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François Rastier
CNRS, Paris
lpe2@ext.jussieu.fr

Doxa et sémantique de corpus

1. POSITIONS ET PROPOSITIONS
La doxa et l’Être. – L’ontologie s’est constituée par la répudiation de la doxa :
prétendant à la connaissance, les philosophes opposèrent la vérité, enseignée
au sein de petits groupes ésotériques, comme les pythagoriciens, à l’opinion
commune leurrée par les idoles de l’agora ou du forum.
Partant de la diversité des croyances qui s’opposent, la dialectique socratique
permet d’accéder au vrai parce qu’elles s’affrontent sur le fond d’un ordre
« naturel » des choses, dont la connaissance permet au sage de juger droitement.
La permanence définitoire de l’Être accuse la variabilité de la doxa, permet
de dénoncer son absence de fondement, de la récuser enfin comme une illusion.
Faisant appel à la doxa pour assurer son pouvoir de conviction et en répertorier
les éléments dans la topique, la rhétorique s’éloigne de tout référentiel et
s’expose à la condamnation platonicienne qui en fait une tromperie délibérée,
un leurre indiscernable comme tel.
Les opinions fausses ne seraient qu’un travestissement de la vérité qui
appartient à l’ordre des Idées : cet ordre irénique, invariable et non contradic-
toire, permet de juger sainement des contradictions des hommes. Le fondement
ontologique de ce principe régulateur du jugement fut d’abord reconnu comme
le Dieu – sans révélation – des philosophes, puis reversé à l’ordre de la Nature.
Transposant la nature des choses dans la « matière du social », le renver-
sement marxiste plaça la vérité dans l’ordre matériel de l’organisation sociale et
singulièrement des rapports de production. Il fit des croyances une idéologie et
maintint la distinction entre croyances vraies (le marxisme) ou l’idéologie scien-
tifique, et les croyances nécessaires (aux classes oppresseuses), déterminée en
dernière instance par l’ordre économique.
La dénonciation matérialiste de la croyance, qu’elle soit sociale ou indivi-
duelle, connaîtra son acmé dans les philosophies contemporaines du soupçon.
Après que Marx en eût fait le travestissement idéologique de rapports de classe

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dans les sociétés exploiteuses, Schopenhauer puis Nietzsche et Freud y virent le


mensonge intéressé du Moi contemporain : les sentiments ne furent plus que
des expressions mièvres des besoins et pulsions les plus instinctifs. Le darwi-
nisme social, dans la même veine, fait aujourd’hui de l’altruisme le travestis-
sement des intérêts égoïstes de l’individu, voire de son génome (cf. Dawkins, Le
gène égoïste).
Dans tous les cas, une instance invariante conditionne des travestissements
variables de la mauvaise foi : l’Être parménidien, l’Idée platonicienne, ont sim-
plement été remplacés par la Matière, qui assume leur fonction transcendante
dans tous les programmes de naturalisation : la base économique objective,
puis la couche pulsionnelle de la psyché, aujourd’hui le génome ont tour à tour
hérité des pouvoirs de la Phusis.
Si l’on reconnaît l’autonomie même relative du sémiotique, aucun critère
externe ne permet de juger les croyances. Les sciences de la culture peuvent
légitimement prendre pour objectif de les décrire, non de les juger, encore
moins de les dénoncer : au niveau d’analyse qui est le sien, la linguistique ne
peut cependant les objectiver que par la méthode comparative.
La caractérisation différentielle des doxa, inévitablement pluralisées,
apporte des nouveautés notables. D’abord, c’est leur pluralité qui permet de
percevoir contrastivement les doxa – et le paradoxe assume en outre une
dimension critique irremplaçable. Enfin, le rôle des doxa est corrélé non à
d’obscures représentations collectives, mais aux structures mêmes des univers
sémantiques et des discours, littéraire, scientifique, mythique, etc.
Ambiguités de l’idéologie. – L’idéologie de Destutt de Tracy 1 était une théorie
des idées ; partie intégrante de sa théorie du langage, elle joue, à l’égard de la
grammaire, le rôle d’une sémantique. Marx a, comme on sait, repris le concept
d’idéologie, pour en faire un ensemble de représentations collectives détermi-
nées en dernière instance par une formation socio-économique. Cette concep-
tion est maintenant bien ancrée dans la vulgate sociologiste. Renouvelant à sa
manière la critique platonicienne de la doxa, le monisme matérialiste a dénoncé
l’idéologie comme illusion et formulé un programme de démystification pour
la réduire à un tissu d’apparences. La critique de la culture (Kulturkritik)
conduite par l’école de Francfort, l’althussérisme, la théorie de Bourdieu vont
diversement dans ce sens. La question des idéologies reste liée au matérialisme
dialectique et aux débats qui l’ont accompagnée, de telle manière que le mot
idéologie, comme victime du concept qu’il exprime, reste idéologiquement
marqué, qu’on l’exalte ou qu’on l’emploie péjorativement. Enfin, dans le
marxisme vulgaire qui réunit des courants sociologiques fort influents, idéologie
renvoie à des représentations collectives liées à une catégorie sociale, mais sans
rapport déterminé avec les textes et discours. Peu importe ici que la doxa
s’euphémise en « sens commun » ou se stigmatise en « idéologie » : on

1. Éléments d’idéologie, Paris, Courciez, 1805-1817, 3 vol.

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Discours et sens commun

admettra que son étude peut contribuer à préciser, indirectement, le problème


des idéologies.
Les ambiguïtés du concept d’idéologie n’autorisent pas toutefois à
confondre sociologie et linguistique, ni d’ailleurs à trouver dans le social les
« conditions de production » du linguistique – puisque le linguistique est aussi
du social. Le partage disciplinaire peut se figurer ainsi :

Tableau 1 : Sociologie et linguistique

Disciplines Champ d’objectivité Systèmes Processus


Sociologie Formation sociale Idéologies Pratiques
Linguistique Corpus de référence Doxa Discours, genres

Il nous paraît la condition d’une interdisciplinarité féconde.


