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Complainte du dernier locuteur d’une langue perdue

Ah, si seulement !
Ah ! Si seulement j’étais le dernier locuteur d’un dialecte oublié
Oublié loin, profond dans la trachée des gorges du Caucase ou dans un coude de
la Baltique !
Un Oubykh
Un Live
Un Feulp
Un Gavache …
Ah, si j’étais le dernier locuteur d’une langue qui allait disparaître avec moi
Je ferais languir les linguistes dans mon huis
Je serais capricieux et farouche
Débonnaire et naïf à la fois, ou plutôt deux fois qu’une.
Je me ferais enregistrer pendant des heures et des lunes, qui tourneraient,
toutes rondes, comme les bandes magnétiques de mon visiteur privilégié.
Tout ce que j’écrirais serait unique et important
Quoi que je fasse et quoi que je dise
On y trouverait trace d’une voie qu’on dirait ancestrale
On rallumerait les vieux flambeaux
On ergoterait autour des racines et de mes phrasés polysynthétiques,
De mes chaînes de clitiques, que je briserai pour m’élever dans la nuée des
mystères.
Le moindre de mes proverbes serait un verdict
Le moindre de mes poèmes serait une sourate
La moindre devinette, une énigme inéluctable.

Ah, si j’étais le dernier derviche tourneur !


Je tournoierais autour des grands de ce monde
En giflant leurs gorilles au passage
Qui seraient obligés de me sourire à leur corps diplomatique défendant.
Je tournoierais et ventilerais, tel un marsupilami
Un Spirou, une spirale, un caracol, et je m’envolerais en jouant à l’hélicoptère au-
dessus des foules médusées…

Ah, si j’étais le dernier astronaute !


La terre aurait implosée sous le coup de la crétinerie de dissuasion
Le monde autrefois bleuté et orangé vu de la lune
Ne serait plus qu’une boulette fumigène
Désemparée dans l’espace intergalactique
Et je flotterais comme une margade au-dessus des nuées
Ave à peine une demi-heure d’oxygène dans le cornet…

Ah, si j’étais le dernier anarchiste !


Ah, si j’étais le dernier gentleman cambrioleur !
Ah, si j’étais le dernier plombier !
Ah, si j’étais le dernier souffleur de théâtre !
Ah, si j’étais le dernier prisonnier !
Ah, si j’étais le dernier slameur en goguette !

Claude Fauriel avait bien été secrétaire de Fouché avant de poser casaque en
1802…
Les chants klephtiques de l’insurrection de 1821, les Haïdoucs de Panaït Istrati,
les Brigands de Schiller…
Jakob Philipp Fallmerayer était né au Tyrol en 1791 et avait combattu les
troupes napoléoniennes dans l’arme bavaroise.
Ljuben Karavelov avait fait ses études à Moscou avant de publier en russe ses
Monuments de la vie populaire des Bulgares (1862)
Georgi Rakovski avait publié son Guide de la collecte de l’art populaire en 1859 à
Odessa, avant de créer Le Cygne du Danube et L’Aigle Bulgare, entre deux
condamnations à mort.
Vaclav Hanka extirpa bien en 1817 d’un vieux buffet d’orgue d’une église perdue
en Bohème les Kralodvorsky rukopis…
Et De Väinämöine, priscorum fennorum numine (1827) est bien le titre d’une
thèse en médecine sur les formules incantatoires des rhapsodes caréliens et
vepses41.

Ah, si j’étais le dernier anarchiste !


Ah, si j’étais le dernier gentleman cambrioleur !
Ah, si j’étais le dernier plombier !
Ah, si j’étais le dernier souffleur de théâtre !
Ah, si j’étais le dernier prisonnier !
Ah, si j’étais le dernier slameur en goguette !

41
Cf. Thiesse, Anne-Marie, 1999 : La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil,
pp. 87-115.
Structure désarborisée, aplanie et striondulée. Flatland, 2003. On remarquera les nœuds squelettaux à divers
endroits de la structure.
Chambre sourde pour les enregistrements phonétiques.
Motifs awacatèques, avec expansion centrifuge de losanges oranges, et bandes polychromes et multiflorales.
Structure à pilier et à pendeloques, dont s’inspire le modèle Prim. Phon. Une part de flan est
offert par la maison aux aimables visiteurs.
Structure matricielle indexant les traits carcassiques et cageotiques sur les bords du Danube
(matrice à cageots enchâssés).

FFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFF

Les 35 salles de
42
Shaolin (API-Lin)
42
Ce texte est inspiré du film de Liu Chia Liang : La 36e chambre de Shaolin, Celestial Pictures, Wild Side,
édition DVD 2004. Bien qu’il s’agisse d’un film de kung fu, l’idée d’un parcours initiatique de 36 salles
spécialisées chacune dans une des facettes du célèbre art martial qui permettait à Bruce Lee de brasser en un
temps record la pâte à guimauve avant qu’il devienne un modèle connu pour les publicitaires de nunchakus, m’a
semblé intéressante à transposer dans le domaine de la formation d’un linguiste. J’ai donc sans vergogne pillé le
canevas de ce film, mélangé avec des zestes de castanédisme (Carlos Castaneda, auteur pré- et post-
psychédélique de Voir, Histoires de Pouvoir, L’art de rêver, et autres exploits initiatiques de don Juan Matus,
« sorcier » yaqui de son état) pour concevoir ce texte, qui traite de manière fantaisiste de la discipline qu’exige la
rude formation polyvalente du linguiste. J’ai transposé le monastère de Shaolin en API (Adorable Petit Institut
de phonétique), alias ILPGA onirique. Je promets de ne pas faire subir ces mortifications à mes futurs étudiants
de M2 et de D.
Tang Li et Zhu Zhu étaient deux étudiants chinois venus étudier en France à
l’ILPGA (alias API) pour faire des études de linguistique. Tous deux se
destinaient à travailler sur les langues de Chine. Tang Li avait 22 ans, était
originaire de Tsin Tao, et Zhu Zhu, qu’il considérait comme sa grande sœur, avait
23 ans. Etant enfant, Zhu Zhu avait suivi ses parents à Canton, et avait dû
apprendre le cantonais pour se faire accepter par les enfants de son âge.
Lorsqu’elle rencontra Tang Li sur les bancs de l’amphi A de Censier durant un
cours de sociolinguistique de Luca Greco, elle vérifia d’abord s’il était bien du
Nord de la Chine avait de lui parler en mandarin. Zhu Zhu dit à Tang Li : « -
Parle-moi en dialecte de Tsin Tao ». Tang Li lui répondit en lui racontant le conte
de la grenouille et de la tortue, en pouffant de rire43. Zhu Zhu ria tellement que
Luca Greco s’interrompit et prit un air accablé. Tang Li et Zhu Zhu se turent et
se penchèrent avec ostentation sur leurs feuilles de notes (Tang Li) ou sur le
clavier de son ordinateur portable (Zhu Zhu). Zhu Zhu continua de pouffer de
rire pendant un bon moment.

Canevas : pendant un an les étudiants chinois n’apprennent pas grand chose, et finissent par
en parler et demander conseil à Maître San Ta (SD), un professeur à la retraite qui enseignait
jadis la dialectologie, et que l’on voit parfois bidouiller des fichiers-sons de mazatèque44 et de
chichimèque au laboratoire de phonétique. SD passait pour un doux dingue auprès des
étudiants aujourd’hui en thèse qui le connurent durant les années où il enseignait, car il avait
alors la réputation de faire des cours très difficiles, mais dans un style enjoué, qui fait de
chaque séance un sketch comique. Dans le jargon des Ilpgistes, il était connu comme « un
prof qui fait gratter », « un artiste », « un mec à côté de la plaque » (lire « qui fait des cours
trop difficiles et ne s’en rend pas compte, ou ne veut pas s’en rendre compte). Mais
généralement, on l’aimait bien, en raison de son côté débonnaire et de ses tirades comiques, sa
façon de théâtraliser la linguistique, en se déguisant en diphtongues et en groupes
consonantiques, et parce que, retiré des affaires, il était désormais inoffensif. Tang Li et Zhu
Zhu ont reconnu que c’est un moine Shaolin à cause des six perforations sur le sommet de son
crâne rasé lorsque, parfois, il ôte un moment son béret basque ou sa casquette pour éponger la
sueur de son front avec le plat de sa main lors d’une digitalisation au labo. Sinon, maître SD
porte constamment une perruque de cheveux mi-longs coupés courts en bol, comme les
« Quatre garçons dans le vent » de l’époque du Yellow Submarine, et fait tout pour ne pas
ressembler à un moine Sao Lin. On l’a même vu boire de la bière Tsin Tao dans un restaurant
cambodgien à deux pas de la préfecture de police de Maubert Mutualité. SD avoue sur le ton
de la confidence à Tang Li et à Zhu Zhu qu’il construisait son personnage de doux dingue
clownesque afin de pouvoir faire des cours du niveau requis aux étudiants, tout en rendant la
présentation agréable et insolite. Le but était de plonger les étudiants dans un état de
conscience différent de celui de la vie ordinaire et des cours habituels. En décalant leur
perception par la théâtralisation, SD parvient à hausser le niveau des contenus de cours d’ une
manière qui lui serait impossible en conditions normales : les étudiants protesteraient ou
décrocheraient complètement du cours, et la salle se viderait ou se convertirait en salle d’écho
d’un monstrueux brouhaha. Par le passé, SD avait tenté de faire des cours standards, d’un

