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Développement durable des stations de montagne : E
état des lieux et perspectives R
S
Hugues François et Emmanuelle Marcelpoil
P
E
C
La question du respect de l’environnement dans le cadre de l’aménagement des stations de sports
d’hiver se pose de longue date. Avec l’avènement du concept de développement durable et les T
incertitudes du changement climatique, les initiatives revendiquant leur volonté de pérenniser I
les économies locales par le tourisme durable se mulitplient. Les auteurs nous proposent ici de V
revenir sur les principaux questionnements de recherche relatifs à la durabilité des stations de
sports d’hiver, en soulignant l’importance des dimensions sociale et économique dans la mise en E
œuvre d’actions concrètes favorisant un aménagement durable des territoires de montagne. S
...

D
epuis la Conférence de Rio, la durabilité Notre réflexion consiste donc, à travers le prisme
est un concept fréquemment invoqué de la durabilité, à étudier la flexibilité des stations
1. Dans le domaine
pour proposer une nouvelle lecture des de sports d’hiver, leur capacité d’adaptation, et,
des stations de
processus de développement. Dans a contrario, leur capacité de résistance avec la sports d’hiver, il
ce contexte, le tourisme, souvent associé à une persistance des pratiques antérieures à la notion faut souligner les
logique de massification et à de fortes attein- de tourisme durable. racines anciennes
tes environnementales, est particulièrement de la critique qui
Ainsi, cette contribution se propose, sur la base
concerné. Les stations touristiques, structurées se construites dès
d’analyses empiriques2 et de travaux issus d’un
autour des sports d’hiver, en sont un exemple l’émergence des
séminaire (encadré 1), de mettre en exergue les
pertinent, notamment celles de la troisième stations (Arnaud,
principaux questionnements de recherche rela- 1975 ; Knafou, 1978 ;
génération qualifiées de stations ex-nihilo. Leurs
tifs à la durabilité des stations de sports d’hiver. Préau, 1982 ; Guérin,
modalités de construction et leurs dynamiques
Dans un premier temps, nous reviendrons sur 1984 ; Perret, 1992).
renvoient en effet à des caractéristiques de tou-
l’histoire de la création des stations, en insistant
risme concentré. Implantation dans un milieu 2. Ces analyses
notamment sur la place de l’environnement dans
naturel fragile, souvent vierge de toute occupation concernent
cet aménagement touristique. Celle-ci a d’ailleurs
humaine permanente, densité des infrastructures principalement des
largement évolué, et aujourd’hui, les initiatives de
touristiques mais également connexes (dessertes, stations des Alpes,
pratiques durables en stations sont nombreuses,
viabilisation, etc.), concentration des flux de mais elles rejoignent
requérant une évaluation, ainsi que l’indique
visiteurs, questions d’acculturation et de maîtrise les dynamiques en
notre deuxième partie. Un tel diagnostic souligne cours dans d’autres
de son mode de développement par la société
également l’importance des dimensions sociale massifs français
locale sont synonymes de forts impacts sur le
Ingénieries n° 57-58 – p. 101 à 107

et économique pour le développement durable, et destinations


milieu montagnard.
avec aujourd’hui des processus d’exclusions concurrentes
Au-delà des critiques formulées à l’encontre de ce sociales et des impératifs économiques dont européennes.
mode de développement, bien éloigné des critè- nous décrypterons les conséquences dans une
res du tourisme durable1, un objectif actuel est de dernière partie. Les contacts
2009

comprendre comment les acteurs s’approprient la


Cemagref, UR DTGR,
durabilité. Dans quelle mesure le tourisme dura-
ble en station constitue-t-il un renouvellement du
Contexte et histoire de l’aménagement Développement des
territoires montagnards,
modèle ou s’inscrit-il dans un effet d’aubaine afin des stations de sports d’hiver 2 rue de la Papeterie,
de maintenir l’attractivité de ces destinations sans L’environnement montagnard, par sa nature BP 76, 38402 Saint-
remettre en cause leurs principes fondateurs ? spectaculaire a, dès l’origine, été l’objet d’une Martin-d’Hères Cedex

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Ingénieries n° 57-58 – 2009 – Perspectives ...

