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French Colonial History, Volume 8, 2007, pp. 71-79 (Article)

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DOI: 10.1353/fch.2007.0013

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http://muse.jhu.edu/journals/fch/summary/v008/8.1briere_j.html

Access provided by Tulane University (2 Apr 2016 22:12 GMT)


DU SÉNÉGAL AUX ANTILLES :
GASPARD-THÉODORE MOLLIEN EN HAÏTI,
1825–1831
Jean-François Brière

Gaspard-Théodore Mollien, famous for his exploration of the upper Senegal River
at age 22 in 1818, later joined the French Foreign Service. He became vice-consul
in Cap Haïtien in 1825 and sent long reports to Paris describing life in the young
republic. Although a royalist, he felt compelled to laud the unique historical exper-
iment that Haitian independence represented. In 1828, he became consul general
of France in Port-au-Prince, and was very much involved in the negotiations
between France and Haiti regarding the payment of the indemnity for former
French plantations owners that had been imposed by France in 1825. His position
having changed, his attitude changed too. He became a forceful defender of French
interests against the Haitian government’s resistance to paying the indemnity.

e nom de Gaspard-Théodore Mollien est bien connu en Afrique et

L tout particulièrement au Sénégal. Il évoque le célèbre naufrage de


la Méduse sur laquelle Gaspard-Théodore était passager en 1816, et
surtout l’exploration du Haut-Sénégal et de la Guinée conduite en 1818
avec l’accord des autorités coloniales du Sénégal par ce jeune Français âgé
de 22 ans. Le récit qu’il publia de son périple, Voyage dans l’intérieur de
l’Afrique : Aux sources du Sénégal et de la Gambie, fait en 1818 par ordre du
gouvernement français (Paris : Courcier, 1820) fut traduit en plusieurs
langues et le rendit célèbre. Cette célébrité pour le moins étriquée a
jusqu’à aujourd’hui complètement obscurci la longue carrière d’un
homme mort à l’âge de 76 ans. En effet, à son retour du Sénégal, le jeune

Jean-François Brière is Associate Professor of French Studies at the State University of New York
at Albany.

© French Colonial History


Vol. 8, 2007, pp. 71–79
ISSN 1539-3402
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72 JEAN-FRANÇOIS BRIÈRE

Mollien mit ses talents au service du ministre des Affaires étrangères. En


1822, il fut envoyé en Colombie, qui venait de se détacher de l’Espagne
sous la direction de Bolivar, pour préparer une reconnaissance diploma-
tique éventuelle de la nouvelle république. Il publia en 1823 un récit de ce
périple : Voyage dans la république de Colombia (Paris : Bertrand, 1824).
Mollien retourna deux ans plus tard dans l’hémisphère américain et y resta
pendant 23 ans. Il joua un rôle intéressant et tout à fait méconnu dans les
relations entre la France et le plus africain des pays nouvellement indépen-
dants des Caraïbes : Haïti.
En avril 1825, après des années de laborieuses et infructueuses négocia-
tions pour faire revenir Haïti dans l’orbite de la France, Charles X recon-
nut enfin l’indépendance haïtienne par une ordonnance « d’émancipation »
qui forçait l’ancienne colonie française à donner au commerce français des
privilèges douaniers et aux anciens colons une indemnité exorbitante de
150 millions de francs. Ni l’idée de l’indemnité, ni celle, semble-t-il, de
l’ordonnance ne sont venues des Français. C’est le président de la
république haïtienne, Alexandre Pétion, qui proposa en 1814 à l’émissaire
français Dauxion-Lavaysse qu’Haïti verse une indemnité aux colons pour
la perte de leurs propriétés afin de mettre fin aux pressions exercées par
ceux-ci pour une reconquête de l’ancienne colonie française. C’est son
successeur, Jean-Pierre Boyer, qui demanda en 1824 que la reconnaissance
de l’indépendance haïtienne se fasse au moyen d’une ordonnance du roi
de France, évitant ainsi tout débat ou ratification du texte—et donc son
blocage possible—par les chambres françaises et par le Sénat haïtien. Le
montant de l’indemnité, toutefois, fut fixé unilatéralement par la France.
À la suite de cette « normalisation » forcée, le gouvernement français
envoya pour la première fois des consuls en Haïti : un consul général à
Port-au-Prince (Maler), un vice-consul aux Cayes (Ragueneau de la
Chainaye) et un vice-consul au Cap-Haïtien qui n’était autre que notre
explorateur, Gaspard Mollien. Mollien resta six ans en Haïti et y monta vite
en grade puisqu’il devint dès 1828, à l’âge de 32 ans, consul général et
chargé d’affaires à Port-au-Prince. Ce poste n’était certainement pas parmi
les plus recherchés dans le corps diplomatique à cette époque ; cela a sans
doute facilité la rapide promotion de Mollien.
Le poste de vice-consul au Cap-Haïtien ne donnait pas de rôle politique
à Mollien, mais il lui permit d’appliquer à la société haïtienne ses talents
d’explorateur et d’observateur. Les rapports qu’il envoya à son ministre sont
très intéressants à cet égard. Aucun autre diplomate posté en Haïti ne con-
naissait l’Afrique. Mollien avait un sens très développé de la géopolitique,
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cherchait à comprendre ce qu’il voyait et émaillait ses comptes rendus de