43
D:\Chinois\Chinois Zhu-Conte-Grenouille\Chin-Tang-Li-Grenouille-Mandar-Nord\Chin-Tang-Li-Grenouille-
Mandar-Nord-1.wav.
44
Comme par exemple celui-ci, aimablement prêté par Gilles Polian : mazateco.wav
niveau moyen, mais il s’était aperçu que cette méthode donnait des résultats médiocres : les
étudiants, …

SD avait appris toute sorte de tours de passe-passe avec les sorciers mazatèques, dans des
montagnes que Gilles Polian décrit comme « incroyablement pluvieuses », et les passants du
quai Montebello s’amusaient de le voir pratiquer le Tai Chi Chuan avec une lenteur
inhabituelle au crépuscule, lorsqu’il sortait d’une digitalisation. SD exiquait que c’était sa
manière de « r écapituler la digitalisation » de l’énergie sémiotique et sémantique de ses
enregistrements de langues otomangues. Il avait bricolé un calendrier bizarre, construit sur
des éléments d’astrologie zapothèque et de classification de paradigmes verbaux… (cfr.
Classes verbales zapothèques).

Certains étudiants venaient lui demander conseil, car il était toujours disponible, derrière sa
pile de cassettes scotchées – il était tout petit, presque nain, si bien qu’on voyait le plus
souvent ses jambes balançant sur la chaise, derrière la pile de cassettes posées sur la table,
derrière son dos, comme « une muraille de son intelligent, domestiqué par la voix et l’esprit
de l’homme ». Il se définissait comme « bouddhiste agnostique », ou « Oxymoron
implacable » dans ses moments d’euphorie. Il parlait avec un accent slave, et se revendiquait
comme Ruthène des Carpathes. La légende racontait qu’il avait parfois donné des cours de
dialectologie en bourguignon ou en berrichon. Il portait des gants de peau de chamois, par
n’importe quel temps, même lorsqu’il faisait chaud. Il était né en 192845 à Henansky46
Hradec, quelque part dans les Carpathes slovako-ukrainiennes. Il avait vécu quelques années à
Zhengzhu durant la Révolution Culturelle, où il avait vendu des brioches à la vapeur, en
situation migratoire de parfaite clandestinité, en dépit de la surveillance étroite exercée par les
autorités sur les étrangers. On ne pouvait en effet pas lui attribuer un type particulier,
européen ou asiatique. Il était physiquement neutre, de ce point de vue. On ignore s’il parvint
à faire usage d’un parfait caméléonage linguistique, ou si sa fonction de discret vendeur de
brioches lui permit d’éviter de se faire reconnaître comme non-Chinois. On raconte qu’en
définitive, il finit par se faire expulser de Chine alors qu’il s’était aventuré au Tibet pour
enregistrer des langues minoritaires. « Le lourd est la racine du léger. La quiétude domine le
mouvement », ou « la lourdinguité est le socle de la légèreté. Cours toujours, la route restera
éternellement immobile », avait-il coutume de dire lorsqu’on l’interrogeait sur cette période
de sa vie. Il retourna dans les Carpathes en passant par Bodghaya47, ce qui ne raccourcissait
guère le trajet, mais c’est là, disait-il, qu’il apprit que « le mal n’est pas péché mais
ignorance ». Au sujet de son séjour à Bodghaya, il faisait souvent allusion à des « vaisseaux
de rêves », et de l’initiation à « la conduite des rêves sur les routes de la conscience et de
l’inconscient, infiniment plus délicate et difficile à maîtriser que le code de la route et la
conduite automobile, même à l’anglaise ». Il parlait à ce propos du « code Naropa »48. Ami de
Jacques Bacot, orientaliste français, fondateur de la première chaire de tibétologie en France,
et de l’autrichien Heinrich Harrer.

