Vous êtes sur la page 1sur 9

Promenades II 29-Janvier-2018.

xp_Mise en page 1 29/01/2018 09:54 Page265

Présentation

Judith SORIA

Le nom de Charles Diehl est associé à Byzance et si l’on ignorait la


place qu’ont eu dans sa vie et son œuvre les voyages, explorations et tra-
vaux de terrain, on pourrait être surpris de le rencontrer dans ce recueil
consacré à l’archéologie de la Grèce antique et aux promenades roman-
tiques et érudites qu’offrent ses ruines. Impliqué
Impliqué dans le renouveau des études byzantines que connaît l’Eu-
rope au tournant du XXe siècle et fondateur de la byzantinologie fran-
çaise moderne, il est l’auteur d’ouvrages ayant connu un important
succès auprès du grand public : Théodora (1902), Figures Byzantines (1906),
Manuel d’art byzantin (1910, puis 1925-1926 dans une deuxième édition
augmentée). Sa formation et le début de sa carrière d’enseignant furent
pourtant dirigés vers l’archéologie classique et l’épigraphie. Issu d’une
famille de la petite à moyenne bourgeoisie – ses grands-pères étaient
artisans et son père, qu’il perdit très jeune, professeur de lycée – il se fit
remarquer par des études brillantes, qui le menèrent du lycée de Stras-
bourg à Louis le Grand. En 1878 il fut reçu second à l’École normale
supérieure, et trois ans plus tard, il obtint l’agrégation d’histoire et de
géographie puis intégra en tant que membre l’École française de Rome.
Son intérêt pour la Grèce et l’hellénisme, qui bientôt le mèneront à
Byzance, le poussa alors à poursuivre à l’École française d’Athènes où il
passa deux ans entre 1883 et 1885. Au cours de son séjour à Athènes, il
conduisit ses recherches dans une double direction, l’Antiquité clas-
sique et déjà la période byzantine. C’est que depuis quelques décennies,
l’intérêt porté à Byzance s’intensifiait et certains membres de l’École
menaient, mais en ordre dispersé, des recherches en ce sens. Malgré la
tentative d’Albert Dumont, qui dirigea l’École entre 1875 et 1878, de
mettre en œuvre des programmes d’ensemble qui permettraient de
donner son essor à ce champ d’études, ces derniers seront pourtant
bientôt à nouveau délaissés. Paul Foucart (1878-1890), qui succède à
Albert Dumont recentra en effet sur la Grèce classique les travaux de
l’École qu’il organisa de manière plus scientifique et plus systématique
qu’ils ne l’avaient été jusque là ; il mit notamment en place les voyages
d’exploration en Grèce et en Asie Mineure, et étant lui-même épigra-
phiste, il donna l’impulsion aux collectes et publications d’inscriptions
grecques, qui sont toujours une tradition de l’École. C’est dans ce
contexte que Charles Diehl travailla à Athènes et ses travaux de membre
Promenades II 29-Janvier-2018.xp_Mise en page 1 29/01/2018 09:54 Page266

