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CHRISTEL

PETITCOLLIN

Émotions,
mode d’emploi
Du même auteur aux Éditions Jouvence

Victime bourreau ou sauveur :

comment sortir du piège ?, 2006

Savoir écouter, 2006

Du divorce à la famille recomposée, 2005

Réussir son couple, 2005

Les clés de l’harmonie famillale, 2004

Scénario de vie gagnant, 2003

Bien communiquer avec son enfant, 2003

S’affirmer et oser dire non, 2003

Collection Pratiques Jouvence

La Communication Non Violente au quotidien,

Marshall B. Rosenberg, 2003

La réponse apaisante au stress,

Vito Mariano Cancelliere & Francis de Riba, 2003

Ne plus se laisser manipuler, Bernard Raquin, 2003


La résilience, R. Poletti & B. Dobbs, 2001

Plus jamais victime, Pierre Pradervand, 2001

Le bonheur, ça s’apprend, Pierre Pradervand, 2001

L’estime de soi, R. Poletti & B. Dobbs, 1998

Satisfaire son besoin de reconnaissance,

Olivier Nunge & Simonne Mortera, 1998

Croire en soi, Marie-France Muller, 1997

Catalogue Jouvence gratuit sur simple demande.

ÉDITIONS JOUVENCE

Suisse : CP 184, 1233 Genève-Bernex


France : BP 90107, 74161 Saint Julien en Genevois
Cedex Site internet : www.editions-jouvence.com
E-mail : info@editions-jouvence.com

Maquette & mise en pages : Éditions Jouvence


Dessin de couverture : Jean Augagneur
© Copyright Éditions Jouvence, 2003
ISBN 978-2-88911-172-5
Sommaire

Introduction

PREMIÈRE PARTIE :

LE GRAND GÂCHIS ÉMOTIONNEL

Chapitre 1

Les émotions naturelles

La joie

La colère

La tristesse

La peur

Chapitre 2

L’apprentissage de la maladresse
Prohibition et contrebande

Apprentissage ou débourrage ?

La répression des émotions

Aspect social

Aspect « rôles sexuels »

Aspect familial

Chapitre 3

La régulation des émotions domestiquées

Les émotions autorisées

Les émotions parasites

Le racket émotionnel

Les émotions interdites


Les techniques anti-émotion

La honte et la culpabilité

La carte fidélité

Résumé des manifestations maladroites

Chapitre 4

La frustration

L’illusion de toute-puissance enfantine

La gestion de la frustration

Frustration en violence

La dépendance affective

Les dérives d’une mauvaise gestion de la rage et de


la colère

DEUXIÈME PARTIE :
RESTAURER SON POTENTIEL ÉMOTIONNEL

Chapitre 5

Enseigner enfin les émotions

Chapitre 6

Les émotions naturelles

La joie

La tristesse

La colère

La peur

Chapitre 7

Les émotions apprises

La honte

La culpabilité
Transgression d’interdits

Transfert de responsabilité

L’envie et la jalousie

Le mépris et la pitié

La frustration

Apprendre l’agir et le lâcher-prise

Découvrir la patience

Faire provision de joie

Conclusion
Introduction

L ES ÉMOTIONS FONT PEUR et sont mal acceptées dans notre société dite
civilisée. L’esprit rationnel s’est imposé comme étant la forme d’intelligence
la plus élaborée, au détriment de l’intuition et des émotions. Pourtant, les
émotions sont des sources d’information précieuses dans toutes les situations
de notre vie quotidienne et il est dangereux de les ignorer. Par exemple, cette
personne si sympathique que l’on vient de vous présenter génère en vous un
malaise sourd et indéfinissable, sans raison « objective ». Serait-ce judicieux
de ne pas en tenir compte et de ne valider que l’apparence de sympathie ?

Parallèlement, dans le monde virtuellement parfait auquel la publicité


cherche à nous faire adhérer depuis cinquante ans, il n’y a pas de place pour
la négativité. Nous sommes tous jeunes, en bonne santé et sans soucis grâce à
ces produits de consommation. La maladie, la vieillesse et la mort sont
exclues, cachées comme des incongruités. Avez-vous remarqué que les mots
« vieux », « aveugle » et « sourd » sont devenus des gros mots ? Cela n’existe
plus dans notre société. Il ne reste que des « personnes âgées », des « non-
voyants » et des « déficients auditifs ». C’est pourquoi lorsque l’émotion
paraît, elle choque ou effraie la plupart des gens. Si vous êtes triste, on vous
trouvera « dépressif ». Montrez de la colère et vous serez qualifié d’« agressif
». Exprimez vos peurs, on vous dira « anxieux ». Même votre joie de vivre
paraîtra suspecte. N’est-ce pas de l’immaturité, de l’inconscience ou de
l’indécence de rire en ces circonstances ?

Mystifiés par ces apparences de bonheur parfait, beaucoup de gens pensent


que « gérer ses émotions » veut dire arriver enfin à les dompter, les contrôler,
les refouler et surtout ne plus les ressentir ! À cause de ce désir de contrôle
absolu, ces personnes font la « cocotte-minute ». Elles se contiennent le plus
qu’elles le peuvent, font monter la pression, puis explosent en cris, larmes ou
bouffées de panique… Culpabilisées et honteuses d’avoir craqué, elles se
promettent de mieux se retenir à l’avenir et éclatent encore plus fort quelque
temps plus tard. Ce qui les confirme dans la croyance que les émotions sont
mauvaises, douloureuses et incontrôlables, etc. Or, c’est lorsqu’on réprime et
qu’on nie ses émotions qu’elles prennent le pouvoir et exercent un contrôle
négatif sur nos vies. La violence et l’intolérance viennent des peurs niées et
d’une frustration non- identifiée, la dépression d’une incapacité à exprimer
ses colères, l’angoisse d’un refoulement émotionnel trop important.

Entre subir passivement ses émotions et les réprimer, il y a pourtant un


juste milieu. Mais, sans souci de contradiction, l’idée qu’on puisse choisir ses
émotions choque également car on pense que ceux qui en sont capables, sont
des simulateurs, des individus froids et calculateurs.

Ce tissu de désirs contradictoires et cette méconnaissance concernant leurs


émotions expliquent en grande partie pourquoi les Français détiennent le triste
record du monde de consommation d’antidépresseurs. Alors, pour éviter de
maintenir cette contre-performance, il est de notre devoir d’apprendre non pas
à refouler, mais à gérer nos émotions.

Les émotions ne surgissent pas dans nos vies sans raison. Chaque émotion
a une fonction, une information utile à nous transmettre sur notre vécu. C’est
pourquoi « gérer ses émotions » n’implique pas de les contrôler et de les
combattre mais au contraire, de savoir les accueillir et tenir compte du
message qu’elles véhiculent.

Pour bien gérer ses émotions, il faut commencer par les connaître. Entre «
aller bien » et « aller mal », il y a toute une gamme de nuances à redécouvrir.
Est-ce de la tristesse, de l’inquiétude, de la déception ?

Émotions, mode d’emploi vous propose d’apprendre comment utiliser de


façon positive votre ressenti et faire de vos émotions de puissantes alliées
pour piloter votre vie.

CHAPITRE 1

Les émotions naturelles


P OUR BIEN COMPRENDRE le fonctionnement des émotions, il est important de

reprendre les choses au début et de suivre pas à pas l’installation progressive


des mécanismes émotionnels.

À sa naissance, l’être humain dispose de quatre émotions de base, quatre


émotions innées et naturelles : la joie, la colère, la tristesse et la peur. C’est un
peu comme si de bonnes fées s’étaient penchées sur son berceau et lui avaient
fait cadeau de ces quatre émotions pour l’aider à piloter sa vie. Car si ces
quatre émotions existent, c’est parce que chacune d’entre elles a son utilité.

La joie

Elle est considérée comme l’état naturel de l’être humain. Il suffit d’observer
l’expression de béatitude du bébé qui vient de téter pour s’en convaincre. La
joie sert de moteur à l’envie de vivre et de progresser. Elle est la meilleure
source de motivation. Les apprentissages effectués dans la joie sont plus
rapides et plus efficients que ceux effectués dans la crainte et la contrainte.
Placé dans des conditions optimales, l’être humain a naturellement soif
d’apprendre, d’agir et de grandir à tous les âges de sa vie. Il n’existe pas de
personne « paresseuse ». La paresse n’est que de la fatigue ou du
découragement, passagers ou durablement installés. La joie est également une
des composantes essentielles de la santé physique. La médecine découvre
actuellement à quel point le moral joue un rôle important dans le pouvoir de
guérison. Les gens positifs cicatrisent mieux, ont de meilleures défenses
immunitaires, luttent mieux contre les cancers et vivent plus vieux que les
gens stressés ou négatifs.

La colère

Elle sert à mettre ses limites et à chasser les intrus. Les premiers
frémissements d’agacement servent à nous signaler que quelqu’un ou quelque
chose menace notre territoire physique ou psychologique. Si la menace se
précise, la colère va grandir. C’est un volcan intérieur qui s’éveille, gronde en
nous et dont l’éruption va dégager l’espace vital envahi par des gêneurs. La
colère est la garante du respect de soi. C’est pourquoi elle est indispensable
pour défendre son territoire et ses valeurs. La seule colère inadéquate est la
colère contre soi-même puisqu’elle met « hors de soi ». Comment pourrait-on
être un intrus pour soi-même ? C’est pourquoi, lorsque monte la colère, il est
important de rechercher la cause de cette colère à l’extérieur et non pas à
l’intérieur. De plus, ne faites pas de confusion entre rage et colère qui sont
deux émotions totalement opposées. (Voir le chapitre sur la frustration.)*

La tristesse

Elle sert à être disponible pour le nouveau. C’est un passage transitoire


préparant à une nouvelle situation. La tristesse permet de clore une période de
vie et de tourner la page. Elle est appropriée à chaque fois que nous avons un
deuil à faire, que ce soit d’une situation ou d’une personne. Il ne faut pas la
confondre avec des regrets. On peut être triste que quelque chose se termine
sans pour autant souhaiter que tout recommence comme avant. Je reçois
parfois en séance des gens qui n’arrivent pas à rompre une relation
sentimentale insatisfaisante. Le mécanisme est le suivant : la personne ressent
une juste colère envers ce partenaire devenu un intrus dans sa vie. Elle rompt
la relation. Dans le calme retrouvé, la colère s’apaise et le processus de deuil
s’enclenche. Les souvenirs, bons et mauvais, reviennent naturellement en
mémoire pour être archivés. Évidemment, les tout premiers moments, les plus
attendrissants, remontent aussi. Et comme on ne peut être triste que pour ce
qui nous a donné de la joie et que la tristesse est proportionnelle à la joie
initiale, le chagrin devient intense. Alors la personne croit qu’elle regrette
cette rupture et renoue avec son partenaire, jusqu’à la séparation suivante…

La peur

C’est la perception d’une situation à venir nécessitant de la prudence. Soit la


situation présente un danger objectif et la peur nous invite à mettre en place
notre protection, soit la situation est une nouveauté et dans ce cas, la peur
nous indique que nous sommes insuffisamment préparés pour l’affronter et
que nous devons mieux nous informer ou nous entraîner. Il est normal de
ressentir de l’appréhension face à la nouveauté. Mieux vous serez renseigné
sur ce qui vous attend et plus votre inquiétude s’estompera. Si « la peur
n’évite pas le danger », elle a le mérite de nous le signaler pour qu’on puisse
se préparer et l’affronter intelligemment. Le courage consiste à dominer sa
peur, non pas à la nier. Il ne faut pas confondre courage et inconscience. Il n’y
a aucun héroïsme à avancer vers le danger sans protection. Les pompiers
sontils « lâches » de mettre un casque, une veste en cuir épais et des bottes
pour affronter le feu ? Qu’est-ce que cela prouverait s’ils travaillaient en
maillot de bain et espadrilles ? Lorsque le danger est trop imminent, la peur
devient inutile. Alors le cerveau enclenche les mécanismes de survie. C’est ce
que l’on appelle le « sang-froid ».

Ces quatre émotions nous sont offertes avec une palette d’expressions
complète : la joie va du simple bien-être à l’euphorie la plus complète, la
colère du premier frémissement d’agacement à la fureur dévastatrice, la
tristesse d’un léger spleen à l’énorme chagrin et la peur des premiers signes
d’inquiétude à la terreur panique.

Ainsi nous démarrons dans la vie en étant bien équipés :

– La joie nous sert de moteur pour avancer.

– La colère est un accélérateur puissant pour sortir des situations enlisantes.

– La tristesse est l’embrayage qui nous permet de changer de régime sans


casser le moteur.

– Et la peur, notre pédale de frein, nous invite à conduire prudemment et à


aborder les virages de notre vie avec circonspection.

Ces émotions sont donc des indicateurs indispensables pour guider l’être
humain dans son quotidien et devraient lui permettre d’avancer avec
puissance et protection dans son évolution personnelle.

Mais c’est sans compter avec les pressions sociales et familiales que
l’enfant va subir pour modeler sa façon de ressentir et d’exprimer ses quatre
émotions de base.

L’entourage parental et éducatif de l’enfant va, par ses interventions


maladroites, engendrer une grande confusion dans la gestion des ressentis
naturels. On pourrait même parler d’anti-éducation des émotions. Car si la
socialisation du petit d’homme est une nécessité, elle se fait la plupart du
temps d’une manière tellement inadéquate qu’au lieu de l’aider à comprendre
ce qu’il vit et pourquoi, elle va endommager l’expression naturelle de ces
quatre émotions, fausser leur signification et priver l’enfant des précieux
repères qu’elles étaient censées lui procurer.

