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ABIGAIL MARSH

ALTRUISTES
ET PSYCHO-
PATHES
LEUR CERVEAU EST-IL
DIFFÉRENT DU NÔTRE ?
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre
Kaldy
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re
1 édition anglaise publiée par Little, Brown Book Group sous le titre
Good for Nothing : From Altruists to Psychopaths and Everyone in Between
Copyright © Abigail Marsh 2017
Copyright © Pierre Kaldy 2019 pour la traduction française

« Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes des paragraphes 2 et 3 de


l’article L122-5, d’une part, que les “copies ou reproductions strictement réservées à
l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective” et, d’autre part, sous
réserve du nom de l’auteur et de la source, que “les analyses et les courtes citations
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l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite (art. L122-4). Toute représentation ou
reproduction, par quelque procédé que ce soit, notamment par téléchargement ou sortie
imprimante, constituera donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et
suivants du code de la propriété intellectuelle. »

ISBN : 978-2-3793-1047-8

Dépôt légal : mars 2019

© Éditions HumenSciences / Humensis, 2019


170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
Tél. : 01 55 42 84 00
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SOMMAIRE

Page de titre
Copyright
Dédicace
Prologue
1. Le sauvetage
2. Héros et antihéros
3. Le cerveau psychopathique
4. Le bon côté de la chose
5. Qu’est-ce qui fait un altruiste ?
6. Le lait de la gentillesse humaine
7. Pouvons-nous être meilleurs ?
1. Nous sommes déjà bien meilleurs que ce que nous pensons
2. Prendre soin des autres demande plus que de la compassion
3. La solution n’est pas dans une plus grande maîtrise de soi
4. Des changements culturels clés font que nous sommes plus portés à
prendre soin d’autrui
8. Mettre en œuvre l’altruisme
Notes bibliographiques
Remerciements
Humensciences.com
À l’homme dont le courage et la compassion admirables
ont inspiré ce livre et aux nombreux autres altruistes dont
les actes ont pu toucher et inspirer d’autres personnes
dans leur vie.
PROLOGUE

Il n’y a guère de doutes que les parents les plus


sympathiques et les plus gentils, ou les plus fidèles à leurs
amis, n’ont pas eu plus d’enfants que les parents égoïstes ou
perfides de la même tribu. Celui qui a été prêt, comme tant
de primitifs ont pu l’être, à sacrifier sa vie plutôt que de
trahir ses proches ne laissera souvent aucune descendance
pour transmettre sa noble nature.

Charles Darwin, La Filiation de l’Homme


et la sélection liée au sexe

« Ce que j’aime le mieux, c’est quand les gens disent :


“Oh, je ne pourrais jamais faire ça.” Eh bien, c’est
n’importe quoi. »

Harold Mintz, donneur altruiste de l’un de ses reins,


à propos de son geste

L
orsque, en 1934, l’entnomologiste Antoine Magnan décida d’écrire
une étude sur le vol des insectes1, il se heurta à un problème de taille.
Après avoir fait une série de calculs avec un ingénieur nommé André
Saint-Lagué, il trouva que, vu les lois de l’aérodynamique, les insectes ne
devraient pas voler. Légèrement dépité, il écrivit : « J’ai appliqué les lois de
la résistance de l’air aux insectes et je suis arrivé à la conclusion avec
2
M. St-Lagué que leur vol est impossible » .
Et pourtant, ils volent.
Les théoriciens conspirationnistes adorent se servir de cette contradiction
apparente (parfois présentée comme limitée aux abeilles) pour déclarer que
les recherches en physique ou en biologie ne mènent à rien. Pour certains
fervents adeptes de la religion, c’est bien la preuve d’une puissance
supérieure. Mais les scientifiques sont des gens patients et le temps joue
pour eux.
Le constat de Magnan n’a pas fait conclure aux entomologistes que le vol
des insectes devait être une illusion ou résulter de forces surnaturelles. Ils
n’en ont pas déduit non plus que les lois de l’aérodynamique n’avaient
aucune valeur. Ils savaient que cette contradiction serait un jour résolue et
attendaient simplement d’avoir de meilleurs moyens de mesurer les
propriétés du vol des insectes et ses ressorts dynamiques.
L’énigme a été résolue quelques décennies plus tard après l’invention de
3
la photographie à haute vitesse. Les insectes, abeilles comprises , volent
parce que leurs ailes battent très vite, deux cent trente coups rapides à la
seconde, tout en faisant une rotation dans l’air en forme de 8 autour de leur
point d’attache. Ce mouvement crée un tourbillon de la taille de l’aile qui
génère assez de portance pour soutenir leur corps dodu. Une aile de robot
programmée pour opérer exactement de la même manière donne le même
résultat, confirmant que vol des insectes et lois de la physique sont bien
compatibles.
Une autre contradiction apparente aux lois de la nature, peut-être encore
plus troublante que le vol des insectes, est celle de l’existence de
l’altruisme.
La théorie de l’évolution par la sélection naturelle a toute la solidité
d’une loi scientifique. Mais comme Charles Darwin, le père de cette
théorie, l’a remarqué il y a près de cent cinquante ans, cette sélection
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naturelle aurait dû faire disparaître tous les altruistes depuis longtemps . Un
individu qui se sacrifie pour aider une autre personne agira à merveille pour
augmenter les chances de survie d’autrui mais pas tellement pour les
siennes. Au cours de l’histoire humaine, ceux qui ont sacrifié leurs propres
adaptations évolutives au profit des autres ont dû être dépassés et
finalement remplacés par ceux qui ne pensaient qu’à eux.
Et pourtant, l’altruisme existe.
J’en ai fait directement l’expérience. Quand j’avais dix-neuf ans, un
inconnu altruiste m’a sauvé la vie, sans y gagner autre chose que les risques
qu’il a pris pour cela. Et ce n’était qu’une personne parmi beaucoup
d’autres. Chaque année, des dizaines d’Américains sont décorés de la
médaille du Carnegie Hero Fund pour avoir sauvé la vie d’inconnus en
risquant la leur d’une manière extraordinaire. Chaque année, plus de cent
Américains sont opérés, avec les risques non négligeables que cela
comporte, pour faire don d’un rein à quelqu’un d’autre, et souvent de
manière anonyme. Des millions de gens à travers le monde donnent leur
moelle osseuse ou leur sang. Ce sont de petits sacrifices, bien sûr, mais dont
le but n’est pas moins noble, celui d’aider une personne dans le besoin.
Jusqu’à présent, ce genre de gestes ne s’expliquait pas très bien du point
de vue scientifique. Depuis l’époque de Darwin, les biologistes ont
développé des modèles pour rendre compte des comportements altruistes,
mais ces derniers ne concernaient que des parents proches ou des personnes
appartenant au même groupe social. Par exemple, une forme d’altruisme
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envers sa famille peut s’expliquer par la valeur sélective inclusive . Celle-ci
intervient quand le bénéficiaire d’un comportement altruiste partage assez
de gènes avec son auteur pour compenser le risque pris. Elle peut expliquer
pourquoi des animaux sédentaires comme les écureuils sonnent l’alarme à
6
l’approche d’un prédateur . Ces cris attirent l’attention sur celui qui les
émet tout en aidant les parents proches de la colonie à fuir le danger. Cette
valeur sélective inclusive peut aussi expliquer pourquoi des personnes
préfèrent donner un organe à un parent proche plutôt qu’à un ami ou à un
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étranger . Si vous donnez votre rein à votre sœur et qu’elle peut ensuite
avoir des enfants, ces derniers pourront transmettre une partie de vos gènes.
Certes, vous n’allez pas retirer un avantage direct de votre générosité, mais
vos gènes le feront, ce qui rend ce risque utile du point de vue évolutif.
Qu’en est-il de l’altruisme envers des personnes sans lien de parenté ? Il
peut alors s’agir de l’altruisme réciproque, fondé sur l’espoir que son
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bénéficiaire retournera un jour le service rendu . Les chauves-souris
vampires, par exemple, régurgitent le sang de leur repas pour nourrir
d’autres congénères non apparentés de la colonie qui n’ont pu trouver à se
nourrir et risquent d’en souffrir. Cette générosité finit par payer malgré tout.
Les chauves-souris auront plus de chance de recevoir un repas chaud à
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l’avenir de la part de celles qu’elles ont déjà pu nourrir . Les gens
effectuent en permanence de tels actes de réciprocité, la régurgitation mise à
part bien sûr. Vous avez probablement déjà payé un café à un collègue en
pensant que ce service sera un jour retourné. L’altruisme réciproque
bénéficie pratiquement toujours à une personne du même groupe social,
laquelle sera plus disposée à rendre la pareille par la suite qu’une personne
de passage. Cette forme d’altruisme est en fait une forme de récompense
différée dont l’altruiste finit par bénéficier même si c’est après un certain
temps.
Les altruismes fondés sur les liens de parenté ou la coopération sont
répandus et correspondent à une stratégie biologique valable. Sans eux, les
espèces sociales n’existeraient probablement pas. Beaucoup d’ouvrages
explorent ces formes d’altruisme en détail. Pourtant, elles reposent d’une
certaine manière sur l’égoïsme. L’altruisme pratiqué à l’égard de nos
proches vise directement à favoriser nos gènes, tandis que celui de la
coopération va nous être encore plus directement profitable. Ces deux
formes n’expliquent donc pas l’altruisme révélé par le don gratuit d’organe,
celui des héros Carnegie ou de l’homme qui m’a un jour secourue. Dans ce
cas, son auteur risque volontairement sa vie pour sauver non pas un parent
ou un ami mais un inconnu. Et il le fera sans l’espoir d’une quelconque
rétribution, que ce soit pour ses gènes ou lui-même. En fait, ce sacrifice a
souvent un prix élevé. Qu’est-ce qui peut alors expliquer un tel geste ?
Comme dans le cas du vol des insectes, la contradiction apparente entre
cet altruisme et les connaissances scientifiques actuelles peut inciter des
gens à chercher d’autres explications. Pour certains, tout altruisme est une
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illusion . Aussi altruiste que puisse paraître une action, aussi risquée soit-
elle et aussi minime que puisse être sa rétribution, cela ne reviendra à
satisfaire qu’une forme déguisée d’intérêt personnel. Les sauveteurs
héroïques rechercheraient juste l’excitation de l’action, les donneurs de rein
l’admiration du public ; d’autres, invoquant des forces surnaturelles, les
appellent respectivement « anges gardiens » ou « saints11 ». Ces termes,
qu’ils soient métaphoriques ou pas, suggèrent que ce qui motive ces
personnes ne peut s’expliquer scientifiquement. Mais les scientifiques sont
des gens patients et le temps joue pour eux.
Des techniques innovantes d’études en psychologie et du comportement
humain sont apparues ces dernières années. Elles comportent de nouvelles
méthodes pour mesurer et manipuler l’activité cérébrale, pour recueillir
l’information génétique et pour comparer les comportements humains et
animaux. La rencontre de disciplines déjà bien établies a fait jaillir des
domaines entièrement nouveaux comme les neurosciences sociales et la
neurogénétique cognitive. De même que la photographie à haute vitesse et
la robotique ont pu apporter de nouvelles réponses à la question du vol des
insectes, cette profusion de nouvelles techniques a fourni un nouvel
éclairage sur l’altruisme humain.
C’est l’acte de mon propre sauvetage qui m’a donné l’idée d’exploiter
ces nouvelles approches pour mieux comprendre l’origine de l’altruisme.
Peu après, encore étudiante, je me suis alors orientée vers la psychologie.
J’ai commencé par faire des recherches en laboratoire au Dartmouth
College puis effectué mon travail de thèse à l’université Harvard. En
écrivant ma thèse, j’ai fait une découverte fortuite. Toutes les tentatives de
trouver des marqueurs caractéristiques des gens très altruistes avaient
jusqu’à présent échoué. J’ai alors découvert qu’il existait un lien très fort
entre altruisme et capacité à identifier les stigmates de la peur chez les
autres. Ceux qui arrivent le mieux à deviner les expressions de peur sur les
visages sont aussi ceux qui donnent le plus d’argent à des inconnus lors
d’expériences en laboratoire ou qui passent le plus de temps pour les aider.
La capacité d’une personne à identifier la peur des autres prédit mieux son
altruisme que son sexe, son humeur ou le degré de compassion qu’elle
déclare, et cette relation perdure au fil des études menées sur le sujet. La
question qui demeurait néanmoins était : pourquoi ?
La réponse a commencé à émerger lorsque j’ai poursuivi mon travail
dans le laboratoire de James Blair, à l’Institut national de la santé mentale
(NIMH) situé à Bethesda, dans le Maryland. Je l’ai rejoint au moment où il
était embarqué dans la première d’une série d’études d’imagerie cérébrale
sur ce qui fait réagir les adolescents psychopathes. L’imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle (IMRf) permet de scanner le cerveau
d’adolescents à risque de devenir psychopathes. L’étude révéla qu’une
structure de leur cerveau appelée amygdale, située au plus profond du
cerveau et responsable des fonctions émotionnelles et sociales de base,
présentait une anomalie de fonctionnement. Les adolescents qui montraient
peu d’empathie ou de compassion pour les autres avaient une amygdale peu
sensible aux marques de peur affichées par les autres. De plus, ce type
d’anomalie semblait aussi les empêcher de reconnaître les expressions de
peur. Si ce dysfonctionnement de l’amygdale prévenait toute empathie et
capacité de déceler la peur chez les autres, cette structure ne pouvait-elle
pas jouer aussi un rôle majeur dans l’altruisme, dont celui, extraordinaire,
qui m’avait sauvé la vie ?

Une image de l’amygdale, organe pair du cerveau, tirée de l’une de nos études d’imagerie
cérébrale. Crédit : Abigail Marsh and Katherine O’Connell.

Pour s’en assurer, il fallait réunir de vrais altruistes et scanner leur


cerveau, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Après ma période de
recherche post-doctorale au NIMH, j’ai obtenu un poste de professeur à
l’université Georgetown où nous nous sommes, mon groupe de recherche et
moi-même, fixé pour objectif de recruter dix-neuf donneurs de rein
altruistes. Certains ont répondu à des annonces de personnes qui
cherchaient un donneur, d’autres avaient appelé un centre de transplantation
pour proposer un don anonyme et sans conditions de rein à toute personne
en ayant besoin. Aucune de ces personnes n’avait reçu de dédommagement
pour le dérangement, la douleur liée à la chirurgie et les risques, même
légers, de complications sévères ou de décès. Ils ne furent même pas
dédommagés pour leurs journées de travail perdues ou les dépenses
effectuées pour leurs trajets. De prime abord, ces altruistes extraordinaires
avaient peu de choses en commun, c’étaient des hommes et des femmes qui
différaient aussi bien par leur âge que par leur culture religieuse et leurs
convictions politiques. Ils provenaient de tout le pays et racontèrent des
histoires très variées pour expliquer les raisons de leur geste. Cependant,
notre étude a montré qu’ils avaient tous quelque chose en commun : une
réponse inhabituellement forte de leur amygdale en réponse à la vue de la
peur chez d’autres personnes ainsi qu’une capacité accrue de la reconnaître.
Ce facteur de la peur va nous emmener au plus profond du cerveau pour
comprendre pourquoi la sensibilité à la peur chez les autres est un marqueur
aussi puissant de l’altruisme comme de la psychopathie. Mes recherches, en
lien avec les connaissances récentes fournies par l’imagerie cérébrale et la
génétique, ont apporté un nouvel éclairage sur l’origine de l’empathie, de la
psychopathie et de l’altruisme. Ce livre aborde comment notre espèce s’est
dotée de cette capacité à prendre soin des autres. Nous allons pour cela faire
remonter l’altruisme de l’homme moderne à l’apparition des premiers
mammifères, quand a émergé le désir chez eux de s’occuper de leur
progéniture et de la protéger au lieu de la laisser se débrouiller seule. Cette
inclination provient d’une substance chimique du cerveau appelée
ocytocine. Capable d’agir fortement sur l’amygdale, elle pourrait convertir
le désir d’éviter la détresse chez l’autre en celui de l’aider. De nouveaux
travaux suggèrent que la psychopathie pourrait résulter de l’arrêt de ce
processus mis en place dans le cerveau pour prodiguer des soins aux petits.
Cela nous a amenés, mes collègues du NIMH et moi, à mettre au point un
protocole d’administration de l’ocytocine par voie nasale à des volontaires
qui venaient au centre clinique du NIMH. Nous avons ainsi pu évaluer
comment l’ocytocine affectait des mécanismes sociaux primaires à la base
de l’altruisme comme la sensibilité aux émotions des autres et aux visages
des bébés. Pour étendre la portée de nos travaux, j’ai recherché les histoires
de mammifères tels le lion ou le chien qui ont accompli des actes
extraordinaires pour s’occuper d’autres progénitures que les leurs.
Comprendre comment de redoutables carnivores en viennent à nourrir et à
protéger d’autres animaux tels que des antilopes ou des écureuils qu’ils
chassent et tuent par ailleurs pourrait nous éclairer sur des actes tout aussi
extraordinaires d’altruisme chez l’être humain, et sur la manière de les
encourager. Avec ce livre, on peut se demander si nous autres humains,
dans la mesure où une lionne peut parfois s’allonger au côté d’une antilope
(quand ce n’est pas d’un agneau), pouvons aussi apprendre à être plus
altruistes envers les autres, et si nous devons le faire ou pas.
1
LE SAUVETAGE

A
u petit-déjeuner, le lendemain de mon sauvetage, ma mère devina
au premier coup d’œil qu’il m’était arrivé quelque chose. Je m’en
suis tenue à un « J’ai écrasé un chien sur l’autoroute ». Ce qui était
la vérité. Mais le reste, tout ce que je ne pus me résoudre à lui dire de peur
qu’elle ne panique rétrospectivement, est le point de départ de mon histoire.
Je rentrais à la maison, à Tacoma, après avoir passé la soirée chez une
amie d’enfance non loin de là, à Seattle. C’était par une belle nuit d’été aux
alentours de minuit, la circulation était fluide et je n’avais pas bu. Jusque-là
tout allait bien. Ce qui était moins reluisant était ma voiture, le SUV de ma
mère, modèle qui avait la triste réputation d’être instable dans les virages un
peu secs. Il y avait peu de chance que cela se produise sur l’autoroute
Interstate 5 de Tacoma à Seattle, car ses huit voies ne font que de légers
virages dans la montée qui passe au-dessus de la rivière Puyallup, avec en
ligne de mire la masse bleue du Tacoma Dome pour ceux qui se dirigent
vers le sud.
Je ne sais pas d’où est sorti ce chien. Le pont enjambe une zone
industrielle sans habitations d’où il aurait pu s’échapper. Il n’y avait aucune
bande d’arrêt d’urgence où il aurait pu s’aventurer. C’était l’endroit le plus
improbable que l’on puisse imaginer pour rencontrer un chien. Mais c’est
bien ce que j’ai fait. Je l’ai plutôt écrasé. J’ai tenté de l’éviter d’un
mouvement brusque du volant dès que j’ai vu cette petite masse orangeâtre
traverser la route à une allure que seul un chien complètement terrorisé
pouvait avoir. Donner un coup de volant pour éviter un animal est, bien sûr,
ce qu’il ne faut pas faire. Il faut juste le faucher, disent les experts. Mais
mon premier réflexe a été de l’éviter et cela a été plus fort que moi. J’aime
les chiens. Je désirais tellement en avoir un quand j’étais petite que je
m’imaginais aveugle pour avoir la compagnie d’un chien guide. Lorsque je
me rappelle la sensation de la roue avant se soulevant à peine en passant sur
ce pauvre animal, j’en ai encore des frissons.
La suite fut pire encore. Avec la combinaison du brusque coup de volant
et du léger choc, le SUV, déstabilisé, a fait un tête-à-queue. Il s’est mis à
virer sur la gauche sur deux bandes de l’autoroute, puis est reparti en arrière
sur la droite quand j’ai tenté de reprendre le contrôle des roues. Mais au
troisième tour le volant s’est bloqué et j’ai complètement perdu la maîtrise
du véhicule. Il a commencé à tourner sur lui-même. Une succession
étourdissante d’images a défilé devant moi quand la voiture a tracé des
cercles sur la route : glissières de sécurité… feux avant… glissières… feux
arrière… glissières… et feux avant. Puis, faisant encore face aux feux des
voitures qui arrivaient, il s’est arrêté net.
Reprenant mes esprits, je me suis rendu compte que j’étais sur la bande la
plus à gauche de l’autoroute, la voie rapide. C’était maintenant la plus à
droite pour moi car je faisais face au trafic. Comme le véhicule s’était
immobilisé juste derrière la montée du pont, les gens qui arrivaient ne
pouvaient le voir qu’au dernier moment. Certaines voitures me frôlaient
tellement après m’avoir évitée de justesse que la voiture en était secouée.
Il n’y avait aucune bande d’arrêt d’urgence pour se tirer de là. Le pont
était bordé de glissières de sécurité qui n’étaient qu’à quelques centimètres.
De toute manière, je n’aurais pas pu mettre mon véhicule sur le côté parce
que le moteur était mort. Faire des tête-à-queue peut-il vraiment casser un
moteur ? Je me rappelle m’être vaguement posé la question en fixant le
tableau de bord avec tous ses clignotants au rouge, dont celui fatidique du
moteur. Mon frère adolescent et ses amis passaient des journées à faire des
huit sur les parkings enneigés, mais je ne me souvenais pas que leur moteur
en souffrait pour autant.
J’ai tourné la clé du démarreur encore et encore, mais il a gardé un
silence obstiné. Je savais que si je ne faisais rien je risquais à tout moment
de me faire percuter par une voiture ou un poids lourd. Mais que pouvais-je
faire ? J’ai mis les phares, les feux de détresse. Je n’avais pas de téléphone
portable en 1996 et ne pouvais demander de l’aide. Devais-je m’extraire de
la voiture et m’en éloigner par l’étroit passage sur le côté ? Et que faire
ensuite ? Courir le long de l’autoroute vers une voie de sortie ? Ou rester à
ma place, au moins à l’abri derrière l’armure de métal, de fibre de verre de
la voiture et les airbags ?
Je ne sais pas combien de temps je suis restée assise, terrifiée, à hésiter
entre ces deux options aussi peu rassurantes l’une que l’autre. La pensée
d’être sur le point de mourir étire le temps d’une drôle de manière. Mais
ensuite je sais que j’ai entendu frapper sur la vitre à droite, côté passager, le
plus proche du rail de sécurité.
Je me suis retournée et j’ai sursauté en voyant qui était là à me regarder.
Sur le moment, je me suis demandé si ma situation n’empirait pas encore.
Le centre de Tacoma était alors en proie à la violence. Elle culminait dans le
quartier de Hilltop, juste à l’ouest de là où je me trouvais. Les urgences des
deux hôpitaux, postés comme deux sentinelles de béton de chaque côté du
quartier, ne cessaient d’accueillir des victimes de tirs d’armes à feu, la
plupart étant des membres ou des rivaux de la bande des Hilltop Crips. Les
gens de la partie de Tacoma où j’habitais ne s’aventuraient pas autour de
Hilltop. Nous évitions l’endroit et refusions d’avoir affaire à des hommes
comme celui qui se tenait maintenant devant moi. Il ne ressemblait pas
vraiment à un héros de la route. Il portait des lunettes de soleil, malgré le
fait que nous étions au milieu de la nuit, et plein de bijoux en or. Son crâne
rasé brillait comme un grain de café. Quand il ouvrit la bouche, je pense
avoir vu le reflet d’une dent en or.
« Vous paraissez avoir besoin d’aide, dit-il, d’une voix faible et peu
distincte.
– Heu, je crois que oui, ai-je répondu, la gorge nouée.
– Très bien. Je dois prendre votre place alors », dit-il alors en désignant
mon siège.
Mon Dieu, ai-je pensé, et puis quoi maintenant ? Cet homme veut rentrer
dans la voiture avec moi ? Ma mère ne voulait même pas que mes amis
prennent le volant de sa voiture, ce qui pouvait se comprendre. Qu’allait-
elle penser si ce type le faisait ? Mais je n’avais aucune autre option en vue.
Après un bref instant, j’ai acquiescé. « OK. »
Il est passé devant la voiture et a regardé le trafic un moment. Sa tête
hochait légèrement vers la gauche à chaque passage d’une voiture puis,
quand un trou dans la circulation est apparu, il s’est précipité. En un instant,
il était arrivé à ma porte et l’avait ouverte. Je m’étais déplacée sur le siège
passager pour qu’il puisse s’installer à temps à ma place et claquer la porte
derrière lui. Il a pris le volant et a tourné la clé. Rien.
« Elle ne va pas démarrer », lui dis-je. Il tourna encore une fois la clé.
Toujours rien.
Il regarda attentivement le tableau de bord et ses voyants. Son regard se
fixa sur le levier de la boîte de vitesse automatique, toujours en position de
conduite. Sans un mot, il débraya, puis tenta à nouveau de démarrer. Et cela
a marché ! Il remit le levier en position de conduite, se mit à observer un
instant le flot de voitures, puis appuya sur l’accélérateur pour nous faire
faire un arc de cercle sur la voie. Un instant plus tard, nous étions à nouveau
en sécurité, relativement, sur les rayures en diagonale de la sortie suivante
d’autoroute. Il s’arrêta derrière sa propre voiture, une BMW sombre qui
luisait d’une lumière orange sous l’éclairage au sodium de l’autoroute.
Depuis qu’il était entré dans ma voiture, il ne m’avait pas jeté un regard ni
dit un mot. Il se tourna alors vers moi, vit mon souffle irrégulier et mon
visage crispé. J’avais la peau froide et les jambes qui tremblaient.
« Cela va aller pour rentrer chez vous ? Vous voulez que je vous suive un
moment ? demanda-t-il.
Je fis « non » de la tête.
– Non, cela ira. Je peux rentrer chez moi », dis-je.
L’ai-je remercié ? Je n’en suis pas sûre. Je crois que j’ai dû oublier de le
faire.
« OK. Portez-vous bien alors », dit-il.
Puis il partit. Il retourna à sa voiture et disparut dans la nuit d’été.

*
**

Je n’ai jamais su son nom. Je ne sais rien de lui. Était-il un membre de la


bande de Hilltop Crips, un avocat, un prédicateur, un homme d’affaires
soignant son allure ? Tout ce que je sais de lui est que tandis qu’il roulait sur
l’Interstate 5 vers minuit – était-il fatigué ? Devait-il aller quelque part ? – il
avait rencontré un SUV échoué à contresens sur la bande rapide de
l’autoroute phares et feux de détresse allumés. Avait-il seulement pu me
voir à l’intérieur ? Si oui, cela n’avait dû être qu’un très bref instant. La
plupart des gens qui passaient avaient à peine le temps de m’éviter. Mais
dans la seconde entre le moment où il m’a vue et où il s’est arrêté il a pris
une décision incroyable, celle d’essayer de me sauver la vie. Il s’est engagé
dans la sortie d’autoroute, s’est garé, a traversé sur une vingtaine de mètres
dans le noir les quatre-voies les plus chargées de l’État de Washington pour
me rejoindre. A-t-il, l’espace d’un instant, eu l’idée d’y renoncer en voyant
les voitures et les poids lourds lui passer sous le nez à toute allure ? Peut-
être, mais il n’y a pas cédé.
Puis il a tenté deux fois sa chance contre le flot de voitures. D’abord pour
faire le tour de mon côté et prendre le volant, puis pour relancer la voiture à
l’arrêt et lui faire faire un demi-tour sur l’autoroute. À ces trois moments,
une erreur de jugement ou un coup de malchance auraient pu le faire mourir
brutalement, et peut-être moi aussi. Mais il l’a pourtant fait. Il l’a fait pour
aider une femme qui le trouvait effrayant et qui n’a même pas eu la
présence d’esprit de le remercier. C’était la marque d’un grand courage et
d’un grand désintéressement. Il ne pouvait compter ni sur une récompense
ni même une forme de reconnaissance au travers d’un petit article dans le
Tacoma News Tribune, le journal local. En ne me donnant pas son nom, il
pouvait être sûr que personne ne saurait jamais ce qu’il avait fait. C’était un
héros dans tous les sens du terme, et cela me désole encore jusqu’à
aujourd’hui de ne pouvoir ni le lui dire ni le remercier de m’avoir sauvé la
vie.
Dans les jours qui ont suivi cette nuit, j’ai ressenti à la fois de la peur et
du regret. Comment avais-je réussi à ne pas rentrer dans une autre voiture
quand je tournoyais sur l’autoroute ? Que me serait-il arrivé si cet inconnu
n’avait pas surgi ? Serais-je allongée dans un piteux état en unité de soins
intensifs dans l’un des hôpitaux de Hilltop ? Serais-je morte ?
J’ai mal rien que de penser au chien à l’origine de tout cela. Un pauvre
animal tellement perdu et effrayé que j’avais tué en tentant, terrible ironie
du sort, de l’épargner. Avait-il souffert ? J’espérais que non. Mais je ne
pouvais m’empêcher de repenser à lui. Pendant des semaines, j’ai vu les
traces orange de son pelage incrustées dans le macadam quand je passais en
voiture sur le pont au-dessus de la rivière Puyallup.
Avec le temps, un tourment d’un autre ordre s’est emparé de moi ; il
n’était plus émotionnel mais intellectuel. Je me suis mise à ressasser les
mêmes questions sur mon sauveteur et sur son geste si improbable.
Il n’était pas un cas unique bien sûr. Des sauvetages héroïques se
produisent de partout assez régulièrement. Le Carnegie Hero Fund en
honore des dizaines chaque année. Tout le monde a déjà entendu parler aux
informations d’histoires où une personne a sauté dans un cours d’eau pour
sauver un enfant de la noyade ou pénétré dans un immeuble en feu pour
secourir une femme âgée. Mais ces récits sont en quelque sorte éloignés et
sans effusion de sang. Il est facile, si on les lit, de minimiser les risques pris
par les sauveteurs et la douleur qu’ils ont dû éprouver, celle de l’eau glacée
de la rivière, de la chaleur et du souffle des flammes. Pour la plupart d’entre
nous, même ceux qui peuvent bien s’imaginer la scène, il est très difficile
de comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de ces héros vu le caractère
extraordinaire de la décision qu’ils ont prise. Qu’ont-ils ressenti ? Étaient-
ils effrayés ? Dans ce cas, comment ont-ils pu vaincre leur peur et agir aussi
courageusement ? Cette difficulté à comprendre leur décision face au risque
de souffrir ou de mourir pour sauver un inconnu peut nous pousser, je
pense, à considérer leur mental comme une boîte noire, inaccessible à tout
raisonnement, quelque chose de fondamentalement différent de notre esprit
à nous.
Je ne cessais de m’interroger comme tout le monde. Je ne pouvais
m’imaginer prendre la même décision, choisir en une fraction de seconde
de risquer ma vie pour sauver un inconnu. Cette décision était tellement
improbable qu’il était bien difficile d’imaginer son raisonnement à la base.
C’était un problème insoluble, sans le moindre indice pour savoir dans
quelle direction chercher. J’avais beau y repenser, il n’y avait pas moyen de
comprendre le cheminement mental qui l’avait guidé.
Les événements de la vie m’ont permis de finalement commencer à
entrevoir une réponse. L’année précédente, j’étais entrée au Dartmouth
College pour une préparation à des études de médecine. J’eus beaucoup de
mal à m’y faire. Je me suis rapidement retrouvée à devoir lutter pour rester
éveillée au cours de la première session du cours de biologie. À la
deuxième, j’emportais un paquet de céréales, le truc d’une copine de classe,
pour les manger en cours et ne pas m’endormir. Cela marchait mais je
savais que ce n’était pas une solution. Qu’est-ce que je faisais à étudier une
matière qui m’ennuyait littéralement à mourir ?
Le hasard a fait qu’en même temps je m’étais aussi inscrite à un cours
d’introduction à la psychologie. Et là j’ai accroché d’emblée. On étudiait
toutes les questions sur la personne que je me posais et beaucoup d’autres
auxquelles je n’avais pas pensé. Qu’est-ce que la conscience ? Comment
voyons-nous en couleur ? Pourquoi nous oublions les choses ? Qu’est-ce
que le désir sexuel ? D’où viennent les émotions ? Je peux encore voir
l’imposant visage de mon professeur, Robert Kleck, avec son attitude à la
1
Dumbledore , arpentant les travées de notre classe et posant des questions
du style : « Est-il vrai que les gens de grande taille réussissent mieux dans
la vie ? », avant d’observer un silence théâtral.
« Alors, oui, est-ce vrai ? » me demandais-je alors frénétiquement du
haut de mon 1,50 m. (Effectivement, c’est bien le cas.)
Je dévorais mes manuels de cours, les ornant de points d’exclamation,
d’étoiles et de traits à presque chaque page, soulignant tous les passages
intéressants que je voulais garder en mémoire. Un jour, j’ai marqué tout
spécialement une page. Elle concernait l’enseignement du langage des
signes aux singes. En la lisant j’ai eu comme une révélation : la recherche
en psychologie est quelque chose pour laquelle des gens sont même payés,
des gens peuvent même en faire leur métier. J’ai décidé que j’allais devenir
l’une de ces personnes.

*
**
En 1999, je suis passée aux actes. J’ai déménagé à Somerville dans le
Massachusetts pour faire des études doctorales en psychologie sociale à
l’université Harvard. Le département, appelé naguère « des relations
sociales », se trouve dans une vraie tour d’ivoire, phare blanc de quatorze
étages des sciences comportementales appelé le William James Hall, qui se
distingue des autres bâtiments à Cambridge. Son nom vient de celui qui a
fondé le département et que beaucoup considèrent aussi comme le
fondateur de la psychologie moderne. Il a notamment enseigné à Theodore
Roosevelt et à Gertrude Stein. James fut le premier de la longue liste
d’éminents psychologues qui ont travaillé à Harvard tels B. F. Skinner et
Timothy Leary, le leader de la contre-culture des années 1960 dopé au LSD.
Peut-être que l’étudiant à la plus mauvaise réputation fut Henry Murray, qui
a mené entre les années 1950 et 1960 des expériences abusives sur des
étudiants pour connaître la réponse au stress au cours d’interrogatoires, des
études qui selon certains auraient été financées par la CIA. Les participants
2
à ces expériences furent vingt-deux jeunes adultes de Harvard dont l’un
d’eux, Ted Kaszynski, allait devenir le terroriste Unabomber.
C’était déjà un lointain passé quand j’ai commencé mon travail de thèse
sous la houlette de deux chercheurs sans aucune histoire d’abus de quelque
sorte envers leurs étudiants, Nalini Ambady et Daniel Wegner. Ils faisaient
alors partie des grands de la psychologie sociale, mais pour des raisons très
différentes.
Wegner devait entre autres choses sa célébrité à l’originalité de ses idées.
L’une d’entre elles m’a permis de saisir pourquoi les altruistes, et pas
seulement l’altruisme, étaient si difficiles à comprendre pour le reste de la
population, et pourquoi nous avons tendance à les placer dans des cases
psychologiques qui nous coupent de leurs personnalités et de ce qu’ils
vivent vraiment.
Avec son étudiant Kurt Gray, Wegner a exploré un phénomène qu’ils ont
3
appelé le « classement moral ». L’idée est que nous divisons
automatiquement les gens en deux catégories, les « agents » et les
« patients » moraux.
Les agents sont ceux qui réalisent des actes moraux ou immoraux, ceux
qui sauvent ou volent quelqu’un. Et les patients sont ceux qui sont l’objet
de ces actes, qu’ils soient sauvés ou volés. Les agents sont à l’origine des
actions, les patients ceux qui les subissent.
Comme les agents moraux, en bien ou en mal, sont les acteurs, ils
focalisent notre attention par leur capacité à prévoir et à se contrôler et nous
leur attribuons facilement ce genre de qualités. Cela signifie que les
sauveteurs nous apparaissent comme capables de mieux prévoir, de mieux
se contrôler et d’avoir des pensées plus complexes que la moyenne des
gens. Il en va de même pour les voleurs. Le résultat de leur action diffère,
mais ils sont encore des acteurs, des organisateurs. Le classement opère
aussi dans l’autre sens. Les gens considérés comme ayant de fortes
capacités de planification et d’auto-contrôle sont aussi vus comme ayant
plus de capacités d’actions morales. C’est pour cela que nous disons que les
adultes sont plus raisonnables que les enfants et l’une des raisons pour
laquelle nous pensons qu’un adulte doit être puni plus sévèrement qu’un
enfant pour le même crime.
Pourtant, nous n’attribuons pas tout aux agents moraux. La contrepartie
d’être plus dans l’action est que les agents moraux sont perçus comme
ayant moins de ce que Gray et Wegner appellent « l’expérience », celle
d’émotions comme la peur et la joie, ou de sensations comme la faim et la
douleur. C’est peut-être dû au fait que nous voyons les agents et les patients
moraux comme deux catégories bien distinctes et que nous attribuons aux
seconds toute l’expérience.
Les patients sont ceux auxquels quelque chose de bon ou de mauvais est
arrivé. Nous allons par exemple focaliser notre attention sur la peur ou le
soulagement de l’enfant secouru ou la tristesse et la rage du commerçant
cambriolé. Mais les sentiments du héros qui a prévu et mis en œuvre le
sauvetage de l’enfant, ou du criminel qui a dévalisé le magasin, sont
négligés. Cette distinction binaire entre agents et patients moraux, faite dès
4
Aristote , place les sauveteurs héroïques dans la catégorie des gens qui sont
à la fois dotés de fortes capacités de volonté et de contrôle et peu doués
pour les sentiments.
Ces stéréotypes apparaissent bien dans les dessins animés et les films
d’action où les héros sont aussi stoïques qu’impassibles. Les super-héros
comme Spider-Man, Batman ou même les personnages plus réalistes de
James Bond ou de Mission : Impossible, peuvent avoir des coups de blues
mais on n’a pas l’impression qu’ils éprouvent de fortes émotions comme la
peur, même quand ils s’élancent dans le vide en sautant d’un bâtiment ou
affrontent des rafales de balles. Leur boulot est d’échapper à la mort et de
souffrir sans se plaindre. Difficile d’imaginer Batman ou James Bond crier
d’effroi.
Alors les films, comme nos propres stéréotypes, sont-ils justes ? Un vrai
héros doit-il forcément résister à toute émotion profonde et stressante
comme la peur et la panique ? Si l’on en croit un sénateur américain et
ancien maire de la ville de Newark dans le New Jersey, ainsi que des
sauveteurs héroïques bien réels, la réponse est clairement non.
En 2012, alors qu’il était encore maire de Newark, Cory Booker rentrait
chez lui un soir avec ses deux gardes du corps. En approchant de sa maison,
ils virent que celle de son voisin était en flammes et que de la fumée sortait
des fenêtres du second étage. Dans la cour, une femme, Jacqueline
Williams, criait que sa fille Zina était restée bloquée en haut.
Booker a dit ensuite qu’il avait agi d’instinct. Il a sauté de sa voiture,
traversé la cour et pénétré dans la maison avec son garde du corps Alex
Rodriguez. La fumée remplissait tout l’espace. En suffoquant, Booker et
Rodriguez sont parvenus au second étage alors que les flammes léchaient
les murs et le plafond et que cela crépitait de partout. C’en était trop à ce
stade pour son garde du corps. Il était chargé de protéger le maire. Il a pris
Booker par la ceinture pour le tirer hors de la cuisine. Booker ne s’est pas
laissé faire. Ils ont lutté un moment, Booker tentant de se libérer, et
Rodriguez lui a crié :
« Je ne peux pas vous laisser entrer, c’est mon boulot ! Je dois vous
protéger du danger !
– Laissez-moi ! Si je n’y vais pas, cette femme va mourir », a répliqué
Booker.
Le garde a fini par lâcher Booker qui est parti vers les flammes.
Booker ne pouvait voir Zina. Il entendait seulement sa voix qui appelait
faiblement « Je suis ici ! Je suis ici ! » d’une pièce voisine.
Booker s’est dirigé vers sa voix dans une chaleur intense et une fumée si
épaisse qu’il pouvait à peine respirer et voir. Il était désorienté et ses
poumons se remplissaient d’une fumée noire à chaque inspiration. Il prit
conscience qu’il risquait sa vie. Mais il n’a pas rebroussé chemin. Il a
tâtonné à travers la chaleur et la fumée jusqu’à ce qu’il trouve Zina allongée
sur un lit, inerte et à peine consciente. À moins d’avoir fait tout cela pour
rien, il ne lui restait plus qu’à la prendre et à la transporter dehors. Il a donc
hissé la femme de quarante-sept ans sur ses épaules puis il est repassé en
titubant par la cuisine en flammes. Des braises brûlantes lui tombaient
dessus quand il a descendu les escaliers aidé de Rodriguez. Une fois dehors,
les deux hommes se sont effondrés au sol, le maire toussant et tentant de
reprendre son souffle. Les secours l’ont embarqué dans une ambulance qui
l’a transféré à l’hôpital où il a été traité pour ses poumons et des brûlures au
second degré à la main.
5
Les médias sociaux ont explosé d’admiration pour le maire . Sur Twitter,
il a été décrit comme un super-héros typique, insensible à la peur :

« Quand Chuck Norris a des cauchemars, Cory Booker allume la


lumière et vient s’asseoir à son côté jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Cory n’a pas peur du noir. Le noir a peur de Cory Booker. »

Était-ce bien l’état d’esprit de Booker sur le moment ? Pas vraiment.