Encadré 1
Afin d’apporter des éléments de réponse à la thématique de la durabilité touristique, l’unité de
recherche « Développement des territoires montagnards » (DTGR) du Cemagref de Grenoble, en
partenariat avec le CREPPEM (Centre de recherche économique sur les politiques publiques dans
une économie de marché de l’université Pierre Mendès France) et avec le soutien de la région
3. Pour plus Rhône-Alpes, a organisé un séminaire de réflexion3. Plutôt qu’un séminaire de recherche classique,
d’informations sur le choix a été fait de l’ouverture à une diversité de socioprofessionnels présentant leurs analyses
le déroulement et expériences en termes de mise en œuvre du développement durable. La diffusion de la problé-
et le contenu du matique auprès des acteurs des stations de sports d’hiver et de leurs organismes représentatifs
séminaire, le lecteur a également permis de faire émerger des questions et problématiques en débat.
peut se reporter au
site internet http://
stations-durables.
msh-alpes.fr
attention particulière dans le développement des sont autant d’éléments renvoyant à une évo-
stations de sports d’hiver. La construction des lution dans la conception du développement
stations repose sur la domestication de la nature touristique.
revêtant ici la mise à disposition d’un espace de
Cette évolution des discours et l’inflexion des
jeu vierge et hostile à la vie, pour une consom-
politiques publiques accompagnent une rupture
mation de loisirs touristiques, et ce, durant une
forte dans la dynamique des stations : la phase
période hivernale particulièrement difficile. Dès
de construction et d’apports des capitaux initiaux
lors, l’espace, au travers de ses différentes carac-
extérieurs aux territoires touche à sa fin. S’ouvre
téristiques (notamment environnementales) n’est alors une phase de rééquilibrage des forces en
qu’une donnée, un simple support de l’aména- présence, notamment sur la base des revendica-
gement touristique. tions locales (François, 2007) pour la maîtrise,
Pourtant, très rapidement, la question de l’im- certes, du développement, mais aussi, et plus
pact environnemental de l’implantation d’une largement, pour l’exploitation des ressources
station de sports d’hiver, associée à celle de la locales. La loi « Montagne » du 9 janvier 1985
maîtrise locale du développement concédé à la s’inscrit directement dans cette volonté et affiche
promotion immobilière, va animer le débat sur ainsi, dans son objet premier, la nécessité de
l’aménagement de la montagne. Dans le prolon- penser l’articulation entre développement écono-
gement du Plan-Neige (1965-75), se font jour des mique d’un côté et le respect des populations et
réflexions en termes de durabilité, même si ces de leur patrimoine, notamment environnemental,
dernières ne relevaient alors pas d’un discours mais aussi culturel, de l’autre.
de développement durable. Ce fut tout d’abord Plus récemment, les hivers sans neige de la fin
le discours de Vallouise, aboutissant à la direc- des années 1990 associés à un tassement du
tive d’aménagement de la montagne en 1977 et marché du ski, et ce, après les premières méven-
particulièrement à l’instauration, en 1979 par tes immobilières de la décennie 80, mettent en
4. Service d’études décret, de l’outil « Unités touristiques nouvelles » exergue la fragilité du modèle touristique, ou en
et d’aménagement (UTN). L’objectif du dispositif consiste à encadrer tous les cas, sa dépendance à plusieurs variables,
touristique de la les projets d’aménagement touristique, notam- économiques, sociales et environnementales. La
montagne : service ment pour les stations de sports d’hiver, alors en perspective du changement climatique renforce
d’État interministériel pleine phase d’expansion et/ou de création selon les incertitudes et imprime un caractère alarmiste
issu de la CIAM, leur période de genèse. C’est d’ailleurs dans ce au discours (Bürki et al., 2003 ; Agrawala, 2007).
aujourd’hui devenu la contexte que le SEATM4 contribue à la création À l’heure où les stations vieillissantes appellent
Direction des études
de la station dite de quatrième génération, en de nouveaux investissements importants pour
et d’aménagement
rupture avec le modèle de troisième génération renouveler leurs équipements, ce constat sou-
touristique de la
montagne (DEATM), (Cumin, 1970) prôné auparavant. La station de lève des questions fondamentales quant à leurs
direction au sein du Valmorel reste à ce jour la principale, si ce n’est modalités de financement. Plus globalement,
groupement ODIT- l’unique représentante de ce modèle : domaine la réflexion sur l’aménagement des stations de
France, lui-même skiable moins étendu, intégration architecturale montagne se dote progressivement d’outils et de
évoluant en GIE Atout recherchée, ancrage dans la société locale plus procédures spécifiques, qu’il convient d’observer
France. net par l’intermédiaire du marché de l’emploi… et d’évaluer.

