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LES RAPPORTS DOMESTIQUES ENTRE AMOUR ET DOMINATION

Christophe Dejours

Martin Média | « Travailler »

2002/2 n° 8 | pages 27 à 43
ISSN 1620-5340
ISBN 2914649053
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-travailler-2002-2-page-27.htm
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Les rapports domestiques
entre amour et domination
Christophe DEJOURS

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Résumé. La réitération des rapports de domination des hommes sur
les femmes à travers les différentes sociétés constitue une des ques-
tions essentielles de l’anthropologie et de la sociologie. Dans cet ar-
ticle est présenté succinctement ce que la psychodynamique du travail
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pourrait apporter à l’analyse de cette question. La psychodynamique


du travail montre comment les préoccupations vis-à-vis de l’identité et
de la santé mentale contribuent à structurer les conduites humaines
dans le travail : face à la souffrance engendrée par les contraintes de
travail sont construites des stratégies de défense dont on peut montrer
qu’elles sont fortement « genrées » ; ces stratégies de défense ont
aussi de puissants effets sur l’économie des relations dans l’espace
privé. Même si la sexualité n’est pas réductible à un jeu de rapports
sociaux, il n’empêche que l’économie des relations amoureuses mobi-
lise de façon très spécifique la dynamique domination-servitude. Peut-
être est-ce de ce côté que l’on pourrait identifier les ressorts univer-
sels de la servitude et de la domination, mais il faudrait les thématiser
à partir d’un « impensé » de la théorie sociale : à savoir que les
adultes ont d’abord été des enfants et qu’ils ont tous fait l’expérience
inaugurale de l’inégalité (physique et psychique) vis-à-vis de l’adulte.
Or, le destin fait à cette inégalité est au cœur des questions d’identité,
de santé mentale, de sexualité, voire d’amour, qui sont inévitablement
au rendez-vous des affrontements pour la répartition des tâches do-
mestiques et les rapports sociaux de reproduction. Peut-être faut-il ad-
mettre que les enjeux de santé mentale mobilisés par les rapports

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conjugaux contribuent à pérenniser les rapports sociaux de servitude au-


tant que de domination (aussi bien dans les couples hétérosexuels qu’ho-
mosexuels).

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n psychiatrie, la préoccupation première vient de la maladie men-
tale. Avec le développement de la psychodynamique du travail,
cette préoccupation initiale se déplace progressivement vers celle
des conditions de possibilité de la normalité, c’est-à-dire des conditions
de la lutte contre la maladie (je rappelle que, pour la psychodynamique du
travail, la normalité et, a fortiori, la santé ne sont pas innées). Ce ne sont
pas des « cadeaux » de la nature, mais l’objectif d’une lutte sans fin qui,
en dépit de tous nos efforts, s’achève un jour par une défaite et par notre
mort.
Dans la perspective psychodynamique, on retrouve toujours à un

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moment ou à un autre l’identité et sa stabilisation comme enjeux de la lutte
pour la santé mentale. A contrario, toute décompensation psychopatholo-
gique est centrée par une crise d’identité. Si l’on ne prend pas la question
de l’identité au sérieux et si l’on considère l’identité, autant que les crises
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d’identité, comme une dimension contingente des conduites humaines,


c’est que l’on adopte un présupposé en vertu duquel, chez la plupart des
hommes et des femmes, l’identité est une donnée invariante, stable et non
conflictuelle de la vie ordinaire. En vertu de ce présupposé, les questions
posées par l’identité ne se poseraient que lorsque cette dernière entrerait en
crise, c’est-à-dire uniquement dans des situations extraordinaires. Le cor-
rélat de ce présupposé, c’est que la question de l’identité psychologique
peut et doit être écartée de la sociologie et être déléguée à des spécialistes :
les psychiatres. Ce présupposé de la naturalité de l’identité est erroné et fa-
cile à réfuter.
Au contraire, si l’on prend la question de l’identité au sérieux, il faut
alors en tenir compte dans l’analyse et l’interprétation de toutes les
conduites humaines, sans exception. Si tel est le cas, il faut réinterroger
aussi bien la théorie sociale que la théorie économique et leur demander
quelle place elles donnent explicitement à cette dimension dans leurs pro-
blématiques respectives.
Une théorie sociale qui ne traiterait pas la question de l’identité dans
l’analyse des rapports sociaux ne serait pas conséquente, parce que la so-
ciété dont elle ferait la théorie ne serait pas une société d’êtres humains or-
dinaires mais d’êtres fictifs, autant que l’économie le fait avec son homo

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œconomicus. Ou, pour le dire autrement, se préoccuper de l’identité psy-


chologique en sciences sociales ne justifie pas automatiquement le blâme
de « psychologisme ».
Mutatis mutandis, la théorie des rapports sociaux de sexe et de tra-
vail est en droit d’exiger de la psychologie et de la psychanalyse qu’elles
intègrent le réel du social dans la théorie du sujet, car elle peut démontrer
que la lutte pour l’identité et pour la normalité ne se présente pas de la
même manière pour une femme et pour un homme.
Convaincu par la fréquentation des recherches de Danièle Kergoat
et Helena Hirata (Hirata, Kergoat, 1988) que les rapports sociaux de sexe
sont indissociables des rapports sociaux de travail et que les rapports so-
ciaux de travail sont toujours en même temps des rapports sociaux de
sexe, je me suis d’abord penché sur la question de l’identité dans la
sphère du travail productif. Convaincu, de surcroît, par ces deux auteurs,