Dans tous les entretiens qu’il a donnés sur le sauvetage, Booker a été très
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clair sur ce qu’il a ressenti pendant ces instants dramatiques :
« Ce fut réellement terrifiant pour moi. »
« Quand vous entendez quelqu’un appeler à l’aide et que vous voyez une
pièce remplie de flammes, c’est très, très effrayant. Vous savez, les gens
parlent de courage, mais ce que j’ai ressenti, c’est la peur. »
« Honnêtement, c’était terrifiant, de se retourner et de ne voir que des
flammes, de regarder devant soi et de ne voir que du noir. »
« Je n’ai pas eu du courage mais de la terreur. Ce fut un moment de
terreur… J’ai eu l’impression de ne pas pouvoir repartir par où j’étais
arrivé. »
« Quand j’ai vu la taille des flammes et senti la chaleur qu’elles
dégageaient… Ce fut très, très effrayant. »
Effrayant. Terrifiant. Terreur. Peur. Très, très effrayant. Booker ne
pouvait s’exprimer plus clairement. Dans une situation terrifiante, même
quelqu’un qui agit de manière héroïque est terrifié. Oubliez les films, les
stéréotypes, les tweets élogieux, et luttez contre la tentation des cases. Ce
qui distingue le héros des autres n’est pas ce qu’il ressent mais ce qu’il fait,
se rapprocher de la source de peur plutôt que de s’en éloigner, parce que
quelqu’un a besoin de son aide.
Cela ne semble pas à première vue très compliqué.
Comprendre ce comportement demande pourtant un énorme effort.
2
HÉROS
ET ANTIHÉROS

H
éroïsme et antihéroïsme reviennent finalement à la question de la
souffrance. Qu’est-ce que l’héroïsme si ce n’est de soulager ou de
prévenir la souffrance d’un autre ? Qu’est-ce que la méchanceté si
ce n’est de la causer ? Cela signifie que, malheureusement, pour
comprendre l’origine de la bonté ou du mal, de la compassion ou de la
malignité, la souffrance doit être prise en compte. Je l’ai appris de façon
brutale, aussi dure qu’un poing dans la figure ou que le choc contre le
macadam, au cours de ma première année de thèse quand je fus violemment
agressée par un inconnu. Cet incident m’a servi de contrepoint bizarre au
fait d’avoir été secourue par un étranger. Je ne suis pas vraiment contente
que cela se soit produit, mais nul doute que cela m’a aidée à mieux
appréhender les capacités humaines de malveillance et de cruauté.
Cela s’est produit à minuit passé le 31 décembre 1999, au cours de ce
moment étourdissant où le monde a pris conscience qu’il ne finirait pas
dans une panne informatique mondiale due à un bug appelé Y2K. Je m’étais
retrouvée avec plusieurs amis d’enfance de Tacoma à fêter l’événement sur
le grand boulevard du Strip de Las Vegas. C’était probablement imprudent.
Je le savais. Le Strip est toujours un lieu un peu agité même par une
tranquille nuit hors saison. Mais la veille du Jour de l’an qui allait marquer
l’aube du nouveau millénaire, « agité » n’était plus du tout le bon terme.
C’était une vaste pagaille, un carnaval aux hormones, une foule immense,
titubante, saoule et bruyante qui s’étendait sur des kilomètres dans toutes
les directions.
Nous étions, mes amies et moi, un groupe de jeunes femmes de vingt-six
ans qui prîmes collectivement une seconde décision un peu imprudente, à
savoir que le thème de notre nuit serait le « scintillement ». Avec des robes,
des dos-nus et des maquillages scintillants. Et nous avions aussi, stupide
thème du Nouvel An, des chapeaux couverts d’étoiles et des lunettes noires
bien brillantes. Nous voulions jouer les stars et en étions encore loin.
Heureusement, le standard de Las Vegas n’était pas très élevé. Quand, au
début de la nuit, toutes scintillantes, nous sortîmes de l’ascenseur au rez-de-
chaussée de l’hôtel, tout le hall se mit à nous applaudir spontanément. Nous
entendîmes des gens crier « Waouuuh ! » et avons pensé que nous étions ce
qu’il y avait de plus spectaculaire en ville. La soirée semblait bien partie.
Durant les heures qui ont précédé minuit, nous nous sommes vraiment
bien amusées. Tout le monde était de bonne humeur. Les écrans de
télévision dans les casinos montrèrent que les horloges étaient passées à
l’an 2000 en Australie et que le monde continuait de tourner. Pas de panne
géante informatique, pas de rupture des réseaux électriques. Tous les gens
que nous rencontrions, souvent des groupes de gens comme nous dans la
vingtaine, faisaient la fête. On s’offrait à boire, on prenait ensemble la pose
pour des photos, des choses que l’on ne faisait normalement pas à une
époque où prendre des photos exigeait d’avoir un vrai appareil photo et
attendre des heures ou des jours pour voir le résultat.
Au fil de la soirée, cependant, notre scintillement commença à s’atténuer
et la conduite des gens se dégrada. Les hommes, en particulier, devinrent un
peu collants. Ce ne furent d’abord que des mains qui nous effleuraient
parfois distraitement. Mais au fil des heures et des consommations les
contacts devinrent plus insistants sur les poitrines et les fesses. À minuit,
mes amies en robe pouvaient sentir des mains remonter sous leur jupe et
descendre dans leur poitrine quand elles s’arrêtaient de prendre des photos.
Je portais un pantalon en cuir et pus éviter en partie ces désagréments, mais
je ne sais plus combien de types bizarres m’ont pressé les fesses.
Au début, honnêtement, c’était une forme d’amusement. Nous buvions et
étions un peu étourdies comme tout le monde. Cela semblait inoffensif,
nous étions entourées de monde, des hommes et des femmes, le Strip était
bien éclairé et peuplé de nombreux policiers. Il ne m’est jamais venu à
l’esprit que quelque chose de plus grave qu’une stupide main aux fesses
puisse m’arriver. C’est alors que je vis quelqu’un mourir.
C’était un jeune de vingt-cinq ans tout au plus. Peut-être a-t-il essayé
d’avoir une meilleure vue du Strip, ou d’impressionner ses amis, ou que
l’excitation de la nuit l’a poussé à faire une extravagance. Quelle que soit la
raison, il a grimpé sur un feu de signalisation puis s’est déplacé sur la partie
horizontale qui surplombait la route. Il était impossible de le savoir d’en
bas, mais les fils électriques étaient dénudés à ce niveau. Sa main en a
touché un et il est retombé, inerte, sur la chaussée. Même si le choc
électrique ne l’avait pas tué, il serait mort en tombant. J’ai lu par la suite
1
qu’il avait atterri sur la tête . Cette nuit-là, tout ce que j’ai vu fut un homme
accroché au pylône du feu rouge puis, une fraction de seconde plus tard,
qu’il était tombé et que la foule criait dans tous les sens. La nouvelle que
l’homme suspendu était mort s’est répandue d’un groupe à l’autre. Nous ne
savions même pas si c’était vrai, mais l’atmosphère prit une teinte sinistre.
Rapidement, se faire palper en permanence ne fut plus marrant mais
fatigant, puis excédant. Les effets de l’alcool se dissipaient, j’étais fatiguée
et j’avais des ampoules avec mes bottes. Je me souviens de m’être dit en
boitillant : « Le prochain type qui me met la main aux fesses… » Je n’eus
pas le temps de finir ma phrase que quelqu’un l’avait fait. Je me suis
retournée et l’ai fixé dans les yeux. Il a soutenu mon regard avec une
grimace de défi. Il était musclé, avec une large figure et des cheveux blonds
gominés en arrière. Il était aussi assez petit. Son regard, qui me lorgnait
d’un air bête et lascif, était presque à ma hauteur. Je ne sais pas si c’est lui,
le gel de ses cheveux ou juste son geste que je n’ai plus pu supporter, mais
je l’ai giflé. Et fort.
J’ai vu son sourire s’estomper, laisser place à un air ennuyé, et avant que
je n’aie eu le temps de penser, de me baisser ou même d’esquiver de la tête,
il m’avait lancé son poing dans la figure. Le monde est devenu trouble et
sombre quand j’ai encaissé le coup, et je me suis affalée par terre, le nez
cassé et en sang. Une foule s’est rassemblée autour de moi en murmurant.
J’étais hébétée, distinguant vaguement les jambes et les pieds qui
m’entouraient au sol. Je mis un moment à comprendre que la force du coup
avait fait sauter une de mes lentilles de contact. Mon amie Heather s’est
précipitée. Elle m’a soutenue alors que j’essayais de retrouver mes esprits et
que le sang coulait sur le tissu de mon dos-nu et sur ma main.
Elle était en train de m’aider à me redresser quand deux policiers se sont
approchés. Ils traînaient un homme avec eux, un type que je n’avais jamais
vu. Ils l’ont secoué par les épaules.
« Est-ce lui ? a crié l’un d’eux. Est-ce ce type qui vous a frappée ? »
Son T-shirt n’avait pas la bonne couleur. Et il était trop grand. Ce ne
pouvait être lui.
« Non, ai-je dit en secouant la tête. Ce n’est pas lui. »
Ils l’ont laissé partir et il a disparu dans la foule. J’ai imaginé que mon
agresseur avait dû faire de même. Il était devenu impossible de le retrouver
dans cette marée humaine. Nous étions en train de partir des lieux quand
j’ai senti une tape sur mon épaule. Une femme, les yeux brillants, était à
côté de moi. Son haleine sentait la bière lorsqu’elle s’est penchée vers moi
et m’a chuchoté à voix basse d’un air satisfait : « Je ne sais pas si vous avez
vu ce qui s’est passé. Des gars ont vu cet abruti vous frapper. Ils l’ont
poursuivi. Maintenant, il est allongé par terre dans un sale état. »

Toute cette histoire m’a laissée encore une fois pleine de


questionnements. Ce qui s’était passé me paraissait tellement bizarre que le
lendemain j’aurais été tentée de croire à un mauvais rêve sans mon œil au
beurre noir et mon nez crochu dont la taille avait triplé.
J’avais eu une vie relativement heureuse jusqu’à présent. Je savais,
intellectuellement, que la violence existait. Ma ville d’origine, Tacoma, était
un foyer de gangs durant les années 1980 et 1990, les nouvelles locales
étaient pleines d’histoires de fusillades, de coups de couteau et de passages
à tabac. Plus d’un tueur en série avait aussi sévi parmi la population de
2
Tacoma au cours de ces années . Mais, personnellement, je n’avais jamais
été sérieusement blessée par quelqu’un. Comme l’a justement relevé le
poète John Keats, « Rien ne devient jamais réel tant qu’on ne l’a pas
3
vécu ». Rien ne remplace le fait de se faire casser la figure pour se rendre
compte avec ses tripes qu’il y a dans le monde des gens qui feront vraiment
du mal aux autres pour atteindre leur but.
Mon sauveteur de la route avait réussi à me convaincre de l’existence
d’un pur altruisme. Mieux : son geste m’avait laissée espérer quelque chose
de plus général pour l’humanité, l’existence de ressources encore inconnues
d’altruisme. Peut-être, ai-je pensé, faisait-il partie d’un ensemble plus vaste
de gens capables d’une grande compassion. Mais ce qui m’était arrivé à Las
Vegas ne me quittait plus. Cela me tracassait où que j’aille, me susurrait à
l’oreille que je devais peut-être revoir mes idées sur la nature humaine.
Peut-être mon sauveteur était-il une anomalie et mon agresseur un parmi
beaucoup d’autres. Combien d’inconnus croisés tous les jours dans la rue
pouvaient agir comme il l’avait fait ? Tous les hommes que je connaissais
m’assurèrent qu’en aucune circonstance ils ne frapperaient une femme au
visage, qu’elle les ait giflés ou pas, quelle que soit la quantité d’alcool bue.
Mais restait le fait qu’un paquet d’autres types louches s’étaient ensuite rués
sur mon agresseur et l’avaient copieusement battu. Une telle capacité de
violence était-elle latente chez beaucoup, ou même la majorité des gens ?
Par prudence, je m’inscrivis à un cours d’autodéfense.
Mon inquiétude ne fut pas dissipée par mes études en psychologie. Je me
trouvais alors dans l’université que mon professeur de Dartmouth Robert
Kleck qualifiait en plaisantant de « centre de l’univers intellectuel »,
immergée dans ce qu’il y avait de mieux en recherche concrète sur la
cognition et le comportement humains. Et cette recherche semblait arriver à
la conclusion aussi terrible que celle que j’avais tirée de ma mésaventure à
4
Las Vegas. J’ai découvert le cas tristement célèbre de Kitty Genovese ,
habitante du quartier du Queens à New York, qui fut brutalement tuée dans
la rue devant son immeuble sous les yeux de trente-huit témoins silencieux
dont aucun n’avait appelé à l’aide. Les résultats des études de psychologie
de Bibb Latané et John Darley semblaient confirmer cette apathie du public
5
face à un événement dramatique . J’ai aussi appris l’histoire de la fameuse
6
expérience de la prison de Stanford réalisée par Philip Zimbardo au cours
de laquelle un groupe d’étudiants choisis plus ou moins au hasard sur le
campus s’étaient transformés, pratiquement du jour au lendemain, en des
gardiens de prison cruels et sadiques par le simple fait de s’être vu attribuer
un rôle et un uniforme. Beaucoup d’études semblaient ainsi converger pour
souligner la terrible capacité humaine d’agir cruellement et violemment.
Peut-être que l’étude la plus célèbre, et aussi la plus importante dans ce
domaine, fut celle que mena l’un des étudiants en thèse les plus prestigieux
de Harvard, devenu par la suite chercheur en psychologie. Le travail de
Stanley Milgram fut si controversé qu’il a fini par causer la perte de son
7
emploi et de son poste à Harvard . Psychologue doté d’un talent et d’une
perspicacité exceptionnels, Milgram est encore classé parmi les
8 e
psychologues les plus influents du siècle passé (au 46 rang pour être
précise). Parmi les nombreuses raisons de sa célébrité se trouve une étude
qui a démontré que les « six degrés de séparation9 » étaient quelque chose
10
de bien réel . En 1963, l’université de Harvard a embauché Milgram, alors
à celle de Yale, peu après qu’il avait terminé une autre série d’études qui
sont peut-être l’illustration la plus connue de l’utilisation de chocs
11
électriques en psychologie . Comme tout étudiant en psychologie, j’avais
eu connaissance de ces travaux et de la cruauté brute qu’ils mettaient en
évidence. Mais comme presque tout le monde, psychologues compris, j’en
avais seulement tiré une conclusion erronée.
En 1961, Milgram fit passer des annonces dans des journaux à New
Haven et à Bridgeport, dans le Connecticut, qui faisaient appel à des
volontaires pour une étude portant sur la manière dont les punitions
pouvaient affecter l’apprentissage. Quand un volontaire se présentait au
laboratoire de Milgram à l’université Yale, il était conduit dans une salle
d’expérience par un expérimentateur à l’air très sérieux et rigide dans sa
blouse blanche. Il lui était présenté un inconnu, M. Wallace, choisi selon
l’expérimentateur au hasard pour être « l’élève » dans l’expérience. Le
volontaire, lui, avait été sélectionné pour être « l’enseignant ». Tout ce que
les volontaires devaient faire était « d’enseigner » à M. Wallace une longue
liste de paires de mots, du style « danse – lente » et « garçon – riche ». Très
facile.
L’expérimentateur désignait leur place au volontaire et à M. Wallace,
chacune située dans deux pièces voisines reliées par un interphone.
M. Wallace n’était cependant pas juste assis mais attaché à son siège. Avant
le début de l’expérience, M. Wallace était lié à son fauteuil par les deux
avant-bras avec des lanières de cuir, sous les yeux du volontaire, dans le but
affiché de « réduire ses mouvements ».
Difficile d’imaginer ce qui a pu venir à l’esprit des participants à ce
stade. Des séquences de film les montrent avec leur air bon enfant, leur
coupe de cheveux soignée des années 1960 et leur chemise à col. Ils étaient
venus pour aider la recherche à l’université Yale et recevoir un peu
d’argent. Et, avant qu’ils n’aient eu le temps d’en prendre conscience, ils se
retrouvaient devant un scientifique givré qui attachait un inconnu d’âge
moyen à un fauteuil.
Puis le participant et l’expérimentateur quittaient la pièce et l’expérience
pouvait commencer. Le volontaire devait d’abord lire une longue liste de
paires de mots à M. Wallace par l’interphone. Puis il reprenait le début de la
liste en lisant un seul mot de chaque paire. M. Wallace devait alors se
rappeler l’autre mot de la paire. Si c’était le cas, ils passaient à la paire de
mots suivante. Autrement, M. Wallace était puni. Le volontaire avait reçu
comme consigne d’appuyer sur l’un des boutons sur une console après
chaque mauvaise réponse. Chaque bouton portait la marque d’un voltage
différent qui allait de 15 à 450 volts. En appuyant sur le bouton, on fermait
un circuit électrique qui envoyait un choc électrique du voltage indiqué
dans le bras de M. Wallace.
Presque tous les volontaires « enseignants » ont participé à l’expérience
pendant un bon moment. L’expérimentateur les avait rassurés au début sur
le fait que les chocs étaient « douloureux mais pas dangereux ». Pourtant,
au fil de l’étude et du nombre croissant de réponses fausses, les chocs
devinrent de plus en plus forts. M. Wallace commençait à râler chaque fois
qu’il recevait un choc, puis à crier de douleur. Ensuite, il se mit à se
plaindre d’une sensation désagréable au cœur. Au bout du compte, les chocs
provoquaient de longs cris d’épuisement et il gémissait à travers la paroi en
disant : « Laissez-moi sortir de là ! Libérez-moi ! LIBÉREZ-MOI ! »
Puis il gardait le silence.
Arrivé à ce stade, tout « enseignant » qui choisissait de continuer ne
pouvait que donner des chocs au bras inerte de M. Wallace.
Personne ne s’attendait à ce que cela aille aussi loin. Avant le début de
l’étude, Milgram avait fait un sondage auprès d’un certain nombre d’experts
psychiatres en leur demandant de prédire ce qui allait se passer. Une large
majorité d’entre eux estima que seule une toute petite fraction de la
population, peut-être un dixième, continuerait d’infliger des chocs à un
inconnu qui se plaignait du cœur et criait pour que cela cesse.
En fait, la plupart des experts se sont trompés. Une bonne moitié des
volontaires de l’expérience continuèrent à envoyer des chocs en dépit de la
douleur à la poitrine et des cris de M. Wallace, et cela bien au-delà du stade
où il était resté silencieux. Leur comportement n’était motivé par aucune
récompense. Ils avaient leurs 4,5 dollars de toute façon. La seule chose qui
les encourageait, et encore très légèrement, était l’expérimentateur. Quand
un volontaire commençait à protester ou demandait à faire cesser
l’expérience pour vérifier l’état de M. Wallace, l’expérimentateur
répliquait : « L’étude demande que vous continuiez. » De tranquilles
incitations comme celle-ci suffisaient à pousser des Américains ordinaires à
infliger à un inconnu de terribles douleurs, de sérieuses blessures et même,
comme ils pouvaient le deviner, la mort. Un participant raconta plus tard
qu’il était tellement sûr d’avoir tué M. Wallace qu’après l’expérience il
12
s’était mis à scruter anxieusement les annonces de décès locales .
Bien sûr, M. Wallace n’est pas mort, et n’a pas non plus reçu de vrais
chocs électriques. Il ne s’appelait même pas Wallace. Il faisait partie du jeu,
c’était un aimable comptable de quarante-sept ans de New Haven nommé
Jim McDonough, recruté et formé pour jouer le rôle de la prétendue
victime.
Ces études ne portaient pas non plus sur l’apprentissage. Milgram
étudiait en fait l’obéissance à une autorité, et plus précisément si des gens
ordinaires pouvaient en arriver à commettre des actes de cruauté ou de
brutalité quand l’injonction leur venait d’une forme d’autorité. Ce travail de
recherche avait été inspiré par le procès d’Adolf Eichmann, l’officier nazi
qui avait commis parmi les pires atrocités de l’Holocauste. Capturé en
Argentine en 1960 par les agents du Mossad, les services secrets d’Israël,
afin d’être jugé pour ses crimes, Eichmann se défendit d’une manière
choquante. Il déclara n’avoir aucun remords concernant ses actes, non parce
qu’il était un monstre insensible mais parce qu’il s’était simplement
contenté de suivre les ordres de l’autorité en place. Plus tard, plaidant pour
sa vie dans une lettre écrite au président d’Israël Ytzhak Ben-Zvi,
Eichmann protesta en ces termes : « Il faut faire la distinction entre les
leaders responsables et les gens comme moi forcés de servir comme de
simples instruments entre leurs mains… Je n’étais pas un leader
13
responsable, et ne me sens pas coupable à ce titre. » Au fond, Eichmann
affirmait que ses supérieurs lui avaient dit que la Solution finale demandait
à ce qu’il continue.
Donc il avait continué.
L’homme assis est Jim McDonough, connu des participants à l’expérience
sous le nom de « M. Wallace ». Ils pensaient qu’ils lui donnaient des chocs
électriques au cours des expériences de Milgram sur l’obéissance à une
autorité. À gauche se trouve l’expérimentateur et à droite un participant qui
vient de le voir attacher M. Wallace aux bras de son fauteuil.

Obedience (1962), documentaire filmé à l’université Yale


et diffusé en 1965. Crédit : ProQuest.

Ce que Milgram a découvert à l’université Yale ne démontrait pas


forcément qu’Eichmann avait dit la vérité. En fait, des données plus
14
récentes ont suggéré que des fonctionnaires comme lui n’étaient pas de
simples rouages dans la machine mais agissaient activement pour faire
progresser la cause nazie.
Ce que Milgram a cependant bien montré est qu’Eichmann a pu dire
quelque chose de vrai. Ses études montrent que, dans certaines
circonstances, des gens ordinaires en arrivent à perpétrer des crimes
horribles et sadiques si une autorité prête à en assumer les conséquences
leur ordonne de le faire. À une autre époque ou sous un autre régime
politique, Eichmann aurait bien pu mener une vie ordinaire et sans
reproches. Il n’y avait peut-être rien de fondamentalement mauvais en lui
pour le pousser inexorablement à commettre de telles atrocités. La
réciproque est aussi vraie, bien sûr. Dans des circonstances adaptées, des
gens ordinaires et autrement irréprochables, disons un commerçant de
Bridgeport, dans le Connecticut, pouvaient en arriver à organiser la torture
et la mort de millions d’innocents. Après tout, c’étaient des commerçants,
enseignants et menuisiers, que des gens sans histoires, qui avaient pris part
en toute connaissance de cause dans l’étude de Milgram à une torture, à un
emprisonnement et peut-être à un décès, heureusement simulés, pour 4,5
dollars.
Milgram allait déclarer quelques années plus tard dans un entretien à
Sixty Minutes, l’émission sur la chaîne CBS : « Je dirais, en me basant sur
l’observation d’un millier de participants et l’intuition que j’ai acquise au
cours de ces expériences, que si un système de camps de la mort du style de
celui de l’Allemagne nazie était mis en place aux États-Unis, on pourrait
trouver assez de monde pour gérer ces camps dans n’importe quelle ville
15
moyenne américaine . »
Personne ne conteste les résultats obtenus par Milgram, du moins de
manière explicite. Pourtant, quelque part, la majorité des gens n’y croient
pas vraiment. Personne ne pense profondément qu’Adolf Eichmann était un
type ordinaire qui s’est retrouvé à travailler pour de mauvais patrons. La
plupart des gens ne pensent pas non plus qu’un représentant de l’autorité
puisse les induire à transgresser leurs propres valeurs morales et à torturer
quelqu’un. Tous les étudiants en psychologie qui voient chaque année les
vidéos des expériences de Milgram en classe se rassurent en pensant :
« Cela ne pourrait jamais être moi. » Il en est de même des gens qui surfent
sur Internet et tombent sur ses études dans Wikipédia. Cela ne pourrait
jamais être moi, pensent-ils. Peut-être qu’une espèce de gogo d’âge moyen,
fumeur, en chemise de travail, à l’accent du Connecticut et de cette époque
était assez influençable pour suivre de tels ordres, mais pas moi.
Pourtant, un état d’esprit conforme à la société du siècle passé n’a rien à
voir avec cela. Ni d’ailleurs le sexe, l’âge ou la classe sociale. Des
étudiants, hommes et femmes, en Californie qui ont participé à une
expérience presque identique il y a quelques années à peine n’ont pas fait
mieux que les volontaires de Milgram. Des versions de l’étude faites avec
des participants appartenant à des générations ou des pays différents, allant
de l’Angleterre à l’Afrique du Sud en passant par la Jordanie, ont toutes
16
reproduit ce qu’avait obtenu Milgram . Que signifie donc la répétition de
ces résultats ? Que personne, ni vous, ni moi, ni le pape François ou Bono,
ni Oprah Winfrey ou qui que ce soit, ne peut affirmer qu’il n’aurait pas
aussi continué d’appuyer sur les boutons s’il avait participé à l’étude de
Milgram.
Le message fondamental de ces études est clair et largement admis. Il est
aussi, malheureusement, souvent mal interprété. On peut facilement en
déduire que les gens sont tous insensibles et sans pitié, qu’un petit
Eichmann réside en chacun de nous content d’infliger de terribles
souffrances à un inconnu. C’est ce que j’ai certainement dû penser quand
j’ai vu pour la première fois ces études. Pourtant, en fait, ce n’est pas du
tout ce qu’elles montrent.
Tout d’abord, quand on regarde les extraits vidéo de ces études, il est
évident que les volontaires étaient tout sauf insensibles. Même ceux qui ont
persisté à donner des chocs à M. Wallace jusqu’à la fin étaient visiblement
très mal à l’aise. Ils s’arrêtaient et soupiraient lourdement. Ils se prenaient
la tête entre les mains, se frottaient le front et essuyaient leurs mains moites
sur leur pantalon. Ils se mordaient les lèvres. Ils grimaçaient en faisant des
bruits nerveux et sinistres. Entre les chocs, ils imploraient l’expérimentateur
de les laisser arrêter. Milgram a rapporté que tous les participants ont, à un
moment donné, remis en question l’expérience ou refusé d’être payés.
Lorsque l’étude a été terminée et que l’on a révélé que M. Wallace était un
acteur, les participants ont émis plusieurs soupirs de soulagement. La
principale raison pour laquelle ces études sont maintenant considérées
comme éthiquement douteuses est le degré de souffrance qu’elles ont
entraîné chez les participants eux-mêmes.
17
Ensuite, la réponse des participants ne fut pas uniforme . S’il est vrai
qu’une bonne moitié d’entre eux a donné tous les chocs recommandés une
fois que M. Wallace a été assis dans une autre pièce, l’autre moitié a refusé
de poursuivre à un moment donné ou à un autre. Ils furent encore plus
nombreux à refuser dans une variante de l’étude où « l’élève » se tenait
dans la même pièce. En revanche, beaucoup moins refusèrent lorsque
M. Wallace fut relégué dans une autre pièce où il ne pouvait être entendu.
Milgram a conçu ces variantes de l’expérience pour atténuer l’autorité de
l’expérimentateur ou la perception du sort de M. Wallace. La proportion de
volontaires qui ont continué à donner les chocs a varié, mais ils ne se sont
jamais comportés en bloc. Chaque fois, certains n’ont pas cessé d’obéir aux
ordres de l’expérimentateur tandis que d’autres ont refusé et tenu tête à
l’autorité pour éviter de faire du mal à un inconnu.
Il est aussi intéressant de voir les choses sous un autre angle en se
demandant ce qui a pu motiver ceux qui ont finalement désobéi aux ordres
de l’expérimentateur. Après tout, pourquoi n’ont-ils pas juste continué à
donner des chocs électriques ? C’est ce qu’ils auraient dû faire en théorie si
les gens sont en général dépourvus de sensibilité. C’était le plus facile. Ils
n’étaient pas récompensés s’ils s’arrêtaient. Et ils n’avaient aucune raison
de craindre une punition en continuant, étant même régulièrement rassurés
par l’expérimentateur qui leur disait être seul responsable du sort de
M. Wallace. Étaient-ils empêchés par des conventions sociales ?
Probablement pas. Dans une situation si extraordinaire, avec des lanières de
cuir, des blouses blanches et un générateur de chocs électriques, quelles
conventions sociales pouvaient encore s’appliquer ? Alors si nos refuzniks
n’anticipaient aucune récompense et ne craignaient aucune sanction, s’ils
n’essayaient pas de se conformer à certaines conventions sociales, que
reste-t-il pour expliquer leur réaction ? Et si c’était de la compassion, le
simple souci d’épargner une souffrance à quelqu’un ?
Cela semble l’explication la plus probable. Les demandes insistantes des
volontaires d’arrêter l’expérience invoquaient toujours la santé de
M. Wallace. Ceux qui ont fini par cesser d’infliger les chocs ont dit que
c’était parce qu’ils refusaient de continuer à le faire souffrir.
Plus frappant encore, si l’on examine toutes les variantes de l’étude, il en
ressort que la compassion est une force bien plus puissante que
l’obéissance. Voyons les choses sous un autre angle : même quand
M. Wallace était assis dans une autre pièce, hors de la vue et audible
uniquement par l’interphone, et l’expérimentateur présent dans la même
pièce que le volontaire, la proportion de gens qui obéissaient versus ceux
qui refusaient face à une forme d’autorité était rigoureusement la même.
Milgram a décrit les influences exercées par l’expérimentateur et
M. Wallace comme analogues à des champs de force.

Des champs de force en concurrence comme décrit par Stanley Milgram.


Un équilibre entre les deux forces n’est atteint que lorsque la force la plus
puissante est plus éloignée du sujet que la force plus faible. Crédit : Abigail
Marsh.

Le fait que l’équilibre entre ces deux forces était atteint quand
l’expérimentateur, mais pas M. Wallace, se tenait à côté du volontaire
suggère que son autorité était plus faible que la souffrance de ce dernier.
Pour exercer une influence comparable, l’expérimentateur devait être plus
proche physiquement. Quand l’expérimentateur et M. Wallace étaient à la
même distance du volontaire, qu’ils soient tous deux dans la même pièce
avec lui ou dehors, moins de la moitié des volontaires obéissaient vraiment.
La force de la compassion était plus forte, en moyenne, que celle de
l’obéissance.
C’est un message étrangement réconfortant de la part d’une étude
habituellement vue comme peu rassurante. Milgram a même montré que la
compassion pour un parfait inconnu est quelque chose de puissant et de
répandu. C’est d’autant plus intéressant que M. Wallace n’était pas la
personne la plus à même de susciter de la compassion. C’était un homme
corpulent d’âge moyen, pas spécialement beau ou charmant. Les volontaires
ne l’avaient jamais vu, ne lui ont parlé que brièvement, et avaient peu de
chance de le revoir par la suite. Il n’avait jamais rien fait pour eux.
Pourquoi auraient-ils eu à se soucier de sa santé après tout ? Et c’est
pourtant ce qu’ils ont fait. Ils ont plus fait attention à elle, finalement, que
d’obéir à une autorité, même si c’est cette obéissance que tout le monde
garde en mémoire.
Maintenant, vous pouvez avancer que la compassion qui empêche
quelqu’un de tuer un inconnu avec des chocs électriques douloureux n’est
pas très impressionnante. Elle le serait plus si elle poussait les volontaires à
faire un certain sacrifice pour aider M. Wallace, comme renoncer à leur
paiement ou prendre un risque quelconque pour faire cesser les chocs. Elle
serait encore plus impressionnante si le volontaire proposait d’échanger les
rôles et de recevoir les chocs à sa place. Milgram n’a malheureusement
jamais pensé à donner cette opportunité aux participants. Mais quelqu’un
d’autre l’a fait. Bien qu’il ne soit pas aussi connu que Milgram, aucun
psychologue social n’a fait autant de découvertes sur la nature de la
compassion humaine que Daniel Batson.
Batson n’avait pas un mais deux doctorats de l’université de Princeton :
l’un en théologie, l’autre en psychologie. Un seul degré de séparation
existait entre lui et Milgram car son directeur de thèse en psychologie était
John Darley, connu pour ses études sur l’apathie des témoins. Darley avait
obtenu son doctorat à Harvard en 1965, quand Milgram était encore
étudiant. Il a certainement suivi des cours avec Milgram et dû le croiser à
plusieurs reprises. Batson a passé toute sa carrière universitaire à
l’université du Kansas, où il a mené des recherches sur la spiritualité,
l’empathie et l’altruisme, dont une étude inspirée par celle de Milgram.
Mais, dans ce cas, Batson utilisait des chocs électriques pour explorer
18
jusqu’où la compassion pouvait aller pour aider un inconnu .
Batson a recruté les participants à son étude, que des femmes, parmi ceux
qui assistaient à un cours préliminaire de psychologie. À son arrivée au
laboratoire, chaque volontaire était accueillie par une expérimentatrice qui
lui demandait, comme l’autre participante à l’expérience avait pris du retard
ce jour-là, de lire pour patienter une description de l’expérience. Puis
l’expérimentatrice lui donnait une brochure décrivant une étude similaire à
celle de Milgram. Elle expliquait que le but de l’expérience était de
déterminer les effets de chocs électriques sur l’efficacité au travail. Comme
dans l’étude de Milgram, les participantes croyaient que le pur hasard avait
dicté que ce soient elles ou une autre personne qui allaient recevoir les
chocs électriques. Mais elles ne seraient pas chargées d’administrer elles-
mêmes les chocs. Elles allaient simplement voir par un circuit fermé de
télévision les autres participantes recevoir les secousses tout en évaluant
leurs performances.
Voir quelqu’un recevoir un choc électrique paraît plus facile qu’en
donner un, et ce fut probablement le cas au départ. La participante en retard,
aussi une jeune étudiante, finissait par arriver. La première volontaire la
voyait se pointer sur l’écran puis se présenter sous le nom d’Hélène à
l’expérimentatrice et se faire accompagner à la chambre de chocs.
L’expérimentatrice lui expliquait l’étude et attachait à son bras des
électrodes tout à fait similaires à celles de Milgram. Hélène l’arrêtait alors
et lui demandait si les chocs seraient pénibles. La chercheuse lui répondait
que les chocs seraient un peu douloureux mais ne laisseraient aucune
séquelle. Après cette réponse pas très rassurante, l’expérience débutait.
La tâche d’Hélène était de se rappeler une longue série de nombres.
Assez souvent, alors qu’elle essayait de réciter sa liste de nombres,
l’expérimentatrice lui administrait un fort choc électrique au bras. Pour la
participante qui observait la scène, la douleur infligée à Hélène était
clairement visible. Elle faisait une grimace et elle sursautait chaque fois.
Des électrodes au niveau de ses mains indiquaient qu’elles transpiraient
beaucoup. Ses réactions augmentaient avec la progression de l’expérience
et la participante observait la scène dans une autre pièce en tentant
d’évaluer la pauvre mémoire d’Hélène. Vous pouvez imaginer son
soulagement quand l’expérimentatrice finissait par faire une pause et
demandait à Hélène si elle pouvait continuer. Celle-ci répliquait que oui,
mais ne pouvait-elle pas s’arrêter un instant pour prendre un verre d’eau ?
Lorsque l’expérimentatrice revenait avec un verre d’eau, Hélène confessait
que l’expérience lui rappelait une chute de cheval qu’elle avait faite jeune :
elle était tombée sur une clôture électrique, incident traumatisant qui faisait
qu’elle redoutait encore les chocs électriques, même légers.
En entendant cela, l’expérimentatrice protestait en disant qu’Hélène ne
devait pas poursuivre l’expérience. Hélène revenait alors sur ses propos en
ajoutant qu’elle savait que l’expérience était importante et qu’elle voulait
remplir sa promesse de la faire jusqu’au bout. L’expérimentatrice marquait
alors une pause, réfléchissait, puis lui proposait une autre option. Et si
Hélène échangeait sa place avec l’autre participante qui regardait dans
l’autre pièce et qu’elles poursuivaient l’expérience avec les rôles inversés ?
L’expérimentatrice retournait alors dans la pièce où était assise
l’observatrice. Elle refermait la porte et lui expliquait la situation. La
volontaire était complètement libre de décider ce qu’elle voulait, précisait
l’expérimentatrice, soit d’échanger sa place avec Hélène, soit de continuer
en tant qu’observatrice. L’expérimentatrice offrait même à certaines
volontaires une solution de facilité : si elles décidaient de poursuivre en tant
qu’observatrices, elles n’auraient à répondre qu’à quelques questions
supplémentaires au sujet d’Hélène et seraient ensuite libres de partir. Elles
n’auraient plus à voir Hélène sur l’écran. Dans d’autres cas, les volontaires
pouvaient choisir de continuer en tant qu’observatrices et n’avaient qu’à
voir Hélène pour huit chocs de plus.
Mettez-vous un instant à la place de ces participantes à l’expérience.
Vous avez vu une personne inconnue en train de souffrir. Vous avez peut-
être essayé d’ignorer sa réaction aux chocs, ou pensé demander à
l’expérimentatrice d’arrêter l’expérience. Peut-être vous sentez-vous juste
soulagé de ne pas avoir été à sa place. Puis, soudain, l’expérimentateur
arrive et renverse la situation : c’est à vous de décider ce qui va se passer.
Allez-vous laisser Hélène souffrir ou désirer prendre sa place ? Qu’est-ce
que cela va changer pour vous si vous restez dans votre rôle d’observateur ?
Batson n’a pas effectué au préalable un sondage auprès de psychiatres pour
savoir ce qu’ils pensaient que les volontaires allaient faire, mais vous avez
peut-être une idée. Ces jeunes femmes allaient-elles se proposer de recevoir
des chocs électriques pour les épargner à une autre personne inconnue ?
Combien, parmi les quarante-quatre, le feraient ? Une, deux ? La moitié ?
Comme pour l’expérience de Milgram, celle de Batson a fait l’objet de
nombreuses variantes où la décision des volontaires était orientée dans un
sens ou un autre. Il s’est avéré qu’un facteur important était dans quelle
mesure les participantes pouvaient s’identifier à Hélène. Celles qui la
percevaient comme proche d’elles avaient deux fois plus de chance de
l’aider que les autres. Une autre influence venait du fait de rester voir
Hélène souffrir ou non ainsi que de pouvoir s’en aller, mais dans une
moindre mesure. Néanmoins, quelle que soit la variante de l’expérience,
une large majorité de vingt-huit sur quarante-quatre des participantes dirent
qu’elles préféraient supporter elles-mêmes les chocs plutôt que de voir
Hélène continuer à souffrir. Même lorsqu’elles avaient une occasion de
partir, plus de la moitié d’entre elles s’offraient pour prendre la place
d’Hélène. Dans aucune variante de l’expérience Hélène ne fut abandonnée à
son sort. Quand on demandait combien de tests elles étaient prêtes à faire à
la place d’Hélène, le maximum proposé étant de huit (Hélène n’en ayant
reçu que deux), les participantes de certaines variantes de l’étude ont
proposé d’en faire sept en moyenne.
Stanley Milgram est connu pour avoir montré que des gens ordinaires
veulent bien donner des chocs électriques douloureux à un inconnu quand
cela leur est dicté par une forme d’autorité. Il est moins connu pour avoir
aussi trouvé que lorsque les forces de l’autorité et de la compassion sont
mises en concurrence, c’est finalement la seconde qui l’emporte. Rappelez-
vous que lorsque l’expérimentateur était dans une pièce avec un participant
et M. Wallace dans une autre la moitié des participants continuaient
d’infliger des chocs jusqu’à la fin de l’expérience. Pourtant, lorsque
M. Wallace était à la même distance du participant que l’expérimentateur,
qu’ils fussent tous les deux avec lui ou à l’extérieur, le taux d’obéissance
chutait sous les 50 %, suggérant un effet dominant de la compassion sur
l’effet de l’autorité. Moins connu encore, et c’est dommage, est le fait
découvert par Batson que lorsque des gens sont libres de choisir, la plupart
vont opter pour recevoir eux-mêmes les chocs électriques plutôt qu’une
personne inconnue en souffrance. Pris globalement, ces travaux suggèrent
que lorsqu’il leur en est donné l’occasion certaines personnes vont agir sans
aucune sensibilité ou même agressivement vis-à-vis d’une personne
inconnue, mais que la plupart des gens ne le feront pas. La compassion est
quelque chose de très puissant. Ce qui est aussi important, ce sont les
différences existant entre les individus.
Ces études et d’autres comparables m’ont apporté les premiers indices
pour résoudre le mystère que me posait mon sauveteur de la route. Lui et
tous les autres conducteurs qui m’ont croisée cette nuit-là sur l’autoroute se
trouvaient dans la même situation. C’étaient des circonstances idéales pour
que la compassion soit réduite au minimum. J’étais complètement isolée
des chauffeurs qui passaient devant moi, piégée dans ma voiture, inaudible
et peut-être aussi invisible à leurs yeux. Ils ne pouvaient savoir si j’étais
jeune ou âgée, comparable à eux ou pas, seule ou en compagnie. Les
dangers qu’ils devaient affronter s’ils décidaient de s’arrêter pour me venir
en aide étaient évidents. Échapper à cette situation était aussi facile que de
ne pas freiner. De plus, les chauffeurs n’avaient qu’un très bref instant pour
se décider. Dans ces circonstances, je ne dirai jamais que les dizaines de
gens qui m’ont dépassée sans s’arrêter cette nuit-là étaient incapables de
compassion, pas plus que je ne conclurai cela à propos des participants de
l’expérience de Milgram, qui ne pouvaient ni entendre ni voir M. Wallace,
et continuaient à lui infliger des chocs, ou des participantes de Batson qui
quittèrent l’expérience au lieu de se porter volontaires pour recevoir les
chocs à la place d’Hélène. Ma souffrance était bien trop éloignée de ceux
qui me dépassaient dans leur voiture pour vaincre les forces bien plus
puissantes de salut personnel et de fuite facile, du moins pour la plupart.
Heureusement qu’il existe des gens très différents. Même dans des
circonstances aussi délicates, tous les chauffeurs n’ont pas agi d’un seul
bloc. L’un d’eux s’est arrêté pour m’aider. Et c’est tout ce qu’il me fallait.
Quoi qu’en disent souvent les héros, ils semblent se distinguer des autres
personnes sur certains points importants. Confrontés à la même situation,
que ce soit une personne échouée sur l’autoroute, un homme qui crie ou une
jeune femme en détresse, ils sont plus poussés à aider les gens qu’à les
ignorer ou à prendre la fuite. Si l’on reprend le concept de champs de force
de Milgram, il est possible que le héros soit en quelque sorte imperméable
aux forces s’opposant à l’héroïsme, comme l’instinct de conservation.
Pourtant, cela ne semble pas correspondre à ce qu’ont vécu des héros
comme Cory Booker. Il ne s’est pas précipité dans un bâtiment en flammes
parce qu’il était insensible aux risques encourus. Loin de là, il a dit au
contraire qu’il avait été terrifié à vie par cette épreuve.
Il est aussi possible que le héros soit plus sensible au « champ de force »
qui induit la compassion. Peut-être que la vue, le son, ou même l’idée, de
quelqu’un en train de souffrir l’affecteront plus que la moyenne. Cela
semble un point crucial, mais ni les études de Milgram ni celles de Batson
ne nous renseignent malheureusement là-dessus. Bien que d’une certaine
manière les buts de Milgram et de Batson aient été opposés (Milgram
s’intéressant aux forces comme l’autorité qui vont l’emporter sur la
compassion, Batson étudiant de son côté quand la compassion l’emporte sur
des forces comme l’intérêt personnel), ils se ressemblent beaucoup par
ailleurs. Les deux chercheurs avaient une formation en psychologie sociale,
domaine qui s’est historiquement plus penché sur la manière dont les
situations et les événements extérieurs affectent les gens que sur leurs
19
différences de réaction . Les psychologues sociaux se demandent comment
des événements tels que des ordres provenant d’une autorité influencent les
gens. Comment réagissent-ils en moyenne à la pensée qu’une personne
souffre ? L’avantage de se focaliser sur des événements et des situations
externes de ce genre est qu’on peut légèrement les modifier.
L’expérimentateur d’une expérience peut faire asseoir un inconnu qui
souffre juste à côté du participant, choisir de le rendre audible uniquement à
travers un interphone ou de ne pas le rendre audible du tout. Introduire des
modifications ! Quand elles sont faites avec un contrôle étroit de tous les
autres paramètres de l’étude, comme la chambre de test, les chocs ou les
instructions données par l’expérimentateur, on peut faire une vraie
expérience. Et une vraie expérience peut apporter la chose la plus
satisfaisante qui soit en science, le pouvoir de dire que ce qui a été modifié
est bien la cause de ce qui est mesuré. Les cris audibles de M. Wallace sont
bien la cause du fait que plus de gens ont cessé de lui infliger des chocs.
Qu’Hélène ne puisse échapper à la situation est bien la cause du fait que
plus de volontaires ont pris les chocs à sa place.
Pourtant, se focaliser sur les événements externes présente un
inconvénient, celui de négliger ce qui provient en propre de chaque
participant. Les différences entre les gens, et donc la manière dont elles
vont se répercuter sur les expériences, ne peuvent pas être modifiées en
général. Elles comprennent toutes les conditions biologiques et
environnementales qui ont pu agir sur un volontaire jusqu’au moment où il
arrive au laboratoire. Modifier de tels facteurs est normalement impossible
ou pas éthique, ou les deux à la fois. L’éducation que les volontaires ont
reçue de leurs parents, leur QI et leur personnalité ont très bien pu
intervenir dans leur manière de répondre. Mais les scientifiques ne peuvent
modifier ces éléments liés aux personnes. Ils ne peuvent retirer des bébés à
leur foyer et les imposer à d’autres parents pour étudier l’effet de
l’éducation, ou perturber le développement de leur intelligence, ou leur
donner des produits chimiques capables de modifier la personnalité. Des
expériences de ce genre seraient aussi horribles que les atrocités commises
par Eichmann.
Il faut donc faire de notre mieux sans modifier ces propriétés propres aux
participants. On peut observer et mesurer leur éducation, leur intelligence et
leur personnalité, tenter de contrôler les variables externes, puis de faire
correspondre statistiquement des causes possibles à des effets également
possibles, tout en sachant que quelque chose peut encore manquer. Par
exemple, la tendance violente d’une personne agressive vient peut-être du
fait qu’elle a eu des parents durs et prompts à punir. Mais peut-être que non.
Nous avons aussi des gènes en commun avec nos parents. Une autre
possibilité, parmi d’autres, est que le comportement sévère des parents tout
comme l’agressivité des enfants résultent de facteurs génétiques
20
communs .
Les participants à l’étude de Milgram qui ont continué à donner des
chocs jusqu’au bout à M. Wallace l’ont fait intentionnellement et en toute
connaissance de cause du mal qu’ils lui faisaient, ce qui est la définition de
l’agression. Même si l’on suppose que ces personnes ont eu des parents plus
durs que la moyenne, cela ne veut pas dire pour autant que leur éducation
autoritaire est à l’origine d’un comportement plus agressif parce qu’il y a
encore trop d’explications possibles. Comme le dit la formule bien connue,
corrélation n’implique pas causalité. Gardez cela à l’esprit chaque fois que
vous lisez des études sur le développement établissant un lien entre un
comportement des parents, comme une discipline de fer, l’allaitement
maternel, l’utilisation d’une langue complexe ou autre, et le devenir de
l’enfant. Ce n’est pas parce qu’un événement en précède un autre qu’il en
est la cause. Ces études ne sont en général pas conçues pour faire la part
entre facteurs génétiques et environnementaux, de sorte qu’elles ne peuvent
21
établir de lien de cause à effet .
Heureusement, il existe des moyens de contourner ce genre de
problèmes. L’un d’eux est de tirer parti d’expériences naturelles. Celles-ci
se produisent lorsqu’une variable se trouve changée par quelqu’un ou
quelque chose, et non par un scientifique. Rarement naturelles et pas de
vraies expériences, elles sont pourtant inestimables. Un exemple bien connu
est celui des études portant sur les enfants adoptés. Il est clair qu’il ne serait
pas éthique pour des scientifiques de retirer des enfants à leurs parents
biologiques pour les confier à des adultes étrangers, mais c’est bien ce que
font, et c’est admirable, des agences d’adoption. Et il n’y a pas de problème
éthique à ce que les scientifiques étudient les enfants adoptés pour discerner
l’influence des gènes de celle des parents. Les adoptions démêlent
« naturellement » ces influences en garantissant que les parents biologiques
n’apportent que leurs gènes aux enfants tandis que les parents d’adoption,
sans parenté biologique avec les enfants, ne font que leur transmettre une
éducation. Les scientifiques peuvent ainsi étudier des enfants adoptés pour
comprendre la contribution respective des gènes et de l’éducation à
n’importe quel phénomène observé chez les enfants.
Une autre manière de démêler les influences génétiques de celles du
milieu est d’étudier de vrais jumeaux. Comme ils partagent 100 % de leurs
gènes au lieu de 50 % pour les faux jumeaux, issus de deux fécondations
distinctes (comme entre tous les frères ou sœurs), la part des gènes et de
l’environnement peut être distinguée par l’étude des ressemblances et des
différences entre vrais et faux jumeaux. Une approche encore plus efficace
est de combiner ces méthodes et d’étudier de vrais et de faux jumeaux
élevés par leurs parents biologiques ou d’adoption. Ce type d’étude nous a
permis de savoir, par exemple, que de vrais jumeaux restent très semblables
sur de nombreux points physiques ou psychologiques, même s’ils sont
élevés dans des foyers différents. En fait, même éduqués séparément, ils se
ressemblent parfois plus, en termes de QI par exemple, que de faux
jumeaux élevés ensemble. Ce genre d’étude peut fournir une preuve très
22
convaincante d’une contribution génétique à l’intelligence .
Ces études de jumeaux ou d’adoptés montrent que certaines propriétés
sont presque entièrement héritées. Cela ne surprendra personne, par
exemple, que la couleur des yeux des enfants adoptés correspond plus à
celle de leurs parents biologiques que d’adoption. L’héritabilité de la
couleur des yeux, c’est-à-dire la mesure dans laquelle la variation de la
couleur des yeux provient de facteurs héréditaires plutôt
qu’environnementaux, est de 98 %. Dans ce cas, la contribution des facteurs
environnementaux est presque nulle. Cela explique pourquoi les chercheurs
ont pu déterminer la couleur des yeux (bleus) du roi d’Angleterre Richard
23
III décédé il y a plus de cinq cents ans à partir de l’ADN extrait de ses os .
L’héritabilité d’autres caractères physiques tend à être élevée. La taille est
héritable à 80 % environ, la plus grosse partie de la variation étant d’origine
génétique. Les autres 20 % sont dus essentiellement aux effets de
l’alimentation ou des maladies, du moins dans nos sociétés modernes et
prospères.
En effet, certains caractères comme la taille peuvent se transmettre d’une
24
façon variable suivant l’environnement . Si la nourriture est peu
abondante, la capacité de transmission génétique d’une taille élevée va être
atténuée. Ceci est dû au fait que les gènes codent pour un potentiel maximal
de taille, celle que l’on va acquérir dans de bonnes conditions de santé et
d’alimentation durant l’enfance. Si la nourriture est limitée, ce potentiel ne
sera pas pleinement atteint, et ce, d’autant moins que la privation aura été
forte. En cas de carence alimentaire, les enfants qui ne reçoivent que 70 %
des calories nécessaires sont plus petits que ceux qui en ont 90 %. Il en
résulte que bien plus de 20 % de différence dans la taille des enfants
proviennent de facteurs environnementaux assez répandus tels que la
carence alimentaire. Et si la part de variabilité due à l’environnement
augmente, celle due aux gènes décroît.
Cependant, une alimentation des enfants au-delà du nécessaire ne va rien
faire de plus. Les enfants qui absorbent 100 % de ce qu’il leur faut, c’est-à-
dire assez pour compenser les calories dépensées par leur activité et leur
croissance, ne seront pas plus petits que ceux qui en consomment 110 %.
Une fois que vous avez assez de nourriture pour atteindre votre potentiel de
taille maximal, un supplément d’alimentation n’agira plus. C’est pourquoi
les efforts en santé publique pour améliorer le bien-être des gens visent
surtout à réduire la pauvreté plutôt qu’à accroître la richesse. En effet,
même une petite réduction de la pauvreté peut avoir un effet bien plus
important sur l’état général d’une population qu’un surcroît de richesse.
Même en cas de prospérité, d’autres caractères physiques se transmettent
aussi plus faiblement que la taille. Pour le poids, par exemple, son
25
héritabilité plafonne autour de 50 % . Cela se comprend, notamment parce
que le poids n’a pas de potentiel maximal et n’est pas fixe chez l’adulte.
C’est pourquoi les choix de vie faits par vos parents et d’autres facteurs dus
au milieu qui influencent votre alimentation et votre manière de vivre
auront un plus grand effet sur votre corpulence que sur votre taille. Il ne
faut cependant pas ignorer ces 50 % de contribution génétique qui font que
le gabarit du corps n’est pas extensible à volonté. Aucun enfant biologique
de parents corpulents ne sera filiforme, même s’il est adopté et élevé par
des fans de Pilates et paléo-vegan. Aucun régime ne va transformer Kim
Kardashian en Kendall Jenner, sa demi-sœur longiligne. Kendall porte les
gènes de grande taille de sa mère, Caitlin Jenner, tandis que le père de Kim
était le petit et trapu Robert Kardashian senior. La biologie ne détermine pas
tout dans la destinée mais elle lui donne un cadre.
Cela reste vrai pour quasiment tous les caractères humains complexes, de
la forme du corps ou du visage jusqu’à des traits psychologiques comme
l’agressivité ou le caractère extraverti. D’après le célèbre généticien du
26
comportement Eric Turkheimer , la première loi en génétique
comportementale est que tous les traits comportementaux humains sont
transmissibles. Le taux de transmission de nos caractéristiques
psychologiques, comme celui des physiques, est de 50 %. Une étude
massive rapportée dans la revue Nature27 a montré au terme de cinquante
ans d’études portant sur des centaines de milliers de jumeaux que les gènes
intervenaient pour 47 % en moyenne dans la variance des traits
psychologiques, agressivité comprise. L’éducation et d’autres facteurs
environnementaux ont aussi leur part mais celle due à la génétique influe
autant si ce n’est plus. Cela peut expliquer pourquoi des jumeaux adoptés
dans des familles distinctes et qui se retrouvent par la suite s’amusent de
leurs similitudes, qui vont de la couleur des cheveux à leur coupe préférée
ou leur passe-temps favori, alors qu’ils ont vécu séparément.
À l’époque de Milgram, la plupart des psychologues auraient considéré la
recherche de la transmission de l’agressivité ou de toute autre variable de la
28 e
personnalité comme complètement vaine . Depuis le début du XX siècle et
jusqu’à bien après les années 1960, la psychologie a été dominée par les
principes d’une école de pensée appelée le béhaviorisme. Les figures de
proue de ce mouvement comme John Watson et B. F. Skinner considéraient
les variations observables dans le comportement animal ou humain comme
le simple résultat d’un apprentissage. Si un organisme, que ce soit un
pigeon, un rat ou un singe, avait déjà été récompensé pour avoir appuyé sur
un bouton (ayant eu un « renforcement positif » comme ils disaient), il allait
le faire à nouveau. Si au contraire il avait été puni pour cela, il allait moins
le faire par la suite. Si deux animaux dans des cages adjacentes appuyaient
sur leur bouton un nombre différent de fois, c’est qu’ils devaient avoir eu un
vécu différent pour le faire. Les vues des béhavioristes étaient très en
29
vogue , et Skinner (encore un membre du fameux département de
psychologie de Harvard) est actuellement considéré comme le psychologue
ayant eu le plus d’influence au dernier siècle.
Les expériences de Skinner étaient bien conçues et leurs résultats très
convaincants. Les « boîtes de Skinner » qu’il avait eu l’idée de créer pour
tester ses prédictions étaient conservées dans une belle exposition située au
sous-sol du hall William James, où j’avais l’habitude de passer pour aller en
cours. Je m’émerveillais de la créativité déployée pour fabriquer ces cages
avec leurs systèmes compliqués de minuscules fils métalliques, de poulies,
de boutons et de tiroirs. Les expériences de Skinner faisaient appel à de
petites cages en métal parce que tous les participants étaient des rats ou des
pigeons. Son objectif, en fait, était très précis. Il s’agissait de ne mesurer
que des comportements simples qui puissent être testés dans l’une de ses
cages, comme d’appuyer sur un levier ou de donner un coup de bec sur un
bouton. Ensuite, comme les autres béhavioristes, il se livrait à toutes sortes
d’extrapolations à partir des résultats, avec l’idée que toute variabilité dans
le comportement animal – de l’agressivité du rat au langage ou à l’amour
chez l’homme – pouvait s’expliquer par des apprentissages antérieurs.
Skinner a fait cette célèbre réflexion dans son roman Walden Two :
« Qu’est-ce que l’amour si ce n’est un autre nom pour l’utilisation du
renforcement positif ? Ou vice versa ?30 »
En suivant la même idée, deux enfants vivant dans deux maisons voisines
et montrant une agressivité différente devaient simplement avoir reçu un
renforcement différent pour ce comportement, l’un ayant été plus
récompensé que l’autre pour l’avoir. Les récompenses en question n’étaient
pas forcément des chocolats ou des autocollants. Seuls les pires parents au
monde récompenseraient l’agressivité par des objets tangibles. Mais toutes
sortes de comportements de la part des parents pouvaient en théorie
encourager l’agressivité. Quand elle attire l’attention sous la forme de cris
ou de critiques, l’agressivité peut être plus gratifiante pour l’enfant que
l’indifférence. Un enfant le plus souvent ignoré peut en fait préférer se faire
crier dessus quand il frappera son frère car cela va lui attirer une
engueulade. Si frapper son frère lui permet d’avoir ce qu’il désire, qu’il
sorte de la chambre ou lui laisse un jouet, ce sera aussi une récompense
pour lui. Selon Skinner, si nous pouvions parfaitement contrôler les
récompenses et les punitions données à un enfant au cours de son éducation,
il serait possible de complètement éliminer des comportements indésirables
31
comme l’agressivité .
Mais cela est loin d’être prouvé. Si les récompenses comme les punitions
ont clairement un effet sur le comportement, les études du rôle joué par
l’hérédité prouvent sans l’ombre d’un doute qu’elle intervient aussi.
L’agressivité se transmettrait aux enfants dans 50 % des cas et même à
32
75 % pour certaines formes . Si une telle part de variabilité dans
l’agressivité des enfants peut être prédite à partir de différences génétiques,
c’est que les gènes doivent jouer un rôle majeur dans ce comportement.
Tout cela revient à dire que comprendre l’agressivité, et la compassion
qui peut l’inhiber, demande plus que d’analyser le comportement des gens
en laboratoire, où il est possible d’agir sur diverses variables externes pour
les rendre plus ou moins compatissants. Pour comprendre vraiment les
sources de l’agression et de la compassion, il faut aussi analyser des
variables héréditaires profondément ancrées capables d’influencer la
compassion et de prendre le pas sur des réactions à des modifications
expérimentales. Peut-être que la plus évidente et la plus sombre de ces
variables est la psychopathie.
*
**

