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Le confinement vous pèse, vous n'en pouvez plus d'être relégués dans votre

tour d'ivoire ?... et si, à défaut de pérégrinations horizontales autour d'une planète recroquevillée,
vous vous offriez un petit voyage dans le temps ? Ce dernier livre de Charles Doursenaud vous
conduira tout droit dans l'enfer de la Révolution Française corrompue dans les égarements d' une
poignée de Trégorrois dérangés.
Attention, ces pages sentent le souffre, la folie, les remugles pestilentiels d'une classe sociale en fin
de parcours, d' une élite aux abois, assaillie par de nouveaux prédateurs avides de ses privilèges.
Glaçant, comme une danse macabre où morts et vivants, pantins désarticulés, gesticulent sur des
sons discordants. Charles Doursenaud nous avait habitués aux reflets froids et au claquement sec de
la guillotine, cet instrument de torture républicaine qui fascine autant qu'il terrorise l'humaniste qu'il
est (1). Mais cette fois il pousse son investigation plus loin encore et dans le sillage de ses héros
maléfiques, il nous invite à ausculter ce que le couperet laisse après sa chute : l' horreur, les ravages
de la mort dans les reliefs de laquelle se vautre un couple insensé et perdu.
Et si, dans cette quête mortifère, l'auteur cherchait à soulager le poids de ses angoisses en nous
appelant à les partager ? Les situations, les images les plus cauchemardesques de ce roman peuvent
faire surgir dans nos souvenirs quelques-unes de ces Vanités du 17ème siècle, ces peintures où la
représentation du beau, du charmant du désirable était mise en scène avec des évocations concrètes
de la décrépitude et de la mort : crânes humains, fleurs desséchées, bougies à la flamme vacillante,
sabliers...A cette différence près que les Vanités étaient faites pour rappeler à l'ordre de la Nature les
étourdis et les distraits : les béatitudes de l'existence ne doivent pas céder aux illusions sur leur
permanence, car la « Grande faucheuse » y met toujours un point final.
Mais pour qui connaît un peu le travail de Doursenaud et notamment certains de ses poèmes, le
propos est probablement plus complexe. Comme toute allégorie sur le thème de la mort qui
convoque le spectateur pour faire un pas de deux avec elle, ce livre est un instrument d'exorcisme.
Se colleter avec la mort dans ce qu'elle a de plus obscène, de plus abject, de plus répugnant, y
plonger les mains, les yeux et tous les sens, c'est peut-être une façon de la conjurer, de lui faire un
pied de nez.
« Mourrez si vous voulez
Moi je choisis la vie,
De vivre encore
De vivre toujours.
Car je l'aime à la folie
La vie. »(2)

On le voit, pas plus de nécromanie chez cet épicurien qu'on en trouvera chez un Villon composant la
Ballade des pendus.
Mais foin de la psychologie de comptoir, notre homme n'a que faire de nos tentatives d'intrusion
dans les tréfonds de son subconscient. Il est conteur, il conte ( tout comme ces raconteurs du coin du
feu qui s'amusaient, la nuit venue, à vous faire dresser les cheveux sur la tête) ; il est peintre, il peint
(avec la même minutie, le même réalisme cru qu'un Rembrandt détaillant une pièce de boucherie) ;
il est historien, il rend compte (avec le souci quasi obsessionnel de ne rien trahir de la mémoire des
archives dans lesquelles il s'est longuement et passionnément immergé) ; il est poète, il vous donne
à rêver sur ces caractères, ces paysages, ces vieilles pierres et tous ces secrets du Trégor dont il sait
parfaitement décrire l'enchantement. Il est gastronome, il collectionne et mitonne les mots avec
malice et gourmandise dans un français universel qui repousse les limites du temps présent.
Lisez « Chaque jour vers l'enfer » (3), lisez tous les livres de Doursenaud ; ils vont vous bousculer,
vous sonner, vous estomaquer, vous choquer parfois et parfois vous faire rire, mais ils vont surtout
vous instruire, vous envoûter et vous transporter loin de la tanière où vous êtes confinés.

Ph Carvou, Avril 2020

(1) Deux têtes pour le bourreau, Charles Doursenaud (Editions Art Culture et Patrimoine)
(2) Ballades d'un verre à pied, Poèmes, Charles Doursenaud (Editions Couleurs et Plumes)
(3) Chaque jour vers l'enfer, Charles Doursenaud (Editions Ramsay)

L'auteur