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qu’il n’y a pas d’indépendance entre travail et hors-travail, je me suis in-
téressé à la façon dont les rapports sociaux de production étendent leur
prolongement jusque dans l’économie érotique (Dejours, 1996). Mais,
jusqu’à maintenant, je n’ai pas abordé la question spécifique du travail
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dans la sphère privée parce que mes moyens d’investigation reposaient


sur l’opposition analytique entre amour et travail. L’outillage théorique
dont je me suis servi jusqu’à présent reposait sur l’idée que la conquête
de l’identité psychologique passait essentiellement par deux dynamiques
distinctes :
– celle de l’accomplissement de soi dans le champ social, impliquant au
premier chef le travail de production ;
– celle de l’accomplissement de soi dans le champ érotique, impliquant au
premier chef l’amour.
Je laisserai entièrement de côté le travail de production et ne traite-
rai ici que du travail de reproduction. Dans la sphère privée, l’organisation
des conduites par rapport à l’accomplissement de soi (conquête de l’iden-
tité) engrène le travail et l’amour selon des formes très différentes de ce qui
se joue dans la sphère du travail de production où l’amour, s’il n’est pas to-
talement hors jeu, n’occupe qu’une place tout à fait contingente. Au
contraire, il me semble que l’analyse du travail dans les rapports de repro-
duction est indissociable de celle des rapports amoureux. Disposant d’une
théorie du travail et d’une théorie de la sexualité, il manquait jusqu’à pré-
sent une théorie de l’amour. Cette théorie reste encore lacunaire, mais les
suggestions faites par Jean Laplanche semblent suffisantes pour risquer au-
jourd’hui cet exercice (Laplanche, 1993).

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Sexualité et amour
Sexualité et amour sont en général associés, mais il est des cas où
amour et sexualité sont disjoints : on s’aime sans avoir de relations
sexuelles ou l’on a des relations sexuelles avec un (ou des) partenaire(s)
que l’on n’aime pas. Cette situation a en partie été explorée par Freud
(Freud, 1910). Pour l’heure, la discussion est un peu plus compliquée que
celle dans laquelle Freud aussi bien que Laplanche se sont avancés. Il ne
s’agit pas seulement d’analyser les rapports entre amour et sexualité, mais
entre amour, sexualité et travail de reproduction. À ma connaissance toute-
fois, une analyse des rapports entre ces trois termes a été approchée par une
auteure à propos du travail agricole, où travail de production et travail de
reproduction sont plus intimement liés que partout ailleurs. Il s’agit des tra-
vaux de Michèle Salmona sur les agriculteurs et agricultrices, les maraî-
chers, les éleveurs… (Salmona, 1994).

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L’identité : quelle problématique ?
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Je ne retiendrai, ici, que quelques points de repère. L’identité n’est pas


un concept psychanalytique. Son utilisation pose donc des problèmes sérieux
du point de vue théorique. Toutefois, il me paraît impossible d’en faire l’éco-
nomie, dans la mesure où l’identité comme la normalité et la santé sont tout
au long de la vie l’enjeu d’une conquête et conservent une certaine précarité.
Or, la conquête de l’identité est rendue difficile parce que les pro-
cessus grâce auxquels elle peut se construire sont soumis à des détermi-
nismes puissants et divergents :
– un déterminisme biologique, au centre duquel j’accorderais une place qui
prévaut à l’instinct d’attachement ;
– un déterminisme psycho-familial qui se cristallise sous la forme de l’in-
conscient sexuel infantile ;
– un déterminisme social qui somme chaque sujet — après lui avoir donné
une assignation sociale de genre par l’état civil, sur la base de la mor-
phologie des organes génitaux externes à la naissance —, somme donc
chaque sujet de se définir et de se situer comme identité sexuée ou,
mieux, « gendrée » ou « genrée », tout au long de sa vie, avec une insis-
tance redoutable.
Ces déterminismes fonctionnent donc d’abord comme une série
d’aliénations qui sont antagoniques avec l’idée même d’une identité person-
nelle. Mais ils entraînent aussi, au plan subjectif, de fortes contradictions.

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Lutter pour construire son identité personnelle consiste à recher-


cher, voire à inventer, des compromis entre ces trois déterminismes, qui
tendent constamment à fragmenter le sujet et à le déstabiliser. C’est par la
formation, lorsqu’elle est possible, d’une forme singularisée de compro-
mis que le sujet parvient à affirmer son identité sexuée originale à lui.
C’est au niveau de l’identité, si cela est humainement possible, que se
concrétise et s’affirme, au niveau subjectif, ce qui relève en propre de la
liberté.
Compte tenu de ces préalables, l’identité psychologique se définit
comme la recherche d’un sentiment d’unité de la personnalité, en dépit des
pressions d’éclatement exercées sur le sujet par les différents détermi-
nismes qui s’exercent sur ses conduites, et comme un sentiment de conti-
nuité de cette unité, en dépit des contraintes qui tendent à la morceler, que
ces dernières proviennent des circonstances extérieures ou des mouve-
ments pulsionnels qui l’affectent de l’intérieur.