Voies d’étude. – Deux courants de recherche contemporains traitent du pro-
blème des normes sémantiques partagées.
a) La topique cherche à identifier les lieux communs 2 qui sous-tendent les argu-
mentations. Développée par des courants néo-rhétoriques (Perelman) ou
pragmatiques (Ducrot), elle prolonge la réflexion d’Aristote et de la tradi-
tion rhétorique sur les axiomes partagés qui peuvent entraîner la conviction.
b) Si la topique traite de formes propositionnelles et formule les topoï comme
des propositions, la lexicologie s’en tient au palier d’analyse inférieur. On sait
que la lexicologie, dès 1830, se nommait idéologie. Au début des années 1950,
Matoré et Greimas, dans leur étude La méthode en lexicologie, rappelaient
qu’un vocabulaire exprime « un état de civilisation ». Ce propos dérive
d’une autre tradition que la rhétorique aristotélicienne, celle de la linguis-
tique de Humboldt, qui fait du langage non simplement un moyen
d’expression, mais le lieu de structuration des représentations collectives
liées à une société et à une culture.
La notion de doxa doit être redéfinie en termes linguistiques : comme, dans
la perspective différentielle, elle se constitue par des oppositions sémantiques,
elle n’est pas « dans les mots » mais « entre les mots », dans leurs relations.
Comme ces relations ne sont pas statiques mais dynamiques, il faut caractériser
les structures doxales (endoxales et paradoxales) : entre les lexies se placent des
seuils évaluatifs, et des parcours génératifs et interprétatifs se déploient entre
les zones qu’ils délimitent 3.

2. On peut distinguer trois acceptions du mot topos. La plus traditionnelle, depuis la rhétorique
d’Aristote, est une forme argumentative stéréotypée ; elle a été reprise, avec une extension
moindre, par certains pragmaticiens. La seconde, que nous avons utilisée (1987), est un axiome
normatif socialisé (comme Les gascons sont vantards) qui permet une afférence. La troisième
désigne une structure thématique stéréotypée, familière en histoire de la littérature : ainsi, le topos
du locus amoenus.
3. Cf. infra, II, et l’auteur, 1996 et 2000.

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Nous privilégions ici le lexique ; mais la doxa ne se résume pas à des rela-
tions lexicales et ne relève pas seulement de la composante thématique des
textes : par exemple, dans le roman français du XVIIIe siècle, quand une femme
monte à cheval, elle ne tarde pas à tomber. Ce menu motif narratif relève de la
dialectique, mais sa valeur doxale est évidente.
En somme, l’espace des normes sémantiques qui constitue la doxa peut être
décrit dans chacune des composantes sémantiques (cf. l’auteur, 1989, I) : dans la
thématique, la doxa institue une topique (faite de thèmes récurrents, les topoï) ;
dans la dialectique, des motifs (fonctions dialectiques récurrentes) ; dans la dia-
logique, des postures (celles notamment des acteurs de l’énonciation repré-
sentée) ; dans la tactique, des dispositions (ex. dans l’article scientifique, la
première section est une introduction).
On peut cependant considérer que la concrétisation la plus simple d’une
doxa reste un lexique : la doxa commande en effet la constitution des classes
lexicales minimales (taxèmes) et ainsi la définition différentielle des sémèmes et
des sèmes en leur sein. Précisons à ce propos le cadre linguistique de cette étude.
a) Le lexique ne se limite pas aux lexèmes et comprend aussi les grammèmes,
même si leur diachronie ne relève pas de la même échelle temporelle. En
outre, tout texte appartient à un genre, et tout genre relève d’un discours.
On a pu montrer l’incidence des genres et des discours sur l’ensemble des
catégories morphosyntaxiques, ainsi que sur des variables comme la lon-
gueur des mots et des phrases (cf. Malrieu et Rastier, 2001). Les variations
de tous ordres induites par les genres et les discours suscitent ces questions :
(i) Existe-t-il véritablement un lexique de la langue ? La langue exerce des
contraintes générales (transgénériques et transdiscursives) sur le plan de
l’expression (syllabe, syntagme) ; mais qu’en est-il sur le plan du contenu ?
(ii) Les lexèmes sont indexés dans des domaines sémantiques qui corres-
pondent à des discours et, en dernière analyse, à des pratiques sociales. Les
lexiques sont-ils donc déterminés par des types de pratique et par les dis-
cours qui leur correspondent ? Pour clarifier ces questions, il importe de dis-
tinguer deux lexiques.
(ii) Le lexique des morphèmes appartient à la langue. (ii) Le lexique des lexies,
combinaisons stabilisées de morphèmes, appartient en revanche à l’ordre du
discours ou parole saussurienne – ce pourquoi nous estimons que leur
lexique n’appartient pas à la langue. En effet, connaissant des règles de com-
binaison des morphèmes, qui constituent la syntaxe interne du « mot »,
chaque locuteur peut composer et interpréter des néologismes, petites com-
binaisons discursives inédites.
b) L’unité du lexique semble un artefact de la lexicographie. En outre, pas plus
qu’il n’existe un lexique, il n’existe une doxa (cf. infra, III). La majeure partie
du lexique, celle des lexèmes, reste en effet spécialisée à des domaines, ou,
dans les cas de polysémie, prend selon des domaines des acceptions spéci-
fiques. Rien donc ne permet de postuler l’unité de ces lexiques spécialisés.
Seuls certains grammèmes se rencontrent dans tous les discours.

