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Christophe Dejours

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LE MASCULIN ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ

L'ADOLESCENCE ET LE MASCULIN

Cet article se situe dans une démarche présentant deux


particularités : elle s'appuie sur une recherche en cours, et ce
qui sera présenté ici aura statut d'hypothèses et non de corpus
théorique rigoureux ; elle est, d'autre part, décentrée par rap-
port aux courants actuels de la recherche psychanalytique, ce
qui risque de lui conférer un caractère de bizarrerie. Pour
situer l'argument il faut préciser le contenu que je place dans
la notion d'adolescence, qui n'est pas forcément congruent
avec les conceptions prévalant dans ce domaine de la psy-
chopathologie, d'autant plus que je ne suis pas spécialiste en
la matière : je caractériserai l'adolescence par des coordonnées
temporelles et par des enjeux psychiques. L'adolescence, dans
cette perspective, est précisément limitée dans le temps à son
point de départ par la puberté, à son terme par l'intégration
professionnelle. C'est souligner d'emblée que le début de l'ado-
lescence est scandé par des événements biologiques tandis que
son achèvement l'est par des événements caractérisés socia-
lement. Toute l'adolescence de ce fait, se trouverait tendue
entre deux défis : un défi physiologique, et un défi social.
D'autre part, l'adolescence ainsi limitée, dans la réalité et
dans le temps, est pour ce qui nous concerne ici, une épreuve
psychique. L'adolescent projeté par les transformations de son
corps dans des questions complètement neuves au plan mental,
engageant au premier chef sa sexualité et la construction de
son identité sexuelle, ne peut pas se consacrer pleinement à
la résolution de ce problème, parce qu'il est aussi happé par
un autre ordre de difficultés, concernant cette fois le travail
_Adolescena, 1988, 6, 1. 89·116.
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et les rapports sociaux. Le problème psychique déterminant sexe, sont des artifices mis en œuvre par rapport à la question
de l'adolescence me semble être celui de l'intégration sociale, ainsi contournée de la rencontre essentielle de deux personnes
laque1le exige des performances mentales en général incom- de sexes différents. Rencontre qui s'apparente plus au défi
prises du clinicien. C'est pourquoi l'essentiel de cet article qu'elle ne s'inscrit dans une quelconque naturalité, supposée
sera consacré à ce volet de l'adolescence. caractériser un désir, un itinéraire, une maturation ou un
Reste à définir ce que je place dans la notion de masculin. développement.
Le masculin serait ce qui spécifie l'achèvement du cycle mental La rencontre amoureuse avec un partenaire de l'autre sexe
donnant accès à l'identité sexuelle chez l'homme. En parlant est dangereuse et n'a justement rien de naturel. La rencontre
d'homme ici, je veux suggérer que l'entrée dans le registre du avec la différence est périlleuse, même si elle est promesse de
masculin me semble relever davantage de la maturité que de volupté.
l'adolescence, l'enjeu psychique de cette dernière étant pour La question posée est finalement de savoir pourquoi la
le garçon, surtout, de ne pas verrouiller cette évolution poten- rencontre érotique est-elle si rare et simultanément si dan-
tielle. Toute l'adolescence me semble-t-il, est, pour le garçon, gereuse. Il y a différentes façons de répondre à cette question
une confrontation aux problèmes de la virilité et non du en psychanalyse. Celle qui nous sert de référence ici, est fondée
masculin, qui ne pourra être conquis que de surcroît. A sur la notion de corps érotique dérivé du corps physiologique
condition toutefois que pendant la phase qui précède la matu- par l'étayage 1 •
rité, l'adolescent ait réussi à éviter les pièges de la construction
sociale de la virilité. Cette dernière en effet, est un passage
obligé pour atteindre au masculin, bien qu'elle soit simulta- SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ
nément un risque majeur de fermeture pour le développement
de l'identité sexuelle. La virilité serait à placer du côté des Pour devenir sujet sexué, il faut d'abord vivre dans un
rapports sociaux de sexe et non du côté de la construction corps. Dans un corps érotique et non dans un corps physio-
psychique du moi. logique uniquement. Par une sorte de réfléchissement, de
décollement, de dégagement du corps érotique au terme d'une
longue opération du subversion du corps physiologique, le
PUBERTÉ ET SUBVERSION LIBIDINALE sujet surgit enfin de son affranchissement par rapport à l'ordre
de la conservation et de l'animalité.
D'ordinaire le masculin évoque en psychanaly~e la question Or il s'avère après • enquête » que la question de la
de l'identité sexuelle qu'un sujet tente de construire à travers construction du sujet par subversion ne peut pas être limitée
un conflit spécifique : celui où s'affrontent son fonctionnement à la subversion de l'ordre physiologique. Pour être sujet, il
biologique (physiologie de la reproduction) et son économie faut non seulement réussir ce jeu avec l'animalité (et continuer
érotique. Et lorsqu'il s'agit d'adolescence, est visé le rendez- à le jouer), il faut être capable en outre de jouer avec un
vous crucial que les transformations du corps, associées à la autre partenaire peut-être plus retors encore, à savoir le
puberté, fixent au développement psychique, rendez-vous dont détenninisme social: déterminisme social des conduites, des
l'issue ne peut être prévue à l'avance. Les rencontres amou- comportements, voire de la pensée. Question embarrassante,
reuses qui mettent les premières fois le corps adulte à l'épreuve rarement envisagée par les psychanalystes, et particulièrement
du commerce érotique, sont déterminantes et peuvent parfois préoccupante pour ce qui concerne précisément et le masculin
bouleverser ce qui avait été jusque-là pré-construit ou seule- et l'adolescence. Beaucoup d'auteurs affirment que l'homme
ment esquissé, et qui de ce fait était relativement précaire. est un être social. Mais aussitôt après cette affirmation, le
Ce pré-donné va-t-il alors cristalliser ou au contraire voler en mot social se perd, en tout cas il ne renvoie plus à la dimension
éclats ? La sexualité est une affaire qui se joue essentiellement
à deux sujets de sexes opposés. Les variantes qui récusent
tout partenaire (sexualité « solipsiste ») ou convoquent simul- 1. Cf. Dejours C., Le corps entre biologie et psychanalyse. Paris, Payot, 1986. Voir
aussi: Economie de la perception et processus de somatisation, Psa. Univ., 1987, 12,
tanément plusieurs partenaires, ou des partenaires de même 417-435.
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même du social. Mon argument partira de l'axiomatique sui- voire au sujet sans lesquels il serait impossible d'analyser
vante: pourquoi les formes sociales se transforment et ne sont jamais
1 - La construction sociale des conduites est une réalité définitivement stabilisées. Qu'on ne s'y trompe cependant pas,
qui a sa pesanteur propre. sa logique propre qui ne s'appré- cet espace de liberté est, dans ce cadre sociologique, essen-
hende qu'avec les instruments spécifiques des sciences sociales. tiellement défini par des coordonnées collectives et n'on indi-
C'est dire bien entendu, ce qui ne choquera pas le psycha- viduelles (sauf peut-être pour le courant ethnométhodolo-
nalyste, que la position tenue ici est aux antipodes de la gique '). Toutefois en soulevant ces questions, certains
sociobiologie. Affirmer que la construction sociale a un pouvoir sociologues ont récemment pris le risque de confronter leurs
spécifique sur la genèse, l'initiation et la stabilisation des analyses à celles des psychopathologistes, d'où ressortent des
comportements, c'est inférer qu'existe un déterminisme socio- convergences qui sont peut-être l'esquisse de problématiques
logique capable de peser sur des variables aussi diversifiées nouvelles sur les rapports entre ordre individuel et ordre
que le comportement, les opinions, les projets de vie 2 , les collectif9. C'est donc sur une base encore assez ténue que
pratiques langagières 3 , les pratiques collectives 4 , les repré- seront ici proposées certaines perspectives sur la construction
sentations du monde, les jugements moraux 5 , voire les modes de l'identité sexuelle masculine à l'adolescence.
de pensée. Cette assertion qui a de solides fondements pose . 2 - La pesanteur sociologique étant aussi concrète que la
de sérieuses questions à la théorie et à l'anthropologie psy- pesanteur biologique, on peut difficilement l'exclure de l'in-
chanalytiques. Cependant lorsqu'est fait référence à un déter- vestigation et de la théorisation psychanalytiques. Si la phy-
minisme social, il est essentiel de préciser que je me situe siologie de la reproduction pèse de façon déterminante sur la
dans une position critique vis-à-vis du réductionnisme socio- construction de l'économie érotique, il en est exactement de
logique tenu par certains auteurs. Si, comme dit Atlan à propos même en ce qui concerne le poids des rapports sociaux sur
des sciences biologiques, un certain réductionnisme est néces- la construction de cette économie érotique. Les conduites
saire à toute démarche scientifique •, en revanche on admettra sociales sont socialement construites, y compris les conduites
avec cet auteur le point de vue plus modeste d'un « réduc- sexuelles, et les rapports sociaux de sexe sont une réalité dont
tionnisme faible ». En matière de déterminisme social, on l'impact est bouleversant pour le psychopathologiste 10 • Contrai-
pourra adopter une position comparable, d'ailleurs défendue rement à ce que l'on pourrait croire quand on est clinicien,
par une bonne partie de la communauté des sociologues, qu'il l'essentiel des conduites sexuelles pourrait être socialement
s'agisse du courant ethnométhodologique ou pragmatique, ou construit et non psychologiquement construit. En tout cas on
de courants plus attachés à la pesanteur des rapports sociaux 7 • ne peut pas expliquer les rapports sociaux avec la théorie de
Ces indications sont nécessaires pour que l'on saisisse la l'inconscient, ce qui cette fois, irritera plus d'un psychanalyste.
légitimité des questions posées ici à propos de l'adolescence Il conviendrait même de renverser la question : comment se
et du masculin, qui ne peut se soutenir que de ce que le peut-il que certaines conduites sexuelles ne soient pas entiè-
déterminisme sociologique auquel il est fait référence ici, rement construites par les rapports sociaux? Comment l'iden-
malgré ses rigidités, accorde un espace de liberté aux individus, tité sexuelle peut-elle échapper (et dans quelle mesure) à sa
construction sociale ? En d'autres termes, la question qui est