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Dans cette conception de l’identité, donc, l’aliénation est première
et l’identité comme lutte pour l’émancipation est seconde.
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Les composantes de l’amour


Dire que l’amour est impliqué dans les rapports sociaux de repro-
duction, ce n’est pas invoquer un quelconque déterminisme non social,
pour rendre compte de la forme de ces rapports entre les partenaires d’un
couple. Il n’y a à rechercher, en la matière, aucun déterminisme ni anato-
mique, ni biologique, ni même sexuel ou érotique. Rappelons ici que
l’amour est autre chose que le sexuel et autre chose que la biologie. Si
l’on peut soutenir que l’amour joue un rôle dans l’organisation des rap-
ports de reproduction, c’est en tant qu’il joue un rôle non de détermina-
tion, mais de maintenance et de reproduction des rapports de reproduc-
tion. Dire que l’amour ne joue pas un rôle déterminant ou originaire dans
les rapports de domination dans la sphère privée ne consiste pas pour au-
tant à conférer, au dit « amour », un rôle contingent. Pour le dire autre-
ment : vis-à-vis de l’analyse de la répétition et de la reproduction des rap-
ports de domination dans l’espace privé, la référence à l’amour est une
condition nécessaire, mais non suffisante. C’est du moins cette idée que
je vais essayer d’argumenter. Ou, pour le dire encore autrement, les rap-
ports de domination dans la sphère privée s’étayeraient et se nourriraient
de la dépendance affective qui lie entre eux les partenaires d’une relation
amoureuse.

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Christophe Dejours

Amour et identité
L’identité est essentiellement une relation du sujet à soi-même, alors
que l’amour est une relation à l’autre. Les relations entre amour et identité ne
sont pas toujours concordantes.
a) Il n’y a jamais de neutralité de l’amour vis-à-vis de l’identité. Aimer
quelqu’un c’est déposer en lui le pouvoir énorme de me renvoyer de moi une
image qui me rend aimable à moi-même ou au contraire, et tout aussi bien,
peut déstabiliser mon identité.
b) L’amour implique non seulement un risque pour l’identité, mais un
risque pour l’économie érotique. La rencontre érotique avec l’être aimé peut
allumer le désir, mais elle peut aussi conduire à l’expérience critique de la fri-
gidité, de l’effacement de l’excitation, voire du vide et de l’anesthésie affec-
tive vis-à-vis de l’être aimé. Via l’architecture du corps érogène mise à
l’épreuve du corps à corps, l’amour représente un risque majeur pour la sub-

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jectivité.
c) L’amour, enfin, implique un troisième registre plus obscur, mais lar-
gement illustré par la clinique ordinaire, à savoir le registre de l’attachement
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(Bowlby, 1969). L’attachement est un comportement instinctuel inné. Il se


manifeste par la recherche du contact direct avec le corps, avec la chaleur de
la peau d’un congénère ou d’un autre être vivant. Ce comportement instinc-
tuel est donc d’emblée vectorisé vers l’autre et constitue la base irrempla-
çable du développement physique et psychique en même temps que la base
biologique sur laquelle se développe la communication. Lorsque l’enfant ma-
nifeste ce comportement d’attachement à l’égard d’un adulte, il déclenche,
chez ce dernier, un comportement d’enveloppement ou d’embrassement, de
soin, de maternage, de protection, d’alimentation, etc., qu’on désigne sous le
nom de « retrieval ».
Ce rapport entre attachement et retrieval est en quelque sorte l’onde
porteuse de la relation primaire de l’être humain qui permet à l’adulte de mo-
biliser ses ressources (y compris culturelles) pour les ajuster aux besoins du
corps de l’enfant, en fonction des modifications qui se produisent dans ses
milieux intérieurs (au sens qu’a ce terme chez Claude Bernard). En vertu
d’un processus complexe analysé par Jean Laplanche, la relation de soin est
progressivement contaminée, puis subvertie par le sexuel venu de l’adulte.
Ce processus a été analysé sous le nom de « théorie de la séduction générali-
sée » (Laplanche, 1987).
Cette subversion dite « subversion libidinale » de l’ordre biologique
au profit de l’ordre érotique, toutefois, est en règle incomplète et laisse chez

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la plupart d’entre nous un résidu de comportements instinctuels d’attache-


ment. L’importance qui revient à ce dernier est proportionnelle à ce qui, dans
la relation enfant/adulte, a été barré de la subversion libidinale par les im-
passes de la sexualité des parents.
Ce qui distingue l’économie érotique, stricto sensu, de l’économie de
l’amour, c’est précisément que dans cette dernière la dimension résiduelle de
l’attachement se trouve engagée en même temps que celle de l’érotique. L’at-
tachement entre deux êtres se constitue dans l’ombre de la relation amou-
reuse cependant que le sexuel en est la partie visible. La stabilisation de cet
attachement contribue à la formation de la relation amoureuse en tant que
telle.
Mais le rapport d’attachement est aussi et fondamentalement une rela-
tion de dépendance psychique à l’autre et, en ce sens, elle introduit dans la re-
lation amoureuse, à la différence de la relation érotique sans amour entre les

