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Valeurs d'emploi et synonymes

Le verbe donner présente une grande diversité d'emplois, ce qui aboutit notamment à de nombreux
cas de synonymie. La valeur de localisation sur laquelle s'appuie par exemple Russell côtoie bien
d'autres valeurs, par exemple : performative (je te donne l'autorisation de minuit), causale (sa
décision a donné lieu à une vive discussion), informative (il m'a donné l'heure)...
Des synonymes en découlent : accorder, causer, indiquer, apporter, etc. Plusieurs verbes pouvant
renvoyer au déplacement d'un objet ou au transfert de propriété d'un objet peuvent être synonymes
de donner, ce qui semble fournir des arguments en faveur de l'hypothèse d'un sème inhérent de
/transmission/. Parmi ces verbes, on trouve offrir, souvent présenté comme un excellent synonyme
(ou hyponyme) de donne(r), et on peut ajouter : fournir, transmettre, amener, vendre, prêter... Le
domaine nominal reflète en partie cet état de fait (offre, fourniture... et aussi : cadeau, offrande...), à
côté de synonymes correspondant à d'autres valeurs, par exemple celle de potentiel (génie, talent).
La dimension factitive de don(ner) le rapproche en outre de faire, tandis que des usages considérés
comme marginaux permettent d'autres substitutions, qui restent plus limitées : dénoncer dans il l'a
donné à la police, confier dans elle a donné son bébé à la baby-sitter (mais aussi il lui a
donné/confié un champ à labourer, il lui a donné/confié le commandement du navire). On note
dans ce dernier cas qu'il n'y a pas cession (définitive), ce qui montre que la notion de cession n'est
pas inhérente à donner. À l'inverse, un synonyme comme vendre (vendez/donnez-moi ce modèle)
reposerait sur une telle cession. Mais donne(r) ne peut être défini ainsi : cela rendrait impossible
une quelconque synonymie avec confier. Ni la nécessité d'une cession (vendre, céder), ni l'absence
de cession définitive (confier), ne constituent donc une valeur propre à don(ner), si tant est qu'elles
jouent effectivement un rôle pour ces synonymes de don(ner). Enfin, les dérivés de don(ner)
présentent eux-mêmes divers cas de synonymie, par exemple rendre à la place de redonner,
bénéficiaire pour donataire, legs pour donation, renseignements pour données...
Face à tant d’opportunités de substitution, on finirait par s’interroger sur l’utilité d’un verbe tel que
donner, qui ne semble pas jouer un rôle grammatical ou lexical incontournable : bien d’autres
termes pourraient venir le remplacer en fonction du contexte, et le rendraient ainsi superfétatoire.
Pourtant, il n'est pas difficile d'établir l'absence de synonymie parfaite avec le verbe donner, du
simple fait de la multiplicité de ses usages et contextes d'emploi. Il suffira de quelques contre-
exemples avec les synonymes présentés comme les plus proches du verbe donner pour illustrer ce
phénomène d'ordre général qui ne connaît pas d'exception. À côté de Il lui a donné du souci / il lui
a causé du souci, nous trouvons *il a donné du tort à sa famille pour il a causé du tort à sa famille
et *il lui a causé un rendez-vous pour il lui a donné un rendez-vous. À côté de Il lui a donné le sel /
il lui a passé le sel, nous trouvons *il l'a donné sans argent pour il l'a laissé sans argent et *on
laisse un bon film à la télévision pour on donne un bon film à la télévision. À côté de Il lui a donné
la permission / il lui a accordé la permission, nous trouvons *ils se sont donnés sur la marche à
suivre pour ils se sont accordés sur la marche à suivre et *j'accorde un exemple pour je donne un
exemple. Afin d'éviter une énumération fastidieuse, on peut finir ici avec offrir : à côté de tu me
donnes une cigarette ? / tu m'offres une cigarette ?, nous trouvons *il s'est donné son rêve pour il
s'est offert son rêve et *le froid m'offre mal à la tête pour le froid me donne mal à la tête.
La forme schématique de donner vise à rendre compte de ces variations à travers l’invariant lexical
sous-jacent à ce verbe, l’invariant étant ce qui rend précisément possibles de telles variations.