Parallèlement, l’enfant va, peu à peu, faire l’expérience de nouvelles


émotions : honte, culpabilité, frustration, jalousie, envie, pitié… qui sont les
émotions liées à sa socialisation. C’est ce que nous allons étudier tout au long
de ce livre.

_______________________

* Voir aussi : Carolle & Serge Vidal-Graf, Transformer sa colère, Éditions

Jouvence, 2010.
CHAPITRE 2

L’apprentissage de la maladresse
Prohibition et contrebande

J E SUIS UNE PETITE FILLE de deux ans et demi. Installée dans le bac à sable du
parc municipal, je joue tranquillement avec mon seau, ma pelle et mon râteau.
C’est alors que surgit dans mon champ visuel un intrus de mon âge, qui
louche avec concupiscence sur mon joli seau rouge. Instinctivement, j’ai
repéré son intention d’envahir mon territoire. Alors, j’enclenche le premier
stade de la colère : je durcis mon regard. Si mon regard est suffisamment
inquiétant, l’intrus devrait reculer. Mais s’il avance malgré tout, il me
contraint à passer au stade deux : je vais pousser des cris d’intimidation. Il se
peut que l’intrus soit également un malotru et que, passant outre ces
sommations, il agrippe l’anse de mon seau en défiant mon regard. Dans ce
cas, je me verrai dans l’obligation de déclencher le stade trois de ma colère : il
prendra un bon coup de râteau sur le museau ! Et pan ! L’intrus recule en
ululant. Tout va bien. Il vient de découvrir la frustration (nous y reviendrons),
et moi, j’ai efficacement défendu mon territoire, je peux reprendre mes jeux
paisiblement. Mais c’est sans compter avec les deux mamans, assises sur un
banc, à proximité et qui se ruent vers nous ! Que la mère de l’intrus vienne
consoler son chérubin me paraît adéquat, il a bien besoin de réconfort. En
revanche, je ne comprends pas pourquoi la mienne s’approche et me gronde.
Des mots insensés et affligeants m’atteignent : « vilaine », « méchante », «
pas faire mal », « gentil petit garçon » et (quelle horreur !) « prêter mes
affaires ». Puis, joignant le geste à la parole, elle prend mon seau si chèrement
défendu et le tend à l’intrus, instantanément consolé, qui s’en empare
voracement et me guigne d’un œil triomphant. Ce que je ressens est
épouvantable, affreusement cuisant, insupportable. Je saurai beaucoup plus
tard que ces nouvelles émotions s’appellent la honte et la culpabilité. En
attendant, dès le prochain aprèsmidi au parc, j’aurai compris la leçon.
Lorsqu’un intrus rampera sournoisement vers mon seau, je me laisserai
dépouiller sans réagir, puis je pleurerai avec un désespoir convaincant. Et ô
miracle, les résultats s’inverseront : les mamans se précipiteront bien vers le
bac à sable, mais avec des intentions différentes. L’intrus se fera arracher le
seau et gronder par sa mère, qui, confuse, bredouillera des excuses à la
mienne. Ma mère me rendra mon bien, avec des paroles chaleureuses et
réconfortantes. Comme tous les jeunes enfants, je suis très intelligente et
j’apprends très vite. Puisque cela marche mieux comme cela, je vais utiliser
une tristesse feinte pour masquer ma colère et manipuler mon entourage.
J’éviterai ainsi de ressentir à nouveau cette honte lancinante et cette poisseuse
culpabilité tout en obtenant de bien meilleurs résultats. Ainsi, en guise
d’éducation des émotions, j’aurai appris à refouler et à truquer mes émotions
naturelles.

Apprentissage ou débourrage ?

Bien entendu, il est indispensable d’éduquer les enfants et de leur apprendre à


canaliser leurs émotions naturelles. Ils ne pourront pas, à l’âge adulte
continuer à régler leurs différends à coups de râteau sur le museau ! Mais
deux ans et demi, c’est beaucoup trop tôt pour le comprendre.

La socialisation passe par l’apprentissage des deux émotions citées plus


haut : la honte et la culpabilité. L’objectif de la honte est de provoquer une
sensibilité au regard extérieur et au jugement de ses pairs. Elle est
indispensable pour contrôler socialement les comportements. De même, la
culpabilité est un signal qui indique la transgression d’un interdit ou de la
morale et une prise de conscience du préjudice qu’on peut créer à autrui. Mais
la façon dont on les inculque aux enfants est maladroite et inadéquate, trop
précoce, disproportionnée par rapport aux situations objectives et, surtout, elle
se trompe de cible. Car, au lieu d’amener l’enfant à ressentir honte et
culpabilité de ses comportements, on lui inculque la honte et la culpabilité de
son ressenti émotionnel. Ce n’est pas le coup de râteau qu’on me reproche,
c’est ma colère et ce n’est pas le prêt de mon jouet qu’on cautionne, c’est mon
chagrin. Ainsi, la honte et la culpabilité viennent fausser la perception de mes
émotions naturelles au lieu de m’aider à modifier mes comportements. Alors,
les éducateurs obtiennent le résultat inverse à celui qu’ils escomptaient.
Lorsque la honte et la culpabilité sont trop intenses, la personne, pour s’en
protéger, fonctionne en évitement et en déni au lieu de faire courageusement
face à ses comportements déviants.

La répression des émotions


Cette intervention dans les émotions qui se veut éducative va donc
essentiellement consister à séparer les émotions naturelles en deux camps : les
émotions interdites et les émotions autorisées. Lorsque l’émotion est interdite,
elle devra être cachée et refoulée, donc stockée. Lorsqu’elle est autorisée, elle
pourra être utilisée, mais d’une manière truquée et manipulatrice.

Cette répression des émotions naturelles s’exerce à plusieurs niveaux : au


niveau de la société, des rôles sexuels et de la famille.

Aspect social

Dans le but de socialiser ses membres, la société va principalement demander


aux individus de modérer la manifestation de leurs émotions. C’est donc
essentiellement sur le degré d’expression des émotions que va se jouer la
pression sociale.

On va aussi canaliser les occasions d’exprimer ses émotions. L’expression


de la joie est cantonnée aux occasions festives : noces, banquets, fêtes
nationales ou régionales, carnavals et boîtes de nuit, pour en citer les
principales. En dehors de ces occasions, la joie semblera immature et
incongrue. La colère, elle, doit s’arrêter avant les insultes et les coups. Nul
n’étant censé se faire justice lui-même, chacun doit au-delà, en référer à la
Justice. Pour canaliser les peurs, la société assure une protection à ces
citoyens et pratique également de la désinformation, à la fois pour éviter les «
psychoses », nous dit-on, mais aussi pour donner aux peurs individuelles et
collectives des boucs émissaires acceptables. Quant à la tristesse, des journées
de deuil national aux cérémonies commémoratives en passant par des
funérailles solennelles, la société propose également ses rituels pour cadrer et
apaiser les chagrins. Parallèlement, les manèges à sensations et les films
d’horreur nous permettent de jouer avec nos peurs pour les apprivoiser. Les
manifestations sportives sont également un excellent exutoire, notamment
pour les hommes, enfin autorisés, l’espace d’un match à hurler, pleurer,
étreindre et embrasser à satiété.

Mais en dehors de ces échappatoires, les émotions sont mal venues. Je vous
en parlais dans l’introduction : la société d’aujourd’hui est essentiellement
devenue une société de consommation. Comme elle cherche à nous faire
croire que, grâce aux produits qu’elle commercialise, nos fantasmes de
perfection deviendront des réalités accessibles, elle camoufle tout ce qui
pourrait briser le rêve. Alors, dans ce monde idéal que nous renvoie la pub, il
n’y a plus de place pour nos émotions. Est-on en route vers le degré zéro
d’expression des émotions, le monde parfait dans lequel les individus auraient
tous le même sourire inexpressif ?

Aspect « rôles sexuels »

Il est à noter également qu’un code social de répartition des émotions entre les
deux sexes est toujours en vigueur aujourd’hui. Trente ans de féminisme n’y
auront pas changé grand-chose et bien qu’il soit flagrant que les petites filles
et les petits garçons ne sont pas du tout élevés de la même façon, surtout au
niveau émotionnel, on essaie depuis peu de nous faire croire que ces
différences sont uniquement génétiques, donc inchangeables. C’est l’éternel
débat entre l’inné et l’acquis. Génétiquement ou pas, la joie et la colère sont
des monopoles masculins interdits aux femmes et la tristesse et la peur des
monopoles féminins inaccessibles aux hommes. D’ailleurs, dans mes stages,
la réaction à l’anecdote du bac à sable est très différente entre les hommes et
les femmes. « Mais que faire, alors ? » gémissent les mamans quand les papas
haussent les épaulent en répondant : « Il faut laisser les enfants se débrouiller
entre eux en vérifiant simplement qu’ils ne s’éborgnent pas ! »

Les colères de femmes sont encore très mal vécues et fortement


dévalorisées dans notre société. Excusez la trivialité de mon langage qui ne
cherche qu’à refléter le langage de la rue, mais encore aujourd’hui, une
femme en colère est qualifiée d’« hystérique », d’« emmerdeuse », de « mal
baisée » ou alors, « elle a ses règles ». La mauvaise humeur féminine est
forcément hormonale, passagère, infondée et déplacée. C’est aussi pourquoi,
en général, les femmes ne savent pas bien dire non et faire respecter leur
territoire. Elles sont en revanche très, voire trop, protégées par leurs peurs et
peuvent apprendre et progresser puisque leur tristesse les autorise à se
retourner sur leur passé. Quant à l’autorisation de la joie féminine, il suffit de
prononcer « fille de joie » pour sentir à quel point l’association de ces deux
mots est toujours mal venue. Dans les faits, plaisir, loisir, détente et volupté
sont encore difficilement accessibles à la majorité des femmes, bien qu’elles
en aient de plus en plus le désir et c’est déjà un progrès.
Du côté des hommes, les petits garçons ont tellement serré les mâchoires
pour retenir leurs larmes et éviter d’être ridiculisés dans la cour de récréation,
que beaucoup d’hommes avouent ne plus savoir pleurer à l’âge adulte et en
être aujourd’hui très frustrés. Et comme celui qui n’apprend pas de son passé
est condamné à le reproduire, les hommes sont bien handicapés par cette
interdiction de la tristesse. De la même façon, on ne doit pas avoir peur quand
on est un garçon, n’est-ce pas ? Alors les jeunes garçons débranchent le signal
d’alarme servant à signaler le danger pour ne plus ressentir leur peur, cette
émotion si peu virile. Les statistiques parlent d’elles-mêmes : le plus grand
nombre de morts accidentelles se trouve chez les garçons de 15 à 25 ans.
Dans mes séminaires sur la gestion des émotions, les hommes me le
confirment souvent : ils ont ignoré la peur jusqu’à 25 ans, l’ont redécouverte
en fondant un foyer, mais uniquement pour conserver un père et un mari à
leur famille et ils n’ont vraiment commencé à la ressentir pour euxmêmes
qu’autour de 40 ans. En contrepartie, grâce à l’autorisation de la colère et de
la joie, les hommes savent mieux faire respecter leur territoire, ce qui les fait
traiter d’égoïstes par leurs compagnes. Ils s’accordent le droit aux loisirs et au
plaisir, mais souvent en étant culpabilisés par celles qui ne savent pas arrêter
de s’activer. Essayez donc de vous détendre devant un match de foot avec une
bonne bière quand on tourne autour de votre canapé avec un aspirateur en
marche !

Ainsi dans cette répartition figée des émotions entre les deux sexes, les
femmes sont privées de moteur et d’accélérateur et les hommes de frein et
d’embrayage. Ce n’est donc pas étonnant que les femmes, condamnées à faire
de la « roue libre », soient si souvent dépressives et que les hommes, sans
freins ni embrayage, contraints d’accélérer toujours, finissent par casser leur
moteur !

Aspect familial

Au-delà de la société et de l’école, c’est la famille de l’enfant qui va effectuer


la plus grosse part du travail d’anti-éducation des émotions. Chaque famille a
son propre code de contrôle des émotions. Dans certaines familles, on hurle,
on pleure, on gesticule, on claque les portes, on rit et on se réconcilie
bruyamment. Dans d’autres, le ton est feutré et égal, tout haussement de ton
est perçu comme une incongruité. Chacun porte son masque qui fait « bonne
figure » en toutes circonstances. « Ma mère ? Je ne l’ai jamais entendue se
plaindre. Pourtant, aujourd’hui, je me dis qu’elle aurait eu de quoi ! » me
disent parfois mes clients. Certains milieux familiaux interdisent l’expression
de la joie ou de la colère, mais autorisent la tristesse et la peur. Dans d’autres
foyers, on peut être un peu triste, beaucoup peureux mais pas du tout
coléreux… Enfin, il arrive qu’un des membres de la famille se réserve le
monopole d’une émotion et que tous les autres s’organisent pour ne pas
éveiller cette émotion chez lui. Surtout ne jamais énerver un coléreux, ni créer
des inquiétudes à un peureux et encore moins chagriner un dépressif !