SD leur dit que, dans le régime courant, ils ne font que faire semblant d’étudier la
linguistique, et que tout le monde fait semblant, mais que la véritable étude passe par un autre

45
Date à laquelle le chef de guerre Shi Yousan (1891-1940) fit incendier le monastère de Shaolin. Le temple de
Shaolin fut une deuxième fois en partie détruit durant la révolution culturelle (1966-1976).
46
Le monastère de Shaolin est situé dans la province du Henan, au centre de la Chine.
47
Ville sainte au sud de l’Inde où le Bouddha connut l’illumination.
48
Yogi indou du Xie siècle, « qui a posé les premiers fondements s’un « yoga du rêve », cf. Crossman, Sylvie &
Barou, Jean-Pierre, 2001 : Enquêtes sur les savoirs indigènes, Paris, Gallimard, p. 79.
processus. Le processus consiste à passer par l’école de monastère de Shaolin API, mais
celui-ci n’est accessible que par le rêve, car il demande trop d’effort, et une concentration
permanente. La formation dure cinq ans. On entre dans ce monastère par le contrôle de la
respiration durant le sommeil. Je ne peux en dire plus pour le moment.
Chuuuuuuuuuuuuuuut !

Voici quelques notes grapillées de bric et de broc en observant les mandalas du


Kalashakra qu’utilisent ces étudiants comme document complémentaire durant les examens
au lieu du dictionnaire monolingue autorisé : schémas et représentations multilinéaires. Le
mandala est, selon le tibétologue Giuseppe Tucci : un psychodiagramme49. Pour ces deux
étudiants, il code l’ensemble des connaissances en formalisation des données linguistiques et
en simulation du fonctionnement cognitif du langage dans l’espèce humaine. Je ne peux en
dire plus pour le momet.

49
Qu’il soit bien clair que l’auteur de ces lignes, JLL., est bel et bien laïc et agnostique, et non pas bouddhiste ni
partisan ou prosélyte d’aucune religion. L’objectif de ces références aux modes de représentations ou aux
conceptions religieuses du fonctionnement de l’esprit est de mettre en scène de manière fantaisiste et récréative
le caractère hautement élaboré, voire ésotérique, des représentations formelles en linguistique. Les linguistes ne
se rendent pas toujours compte à quel point la science qu’ils maîtrise est une totalité des plus ésotériques,
cryptiques et opaques, quasiment inaccessible non seulement pour le profane, mais aussi, selon les écoles de
linguistique (comme il existe des temples et des monastères qui ont développé des savoirs très spécifiques), entre
linguistes eux-mêmes. La tendance à des attitudes de rejet mutuel entre fonctionnalistes, guillaumiens et
générativistes, par exemple, rappelle de loin les anathèmes que s’envoyaient autrefois les différentes doctrines
religieuses et les groupes monastiques qui les défendaient. Derrière le rejet de l’école d’en face ou d’à côté, il y a
souvent un parfum de phobie envers des « hérésies » qui sont autant d’ « hérésies laïques ». Un linguiste est, à sa
façon, un initié à une science et à un art d’observer et de décrire les langues qui transcende de très loin le sens
commun. A ce titre, d’ailleurs, il devrait être conscient du devoir éthique de ne pas mélanger sa science avec la
religion, et de ne pas s’en servir comme instrument de conversion religieuse. L’usage romanesque que je fais ici
du bouddhisme est purement métaphorique et didactique, afin de mettre en valeur la discipline et la complexité
qu’impliquent une véritable formation de linguiste.
A.P.I., Paris, à deux pas du quai de Montebello.
Entrée du monastère Shaolin APIng dans le monde d’au-delà des rêves.

