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11 septembre 2018

Nicolas Mazzucchi
Chargé de recherche, Fondation pour la re-
cherche stratégique

Introduction les réseaux électriques du continent. Dévelop-


La politique énergétique constitue un pilier pés sur une base strictement nationale, les
historique de la construction européenne. réseaux de transport et de distribution
Depuis la création de la Communauté d’électricité s’interconnectent à présent de
Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) plus en plus, afin de former un véritable sys-
en 1951 jusqu’à la politique visant à mettre en tème continental. Cette ouverture technico-
œuvre au sein de l’Union européenne (UE) – économique a été soutenue depuis plus de
mais également avec les pays adjacents – une deux décennies par la mise en place de
Union de l’énergie, ces domaines ont été législations au niveau communautaire visant à
centraux dans la définition et la mise en œuvre améliorer la concurrence entre les opérateurs
d’une politique communautaire. Avec la prise par une libéralisation progressive des marchés
de conscience de la réalité du changement de l’électricité et la fin – espérée – des
climatique dans les années 1990 et les axes monopoles étatiques et régionaux. Toutefois
d’effort définis au travers des différents parmi les effets réels de cette libéralisation,
paquets Énergie-climat, l’Union européenne une intromission de plus en plus grande
s’est lancée dans la voie d’une rénovation en d’acteurs extra-communautaires, parfois sou-
profondeur des systèmes énergétiques des tenus par des États, est constatée. Dans ce
États-membres. L’un des axes prioritaires contexte, la Chine, au travers d’acteurs de rang
d’efforts, eu égard à la structure de la mondial, autant sur le domaine énergétique
demande énergétique européenne, concerne que sur le domaine financier, met en œuvre
depuis quelques années une politique de (ENR) dans le mix énergétique européen,
rachat systématique des opérateurs de réseau 20% de taux d’efficacité énergétique.
de transport et des distributeurs d’électricité Le deuxième grand changement amenant à
sur l’ensemble du continent. Une telle situa- une redéfinition des politiques énergétiques
tion pourrait amener les acteurs étatiques européennes est consécutif à la catastrophe de
chinois à disposer, à court ou moyen terme, Fukushima en 2011. L’énergie nucléaire qui
d’une forme de prépondérance économique et était présente en masse à cette date en Europe,
technologique sur un secteur qui représente à se retrouve soudainement remise en cause
la fois l’avenir de la lutte contre le changement dans plusieurs pays, certains comme l’Alle-
climatique, en tant que pôle d’excellence tech- magne optant pour une sortie accélérée du
nique, mais également un maillon central de la nucléaire1, d’autres comme l’Italie confirmant
chaîne de sécurité énergétique du continent. leur choix de ne pas y recourir2. Les énergies
Au travers de cette politique chinoise qui peut renouvelables ont ainsi été mises en avant
être vue comme la continuation d’une poli- dans la première partie de la décennie 2010 –
tique globale de mise en réseau de l’Eurasie, correspondant également aux travaux prépa-
des interrogations naissent quant à la prise en ratoires du nouveau paquet Énergie-climat de
compte du caractère stratégique des réseaux l’UE – comme solution préférentielle pour une
électriques, par les États, l’Union européenne transition vers des secteurs électriques bas-
ou les différentes organisations de sécurité carbone. En 2014, le nouveau paquet Énergie-
collective comme l’OTAN. climat entre en vigueur et fixe des objectifs
plus élevés à l’horizon 2030 : réduction de
40 % des émissions de gaz à effet de serre,
Les réseaux électriques, véritable 27% d’ENR dans le mix communautaire, 27 %
clé des transitions énergétiques de taux d’efficacité énergétique. Ce paquet
L’intégration en masse des Énergie-climat, dont les objectifs sont contrai-
renouvelables gnants au niveau de l’UE, mais difficiles à
Les transitions énergétiques partout en répartir au niveau des pays-membres, est en
Europe sont la conséquence de plusieurs élé- réalité la première phase post-Fukushima de
ments parmi lesquels la prise de conscience de la feuille de route 2050 pour une Europe bas-
l’accélération des effets des changements carbone3. Celle-ci prévoit des objectifs extrê-
climatiques, ainsi que la volonté de limiter la mement ambitieux comme une réduction de la
dépendance à des fournisseurs extérieurs part des émissions de gaz à effet de serre de
d’hydrocarbures sont les plus importants. Ces 80 % par rapport au taux de 1990 et, partant,
transitions qui portent différents noms selon une refonte complète des secteurs électriques
les pays, la plus connue étant l’Energiewende de chaque pays. La communication faite par la
allemande, ont pour point commun de Commission aux autres organismes de l’Union
s’appuyer sur l’augmentation, le plus souvent est claire sur ce point : « avec une production
importante en volume, des énergies renou- plus décentralisée, des réseaux intelligents,
velables dans les mix nationaux. Deux grandes des nouveaux utilisateurs du réseau (par
étapes peuvent être déterminées, avec une exemple, les véhicules électriques) et une
accélération visible lors du passage à la réactivité à la demande, il est plus nécessaire
seconde. La première a lieu dans la seconde que jamais d'avoir une vision plus intégrée du
moitié des années 2000, vers 2007-2008 lors transport, de la distribution et du stockage »4.
de la sortie du 4e rapport du GIEC. Celui-ci Il est clair, dans ce contexte particulier, que les
embraye, avec la COP13 de Bali, sur la réseaux électriques de transport et de
rédaction d’une feuille de route pour les distribution, au-delà des choix faits en ce qui
négociations de la COP15 de Copenhague en concerne les sources d’énergie elles-mêmes,
2009. Si celle-ci s’avèrera in fine un semi- seront la clé de cette transition énergétique.
échec, l’Union européenne s’est entre temps
saisie profondément du dossier de la lutte L’intégration en masse de plus en plus d’éner-
contre les changements climatiques. Au plan gies renouvelables ne peut ainsi se penser hors
diplomatique celle-ci affiche désormais une d’une action sur l’ensemble de la chaîne de
position de négociation commune lors des valeur de l’électricité, en particulier sur les
différentes COP, mais surtout la Commission 1. Avant Fukushima, la sortie allemande du nucléaire
décide de mettre en œuvre en interne, en était prévue pour 2022, elle a été anticipée à 2019.
2008, le troisième paquet Énergie-climat. 2. L’Italie qui a finalement choisi de prolonger son
Celui-ci représente une série d’obligations moratoire sur l’électronucléaire, étudiait néanmoins
depuis 2009 la possibilité d’installer une centrale en
nationales et communautaires portant sur le partenariat avec EDF.
secteur de l’énergie. Les trois objectifs, à 3. https://ec.europa.eu/energy/en/topics/energy-
l’horizon 2020, sont : une réduction de 20 % strategy-and-energy-union/2050-energy-strategy
des émissions de gaz à effet de serre sur la 4. COM 2011/885 du 15/12/2011 sur la feuille de route
base de 1990, 20 % d’énergies renouvelables pour l’énergie à l’horizon 2050.