posée ici est de savoir comment se joue éventuellement la
2. LangevinA .• L'am~nagement social des parcours de vie, Temps libre, 1985,
85-91.
3. Boutet J., Construction sociale du sens dans les entretiens d'ouvrics et d'ou-
vrières, La qualification ouvrière, T. Il, Département de recherches linguistiques, 8, Cf.: Problb-mes d'épistémologie en sciences sociales, vol. III, Centre d'Etude
Paris VII, 1985.
des mou,·ements sociaux, EHESS, Paris, 1985.
4. Kergoat D., Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux, in Le. sexe du 9. Dejours C. (sous la direction de), Plaisir et souffrance dans le travail. Acles
travail, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1984. du séminaire interdisciplinaire de psychopathologie du travail, T. I. Volume publié
5. Pharo P., Le civisme ordinaire, Paris, Librairie des Méridiens, 1985. avec le concours du CNRS et du Naturalia et Biologia AOCIP, Centre Hospitalier
6. Atlan H., Conférence aux Il" Journks Nationales de la psychiatrie, Avignon, d'Orsay, Orsay, 1987.
mai 1987 (à paraitre dans Psychiatrie Française). 10. Hirata H., Kergoat D., Rapports sociaux de sexe et psychopathologie du travail,
7. Kergoat D., Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux, in Le. sexe du in Dejours C. (sous la direction de). Plaisir et souffrance dans le travail, Tome Il (sous
travail, Grenoble, Pres!es Universitaires de Grenoble, 1984. i presse), 1988.
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« subversion singularisante du social » ? Le problème du déter- la femme beaucoup plus interpelé par la question du temps
minisme social des comportements étant beaucoup trop vaste que celui de l'homme.
pour être débattu dans cet article, je m'en tiendrai à un angle Or, à ce niveau, le social va s'articuler de façon radica-
d'abord spécifique, beaucoup plus limitatif, mais ayant tout lement discriminative. Le temps est un enjeu essentiel dans
de même une portée générale : à savoir que je m'intéresserai le travail et dans l'organisation du travail. Sa manipulation
ici surtout aux rapports sociaux de travail. L'adolescence en dans une société dominée par les hommes est faite à l'avantage
effet, est aussi un rendez-vous essentiel avec les rapports des hommes et au détriment des femmes, et ceci par le
sociaux, précisément et de façon très spécifique au travers de truchement de la régularité supposée nécessaire du travail et
la question du travail. D'autre part, concernant la question de la vie professionnelle. Du coup, les hommes qui ne sont
des hommes et du masculin la référence à la division sexuelle pourtant pas, il s'en faut de beaucoup, affranchis des questions
du travail apparaît comme particulièrement heuristique. du temps, des cycles, de la fatigue, de la maladie, du vieil-
lissement et de la mort, ont tendance à se défausser d'une
bonne part des contraintes relatives à la temporalité, sur les
femmes auxquelles ils délèguent les questions du temps, de
LE CORPS ÉROTIQUE FÉMIJ\IN ENTRE BIOLOGIE ET SOCIÉTÉ
la variabilité, de la disponibilité, etc. délégation qui est, en
fait, plutôt une façon de se débarrasser: socialement et maté-
Ce qui suit n'est qu'une hypothèse. Elle ne sera pas riellement bien sûr, mais mentalement aussi, car ce faisant
développée de façon continue dans l'argument et il eût été ils occultent leurs angoisses par rapport aux rythmes biolo-
peut-être préférable de ne pas en faire état ici. Néanmoins giques, aux rythmes domestiques, aux rythmes des « mouve-
son énonciation apportera peut-être un peu plus de transpa- ments de vie et de mort ».
rence à une démarche que je sais insolite pour un psychanalyste. De sorte que se constitue en fin de compte une collusion
Le masculin ne peut se comprendre (dans sa construction entre le social et le biologique pour enfermer les jeux de
subjective par subversion du social) que par rapport à ce qui l'identité sexuelle féminine dans une situation redoutablement
se joue de l'autre côté, pour les femmes et le féminin. Or ce vérrouillée entre deux déterminismes : le déterminisme bio-
que nous apprennent les sciences sociales, c'est que le féminin logique et le déterminisme social. Les hommes s'en affran-
n'est pas du tout l'inverse du masculin. C'est tout à fait « autre chissent davantage, mais non pas tant grâce à la spécificité
chose ». C'est pour faire apparaître cette différence, que s'im- de leur biologie que grâce à la façon dont socialement ils se
pose la formulation de l'hypothèse de base : partant du corps servent pour cela, des femmes.
érotique et de sa construction par subversion à partir du corps • En d'autres termes, une part de l'identité virile se construit
physiologique, nous arrivions aussi, en toute rigueur, à deux au détriment de l'identité sexuelle des femmes. Une part de
corps érotiques radicalement différents chez l'homme et chez la subversion libidinale chez l'homme, fondatrice de sa sub-
la femme. La physiologie sexuelle de l'homme n'est nullement jectivité, mais aussi de son identité sexuelle, ne s'acquiert
le symétrique de la physiologie de la femme. La ph)·sinlnfi<> qu'au détriment de la marge de manœuvre restant aux femmes
sexuelle de la femme se caractérise par des cycles relativement pour jouer de leur côté la double subversion libidinale.
courts, notamment par les cycles menstruels, par les cycles Comme cette hypothèse ne pourra pas être développée in
endocrinométaboliques des grossesses, de l'accouchement et extenso, elle ne peut qu'être donnée en filigrane, et je deman-
de l'allaitement, par la ménopause enfin. La physiologie derai au lecteur de bien vouloir m'en excuser. En dépit, en
sexuelle mâle. n'en est nullement le symétrique: c'est-à-dire effet, de· cet avantage massif au profit des hommes dans la
que les hormones de l'homme ne varient pas de façon opposée conquête de leur identité sexuelle, on va voir que les obstacles
et symétrique par rapport à celles de la femme. Il n'y a tout qu'ils rencontrent restent pourtant sérieux, et que l'adolescence
simplement pas de cycles comparables chez l'homme. De ce est, de ce fait, une période particulièrement redoutable qui,
fait le jeu de la subversion libidinale chez la femme a constam- à mon avis, n'a de pendant à aucun autre moment de l'exis-
ment à faire avec la temporalité, d'une manière extrêmement tence.
prégnante, active et contraignante. Le jeu libidinal est ,chez
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« desaffection » ou de « forclusion de l'affect •, convoqué par
LE SPECTRE DE LA NORMOPATHIE J.Mc Dougall 14) se rencontre non seulement dans les somatoses,
mais aussi dans des cas non décompensés de psychose, de
Compte tenu de ce qui vient d'être ici esquissé des dif- « personnalité addictive», voire de pseudo-névrose 15 • La rela-
ficultés auxquelles se trouve confronté pêle-méle l'adolescent, tion à l'objet est fondée sur l'emprise et sur le mode de la
on devrait s'attendre à ce que chacun, à un moment ou à un minéralisation de l'autre••. L'autre est appréhendé surtout à
autre, perde pied, et que cela se manifeste bruyamment par travers l'épaisseur du système conscient, des stéréotypes
des symptômes psycho-névrotiques ou somatiques. Certains sociaux et des rapports sociaux. La rencontre avec l'autre se
adultes cependant sont parvenus à maturité sans avoir, semble- fait sur le mode des rapports sociaux et non sur le mode de
t-il, souffert outre mesure pendant leur adolescence. La question la rencontre érotique intersubjective.
qui se pose à partir de leur cas, mérite d'être en quelque sorte Si le normopathe se caractérise donc avant tout par une
renversée : il ne s'agit plus d'expliquer la genèse des mani- psychopathologie du manque selon la plupart des auteurs, en
festations psychopathologiques chez l'adolescent, mais d'ex- revanche on lui trouvera une richesse surprenante du côté de
pliquer comment font donc ceux qui s'en tirent sans aucun la construction de son système conscient et de sa représen-
dommage. 11 est possible de faire des hypothèses sur la construc- tativité sociale. S'il n'a pas d'identité pas plus que de corps
tion de cette normalité et sur sa stabilisation. Faute de pouvoir propre, en revanche il montrera d'une façon parfois éblouis-
les développer dans le cadre de cet article, je soulignerai sante toute une série de qualités à connotations essentiellement
seulement le rôle central qu'y joue le clivage. Par rapport au sociales, qui lui confèrent une personnalité très marquée, mais
modèle d'une troisième topique II ou « topique du clivage », pétrie à partir de l'exercice des rapports sociaux et des sté-
j'ajouterai une précision qui vient des recherches interdisci- réotypes de classe et de sexe. Ce qui a de quoi tromper
plinaires récentes avec les sciences sociales : le système l'interlocuteur non averti. Son identité n'est pas une identité
conscient (différent du préconscient), placé comme une digue au sens de l'identité en psyéhanalyse, mais plutôt une pseudo-
en regard de l'inconscient primaire clivé (différent de l'in- identité socialement définie, à travers la batterie des cartes
conscient refoulé), serait spécifiquement organisé de l'extérieur d'identité, d'assurance, de crédit, des cartes professionnelles
sous l'égide des rapports sociaux et de l'imaginaire social. ou de membre de clubs privés, de sociétés, d'associations ou
Lorsque la collaboration est bien établie entre le social de partis. Il semble bien que ceux qui passent sans encombre
et l'inconscient primaire, on a à faire à un sujet clivé et très la période de l'adolescence sont surtout des normopathes. Que
efficient socialement, • opératoire • diront certains, dont la la rigidité normopathique ait été franchement visible avant
superstructure névrotique préconsciente n'est qu'une structure l'adolescence, ou qu'elle soit l'effet même de l'adolescence et
de luxe, régnant sur une partie réduite de l'inconscient (J'in- des rencontres d'alors, il reste que dans l'issue normopathique,
conscien t refoulé). Ces sujets se présentent comme des sujets l'adolescence, en tant qu'épreuve psychique, n'a pas été sur-
hypemormaux, simples et sans complication. Mais de nom- montée, mais évitée !
breux auteurs ont trouvé chez eux une vulnérabilité particulière Pourquoi ai-je parlé de spectre de la normopathie ? Parce
aux processus de somatisation. J.Mc Dougall leur a donné que contrairement à ce que pourrait suggérer la forme cari-
l'appellation de « normopathes » 12 (le terme de normopathie caturée que j'ai esquissée ici, elle représente bel et bien un
se retrouve aussi sous la plume de J. Schotte 13). danger vis-à-vis de la maturation mentale, autant d'ailleurs
En fait cette normopathie, essentiellement fondée sur le qu'un refuge contre la souffrance et la décompensation psy-
clivage (selon mon point de vue, et non sur un processus de chonévrotique, toxicomaniaque ou somatique, devant les pièges