Ainsi, subissant les pressions conjuguées de son milieu familial et de sa


société, l’être humain va peu à peu apprendre qu’il y a des émotions «
autorisées » et des émotions « interdites », ainsi qu’un degré d’expression
acceptable au-delà duquel les ennuis risquent de commencer.
CHAPITRE 3

La régulation des émotions domestiquées

L’ INTERVENTION ÉDUCATIVE dans l’expression des émotions de l’enfant va


fausser ses ressentis et détraquer sa boussole interne. Au fur et à mesure que
la personne avancera en âge, elle comprendra de moins en moins ce qu’elle
vit et pourquoi. Son stock d’émotions niées et refoulées va grossir. Comme un
gaz naturel mal canalisé, son potentiel émotionnel comprimé va lui échapper
en fuites sournoises et en explosions incontrôlables et effrayantes. C’est
pourquoi, la formulation de « régulation d’émotions domestiquées » est un bel
euphémisme car on pourrait, sans exagérer, parler de « dysfonctionnement
d’émotions truquées et refoulées ». Voilà comment se met en place ce
dysfonctionnement.

Lorsque les émotions sont autorisées

Les émotions parasites

Comme nous l’avons vu, pour éviter la honte et la culpabilité, l’enfant va peu
à peu apprendre à refouler l’émotion naturelle, la stocker et la remplacer par
une émotion mieux tolérée par son entourage. Ainsi l’enfant peut choisir de
pleurer (tristesse) au lieu de crier (colère), parce qu’il sait que ses pleurs
seront consolés alors que ses cris lui attireraient une punition.
Progressivement, l’enfant va apprendre à ne se servir que des émotions
autorisées et à ne plus entrer en contact avec les émotions interdites. Devenu
adulte, il ne saura plus ressentir les émotions interdites. Ces émotions de
substitution sont appelées « parasites ». Comme pour une station de radio,
leur émission brouille la réception de la « bonne » fréquence.

Le racket émotionnel
Parallèlement, à l’instar de la petite fille dans son bac à sable, l’enfant peut se
rendre compte que ses émotions truquées ont un puissant impact affectif sur
ses proches et lui donnent le pouvoir de les manœuvrer. Dans ce cas, il va
mettre en place ce qu’on appelle du « racket émotionnel ». Cela consiste à
utiliser et à exagérer l’expression de l’émotion parasite pour manipuler son
entourage. Par exemple, un homme « coléreux » verra tout son entourage
plier devant ses volontés dès qu’il manifestera les premiers signes
d’énervement, ou une femme « dépressive » utilisera ses larmes pour éviter
toute discussion dérangeante. De même, la bouderie (privation de joie)
fonctionne souvent très bien pour intimider et punir ceux qui y sont sensibles.
Le terme de « racket » vient de l’aspect manipulateur de la manœuvre et aussi
de l’escalade probable de la violence si le racketteur n’obtient pas
satisfaction. Le coléreux deviendra brutal, le dépressif utilisera le chantage au
suicide, si l’exagération n’est plus suffisante pour intimider l’autre. Peu à peu,
l’entourage prendra l’habitude de ménager préventivement le racketteur pour
éviter des scènes pénibles et le racketteur y trouvera un grand pouvoir sur les
autres. Mais le racket reste avant tout une fuite en avant pour éviter d’entrer
en contact avec l’émotion interdite.

Il est impossible d’exprimer sincèrement des peurs avec un anxieux


chronique, de la tristesse à un dépressif ou de hausser le ton face à un
coléreux. C’est pourquoi, si vous avez un racketteur dans votre entourage,
vous pouvez en conclure que vous n’avez pas le droit de vivre sainement cette
émotion, car il s’octroie une exclusivité d’utilisation de son émotion-racket.

Même si le racketteur n’est pas conscient de ses manipulations, il ne faut


surtout pas les cautionner. Cela ferme toute possibilité de communication
sincère et constructive. Le racket émotionnel se désamorce par le refus de
couvrir ces manœuvres. Il n’est pas facile de rester ferme, adulte et calme face
à un chantage, mais c’est ainsi qu’on en sort. Dans un premier temps, le
racketteur va en rajouter dans la théâtralisation. Mais il n’a de pouvoir sur
vous que par votre propre peur. Si vous résistez, il lâchera vite prise et il y a
toutes les chances qu’il redevienne brusquement authentique. Cette femme
qui sanglotait, voyant que ses larmes ne fonctionnent plus, exprimera très vite
la rage qu’elle camouflait. Le coléreux exprimera peut-être enfin ses peurs.
L’anxieux renoncera à vous contrôler et se recentrera sur sa propre vie… Et
surtout, rappelez-vous : à chaque fois que vous cédez à un chantage affectif,
vous félicitez le maître chanteur de l’avoir pratiqué et vous l’encouragez à
recommencer.
Lorsque les émotions sont interdites

Un jour, lorsqu’il avait cinq ans, mon petit garçon me demanda pensivement :
« Dis Maman, tu serais en colère si je tombais en bas et que je serais mort ? »
Il était à ce moment-là sur notre balcon au cinquième étage et avait le menton
appuyé sur la rambarde. « Non, mon chéri. Je ne serais pas en colère, je serais
triste et même très triste ! » répondis-je, interloquée par cette étrange
question. « Eh bien moi, je préfère être en colère, ça m’empêche d’être triste !
» affirma-t-il fièrement. Je réalisai à cette occasion qu’en vrai petit garçon, il
était déjà programmé à refouler sa tristesse. Alors, à travers une mini-
conférence sur les émotions et leur utilité, je me dépêchai de lui redonner
verbalement le droit d’être triste, droit qu’il utilisa dès le lendemain matin. Au
milieu du petit-déjeuner, il éclata en sanglots. Quelques jours plus tôt, en
faisant une fausse manœuvre avec le magnétoscope, il avait effacé un passage
de sa cassette préférée et en était inconsolable. Sa mauvaise humeur et ses
colères des jours précédents s’expliquaient enfin ! Mais je fus surtout troublée
de constater que si j’avais fort bien supporté cette mauvaise humeur pendant
plusieurs jours, ses gros sanglots m’ont instantanément vrillé le cœur. Pour
que les larmes de mon fils s’arrêtent au plus vite, je me serais bien ruée dans
le premier magasin venu et j’aurais acheté un nouvel exemplaire de cette
cassette, selon la technique dite « du pansement ». Je dus faire un effort
considérable pour le laisser exprimer sa peine. L’interdit de la tristesse
m’appartenait et j’étais en train de le lui transmettre malgré mes beaux
discours de surface !

Les techniques anti-émotion

Ainsi, lorsque l’enfant exprime l’émotion « interdite » dans son cercle


familial, il va provoquer des attitudes « anti-émotion ». Il en existe toute une
panoplie. Retrouvez celles qui avaient cours dans votre enfance et que vous
pratiquez peut-être encore :

La honte.
« Tu es ridicule de pleurer comme ça ! », « Tu n’as pas honte d’avoir peur ?
Un grand garçon comme toi ! » ou « Regarde comme tu es vilaine quand tu
cries. »
Le déni.
« Il n’y a aucune raison d’être triste pour si peu ! », « Ne joue pas ta
malheureuse » ou « Arrête ta comédie. »

La culpabilisation.
« Arrête, ça me rend malade de te voir te mettre dans cet état ! » ou « Avec
tout ce qu’on fait pour toi, tu es bien ingrat de te dire malheureux. »

La peur.
« Si tu continues à pleurer, tu vas pleurer pour quelque chose ! », « Tu as
intérêt à faire moins de bruit ou je vais me fâcher ! »

Le pansement.
« Allez, calme-toi ! Maman va t’acheter une glace, d’accord ? Alors, souris-
moi ! »

Le recadrage.
L’entourage donne un autre sens, par exemple la fatigue, à l’émotion de
l’enfant. « Cet enfant doit manquer de sommeil pour se mettre dans un tel état
! » Devenue adulte, la personne aura de brusques baisses de vitalité lorsque
l’émotion interdite sera sur le point de se manifester.

Ainsi, une de mes clientes avait souvent de brusques et épouvantables «


coups de barre » au cours de ses journées. Les médecins n’avaient pas trouvé
d’explication médicale à cette fatigue fluctuante. Elle a découvert au cours
d’un de mes séminaires sur la gestion des émotions, que ces moments
d’épuisement correspondaient très exactement aux situations où elle aurait pu
(et dû) se mettre en colère, émotion que par ailleurs elle disait ne jamais
ressentir.

Le recadrage le plus fréquent, et à mon avis le plus dommageable, est celui


du « caprice ». Si l’enfant se braque brusquement et refuse de dire « au revoir.
», c’est probablement parce qu’il est triste de voir partir ceux qu’il aime et
qu’il croit que son refus va empêcher ce départ. Il ne cherche pas à tenir tête,
à défier l’autorité ni à se montrer impoli. Les enfants, surtout très jeunes,
vivent leurs émotions comme des tempêtes intérieures sur lesquelles ils sont
aussi incapables de mettre un sens que d’exercer un contrôle. Lorsqu’on les
somme de « cesser de faire un caprice », on est à la fois dans le déni de cette
émotion et parallèlement, on leur prête des intentions cachées et des capacités
à se dominer qui les dépassent. Les gens qu’on a beaucoup recadrés en «
capricieux » et dont on a beaucoup nié les émotions deviennent des adultes
très culpabilisés et se vivant comme des imposteurs ou des simulateurs quand
ils ont des émotions authentiques.

La honte et la culpabilité

Peu à peu, sous ces pressions parentales, l’enfant va ressentir de la honte et de


la culpabilité à vivre l’émotion interdite. Et si elles sont utiles à la vie en
société, la honte et la culpabilité sont des émotions cuisantes. Alors pour
éviter de les ressentir, l’enfant apprendra à refouler les émotions interdites et à
n’utiliser que les émotions autorisées. Mais l’émotion interdite et refoulée ne
disparaît pas pour autant.

Que devient-elle ? Elle est stockée dans l’équivalent d’un grand chaudron
mental sur lequel vient se poser un gros couvercle pour éviter qu’elle n’en
sorte. Et ce couvercle s’appelle l’angoisse. À chaque fois que quelqu’un fait
une crise d’angoisse, c’est qu’une émotion qu’il a appris à refouler remonte
du fond du chaudron et menace d’en sortir. À chaque fois que l’angoisse est
trop forte, parce que le chaudron est trop plein, elle se transforme en phobie,
paralysie, crise de spasmophilie ou tétanie. Lorsque je travaille avec une
personne sur ses angoisses, nous trouvons, sous le couvercle, des colères
comprimées, des deuils non faits, des peurs niées, des frustrations
accumulées, le tout englué dans une honte poisseuse et une culpabilité hors du
commun.
Le chaudron d’émotions
et son couvercle d’angoisse

La carte fidélité

Cependant, si les émotions niées et refoulées n’étaient que stockées sous leur
couvercle d’angoisse, la personne finirait par imploser sous la pression (et
cela arrive sûrement à certains). Alors, pour évacuer le trop-plein du
chaudron, mais seulement le tropplein, se met en place un petit système
régulateur de pression, un sifflet de cocotte-minute en quelque sorte. Et voilà
comment fonctionne ce sifflet.

C’est un système mental très proche des cartes de fidélité. Comme dans
certaines pratiques commerciales, il s’agit de collectionner des points qui
donneront droit à un cadeau à la valeur proportionnelle au nombre de points
accumulés. En échange de 10 points, j’ai droit à…, en échange de 50 points…
etc. Ainsi, certaines personnes collectionnent des timbres psychologiques,
s’interdisant l’expression de leur émotion jusqu’à un seuil donné. Ce seuil
atteint, elles peuvent exprimer de façon globale et souvent brutale le surplus
d’émotions refoulées sans éprouver de culpabilité sur le moment.

Par exemple, si la colère m’est interdite, je vais collectionner des « points-


colère » à chaque agacement refoulé et remplir progressivement ma carte.
Lorsque la carte sera pleine, j’aurai droit à une colère « cadeau ». Dommage
pour celui qui collera le dernier point, il devra affronter une colère totalement
disproportionnée avec l’incident qu’il aura provoqué ! Après un bref moment
de soulagement, je vais réaliser l’aspect disproportionné de ma colère et
l’injustice de l’avoir déversée sur un innocent. Alors, je vais ressentir de la
honte et ma culpabilité d’avoir « éclaté » me confirmera que la colère est
vraiment une émotion négative. En m’appliquant de plus belle à refouler mes
colères, je préparerai une nouvelle carte.

Toutes les émotions naturelles peuvent être ainsi stockées et régulées. Il


existe, nous venons de le voir, les « points-colère », mais aussi des «
bonstristesse » qui autorisent parfois des crises de larmes, des « vignettes de
peur » qui enclenchent des crises de panique hors de contexte et aussi des «
timbres dorés » lorsqu’on doit justifier de beaucoup de frustration pour «
mériter » de la joie. Si vous êtes du genre à dire : « Je n’ai pas volé ces
quelques jours de vacances ! », vous êtes un collectionneur de « timbres dorés
».

Un collectionneur peut se reconnaître à travers ses expressions :

– « J’en ai ras-le-bol. »

– « Ça, c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! »

– « Je note, je note… »

– « C’était une fois de trop. »

– « Il l’a bien mérité ! »

Voici également quelques comportements typiques des collectionneurs.