multiples suggestions. Royaliste, hostile à l’héritage révolutionnaire et sans
sympathie particulière pour l’abolitionnisme, il s’intéressa malgré tout à
Haïti, allant jusqu’à rédiger une des premières histoires d’Haïti en 350
pages qui ne fut publiée qu’en 2005.1 Mollien explore le nord du pays et
interroge les habitants. À la fin de 1826, il adresse à son ministre un long
rapport sur sa circonscription. Il relève le paradoxe politique de la
république haïtienne où l’autorité réelle du chef de l’État lui apparaît être
bien plus absolue que celle de Louis XVIII. On rencontre encore, note-t-il,
un grand nombre de noirs nés en Afrique—venant peut-être des régions
qu’il avait traversées en 1818—mais ils étaient généralement âgés. Les noirs
nés en Haïti les méprisent et se considèrent supérieurs à eux. Mollien inter-
roge d’anciens esclaves qui, affirme-t-il, se souviennent avec une certaine
nostalgie des soins qu’ils recevaient de leurs anciens maîtres lorsqu’ils
étaient malades. Étonné, comme la plupart de ses compatriotes, par le
contraste entre la pauvreté présente d’Haïti et les images de richesse
héritées du passé, Mollien suggère à son ministre qu’Haïti paie l’indemnité
en café ou en tabac au lieu de numéraire. Cette formule, qui n’était pas
prévue dans l’ordonnance, aurait, pense-t-il, bien aidé la jeune république
à une époque où le prix du café commençait à s’effondrer sur les marchés
extérieurs. Bien qu’il soit monarchiste et conservateur, on découvre alors
chez Mollien un certain enthousiasme pour l’expérience haïtienne, car
derrière l’écran de la pauvreté, qui peut n’être que temporaire, il voit la
civilisation en marche accélérée :

Je fonde mes espérances sur ce qui détruit celle des autres, la ruine totale
d’Haïti, qui n’a point entravé la civilisation du peuple […] Il y a quelque chose
de merveilleux dans l’état présent d’Haïti, quand on réfléchit à ce qu’étaient il
y a deux siècles tant de pays en Europe. On peut dire que la Révolution a fait
disparaître en partie le parallèle qu’on pourrait établir entre elle et ces mêmes
pays ; les progrès des Haïtiens ont rapidement diminué la distance qui les
séparait des autres nations civilisées : dans moins de trente ans, ils ont par-
couru un siècle. En effet, c’est un pas immense pour un peuple naguère
esclave et dans le plus profond abrutissement de se trouver en si peu d’an-
nées façonnés aux mœurs, stylé aux manières et au ton des sociétés
d’Europe.2