La psychopathie est un trouble psychique qui enlève au cerveau humain


toute capacité de compassion. Elle se caractérise par la combinaison d’une
insensibilité aux autres, d’un contrôle de soi limité et de comportements
antisociaux comme la manipulation ou la duperie. Tous les psychopathes ne
sont pas violents mais c’est le cas de beaucoup d’entre eux. Si seulement 1
à 2 % des Américains étaient de vrais psychopathes, ceux-ci
représenteraient néanmoins près de la moitié des criminels violents33. Ils se
caractérisent par leur tendance à être spontanément agressifs, à perpétrer
des actes violents non à la suite d’un emportement mais d’une manière
délibérée et réfléchie.
La psychopathie est aussi largement influencée par les gènes, son taux de
34
transmission pouvant s’élever à 70 % . Cela surprend beaucoup de gens
que je rencontre, car l’idée qu’ils se font de l’agressivité est souvent, qu’ils
en soient conscients ou pas, encore marquée par le lointain héritage du
béhaviorisme. La plupart des gens croient que des individus insensibles et
violents le sont devenus après avoir subi, enfants, une grande maltraitance
ou négligence. Ce n’est malheureusement pas aussi simple.
Prenez Gary Ridgway, fils cadet de Mary Rita Steinman et Thomas
Newton Ridgway. Gary et ses frères ont passé leur enfance à McMicken
Heights, dans l’État de Washington, juste au nord de l’endroit où j’ai
grandi, à Tacoma. Certes, la famille était pauvre. À l’occasion, Thomas
conduisait des camions pour gagner un peu d’argent et la famille s’entassait
dans une maison de 55 mètres carrés. Mary était une mère autoritaire qui
portait la culotte au foyer, une « forte femme » comme son fils aîné Greg se
le rappelait. Elle et son mari avaient des disputes parfois violentes, elle lui
avait même cassé une assiette sur la tête à un repas de famille. Pourtant,
Gary se souvient aussi d’une personne gentille qui faisait des puzzles avec
lui et l’aidait à lire quand il était petit. La famille ne présentait aucun signe
de maltraitance ni de problèmes particuliers dans ce contexte des
années 1960. Et les frères de Gary ont mené des vies normales par la suite.
Ce ne fut pas le cas de Gary, devenu le « tueur de la Green River », le
35
plus grand tueur en série de l’histoire des États-Unis . Il purge maintenant
une peine de prison à vie pour quarante-neuf meurtres attestés et il a affirmé
en avoir commis des dizaines d’autres. Sa première tentative de meurtre a
eu lieu en 1963, année où par une simple coïncidence de la vie Milgram
effectuait ses expériences sur l’obéissance.
Gary avait environ quatorze ans et se rendait à pied à son cours de danse
de salon. En traversant un secteur boisé, il rencontra un petit garçon de six
ans. Sans vraiment réfléchir, il l’attira dans les fourrés et, avec un couteau
qu’il portait toujours sur lui, le poignarda dans le thorax, lui perçant un rein.
Il retira rapidement le couteau et regarda le sang jaillir de la blessure. Puis il
repartit, le laissant mourir ou presque. Il n’était pas particulièrement inquiet
mais il espérait néanmoins que si l’enfant venait à survivre il ne puisse
l’identifier (le garçon a survécu mais n’a jamais reconnu Ridgway comme
étant son agresseur). Plus tard, Ridgway n’a pas réussi à trouver de raison à
son geste. Cela lui était simplement « arrivé », comme les mauvaises choses
qu’il avait faites comme de fracasser un étage de fenêtres à coups de pierre,
d’abattre des oiseaux avec un pistolet à air comprimé ou d’étouffer un chat
dans une glacière de pique-nique.
Lorsqu’il devint adulte, les choses prirent une tournure beaucoup plus
sinistre. Un désir de sexe permanent apparut. Ces pulsions, combinées à son
insensibilité et au plaisir de pouvoir tuer qu’il avait déjà, firent de Ridgway
un sadique sexuel insatiable qui a violé et tué au moins quarante-neuf filles
ou femmes. C’étaient pour la plupart des adolescentes en errance ou des
prostituées autour de la ville de SeaTac dans les années 1980, alors que
j’étais à l’école primaire à une cinquantaine de kilomètres au sud.
Même comparé à d’autres meurtriers, Ridgway était un individu
particulièrement dépravé, « une pure machine à tuer » comme il s’appelait
lui-même. Mary Ellen O’Toole, célèbre profileuse du FBI et experte en
psychopathes, a passé des heures à interroger Ridgway. Elle m’a confié que
c’est l’un des psychopathes prédateurs les plus extrêmes qu’elle ait jamais
rencontrés.
Ridgway induisait en confiance ses victimes en leur montrant des photos
de son jeune fils Matthew, ou en laissant des jouets à lui sur les sièges de
son camion. Après les avoir enlevées, il les agressait et les tuait d’une
manière souvent cruelle ou bizarre, même si l’on est habitué aux horreurs
des séries télé Les Experts ou True Detective. La plupart des femmes étaient
étouffées ou étranglées, et toutes montraient des signes d’agression
sexuelle. Leurs bras et leurs mains portaient des bleus et d’autres blessures.
Des cailloux aux formes bizarres se trouvaient parfois dans leur vagin.
Plusieurs des corps étaient ornés de branches ou de broussailles. Une jeune
femme de vingt et un ans nommée Carol Christensen fut découverte
allongée dans un bois, la tête dans un sac de papier, de la ficelle enroulée
autour du cou et une bouteille de vin sur le ventre. Une truite était posée sur
son cou et une autre sur son épaule.
Les gens sont avides de détails concernant les psychopathes. Si je veux
entamer une longue conversation avec quelqu’un que je ne connais pas, je
me suis aperçue qu’il suffit de lui mentionner que j’étudie la psychopathie
(et si je veux rester tranquille, je dis que je suis professeure en psychologie,
ce qui fait fuir les gens). Au moins dix livres ont été écrits sur Ridgway,
dont l’un par son avocat, Tony Savage, et un autre par Ann Rule, la reine
des crimes les plus marquants. Pourquoi une telle fascination ? Je ne sais
pas très bien moi-même, mais je pense que c’est dû en partie au fait que les
psychopathes, particulièrement ceux qui sont vraiment horribles comme
Ridgway, sont à la fois terrifiants et très difficiles à repérer. Même les
psychopathes qui commettent des meurtres en série d’une cruauté
inimaginable ont souvent l’air tout à fait normaux. Et pas normaux au point
que cela en paraît louche. Vraiment normaux. Du genre à saluer de la main
leur voisin en partant travailler.
Tony Savage a souligné ce point dans un entretien qu’il a eu avec Larry
36
King en 2004 . « Larry, a-t-il dit, comme je le dis toujours, vous pourriez
vous asseoir et discuter avec ce type au bar et prendre une bière avec lui,
puis vingt minutes plus tard si je me pointais en disant : “Salut, lui c’est le
monstre de Green River”, vous diriez : “Impossible !” » Si vous réfléchissez
un instant, il ne peut en être autrement. Si les psychopathes avaient
visiblement l’air effrayant et dérangé, ils ne pourraient commettre une
longue série de crimes. Ils ne pourraient gagner la confiance de leurs
victimes ou échapper longtemps aux soupçons.
Cette normalité apparente distingue le psychopathe du meurtrier
psychotique, souvent confondus alors que la différence entre les deux est de
taille. La psychose se caractérise par une incapacité à faire la part entre
l’imaginaire et la réalité. C’est un symptôme courant de la schizophrénie ou
du trouble bipolaire, qui prend en général la forme de croyances illusoires
ou d’hallucinations. Les gens psychotiques peuvent croire qu’ils sont suivis
par la CIA ou qu’ils reçoivent des messages secrets par les panneaux
publicitaires ou la télévision. Ils peuvent aussi entendre des voix qui leur
disent de faire des choses horribles, dont parfois des actes violents. La
37
plupart d’entre eux ne sont pas violents , mais cela peut être gravissime
quand c’est le cas, et s’ils sont en même temps psychopathes cela devient
vraiment effroyable. Les récents tueurs de masse comme Jared Loughner,
qui a abattu l’ancienne membre du Congrès Gabrielle Giffords et dix-huit
autres personnes sur un parking de Tucson, dans l’Arizona, et James
Holmes, qui a abattu quatre-vingt-deux personnes dans un cinéma d’Aurora
dans le Colorado, étaient psychotiques. Les gens qui les connaissaient les
trouvaient bizarres et inquiétants, et il est facile de voir sur des photos d’eux
combien ils sont perturbés. Mais les tueurs de masse comme Loughner et
Holmes n’ont besoin de convaincre personne pour gagner la confiance ou
échapper au doute de leur entourage parce qu’ils commettent leur crime
d’un seul coup et ouvertement, souvent dans le but de mourir de toute
manière en se tuant eux-mêmes ou sous les tirs de la police.
Aussi effrayants que puissent être les tueurs de masse, ceux en série le
sont encore plus d’une certaine manière, car le type de danger le plus
terrifiant est celui que l’on ne peut deviner. Tous les tueurs en série ne sont
pas des psychopathes, mais c’est le cas de nombre d’entre eux. Et comme
les psychopathes prennent l’apparence de gens réellement normaux il n’est
pas facile de les éviter, ce qui les rend d’autant plus effrayants. Je pense que
la fascination qu’exerce la psychopathie reflète en partie le désir de tomber
sur un détail qui va trahir d’une manière ou d’une autre le psychopathe.
Cela peut être un indice non verbal comme un contact visuel particulier, ou
un élément caractéristique durant l’enfance comme l’incontinence urinaire
ou le désir répété de mettre le feu. Peut-être que les gens pensent que si l’on
arrive à trouver des marques typiques de la psychopathie il sera plus facile
d’éviter les psychopathes, de les repérer et de les enfermer. C’est peut-être
pour cela que le mythe du psychopathe maltraité dans l’enfance persiste
tant. Cela paraît plausible, et c’est parfois vrai (Ted Bundy et Tommy Lynn
Sells sont deux meurtriers psychopathes connus qui ont subi de terribles
sévices étant enfants). Peut-être que ce détail caractéristique pourrait être
utilisé pour identifier les psychopathes naissants autour de nous.
Certains biographes de Ridgway ont succombé à cette tentation d’essayer
de faire un lien entre le parcours effroyable de ce tueur en série et les
bagarres qu’avaient ses parents ou la manière dont sa mère le baignait. Mais
ce n’est pas aussi simple. Des milliers d’enfants assistent aux disputes de
leurs parents, parfois violentes, chaque année. Des milliers de plus, c’est
triste à dire, sont maltraités ou négligés, parfois d’une manière horrible.
Pourtant, et heureusement, nous n’avons pas des milliers de tueurs en série
qui apparaissent à la suite de ces mauvais traitements. Si la maltraitance des
enfants suffisait à faire des gens des tueurs psychopathes de l’envergure de
Gary Ridgway, notre société deviendrait telle qu’une apocalypse menée par
des zombies ressemblerait à Disneyland en comparaison.
Il n’y a aucun doute que la maltraitance des enfants est quelque chose de
terrible. Elle a des conséquences négatives sur tout le reste de leur vie. Sans
surprise, les enfants maltraités développent une sensibilité excessive aux
menaces potentielles ou aux mauvais traitements, y réagissant parfois de
38
manière exagérée . Cela s’appelle une agressivité réactive, lorsque le fait
d’être frustré, provoqué ou menacé entraîne une agression impulsive et
colérique. Si votre conjoint menace de vous quitter et que vous lui jetez un
verre à la figure, c’est une agression réactive. Si quelqu’un vous bouscule
sur un chemin et que vous vous retournez et lui donnez un coup, c’est une
agression réactive. Si une femme bizarre vous gifle après que vous lui avez
mis la main aux fesses et qu’en réponse vous lui décochez un coup de poing
au visage, il s’agit là encore d’agression réactive. C’est un type d’agression
relativement courant, que l’on retrouve souvent chez les gens déprimés, ou
anxieux, ou encore ayant subi un sévère traumatisme.
Mais ce n’est pas, dans le cas des psychopathes, le problème. Ils peuvent
être assez impulsifs et faire parfois des agressions réactives, mais ce qui les
39
différencie vraiment, en fait, est l’agressivité proactive , un type
d’agression accompli avec sang-froid et dans un but bien précis, celui par
exemple de rechercher la femme vulnérable pour la violer et la tuer. Il n’y a
pratiquement pas de preuve d’un lien direct, causal, entre la maltraitance
due aux parents et l’agressivité proactive qui distingue les psychopathes. Ce
n’est pas faute de l’avoir recherché, simplement aucune des études sérieuses
40
menées à ce sujet n’a pu le trouver .
Par exemple, une grande étude conduite par Adrian Raine et ses
collègues de l’université de Californie du Sud a porté sur les agressivités
réactive et proactive parmi plus de 600 paires de jumeaux aux origines
41
sociales et ethniques variées vivant dans la région de Los Angeles . Ils ont
suivi leur adolescence, période où l’agressivité est en général plus
prononcée. Ils ont trouvé que les influences génétiques contribuaient pour
50 % à l’agressivité réactive persistante au cours de l’adolescence, le reste
étant dû à l’environnement. Mais dans le cas de l’agressivité proactive
persistante ce chiffre passait à un énorme 85 %. Et les 15 % restants ne
purent être attribués à des effets du milieu dits partagés, qui incluent toute
influence affectant de la même manière les enfants d’une famille, comme la
pauvreté, le type de maison ou le quartier habité, le fait d’avoir des parents
négligents ou qui se disputent. Ces variables partagées, même cumulées, ne
paraissent pas prédire l’apparition de l’agressivité proactive chez les
adolescents.
Cela nous laisse bien sûr avec la question urgente de savoir ce qui cause
réellement la psychopathie. Un heureux concours de circonstances m’a
permis de prendre part aux recherches menées pour répondre à cette
question.

*
**

En 2004, j’approchais de la fin de ma thèse et peaufinais ma présentation


orale. Il me fallait ensuite trouver un emploi. Je savais que je voulais
continuer à faire de la recherche, mais à vingt-sept ans je n’étais pas prête à
me lancer dans le professorat. J’avais repéré un poste dans une petite
université de province, mais j’avais du mal à me décider d’accepter.
L’établissement était trop petit et trop rural, je ne me sentais pas prête à
affronter la galère que doivent endurer les professeurs assistants pour
obtenir un poste. L’alternative la plus évidente était de faire un stage
postdoctoral, l’équivalent en quelque sorte de l’internat en médecine. Ce
type de période permet aux chercheurs ayant soutenu leur thèse de
continuer à travailler quelques années dans un laboratoire bien établi. Le
postdoctorat est un superbe moyen d’acquérir de nouvelles compétences
techniques et de publier un travail de recherche original avant de postuler
pour un poste de professeur.
J’ai commencé à chercher un poste de postdoctorat sur un critère
essentiellement géographique. Je m’étais fiancée et mon partenaire, Jeremy,
que je connaissais depuis mes premières années à Dartmouth College, était
un marine américain qui allait terminer sa quatrième année de service. La
ville qui présentait le plus d’opportunités professionnelles intéressantes
pour un ancien marine diplômé en sciences politiques de la Dartmouth
College était Washington DC. J’ai donc commencé à y prospecter. La
région de cette ville comprend plusieurs grandes universités de recherche, et
mieux encore, à quelques kilomètres de là, les Instituts nationaux de la
santé ou NIH, à Bethesda, dans le Maryland.
De plus, parmi tous les noms de villes américaines, « Bethesda » est
peut-être mon préféré. C’est ainsi que s’appelait la piscine à Jérusalem
décrite dans l’Évangile de saint Jean pour avoir un pouvoir extraordinaire
de guérison. La Bethesda de Maryland a sans doute moins de charme
poétique mais possède aussi des ressources extraordinaires pour guérir des
maladies. Le NIH est de loin le plus grand soutien financier à la recherche
médicale dans le monde. Il a permis, grâce aux milliards de dollars
d’allocations qu’il a attribués depuis des décennies aux chercheurs, de
découvrir des traitements pour une foule de maladies qui vont du cancer au
sida en passant par la schizophrénie, et de soigner un nombre incalculable
de personnes.
Le NIH soutient aussi directement un petit nombre de scientifiques,
environ six mille, qui mènent des recherches sur le campus de Bethesda.
Ses chercheurs sont dits « intra-muros ». Les ressources locales au NIH sont
importantes et sa situation géographique, juste à l’extérieur de
Washington DC, en faisait pour moi un lieu idéal. Mais quelles chances
avais-je d’y trouver un poste ? La plupart des chercheurs du NIH font de la
recherche médicale et sont diplômés en médecine, en biologie ou en chimie.
Même dans l’institut où se font le plus de recherches en psychologie et en
neurosciences, l’Institut national de la santé mentale ou NIMH, les
chercheurs sont pour la plupart des psychiatres ou des psychologues
cliniciens. Pouvait-il y avoir une place pour une psychologue sociale en
quête d’un postdoc ?
J’ai cherché de l’aide auprès de Thalia Wheatley, une ancienne collègue
thésarde également psychologue sociale qui venait de commencer un
postdoc au NIMH. Connaissait-elle un chercheur sur le campus qui pouvait
avoir un poste de postdoc pour moi ? Elle me suggéra quelques noms, le
dernier étant celui de James Blair.
« Oh ! Il serait parfait pour toi ! dit-elle. Tu t’intéresses à l’empathie et il
étudie les psychopathes.
– James Blair ? ai-je répété. Attends, ce n’est pas R. J. R. Blair ? »
R. J. R. Blair (qui pouvait être au choix R. Blair, J. Blair, R. J. Blair ou
J. R. Blair) était à ma connaissance le chercheur avec les initiales les plus
difficiles à trouver parmi les pointures mondiales étudiant les bases neurales
de la psychopathie. Ses travaux m’étaient familiers, je les avais cités à sept
reprises au cours de ma présentation de thèse, mais sur les articles il était
rattaché à l’University College de Londres. Son déménagement au NIMH
devait être tellement récent qu’il n’avait encore rien signé depuis sa
nouvelle adresse. Thalia s’est mise à rire.
« Oui, R. J. R. Blair est James Blair. Et je pense qu’il cherche des
postdocs. Je dois le rencontrer la semaine prochaine et je peux m’en
assurer. »
Je fus absolument ravie. Thalia avait raison, ce fut parfait. Ce fut plus
que parfait.
Bien que suivant un cursus en psychologie sociale, domaine centré
historiquement sur la manière dont les gens répondent aux influences
extérieures, je m’étais progressivement orientée vers l’étude des différences
entre individus. En cherchant des indices de réponse altruiste au cours de
mon travail en laboratoire, j’avais remarqué que les différences
individuelles avaient souvent plus d’importance que les expériences
imaginées au départ.
Par exemple, l’une de mes études avait visé à reproduire un paradigme de
42
l’altruisme établi par Daniel Batson . Le principal sujet de recherche de
Batson était la relation existant entre empathie et altruisme. Je dois préciser
que Batson utilisait le terme d’empathie pour signifier ce que la plupart des
chercheurs désignent sous le nom de sollicitude empathique ou compassion
ou sympathie, c’est-à-dire se soucier du bien-être d’autrui. Le terme
empathie est plus communément utilisé pour la simple perception de l’état
émotionnel de l’autre, parfois de son partage. Si vous paraissez effrayé et
que je détecte correctement ce que vous ressentez et présente des
changements physiologiques comme une accélération du rythme cardiaque
ou des mains moites, ou si je me sens moi-même émue, on peut dire que
j’éprouve de l’empathie. Si j’exprime aussi le désir d’alléger votre détresse,
c’est de la sollicitude empathique ou compassion. Ce sont des phénomènes
proches mais distincts.
Batson manipulait la sollicitude empathique des participants à ses
expériences en leur demandant de faire attention à ce que pensait et
ressentait une femme appelée Katie Banks, dont ils écoutaient un entretien
assez triste à la radio. Katie racontait les terribles moments qu’elle vivait à
la suite du décès de ses parents, qui l’avait laissée seule pour s’occuper de
ses jeunes frères et sœurs alors qu’elle tentait de finir ses études à
l’université. En parallèle, Batson demandait à d’autres participants de faire
attention aux détails techniques de l’émission. Il trouva que le fait de
demander aux participants de se focaliser sur les sentiments de Katie faisait
qu’ils étaient plus disposés à l’aider par la suite. J’ai retrouvé cela au cours
de mes recherches. Les participants écoutaient un entretien similaire à la
radio et avaient ensuite la possibilité de s’engager à aider Katie en donnant
du temps ou de l’argent (dans mon étude, je prenais le rôle de Katie, mettant
à profit mes cours de théâtre pour lire le même texte que celui utilisé par
Batson). Les assistants de recherche donnaient aux volontaires une
enveloppe où ils pouvaient laisser leur participation de façon qu’elle reste
anonyme. Comme Batson, nous avons trouvé que les participants à qui on
avait dit de porter attention aux sentiments de Katie présentaient plus de
sollicitude empathique et proposaient plus de temps pour l’aider que ceux
qui devaient uniquement considérer les détails techniques de l’émission.
Mais cette manipulation n’était pas la seule, ni la meilleure, pour savoir
combien de temps les gens allaient promettre de venir en aide à Katie.
Après écoute de l’entretien, les participants recevaient un formulaire à
remplir et des tests à faire. L’un d’eux portait sur la reconnaissance faciale.
Les participants voyaient vingt-quatre photos standardisées de jeunes
adultes dont le visage exprimait la colère, la peur, la joie et la tristesse, puis
devaient attribuer l’émotion à chaque visage en répondant à un
questionnaire à choix multiple. Certaines expressions étaient évidentes,
d’autres plus subtiles. L’expression de crainte d’une femme aux cheveux
foncés n’était trahie que par un très léger soulèvement des paupières
supérieures et des lèvres entrouvertes.
Après l’expérience, mes assistants de recherche et moi-même avons
évalué la capacité des participants à reconnaître les diverses émotions et
tenté d’établir un lien avec le degré de leur engagement en faveur de Katie.
Ce que nous avons trouvé m’a un peu surprise. La capacité des participants
à reconnaître les expressions de joie était en fait un indice négatif de don.
En d’autres termes, ceux qui promettaient le plus de temps pour aider Katie
avaient plus de mal que la moyenne à reconnaître la joie, mais ils étaient
aussi plus capables de reconnaître les expressions de peur. Plus surprenant
encore : cet indice était statistiquement plus fiable que la manipulation de
l’empathie. Pour ce qui concerne les promesses d’aide financière, la
manipulation de l’empathie n’avait aucun effet sur elles. En revanche,
l’indice le plus fiable d’un futur don d’argent à Katie était de loin la
capacité à reconnaître la peur chez les autres.
J’ai fait plusieurs études pour vérifier ce résultat troublant, et elles ont
toutes montré la même chose : l’indice le plus fiable prédisant l’altruisme
dans les différents tests et groupes de participants restait la capacité à
reconnaître les expressions de peur. La capacité à reconnaître d’autres
expressions était un indice nettement moins prédictif, de même que d’autres
paramètres favorisant selon certains l’altruisme tels que le sexe, l’humeur
ou le niveau d’empathie déclaré. C’était un résultat étrange. J’en étais
consciente. Il fut retenu par les psychologues Simon Moss et Samuel
Wilson comme l’un des résultats de psychologie les « plus contre-intuitifs »
43
de 2007 . Ce n’était pas un artefact cependant. Des recherches ultérieures
ont aussi fait le lien entre la sensibilité aux expressions de peur et altruisme
ou compassion, que ce soit chez l’adulte ou l’enfant et au sein de cultures
44
différentes .
Ces résultats pouvaient prendre tout leur sens à la lumière de certains
travaux de recherche antérieurs. Ils n’avaient pas été publiés par un
psychologue social mais par un chercheur qui n’était autre que James Blair.
Et, heureusement pour moi, il m’offrit ce poste de postdoctorat. Cela
signifiait que j’allais bientôt travailler à ses côtés dans son nouveau
laboratoire du NIMH, explorer plus profondément encore dans le cerveau
les bases de la capacité à porter attention aux autres, en faisant la première
étude par imagerie cérébrale d’adolescents psychopathiques.
3
LE CERVEAU
PSYCHOPATHIQUE