Un collectionneur peut ne faire qu’une seule collection de timbres (la


colère, par exemple.) ou collectionner tous les types de timbres. Certains
préfèrent avoir souvent de petits cadeaux et d’autres préfèrent attendre pour
en toucher des gros en écoulant plus de timbres. Certains collectionneurs
aiment à montrer leurs collections, d’autres préfèrent les garder secrètes. Des
collectionneurs peuvent se mettre à plusieurs pour remplir une carte. Ainsi,
les griefs individuels et collectifs de toute une entreprise face à sa direction
peuvent être stockés et rassemblés. Certains aiment aider les autres à créer ou
remplir un album. « Tu ne vas pas laisser passer ça, quand même ! » On peut
retrouver un album oublié et le remettre en circulation ou abandonner une
collection en cours. Un album déjà partiellement rempli peut être transmis par
l’entourage, avec la mission de le compléter. « Moi, je n’ai pas su me faire
respecter, mais toi, tu nous vengeras ! » Enfin, il existe même des tricheurs
qui fabriquent les timbres qui leur manquent, en modifient la valeur pour
toucher plus vite le cadeau ou gardent leur collection, une fois le cadeau
touché, pour se faire payer une seconde fois…

Quel que soit le fonctionnement de ces cartes de fidélité, il est important de


se rappeler qu’elles ne servent qu’à réguler un surplus. En aucun cas elles ne
permettent de vider le contenu du chaudron. C’est pourquoi ce chaudron bien
plein va servir de caisse de résonance aux événements extérieurs.

Si j’ai stocké et refoulé beaucoup de tristesse, le moindre contact avec une


tristesse externe va me bouleverser d’une façon disproportionnée. La panique
que je vais ressentir au contact de ces turbulences internes va finir de me
convaincre que la tristesse est vraiment une émotion peu recommandable, à
fuir en toutes circonstances !

Voilà pourquoi, entre stockage, refoulement, utilisation inadéquate et


explosions, beaucoup de gens apprennent à redouter leurs émotions et
cherchent à les nier, les éviter et les fuir tout en sentant parallèlement un mal-
être indifférencié et angoissant croître au fil des années.

Résumé des manifestations maladroites

NOM IMAGE MÉCANISME

Les « élastiques » C’est un clou planté dans Le sentiment s’exprime de


notre passé. Un élastique y manière disproportionnée par
est accroché. Si on tire rapport à la situation présente
dessus, la douleur est parce qu’il entre en
amplifiée. résonance avec des
souvenirs anciens.

Les « carnets de timbres » Comme dans certains Une intervention anodine


magasins, nous avons nos déclenche une forte réaction
cartes de fidélité. Le dernier de colère, de peur, de
timbre ou tampon donne droit tristesse ou de joie. La
à un cadeau. personne a accumulé,
encaissé, refoulé. C’est une
bombe à retardement qui
touche souvent l’innocent, le
dernier qui passe.

Les « parasites » Comme sur la bande F.M., une Un sentiment s’exprime à la


station gêne l’écoute de la place de celui qu’on attendait.
voisine. Il y a des parasites. La personne a appris à
La station cherchée est substituer un sentiment à un
occultée. autre. Elle l’utilise souvent et
à tout propos.

Le « racket » Comme les gangsters, nous Utilisation d’un sentiment


avons des armes pour obliger parasite pour manipuler
les autres à nous obéir. l’entourage et l’obliger à vivre
selon notre bon vouloir.
CHAPITRE 4

La frustration

À CE STADE DE NOTRE LECTURE, l’être humain a rencontré la joie, la colère, la


tristesse, la peur, la honte et la culpabilité. Son entourage éducatif a déjà mis
un considérable chaos dans son ressenti et lui a enseigné les interdits, le
refoulement, les émotions factices, l’art de se mentir à propos de ses
perceptions authentiques et l’angoisse est venue chapeauter tout cela. Mais il
n’est pas au bout de ses peines : il lui reste à découvrir la plus désagréable des
émotions : la frustration.

L’illusion de toute-puissance enfantine

Le bébé naît avec une illusion de toute-puissance. Il croit que l’univers entier
gravite autour de son joli nombril. Il suffit qu’il exprime son inconfort ou son
mécontentement et aussitôt, la couche est changée, le biberon s’approche ou
des bras se présentent pour le bercer. Le bébé croit donc être un petit dieu
ayant le contrôle du monde. Sa maman semble être à 100 % disponible pour
lui. Mais tôt ou tard, brutalement ou progressivement, il sera confronté à la
réalité et devra perdre cette illusion de toute-puissance. Et mieux vaut tard
(vers 3-4 ans) et progressivement que trop tôt et brutalement. On ne peut pas
tout avoir et tout de suite. Il est indispensable que l’enfant le comprenne pour
pouvoir faire la distinction entre le rêve et la réalité. Mais la perte de cette
illusion est douloureuse pour tout le monde. Toute sa vie, l’ex-bébé gardera
en lui la nostalgie de ce fantasme de contrôle absolu et il cherchera à
retrouver ce sentiment d’être toutpuissant. À chaque fois que la vie lui
montrera à nouveau ses limites, il retrouvera la douleur de se voir rappeler
qu’il n’est plus un dieu. Cette terrible souffrance s’appelle « la frustration ».

Douloureuse mais utile frustration ! Car l’existence de limites à notre


pouvoir est indispensable à notre équilibre mental. L’angoisse, l’insécurité
viennent souvent d’un manque de connaissance de ses propres limites donc de
son identité. Imaginez les impressions qu’on peut avoir, si l’on se trouve en
plein désert, au milieu des dunes, sans le moindre palmier pour se repérer.
C’est pourquoi les enfants cherchent les limites. Elles les sécurisent, les
structurent et les aident à construire leur identité. Elles les entourent comme
une clôture psychologique qui définit leur territoire et fixe des repères. Les
parents d’aujourd’hui rechignent souvent à cadrer leurs enfants et c’est un
tort. Car les enfants ne cherchent les limites des adultes que pour les trouver.
Exactement comme ils pourraient avoir physiquement besoin de trouver un
mur pour s’appuyer contre lui ou de voir des palmiers, des oasis et des
panneaux indicateurs dans le désert.

C’est un sentiment très désagréable de se sentir impuissant à agir sur son


environnement et les gens qui ont été trop vite et trop durement confrontés à
leur impuissance le ressentent encore plus douloureusement que les autres.
Mais si l’enfant n’apprend pas à gérer cette frustration, il deviendra un adulte
impulsif et rageur. Or, c’est dès l’enfance que doit s’apprendre la gestion de la
frustration. Les gens qui savent gérer la frustration sont matures, sociables,
capables de patience et d’endurance. Ils peuvent atteindre des objectifs à
bénéfices nonimmédiats, c’est-à-dire des objectifs à long terme : faire des
études, des économies, un régime. Ceux qui ne savent pas gérer la frustration
restent compulsifs et violents, parce qu’ils croient que c’est la réalité qui doit
s’ajuster à leurs rêves et non eux qui doivent ajuster leurs rêves à la réalité.

La gestion de la frustration

Comment s’apprend la gestion de la frustration ? Elle s’apprend par le « non


», par les limites, par le « pas maintenant ». Les enfants d’aujourd’hui n’ont
plus assez de limites. D’un côté, ils sont terriblement sollicités par la mode,
par la publicité, par la société de consommation dès qu’ils ouvrent un
magazine, dès qu’ils allument la télé ou dès qu’ils discutent avec les copains ;
de l’autre, il y a des parents de plus en plus culpabilisés de devoir refuser.
C’est d’autant plus difficile mais d’autant plus urgent de leur dire non et de
leur apprendre à résister à la tentation. Alors, frustrez vos enfants sans
complexe ! Cela fait d’ailleurs partie du rôle de parent. La fonction parentale
a deux aspects. L’un est gratifiant. C’est le côté « papa maman », les bisous,
câlins, histoires et réconfort. L’autre l’est nettement moins. C’est le côté «
père mère », celui qui frustre, interdit et punit. Un enfant a besoin des limites.
Il les cherchera donc jusqu’à ce qu’il les trouve. Alors, autant qu’il les
rencontre avant de se retrouver dans le bureau d’un juge pour enfants. Cela
arrive malheureusement de plus en plus souvent. C’est votre devoir de
l’endurcir face à la frustration et de lui apprendre à encaisser les « non », les
refus, les retards pour qu’il apprenne la patience et l’endurance.

D’autre part, c’est grâce à un entraînement intensif à la discipline qu’on


peut devenir autodiscipliné. Certains gestes et réflexes, comme passer un
coup d’éponge sur la table ou se brosser les dents, ne deviendront automatisés
qu’après un certain nombre d’années de cadrage.

Frustration et violence

Enfin, plus important encore, une bonne gestion du sentiment de frustration


est indispensable pour acquérir au-delà de la patience et de la maturité, le self-
control qui évite le recours à la violence. Car la violence est une explosion de
rage (à ne pas confondre avec la colère), c’est-à-dire de la frustration non-
acceptée. Une personne violente est quelqu’un qui n’a pas intégré ou admis le
fait qu’il n’est pas tout-puissant sur les événements extérieurs.

Tout comme on confond souvent « gérer » et « contrôler » les émotions, «


crier » et « être en colère », on confond souvent également la rage et la colère
qui sont pourtant, à mon avis, deux émotions opposées.

Dans les ouvrages que j’ai lus sur les émotions et leur gestion, je n’ai pas
trouvé d’auteur qui fasse cette distinction entre « rage » et « colère ». Au
contraire, la frustration est souvent assimilée à une des formes de la colère
alors qu’elle en est l’opposé. Mon expérience m’a persuadée que la nuance est
d’importance et que savoir différencier ces deux émotions est une aide
précieuse pour sortir des comportements violents ou compulsifs. À chaque
fois que j’ai proposé à mes clients d’établir cette distinction entre rage et
colère, ils ont adhéré à ma théorie, repéré immédiatement les différences dans
leur vécu et ont presque toujours conclu : « En fait, j’ai plus souvent été en
rage qu’en colère dans ma vie ! »

La colère sert à chasser les intrus, à poser ses limites et à se faire respecter.
C’est une émotion ressentie avec un sentiment de « puissance intérieure »*.
Elle sert à dégager notre territoire, mais elle n’est pas faite pour envahir celui
des autres. C’est un volcan intérieur qui s’éveille, qui gronde et dont
l’éruption va nettoyer mon espace vital. Quand mes limites sont posées,
quand mon territoire est à nouveau respecté, ma colère s’apaise. Inversement,
la rage découle directement de la frustration, émotion elle-même ressentie par
le fait d’être confronté aux limites extérieures. Elle s’accompagne d’un
sentiment intense d’impuissance.

Défendre son territoire

Cette fois, on est de l’autre côté de la clôture, face à des territoires


étrangers et on aimerait bien passer quand même. La gestion de la frustration
consiste à admettre l’existence de cette barrière et éventuellement à
reconnaître sa légitimité. La rage pourrait être assimilée au fait de secouer
rudement la clôture en poussant des jurons et la violence à l’acte de défoncer
la palissade pour passer quand même et envahir des propriétés privées. La
violence est donc l’expression extrême de l’impuissance quand la colère, à
l’inverse, est le réveil de notre puissance personnelle.

C’est dans la rage et la frustration qu’on met l’autre en accusation. Une


colère bien exprimée comporte des phrases du genre : « Je ne vous permets
pas de… », « Je vous interdis de… », « Comment osez-vous… », « À partir
de maintenant, il est hors de question que … », c’est-à-dire : « Ouste, tout le
monde dehors ! » et ces phrases sont suffisamment percutantes pour n’avoir
pas besoin d’être hurlées. Leur impact est déjà puissant, même quand on agit
dès les premiers frémissements d’agacement, car le ton, encore calme, est
déjà ferme et déterminé.

Mais rares sont les parents à avoir une attitude appropriée face aux crises
de rage de leurs enfants. Il y a les parents qui battent en retraite et évitent de
frustrer leur enfant pour ne pas avoir à affronter de nouvelles crises de rage. Il
y a, à l’inverse, les parents qui exercent une répression brutale des
manifestations de frustration. La solution intermédiaire est de verbaliser
calmement la situation et de rester ferme. « Je comprends que tu ne sois pas
content, mais c’est comme ça. » Puis de laisser un temps de bouderie à
l’enfant pour qu’il assimile l’incident. En général, le trajet entre la caisse du
supermarché où Maman a dit non et le domicile familial lui suffit pour
retrouver sa bonne humeur.

La dépendance affective

Mais, encore une fois, l’anti-éducation passe par là. De nouvelles maladresses
viennent brider la puissance personnelle de l’être et mettre un grand désordre
dans sa gestion de l’agressivité. L’agressivité est pourtant une bonne énergie
quand elle est bien canalisée et utilisée de façon constructive. Ce sera
rarement le cas. La confusion entre rage et colère réduit à l’impuissance sur
son propre territoire et autorise à envahir celui des autres, à leur tour réduits à
l’impuissance sur leur sol, etc. C’est toute la dynamique de la dépendance
affective qui se joue dans ces mécanismes. Territoires personnels mal définis,
mal protégés, envahis et subissant l’ingérence extérieure.

Ce tableau résume les mécanismes de dépendance affective et propose


l’inversion à effectuer pour retrouver des relations saines et autonomes :

ESPACE PERSONNEL VIE DES AUTRES


Dépendance affective Jeux de Passivité Hypercontrôle


pouvoir Désintérêt Ingérence
Déresponsabilisation Culpabilité
Rage Angoisse
RETROUVER SON POUVOIR ACCEPTER SON IMPUISSANCE

Autonomie Collaboration Prise en charge de ses Refus de porter les besoins


Partage propres besoins Action de l’autre Lâcher prise
Colère et émotions naturelles Sérénité, recul, objectivité

La frustration s’accompagne d’un sentiment d’impuissance et nécessite de


lâcher prise. À l’inverse, la colère est une puissante énergie pour agir. Si elle
est prise en compte dès les premiers frémissements d’agacement, elle permet
de protéger son territoire, de faire respecter son identité et d’imposer un
équilibre dans la relation. Le travail de développement personnel consiste
souvent à retrouver son pouvoir personnel, à en redéfinir les limites, à
apprendre à agir et à lâcher prise avec pertinence pour recentrer ses énergies
de façon efficace et constructive.