La première clairière de la jeune forêt était celle des bruissements, des résonances, des
silences et des voix. C’est dans l’environnement de ces feuillus denses (v. photo ci-dessous),
dans une clairière pleine de senteurs de terre, jonchée de bambous de toutes tailles, sur pied
ou brisés, tronqués, éventrés, que Tang Li et Zhu Zhu passèrent leur première épreuve.
Arrivés en plein cœur de la nuit dans leur rêve, les deux élèves devaient, suivant la consigne
de leur maître San Ta, écouter les bruits de la clairière toute les nuit durant, et en tirer des
systèmes phonologiques, sous forme de tableaux consonantiques et vocaliques. A la première
oreille tendue sur les sons qui bruissaient dans cette clairière, on aurait pu croire qu’il ne
s’agissait que du souffle du vent et du tremblement des feuilles. Les bambous éventrés ou
brisés sonnaient comme des flûtes, les branches craquaient, et on entendait des piaillements
d’oiseaux, des rugissements de fauves et des beuglements d’animaux proches de la vache ou
du cheval. C’est du moins ce qu’ils entendirent pendant les premières nuits, et ils se
désespérèrent d’entendre autre chose que des sonorités chaotiques naturelles. Ils revinrent
furieux voir San Ta, pleins de hargne à son égard. Ce vieux fou les avait induits en erreur, leur
avait fait perdre leur temps et avait perturbé leur sommeil pour passer des heures à scruter les
gémissements du vent dans des bambous percés, les craquements des branches dans sous le
dôme de la nuit. San Ta leur répondit : « ce qui s’écoute mais ne s’entend pas s’appelle
l’Inaudible. L’invisible, l’impalpable, l’inaudible ne sont qu’un. Ce qui est révélé n’est pas
clair pour autant. Ce qui est caché n’est pas pour autant obscur. C’est la forme qui manque de
forme, la figure qu’on ne peut se figurer. Le dessin qui n’a ni forme ni sens et représente toute
chose qui se voit ». La première clairière est pleine de langues errantes, qui la parcourent au
gré du vent. Faites-vous aussi léger que le vent, puisque vos corps seront tissés par la matière
des rêves, et laissez-vous porter par le vent. A chaque vague de vent qui vous emportera, vous
serez à cheval sur une langue du monde. Saisissez votre carnet, et notez les consonnes et les
voyelles que vous entendez sous forme de tableau. Remplissez ainsi les tableaux
consonantiques » :
labiales Coronales Coronales dorsales Postdorsales ou glottales
+ antérieures - gutturales
(alvéolaires) antérieures
(alvéopalatales)
Occlusives
et
affriquées
fricatives
Sonantes
nasales
Approxi-
mantes
liquides
Approxi-
mantes

Et remplissez ainsi les tableaux vocaliques :

F) Gamme allophonique bisérielle distribuée et quintiordinale des voyelles

+ avant + avant - avant - arrière + arrière


- labial + labial - labial - labial +labial
Hautes
+ATR i y i μ u
-ATR I Y I u U

Moyennes
+ATR e P F o
-ATR E { ø O
Basses
Q Πa A
-a α

Et le Maître continua « - Parfois, vous devrez ajouter des ordres aux ordres existants,
par exemple en spécifiant un ordre de coronales laminales pour les fricatives
interdentales, ou en augmentant les séries, selon les systèmes de corrélation qui
structurent les inventaires consonantiques. Il en ira même pour les vocalismes, qui
seront plus ou moins complexes, si bien que vous serez amenés à réduire ou à
augmenter cet inventaire-type, mais quoique vous entendiez, notez les sons de chaque
cheval de langue pendant que vous serez emporté par ce courant d’air, ou ce vent dans
la clairière de la jeune forêt ! » Zhu Zhu, qui état particulièrement furieuse après le
Maître pour leur avoir donné un exercice aussi difficile lui dit « - Mais, Maître,
comment saurons-nous si nous notons des voyelles phonétiques ou des voyelles
phonologiques, puisque nous ne connaissons pas les langues de ces courants d’air ! ».
San Ta répondit en souriant « - Mais, ne me disiez-vous pas que jusqu’à maintenant
vous n’entendiez rien, ou que des sifflements de bambous et les grondements du vent
dans les ramées ? Si déjà vous commencez à entendre des consonnes et des voyelles, ce
sera déjà beaucoup. Mais notez-les bien, et entraînez-vous à noter le plus de sons
possible durant le peu de temps que la langue vous portera dans les airs. Revenez
ensuite me voir quand vos carnets seront remplis, et nous reparlerons de ce qui est
phonétique et de ce qui est phonémique ». Tang Li et Zhu Zhu se regardèrent
incrédules. La Maître reprit : « Ce n’est pas parce que tu n’entends rien qu’il n’y a rien à
entendre. Si tu écoutes avec discernement, tu pourras enfin entendre. Ce qui échappe à
la perception immédiate n’est pas un mystère ésotérique, mais des classes naturelles de
sons combinées entre elles pour former un sens qui échappe au prophane. L’invisible,
l’impalpable, l’inaudible ne sont qu’un pour qui ne connaît pas une langue, alors que
pour celui qui la connaît, rien n’est plus audible, ni palpable ni visible. Même quand tu
sauras la langue en question, il te restera à comprendre ceux qui la parlent. La quête
n’est pourtant pas sans fin, lorsqu’au bout du chemin tu entendras, liras et comprendra
le sens derrière le son et la lettre ». Puis, San Ta tira très fort sur le havane qu’il tenait
entre ses doigts, en envoyant des bouffées de fumée écoeurante, et un si gros nuage de
fumée qu’il disparut derrière.