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Discours et sens commun

c) Dans le domaine du lexique, la topique et la thématique se traduisent par


des formes de cooccurrence restreinte : par exemple, dans un corpus com-
posé des romans de Frantext (1800-2000) et de dix années du Monde,
l’adjectif le plus fréquemment associé à homme est remarquable, l’épithète
préférée pour femme est nue 4. On retrouve là les oppositions entre l’esprit et
la chair, les qualités morales et les propriétés physiques, etc.

2. ILLUSTRATIONS

2.1. Phénomènes de canonicité


L’incidence des normes de la doxa se manifeste très simplement par les phé-
nomènes de canonicité. On peut dire que le système numéral du français appar-
tient au système de la langue ; mais de fait les chiffres canoniques, comme dix
ou trente-six, sont beaucoup plus fréquents que neuf ou trente-sept : cela
dépend de normes qui restent à décrire. Par exemple, dans le corpus roman
1830-1970 de la banque Frantext, qui compte environ 350 œuvres, on a relevé
4 488 mentions d’âge. On en compte 2 650 pour les personnages masculins
(59 %) et 1 838 (41 %) pour les personnages féminins (cf. Deza, 1999). Certains
âges n’apparaissent pas : 41 ans pour les femmes (en revanche 40 ans est un âge
canonique) 5, 49 ans pour les hommes (en revanche 50 ans est un âge cano-
nique), 71 ans ou encore 92 ans ; d’autres sont sur-représentés, par exemple 15,
18 et 20 ans pour les deux sexes ; 16 ans pour les personnages féminins (Deza,
1999, p. 235). Dans le roman français, on a presque toujours vingt ans… Sous
une apparente banalité, les résultats transforment des intuitions en faits établis
qu’une sémantique de la doxa se doit d’interpréter.

2.2. Antonymies
Comme la doxa est affaire de valorisations et que les valeurs s’opposent en
premier lieu par paires, étudions quelques antonymes.
Amour et argent. – Depuis le Romantisme, le roman a massivement opposé
l’amour et l’argent. Dans l’ensemble des romans de Balzac, nous trouvons une
corrélation négative de – 0,42 entre les deux termes (ou plus exactement
formes : amour et argent). En somme, plus un roman parle d’amour (ex. Le lys
dans la vallée, la Duchesse de Langeais et les Mémoires de deux jeunes mariées) moins
il parle d’argent 6. Si nous cherchons à présent les mêmes corrélations dans
l’œuvre de Rimbaud, nous obtenons la plus grande opposition entre les Poésies,

4. Données communiquées par Gaston Gross. Cela ne surprend personne, mais imaginons un ins-
tant l’angoisse de nos moralistes dans un monde peuplé d’hommes nus et de femmes remarquables.
5. Il y a là, comme souvent en perception sémantique, un phénomène d’inhibition latérale : les
femmes de 41 ans sont « absorbées » par les femmes de 40 ans, les hommes de 49 ans par ceux de
50 ans.
6. Les contrastes d’effectifs sont tels que l’on peut négliger les polysémies. Bien entendu, argent
est polysémique, comme le montrent les contextes où l’argent est tantôt une couleur, un métal, du
numéraire). Dans le roman, la dernière acception domine, à l’inverse de la poésie.

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de prime jeunesse, où amour est relativement très fréquent (coefficient 8,7) et


argent rare (- 1,7), et les dernières lettres, où la corrélation est inverse (- 10,9
pour amour et + 5,4 pour argent), car les trafiquants d’armes souffrent on le sait
d’un déficit d’amour.
Cependant, cette opposition n’a rien de propre au discours littéraire. Dans le
discours religieux, par exemple, on trouve chez Montalembert 7 : « Mais ce n’est
pas par des présents ni avec de l’argent que la jeune princesse pouvait satisfaire
son amour pour les pauvres du Christ » ; et chez Monod, « une heure où l’éclat
de trente pièces d’argent effaça aux yeux de l’apôtre celui des paroles, des
œuvres, de la sainteté et de l’amour de Jésus ».
Dans le discours historique, on le retrouve chez R. de Vertot : « le petit
peuple reprit cœur, et quoiqu’il n’y eût à Rome ni hommes, ni armes, ni argent,
on trouva tout cela dans cet amour pour la république qui faisoit le véritable
caractère d’un romain », voire en philosophie chez l’abbé de Mably : « La soif
de l’argent qui nous dévore, a étouffé l’amour de la patrie ».
Cette opposition reste vivace dans le discours politique contemporain. Pre-
nons par exemple pour corpus le texte des discours des premiers secrétaires
aux congrès du Parti communiste. Au VIIIe congrès, chez Thorez, l’amour
(+ 3,9) l’emporte sur l’argent (+0,2), alors qu’au XXIe congrès, qui préluda à
l’Union de la Gauche, l’argent (+4,8) l’emporte sur l’amour (-4). Est-ce à dire
qu’à l’époque Front Populaire ait prévalu un révolutionnarisme du cœur, ou
que le XXIe congrès soit le Harrar du P.C.F ? Ce serait persifler. Il ne s’agit
d’ailleurs sans doute point du même amour que dans les romans, si l’argent
reste peut-être le même partout. L’antonymie entre amour et argent dans le
discours communiste de l’entre-deux-guerres traduit peut-être ce que Staline
nommait le romantisme révolutionnaire ; mais nous ne prétendrons pas qu’il
dérive directement du romantisme littéraire. On peut parler ici d’une oppo-
sition transdiscursive. Certes, dans les différents discours, les formes amour et
argent reçoivent différentes acceptions et manifestent donc différents sémèmes.
Leurs traits communs se situent donc à un niveau inférieur, microsémantique,
avec une opposition comme /expansion/vs/restriction/. Leur ubiquité en fait
des catégories prégnantes, historiquement très stables. Déjà, dans le Banquet de
Platon (§ 203), Éros est le fils de Pénia (la racine est la même que pénurie) ; et
jusqu’à nos jours, jusqu’à Amélie Poulain, on imagine que les jouvenceaux
vivent d’amour et d’eau fraîche – sans même recourir aux cartes de paiement.
Des maris et des amants. – Dans les Confessions, Rousseau formule cette
réflexion éclairante sur la « possession » d’une dame : « Je ne puis pas ajouter :
Auctius atque Di melius fecere ; mais n’importe, il ne m’en fallait pas davantage ;
il ne m’en fallait pas même la propriété : c’était assez pour moi de la jouis-
sance ; et il y a longtemps que j’ai dit et senti que le propriétaire et le posses-
seur sont souvent deux personnes très différentes, même en laissant à part
les maris et les amants » (livre V, p. 72). Or, voici que Proudhon, dans Qu’est-ce