Ces lignes optimistes ne font pas de Mollien un « négrophile » à la


Grégoire. En effet, Mollien était un réaliste qui gardait une conscience
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aigüe des intérêts de la France. Il était clairement partisan de l’établisse-


ment de ce que nous appellerions aujourd’hui un régime néocolonial sur
Haïti. Il était impératif à ses yeux que l’ancienne Saint-Domingue reste
intégrée à l’aire de la puissance française. Les avantages commerciaux
obtenus par la France avec la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti lui
semblaient moins importants que l’occupation du terrain, la présence sur
place. Le danger d’être gagné de vitesse par d’autres puissances
européennes—l’Angleterre surtout—et de perdre « la clé de l’Amérique »
représentait à ses yeux la principale menace. Il entretenait une conception
plus impérialiste que postrévolutionnaire de la situation. En cas de guerre,
Haïti pourrait fournir à la France une base utile contre les Anglo-
Américains. Il recommande l’envoi d’enseignants et de prêtres pour main-
tenir et développer l’influence de la culture française. L’objectif de la
France en Haïti, pense-t-il, ne doit pas se limiter à une expansion com-
merciale comme le faisaient les Américains et les Anglais, mais elle doit
englober l’expansion politique et culturelle : « Tous nos efforts », écrit-il,
« doivent tendre à ne faire qu’un peuple, des Français d’Orient et des
Français d’Occident. Il faut donc leur faire enseigner à tous même morale,
mêmes principes, mêmes idées ». Il faudra ménager les mulâtres, qui
représentent de précieux auxiliaires pour le maintien de l’influence
française, et ne rien faire qui puisse les détourner de la France : « nous
avons à former un peuple, à faire prospérer un pays que le temps doit
soumettre tout entier à la consommation des produits de notre industrie ».3
Mollien partagea donc, pendant un temps au moins, le grand rêve du
« retour » de la France à Saint-Domingue qui prévalut dans l’ancienne
métropole dans les années 1820.
Mollien se trouva directement impliqué dans les tractations diploma-
tiques franco-haïtiennes à partir de 1828, lorsqu’il fut nommé consul
général intérimaire à Port-au-Prince en remplacement de Maler. La ten-
sion montait alors entre la France et son ancienne colonie, qui ne payait
plus un sou d’indemnité depuis 1826. Les Haïtiens se mirent à craindre à
nouveau une intervention militaire française destinée à forcer le gouverne-
ment de Boyer à payer la dette. Dans plusieurs mémoires adressés à La
Ferronays, son nouveau ministre, Mollien critiqua vivement la politique
haïtienne de Villèle, l’artisan de l’ordonnance : la charge de l’indemnité, dit-
il, était trop lourde. La clause du demi-droit en faveur du commerce
français était absurde puisqu’elle réduisait les revenus avec lesquels Haïti
pouvait payer l’indemnité. Il fallait conserver le privilège colonial (des
droits d’entrée réduits) aux produits haïtiens arrivant en France. Si Boyer
DU SÉNÉGAL AUX ANTILLES 75

