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L’éducation populaire autonome, c’est quoi?

Martin Gladu

L a démocratie, ça ne tombe pas du ciel. Il faut y travailler sans relâche, sans quoi

la tendance, naturelle diront certains, de l’Homme au fascisme s’érige vite en système


dominant.

Or, bizarrement, la démocratie ne s’apprends nulle part. À l’instar d’un autre savoir tout
aussi essentiel, soit celui de la connaissance des lois et des règlements, il incombe à chacun
de s’instruire politiquement dans ses temps libres.

Pourtant, Condorcet, dès 1792, recommanda dans son Rapport sur l'organisation générale
de l'Instruction publique la mise sur pied et le maintien d’un système bicéphale : un destiné
aux enfants (l’éducation scolaire primaire) et un autre aux adultes (l’éducation populaire).
La première visait, entre autres, l’apprentissage des mathématiques et des langues, et la
seconde, l’apprentissage de l’action civique. Visionnaire, il avait compris qu’une nation ne
peut prétendre à sa survie que si ceux qui la composent ont réussi à se libérer, tant au
niveau des idées que des politiques, des pouvoirs dits « de commandes » :

Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions
d'une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de
commandes seraient d'utiles vérités; le genre humain n'en resterait pas moins partagé entre
deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des
maîtres et celle des esclaves.

En clair, le député Girondin incitait ses confrères de l’Assemblée nationale législative à


faire en sorte que le Tiers état puisse enfin s’affranchir non seulement des dictats de
l’Église et de l’Ancien Régime mais de toutes les autres formes de dictats.

Dans ce mouvement de libération des forces créatrices de chacun, ce fût, certes, de mise
d’extirper les enfants des ateliers et du travail dans les champs pour les soumettre à une
éducation scolaire rigoureuse prodiguée par l’État. Or la partie civique du projet éducatif
du projet de Condorcet ne vit jamais le jour (pour la petite histoire, visionnez l’excellente
conférence de Franck Lepage intitulée L’éducation populaire, monsieur, ils n’en n’ont pas
voulu). Pour qu’il l’eût été, il aurait fallu que les gouvernements successifs laissent la classe
populaire s’organiser en pouvoir politique à l’écart de l’appareil de l’État (d’où le qualificatif
d’autonome) pour ensuite lui donner voix au chapitre, ce qu’aucun d’entre eux n’ont fait.
L’éducation populaire autonome, c’est quoi?

Dit simplement, l’éducation populaire autonome, c’est tout ce qui amène les gens issus
des classes populaires à se mobiliser en tant qu’acteurs politiques.

L’éducation populaire autonome vise donc d’abord à aider ces gens à exprimer leur
condition par le biais d’actions culturelles et artistiques, pour ensuite développer leur sens
critique et construire avec eux de l’analyse politique dans le but de mener à terme un
projet politique. Elle tend, par le fait même, à rendre lisibles aux yeux du plus grand
nombre les rapports de domination, les antagonismes sociaux, les rouages de
l’exploitation, etc.

« (…) il s’agit clairement d’une éducation politique, dont les formes privilégient l’échange
d’expérience des résistances à la domination capitaliste, et la construction d’une analyse
patiente sur les moyens d’envisager son dépassement à terme, sur la lecture d’analyses
descendantes, » explique Lepage. « (…) nous privilégions des approches
autobiographiques dans la façon d’aborder une question politique (…) Nous cherchons
l’exploration des contradictions, des conflits et des désaccords (…) Nous y invitons des
personnes à témoigner de ce qu’elles ont compris politiquement de leur expérience dans
un domaine, » poursuit-il. Bref, il s’agit de partager entre-nous, donc de mettre en
commun, nos expériences subjectives, de les comprendre dans leurs dimensions
politiques et de les transformer sur le terrain de la politique.

En somme, l’éducation populaire autonome, c’est révolutionnaire!