266 JUDITH SORIA

de l’École en témoignent. Ainsi jusqu’en 1890, en collaboration avec


Maurice Holleaux, puis avec Georges Cousin, il publia dans l’organe
scientifique de l’École, le Bulletin de Correspondance Hellénique, de nom-
breuses inscriptions, au nombre desquelles celles de l’île de Rhodes, de
Carie, de Lycie ou des îles de la mer Égée, qui figurent parmi les résul-
tats de ces explorations.
Charles Diehl cependant s’était déjà tourné vers Byzance ; simulta-
nément à ces premiers travaux d’épigraphie classique et dès 1884, tou-
jours dans le Bulletin de Correspondance Hellénique, il faisait paraître une
série d’articles sur les Peintures byzantines de l’Italie méridionale, et en 1888
présentait sa thèse principale, consacrée à l’étude de l’administration
byzantine dans l’exarchat de Ravenne. Un article, paru dans la revue
encyclopédique1 en 1899, devait témoigner de la place que Byzance
avait prise dans la vie intellectuelle de Charles Diehl. Cet article, qui est
presque une tribune, retrace le développement récent des études byzan-
tines et notre auteur y déplore le peu de cas qui est fait de la byzantino-
logie en France. Il se désole de l’abandon des historiens qui bien
souvent après leur thèse de doctorat ou un premier livre brillant concer-
nant « les choses de Byzance » se tournent vers d’autres sujets de
recherche en raison de l’absence totale de lieu institutionnel accueillant
cette discipline. Il appelle alors de ses vœux la création d’une chaire
d’histoire byzantine en France. Ce souci démontre évidemment son
dévouement entier à l’histoire de « l’empire grec ». Entretemps, il avait
obtenu un poste de maître de conférences à la faculté des lettres de
Nancy, où il donnait depuis 1885 un cours d’archéologie grecque, car ce
n’est qu’en 1899 que fut créé pour lui un cours d’histoire byzantine à la
Sorbonne.
L’archéologie classique reste donc en marge dans sa carrière, et les
Excursions archéologiques en Grèce et En Méditerranée sont les derniers
ouvrages où « Charles Diehl ait tourné son attention vers la Grèce antique
(…), Byzance s’emparant de lui de plus en plus et pour toujours2 ». C’est
ainsi que Rodolphe Guilland, qui fut son successeur à la Sorbonne, pré-
sentait le rapport de Diehl avec l’Antiquité et avec Byzance : s’il se
détourne de la Grèce classique, ce n’est pas par manque d’intérêt, c’est
que le charme exercé par Byzance est trop fort ! Ses notes, ses nom-
breux carnets de voyage et croquis, trahissent certainement son attention
bien plus fortement dirigée vers l’Empire romain d’Orient, sa vie poli-
tique, artistique et religieuse que vers la période antique de la Grèce.
__________
1. Ch. Diehl, « Les Études byzantines en France », Revue encyclopédique, Paris, 11 mars
1899, p. 181-184.
2. R. Guilland, « Hommage à Charles Diehl », Études byzantines, tome 3, 1945. p. 5-18.
Promenades II 29-Janvier-2018.xp_Mise en page 1 29/01/2018 09:54 Page267

PRÉSENTATION 267

Mais on aurait tort d’en déduire l’étroitesse de vue du savant. Si les deux
volumes reproduits ici, qui présentent les résultats archéologiques
récents, ne suffisaient à montrer la largeur de son champ d’intérêt, il fau-
drait citer son ouvrage sur Botticelli3, ou ses prises de position sur la lit-
térature contemporaine, à l’aune du byzantinisme fin de siècle il est
vrai4.
Les Excursions archéologiques en Grèce furent publiées en 1890. Rédigées
alors que Diehl était maître de conférences à l’université de Nancy, l’ou-
vrage est évidemment né de ces leçons d’archéologie, autant que de son
séjour en Grèce et de ses propres explorations. Cet enseignement, il
revendique d’ailleurs l’appuyer sur les Promenades archéologiques de Gas-
ton Boissier, qui fut son professeur de littérature latine à l’École nor-
male et le directeur de sa thèse en latin5. La leçon inaugurale de ses
conférences, donnée en 1885, est reprise en grande partie dans la pré-
face et l’introduction des Excursions archéologiques6. D’emblée il place son
ouvrage dans la continuité de Gaston Boissier, écrivain « aussi savant
qu’aimable » dont l’œuvre présente à ses yeux la grande qualité de ren-
dre évident l’intérêt de la science archéologique en en partageant avec le
plus grand nombre les progrès et résultats. Et comme Boissier, la forme
littéraire qu’il choisit cherche à rendre la vie aux vestiges de la vie
antique : « Dans cette science, qui semble morte, il y a à trouver une
vivante image du passé, une communion intime avec les événements et
les personnages de l’histoire, qui nous fait mieux pénétrer dans les replis
de l’âme de l’antiquité », écrit-il dans son introduction.
L’ouvrage est composé de dix chapitres consacrés chacun à un site
archéologique, aux fouilles et aux découvertes récentes qui y ont été
faites. Les Excursions, dans lesquelles Diehl voulait mettre « la force de la
vérité » associée au « charme de l’enseignement », ont connu treize édi-
tions jusqu’en 1939 et furent traduites en anglais en 1893, puis en grec en
1896. Dans les deux premiers chapitres, sur Mycènes et Tirynthe, il
commence par présenter Schliemann qui en est le découvreur, et consi-
dère avec une plaisante ironie sa mégalomanie : « Dans cette maison [la
maison de Schliemann à Athènes], Homère est dieu, et M. Schliemann
est son prophète : mais je croirais volontiers que le prophète y est plus
adoré que le dieu ». Le ton est donné ! Tout au long de ses chapitres, il
fait preuve d’une verve narrative à la hauteur du personnage et du spec-
__________
4. Voir par exemple « Byzance dans la littérature », La Vie des peuples, t. III, no 12, 25 avril
1921, p. 676-687. Réimprimé dans Choses et Gens de Byzance, p. 231-248.
5. Ch. Diehl, Quo tempore, qua mente scriptus sit Xenophontis libellus qui hopoi inscribitur,
Lutetiae Parisiorum, 1888. 
6. Ch. Diehl, Cours d’archéologie : Leçon d’ouverture, Nancy, 1888.
Promenades II 29-Janvier-2018.xp_Mise en page 1 29/01/2018 09:54 Page268