11. Dejours C., Le corps entre biologie et psychanalyse, Paris, Payot, 1986. 14. Mc Dougall J ., op. cit., p. 136.
12. Mc Dougal! J., Les 1hédtres du Je, Paris, Gallimard, 1982. 15. Dejours C., De la nonnopathie, in Encyclopédie Diderot. Fondation Diderot,
13. Schotte J ., Le dialogue Freud-Binswanger et la constitution actuelle d'une Ministère de Ia Culture et de la Recherche, Paris, Fayard, 1988 (sous presse).
psychfatrie scientifique. in Fédida P. (sous Ia direction de), Ph~nomtnologie, Psychiatrie, 16. Dejours C., Economie de la perception et processus de somatisation, Psa.
Psychanalyse, Paris, Echo-Centurion, 1986, p. 76. Univ., 1987, 12, 417-435.
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de l'adolescence. On peut penser que la normopathie est une même de S. Freud, la sublimation requiert la reconnaissance
question réellement posée à tous les adolescents, et on va voir sociale de la valeur substitutive de l'activité sublimatoire.
plus loin pourquoi, avant tout aux adolescents du sexe mas- Autrement dit la sublimation ne peut pas se comprendre comme
culin. un processus solipsiste. La sublimation a toujours un ou des
interlocuteurs.
Plus précisément la reconnaissance de la valeur sociale de
ADOLESCENCE ET TRAVAIL la sublimation est toujours le fait d'une communauté d'ap-
partenance. Même l'artiste ne crée pas, en dépit des gloses
Avant d'en venir à la question de la sexuation au regard romantiques, dans la solitude de son angoisse. Le peintre peint
du déterminisme social, il faut d'abord préciser ce que l'ado- dans un cadre social référencé, et historiquement situé. La
lescence implique comme épreuves psychologiques spécifiques création elle-même est datable sans en connaître l'auteur.
à cette étape de la vie. A côté des défis concernant les mutations L'artiste n'a de cesse que de se faire reconnaître d'abord par
du corps, l'adolescent doit aussi affronter les défis du champ la communauté des artistes, ensuite par la société ou par le
social. Le premier de ces défis est celui du travail. Pour certains public. Son œuvre, s'il s'agit d'une œuvre, est complètement
il passe encore par une phase longue d'études; pour les autres traversée par les rapports sociaux, par le truchement entre
le monde du travail se profile sur un horizon beaucoup plus autres, des acheteurs, des collectionneurs, des amateurs, des
proche. Quoi qu'il en soit, pour accéder à son identité, l'ado- vendeurs, des galeries, des impresarios, des mécènes, etc. et
lescent doit mettre à son programme la question de la conquête tout artiste sait combien il est perméable à ces intrusions des
d'un statut social avant tout conféré par son rapport au travail. rapports sociaux dans le cours même de sa pensée et de sa
Or dans ce défi du travail, il n'y a pas que les qualités création. En tout cas il ne s'en dégage jamais. Il a surtout à
psychiques du sujet qui soient convoquées. Les rapports sociaux en souffrir, sauf rares et notoires exceptions. Il serait erroné
de travail ont leur rigidité, leur logique. Ils pèsent à chaque toutefois de ne voir que les inconvénients dûs aux rapports
instant de la trajectoire scolaire et de la formation profes- sociaux. Les commandes à l'artiste, parfois décentrées par
sionnelle, qu'ils enserrent comme un étau. A la vérité les rapport au développement de son œuvre, sont aussi des sol-
rapports sociaux de travail sont durs, et exigent du sujet un licitations utiles et même des occasions de découvrir de nou-
engagement, un investissement et une mobilisation redoutables. velles voies créatrices.
Les études sont interminables et difficiles, la formation pro- C'est dire que l'analyse de la sublimation gagne à être
fessionnelle de haut niveau est un véritable bagne. Pour ce resituée dans les rapports sociaux et la société qui apportent
projet professionnel, il leur est le plus souvent demandé de leur lot de contraintes, mais aussi de sollicitations et de
renoncer à tout le reste, c'est-à-dire à ce qui les sollicite et stimulations qui peut avoir un impact favorable. Encore
exigerait aussi des efforts et un travail psychique spécifiques, convient-il de typologiser la forme des rapports sociaux
pour construire leur économie érotique. Au point qu'ici appa- impliqués dans la sublimation. Car on se rend compte que
raisse souvent une sorte de concurrence entre investissements tous les rapports sociaux de travail ne sont pas compatibles
érotiques et investissements dans les rapports sociaux. Dans avec la sublimation. La psychopathologie du travail s'est
le meilleur des cas ces investissements dans les rapports sociaux préoccupée de décrire les caractéristiques des rapports sociaux
de travail se jouent dans le registre de la sublimation. Mais et des organisations du travail qui brident les possibilités
ce n'est pas toujours le cas, et souvent si l'on tient compte sublimatoires des opérateurs. Ainsi découvre-t-on que de nom-
de ce qui se passe réellement dans toutes les classes de la breuses situations de travail méritent d'être qualifiées d'anti-
société et dans les deux sexes, les rapports de travail n'ouvrent sublimatoires d'où il découle inévitablement toute une psy-
nullement sur les processus de sublimation. Essentiellement chopathologie spécifique de l'économie psychique interdite de
définie comme un processus de désexualisation de la pulsion, sublimation 17 •
impliquant changement de but et changement d'objet, la
sublimation est en psychanalyse un processus qui reste énig-
matique et assez théorique, voire abstrait. Or dans la conception 17. Cf. sur ce sujet: Dejours C., Travail: usure mentale. Essai de psychopot!10logie
100 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 101
Ces remarques sont d'importance pour évaluer les consé- rapports sociaux de travail, et cewc qui, issus des classes aisées,
quences de la tension créée chez l'adolescent entre les enjeux ne peuvent mentalement attendre, c'est-à-dire remettre à plu-
libidinaux de la puberté et les défis des rapports sociaux de sieurs années le désir insistant de sortir enfin de l'adolescence
travail. Dans le meilleur des cas, c'est-à-dire dans celui où et de vivre en adulte de façon autonome. Précisons ici que
l'engagement dans les rapports sociaux vise une position pro- pour les adolescentes, la situation est encore une fois dissy-
fessionnelle propice à la sublimation (ou à l'œuvre au sens métrique par rapport aux adolescents, puisque le schéma
défini par H. Arendt 18 ) le sujet a une chance encore, de conjurer indiqué de la sublimation est bien plus largement ouvert aux
la rupture subjective. La sublimation qui commence par de hommes qu'aux femmes, quelle que soit la classe sociale 19 ,
longues études ne brise pas alors la problématique du désir au point qu'on puisse se demander si la sublimation elle-même
et de la pulsion. Pour les autres, qui sont voués aux tâches ne se conjugue pas essentiellement au masculin, dans notre
répétitives de l'industrie de masse (le travail au sens de l'animal société, qui exigerait des femmes cherchant accès à la subli-
laborans de H. Arendt), ou à toutes les formes de tâches dites mation, un renoncement, dans une large mesure, aux spéci-
d'exécution (par opposition aux tâches de conception), l'entrée ficités de l'identité sexuelle féminine.
dans les rapports sociaux de travail implique la rupture de En d'autres termes et pour résumer cette question, on
continuité du sujet et de son histoire. Ce qui est un paradoxe pourrait dire que l'urgence de relever le défi de la construction
absolument central de la psychopathologie de l'adolescence. de l'identité sexuelle et de sortir de l'adolescence, a toutes les
L'adolescent désireux d'accéder immédiatement à la sexualité chances de projeter l'adolescent dans un monde de rapports
de l'adulte, de l'adulte émancipé et intégré socialement, risque sociaux qui lui seront ensuite tendantiellement défavorables
de se trouver projeté pour ce faire dans des rapports sociaux au registre de la part dévolue à la sublimation dans la