Lorsque la fumée se dissipa, il avait disparu.

Tang Li et Zhu Zhu rentrèrent chacun chez eux abasourdis. Par révolte, ils n’essayèrent pas de
suivre les conseils de San Ta, et de laisser flotter leur corps astral dans le vent des langues. La
nuit suivante non plus, d’ailleurs. En fait, ils prirent en quelque sorte des vacances, et restèrent
une semaine sans pratiquer. Ils pensaient même abandonner complètement les enseignements
de San Ta, dont ils n’avaient pas besoin pour leurs études. Les idées de ce vieux fou ne
servaient qu’à les retarder dans leur programme d’études, et il était décidément trop fantasque.

Mais une nuit, Tang Li, sans chercher à appliquer les conseils du maître, se reprit à respirer
pendant son sommeil comme le maître leur avait conseillé. Il se trouva emporté dans une
clairière, qui n’était plus tout à fait la même. Les morceaux de bambou éventrés qui
jonchaient le sol avaient disparu, mais les arbres et les feuillages étaient identiques en tous
points. Il semblait que quelqu’un était venu nettoyer le sol durant son absence. Une brise fine,
de plus en plus insistante se leva, et il lui sembla entendre un murmure à son oreille. Il se
sentit emporté par le vent, et il entendit distinctement des mots dans des phrases qu’il ne
comprenait pas, mais il pouvait saisir distinctement des consonnes et des voyelles, y compris
des syllabes et des groupes de syllabes. Si distinctement qu’il aurait pu répéter certains mots
sans les comprendre. Il chercha son carnet de notes dans la poche de son pyjama, et il eut la
chance de l’y trouver, avec un crayon. Il nota, dans l’ordre de progression de la fiche
descriptive – de l’avant à l’arrière de la cavité orale -, les consonnes labiales, les coronales
antérieures et palatales, les dorso-vélaires et les gutturales. Puis il commença à noter les
voyelles. Le système était simple et semblait ne comporter que 5 voyelles sur trois degrés
d’aperture, mais il n’eut pas le temps d’observer les diphtongues, car le vent cessa
brusquement, et il tomba de tout son poids sur un monticule caillouteux. Endolori, il se releva.
Il frotta son dos un tantinet meurtri en pestant cette fois-ci non pas contre San Ta, mais contre
le vent qui ne lui avait pas laissé le temps de compléter l’inventaire. Il griffonna « Langue A »
nerveusement sur la feuille, et il s’élança dans le prochain courant de vent. Cette fois-ci, cette
langue semblait bien avoir des éjectives, en plus des occlusives sourdes simples, et n’avait pas
de gutturales. Il entendit bien un son fricatif qui ressemblait au /R/ français, mais il ne sut pas
distinguer s’il s’agissait d’une occlusive uvulaire relâchée ou affriquée, ou d’une vibrante
consonantisée, comme en français ou en allemand. Ce temps d’hésitation lui fit perdre le
temps qu’il aurait pu consacrer aux voyelles, et il retomba abruptement sur le sol, qui lui
sembla glacé avant d’avoir pu compléter la liste. Cette fois-ci, il était tombé sur les genoux, et
il avait mal. Il classa « langue B » la deuxième langue et se prépara à la prochaine bourrasque
de vent. Lorsqu’il la sentit arriver jusqu’à lui, plus forte que les précédentes, il s’élança, et il
lui sembla s’envoler plus haut qu’auparavant, jusqu’à la ceinture des arbres. Les buissons
égratignèrent ses jambes au passage.