268 JUDITH SORIA

taculaire de ses découvertes. Ainsi ne se contente-t-il pas d’énoncer les


résultats des fouilles de Schliemann : au contraire, il narre d’un même
élan les motivations de l’archéologue amateur, l’avancée de ces travaux,
la propagande qu’il adopte pour en diffuser l’information – par exemple
il cite intégralement le « télégramme triomphant » adressé par Schlie-
mann au roi de Grèce le 28 novembre 1876 et annonçant la découverte
du tombeau d’Agamemnon – tout en faisant part de ses réserves quant
au désir du chercheur allemand de faire adhérer parfaitement le maté-
riel archéologique et la littérature homérique. Des procédés narratifs
similaires sont repris dans les autres chapitres : partant du site, de l’an-
crage topographique, Charles Diehl le présente dans sa permanence et
met en écho l’ancien et le contemporain qui semblent se répondre
autour du génie du lieu. Les découvertes récentes y sont présentées avec
le même naturel que les sources anciennes et permettent de composer
une image expressive de la vie antique et de dresser un récit souvent
enlevé duquel les archéologues et les dieux sont les personnages ; ainsi
le florissant succès puis l’abandon de Dodone peuvent-ils être mis au
compte des errements de Zeus. Ailleurs est établi un heureux parallèle
entre les députations athéniennes venant rendre hommage à Apollon
délien et les déplacements saisonniers des archéologues grecs se ren-
dant sur l’île pour les fouilles.
Le recueil En Méditerranée. Promenades d’histoire et d’art est dédié à
Louis Olivier, directeur de la Revue générale des Sciences pures et appliquées.
Ce dernier, scientifique issu d’une famille enrichie dans l’industrie tex-
tile et désireux de faire partager les résultats de la recherche, fonda en
1890 cette revue de vulgarisation qui connut un grand succès jusqu’au
milieu du XXe siècle. Considérant que « [l’on] voyage trop peu, peut-être
surtout en France », il décide vers 1896 d’associer à sa Revue des croi-
sières, qui mèneront touristes et scientifiques de port en port : « nous
visiterons des villes, des musées, des établissements industriels. Sur le
bateau, nous aurons une bibliothèque, des conférences d’où il résultera
un échange d’idées ; et une fois débarqués, les voyageurs sauront aller
directement aux choses qu’ils puissent voir avec intérêt ou profit. Et puis
aussi, je conduirai ces croisières dans les plus beaux pays du monde, car
il faut répandre le goût de la beauté.7 » Les programmes des voyages et
des conférences étaient généralement très fournis et concernaient aussi
bien la géographie et la géologie des pays visités, que l’industrie, l’écono-
mie et le commerce international, l’agriculture et l’agronomie ou l’art,
l’histoire et l’archéologie. Annoncés dans la Revue dans une rubrique
__________
7. Propos rapportés dans Hommage à Louis Olivier, Paris : imprimerie de L. Maretheux,
1911.
Promenades II 29-Janvier-2018.xp_Mise en page 1 29/01/2018 09:54 Page269