Évolution de la demande électrique européenne
selon le World Energy Outlook 2017

Source : AIE

aspects de transport et de distribution qui efforts de modernisation ont été entrepris


s’avèrent, dans des pays à la demande mature, selon les endroits ; par exemple en France
la principale clé d’action sur la régulation de la dans la décennie 1985-1995. Il s’agit donc
production. Les différents scénarios de dans ce cas d’opérer un rajeunissement des
l’Agence internationale de l’énergie pour le réseaux, à la fois de manière continue par le
secteur électrique européen prévoient ainsi remplacement des câbles et des transfor-
une évolution relativement modérée de la mateurs, mais également en appliquant des
demande, entre 0,3 et –0,3 % par an selon les technologies de rupture, aptes à résoudre une
prévisions. partie importante de cette problématique des
Pour l’Europe, contrairement à d’autres pays pertes. Deux grandes familles technologiques
ou régions du monde, l’enjeu principal du sec- se retrouvent ici, toutes deux faisant partie des
teur électrique repose bien sur l’amélioration politiques d’efficacité énergétique, le stockage
du système de transport et de distribution, et les réseaux dits intelligents.
bien plus que sur la question des sources Le stockage sur et hors-réseau représente une
d’énergie. Les trajectoires en matière de sour- clé d’intégration des ENR dans les systèmes
ces des différents pays européens sont diver- électriques de l’ensemble des pays de la pla-
ses, entre contraintes géographiques et choix nète. Des technologies de batteries à haute
politiques – sur le nucléaire en particulier – performance permettraient ainsi d’annuler –
mais la problématique des réseaux demeure ou du moins de limiter fortement – les problé-
tout à la fois centrale pour tous et d’enjeu matiques d’intermittence et de disponibilité de
communautaire. la production inhérentes aux énergies renou-
velables. Avec une capacité de charge-déchar-
Réseaux intelligents et efficacité ge importante et disponible en permanence6,
énergétique les systèmes de stockage permettent ainsi de
De cet enjeu naturel d’une amélioration du lisser les pics de consommation, en évitant
transport et de la distribution électrique, à la d’obliger la courbe de production à suivre
fois pour des questions environnementales et mécaniquement celle de la demande, ce qui
économiques5, découle la nécessité d’agir sur induit pour le moment la nécessité de
les réseaux. En Europe ceux-ci sont relative- posséder des centrales d’appoint fonctionnant
ment anciens, l’électrification du continent aux hydrocarbures (charbon et gaz). Toutefois
ayant eu lieu en majorité dans les soixante la mise en place de systèmes de stockage à
premières années du XXe siècle, même si des charge-décharge régulière induit une résis-
6. Y compris éventuellement par l’utilisation des
5. Dans son bilan 2017, Enedis estime les pertes sur son véhicules électriques stationnés comme points de
réseau à 6,3 % de l’électricité injectée, soit 23,3 TWh, une stockage dans l’optique d’une politique vehicle-to-grid ;
valeur légèrement inférieure à l’ensemble de la voir : http://www.smartgrids-cre.fr/index.php?
production électrique d’un pays comme la Slovaquie. p=vehicules-electriques-v2g
tance renforcée des réseaux car c’est eux qui qui doivent être normalisés. En 2011, la
deviennent, par essence, les régulateurs du Commission a d’ailleurs donné un mandat à
système électrique local ou national7. plusieurs associations de normalisation euro-
Les réseaux intelligents – ou smart grids – péennes (CEN, CENELEC, ETSI) afin d’abou-
concentrent une grande partie des espoirs en tir à des propositions sur les normes à adop-
ce qui concerne l’avenir des réseaux électri- ter. Pour l’instant ces normes sont toujours en
ques. Formés d’une myriade de capteurs sur cours de discussion, mais il apparaît évident
l’ensemble du trajet de l’électricité, depuis la qu’elles seront créées sur la base de l’existant
centrale de production aux lieux de consom- technologique, d’autant plus si celui-ci est
mation, les smart grids peuvent s’apparenter à particulièrement répandu au niveau européen.
des réseaux doubles fonctionnant en sens
opposés. D’une part le réseau électrique de la Un secteur d’excellence technologique
production vers la consommation et d’autre Dans le cadre de la course à la normalisation
part, superposé à celui-ci, le réseau de com- des smart grids, certains États européens se
munication, remontant en temps réel vers un sont positionnés comme premiers entrants,
centre de command and control de l’état de la dans le but d’imposer une norme fondée sur
circulation électrique. Grâce à cette commu- l’usage. L’Allemagne notamment, au travers
nication renforcée, le smart grid est capable en du programme E-energy lancé en 2008, a été
temps réel de s’adapter aux fluctuations du le premier des États européens à se posi-
réseau et à la structure de la demande. Par tionner sur le créneau de la normalisation à
l’anticipation de consommation qu’il permet, grande échelle en réunissant entreprises de
il offre une souplesse de réaction qui, à terme, l’énergie, des télécommunications et centres
permettrait d’identifier, voire d’anticiper, les de recherches. E-energy qui visait à dévelop-
ruptures de charge électrique. En ce sens, le per un smart grid s’étendant au-delà des
smart grid, dont la première brique en seules frontières allemandes par la coopéra-
France est le compteur électrique Linky, offri- tion avec l’Autriche et la Suisse, a nettement
rait, une fois entièrement déployé, une réduc- vocation à devenir une première brique multi-
tion drastique des pertes électriques sur nationale. D’autres projets, plus limités,
réseau. Eu égard à l’importance de la consom- suivent entre la France et l’Italie ou entre
mation électrique en France, cela représen- l’Espagne et le Portugal.
terait un volume non-négligeable qui, en
retour, permettrait de limiter la production Dans une autre perspective, la compétition
électrique pour une consommation équiva- économique entre General Electric et Siemens
lente. En ce sens les réseaux intelligents sont pour le rachat de la branche « énergie »
des dispositifs-clés à la fois en termes de d’Alstom, en 2014, s’expliquait grandement
sécurité énergétique – par la limitation des elle aussi par la double volonté d’acquérir des
importations d’uranium ou d’hydrocarbures –, technologies sur le segment des réseaux intel-
mais également de lutte contre les change- ligents ainsi que par celle d’amoindrir la
ments climatiques. La combinaison des deux concurrence dans ce secteur. Il est d’ailleurs à
technologies, réseaux intelligents et stockage noter, un peu plus de trois ans après la fusion
d’énergie, entrant dans la famille de l’efficacité entre Alstom et General Electric, que les pro-
énergétique, représentent la plus grande par- messes de l’entreprise américaine en termes
tie des gains potentiels du secteur de d’emploi en France ne sont pas tenues et que
l’électricité en Europe et, conséquemment, le les marchés traditionnels d’Alstom, à l’excep-
plus important levier de réduction des émis- tion notable des solutions liées à la transmis-
sions de gaz à effet de serre. sion électrique, sont en forte décroissance8.