Base ternaire
Bien que cela puisse être discutable, nous partons du principe que le verbe donner mobilise trois
termes que nous désignerons X, Y et Z. Donner indique que X actualise une relation entre Y et Z.
Puisque cette relation est considérée comme un tout du point de vue de son actualisation par X, on
pourrait considérer que donner mobilise en réalité deux termes (X et R), le second étant susceptible
d’être dyadique par l’effet du contexte. Cette solution n’exclut pas pour autant l’introduction d’un
troisième terme (détaché ou non de R), ce qui alors ne changerait pas fondamentalement l’analyse.

Actualisation
Il y a un lien assez direct entre le statut d’actualisateur de X et la notion de cause.
Et puisqu’il n’y a pas de cause sans effet, on peut considérer que X rend possible un effet.
De manière plus littérale, cet effet signifie qu’une relation est rendue effective entre Y et Z.
Ce schéma renvoie à la syntaxe habituelle de donner : X donne Y à Z (= C0 donne C1 à C2).
La tentation de traduire cette relation de cause à effet par (X faire (Y avoir Z)) n’explique pas la
divergence déjà relevée entre donner et des synonymes tels que causer.
En outre, Z peut facilement être rendu implicite par le contexte : il donne le la, il donne les cartes.
Et Y peut être lui-même effacé : la vigne a bien donné, c’est à Pierre de donner (partie de cartes).
Le nom manifeste ce qui se passe lorsque Y et Z n’ont pas de correspondants syntaxiques.
Un don peut renvoyer à l’action de donner (implicite) : c’est un don généreux ! Ou à un talent, un
potentiel (littéralement : un potentiel de relations à actualiser) : il a vraiment un don ! Dans ce cas,
il s’agirait du résultat (donc : un don (reçu) du ciel = un talent), et on fera par exemple contraste
avec la donne, qui se rapporte directement à l’action de donner (et s’opposera à mal donne).
Il donne = Il fait la donne : l’action de donner, c’est de rendre disponible quelque chose pour
d’autres (chacun reçoit des cartes), de rendre effectif un ensemble d’actions (la partie commence)
tout en restant dans un rôle codifié d’actualisateur, presque rendu extérieur à ce qu’il rend possible
(le donneur n’est pas nécessairement un joueur, par exemple à l’intérieur d’un casino).

Absence de visée
Ce qui est causé par l’actualisateur peut être défini comme un effet ou une téléonomie par contraste
avec une visée. Par exemple : Ce sacré soleil me donne chaud. On attribuera difficilement ici une
visée à X ou à Z. Or, si donner ne construit pas de visée, cela signifie que l’effet pourra être
détrimental, et il n’est donc pas possible de préjuger d’un effet bénéfactif pour celui qu’on nomme
traditionnellement le « bénéficiaire », à savoir Z. En d’autres termes, les deux cas peuvent se
rencontrer, précisément parce que donner n’introduit pas par lui-même de visée. Cependant, la
visée peut être introduite par le contexte, par exemple par pour (je lui ai donné ce livre pour qu’il le
lise), ou par à + infinitif, par exemple dans Il m’a donné un champ à labourer.
Cet exemple permet de montrer que la visée peut être construite pour X (qui juge donc l’effet
bénéfactif) tout en pouvant produire un effet détrimental pour Z. A l’inverse, l’effet peut être
bénéfactif pour Z (il m’a donné une seconde chance) ou pour l’énonciateur lui-même (la vigne a
bien donné cette année). Mais dans la plupart de ces exemples, on remarque que ce sont d’autres
termes de l’énoncé qui permettent ces interprétations (à, pour, chance, bien), et que la visée n’est
pas véritablement intrinsèque au verbe donner. En réalité, s’il y a si facilement ces valuations, c’est
qu’elles procèdent d’une particularité de donner, qui est de prédisposer à l’apparition de visées.

Prédisposition à la visée
Le statut d’actualisateur de X et l’effet qui s’ensuit dans la relation entre Y et Z constitue une
structure où l’intervention d’une visée permet de dégager cette diversité de valeurs déjà soulignée.
Quelle différence entre des synonymes tels que causer et fournir, ou entre offrir et accorder ?
En réalité, c’est l’implication d’une visée pour C2 (fournir et accorder), ou pour C0 (offrir), ou
même le fait de bloquer ou contrarier une visée (causer). Par contraste, donner semble appeler de
tous ses vœux l’apparition de visées, de points de vue, de valuation, de jugements de valeur.
Ceci tient à plusieurs facteurs :
- d’une part, les termes X et Z sont souvent humains
- d’autre part, si tel n’est pas le cas, l’énonciateur peut jouer un rôle implicite (et notamment
définir Z), par exemple dans : ça n’a rien donné, ça donne à réfléchir
- enfin, donner repose sur des procès implicites : dans Il m’a offert un herbier à compléter,
« à compléter » renvoie à un type d’herbier, alors que dans Il m’a donné un herbier à
compléter, « à compléter » est un procès défini à l’intérieur de la relation R, et
syntaxiquement c’est Z qui sert de sujet PRO. Par comparaison, La maîtresse a donné aux
élèves des dessins à colorier est beaucoup plus acceptable que La maîtresse a offert aux
élèves des dessins à colorier, car les « dessins à colorier » ne constituent pas une catégorie
de dessins (au sens où l’on peut opposer herbier à compléter et herbier déjà complété).