PRÉSENTATION 269

appelée « Géographie et colonisation », ces voyages d’études mettaient


également en avant les régions où les intérêts de la France étaient
concernés. Louis Olivier embarqua donc une équipe de professeurs de
terrain, qui en mer donnaient des conférences et à terre menaient pour
les touristes et auditeurs des promenades érudites. C’est ainsi que
Charles Diehl fit partie de ces bordées et participa à ces voyages
d’études en tant que conférencier et co-directeur de voyage. Pour retra-
cer la genèse de En Méditerranée, il faut citer les croisières de 1897 et de
1898. La première, intitulée Au pays des Croisés : Syrie Palestine8, mène les
participants au Proche Orient. De Marseille où est fixé le départ, le
paquebot fait route d’abord vers la Crète, où une escale à La Canée,
ancienne domination vénitienne, est prévue. De là, les touristes visitent
Rhodes, avant de poursuivre le voyage vers Antalya en Asie mineure,
« où Louis VII fit escale en 1148 lors de la deuxième croisade », et de visi-
ter Famagouste, « où Guy de Lusignan reçut la couronne de Chypre et
de Jérusalem ». Le cap est ensuite mis vers le Liban, région qui « mérite
au plus haut degré l’attention du savant et de l’économiste », puis vers la
Palestine, avant d’accoster à Jaffa et de se rendre à Jérusalem, « terme et
conclusion naturelle de voyage au pays des Croisés ». Au retour, afin de
rompre la monotonie du voyage jusqu’à Marseille, une escale est ména-
gée à Messine, où « Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion prirent
leurs quartiers d’hiver en se rendant à la troisième croisade ». Au prin-
temps 1898, la quatrième croisière de la Revue Générale des Sciences conduit
les touristes en Grèce, au Mont Athos et à Constantinople9. Encore une
fois, le départ se fait de Marseille pour accoster à Itea et se rendre à
Delphes, puis à Katakolo, à proximité du site d’Olympie, avant de pour-
suivre vers Délos et de parcourir l’île. De là, le paquebot se rend au
Mont Athos, « l’une des merveilles de la Méditerranée orientale ». La
côte d’Asie et l’ancienne Troie sont ensuite visitées avant que le voyage
ne se poursuive vers Constantinople, où un arrêt de quelques jours est
prévu. Mudanya et Brousse sont également au programme des visites.
Au retour, l’escale se fait à Athènes, d’où les touristes rayonneront vers
Nauplie, Argos, Tirynthe et Mycènes, avant de reprendre la mer vers
Marseille.
En Méditerranée a connu huit éditions jusqu’en 1933 et contenait neuf
chapitres dont ne sont repris ici que les trois concernant plus directe-
ment l’Antiquité. Cet ensemble reflétait cependant l’esprit de ces croi-
sières et l’ampleur de champ de Diehl, et l’on peut reconnaître

__________
8. Revue Générale des Sciences, janvier 1897, p. 565-566.
9. Revue Générale des Sciences, décembre 1897, p. 929-930.
Promenades II 29-Janvier-2018.xp_Mise en page 1 29/01/2018 09:54 Page270

270 JUDITH SORIA

l’itinéraire et le programme des deux voyages organisés sous sa direc-


tion. En effet, outre les trois chapitres concernant la Dalmatie romaine
et les fouilles de Delphes réimprimés ici, les autres s’attachaient notam-
ment à décrire et relater l’histoire du Mont Athos, de Constantinople et
de Jérusalem et d’aborder la présence franque à Chypre et Rhodes,
reprenant donc les principales destinations de ces deux croisières. Ce
livre, écrit dans une belle langue, conserve la facilité d’accès des visites-
conférences qui en sont l’origine. Là encore, les descriptions de l’état
actuel des sites, l’inscription des vestiges dans les paysages ainsi que les
routes qui y mènent se mêlent à leur présentation historique, et sont
convoquées d’un même mouvement les sources anciennes et les
impressions de voyage. Les Excursions archéologiques en Grèce et En Méditer-
ranée démontrent certainement l’attachement de Diehl à la culture clas-
sique et témoignent de son avidité à partager l’érudition et à réveiller de
sa plume alerte et intelligente les civilisations disparues. Gageons que
l’auteur aurait été fier de figurer dans un ouvrage portant le titre de Pro-
menades archéologiques, qu’il n’avait pu lui-même utiliser puisqu’il avait été
celui des écrits de Gaston Boissier, qui fut son maître et modèle.

—————————