où il s'aliène un espace essentiel pour la conquête ultérieure structuration de son identité. Encore une des tensions para-
de son identité. Au travail il trouvera surtout des occasions doxales, en forme de piège, qui caractérisent la problématique
de souffrance, sans autre contre-partie que les « idéologies de l'adolescence !
défensives de métier » (cf. chapitre suivant), non structurantes Dans le meilleur des cas donc, l'économie psychique de
et absolument défensives quand elles ne sont pas aliénantes. l'adolescent risque d'être véritablement déchirée entre registre
Il y a donc des différences essentielles entre adolescents au érotique et registre sublimatoire. A tel point que l'effort
regard de la conquête de l'identité. Celui qui veut conserver demandé du côté de la sublimation soit capable parfois de
les p 1us larges chances de structuration et de singularisa tion remettre en cause le travail psychique nécessaire à la conquête
doit donc attendre. C'est-à-dire mettre en attente, pour des de l'identité sexuelle. Ce conflit est grave. D'autant que la
durées de plus en plus longues dans la société contemporaine, promesse de bonheur sublimatoire est plus que précaire par
ses aspirations à la vie sexuelle et familiale adulte. Il doit les temps actuels, et que les renoncements du côté érotique
donc remettre à plus tard la rencontre érotique sur le mode sont souvent demandés pour des chimères du côté du statut
adulte, jusqu'à ce que les conditions propices au jeu de la social et de la réussite professionnelle. De sorte que dans ces
sublimation aient été obtenues. Non pas par la sublimation circonstances, on voit souvent les adolescents perdre pied et
seule, mais par la négociation avec les rapports sociaux ins- essuyer des échecs successifs dans le domaine scolaire ou
titutionnels. professionnel, ce qui ne fait qu'aggraver encore les difficultés
Ont peu de chance d'atteindre cet objectif, d'une part cewc qu'ils ont dans le registre de la construction du corps érotique.
qui socialement sont inscrits par leur classe sociale dans des Il faut bien reconnaître que le système scolaire et universitaire
trajectoires qui conduisent à l'engagement précoce dans les actuel traversé lui aussi par une crise grave de sa vocation
vis-à-vis du travail, des rapports sociaux de travail et de
l'emploi, vacille dans ses aptitudes à accompagner et soutenir
du travail. Pa.ris, Le Centurion, 1980. Ainsi que Hirata H. et Kergoat D., Rapports les adolescents. Il semble qu'il ne connaisse pour sortir de sa
sociaux de se:xe et psychopathologie du travail, in Dejours C. (sous la direction de),
Plaisir et souffrance dans le travail, T. II (sous presse), 1988.
18. Arendt H. (1958), Condition de l'homme moderne, tr. fr., Paris, Calman Levy,
1983. 19. Hirata H., Kergoat D., loc. cil., p. 93.
102 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 103
crise que la surenchère dans les exigences et la concurrence, des avatars du conflit avec les parents, parfois avec leur
ce qui assurément ne fait que rendre les choses plus dures substitut, parfois avec des maîtres ou des enseignants qui ne
pour les adolescents. saisissent pas toujours pourquoi ils sont pris comme témoins
Ainsi comprendra-t-on facilement que dans ce dilemme, ou comme cibles.
ceux qui ne veulent pas renoncer aux questions fondamentales Et de toute façon la position de ces derniers est délicate,
de leur subjectivité et de leur identité sexuelle, soient souvent car ils ne sont ni des égaux ni des parents, et le statut
pendant plusieurs années conduits à renoncer aux succès d'enseignant ne les place guère, en France du moins, en position
scolaires ou professionnels. Le refus de la normopathie a pour d'interlocuteurs naturels. Quoi qu'il en soit, la tolérance des
corollaire de dures épreuves dans la réalité. D'autres au parents à l'impatience de l'adolescent contribue aux formes
contraire finissent par choisir de reléguer la question fonda- dans lesquelles le conflit va se cristalliser. Laxisme ou anta-
mentale de leur développement sexuel et affectif aux calendes gonisme conduisent en règle à écourter l'adolescence et à
grecques pour s'engager complètement dans les contraintes du propulser l'adolescent plus rapidement qu'un autre dans des
travail. C'est là que surgit le piège de la normopathie. En rapports sociaux peu favorables à la poursuite de la perla-
même temps qu'au statut, les écoles de formation profession- boration comme on va le voir plus loin. Là encore, la position
nelle et mêmes les grandes écoles ou autres institutions simi- adoptée par les parents n'est assurément pas dictée que par
laires, veillent scrupuleusement au contrôle exercé sur les leur organisation mentale singulière. Les coordonnées maté-
adolescents en matière de loisirs, de tenue vestimentaire, rielles et la façon dont ils se trouvent pris eux-mêmes dans
d'attributs extérieurs, de conduites, de comportements, de les rapports sociaux de travail (rapports de plaisir ou rapports
modes de pensée, de représentations du monde et« d'habitus ». de souffrance) jouent un rôle majeur dans le destin de l'ado-
De fait, en se coulant dans les stéréotypes proposés par l'école, lescent. A tel point qu'on puisse reconnaître parfois une véri-
l'adolescent a plus de chance de réussir et de se placer table« transmission familiale » des rapports sociaux de travail,
socialement qu'en essayant de défendre son originalité et sa attestée par les études sociologiques sur les trajectoires
singularité. Les bénéfices sociaux étant non négligeables, le sociales 20 des enfants en fonction de l'origine sociale des
défi mental essentiel que propose l'adolescence risque d'être adultes.
écarté par le mouvement très puissant de la construction Les parents, dans cette situation, sont interpelés simul-
sociale d'une pseudo-identité socio-professionnelle, sans contre tanément sur leur position dans les rapports sociaux de repro-
partie efficace au niveau subjectif. Les écoles et les centres de duction et sur la reconnaissance de l'individualité de l'ado-
formation sélectionnent et fabriquent assurément des normo- lescent (ou de son « adultité ») d'une part. Ils le sont aussi
pathes professionnels efficaces. sur leurs rapports intersubjectifs et sur la demande de recon-
Entre ces différentes issues on ne saurait douter de ce que naissance de son identité par l'adolescent d'autre part (pour
les postures parentales jouent un rôle essentiel. Les choix les différences entre individualité et identité voir plus loin).
opérés par l'adolescent dépendent, certes avant tout de cette La tension existant chez l'adolescent précipite les parents dans
tension entre exigence de la puberté et exigence du champ la confusion des registres d'interpellation, entre leur fonction
social. Mais dans son désarroi, l'adolescent a surtout pour sociale de reproducteurs et leur position subjective de parents.
référence le fonctionnement du couple parental et de la cellule D'où un imbroglio dont beaucoup de parents ont à découvrir
familiale. Qu'il les rejette ou qu'il les prenne pour modèle, les affres, la douleur étant ici directement liée à l'équivoque
cela- ne se fait jamais sans mise à l'épreuve, sans test imposé entre les deux registres qui se télescopent. et réactivent les
aux parents sur la légitimité et le bien-fondé de leur propre angoisses non dépassées et les blessures non cicatrisées de leur
condition. Face à une attaque d'une telle ampleur, interpelant propre adolescence (et non de leur seule enfance).
cette fois l'adulte dans le parent et non l'enfant qui perdure
en lui, le conflit change d'allure et de théâtre : il se joue d'égal
à égaux. La solidité des positions adoptées par les parents,
leur rigidité ou au contraire leur perplexité, voire leur laxisme
sont déterminants. Les choix de l'adolescent se font à l'aune 20. Lange\"in A., !oc. cit., p. 92.
104 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 105