Les dérives d’une mauvaise gestion de la rage et de


la colère

Lorsqu’on ne sait gérer ni la colère, ni la frustration, on s’expose à toutes


sortes de désagréments. Par exemple, la rancune et le ressentiment sont des
tentatives maladroites pour imposer ses limites aux autres. Surtout, ne pas
oublier pour ne pas « se faire avoir » à nouveau ! Mais comme la colère ne
sera pas au rendez-vous le moment venu pour imposer le respect de soi, le
ressentiment ne fera que croître inutilement.

La haine provient d’une douloureuse atteinte narcissique. Dans le sentiment


de haine, la rage et la colère sont amalgamées et les moyens de réparer la
profonde blessure de l’ego totalement inadéquats, car la vengeance n’apaise
pas la haine. Le haineux qui « punit» l’autre dans l’espoir de se faire respecter
à l’avenir est bien naïf. C’est comme s’il croyait qu’il suffit de casser la
branche qui vient de l’assommer pour être définitivement protégé des bosses.

Lorsqu’on a appris à retourner la colère contre soi, on ne peut que se faire


des trous dans l’estomac. En effet, la colère contre soi-même est inadéquate
puisqu’elle met « hors de soi ». La colère sert à chasser les intrus, elle est
donc absurde lorsqu’elle est retournée contre soi. Imaginez que le président
de la France appelle les Français à bouter les Français hors de France !

Lorsque la colère est niée et refoulée, elle vient parasiter l’énergie sexuelle
et rend l’acte agressif et brutal (surtout pour les hommes) ou fait se fermer au
désir (surtout pour les femmes). Parallèlement, la colère refoulée va filtrer en
provoquant des comportements blessants, un ton coupant, cynique,
accusateur, critique ou ironique. Les discours seront émaillés de petites
réflexions aigres, gratuites en apparence et visant à blesser.

Le stress, le surmenage, la fatigue créent des bouffées de rage qui sont à


lier à la frustration et non à la colère. Enfin, une mauvaise gestion de la
frustration ouvre en grand la porte d’entrée de la violence.

Le stress et l’agressivité font partie de la nature humaine et sont nécessaires


à la survie et à la progression de l’espèce. L’éradication totale de la violence
semble impossible. Mais nous pouvons tous, à notre niveau, la combattre au
quotidien et en diminuer la fréquence. Pour commencer, il faut garder à
l’esprit que la violence n’est que l’expression extrême de sa propre passivité
et de son impuissance. Elle n’est jamais la solution à un problème, mais
toujours un engrenage à long terme. Les gens créatifs ayant la capacité de
trouver des solutions plurielles à leurs problèmes ne deviennent jamais
violents.

Si vous êtes impulsif (ou impulsive), faites donc un travail personnel sur la
gestion de vos émotions. Et retenez bien la règle des trois R : respect de soi,
respect de l’autre, respect de ses responsabilités. Lorsqu’on adhère à cette
règle d’or, la violence n’est plus de mise.

Avec l’apprentissage de la frustration, la palette des émotions apprises n’est


pas encore complète. Les émotions qu’il reste à découvrir à l’être humain sont
liées aux positions existentielles inégalitaires du type dominant / dominé où la
personne se sent inférieure ou supérieure à son interlocuteur. Pour Éric Berne,
le créateur de l’Analyse transactionnelle, l’enfant naît « OK », c’est-à-dire
dans une position de vie égalitaire où tout le monde a de la valeur en tant
qu’être humain, lui autant que son entourage. Avez-vous eu l’occasion d’être
touché par cette prédisposition enfantine à accepter les gens tels qu’ils sont
sans les juger ? Elle est si émouvante ! C’est encore une fois l’éducation qui
va amener l’enfant à croire qu’il y a des gens plus OK que d’autres, que lui-
même « vaut » plus ou moins que telle ou telle personne. Quand l’enfant se
sentira inférieur, il apprendra à ressentir de la honte, de l’admiration, de
l’envie ou de la jalousie. Quand il se sentira supérieur, il découvrira le mépris
et la moquerie et plus tard la pitié. Dans certains cas extrêmes, lorsqu’on a fait
croire à l’enfant que personne n’est OK, ni lui ni les autres humains, son
comportement ne sera plus que destructeur et ses émotions se réduiront à la
dépression, au découragement, à la haine et à l’indifférence pour lui-même
comme pour ceux qui voudront lui venir en aide.

Avec l’apprentissage de ces dernières émotions, la palette est cette fois


complète :

– Joie, colère, tristesse, peur, les émotions innées.

– Honte, culpabilité, frustration, envie et jalousie, admiration, mépris et


pitié, les émotions apprises au travers des relations humaines.

– Et l’angoisse, ce mal-être indifférencié, ciment du refoulement


émotionnel.

Comment gérer tout cela ? C’est ce que vous propose la deuxième partie de
ce livre.

_______________________

* Lire à ce sujet : Pierre Pradervand, Plus jamais victime, Éditions Jouvence


(coll. Pratiques), 2001.

CHAPITRE 5

Enseigner enfin les émotions


L A PRINCIPALE SOURCE DE MAL-ÊTRE des êtres humains émane de cette
incapacité à s’y retrouver dans leur ressenti émotionnel. Tous les
comportements de dépendance sont liés à une mauvaise gestion des émotions.
Chacun d’entre nous sait associer la notion de dépendance à l’alcool, à la
drogue, aux cigarettes ou aux médicaments, mais il existe également d’autres
comportements compulsifs, moins connus du grand public, qui sont pourtant
de la famille des dépendances, avec la même racine émotionnelle. Les
boulimiques, les dépensiers compulsifs, les joueurs invétérés comme les
dépendants affectifs et les gens à sexualité envahissante sont aussi aux prises
avec un chaudron émotionnel obsédant et déchargent leur angoisse lancinante
par la compulsion.

Beaucoup de gens ont peur de leurs émotions parce qu’ils les subissent
passivement et douloureusement. Mais les émotions ne font souffrir que parce
que nous les comprimons et que nous les refoulons. C’est exactement (et
excusez cette triviale comparaison !) comme lorsqu’on s’empêche d’aller aux
toilettes. La douleur vient du fait de se retenir. Lorsqu’on s’abandonne enfin à
ses fonctions organiques, on ressent un soulagement quasi immédiat. Il en va
de même avec les émotions. Retenir nos larmes est terriblement douloureux.
Nous serrons les mâchoires, nous grimaçons, nous bloquons notre respiration,
alors que nous abandonner à notre chagrin et sangloter abondamment, même
si l’espace de quelques minutes les larmes nous suffoquent, nous procure très
vite un apaisement bienfaisant.

Mais la plupart d’entre nous gardent un souvenir épouvantable des


premières émotions fortes de leur enfance, notamment à cause de la
maladresse des adultes de leur entourage. Le manque d’empathie, le déni et la
répression qui ont accompagné ces émotions laissent un souvenir cuisant.
Cela fait pourtant partie du rôle des parents d’aider les enfants à dompter ces
tempêtes intérieures, mais rares sont ceux qui ont appris à le faire. C’est
pourquoi il me paraît primordial de donner à tous les parents une grille de
compréhension des émotions aussi simple et concrète qu’un mode d’emploi.

Dans l’idéal, pour effectuer une bonne éducation des émotions, il faut :

1) Connaître toutes les émotions et leur fonction.


Joie, colère, tristesse, peur, honte, culpabilité, frustration, envie, jalousie,
admiration, mépris, pitié et angoisse, si possible avec leurs nuances : du bien-
être à l’euphorie, de l’inquiétude à la panique, de l’agacement à la fureur, etc.

Voici un aperçu des pistes à explorer pour comprendre les émotions


ressenties :

Ennui : Les objectifs visés sont atteints, il est temps d’en construire de
nouveaux.

Désorganisation : Des priorités sont à établir.

Indécision : Les critères utilisés pour choisir doivent être révisés.

Confusion : Il existe un manque d’information.

Colère : Des critères très valorisés ont été transgressés.

Peur : Des mesures de protection doivent être prises.

Anxiété : Un événement futur exige une meilleure préparation.

Insuffisance : Une comparaison entre un autre et soi-même montre que l’on peut faire
mieux.

Regret : On aurait pu agir autrement.

Tristesse : Une page est en train de se tourner sur une période de vie.

Désespoir : Manque de réalisme dans le choix du moment opportun pour


abandonner un objectif.
Frustration : Utilisation d’un moyen inadapté à l’objectif visé. Des solutions
différentes ou un renoncement doivent être effectués.

Culpabilité : Des critères personnels ou appartenant à autrui ont été violés et l’on a
besoin de s’assurer de ne pas recommencer.

2) Savoir mettre des mots sur les ressentis de l’enfant.

Pour cerner et apprivoiser ses émotions, il faut que celles-ci aient des noms.

Prenons par exemple un enfant de 5 ans qui vient de tomber. Si personne ne


l’a vu, il se relèvera probablement sans pleurer. Mais s’il se sait regardé, il va
se mettre à hurler. Le parent peut prendre l’enfant dans ses bras et avec
empathie lui proposer des mots à mettre sur son vécu. « Tu as dû être surpris.
Et puis sûrement, ça t’a fait mal. Et peut-être que tu as eu peur… Et c’est
possible aussi que tu sois vexé qu’on t’ait vu tomber. » Etc. Il s’agit bien de
proposer des mots, pas de les imposer, donc d’explorer avec l’enfant
différentes possibilités. Dès que les bons mots sont venus se poser sur le bon
ressenti, l’enfant conclut dans un soupir de soulagement : « Ouiiiiiiiiiiiiii ! »
et se calme instantanément. Oui, il a eu très peur, un peu mal et beaucoup
d’humiliation lors de cette chute. Remarquez que beaucoup de parents le
relèveraient avec un déni magistral : « Allons, ce n’est rien ! Tu n’as pas mal.
Arrête de pleurer. »

Plus tard, quand l’enfant aura grandi et qu’il maîtrisera mieux le langage,
ce sera à lui de verbaliser ce qu’il ressent et le parent pourra le questionner,
l’écouter et valider son ressenti. Tout sentiment exprimé et entendu s’apaise.
Si j’ai pu dire à quel point je suis triste, découragée, écœurée, déboussolée…
et si quelqu’un m’a simplement entendue et autorisée à ressentir cela, je vais
immédiatement me sentir rassérénée. Cela fonctionne aussi pour les adultes.

3) Il faut en revanche distinguer « émotions » et « comportements ».

La colère ne légitime pas un coup de râteau. La rage n’autorise pas à tout


casser. La tristesse n’implique pas que l’entourage cède à la demande. Une
phrase résume bien cette notion : « Tu as bien le droit de… (émotion) ; pour
autant, cela ne t’autorise pas à… (comportement) »

4) Aider l’enfant à retrouver son calme intérieur.

Les parents doivent apprendre à l’enfant comment retrouver son calme, par
exemple en respirant lentement et profondément et en levant les yeux vers le
haut. Il peut aussi être bienvenu de laisser à l’enfant un espace d’intimité pour
se reprendre, sans en faire une punition ou une mise à l’écart. Il ne faut
surtout pas l’envoyer se calmer dans sa chambre, il en ferait un lieu maudit,
chargé de trop de souvenirs négatifs ! Le parent peut quitter la pièce en
verbalisant gentiment son intention : « Je te laisse un petit moment à toi, pour
que tu puisses te calmer. Viens me dire quand tu te sens mieux. »

Mais j’imagine que vous n’avez pas reçu cette éducation idéale… Vous
avez donc probablement un travail à faire sur vous-même pour retrouver un
bon usage de votre potentiel émotionnel. Un état des lieux et un inventaire
s’imposent. Repérez quels dérèglements votre entourage a provoqués dans
vos ressentis. Quelles émotions vous ont été interdites ? Quelles émotions
vous ont été autorisées ? Vous livrez-vous au racket ? Sous quelle forme ? Y
a-t-il des élastiques plantés dans votre passé qui amplifient certains de vos
ressentis d’aujourd’hui ? Êtes-vous un abonné aux cartes de fidélité ?

Ensuite, pour sortir de ces dysfonctionnements émotionnels, il vous faudra


:

– prendre conscience des émotions que vous vous interdisez d’éprouver,

– repérer les collections en cours et choisir soit d’y renoncer, soit de les
liquider progressivement dans un environnement sûr,

– réapprendre à éprouver puis à gérer les émotions jusque-là interdites,

– et si vous étiez un adepte du racket, trouver d’autres moyens d’obtenir de


l’attention.

Enfin, pour gérer efficacement ses émotions, il faut d’abord se redonner le


droit de ressentir la joie, la tristesse, la colère et la peur sans honte ni
culpabilité, puis apprendre à écouter le message que toutes ces émotions nous
transmettent.

De quoi ai-je peur ? Comment me protéger ? Qu’est-ce qui a provoqué


cette tristesse que je ressens depuis ce matin ? De quoi ou de qui ai-je un deuil
à faire ? Ce grondement sourd de colère dans mes veines, quelle intrusion sur
mon territoire me signale-t-il ? Où était la limite qui vient d’être dépassée ?
Comment la remettre en place ?

Explorer ces pistes vous permettra de réapprendre à accueillir toutes les


émotions. Les vôtres et celles des autres. Il n’y a pas de bonnes ou de
mauvaises émotions. Elles ont toutes leur utilité.

Il y a seulement des émotions adaptées :

– À la situation : l’émotion ressentie est-elle bien celle qui convient dans ce cas ?

– Au moment : l’émotion ressentie est-elle vécue au moment de l’événement qui l’a


provoquée ?