Actualisation et prédisposition
Le schéma qui prend ici forme relie une instance d’actualisation X et une relation entre Y et Z qui
passe ainsi du possible à l’effectif (d’où l’analyse factitive de donner comme d’un faire avoir).
Le statut de X est celui d’un pourvoyeur. Il peut donc contenir de façon éminente ce qu’il fournit à
Z (le soleil me donne chaud – du fait de sa chaleur même), il peut le faire exister (il me donne un
espoir), donc le causer ou en opérer le déplacement (d’où une synonymie avec passer). Mais même
dans ce dernier cas, il s’agit surtout pour X de rendre possible la relation de Y avec Z, et c’est
pourquoi il n’a pas vraiment pour synonymes des verbes de changement de localisation.
Si on compare Donne-moi le sel ! et Passe-moi le sel !, on s’aperçoit que la seconde expression ne
préjuge rien de la relation entre moi et le sel. L’actualisation signifiée par donner renvoie au
contraire à une relation plus complexe par rapport au sel, ce qui fait sonner faux cette expression si
elle n’est pas employée dans un contexte adéquat (de désapprobation, de désir d’appropriation, de
préparation culinaire…). Par contraste, passer implique un mouvement continu du sel autour de la
table, avec une discontinuité à intervalle régulier chaque fois qu’une personne s’en sert.
L’idée de propriété est spontanément associée à donner : donner renvoie à un échange pouvant
amener une contrepartie symbolique, ou exprimer directement la gratuité. Or, cela tient justement à
la notion de potentiel, de prédisposition, de pourvoyeur, toutes notions qui s’opposent justement à
l’idée d’un simple effet (causatif, factitif), d’un déplacement (passer), ou d’une cession (céder,
offrir, fournir) sur le modèle besoin-réponse. L’actualisateur conserve la primauté : il donne pour
ainsi dire sans que cela lui soit demandé (par opposition à accorder), il crée ainsi un potentiel dont
il n’a pas le contrôle (un don aux œuvres ne signifie pas une immixion dans l’action humanitaire),
mais X donne en préjugeant de la nécessité de cette relation. Il devance en quelque sorte le besoin,
et plus précisément : il devance une relation qui se révèle après coup nécessaire du simple fait
qu’elle est effective. Ce sacré soleil m’a donné chaud : certains diront que c’est sa raison d’être…