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partenaires, une dimension d’aliénation.
Il n’y a à proprement parler d’amour dans une relation entre deux per-
sonnes que quand se trouve engagée la dimension de l’attachement et, avec
elle, l’aliénation d’une partie de soi dans l’autre.
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Ainsi l’amour est-il un composé de trois éléments : l’identitaire, le


sexuel et l’attachement.
Il peut paraître étonnant de s’être ainsi étendu si longuement sur l’at-
tachement. Si j’y insiste de cette façon c’est parce que c’est une dimension de
l’amour qui est particulièrement résistante au travail de la pensée et à la psy-
chanalyse. Et c’est peut-être pour cette raison qu’elle résiste aussi à l’analyse
sociologique, entendons par là qu’elle ne se laisse pas facilement décons-
truire par la théorie sociale. S’il y a un reste biologique dans la formation des
comportements humains et dans leur aliénation fondamentale, ce n’est pas du
côté de la biologie sexuelle qu’il faut le rechercher, mais précisément dans
l’attachement.

Amour et relations de service


dans la sphère domestique
Si l’hypothèse de l’attachement est vraie, elle ne peut qu’avoir des in-
cidences non seulement sur l’organisation de la relation amoureuse, mais
aussi sur l’organisation de toute la sphère domestique, jusques et y compris
sur les relations de service entre partenaires (parce que dans toutes les
situations de crise affectant un couple, elle s’avère, en fin de compte,

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Christophe Dejours

surdéterminante sur tout ce qui peut unir ou rompre ce couple). Précisons les
choses : si la division sexuelle du travail et la relation de service sont plus ou
moins prises dans les rapports amoureux, ce n’est pas seulement au titre de la
séduction sexuelle érotique, mais aussi, et c’est ce qui alourdit et complique
sérieusement les choses, au titre de la dépendance affective.

Attachement et soumission
a) La relation d’attachement est aussi une relation de dépendance, c’est-à-
dire d’aliénation de sa propre autonomie psychique dans l’autre. L’aliénation
de l’autonomie subjective ouvre sur la soumission à la volonté de l’autre.
Dans le même mouvement, l’aliénation ouvre donc un espace à la domina-
tion. Si l’amour est une relation réciproque, cela suppose que de part et
d’autre existe une propension à la soumission. Mais l’épreuve de la soumis-

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sion peut se jouer ou se négocier de différentes façons et il se peut que la
forme stabilisée dans laquelle elle se concrétise et se stabilise entre deux êtres
ne soit pas identique pour les deux partenaires. Il est en effet évident qu’en
promouvant le registre soumission-domination la relation d’attachement ex-
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pose à l’épreuve des rapports de force et à l’inégalité des positions dans le


couple.

b) Attachement et retrieval dans les relations entre adultes


La relation d’attachement est, de surcroît, une relation entre deux
types de comportements très dissemblables (même s’ils sont complémen-
taires) : le comportement d’attachement déclenche, en retour, un comporte-
ment de soin. Dans la perspective psychanalytique, on s’intéresse surtout à la
forme que prend cette relation de soin quand elle est subvertie ou remaniée
par le sexuel ; à savoir la tendresse. Mais si l’on se préoccupe des rapports de
domination-soumission dans la sphère domestique, il s’avère que le compor-
tement de retrieval peut aussi se trouver au rendez-vous de la relation de soin,
voire de la relation de service. Au pôle opposé du retrieval le comportement
d’attachement peut se donner à voir comme quête de tendresse, de caresses et
d’embrassements (au sens étymologique du terme), de câlins, etc., mais, en
cas de privation, il donne naissance à des comportements de colère et de vio-
lence contre l’autre qui se dérobe. L’attachement est toujours du côté de la
demande, le retrieval du côté du don de soi en tant que don engageant le
corps (Bowlby, 1969-1973).
La dépendance-aliénation dans la sphère amoureuse a ceci de particu-
lier qu’elle se joue entre deux adultes et qu’elle mobilise donc chez chacun

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d’eux à la fois des comportements de retrieval et des comportements régres-


sifs de demande d’attention ou de nursing, aussi bien chez l’homme que chez
la femme. Quand, dans une relation amoureuse, l’un des partenaires tend à
s’éloigner, il est possible de le ramener à soi en jouant sur la relation attache-
ment-retrieval. Soit en le menaçant de le priver de soins et de l’abandonner,
suscitant ainsi chez lui une nouvelle demande de tendresse et une soumission,
mais en risquant aussi de déclencher sa colère ; soit au contraire en offrant du
retrieval par une attitude de soumission dans le domaine sexuel ou dans les
attentions aux besoins du corps de l’autre. Or si, en principe, ces jeux de po-
sitions peuvent s’inverser dans un sens puis dans l’autre chez les deux parte-
naires, en pratique ce n’est pas ce qui se passe. On observe plutôt une polari-
sation de ces relations vers l’inégalité stabilisée.