L
e 30 mars 2004, Jeremy et moi partîmes de Somerville dans le
Massachusetts pour Washington DC avec mon chat et une
camionnette remplie de meubles bon marché. Deux jours plus tard, le
er
1 avril, j’arrivai au NIH pour commencer mon nouveau travail.
Au départ, ma première impression fut – poisson d’avril ! – que l’on
m’avait fait une grosse blague et que, en fait, je n’avais aucun travail sur
place. En arrivant à l’entrée du campus, j’ai essayé de localiser mon
bâtiment sur la carte des lieux. Le NIH compte, suivant comment on s’y
prend, une mosaïque d’environ quatre-vingts bâtiments numérotés au
hasard, où le 8 est en face du 50 qui est à côté du 12. Au bout de plusieurs
minutes passées à examiner la carte, je dus me rendre à l’évidence : mon
bâtiment n’y figurait pas. Lorsque je me suis tournée vers les gardes de
sécurité présents sur place, aucun n’en avait jamais entendu parler. « 15 K ?
C’est quoi ça ? C’est un bâtiment du NIH ? »
En désespoir de cause, j’ai commencé à errer à travers les étendues
vallonnées du campus pour finalement tomber, un peu par miracle, sur mon
bâtiment, une charmante maison de style Tudor qui ne correspondait pas du
tout à l’anonyme « 15K ». Il se situait sur un terrain en pente couvert de
jonquilles au fin fond du campus. Il était si petit qu’il n’était souvent même
pas mentionné sur les cartes du NIH. À l’intérieur, personne ne sut qui
j’étais ou pourquoi j’étais là. Une secrétaire m’a demandé n’importe quel
document qui puisse confirmer que j’étais embauchée et je me suis rendu
compte que je n’en avais reçu aucun. J’ai essayé de trouver James, mais il
n’y avait aucun nom ou numéro sur les portes. Quand j’ai fini par repérer
son bureau, c’était une pièce sombre aux volets fermés. « Qu’est-ce qu’il y
a ici ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?! » me suis-je demandé,
sérieusement agacée.
Comme je l’ai appris par la suite, le NIMH est une administration assez
alambiquée, notamment pour les nouveaux arrivants. Le document
confirmant mon postdoc devait probablement naviguer d’un bureau à
l’autre quelque part sur le campus, et n’avait pas encore reçu le tampon
final de son approbation. Peu importait. J’avais un ordinateur, un endroit,
j’avais finalement pu trouver James, et j’étais prête à me mettre au travail.
Mon premier objectif fut de publier mon travail de thèse. Dans une série
de cinq études, j’avais découvert que la sensibilité aux expressions faciales
de crainte est un indice fiable prédisant la sollicitude empathique que
manifestera une personne en réponse à la détresse d’une autre. La première
étude montrait que les participants les mieux capables de déceler les
expressions de crainte offraient plus d’argent et de temps pour aider Katie
Banks, la femme en difficulté que je jouais dans l’entretien radio. Les autres
études révélaient que les participants qui réussissaient le mieux à
reconnaître la peur sur le visage des autres estimaient avec plus
d’indulgence l’apparence physique d’inconnus s’ils pensaient que ces
derniers allaient recevoir leur évaluation, et qu’ils exprimaient aussi un
désir plus grand d’aider des inconnus en détresse décrits par de courtes
anecdotes.
Les recherches menées par James Blair pouvaient peut-être permettre de
comprendre ces résultats intrigants. En 1995, il avait publié une nouvelle
hypothèse pour expliquer la psychopathie. Une caractéristique des
psychopathes est le fait que leurs fréquentes agressions proactives, c’est-à-
dire de sang-froid, préméditées, qu’elles soient physiques, verbales ou
sociales, sont commises dans un but bien précis. Les criminels capables de
tuer des gens après les avoir dépouillés afin qu’ils ne puissent les identifier
par la suite, ou de menacer de recourir à la violence pour extorquer de
l’argent, sont souvent des psychopathes. James a proposé que le mécanisme
qui nous empêche normalement de nous engager dans ce type de
comportement, et qui fait défaut chez les psychopathes, est un système qu’il
1
a appelé « le mécanisme d’inhibition de la violence » ou VIM (mis à jour
et renommé plus tard « le modèle du système des émotions intégrées »).
L’idée du VIM lui est venue en partie des travaux d’experts en
2
comportement animal tels que Konrad Lorenz et Irenäus Eibl-Eibesfeldt .
Ces derniers avaient observé que chez les animaux vivant en groupe dans la
nature, les conflits pour les ressources ou le statut peuvent être désamorcés
par des postures corporelles et des vocalisations véhiculant des signaux
spécifiques. Prenons l’exemple du loup. Il présente des analogies avec
l’homme pour deux raisons. D’abord, la meute est organisée d’une façon
pas très éloignée des petits groupes de chasseurs-cueilleurs actuels ou des
clans préhistoriques. Il s’agit d’un groupe limité d’adultes et de jeunes
mutuellement dépendants et apparentés qui collaborent pour défendre leur
territoire, prendre soin de leurs petits et chasser. Ensuite, le loup utilise pour
communiquer beaucoup de comportements qui nous sont familiers parce
qu’on les retrouve encore chez son descendant domestiqué, notre ami le
chien.
Si, lors d’une promenade en forêt, vous rencontrez un loup qui
s’approche de vous le poil dressé, le corps raide avec la tête et la queue
relevées, grondant sourdement, vous n’aurez besoin de personne pour
comprendre le danger. Le loup se chargera de vous l’exprimer clairement.
Non parce qu’il verra en vous une proie, figurez-vous, car les loups n’ont
pas besoin de communiquer de la sorte vis-à-vis d’animaux qu’ils comptent
manger. Ce comportement sera plutôt celui d’une forme d’intimidation bien
visible destinée à vous montrer qu’il vous considère comme un concurrent
ou une menace, peut-être parce que vous vous êtes trop rapproché de la
proie qu’il a capturée ou de ses petits. Alors qu’allez-vous faire ?
Si vous êtes vous (un être humain), vous êtes en mauvaise posture. Les
loups craignent l’homme d’habitude, mais quand ce n’est pas le cas une
personne seule et sans arme ne peut pas faire grand-chose pour se défendre.
Impossible de semer un loup, de même que de remporter la lutte contre un
fauve dont la puissante mâchoire peut briser un fémur de cerf. Le mieux à
faire dans ce cas-là est de reculer lentement en évitant le contact avec ses
yeux, et de prier.
Si vous êtes un autre loup, toutefois, d’autres possibilités s’offrent à vous.
L’une d’elles est d’utiliser le mécanisme d’inhibition de la violence. Vous
pouvez ainsi faire que le loup qui se rapproche ne veuille plus vous
attaquer. Il faut alors commencer par éviter le contact des yeux et vous
abaisser devant lui. Non, plus bas encore. Votre but sera de paraître plus
petit que vous ne l’êtes réellement. Mieux encore : vous pouvez vous mettre
sur le dos, ramener vos pattes vers le corps, abaisser vos oreilles et émettre
quelques gémissements, les plus aigus et les plus tranquilles si possible. Si
vous voulez vraiment réussir votre coup, et si le loup est assez près, vous
pouvez essayer de lécher les poils rêches sous sa mâchoire ou vous faire
pipi dessus. Si vous avez déjà eu un chien au comportement de soumission
très marqué, vous connaissez ce genre de démonstration. Autrement, tout
cela peut vous paraître désagréable et contre-intuitif. Pourquoi donc
montrer combien vous êtes faible et digne de pitié à un animal qui vous
menace ?
Vous ne feriez bien sûr rien de tout cela si vous étiez menacé par un
animal non social comme un serpent à sonnette ou un requin. Essayez de
lécher un cobra et vous verrez ce qui vous arrive. Mais le loup, animal
social, est doté d’une grande sensibilité aux signes qu’un autre membre de
son espèce émet pour signifier qu’il sort le drapeau blanc. En adoptant des
postures et des cris qui le font paraître plus petit et plus faible, un loup
attaqué peut signaler qu’il ne va pas, qu’il ne peut pas en fait, contester la
domination et le pouvoir de son adversaire, ce qui rend inutile tout
affrontement physique. Les loups faibles et de rang inférieur présentent ces
signes en permanence en cas de conflit avec plus forts qu’eux, et cela inhibe
les attaques à leur égard. Un tel système rend la vie de groupe meilleure
pour tout le monde. Parce qu’ils utilisent avec une grande efficacité le
langage corporel et les sons pour communiquer leur force relative et leurs
intentions agressives ou pas, les loups vont rarement être vraiment violents
entre eux.
Nous autres humains ne faisons pas pipi sur nous et nous ne nous mettons
pas sur le dos pour afficher notre peur et notre soumission à autrui, mais
nous présentons aussi des signes analogues. Nous avons, comme les loups,
un répertoire de postures physiques, d’intonations de la voix et
d’expressions du visage pour marquer la domination et la soumission.
Comme les loups aussi, de tels signes tendent à nous faire paraître plus
petits et plus faibles. Rentrer les épaules, se tasser sont des mouvements de
crainte. Pensez à une posture recroquevillée, les épaules baissées avec les
mains et les bras serrés contre le corps pour rétrécir la silhouette. La crainte
s’exprime aussi par la voix, qui sera aiguë comme le cri d’un petit animal
ayant un larynx réduit et peu résonnant. Le visage donnera l’image de la
vulnérabilité et de l’absence de défense par une combinaison d’yeux grands
ouverts, de sourcils remontés et d’une grimace. De tels signes ont pour but
d’apaiser, de littéralement désarmer un agresseur potentiel. Imaginez-vous
frapper une personne qui gémit, se tasse et paraît terrifiée devant vous.
Difficile alors de le faire sans se sentir comme quelqu’un de terrible. Pensez
à votre potentiel d’inhibition de violence.
James a expliqué comment le mécanisme d’inhibition de la violence
entraînait normalement chez l’enfant le développement d’une aversion à
faire du mal aux autres. Les jeunes enfants sont presque toujours un peu
agressifs, l’année statistiquement la plus violente dans la vie étant celle des
deux ans. C’est, au passage, un autre bon argument contre l’idée que toute
agressivité est apprise. La plupart des jeunes enfants peuvent à un moment
3
donné ou à un autre présenter une agression réactive , en donnant un coup,
en griffant ou même en mordant, sans qu’ils aient pour autant vu de tels
gestes ailleurs ou été récompensés pour les faire. L’agression est un
comportement primitif tellement ancré profondément qu’il n’a pas besoin
d’être appris. Si bien que, grâce à leur propension à la violence, les jeunes
enfants finissent par apprendre ce qui se passe quand ils font du mal à
quelqu’un : l’autre est contrarié et le montre. Lorsqu’une personne est
blessée, elle pleure, se recroqueville, et marque sa détresse d’une manière
ou d’une autre. Et, tout comme chez les loups, ce type d’attitude est assez
efficace pour faire cesser une agression chez un enfant normal. Dans une
4
étude menée dans les années 1970 , des chercheurs ont analysé le
comportement de jeunes enfants obligés de se partager une cage contenant
une gerbille, l’équivalent à leur âge de l’héroïne, avec un autre enfant. Un
chercheur posait la cage entre deux enfants, puis disait « C’est à vous ! »
avant de sortir rapidement de la pièce. Il avait bien raison de se dépêcher
car il n’y eut pas moins de quatre cent quarante et un conflits dus à la
gerbille au cours de cette étude, qui n’impliquait pourtant que soixante-
douze paires d’enfants.
Les chercheurs ont noté l’issue de chaque conflit et découvert que l’un
des meilleurs moyens pour un enfant qui avait l’animal d’empêcher l’autre
enfant de mettre la main dessus était d’adopter ce qu’ils ont appelé les
sourcils obliques, quand ils se relèvent au-dessus du nez, composante clé de
l’expression de la crainte ou de la tristesse. Ils ressemblent à cela : / . Les
sourcils obliques étaient un moyen plus efficace d’arriver à garder la
gerbille que tout argument logique (« C’est mon tour ! » « Je dois la
nourrir ») ou que la force physique. Tout comme chez les loups, la
meilleure façon de résister à l’attaque d’un enfant de six ans attiré par une
gerbille était d’utiliser l’apaisement pour qu’il renonce de lui-même à
attaquer.
Le VIM a aussi un effet dissuasif. Avec l’expérience des conflits, l’enfant
devient capable de prévoir le type de comportement qui va affecter les
autres et finit par se refréner. C’est un élément essentiel de l’apprentissage
qui va transformer les jeunes enfants initialement frustes en membres
dignes de confiance au sein de leur groupe social. Ce mécanisme va
perdurer toute la vie. Une étude récente a trouvé que même lors de
négociations entre adultes celui qui exprime la tristesse au lieu d’aucune
5
émotion ou de la colère peut gagner jusqu’à 12 % de plus .
C’est du moins la manière dont les choses sont censées se produire, mais,
chez un petit pourcentage d’enfants, le VIM ne se met malheureusement
pas en place. Environ 7 % des enfants, soit un sur quinze environ, peuvent
recevoir un diagnostic de trouble du comportement à un moment donné ou
à un autre. Ce diagnostic est posé quand l’enfant a un comportement violent
ou cruel, ou qu’il empiète sur le droit des autres. Il ne s’agit pas de la
bagarre occasionnelle dans la cour d’école ou de la dispute pour avoir la
gerbille. C’est plutôt lorsque l’enfant menace, harcèle, vole et vandalise.
Quand il peut mettre le feu ou contraindre à des actes sexuels. Dans ce cas,
il y a un réel problème.
Voici tous les critères de diagnostic du trouble du comportement précisés
par l’édition la plus récente du répertoire de psychiatrie Manuel
diagnostique et statistique des troubles mentaux (le DSM-5, Diagnostic and
Statistical Manual of Mental Disorders), publié en 2013 par l’Association
6
de psychiatrie américaine . Les enfants ayant un trouble du comportement
doivent avoir présenté au moins trois de ces quinze critères dans l’année
écoulée, avec au moins un critère présent depuis moins de six mois.
Actes d’agression envers des gens ou des animaux
1. Harcèle, menace ou intimide souvent les autres.
2. Commence souvent des bagarres.
3. A utilisé une arme qui peut causer de sérieuses blessures aux autres
(barre, brique, bouteille cassée, couteau, arme à feu).
4. A manifesté de la cruauté physique envers des gens.
5. A manifesté de la cruauté physique envers des animaux.
6. A volé en se confrontant à sa victime (par tabassage, escamotage de
porte-monnaie, extorsion, vol avec arme)
7. A contraint quelqu’un à une activité sexuelle.
Destruction de biens
8. A mis le feu délibérément avec l’intention de causer de sérieux
dommages.
9. A détruit délibérément le bien d’autres personnes (sans utiliser le
feu).
Tromperie ou vol
10. Est rentré par effraction chez quelqu’un, dans un bâtiment ou une
voiture.
11. Ment souvent pour obtenir quelque chose ou éviter une obligation
(dupe les autres par exemple).
12. A volé des choses d’une certaine valeur sans être confronté à la
victime (vol à l’étalage par exemple, mais sans effraction ou casser,
fait des choses factices).
Violations sérieuses de règles
13. Reste souvent dehors la nuit en dépit de l’interdiction parentale
avant l’âge de 13 ans.
14. S’est enfui du foyer familial ou ce qui en tient lieu durant une nuit
au moins deux fois ou une fois sans revenir pendant une longue
période.
15. Sèche souvent l’école avant l’âge de 13 ans.

Il est clair que tout enfant présentant trois au moins de ces


comportements a de sérieux problèmes. Mais aucun enfant n’a un trouble
du comportement de la même manière ou pour les mêmes raisons. Entre la
moitié et les deux tiers de ces enfants ont la forme réactive de l’agression.
Ils ne sont pas cruels à dessein. Leurs bagarres, menaces ou comportement
destructeur semblent dus à la peur ou à la frustration. Point important : ils
restent capables d’émotions après leur geste. S’ils blessent quelqu’un ou
perdent le contrôle d’eux-mêmes, ils peuvent se mettre à pleurer, se
demander à voix haute ce qui ne va pas avec eux, ou exprimer des remords
spontanés pour ce qu’ils ont fait. Ils paraissent vraiment désolés que leur
comportement ait pu blesser des proches ou des amis qu’ils aiment bien. Ce
sont alors des enfants dont le trouble provient très probablement de
traumatismes ou de maltraitance antérieurs, ou peut-être réactifs de manière
innée, ou encore perturbés dans un milieu un peu stressant. Chez eux, le
mécanisme de l’inhibition de violence a de grandes chances d’être intact
mais se trouve débordé par des forces plus puissantes. En luttant contre ces
forces, par exemple en réduisant les sources de stress dans l’environnement,
ou en traitant les symptômes de dépression, d’anxiété ou d’impulsivité par
des médicaments ou une psychothérapie, le trouble du comportement peut
souvent se résoudre tout seul. Dans ce cas, cela suggère qu’il n’est qu’un
diagnostic secondaire et découle d’autre chose.
Et qu’en est-il de l’autre moitié ou tiers des enfants ayant un trouble du
comportement ? Pour ces 2 ou 3 % de tous les enfants, le trouble du
comportement n’est pas la conséquence d’une dépression ou d’une anxiété.
Ces enfants sont, à tout le moins, peu réactifs émotionnellement. Ils ne sont
pas en colère ou agités lorsqu’ils agressent, il semble parfois que leur acte
vient de nulle part et qu’il est volontairement cruel. Pire : il n’est suivi
d’aucune marque d’émotion appropriée comme la culpabilité ou le remords
devant la peine des autres. Le fait que ces enfants ne soient pas affectés par
les signes de contrariété dus à leur comportement violent ou cruel est
particulièrement inquiétant parce que cela suggère que le mécanisme
d’inhibition de la violence ne fonctionne pas chez eux.
L’une des raisons qui peut expliquer que ces enfants ne répondent pas
7
correctement à la détresse d’autrui est qu’ils ont du mal à la reconnaître .
Plus précisément, comme l’a découvert James, ces enfants présentent un
déficit exactement opposé à ce que j’ai trouvé dans mon travail : les moins
empathiques d’entre eux sont aussi ceux qui ont le plus de mal à reconnaître
les expressions de peur sur les visages. Lorsqu’on leur montre de telles
images comme celles dont je me suis servie pour mon travail de thèse, ou
lorsqu’on leur fait écouter des voix effrayées, ils n’arrivent pas à
reconnaître parmi ces visages ou ces voix ceux qui sont marqués par la peur
et donc à montrer les mêmes réponses émotionnelles que les autres enfants,
comme par exemple une sudation accrue de la paume des mains.
Voilà les enfants qui sont les plus à risque de devenir des psychopathes.

*
**

Je me rappelle très bien le jour où j’ai rencontré pour la première fois un


tel enfant. En 2005, un autre groupe de recherche du NIH nous a appelés
pour dire qu’un enfant recruté dans leur programme de recherche pouvait
nous intéresser. Ce groupe pensait au départ qu’il devait avoir un simple
trouble de l’humeur parce qu’il faisait souvent des crises de colère. Mais un
trouble de l’humeur ne pouvait pas provoquer de telles crises chez Dylan8.
D’abord, Dylan avait douze ans à l’époque, âge où normalement les vrais
accès de colère font partie du passé. Normalement, c’est dans les années qui
précédent l’école que ces crises sont les plus fréquentes. Et, si elles peuvent
être embêtantes ou déstabilisantes à l’âge de deux ans, elles s’avèrent
rarement un problème sérieux. Maintenant, imaginez une telle crise chez un
garçon d’un mètre soixante et de 54 kilos qui peut se servir de n’importe
quel objet à la maison comme d’une arme (couteau, allumette, accessoire de
sport, etc.) et qui reste dans cet état une heure ou deux. Terrifiant, n’est-ce
pas ? C’était Dylan. Il suffisait de peu de chose, être énervé de ne pas avoir
eu ce qu’il voulait ou puni en raison d’un petit écart de conduite, pour qu’il
fasse une crise de rage avec des cris, le visage tout rouge, et des scènes
pouvant aller jusqu’à des menaces de violences et de destruction, voire des
passages à l’acte. Durant les pires moments, il avait menacé ses parents de
les battre, fait des dégâts dans les murs ou les portes à coups de poing ou de
pied, et même répandu une fois ses excréments sur les murs de la pièce où il
avait été enfermé. Une autre fois, il avait menacé sa mère d’un couteau.
Cette fois-là, et à d’autres reprises, sa mère avait dû emmener ses plus
jeunes sœurs passer la nuit chez un voisin de peur que Dylan ne mette
vraiment ses menaces à exécution.
Ces détails nous indiquaient qu’il ne s’agissait pas seulement d’un
trouble de l’humeur. Quand une personne fait une crise, on peut parfois
croire qu’elle a complètement perdu le contrôle d’elle-même et pourrait
faire absolument n’importe quoi, tellement elle est incapable de s’opposer à
la tornade émotionnelle qui l’emporte. Mais ce n’est là qu’une illusion. Des
crises de rage peuvent être induites chez des animaux de laboratoire comme
le chat ou le singe en stimulant une petite région du cerveau appelée
hypothalamus médian. Pour ce faire, la technique consistait autrefois à
insérer une minuscule électrode dans cette structure ancienne du point de
vue évolutif, puis à mettre le courant. Chez un chat, cette stimulation
électrique peut faire que l’animal se met à grogner, cracher, griffer de rage
d’une manière très proche de l’accès de rage que peut avoir un jeune enfant,
9
mais cela uniquement si un autre être vivant est présent à proximité . La
rage, même celle qui est provoquée électroniquement, a besoin d’une cible.
Le même phénomène a été reproduit récemment à l’aide d’une technique
plus précise appelée optogénétique. Dans ce cas, l’ADN des neurones est
modifié afin qu’ils puissent être activés en réponse à des flashs de lumière.
Puis une minuscule fibre optique est implantée dans le cerveau. Quand elle
se met à émettre de la lumière, les neurones génétiquement modifiés qui
l’entourent sont activés. La stimulation optogénétique des neurones de
l’hypothalamus médian va provoquer chez la souris des crises de rage
coordonnées contre les autres souris ou même contre un gant en caoutchouc
10
que l’on tortille . Mais, là encore, si la cage est vide on n’observe aucun
comportement d’agression.
Quand un arbre tombe dans une forêt déserte, il fait quand même du
bruit, mais un enfant qui trébuche et tombe dans une pièce où il est seul ne
piquera probablement pas une crise de colère. Pourquoi ? Parce que la rage
est une émotion destinée à provoquer quelque chose, en général la
soumission d’un autre (comme fait le loup). C’est la raison pour laquelle,
chez des animaux comme les singes où existe une hiérarchie sociale claire,
une rage induite électriquement ne sera pas dirigée contre n’importe quelle
11
cible vivante mais principalement contre ceux de rang inférieur . Les
singes de rang plus élevé, qui ne seront probablement pas impressionnés par
la rage de leur subordonné, sont en général épargnés. Qu’est-ce que cela
signifie ? Cela veut dire que même quand la rage est déclenchée par un
appareil extérieur, où l’on pourrait imaginer qu’elle échappe à tout contrôle
de l’individu, elle peut encore être modulée. L’organisme reste capable
d’exercer un certain contrôle, conscient ou pas, sur son comportement en
tenant compte des règles biologiques de base, comme d’attaquer des êtres
vivants mais pas de rang supérieur. Cela signifie qu’un enfant dont le seul
problème est une régulation de l’humeur aura très peu de chances d’en
arriver à des extrêmes tels que menacer de poignarder ses parents ou
tapisser les murs de ses excréments, et cela même sous l’emprise de la rage
la plus folle.
Que pouvait-il donc se passer chez Dylan ? La première étape pour le
savoir était de l’interroger.
Le jour de mon premier entretien avec Dylan, je ne savais pas trop à quoi
m’attendre. Je n’avais encore jamais fait d’entretien clinique de ma vie,
a fortiori avec un enfant à problèmes comme lui. Sur le chemin du rendez-
vous, des images de films comme Le Silence des agneaux et Vol au-dessus
d’un nid de coucou me vinrent à l’esprit alors que je passais devant les
jonquilles du bâtiment 15K avec Liz Finger, une post-doc comme moi et ma
partenaire dans cette recherche. Liz était une brillante neurologue de
Harvard, réfléchie et perspicace, mais dépourvue comme moi de toute
expérience avec des enfants tels que Dylan. Nous marchions vers le centre
clinique du NIH où il était hébergé dans une enceinte fermée, tiraillées entre
excitation et appréhension. Dylan allait-il se montrer hostile ? Serions-nous
en sécurité ? Allait-il falloir le maîtriser ? Nous étions des femmes assez
frêles et avant de commencer ce projet nous avions eu un topo sur les
procédures de sécurité à suivre avec une personne potentiellement violente.
Ne jamais laisser à sa portée un stylo, crayon ou autre arme potentielle.
Rester toujours à au moins un mètre de distance et hors d’atteinte de ses
bras. Ne jamais la laisser passer entre soi et la porte. Ne jamais lui tourner
le dos. Nous espérions quand même qu’il y aurait d’autres moyens de nous
protéger que ces mesures élémentaires de précaution.
Nous nous frayâmes un chemin dans le hall rutilant de métal et de verre
du centre clinique, zigzaguant entre médecins et patients, le pas alerte et
décidé des premiers contrastant avec celui nettement moins assuré des
patients accrochés à leur perche de perfusion ou affaissés dans leur fauteuil
roulant. Nous tournâmes à droite et arrivâmes devant le service de pédiatrie
où, après un temps d’attente, on vint nous chercher. « Vous venez pour
Dylan ? demanda gaiement une infirmière au visage joufflu en arrivant à
notre rencontre. Suivez-moi. »
Vers la fin du couloir, elle désigna une banale porte en bois parmi
d’autres et dit en souriant : « Vous y êtes ! » puis repartit aussitôt. Nous
hésitâmes un instant, puis je finis par tourner la poignée et nous entrâmes.
La pièce était petite, sommaire, mais joliment décorée dans les tons pâles
d’un hôpital moderne. Dylan se tenait assis au coin d’un lit jumeau
soigneusement fait, dans une posture qui montrait qu’il nous attendait.
J’espère que la surprise que j’ai ressentie en le voyant ne s’est pas lue sur
mon visage. Je me suis demandé un bref instant si l’infirmière ne s’était pas
trompée de pièce. C’était bien lui, Dylan, dont nous avions épluché les
dossiers ? Lui, le garçon qui faisait vivre dans la peur ses parents et ses
sœurs ? Lui qui avait brandi un couteau ? Mis ses excréments partout ? Cet
enfant paraissait sorti tout droit d’une publicité pour des céréales. Il était
bronzé avec des jambes un peu trop grandes, une tignasse blonde et un nez
plein de taches de rousseur. Il se leva poliment pour nous serrer la main,
clairement rompu à l’art de saluer des adultes. Quand il souriait, c’était
d’une manière tellement large et ouverte, si éloignée de tout ce que j’avais
lu et entendu à son sujet, que je ne pus m’empêcher de le trouver charmant.
D’emblée, je l’ai bien aimé.
Je n’ai jamais cessé de bien l’aimer. Nous eûmes ce jour-là une
conversation parfaitement adorable, et ce fut aussi le cas lors des rencontres
suivantes. Dylan nous parla de sa maison dans l’Arizona, de combien il
aimait jouer au golf avec sa mère, une femme que nous avons aussi vue ce
jour-là. Elle présentait une combinaison éblouissante de peau bronzée, de
dents éclatantes et de vêtements coûteux de golf, et elle aimait visiblement
son fils. Alors que nous étions dans ce coin confortable d’une chambre
d’hôpital, avec ses couleurs douces et son revêtement d’érable au sol, me
tenir entre Dylan et la sortie était la dernière chose que j’avais en tête.
L’atmosphère était pour moi tout ce qu’il y avait de plus chaleureux et
d’amical.
Au cours de notre discussion, Dylan nous a confirmé qu’il avait bien fait
tout ce dont nous avions entendu parler, Liz et moi. Mais il nous expliqua
les choses d’une telle manière que la sauvagerie de ses comportements se
trouvait atténuée. Chaque explosion était la résultante d’un mauvais jour,
quand il s’était retrouvé fatigué, frustré, ou due au fait que ses sœurs
l’embêtaient. Il n’avait jamais voulu blesser quiconque. Il ne savait pas
pourquoi il avait menacé des gens, ou pourquoi les gens avaient cru qu’il
était sérieux en le faisant. Il s’était juste fâché. Toutes ses explications
semblaient tellement normales. La seule chose qui pouvait sortir de
l’ordinaire chez lui était qu’il semblait avoir un peu plus la bougeotte que
les autres ados de son âge, changeant souvent de position, animé en
permanence d’une énergie qui correspondait aux remarques des infirmières
sur son impulsivité et sa difficulté à se concentrer. Mais c’était tout.
Nous sortîmes de l’entretien bien perplexes. Tout ce à quoi nous nous
étions attendues, nous ne l’avions pas trouvé. Il semblait tellement adorable.
Et, après que nous eûmes interrogé séparément Dylan et sa mère, les
infirmières nous dirent qu’il était souvent gentil avec les enfants plus jeunes
dans le service, à qui il proposait son aide pour lire ou faire leurs devoirs.
Dylan nous avait juste montré pourquoi se contenter d’un entretien pour
évaluer une psychopathie est une mauvaise idée.
La définition clinique moderne de la psychopathie est largement fondée
sur le travail du psychiatre du siècle passé Hervey Cleckley, détaillé dans
12
son ouvrage magistral intitulé The Mask of Sanity . Le texte est une vaste
exploration de ce que signifie être sain d’esprit ou pas, moral ou pas, et
inclut quinze cas d’étude finement observés qui illustrent en quoi la
psychopathie se distingue des autres troubles psychiatriques. Après avoir
présenté ses cas, Cleckley résume les caractéristiques essentielles de la
psychopathie. Il commence par une observation qui fait écho à la
description que Tony Savage a donnée de Gary Ridgway, le tueur en série
de la Green River :

« Le plus souvent, le psychopathe typique semblera particulièrement


agréable et fera bonne impression à la première rencontre. Vif,
amical, on peut facilement discuter avec lui et il semble avoir
beaucoup de vrais centres d’intérêt. On ne lui trouve rien d’anormal
ou de louche, il semble incarner par tous les aspects l’idée de la
personne heureuse et bien dans sa peau. Il ne semble pas non plus se
livrer à un exercice comme quelqu’un qui cacherait des choses ou
voudrait vous raconter des histoires. On le prendra rarement pour le
type hypocrite qui vous tape sur l’épaule ou qui cherche à vous
obliger dans un but caché. Nulle trace chez lui d’affectation ou
13
d’affabilité excessive. Il paraît être ce qu’il est. »

Cleckley n’aurait pu mieux décrire Dylan s’il était resté avec nous à notre
entretien. Dylan n’apparaissait pas simplement moins mal dans sa peau que
tout enfant gardé dans un service de psychiatrie, mais semblait un garçon de
douze ans amical, normal, équilibré. Ce contraste de taille entre ses
fréquentes menaces, ses actes de violence et son apparence normale et
sympathique était un deuxième indice que le problème de Dylan n’était pas
juste une difficulté à contrôler son humeur. Ces deux informations réunies –
le comportement d’une violence inhabituelle, même pour un patient en
psychiatrie, décrit dans son dossier, joint à son apparence hypernormale, et
même charmante, ne laissant rien paraître de cette violence – suggéraient
que Dylan pouvait être un psychopathe.
L’idée qu’un enfant soit psychopathe met souvent les gens mal à l’aise.
Ces deux catégories paraissent incompatibles. On considère que les enfants,
même ceux qui se comportent mal, gardent une espèce d’innocence
naturelle par comparaison aux adultes, alors que les psychopathes
apparaissent comme des gens foncièrement dépravés. Les enfants, tout
comme les adultes, sont capables d’actes cruels et violents, et même les
individus psychopathes ne sont pas cruels ou violents tout le temps. Peut-
être que notre réticence à l’idée qu’une personne soit à la fois un enfant et
un psychopathe, que les deux catégories puissent se recouper, reflète un
biais de classification morale où les enfants jouent le rôle de patients
14
moraux tandis que les psychopathes jouent celui d’agents moraux .
Mais la psychopathie, en réalité, est un trouble du développement. Elle
ne naît pas de rien à l’âge adulte. Pratiquement tous les adultes
psychopathes ont montré des signes de psychopathie durant leur
adolescence ou leur enfance. Cela signifie que chaque adulte psychopathe a
été un enfant psychopathe.
La revue New York Times Magazine a publié en 2012 un article très
remarqué qui avait pour titre : « Peut-on qualifier de psychopathe un enfant
15
de neuf ans ? » La question n’est pas si provocante sur le plan
scientifique. Chez l’adulte, un psychopathe est défini comme une personne
qui remplit un certain nombre de critères sur une liste de quarante points, la
Psychopathy Checklist-Revised (PCL-R), à la suite d’un entretien et d’une
enquête à son sujet. Aux États-Unis, un adulte qui remplit au moins trente
de ces quarante critères est considéré comme psychopathe. Cette pratique
fait question car il n’y a pas vraiment de différence fonctionnelle entre la
personne qui répond à trente et un critères et une autre à vingt-neuf (sans
compter le fait que deux évaluations de la même personne peuvent différer
de 2 points, et c’est en général ce qui se passe), mais elle reste la référence
actuelle. Il existe une évaluation presque identique sur quarante points
conçue pour les enfants à partir de dix ans appelée la Psychopathy
16
Checklist : Youth Version (PCL :YV) . Un enfant de neuf ans peut
présenter tous les traits de caractère et de comportement qui conduiraient à
qualifier un adulte de psychopathe, et il le deviendra souvent une fois
adulte.
Cependant, si l’on s’en tient aux aspects purement culturels et moraux, la
réponse à la question « Pouvez-vous appeler un enfant de neuf ans
psychopathe ? » est clairement non. Ce serait une terrible stigmatisation
pour cet enfant. Et, même si chaque adulte psychopathe a été un enfant
psychopathique, la réciproque n’est pas vraie : beaucoup d’enfants ayant un
score élevé au test de psychopathie ne deviennent pas pour autant des
psychopathes. On ne sait pas très bien pourquoi d’ailleurs. Nous
connaissons très peu de chose sur la manière dont le cerveau se développe
au cours de l’adolescence et certains enfants se rétablissent peut-être
complètement quand leur cerveau se restructure avant d’atteindre le stade
adulte. De plus, d’autres enfants qui donnent l’impression de s’être rétablis
peuvent avoir été mal diagnostiqués au départ, et ce qui pouvait paraître
comme une psychopathie naissante peut s’avérer la manifestation peu
commune d’un trouble bipolaire, d’une schizophrénie ou même de
l’autisme. Toutes ces raisons font qu’aucun chercheur ou médecin
responsable ne qualifiera un enfant de « psychopathe ». Cette règle est
d’autant plus facile à suivre qu’il n’y a aucun score officiel du PCL :YV
déterminant la psychopathie, ce qui enlève toute tentation d’étiqueter un
enfant quand il peut être affecté de toute autre chose. Vous ne m’entendrez
jamais qualifier de psychopathe l’un des enfants sur lesquels nous avons
travaillé. Ces enfants ne l’étaient tout simplement pas.
Impossible pour autant d’ignorer que certains enfants présentent
d’évidents traits psychopathiques. Chercheurs et cliniciens ont essayé de
marquer cette distinction en se référant à eux comme possédant des traits ou
des tendances psychopathiques, ou, pour être plus concis, en les qualifiant
simplement de « psychopathiques ». L’expression « dur-insensible » est
aussi souvent utilisée pour décrire d’une façon plus policée encore les traits
de personnalité clés caractéristiques de la psychopathie. Le DSM-5 évite
complètement de mentionner le terme de psychopathie mais il existe une
nouvelle désignation pour les enfants présentant une dureté et une absence
d’émotion typique de la psychopathie, celle inélégante mais précise de
« trouble des conduites avec des émotions prosociales limitées ». Il s’agit
du cas où l’enfant a un trouble des conduites tout en présentant au moins
deux de ces quatre caractéristiques clés dans différentes circonstances : une
absence de sentiment de remords ou de culpabilité, une insensibilité (une
absence de sollicitude empathique), une absence d’inquiétude quant à ses
résultats dans des activités importantes comme l’école ou le travail, et une
affectivité superficielle ou déficiente. Ces spécifications n’existaient pas
encore quand nous avons commencé notre recherche. Il en résulte que, dans
nos études, tout enfant diagnostiqué avec un trouble des conduites ou son
précurseur, le trouble oppositionnel avec provocation, et un score d’au
moins 20 au PCL :YV était estimé avoir suffisamment de traits
psychopathiques pour être recruté.
Était-ce le cas de Dylan ? Liz et moi-même l’avons évalué séparément à
l’aide du PCL :YV que nous avions été formées à utiliser par David Kosson
et Adelle Foth, deux des experts en psychopathie qui ont créé ce test. Nous
avons pris en compte son comportement au cours de l’entretien et toutes les
informations que nous avions pu recueillir par ailleurs à son sujet. Dylan a
obtenu un 0 pour quelques critères, dont « de sérieuses infractions à sa
liberté surveillée » car il n’avait jamais été dans ce cas, et « un sens
démesuré de sa valeur » car il paraissait confiant mais pas narcissique ou
marquer une importance démesurée à sa personne. Mais pour le reste son
score n’a fait qu’augmenter. « Des problèmes précoces de
comportement ? » : oui. « Une faible capacité à contrôler ses colères ? » :
oui, clairement. « Une gestion de l’impression donnée ? » : oui encore, car
au cours de l’entretien, entre autres choses, il avait cherché à se présenter
sous le meilleur angle possible alors qu’il savait que nous étions au courant
de son histoire personnelle. « Incapacité à accepter sa responsabilité ? » :
intéressant, oui aussi. Malgré le fait que Dylan nous avait fait bonne
impression d’une manière générale, en revoyant les notes prises au cours
des entretiens avec lui ou sa mère nous nous sommes rendu compte qu’il
n’avait jamais accepté une quelconque responsabilité pour son
comportement. La faute en revenait toujours à un élément extérieur, à un
mauvais jour, à quelqu’un qui l’embêtait. C’était la même chose pour
« l’absence de remords ». Il avait largement eu l’occasion d’exprimer ses
remords pour ce qu’il avait fait aux autres, mais ne l’avait jamais fait. Il
avait au contraire minimisé la gravité de ses actions et fait des reproches
aux autres au lieu de reconnaître combien il avait pu causer de peine à ses
proches et aux enseignants.
À la fin, Liz fit le total de l’évaluation sur laquelle nous étions toutes les
deux presque entièrement d’accord. Il s’élevait à 24. Nous avions notre
premier sujet de recherche.

*
**

Ce fut le début du processus long et souvent épuisant qui nous a permis


de recruter des dizaines d’enfants avec des traits psychopathiques pour faire
notre étude d’imagerie cérébrale. Quelques-uns, comme Dylan, nous furent
adressés par d’autres chercheurs du NIH, mais autrement nous avons dû les
trouver par nous-mêmes. En supposant qu’au moins un enfant sur cent
dépasse le score de 20 au PCL :YV (une estimation basse à tout le moins),
une zone urbaine comme celle de Washington DC devait avoir des milliers
d’enfants répondant au test. Mais les recruter ne fut pas aisé. Il n’existe
aucune association de défense ou de liste de diffusion pour les parents
d’enfants ayant des traits psychopathiques comme il y en a pour ceux
d’enfants affectés d’une forme d’autisme ou d’un trouble du déficit de
l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Nous avons donc dû créer
nos annonces de recrutement. Mais elles devaient être rédigées avec tact.
Afficher « Votre enfant est-il psychopathique ? » n’allait pas marcher. Non
seulement cela aurait été trop provocateur, mais beaucoup de parents
concernés ne voyaient pas leurs enfants en ces termes (même si c’est le cas
pour certains). Nous avons donc interrogé les parents sur le comportement
de leur enfant. Notre annonce, diffusée dans la presse et sous forme
d’affichettes près des tribunaux pour enfants et des lieux de probation,
demandait : « Votre enfant a-t-il des problèmes de comportement ; se sent-il
non coupable quand il fait quelque chose de mal ? » Nous eûmes très peu de
réponses vu le nombre potentiel d’enfants ciblés dans la région, peut-être
parce que la plupart des parents concernés étaient déjà très occupés, trop
peut-être pour participer à quelque chose ne leur promettant pas de
traitement. Au fil du temps, cependant, des parents commencèrent à nous
appeler.
S’il y a bien des personnes pour lesquelles on peut éprouver de la
compassion, ce sont les parents de ces enfants. Au cours des premiers
contacts téléphoniques puis des entretiens au laboratoire que nous avons eus
avec eux, ils nous racontèrent des histoires à briser le cœur. Quand ils nous
appelaient, cela faisait des années qu’ils enduraient déjà le comportement
de leur enfant. Il se passait rarement un jour sans qu’ils aient de problèmes.
Comme les parents de Dylan, ils vivaient constamment dans la hantise
d’une nouvelle crise de violence, d’un vol ou d’une destruction gratuite,
craignant en permanence pour la sécurité de leurs enfants comme pour eux-
mêmes.
Plusieurs d’entre eux avaient déjà été sérieusement blessés par leur
enfant. Une mère m’a dit que son fils l’avait bousculée si fort au cours
d’une bagarre qu’elle s’était cassé le poignet en tombant. Un père m’a dit
que sa fille préado l’avait frappé avec une telle force au visage qu’il avait
craint d’avoir perdu un œil. Qu’avait-il fait pour recevoir un tel coup ? Il
n’en avait aucune idée. Il était simplement assis sur le sol en train de
regarder la télévision. Nous avons eu affaire à des parents dont les enfants
leur dérobaient en permanence de l’argent, des sommes qui finissaient par
représenter des centaines ou des milliers de dollars. Peu importait l’endroit
où l’argent, les objets de valeur ou les cartes de crédit étaient cachés, rien ne
semblait les arrêter. Et c’était sans compter toutes les dépenses supportées
par les parents pour des dégradations de toutes sortes, des voitures
endommagées, des animaux de compagnie tués, des incendies allumés. Les
parents étaient aussi victimes de mensonges et de manipulations. Ils étaient
soumis à d’incessantes réprimandes de la part des enseignants et des
directeurs scolaires excédés par le comportement de leur progéniture,
problèmes pour lesquels les parents étaient encore plus démunis que pour
ceux qu’ils vivaient à la maison. La plupart des enfants avaient été exclus
au moins une fois d’une école, souvent après avoir blessé des camarades ou
leur professeur. Une mère m’a raconté que sa fille avait apporté une
bouteille de jus de fruits à l’école dans le but, après l’avoir bue, de pouvoir
l’envoyer à la figure d’un professeur qu’elle n’aimait pas. Et c’est ce qu’elle
a fait, devant toute la classe stupéfaite, et qui a causé une plaie de sept
points de suture chez l’enseignant. La mère d’un autre enfant a dû aller
chercher son fils à l’école tellement souvent quand il était suspendu, une
douzaine de fois au moins, qu’elle a fini par perdre son emploi. C’était une
mère célibataire et elle a subi un tel stress qu’elle a dû recevoir une aide à
domicile pendant un moment.
Je me souviens surtout de son entretien à cause de la réponse de son fils,
Michael, quand j’ai tenté de voir ce qu’il ressentait pour tous les problèmes
qu’il avait valus à sa mère. Avait-il mauvaise conscience de lui avoir causé
tant de souffrances ? J’étais curieuse d’entendre sa réponse, notamment
parce que Michael, comme Dylan, semblait avoir une relation très tendre
avec elle quand ils nous rendaient visite. Cette question le laissa pourtant
sans voix. Il a dû prendre conscience, je pense, qu’il devait ressentir une
sorte de remords ou de culpabilité, mais il n’arrivait pas, malgré cela, à
produire le sentiment dont je lui parlais. Il a fini par dire : « Ce que je fais
lui fait du mal, d’accord ? Mais elle ne me dit pas à quel point, alors cela ne
me fait pas vraiment d’effet. » Michael et Dylan avaient peu de chose en
commun si ce n’est d’être des adolescents. Ils avaient néanmoins une chose
en commun, c’était que quels que soient le mal et les problèmes qu’ils
causaient aux autres, ils n’en semblaient pas affectés.
Au fil de nos rencontres avec les enfants et les parents, notre capacité
d’évaluation s’est améliorée, même si certains cas étaient plus faciles que
d’autres. Le plus clair fut celui de Jamie, un garçon de douze ans avec son
petit nez tavelé de taches de rousseur et ses cheveux blonds. Il est arrivé un
jour, visiblement plein d’énergie, traîné par une mère à l’air affable mais
tourmenté. Nous commencions toujours nos entretiens en parlant au parent
seul. Puis nous passions à l’enfant, ce qui nous permettait de repérer quand
un enfant nous mentait ou enjolivait ses frasques. Avec Jamie, ce ne fut pas
nécessaire. Il ne pouvait pas être plus fier de ses nombreux, nombreux
exploits. Tout y passait. Mis à part les cas d’actes criminels ou sexuels, il
remplissait tous les critères du PCL :YV. Il avait volé des choses, mis le feu,
menti, séduit et manipulé. Il élaborait des arnaques assez poussées pour
soutirer de l’argent ou des affaires à ses camarades. Alors qu’il n’était qu’au
collège, il exerçait de sa chambre une fructueuse activité d’usurier dans une
banlieue aisée de Richmond, en Virginie. Le taux d’intérêt était de 1 dollar
par jour. Quand le paiement se faisait attendre, Jamie menaçait ses
« clients » de leur tirer des feux d’artifice dessus. Beaucoup de ces jeunes
étaient des lycéens qui devaient le dominer d’une tête, mais ils le prenaient
au sérieux. Parmi ses exploits les plus médités figure la fois où il était arrivé
à se procurer une grenade factice et l’avait lancée dans la bibliothèque de
son quartier « juste pour voir comment les gens allaient réagir ». Sans
surprise, ils avaient pris la fuite. Des parents avec leurs enfants en pleurs
s’étaient précipités dehors pris de panique. Alors que tout le monde fuyait le
bâtiment, Jamie et son copain avaient couru en sens inverse, une caméra
vidéo à la main afin d’enregistrer pour la postérité la terreur et la pagaille
qu’ils avaient causées. Jamie était visiblement très fier de son petit raid.
« C’était, avait-il conclu d’un sourire en coin, un moment total Kodak. »
Jamie ne fut pourtant pas le sujet de notre étude qui obtint le meilleur
score. Cela allait être Amber, une jeune fille de quatorze ans. Pour
l’entretien, elle s’avança dans la pièce telle une panthère, dégageant un
charme et une sensualité tels que j’en fus ébranlée alors que j’avais trente
ans à l’époque. J’imagine bien l’effet qu’elle pouvait avoir sur de jeunes
garçons et des hommes. Elle en était pleinement consciente. Comme pour
beaucoup de filles avec lesquelles nous travaillions, Amber avait bien
compris qu’il était souvent plus facile d’obtenir ce qu’elle voulait par la
séduction et ses attraits que par des menaces ou la violence. Comme tout le
monde, les enfants avec des traits psychopathiques se servent des moyens
dont ils disposent pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils se soucient seulement
moins que les autres des dommages collatéraux qu’ils peuvent causer.
Amber aimait les vêtements coûteux, par exemple, ce que seuls les garçons
plus âgés et les hommes pouvaient lui payer, et elle se mettait donc à les
séduire. Peu lui importait qu’ils se retrouvent stigmatisés à vie pour abus
sexuel au cas où ils couchaient avec elle.
Amber a obtenu le meilleur score d’intelligence de tous les participants à
notre étude, et cela se voyait. Normalement, les enfants ayant un QI élevé
ont moins de troubles du comportement, mais chez ceux ayant des traits
17
psychopathiques c’est plutôt l’inverse . Un fort QI associé à une
personnalité psychopathique semble conduire à des délits plus sérieux,
peut-être parce que leurs auteurs s’avèrent alors plus rusés pour échapper à
la sanction des méfaits de plus en plus graves qu’ils causent. Amber était
dotée d’une perspicacité exceptionnelle pour une jeune adolescente. Je me
suis sentie jaugée durant tout l’entretien, elle observait nos visages quand
elle nous racontait ses histoires où elle avait tué le cochon d’Inde de la
famille ou menacé de mettre le feu à sa maison pendant leur sommeil.
Comme Jamie, elle ne cherchait pas à cacher quoi que ce soit. Au contraire.
Elle était contente de décrire ce qui se passait dans sa tête au cours de ses
exploits. Elle expliquait, par exemple, comment elle évaluait les adultes
pour éviter d’être punie. « Certains sont impressionnés quand j’utilise de
grands mots », disait-elle. « D’autres vont me laisser partir si je me mets à
pleurer. » Sa mère a confirmé l’efficacité des larmes de crocodile de sa fille.
Une fois, elle a trouvé dans un de ses sacs un texte pris sur Internet intitulé
« Un guide du vol à l’étalage » avec des cosmétiques et un sac à main
coûteux venant d’un magasin de luxe. Mise devant les faits, Amber a fondu
en larmes en disant qu’elle était désolée et qu’elle ne le referait plus jamais.
Sa mère a admis qu’elle avait pu être amadouée par ce genre de scène, mais
cette fois elle fut tellement exaspérée devant un tel culot qu’elle lui a
répliqué sèchement : « Oh, arrête ton cinéma ! » Elle dit qu’Amber s’est
alors arrêtée net de pleurer, comme si l’on avait appuyé sur un interrupteur,
et qu’elle a soudain repris son regard habituel. De tous les enfants que nous
avons testés, Amber fut la seule avec qui je n’aurais pas voulu passer une
nuit dans une maison.
Tous les enfants n’étaient pas aussi francs sur leurs motivations et leurs
comportements. Heather fut parmi nos sujets les plus difficiles à évaluer.
Selon son père, c’était une terreur. Comme Dylan, elle partait dans de
violentes colères qui pouvaient parfois durer des heures et la laissaient
ensuite amorphe et épuisée. Elle pouvait aussi prendre l’initiative d’une
agression assez subtile pour qu’elle puisse ensuite affirmer n’avoir rien fait
de mal. Son père souffrait souvent de migraines et Heather se mettait à
claquer les portes et à allumer des lumières fortes chaque fois qu’il avait
une crise, prenant visiblement plaisir à voir la douleur qu’elle provoquait
ainsi. Il lui arrivait d’être violente à l’école, et une fois elle avait donné un
coup avec un jouet à un camarade tellement fort qu’il eut plusieurs points
de suture. Et, comme beaucoup de sujets de notre étude, elle manipulait les
gens, mentait, volait des affaires, et niait l’avoir fait.
C’était du moins ce que disait son père. Pourtant, quand nous nous
assîmes, Liz et moi, avec Heather pour discuter, nous fûmes frappées de
voir combien elle donnait une autre impression. Elle avait de grands yeux
bruns et des membres allongés comme une biche, un gentil sourire timide et
une petite voix qui nous racontait les mêmes histoires que celles de son
père, avec le même début mais toujours une fin complètement différente où
elle n’avait inévitablement rien fait de mal. C’était son père qui avait un
terrible caractère et qui lui faisait toujours payer son mal-être (disait-elle).
Et lorsque l’entretien se termina je fus toute surprise de voir comment
Heather nettoya la table où elle avait mangé pendant la discussion, la
débarrassant des miettes et des papiers qu’elle avait laissés. Nous fûmes
alors, Liz et moi, bien embarrassées. C’était de loin l’écart de discours le
plus important que nous ayons entendu entre un parent et son enfant. Même
en étant bien conscientes du charme que pouvaient déployer ces enfants,
nous avions du mal à voir comment Heather pouvait entrer dans notre
étude. Nous finîmes par aller trouver un témoin externe, en l’occurrence un
de ses professeurs. Nous lui avons posé des questions sur plusieurs histoires
dont nous avions eu deux versions et où il avait été présent, et chaque fois
la version de l’enseignant a correspondu à celle du père. Heather était juste
incroyablement douée pour tromper son monde, la meilleure que nous
ayons rencontrée. Si nous nous étions contentées de ses entretiens, nous ne
l’aurions jamais retenue pour notre étude. Suite à l’entretien, je l’aurais
facilement prise comme assistante de recherche ou pour garder des enfants.
Pourtant, son évaluation faite, elle obtint un score largement supérieur au
seuil requis. Pour nous, c’était encore une leçon d’apprise.