7. Les références sont celles de la bibliographie de la banque Frantext.

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Discours et sens commun

que la propriété ?, essai politique qui relève évidemment d’un autre discours et
d’un autre genre, écrit : « Si j’ose me servir de cette comparaison, un amant est
possesseur, un mari est propriétaire » (1840, p. 157). Nous obtenons ainsi une
proportion à quatre termes qui semble assez générale. Poursuivant la recherche
d’homologations attestées dans divers genres et discours (politique, philoso-
phique, littéraire, etc.) 8, nous sommes parvenus à un tableau d’oppositions, en
notant simplement les oppositions associées, par exemple dans Les mémoires de
deux jeunes mariées, Louise de Chaulieu écrit à Renée de Maucombe :
« L’homme qui nous parle est l’amant, l’homme qui ne nous parle plus est le
mari. » (p. 230).
De faible poids statistique, ces résultats ne doivent rien à la lexicométrie et
nous en restons ici à l’analyse qualitative. Ce qui semble ici caractéristique de la
doxa, c’est la corrélation entre isotopies : entre les diverses isotopies, économique
(propriétaire vs possesseur, liard vs pierreries, etc.), géographique (province vs
Paris), culinaire (popote vs restaurant), etc., de multiples correspondances
peuvent s’établir : le mari rabaisse le corps, l’amant élève l’âme, etc. Ces homo-
logations semblent caractéristiques du mythe – dont dérive sans doute le dis-
cours littéraire. En revanche, le discours scientifique n’admet pas la pluralité
des isotopies, puisqu’il constitue un champ d’objectivité en domaine séman-
tique. Il admet encore moins leur corrélation, et c’est pourquoi l’on discute tant
le statut de la métaphore au sein du discours scientifique (cf. l’affaire Sokal,
etc.) : la corrélation entre domaines sémantiques qu’elle établit révélerait une
« dérive » mythifiante.

3. DOXA ET SÉMIOSIS
Les illustrations qu’on vient de lire utilisent de manière opportuniste des
méthodes relativement frustes : elles croisent des résultats lexicométriques et
des attestations d’occurrences sans poids statistique. Il reste que les méthodes
de la linguistique de corpus peuvent transformer le problème des idéologies en
question empirique.
Instances de la doxa. – Dans la perspective d’une sémantique textuelle histo-
rique et comparée, le problème devient celui d’une description de l’espace des
normes – et étend sa portée des normes linguistiques aux normes sémiotiques.
Aucun texte n’est écrit seulement « dans une langue » : il est écrit dans un
genre, en tenant compte des contraintes d’une langue. D’ailleurs, l’analogie des
pratiques et celle des genres qui en découle permet l’intercompréhension et
favorise la traduction ; d’où la nécessité de tenir compte des genres dans toute
étude de textes en linguistique contrastive, et, au-delà, des champs génériques
et des discours. Une question cruciale touche alors le caractère transgénérique et
trandiscursif de la doxa : on peut admettre que les normes sémantiques propres
à un genre et à un discours constituent des doxa régionales (comme le roma-

8. Nous avons simplement sélectionné dans la banque Frantext les phrases contenant les formes
amant et mari.

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Doxa et sémantique de corpus

nesque au XIXe). Si ces doxa régionales recèlent vraisemblablement des éléments


communs, il serait tendancieux et abusif de les attribuer à la langue : si c’était le
cas, elle imposerait une vision du monde – et cette thèse forte a, on le sait, la
préférence des théories nationalistes les plus dangereuses. En somme, nous
obtenons cette hiérarchie :

Doxa transdiscursive

Doxa discursives : Discours politique vs discours littéraire, etc.

Doxa de champs génériques : ex. poésie vs roman, etc.

Doxa de genres : Roman policier vs Roman « sérieux »

Figure 1 : Niveaux de la doxa

C’est sans doute la doxa transdiscursive qui correspondrait le mieux à ce


qu’on appelle informellement l’idéologie. Cependant, il n’est aucunement certain
qu’une même doxa, même réduite à une poignée de « préjugés » ou de topoï, se
retrouve dans tous les discours. Bref, les univers sémantiques sont relatifs à des
discours, champs génériques et genres, mais non à des langues, ce qui invalide
l’idée de mentalité liée à une langue, devenue totalité close et réservoir de
représentations. Toutefois, les discours (philosophique, scientifique, littéraire,
religieux, etc.) et les champs génériques, même s’ils sont inégalement délimités
et différenciés selon les langues, conservent une validité translinguistique. Par
exemple, dès le XVIIIe siècle, la notion de roman français n’a plus guère de sens,
c’est à l’échelon européen qu’il faut apprécier l’évolution de ce genre ; de même
a fortiori pour des domaines scientifiques comme la physique ou la géographie.
On retrouve ainsi dans diverses langues des pratiques sociales et des discours
comparables, auxquels correspondent des univers sémantiques analogues mais
non identiques.
Doxa et genèse du lexique. – Examinons comment les figements endoxaux pré-
sident à la constitution des lexies. Même si les morphèmes sont des unités de
langue, toute cooccurrence de morphèmes est un phénomène de « parole » au
sens saussurien du terme : tous les phénomènes de cooccurrence restreinte, du
syntagme stéréotypé à la lexie intégrée, relèvent ainsi de normes discursives
voire textuelles. En d’autres termes, la lexicalisation des unités sémantiques
dépend non de la langue mais des normes d’une doxa constituée dans et par les
textes et les autres performances sémiotiques. Par exemple, dans le cas de