aux hommes, on a pu montrer comment les idéologies défen-


NORMOPATHIE ET VIRILITÉ sives de métier convoquent et fabriquent des stéréotypes de
virilité, étroitement estampillés par l'organisation du travail
Le monde du travail est rigoureusement traversé par les (idéologies défensives de métier des ouvriers du bâtiment, des
rapports sociaux de sexe. Ce qu'il faut préciser ici c'est que opérateurs du nucléaire, des opérateurs des industries de
ces rapports sociaux de sexe définissent des conduites et des processus chimiques, de ! 'automobile, idéologies défensives des
représentations du monde qui n'ont rien de sexuel au sens cadres, etc.).
psychanalytique du terme. Les « rapports d'exploitation» des Or et ceci est le deuxième point fondamental, ces idéologies
femmes par les hommes dans le travail relèvent certainement défensives de métier qui produisent des expressions spécifiques
de la construction sociale et non de la construction psychique de la virilité dans le travail, au départ essentiellement vouées
ou érotique, et n'impliquent pas d'élaboration psychique du à la défense contre la souffrance, s'avèrent dans un deuxième
côté du préconscient. De plus ils ne sont pas neutres sur la temps utilisables pour augmenter la productivité. Plus on active
vie hors travail et la vie domestique, ils conditionnent dans ces défenses et plus la productivité augmente 22 !
une large mesure les « rapports de domination » des hommes Il s'agit, en d'autres termes, de l'utilisation de la souffrance
sur les femmes dans la vie domestique, qui d'ailleurs alimentent par l'organisation du travail.
à leur tour et soutiennent la division sexuelle du travail. Il y Ce qui pose problème pour la formation de l'identité
a là une boucle de déterminismes serrée et rigoureuse qui sexuelle, c'est que ces idéologies de la virilité se trouvent ainsi
laisse peu de place aux remaniements psychologiques indivi- régulièrement activées et stabilisées par les rapports sociaux
duels. Ici c'est le système conscient qui se contruit et non le de travail. C'est dire que la « virilité » socialement construite,
système préconscient. Ce que la division sexuelle et les rapports a un impact considérable sur les comportements et les conduites
sociaux de travail établissent au plan de la différence des dans la vie sociale hors de l'entreprise. Au point, qu'on peut
sexes, n'a rien à voir avec la question qui nous préoccupe du montrer, dans certaines situations, comment les rapports
masculin (ou du féminin). Ce qui est socialement construit domestiques se trouvent colonisés et recrutés pour aider les
c'est la « virilité ». La virilité pourrait se définir comme un hommes à maintenir un engagement parfois difficile dans les
ensemble de comportements, d'interdits, de non-dits, de idéologies défensives de métier. Le risque psychique repérable
valeurs, d'attitudes, de discours stéréotypiques, etc. qui s'ar- cliniquement, c'est alors l'engagement de toute la sexualité
ticulent en véritables systèmes idéologiques centrés par le derrière la bannière de la virilité sociale. On est alors très
courage et la force. Les relations entre la forme de ces systèmes loin du masculin, car pendant ce temps, la question de la
idéologiques et la nature des rapports sociaux de travail c'est- construction du corps érotique se trouve laissée plus ou moins
à-dire la construction de la « virilité au travail », a été lar- pour compte. A tel point qu'on se trouve souvent en fin de
gement étudiée par la psychopathologie du travail 21 • Cette cursus, devant des « nonnopathes virils » qui donnent toute
construction repose essentiellement sur la valeur défensive de l'apparence de fonctionner correctement, alors que la question
cette élaboration collective vis-à-vis de la peur et de la souf- de la sexualité est restée essentiellement en rade, et parfois
france dans le travail. Ainsi a-t-on pu mettre en évidence des pour longtemps, sinon pour toujours.
procédures extrêmement complexes, mais efficaces et régulières, L'analyse des rapports sociaux de travail conduit ainsi à
associées à chaque situation de travail, sous le nom« d'idéologie reconnaître qu'ils président surtout à la construction d'une
défensive de métier». Dans les tâches habituellement réservées • virilité » socialement définie, essentiellement enchâssée dans
l'idéologie, revendiquée par le système conscient, et utilisée

21. Cf. à ce sujet : Dejours C., Travaü: usure mentale. Essai de psychopathologie
du travail, Paris, le Centurion, 1980. Cru D., Savoir-Caire de prudence dans les métiers 22. Cf. Bégoin J., La névrose des téllphonistes et des mkanographes, Thèse de
du bâtiment, Cahiers mMico-sP'ciaux, Genè\'C, 1983, 27, 239-247. Haas J., The stages médecine, Paris. 1957. Dejours C., Travail: usure mentale. Essai de psychopathologie
of the high-steel ironworkers apprentice career, Sociological Quater/y, 1974, 15, 93- du travail, Paris, le Centurion, 1980. Hirata H., Kergoat O., Rapports sociaux de sexe
108. Fitzpatrick J .• Adapting to danger. A participant obser\'ation study of an under- et psychopathologie du traavail, in Dejours C. (sous la direction de), Plaisir et souffrance
ground mine, Sociology of work and occupations, 1980, 7, 131-158. : dans le trai•ail, T. II (à paraitre), 1988.
106 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 107
socialement pour la productivité. Mais le normopathe viril a quement construit et hérité de la phylogénèse, et le système
peu de singularité dans l'ordre de la sexualité et de la vie conscient construit socialement à partir de l'imaginaire social.
érotique. Les rapports domestiques, les rapports conjugaux, Dans la normopathie virile, il ne peut plus y avoir de
sont placés alors sous le signe de la stéréotypie sociale, jusques rencontre amoureuse stricto sensu, dans la mesure où entre
et y compris les questions du mariage et du concubinage, des l'individu et une femme, s'interpose le modèle socialement
enfants ou des aventures adultérines. La caractéristique de ces construit qui vise à faire passer cette femme, pour une femme,
normopathes virils est précisément de n'avoir que peu à souffrir pour une femme comme les autres, pour une représentante
dans le registre de la sexualité. Ils donnent donc bien le de la gente féminine, voire pour une femelle, indifférenciée si
change. Cette relative immunité psychique, est redevable à la ce n'est par des caractérisations animales réservées habituel-
structure même de la virilité. Essentiellement construite pour lement aux concours agricoles désignant le tempérament, les
protéger l'fadividu de sa peur de l'étranger dans le social, la formes, le poids ou la couleur de la viande sur pied ... L'écran
virilité socialement produite, propose un modèle de conduite est efficace contre la rencontre érotique qui passe alors pour
vis-à-vis des femmes. Ce modèle a trois attributs toujours n'être qu'une copulation peu dangereuse au plan psychique,
associés: jouissive quand elle n'est pas compulsive, ou ne s'affirme pas,
1 - il prône vis-à-vis des femmes une conduite symétrique mieux encore, hygiénique. En contrepoint de cette place assi-
par rapport à ce qu'il propose vis-à-vis des groupes sociaux gnée à « la » femme qui ne peut pas être approchée comme
étrangers ; vis-à-vis des autres groupes, il s'agit de constituer sujet unique d'une rencontre amoureuse, l'homme ne risque
des critères sociaux de différenciation, de distinction et d'en- pas de se trouver, ni de se construire comme sujet non plus.
tretenir la défiance systématique voire la méfiance; vis-à-vis Son modèle est celui de l'étalon, c'est-à-dire inscrit dans l'ordre
des femmes la virilité sociale affiche au contraire la sécurité du quantitatif et non du qualitatif. En ce sens, « le viril » ne
et revendique la position de pouvoir et de maîtrise, qu'on peut donner directement accès au «masculin», fondamenta-
connaît sous le nom de machisme ; lement associé, lui, à l'ordre du qualitatif, du subjectif et du
2 - dans la virilité socialement construite la femme est singulier. Masculin qui ne peut se pressentir que du regard,
un être inférieur à l'homme, physiologiquement mais aussi et et mieux sans doute de la pensée et de l'amour, portés par
surtout intellectuellement. Cette affirmation appelle des confir- l'autre. Ce qui certes n'est pas un but, et pas non plus un
mations bruyantes en forme d'injures: humiliation, pornogra- stade, mais plutôt un programme, ou un chemin.
phie, violence, comportements sexuels sadiques; Bien que cette logique de la construction sociale des
3 - l'origine de la non-réciprocité des rapports intersub- comportements sexuels ne soit pas analysée ni élaborée par
jectifs entre l'homme et la femme ressortit à une conception les adolescents, certains d'entre eux les éprouvent pourtant
naturaliste, en vertu de laquelle l'inégalité n'est pas socialement comme une menace opaque. Les rapports sociaux et notamment
construite, ni transmise, elle n'est pas non plus psychologi- les rapports sociaux de travail sont ainsi parfois rejetés en
quement construite, mais elle relèverait de la nature biologique bloc par des adolescents qui sont d'abord soucieux de se
de la femme supposée plus dépendante que l'homme de son trouver eux-mêmes et de construire leur identité sexuelle. La
animalité. virilité n'est pas une identité sexuelle : elle est une pseudo-
Evidemment une telle conception, on l'aura reconnue, est identité, ou « identité sociale • comme cela a déjà été signalé.
typiquement celle de la sociobiologie. Cette forme modernisée Il n'y a aucun doute sur le fait que cette logique des rapports
de l'idéologie sci<'ntiste 23 (Thuillier, 1981) trouve en effet ses sociaux: n'est nullement symétrique pour les adolescentes. La
principaux argum<'lllS dans les formes triomphantes de la normopathie virile comporte une série d'avantages en retour
« nonnopathie virile », où précisément collaborent effective- (notamment au niveau du statut social et du salaire) qui jouent
ment de manière harmonieuse l'inconscient primaire biologi- exactement en sens inverse pour les femmes. La nonnopathie
virile est surtout offerte aux adolescents. Mais la normopathie
est par ailleurs toujours virile. Il n'existe pas de normopathie
23. Thuillier P.. Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir?, Bruxelles, Editions au féminin comparable à celle qui a été évoquée ici. De fait
Complexes, 19&1. i certaines adolescentes s'y engagent avec au bout, si elles
108 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 109