– En intensité : la force de l’émotion est-elle proportionnelle à l’événement ?

– En durée : le temps passé à éprouver l’émotion est-il adapté à l’événement ?

– exprimées de façon authentique ;

– formulées à la première personne du singulier (je…) ;

– et transmises directement à la personne concernée, pour donner une


information utile sur son ressenti, simple et claire pour celui qui la reçoit.
Voyons maintenant, émotion par émotion, comment exploiter de la façon la
plus constructive possible ses ressentis.
CHAPITRE 6

Les émotions naturelles

R APPEL DES ATTRIBUTS FONCTIONNELS des émotions de base :

JOIE Mouvement Allers vers Besoin : partager


d’ouverture

TRISTESSE Mouvement de retrait Aller en soi-même Besoin : être consolé

COLÈRE Signal d’attaquer Aller contre Besoin : être respecté

PEUR Signal de fuite Aller loin de Besoin : être protégé

La joie

C’est le moteur de la vie. Elle procure la santé physique, la motivation pour


avancer, grandir et progresser. C’est une puissante énergie de croissance et de
partage. Mais trop de gens confondent être adulte et être rabat-joie ou
défaitiste. Si le petit prince de Saint-Exupéry revenait aujourd’hui, il pourrait
constater que les « grandes personnes » n’ont pas beaucoup changé. Elles
continuent à considérer le chant des oiseaux, la douceur parfumée de l’air
printanier ou la beauté d’une rose comme des enfantillages et n’ont pas de
temps à perdre avec ces bêtises. Elles croient naïvement qu’être sinistre, c’est
être dans le vrai et que le positif n’a pas de réalité. C’est pourquoi, si vous
avez l’indécence d’être de bonne humeur, vous trouverez toujours sur votre
chemin un démoralisateur qui se fera un devoir de casser votre enthousiasme
et de vous ramener à ce qu’il considère comme les seules et dures « réalités de
la vie ». Votre joie de vivre sera recadrée en immaturité ou en inconscience.
Pierre Desproges relevait avec humour qu’il suffit de dire : « Il fait beau
aujourd’hui », pour déclencher automatiquement une réponse lugubre du
genre : « Cela ne va pas durer ! » Car rien ne sert d’être stressé et négatif,
encore faut-il que les autres le soient aussi. C’est pourquoi une seule personne
négative peut contaminer toute une pièce ou régnait, jusqu’à son arrivée, une
humeur détendue alors que l’inverse est beaucoup plus improbable. La
morosité est plus contagieuse que la grippe et il n’existe pas d’autre vaccin
que les anticorps que nous saurons sécréter tout seuls.

Pourtant, les enfants ont une compétence innée pour la joie de vivre. Et
celle-ci passe tout simplement par une multisensorialité exacerbée. Les cinq
sens en éveil, ils sont à l’affût de toutes les occasions de s’étonner et se
réjouir. Mais la joie est un péché. Pour des raisons de productivité, de
rentabilité, de compétitivité, on entraîne les enfants à vivre dans l’inconfort, à
ne pas respecter leur corps, leurs besoins et leurs perceptions. « Debout,
paresseux ! », « Finis ton assiette », « Allez, dépêche-toi » sont autant de
violences que les enfants apprennent à faire à leur organisme pour suivre le
style de vie de leurs parents. Peu à peu se crée un grave clivage entre la tête et
le corps. Ce dernier n’est plus alors qu’une partie inférieure de soi-même,
vécue par certains comme une calamité. Il faudra souvent attendre les
premières alertes médicales sérieuses pour réapprendre à le respecter. Entre-
temps, nous payons cher en mal-être, angoisse, stress et somatisations
diverses, cette non-écoute de notre corps, de ses perceptions et de ses
émotions.

Pour retrouver votre capacité à ressentir la simple joie de vivre, il faut tout
simplement réapprendre à habiter votre corps avec amitié, c’està-dire
respecter ses besoins et sa santé et savoir sentir de l’intérieur ce qui lui fait du
bien et ce qui lui fait du mal. Et pour retourner vivre dans votre corps, il faut,
pour commencer, réapprendre à RES-PI-RER. Plus on respire librement,
amplement, plus on retrouve le contact avec les différentes parties de son
corps, qui peuvent enfin faire parvenir leurs informations utiles pour le bien-
être global. Le corps, très vite reconnaissant pour ces bons soins, retrouve sa
vitalité et sa gaieté. Alors revient tout simplement l’envie de vivre l’instant
présent et d’emplir ses cinq sens d’informations réjouissantes : beauté,
mélodies, sensations voluptueuses, parfums et saveurs. On est heureux quand
on EST un corps, pas quand on A un corps.
La joie est faite pour être partagée. C’est pourquoi beaucoup de gens
confondent « joie » et « amour ». Il y a pourtant une différence fondamentale :
vous pouvez aimer quelqu’un, mais vous ne pouvez pas le rendre joyeux s’il
ne sait pas l’être tout seul. Aimer, c’est être attentif à l’autre. C’est écouter ses
besoins, ses envies, les respecter et leur répondre, mais en aucun cas les
prendre en charge. On ne peut pas faire le bonheur des autres, bien qu’ils
essaient souvent de nous faire croire le contraire. Si la personne que vous
aimez n’a aucune aptitude au bonheur, vous ne pourrez pas partager votre joie
avec elle.

La tristesse

Un apprentissage de deuil.

Il y a quelques années de cela, Petzouille, le hamster de ma fille présenta un


drôle d’abcès à la joue. Le vétérinaire consulté décida de l’opérer en nous
prévenant d’avance que si la boule à enlever était un amalgame de poils, le
hamster serait vite remis, mais que s’il s’agissait d’un cancer, il serait
condamné à brève échéance. Après l’opération, le vétérinaire nous confirma
sobrement que la boule était bien un cancer. Tandis que je me demandais
comment aider une enfant de 11 ans à gérer cette funeste nouvelle, elle
m’adressa un sourire rayonnant et s’exclama : « Comme je suis contente que
ce ne soit pas un cancer ! » Le déni s’était mis en route pour amortir le choc.
Je me tus quelque temps et attendis qu’elle ouvre les yeux. Mais, au bout de
plusieurs semaines, le hamster n’avait plus que la peau sur les os. Il tenait à
peine sur ses pattes et était dans un tel état de délabrement que je ne
comprenais pas comment il pouvait encore être en vie. Ma fille, bloquée dans
son déni, s’occupait de lui joyeusement en disant : « Il se remet bien de son
opération. » Je compris que le hamster se retenait de mourir par charité pour
sa petite maîtresse : il attendait qu’elle soit prête à le laisser partir. Alors, je
forçai ma fille à regarder la réalité en face. Son hamster était mourant ; il
fallait qu’elle lui dise adieu et qu’elle lui donne l’autorisation de la quitter. Il
n’en pouvait plus et n’attendait que cela pour partir. Elle pleura longuement
mais reconnut qu’elle s’en doutait et qu’elle ne voulait pas le savoir. Puis elle
fit ses adieux à Petzouille et l’autorisa enfin à mourir. Le hamster ne se le fit
pas dire deux fois. Il rangea sa cage, s’endormit dans son nid de coton et ne se
réveilla pas. Je laissai ma fille gérer les funérailles. Elle pleurait régulièrement
au cours de la journée, par crises de gros sanglots, mais tenait le choc. Elle
choisit sa plus belle boîte comme cercueil et décida que Petzouille serait
enterré dans la forêt voisine. Un mausolée miniature fut érigé en souvenir de
ce tendre petit clown. Le chagrin de ma fille s’apaisa peu à peu, au fil des
mois. Il fut surprenant à cette occasion de constater à quel point la tristesse de
ma fille entra en résonance avec des chagrins anciens et oubliés chez les
adultes de notre entourage. Au même âge, l’un avait perdu son chien, l’autre
sa perruche, un troisième son poisson rouge… Et ce deuil enfantin, refoulé à
l’époque, remontait, intact et bouleversant. De tous côtés, on me raconta un
florilège des gaffes et des monstruosités infligées à des enfants dans la peine.
Du cochon d’Inde jeté dans le vide-ordures au nouveau chiot, identique au
précédent, acheté immédiatement en passant par le mensonge stupide et
ordinaire : « Ton chat est parti. Il a sûrement été adopté par une autre famille.
», ces ex-enfants avaient vécu des violences inouïes. La peur de la mort et du
chagrin fait perdre une notion primordiale : le sens du sacré. Dans ces
histoires, c’est la dignité animale et enfantine qui a été bafouée et dans
beaucoup de fins de vie, c’est la dignité du mourant qui est, de la même
façon, atteinte par l’infantilisation, le déni du départ prochain et
l’acharnement thérapeutique.

Dans toutes les peuplades, il existe des rites funéraires qui servent autant à
rendre hommage au défunt qu’à apprivoiser le chagrin pour ses proches.
Autrefois, il y avait la toilette du mort, la veillée funèbre, les pleureuses, dont
le rôle était de soulager les gens en peine en les aidant à déclencher leurs
larmes.

Aujourd’hui, la peur de la mort est devenue telle qu’on la cache et qu’on la


fuit comme une obscénité.

Presque seule contre tous dans le milieu médical, le Dr Elisabeth Kübler


Ross s’est battue pour réhabiliter la mort et l’accompagnement des mourants.
Elle prône leur écoute et le respect de leur dignité humaine. Elle a défini les
étapes naturelles du deuil. On lui doit également les unités de soins palliatifs
qui offrent aux personnes en fin de vie des conditions de départ respectueuses.

La tristesse est une émotion souvent redoutée parce qu’elle est confondue
avec la dépression, avec laquelle elle n’a pourtant pas beaucoup de rapport.
La dépression est une perte du goût de vivre, due à l’impossibilité d’exprimer
sa colère et de faire respecter son intégrité. Le sentiment d’impuissance et la
perte d’estime de soi qui en résultent engendrent un découragement croissant,
accompagné de fatigue et de démotivation. La tristesse peut se vivre sans
perte d’estime de soi ni perte du goût de vivre, chez des gens qui savent se
mettre en colère quand il le faut. Elle consiste à se mettre en retrait du monde
pour trier ses souvenirs et les archiver. Elle apparaît à chaque fois qu’il faut
s’adapter à un changement, c’est-à-dire chaque fois qu’il y a un deuil à faire,
petit ou grand. Revendiquez fermement votre droit à la tristesse, car n’oubliez
pas que c’est votre système d’embrayage ! Elle vous permet de changer de
régime sans casser le moteur !

La colère

Dans le quatrième chapitre, nous avons déjà longuement abordé le thème de


la colère. Comme vous savez maintenant la différencier de la rage, émotion
très destructrice, vous pouvez maintenant cesser d’en avoir peur et la
réhabiliter. Bien gérée, c’est une émotion positive et constructive. D’ailleurs,
bien qu’elle soit dans la liste des péchés capitaux, Jésus-Christ n’a pas hésité
à l’utiliser contre les marchands du temple ! La colère est le garant de votre
identité et de votre intégrité. Elle est nécessaire à chaque fois qu’il s’agit de
protéger votre espace vital et vos valeurs.

Agissez tôt, dès les premiers frémissements d’agacement. Cela vous


permettra de vous exprimer calmement. Formulez vos phrases à la première
personne – « Je… » – et en termes de respect :

– respect de votre territoire physique et psychologique,

– respect de votre espace vital et de votre temps,

– respect de vos valeurs,

– respect de vous-même.

Votre interlocuteur devrait en rester pantois !

Bref, pour retrouver votre puissance personnelle, appuyez sur l’accélérateur


!

Et surtout rappelez-vous : les ennuis commencent quand le besoin d’être


aimé est plus fort que le besoin d’être respecté.

La peur

Très vite détournée de sa fonction première de protection, la peur, devenue


inefficace et encombrante, s’accumule au fil des années en peurs
irrationnelles et inhibantes. Comme de véritables boulets de galériens, ces
peurs nous freinent dans notre évolution. Elles nous vident de notre énergie,
de notre enthousiasme, de notre foi en l’avenir. En plus, elles minent notre
confiance en nous-mêmes, car nous sentir lâches est très mauvais pour notre
propre estime. Retournez-vous sur les années écoulées et faites l’inventaire de
tout ce que la peur vous a empêché de faire. Impressionnant, hein !

Cela vient de la confusion que beaucoup d’entre nous ont apprise à faire
dans leur enfance entre « être protégé » et « porter les peurs de ses parents ».
Il y a pourtant une grande différence entre : « Ne grimpe pas sur ce mur, tu
vas tomber ! » et « Vas-y, je te donne la main. » Mais ayant eu plus du
premier que du deuxième, nous avons pris l’habitude, nous aussi, de faire
porter nos peurs aux autres en guise d’amour et de protection. Voilà pourquoi
tant de peurs circulent autour de nous et pourquoi il est si facile d’attraper
celles des autres. Nous sommes tous des dealers de peur bien intentionnés.