Il s’agit dans ces deux cas – plus spécifique- Toutefois au niveau de l’Union européenne, au
ment d’ailleurs en ce qui concerne les smart -delà de l’innovation technologique portée par
grids par leur nature interconnectée – d’une les entreprises de services à l’énergie,
progression vers une unification continentale. l’essentiel des coûts de R&D et d’installation
L’ensemble de la politique européenne de des technologies liées aux smart grids est le
l’énergie, telle que pensée au travers de fait des distributeurs d’électricité9. Même si les
l’Union de l’énergie, vise ainsi à harmoniser 8. D’autres facteurs peuvent également concourir à
autant que faire se peut les normes et les cette explication comme la baisse de la demande en
turbines électriques pour les centrales conventionnelles
pratiques dans le domaine de l’électricité au et nucléaires, ainsi que la forte concurrence dans les
travers du continent. Dans ce contexte, les énergies renouvelables.
smart grids apparaissent comme des objets 9. C. Cambini, A. Meletiou, E. Bompard et M. Masera,
« Market and regulatory factors influencing smart-grid
7. Le passage d’un système tiré par la production vers investment in Europe: Evidence from pilot projects and
un système tiré par la demande représente un véritable implications for reform », Utilities Policy n°40 (2016),
changement de paradigme dans le domaine de pp. 36-47 ; F. Gangale, J. Vasiljevska, C. Covrig,
l’énergie, d’où une crise des modèles économiques des A. Megolini et G. Fulli, Smart grids projects outlook
utilités. 2017, Luxembourg, JRC-UE, 2017.
Taille du marché des technologies liées à la digitalisation
du secteur de l'énergie

Source : Bloomberg New Energy Finance (2017)

transporteurs d’électricité sont également Des pays comme les États-Unis (dès 2003
concernés par ce phénomène, c’est principa- avec la Grid Wise Alliance puis en 2009 au
lement dans la distribution – que le secteur travers de l’American Recovery and Rein-
national soit groupé ou éclaté comme en vestment Act) ou la Corée du Sud (au travers
Allemagne ou au Danemark – que les leviers de la Korea Smart Grid Association) ont ainsi
de gain économique sont les plus importants. décidé d’investir massivement ce champ tech-
La régulation a minima du marché de la nologique. La Chine, même si elle n’a pas été
distribution électrique, libéralisé depuis 2003 l’un des premiers pays à se lancer dans cette
au niveau communautaire, incite d’ailleurs les course, a toutefois profité d’une part de l’uni-
acteurs de la distribution à se lancer dans une cité de la décision politique et, d’autre part, de
course à l’innovation et aux investissements la capacité de mobilisation technologique au
qui favorise, mécaniquement, les plus gros travers des plans quinquennaux10. Le défi
opérateurs. technologique représenté par les réseaux
Il s’agit en outre d’un secteur particulièrement électriques intelligents et, plus généralement,
attractif économiquement pour nombre d’en- les technologies d’efficacité énergétique, est
treprises. Le rapport Digitalization of Energy également une opportunité géoéconomique
Systems de Bloomberg New Energy Finance, majeure pour des entreprises de se position-
édité en novembre 2017, met d’ailleurs ner comme des leaders mondiaux sur un
l’accent sur la place grandissante des techno- segment en croissance et, pour des États, de
logies liées aux smart grids, en particulier les faire valoir leur savoir-faire technique et
compteurs, dans le marché de l’électricité au industriel tout en conservant une certaine
niveau mondial. Il y a donc un intérêt écono- indépendance technologique.
mique particulier pour des entreprises du
secteur à se positionner comme les principaux
acteurs au niveau du continent européen qui
est, pour le moment, le principal marché pour 10. D. Xu, M. Wang, C. Wu et K. Chan, Evolution of the
smart grid in China, Shanghai, McKinsey, 2010 ; Y. Li,
ce type de technologies. Z. Lukszo et M. Weijnen, « The impact of inter-regional
La course technologique mondiale est lancée transmission grid expansion on China’s power sector
decarbonization », Applied Energy, 183 (2016), pp. 853
depuis plusieurs années, en Europe et ailleurs. -873.
Les effets de la libéralisation des Allemagne et au Royaume-Uni ou de l’espa-
réseaux gnol Iberdrola actif en Espagne et en Ecosse.
En Europe, les réseaux électriques ont connu Le mouvement supposé de libéralisation n’a
plusieurs époques différentes, dictées par les ainsi pas été complet puisqu’il a surtout
évolutions de la règlementation communau- consisté en un maintien de la compétence sur
taire. Tout d’abord fondés sur une concen- une base nationale (France, Italie, Portugal,
tration verticale des activités depuis la Espagne, Belgique, etc.), mais avec une
production jusqu’à la distribution en passant fragilisation économique des transporteurs
par le transport, ils ont le plus souvent été des d’abord et des distributeurs ensuite. Ceux qui
monopoles d’État comme en France (EDF) ou se sont trouvés privés du soutien de leur
en Italie (Enel). À la fin des années 1990, les entreprise d’origine ou de leur État ont ainsi
avancées dans la politique européenne sur la été rachetés dès le milieu-fin des années 2000
libre circulation des biens entraînent l’ouver- par les plus gros opérateurs européens qui
ture progressive des activités aval à la concur- avaient su anticiper les changements de
rence. L’Union européenne pousse ainsi à la règlementation.