empruntent un chemin semblable aux adolescents, le risque Cet auteur envisage la mise en perspective de ces trois
aussi de s'organiser mentalement sur le mode de la « nor- niveaux dans la cité grecque, mais ce n'est pas son objet de
mopathie virile». C'est-à-dire que pour tirer de ce cursus les faire de la psychologie ni de déceler comment est donné
mêmes avantages statutaires et matériels que les adolescents, éventuellement accès à ces différents registres dans une histoire
les adolescentes doivent diverger des voies spécifiquement singulière. H. Arendt dans son anthropologie politique ouvre
conçues socialement pour « être femme •, et si elles y par- quant à elle des pistes fondamentales sur le rapport au
viennent, c'est alors au prix d'une virilité pour avoir refusé travail 25 •
la « mulierité », avec, à la clef, un renoncement au féminin.
De ces diverses considérations on peut avancer l'hypothèse
que si les rapports sociaux de travail donnent indubitablement
VIRILITÉ ET MASCULINITÉ accès à« l'individu» tC:l que défini par J.P. Vernant, en revanche
l'assomption du sujet et du Je ne dépend pas tellement des
Le choix limite en tout ou rien signalé plus haut pour les rapports sociaux de travail. La chose serait jouée avant l'ado-
adolescents mâles, n'est pas exclusif. D'autres cheminements lescence, dans les rapports intersubjectifs avec les parents. Par
sont possibles mais qui impliquent de sérieuses difficultés contre, l'accès à l'intimité, à la singularité réfléchie, au Moi
d'aménagements. En effet, si pour accéder à l'identité sexuelle de J.P. Vernant, voire à !'ipséité de P. Ricoeur 26 , serait davantage
masculine, l'adolescent doit renoncer à affronter les rapports lié à des rapports spécifiques au travail. Il s'agirait ici de
sociaux de travail et de sexe, la question de l'absence de statut « l'oeuvre » (que Hannah Arendt oppose au travail), de l'homo
professionnel fera retour à la fin de l'adolescence sous des faber (qu'elle oppose à l'animal laborans), dans la vita activa.
formes cruelles, qui occasionneront à leur tour des déboires Ici, comme le signale H. Arendt la question du collectif de
psychopathologiques, aujourd'hui courants en clinique chez les travail 27 ou comme le souligne P. Ricoeur, la question de
hommes jeunes non insérés professionnellement, de toutes l'espace public sont essentielles. Dans les tâches sans quali-
origines sociales. La crise du travail qui fait que pour beaucoup fication de la production de masse, il y a peu de chances pour
de jeunes entrer dans les rapports sociaux de travail équivaut que puissent se poursuivre les interrogations subjectives sur
à renoncer à leur identité, est une question psychopathologique l'identité sexuelle. En revanche pour les plus heureux qui
insuffisamment traitée en psychanalyse. entrent dans un rapport au travail de type œuvre (ou subli-
D'autres adolescents cependant trouvent des cheminements mation), la porte reste encore ouverte pour un jeu de négo-
plus heureux. La question est alors en ce qui les concerne de ciations entre investissements sublimatoires et investissements
savoir comment, en dépit de leur engagement dans les rapports érotiques. Un véritable jeu peut même être instauré par les
sociaux de sexe et de travail, ils peuvent tenter de construire plus habiles de ces adolescents ou jeunes adultes, jeu qui
parallèlement une identité sexuelle et leur corps érotique. pourra être poursuivi pendant toute la maturité: un jeu dans
J.P. Vernant parlant de l'individu dans la cité 24 distingue lequel il s'agirait, sans discontinuité majeure, de conjurer et
trois niveaux pertinents pour l'anthropologie historique : de subvertir le déterminisme social de la virilité pour construire
- l'individu, dont la reconnaissance est surtout donnée son identité sexuelle subjective dans une rencontre érotique,
par le corps social ; partiellement affranchie des rapports sociaux de sexe.
- le sujet. qui apparaît lorsque l'individu s'exprime à la
première personne et parle en son propre nom ;
- le moi, ou la personne, ensemble des pratiques et des
attitudes psychologiques qui donnent au sujet une dimension
d'intériorité, d'unicité et d'intimité.
25. Arendt H. (1957), Condition de l'homme moderne.
26. Ricœur P., Individu et identité personnelle, in Sur l'individu (ouvrage collectif),
24. Vernant J.P., L'individu dans la cité, in Sur l'individu (ouvrage collectiO, Paris, Paris, Seuil. 1987, 54-72.
Seuil, 1987, 23-24, 27. Arendt H., op. cit., p. 139.
110 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 111