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Perspectives ... : Développement durable des stations de montagne : état des lieux et perspectives 
Hugues François et Emmanuelle Marcelpoil

Quelle place pour l’environnement méthodologique développée fait preuve d’une


dans les dynamiques de stations ? rigueur naturaliste qui n’est pas ici remise en
cause, pour certains acteurs, elle exacerbe cette
Les approches sectorielles relèvent de divers seule dimension au détriment de la lecture éco-
domaines d’intervention. Ainsi, pour les trans- nomique. En outre, elle requiert une maîtrise tech-
ports, le réseau des destinations touristiques des nique difficilement transférable, facteur d’autant
Perles alpines a pour objectif d’intégrer directe- plus limitant qu’il induit une suspicion de biais.
ment la mobilité douce dans le produit touristi-
que. Si ce réseau est ouvert à une diversité de Le gestionnaire de domaine skiable, c’est-à-dire
formes de tourisme, il est intéressant de souligner l’exploitant de remontées mécaniques, participe
qu’en France, les seules Perles alpines recensées aussi de ce mouvement. Le Syndicat national des
sont des stations de sports d’hiver5. téléphériques de France (SNTF) promeut et sou- 5. Les Gets,
tient la mise en place du système de management Morzine-Avoriaz
La construction immobilière, clef de voûte de environnemental (SME) auprès de ses adhérents et Villard-de-Lans.
l’implantation des stations puis de leur fonction- par l’adoption de la norme ISO 14001. Cette L’interprétation de ce
nement, connaît elle aussi des inflexions dans le procédure permet d’intégrer la problématique particularisme reste
sens de la prise en compte de l’environnement. de la gestion environnementale dans le cadre toutefois délicate :
Ainsi, les démarches de type « Haute qualité envi- de l’entreprise de remontées mécaniques, mais nous avancerons
ronnementale » (HQE) contribuent à renouveler ne comprend qu’une part de cette activité : elle ici l’hypothèse
les pratiques d’aménagement de la montagne, que seules ces
encadre en effet les émissions polluantes et les
et ce, dans un contexte de vieillissement des organisations
intrants dans le processus productif mais ne traite
bâtiments construits dans les années 1960 et touristiques sont
pas directement des questions de transformation actuellement
de leur difficile rénovation liée notamment à la de l’espace. De plus, la gestion d’un SME, souvent
structure en copropriété (cf. les faibles résultats de suffisamment
lourde, n’est pas accessible à tous les acteurs, structurées pour
la procédure ORIL6). Dès lors, la mise en œuvre
notamment aux indépendants et aux PME7 qui répondre aux
de la norme HQE peut constituer une forme de
représentent la majorité des acteurs économiques exigences du réseau.
fuite en avant de la construction immobilière pour
en station. Cependant, des formes de labellisation
répondre au besoin de lits touristiques adaptés 6. Opération de
particulières se sont développées à travers certains
aux évolutions supposées de la demande de la rénovation de
réseaux de prestataires tels que gîtes Panda ou
clientèle. Plus largement, dans le cadre d’une l’immobilier de loisir,
Hôtels au naturel.
segmentation de l’offre de logements en altitude, procédure mise en
la HQE accompagne une montée en gamme En lien avec la diffusion des démarches en faveur place en 2000 par la
visible par ailleurs avec le développement de de la durabilité, certains outils proposent de loi SRU (Solidarité
la parahôtellerie et des services associés, eux- dépasser une approche sectorielle. Les premiers et renouvellement
mêmes ambigus en termes de consommation de d’entre eux s’intéressent avant tout à la station. urbain).
ressources naturelles. Ainsi, l’ADEME8 a pu travailler sur la constitution 7. Petites et moyennes
d’un bilan carbone TM spécifique aux stations9. Le entreprises.
Pour les domaines skiables, emblèmes du
poids des transports dans les émissions de GES10
développement des stations de sports d’hiver, 8. Agence de
apparaît alors comme prépondérant par rapport
la question porte sur la gestion plus ou moins l’environnement et
aux autres secteurs d’activité. Des démarches spé- de la maîtrise de
vertueuse de cet espace dédié aux loisirs, en
cifiques aux stations sont étudiées et prennent la l’énergie.
lien avec les espaces naturels environnants. La
forme de guides d’action. Par exemple, l’ADEME
procédure d’audit Pro natura – Pro ski, centrée 9. La commune
dans les Pyrénées et l’ENSAM11 de Chambéry
sur l’aménagement et l’extension des domaines de Saint-Martin-
dans les Alpes, ont élaboré des plans d’action
skiables, propose une utilisation originale de de-Belleville fut la
pour accompagner les acteurs et les sensibiliser
la cartographie comme outil de médiation des première à élaborer
aux impératifs de la durabilité tout en mettant
enjeux en présence puis de surveillance active son bilan carbone TM.
concrètement à leur disposition des moyens
des actions mises en œuvre. Une telle démarche 10. Gaz à effet de
d’action. Néanmoins, le problème se pose, de
n’a cependant été mise en œuvre que de manière serre.
nouveau, de l’appropriation locale de ces guides
marginale en France (Pelvoux-Vallouise).
et des moyens mobilisés pour les faire vivre dans 11. École nationale
De son côté, la Fédération Rhône-Alpes pour les stations. En outre, les incertitudes qui pèsent supérieure d’arts et
la protection de la nature (FRAPNA) a construit sur l’actualisation des informations et les moyens métiers.
son propre référentiel d’observation à travers un nécessaires pour garantir la pertinence de ces
ensemble d’indicateurs décrivant l’état environ- guides dans le temps, limitent leur opérationnalité
nemental d’un domaine skiable. Si l’approche et donc leur diffusion.