*
**
Je peux imaginer ce que vous pensez arrivé à ce point. J’ai passé des
années à discuter avec beaucoup de gens à propos de ces enfants et de leur
famille, et certains commentaires avaient tendance à souvent revenir. On a
toujours la tentation de penser que, malgré tout, « de tels enfants doivent
avoir des parents vraiment problématiques ». L’idée que des enfants qui se
comportent d’une manière détestable sont juste mal élevés est vraiment
ancrée dans notre culture et difficile à rejeter. Mais laissez-moi vous
expliquer. D’abord, nous avons recueilli beaucoup d’informations sur ces
familles au cours de nos enquêtes, et si elles différaient sur de multiples
points elles avaient toutes en commun des parents qui avaient tout essayé
pour aider leur enfant avant de venir nous voir. Ils avaient fait appel aux
conseils de professionnels, utilisé des traitements, placé les enfants dans des
écoles spécialisées, requis l’aide des services sociaux. C’étaient des parents
aimants pleins de ressources et qui avaient vraiment tenté des choses, mais
cela avait été en vain. Je ne dis pas que tous étaient les meilleurs parents du
monde (ils avaient chacun leurs défauts, bien sûr), mais il était impossible
de leur imputer l’entière responsabilité d’avoir de tels enfants.
Une preuve claire de cela était que presque tous les parents de notre étude
avaient d’autres enfants, que nous avons rencontrés pour la plupart, et
aucun d’eux n’était psychopathique, comme par exemple les frères et sœurs
18
de Gary Ridgway . Si le comportement terrible des enfants était
uniquement le fait de parents tout aussi terribles, toute la fratrie devrait être
affectée, non ? Mais ce n’est pas le cas. Cela ne veut pas dire que
l’éducation des parents ne joue pas un rôle dans le comportement d’un
enfant, bien sûr ; simplement elle ne le rendra pas psychotique. Des parents
qui sont trop laxistes ou maladroits risquent d’avoir des enfants mal élevés
ou gâtés, mais ces défauts peuvent être corrigés par quelques conseils pour
fixer des limites claires et ne pas encourager de mauvaises attitudes. Dans
un foyer marqué par la violence, la négligence ou les mauvais traitements,
les parents peuvent causer de sérieux problèmes comportementaux chez
leurs enfants. Mais, là encore, l’agressivité de ces enfants va tendre à être
de type émotionnelle, réactive, et s’accompagnera souvent d’une dépression
ou d’une anxiété.
Quand le mauvais comportement relève d’actes volontairement cruels,
manipulateurs, trompeurs ou dépourvus de remords, il s’agit d’une autre
histoire. Leur mise en œuvre apparaît beaucoup plus liée à des facteurs
héréditaires comme nous le savons par des études d’adoption et de
jumeaux. Celles-ci montrent de façon répétée que l’influence des parents et
d’autres facteurs environnementaux n’expliquent que pour une faible part
les agissements des enfants psychotiques.
Je dois cependant ajouter que certaines études récentes sur la relation
entre la psychopathie de l’enfant et le comportement parental laissent
penser que les enfants avec les traits les plus marqués de psychopathie ont
des parents plus froids ou plus négligents que la moyenne. On a vite
tendance à attribuer à ces parents une responsabilité directe dans le fait que
leurs enfants soient dépourvus de sensibilité et de remords. Mais ce n’est
pas la seule explication possible. Par exemple, des parents distants et peu
attentionnés pourraient faire des enfants qui leur ressemblent parce qu’ils
partagent les mêmes gènes prédisposant à ce type de caractère. Cela a été
montré par plusieurs études avec des enfants adoptés. Ou alors un enfant
difficile dès le départ va finir par rendre ses parents plus détachés, moins
attentifs, plus prompts à punir et plus durs quand ils le font, et cette autre
possibilité est également étayée par des travaux de recherche. Ces diverses
causes peuvent bien sûr interagir, de sorte que certains traits
psychopathiques se trouveront atténués ou au contraire renforcés par le
19
style d’éducation . Des études récentes suggèrent par exemple que des
parents extrêmement chaleureux peuvent arriver à réduire la sévérité de ces
20
traits . Bien que des parents distants ne causent pas directement la
psychopathie de leur enfant, des interventions pour accroître l’intensité de
leurs rapports avec lui peuvent aider à réduire certains symptômes,
notamment chez les plus jeunes.
Les parents des enfants de notre étude n’avaient toutefois jamais entendu
ce genre d’explications. Tout le monde, au contraire, des pédiatres aux
directeurs d’école en passant par les voisins, leur imputait l’entière
responsabilité du comportement de leur enfant, mettant en cause soit
directement leur personne, soit leur influence supposée délétère. Ils s’en
imputaient eux-mêmes souvent la faute aussi, étant soumis aux mêmes
forces culturelles que le reste de la population. Plus d’un parent a eu les
larmes aux yeux quand nous lui avons demandé s’il pensait que son fils ou
sa fille avait déjà ressenti un quelconque remords pour au moins un de ses
actes. Quand j’ai posé cette question à la mère de Michael, son visage s’est
assombri. Après un long silence, elle m’a répondu : « Je veux croire qu’il
l’a eu, mais… » et n’a pas terminé sa phrase.
Que pouvais-je dire ? Elle avait raison. Rien ne touchait son fils. Cela
m’est souvent arrivé d’éprouver beaucoup de peine pour les parents de ces
enfants bien après les avoir interrogés.

*
**

Alors d’où venait le problème chez ces enfants ? Notre objectif était de
voir ce qui se passait directement dans leur cerveau grâce à une technique
assez récente (à l’époque) appelée imagerie par résonance magnétique
fonctionnelle (ou IRMf en abrégé). L’émergence de l’IRMf dans les
années 1990 a révolutionné les neurosciences cognitives, domaine où l’on
cherche à identifier les mécanismes biologiques à l’œuvre dans des
processus mentaux comme l’attention, la mémoire ou l’émotion. Avant
l’IRMf, les scientifiques qui désiraient identifier la région cérébrale qui
posait un problème chez des patients ne disposaient que d’un choix limité
de techniques. Il y avait la tomographie à émission de positons (PET), où
des volontaires reçoivent une injection d’une solution de sucre radioactif et
sont transférés sur-le-champ dans un scanner PET en raison de la
décroissance rapide de la radioactivité. On en retire des images assez floues
des régions qui consomment le plus d’énergie dans le cerveau lors de la
tâche demandée. Un autre moyen, quand les chercheurs estiment que la
défaillance provient du cortex cérébral, partie du cerveau située juste sous
le crâne, est d’utiliser l’électroencéphalographie (EEG) qui mesure les
potentiels électriques à travers le cuir chevelu. Mais, comme pour la PET,
l’EEG ne donne pas un signal très précis dans l’espace, ce qui complique la
tâche de déterminer précisément la région du cerveau qui est en cause.
Bien que la PET et l’EEG soient des méthodes valables, l’arrivée de
l’IRMf a ouvert un nouveau monde aux neuroscientifiques de la cognition
en permettant des mesures plus précises et en temps réel de l’activité
cérébrale chez des personnes en train d’exécuter une tâche. Un scanner
d’IRM est juste un énorme aimant en forme de beignet. L’IRMf consiste à
l’utiliser pour déceler les faibles augmentations du flux sanguin marquant
l’afflux d’énergie vers les régions les plus actives du cerveau.
Contrairement au PET scan, l’IRMf n’utilise aucune radioactivité. Elle a
néanmoins ses propres limites, qui viennent surtout du fait que la détection
du flux sanguin n’est qu’une mesure indirecte de l’activité des neurones. La
réponse dite hémodynamique du flux sanguin à l’activité neuronale prend
quelques secondes, ce qui introduit un délai dans la mesure de cette activité.
Elle a en revanche une bonne précision spatiale et qui s’améliore en
permanence avec l’introduction d’aimants de plus en plus puissants et de
traitements informatiques du signal de plus en plus performants. Le premier
scanner IRM que nous avons utilisé au NIMH en 2004 avait un aimant de
1,5 tesla, soit 50 % plus fort que celui qui soulève les voitures dans les
casses automobiles. Nous sommes ensuite passés à un aimant de 3 teslas, le
21
standard aujourd’hui. Le NIMH a acquis récemment un aimant de 7 teslas
d’une puissance telle qu’il peut mesurer des changements d’activité dans le
cerveau avec une résolution spatiale d’un millimètre cube. Il provoque de
telles perturbations dans les particules chargées de l’oreille interne que les
sujets examinés doivent être introduits dans l’appareil très lentement pour
leur éviter des vertiges ou des vomissements. Il m’est arrivé d’avoir de
petits vertiges en travaillant à côté d’aimants de 3 teslas, mais la sensation
n’était pas désagréable, juste bizarre (et pas aussi déconcertante que les
légers tiraillements sur les agrafes et le cerclage de mon soutien-gorge).
Nous allions utiliser l’IRMf pour voir l’activité de régions du cerveau
d’adolescents psychopathiques qu’il aurait été difficile de déceler
autrement, notamment celles de la partie inférieure du cortex préfrontal qui
se situe juste au-dessus des yeux et une autre région appelée amygdale.
L’amygdale (du latin « amande ») est une structure paire formée de graisse
et de fibres d’un peu plus de 1 centimètre de diamètre enfouie sous les
couches du cortex qui recouvrent les tempes. Elle est si petite et située si
loin du cuir chevelu que ni le PET scan ni l’EEG ne peuvent mesurer
correctement son activité. Sa taille réduite ne doit pas faire oublier son
importance. Elle joue, entre autres choses, un rôle crucial dans la
reconnaissance des expressions de peur sur les visages.
Cette propriété a été découverte en 1994, avant l’arrivée de l’IRMf, grâce
à l’étude d’une femme qui avait une très rare lésion du cerveau où
uniquement les amygdales droite et gauche du cerveau se sont trouvées
détruites. Aucun traumatisme ou accident vasculaire ne peut entraîner une
destruction aussi précise. Il s’agit dans ce cas d’une maladie génétique rare
appelée d’Urbach-Wiethe qui peut entraîner une calcification progressive de
l’amygdale au cours de la première décennie de vie. Vers la fin des
années 1980, une équipe de chercheurs dirigée par Daniel Tranel de
l’université de l’Iowa a été contactée par une femme atteinte de cette
22
maladie ; elle fut appelée S. M. pour préserver sa vie privée. Elle avait
trente ans à l’époque, un joli visage, une voix fluette et une attitude
aguicheuse, désinhibée. Elle aimait se tenir à juste une trentaine de
centimètres de la personne à qui elle s’adressait, et les chercheurs la
décrivirent sèchement dans leur première publication comme ayant « une
tendance à jouer les séductrices » au cours de ses tests. Une tomographie
aux rayons X de son cerveau a confirmé la destruction quasi complète de
son amygdale. Intrigués, les chercheurs ont alors fait passer à S. M. des
dizaines de tests cognitifs pour savoir ce qu’elle avait perdu d’autre avec
cette structure du cerveau.
Ses capacités mentales étaient pour la plupart intactes, dont son
intelligence et sa mémoire, mais on découvrit qu’elle n’était plus capable de
reconnaître la peur sur le visage des autres. Les chercheurs lui ont présenté
une série d’images de visages marquant diverses émotions, dont certaines
que j’ai utilisées pour mes recherches, et ils lui ont demandé de les
commenter. Elle n’a eu aucun problème pour décrire la colère, le dégoût, la
joie ou la tristesse sur les visages. De ce point de vue, elle obtenait les
mêmes résultats que les autres adultes ou les personnes ayant d’autres
lésions cérébrales. Mais lorsqu’on lui présenta des photos de gens
paraissant effrayés, ce fut le vide complet : elle se mit à les décrire comme
23
étant tristes, dégoûtés ou en colère, tout sauf effrayés .
Les chercheurs voulurent savoir comment S. M. se représentait
l’expression de la peur et ils lui demandèrent de dessiner des visages
montrant diverses émotions, ce qui révéla chez elle un don de portraitiste24.
Elle arrivait à bien rendre par le dessin les expressions de colère, de
tristesse ou de dégoût. Le visage en colère présentait une intensité farouche,
ressemblant un peu à celui de Fidel Castro dans sa jeunesse. Des larmes
coulaient du visage exprimant la tristesse, dont les sourcils étaient
parfaitement en oblique. Mais quand on lui demanda de dessiner un visage
marquant la crainte il y eut un blanc. Elle protesta même en disant qu’elle
n’avait aucune idée de ce à quoi cela pouvait ressembler et qu’il ne lui
venait rien à l’esprit. Ses tentatives se soldèrent par des gribouillis. Elle a
fini par produire une ébauche qui ne ressemblait pas du tout aux autres. Ce
n’était pas un portrait mais un petit visage arrondi vu de profil, comme
prostré. On avait du mal à deviner son expression mais il ne paraissait pas
effrayé. Sa bouche était close et ses sourcils bien droits juste au-dessus des
yeux.
D’autres personnes avec des lésions localisées de l’amygdale ont
présenté ce type de profil marqué par l’absence de capacité à reconnaître les
expressions de peur. L’étude la plus récente de ce genre a trouvé un déficit
de reconnaissance de la peur presque identique à celui de S. M. chez un
25
adolescent iranien atteint de la maladie d’Urbach-Wiethe . De tels patients
ont parfois du mal à reconnaître la peur à partir d’autres indices tels que
26
l’intonation de la voix, l’attitude du corps, ou même le type de musique .
Aucune autre lésion cérébrale ne produit un tel résultat. Ces données
montrent clairement que l’amygdale doit jouer un rôle important dans la
capacité à reconnaître les expressions de peur.
Elles suggéraient aussi que la difficulté des enfants psychopathiques à
reconnaître la peur chez les autres pouvait également provenir d’une
défaillance de leur amygdale.
Pour savoir si Dylan, Amber, Michael et les autres adolescents que nous
avions recrutés avaient bien un problème à ce niveau, il nous fallait mesurer
l’activité de l’amygdale quand ils voyaient des visages exprimant la peur.
Ce test déclenche normalement une forte réponse de cette structure et des
centaines d’études par IRMf ont confirmé ce fait27. L’amygdale sera plus
active face à une expression de peur qu’à toute autre, preuve qu’elle joue un
rôle particulier dans le traitement de cette expression et qui corrobore les
études déjà faites sur S. M. et d’autres patients atteints de la maladie
d’Urbach-Wiethe.
Par conséquent, chaque fois que Liz et moi-même recrutions un nouvel
adolescent pour notre étude, nous nous dépêchions de faire l’évaluation du
PCL :YV et d’inscrire ensuite ceux qui étaient retenus à une séance
d’imagerie cérébrale. Il fallait faire vite. Nous faisions toujours la course
contre l’imprévu et la catastrophe attachés aux enfants à caractère
psychopathique. Parmi les enfants ayant franchi toutes les étapes du
recrutement – diagnostic confirmé de trouble des conduites ou
oppositionnel avec provocation, QI normal, score élevé de psychopathie –,
plus d’un n’a pu passer d’IRMf juste après. Plusieurs se sont retrouvés
hospitalisés ou en détention entre-temps. Quelques filles sont tombées
enceintes. Des parents ont parfois jeté l’éponge et envoyé leur enfant chez
un autre membre de la famille dans l’espoir qu’il puisse mieux le gérer.
Nous pensions que tout était prêt pour le premier scan avec un garçon
nommé Derek. Nous avions programmé son imagerie cérébrale à peine une
semaine après son entretien. Mais le jour de l’examen nous l’avons vu
arriver avec un gros bracelet métallique de surveillance électronique à la
cheville.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? ai-je demandé, décontenancée.
– C’est mon bracelet de surveillance, a-t-il dit. Je viens de l’avoir.
– Houla… Je ne pense pas que nous allons pouvoir te mettre dans le
scanner avec ça, Derek.
– Je peux l’enlever.
– Non, non, non. S’il te plaît, ne fais pas ça ! me suis-je dépêchée de dire.
Pourquoi ne reviendrais-tu pas une fois que tu ne l’auras plus ? »
Bien que la technique de l’IRM soit tout à fait sûre en elle-même, la
présence d’un métal ferromagnétique dans la pièce où se trouve l’appareil
peut avoir des conséquences catastrophiques. Il est arrivé que des personnes
soient blessées ou tuées par des pièces métalliques qui étaient à proximité
de l’aimant. Elles ont alors été attirées à l’intérieur avec une telle force
qu’elles sont devenues de vrais projectiles très dangereux pour les
personnes déjà situées dans l’orifice. Même les métaux fixés au corps ne
sont pas sans danger. Un pompier s’est trouvé ainsi aspiré dans le scanner
28
par le réservoir d’oxygène en métal qu’il portait dans le dos . Il s’est
retrouvé dans la machine, les genoux coincés contre la poitrine avec une
telle force qu’il allait étouffer quand quelqu’un a pu désactiver l’appareil.
Le contrôle de tout objet métallique que nous faisions passer aux enfants
avant un scan à l’IRM était le summum de ce que peut faire un agent de
sécurité. Toutes les poches étaient vidées, les cheveux vérifiés plusieurs fois
au cas où ils porteraient des épingles ou des pinces, les bijoux retirés, et les
chaussures aussi car elles peuvent contenir une tige métallique. J’en suis
rapidement venue à haïr les pantalons aux poches multiples et parfois
minuscules où peuvent se cacher des clés et autres épingles à nourrice.
Nous avons failli annuler un scan quand une fille nommée Brianna est
arrivée avec un anneau au nez qu’elle ne savait pas enlever. Il n’était pas
question de faire l’examen. C’était quelque chose de gros et d’épais que
l’appareil aurait pu tordre dans sa narine. Mais la chance a voulu que nous
ayons deux scans à faire passer ce jour-là et que juste à côté l’autre
participante était Amber. Celle-ci avait une grande expérience des piercings
et offrit de nous aider quand elle nous a entendues en parler, Liz et moi.
Je me souviens d’avoir regardé Liz, un peu alarmée. Je savais de quoi
étaient capables ces deux filles. Elles étaient parmi les plus violentes de nos
recrues. Je m’attendais presque à ce que le simple fait de les mettre
ensemble dans la même pièce les fasse exploser, comme de la matière
mêlée à de l’antimatière. Mais nous voulions vraiment faire passer le scan à
Brianna ce jour-là (et il s’avère qu’elle est tombée enceinte peu après). De
plus, aucun règlement n’interdisait explicitement à des participantes de se
retirer mutuellement leur piercing. Elles furent à vrai dire très polies entre
elles. J’ai retenu ma respiration en voyant Amber dévisser la boule au bout
de l’anneau et retirer celui-ci délicatement de la narine de Brianna. « Et
voilà ! » m’a-t-elle dit en laissant tomber l’objet dans ma paume. Je lui ai
été tellement reconnaissante que je n’ai même pas été incommodée par sa
manipulation.
Ainsi, grâce à Amber, Brianna a pu passer son scanner. Puis est venu le
tour d’Amber. Dylan, Michael, Jamie et d’autres adolescents ont suivi. Une
fois à l’intérieur de l’appareil, ils devaient regarder dans un miroir qui
reflétait la projection sur un écran d’une série de visages en noir et blanc
exprimant la peur, la colère ou aucune émotion. J’aurais aimé savoir ce qui
leur passait par la tête en voyant ces images. Dans beaucoup d’études avec
l’IRMf, c’est la question de base. Si un participant passe son temps à se
demander à quoi sert la tâche qu’on lui demande, cela ne donnera rien
d’intéressant, à moins que l’on ne cherche à mesurer l’activité cérébrale
associée au fait de « se demander ». Nous faisions faire un exercice appelé
de vision passive. Les expressions émotionnelles du visage sont des
stimulus tellement primaires que le cerveau y réagit de manière
inconsciente sans que les gens aient besoin d’y faire particulièrement
attention. Tant qu’ils ne sont pas trop distraits, il vaut mieux effectivement
qu’ils ne se concentrent pas sur le type d’émotion présenté. Le simple fait
de qualifier une émotion, que ce soit la vôtre ou celle d’un autre, est déjà
une forme légère de régulation de cette émotion qui peut réduire la réponse
29
affective que l’on y fera . Nous avons donc demandé aux participants de
dire de quel sexe était chaque visage présenté. Pendant plus de vingt
minutes, chaque enfant se tenait allongé et appuyait sur des boutons pour
classer plus de cent visages grimaçants d’hommes ou de femmes. C’est un
miracle, vu à quel point c’était ennuyeux, qu’ils aient pu aller jusqu’au
bout. Ai-je mentionné qu’ils devaient rester allongés et parfaitement
immobiles tout le temps ? Un déplacement d’à peine quatre millimètres, un
simple pied qui bouge, pouvait rendre le scan inutilisable. Heureusement
que nous pouvions les payer. Même un enfant avec de sérieux problèmes
comportementaux peut (d’habitude) supporter vingt minutes d’ennui
statique s’il sait que 75 dollars l’attendent à la fin.
Pendant des années, Liz et moi avons passé un dimanche sur deux dans la
lumière froide des néons du sous-sol du NIH à compiler les scans d’IRMf
de ces enfants ainsi que ceux d’enfants témoins en bonne santé qui leur
étaient comparés. Tout ce travail visait bien sûr à atteindre notre but, qui
était d’arriver à publier nos résultats dans de prestigieuses revues de
psychiatrie, étape indispensable pour nous permettre de décrocher plus tard
un poste à l’université, des financements pour notre recherche et des
invitations à donner des conférences. Mais nous étions aussi très motivées
par les retombées positives que pouvait avoir notre étude. C’était la
première fois que l’on tentait de mesurer directement les troubles du
fonctionnement cérébral pouvant contribuer à des traits psychopathiques
chez des enfants et des adolescents, et cela allait représenter une étape
importante dans la compréhension de l’origine de la psychopathie. Cette
connaissance allait peut-être offrir un jour un meilleur moyen d’identifier et
de traiter les enfants affectés.
De tels progrès sont absolument nécessaires. Des enfants ayant un trouble
des conduites ou oppositionnel avec provocation sont en tout point aussi
mentalement malades que ceux qui sont atteints de trouble bipolaire,
d’anxiété ou d’autisme. La différence est que l’on en sait beaucoup moins
sur l’origine de leur trouble parce que seule une infime fraction des
ressources allouées à la recherche publique et privée est consacrée à le
comprendre, et beaucoup, beaucoup moins que les ressources dépensées
pour des troubles relativement moins fréquents et moins sévères. Il n’est
donc pas étonnant qu’aussi peu de thérapies efficaces, qu’elles soient
pharmaceutiques ou comportementales, existent dans ce domaine. Cela
complique la vie de tout le monde, des enfants et de leur famille bien sûr,
mais aussi de leurs amis, enseignants et autres membres de la société dont
la vie se trouve affectée par des enfants non traités agressifs et
perturbateurs. Même s’il peut être difficile et parfois décourageant d’étudier
ces enfants, la motivation à le faire vient du besoin urgent de s’occuper
d’eux, de leur famille et de leur entourage.
Nous avons fini par réunir assez de données utilisables de nos douze
enfants avec traits psychopathiques qui étaient non hospitalisés, pas trop
remuants et, pour les filles, pas enceintes, ainsi que de vingt-quatre enfants
comparables pris comme témoins (douze en bonne santé et douze n’ayant
qu’un TDAH). Ensuite, leur analyse nous a encore pris des semaines en
raison de l’énorme quantité d’informations collectées par les scans d’IRMf
du cerveau entier ainsi que du nombre de transformations qu’elles doivent
subir avant de pouvoir être analysées. Au terme de ce long processus, j’ai
finalement effectué des tests statistiques pour comparer l’activation de
l’amygdale entre les trois groupes d’enfants pendant qu’ils voyaient les
expressions de peur. Lorsque j’ai pu terminer cette analyse, j’ai affiché
l’image 3D de leur cerveau qui allait me montrer la confirmation ou pas de
notre hypothèse, à savoir si les enfants avec traits psychopathiques ont une
défaillance d’activation de l’amygdale à la vue de ces expressions. J’ai
commencé à explorer l’image et je suis arrivée en retenant mon souffle sous
les volutes du cortex dans les profondeurs du cerveau temporal jusqu’à
l’amygdale, avec l’espoir d’y voir une différence d’activation. Et elle était
bien là ! Une petite tache rougeoyante témoignait d’une différence
d’activation entre les groupes d’enfants, exactement à l’endroit attendu.
Nos enfants psychopathiques ne présentaient, en moyenne, aucune
activation, zéro, de l’amygdale droite quand ils regardaient le visage d’une
personne ayant une peur intense. La vue d’une autre personne en détresse
n’imprimait rien dans cette partie de leur cerveau. C’était très différent de
ce que nous voyions chez les enfants sains ou avec TDAH qui présentent
dans ce cas, en moyenne, une augmentation de l’activité de l’amygdale
comme chez la plupart des adultes. Notre résultat, qui a été reproduit
plusieurs fois par différents laboratoires, nous aide à comprendre pourquoi
des enfants aux traits psychopathiques ont de telles difficultés à reconnaître
la peur chez les autres personnes, pourquoi la vue de la détresse que leur
violence et leurs menaces causent aux autres a si peu d’effet pour inhiber
leur cruauté. C’est parce que cette région du cerveau cruciale pour identifier
30
et répondre précisément à ces expressions est défaillante . Il en résulte que
ces enfants luttent littéralement pour comprendre ce qu’ils voient.
Des résultats obtenus chez ces enfants avec l’un des autres tests cognitifs
que nous leur avons fait passer, Liz et moi, ont aussi conforté cette
interprétation. Il visait à évaluer leur expérience subjective de différentes
émotions. Nous leur avons demandé de se rappeler des moments dans leur
vie où ils avaient eu de très fortes émotions, dont la colère, le dégoût, la
peur, la joie et la tristesse. Puis ils devaient en donner des détails et ce qu’ils
avaient ressenti alors physiquement et mentalement. On sait que les gens
psychotiques n’ont pas de fortes réponses physiologiques comme la
transpiration ou l’accélération du rythme cardiaque quand ils voient des
images ou des sons que la plupart des gens trouvent effrayants. Mais
personne n’avait systématiquement cherché à savoir si les enfants aux traits
psychotiques ressentaient psychologiquement la peur comme les autres
enfants. Et ce n’était pas le cas, comme nous l’avons découvert.
Globalement, les enfants avec des traits de psychopathie ont rapporté
qu’ils ne ressentaient que rarement et faiblement de la peur. Quand il leur
était demandé, par exemple, combien de fois ils éprouvaient de la peur sur
une échelle d’intensité allant de 1 à 7, la réponse moyenne des enfants sains
était légèrement supérieure à 4. Michael et Amber ont tous les deux entouré
« 1 ». Leur réponse a correspondu à ce que nous avions entendu au cours
des entretiens. Michael se blessait en permanence à vouloir faire des
exploits physiques comme du vélo sur le toit de son école. La mère
d’Amber se rappelait que lorsque sa fille était encore en maternelle elle
s’échappait parfois en courant et qu’on la retrouvait à jouer seule dans
l’obscurité complète d’une cave sinistre de leur immeuble. Certains enfants
de l’étude ont rapporté qu’ils ont ressenti de la peur quand, par exemple, ils
se sont retrouvés coincés sur des montagnes russes ou qu’ils ont vu un arbre
s’abattre et manquer de peu d’écraser leur maison lors d’un ouragan. Mais,
lorsque nous leur avons demandé à quoi ressemblait leur peur, ils n’ont pas
mentionné les changements physiques intenses ressentis par les enfants bien
portants comme d’être tendus, de trembler ou d’avoir du mal à respirer.
Deux enfants psychopathiques nous ont même déclaré qu’ils n’avaient
jamais éprouvé de peur de leur vie, ce qu’aucun autre enfant sain n’a dit.
Voici peut-être la réponse que je préfère concernant l’expérience de la
peur que m’a donnée un enfant de notre étude. Cette jeune fille de quatorze
ans a tenu à rajouter son commentaire : « (Rien ne m’effraye !) #RIEN ».

Réponse d’une jeune fille de quatorze ans avec des traits psychopathiques
et de sérieux problèmes de conduite quand il lui a été demandé d’indiquer
si elle était d’accord avec l’affirmation « Ce qui effraie les autres ne
m’effraie pas ». Elle a coché « s’applique très bien à moi » et pour qu’il n’y
ait pas de doute à ce sujet, elle a ajouté : (Rien ne m’effraye !) #RIEN.
Crédit : Abigail Marsh.

Nous n’avons pas retrouvé ce type de profil pour les autres émotions
explorées chez les enfants, et tous, qu’ils soient psychopathiques ou sains,
rapportaient alors des expériences similaires. Nous n’avons pas été le seul
laboratoire à trouver ce résultat et d’autres études ont confirmé que les
enfants psychopathiques ont des réponses physiologiques et psychologiques
31
à la peur drastiquement modifiées .
Ces résultats forment un beau parallèle avec ceux obtenus antérieurement
avec S. M. qui, elle non plus, ne montrait aucun signe physiologique ou
subjectif de peur en réponse à des choses qui effraient la plupart des gens.
Même la tentative d’induire chez elle une peur extrême en l’emmenant dans
une maison hantée ou en lui faisant manipuler les serpents qu’elle avait
comme animaux de compagnie n’a suscité aucune réaction de peur chez
elle, seulement de la curiosité. Une telle absence de peur a déjà été observée
chez d’autres patients ayant de sévères lésions à l’amygdale ainsi que chez
32
des animaux dont l’amygdale avait été expérimentalement lésée . Il
s’avère donc qu’une amygdale lésée, que ce soit pour une raison génétique
dans le cas de la maladie d’Urbach-Wiethe ou en lien avec une
psychopathie, peut entraîner deux handicaps spécifiques peu courants : une
difficulté à reconnaître la peur chez les autres et une modification de la
sensation personnelle de peur.
Cela me suggérait que quelque chose allant au-delà du VIM et d’autres
modèles pouvait expliquer la psychopathie, à savoir que le défaut de
fonctionnement de l’amygdale affecte non seulement le comportement des
psychopathes mais aussi leur capacité de base à être en empathie avec la
peur des autres.
Il est tout à fait établi maintenant qu’une amygdale intacte est importante
pour coordonner un ensemble de processus physiologiques et
psychologiques qui vont se traduire par l’expérience de la peur. Ce n’est
pas, et de loin, le seul rôle de cette structure, mais l’une de ses fonctions de
base. Quand une menace externe est décelée, le cortex sensoriel transmet
des informations détaillées sur la nature de ce danger à l’amygdale. Est-ce
un serpent ? Un fusil ? Le bord d’une falaise ? L’amygdale, qui a été décrite
comme la structure la plus densément interconnectée de tout le cerveau,
rameute les troupes neuronales pour y répondre. Des messages sont envoyés
à l’hypothalamus et au tronc cérébral, des structures sous-corticales
anciennes, qui, face au danger, gouvernent les comportements primaires et
des réponses hormonales. Ces structures vont monter d’un cran votre
rythme cardiaque et votre tension sanguine, maximiser votre prise d’air,
stimuler la production d’adrénaline, provoquer l’irrigation sanguine de vos
muscles et la détourner de vos organes centraux, et déclencher aussi un
afflux de sucre dans le sang pour apporter de l’énergie. L’amygdale envoie
aussi des informations sur la menace en cause à diverses régions du cortex,
ce qui va permettre d’enregistrer l’apparition du problème et de modifier le
comportement pour éviter tout risque de blessure. Si l’amygdale est altérée,
aucun de ces processus ne va fonctionner correctement. Les diverses
régions indépendantes vont fonctionner, mais leur action ne pourra être
coordonnée de la même manière en réponse à un danger.
De plus, on pense que le sentiment subjectif de peur pourrait émerger de
la confluence de toutes ces activités coordonnées par le cerveau et qu’il est
aussi largement perdu chez les patients dont l’amygdale est lésée ou les
individus hautement psychopathes. Quand, lors d’un entretien, le célèbre
chercheur sur la psychopathie Robert Hare a demandé à un délinquant
sexuel psychopathique pourquoi il n’arrivait pas à éprouver d’empathie
pour ses victimes, celui-ci a répondu : « Elles sont effrayées, d’accord ?
Mais moi, voyez-vous, je ne le comprends pas vraiment. J’ai déjà eu peur
33
moi-même, et ce n’était pas désagréable. »
Il est clair que ce n’est pas ce que dirait une personne qui sait vraiment ce
qu’est la peur.
Et si quelqu’un ne comprend pas ce que signifie avoir peur, comment
peut-on s’attendre à ce qu’il ait de l’empathie avec cette émotion chez les
autres ? Il s’avère, comme nos études successives le suggèrent, qu’il en est
tout simplement incapable. Sans un fonctionnement normal de l’amygdale,
des adolescents psychopathiques, et à priori aussi des adultes, ne
reconnaissent pas la peur chez les autres pour ce qu’elle est, ne
comprennent pas ce que peut ressentir une personne qui a peur, et par
conséquent ne discernent pas ce qui pose un problème à faire ressentir cette
émotion chez les autres. Des études plus récentes que j’ai menées avec mon
étudiante Elise Cardinale montrent que, contrairement à la plupart des gens,
ceux qui ont des traits psychopathiques pensent qu’il n’y a pas de mal à
faire peur aux autres par des menaces du style : « Je pourrais facilement te
faire mal » ou « Tu devrais faire attention à toi. » Dans une étude avec
l’IRMf, nous avons montré que ce type d’affirmation déplacée correspond à
34
une activité réduite de l’amygdale quand il est prononcé .
Quand Amber menaçait ses parents de mettre le feu à leur maison ou de
violences, quand Dylan tenait un couteau devant sa mère et menaçait de la
couper, quand Brianna voulait tabasser ses camarades, ils le faisaient parce
qu’ils avaient appris que la violence d’une menace pouvait servir à obtenir
ce qu’ils voulaient, mais ils ne discernaient pas vraiment la souffrance
émotionnelle que pouvaient engendrer ces menaces. Un trouble du
fonctionnement de l’amygdale et des régions cérébrales associées les privait
d’une forme essentielle d’empathie, celle de la simple capacité à
comprendre l’expérience de la peur chez les autres. Ils pouvaient avoir des
difficultés à qualifier de « peur » l’émotion qu’entraînaient leurs menaces et
ils n’étaient certainement pas en mesure de décrire précisément à quoi cela
ressemblait ni de comprendre en quoi c’était un problème de la causer.
4
LE BON CÔTÉ
DE LA CHOSE