1 - la problématique d'ensemble de la construction sociale


CONSTRUCTION SOCIALE ET IDENT!FlCATION se déploie dans le registre du narcissisme bien plus que dans
celui de 1'amour ;
A plusieurs occasions, j'ai repris le terme forgé par les 2 - la construction sociale opère dans le registre de la
sociologues, de construction sociale des conduites, des compor- défense et non du désir ;
tements sexuels, des représentations du monde, et en l'occur- 3 - le contenu visé par l'individualisation est relatif à
rence de la virilité. Se pose ici la question de savoir quel l'angoisse de persécution (ou à la peur) bien plus qu'à l'angoisse
rapport il y a lieu d'établir entre les effets, au niveau individuel de castra tian.
de la construction sociale d'une part, et le jeu des identifications La problématique d'ensemble de la construction sociale
d'autre part. Il s'agit bien sûr d'une question centrale puis- se déploie effectivement semble-t-il dans le registre du nar-
qu'elle implique toute celle de « l'articulation» ou de la cissisme, des limites du self, diraient les auteurs de l'Ecole
« problérna tique » des rapports entre le psychique et le social. Kleinienne, dans la mesure où ce dont jJ s'agit est, grâce à
Mon point de vue est qu'il n'y a pas d'articulation entre ces l'adoption d'un habitus, de se distinguer des autres groupes
deux ordres, pas plus qu'il n'y a à rechercher d'articulation sociaux et de s'assurer par cela méme une position de fierté,
ou de synthèse entre le biologique et le psychologique. C'est sinon d'invulnérabilité, d'autosatisfaction sinon d'arrogance à
à cette impasse que la notion de « subversion » tente justement l'égard des autres et notamment de tout ce qui est plus ou
d'offrir une alternative. moins mal connu dans Je monde, et de ce fait menaçant. En
De façon homologue d'ailleurs, je propose de parler de adoptant les normes de comportement, de pensée et de repré-
subversion libidinale des rapports sociaux pour rendre compte sentation du groupe social auquel le sujet souscrit, il obtient
du processus complexe par lequel le sujet tente de se diffé- une carapace, une parure, un uniforme essentiellement supposé
rencier de sa construction sociale pour advenir comme sujet. faire bénéficier Je sujet de Ja force protectrice conjuguée de
Sans envisager ici l'ensemble de la question de la sub- tout le groupe social paré du même uniforme.
version libidinale des rapports sociaux, j'opposerai deux procès, La construction sociale opère essentiellement dans Je
à savoir: le procès d'identification qui fonctionnerait au cœur registre de la défense et non du désir: en effet ce dont il a
de la subversion et le procès d'individualisation. L'identification été question plus haut, à savoir les défenses collectives de
est portée par l'amour d'objet ; elle est une sorte de détour métier et les idéologies défensives de métier, qui nous servent
par lequel passe le sujet qui cherche à acquérir les qualités ici de référence (mais qui ont par ailleurs une portée assez
d'un tiers, jouant Je rôle de modèle identificatoire, en sorte générale), se construisent avant tout par un processus de
de pouvoir atteindre, secondairement, l'objet d'amour que le distinction du groupe par rapport aux autres groupes sociaux
tiers est supposé pouvoir conquérir ou posséder. Dans sa forme auxquels est assignée une volonté contraire, une volonté hostile
princeps l'identification désigne le processus par lequel le jeune contre le groupe considéré, volonté à laquelle est assimilé
garçon cherche à ressembler à son père pour être aimé de lui l'ensemble des relations sociales d'hostilité, autant que la cause
et obtenir par ce truchement les attributs et le pouvoir de du malheur socialement généré 28 • Les idéologies défensives de
conquérir à son tour l'amour de la mère ou de ses substituts. métier sont destinées à lutter contre l'adversité, laquelle est
L'identification se jnuerni t donc tout entière dans la problé- avant tout une construction contribuant à la formation de
matique de la promesse d'amour. l'imaginaire social (il y aurait lieu ici de préciser ce que sont
Il en va tout autrement du processus en cause dans la l'imaginaire social, les règles de sa construction et de sa
construction sociale des conduites. Ce qui est visé ici n'est transmission) tout autant que son articulation avec la peur et
pas l'amour de l'objet, mais au contraire une protection, une la persécution, où précisément Je contenu est au plan psychique
sécurité vis-à-vis des agressions, ou mieux des persécutions
potentiellement exercées par le monde extérieur, les groupes
sociaux, l'inconnu. Dans la construction sociale des conduites,
il n'y a pas en première instance de promesse d'amour. Trois 28. Duclos D., Construction sociale du risque, Revue Française de Sociologie,
caractéristiques sont repérables dans la construction sociale : décembre 1986.
112 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 113
mal symbolisé et avant tout transmis par la voie imaginale. avec un autre c'est pour parvenir en fin de compte à une
Mais ceci ne peut être présenté dans le cadre de cet article. identité, c'est-à-dire justement à la différence par rapport aux
Les contenus mentaux singuliers pris en charge par la autres, par rapport à tous les autres, c'est-à-dire pour accéder
construction sociale, relatifs à la persécution et à la peur, à la singularité unique (notons qu'il existe cependant des
confèrent à cette construction sociale un rôle majeur dans la groupes de travail dans lesquels l'identité peut être reconnue
protection singulière contre la psychose et contre la somati- voire cultivée par ses membres. Ces groupes sont rares dans
sation. Cette notion a déjà été abordée par W.R. Bion et plus notre société et n'ont rien à voir avec les groupes défensifs
précisément encore par E. Jacque en Grande-Bretagne 29 • La ou les collectifs de défense. Ce sont au contraire des « collectifs
limite essentielle de ces travaux pionniers qui mettent lar- de règle» bien typologisés, et radicalement différents de la
gement le pied dans « l'articulation du social et du psychique », plupart des groupes sociaux qui n'ont pas de règles mais des
c'est de toujours rester dans le registre de l'investigation rites et qui de ce fait échappent dans une large mesure aux
psychanalytique, sans jamais sonder la concrétude de l'analyse principes d'équité et d'éthique. « Les collectifs de règle» sem-
sociologique du social. Ceci gauchit toujours les interprétations blent étroitement associés à une activité de type « œuvre »,
qui, partant du psychisme, découvrent toujours le psychique et non de type « travail » dans la terminologie stricte de
sans finalement pouvoir évaluer la spécificité des rapports H. Arendt, qui trouve ici une bonne illustration clinique 30).
sociaux, comme exigence par contrecoup de travail (au sens Le problème posé par l'individualisation est sa bivalence ;
de travail psychique cette fois, Arbeit) pour la pulsion en quête car assurément elle ne peut être considérée comme une forme
de l'objet-sujet. pathologique au plan mental. L'individualisation semble en
Ces trois caractéristiques font de la construction sociale effet être un processus convoquant le social, étape essentielle,
un processus essentiellement défensif, narcissique et pré-sub- voire nécessaire pour pouvoir sortir de l'adolescence. Mais elle
jectif. L'identité proposée par la construction sociale est une ne suffit pas en soi au regard de la construction psychique
« fausse identité». C'est plutôt un uniforme, c'est-à-dire une du sujet. Les choses se gâtent au registre de la conquête de
formation psychique d'enveloppe en forme de mot d'ordre, l'identité lorsque le processus s'arrête à l'individualisation ou
assez peu singularisée d'un individu à l'autre. Néanmoins la se stabilise à ce niveau. Le risque est bien, alors, celui de
construction sociale confère une certaine sécurité dans le champ l'installation dans une normopathie, au détriment de l'identité
des rapports sociaux. Ce qui est énorme, si l'on pense que et de la subversion libidinale des rapports sociaux qui devraient
l'inconnu, le social, fonctionnent dans l'imaginaire de l'ado- lui succéder sinon l'accompagner.
lescent du côté de l'angoisse, de la persécution et de la peur. Je proposerais donc ainsi d'utiliser en psychopathologie le
La construction sociale aboutit dans le meilleur des cas à faire terme d'individualisation pour signaler les spécificités d'un
reconnaître un statut, une position sociale, par les autres. processus qui conduit à la construction sociale d'un individu
Certes le processus défensif ne suffit-il pas à la structuration et non d'un sujet. Quant à la subversion libidinale des rapports
du sujet, dans sa singularité. Du moins, permet-il de faire sociaux, elle s'étayerait justement à cette grande fonction qu'est
respecter et reconnaitre un individu, au sens exact défini en la construction sociale de l'individu.
sciences sociales, notamment dans les travaux d'anthropologie Si cette relation d'étayage est possible dans le meilleur
historique cités plus haut. des cas, il faut tout de même insister sur le fait que le procès
L'identité, acquise par les jeux identificatoires se situe d'individualisation, en faisant craindre à certains sujets le
exactement au pôle opposé de l'individualisation dans la risque de devenir normopathes, conduit ces derniers à une
mesure où 1'identité, ce n'est jamais une relation de similitude posture d'opposition radicale à tout ce qui est alors éprouvé
avec les autres, et encore moins avec un groupe. Si l'identi- comme menace d'endoctrinement ou de laminage de la sin-
fication se cultive à partir des similitudes et des ressemblances gularité par les institutions (écoles, collèges, entreprises, etc.).