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Dans le domaine des guides, l’initiative récente de sa signature, effectuée au sein du Conseil
(troisième édition annuelle) de l’association national de surveillance d’application de la
Mountain riders renouvelle un peu le genre en charte (CNSAC), demeure le point d’interrogation
se tournant vers le choix du consommateur. Elle principal.
propose ainsi un « Éco-guide » mettant face à face
l’ensemble des stations et des initiatives prises
dans les différents secteurs d’activité dans un Vers une préoccupation sociale
objectif d’émulation réciproque. Pour renseigner et environnementale
ce guide, l’information demeure essentiellement du développement durable
déclarative. Aussi, étant donné son caractère des stations
promotionnel, ce guide permet difficilement de
faire la part des choses entre la réalité des actions Au-delà de la dimension environnementale, la
et les déclarations. Un effet pervers potentiel est durabilité en stations ouvre également sur ses
de privilégier certaines actions en fonction de leur piliers économique et social. En effet, historique-
affichage plus que de leur efficacité. ment, les stations, notamment celles construites
sur le modèle intégré, n’intégraient que peu le
Enfin, plus récemment, la charte de développe- capital humain dans le modèle d’aménagement.
ment durable des stations de montagne promue La main d’œuvre, essentiellement saisonnière,
par l’Association nationale des maires de stations constituait alors une ressource jugée inépuisable.
de montagne (ANMSM), et élaborée en collabo- Cependant, l’examen des parcours des saison-
ration étroite avec Mountain riders, constitue niers et plus largement des actifs, a mis en exer-
une démarche originale d’approche territoriale. gue leurs conditions de vie difficiles : précarité,
Portée par la collectivité locale, elle bénéficie en toxicomanie, difficultés de logement.
outre d’une légitimité populaire renforcée en tant
qu’autorité organisatrice du service public des Face à ce constat sans appel, des actions se sont
sports d’hiver. De plus, elle suppose la création développées ces dernières années. Initialement
d’un poste de coordinateur local pour la mise en portées par les associations et aujourd’hui large-
œuvre de la charte. Dans ce sens, elle constitue ment relayées par les services d’État et les collec-
une avancée majeure en termes d’allocation de tivités territoriales, les mesures et les politiques
moyens dédiés au développement durable en publiques mettent précisément l’accent sur la
même temps qu’un cadre cohérent pour faire santé, le logement, le marché d’emploi, etc.
converger une diversité d’actions dans un sens Même si le bilan de cette intervention publique
global durable ainsi qu’un outil de leur suivi est globalement positif et largement partagé par
local. L’évaluation des effets de la charte au-delà la plupart des acteurs, les récentes dynamiques