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Discours et sens commun

l’expression l’œuvre de chair, on peut voir la prégnance d’une formule sur la


connexion sémantique entre ‘travail’ et ‘adultère’. En outre, la présence du
signifiant œuvre transcende la distinction entre ‘œuvre de chair’ et ‘œuvre artis-
tique’, etc. 9. Avec la laïcisation progressive de la société, l’œuvre de chair s’est
identifiée avec l’adultère, car le mot chair reste associé au péché 10. Quoiqu’il en
soit, l’expression œuvre de chair permet de poser le problème du caractère for-
mulaire de la doxa. Les normes sémantiques se concrétisent dans des formules
sémiotiques : elles ne sont pas séparables de leurs expressions privilégiées,
même si l’on se plaît à innover en leur trouvant de nouvelles formulations. Les
formules prégnantes sont en fait des passages de mythes oubliés ou du moins
ritualisés. En deça des expressions formulaires comme œuvre de chair, il en va de
même pour des lexicalisations simples. Revenons par exemple à l’opposition
entre amour et argent : non seulement ces deux expressions lexicalisent des
acceptions différentes (on admettra sans peine que l’amour divin et l’amour
profane, l’amour de la patrie et l’amour de ses enfants sont des contenus diffé-
rents) mais elles le font sur diverses isotopies, religieuse, érotique, politique,
qui se rencontrent dans différents genres et discours.
Ce cas particulier définit la prégnance d’un signifiant ; or cette prégnance est
caractéristique des rituels. On sait que la loi religieuse, comme ultérieurement
la loi civile, exigent des formules invariables ; par exemple, avant l’écriture, du
moins en Grèce archaïque, les lois étaient non seulement récitées mais chantées
et revêtaient une forme métrique favorisant la mémorisation. Il en allait et en va
toujours de même pour la transmission du corpus védique, comme pour la
mémorisation du Coran, qui s’apprend par répétition. L’efficacité du rituel
dépend de l’usage de formules idoines, voire de prononciations et cantilations
canoniques.
Les formules rituelles archaïques se sont transposées dans le mythe, puis dans
l’épopée : bien des formules homériques reprennent sans doute des titulatures
divines et en transposent le mode compositionnel aux héros (Achille aux pieds
légers). Les attributs caractéristiques des personnages des contes (le Petit
Chaperon rouge) ou des légendes dorées (le gril de saint Laurent, etc.) participent
du même mode formulaire. Or, on sait que le lexique se forme continûment par

9. Paul Bourget en atteste par trois fois : « Ce venin de l’adultère, dont il avait infecté cette créa-
ture, accomplirait son œuvre de destruction. » (Un crime d’amour, 1886, p. 271 ; cf aussi p. 286 ; et
Cruelle énigme, 1886, p. 108). Le lien établi entre l’adultère et l’œuvre (ou du moins entre ces mots
en français) tient à un stéréotype verbal issu de la traduction autorisée du Décalogue : « l’œuvre
de la chair ne désireras qu’en mariage seulement. » (cité entre autres par Maupassant, La confes-
sion de Théodule Sabot, Contes et nouvelles, 1883, p. 43 ; Roger-Victor Pilhes, La rhubarbe, 1965,
p. 225). On trouve aussi diverses mentions obliques, comme celle de Joséphin Péladan (Le vice
suprême, 1884, p. 234) : « celles qui désirent d’accomplir l’œuvre de chair hors le mariage, bien que
l’effet ne s’ensuive pas, pèchent mortellement. » (la bibliographie de ces citations est toujours
celle de la banque textuelle Frantext).
10. L’expression le péché de la chair désignait l’adultère. Le droit canon ne condamne aucunement
l’œuvre de chair, mais met en garde contre la fornication dans le mariage – dès lors que l’œuvre
de chair ne prend pas pour but la procréation ; cependant, ces distinctions ne sont évidemment
plus comprises par les Modernes.