déconcentration des activités de réseaux et à
Il n’en demeure pas moins que les gestion-
leur séparation des activités de production. Le
naires de réseau de transport ainsi que ceux de
premier pas important dans cette direction a
réseaux de distribution – parfois confondus
été la directive 96/92/CE qui oblige les États-
dans la même entité ou séparés – sont des
membres à séparer les activités de gestion-
acteurs-clés dans la chaîne de valeur de
naire de réseau de transport de celles de
l’électricité. Avec l’évolution des systèmes
production et de distribution d’électricité. En
électriques nationaux – qui entraîne elle-
1999, en Italie, les activités de transport et de
même une crise du modèle traditionnel des
distribution d’Enel sont séparées et donnent
utilités – vers une décentralisation de plus en
naissance à Terna, au Portugal REN qui gère
plus poussée de la production, les gestion-
les réseaux, se sépare de l’entité de production
naires des deux types de réseaux (transport et
EDP, en France ERDF (aujourd’hui Enedis)
distribution) acquièrent progressivement un
est créée en 2008 au moment de l’application
poids de plus en plus important. L’Union
des directives sur la libéralisation des réseaux
européenne ne s’y est d’ailleurs pas trompée
de transport par scission d’EDF ; RTE (gérant
en intégrant la problématique de l’harmo-
le réseau de transport) avait été séparée dès
nisation des réseaux électriques européens –
2000 d’EDF. incluant le développement à grande échelle
En 2003, les deux directives 2003/54/CE et des smart grids – au sein de la « Stratégie-
2003/55/CE libéralisent les marchés de la cadre pour une Union de l’énergie résiliente
fourniture de l’électricité et du gaz dans avec une politique prospective sur les
l’ensemble de l’Union, permettant une libre changements climatiques » en 201512. En
concurrence des fournisseurs sur ces marchés. 2017, le troisième rapport sur l’Union de
La directive 2003/54/CE sur les marchés de l’énergie met en avant la volonté, renouvelée,
l’électricité impose d’une part une séparation d’achever un marché unique de l’énergie en
juridique des activités de distribution (art. 15) Europe – en particulier de l’électricité – en
ainsi que l’accès du réseau de distribution à renforçant les interconnexions transnationales
des tiers (art. 20) entraînant de facto une (France – Italie par exemple) afin d’aboutir
libéralisation de ces marchés, applicable en d’une part à une redondance sécuritaire et,
2007. Le but avoué de la Commission euro- d’autre part, à une garantie de meilleurs prix
péenne était ainsi de favoriser une concur- pour le consommateur final. Toutefois c’était
rence libre permettant au consommateur final sans compter sur l’immixtion importante
de disposer des meilleurs prix possibles, la d’acteurs étatiques extracontinentaux venus
Commission considérant qu’un système de Chine.
monopolistique, étatique ou non, ne permet-
tait pas d’atteindre cet objectif. Toutefois cette
situation a eu des effets non-anticipés comme La stratégie derrière les rachats
des concentrations inédites pour faire face à la opérés par la Chine
concurrence renforcée, à l’exemple de la Les acteurs chinois impliqués
fusion GDF-Suez11. Certaines grandes entre- Depuis le milieu des années 2000, la Chine,
prises de l’énergie ont également profité de utilisant ses organisations étatiques (entre-
cette opportunité pour s’étendre hors de leurs prises et fonds publics), s’est lancée dans une
frontières et ainsi achever des positions politique massive d’achats d’actifs économi-
importantes au niveau continental à l’exemple ques stratégiques sur toute la planète. Le
du suédois Vattenfall présent en Suède, en Chinese Investment Tracker de la Heritage
11. Encouragée dès 1999 par le rapport Bricq, voir :
J. Condijts et F. Gadhoum, GDF-Suez, le dossier secret 12. https://ec.europa.eu/commission/energy-union-
de la fusion, Paris, Michalon, 2008. and-climate/state-energy-union_fr
Foundation13 laisse apparaître la focalisation est la société, étatique ici aussi, Three Gorges
des acteurs chinois vers le secteur de l’énergie. Corp., instituée pour la gestion du barrage
Sur un total de 1 778,41 milliards USD investis éponyme, qui s’est rapidement diversifiée
dans le monde entre 2005 et 2017, dans la gestion d’actifs à l’étranger – en partie
663,13 milliards l’ont été dans le secteur de au travers de sa filiale China International
l’énergie, soit 37 % du total14. Ce secteur, Water and Electric Corp. –, qui a été à l’ori-
privilégié depuis longtemps, eu égard aux gine de l’achat d’une part substantielle de
besoins critiques de la Chine en matière l’énergéticien portugais EDP. Elle est égale-
d’approvisionnements en hydrocarbures15, ment engagée dans des prospects de dévelop-
voit depuis le début des années 2010 une pement vers l’Europe balkanique, inter-
diversification des investissements vers les connectée au système de l’Union européenne,
systèmes de production et de transport & notamment en Serbie.
distribution de l’électricité, suivant les
Le système chinois, centralisé au niveau du
priorités fixées par Pékin16. comité central du Parti communiste chinois,
La principale structure active dans les rachats s’appuie également depuis de nombreuses
d’actifs du domaine de la transmission et années sur une kyrielle de fonds souverains et
distribution électrique en Europe est de structures d’investissements18. Parmi les
l’entreprise d’État State Grid Corp. of China plus actifs, State Administration of Foreign
(SGCC). Celle-ci est considérée comme l’une Exchange Investment fund (SAFE) est la
des entreprises au monde les plus riches et les branche d’investissement de l’agence de
plus puissantes, se positionnant deuxième au contrôle des changes internationaux. SAFE a
classement Fortune Top 500, tous pays et été le premier des fonds souverains chinois à
secteurs confondus. Principal opérateur de prendre part aux opérations d’achat d’actifs
réseau électrique chinois, couvrant 80 % du électriques en Europe avec l’achat de 3% de
pays17, SGCC, détenue à 100 % par l’État l’électricien national italien Enel en 2014.
chinois selon le modèle des State-owned Toutefois c’est avec China Investment Corp.,
enterprises, disposait en 2016 d’un chiffre premier fonds souverain chinois en termes de
d’affaires de 363 milliards USD, lui offrant des capitalisation, que les investissements finan-
capacités économiques sans pareilles dans le ciers les plus importants se sont produits,
monde des opérateurs électriques. En outre notamment l’achat de 11 % du réseau de
l’entreprise possède la majorité des parts du transport électrique du Royaume-Uni19.
fonds d’investissement Yingda International
Le fonctionnement du système chinois repose
Trust, lui offrant une capacité d’action sur les
majoritairement sur la Commission nationale
marchés bien plus importante que les autres
du développement et des réformes qui tient
grands acteurs de la transmission et distri-
lieu tout à la fois d’organisme d’orientation
bution.