 Tableau 1 –
Nom Type Organisme référence Champ d’application
Les outils du
développement Alpine pearl Label Association des perles Transport
durable en station. alpines
Haute qualité environ- Norme (NF) Association HQE / CSTB Bâtiment
nementale (HQE)
Empreinte écologique Indicateur FRAPNA Domaine skiable
Pro natura – Pro ski Indicateur - monitoring Fondation Pro natura – Domaine skiable
Pro ski
ISO 14001 Norme (ISO) - SME ISO Domaine skiable
Bilan carbone TM Indicateur ADEME GES collectivité
Guide « Pyrénées » Guide ADEME Station touristique
Guide ENSAM Chambéry Guide ENSAM Station touristique
Éco-guide des stations Communication Mountain riders Station touristique
Charte ANMSM Contractuel CNSAC Territoriale

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Perspectives ... : Développement durable des stations de montagne : état des lieux et perspectives 
Hugues François et Emmanuelle Marcelpoil

d’évolution des stations montrent que des ques- Ces processus sociaux trouvent également des
tions restent encore sans solutions efficaces. Il en prolongements en termes de clientèles. Histori-
est ainsi de la thématique immobilière. quement inscrites dans une finalité sociale et un
processus de massification, les stations offraient
Les stations ont en effet été marquées ces dernières
des activités et des services à des fins de loisirs
années par une hausse sans précédent du marché
pour une population touristique, en constante
de l’immobilier de loisir et corrélativement, du
augmentation. Ainsi, emblème du département
foncier (François et Marcelpoil, 2007). Ce faisant,
de la Savoie et précurseur du Plan Neige de l’État
les stations tendent à se comporter comme des
français, Courchevel témoignait de la volonté de
entités urbaines, rejetant en périphérie les popu-
démocratiser les loisirs.
lations les plus précaires. Ainsi, les saisonniers
et une partie de la population active locale se Cependant, très rapidement, les stations, notam-
trouvent contraints de résider en fonds de vallée, ment d’altitude, ont perdu ce caractère social
générant par là-même des migrations pendulaires et sont associées à une fréquentation élitiste. La
intenses, antinomiques du développement dura- promotion immobilière se poursuit, plutôt en
ble. Plus globalement, les activités économiques direction du tourisme haut de gamme, segment
en stations se retrouvent alors dépendantes du bon plus directement solvable que la clientèle popu-
acheminement de cette force de travail. Ainsi, les laire. Puisque l’immobilier ne convient plus à
stations, longtemps perçues comme des « archipels la demande actuelle, le neuf permet de repartir
d’altitude » (Wozniak, 2006) voient leur fonction- sur des bases nouvelles (surface, matériaux,
nement se diluer dans leur territoire support, obli- architecture) et de proposer des offres combinées
geant à de nouvelles relations fonctionnelles. d’hébergement et de services complémentaires.
Outre les questions de consommation d’espace,
Pour les stations de moyenne montagne, le fonc-
la rentabilité des appartements de haut-standing
tionnement social originel des stations se révèle
s’appuie sur une gestion commerciale stricte qui
également perturbé. Développées sur la base d’un
n’hésite pas à se tourner vers la clientèle interna-
village existant, loin de la logique rationnelle du
tionale. Cette tendance présente alors le risque de
Plan Neige, ces stations affichaient avant tout une
contribuer à la croissance des transports, d’ores
volonté d’animation de la vie économique locale.
et déjà incriminés d’être la principale source
Dans ce cadre, le maintien et/ou la création
d’émission de GES.
d’emplois pour les locaux constitue le principal
enjeu justifiant l’intervention des collectivités Si l’adjonction de services à l’offre d’héberge-
locales. Aujourd’hui, les stations de moyenne ment est parfois présentée comme une réponse
montagne, et particulièrement celles situées à à la question de la diversification, elle contribue
proximité d’agglomérations dynamiques, sont également à sélectionner les catégories sociales
confrontées au processus de périurbanisation fréquentant les stations. Dans le secteur du luxe,
(François, 2007). Leurs structures d’hébergement, les produits « bien-être » font l’objet de toutes les
généralement diversifiées, contribuent à leur attentions. Salons de massage, spas, saunas ou
attraction résidentielle, également renforcée par piscines fleurissent en altitude. Ils participent éga-
la présence de services développés et/ou main- lement à alourdir la consommation énergétique
tenus pour les besoins du tourisme et grâce aux des stations. La tentation de suivre cette voie dans
revenus que cette activité dégage. Ainsi, les lits la mise en œuvre des politiques de diversification
touristiques sont convertis en lits permanents et de l’offre pour la moyenne montagne est réelle. Ce
les stations perdent en conséquence une part de type d’évolution apparaît cependant peu compa-
leur capacité de séjour. En sus de cette contraction tible avec leur réputation d’accueil des clientèles
de l’offre d’hébergement, l’accès au logement populaires et familiales. Face à ces tendances
est rendue plus difficile par l’accroissement de contraires à l’ouverture sociale, deux formes de
la demande, la hausse des prix immobiliers et réponse se développent. D’un côté, l’accueil de
fonciers consécutive et le décalage de moyens catégories particulières de population, dans un
entre populations autochtones et allochtones. En contexte de morosité économique, fait ainsi figure
parallèle, le tourisme de proximité est en pleine d’échappatoire possible. Les « jeunes » consti-
expansion, avec une hausse de la fréquentation à tuent un segment de marché particulièrement
la journée. Ces évolutions tendent à reconfigurer prometteur : ils sont « la clientèle de demain ». Il
les activités économiques et à modifier les besoins s’agit de les « sensibiliser » dès à présent aux spé-
en emplois, tant en quantité qu’en qualité. cificités de la montagne et à la pratique du ski. À