62
Doxa et sémantique de corpus

un processus de figement de syntagmes, qui deviennent des lexies, puis enfin des
morphèmes. On peut rapporter ce figement continu et partout attesté à la forma-
tion et à la concrétisation de la doxa. Il ne s’agit pas simplement de lexicalisation
de contenus préexistants, mais de stabilisation de structures sémiques par leur
lien privilégié voire exclusif avec une expression.
Alors que le genre définit la sémiosis textuelle, la doxa ainsi comprise
comme processus de figement détermine la sémiosis aux paliers inférieurs :
ceux des syntagmes, des lexies, puis des morphèmes. On peut distinguer, à des
fins didactiques, six phases de figement : elles se caractérisent par une intégra-
tion morphologique croissante qui interdit les insertions et par une déséman-
tisation progressive qui traduit l’appauvrissement des relations contextuelles
au sein du syntagme. En bref, on relève ces degrés (le chevron symbolise un
figement en diachronie) :
Passage > syntagme libre > syntagme phraséologique > lexie > morphème (lexème
> grammème)
On peut ainsi admettre que l’activité discursive, par ses répétitions
endoxales, facteurs de figements, crée continuellement le lexique. En cela
encore, la linguistique de la parole commande celle de la langue.
L’intégration syntagmatique, qui institue en unité une combinaison de mor-
phèmes, s’accompagne d’une intégration sémiotique qui fixe un syntagme en
formule ou un mot en symbole. Par là, nous n’entendons ni le symbole logique
(pure expression d’un contenu variable) ni le symbole « romantique » ou
mythique (mot qui recèle un contenu in(dé)fini et hiératique), mais un phéno-
mène de lexicalisation privilégiée par l’association préférentielle d’un signifiant
et d’une molécule sémique, qui institue le symbole au sens saussurien du
terme. Par exemple, si l’on peut rencontrer dans les corpus romanesques des
oppositions entre désir et richesse, tendresse et opulence, etc., les lexicalisations
amour et argent semblent privilégiées.
Le contenu du symbole saussurien ainsi redéfini est une sémie (combinaison
des sémèmes) correspondant à une unité textuelle (thème, acteur, position dia-
logique) ; par exemple, l’opposition entre amour et argent ne reflète pas seu-
lement une relation entre les deux mots, mais entre les deux thèmes dont ils
constituent une lexicalisation privilégiée. Inséparable de son expression, le
symbole saussurien revêt ainsi une fonction quasi-terminologique : exprimer
un « concept », entendu ici comme forme sémantique.
En tant que lexies, les symboles linguistiques doivent être considérés
comme des passages de textes, identifiables tant par leur contenu que par leur
expression ; mais si dans cette étude nous avons privilégié les lexies, gardons à
l’esprit qu’elles ne sont que des passages minimaux. Un sociolecte se compose
notamment d’une doxa et d’un formulaire (inventaire de formules), cf. schéma
page suivante.
Le passage est composé d’une forme sémantique et d’une formule expres-
sive. Comme son figement même favorise la décontextualisation, le passage
doxal-formulaire devient éminemment transposable, comme on le voit dans le

L ang ag e s 170 63
Discours et sens commun

Contenu
Doxa :
Formes sémantiques récurrentes (topoï, motifs, postures, dispositions)
------------------ --------------- --------------- --------------- --------------- -------------
Formulaire :
Expressions figées (des lexies, dictions, proverbes, etc.) ou en voie de figement

Expression

Figure 2 : Doxa et formulaire

cas des proverbes (cf. Cadiot et Visetti, 2006), ce qui favorise la multiplication
de ses occurrences, et, par là-même, sa transmission.
Alors qu’un terme est lié à un domaine, notamment scientifique, un symbole
mythique doit son aura au fait qu’il conserve le même signifiant dans différents
domaines et peut donc se rencontrer dans différents discours. Cette ubiquité est
un indice de désémantisation par virtualisation du sème générique de domaine,
car le figement de l’expression s’accompagne d’une telle désémantisation de la
sémie 11. En ce sens, les noms propres sont des symboles mythiques, dans la
mesure où ils renvoient rigidement à la même entité dans tous les mondes (du
moins selon la théorie absurde et brillante de Kripke), c’est-à-dire dans les dif-
férents domaines sémantiques 12.
Au-delà, on peut se demander si la permanence des référents n’est pas
l’effet de la décontextualisation propre aux symboles mythiques. Le premier
effet du figement est la discrétisation des contenus qu’on prend pour des
« objets » et leur stabilisation comme référents. L’objet réifie ainsi un préjugé
partagé : aussi des cultures différentes ne concrétisent pas les mêmes objets et
dans certaines l’esprit d’un ancêtre a tout autant d’objectivité, sinon plus,
qu’une calebasse ou un arbre. À l’exemple de la Grèce antique, où le nom per-
sonnel (onoma), doté d’une aura car donné par le père et pouvant survivre à la
mort, a successivement signifié le nom propre, puis le substantif, puis le mot en
général. Par sa force symbolique, le nom propre est peut-être la source du
monde des objets.
Bref, le sens dénotatif semble la réification de la doxa et non le témoignage
d’une identité des substances, qui ferait, selon Aristote, que les mots ont un
sens parce que les choses ont un être : la pérennité des substances trahit sim-
plement une doxa invétérée. Corrélativement, sans postuler une origine reli-
gieuse du langage, ni même une origine linguistique des religions (voir
pourtant Cassirer, 1973), on peut faire l’hypothèse que le mythe est la dimen-
sion textuelle ordinaire du langage, car les autres discours, scientifiques com-
pris, doivent faire des efforts indéfinis pour s’en émanciper.
Au-delà, c’est le rapport du mot, défini comme formule figée et intégrée, au
texte mythique qui doit être questionné. On a souvent souligné que les mythes

11. Le sémème est le contenu du morphème, la sémie celui d’une lexie.


12. Cela reste relatif, car bien des noms propres restent liés à un domaine (par exemple scientifique).

64
Doxa et sémantique de corpus

sont des jeux de mots qui ont réussi – du moins à se faire prendre au sérieux.
Cela nous permet de préciser le rapport complexe du mot au texte, en l’occur-
rence du passage au mythe. On connaît la circularité entre mot et texte : les
textes stabilisent des mots, sur lesquels on s’appuie pour composer les textes.
Par ailleurs, alors que tout figement désémantise ses éléments, tout simplement
parce qu’il limite l’incidence de contextes nouveaux, le texte resémantise les
mots : donner l’initiative aux mots (selon le principe de Mallarmé) revient à
retrouver et redéployer le corpus des associations sémantiques oubliées et vir-
tualisées dans leur figement. Resémantiser les mots par l’activité textuelle,
« donner un sens plus pur aux mots de la tribu », c’est aller contre leur figement
en symboles, et exercer une activité paradoxale au sens fort. Des valeurs parta-
gées (qui se concrétisent dans la topique) aux valeurs linguistiques (qui se cons-
truisent et manifestent dans mille différences contextuelles), le rapport n’est
cependant pas celui de l’externe à l’interne, mais du global au local. Les pertur-
bations locales, comme les paradoxes, peuvent finir par perturber l’équilibre
global de la doxa en cours. En outre, et par bonheur, une doxa n’est jamais uni-
verselle : des doxa alternatives ou opposées rivalisent et s’affrontent au sein
d’un même univers culturel.
Malgré le caractère normatif des représentations du lexique issues de la lexi-
cographie voire de la lexicologie, il reste douteux que le lexique fasse système
au sens fort. Il reflète localement diverses formes de doxa, liées à des genres ou
des discours différents voire incompatibles : en cela, tout lexique étendu est
hétérodoxe. Doxa et paradoxes restent naturellement liés, car tout paradoxe sup-
pose naturellement une doxa : pour faire sens, il définit une norme individuelle
qui s’oppose à une doxa attestée ou supposée.
Aussi, l’étude de la doxa, tâche éminente de la sémantique, l’invite-t-elle à
déployer toute la vigueur critique propre aux disciplines herméneutiques, car,
en raison de sa clarté même, faite de toutes les évidences (c’est-à-dire de tous
les préjugés), la doxa resterait, sans une extrême exigence critique, définiti-
vement inaperçue et indescriptible.