Les arbustes de la forêt des langues bruissaient à ses oreilles dans le crépuscule…

Tang Li sorti revigoré de cet exercice. Il raconta en détail son expérience à Zhu Zhu, qui le
rejoignit en rêves dans la forêt. Ils s’entraînèrent ainsi pendant un an.

Il serait trop long de narrer le déroulement de l’initiation de ces deux jeunes apprentis
linguistes au kung fu de la linguistique théorique et descriptive. Le lecteur se lasserait. Ses
oreilles s’allongeraient pour écouter le chant des oiseaux qui filtre par la fenêtre de son
bureau, et il risquerait de se transformer en Dumbo. La question serait alors : passera-t-il
encore la fenêtre s’il atteint la taille de Dumbo ? S’envolera-t-il au-dessus de parterres de
fleurs ou bien au-dessus des fumées d’usine ? Que se passerait-il si son envol cessait
brusquement et le faisait chuter ? C’est pourquoi nous nous limiterons à décrire encore, très
cursivement, au moins sept autres chambres, ou salles d’exercice, du monastère Shao APIng
de la linguistique descriptive.

La 2e salle d’exercice du monastère Shao APIng était un… marelle. Les deux apprentis
devaient attraper à la main des diphtongues et des monophtongues au vol – elles avaient la
forme d’oiseaux cotonneux de toutes les couleurs – et sauter sur les cases de la marelle selon
les étapes évolutives. S’ils avaient visé la mauvaise cellule de la grille en sautant, ils restaient
suspendus dans les airs, et devaient relâcher l’oiseau pour retourner à terre. L’exercice
demandait une grande adresse et une endurance encore plus grande…
Proto-roman Ancien français Moyen français Français
moderne
*e[ TELA
*E [ PEDEM
*o [ FLOREM
*O [ COREM
*a[ MAREM
*a] ARCUM

D’autant plus que les jeux de marelle changeaient sans cesse, s’appliquant à des langues aussi
diverses que le russe, le slovène, le thai, le laotien, le kwakiutl, l’asturien, le mordve, le hanti,
le mansi, le frioulan, etc. Bientôt, pour corser le jeu, les oiseaux polychromes furent
remplacés par des mouchettes et des abeilles – inoffensives cependant, il convient de le
préciser – demandant une attention et une adresse encore plus grande. Cette épreuve dura trois
mois, durant lesquels ils devinrent des joueurs de marelle aguerris, capables de bonds
fulgurants, et de redoutables néogrammairiens férus de cycles vocaliques ou vowel shifts.
Pièges à diphtongues, sur les Ramblas de Barcelone. On remarquera les touches de jaune (la
chaîne, les étiquettes) qui contrastent, à la périphérie, avec le chiffre 7 en rouge, le casque
rouge de motard, et le pignon rouge, à gauche, d’une agence bancaire. Les petites ampoules
allumées au milieu des ruches attirent la diphtongue égarée, qui se trouve prise au piège.

La 3e chambre de Shao APIng était la salle des paires minimales : une bibliothèque remplie de
dictionnaires de toutes les langues du monde. Les deux novices devaient y traquer des paires
minimales pour élaborer des questionnaires. La photo ne montre qu’un pan de cette vaste
bibliothèque, qui comporte des centaines de pièces remplies de dictionnaires et de dossiers.
Les ordinateurs servent à saisir au fur et à mesure les données sur des questionnaires dans des
tableaux sur Exel ou sur Hypercard. L’initiation dure deux mois.
Bibliothèque de phonologie de l’A.P.I. (en grande partie derrière l’écran de projection).