économique, de centre de planification dans le
Au-delà de SGCC, d’autres acteurs énergé- domaine énergétique (au travers de l’Admi-
ticiens sont actifs dans les rachats en Europe nistration nationale de l’énergie) et de centre
et dans le monde. Les principaux énergé- de contrôle des investissements publics vers
ticiens chinois sont ainsi concernés par des l’étranger. En contrôlant indirectement la
achats d’actifs en Europe dans les domaines stratégie des entreprises d’Etat20, la Commis-
du transport et de la distribution d’énergie, sion agit comme une plateforme centrali-
suivant leurs domaines d’activités. Le groupe satrice de la politique économique intérieure
espagnol ACS de services à l’énergie et aux et internationale du pays.
déchets a ainsi été plusieurs fois la cible de
rachats ciblés chinois, d’abord pour sa filiale
de recyclage Urbaser, ensuite pour les actifs de Une nouvelle carte européenne ?
services à l’énergie au Brésil, rachetés par La cartographie des investissements réalisés
SGCC. Un autre grand acteur chinois impliqué par les acteurs chinois laisse apparaître une
concentration, pour le moment, dans les pays
13. http://www.aei.org/china-global-investment-
d’Europe du Sud. Profitant de la crise
tracker/ économique profonde en Grèce, au Portugal et
14. Environ 10% du montant des investissements
énergétiques est tourné vers le continent européen, soit 18. B. Kong et K. Gallagher, The Globalization of
près de 65 milliards USD sur une période de 12 ans. Chinese Energy Companies: The Role of State Finance,
Boston, Boston University Global Economic
15. A. Nötzold, « Chinese Energy Policy and its Governance Initiative, 2016.
Implication for Global Supply Security », The Journal
of East Asian Affairs, Vol. 26, No. 1 (Spring/Summer 19. Le Royaume-Uni est également un pays privilégié
2012), pp. 129-154. pour les investissements énergétiques chinois comme
en témoigne la participation des acteurs du nucléaire
16. Voir la partie « C : China Energy Outlook » du dans le projet Hinkley Point.
World Energy Outlook 2017 de l’Agence internationale
de l’énergie, pp. 470-638. 20. Leur gestion financière est assurée par un autre
organisme, la Commission nationale de supervision et
17. Le reste est détenu par China Southern Power Grid. d’administration des actifs de l’Etat.
en Italie du début des années 2010, les acteurs En ciblant le Portugal, l’Italie et la Grèce – des
chinois ont bénéficié des besoins de liquidité rachats ont été opérés en Espagne mais sur
des États mentionnés pour acheter des d’autres segments –, les entreprises et fonds
participations importantes dans les secteurs chinois se sont positionnés dans les économies
nationaux du transport et de la distribution. en difficulté de l’Union européenne. En offrant
Le premier pays ciblé a été le Portugal qui, des sommes importantes pour des actifs le
depuis de longues années, se débat avec plus souvent sous tutelle de l’État (REN, CDP
l’organisation de son secteur énergétique. Le Reti, Public Power Corp.), les acteurs chinois
rachat de REN, transporteur électrique acquièrent une capacité d’influence non-
national par State Grid, a précédé celui d’EDP, négligeable au niveau de chaque État. De plus
producteur national d’électricité21, racheté par cela permet de multiplier les canaux de
pans successifs par China Three Gorges Corp. diffusion d’informations et de politique
Grâce à REN, State Grid entrait de facto dans publique de l’électricité au niveau européen24,
le club des réseaux de transport européens en particulier de l’ENTSO-E dont REN, Terna,
(ENTSO-E). National Grid, et Public Power sont membres.
En 2014, le mouvement suivant de SGCC Dans une optique plus sécuritaire, il est
porte l’entreprise vers l’Italie où elle s’associe également évident qu’en ciblant les trans-
avec l’État italien en achetant 35 % du fonds porteurs d’électricité, les acteurs étatiques
CDP Reti de la Caisse des dépôts italienne. chinois, SGCC en tête, obtiennent une
Grâce à cette participation importante, SGCC connaissance profonde du mode de fonc-
obtient une minorité de blocage sur les tionnement – et donc des potentielles vulnéra-
activités de SNAM (opérateur du réseau bilités – de l’ensemble du système électrique
gazier) et Terna (gestionnaire du réseau de européen.
transport d’électricité). Terna est d’ailleurs Au niveau des distributeurs d’électricité, les
également présent dans d’autres pays comme acteurs chinois, SGCC en tête, en prenant des
le Monténégro où elle possède 100 % de Terna parts dans plusieurs acteurs importants du
Crna Gora22. SGCC a par ailleurs continué son domaine, pourraient être amenés à proposer
développement dans les réseaux en Grèce23 une convergence des normes et des pratiques
par le rachat de 24 % de Public Power Corp. – au niveau pluri-étatique – sur celles de la
(ADMIE) à l’État grec en 2016 et l’achat de Chine25. China Southern Grid qui n’était
75 % du groupe privé Copelouzos, devenant de jusqu’ici pas impliquée dans le marché
fait l’acteur incontournable du transport et de européen a acquis en juillet 2018 24,9 % de la
la distribution en Grèce.
24. Sans parler de la capacité de promouvoir les
21. Présent également en Belgique, en France, en équipements électriques chinois.
Roumanie, en Espagne, au Mexique et au Brésil.
25. Au-delà des acteurs économiques liés à l’État
22. Ainsi que des positions minoritaires ou majoritaires chinois, des investisseurs privés comme CK
dans des entreprises de transport et distribution au Infrastructure Holding sont également très présents
Brésil, au Chili, au Pérou, en Tunisie et en Belgique. dans le secteur de l’énergie en Europe, par la
23. P. Tonchev et P. Davarinou, Chinese Investment in possession notamment d’une grande partie des réseaux
Greece and the Big Picture of Sino-Greek Relations, de distribution au Royaume-Uni (UK Power Networks
Institute of International Economic Relations, Athènes, Holding Ltd, Seabank Power Ltd) ou les technologies
2017. de compteurs intelligents en Allemagne (Ista).
Carte des investissements chinois en Europe
dans le domaine de l'électricité

société luxembourgeoise Encevo qui détient importantes dans les structures de gestion des
les entreprises de gestion du réseau électrique réseaux électriques européens27.
(Creos) et gazier (Enovos), manifestant Le rêve d’une interconnexion
d’avantage l’emprise chinoise sur les réseaux eurasiatique
européens. Au-delà de la problématique liée à la présence
Il faut rajouter à cette chronologie les d’une ou plusieurs structures directement liées
investissements tentés par Pékin qui ne se à l’État chinois au sein du secteur du transport
sont finalement pas concrétisés, à l’exemple de et de la distribution de l’électricité dans diffé-
la tentative d’achat de 14% du distributeur rents pays d’Europe, une vision géopolitique
d’électricité belge Eandis en 2016, dont la ville plus globale sous-tend la stratégie de Pékin.
d’Anvers a finalement bloqué la transaction26 Différentes publications et présentations,
ou celle de REE en Espagne en 2012. De notamment de State Grid, manifestent la
même, la tentative d’achat de State Grid Corp. volonté de créer une interconnexion globale
pour une participation de 20 % dans des réseaux de transport électriques depuis la
l’entreprise allemande 50 Hz qui est l’un des Chine jusqu’en Europe.