avait refusé l’ordonnance et déclenché un blocus de son pays, les


mulâtres auraient été massacrés par les noirs. C’eût été, pensait-il, la fin
de la « civilisation haïtienne » et le retour au sein du Nouveau Monde
des « fureurs de la Guinée », c’est-à-dire une régression vers l’état des
sociétés africaines précoloniales. Pour éviter une telle catastrophe, il fal-
lait à tout prix ménager Boyer, qui se voyait reprocher par l’opposition
haïtienne d’avoir acheté une indépendance qui avait été conquise les
armes à la main. S’il perd le pouvoir, s’il est assassiné, assure Mollien, les
affaires de la France tourneront mal. Il fallait donc conclure au plus vite
avec Haïti un véritable traité qui remette à plat les rapports entre les deux
pays. Les créanciers de l’emprunt d’Haïti réclamaient la garantie de l’État
français, prétextant qu’il s’agissait d’un emprunt « politique » puisqu’il
avait été fait, avec l’accord des autorités de l’État, pour payer l’indemnité.
Mollien conseille de ne pas la leur donner, car cela inciterait les Haïtiens
à ne plus rien payer. Il recommande aussi l’envoi de prêtres et d’institu-
teurs français, et déconseille fortement l’envoi de jeunes Haïtiens en
France : leur séjour dans l’ancienne métropole les met en contact avec les
idées révolutionnaires et détruit leur admiration pour la France. Mieux
vaut qu’ils en restent éloignés. Il faudrait, dit-il, créer un journal français
en Haïti qui servirait « nos projets d’influence et de suprématie », mais en
veillant à ce qu’il soit dirigé par un noir. Haïti pourrait aussi servir de
réservoir de main d’oeuvre militaire et fournir 20 000 tirailleurs à la
France.4 Il recommande au ministre de la Marine de multiplier les appari-
tions de bâtiments de guerre sur les côtes haïtiennes pour renforcer ce
qu’il appelle « le respect inné chez les Haïtiens pour la puissance
française ».5
Mollien fut chargé de résoudre l’impasse financière qui bloquait le
versement de l’indemnité, Haïti ayant cessé tout paiement depuis 1826.6
Il négocia avec Boyer un accord qui aurait permis à la France de saisir plus
de la moitié des revenus douaniers d’Haïti, en échange de quoi la France
renonçait au demi-droit et accordait le privilège colonial aux denrées haï-
tiennes. Mollien pensait que la ponction effectuée sur les revenus d’Haïti
obligerait celle-ci à fortement réduire son armée, ce qui ne pourrait être
accepté par son gouvernement que si toute menace contre l’indépendance
du pays était éliminée. On pourrait alors obliger la république à consacrer
à l’indemnité des sommes qu’elle dépensait auparavant pour sa sécurité
extérieure. L’arrangement opérait donc une sorte de transfert financier de
l’armée haïtienne vers les anciens colons. À Paris, le ministère Martignac
refusa d’approuver cet accord parce que le système de paiement envisagé
76 JEAN-FRANÇOIS BRIÈRE