c) Polarisation de la relation d’attachement et rapports de domination


Vis-à-vis de l’économie de l’attachement, les deux positions de domi-

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nation et de soumission peuvent être équivalentes : celui qui domine ne peut
plus se passer de celui qui se soumet. En le dominant, il se l’attache. À l’in-
verse, celui qui se soumet peut aussi rendre l’autre dépendant par les services
qu’il lui rend et les jeux sont faits !
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Mais vis-à-vis du travail et non de l’attachement, cette fois, la parti-


tion n’est pas du tout égale, elle est même hautement inégale. Celui qui se
soumet ramasse en même temps tout le travail de service domestique. Il pa-
raît donc logique que ni l’homme ni la femme ne souhaite, à terme, être sou-
mis à la domination de l’autre (si l’on excepte les cas où le désir de soumis-
sion en forme de muliébrité est explicitement exprimé comme mode
spécifique de séduction).
Le problème psychologique s’analyse mieux lorsque surgit un conflit
sur la répartition des services dans la vie domestique. Au cours des crises
conjugales, on se retrouve souvent aux limites de la rupture, là où commence
le chantage à la séparation. Si l’aliénation est capable de l’emporter sur la vo-
lonté de séparation, il faut bien que l’un des deux cède. Dans un couple hété-
rosexuel, en général, c’est la femme. Pourquoi ?

d) Différenciation des postures vis-à-vis de la soumission, selon le sexe


et le genre
L’élément décisif, me semble-t-il, dans la capitulation ou le refus de
céder, pourrait être lié à la reconnaissance ou au déni de la dimension de dé-
pendance-aliénation, consubstantielle à la relation amoureuse. On peut en ef-
fet avoir une conscience réflexive de cette dépendance et la reconnaître en soi

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Christophe Dejours

(et éventuellement chez l’autre). Mais on peut aussi opposer à la perception


de cette dépendance-aliénation une fin de non-recevoir, c’est-à-dire lui oppo-
ser un déni ou un désaveu, afin d’éviter, et l’humiliation, et le travail psy-
chique que cette dernière implique.
L’investigation clinique suggère qu’hommes et femmes n’ont pas, en
général, vis-à-vis de la dépendance-aliénation une position semblable. Les
hommes lui opposent plus volontiers un déni, les femmes sont plus aptes à la
reconnaître.
De sorte qu’à la limite de l’épreuve de force, dans les crises qui oppo-
sent dans un couple les partenaires d’une relation amoureuse, c’est en règle
la femme qui se soumet et l’homme qui campe sur la position de domination.
Pour expliquer cette différence, on peut invoquer trois processus qui vont
dans le même sens et se complètent. L’un prend racine dans le sexuel, l’autre
dans le travail de production, le troisième dans le travail de reproduction.

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Déni ou reconnaissance de la différence anatomique
entre les sexes
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L’investigation clinique auprès des jeunes enfants âgés de dix-huit


mois à trois ans montre que les garçons et les filles ne réagissent pas de la
même façon à la perception de la différence anatomique entre les sexes. Les
petites filles reconnaissent cette différence et manifestent souvent, à la suite,
des symptômes que l’on reconnaît cliniquement comme relevant de la dé-
pression et par un travail psychique de symbolisation. Les petits garçons ont
tendance à opposer un déni à cette perception de la différence anatomique et
à déclencher des réactions agressives, lorsque l’on insiste à la leur faire re-
connaître (Roiphe et Galenson, 1981). Reconnaître cette part qui revient à la
différence anatomique ne consiste pas à reprendre l’idée freudienne, forte-
ment contestée, selon laquelle le sexuel serait phallique et le féminin castré
serait non sexuel. Elle consiste à tenir la découverte de la différence anato-
mique entre les sexes non pas pour une expérience sexuelle, mais pour une
énigme et une question, à la fois irréductibles et extrêmement excitantes pour
tout enfant, garçon ou fille.
La différence entre garçon et fille, vis-à-vis de l’énigme soulevée par
l’anatomie, se situe dans la façon d’interpréter ou de répondre à cette énigme.
Le fait est que les petits garçons ont tendance à évacuer la question par un
déni, cependant que les petites filles la reconnaissent et la symbolisent. Pour-
quoi donc cette différence dans le travail de la pensée, sur l’énigme, selon le
sexe ?

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Travailler, 2002, 8 : 27-43

À cette question, on ne peut pas répondre simplement, parce qu’il


faut en passer par la façon dont les adultes eux-mêmes, qui s’occupent de
ces enfants, répondent à la curiosité de ces enfants sur l’anatomie compa-
rée. Et ce qui est ici déterminant, ce ne sont pas du tout les réponses
conscientes et plus ou moins convenues que les adultes donnent aux en-
fants, mais précisément ce qu’ils ne disent pas : ce qui vient de leur propre
rapport à la sexualité à eux, et qui agit pourtant puissamment sur l’enfant,
à partir de leur inconscient sexuel à eux, ce qu’ils ne peuvent donc pas maî-
triser du tout (réactions de honte, de pudeur, de fierté, de défi, d’angoisse,
du dégoût, d’agressivité, etc.).