E
n 2008, après plus de quatre ans passés au NIMH, j’arrivais au
terme de ma période post-doctorale. Le département de psychologie
de l’université Georgetown, à quelques kilomètres au sud de
Washington DC, avait passé une annonce pour un poste permanent de
chercheur en neurosciences cognitives spécialisé dans les processus
affectifs et sociaux, notamment au cours du développement de l’enfant.
C’était un coup de chance énorme. La probabilité de décrocher n’importe
quel poste de professeur après une thèse est très faible. Pour y arriver, il faut
de la chance et un bon timing, c’est-à-dire qu’au moment où vous cherchez
un poste une université où vous aimeriez travailler s’intéresse précisément à
votre profil. Ensuite, il vous faut passer devant une centaine d’autres
candidats. Cette année-là, chance et timing furent de mon côté et on m’a
offert le poste que j’ai encore. Depuis, mon programme de recherche s’est
considérablement étendu pour inclure des individus aussi différents des
psychopathes que ce que l’on peut imaginer.
Je n’ai toutefois pas laissé tomber mes recherches par imagerie cérébrale
sur les enfants ayant de sérieux problèmes du comportement. En tout, j’y ai
consacré plus de dix ans d’efforts. Et cela nous a permis, à mes étudiants de
Georgetown et à moi-même, de compléter nos premiers résultats sur le rôle
que joue l’amygdale dans la compréhension de la peur chez autrui. Par
exemple, mon étudiante Joana Vieira et d’autres chercheurs ont trouvé que
les adultes et les adolescents psychopathiques ont une amygdale non
1
seulement hypoactive mais aussi plus petite que la moyenne . Dans une de
ces études, cette structure s’est avérée réduite d’environ 20 % par rapport à
celles de personnes témoins. Une autre étude récente a même trouvé que les
jeunes hommes avec une petite amygdale avaient plus de risque d’avoir été
psychopathiques, même enfants, et de développer un comportement violent
par la suite. Des études sur des adolescents ont révélé que la sévérité des
traits psychopathiques à leur âge correspondait à une plus grande densité de
matière grise dans leur amygdale.
Et, dans une étude sur l’activité de l’amygdale réalisée en 2014, mon
étudiante Leah Lozier a découvert une preuve encore plus directe du fait
que l’absence de réaction de l’amygdale à la peur chez les autres expliquait
2
le comportement antisocial des enfants psychopathiques . Pour ce faire,
nous avons fait passer un scan du cerveau à plus de trente enfants ayant de
sérieux troubles des conduites, des enfants qui se battaient, volaient,
mentaient et enfreignaient souvent les règles. Certains d’entre eux
présentaient des traits psychopathiques, comme une réduction de la
compassion, de l’attention aux autres et de la capacité de remords, d’autres
pas. Comme je l’ai déjà mentionné, on pensait depuis longtemps que le
comportement antisocial d’un enfant relevait de processus cérébraux
différents s’il avait des traits psychopathiques, et cette étude a permis de le
confirmer. Les enfants présentant un trouble des conduites sans traits
psychopathiques avaient une amygdale qui répondait plus fortement à des
expressions de peur que les enfants normaux. Cela allait bien avec l’idée
que le comportement antisocial de ces enfants découle d’une émotivité
hyperréactive qui peut les faire s’emporter en réponse à des menaces
légères ou ambiguës. Ce genre de profil est parfois lié à de l’anxiété, à une
dépression ou à un passé traumatisant. De prime abord, cependant, il n’est
pas toujours facile de distinguer ces enfants de ceux qui ont des traits
psychopathiques, comme j’en ai fait l’expérience au début de mes
recherches au NIH.
Liz et moi avions recruté un garçon nommé Daniel alors que nous
commencions à peine notre étude, c’était peut-être le troisième ou
quatrième ado que nous avons évalué. Il différait de la plupart des autres sur
plusieurs points. Presque tous les enfants que j’ai décrits jusqu’à présent
étaient des Blancs vivant dans une famille intacte, fonctionnelle, provenant
de quartiers des classes moyennes, voire aisées, et fréquentant de bonnes
écoles. Ce n’était pas le cas de tous nos enfants mais de beaucoup, et
l’apparente normalité de leur vie rendait leur comportement cruel et
perturbant beaucoup plus difficile à expliquer que s’ils avaient traversé des
conditions vraiment difficiles, comme c’était le cas pour Daniel.
Ce garçon noir était, parmi toutes nos recrues, celui dont l’apparence était
la plus inquiétante. Lors de notre première rencontre, nous l’avons vu
arriver, élancé, avec son 1,80 m à quinze ans, d’un pas nonchalant, le regard
calme et posé. Je l’ai toujours vu dans la même tenue, avec des baskets
noires, un jean très ample noir également et un T-shirt d’un blanc immaculé.
Il y ajoutait parfois un bandana noir enroulé autour de la tête de telle sorte
que sa chevelure émergeait de chaque côté du crâne sous la forme de deux
boules parfaites comme les oreilles de Mickey. Une fois, il nous a raconté
combien il était soigneusement examiné à l’entrée par le personnel de
sécurité à l’entrée, ce qui ne m’a pas vraiment surprise. Il suffisait de voir
comment les gens réagissaient à son passage dans les couloirs du NIH. Les
patients comme les médecins faisaient un écart tout en le regardant
furtivement, comme des crabes qui détalent quand on soulève un rocher.
Marcher à ses côtés était une drôle d’expérience, et vu ma petite taille je
n’ai personnellement jamais vécu une telle chose. Que peut-on ressentir
quand on provoque une telle onde d’inquiétude autour de soi où que l’on
aille ? Je ne le saurai jamais vraiment, bien sûr, et je n’ai jamais pensé à le
demander à Daniel.
Le personnel de sécurité et du NIH n’avait pas tort de se méfier de
Daniel. Il avait été impliqué dans plus de vols, de violences et autres
comportements délictueux que la plupart des autres participants à l’étude. Il
ne pouvait plus donner le nombre exact de bagarres auxquelles il avait été
mêlé. On lui avait tiré dessus et il avait tiré sur d’autres personnes. Il avait
volé des voisins, dans des supermarchés et des restaurants, essayé diverses
drogues. En racontant ses histoires, il ne ressentait ni peur ni remords de
quoi que ce soit. Nous n’avions pas beaucoup d’informations sur son passé,
malheureusement, car sa mère avait de gros problèmes mentaux et nous
avons dû nous contenter à son sujet d’un bref entretien pas très informatif
avec sa tante. Sur la base de ces renseignements et de notre conversation
avec lui, nous avons attribué à Daniel un score de psychopathie suffisant
pour lui faire passer un scan du cerveau.
Le jour de son IRMf, la séance a débuté comme d’habitude. Je lui ai
expliqué comment l’appareil allait fonctionner et ce qu’il devait faire
pendant que nous nous tiendrions dans la petite salle de contrôle, une
espèce de cagibi de commandes bourré de câbles, d’écrans et de consoles à
boutons variés disposés de partout. Tout en lui parlant, je vis qu’il ne cessait
de fixer des yeux, à travers la fenêtre de la salle de contrôle, la grosse masse
grise et ronronnante du scanner.
« Quelque chose ne va pas, Daniel ? ai-je fini par lui demander. Il y a une
question que tu aimerais poser ?
– Est-ce qu’on sent quelque chose ? Est-ce que… cela va faire mal ? m’a-
t-il alors demandé.
– Oh, mon Dieu, non, pas du tout, Daniel ! Nous ne te demanderions pas
de faire quelque chose qui fait mal. C’est juste comme une grosse caméra.
Est-ce que tu as mal quand tu es pris en photo ? »
Il fit « non » de la tête.
« Eh bien, c’est exactement la même chose. On ne sent rien du tout ».
Il acquiesça. Je jetai alors un coup d’œil à Liz qui était derrière lui et qui
avait écarquillé les yeux. Le simple fait qu’il pose cette question était
bizarre. Aucun autre enfant ayant des traits psychopathiques n’avait fait une
telle demande. Avant l’examen, ils avaient seulement paru un peu curieux
ou ennuyés. Même les enfants sains pris comme témoins avaient besoin
d’être rassurés en général.
Alors que nous poursuivions nos préparatifs, Daniel continua de nous
interroger. Combien de temps cela allait-il durer ? Pouvions-nous arrêter le
scan s’il voulait partir avant ? Combien de personnes avaient déjà été
scannées ? Est-ce que son cousin (qui était dans la salle d’attente) pouvait
venir dans la salle du scanner avec lui ? Il ne voulait pas être seul dans le
scanner. Non, son cousin ne pouvait pas venir dans la pièce, mais nous
pouvions le faire venir dans la salle de contrôle, ce que nous fîmes.
« Comment ça va, mon gars ? lui demanda son cousin en balayant la
scène du regard.
– Je vais bien », dit Daniel.
Mais il n’avait pas l’air d’aller bien. Il paraissait nerveux.
J’ai ouvert la porte de la pièce du scanner. Nous étions prêts à faire le
scan.
« OK, Daniel. On est bons. Tu penses que tu es prêt à y aller ? »
Mais Daniel ne se leva pas. Il contempla juste la machine.
Au bout du compte, il fit « non » de la tête. À ma stupéfaction, je vis ses
yeux se gonfler.
« Je ne peux pas le faire. Je ne peux pas. Je veux partir. Je veux voir ma
maman ».
Il voulait voir sa maman, vraiment ? Il avait trop les jetons, lui, pour aller
dans l’appareil ? Cet ado rompu aux fusillades et au trafic de drogue était
trop effrayé de faire quelque chose que plusieurs gentils garçons de dix ans
avaient fait sans broncher ? Mais c’est ce qui se passa ensuite qui m’a
réellement abasourdie : il s’excusa.
« Je suis vraiment désolé, dit-il. Je ne peux pas le faire. Je voulais le faire
pourtant. J’ai pensé que je pouvais le faire. »
Puis il s’est levé, m’a prise par les épaules et m’a serrée dans ses bras.
Toujours enlacée par ses longs bras d’ado, j’ai pu lui dire d’une voix
étouffée :
« Il n’y a aucun souci, Daniel. Bien sûr que c’est OK. Merci d’avoir
essayé. Je suis contente que tu sois venu aujourd’hui de toute manière. »
Daniel nous avait complètement mystifiés. C’était un garçon qui avait dû
prendre les apparences d’un adulte endurci et l’avait fait de manière très
convaincante. Pas un enfant avec un mécanisme d’inhibition de la violence
en panne, mais plutôt un garçon que la vie avait poussé à adopter le
comportement d’un vrai enfant dur et sans remords. Au fond, je pense
maintenant que Daniel était probablement un garçon ordinaire dans le
meilleur sens du terme, capable d’affection, de compassion et de remords,
et qui méritait, comme tant d’autres enfants, un bien meilleur sort que ce
qu’il avait eu. Il doit avoir environ trente-six ans maintenant. Je pense
encore à lui et à la façon tendre et intense qu’il a eue de me prendre dans
ses bras, j’espère qu’il a pu surmonter tous les obstacles que la vie a mis sur
son chemin.
Ce que l’étude de mon étudiante Leah a révélé, c’est que l’on peut, en
général, distinguer le cerveau d’un enfant violent mais sensible aux
émotions comme Daniel (du moins de celui qui accepte d’être scanné) de
celui d’un enfant violent mais aussi insensible. Les Daniels sont en fait très
réactifs du point de vue émotionnel (qu’ils cherchent à le cacher ou pas) et
présentent une forte réponse de leur amygdale à la peur chez les autres. Les
enfants vraiment durs et sans remords, au contraire, ont une réponse très
faible de leur amygdale dans ce cas. Mieux encore : le degré de non-
réponse de l’amygdale des enfants à la peur semble un type de biomarqueur
de l’agressivité, notamment celle, délibérée et préméditée, liée à la
psychopathie. Dans notre étude, on pouvait faire un lien statistique entre la
sévérité des traits psychopathiques ainsi que l’agressivité proactive des
enfants et la faible réponse de leur amygdale face à des expressions de peur.
La manière dont notre cerveau répond à la détresse des autres paraissait
bien au cœur de notre capacité à faire attention aux autres et à en prendre
soin.

*
**

On me demande souvent s’il est déprimant de faire ce genre de


recherche. Cela peut arriver, bien sûr. J’éprouve à la fois une énorme
sympathie et beaucoup de tristesse pour les parents, qui se retrouvent
inquiets, anxieux et déstabilisés en raison du comportement de leur enfant.
J’aimerais pouvoir plus les aider. Et je me fais du souci pour l’avenir de leur
enfant. Mais j’apprécie vraiment de travailler avec eux. Des enfants durs,
insensibles et sans remords sont rarement très anxieux ou malheureux, bien
au contraire.
Pour savoir s’ils se sentent bien dans leur peau, nous leur demandons
parfois de s’évaluer sur une échelle de 1 à 10, 1 signifiant qu’ils se trouvent
très malheureux de ce qu’ils sont et 10 qu’ils s’estiment très contents d’eux.
Un enfant normal répondra par 7 ou 8. Mais j’ai entendu des enfants avec
des traits psychopathiques crier : « 10 ! », « 11 ! » ou même : « 20 ! » Et
rappelez-vous, ce sont des enfants qui ont pu avoir été renvoyés de
plusieurs écoles, qui ont été appréhendés par la police, qui n’ont pas de
vrais amis et qui ne cessent de susciter la crainte chez leurs parents. C’est
un bon rappel de l’immense fossé qui peut exister entre perception et
réalité.
Ces enfants sont souvent, comme d’autres ados, marrants, intéressants et
espiègles, et parfois même plus. Ils peuvent aussi être exaspérants, comme
le garçon qui s’ennuyait à la fin de son scan d’IRM à Georgetown. Il a alors
tenté de convaincre mes étudiants en thèse de le laisser partir avant la fin
parce qu’il avait un problème avec sa jambe, disait-il, à force de rester
immobile dans l’appareil et d’appuyer sur des boutons. Les étudiants ont eu
du mal à garder leur calme avec lui. D’autres enfants nous ont fait des
histoires ce jour-là. Un garçon s’est enfermé chez lui et a refusé que sa mère
vienne le chercher. Un autre a volé de la nourriture dans la cafétéria juste à
côté du scanner et l’a tranquillement mangée dans la salle d’attente. Deux
filles ont uriné sur leur test de grossesse, se moquant visiblement du fait que
je les aurais ensuite en main. Un très grand nombre de garçons prenaient
visiblement très peu de bains vu l’odeur que dégageaient leurs pieds quand
ils se déchaussaient pour passer le scan. Mais cela n’affectait en rien leur
confiance en eux. Un ado mémorable s’est montré tellement assidu auprès
de mon étudiante de vingt-six ans, elle-même interloquée par son attitude,
que sa mère a demandé en plaisantant à moitié s’il n’allait pas l’inviter à
son bal de fin d’année.
Mais ils finissaient par passer leur IRM, motivés par l’envie de terminer
leurs tests, d’obtenir un peu d’argent et une image de leur cerveau – avec un
tirage papier qu’ils pouvaient agiter à la tête de leur mère en disant
fièrement : « Regarde, tu vois, j’en ai réellement un ! »
Contre toute attente, un aspect de cet axe de recherche s’est avéré
vraiment exaltant ; il s’agit du fort contraste entre les adolescents jeunes
adultes hautement psychopathiques que nous avons étudiés et le reste de la
population.
Les personnes considérées comme « hautement psychopathiques »
représentent environ 1 % de la population et, à première vue, cette petite
minorité n’est pas fondamentalement différente de tout un chacun. Elles
réunissent seulement plus de traits présents à un moindre degré dans une
grande partie de la population. Une étude a trouvé que peut-être 30 % des
gens pouvaient être considérés comme au moins légèrement
psychopathiques dans une version du test PCL utilisé pour dépister les
3
adultes , le Psychopathy Checklist – Screening Version (PCL-SCV). Point
intéressant : c’est à peu près le même pourcentage qu’a retrouvé mon
collègue David Rand dans une étude qu’il a menée en ligne sur les gens qui
se comportent de manière parfaitement égoïste vis-à-vis des autres. Les
participants à cette étude avaient la possibilité de partager une petite somme
d’argent avec quelqu’un qu’ils ne verraient jamais, juste par pure
générosité. Parmi eux, 39 % ne partageaient jamais leur argent, alors que les
4
61 % restants pouvaient être généreux au moins certaines fois . Dans le
même genre d’idée, environ 70 % des gens ont obtenu un score
parfaitement nul dans une évaluation standard de leur degré de
psychopathie. Ce chiffre a de quoi nous rassurer.
On ne sait que trop que la nature humaine est « fondamentalement
égoïste », égocentrique, machiavélique, cynique. Les philosophes n’ont
cessé de s’affliger à ce propos depuis des millénaires, au moins depuis
Aristote qui a conclu que « tous les sentiments amicaux envers les autres
5
proviennent de ceux que l’on a d’abord pour soi-même ». Même les actes
apparemment désintéressés d’une personne sont, selon Aristote, réalisés en
fin de compte pour augmenter « les honneurs et les louanges à son égard ».
Cela revient à dire que lorsqu’une personne semble agir d’une manière
attentionnée envers les autres, ce comportement peut toujours être
finalement attribué au souci d’elle-même. Vous avez donné de l’argent à un
organisme humanitaire ? C’est pour une réduction d’impôts ! Vous vous
portez volontaire pour aider les sans-abri ? C’est pour soigner votre image !
Vous allez au secours d’une femme plongée dans un enfer de flammes, du
style de Cory Booker, et risquez de périr brûlé vif ? Eh bien, il doit y avoir
une raison intéressée derrière cela ! « Les honneurs et les louanges », peut-
être.
L’idée que la nature humaine est foncièrement égoïste demeure sous-
jacente à beaucoup de recherches en économie, en biologie et en
psychologie6. C’est la base, par exemple, du principe économique du
prétendu intérêt personnel rationnel, selon lequel toute motivation humaine
peut se réduire à une petite comptabilité interne où les coûts et bénéfices
pour la personne sont calculés chaque fois qu’une décision ou une action
sont envisagées, et où seule la meilleure option en termes de bénéfice est
retenue, celle tout simplement qui est la plus égoïste. Cette conception de la
nature humaine est très répandue. En 1988, quand on a demandé à un
échantillon représentatif de plus de deux mille Américains : « Est-ce que la
tendance des gens à ne rechercher que leur propre intérêt est un sérieux
problème aux États-Unis ? » 80 % d’entre eux ont déclaré qu’ils étaient
d’accord. En 1999, un sondage du New York Times et de CBS auprès
d’environ mille deux cents Américains a aussi trouvé que 60 % d’entre eux
pensaient que la plupart des gens se soucient beaucoup trop d’eux-mêmes et
pas assez des autres, tandis que 63 % estimaient même que l’on ne pouvait
faire confiance à la plupart des gens (un pourcentage presque identique de
gens a déclaré la même chose dans un sondage du General Social Survey de
7
2014 ). Et là encore, 43 % pensaient que la plupart des gens ne pensent qu’à
eux.
Pourtant, si l’on s’en tient à cette conception de la nature humaine, les
études de Milgram, de Batson et de Blair ainsi que beaucoup d’autres, dont
les miennes, montrent qu’un facteur important n’est pas pris en compte, à
savoir qu’il existe une grande variété de gens. Une « nature humaine
unique » n’existe pas. Pour prendre un exemple clair, certaines personnes
sont psychopathiques. Et, si vous voulez savoir à quoi ressemble une
personne vraiment et profondément égoïste, prenez un psychopathe. Il
s’agit de personnes répondant exactement à l’idée d’Aristote que les actions
apparemment amicales ou utiles servent en premier lieu la personne elle-
même. Elles ne ressentent foncièrement aucune émotion à la souffrance des
autres ni aucun désir de la soulager ou de la prévenir. Leurs bonnes actions
apparentes ne visent en réalité qu’à satisfaire leur propre intérêt. Prenez
Brent, par exemple, un garçon psychopathique que nous avons étudié au
NIMH et qui se présentait comme un Robin des bois du collège, cherchant
les harceleurs pour les tabasser après l’école. Ce n’était en fait que pour
augmenter son propre statut, faire que les autres aient peur de lui et lui
soient redevables. Tout l’intérêt d’étudier des gens comme Brent, de les
identifier et de les évaluer par des mesures cliniques est qu’ils sont
différents des autres. Leur insensibilité et leur indifférence à l’égard de la
souffrance des autres, leur volonté de manipuler et d’exploiter les autres à
leur avantage ne sont pas des choses normales. Étudier des gens ayant des
traits psychopathiques est un très bon moyen de se rendre compte que la
plupart des gens ne sont pas du tout comme eux mais semblent bien avoir
d’authentiques capacités à faire attention aux besoins des autres.
Maintenant, dire que la plupart des gens ne sont pas des psychopathes ne
veut pas dire qu’ils sont parfaits non plus. Le fait que la psychopathie se
répartisse d’une manière continue dans la population implique quelque
chose de plus intéressant que de savoir que les psychopathes sont à une
extrémité du spectre de l’insensibilité et que la plupart des autres personnes
se regroupent à l’autre bout du spectre vers le « zéro ». Le plus souvent, les
traits de physiologie et de personnalité ne se répartissent pas d’une manière
aussi dissymétrique. La taille, le taux de cholestérol, en passant par
l’intelligence ou des traits de caractère comme l’extraversion, se distribuent
dans la population selon une courbe en cloche, où la majorité se concentre
8
au milieu de l’échelle et les minorités de chaque côté . La taille moyenne
d’une Américaine est par exemple de 1,64 m et celle d’environ les deux
tiers varie de quelques centimètres autour de cette valeur. Il n’y a qu’un
petit nombre de femmes qui sont comme moi plus petites que 1,55 m et un
pourcentage équivalent d’entre elles dépassent 1,74 m. La valeur des autres
traits varie le plus souvent selon une distribution comparable qui est
qualifiée, en raison de sa grande banalité, de courbe normale.
Les traits psychopathiques évalués par la Psychopathy Checklist ne se
répartissent pas de cette manière. Ils montrent plutôt, comme l’a récemment
rapporté une étude, une répartition en demi-cloche ou demi-normale,
9
comme si seul le côté droit de la répartition en cloche avait été gardé . Cette
curieuse distribution suggère que de telles mesures de la psychopathie ne
rendent pas entièrement compte de toute la variance des traits associés à la
psychopathie, comme la sollicitude empathique et la compassion. Ainsi,
cette distribution « demi-normale » pourrait n’être en fait que la moitié
visible d’une répartition en cloche tout à fait normale, qui irait des gens
ayant un niveau de préoccupation pour les autres inhabituellement faible
d’un côté (les psychopathes) à un groupe de gens ordinaires au milieu et
peut-être, au-delà, à un autre groupe plus petit de personnes à l’opposé des
psychopathes et dont la capacité d’attention aux autres serait plus élevée
que la moyenne, les « anti-psychopathes » en quelque sorte. Si cela se
confirmait, si une petite population de psychopathes s’avérait vraiment
contrebalancée par une autre d’anti-psychopathes, cela prouverait que le
désintéressement fait aussi fondamentalement partie de la nature humaine
que l’égoïsme.
Mais qui sont ces personnes à l’opposé des psychopathes ? Jusqu’à
présent, il n’y a eu que très peu de tentatives pour les trouver et les étudier
systématiquement.
L’idée de rechercher et d’étudier des anti-psychopathes a peut-être jailli,
entre autres choses, d’un article sur la reconnaissance des visages publié par
d’anciens collègues à Harvard précisément au moment où j’ai commencé à
travailler à Georgetown.
Reconnaître l’identité d’une personne à son visage est quelque chose
d’important et d’extraordinairement sophistiqué, d’une complexité
stupéfiante que l’on a tendance à ignorer parce que nous le faisons avec une
grande facilité, bien mieux que les meilleurs ordinateurs actuels (les
algorithmes de reconnaissance de visage de Google Photos amusent encore
mes enfants).

Une courbe demi-normale. Crédit : Abigail Marsh.