4. DOXA ET CULTURES
Revenons in fine à des considérations liminaires, différées jusqu’ici et lais-
sées en suspens au premier paragraphe de cette étude. Elles intéressent le statut
philosophique de la doxa et le programme de son objectivation par une séman-
tique de corpus.
Le problème des représentations collectives. – La théorie humboldtienne de
l’unité entre langage et pensée mettait fin à la détermination traditionnelle de la
pensée (rationnelle) sur le langage et lui permettait par là de conquérir une
objectivité propre. Elle ouvrait à un traitement linguistique de la question des
représentations collectives, posée par Steinthal et Lazarus en termes de psycho-
logie des peuples. Elle s’accompagnait chez Steinthal d’une critique de l’onto-
logie et du logicisme traditionnel d’une part, de l’idéalisme hégélien de l’autre.

L ang ag e s 170 65
Discours et sens commun

Mais comment objectiver les représentations collectives (Gesamtgeist) ? En


tant que représentations, on penche à les ancrer dans une psychologie ; en tant
qu’elles sont collectives, elles requièrent une sociologie. Le recours à la psycho-
logie s’inspira chez Steinthal d’une philosophie de l’esprit (Herbart), puis le
céda à la sociologie chez Weber ou Simmel).
Les deux aspects, mental et collectif, des représentations s’unirent en ethno-
logie, de la « mentalité primitive » selon Lévi-Brühl à la « pensée sauvage »
selon Lévi-Strauss.
La problématique humboldtienne a influencé tant Whitney que Boas, et à tra-
vers lui, les culturalistes américains. Elle est aussi à la source du formalisme russe,
notamment quand il développe la théorie des motifs (Potebnja, Veselovskij) ou
l’analyse structurale des récits (Propp).
Radicalisant Humboldt, Saussure est le premier à avoir tiré les conséquences
linguistiques de l’unité entre langage et pensée, pour en faire un fondement de
la sémiotique. Aussi, le point de vue néo-saussurien que nous adoptons légi-
time-t-il la description linguistique de la doxa, en laissant à la collaboration
avec d’autres disciplines le problème des représentations collectives.
Doxa et formes sémantiques. – Formulée par Humboldt, la question de la forme
interne de la langue (innere Sprachform) est l’acte de naissance de la sémantique
théorique contemporaine, puisqu’elle implique que le sens peut être l’objet de
la linguistique – et non plus de la logique ou des théories des idées et autres
philosophies de l’esprit.
Steinthal, éditeur de Humboldt, affirmait dès 1855 que la sémantique lexicale
fondée par Reisig était la meilleure représentation de la forme interne de la
langue 13. Dès lors, la sémantique s’est orientée vers la pluralisation des formes,
tant au palier lexical qu’au palier textuel, et a emprunté deux voies complémen-
taires. La voie dominante, la sémantique lexicale, a dominé en sémantique fran-
çaise depuis Bréal 14. La voie textuelle est illustrée par Steinthal (dans son essai sur
l’épopée, par exemple) et par les linguistes russes qui furent ses élèves. Les deux
voies ont été conciliées dans les travaux sur la mythologie (Usener, Götternamen,
1896) et réfléchies philosophiquement par Cassirer dans Mythe et langage (1927).
L’intérêt des sémantiques de Greimas (Sémantique structurale, 1966) et de
Coseriu (Textlinguistik, 1981) est précisément de souligner la complémentarité
de la sémantique lexicale et de la sémantique textuelle.
Sinon pour de mauvais prétextes académiques, les deux voies lexicale et tex-
tuelle de la sémantique ne devraient pas diverger puisque les paliers de descrip-
tion sont complémentaires : déjà chez Reisig, la sémasiologie (Bedeutungslehre) a
été élaborée pour servir à l’interprétation des corpus d’œuvres antiques. Toute-

13. Cf. Steinthal, avant-propos de Grammatik, Logik und Psychologie, Vorwort, p. XX-XXII, La séma-
siologie (Bedeutungslehre) de Reisig est présentée dans les Vorlesungen posthumes de 1839.
14. Bien avant son Essai de sémantique, depuis sa leçon inaugurale au Collège de France, Les idées
latentes du langage, 1868.