Relation prédicative
Quelle est la nature de la relation ainsi instaurée par X entre Y et Z ?
C’est avant tout une relation prédicative, où le statut respectif de Y et Z diffère profondément.
Tout d’abord, et comme nous l’avons déjà dit, Z est généralement un sujet humain.
C’est rarement le cas pour Y, hormis les cas déjà évoqués des emplois synonymes de dénoncer (il
l’a donné à la police) ou de confier (elle a donné l’enfant à la baby-sitter). Dans l’un et l’autre de
ces cas, on constate que ce n’est pas le caractère autonome de Y (comme créateur de visée) qui est
mis ici en avant, ce qui explique que Y perde justement toute initiative dans la relation.
Y est bien plus souvent un terme discret par rapport auquel sont associés des prédicats plus ou
moins implicites et constructeurs potentiels de visées (donner un livre, un herbier, un vase…),
sachant justement que rendre impossible une visée (attribuée à Z ou sous-jacente à X) contrarie la
tendance de donner à s’associer à de telles visées. Cela se voit de façon exemplaire avec cadeau
(lequel se veut justement un acte gratuit, sans intention ni attente) : cadeau fonctionne mieux avec
faire ou offrir, et n’accepte donner qu’en y associant un scénario dépassant l’acte lui-même (C’est
encore un de ces cadeaux qu’on te donne pour te faire plaisir, et dont tu ne sais que faire ensuite).
Ce fonctionnement prédicatif de Y se traduit aussi par l’emploi de termes compacts (donner chaud,
donner raison, donner envie…). Nous avons déjà cité le cas des verbes (donner à faire, donner à
réfléchir…) : ceux-ci peuvent en outre être conjugués avec un repère discret, ce qui peut permettre
une visée construite à partir de celui-ci (il m’a donné un <champ à labourer>) ou directement à
partir de X comme la contrepartie naturelle de son don (il m’a donné un champ / pour le labourer).
Enfin, la notion de potentiel se retrouve dans beaucoup de compléments nominaux qui renvoient
visiblement à du prédicatif (donner un délai d’une heure, donner un ordre, donner l’autorisation
de…). Et dans le dernier de ces exemples, c’est à nouveau un verbe à l’infinitif qui sera attendu.
Ces différentes variations découlent toutes du fait que c’est d’abord une notion sans occurrences
qui est fournie par l’actualisateur : un potentiel qui n’est pas actualisé. Ce qui est actualisé par X
c’est le déploiement d’une relation qui va passer du côté de l’effectif. Ce n’est qu’un potentiel tant
qu’il n’y a pas cette actualisation par X, mais X ne valide pas le procès : il permet sa validation par
Z. Donc il y a une différence importante entre le déploiement de cette relation et ce qui la rend
possible. On peut parler de cause et d’effet, parce qu’il y a bien actualisation et passage à l’effectif.
Mais ce passage n’est pas réductible à la visée, bien que ce soit plus qu’un simple repérage.

Circularité qualitative
On peut également dire qu’il y a effet au sens où Z est affecté par Y. Le sens de l’effet est qualitatif
puisque c’est la caractérisation de Z qui est modifiée. Cela relève donc du paramètre Qlt, par
contraste au paramètre Qnt (qui concerne l’existence ou non d’un élément, donc ses occurrences).
L’actualisation par X de cette relation est de type Qnt : c’est X qui fait exister une relation entre Y
et Z, et sans X, cette relation n’existe pas. Ce que signifie exactement le terme d’actualisation.
En revanche, la relation qui a été causée par X est une relation qui modifie la détermination de Z
par l’effet de Y, ce qui se traduit alors par la validation du prédicat représenté par Y.
Ce sacré soleil me donne chaud : sans ce soleil, aucune relation entre moi et chaleur ; donc X fait
exister quelque chose, mais ce qu’il fait exister, c’est une relation. Cette relation elle-même ne
concerne pas l’existence de ce qui est ainsi réuni, mais la détermination qualitative de Y sur Z.
Comment expliquer ce schéma dans le cas d’un objet (propriété, déplacement) ?
C’est là encore un type de relation entre notion et occurrence : pour un quelconque prédicat (soit
une visée de X, soit une visée de Z, soit un prédicat intrinsèque de Y), la relation n’est pas
quelconque mais va définir Z comme étant à présent déterminé par ce qui le lie à Y grâce à X.

