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Revue Philosophique de Louvain

Louis Althusser, Politique et histoire de Machiavel à Marx. Cours à


l’École normale supérieure 1955-1972. Texte établi, annoté et
présenté par François Matheron
Yves Sintomer

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Sintomer Yves. Louis Althusser, Politique et histoire de Machiavel à Marx. Cours à l’École normale supérieure 1955-1972.
Texte établi, annoté et présenté par François Matheron. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 107, n°3,
2009. pp. 542-544;

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d’avoir trahi cette pensée dans l’affirmation ultime selon laquelle l’extérieur
n’est finalement pas différent de l’intérieur [...]» (p. 53).
C’est bien sûr, dans ce rapport problématique de Hegel et de Marx la
question même de l’aliénation qui est en jeu. Or précisément, ce que selon
F. F. Marx acquiert, dans sa critique de Hegel — «qui est aussi une critique
de la philosophie elle-même» (p. 68) —, c’est la conception de l’homme
comme être objectif, c’est-à-dire «en tant qu’être qui non seulement a
besoin d’objets mais qui ne peut s’affirmer et se réaliser que dans des
objets» (p. 68).
Alors, au fond, on peut se demander ce qui imposait de postuler, à
l’origine de ce beau commentaire, la rupture entre Hegel et Marx? Peut-être
s’agit-il d’invalider la thèse du renversement dialectique pour avancer celle
selon laquelle il n’y aurait pas de dialectique chez Marx.
C’est en conclusion que F. F. dévoile le projet théorique qui anime son
commentaire: montrer que Marx, et en particulier avec ce texte des Manus¬
crits de 44, est le fondateur de cette forme de «philosophie sociale» que l’on
trouve actuellement développée par Axel Honneth: «A nos yeux, écrit F. F.,
l’importance et l’actualité des Manuscrits parisiens de Marx tiennent à ce
que ce texte représente un moment fondateur pour un certain type de philo¬
sophie qui n’est ni la philosophie morale, ni la philosophie politique, mais
ce que les Allemands appellent, plus naturellement ou spontanément que
nous, la philosophie sociale» (p. 68).
Cette nouvelle traduction présente donc un double intérêt. D’abord, en
tant que telle, elle présente en langue française le texte de K. M. épuré de
certaines erreurs fondamentales de traduction qui avaient entraîné à leur suite
de nombreux problèmes interprétatifs; ensuite elle renouvelle la position
théorique vis-à-vis d’un texte en lui redonnant une actualité, et en favorisant,
en cela, un travail d’analyse et d’interprétation de K. M., selon une visée
philosophique.
Éric Puisais.

Louis Althusser, Politique et histoire de Machiavel à Marx. Cours à


l’École normale supérieure 1955-1972. Texte établi, annoté et présenté par
François
2006. Prix:
Matheron
23 €. ISBN:
(Traces
2-02-062833-3.
écrites). Un vol. de 393 p. Paris, Éd. du Seuil,

S’il ne faut plus s’attendre à des découvertes qui modifieraient profon¬


dément notre vision d’Althusser ou qui apporteraient des lumières radicale¬
ment originales sur les sujets qu’il a traités, Politique et histoire vient utile¬
ment compléter la série d’ouvrages qui ont permis aux lecteurs de redécouvrir
de façon posthume celui qui fut l’un des grands philosophes français du xxe
siècle. François Matheron (à qui l’on devait déjà les deux volumes des Écrits
philosophiques et politiques, Stock/IMEC, 1994-1995) en a établi le texte
avec une parfaite rigueur philologique, à partir de manuscrits et de notes de
cours déposés à l’IMEC.
Philosophie des temps modernes 543

Le volume se compose de quatre ensembles inégaux en taille et en


intérêt: des cours de 1955-1956 sur la philosophie de l’histoire du xvne au
xixe siècles, des leçons sur Machiavel datant de 1962, des cours sur
«Rousseau et ses prédécesseurs» datant de 1965-1966, et enfin des leçons
sur Hobbes données en 1971-1972. L’ensemble permet de passer en revue
trois
althussérienne.
siècles de philosophie politique et deux décennies de production