quatre principaux transporteurs d’électricité Le déploiement de lignes à ultra-haute tension
en Allemagne a été bloquée in extremis, par le (UHV) en Chine qui est une nécessité pour
gouvernement allemand en juillet 2018. En ce couvrir un territoire aussi grand, pourrait éga-
sens il s’agit ni plus ni moins que d’une lement s’appliquer pour la constitution d’un
stratégie globale de prise de participations « pont électrique » terrestre entre l’Europe et
26. J. Seaman, M. Huotari et M. Otero-Iglesias (dir.), 27. SGCC et les autres acteurs chinois sont également
Chinese Investment in Europe, A Country-Level présents hors d’Europe, en Australie, au Brésil ou au
Approach, Paris, European Think-tank Network on Philippines, mais avec une stratégie qui apparaît moins
China, 2017. coordonnée ; à l’exception, peut-être, du Brésil.
l’Asie. Tel est en tout cas le rêve de State Grid, brique fondamentale des smart grids. En
mis en avant notamment à la conférence 2016, la signature d’une EU-China Energy
d’août 2012 du Conseil international des Roadmap vient conforter cette orientation,
grands réseaux électriques (CIGRE) : relier les avec une coopération sur les dispositifs
zones de production électrique de Chine d’efficacité énergétique et de réseaux élec-
occidentale et d’Asie centrale au marché de triques au cœur du dispositif32.
consommation européen par un système à
Au niveau des centres de recherche, les
ultra-haute tension (1 100 kV) de plusieurs
acteurs chinois ont également su pénétrer le
milliers de kilomètres28. système européen avec la création en 2014 du
Il s’agit en ce sens de continuer la partie Global Energy Interconnection Research
terrestre du projet BRI (Belt and Road Initia- Institute Europe (GEIRI)33 appartenant à
tive), anciennement dénommé OBOR (One SGCC. Cet institut, sis à Berlin, agit ainsi
Belt, One Road), dit de « nouvelles routes de comme un organisme de développement de
la soie »29, par une connexion électrique de coopérations universitaires et technologiques
grande ampleur, arrimant un peu plus sur le continent pour le compte de l’acteur
l’Europe à la Chine. Par la volonté de déloca- étatique chinois. Trois des quatre groupes de
liser, partiellement du moins, la production recherche du GEIRI Europe manifestent ainsi
électrique hors du continent européen vers les intérêts technologiques prioritaires de
l’Ouest de la Chine, Pékin entend de fait créer SGCC vers l’Europe (sécurité des systèmes
une dépendance électrique ne tenant plus aux physique-cyber, stockage de l’énergie, lignes
approvisionnements en matières premières, électriques à très haute tension). En agissant
mais bien à l’électricité elle-même, conçue au niveau scientifique, par implication dans
dans cette optique comme une commodité les réseaux de recherche européens (ex :
non-substituable. Cette stratégie ne se limite European Technology and Innovation
toutefois pas à l’Europe et la Chine souhaite Platform on Renewable Heating and
mettre en œuvre un programme d’inter- Cooling), le GEIRI Europe agit en amont sur
connexion mondiale. Elle a pour cela instauré les problématiques de futurs standards
le Global Energy Interconnection Develop- européens.
ment and Cooperation Organization
(GEIDCO)30, association internationale portée
par les acteurs chinois de l’électricité qui Les technologies critiques mises en
dispose de nombreux partenariats (Union balance
Africaine, ONU, Ligue arabe, etc.). Le 13e plan pour la Science et la Technologie
présenté par l’administration chinoise en 2015
La Chine a depuis longtemps regardé vers ne fait pas mystère de la place critique
l’Union européenne pour la coopération accordée aux technologies énergétiques. Le
technologique dans le domaine de l’énergie, secteur est d’ailleurs considéré, au titre du
notamment des technologies dites « vertes » Plan, comme l’un des 7 secteurs-clés de
auxquelles l’efficacité énergétique se rattache. développement technologique pour le pays.
Les différents organismes UE-Chine qui se Depuis ce plan, il est important de noter les
sont succédé depuis la fin des années 2000, efforts qui ont été accomplis par les entre-
notamment l’Europe-China Clean Energy prises et structures d’État chinoises afin de
Centre, actif de 2010 à 2015, qui œuvrait pour mettre en œuvre le déploiement de nouvelles
une convergence technologique. L’EU-China solutions technologiques, notamment dans la
2020 Strategic Agenda for Cooperation, perspective d’une volonté de transition éner-
porté par le Service européen d’action gétique nationale. La Chine fait ainsi partie
extérieure de l’UE31, met lui aussi l’accent sur des premiers pays à se doter d’un système
les technologies liées à l’efficacité énergétique, généralisé de compteurs intelligents en 2017,
mais également sur les technologies de là aussi première étape de la mise en place
l’information et de la communication, autre d’un smart grid national.
28. Présentation de Liu Z., président de State Grid Corp Il est également important de noter que la
of China, le 26 août 2012 au CIGRE, Intercontinental Chine tente d’achever une position dominante
Transmission Highway for Optimization of Global
Energy Resources. La même vision se retrouve dans les sur le marché du stockage de l’électricité, au
documents officiels de SGCC comme le Corporate niveau des véhicules d’abord, pour ensuite
Sustainabilty Report 2016. s’attaquer au stockage de grande capacité sur
29. P. Le Corre, « Chinese Investments in European et hors-réseau. Les alliances économiques au
Countries: Experiences and Lessons for the “Belt and sein du secteur énergétique en Chine sur ce
Road” Initiative » in M. Mayer (dir.), Rethinking the Silk
Road, New York, Palgrave MacMillan, 2018, pp. 161-175. 32. https://ec.europa.eu/energy/sites/ener/files/
30. http://www.geidco.org/html/qqnyhlwen/col20170 documents/FINAL_EU_CHINA_ENERGY_ ROAD
80814/column_2017080814_1.html MAP_EN.pdf
31. http://eeas.europa.eu/archives/docs/china/docs/ 33. http://www.geiri-eu.com/
eu-china_2020_strategic_agenda_en.pdf
sujet particulier manifestent d’ailleurs d’une normes particulièrement exigeantes. Une har-
part la volonté des acteurs de l’électricité, à monisation par le haut des règlementations
commencer par State Grid, de se positionner des États-membres de l’UE est absolument
sur ce secteur et, d’autre part, le glissement nécessaire, sous le contrôle de la puissance
progressif des producteurs de batteries vers un publique, afin d’assurer un niveau de sécurité
niveau plus important de production et de optimal à un secteur qui va naturellement
technologies34. La multiplication des dépôts de devenir une cible privilégiée de cyber-
brevets en ce sens est également le signe d’une agresseurs étatiques ou non.