Déni ou reconnaissance du réel dans le rapport


subjectif au travail

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Comme j’ai essayé de le montrer à propos du rapport subjectif au tra-
vail dans la sphère productive, les hommes élaborent des stratégies de dé-
fense pour lutter contre la souffrance dans le travail qui, tendanciellement,
s’organisent autour du déni du réel, c’est-à-dire du déni de ce qui se fait
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connaître par sa résistance à la maîtrise technique du travail (Dejours, 1993).


Comme Pascale Molinier l’a montré ensuite, les femmes sont ca-
pables d’inventer des stratégies collectives de défense qui sont fondées, au
contraire, sur une reconnaissance du réel et de l’expérience affective de
l’échec qui lui est associée (Molinier, 1995).
Du point de vue affectif, la rencontre, au cours de scènes conjugales,
avec la dépendance-aliénation et ce qu’elle véhicule en termes de perte de
souveraineté et, tendanciellement, de soumission, renvoie fondamentale-
ment le sujet à la perte de la maîtrise, à l’échec et à l’humiliation. Quand,
dans sa vie professionnelle, l’homme pour faire face à la souffrance ou à la
peur qu’implique le rapport aux risques du travail doit participer à une stra-
tégie collective de défense, centrée par le déni de perception de ce risque et
par des épreuves de grandeur virile, il n’est pas possible d’inverser cette
position psychique dans la sphère privée sans encourir, du même coup, le
risque d’une déstabilisation psychique qui le mettra en difficulté vis-à-vis
de son travail. S’arc-bouter sur le déni de sa dépendance à l’égard de sa
femme lui permet au contraire de consolider le déni du réel, c’est-à-dire
de ce que signifie l’expérience douloureuse de la perte de la maîtrise. On
retrouve ici non seulement un problème de cohérence psychique
travail/hors-travail, mais le problème de l’identité comme recherche d’une
unité stable et continue, en l’occurrence de l’identité virile.

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Christophe Dejours

La femme qui, de son côté, sait mieux reconnaître l’absurdité et l’im-


passe du déni de perception du réel, cède plus facilement que l’homme, parce
qu’elle sait que son refus de céder va confirmer la résistance du réel, en fai-
sant surgir le spectre de la séparation.
Mais, j’y insiste, cet entêtement de l’homme à dénier le réel ne perdure
que pour autant que cette propension au déni s’enracine dans le déni infantile
opposé à la question soulevée par la perception de la différence anatomique
des sexes. Le jusqu’au-boutisme de l’homme, qui conduit la femme à céder
dans les crises conjugales, ne s’alimente pas du tout au réalisme de l’homme
adulte qui serait avant tout préoccupé de ses intérêts. C’est, au contraire, dans
l’exacerbation du refus infantile de reconnaître le réel que se trouverait le res-
sort dernier de la détermination de l’homme à ne pas céder. C’est secondai-
rement, seulement, qu’il exploiterait dans la formation des rapports de domi-
nation, vis-à-vis des relations de service dans la sphère domestique,
l’avantage que lui rapporte son irrédentisme. Et le paradoxe, du côté des

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femmes, serait le suivant : c’est parce qu’elles seraient plus réalistes que les
hommes que les femmes perdraient la bataille de la domination.
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Déni du réel dans le rapport subjectif au travail


domestique
Le travail domestique, comme y insistent plusieurs auteurs, en parti-
culier Danièle Kergoat (2001), est multiple. La « typologisation » de ses
composantes est déterminante pour la théorie. En ce qui concerne l’approche
dynamique, il faudrait faire une distinction, au moins, entre ce qui relève de
la relation de soin et ce qui relève de la relation de service. La relation de ser-
vice rassemble en particulier ce qui concerne les tâches ménagères. La rela-
tion de soin concerne, au premier chef, la relation aux corps et aux besoins du
corps, aux meurtrissures du corps, aux maladies, au vieillissement, au nur-
sing, à la toilette, etc. Or la relation de soin ne renvoie pas qu’au retrieval
dont il était question plus haut. Elle suppose l’affrontement affectif avec les
défaillances du corps, avec ce que le corps peut produire comme craintes,
comme angoisses, comme aversions, comme dégoûts, par ses souffrances,
ses douleurs, ses plaies, son sang, ses laideurs, ses déjections, ses odeurs, etc.
Tous ces états du corps ne peuvent que provoquer, en retour, l’angoisse vis-
à-vis de la pérennité de son propre corps à soi, de sa beauté ou de son flétris-
sement, de son devenir et de son vieillissement.
Là encore, les hommes font souvent preuve d’une certaine lâcheté en
se dédouanant de cette perception douloureuse et en la déléguant aux