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Ingénieries n° 57-58 – 2009 – Perspectives ...

la condition qu’ils soient de fidèles clients, ils iront dimensions du développement durable. En par-
même jusqu’à choisir la station de leur enfance ticulier, la durabilité en stations ne se réduit pas
comme future destination. D’autre part, l’accueil au seul impact environnemental. La dimension
des populations handicapées concourt également sociale et le rôle économique des stations dans les
à élargir l’accessibilité sociale des stations. Dans économies locales sont aujourd’hui à rapprocher
ce sens, le comité départemental du tourisme de dans le devenir des destinations de montagne.
la Savoie soutient une démarche du « confort pour Sur un plan plus opérationnel, il convient de se
tous » contribuant à banaliser les aménagements donner les moyens d’évaluer les pratiques de
adaptés dans un objectif global de confort d’usage tourisme durable en stations. Quels outils faut-il
partagé par une diversité de touristes. Ce tourisme inventer pour ne pas ajouter à la multitude des
« pour tous » devient un argument justifiant du initiatives ? L’engagement d’une station dans le
bien-fondé de constructions ad-hoc, de nouveaux durable est-il synonyme de performance écono-
équipements ainsi que de labellisations ; il ren- mique et commerciale ? La réponse à de telles
force par ailleurs la place centrale de la mobilité interrogations permettrait sur la base d’études
dans le développement touristique. de cas, d’approcher la diversité des contours de
la durabilité touristique. Ces différents aspects
liés au fonctionnement et au devenir des stations
En guise de conclusion… sont autant de piliers possibles d’un programme
Ces analyses menées en stations de sports d’hiver de recherche, pour lequel la demande sociale
soulignent à l’envi l’intrication entre les diverses est bien réelle. p

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Photos – H. François (Cemagref)