orientation globale de la Chine vers la
domination du marché des technologies de
stockage électrique – en particulier les batte- Enjeux et recommandations
ries au lithium – pour résoudre, partiellement Le constat ainsi posé, plusieurs enjeux se
du moins, l’équation énergétique du pays. détachent. Le premier est d’ordre géopo-
Outre les technologies liées au stockage, les litique, les rachats de multiples opérateurs de
entreprises chinoises du secteur de l’énergie se transport mais aussi de distribution électrique
sont également montrées extrêmement actives relèvent, à grande échelle, d’un enjeu de
sur la question des réseaux intelligents par le sécurité énergétique continentale, notamment
savoir-faire des entreprises des télécommuni- avec l’interconnexion de plus en plus poussée
cations et celles liées à la gestion des réseaux au niveau transfrontalier. Plusieurs transpor-
électriques. La présence des organismes d’État teurs et distributeurs majeurs sont mainte-
chinois dans le secteur des télécommu- nant, de manière partielle ou totale, sous la
nications en Europe, ainsi que la volonté de la dépendance d’un État extra-européen, au
Chine de devenir un acteur normatif sur ce travers de divers mécanismes économiques ou
domaine, ne sont pas des nouveautés et il est financiers. Cette situation induit naturelle-
fort probable que la convergence entre les ment une inquiétude quant aux volontés
réseaux électriques et les technologies de réelles ou supposées de la Chine vis-à-vis du
l’information et de la communication, néces- secteur électrique européen qui, éclaté,
saires aux smart grids, soit facilitée. Le capita- représente une proie économique facile. La
lisme d’État chinois, même s’il laisse une cer- volonté affichée de Pékin de s’orienter vers
taine latitude aux firmes, n’en est pas moins une intégration électrique au niveau eura-
fortement prescriptif sur les technologies siatique risque d’induire, de fait, un partage de
considérées comme clés, au titre desquelles les la sécurité énergétique et une orientation a
réseaux électriques intelligents apparaissent priori des politiques énergétiques des États-
clairement dans les documents stratégiques membres vers la Chine plutôt que vers
chinois. d’autres acteurs. En se positionnant en bout
de chaîne énergétique, les entreprises d’État
Enfin, les réseaux de transport et de distri- chinoises disposent ainsi d’un levier particu-
bution électrique sont des éléments-clés de la lièrement important, eu égard notamment à
sécurité et de la défense d’un État. Ils consti- l’évolution de l’ensemble du secteur éner-
tuent une infrastructure vitale pour la vie éco- gétique européen.
nomique ainsi que pour les communications
d’un pays. Plusieurs cas documentés montrent Le second constat est d’ordre techno-règle-
ainsi que les réseaux électriques tendent à mentaire. La récupération des savoir-faire
devenir des cibles privilégiées pour des cyber- technologiques des entreprises européennes
attaques, phénomènes qui tendent à s’ampli- sur la question des réseaux électriques intel-
fier avec l’augmentation de la connectivité35. ligents se couple ainsi avec la possibilité d’une
Dans ce contexte, une attention toute parti- pression règlementaire de la part de State Grid
culière doit être portée à la sécurisation de ces vers une normalisation sur ses propres stan-
réseaux au niveau européen. Une évolution de dards. En achevant une forme de prépon-
l’Agence européenne de la sécurité des sys- dérance continentale sur les réseaux électri-
tèmes d’information (ENISA) vers une agence ques de nouvelle génération, SGCC pourrait
de certification des produits de cybersécurité lancer une offensive normative au niveau
devrait, si tel était le cas, se faire selon des communautaire en s’appuyant sur ses filiales
européennes.
34. Le producteur national de batteries CALB, lui-
même filiale de l’avionneur d’État AVIC, dispose ainsi De ces constats, plusieurs recommandations
de partenariats avec des entreprises du secteur de apparaissent. D’une part la nécessité de
l’électricité comme State Grid et China Southern Power reconsidérer la politique de libéralisation des
Grid ; voir à ce sujet N. Mazzucchi, Transition
énergétique et numérique : la course mondiale au réseaux menée au travers de la directive
lithium, Paris, FRS recherches et documents 05/2018, 2003/54/CE sur le plan de la sécurité éner-
2018. gétique. L’enjeu de l’indépendance, à la fois
35. C. Sun, C. Liu & J. Xie, « Cyber-Physical System technologique et géopolitique de l’Europe
Security of a Power Grid: State-of-the-Art », étant prioritaire au regard des implications
Electronics, 2016, 5, 40, pp. 1-18.
potentielles. Certes la politique menée depuis En outre, suivant les propositions du rapport
de nombreuses années répond en un sens à Derdevet de 201537, il apparaît fondamental
l’essence même de l’ouverture économique du d’encourager les coopérations transfron-
marché européen, mais elle finit par fragiliser talières au niveau européen, à la fois entre
à la fois la cohésion et la sécurité de l’Union. réseaux de transport et réseaux de distribu-
Dans certains Etats comme la France ou tion. Cette dimension est notamment fonda-
l’Espagne, la puissance publique conserve une mentale en ce qui concerne le déploiement des
part majoritaire dans les réseaux de transport, réseaux intelligents.
ce qui a, pour le moment protégé ceux-ci et
Enfin, une troisième évolution s’avère possible
garanti leur indépendance. Grâce à cette
en ce qui concerne la sauvegarde des opéra-
emprise du public, l’Espagne a ainsi pu éviter
teurs d’infrastructures électriques européens :
le rachat de REE par State Grid en 2012,
la création d’un système d’actions spécifiques
malgré des offres économiquement très avan-
(golden shares) détenues au niveau étatique
tageuses. ou communautaire. A l’instar de ce que le
D’autre part cette situation d’un éclatement Brésil a mis en place en 1997 lors de la libé-
profond du secteur du transport et de la ralisation du secteur pétrolier avec Petrobras,
distribution, si elle est consubstantielle à une il s’agirait ici de permettre à la puissance
politique de libéralisation voulue et décidée à publique de disposer d’une capacité de blocage
Bruxelles, n’exclut pas une concertation à des décisions qui iraient à l’encontre de
l’échelle communautaire. L’ENTSO-E qui l’intérêt commun. Même si le système des
réunit les gestionnaires de réseau de transport golden shares est jugé par la Cour de Justice
au niveau européen ne dispose pas d’une de l’UE (CJUE) comme contraire aux règles de
capacité de régulation et de standardisation libre circulation des biens au sein de l’Union,
équivalente à celle du couple nord-américain différentes entreprises en bénéficient sur le
FERC-NERC. Au contraire, l’ENTSO-E – tout continent, à l’exemple de Volkswagen dont
comme l’ENTSO-G dans le gaz – apparaît 20 % du capital est possédé par le land de
plutôt comme un facilitateur d’interconnexion Basse-Saxe au travers de ce dispositif. Comme
et un forum de discussion entre les différents dans le cas de Volkswagen, il ne s’agirait pas
acteurs. La transformation de cet organisme – d’interdire une mobilité du capital mais bien
qui pourrait d’ailleurs inclure également les de conserver une capacité permettant d’agir
distributeurs – en un véritable régulateur sur les décisions stratégiques de l’entreprise.