Le retour sur le pourvoyeur


Différents principes de variation ont pu être évoqués jusqu’à présent, et notamment : discret, dense,
compact ; opposition notion/occurrences (Qlt/Qnt) ; présence ou absence de visée.
Dans tous ces cas cependant, ce qui résiste à la variation et la rend du même coup possible (tel un
cadre qui la contient et qui, tout en se déformant, continue encore à maintenir sa propre forme) peut
être défini par quelques propriétés essentielles et invariantes :
- donner marque l’actualisation d’une relation
- l’actualisateur (X) fait exister cette relation (plan Qnt)
- cette relation opère entre deux termes (Y et Z)
- Y est de type prédicatif ; Z valide ce prédicat (= le rend effectif)
- la validation du prédicat modifie la relation, et par là redéfinit Z (plan Qlt)
Cette redéfinition est un type de repérage : Y est repère des propriétés de Z, tel que Z se voit
effectivement qualifié par Y, comme ce qui rend effectif cette propriété (X donne chaud à Z : Z a
chaud ; X donne la parole à Z : Z a la parole ; X donne un livre à Z : Z a un livre). Cet effet peut
être potentiel si Y est lui-même un simple potentiel dont Z est ensuite libre de faire ou non usage
(donner la parole, donner une autorisation, donner la liberté de…), mais la modification n’en est
pas moins réelle (maintenant c’est Z qui a la parole > à lui de parler > c’est lui l’orateur…). Et en
retour, Z permet de requalifier X de pourvoyeur, justement parce qu’il n’a été donné à Z ce qui a
été accordé par X, en ce sens que Y peut être plus ou moins strictement défini. La relation est en
quelque sorte un cadre. Si Pierre m’a donné un euro, il ne m’en a pas donné deux. Pour ce qui
concerne les termes compacts, tout ce qui a été reçu est qualifié en retour de donné (j’ai chaud à la
hauteur de ce que le soleil a pu causer comme chaleur pour moi). Enfin, pour ce qui concerne les
prédicats verbaux, ce qui a été reçu, c’est clairement cette relation de potentiel, donc tout ce qui est
effectif peut être ramené en dernier ressort à l’actualisateur, même si celui n’a été cause que d’un
potentiel. C’est pourquoi celui qui fait un don, qu’il soit donneur ou donateur, rend effectif ce qu’il
rend possible de façon indirecte, bien qu’on puisse toujours ramener ce don à cette origine.
Le mouvement est alors celui-là : X crée une relation qui n’existait pas, puis cette relation passe du
possible à l’effectif indépendamment de X ; or l’effectif n’est tel que parce qu’il y avait X, donc X
devient par contagion une cause immanente de ce qu’il a rendu effectif. Se crée ainsi une chaîne de
cause à effet qui permet de créer une tension permanente entre les trois termes tout en les reliant.
La spécificité de chacun d’entre eux tient alors au déploiement de la structure argumentale du verbe
donner, bien que ce soit un même processus de circularité qui les relie. On peut l’apparenter à la
circulation mise en scène par passer, mais en opposant alors ce terme à celui de circularité, qui
définit plus justement ce qui a lieu pour le verbe donner. Dans les deux cas, on a affaire à un circuit
entre plusieurs termes, qui peut avoir une expression spatiale (passer de l’un à l’autre, donner l’un
dans l’autre). L’emploi du réfléchi ferme ce circuit sur certains termes et cela explique le recours
fréquent de celui-ci tant pour passer (ça se passe, il se passe quelque chose, se passer de quelque
chose) que pour donner (elle se donne à lui, il se donne un moment de réflexion…). En revanche,
on a affaire à quelque chose qui circule dans le cas de passer (une continuité sur une discontinuité
posée elle-même sur le fond d’une continuité première), mais à quelque chose de circulaire dans le
cas de donner (chaque effet entraîne un retour qui vient requalifier le terme antérieur).
Il va de soi qu’il pourrait s’agir là d’une propriété partagée par de nombreux verbes dès lors qu’ils
possèdent plusieurs points de repère et tendent à les articuler les uns aux autres selon un
enchaînement régulier. Et la variation de la structure argumentale d’un verbe laisserait justement
présager cette tendance à replier les repères les uns sur les autres, selon le degré de déploiement
d’une telle circularité. Cependant, cette propriété fait aussi écho aux réflexions de l’anthropologie
sur le don, conçu dans un mouvement circulaire d’échange (chaque don impliquant un contre-don).
En ce sens, cela pourrait éclairer la notion d’effet en évitant de la rabattre sur la causalité, puisqu’il
semble que cet effet dépasse largement l’actualisation initiale, mais entraîne toute une série de
conséquences sur la façon dont s’articule X à cette relation et chaque terme de la relation aux
autres. En revanche, la notion de circularité permet de souligner un aspect important que nous
avons pu mettre en évidence : tout autant le repérage Qlt repose sur la circularité, tout autant le
repérage Qnt est parfaitement linéaire (X fait exister la relation R). Le caractère préconstruit de Z
contribue à cette linéarité, mais explique également que le repérage qualitatif puisse faire comme
un tour complet sur lui-même. Il me semble qu’ainsi, on rejoint l’idée de Culioli selon laquelle le
langage peut aussi organiser la circularité selon un mouvement de came, en vertu duquel le terme
initial se trouve lui-même décalé par rapport à sa position initiale. C’est ce que j’ai voulu défendre
ici, en tant que donner fait passer X d’un statut de simple actualisateur à celui de pourvoyeur.
La cuisine donne dans le jardin
« la cuisine » renvoie à une relation où se trouvent réunis les points de repère X et Y
- X = ce qui actualise la cuisine : un espace configuré et délimité
- Y = ce que donne/produit la cuisine : un lieu de vie
- Z = ce qui bénéficie de ce lieu de vie : les habitants
Z est implicite (et renvoie aux repères énonciatifs So et So’). S’y ajoutent deux autres éléments :
- le jugement de valeur porté par l’énonciateur au sujet de la cuisine
- la qualification de Y, donc de la cuisine, comme un lieu de vie qui est rapporté au jardin