La quatrième chambre de Shao APIng peut terroriser le visiteur néophyte: il s’agit de la salle
des spectres. En fait, des spectrogrammes. On y entre par la porte d’une vieille maison de
style russe dans la ville de Ten’gushevo, en République de Mordovie. Elle renferme des
milliers de pièces, parcourues par des spectres sonores. On y voit défiler des familles
d’oscillogrammes, comme autant d’animaux de la forêt. Les deux novices devaient toucher de
la point d’un bâton les transitions de formants vocaliques pour identifier les consonnes, et
caresser du plat de la main la surface des trois premiers formants des voyelles. Cet exercice
demandait une souplesse peu commune, le corps devant sans cesse se redresser ou s’abaisser
afin d’atteindre les cibles. Tang Li et Zhu Zhu apprirent ainsi avec une précision infallible les
valeurs des locii consonantiques et des moyennes formantiques pour des dizaines de langues.
Ils passèrent ensuite aux montagnes chinoises des courbes de F0. L’exercice consistait à
escalader, descendre et remonter en crapahutant les courbes intonatives, tonales au niveau
lexical, phrastique au niveau énonciatif. Chaque étape demanda trois mois d’efforts.
Entrée de la salle des spectr(ogrammes), monastère de Shaolin API.

La cinquième chambre de Shao APIng fut celle de la transcription phonétique.


La sixième chambre de Shao APIng fut celle de la segmentation morphosyntaxique, dite
« salle des puzzles ».
La septième chambre de Shao APIng fut celle des arborescences et de la quiétude X-barre –
une chambre zen où se déploient dans un silence solennel les indicateurs syntagmatiques,
avec spécifieurs et compléments autour des têtes.
La huitième chambre de Shao APIng fut celle de HPSG.
La neuvième chambre de Shao APIng fut celle de la géométrie des traits.
La dixième chambre de Shao APIng fut celle de la théorie des éléments et de la honologie
particulaire.
La onzième chambre de Shao APIng fut celle de la théorie de l’optimalité.
La douzième chambre de Shao APIng fut celle de la morphologie distribuée.
La treizième chambre de Shao APIng fut celle de la linguistique empirique, ou linguistique de
terrain et de l’investigation – elle se déroula au Tibet, au Kazakhstan, dans l’Etat mexicain de
Michoacán, chez les kaxinawa d’Amazonie, les Mia-Yao de Chine, dans le Turkestan chinois
et au Daghestan.
La quatorzième chambre de Shao APIng fut celle des mots et des choses et de l’anthropologie
linguistique...
La quinzième chambre de Shao APIng fut celle de la lecture des vieux maîtres : Grimmou,
Raskounet, Osthoff-Toff, Brugmanouchon, Leskie-kin, Meilleton, Meyer-Lübkiki, aussi bien
que Diazou, Baudoin de Courtenouchon, Boppounet, etc.
La seixième chambre de Shao APIng fut celle de l’épistémologie générale et appliquée, de
l’histoire et de l’historiographie des idées en sciences du langage et en sciences tout court,
La dix-septième chambre fut celle des pré-socratiques, des post-socratiques, des pré-
aristotéliciens et des post-aristotéliciens, des pré-stoïciens et des post-stoïciens, des pré-
paniniens et des post-paniniens, et des panini aux aubergines grillées.

Etc., etc., etc.

Le récit s’arrête là. Tang Li et Zhu Zhu sont depuis retournés en Chine, et je n’ai plus jamais
rien su d’eux.

Au fait, je n’ai rien dit sur le narrateur… Veuillez me pardonner, et laissez-moi me présenter.
Mon nom est Husson. Je suis l’un des ordinateurs de l’ILPGA. C’est ainsi que j’ai pu
apprendre ces fragments sur les hauts faits de Tang Li et de Zhu Zhu, lorsqu’ils
communiquaient entre eux par courrier électronique pour commenter les excentricités de
Maître San Ta, ou qu’ils se donnaient des indications sur la démarche à suivre pour accomplir
leur initiation à la linguistique. J’ignore ce qu’est cette étrange discipline qu’on appelle
« linguistique », mais je crois comprendre qu’il s’agit d’une activité à la fois très physique et
mentale et qui, bien que laïque, rivalise en rigueur et en mortification avec les initiations
spirituelles les plus sévères. Mais je ne sais pas plus que ça : je ne suis jamais qu’un
ordinateur.

Signé : Husson-le-Huron, ordi de la « salle des McIntosh » à l’ILPGA.

Vol d’un linguiste au-dessus d’un nid de crêtes spectrograhiques, Haut Mamalaya.
.

Costumes que revêtent les initiés, 25e chambre de Shaolin API.


Clochettes pour la récitation des mantras, 27e chambre de Shaolin API.