66
Doxa et sémantique de corpus

fois, bien que déterminée par la sémantique textuelle, la sémantique lexicale


peut passer pour un préalable légitime – auquel on s’arrête aujourd’hui trop
volontiers.
Les deux paliers de description, lexical et textuel, articulent chacun à leur
manière les mêmes contenus. Ainsi, ce que Hjelmslev a défini comme la subs-
tance du contenu, du moins à son premier niveau de description, consiste bel et
bien en systèmes d’opinions collectives : « Ce n’est pas par la description phy-
sique des choses signifiées que l’on arriverait à caractériser utilement l’usage
sémantique adopté dans une communauté linguistique et appartenant à la
langue qu’on veut décrire ; c’est tout au contraire par les évaluations adoptées
par cette communauté, les appréciations collectives, l’opinion sociale »
(Hjelmslev, 1971, p. 60).
Déjà au palier microsémantique, les sèmes sont actualisés en fonction d’infé-
rences doxales. Ici on revient à l’afférence comme inférence d’actualisation,
inférence qui est par défaut dans le cas des sèmes inhérents, en mobilisant un
topos dans le cas des sèmes afférents socialement normés (cf. l’auteur, 1987,
ch. III). Au palier textuel, on doit traiter le problème de la reconnaissance de
formes : « La compréhension d’une suite linguistique est pour l’essentiel une
activité de reconnaissance de formes sémantiques, qu’elles soient déjà apprises
ou construites en cours de traitement. » (l’auteur, 1989, p. 9).
Pour traiter ce problème, on doit décrire les normes qui régissent la trans-
mission et l’évolution de ces formes, descriptibles comme des moments relati-
vement stabilisés dans des séries de transformations. Au lieu d’une théorie
somme toute déterministe qui rapporte les formes textuelles à de vagues
« conditions socio-historiques », nous avons besoin pour cela d’une théorie
descriptive des transformations au sein des textes et dans les intertextes qui
puisse accompagner l’essor de la linguistique de corpus. Une telle théorie des-
criptive sera une contribution nécessaire de la linguistique aux sciences de la
culture.
Mèmes et sèmes. – Elle est d’autant plus indispensable que des programmes
néo-darwiniens de naturalisation prétendent résoudre le problème de la trans-
mission des représentations collectives, pour naturaliser les cultures 15. Luca
Cavalli-Sforza a très clairement résumé les enjeux : « En génétique, les éléments
porteurs d’hérédité et sujets à mutations sont des « gènes ». En matière d’héri-
tage culturel, certains auteurs ont voulu postuler l’existence de tels éléments.
Richard Dawkins appelle cela des « mèmes », mot qui évoque la transmission

15. Faute de place, je ne peux que rappeler ici un autre programme de naturalisation de la doxa,
issu de la sémantique cognitive et formulé par les collègues qui se déclarent metaphorists. Analy-
sant des catachrèses ordinaires en anglais, Lakoff et Johnson (1980) ont formulé l’hypothèse
qu’elles s’appuyaient sur l’expérience corporelle : ainsi, Johnson établit-il un lien métaphorique
entre la lumière ambiante et la lumière de la raison, en s’appuyant sur une phrase de son cru :
« Nous voyons à la lumière de la raison (by the light of reason) que toutes les idées sont innées »
(1992, p. 354), alors que by the light of reason est une expression figée, parfaitement doxale, est
assez canonique pour figurer dans le catéchisme officiel de l’Eglise catholique.

L ang ag e s 170 67
Discours et sens commun

par imitation, d’autres parlent de « sèmes », se référant au symbolisme propre


au langage » 16.
Les « représentations », précise Dan Sperber, se transmettraient par conta-
gion (la métaphore épidémiologique est partout présente dans les discours bio-
politiques) et les plus adaptées seraient sélectionnés. Ainsi Sperber reprend-il
tout uniment en 1996 le programme exposé par Taine en 1870, dans De l’intelli-
gence 17. La théorie des mèmes, devenue la mémétique et enseignée comme une
discipline autonome, se fonde sur des comparaisons révélatrices : « Comme un
gène, mais à un niveau de complexité très différent, le ‘mème’ devient une unité
de réplication transmise d’une génération à l’autre. […] Comme un gène, il est
sujet à évolution par erreur de copie, et recombinaison ‘au hasard’ »
(Changeux, 1994, p. 59). Les exemples de mèmes qui sont donnés se passent de
commentaire : Dawkins cite les airs de musique, les idées, les modes vestimen-
taires, les talons aiguilles, l’idée de Dieu, le darwinisme, la manière de tourner
les poteries et de construire les arches (cf. 1986, pp. 207-209) 18. On conviendra
que ces éléments disparates jouissent de statuts différents : les idées (au sens de
représentations mentales), les théories et les parties d’objets culturels ne par-
tagent évidemment pas les mêmes types d’objectivité, ni de complexité.
Une sémantique historique et comparée des doxa est d’autant plus néces-
saire que la question de leur transmission dépend de l’histoire de la culture.
Nous ajouterons au propos de Cavalli-Sforza que les sèmes ne se « trans-
mettent » que par les textes oraux ou écrits : en l’occurrence l’atomisme n’est
pas de mise et les sèmes ne sont que des intersections de relations au sein des
textes. Le problème de leur transmission suppose la transmission des corpus et
renvoie à l’histoire toujours conflictuelle, faite de transitions et de ruptures, de
leur constitution et de leur réinterprétation.
N.B. : Pour des raisons de place, l’étude qu’on vient de lire contient peu
d’analyses détaillées des données issues des corpus étudiés. On trouvera sur le
site Texto ! (http://www.revue-texto.net) des analyses complémentaires dans
l’étude intitulée Doxa et lexique en corpus.

16. 2006, p. 68 ; c’est la seconde hypothèse que nous argumentons ici, mais sans poser pour autant
que les sèmes aient une existence autonome à l’égard des textes qui les configurent.
17. « Dans la lutte pour vivre (struggle for life) qui, à chaque moment, s’établit entre toutes nos
images, celle qui, à son origine, a été douée d’une énergie plus grande, garde à chaque conflit, par
la loi même de la répétition qui la fonde, la capacité de refouler ses rivales » (De l’intelligence,
1870, cité par Changeux, Raison et plaisir, Paris, Jacob, 1994).
18. Dennett ajoutera le déconstructionnisme et l’Odyssée, ce qui ne l’empêche pas de définir les
mèmes comme « the smallest elements that replicates themselves with reliability and fecondity »
(1996, p. 344).

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