Autrement dit :
- la cuisine donne/fournit quelque chose (par elle-même) : un lieu de vie
- le lieu de vie est repéré par rapport au jardin (appréciation de So)
Donc, on a tout d’abord un espace configuré et délimité (la cuisine comme pièce entre quatre
murs). Cet espace produit un lieu de vie (la cuisine comme lieu d’activités, de préparation culinaire,
de stockage, d’échanges, de communication) : ce que donne/produit la cuisine comme espace, c’est
un lieu de vie (pour les habitants de la maison), et c’est ce lieu de vie qui va être repéré par jardin.
Par comparaison : la cuisine est dans le jardin
- soit il s’agit là de la cuisine comme espace délimité (donc un garage transformé en cuisine d’été)
- soit il s’agit de la cuisine comme lieu de vie (= une partie du jardin où a été placé un barbecue).
Au contraire, avec donner, la cuisine fonctionne à la fois comme actualisateur (un espace délimité
et identifié comme cuisine) et comme produit de cette actualisation (lieu de vie) pour tous ceux qui
sont amenés à entretenir un lien quelconque avec la cuisine (les habitants de la maison).
C’est d’ailleurs comme lieu de vie que s’analyse lui-même le « jardin ». Au contraire de sur, la
préposition dans abat ici les murs qui définissent la cuisine comme espace délimité, et crée une
sorte de lieu de vie mixte où l’on passe sans peine de la cuisine au jardin et réciproquement.
En ce sens, il s’agit bien d’une requalification opérée par l’énonciateur, et cette requalification est
nécessaire puisque tout ce que donne par elle-même la cuisine, ce sont différents points de vue
habituellement imbriqués les uns dans les autres par le simple fait d’employer le mot cuisine.
Ces éléments sont désimbriqués afin de repérer un de ces éléments en fonction d’un nouveau terme.
Du point de vue qualitatif (Y), il y a un lieu de vie continu ; du point de vue quantitatif (X), il y a
une discontinuité distinguant la cuisine et le jardin. Parce qu’il y a dans, Y est détaché de ce qui le
détermine originellement (à savoir X entendu comme délimitation stricte entre la cuisine et ce
qu’elle n’est pas, par exemple le jardin), afin de montrer que de ce point de vue là, la cuisine est
aussi créatrice d’un lieu de vie qui ne se cantonne pas aux quatre murs de cette pièce.
Cette expression (tout comme la suivante) relève du vocabulaire de l’immobilier, c’est un argument
de vente, et le vendeur veut justement mettre l’accent sur le mode de vie rendu ainsi possible.
L’énonciateur veut vendre X, mais le présente comme Y pour mieux le mettre en valeur (comme
Y’, c’est-à-dire « dans le jardin »), pour son interlocuteur (en tant que client potentiel, Z est ipso
facto un habitant potentiel susceptible d’adopter le point de vue de l’agent immobilier).

La cuisine donne sur le jardin


Il s’agit bien sûr de sa fenêtre, donc l’accent est mis sur la délimitation. Il ne s’agit plus de deux
espaces conjoints, mais de la relation entre une délimitation et une zone extérieure.