européen du même niveau de la FERC, en Une telle solution se justifie d’autant plus que
particulier dans le rôle de celle-ci quant à la les transporteurs d’électricité sont dans un
supervision des acquisitions d’actifs dans le système de monopole naturel qui, par essence,
domaine électrique, pourrait pallier à la empêche une concurrence trop intense. De la
prépondérance d’un acteur économique36. La même manière, une unification, partielle ou
logique libérale mise en œuvre jusqu’à globale, de la possession des distributeurs
présent, si elle ne doit pas être remise en d’électricité du continent, sous la houlette d’un
cause, doit s’accompagner d’un véritable même État extra-européen, contreviendrait
contrôle des opérateurs au niveau commu- profondément à la philosophie politique et
nautaire pour s’assurer que ceux-ci œuvrent économique de l’Union. Il y a donc une
avant tout dans le sens des intérêts européens, nécessité impérieuse à mettre en place un
y compris en termes de sécurité énergétique. mécanisme européen de sauvegarde
36. En outre les États-Unis possèdent des dispositifs de
permettant de l’éviter.
contrôle des investissements étrangers plus génériques
comme le Committee on Foreign Investments in the 37. M. Derdevet, Energie, l’Europe en réseaux, Paris,
United States mais qui sortent du cadre spécifique de La documentation française, 2015.
la politique énergétique.
Abréviations et sigles ENTSO-E : European Network of
Transmission System Operators for
AIE : Agence internationale de l’énergie Electricity
BRI : Belt and Road Initiative ENTSO-G : European Network of
Transmission System Operators for Gas
CECA : Communauté économique du charbon
et de l’acier ETSI : European Telecommunications
Standards Institute
CEER : Council of European Energy
Regulators FERC : Federal Energy Regulatory
Commission
CEN : Comité européen de normalisation
TWh : Terawatt par heure
CENELEC : Comité européen pour la
standardisation électrotechnique Mtep : Million de tonnes équivalent-pétrole
CIGRE : Conseil international des grands MW : Mégawatt
réseaux électriques NERC : North-American Electric Reliability
CJUE : Cour de justice de l’Union européenne Corporation
COP (CCNUCC) : Conference of Parties OBOR : One Belt, One Road
(Convention-cadre des Nations-Unies sur les (projet des nouvelles routes de la soie)
Changements climatiques) OTAN : Organisation du traité de l’Atlantique-
GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental Nord
sur l’évolution du climat SGCC : State Grid Corporation of China
ENISA : Agence européenne pour la sécurité UE : Union européenne
des systèmes d’information UHV : Ultra-high voltage
ENR : Énergies renouvelables
Dernières publications litary and Civilian Capabilities: A Global Chal-
lenge, note n° 03/2018, 7 March 2018
2018 - Benjamin Hautecouverture, « L’interdiction des
armes chimiques en question », note
- Eric Hazane, « Sécurité numérique des objets
n° 02/2018, 6 mars 2018
connectés, l’heure des choix », note n° 15/2018,
3 septembre 2018 - Nicolas Mazzucchi, « 2018, année charnière
pour l’Europe dans le cyber ?, note n° 01/2018,
- Emmanuelle Maitre, « La communication dans
22 janvier 2018
le domaine de la « dissuasion stratégique » : le
cas des Etats-Unis », note n° 14/2018, 6 août
2018 2017
- François Christophe, « La crise centrafricaine, - Benjamin Hautecouverture, « Why must the
révélatuer des nouvelles ambitions africaines de sanctions against Pyongyang be strengthe-
la Russie », note n° 13/2018, 26 juillet 2018 ned ? », note n° 22/2017, 19 December 2017
- Nicolas Mazzucchi, « Les données sont-elles - Mohamed Ben Lamma, « Face au chaos libyen,
une marchandise comme les autres ?, note l’Europe se cherche encore », note n° 21/2017,
n° 12/2018, 25 juillet 2018 14 décembre 2017
- Thrassy N. Marketos, « Eastern mediterranean - Benjamin Hautecouverture, « Pourquoi il faut
energy geostrategy on proposed gas export renforcer les sanctions contre Pyongyang »,
routes », note n° 11/2018, 4 July 2018 note n° 20/2017, 6 décembre 2017
- Emmanuelle Maitre, « Kazakhstan’s nuclear - Benjamin Hautecouverture, « Crise nucléaire
policy: an efficient niche diplomacy?, note nord-coréenne : que peut faire l’UE ? », note
n° 10/2018, 1st July 2018 n° 19/2017, 15 novembre 2017
- François-Albert Stauder, « Tchad : une nouvelle - Emmanuelle Maitre, « Le couple franco-
République sans état de droit, note n° 09/2018, allemand et les questions nucléaires : vers un
12 juin 2018 rapprochement ? », note n° 18/2017,
- Nicolas Mazzucchi, « Perspectives in gas securi- 7 novembre 2017
ty of supply: the role of Greece in the Mediterra- - Monika Chansoria, « Indo-Japanese Strategic
nean », note n° 08/2018, 24 mai 2018 Partnership : Scope and Future Avenues », note
- Juan José Riva, « The Impact of Organized n° 17/2017, 19 September 2017
Crime on Peacekeeping Operations: The Case of - Antoine Vagneur-Jones, Can Kasapoglu,
Minustah in Haiti », note n° 07/2018, 9 April « Bridging the Gulf: Turkey’s forward base in
2018 Qatar », note n° 16/2014, 11 August 2017
- Régis Genté, « La question libérale en Russie », - Patrick Hébrard, « Pérennité du groupe aérona-
note n° 06/2018, 22 mars 2018 val : enjeux stratégiques et industriels », note
- Valérie Niquet, « Testing Times for Security in n° 15/2017, 10 août 2017
East Asia: Evaluating one Year of the Trump - Régis Genté, « Le jeu russe en Libye, élément du
Presidency, » note n° 05/2018, 19 March 2018 dialogue avec Washington », note n° 14/2017,
- Isabelle Facon, « Le ‘discours du 1er mars’ de 26 juillet 2017
Vladimir Poutine : quels messages ?, note - Antoine Vagneur-Jones, « Global Britain in the
n° 04/2018, 12 mars 2018 Gulf: Brexit and relations with the GCC », note
- Valérie Niquet, « Chinese Objectives in High n° 13/2017, 18 July 2017
Technology Acquisitions and Integration of Mi-
La Fondation pour la Recherche Stratégique est une fon-
dation reconnue d’utilité publique. Centre de recherche
indépendant, elle réalise des études pour les ministères et
agences français, les institutions européennes, les organi-
sations internationales et les entreprises. Elle contribue au
débat stratégique en France et à l’étranger.
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