était basé sur la valeur de la gourde haïtienne (et non sur celle des monnaies
européennes).
Vint alors la révolution de juillet 1830. Boyer décréta qu’il ne reconnais-
sait plus l’ordonnance de 1825 sous prétexte qu’elle avait été édictée par
un régime déchu et il annula une de ses principales clauses, le demi-droit
aux marchandises françaises. Il croyait pouvoir tout renégocier avec le
gouvernement de Louis-Philippe, mais il n’en fut rien. Le ministre des
Affaires étrangères, Sébastiani, menaça Haïti d’une action armée si la
république rompait ses engagements. Mollien aurait volontiers recouru à la
force pour obliger Haïti à signer un traité, mais il s’inquiétait des répercus-
sions qu’un conflit avec la France aurait sur le régime de Boyer. Il ne fallait
rien faire, pensait-t-il, qui déstabilise sa situation, car l’opposition libérale
qui réclamait la démocratie était bien plus hostile que lui à l’ordonnance.
Sans Boyer, on sautait dans le vide. Or le président haïtien semblait
étrangement aveugle à la montée des périls. Mollien aurait voulu qu’il
réprime l’opposition avec fermeté et signe au plus vite un vrai traité avec
la France.
En 1831, un double traité financier et commercial fut négocié, à Paris
cette fois-ci, par le conseiller d’État Pichon et l’émissaire de Boyer, Saint-
Macary. Aucune réduction de l’indemnité n’était accordée. Haïti promettait
de payer 4 millions de francs par an pour se libérer de sa dette. Le traité de
commerce abolissait le demi-droit, mais permettait aux Français de se livrer
au commerce de détail en Haïti et de posséder temporairement des biens
immobiliers, ce qui était contraire à la constitution haïtienne. Louis-
Philippe ratifia ces traités, mais Boyer les refusa, déclarant à Mollien : « ils
perpétuent nos charges et créent une sorte de vasselage. […] notre misère
ne nous permet de rien payer, et si j’ai un regret, c’est d’avoir donné de si
forts acomptes ». Au cours d’une entrevue très orageuse, Mollien, suivant
les instructions de son ministre, menaça la république haïtienne de repré-
sailles militaires et lança à son président qui s’énervait et gesticulait de plus
en plus : « voulez-vous faire comme le dey d’Alger ? ».7 Mollien était per-
suadé qu’une rupture entre les deux pays devenait inévitable, et il exhorta
tous les Français de Port-au-Prince à quitter Haïti au plus vite pour leur
propre sécurité.
Pendant tout l’été 1831, la tension monta. Boyer ordonna la création
d’une ville nouvelle, Ville Pétion (plus tard Pétionville), sur les hauteurs
qui dominent Port-au-Prince, pour que le gouvernement puisse s’y
réfugier en cas d’attaque française. Au début de juin, un incident mit le feu
aux poudres : lors du dîner de mariage d’une fille de Boyer, un officier
DU SÉNÉGAL AUX ANTILLES 77

chanta une chanson dont le refrain commençait par « Qu’ils viennent ces
blancs, nous leur plongerons torche dans les flancs ». Mollien fut scandalisé
par cet événement où, dit-il, le sénateur Lespinasse « avait crié bis » et le
ministre Inginac avait levé son verre à la santé de l’auteur. Il rompit
toute relation avec le gouvernement haïtien et repartit vers la France le 4
juillet 1831, abandonnant son poste, apparemment sans l’autorisation
de ses supérieurs. Boyer voulut faire passer au cabinet français des let-
tres pour expliquer la non-ratification. Mollien refusa de les prendre. La
petite communauté française de Port-au-Prince—des commerçants en
majorité—se plaignit amèrement de la conduite du consul qui paraissait
inutilement alarmiste et risquait de mettre les affaires et la sécurité de ses
concitoyens en péril. Plusieurs Français avaient été molestés, et on avait
déchiré le pavillon du consulat. Mollien, disaient-il, ne faisait qu’attiser chez
les Haïtiens la haine de la France alors qu’il fallait tout faire, au contraire,
pour calmer les esprits. Ils demandèrent à Paris son rappel définitif et des
sanctions contre lui. La Chambre de commerce du Havre protesta aussi
énergiquement contre les agissements de Mollien : allait-on pouvoir
expédier des bâtiments vers un pays placé sur le pied de guerre avec la
France ?
Qu’allait-il se passer ? Haïti allait-elle être attaquée comme Alger ? En
décembre 1831, les archives du gouvernement d’Haïti furent repliées dans
l’arrière-pays en cas d’attaque française. Boyer rappela sous les drapeaux
plusieurs classes d’hommes, et toute sortie du territoire fut interdite aux
Haïtiens. En janvier 1832, la Station navale des Antilles envoya la corvette
du roi l’Isis en Haïti pour observer le terrain en prévision d’un éventuel
débarquement armé. Des projets d’opérations militaires furent discutés.8
Mollien, qui venait d’être nommé consul de France à La Havane, poussait
le nouveau ministre des Affaires étrangères, le duc de Broglie, à des actions
de guerre contre Haïti. Boyer, lui écrit-il, a les moyens financiers de payer
l’indemnité ; s’il bloque tout, c’est seulement pour des raisons politiques,
pour apaiser l’opposition composée de jeunes Haïtiens élevés en France ou
aux États-Unis, d’où ils ont importé leur hostilité au pouvoir boyériste et
à la politique française. Les Haïtiens, ajoute-t-il, sont obsédés par la réduc-
tion de l’indemnité, et seules des menaces de guerre ou même la guerre
elle-même pourra leur ôter cette obsession. Il recommande donc l’envoi
d’une escadre qui bloquera tous les ports haïtiens si le président haïtien
n’accepte pas dans les vingt-quatre heures l’ultimatum qui lui sera remis.
Pour effrayer Boyer le plus possible, on le préviendra qu’en cas de blocus,
la France ne reconnaîtra plus pour chef d’Haïti « qu’un homme de la
78 JEAN-FRANÇOIS BRIÈRE