La fenêtre donne sur la cour


Là encore, on a un phénomène de requalification : on a affaire à ce qui s’appelle une « fenêtre sur
cour ». Et il s’agit là encore d’une expression typique d’un agent immobilier.
La requalification s’imposera par exemple par contraste avec un défaut : Il n’y a pas d’ascenseur,
mais la fenêtre donne sur la cour. D’où requalification : c’est calme. Ou bien : C’est petit, mais les
fenêtres donnent sur le jardin publique. Et là encore requalification : calme et agréable à la vue.
Or, cela tient au fait que fenêtre contient lui aussi les repères X et Y requis par donner.
- X = ce qui actualise la fenêtre : un espace dans le mur qu’on peut ouvrir ou fermer (donc un
dispositif composé de vitres, de volets, etc).
- Y = ce que donne/produit la fenêtre : un champ visuel vers l’extérieur (« de la lumière »), et
aussi un champ auditif vers l’intérieur ; donc un lieu d’ouverture et de fermeture.
Le troisième point de repère est là aussi implicite :
- Z = ce qui bénéficie de cette lumière : les habitants
Tout la question, c’est : doit-on/peut-on ouvrir la fenêtre ou la laisser fermée ?
C’est donc par rapport à Z que se définit l’articulation entre X et Y qui sont recouverts par le C0 :
- X : actualisateur d’une relation au bénéfice de Z
- Y : ce qui va affecter Z grâce à X
Quel effet pour l’habitant ? Quand on ouvre la fenêtre, le dispositif lui-même actualise/produit un
résultat (un nouvel espace visuel et/ou auditif) qui va affecter l’habitant. Donc, il ne s’agit pas de
qualifier le dispositif (la fenêtre est résistante/à double vitrage), mais de qualifier ce qu’elle produit
(la fenêtre donne sur la cour/le jardin). Autrement dit, de qualifier le résultat (un champ
visuel/auditif) dans sa relation au bénéficiaire (l’habitant). Ce qui fournit l’effet et l’effet lui-même
qui est produit se trouvent exprimés tous deux par fenêtre, et sur vient qualifier ce type de donation.
Cette histoire donne dans le macabre
X et Y sont tous deux contenus dans « cette histoire » :
- X = ce qui actualise l’histoire : le narrateur (donc l’histoire en tant que produit)
- Y = ce que donne/produit l’histoire en tant qu’elle a un contenu : les personnages, l’intrigue,
le décor, les événements, etc. (et par suite c’est l’histoire en tant que produisant un effet)
Autres éléments : - Z = ce qui reçoit l’histoire et se trouve affecté par son contenu : l’auditoire
- le jugement de valeur porté par l’énonciateur (marqué par « cette »)
- la qualification de Y, donc du contenu de l’histoire produit par l’histoire
Dans le macabre = Qualification opérée par So (cf. la vigne a bien donné > Qualification par So)
Lieu de cette qualification : le macabre (terme compact) devenu repère qualitatif.
Donc histoire renvoie à ces différents moments, au même titre que la vigne renvoie à la fois à
l’actualisateur (« la vigne » = ma vigne >> renvoie à So), au produit de la vigne (le raisin), voire au
bénéficiaire (le vigneron >> renvoie là aussi à So). La différence tient surtout au fait que la relation
de So à histoire est plus complexe. Parce que le jugement est négatif (à cause de « cette »,
comparez : ? mon histoire dans le macabre), So ne peut être identique à X, tout au plus à Z, et c’est
bien ce que signifie l’expression : pour ce que j’en sais, (càd. son contenu, tel que je le connais), et
par la mise en œuvre qui en est fait par l’auteur, je pense que cette histoire donne dans le macabre.
Le macabre n’est donc pas le lieu de production de l’histoire, ce n’est ce qu’elle produit que parce
qu’il y a construction d’un repérage de ce contenu (qui est donc rapporté à un étalon : le macabre).
D’où vient la valeur d’aliénation ?
Du fait que X renvoie à de l’humain dans le cas présent, alors que seul Z renvoyait à de l’humain
dans le cas de la cuisine ou de la fenêtre. Autrement dit, il y a aliénation dans Cette histoire donne
dans le macabre parce que l’actualisateur et l’affecté sont tous deux humains, et donc l’un met en
place une relation où il enferme autrui (captivé par l’histoire), sans que celui-ci puisse se rentre
compte du lieu isolé et homogène dans lequel il se trouve pris au piège (dans le macabre). Cela est
encore plus vrai si C0 est un nom propre, même si le résultat est alors plutôt sarcastique (quand
Pierre donne dans le ridicule, il y a dissociation entre ce qu’il actualise et le résultat obtenu).
Par contre, il n’y a pas d’aliénation si X est par exemple une cuisine, donc un espace rapporté à un
autre espace qui le requalifie en retour. Le point de vue du bénéficiaire tendra à se confondre avec
le point de vue de l’énonciateur (même si ce n’est pour lui qu’un argument de vente). Bien entendu,
cela peut apparaître comme un piège pour l’acheteur (des animaux nuisibles pourront pénétrer plus
facilement dans la maison) : une forme d’aliénation mais sans que l’on puisse pour autant désigner
un responsable, puisque c’est la configuration des lieux qui seule actualise cet état de fait.
don(ner) marque l'actualisation d'une relation engageant un repérage QLT circulaire