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Travailler, 2002, 8 : 27-43

femmes. Dans le même mouvement, ils dénient les compétences que sont la
disponibilité, le tact, la compassion nécessaires pour y faire face, parce
qu’elles supposent la reconnaissance du réel et l’insuffisance de la science.
Ils complètent ce déni par la naturalisation de ces compétences, qu’ils décla-
rent féminines, comme l’ont montré Danièle Kergoat et Helena Hirata
(1988).
Le point de vue que je tente de défendre, c’est que la reproduction des
rapports de domination/soumission dans la sphère du travail de reproduction
trouve ses conditions de réitération et dans les préoccupations irréductibles
de la lutte pour l’identité, et dans l’infantile :
– au titre d’un résidu relevant de l’attachement, qui engendre inévitablement
entre adultes la question de l’inégalité et de la domination ;
– au titre d’un rapport différent à la reconnaissance ou au déni de perception
du réel, qui prend son origine dans l’inconscient sexuel infantile vis-à-vis
de la différence anatomique des sexes.

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Je m’en tiendrai à dire que si les relations de domination/soumission
ou domination/servitude sont inexpugnables des rapports sociaux domes-
tiques, c’est parce que l’amour réactive sans cesse les traces de l’infantile
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dans la formation de l’identité et les ramène constamment dans les négocia-


tions à l’intérieur d’un couple ; et non à cause d’un processus qui partirait des
rapports sociaux de domination dans la société, pour aboutir à une intériori-
sation psychique. En d’autres termes, la domination ne viendrait pas seule-
ment d’en haut par la société, mais serait aussi promue d’en bas par le sexuel
infantile.
Quant à savoir comment, à l’intérieur de cette économie de la domi-
nation, il est possible de conjurer la réitération des rapports sociaux de
genre, il faudrait en passer par une discussion sur les chaînons intermé-
diaires entre l’anatomie et le politique (pour reprendre la formule de Ni-
cole-Claude Mathieu) et la façon de les défaire. Cette analyse est possible
si l’on étudie les remaniements psychiques qu’impose aux identités de cha-
cun des partenaires la recherche d’une division non conformiste du travail
dans la sphère domestique, aussi bien dans les couples hétéro qu’homo-
sexuels.

Conclusion
Pour situer mon propos dans la discussion avec l’approche sociolo-
gique et pour conclure, je dirai que la référence à la problématique de l’iden-
tité et de la santé mentale, dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, ne

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Christophe Dejours

conduit pas à l’idée que l’origine des rapports sociaux de genre se trouverait
dans le sexuel, dans l’anatomique ou dans l’infantile. L’origine des rapports
sociaux de genre est assurément non sexuelle et est une construction sociale
au sens plein du terme, tel que le précise Christine Delphy (2001). Ce que
permet l’analyse psychodynamique, c’est de récuser la thèse de l’intériorisa-
tion du social par l’apprentissage, le rapport de force, ou la domination sym-
bolique. Il me semble d’ailleurs que l’idée de l’intériorisation du social, pour
rendre compte de la reproduction des genres, est aussi remise en cause par
certaines études féministes, en particulier par la thèse de la « mélancolie de
genre » proposée par Judith Butler dans Gender Trouble (1990) et reprise
dans un texte : « The sexually unperformable » qui situe aussi, entre le social
et l’orientation des choix sexuels, le chaînon intermédiaire de l’incarnation,
ou des modalités complexes de l’implantation du genre dans la formation du
corps. Ainsi retrouve-t-on dans cette conception la différence fondamentale
entre corps anatomique et corps érogène. Ce que précise l’approche psycho-

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dynamique que j’ai esquissée, c’est que les ressorts de la réitération et de la
reproduction des rapports de domination, s’enracine dans ce qui perdure de
l’infantile dans tout adulte, fût-il considéré comme un adulte social. Il est
d’ailleurs étonnant que le lieu par excellence de l’inégalité entre les êtres hu-
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mains, à savoir le rapport entre l’adulte et l’enfant qui est un invariant an-
thropologique dont tout être humain fait l’expérience, ne trouve pas sa place
dans la théorie sociale des rapports de domination qui traversent toutes les re-
lations humaines.
Assigner un rôle spécifique à l’infantile dans la théorie sociale a des
implications dans la conception et les objectifs que l’on peut rationnellement
donner à la lutte pour l’émancipation des femmes de la domination des
hommes.
En retour, reconnaître la place du genre dans la théorie psychanaly-
tique a des incidences majeures, à mon sens, sur l’investigation des crises
conjugales et sur la pratique de la cure. Au plan théorique, elle pose la ques-
tion de la façon dont le genre est relayé par l’inconscient.
Christophe DEJOURS
Directeur du laboratoire des psychologues du Travail et de l’Action,
CNAM

Bibliographie
BOWLBY J., 1969, Attachement, Tome I, Trad. française, PUF, 1978.
BOWLBY J., 1973, Anxiety and Anger, Trad. française : « La séparation : angoisse ou
colère », PUF, 1978.