29. Jacque E., Social systems as a defence against persecutory and depressive 30. Cru D., Les règles du métier, in DeJours C. (sous la direction de), Plaisir et
anxiety, New directions in psycltoano.lysis, London, Ta\'istock Publ., 1955, 478w498. souffrance dan.s le travail, I. I, Editions de 1 AOCIP, 1987, 29w54.
114 CHRISTOPHE DEJOURS ENTRE SEXUALITÉ ET SOCIÉTÉ 115

A cet égard vis-à-vis de la virilité normopathique, le service marginalité volontaire par rapport aux sollicitations sociétales,
militaire est un test absolu pour les adolescents. Ceux qui ne l'adulte refuse-t-il, de facto, de franchir ce qui a été défini en
peuvent le supporter sont ceux qui se sentent trop fragiles introduction comme l'étape terminale de l'adolescence. On ne
vis-à-vis de l'identité qu'ils tentent de construire et qui se s'étonnera pas que cet adulte donne l'impression dans ce
sentiraient broyés par la construction sociale de la virilité contexte, de rester, mentalement, un éternel adolescent.
dans sa forme militaire. Ceux qui au contraire, s'y engagent
dans la joie et la frénésie, ont généralement une identité tout
aussi fragile que les précédents. Mais ils font le choix de la
fausse identité en endossant l'uniforme de la virilité. Ils en
sortiront normopathes virils, mais leur identité sexuelle sera Pour être un peu moins schématique en même temps que
toujours aussi ténue, tandis que l'accès au masculin, et à la général, ce parcours aurait dû passer par une phase plus
rencontre érotique, leur sera plus durablement fermé. analytique faisant ressortir davantage la dissymétrie radicale
Restent les autres, qui y vont comme ils peuvent, et tentent de trajectoire chez l'adolescente par rapport à ce qu'elle est
de jouer - dans cette situation particulièrement caricaturale chez l'adolescent. Elle aurait dû aussi faire plus amplement
de l'exploitation sociale de l'idéologie défensive de métier percevoir les destins différents en fonction de la situation
centrée par la virilité - et tentent de jouer, donc, une partie sociale, et par voie de conséquence, professionnelle, des ado-
singulièrement délicate qui en cas de succès représente peut- lescents considérés ; elle aurait dû enfin être beaucoup plus
être une première victoire dans le registre de l'identité contre typologisée en fonction des situations de travail envisagées,
la tentation du clivage normopathique. parce que ces dernières jouent un rôle déterminant dans les
Reste à reprendre plus spécifiquement la question de formes que prennent les idéologies défensives de métier et les
l'identité sexuelle et du masculin dans leurs rapports avec le formes attenantes conférées à la virilité.
procès social d'individualisation. Qu'est-ce que le masculin Le but de cette réflexion est surtout de montrer combien
sinon l'édification singularisée d'un rapport de dérision et de les rapports sociaux de travail et de sexe jouent un rôle
subversion par rapport aux schèmes de conduite et de penser, essentiel dans l'habitus masculin. Et que pour construire cette
voire d'habitus issus de l'individualisation, et par rapport aux identité sexuelle, l'adolescent est forcé de se battre, aussi, avec
avantages sociaux et matériels qu'ils offrent en contrepartie? le déterminisme social de son comportement sexuel. Ce qui
L'individualisation répond spécifiquement au nécessaire, à l'uti- n'est pas une mince affaire. Elle est pourtant en général sous-
litaire, au besoin (dans le champ social) tout autant que la estimée dans l'approche psychanalytique contemporaine.
maturation biologique répond, de son côté, spécifiquement aux S. Freud faisait référence à la biologie, pas aux sciences sociales.
besoins et à l'autoconservation. Vis-à-vis du désir et du sujet Mais celles-ci n'avaient pas du tout le développement qu'on
du désir, les rapports sociaux de travail sont dans une position leur connaît actuellement. On ne peut assurément pas se
exactement symétrique par rapport à l'économie biologique. contenter aujourd'hui, dirais-je, d'affirmer que l'homme est un
C'est dans cet entre-deux que le sujet peut tenter de se frayer être social. Dès lors que l'on avance une telle hypothèse, il
un chemin original, celui de l'identité, le masculin se construi- faudrait en gérer les conséquences, tant sur le plan empirique
sant précisément à partir de la virilité sociale, par une opération que théorique, et il faudrait alors évaluer ce que le terme
de subversion exactement homologue de l'étayage de la pulsion social implique par rapport au déterminisme de la construction
sur la fonction biologique. sociale des conduites.
Est-il possible, pour prendre la question à l'envers, d'ac- Si toutefois, nous n'abandonnons pas la perspective du
céder au masculin en échappant totalement au procès social déterminisme biologique, alors nous aboutissons à la conclusion
d'individualisation ? Ma réponse sur ce point serait assez que l'adolescent est dans une situation bien scabreuse. A peine
réservée. S'efforcer d'échapper à la construction sociale et aux se trouve-t-il bouleversé par les mutations biologiques qui lui
stéréotypes qu'elle propose n'implique nullement que les rap- donnent corps d'adulte, à peine cherche-t-il à dégager sa
ports sociaux se laissent contourner sans continuer de tendre singularité dans Je jeu complexe de l'étayage et de la subversion
et de retendre des pièges. Ainsi en raidissant sa position de libidinale pour s'affranchir de ses rythmes endocrinométabo-
116 CHRISTOPHE DEJOURS

liques d'adulte, que le voilà projeté de l'autre côté, face à Jacques Gagey
l'énorme machinerie des rapports sociaux. Là aussi il va lui
falloir de !'habilité pour subvertir, et pour jouer avec les
rapports sociaux de façon à se décoller de ce que la société
tente de faire de lui.
Certes, on pourra considérer que ce double défi n'est pas
l'exclusivité de l'adolescence. Pour ma part, je n'en suis pas
si sûr. Je crois que jusque-là, l'enfant a surtout à faire dans
le commerce érotique avec ses parents, à la question de la
construction de son corps érotique. Pour ce qui est du social,
il n'a guère de marge de manœuvre dans cette phase de son
existence. Tout passe par ses parents. En revanche, à l'ado-
lescence, il va avoir à rencontrer avec son corps tout neuf des
rapports sociaux. Il a alors des choix essentiels à effectuer NOSTALGIE DU PÈRE, SENTIMENTS RELIGIEUX
sans que ses parents, cette fois, puissent l'accompagner d'aussi ET PRATIQUES RITUELLES*
près que précédemment. Si tant est que le chemin le plus
facile soit celui de la normopathie (au détriment toutefois de
l'aventure érotique et de la sexualité au sens psychanalytique
du terme), on peut considérer, au terme de ce parcours, que Adolescence, le terme peut s'utiliser comme un index
les crises et les échecs de l'adolescence sont non seulement chronologique qui dispense d'avoir à préciser l'âge d'un sujet.
inévitables, pour tous ceux qui refusent le destin normopa- Il peut s'entendre comme une notion qui recouvre un ensemble
thique, mais qu'ils constituent en fait des temps d'arrêt salu- de changements phénoménologiquement repérables pendant
taires pour réfléchir, élaborer et choisir son chemin. Ainsi la une période temporelle plus ou moins circonscrite de l'onto-
psychopathologie des affections de l'adolescence, qu'il s'agisse genèse. Il peut se comprendre enfin, conceptuellement, comme
des crises psychotiques, névrotiques, caractérielles ou soma- signifiant la logique de tel ou tel <lesdits changements.
tiques, sont-elles peut-être à considérer avant tout comme les Selon cette troisième acception, le concept psychanalytique
symptômes positifs d'une lutte pour l'identité sexuelle et le d'adolescence institue comme objet de pensée un travail psy-
développement de l'économie érotique, plutôt que comme des chique précis, auquel chacun est confronté au décours de la
échecs regrettables, vis-à-vis desquels on serait supposé adopter psychogenèse, celui de la déconstruction des imagos parentales
une attitude de résignation ou au contraire d'activisme thé- et du réaménagement libidinal subséquent, sans égard à l'âge
rapeutique. de référence, ni à la durée de cette élaboration, ni à la qualité
Pour conclure je me risquerai à dire que l'étendue des de son aboutissement, sans prendre parti sur les interfaces,
défis et des pièges placés sur le chemin de l'adolescence est pourtant bien réelles, de ce mouvement avec celui de la puberté
telle, qu'il y a peu de chances qu'il puisse résoudre à cette physiologique et celui de la puberté socio-pédagogique.
phase la question de son accès au masculin. Si l'adolescence Ce concept, que nous faisons nôtre ici, sans en interroger,
est avant tout c0nsacrée à la recherche de l'identité et à sa du moins pour l'heure, ni la pertinence ni les limites de
sauvegarde, le masculin serait surtout un rendez-vous qui validité, renvoie bien évidemment à la problématique pater-
resterait à prendre pour la maturité. nelle, telle que l'intuition en concourt de façon majeure à
l'instauration du raisonner psychanalytique. Il en pointe la
CHRISTOPHE DEJOL'RS
CE.NTJlE HosPrIAllER GÉ1'ÉRAL D'ORSAY (91)

* Communication prononcée le 17 janvier 1987 au cours de la journée scientifique


organisée par Philippe Gutton et l'Unité de Recherche sur l'AdoJescence, sur le thème:
• Y a-t-il une question particulière du père à l'adolescence? » (Université Paris VII).

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