majorité, un noir, un autre Toussaint disposé à remplir les conditions


financières de l’ordonnance du 17 avril ».9 Le bruit courait alors à Port-au-
Prince que Mollien aurait bien souhaité recevoir un coup d’éventail…
L’attitude de Mollien vis-à-vis d’Haïti et du régime de Boyer se modifia
donc assez radicalement au cours des six années qu’il passa dans la jeune
république. Tant qu’il était vice-consul sans responsabilités politiques, il se
comporta un peu comme un explorateur qui observait la réalité haïtienne
avec détachement et une certaine sympathie. Tout en étant monarchiste
bon teint, il était intrigué par l’exceptionnalisme historique de l’expérience
haïtienne et estimait que la politique française vis-à-vis d’Haïti avait été
malhabile et trop rigoureuse. Sa perspective changea lorsqu’il fut investi,
pour la première fois, de fonctions politiques semblables à celles d’un
ambassadeur, le plaçant en position d’acteur et non plus de spectateur
dans le jeu des relations entre la France et Haïti. Il ne pouvait plus tenir la
réalité haïtienne à distance, et sa propre carrière était en jeu ; il avait un
investissement personnel dans le succès ou l’échec de la politique française
en Haïti. Il se fit donc le porte-parole intransigeant des intérêts de la
France face aux résistances haïtiennes. Cette raideur pouvait refléter
aussi une grande déception face aux espoirs de prospérité économique et
de « refrancisation » d’Haïti qu’il avait partagés avec beaucoup d’autres
Français après la signature de l’ordonnance en 1825.
Mollien fut consul général de France à La Havane jusqu’en 1848, après
quoi il abandonna la carrière diplomatique. Il mourut à Nice en 1872.

NOTES
1. G. Mollien, Histoire et mœurs d’Haïti, tome 1 : De Christophe Colomb à la révolte des
esclaves (Paris : Le Serpent de mer, 2001), préface de Francis Arzalier.
2. Archives nationales, Affaires étrangères B3 458, « Observations sur la province du
nord d’Haïti » par Gaspard Mollien, décembre 1826.
3. Archives nationales, Affaires étrangères B3 458, « Observations sur la province du
nord d’Haïti » par Gaspard Mollien, décembre 1826.
4. Archives nationales, Affaires étrangères B3 458, Mollien à La Ferronays, 2 juin 1828.
5. Archives des Affaires étrangères, CP Haïti, vol. 1, Mollien à Hyde de Neuville, 26
novembre 1828.
6. Voir F. Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France, 1825–1922
(Paris : L’Harmattan, 2001), 43–78.
DU SÉNÉGAL AUX ANTILLES 79

7. Archives des Affaires étrangères, CP Haïti, vol. 5, Mollien à Sébastiani, 12 juin 1831,
et Mollien à de Broglie, 1er novembre 1832.
8. Archives des Affaires étrangères, CP Haïti, vol. 5, Delalun au commandant de la
Station navale des Antilles, 14 janvier 1832.
9. Archives des Affaires étrangères, CP Haïti, vol. 5, Mollien à de Broglie, 1er novembre
1832.