40
Travailler, 2002, 8 : 27-43

BUTLER J., 1990, Gender Trouble (Feminism and the Subversion of Identity, Rout-
ledge, Chapman & Hall, Inc., pp. 57-79.
FREUD S., 1910, « Contribution à la psychologie de la vie amoureuse : d’un choix
particulier d’objet sexuel chez l’homme », in La Vie sexuelle, PUF, 1973,
pp. 47-54.
DEJOURS C., 1996, « Centralité du travail » et théorie de la sexualité. Revue Adoles-
cence , n° 14 : 9-29.
DEJOURS C., 1993, Travail : Usure mentale. Nouvelle édition augmentée. (De la psy-
chopathologie à la psychodynamique du travail). Bayard Editions, Vol. I,
pp. 205-250.
DELPHY C., 2001, L’ennemi principal – 2 – Penser le genre, Éditions Syllepse,
pp. 336-341.
KERGOAT D., 2001, « Le rapport social de sexe (De la reproduction des rapports so-
ciaux à leur subversion) ». (À paraître).
LAPLANCHE J., 1993, Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, coll.
« Les Empêcheurs de penser en rond », pp. 70-71.

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LAPLANCHE J., 1987, Nouveaux fondements pour la psychanalyse, PUF, pp. 103-146.
MOLINIER P., 1995, « Psychodynamique du travail et identité sexuelle », thèse de psy-
chologie, Paris, CNAM, 273 p.
ROIPHE H., GALENSON E., 1981, Infantile Origins of Sexual Identity, International
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Universities Press, Inc., New York, Trad. française, PUF, 1987, pp. 221-242.
SALMONA M., 1994, Les Paysans français. Le travail, les métiers, la transmission des
savoirs, Éditions de l’Harmattan, 2 tomes.

Summary. The recurrence of men’s dominant relationship over wo-


men across different societies constitutes one of anthropology’s and
sociology’s essential questions. This article succinctly presents la-
bor psychodynamics’ contribution to the analysis of this question.
Labor psychodynamics shows how the preoccupations concerning
identity and mental health contribute to the structuring of human
conduct at the workplace : faced with the suffering caused by occu-
pational constraints, the individual constructs defense strategies
which can be showed to be strongly dependent on gender ; these de-
fense strategies also have a powerful effect on the economy of rela-
tions within the private space. Even if sexuality cannot be reduced to
a game of social relations, it cannot be denied that the economy of
love relationships prompts the dynamics of domination-servitude in
a very specific manner. It is perhaps from this perspective that the
universal mechanisms of servitude and domination could be identi-
fied, but it would be necessary to classify them according to a non-
accounted-for aspect of social theory : namely, that before adults,

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Christophe Dejours

individuals were children and have, as such, all lived the inaugural
experience of (physical and psychic) inequality with respect to
adults. The destiny carved from this inequality is at the core of the
questions concerning identity, mental health, sexuality, and even
love, issues which are all at stake in the disputes for the allocation of
household work and the social relationships of reproduction.
Maybe, we should admit that the stakes concerning mental health
which are put into play by marital relationships contribute to perpe-
tuate the social relationship of servitude as well as that of domina-
tion (both in heterosexual and homosexual couples).
Resumen. La reincidencia de las relaciones de dominación de los
hombres sobre las mujeres a través de las diferentes sociedades
constituye uno de los interrogantes esenciales de la antropología y
de la sociología. Este artículo presenta de manera resumida aquello

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que la psicodinámica del trabajo puede aportar al análisis de esta
cuestión. La psicodinámica del trabajo muestra cómo las preocupa-
ciones con respecto a la identidad y a la salud mental contribuyen a
estructurar la conducta humana en el lugar de trabajo: frente al su-
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frimiento generado por las restricciones laborales, se construyen


estrategias de defensa que dependen fuertemente del género; dichas
estrategias tienen efectos importantes sobre la economía de las re-
laciones en el espacio privado. Aunque no se pueda reducir la
sexualidad a un juego de relaciones sociales, no puede negarse que
la economía de las relaciones amorosas moviliza, de una manera
muy especifica, la dinámica dominación-servidumbre. Es quizás
desde esta perspectiva que se podrían identificar los mecanismos
universales de la servidumbre y de la dominación, pero haría falta
clasificarlos a partir de un elemento relegado de la teoría social :
que los adultos fueron primero niños y que todos han pasado por la
experiencia inaugural de desigualdad (física y psíquica) con res-
pecto al adulto. Ahora bien, el destino forjado por esta desigualdad
se encuentra al fondo de las cuestiones de identidad, de salud men-
tal, de sexualidad, inclusive del amor que, a su vez, están en juego
en el momento de las disputas por la repartición de los trabajos do-
mésticos y en las relaciones sociales de reproducción. Tal vez haría
falta admitir que los dilemas de salud mental movilizados por las re-
laciones conyugales contribuyen a perpetuar las relaciones sociales
de servidumbre y de dominación (tanto en las parejas homosexuales
como heterosexuales).

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Travailler, 2002, 8 : 27-43

Mots-clés : Amour , domination, genre, psychodynamique de travail,


rapports sociaux de reproduction, servitude
Keywords : Love, domination, gender, labour psychodynamics, social
relationships of reproduction, servitude
Palabras-clave : Amor, dominación, género, sicodinàmica del trabajo,
relaciones sociales de reproducción, servistismo

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