Presque tout le monde est incroyablement doué pour cela. Depuis plus de
cent ans, on a pu étudier quelques rares cas consécutifs à un accident
vasculaire cérébral ou à une blessure à la tête dans lesquels la personne a
développé une prosopagnosie, une « cécité aux visages » où seule la
capacité à reconnaître le visage des gens a disparu. Ces personnes ne
reconnaissent plus le visage des membres de leur famille et de leurs amis, et
n’arrivent même plus à se reconnaître dans un miroir. Beaucoup plus
récemment, on a pu déterminer que la prosopagnosie pouvait non seulement
se produire en l’absence de toute atteinte au cerveau mais qu’elle n’était
même pas rare et qu’une personne sur quarante pourrait en être affectée.
Parmi elles, on trouve par exemple la primatologue Jane Goodall et le
neuropsychologue aujourd’hui décédé Oliver Sacks. Les gens atteints de ce
trouble représentent l’extrémité de la distribution continue de la capacité à
reconnaître les visages qui est très variable dans la population, cette
10
variabilité étant à 60 % d’origine génétique .
Si vous commencez à voir un certain parallèle entre la prosopagnosie et
la psychopathie, deux troubles du développement hautement héritables et
qui gênent sérieusement environ 1 à 2 % de la population et plus légèrement
une autre part notable de la population, vous avez la même pensée que celle
qui m’est venue alors à l’esprit.
Ce parallèle a été renforcé par une découverte récente qui a montré que
des extrêmes existent des deux côtés dans la variabilité de la reconnaissance
des visages et que s’il y a des personnes très handicapées dans cette
capacité il en existe au contraire d’autres qui sont des surdouées, des
11
personnes qui excellent dans la reconnaissance et le souvenir des visages .
Ces super reconnaisseurs de visages peuvent sourire à une jeune femme qui
les a servis cinq ans plus tôt dans un restaurant à l’autre bout du pays et la
saluer. Ou ils peuvent reconnaître instantanément un ou une camarade de
classe en école primaire qu’ils n’ont plus revu depuis trente ans. Ces
capacités sont tellement ahurissantes que ces personnes peuvent paraître
louches ou indisposer. L’un des super reconnaisseurs étudiés par l’équipe de
Harvard a ainsi raconté : « Je dois prétendre ne pas me souvenir des gens,
de toute façon, parce qu’autrement je peux faire croire que je les traque ou
qu’ils comptent plus pour moi qu’en réalité, si je leur rappelle [par
exemple] que nous nous sommes croisés il y a quatre ans sur l’esplanade du
campus ! »
Nous savons que l’hérédité joue un rôle dans les variations extrêmes que
l’on peut observer pour nombre de caractères humains comme l’intelligence
ou la taille. Si l’hérédité peut expliquer des cas extrêmes de compétences
sociales complexes comme la reconnaissance des visages, que ce soit une
déficience complète ou un don extraordinaire, on peut facilement imaginer
que ce soit la même chose pour d’autres traits comme l’attention ou la
compassion portées aux autres. Dans ce dernier cas, les psychopathes situés
à une extrémité du « continuum de l’attention à autrui » doivent avoir leur
équivalent de l’autre côté du spectre chez une petite population d’individus
dotés d’un pouvoir exceptionnel de compassion. Alors que les psychopathes
ont une tendance inhabituelle à faire du mal aux autres pour en tirer un
profit personnel, la population opposée aura la tendance aussi peu commune
à risquer de se faire mal au profit d’autres personnes.
Nous les appellerons les altruistes extraordinaires.
Le monde est rempli de gens qui réalisent des actes émouvants
d’altruisme. Ils se portent volontaires pour aider des animaux en danger, des
enfants ou des malades mentaux. Ils offrent de l’argent à des gens de pays
lointains. Ils donnent leur sang pour des personnes malades ou blessées. Ils
se dépouillent de leurs propres habits pour aider des gens à s’habiller,
parfois même publiquement. Une vidéo en 2015 a montré une femme qui
ôtait ses chaussures et ses socquettes pour les donner à une sans-abri qui
était pieds nus. Ailleurs, un jeune homme dans le métro de New York a
enlevé sa chemise et son chapeau pour aider un SDF torse nu qui grelottait.
12
Ces deux altruistes ne savaient pas qu’ils étaient filmés . Bien que de tels
actes soient magnifiques et réconfortants, je les décrirais encore comme de
l’altruisme de tous les jours plutôt qu’extraordinaire pour la simple raison
qu’ils font appel à des gestes admirablement ordinaires.
La définition courante de l’altruisme est un « comportement volontaire
visant à améliorer le bien-être d’une autre personne ». Les dons à un
organisme humanitaire, le bénévolat, le don de sang et aider une personne
inconnue relèvent bien de cette définition, et tous ces comportements
tombent dans le gros de la courbe en cloche des actes de compassion parce
qu’ils sont tous (heureusement) assez répandus. Mais sont-ils réellement si
fréquents ? Le répertoire World Giving Index de 2016 estime que, pour un
mois donné, 2,4 milliards de gens dans le monde, soit la moitié de la
population enquêtée, aident d’une manière ou d’une autre une personne
13
inconnue dans le besoin . De plus, 1,5 milliard de gens donnent de l’argent
à des organismes humanitaires, et plus d’un milliard de personnes donnent
aussi de leur temps. C’est une quantité stupéfiante d’aide apportée à des
étrangers par des gens ordinaires du monde entier, et cela tous les mois. Les
États-Unis sont, proportionnellement, parmi les pays les plus généreux du
monde, arrivant à la deuxième place sur les cent quarante pays étudiés.
Soixante-treize pour cent des Américains rapportent avoir aidé un inconnu
dans le dernier mois, 46 % ont donné de leur temps et 63 % de l’argent à un
organisme humanitaire. La quantité d’argent donnée aux autres par les
Américains chaque année est considérable, et a représenté en 2015 la
14
somme de 373 milliards, un record historique . La majorité de cet argent
(265 milliards) a été donnée par des individus plutôt que des fondations ou
des entreprises, et il est allé majoritairement à des actions en faveur de la
santé ou de l’éducation. Dans cette compétition de la générosité, les États-
Unis passent après le Myanmar, qui arrive souvent premier dans le World
Giving Index, suivi en 2016 de la Nouvelle-Zélande, du Canada et du Sri
Lanka.
Quelle est la fréquence des autres types d’altruisme ordinaire comme le
don de sang ? Le World Giving Index ne l’évalue pas, mais l’Organisation
mondiale de la santé le fait. Elle indique qu’il y a environ 108 millions de
dons de sang chaque année dans le monde. Ce nombre inclut, selon la
Croix-Rouge américaine, 14 millions d’unités de sang collectées
annuellement aux États-Unis, données par 7 millions d’Américains. Comme
moins de quatre Américains sur dix sont éligibles au don de sang, cela
signifie que chaque année moins de 10 % de cette population donne son
sang. Cette collecte se fait de manière totalement gratuite depuis 1974, date
à laquelle les États-Unis sont passés à un système de don gratuit du sang. Le
don du sang est victime d’une certaine manière de son ubiquité. Sa
fréquence élevée empêche d’apprécier la générosité de ces millions de
personnes qui permettent à des inconnus d’avoir leur sang prélevé de
manière qu’il soit dirigé vers une banque de sang puis injecté à d’autres
inconnus.
Les risques et le désagrément liés au don de sang restent cependant très
faibles, ce qui peut expliquer pourquoi il est si fréquent. On ne peut pas en
dire autant du don d’une autre partie du corps, comme celui de moelle
osseuse ou de cellules souches du sang périphérique. Je connais bien le
processus pour le don de cellules souches car ma mère l’a fait il y a plus de
dix ans pour sauver la vie de sa sœur atteinte à l’époque d’un lymphome
mortel et autrement incurable (elle est heureusement toujours en vie et se
porte bien maintenant). Pour des personnes ayant un cancer du sang comme
ma tante, de tels dons sont souvent le seul moyen de guérir.
Donner des cellules souches ou de la moelle osseuse exige beaucoup plus
de temps et d’efforts que de donner son sang, et dans des conditions
nettement moins agréables. Ce type de don est précédé de tests médicaux et
de dépistages qui prennent des heures. De plus, pendant plusieurs jours
avant le prélèvement, les donneurs doivent s’injecter un produit, le
filgrastim, qui augmente la production dans le sang des cellules vitales pour
le receveur, mais qui provoque aussi des douleurs musculaires et osseuses.
Pour finir, le prélèvement des cellules souches du sang périphérique dure
des heures, au cours desquelles tout le sang du donneur est passé via une
aiguille plantée dans un bras à travers un filtre puis réinjecté dans le corps
par l’autre bras. Donner des cellules souches n’est donc pas une partie de
plaisir, même si c’est moins intrusif que donner de la moelle osseuse,
opération chirurgicale où de la moelle est directement extraite de l’os avec
une aiguille. Récupérer après de tels dons peut prendre quelques jours à un
mois, voire plus. Pourtant, en dépit de tout cela, l’effort demandé, la
pénibilité et les désagréments occasionnés ainsi que l’absence de toute
rétribution, un nombre énorme de gens ont déjà donné de leur moelle
osseuse ou des cellules souches du sang périphérique pour sauver la vie de
parfaits inconnus. Rien qu’aux États-Unis, dix millions de personnes sont
inscrites sur le répertoire des donneurs potentiels du National Bone Marrow
Registry, et chaque année environ cinq mille d’entre elles font un don.
Ce type de don commence à dépasser ce qui peut être appelé un
« altruisme de tous les jours ». Cela dit, la moelle osseuse et les cellules
souches se régénèrent. Le corps en produit constamment. Les prélever ne
comporte qu’un risque très faible et ne cause qu’un désagrément passager.
C’est pour cette raison que, même si ces dons sont des gestes merveilleux et
admirables, je ne dirais pas qu’il s’agit d’un altruisme vraiment
extraordinaire.
Pour qu’un acte témoigne d’un altruisme sortant vraiment de l’ordinaire,
il doit non seulement remplir les critères de l’altruisme ordinaire, un
comportement délibéré pour aider quelqu’un d’autre gratuitement, mais le
dépasser sur trois points. D’abord, la personne qui en bénéficie doit être
inconnue de l’altruiste et sans parenté avec lui au moment où elle choisit
d’agir. Ensuite, l’acte d’altruisme doit présenter un risque ou un coût
sérieux pour son auteur. Enfin, ce comportement ne doit pas être attendu,
dicté ou appris. L’acte qui remplit ces trois conditions ne fait pas que nous
impressionner sur le plan moral : il devient très difficile, voire impossible,
de l’attribuer à autre chose qu’à une motivation purement altruiste,
désintéressée, parce qu’il n’y a aucun moyen pour notre comptable interne
d’en retirer un quelconque bénéfice par rapport au coût que cela engendre.
Déterminer ce qu’est le vrai altruisme extraordinaire est important pour
deux raisons. La première raison est que ce comportement extrême dans la
gamme continue de l’attention aux autres est probablement à l’opposé de la
psychopathie. Un altruiste extraordinaire sera le mieux placé pour nous
montrer à quoi ressemble tout le contraire d’un psychopathe. La seconde
raison est qu’une part notable de la population ne croit pas à l’existence
d’une motivation vraiment altruiste. Je me suis aperçue que même des gens
réceptifs à l’idée de l’altruisme soupçonnent souvent certains cas d’être en
fait dus à des motivations égoïstes. Pour avoir le moindre espoir d’identifier
le ressort cérébral de l’altruisme humain, il nous faut d’abord en trouver des
exemples authentiques et convaincants.
Ce qui complique les choses est que la plupart de nos comportements ont
des motivations multiples qui proviennent de nombreuses forces agissant à
des niveaux conscients comme inconscients et bien souvent de manière
intéressée. Prenons par exemple un comportement altruiste récent dans ma
propre vie. J’ai invité mon plus jeune frère à venir vivre chez moi pendant
quelques semaines quand il cherchait un nouveau logement pour sa famille.
Ce geste était sûrement altruiste, une offre délibérée de ma part de l’aider en
lui permettant d’économiser un peu d’argent, en le nourrissant et en
m’assurant ainsi qu’il aurait de bonnes conditions de vie. Mais une
personne pourrait en douter et demander : « Était-ce réellement altruiste ?
Ce comportement était-il vraiment, à la base, motivé par le désir de
l’aider ? » Et je ne pourrais pas me contenter de répliquer : « Bien sûr que je
voulais l’aider ! Il n’y a qu’une seule personne dans mon cerveau, je sais
parfaitement pourquoi j’ai aidé mon frère, et c’était parce que je voulais que
tout se passe au mieux pour lui. »
Cela suppose que je connaisse les raisons de mes décisions et de mon
comportement, ce qui est faux, en raison notamment du fait que le « moi »
dont je suis consciente n’habite en réalité pas tout mon cerveau. Nous ne
sommes conscients que d’une infime partie de tout ce qui se passe dans
notre cerveau. Où en est votre hypophyse en ce moment précis ? Et qu’en
est-il de votre tronc cérébral ? En êtes-vous conscient ? Pouvez-vous les
contrôler ? Savez-vous pourquoi ils font ce qu’ils font ? Non. Ils sont plus
ou moins coupés de notre conscience, comme de nombreux autres
processus cérébraux. Par conséquent, bien que les gens arrivent assez bien à
rapporter ce qu’ils voient directement, ils restent dans le vague au sujet de
leurs états internes et de ce qu’ils ressentent. Et, comme ils n’ont souvent
aucune idée de l’origine de leurs sentiments ou de leur comportement, ils
peuvent facilement se méprendre à leur sujet.
Cela est démontré par une foule d’exemples cités dans la littérature en
psychologie. L’un de ceux que je préfère vient d’une étude de Daniel
Batson sur l’altruisme, au début de laquelle il donnait à ses participants un
15
comprimé appelé Millentana . Il disait à un groupe que c’était un
médicament qui allait les rendre sensibles et chaleureux, et à un autre
groupe qu’au contraire ils allaient se sentir mal à l’aise. Les deux
explications étaient pure invention, car le Millentana n’était que de
l’amidon de maïs, un placebo.
Après avoir avalé le Millentana et entendu l’effet qu’il faisait, les
participants ont vu un inconnu recevoir des chocs électriques douloureux.
Après avoir assisté à quelques décharges, les participants avaient le choix
de recevoir les autres chocs à sa place ou de quitter l’étude plus tôt (tout en
sachant que la personne continuerait de recevoir les chocs après leur
départ). Batson a trouvé que 83 % de ceux qui croyaient que le Millentana
les rendait sensibles et chaleureux se sont proposés pour avoir les chocs
alors que seulement 33 % des autres participants déjà tendus l’ont fait.
Qu’est-ce qui a produit une telle différence d’attitude ? Une petite ruse, qui
a fait croire aux participants de l’étude qu’un simple comprimé d’amidon
influençait leur état émotionnel et qui a largement modifié leur tendance
altruiste. On ne sait pas si Batson a demandé aux participants « sensibles et
chaleureux » pourquoi ils étaient deux fois plus nombreux à ressentir et à
agir ainsi par rapport aux autres participants « mal à l’aise », mais il est
probable qu’ils auraient attribué cet effet au produit dont Batson (et nous)
savait qu’il n’avait aucun effet physiologique. L’expérience de Batson fut
une belle démonstration de la facilité avec laquelle nos sentiments,
motivations et comportements peuvent être influencés par des forces dont
les gens n’ont pas conscience.
Les biologistes ont montré qu’il existe deux forces motivant le
16
comportement altruiste de tous les jours , et qui ont bien pu jouer un rôle
pour me pousser, de manière inconsciente, à aider mon frère : ce sont la
valeur sélective inclusive, qui oriente l’aide d’un organisme vers ses
proches du point de vue génétique, et l’altruisme réciproque, qui oriente
l’aide vers les personnes avec lesquelles nous interagissons fréquemment,
qu’elles nous soient apparentées ou pas. La valeur sélective inclusive se
retrouve dans de nombreuses espèces et expliquerait la transmission
partielle des propres gènes de l’altruiste. L’idée est qu’en aidant mon frère,
qui partage la moitié de mes gènes, j’aide aussi dans une certaine mesure la
transmission de mon propre héritage génétique. La moindre aide que je lui
apporte va améliorer sa capacité à survivre, donc ses chances de transmettre
ses gènes et par conséquent une partie des miens. Cela explique bien en
quoi, dans de nombreuses espèces, des fourmis aux oiseaux en passant par
l’homme, la prépondérance d’un comportement coûteux profite aux
génétiquement proches. Cette inclination à aider ceux qui nous sont
apparentés est profondément enracinée dans le système nerveux par un
mécanisme commun aux singes, aux oiseaux et aux fourmis, sans que nous
en soyons nécessairement conscients. Je ne peux donc pas savoir dans
quelle mesure cet effet a agi dans ma proposition d’hébergement temporaire
à mon frère, même si j’admets volontiers qu’il y a peu de chances que
j’aurais fait la même chose pour, disons, un cousin du quatrième degré.
« Ah ah ! allez-vous peut-être me dire, mais si nous aidons notre famille,
c’est parce qu’elle nous est proche non seulement génétiquement mais aussi
émotionnellement. » C’est vrai, et c’est là où l’altruisme réciproque
intervient. La majeure partie de nos efforts altruistes sont tournés vers des
gens avec lesquels nous sommes en relation étroite depuis un moment ou
qui appartiennent à un même groupe social, que ce soit la famille, le
voisinage, le travail ou un groupe d’amis. Les règles de l’altruisme
réciproque sont simples : aider ceux qui vous ont aidé par le passé ou qui
sont susceptibles de le faire à l’avenir. Je t’apporte du café aujourd’hui, tu
m’avances un peu d’argent pour déjeuner demain. Je t’aide à monter ta
grange aujourd’hui, tu fais déguerpir un voleur qui rôde autour de mon
troupeau demain. Je t’aide à échapper à un danger aujourd’hui, et peut-être
que tu m’aideras à me tirer d’affaire à l’avenir. Quand tout le monde suit les
règles de l’altruisme réciproque, ce que font largement les membres des
espèces sociales, tout le monde prospère. C’est un jeu avec une probabilité
très élevée de succès à long terme. Il ne fonctionne cependant que s’il
s’applique à tous ceux avec lesquels vous pensez rester en contact et qui
peuvent donc vous rendre un jour la pareille. Lorsque des gens ont affaire à
des inconnus qu’ils s’attendent à ne jamais revoir, l’altruisme, notamment
celui qui coûte quelque chose, a tendance à chuter.
Connaissant tout cela, il peut paraître incroyable que nous soyons encore
si gentils envers des inconnus, que ce soit pour leur indiquer un chemin,
leur faire la monnaie, leur tenir la porte ou faire un don du sang ou d’argent.
Ni la valeur sélective inclusive ni l’altruisme de réciprocité ne peuvent
expliquer de tels comportements. Souvent, ces diverses formes d’aide peu
coûteuses proviennent du désir désintéressé de dépanner les autres, bien que
d’autres forces puissent aussi entrer en jeu. Nous pouvons les faire
simplement par habitude ou par défaut, ces attitudes étant conformes aux
normes sociales de notre milieu, avec en plus la satisfaction d’avoir été à la
hauteur d’un idéal culturel (alors que nous pourrions ressentir de la honte à
ne pas le respecter). Et ce type d’aide bon marché peut parfois profiter à
l’altruiste d’une manière qui va au-delà d’un futur acte réciproque. Cela a
été le cas, par exemple, lorsque j’ai aidé mon frère. Celui-ci est marrant et
intéressant, et j’ai bien aimé passer du temps avec lui quand il est resté chez
moi. Les dons à des organismes humanitaires peuvent aussi donner lieu à
des réductions fiscales, et tenir galamment la porte ou faire du bénévolat
peuvent aussi nettement améliorer notre réputation sociale. Le profit que
l’on peut retirer de ces formes d’altruisme peut être limité, mais comme le
coût en est faible, cela en vaut encore la peine. Ainsi, bien que tous ces
comportements altruistes soient formidables, et souvent motivés au moins
en partie par l’altruisme, il est presque impossible d’être sûr de leur
motivation profonde, qui peut varier chaque fois et avoir plusieurs origines,
un simple don pouvant correspondre à la fois à une forme de sélection des
proches, à un gage de réciprocité, à une conformité envers une norme
sociale et à un authentique désir d’aider son prochain.
Cela nous ramène à la question de l’altruisme extraordinaire, qui est tout
à la fois un comportement volontaire hors normes en faveur d’autrui et
quelque chose de risqué ou de coûteux pour son auteur. Ces conditions
garantissent que, contrairement à la plupart des actes de l’altruisme
ordinaire, toutes les autres motivations possibles sont plus ou moins
écartées. Impossible de faire appel dans ce cas à la sélection des proches, à
l’espoir d’une éventuelle réciprocité ou à l’intérêt personnel. Cette
définition est assez stricte pour ne retenir que quelques actes ne présentant
aucune ambiguïté. C’est le cas par exemple du secours héroïque porté à une
personne inconnue, comme celui qui m’a sauvé la vie en 1996.
Quand je me suis rendu compte que l’étude des gens exceptionnellement
attentionnés aux autres pouvait apporter autant d’information que celle de
ceux qui sont exceptionnellement indifférents aux autres, j’ai naturellement
songé aux sauveteurs héroïques. J’ai d’abord pensé à Lenny Skutnik, l’un
des noms les plus célèbres dans la recherche sur l’altruisme. Skutnik était
un employé de l’administration du budget du Congrès à Washington DC.
Un jour, par une froide après-midi de janvier 1982, alors qu’il rentrait chez
lui à Lorton en Virginie en covoiturage, un avion mal dégivré qui décollait
du National Airport a calé, perdu de l’altitude puis plongé dans le fleuve
Potomac alors que la voiture de Skutnik se trouvait bloquée non loin de là
17
dans un bouchon . Des hélicoptères sont arrivés une vingtaine de minutes
plus tard pour secourir les quelques rares personnes survivantes des eaux
glacées. L’une d’elles, Priscilla Tirado, s’est trouvée tellement affaiblie par
l’hypothermie et la panique qu’elle est retombée du filin de secours au
moment où Skutnik accourait sur la berge. Quand il est arrivé, la scène était
d’un calme sinistre. Puis la voix terrifiée d’une femme a déchiré le silence :
« Y a-t-il quelqu’un pour m’aider !? »
La réaction immédiate de Skutnik, « comme frappé d’un éclair ou par
quelqu’un », dira-t-il plus tard, fut d’enlever son manteau et ses chaussures,
puis de plonger dans l’eau. Il a nagé sur une dizaine de mètres pour aller
chercher Tirado et la ramener sur la rive. C’était quelque chose
d’incroyablement dangereux. Un autre aurait renoncé devant des eaux aussi
froides et pleines de glaces. Même après être revenu sur la berge, Skutnik a
continué à s’occuper des autres autour de lui. Alors qu’il grelottait dans une
ambulance qui n’avait plus de couvertures, il a donné à un autre survivant
trempé son propre manteau. De tels actes ont valu à Skutnik de recevoir la
médaille du Carnegie Hero Fund et une invitation du président Reagan à
assister au discours de l’état de l’Union, événement au cours duquel il a été
salué comme un héros américain bien qu’il se soit défendu d’en être un.
Comme Cory Booker, il a constamment refusé d’être qualifié de héros et
n’a jamais été à l’aise avec toute l’adulation et l’attention qu’il a reçues.
J’ai été tentée de joindre Skutnik. C’était l’exemple type d’un altruiste
extraordinaire bien réel qui vivait, je le savais, dans le nord de la Virginie, à
quelques minutes de mon bureau à Georgetown. En supposant qu’il n’ait
pas déménagé, je pouvais probablement aller le voir à pied. Pourtant, et cela
m’a vraiment frustrée, le joindre était aussi difficile que s’il avait vécu sur
la planète Vénus.
En tant que scientifique de l’université qui étudie le comportement
humain, je me dois de respecter les règles de mon institution établies pour
protéger tout participant à des recherches universitaires par un comité,
18
l’IRB . Dans mon cas, les personnes étudiées n’ont pas besoin d’être très
protégées car elles ne risquent pas grand-chose. Je ne suis pas autorisée à
qualifier de « sans risque » le fait de faire remplir un formulaire ou
d’effectuer une imagerie cérébrale parce qu’on peut toujours se faire mal
d’une manière ou d’une autre. Un participant peut se couper avec le papier
d’un questionnaire ou éprouver de la claustrophobie dans le scanner de
l’IRM (et il y a bien sûr le risque de se faire sérieusement mal si un métal
est introduit). Ces techniques de recherches sont cependant considérées
comme « à risque minime », c’est-à-dire pas plus risquées que les autres
activités quotidiennes que sont aller à l’école ou voir un médecin. Il faut
toutefois faire la part des risques et des bénéfices encourus, et ma recherche
n’apporte rien à ses sujets. Ils ne reçoivent aucun traitement, thérapie ou
formation qui pourraient leur être utiles personnellement. Pour m’assurer
d’un bon rapport risque/bénéfice, je dois veiller à éviter toute pratique
susceptible de faire que mes sujets se sentent obligés de participer à ma
recherche, même si elle est très peu risquée pour eux. Par exemple, je ne
peux pas trop les payer. Je ne peux pas rétribuer un enfant de quatorze ans
1 000 dollars pour une demi-heure de scan de son cerveau. L’opportunité de
gagner tant d’argent pourrait faire que même un enfant très claustrophobe
se sente obligé d’y participer. On me demande aussi d’utiliser des modes de
recrutement dépourvus de contrainte. Je peux mettre des annonces sur des
prospectus, des journaux ou des listes de diffusion parce que personne ne se
sentira obligé d’y répondre. Ce que je ne pouvais absolument pas faire était
d’appeler de but en blanc Lenny Skutnik pour lui demander s’il aimerait
participer à une étude d’imagerie cérébrale. Bien qu’un journaliste, un
écrivain, une agence de sondage, un lycéen faisant un projet d’exposé, ou
littéralement n’importe qui d’autre qu’un chercheur affilié à une université
puissent tout à fait légalement et éthiquement relever le numéro de
téléphone de Skutnik dans l’annuaire et l’appeler s’ils veulent l’interroger,
moi, en tant que chercheuse affiliée à une université, je ne pouvais le faire.
Et c’était tout.
Heureusement, les sauveteurs héroïques ne sont pas les seuls à remplir
les critères de l’altruisme extraordinaire. Il y a une vingtaine d’années, une
autre forme d’altruisme extraordinaire est née, qui a pu être comparée du
point de vue moral à sauver une personne de la noyade : le don d’organe
19
altruiste en faveur d’une personne inconnue, un rein le plus souvent . Ces
altruistes, à l’opposé d’un psychopathe comme Gary Ridgway qui a détruit
le rein d’une personne prise au hasard dans le but de la tuer, donnent un rein
à une personne inconnue dans le but de lui sauver la vie.
Ce type de don est un phénomène très récent. Avant les années 1990,
donner un rein à quelqu’un de non apparenté était un « tabou
20
insondable ». La plupart des chirurgiens refusaient de faire ce genre
d’opération. Ce n’était pas une question de difficulté technique. La première
transplantation de rein réussie à partir d’un donneur vivant a été faite en
1954, et celle entre deux personnes génétiquement non apparentées en
1967. Un besoin insuffisant ne peut pas non plus être invoqué.
Actuellement, comme avant, le nombre de personnes en insuffisance rénale
terminale ayant absolument besoin d’un rein et n’en trouvant pas chez des
donneurs vivants ou décédés ne cesse de croître tous les ans. Aujourd’hui,
plus de quatre-vingt-dix mille personnes sont sur liste d’attente aux États-
Unis. Alors pourquoi a-t-il fallu attendre autant de temps pour que des
centres de transplantation envisagent des greffes à partir de donneurs
altruistes ?
La raison peut largement se résumer à la croyance, pernicieuse, que la
nature humaine est foncièrement égoïste.
Donner un organe, à la différence de remplir un questionnaire ou de
passer une IRM, présente de vrais risques. Les chirurgiens en savent
quelque chose. Le premier et plus important engagement des médecins est
le primum non nocere, « d’abord ne pas nuire ». Une opération chirurgicale
réussie, c’est lorsque le patient se réveille en meilleure santé qu’avant, ou
du moins quand son état n’a pas empiré, ce qui exige une équipe de
chirurgiens, d’anesthésistes, d’infirmières et de techniciens pour réaliser à
la perfection des dizaines de gestes précis et compliqués. Même dans ces
conditions, un incident imprévisible peut toujours survenir. Une infection,
un caillot de sang ou une mauvaise réaction à l’anesthésie font partie des
complications qui peuvent tout faire foirer. Ces problèmes sont rares
lorsqu’on prélève un rein de nos jours, heureusement, et environ une
néphrectomie sur cinquante entraîne de sérieuses complications comme des
21
saignements et une sur trois mille un décès .
Donner un rein est donc considéré comme une opération à bas risque.
Mais pour mettre ce risque en perspective on peut le comparer à celui de
mourir d’un saut en parachute, ce passe-temps d’amateurs de sensations
fortes et d’accros à l’adrénaline. Les risques de mourir avec ce sport sont
22
d’environ un sur cent mille , ce qui signifie que mourir d’un don de rein
est trente fois plus risqué. Et, contrairement au saut en parachute, le don de
rein comporte aussi des risques sur le long terme. Les donneurs de rein ont
officiellement le même niveau de santé que la moyenne après leur
opération, mais ils doivent être en meilleure santé que la moyenne avant
celle-ci pour être éligibles au don. Ce don est exclu en cas d’hypertension,
d’obésité ou de diabète. Le fait qu’il faille avoir une santé supérieure à la
moyenne avant le don pour ensuite se retrouver au même niveau général
suggère que la perte d’un rein peut comporter de légers risques à long
terme, comme d’avoir une tension élevée ou une insuffisance rénale23.
Mais ce qui distingue réellement le don d’un rein des autres opérations
chirurgicales qui ne sont pas considérées comme des « tabous insondables »
n’est pas son risque, malgré tout limité, mais l’absence complète d’intérêt
pour le donneur, du moins du point de vue médical. Des opérations d’un
risque comparable sont pratiquées pour enlever un organe malade ou
douloureux, ou juste par confort pour retirer par exemple une vésicule
biliaire en cas de calculs fréquents ou un utérus pour éviter de futures
grossesses. De plus, cela fait des décennies que des millions d’opérations
non dénuées de risque sont aussi pratiquées pour des raisons purement
esthétiques. Ce qui rend en fin de compte ces opérations éthiquement
acceptables est que tous les risques et bénéfices, même faibles, sont
toujours supportés par la même personne. On peut supposer qu’elle a décidé
que les bénéfices l’emportaient sur les risques et que l’opération valait
mieux pour elle.
Ce qui fait qu’un don de rein est différent n’est donc pas son rapport
coûts/bénéfices, qui paraît très favorable, mais le fait que les deux sont
partagés de manière inégale entre deux personnes. Le donneur bénévole
prend sur lui uniquement les risques médicaux de l’opération afin que le
receveur en retire seul tous les bénéfices pour sa santé. Donner un organe de
son vivant représente, comme le dit le chirurgien Francis Moore, « la
première fois dans l’histoire de la médecine [qu’une] procédure est adoptée
où l’on porte atteinte à une personne en parfaite santé d’une manière
24
définitive pour améliorer la santé d’une autre personne ». Si vous pensez
que la nature humaine est foncièrement et uniformément égoïste, et que
toute décision, ou tout comportement humain, « a le soi comme objectif
25
primaire », cela n’a aucun sens.
Cependant, après la première greffe de rein réussie à partir d’un donneur
vivant, les chirurgiens ont progressivement adopté cette pratique. Cela n’a
pas résolu pour autant le problème des insuffisants rénaux qui, en fait, s’est
même aggravé. La liste d’attente a explosé au fil des ans. Les seuls
donneurs acceptables restaient le plus souvent les gens étroitement
apparentés au patient, de la famille de préférence, bien que dans certains cas
le conjoint ou d’autres personnes proches fussent envisagés. Quelques
chirurgiens ont même effectué des dons entre personnes non apparentées
mais émotionnellement proches, mais cela est resté marginal. Pourquoi ? Là
encore, il n’était pas pensable qu’une telle chirurgie puisse se justifier sans
que le donneur en retire un bénéfice au moins aussi élevé que le risque
encouru par l’opération, raisonnement qui restait entièrement basé sur la
norme de l’intérêt personnel. L’idée était que même si une mère qui donnait
un rein à sa fille ou un mari à sa femme n’en bénéficiaient pas
médicalement, ils étaient encore gagnants sur le plan émotionnel en évitant
de perdre un être cher ou quelqu’un dont ils dépendaient, voire de soutenir
un patient astreint autrement toute sa vie à de fréquentes séances de dialyse.
Peut-être que ces bénéfices ajoutés les uns aux autres pouvaient alors
justifier le risque de la chirurgie. Les médecins allaient même jusqu’à
mettre dans la balance des « gains » l’amélioration de l’estime de soi
procurée par le fait de donner son rein. Mais l’idée de prélever le rein de
quelqu’un sans aucune sorte de compensation restait inimaginable.
Qu’est-ce qui a changé à la fin des années 1990 ? Les choses ont en
partie bougé grâce à la ténacité et à l’ouverture d’esprit d’une femme qui
avait choisi, jusqu’à présent, de rester anonyme. Je peux révéler ici, avec sa
permission, qu’elle s’appelle Sunyana Graef. C’est une femme de soixante-
huit ans mère de deux enfants qui vit dans l’État du Vermont, où elle a
travaillé pendant vingt-huit ans en tant que nonne bouddhiste zen. Elle fait
partie des « cas index » du don d’organe altruiste, de ces patients dont la
démarche altruiste a joué un rôle majeur pour changer les mœurs dans ce
domaine. Sunyana Graef ne fut pas la toute première personne à avoir
donné un rein à un receveur qu’elle ne connaissait pas, et on peut en trouver
26
d’autres en remontant jusqu’aux années 1960 . Un autre cas d’étude
détaillé d’une donneuse altruiste fut rapporté en 1998, mais il ne fut
découvert que par la suite car elle avait fait croire qu’elle connaissait le
receveur.
Sunyana Graef est néanmoins la première personne connue à avoir fait un
don non dirigé. On considère que c’est la forme la plus extrême de don
altruiste, celle où le donneur ne désigne aucun receveur en particulier, ne
connaît pas son identité avant d’être opéré, et dans certains cas ne saura
jamais qui a reçu son rein. Un don de ce type, quand un receveur inconnu et
non spécifié retrouve grâce à ce donneur une vie pleine et entière, atteint un
sommet en tant qu’acte moral. Le philosophe juif Moïse Maïmonide
considérait que la plus haute forme de don était celle où donneur et receveur
restaient anonymes et où le don comblait définitivement le besoin de son
bénéficiaire. Les philosophes grecs de l’Antiquité auraient considéré cet
acte comme la plus haute forme d’amour, celle qu’ils appelaient agape,
c’est-à-dire un amour inconditionnel pour toute personne, indépendamment
des circonstances, plutôt que pour une personne ou un groupe en particulier.
Dans le cas de Graef s’ajoute aussi le fait que pour le bouddhisme zen
l’amour et la compassion inondent tous les êtres vivants au lieu d’être
dirigés vers des personnes en particulier.
Une seconde différence majeure est que, avant la démarche de Graef, le
don entre personnes inconnues était fait discrètement et l’opération souvent
pratiquée avec réticence par les chirurgiens. Il était rarement répertorié en
tant que tel et ne changeait rien aux habitudes antérieures. Il en fut tout
autrement avec Sunyana Graef.
En 1998, elle appela un centre de transplantation réputé dans tout le pays
situé dans le Massachusetts. Elle expliqua qu’après avoir bien réfléchi elle
voulait donner l’un de ses reins à quelqu’un inscrit sur la liste d’attente pour
une transplantation rénale. Elle n’avait jamais entendu parler d’une
personne ayant donné un de ses reins à une personne inconnue, mais cela
lui semblait possible et un tel don serait en accord avec son vœu de
bouddhiste d’aider tous les êtres vivants. Elle donnait déjà un peu de temps
et d’argent pour aider les autres, mais, en tant que mère et nonne à plein-
temps, ne disposait guère ni de l’un ni de l’autre, et trouvait que cela ne
suffisait pas. Cependant, elle avait deux reins. Elle s’était renseignée et ne
s’inquiétait pas trop, tout comme son mari, du risque qu’elle pouvait
encourir avec la chirurgie prévue. Le receveur de son rein pouvait être
n’importe qui, dit-elle, à condition qu’il ne tue pas pour gagner sa vie
(comme un chasseur). Et elle voulait que son don soit anonyme. Elle
pensait s’inscrire à l’hôpital sous un faux nom et ne jamais rencontrer la
personne bénéficiaire afin que celle-ci ne ressente aucune dette ou
obligation à son égard. Que pensez-vous, à votre avis, qu’on lui répondit ?
Ce fut, sur un ton poli mais très clair : il n’en est pas question. L’idée d’un
tel don n’était envisageable en aucune façon.
Vous vous rendez compte ! Cette année-là, quelque trente-cinq
mille Américains étaient bloqués en liste d’attente pour une greffe de rein,
la plupart à un stade trop avancé de la maladie pour survivre plus de
quelques années sans donneur. Et, comme le savent tous les professionnels
du domaine, la plupart d’entre eux n’allaient trouver personne. Beaucoup de
patients n’ont aucun membre de leur famille éligible au don, et il n’y a
jamais assez de donneurs décédés pour compenser le déficit en organes (et
la greffe d’un donneur décédé a de toute manière moins de chances de
réussir). Et voilà qu’une femme arrive et propose d’offrir à l’un d’eux le
jackpot, retrouver une vie et une santé normales, par une opération
chirurgicale tellement sûre que si elle avait été faite sur un parent du
receveur elle n’aurait posé aucun problème. Pourtant le centre de
transplantation a refusé net sa proposition, non parce que ce qu’elle
demandait était irréalisable ou même terriblement difficile du point de vue
chirurgical, mais parce que cela paraissait impossible du point de vue
psychologique.
Pour quiconque est persuadé que la nature humaine est foncièrement
égoïste, la demande de Graef ne pouvait s’expliquer que par deux raisons
pas très claires. La première était que son souhait reflétait un calcul
intéressé et qu’elle en attendait un retour suffisant pour compenser les
risques encourus. Pourtant, la nature de sa requête ne laissait deviner aucun
bénéfice concret. En demandant que ce soit le centre de transplantation et
non elle qui choisisse la personne bénéficiaire de son geste, elle était sûre
que son don profiterait à quelqu’un d’étranger à sa famille ou à ses amis, de
sorte que son souhait ne pouvait être motivé par le désir d’aider un parent
génétique ou d’obtenir quelque chose en retour. Et sa demande d’anonymat
faisait qu’elle était sûre de ne recevoir aucune forme de récompense sociale
ou financière. Légalement, de toute façon, les donneurs d’organe ne
peuvent être rétribués (ce qui fait d’eux les seuls, au passage, à ne pas tirer
profit de leur don, alors que les médecins ainsi que les autres employés de
27
l’hôpital sont tous payés et que le receveur obtient un rein ). Et, en ne
rencontrant jamais la personne bénéficiaire de son don, Graef n’aurait
même pas le plaisir de la voir recouvrer la santé ou d’entendre dire les
mots : « Je vous remercie. »
La seule autre possibilité, toujours pour une personne persuadée que
l’intérêt personnel est la seule chose qui motive les êtres humains, était que
son souhait ne reflétait pas un calcul rationnel. En d’autres termes, qu’elle
était folle. Elle était dérangée ou hallucinée. Peut-être pensait-elle que
l’opération chirurgicale allait régler un problème dans sa vie. Peut-être
était-elle suicidaire et espérait-elle que la chirurgie tourne mal. Ou peut-être
cherchait-elle une attention médicale pour une raison pathologique. Ou
peut-être encore présentait-elle une maladie factice due à un trouble rare
appelé syndrome de Münchhausen. De toute manière, n’importe laquelle de
ces motivations rendait inacceptable sa proposition d’être opérée.
Heureusement, Graef ne fut pas satisfaite de cette première réponse et
elle n’en resta pas là. Arrivée à ce stade, elle avait déjà pris sa décision
d’une manière irrévocable. « C’était comme si ce n’était plus mon rein, je
devais juste trouver le moyen de rendre ce don possible », m’a-t-elle dit
plus tard.
Elle s’est donc adressée au service de transplantation rénale de
l’université Brown qui était (et est encore) dirigé par le médecin Reginald
Gohh. À son grand soulagement, celui-ci ne dit pas non. Il ne dit pas oui
non plus tout de suite. Il s’occupait d’un centre majeur de transplantation
mais n’avait jamais entendu parler d’une telle proposition de don. Il a donc
organisé un entretien avec Sunyana Graef pour essayer de comprendre qui
était cette femme peu ordinaire et plus précisément ce qu’elle demandait. Il
en sortit impressionné par son niveau de connaissance au sujet des greffes et
l’apparente sincérité de sa proposition. Mais, avant d’entamer toute
approche médicale préalable à une greffe de rein, Gohh voulut d’abord
qu’elle s’exprime devant une équipe de professionnels pour voir s’ils
pensaient eux aussi qu’elle était sincère et équilibrée. Cette équipe
comprenait un coordinateur des transplantations, un travailleur social, un
néphrologue et un chirurgien spécialistes des greffes de rein.
Ils sortirent tous de l’entretien convaincus d’être en présence de quelque
chose de révolutionnaire pour l’époque, devant un type de donneur potentiel
qui n’était ni fou, irréfléchi ou fantasque mais sincèrement guidé par
l’altruisme, et dont la motivation, moralement admirable, pouvait même
justifier l’opération.
La transplantation eut lieu le 8 février 1999. Une équipe de chirurgie a
fait une seule incision dans l’abdomen de Graef, prélevé son rein gauche,
puis l’a rapidement transféré dans une autre salle d’opération attenante pour
être greffé chez un receveur. Sunyana Graef et la personne qui a reçu son
rein se sont bien rétablies de l’opération et n’ont présenté aucune
complication. Elles ont rapidement retrouvé une vie normale et une semaine
plus tard Graef était retournée dans son temple.
Cependant, ni Graef ni Gohh son médecin ne trouvaient satisfaisant d’en
rester là. Gohh devint convaincu que des dons de ce genre étaient
éthiquement justifiés et devaient être faits si les conditions médicales
étaient remplies. Graef pensait aussi que tant que son anonymat serait
préservé il était important de faire connaître la possibilité de telles
opérations. Au début de l’année 2000, Gohh a donc écrit un court article de
trois pages rapportant le cas de Sunyana Graef et celui-ci fut publié l’année
28
suivante dans la revue Nephrology Dialysis Transplantation . Il contribuait
ainsi à faire émerger une nouvelle ère de l’altruisme.
En 1999, l’organisme United Network on Organ Sharing (UNOS) a
29
enregistré cinq dons de rein altruistes anonymes aux États-Unis . En 2000,
il y en a eu vingt de plus, en 2001 encore trente. Depuis, ce nombre n’a
cessé d’augmenter jusqu’à atteindre un pic en 2010 avec deux cent
cinq donneurs de rein altruistes anonymes. Actuellement, entre cent et deux
cents de ces dons ont lieu chaque année aux États-Unis. Et cela ne concerne
que ceux qui, comme pour Sunyana Graef, sont « non dirigés », où le choix
du receveur incombe seulement au centre de transplantation sans rencontre
préalable avec le donneur (bien qu’il arrive souvent qu’ils se voient après la
greffe). Beaucoup d’autres donneurs choisissent de donner leur rein à des
receveurs inconnus dont ils ont appris l’existence par l’intermédiaire de
Facebook, Reddit, d’annonces publiques ou de sites comme
matchingdonors.com. Presque tous les centres de transplantation consentent
maintenant à effectuer ce type de don altruiste30 et les temps sont bien loin
où les chirurgiens pouvaient qualifier ces donneurs de « répugnants »,
d’« offenses à la conscience humaine » ou de « pathologiques du point de
vue psychiatrique » (vraiment). Des milliers de vies ont été sauvées par
l’acceptation progressive qu’un authentique désir d’aider une autre
personne puisse motiver le don d’un rein malgré le coût personnel que cela
comporte.
31
En 2009, j’ai lu « The Kindest Cut », un merveilleux article écrit par
Larissa MacFarquhar dans The New Yorker sur les progrès du don de rein
32
altruiste . Cela m’a incitée à me documenter sur la question et m’a permis
de constater les nombreuses similitudes entre ces donneurs et les autres
altruistes. Les sauveteurs héroïques ont tendance à porter secours
immédiatement et sans trop réfléchir à leur décision. Mon collègue David
Rand, un scientifique spécialisé dans le comportement à l’université Yale, a
montré que les récipiendaires de la médaille du Carnegie Hero Fund
rapportent le plus souvent avoir pris leur décision d’aider des inconnus
33
rapidement et spontanément plutôt qu’après réflexion . Les donneurs de
rein altruistes comme Graef indiquent généralement avoir agi de même.
Souvent, ils affirment que lorsqu’ils ont pris conscience qu’ils pouvaient
donner un rein à un inconnu, ils ont juste « su », comme si un éclair les
frappait, qu’ils voulaient le faire et ont rarement senti d’hésitation à ce sujet
par la suite. Ils sont aussi, comme Cory Booker et Lenny Skutnik, et de
nombreux autres sauveteurs héroïques, humbles quant à ce qu’ils ont fait, et
se défendent vivement d’être qualifiés de héros. Sunyana affirme toujours
qu’elle a juste été une « intermédiaire » pour le don, que c’est le médecin
Gohh, avec les chirurgiens, le personnel médical et même les secrétaires et
le service de nettoyage qui ont rendu ce don possible et sont les vrais
34
donneurs .
Les donneurs de rein altruistes diffèrent néanmoins des sauveteurs
héroïques par un point crucial du point de vue de la recherche : on peut en
joindre beaucoup par l’intermédiaire des centres de transplantation et des
listes de diffusion, et cela sans les prendre à froid ni les contraindre35. J’ai
pensé que ces donneurs seraient les altruistes extraordinaires qui allaient
pouvoir m’aider à explorer le continuum de la compassion, leur type étant à
l’opposé des psychopathes. Leur cerveau allait peut-être révéler les racines
de l’altruisme humain.
J’ai passé l’année suivante à chercher des financements pour mon projet
de recherche, ce qui ne fut pas une mince affaire. Peu d’organismes de
financement de la recherche avaient des missions ou des fonds compatibles
avec l’étude du cerveau des altruistes extraordinaires. J’ai eu néanmoins un
gros coup de chance. À la fin 2009, le célèbre psychologue social Martin
Seligman, en collaboration avec la fondation John Templeton, a lancé un
appel à projet de recherche en neurosciences visant à tester les traits positifs
de la nature humaine comme la moralité, la résilience et l’altruisme. Bingo.
J’ai postulé et décroché en 2010 une subvention de 180 000 dollars en
positive neuroscience pour conduire les premières recherches jamais faites
sur les bases cérébrales de l’altruisme extraordinaire.
Je pensais initialement que la partie la plus difficile de mon projet serait
de trouver assez de donneurs de rein altruistes pour réaliser mon étude. Je
voulais avoir vingt altruistes dont je puisse scanner le cerveau et il me
fallait les trouver au sein d’une population très réduite d’environ mille dons
de rein non dirigés déjà effectués aux États-Unis à l’époque et d’un nombre
inconnu d’autres donneurs altruistes. Je voulais les faire venir de n’importe
où (et j’avais les moyens de le faire grâce à ma subvention) mais combien
de volontaires éligibles allais-je trouver ? Je devais exclure par exemple
toutes les personnes ayant un métal ferromagnétique dans le corps, et des
clamps métalliques sont parfois utilisés dans les néphrectomies. Je ne
pouvais recruter aucune personne prenant des médicaments pour de
l’anxiété ou une dépression, une douleur chronique ou souffrant de
claustrophobie. Et combien d’altruistes remplissant tous les critères allaient
encore vouloir participer à mon étude ? Normalement, recruter quelqu’un
de plus âgé qu’un étudiant pour de la recherche en psychologie est la croix
et la bannière. La recherche ne paye pas assez pour attirer des adultes actifs
qui travaillent. Les restrictions posées par l’IRB pour éviter toute contrainte
dans le recrutement de volontaires nous empêchent de payer assez toute
personne ayant un revenu décent pour compenser le temps qu’elle va
perdre. Et c’est à dessein. Le but est que tout volontaire à une recherche
participe à l’étude non pour l’argent mais par désir d’aider la science et les
gens en général, c’est-à-dire par altruisme.
En fait, comme vous pouvez l’imaginer, je n’ai pas eu trop de mal à
trouver les participants à mon étude.
À vrai dire, il ne m’est jamais arrivé une chose pareille. Au début de
2011, peu avant de partir pour un congrès de psychologie au Texas, j’avais
joint plusieurs organismes travaillant avec des donneurs de rein. J’avais
posté des annonces de recrutement sur quelques listes de diffusion
nationales et demandé au centre régional de transplantation de Washington
de contacter la douzaine de donneurs altruistes qu’il avait dans ses fichiers.
Je n’avais pas de smartphone à l’époque, de sorte que je n’ai pu vérifier
mes e-mails qu’au cours du premier jour du congrès. Quand j’ai ouvert mon
ordinateur portable et que je me suis connectée, je suis restée sidérée.
C’était comme si j’étais tombée pile sur le bon filon. Ma boîte était pleine
de messages de donneurs altruistes :
« J’ai donné mon rein à une personne inconnue en février dernier. Je
serais contente de participer à votre étude. »
« Hello, j’ai vu sur Facebook que vous étudiez les donneurs de rein
vivants. J’ai donné mon rein à une personne inconnue en 2009 et j’adorerais
y participer. »
« Je réponds à un message d’Abigail Marsh sur Facebook qui cherche
des volontaires pour participer à votre étude. »
« Sachez que je serais EXTRÊMEMENT intéressé de participer à votre
étude si vous désirez me recruter. »
« J’ai été un donneur altruiste de rein… et serais plus qu’heureux et
honoré de prendre part à votre étude. »
Mon message favori était peut-être :
« CELA M’INTÉRESSERAIT BEAUCOUP D’ÊTRE UN RAT DE
LABORATOIRE ET DE FAIRE L’OBJET D’ÉTUDES. »
Cela ne se produit pas dans le monde normal de la recherche
comportementale. Peut-être que cela arrive à des chercheurs qui étudient
des traitements efficaces contre le cancer ou qui payent des gens des
milliers de dollars pour dormir dans un laboratoire étudiant le sommeil,
mais en recherche fondamentale sur le comportement humain, non. J’ai
mené des recherches en psychologie pendant plus de dix ans et recruter des
volontaires a toujours été un processus lent qui prenait beaucoup de temps
pour réunir assez de monde. Quand vous vous intéressez à une petite
population sélectionnée, c’est encore plus dur. Recruter et étudier les douze
adolescents avec des traits psychopathiques éligibles à ma première étude
par IRMf au NIMH m’a pris environ deux ans, et de tels enfants ne sont
même pas particulièrement rares.
Mais, alors que les donneurs altruistes de rein ne représentent qu’environ
0,0005 % de la population, je n’ai eu besoin que de deux jours pour en
recruter douze, et en une semaine nous en avions auditionné assez pour
lancer notre étude. Les e-mails envoyés étaient parmi les plus amicaux et
les plus démonstratifs que j’aie jamais reçus d’inconnus.
C’était un démarrage en trombe dans le monde de l’altruisme
extraordinaire.
5
QU’EST-CE QUI FAIT
UN ALTRUISTE ?

A
vant de nous plonger dans le monde des altruistes extraordinaires,
j’aimerais d’abord vous proposer un détour qui me paraît essentiel
pour mieux le comprendre. Nous allons emprunter pour cela, si
vous le voulez bien, un rayon de lumière. Ce ne sera pas celui d’Einstein. Il
ne va pas nous éclairer sur ce qui réunit l’espace et le temps. Il nous fera
comprendre quelque chose qui est, à mon avis, tout aussi spectaculaire : la
réunion de deux esprits humains.
La manière dont l’information présente dans la tête de quelqu’un arrive à
aboutir dans celle d’un autre a toujours été un grand mystère de la
psychologie. Le langage joue évidemment un rôle crucial. Sans lui, il serait
pratiquement impossible de comprendre des phénomènes cognitifs
complexes comme les opinions, les désirs ou les intentions des autres.
Pensez à la quantité d’informations que vous pouvez glaner de ce que pense
ou veut faire une personne quand elle vous dit simplement : « Eh bien,
laissez-moi essayer ! » ou « Je vais le faire pour vous. »
Mais le langage ne reflète pas complètement notre esprit. La plupart de
nos états internes ne s’expriment pas par la parole. Il y a des pensées trop
intimes ou trop triviales pour être dites. D’autres états internes ne peuvent
être traduits par des mots parce qu’ils sont trop compliqués, ou même
inconnus de nous, nichés quelque part dans notre inconscient. Et le langage
peut aussi induire en erreur, parfois délibérément si l’on ment ou que l’on
plaisante, parfois involontairement. Une personne qui vous dit : « Je vais le
faire pour vous » est-elle serviable, impatiente ou machiste ? Les mots ne
disent rien par eux-mêmes.
Comme le flot de nos paroles ne reflète que partiellement notre esprit,
nous devons déduire chez l’autre une bonne part de ses états mentaux
complexes, de ses pensées, de ses désirs et intentions, étape qualifiée
parfois de « cognition froide ». Nous avons parfois l’impression de savoir
quelle intention est à l’origine de paroles comme « Je le ferai pour vous » si
elles proviennent d’un ami ou si elles s’accompagnent d’un sourire et non
d’un soupir. Mais ce n’est qu’une illusion. Nous n’avons aucun accès à ce
que pensent réellement les autres. Le mieux que nous puissions faire est de
déduire ce que les gens croient ou veulent à partir de l’observation de leur
comportement et du réseau complexe de connaissances que nous avons
d’eux en particulier et des gens en général. Bien qu’un cerveau adulte
puisse le faire assez rapidement, il s’agit d’un processus très élaboré. C’est
même un vrai miracle de pouvoir y arriver et souvent, bien sûr, nous nous
trompons en chemin. Même si les gens croient qu’ils sont capables de
comprendre l’état d’esprit des autres, les études de psychologie évaluant la
1
manière dont nous détectons les mensonges suggèrent tout autre chose .
Quand on teste les gens pour savoir s’ils arrivent à faire la distinction entre
ce que dit une personne et ce qu’elle pense vraiment, ils sont souvent à côté
de la plaque. Vous pourriez aussi bien tirer leur réponse au sort.
Cela n’est pas du tout le cas quand il s’agit de comprendre les émotions
des autres, autre prouesse de l’esprit qualifiée alors de « cognition chaude ».
Bien que pour savoir ce que ressentent les gens nous procédions parfois par
recoupements, nous avons bien d’autres moyens de le faire. Nous sommes
renseignés en permanence sur leur état émotionnel par des indices
directement accessibles à nos yeux, nos oreilles, nos mains et même notre
nez. Des marques chimiques de nos émotions s’échappent de nos pores et
2
nous pouvons littéralement sentir la peur chez l’autre (ce ne sont pas des
histoires ! Cela se passe réellement). Nos états émotionnels se reflètent dans
le ton et le timbre de la voix, les mouvements, la posture et même la
température du corps, sans compter les mimiques du visage. Ces dernières
sont une source d’information particulièrement importante pour nous
humains. Notre espèce accorde plus d’attention, attribue plus d’importance
et tire plus d’informations des mouvements du visage que de tout autre
canal d’expression.
Peu de chercheurs ont autant contribué à décrypter notre utilisation des
mouvements du visage pour comprendre l’état interne de l’autre que les
psychologues Paul Ekman et Wallace Friesen. En 1978, ils ont créé le
premier répertoire complet de toutes les expressions faciales que pouvait
3
adopter un être humain . Ils ont particulièrement fait attention aux
mouvements dont la combinaison produit les six expressions émotionnelles
les plus largement reconnues que sont la colère, le dégoût, la joie, la
tristesse, la surprise et – d’une grande pertinence pour l’altruisme – la peur.
Ils ont constitué un ensemble de photos en noir et blanc de ces expressions
qui a ensuite été utilisé dans des milliers d’études de psychologie et de
neurosciences les décennies suivantes dans le monde entier. Bien que
beaucoup d’autres groupes d’expressions faciales aient été créés depuis,
chacun avec ses avantages, aucun n’a été à mon avis aussi soigneusement
établi et standardisé que celui d’Ekman et Friesen. L’usage commun de ces
expressions par les chercheurs du monde entier a rendu les études sur les
émotions reproductibles par de nombreuses équipes de recherche. Ce
phénomène peu fréquent et précieux en recherche comportementale a
permis d’obtenir une confiance élevée dans le résultat des études.
J’utilise ce groupe d’expressions faciales depuis que je suis étudiante.
Les visages d’Ekman et de Friesen me sont aussi devenus très familiers car
ils ont souvent prêté leur visage à leurs recherches. Un jour, j’ai eu un choc
incroyable en me retrouvant à un congrès face au visage sombre de Wallace
Friesen en personne qui me regardait. J’ai eu l’impression de quelque chose
de familier et en même temps d’une troublante nouveauté, comme un
visage vu sur des écrans qui apparaîtrait soudain en trois dimensions.
J’imagine qu’il a bien perçu ma réaction.
Ekman et Friesen ont montré que pour qu’un visage au repos se mette à
4
exprimer la crainte trois types de mouvements spécifiques sont requis . Il y
a d’abord et surtout la contraction des muscles élévateurs de la paupière
supérieure, ce qui va agrandir les yeux. Les yeux humains sont parfaitement
5
adaptés pour rendre évident ce subtil mouvement . Cela est dû au fait que la
sclère qui entoure l’iris humain est d’un blanc vif, chose pratiquement
unique chez toutes les espèces dotées d’yeux (un truc dans les films ou
dessins animés pour rendre les animaux plus humains est de leur faire une
sclère blanche comme on le voit dans Bambi ou Le Monde de Nemo jusqu’à
La Planète des singes. Les poissons et les cerfs ont une sclère foncée ou
masquée, mais si vous l’agrandissez et l’éclaircissez l’animal prend une
apparence humaine). Le fort contraste visuel dû à la juxtaposition de la
sclère blanche avec la peau, l’iris pigmenté et la pupille noire attire le
regard. Cet effet est renforcé quand la peur fait écarquiller les yeux et
découvrir une plus grande surface de sclères brillantes. « Regarde-moi !
Croise mon regard ! » crient alors les yeux.
Mais, bien que des yeux grands ouverts puissent capter l’attention et
donner une apparence de vulnérabilité, ils ne véhiculent pas la peur à eux
seuls. Les sourcils doivent aussi entrer en jeu et prendre une nouvelle forme
associée à l’expression de la crainte. Le muscle occipito-frontal du front les
tire vers le haut tandis que d’autres muscles tels que les corrugateurs des
sourcils, de petits muscles triangulaires dominant le coin interne des
sourcils, font plisser en même temps légèrement vers le bas les bords
internes des sourcils (le but de beaucoup d’injections de Botox est
d’inactiver ces muscles). Ces mouvements combinés créent les sourcils
obliques qui accroissent fortement l’apparence de vulnérabilité et de
détresse, deux marques importantes de la peur. Enfin, les lèvres d’un visage
typique de peur sont serrées et légèrement abaissées. La grimace arrondie
qui en résulte est similaire à celle qu’utilisent divers cousins primates pour
donner le signe de la soumission et de l’apaisement. Vulnérabilité, détresse,
soumission, apaisement, rappelez-vous que ces traits, tous amplifiés par les
mouvements composant l’expression de la peur, sont les mêmes que ceux
qui déclenchent le mécanisme d’inhibition de la violence.
Les muscles faciaux à l’origine de ces mouvements sont particuliers.
Ekman a constaté qu’ils sont les seuls du corps humain à agir sur la peau
6
plutôt que sur les os . En effet, ils ne sont pas là pour causer un
déplacement utile du corps dans l’espace mais servent à déformer la surface
visible du visage pour communiquer.
Une expression faciale de la peur (prise ici par Paul Ekman) comporte des
yeux agrandis, des sourcils relevés et en « u » inversé, ainsi qu’une
grimace. Crédit : Abigail Marsh.