Pour désamorcer la peur, il faut en comprendre le mécanisme. La peur


est une émotion liée au futur. Même si le danger est imminent, on ne peut
ressentir de la crainte qu’en anticipant la suite des événements. Par exemple,
si je suis au bord du vide, mon inquiétude va servir à prévoir la chute
possible. La peur est donc une projection mentale dans le futur. C’est même
une construction mentale extrêmement sophistiquée, très proche d’un film de
cinéma avec un début, une histoire et une fin. Par exemple, la chute que
j’imaginais plus haut est sûrement très spectaculaire dans mon esprit. Peut-
être avec des rebonds, des glissages, de violents roulés-boulés. Ou
accompagnée d’un « Aaaaaaaah… » strident et interminable. Si nos films
mentaux nous font si peur, c’est parce que nous sommes tous les rois du film
d’épouvante. Un jour, une personne m’a raconté sa peur des manèges à
sensations et son film personnel était le suivant. Elle se voyait démarrer le
tour de manège normalement. Puis sa ceinture de sécurité, sournoisement
défectueuse, se déverrouillait brusquement et elle se trouvait projetée dans les
rouages du manège qui la broyaient inexorablement. Le mot « End »
s’inscrivait sur une effroyable bouillie. Que pouvaient faire les statistiques
rassurantes sur la fiabilité des manèges face à un thriller intime pareil ?

En fait, la peur est presque un luxe : celui d’une personne qui a encore le
temps d’avoir peur. Car lorsque le danger est réellement là, il ne nous reste
que le sang-froid pour être efficace. Et c’est souvent extraordinaire de
découvrir de quoi nous sommes capables en cas de danger effectif.
Finalement, de quoi nous rassurer sur notre capacité à faire face aux vraies
difficultés ! Mais non, au lieu de nous décontracter, nous nous donnons des
peurs rétrospectives en réécrivant l’histoire et en lui donnant une tout autre
issue !

Pour désamorcer ses peurs, il faut commencer par les explorer jusqu’au
bout. Première question : « Quel est le pire du pire qui puisse m’arriver
dans cette situation ? » Lorsque vous avez la réponse à cette question,
posez-vous la suivante : « Ce pire est-il objectivement probable ? » Vous
allez alors pouvoir séparer vos peurs en deux camps : les peurs rationnelles et
les peurs irrationnelles.

Lorsqu’il s’agit de peurs rationnelles, elles signalent un vrai danger


objectif. Il n’est donc pas question de les désamorcer mais, au contraire, d’en
tenir compte. Prenez toutes les mesures utiles pour être protégé, renseigné et
préparé à faire face à votre futur. Vous saurez que votre protection est en place
quand vous vous sentirez rassuré.

J’ai aussi remarqué que, souvent, les peurs rationnelles n’empêchent pas
d’avancer. Il ne s’agit pas de bloquer l’évolution mais de progresser
prudemment. Ce sont, la plupart du temps, les peurs irrationnelles qui
paralysent. C’est une piste supplémentaire pour différencier vos peurs, mais
n’en faites pas une règle générale !

Si votre peur ne signale pas un danger objectif, elle fait partie de ces peurs
irrationnelles, inutiles et énergétivores. Celles-là fonctionnent en virus de
raisonnement et en raccourcis de pensée. Exemple : « Si j’ai cinq minutes de
retard, mon patron va me virer. » ou « Si je lui dis que je n’aime pas le foot, il
ne voudra plus de moi. » Si la prise de conscience de l’absurdité du
raisonnement n’est pas suffisante pour vous débarrasser de vos peurs, voici
comment les désamorcer. Maintenant que vous connaissez le mécanisme
cinématographique de vos peurs, vous pouvez prendre un moment pour
visionner tranquillement vos films personnels selon le procédé suivant : «
Quelle histoire raconte ma peur de … ? Comment commence le scénario
? Sur quelle conclusion s’inscrit le mot “fin” ? » Lorsque vous connaîtrez
précisément votre film d’horreur, deux choix s’offrent à vous pour vous
libérer de la peur qu’il vous procure. Vous pouvez simplement modifier les
données techniques de la projection du film. Par exemple, en visionnant votre
peur en accéléré et en noir et blanc, vous en ferez peut-être un bon vieux film
comique. En effet, de petites modifications techniques peuvent avoir un
impact puissant et surprenant sur votre émotion. Lors d’un exercice de gestion
du stress en situation d’examen, une lycéenne décrivit le film de sa peur de
l’examen du baccalauréat : « Le jour J, elle se retrouvait face à des
examinateurs hostiles et fermés. Ces visages effrayants lui faisaient perdre sa
voix puis tous ses moyens. Le film se finissait le jour de l’affichage des
résultats. Elle se détournait tristement d’une liste de reçus où elle ne figurait
pas. » Lorsque je la questionnais sur les données techniques de son film, je
découvris qu’il se déroulait la nuit. Je lui proposais donc de le revisionner en
remplaçant cette pénombre effrayante par une claire et ensoleillée matinée de
juin, ce qui était, de surcroît, plus vraisemblable. La jeune fille finit sa
projection mentale un large sourire aux lèvres. Dans le riant soleil matinal, les
examinateurs avaient des visages avenants et ouverts, elle-même avait su
répondre avec aisance et elle découvrait avec joie que son nom figurait sur la
liste des reçus. Sa peur désamorcée, elle put préparer sereinement son
examen.

L’autre méthode consiste à réécrire le film pour qu’il vous soit agréable.
Puisque vous avez su être si inventif et créer cette terrifiante histoire, vous
saurez sûrement reprendre le scénario et le positiver selon la logique suivante
: la peur et l’envie sont les deux faces, ombre et lumière, d’une même idée.

– Si vous avez très peur de mourir, c’est que vous avez très envie de vivre.

– Si vous avez très peur de la maladie, c’est que vous avez très envie d’être
en bonne santé.
– Si vous avez très peur de perdre votre emploi, c’est que vous avez très
envie de le conserver.

– Si vous avez très peur de la rupture, c’est que vous avez très envie que
votre relation dure.

– Etc.

Pourquoi ne pas écrire et visionner le film de votre envie ?

Ainsi, film par film, vous allez pouvoir désamorcer vos peurs et vous créer
une base de confiance en vous et en l’avenir. Le cercle vicieux sera inversé
car la confiance, elle aussi, fait boule de neige.

La peur est votre système de freinage. Elle est là pour vous permettre
d’aborder les virages de votre vie avec circonspection, pas pour vous
transformer en escargot !
CHAPITRE 7

Les émotions apprises


La honte

L A HONTE SERT À STANDARDISER les comportements individuels sur les


critères collectifs en vigueur dans la société et doit permettre à chacun de
s’intégrer à sa communauté. Elle est liée au regard de l’autre posé sur soi et
au jugement de ses pairs. Se sentir jugé, ridiculisé, critiqué est cuisant pour
tout le monde, c’est pourquoi, en principe, la honte a pour fonction
d’éradiquer les comportements déviants. Mais elle ne peut emplir son rôle que
si les faits sont découverts. Malheureusement, tant que les actes asociaux
restent ignorés de la communauté, la honte n’est pas portée par celui qui agit,
mais par celui qui subit. Or, la honte est faite pour être vécue au niveau des
comportements. Si elle est ressentie au niveau de l’identité tout entière, il est
probable qu’elle n’appartient pas à la personne qui la vit. Par exemple, il est
fréquent que les enfants de parent alcoolique portent la honte que ce parent
n’a pas éprouvée pour sa propre conduite. La torture et la maltraitance portent
gravement atteinte à la dignité humaine. Elles stigmatisent, démolissent
l’intégrité physique et morale de la personne et engendrent des troubles de
l’identité. Dans son film Ridicule, Patrice Leconte montre que l’humiliation
peut aller jusqu’à pousser un homme au suicide. C’est pourquoi il ne faut
jamais minimiser l’impact d’une situation où une personne s’est sentie
humiliée. Que ce soit un enfant tarabusté dans la cour de récréation ou un
adulte ridiculisé par son patron ou son conjoint, l’attitude persécutrice doit
être systématiquement dénoncée et jamais cautionnée, car le meilleur antidote
à la honte, dans tous les cas, est le dévoilement. Soit l’acte posé appartient à
la personne et elle montre à sa communauté qu’elle sait en assumer la
responsabilité, soit le comportement incriminé ne lui appartient pas et oser
dire ce qu’elle a vécu permet à la personne de remettre la honte dans le camp
de celui qui a posé l’acte déviant.

La culpabilité
La culpabilité a de multiples visages. Elle nous assaille quelquefois
brutalement, mais le plus souvent reste latente au fond de nous. Nous
connaissons tous dans nos veines l’effet insidieux de ce poison sournois,
capable de nous gâcher nos meilleurs moments. Culpabiliser veut dire « se
sentir coupable ». Alors sommes-nous réellement coupables ? Et si oui, de
quoi concrètement ?

Je suis coupable de transgresser des interdits

Par exemple, à peine suis-je assise sur le canapé que monte en moi un affreux
mal-être. Que se passet-il ? Eh bien, je me suis mise à penser qu’il y a le linge
à étendre, qu’il faudrait changer la litière du chat, que je n’ai pas encore réglé
la facture du téléphone… Bref, je sabote ma pause. La détente est un interdit
que je suis en train de transgresser et je culpabilise. Comment s’est installé cet
interdit ? Peut-être m’a-t-on reproché ma « paresse » quand j’étais enfant ou
bien mes parents m’ont-ils montré l’exemple à suivre en s’activant du matin
au soir sans jamais souffler ?

Peut-être critiquaient-ils vivement tel voisin adepte de la détente, requalifié


de « fainéant » ou de « bon à rien » ? Des interdits, il en existe beaucoup :
interdit de se faire plaisir, interdit de rester enfermé quand il fait beau, interdit
de se reposer, interdit de « perdre son temps », interdit d’être faible ou
vulnérable, interdit de se tromper… L’interdit le plus redoutablement complet
étant celui d’être imparfait !

Pour éradiquer cette forme de culpabilité, remplacez ces interdits par vos
choix de vie. Comment ? Tout d’abord en faisant la liste des comportements
que vous critiquez chez les autres. La logique est la suivante : « Je critique
chez les autres les comportements que je m’interdis. » Pardi, c’est révoltant
que d’autres aient l’outrecuidance de s’autoriser ce que, moi, je m’interdis !
Par exemple, si je critique l’exubérance de telle personne, il est fort probable
que je m’interdis d’être extraverti. Chaque envie de critiquer, une fois repérée,
vous donnera des pistes pour repérer vos interdits personnels. Ensuite, il
faudra vous rendre la permission d’être ce que vous avez envie d’être.
Revenons à l’interdit de l’exubérance : Qu’est-ce que l’on m’a fait croire à
propos de l’exubérance ? En quoi est-ce « mal » d’être exubérant ? Et qu’est-
ce que ça peut apporter de bien ? Après tout, j’ai le droit d’être exubérant si je
le veux et de ne pas l’être si je ne le veux pas. L’interdit levé, ma façon d’être
deviendra un choix personnel donc une éthique intérieure et non plus une
obligation extérieure. Je pourrai être en paix avec moi et avec ceux qui ont
fait d’autres choix. Les gens exubérants ne me gêneront plus.

Il est en revanche indispensable de conserver l’interdit de


porter atteinte à l’intégrité morale, physique ou matérielle
d’autrui, ainsi que l’interdit de transgresser les lois ! La
culpabilité qui naîtrait de la transgression de ces interdits-là
doit rester en fonction pour permettre la vie en société. Elle
est le cran de sûreté antipassage à l’acte déviant. On ne
trouve en général aucune trace de culpabilité chez les
voleurs, les agresseurs et les violeurs.

Je suis coupable de refuser de porter les problèmes


des autres

Dans ce cas, mon sentiment de culpabilité provient d’un transfert de


responsabilité. En principe, nous avons tous notre « sac à dos » de problèmes
et, bien sûr, il nous appartient de les porter et de les traiter. Lorsque je ressens
de la culpabilité visà-vis de quelqu’un, c’est que je porte dans mon sac à dos
un problème qui ne m’appartient pas. Or, je ne peux être responsable que de
ce sur quoi j’ai le pouvoir d’agir directement et je n’ai pas de pouvoir direct
sur les problèmes des autres. C’est pourquoi le nettoyage du sac à dos et le tri
de son contenu s’imposent ! Pour commencer ce nettoyage, il faut faire une
distinction très nette entre autonomie et égoïsme. (Il est amusant de noter au
passage que ceux qui vous traitent d’égoïste vous reprochent essentiellement
de ne pas penser à EUX !) Nous l’avons vu au chapitre précédent, il est
impossible de faire le bonheur de quelqu’un qui n’a pas envie d’être heureux.
Non, je ne suis pas égoïste quand je m’occupe en priorité de mes problèmes
personnels de façon à ne pas les faire porter à mon entourage. Il appartient à
chacun d’entre nous de prendre soin de lui et de ses besoins. Un adulte n’a
pas à faire prendre en charge ses besoins affectifs ou matériels par quelqu’un
d’autre. Et remettez bien les choses à leur place, car si « votre liberté s’arrête
là où commence celle des autres », cela veut dire aussi que celle des autres
s’arrête là où commence la vôtre.
Ensuite, rejetez de votre sac à dos tout ce qui est de l’ordre du chantage
affectif. Le fait d’aimer quelqu’un ne donne aucun droit de contrôle sur ses
sentiments ou sur sa façon d’être. Si vous vous sentez coupable vis-à-vis
d’une personne qui prétend vous aimer, c’est que vous portez ses cailloux !

Posez-vous la question : « Est-ce ma responsabilité ? Ai-je vraiment le


pouvoir direct d’agir sur ce problème ? » Si oui, agissez, sinon rendez ses
responsabilités à l’autre.