C0 donne C1 à C2 A A : relation d'actualisation


X : repère fourni par C0
X R R : relation actualisée par X
C1 : prédicat de la relation R
Y Z Y : repère QLT fourni par C1
Z : repère QNT fourni par C2

Qnt X Qlt X / X'


A
Y Z
R Y Z

légende : repéré repère X' = X dans sa relation à Z

X
qnt
A = X(R)
A R P R = Z(P) qnt
P=Y (R) Z Y
qlt

X’
X X X
A(R(P))
R Z Y Z Y

Y'
1) je te donne l'autorisation de minuit
sa décision a donné lieu à une vive discussion
il m'a donné l'heure
il l'a donné à la police

2) elle a donné son bébé à la baby-sitter


il lui a donné/confié un champ à labourer
il lui a donné/confié le commandement du navire
vendez/donnez-moi ce modèle

3) Il lui a donné du souci / il lui a causé du souci


*il a donné du tort à sa famille / il a causé du tort à sa famille
* il lui a causé un rendez-vous / il lui a donné un rendez-vous

4) Il lui a donné le sel / il lui a passé le sel


*il l'a donné sans argent / il l'a laissé sans argent
*on laisse un bon film à la télévision / on donne un bon film à la télévision

5) Il lui a donné la permission / il lui a accordé la permission


*ils se sont donnés sur la marche à suivre / ils se sont accordés sur la marche à suivre
*j'accorde un exemple / je donne un exemple

6) tu me donnes une cigarette ? / tu m'offres une cigarette ?


*il s'est donné son rêve / il s'est offert son rêve
*le froid m'offre mal à la tête / le froid me donne mal à la tête.

7) il donne le la
il donne les cartes.
la vigne a bien donné
c’est à Pierre de donner

8) c’est un don généreux !


il a vraiment un don !
Il donne = Il fait la donne
9) Ce sacré soleil me donne chaud
je lui ai donné ce livre pour qu’il le lise
Il m’a donné un champ à labourer.

10) il m’a donné une seconde chance


la vigne a bien donné cette année

11) ça n’a rien donné


ça donne à réfléchir

12) Il m’a offert un herbier à compléter


Il m’a donné un herbier à compléter
La maîtresse a donné aux élèves des dessins à colorier
? La maîtresse a offert aux élèves des dessins à colorier

13) le soleil me donne chaud


il me donne un espoir

14) Donne-moi le sel !


Passe-moi le sel !

15) C’est encore un de ces cadeaux qu’on te donne pour te faire plaisir, et dont tu ne sais que faire
ensuite

16) il m’a donné / un champ à labourer


il m’a donné un champ / pour le labourer

17) maintenant c’est Z qui a la parole > à lui de parler > c’est lui l’orateur…
Pierre m’a donné un euro

18) passer de l’un à l’autre, donner l’un dans l’autre


ça se passe, il se passe quelque chose, se passer de quelque chose
elle se donne à lui, il se donne un moment de réflexion
(1) q est site de prédication d’existence de a
Cette histoire me donne des frissons ; Ça me donne faim, envie, chaud, confiance
Cette démonstration donne de la consistance à ses propos
C0 = X / Z C1 = Y / a C2 = Z / q

Ça donne (matière) à réfléchir


C0 = X / q C1 = YZ / a C2 = YZ / q

(2) a est produit en q et par q


Jean donne un bal, une conférence, un concert, lecture de l’acte
C0 = X / q C1 = Y / a Implicite = Z / invités, auditoire

Je lui ai donné mon autorisation, mon amitié, mon avis


C0 = X / q C1 = Y / a C2 = Z / un sujet

Jean s’est donné la mort


C0 = X / q C1 = Y / a C2 = X / q

Le blé a bien donné cette année


C0 = XY / q Adv. = Q Implicite = Z / a

(3) q relève d’une actualisation


Voyons voir ce que ça donne
C0 = X / q C1 = YZ / a

(4) q est site de localisation de a / est distingué comme site singularisé de a


Je te donne mon livre ; Je te donne le résultat, le numéro de code, l’explication, une gifle
C0 = X / q’ C1 = Y / a C2 = Z / q

(5) la cuisine donne dans le jardin


C0 = XY / q C3 = Q / Y Implicite = Z / a (accès)

(6) cette histoire donne dans le macabre


C0 = XY / q C3 = Q / a Implicite = Z