Une partie des analyses, qui portent sur des auteurs comme Locke,
Hobbes ou Condorcet, ont plus un intérêt philologique que proprement théo¬
rique: elles permettent de mieux comprendre le positionnement d’Althusser
et, à travers ce prisme original, la façon dont pouvait se construire le pan¬
théon de la philosophie politique en France dans les années 1960 et 1970.
Certains développements sont cependant plus originaux, Althusser mettant
notamment en relief la façon dont Helvétius pense la conciliation de l’intérêt
général et des intérêts particuliers à partir de situations où, comme dans les
sociétés académiques, les individus doivent généralement pour s’affirmer
défendre des idées utiles à la collectivité — une préfiguration de ce que
Bourdieu théorisera avec le concept de «corporatisme de l’universel».
D’autres développements aident à mieux saisir la genèse des grands
thèmes du philosophe de la rue d’Ulm, comme ces pages de 1955-1956 sur
Marx où, tout en esquissant la problématique de Lire le Capital, Althusser
affronte le problème épistémologique qui le hantera tout au long de sa car¬
rière: comment sortir de la philosophie de l’histoire (qui conçoit le dévelop¬
pement de celle-ci en le rapportant à une instance non historique, qu’elle soit
ontologique, anthropologique ou religieuse) et comment reconnaître l’ins¬
cription historique de la théorie sans tomber dans le relativisme? Comment,
en d’autres termes, «trouver un point ferme, archimédien, qui permette de
constituer une science de l’histoire (c’est-à-dire atteindre dans le contenu de
l’histoire le fondement de l’objectivité du jugement historique)» (p. 163)?
Un demi-siècle plus tard, il est frappant de constater qu’Althusser pensait
encore à l’époque trouver cet évanescent «point ferme» dans les ouvrages
de Lénine et de Staline, et dans les «lois immanentes et objectives du deve¬
nir historique» (p. 171).
Les plus belles pages sont sans doute celles qui sont consacrées à Rous¬
seau et Machiavel, deux auteurs sur lesquels Althusser jette une lumière qui,
pour être contestable, n’en est pas moins d’une originalité indéniable. Si ses
contributions les plus brillantes sur les «décalages» qui marquent le contrat
social ou la «solitude» de Machiavel avaient déjà été publiées (on peut
aujourd’hui les trouver dans Solitude de Machiavel, P.U.F., 1998, et dans le
second tome des Ecrits philosophiques et politiques, op. cit.), les textes conte¬
nus dans Politique et histoire permettent de mieux en prendre la mesure.
Les pages sur Machiavel sont de ce point de vue particulièrement
emblématiques. D’un côté, dès 1962, Althusser propose ce qui restera sa clef
de lecture de l’intellectuel florentin: la force de ce dernier ne résiderait pas
dans son anthropologie, essentiellement négative, ou dans sa thèse du carac¬
tère cyclique de l’histoire; sa singularité serait d’avoir pensé le moment du
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surgissement de l’État, dans sa contingence historique et normative radicale


— là«après»
pli, où les autres
l’État,philosophes
en étudiantneles
penseraient
conditionsque
auxquelles
sur la base
peut
du s’obtenir
fait accom¬
le
consentement populaire et s’établir des rapports équilibrés entre les différents
pouvoirs qui le composent (p. 245-247). Les années suivantes, Althusser
ajoutera que l’intérêt d’une telle tentative n’est pas de fonder une science
«positive» de la politique ou de découvrir les «lois» de l’histoire mais de
développer un discours scientifique dans une conjoncture historique déter¬
minée et à partir de la position d’un problème politique spécifique — en
l’occurrence, pour Machiavel, la formation de l’unité nationale à travers
l’État et la monarchie absolue. Dans la lignée de Gramsci, l’actualité de
Machiavel
Prince moderne
est alors
qui,pensée
en ayant
en rapport
la capacité
avec(virtiï)
la question
de tirer
de parti
l’émergence
des fenêtres
d’un
d’opportunité
d’un ordre nouveau.
historiques (la fortuna), pourrait aider l’histoire à accoucher

L’interprétation est discutable en ce qu’elle est tout entière centrée sur


le Prince et que les Discorsi occupent une place subordonnée — Althusser
dira qu’ils portent sur le second moment, celui où le nouvel État doit trouver
son enracinement populaire. Mais surtout, on ne peut manquer d’être frappé
par le type de lecture pratiqué par Althusser (comme au reste par la plupart
des philosophes français de l’époque). Alors qu’il insiste sur l’inscription de
Machiavel dans une conjoncture historique, on chercherait en vain une ana¬
lyse un tant soit peu précise de celle-ci. Les aléas de la Florence des deux
premières décennies du XVIe siècle, prise entre l’affirmation du pouvoir des
Médicis et la tentative de maintenir un régime républicain, ne sont même pas
mentionnés. A aucun moment, l’interprétation des écrits n’est croisée avec
celle de l’activité politique de Machiavel, tandis qu’aucune mise en perspec¬
tive ne met en lumière la façon dont les textes de celui-ci répondent à
d’autres, antérieurs ou contemporains (l’humanisme civique de la première
Renaissance n’est évoqué que pour être balayé d’un revers de main et Gui-
chardin n’est considéré que comme un vulgaire «chroniqueur»). Ces limites
sont paradoxales pour un philosophe marxiste, et alors que l’école de Cam¬
bridge commençait au même moment à pratiquer l’étude des «idées en
contexte». C’est finalement à bon compte qu’ Althusser pourra proclamer la
«solitude» de Machiavel, après avoir placé l’ancien secrétaire de la Chan¬
cellerie de Florence dans le monde épuré d’une théorie sans acteurs concrets,
sans politique réelle et sans conjoncture digne de ce nom.
Yves SlNTOMER.

Jean-Philippe Ravoux, De Schopenhauer à Freud. L’inconscient en


question
21 €. ISBN:
(Prétentaine).
978-2-7010-1507-1.
Un vol. de 123 p. Paris, Beauchesne, 2007. Prix:

L’ouvrage s’inscrit dans ce qui relève désormais d’un genre philo¬


sophique: la critique de la psychanalyse «comme illusion sans avenir»