Vous pouvez aussi vérifier, à tout hasard, que vous n’avez pas pris
l’habitude de vous servir de votre culpabilité comme d’une suprême excuse
pour échapper à vos responsabilités. « Ce n’est pas de ma faute, c’est Machin
qui m’a… » ou « Tu ne vas pas en rajouter, je culpabilise déjà tellement ! »
Car le sentiment de culpabilité peut en effet devenir du racket. « Je souffre de
vous faire souffrir, donc arrêtez de dire que vous souffrez pour que je ne
souffre plus tout en continuant en toute impunité de vous faire souffrir. »

Lorsque votre sac à dos ne contiendra plus que vos problèmes personnels,
ceux sur lesquels vous avez le pouvoir et le devoir d’agir directement, vous
allez retrouver un sentiment de puissance et l’envie de vous en occuper. La
responsabilité est l’antidote à la culpabilité. Alors, dites fermement : « À
partir de maintenant, j’en prends la responsabilité ! »

L’envie et la jalousie

Nous avons tous au moins un jour expérimenté la cruelle morsure de l’envie.


Cela arrive souvent brutalement. Justement, ce jour-là, nous allions plutôt
bien. Nos pensées étaient neutres, voire positives, et nous étions somme toute
assez contents de nous-mêmes. C’est alors que notre chemin a croisé celui
d’une personne dont le parcours symbolise LA réussite, telle que nous
l’imaginons dans nos rêves les plus intimes. Amour, gloire, richesse ou beauté
se sont incarnés sous nos yeux. Et nous voilà sidérés, pétrifiés, horrifiés avec
le sentiment qu’une autre existence est possible et que la nôtre, en
comparaison, est trop minable. Sous la cuisante morsure de l’envie, nos
sentiments s’exacerbent. Ô rage ! Ô désespoir ! L’estime que nous nous
portions est en chute libre : elle descend à « modestie », passe par « petitesse
», dégringole à « médiocrité », puis s’écrase à l’étage : « Nullité». Et quand
vient s’y ajouter la honte d’éprouver un sentiment si mesquin qu’on ne
pourrait l’avouer à personne, l’anéantissement est total. Parallèlement, nous
pouvons prendre pleinement conscience de notre vulnérabilité car nous
venons d’être détruits, anéantis par quelqu’un d’autre sans même avoir été
concrètement agressés. Comment en sommesnous arrivés là ?

La vie de tous les jours nous amène à faire des comparaisons, à émettre des
jugements et à nous affirmer vis-à-vis des autres. À travers nos échanges et
interactions avec notre entourage, nous établissons un équilibre entre l’estime
que nous portons aux autres et l’estime que nous nous portons à nous-mêmes
et pour notre sérénité quotidienne, nous nous efforçons de garder cet équilibre
stable. L’envie est un mécanisme de défense qui se déclenche lorsque ce
fragile équilibre est brutalement rompu par une comparaison trop
dévalorisante. C’est une tentative maladroite pour récupérer la confiance et
l’estime de soi. L’envie est condamnée par la société et à juste titre car c’est
un sentiment très destructeur. Mais c’est un sentiment humain, alors la société
elle-même doit créer ses modèles, des idoles suffisamment inaccessibles pour
alimenter nos rêves sans susciter de comparaison envieuse. Et pour canaliser
cette agressivité en une saine émulation, la société a de tout temps organisé
ses compétitions officielles avec des règles précises de comparaison, depuis
les tournois de chevaliers d’hier aux coupes du monde d’aujourd’hui. Mais
l’envieux se rebelle devant les règles sociales qui veulent qu’on respecte les
normes imposées de la compétition et qu’on applaudisse le vainqueur. Toute
forme d’autocritique objective serait le coup de grâce pour son ego délabré.
Alors, il préfère croire que tout a été facile pour celui qu’il envie et oublie de
prendre en compte les moyens que l’autre s’est donnés, le prix qu’il faut
payer pour atteindre ce degré de réussite. Peu importent aussi les états d’âme
de son modèle : pour l’envieux, seul compte le résultat qui s’affiche
insolemment. Voilà pourquoi, dans les cas extrêmes, l’envie peut virer à
l’obsession et pourquoi, même en ayant réussi soi-même, on peut rester
envieux de la réussite des autres.

Aussi douloureuse soit-elle, l’envie a le mérite de signaler un problème.


Dans sa brutalité, elle nous invite à nous rendre des comptes au sujet des
rêves et des objectifs que nous nous étions fixés. C’est comme si l’envie nous
rappelait les promesses que nous nous étions faites. C’est un point de
rencontre avec nos possibles oubliés. À chaque fois que nous avons fait un
choix, nous avons dû éliminer les autres possibilités. L’envie se manifeste
pour nous indiquer que nous n’avons pas fait le deuil d’une option que nous
avons pourtant écartée. Comme un carrefour, l’envie peut devenir le point de
transit vers d’autres sentiments et générer une émulation, un abandon ou une
réconciliation avec nos propres choix. « À l’époque où j’ai renoncé à passer
ce concours d’admission, mon premier enfant venait de naître et je voulais
être disponible pour lui. J’aurais pu faire la même carrière que la personne
que j’envie, mais j’en aurais souffert dans ma vie familiale. Mon choix à moi
a été de donner la priorité à ma vie privée. » Si le rêve retrouvé vous tient
encore vraiment à cœur, explorez ce qu’il reste « réalistement » possible de
faire. Même s’il est objectivement trop tard pour devenir juriste,
météorologue, danseur étoile ou pianiste professionnel, vous pouvez en faire
votre violon d’Ingres. Clubs d’amateurs ou cours du soir, il n’est jamais trop
tard pour se faire plaisir et commencer à vivre modestement ses passions.
Utilisée ainsi, l’envie permet de mieux se connaître, d’être en accord avec ses
choix de vie ou de commencer à réaliser ses rêves. Quel profil me rend
envieux ? Quel type de réussite affichée me fait souffrir ? De quels possibles
n’ai-je pas encore fait le deuil ? En apprenant à fonctionner ainsi, vous
découvrirez que l’envie est finalement un sentiment très utile pour guider vos
choix et vous aurez sûrement envie de remercier ceux qui affichent de si
belles réussites et qui vous prouvent que c’est possible d’y arriver. Et vous,
par qui êtes-vous envié ? Quelles sont les belles réussites que vous affichez ?
Les antidotes à l’envie et la jalousie sont le courage, le sens de la compétition
et de la justice et surtout la conscience de votre propre valeur.

Le mépris et la pitié

Le mépris est bien évidemment à proscrire et à remplacer (le plus souvent


possible, nous ne sommes tout de même pas des anges !) par un sentiment
d’amour et de tolérance. Critiquer et juger, c’est facile.

Comprendre et accepter l’autre dans sa différence, c’est beaucoup plus


difficile et demande une grande ouverture d’esprit. Pour garder le cœur le plus
ouvert possible, je conserve à l’esprit l’un des principes de base de la PNL : «
Le comportement d’une personne ne peut être compris que si on a accès au
contexte dans lequel il a été appris, car ce comportement est à tout moment,
son meilleur choix possible. » Autrement dit : « Ne fais pas ta langue de
vipère sur ton frère avant d’avoir marché trois lunes dans ses mocassins. » Ce
proverbe indien est judicieux. Quand on chausse les mocassins de l’autre, son
comportement prend tout son sens et il devient évident qu’à sa place, nous
n’aurions probablement pas fait mieux. Mais comprendre ne veut pas dire
excuser. Certains comportements doivent rester inacceptables, même si on a
compris leur origine.

La pitié est un sentiment très proche du mépris puisqu’ils ont en commun


un sentiment de supériorité. Apprenez à différencier pitié et compassion. On
peut comprendre que l’autre souffre, partager sa souffrance sans douter qu’il a
les ressources personnelles suffisantes pour évoluer, guérir et grandir. Les
relations d’aide saines, basées sur la compassion, sont autonomisantes alors
que l’assistanat, basé sur la pitié, est infantilisant et dégradant.

La frustration

Nous l’avons déjà longuement abordée au quatrième chapitre. Pour gérer la


frustration, il y a plusieurs règles :

Apprendre l’agir et le lâcher-prise

Connaître les choses sur lesquelles on a du pouvoir et celles sur lesquelles on


n’en a pas permet de canaliser son énergie de façon constructive. Au lieu de
dilapider ses forces à se battre vainement contre des éléments incontrôlables,
on sera beaucoup plus efficace en concentrant son action sur les points sur
lesquels on a vraiment le pouvoir d’agir et en lâchant prise sur le reste. Mais
ce n’est pas évident pour tout le monde. Certaines personnes, vivant dans un
hypercontrôle permanent, cherchent à avoir la maîtrise de tous les paramètres
de leur vie. Comme des enfants essayant de tenir trop de billes dans leurs
petites mains, elles ont la sensation que les choses leur échappent sans cesse
et vivent avec une anxiété permanente. Ne tenir que vos billes à vous est
reposant et sécurisant parce que ces billeslà, les vôtres, ne vous échapperont
plus. Il ne vous restera plus qu’à apprendre à adapter les moyens que vous
vous donnez à l’objectif que vous vous fixez pour être 100 % efficace.

Découvrir la patience

C’est aussi la gestion de la frustration qui mène à la maturité : c’est parce que
nous sommes capables de nous « autofrustrer » que nous nous levons le matin
pour aller travailler et que nous pouvons aller dans un grand magasin en
période de soldes avec une carte bancaire dans la poche sans générer de
cataclysme sur notre compte en banque. L’intégration des limites est
indispensable à la vie des adultes et ces limites sont acquises par le biais de la
discipline dans l’enfance. La discipline mène à l’autodiscipline, car elle
permet l’automatisation de gestes qui se transformeront en réflexes. Ranger
ses chaussures, essuyer la table, se laver les mains, autant d’actes qui,
lorsqu’ils sont automatisés ne demandent plus d’attention et de motivation
soutenue à leur auteur. Quelle économie d’énergie ! L’autodiscipline va
encore plus loin, puisque être totalement autodiscipliné, c’est aussi être
capable de se dire : « Stop, tu en as assez fait pour aujourd’hui. Va donc
t’amuser et te reposer un peu. » Eh oui, gérer la frustration consiste également
à ne pas s’en créer inutilement et à trouver un équilibre entre travail et
détente.

Faire provision de joie

Nous le savons, les petits ruisseaux font les grandes rivières et l’océan n’est
finalement plein que de gouttes d’eau. Mais quand on parle du « Bonheur »,
on ne fait plus dans le détail. Pourtant, ce bonheur avec un grand B après
lequel tout le monde court n’est rien d’autre que la capacité à engranger des
grains de bons moments pour se faire une plage de bien-être. C’est en
apprenant à savourer, dans l’instant présent, chaque atome de bonheur que la
vie vous offre, que vous vous offrirez le meilleur vaccin contre la frustration.
Conclusion

L E BON MODE D’EMPLOI DES ÉMOTIONS est finalement assez simple :

– Accepter de les ressentir quand elles se manifestent.

– Savoir les reconnaître et les différencier.

– Comprendre leurs mécanismes.

– Entendre leurs messages.

– Les vivre dans son corps.

– Et passer à l’action.

Cela permet de retrouver le pouvoir de choisir et d’être actif au lieu de


subir passivement.

Les émotions sont indispensables, car elles sont des aides précieuses pour
piloter sa vie, comme des panneaux qui indiqueraient la bonne route.
Comment nous dirigerions-nous en voiture sans signalisation ?

Comment être en bonne santé et motivé dans la vie si on n’a pas de joie et
de plaisir ? Comment se faire respecter et mettre des limites aux autres si on
n’a pas le droit d’être en colère ? Comment se protéger si on ne ressent pas la
peur ? Comment être disponible pour le futur si on ne peut pas faire le deuil
du passé ? Comment devenir adulte, patient et autodiscipliné si on ne gère pas
la frustration ?

Il arrive aussi quelquefois que les émotions soient là et qu’on ne sache pas
quoi en faire. On est triste et on ne sait pas pourquoi. Ou bien, on est en
colère, on sait pourquoi mais ça ne passe pas.
Dans ce cas, Jacques Salomé propose tout simplement de prendre soin de
son émotion. Luimême dit faire écouter du Mozart à sa tristesse, emmener sa
colère au cinéma (en payant deux places : une pour lui et une pour sa colère !)
ou promener sa peur dans la campagne.

Milton Erickson, le grand thérapeute américain, prescrivait des tâches


thérapeutiques dans le même esprit de symbolisme. Par exemple, un de ses
clients avait l’impression de porter sur son dos une culpabilité lourde et
encombrante. Alors, pour symboliser cette pesante culpabilité, Milton
Erickson prescrivit à son client de la matérialiser sous la forme d’un parpaing
qu’il porterait réellement dans un sac toute la journée jusqu’au jour où il se
sentirait prêt à y renoncer.

Une de mes clientes avait choisi de symboliser son immense chagrin


d’amour sous la forme d’une petite plante verte qu’elle soigna, arrosa
patiemment pendant des mois, le cœur lourd, jusqu’au jour où elle la retrouva,
complètement desséchée et oubliée dans un coin de sa maison…

Moi, j’ai un petit chien en peluche, rempli de grains de blés. Il est mignon,
mou et doux, agréable à tenir et à malaxer. Il tient facilement dans la main et
dans la poche. Lorsque je me sens prise dans un état émotionnel sans issue, ce
petit chien en devient le symbole et c’est lui que je câline, en attendant d’être
apaisée.

Et vous, quelle va être votre façon de chouchouter vos émotions ?

Car finalement, gérer ses émotions, n’est-ce pas tout simplement les vivre
et les aimer ?

Achevé d’imprimer par Blackprint -CPI


en Janvier 2012.

Imprimé en Espagne

Dépôt légal : septembre 2003

Ce livre est imprimé par Blackprint -CPI qui assure une stricte application des régles concernant le
recyclage et le traitement des déchets, ainsi que la réduction des besoins énergétiques.

www.editions-jouvence.com