Le message qui en résulte est merveilleusement efficace. Les contorsions


faites pour donner une expression de peur inhibent efficacement l’agression
des autres mais le font aussi très vite. Les muscles du visage peuvent se
contracter en quelques centièmes de milliseconde, moins qu’il n’en faut
pour inspirer avant de crier. Ils doivent leur efficacité au fait d’être
commandés par des nerfs qui proviennent du tronc cérébral et du cerveau
moyen juste au-dessus, les parties les plus profondes et les plus primitives
du cerveau humain.
Cette rapidité de l’expression de peur n’a d’égale que celle de la réponse
du cerveau des autres à sa vue, fondée sur des circuits tout aussi primitifs.
Pour l’apprécier, enfourchons maintenant notre faisceau de lumière pour
suivre le trajet de l’information envoyée par un visage de peur dans le
cerveau d’un observateur.
Dans les nanosecondes suivant la perception de la peur sur un visage, une
grande partie de la lumière qui le frappe ricoche de lui et irradie vers tout
autre être vivant aux alentours l’information associée au visage. C’est ce
que signifie être visible pour un objet, à savoir refléter la lumière vers les
yeux de celui qui le regarde. Les régions du visage ne renvoient pas la
lumière de façon uniforme toutefois, les pupilles l’absorbent avidement
tandis que les sclères la réfléchissent presque entièrement. Les variations de
densité et de direction de la lumière réfléchie permettent de transmettre le
détail des courbes et des couleurs du visage. Prenons l’un des nombreux
rayons réfléchis par la sclère et nous voilà partis pour une course à
3 millions de mètres par seconde vers l’œil d’une autre personne.
Nous l’atteignons presque instantanément. Après avoir franchi le dôme
transparent de la cornée, nous passons à travers la pupille et le prisme du
cristallin qui se déforme pour tenter de focaliser la lumière incidente et
donner une image précise. Puis, après avoir traversé la gelée transparente
qui remplit l’œil, nous atterrissons doucement sur la paroi de la rétine au
fond de l’œil. Une transformation étonnante se produit alors : nous sommes
numérisés. L’information que notre faisceau portait sur des sclères blanches
élargies devient un bip numérique transmis par les cellules photoréceptrices
de la rétine. Des millions de ces cellules envoient des impulsions quand
elles sont frappées par de la lumière blanche et transmettent des messages
7
saccadés au sein du cerveau via le nerf optique .
Notre rayon de lumière, devenu une impulsion nerveuse, est passé de
l’œil vers le cerveau de l’observateur. Notre vitesse a bien ralenti mais reste
8
sidérante à notre échelle : environ 60 mètres à la seconde . Il en résulte
qu’une fraction de seconde après qu’une personne a pris une expression de
peur cette information a embrasé le cerveau de son observateur.
La vue de la peur chez une autre personne a un effet incroyable sur le
cerveau humain. Elle change son activité de partout, mais à des vitesses
différentes. La première région à recevoir le message de la rétine est une
paire de structures anciennes du point de vue évolutif enfouies dans le cœur
du cerveau, les colliculi supérieurs. Leur tissu émerge comme les tétons
mutins d’une poupée Barbie à l’arrière du sommet du tronc cérébral. Leur
rôle est d’accélérer la réponse à des informations visuelles importantes bien
avant qu’elles n’accèdent à la conscience. Les images traitées par les
colliculi ne sont ni précises ni détaillées, mais elles y gagnent en vitesse.
Comme une course de relais microscopique, les colliculi passent l’essentiel
de cette information (« Sclères agrandies ! Beaucoup de blanc ! ») à de
nouvelles fibres qui remontent vers une grosse boule de neurones perchée
au centre du cerveau, le thalamus. Nous déboulons en quelques
millisecondes dans cette structure qui agit comme le standard du cerveau,
où les signaux arrivant de diverses zones du cerveau sont redistribués vers
d’autres régions. Quand il reçoit le signal des colliculi que des sclères
élargies et blanches d’une expression de peur ont été détectées, le thalamus
sait exactement où transmettre cette information : vers l’amygdale.
Une étude présentée en 2016 dans un article de la revue Nature
Neuroscience a démontré pour la première fois que l’information visuelle
de l’expression de la peur sur les visages humains est transmise par cette
9
voie primitive que l’on suspectait depuis longtemps . Les chercheurs ont
implanté des électrodes directement dans l’amygdale de huit hommes pour
10
enregistrer son activité alors qu’on leur présentait des photos . Les
chercheurs ont trouvé qu’à peine soixante-quatorze millisecondes après la
projection sur un écran de visages effrayés les électrodes signalaient une
activité, signe que l’amygdale avait déjà reçu l’information sur les traits
marquants du visage et générait d’emblée sa réponse. Il n’y a aucun autre
trajet que celui de la voie primitive que nous venons d’emprunter à travers
le colliculus et le thalamus qui puisse alerter aussi vite l’amygdale. Et ce
qui surprendra le plus est que l’on ne connaît aucune autre expression du
visage capable de le faire par cette voie privilégiée et très rapide. Aucun
visage exprimant la joie, la colère ou simplement au repos. Uniquement la
peur. Et le mystère est alors : pourquoi ?
Poursuivons encore un peu les transformations de notre rayon de lumière
avant de nous attaquer à ce mystère étroitement lié à celui de l’altruisme
humain.
En sortant du thalamus, nous arrivons d’abord dans le noyau latéral de
l’amygdale, l’un des multiples groupes semi-séparés de neurones au sein de
l’amygdale qui remplissent chacun un rôle différent. Le noyau latéral est
une sorte de foyer où arrive la majeure partie de l’information entrant dans
l’amygdale. À ce niveau, nous serons forcés d’assister impuissants à la
fragmentation de notre message lumineux en plusieurs branches qui
rebondissent dans des dizaines de directions à travers l’amygdale, puis qui
en sortent vers tout le reste du cerveau pour rallier une foule de neurones
chargés de répondre à ce qui a été vu. Le sursaut d’activité dans l’amygdale
engendré par la perception d’une expression de peur est bien plus important
que pour toute autre expression du visage. Cela reste vrai quand
l’expression de peur est largement occultée pour ne laisser voir que les
sclères. Mieux encore : l’amygdale est encore activée si les sclères sont
présentées tellement rapidement que l’on n’a même pas conscience de les
avoir vues. Le professeur Paul Whalen du Dartmouth College et ses
collègues l’ont démontré en projetant juste des sclères blanches et élargies
11
d’expressions faciales de peur sur un fond uniforme à des volontaires . Il
suffisait seulement de dix-sept millisecondes pour voir l’activation tambour
battant de l’amygdale par imagerie cérébrale, une durée d’exposition bien
trop rapide pour pouvoir être détectée consciemment. Cette remarquable
sensibilité de l’amygdale révèle que la peur que l’autre exprime a une
importance exceptionnelle pour elle. Mais là encore : pourquoi ?
On a longtemps pensé que l’expression de peur était importante parce
qu’elle permettait de signaler le danger. Une personne effrayée l’est
clairement pour quelque chose, que ce soit un serpent, une arme ou un bord
de falaise. L’expression du visage qui en résulte doit servir de signal
d’alarme pour dire à toute personne aux alentours qu’elle doit fuir ou être
sur ses gardes.
Cette explication paraît plausible. Les espèces sociales utilisent des
signaux d’alerte comme des cris spécifiques pour prévenir les autres d’un
danger. Le fait d’émettre un tel signal est même considéré comme une
forme d’altruisme, car son auteur prend le risque d’attirer l’attention du
prédateur sur lui en se manifestant ainsi. Et, comme peuvent le prédire les
théories de sélection de parentèle et de réciprocité, ces signaux d’alarme
risqués vont surtout servir à alerter la famille ou d’autres membres du
groupe social. De plus, l’avantage de ces cris dépasse largement le cadre de
la famille ou même de l’espèce de leur auteur. Beaucoup d’animaux peu ou
pas apparentés vont aussi en bénéficier. Des oiseaux reconnaissent les
12
signaux d’alarme d’autres espèces locales et même d’écureuils . Un oiseau
tropical tel que le calao à casque jaune en Afrique peut même distinguer et
répondre correctement à deux signaux distincts qu’utilisent les singes
cercopithèques dianes pour signaler un danger différent (léopard ou aigle)
comme s’il avait appris le langage de la peur de ces singes.
Les expressions de peur humaines jouent-elles le même rôle que ces
cris ? La forte réponse de l’amygdale à leur vue suffisait à le démontrer
13
pour beaucoup de gens . En principe, l’amygdale répond effectivement
rapidement à tout événement sensoriel synonyme de danger, que ce soient
les ondulations d’un serpent, le déclic d’armement d’un pistolet, le souffle
du vent le long d’une falaise. L’amygdale peut apprendre très vite, parfois
sur une seule expérience, à faire le lien entre ce genre d’indices et un danger
associé. Quand ces mêmes indices sont décelés par la suite, des cellules de
l’amygdale s’activent furieusement et envoient des messages urgents au
reste du cerveau pour signaler le danger associé. Ma mère peut remercier
son amygdale de l’avoir plongée dans une crise de panique légèrement
embarrassante devant ses voisins lorsqu’une innocente couleuvre rayée a
traversé notre rue. Elle venait de revenir d’un camp de marche dans la forêt
amazonienne où son groupe avait failli marcher sur un serpent fer de lance
mortel qui se trouvait en travers de leur chemin. Son amygdale n’avait pas
oublié cette expérience rapprochée du danger. Les décharges nerveuses en
rafale dans l’amygdale face au danger sont au cœur de l’expérience de la
peur, comme nous l’ont appris des patients dépourvus d’amygdale et
incapables de peur tels que S. M., ainsi que les psychopathes dont les
sensations de peur et l’amygdale sont amoindries.
Il est donc bien possible que la réaction de l’amygdale aux expressions
de peur soit une réponse apprise pour signaler la présence d’un danger.
Cette explication pose néanmoins quelques problèmes. D’abord, il y a peu
de chances que ce soit la fonction primaire des expressions de peur du
visage, vu la faible accessibilité de ce signal d’alarme. Les yeux, cela paraît
évident, ne voient que ce qu’ils regardent. Si vous êtes tourné dans la
mauvaise direction, que vous fermez les yeux ou que vous dormez au
moment du danger, comment allez-vous être alerté ? C’est la raison pour
laquelle les alarmes incendie ne sont pas de petits symboles de flammes qui
s’allumeraient en silence au plafond. Les oreilles et le nez sont au contraire
toujours ouverts, prêts à recueillir une information qui peut venir de
n’importe où. Il en résulte que chez la plupart des espèces les signaux
d’alarme seront des aboiements, des cris perçants ou des bouffées de
phéromones, et non des signaux visuels. C’est pour cette raison que chez les
autres primates l’expression de peur du visage n’agit pas vraiment comme
14
un signal d’alarme . C’est plutôt un signe de soumission ou d’apaisement
destiné à inhiber l’agressivité de l’autre.
L’amygdale répond aussi à l’expression de la peur d’une manière bien
différente de celles qui signalent clairement une menace. Si l’on prend par
exemple l’expression de la colère sur le visage, la comparaison est
intéressante. Quand quelqu’un vous fixe du regard les yeux mi-clos, les
sourcils bas et les dents découvertes, il s’agit clairement d’une menace.
Face à une telle expression, l’agression est imminente. L’homme qui m’a
cassé le nez à Las Vegas a grimacé exactement de cette manière avant de
me frapper. Pourtant, l’amygdale ne réagit absolument pas à ce type
d’expression. Les visages de colère produisent même une réponse moins
15
forte que s’ils sont neutres . Et la réponse de l’amygdale à des scènes
menaçantes, comme de corps que l’on mutile, est aussi différente de celle
que suscitent des visages effrayés. Quand les chercheurs ont mesuré avec
des électrodes plantées dans l’amygdale son activité à la vue de telles
images, ils n’ont pas trouvé de réponse rapide comparable. Cela signifie que
l’information fournie par ces images doit emprunter un autre chemin pour
arriver à l’amygdale.
Un autre problème posé par l’hypothèse d’une « réponse à la menace »
pour expliquer la réaction de l’amygdale est qu’une lésion de cette structure
supprime bien la capacité à répondre à des expressions de peur, mais aussi
la capacité à les identifier comme telles, à donner un nom à ce que ressent
la personne effrayée. Quand S. M. voit un visage marqué par la peur, elle a
du mal à avoir en retour des signes adaptés d’évitement de la peur ou de
vigilance. Elle voit bien l’expression du visage mais n’a aucune idée de ce
qu’elle signifie, comme un aveugle aux couleurs ne peut trouver un chiffre
dans un motif de points d’une autre couleur.
La cécité apparente des psychopathes à la peur des autres peut aussi
étonner. J’ai encore le souvenir marquant d’une histoire relatée par mon
amie et collègue Essi Viding de l’University College de Londres. Elle
testait un détenu psychopathe dans une prison anglaise et lui avait montré
une longue série de visages marquant des émotions. Il faisait partie du
groupe de psychopathes complètement aveugles à la peur des autres et fut
incapable d’en identifier un seul. Non seulement il ne reconnaissait pas les
yeux grands ouverts, les sourcils obliques et la grimace de la peur, mais il
savait aussi en être incapable. Quand il est arrivé à la dernière image
exprimant la peur et qu’il n’a pas pu non plus l’identifier comme telle, il a
dit en pensant à voix haute : « Je ne sais pas comment s’appelle cette
expression. Mais je sais que c’est à cela que ressemblent les gens juste
avant que je les poignarde. »
Chose remarquable, ce psychopathe pouvait se rappeler avoir vu des
expressions semblables auparavant et même préciser dans quelles
circonstances. Mais il était dans l’incapacité de discerner que cette
combinaison précise et familière de traits, même dans une situation
clairement effrayante, signifiait la peur. Comment cela pouvait-il
s’expliquer ? Pas avec la simple hypothèse de la « réponse à la menace ».
Il existe un autre moyen bien différent de le comprendre, même s’il n’est
pas incompatible avec ce qui précède, à savoir que les réponses de
l’amygdale à l’expression de peur ne représentent pas une simple réaction à
une « menace » mais sont plutôt une forme ancienne et atavique
d’empathie.
Quand, porté par la lumière, arrive dans l’amygdale le message que de
grands yeux stressés et la grimace d’un visage effrayé ont été détectés, la
cascade de d’activations nerveuses qui s’y déroule peut vraiment refléter
une simulation de l’état intérieur de l’autre personne, presque à la manière
d’une traduction interne de son état de peur. C’est cette simulation qui
permet à l’observateur de comprendre et de mettre un nom sur l’état de la
personne qu’elle voit, mais qui fera défaut chez ceux dont l’amygdale reste
inerte. C’est cette simulation aussi qui va faire que des signaux de la peur
vont partir de l’amygdale vers une masse de tissus nerveux dans le cerveau
appelée hypothalamus et de là vers le reste du corps, ce qui va déclencher
une accélération du rythme cardiaque, une sudation un peu plus élevée de la
paume des mains, des réponses que n’ont pas, soit dit en passant et ce n’est
16
pas un hasard, ni S. M. ni les psychopathes .
Si tout cela est vrai, si un minuscule signal d’information numérique
porté par un rayon de lumière peut induire l’écho d’une réponse à la peur
vue chez un autre, cela signifie que la réaction de l’amygdale à une
expression de peur permet d’accorder l’état interne de deux cerveaux
humains. Ce serait quelque chose d’énorme. La capacité à recréer
intérieurement l’émotion d’autrui, et de l’appréhender par ce biais, est une
forme primaire mais essentielle d’empathie. Elle est cruciale pour être en
mesure de produire des réponses sociales encore plus poussées, comme de
s’occuper de la personne effrayée ou en détresse, et de vouloir faire en sorte
qu’elle aille mieux.
Cette possibilité n’est pas tellement tirée par les cheveux. Une réponse
empathique similaire a déjà été identifiée dans le cerveau en réponse à la
douleur. Des dizaines d’études par imagerie cérébrale ont montré que la vue
d’une personne qui souffre se traduit par l’activité accrue d’une
constellation de régions dans le cerveau appelée la matrice de la douleur.
Ces régions comprennent des zones corticales comme le gyrus cingulaire
moyen, l’insula antérieure, ainsi que d’autres zones sous-corticales plus
profondes qui s’activent aussi lorsque nous avons mal. Le recoupement
troublant des régions activées en cas de douleur ou lorsqu’on en est témoin,
voire même que l’on imagine, laisse vraiment penser qu’il s’agit d’une
17
réponse empathique .
Cette possibilité s’est trouvée renforcée par une étude intelligente
d’imagerie cérébrale publiée en 2010 par Tania Singer, Grit Hein, Daniel
Batson et leurs collègues, portant sur la réponse empathique à la douleur de
18
seize supporters suisses de football . Ils avaient été sélectionnés en raison
de leur ferveur pour l’équipe de foot locale. Les chercheurs voulaient savoir
comment ils allaient répondre à la vue d’une douleur infligée à un de leur
camarade ou à un fan de l’équipe rivale au moyen, vous l’avez deviné, de
chocs électriques.
Lorsqu’il arrivait pour l’expérience, chaque supporter s’allongeait dans le
scanner d’IRM et des électrodes étaient collées sur le dos de sa main. Le
scan de son cerveau et les décharges étaient lancés en même temps. Les
chercheurs ont mesuré l’activité cérébrale des supporters alors que
l’électricité passait à travers leur peau. Les chocs variaient en intensité,
certains étant très légers, d’autres plus douloureux. Quand par la suite les
chercheurs ont analysé les données cérébrales, ils ont trouvé comme attendu
que l’activité de l’insula antérieure, une composante clé de la matrice de la
douleur, progressait avec la douleur ressentie. L’insula se trouve
profondément enfouie sous les tempes de chaque côté de la tête et code
pour la signification émotionnelle des sensations désagréables du corps.
Cela veut dire que l’activation de cette partie de l’insula signale que ce qui
se passe fait mal. Ce que voulaient savoir les chercheurs était comment
cette même structure allait répondre chez le supporter qui voyait un
camarade ou un fan de l’autre équipe subir cette douleur. Allait-elle réagir
pareillement et signaler que ce qui se passait chez une autre personne faisait
aussi mal ?
Au cours de l’étude, chaque participant se retrouva en présence de deux
hommes et on leur colla à tous les trois une électrode sur le dos de la main.
Ces trois adultes ont dû être vraiment à l’étroit côte à côte dans la petite
pièce d’un scanner. Le participant allongé dans l’appareil pouvait voir la
main portant l’électrode des deux autres hommes par l’intermédiaire d’un
miroir placé à l’intérieur. L’un des deux hommes était un supporter de la
même équipe, l’autre de l’équipe adverse. Le participant pouvait voir le
courant d’intensité variable appliqué à chacun des deux. Vous pouvez alors
imaginer la scène. Vous avez juste discuté avec quelqu’un pendant quelques
minutes et vous savez que c’est aussi un fan fidèle de votre équipe préférée.
Puis vous voyez sa main se contracter et tressauter sous l’effet des chocs
électriques. Allez-vous être contrarié et rentrer la tête ? Légèrement
contracter aussi votre main ? C’est bien probable selon les résultats obtenus
par Batson et Singer. Quand un participant regardait son camarade de club
réagir au choc, la même région de l’insula antérieure était activée que
lorsqu’il recevait lui-même le courant, comme prévu si l’on pense qu’il
reproduit la douleur vue chez l’autre. En revanche, ce qui est remarquable
est que cette réponse changeait du tout au tout si c’était le membre du club
rival qui recevait les chocs. Dans ce cas, sa main pouvait se contracter et
sursauter en réponse aux chocs, l’insula du participant réagissait à peine.
Les travaux de Batson nous ont déjà appris que beaucoup de participants
à des études de ce genre vont non seulement s’inquiéter du sort de la
personne qui reçoit les chocs mais voudront activement l’aider en subissant
eux-mêmes quelques chocs si nécessaire. Cela s’est encore vérifié dans
l’expérience de Batson et Singer. Quand on a donné la possibilité aux
participants de recevoir la moitié des chocs reçus par l’autre personne,
beaucoup ont accepté de le faire. Mais c’était surtout valable quand la
personne qui recevait les chocs faisait partie du même club de supporters et
beaucoup plus rare s’il s’agissait d’un fan du club rival. De plus, la volonté
d’aider variait chez les participants en fonction de l’activité de l’insula
antérieure. Plus elle répondait de manière empathique à la douleur d’un
supporter du même club, plus l’aide proposée avait de chances d’être forte.
La réponse de l’amygdale à la peur chez les autres pourrait-elle être une
réponse empathique du même type et dans ce cas prédire la compassion à la
détresse des autres ? Peut-être. Ma recherche sur la psychopathie cadre bien
avec cette hypothèse. Et j’ai moi-même, comme d’autres, trouvé que des
adolescents et des adultes psychopathiques affirment ne pas éprouver de
fortes peurs. Cette déficience ne les laisse pas seulement insensibles à la
peur exprimée par les autres mais les empêche de la reconnaître. D’autres
études effectuées sur de plus grands groupes d’adultes ont donné des
résultats similaires, à savoir que ceux qui rapportent avoir moins peur dans
la vie ont aussi plus de problèmes à reconnaître la peur chez autrui. Comme
si une faible expérience personnelle de la peur empêchait de comprendre ce
qu’est la peur, à l’image des personnes aveugles au rouge et au vert qui ne
peuvent pas vraiment deviner ce qu’est « rouge ». Cette double incapacité
des psychopathes suggère qu’ils ont à la base un défaut complet d’empathie
de la peur, qu’ils ne peuvent coder et traduire l’expérience de peur interne
des autres en quelque chose qu’ils peuvent comprendre. Le fait que la
réponse de leur amygdale à l’expression de la peur soit anormale est un
argument de plus pour dire que cette structure est bien en cause dans cette
défaillance.
Je dois ajouter que cette déficience liée à l’amygdale altère d’une
manière plus générale la compréhension de la peur chez les autres et pas
seulement celle qu’exprime le visage. L’amygdale est aussi essentielle pour
reconnaître la peur quand elle passe par la voix. Une étude récente portant
sur les propriétés acoustiques des cris a trouvé que l’amygdale était
19
particulièrement sensible à des sons violents et hachés . Les patients
présentant des lésions de l’amygdale se sont aussi avérés incapables de
20
reconnaître des cris et des postures de peur . Même une musique sinistre
qui va donner des frissons à la plupart des gens les laissera de marbre.
Récemment, mon étudiante Elise Cardinale et moi-même avons trouvé que
l’amygdale était aussi importante pour identifier des comportements (de
21
menace par exemple) qui provoquent normalement la peur chez les autres .
Dans une série d’études, nous avons montré que les personnes au score de
psychopathie le plus élevé n’arrivaient pas à reconnaître qu’une phrase
menaçante comme « Tu as intérêt à faire attention à toi » peut effrayer, et
cette incapacité correspondait à une mobilisation réduite de l’amygdale
quand il fallait évaluer son caractère acceptable ou pas.
Ces découvertes sont, à mon avis, des pièces cruciales du puzzle. Elles
mettent l’accent sur le fait que l’amygdale déficiente dans la psychopathie
ne fait pas qu’altérer la réponse à la peur exprimée par les visages. Si c’était
vrai, cela impliquerait un problème uniquement de perception et il suffirait
pour le résoudre d’apprendre aux psychopathes différentes astuces pour
qu’ils arrivent à reconnaître la peur chez les autres, comme de faire
attention aux yeux écarquillés ou aux sourcils relevés. Si seulement c’était
aussi simple ! Il semble plutôt que l’amygdale soit le dernier maillon pour
produire une compréhension intégrée et viscérale de la peur des autres
qu’elle soit vue, entendue, sentie ou simplement imaginée. Et, plus
important encore, le fait que des personnes psychopathiques aient tant de
mal à percevoir la peur exprimée sous toutes ses formes établit un lien
concret entre l’empathie de la peur et les sentiments d’attention et de
compassion pour les autres, des traits précisément absents chez les
psychopathes.
On ne sait pas très bien si le même lien existe pour d’autres formes
d’empathie. Les psychopathes n’ont en général pas de mal à comprendre
d’autres états internes tels que les pensées, les intentions et même la plupart
des autres émotions. Cela renforce l’idée que l’empathie n’est pas quelque
chose d’homogène. Il y a plusieurs formes d’empathie et il est possible d’en
avoir largement certaines et de manquer d’autres. Les psychopathes ne sont
pas vraiment handicapés pour comprendre la colère ou le dégoût par
exemple. Il n’est même pas clair que la psychopathie supprime l’empathie
de la douleur. Bien que cette dernière soit une réponse sociale importante,
son absence ne semble pas liée à la vraie insensibilité. Pour l’instant,
aucune étude comportementale n’a montré que les psychopathes éprouvent
moins de douleurs que les autres ou qu’ils ont plus de difficultés à la
reconnaître chez les autres. Les études d’imagerie cérébrale ne sont pas plus
concluantes. Un travail récent chez des adolescents psychopathiques a
montré une activité réduite de la matrice de la douleur chez eux tandis que
ma propre recherche avec James Blair ne l’a pas trouvée. Et une étude chez
des psychopathes adultes indique même une activité accrue dans l’insula
22
antérieure en réponse à la douleur des autres . Tout semble indiquer à ce
stade que la psychopathie est plus mêlée à un défaut d’empathie de la peur
plutôt que de la douleur.
Est-ce une simple coïncidence si les individus les plus dépourvus de
compassion et d’attention pour les autres sont aussi incapables de
reconnaître et de répondre à la peur chez les autres ? Ou sommes-nous au
cœur du sujet ? La capacité à produire une réponse empathique à partir de
l’amygdale à la détresse des autres, et à la peur en particulier, est-elle liée
d’une manière ou d’une autre à celle de faire attention aux autres ? Si c’était
le cas, cela pourrait être une étape cruciale dans la compréhension de
l’altruisme extraordinaire.
Si être capable de comprendre la peur et la détresse émotionnelle des
autres est quelque chose d’essentiel pour avoir de l’attention et de la
compassion pour eux, nous aurions un aperçu inédit sur le fonctionnement
du cerveau des altruistes extraordinaires. Ces personnes dont le
comportement envers la détresse des autres est si différent de celui des
psychopathes et reflète des sentiments très forts d’attention et de
compassion pour les autres devraient présenter en laboratoire des réponses
carrément opposées à celles des psychopathes. Elles devraient être plus
sensibles à la peur exprimée chez les autres, leur amygdale devrait répondre
plus vigoureusement à des visages effrayés et elle devrait même être plus
grosse que la moyenne.
Pour résumer, les altruistes extraordinaires devraient avoir des cerveaux
anti-psychopathiques.

*
**
Dès les premières expériences, l’imagerie cérébrale nous a rapidement
mis dans l’embarras. Le premier jour où nous avons scanné le cerveau
d’altruistes donneurs de rein pour voir s’il était bien « anti-
psychopathique » nous avons eu un résultat inattendu.
Recruter ces altruistes avait été d’une facilité déconcertante. Ils étaient
non seulement enthousiastes à l’idée de participer à l’étude mais ils se
proposaient même spontanément pour m’aider dans mon recrutement,
mentionnant sur leur page Facebook et leur blog l’étude et y laissant des
messages encourageant à y participer. Aucun des altruistes n’a eu la
moindre hésitation lorsque mes étudiants leur ont expliqué qu’ils allaient
devoir aller à Georgetown un jour ou deux et y passer plus de cinq heures à
subir une longue série d’IRM et de tests de comportement pour un maigre
dédommagement de 150 dollars. Tous avaient une vie très occupée,
beaucoup un travail très bien payé, que ce soient des ingénieurs en
informatique, des banquiers, des médecins et des commerciaux, mais ils
n’ont pas hésité à se débrouiller pour prendre quelques jours de congé et à
traverser le pays pour nous rejoindre. Un jeune altruiste du Middle West
nous a dit que cela l’intéressait beaucoup d’y participer mais qu’il avait
besoin de quelques mois pour économiser de quoi acheter son billet
d’avion. « Non, non, non ! nous sommes-nous empressés de lui dire. Nous
couvrirons tous vos frais de voyage et nous vous paierons, vous n’avez rien
à payer pour y participer ! » Mais, croyez-le ou pas, il était parfaitement
prêt à le faire.
Un autre altruiste nommé George Taniwaki a pris l’avion pour venir nous
voir de la côte Nord-Ouest du Pacifique. Ayant déjà fait plusieurs fois ce
trajet, je sais combien de temps cela prend pour venir de la région de Seattle
à Washington DC. C’est dans le meilleur des cas une longue journée de
voyage. Et pour lui ce ne fut pas le meilleur des cas. L’aéroport de Sea-Tac
étant pris dans le brouillard et une pluie glaçante, son vol fut annulé à deux
reprises. Puis il fut reprogrammé deux fois. Beaucoup de gens auraient
renoncé après quelques heures d’attente. George, lui, est resté assis dans
l’aéroport toute la journée pour attendre, refusant de rentrer tant qu’il restait
une chance d’arriver encore à temps à son rendez-vous à Georgetown pour
l’IRM (la plupart des scanners d’IRM dont le nôtre ont un calendrier
d’utilisation très chargé et il est presque impossible de reprogrammer une
session de quatre-vingt-dix minutes au dernier moment). Après être resté
une grande partie de la journée dans une salle d’attente peu confortable de
l’aéroport, puis avoir pris un vol de cinq heures pour la capitale, il a fini par
arriver à Georgetown. Ensuite, au lieu de se reposer après sa série de tests
effectuée le jour suivant, il nous a tous invités à dîner au restaurant. Je ne
m’étais jamais demandé auparavant si le fait de dîner avec un participant à
l’étude une fois les expériences faites pouvait poser un problème éthique ou
scientifique. Quelqu’un s’est-il même déjà posé un jour la question ? Dans
tous les cas, je n’ai trouvé aucune raison de ne pas le faire, et nous sommes
donc tous allés avec lui et avons passé une agréable soirée (je ne l’ai bien
sûr pas laissé payer pour nous).
Ce ne fut pas cet altruiste qui nous causa quelques ennuis le jour de
l’imagerie cérébrale. Les coupables furent les trois premiers, ou plutôt les
trois premières donneuses qui furent invitées au laboratoire le même jour.
Elles étaient venues par avion de tout le pays et se connaissaient déjà par la
communauté des donneurs d’organes vivants. Elles étaient tout excitées de
se retrouver en même temps et de pouvoir ensuite passer la soirée ensemble.
Elles étaient aussi ravies de participer à l’étude. L’une d’elles, Angela
Cuozzo, a plus tard écrit dans son blog combien elle s’était sentie heureuse
d’y prendre part, précisant que rien que l’excitation d’y aller les jours
précédents l’avait presque « tuée ».
Toute cette excitation explique peut-être que ces trois quadragénaires ont
presque fini au bord de la crise de nerfs et alerté tout le service sur le
campus de l’école de médecine de Georgetown, ce que même nos
adolescents les plus perturbés n’ont jamais réussi à faire. Pourquoi ? Parce
qu’elles étaient déterminées à ne pas arriver en retard pour leur scan. Le
premier était prévu à 9 h 15, le deuxième à 10 h 45 et le dernier à 12 h 15.
Les trois femmes étaient logées dans un hôtel situé à cinq minutes de là par
une navette du campus. Les trois ont donc décidé de partir de l’hôtel une
heure avant celle du premier scan. Ensuite, elles ont eu du mal à localiser le
site de l’IRM par rapport à l’endroit où elles étaient arrivées en navette (ce
qui est tout à fait compréhensible car ce site est connu pour être difficile à
trouver). Elles ont donc parcouru une série de couloirs uniformes dans
l’hôpital jusqu’à se retrouver tellement perdues qu’elles ont essayé de
prendre un raccourci par une issue de secours. Heureusement, cette
tentative a échoué.
En revenant sur leurs pas, elles ont fini par trouver leur chemin jusqu’à
nous, et sont encore arrivées largement en avance, à environ 8 h 30. Puis
elles ont patiemment attendu sur les petits canapés gris de la salle d’attente,
au milieu de vieux numéros de Consumer Reports et de Redbook, jusqu’à ce
que vienne leur tour. Cela signifie que la dernière prévue dans la matinée
était arrivée plus de trois heures avant son rendez-vous. Et elle avait eu peur
d’arriver en retard ! C’est un degré de conscience morale peut-être sans
précédent dans l’histoire de la recherche en psychologie. Cela m’a placée
devant un « problème » que je n’avais jamais rencontré auparavant, celui de
se sentir vraiment indigne devant tant de gentillesse et de serviabilité de la
part de participants à ma recherche.
Le déroulement de l’IRM était classique, même si le projet ne l’était pas.
Là encore, les participants regardaient à partir du tunnel sombre du scanner
des images en noir et blanc d’Ekman et Friesen ainsi que d’autres qui leur
étaient successivement projetées. Des visages esquissaient parfois un léger
sourire. D’autres irradiaient de colère. Et d’autres, bien sûr, montraient les
yeux grands ouverts, les sourcils obliques et la grimace de la peur. Tout en
regardant, les sujets de l’étude avaient dans chaque main un boîtier de
plastique ressemblant à celui d’une commande d’un vieux jeu vidéo. De
longs fils en sortaient et parcouraient la pièce de l’appareil puis passaient
par un orifice dans la salle de contrôle, où nous étions en train d’observer la
scène et où les ordinateurs enregistraient les réponses des participants. Pour
les garder attentifs aux visages, nous leur avions dit de presser le bouton
rouge du boîtier de commande chaque fois qu’ils voyaient le visage d’un
homme et le bouton de l’autre boîtier si c’était celui d’une femme. C’était
très simple. Homme ou femme ? Homme ou femme ? Cela se répétait plus
de trois cents fois pendant environ vingt minutes.
Durant tout ce temps, dans une pièce voisine, des ordinateurs pilotaient
l’appareil et l’énorme champ magnétique entourant la tête des sujets.
CLAC-CLAC-CLAC-CLAC-didididididididi, faisait le scanner, de
minuscules particules chargées dans le cerveau des altruistes sursautaient et
tournaient sur leur axe sous l’action de la machine. Dans le scanner, des
bobines en forme de cage d’oiseau entourant leur tête recueillaient les très
faibles signaux créés par l’infime déplacement des particules. Je pouvais
imaginer, attendant un signal, les deux ovales roses de 2 centimètres de
l’amygdale au centre de leur cerveau. On n’avait pas dit aux participants de
faire attention aux expressions des visages projetés, mais peu importait.
Flash ! des sclères bien blanches jaillissaient de l’écran. L’amygdale allait-
elle se réveiller une dizaine de millisecondes plus tard et ses neurones
envoyer un message codé au reste du cerveau ? « Fais attention ! Quelqu’un
a peur ! » Dans ce cas, cela allait accroître un instant et très légèrement la
consommation d’oxygène, pas plus de 1 %. Mais cela changerait assez la
manière dont les protons y dansent et tournent pour que nous puissions la
mesurer, assez pour nous apprendre combien les altruistes extraordinaires
répondent à la peur chez les autres.
Aussi amicaux et serviables que pouvaient être les altruistes, et aussi
patients qu’ils étaient pour rester dans un scanner à presser des boutons,
beaucoup n’ont quand même pas hésité à me dire, avec tact, combien
l’étude était mal conçue. Harold Mintz fut peut-être le plus explicite en
cela. Son histoire est peu courante, même dans le monde des donneurs
altruistes de rein, car, comme Sunyana Graef, il n’avait jamais entendu
parler de donner son rein à une personne inconnue avant d’en avoir l’idée.
Cela lui est venu à peu près au même moment que Sunyana Graef, en 1998
(était-ce dans l’air à cette époque ?) alors qu’il vivait à Arlington en
Virginie. Contrairement à Graef, il ne se trouvait pas à proximité d’un
centre de transplantation capable d’accepter de lui retirer un rein pour le
donner à une autre personne. Il a essayé de joindre la National Kidney
Foundation, mais n’a reçu en retour qu’un courrier plein de dépliants lui
expliquant comment donner ses organes après son décès. Hé, a-t-il pensé, je
ne suis pas encore mort. Alors il les a rappelés. Il a tenté de préciser :
« Je voudrais juste savoir pour donner, maintenant, à quelqu’un dans la
région de Washington. »
Un long silence a suivi. Puis :
« Vous ne pouvez pas le faire. C’est illégal. »
Ils ont toutefois pris son nom et son numéro de téléphone en lui disant
qu’ils le rappelleraient si les choses changeaient à ce sujet.
Oui, bien sûr, a pensé Harold.
Or les choses ont changé. La même année, le consortium Washington
Regional Transplant commençait à mettre en place ce qui allait devenir le
premier registre de donneur d’organes vivants. Ils obtinrent les coordonnées
de Harold par la National Kidney Foundation et le rappelèrent deux ans
plus tard pour lui dire qu’ils lançaient le programme. Voulait-il encore
donner son rein ? Il saisit l’occasion. Au terme d’un long examen
psychiatrique et médical, Harold fut la première personne approuvée par le
programme de don.
Connaissant Harold, cela ne me surprend pas du tout. J’ai du mal à
imaginer que l’on puisse lui refuser de donner son rein. Il a l’air d’un cow-
boy de publicité, avec une belle chevelure grise en bataille, des moustaches
grisonnantes et le charisme d’un prédicateur. Il fait partie des personnes qui
semblent électriser l’air autour d’elles. J’ai montré des extraits de mes
entretiens avec lui à des congrès et, des années plus tard, des participants
m’interrogeaient encore sur le « type à moustaches ».
Harold décrit sa décision de donner un rein comme la chose la plus
évidente, la plus simple qu’une personne puisse faire. Lorsqu’on lui
demande pourquoi il a fait cela, il réplique avec une question dont la
réponse est facile pour la plupart des gens : « Donneriez-vous un rein à
votre mère pour lui sauver la vie ? »
Tout le monde répond oui.
Il acquiesce, puis écrit quelques lettres sur un morceau de papier. Puis il
demande : « OK, alors pourquoi ? Pourquoi donneriez-vous un rein à votre
mère ? »
Tout le monde, dit-il, répond de la même manière. C’est aussi ce que j’ai
fait en répliquant : « Parce que c’est ma mère. »
Harold déplie alors le papier pour montrer les lettres « PQCMM » qu’il a
écrites. Parce Que C’est Ma Mère. Il savait déjà la réponse.
Et ce que disent les gens est révélateur. La réponse « Parce que c’est ma
mère » n’est pas vraiment une explication. Cela ne vaut guère mieux que de
dire : « Parce que ». Ce n’est pas une description des coûts et bénéfices, ou
une explication des détails de la chirurgie nécessaire ou des conséquences
probables à long terme de la maladie rénale. La réponse est beaucoup plus
primaire. C’est ma mère, elle va mourir autrement, de sorte que je lui donne
mon rein et verrai les détails par la suite. Avec cette réponse, nous sommes
presque tous les mêmes.
Puis Harold va plus loin : « Donc c’est acquis, vous le feriez pour votre
mère. OK, et qu’en est-il pour votre sœur ou votre frère ? Et votre meilleur
ami, qui ne fait pas partie de la famille ? Et votre professeur ou votre
patron ? » Il élargit le cercle de plus en plus, en vous poussant jusqu’au
point où vous allez cesser de vous soucier assez de la santé d’une personne
pour ne plus lui donner un rein. « Et si, dit-il, cette personne va mourir juste
dans la semaine et que vous êtes la seule personne à pouvoir la sauver ? Il y
a quelqu’un qui meurt juste en ce moment où nous discutons pour laquelle
les médecins savent exactement quoi faire pour la sauver. On peut vraiment
stopper la souffrance de quelqu’un, lui éviter de perdre ce qu’il pourrait
conserver. »
Ces questions reflètent celle que Harold a posée lors de son examen
préalable au don de son rein. Il a demandé à l’équipe de transplantation :
« Si je ne donne pas mon rein cette semaine, est-ce que quelqu’un va
mourir en attendant ce don ?
– Oui », lui a répondu l’équipe.
C’est ce qui a emporté la décision. Pour lui, dit Harold, tout bien
considéré, donner son rein n’était pas vraiment un choix. C’était
l’opportunité de sauver quelqu’un. « Parce que quelqu’un va mourir » était
pour lui une raison aussi simple et évidente que « parce que c’est ma mère »
l’était pour les autres.
Le 12 décembre 2000, dans une salle d’opération de l’université
Georgetown, à quelques mètres de l’endroit où nous allions plus tard voir
son cerveau par imagerie cérébrale, une équipe de chirurgiens a prélevé le
rein gauche de Harold et l’a cousu dans l’abdomen d’une jeune femme
appelée Gennet Belay, épouse, mère et immigrée éthiopienne dont les reins
à l’époque n’avaient plus que 6 % de leur fonctionnement normal. Dans un
23
film intitulé 1-800-Give-Us-Your-Kidney , Belay se rappelle être arrivée à
un moment où son médecin lui a annoncé qu’elle n’avait plus que trois
24
jours à vivre . Le rein de Harold s’est mis à filtrer son sang presque
immédiatement après la greffe et continue de le faire à ce jour. Harold lui
envoie une carte d’anniversaire chaque année. Belay considère le jour de sa
greffe comme son propre « nouveau jour de naissance », le jour où Harold
lui a donné une nouvelle vie sans maladie ni complications médicales.
Avant d’effectuer son don, Harold se rappelle n’avoir jamais ressenti
d’anxiété, de peur ou de doute, seulement de l’enthousiasme et un peu de
frustration que cela prenne autant de temps à se mettre en place. Il n’a
jamais eu de regret quant à sa décision. Et il referait de même sans
hésitation s’il en avait la possibilité, ce qu’il n’a pas, bien sûr, étant donné
que même le plus fervent altruiste n’a qu’un rein à donner.
J’ai demandé à Harold, comme je le fais pour tous les altruistes que je
rencontre, de me dire pourquoi il fait partie des 0,0005 % des personnes
pour lesquelles donner un rein à un inconnu est aussi évident que cela le
serait pour leur mère chez la plupart des gens. Qu’a-t-il de différent ? Il
répond avec force, d’une manière rappelant les mots utilisés par Cory
Booker et Lenny Skutnik : « Je ne suis pas différent. Je ne suis pas
unique. » « Votre étude va trouver que je suis juste comme vous. »
Selon lui, notre étude ne posait même pas la bonne question. Les
donneurs altruistes de rein sont pour lui des gens ordinaires qui se
retrouvent dans les bonnes circonstances et au bon moment avec la bonne
information. Le décrire comme une espèce de héros l’exaspère au plus haut
point. Il m’a dit et clairement répété qu’il n’en était pas un.
Peut-être a-t-il raison. En tant que scientifique, j’essaye de garder mon
esprit ouvert à toute possibilité qui n’est pas exclue par les faits. Il est
possible que, comme le maintient Harold, donner un rein soit une pure
affaire de circonstances, que presque tout le monde avec la bonne
combinaison de connaissances et de vécu personnel serait pareillement
motivé. Beaucoup de donneurs de rein avec lesquels nous avons travaillé
croient que c’est vrai. Les trois premiers altruistes que nous avons testés,
celles qui avaient tenté de sortir par une voie de secours, m’ont toutes
donné ce type de réponse quand je leur ai demandé séparément pourquoi il
n’y avait pas plus de donneurs :
« Je dirais : information. »
« Manque d’éducation. »
« C’est juste qu’ils ne savent pas. »
Si plus de gens étaient au courant au sujet du don, affirmaient-elles, il y
aurait plus de donneurs.
Il y a bien sûr une part de vérité dans cela. Tout donneur altruiste ne l’a
pas toujours été et il s’agit plutôt de quelqu’un qui, le plus souvent, n’avait
jamais entendu parler de don non orienté. Puis ils ont tous fini par découvrir
que c’était possible ou appris combien de personnes en avaient besoin, et
cette nouvelle information a été l’événement déclenchant qui les a amenés à
faire ce don. Ce qui distinguait leur soi d’avant et d’après le don était
l’information qu’ils avaient reçue. Le fait que les altruistes expliquent leur
don de cette manière correspond bien au phénomène général connu en
psychologie sociale sous le nom d’effet acteur-observateur : les gens
tendent à expliquer le comportement des autres en se référant à des causes
internes comme la personnalité mais expliquent leur propre comportement
par des causes externes, dans ce cas l’acquisition de nouvelles informations.
Mais ce n’est probablement pas la seule raison pour laquelle des
personnes donnent leur rein à un inconnu. D’abord, le commun des mortels
répond bien différemment à ce type d’information. Si vous êtes comme
moi, vous avez dû suivre le raisonnement de Harold jusqu’à un certain
point. Vous donneriez un rein à votre mère à coup sûr. Moi aussi. À votre
frère aussi. À votre meilleur ami, OK. Mais, à un moment donné, une
divergence apparaît. La réponse n’est plus aussi évidente. Votre voisin,
votre professeur ? Votre patron ? Peut-être. Pour moi, les décisions
commencent à prendre une autre tournure, à devenir moins viscérales. Des
détails que je suis prête à faire passer au second plan quand il s’agit de ma
mère reviennent en première ligne quand je pense donner à quelqu’un de
plus éloigné. Et quand il s’agit de donner à quelqu’un que je n’ai jamais
rencontré…, c’est le grand vide. Plus rien ne me paraît évident à ce stade.
C’est une réponse courante, même chez des gens qui voient de très près
le besoin désespéré d’avoir un donneur de rein et de la capacité à sauver
une vie par un don altruiste. Dans le film sur la greffe de Belay, son mari
commente : « Dans le cas de Harold, ce n’est pas une chose facile de
risquer sa vie pour sauver quelqu’un d’autre que vous ne connaissez même
pas, que vous n’avez jamais vu. Je me demandais moi-même “Pourrais-je le
faire ?” et ma réponse était non. Je sais ce que cela signifie. Quand vous
n’avez qu’un rein, vous risquez votre vie. Le donneur doit avoir… un cœur
spécial. »
Un cœur ou un cerveau spécial ?
Cela nous a pris plus d’un an, mais nous avons fini par récolter assez de
données pour le savoir. En tout, nous avons scanné le cerveau de dix-neuf
donneurs altruistes de rein qui avaient visionné les expressions faciales des
diverses émotions. Ils comprenaient Harold, Angela Cuozzo et les autres
femmes tellement déterminées à ne pas être en retard ; George Taniwaki,
qui était venu en avion de Seattle ; un consultant immobilier ; un
mécanicien et une dizaine d’autres. En plus de mesurer l’activité de leur
amygdale et d’autres régions du cerveau avec les scans, nous avons aussi
effectué des scans anatomiques pour nous informer sur la taille et la forme
de toutes les structures de leur cerveau, amygdale comprise.
À titre de comparaison, nous avons pris vingt personnes du même âge,
ayant le même nombre d’années d’éducation, le même QI et d’autres
variables que nos altruistes, et recueilli les mêmes données auprès d’eux. Le
seul critère supplémentaire était le fait qu’ils n’avaient jamais donné
d’organe à quelqu’un d’autre. C’est le cas de la majorité de la population
bien sûr. N’importe quel immeuble à un kilomètre à la ronde de l’université
Georgetown pouvait fournir une vingtaine d’adultes de ce genre. Vous
pourriez alors penser que cela allait être du gâteau de les trouver et de les
tester. Détrompez-vous. Ce qui m’a renforcée dans l’idée de combien
l’empressement des altruistes à participer était incroyablement anormal
(dans le bon sens du terme), notamment avec les problèmes de trajets que
cela comportait, est le fait que cela nous a pris deux fois plus de temps pour
trouver le même nombre de personnes témoins que d’altruistes. Et cela en
dépit du fait qu’ils étaient recrutés localement et n’avaient aucun voyage à
faire, en dépit aussi du fait qu’ils étaient dix mille fois plus nombreux que
les donneurs altruistes de rein (j’éprouve toujours bien sûr une fantastique
reconnaissance à leur égard puisque c’est grâce à leur participation que
l’étude a pu se faire).
Mes étudiants ont analysé les données fournies par l’imagerie cérébrale
avec les mêmes méthodes fastidieuses que d’habitude. Des heures et des
heures et des heures de ronronnement des ordinateurs pour transformer des
gigabytes de code binaire brut en images en trois dimensions d’un cerveau
humain scintillant d’activité. Notre analyse finale devait visualiser la
différence d’activité de l’amygdale entre les deux groupes ayant vu des
expressions de peur et des visages neutres. Le moment de vérité était à
nouveau arrivé. Qu’allions-nous voir en comparant le cerveau des altruistes
à celui de témoins qui leur étaient semblables en tout point sauf sur le fait
de n’avoir pas donné de rein ?
Bingo. Là encore, nous eûmes une différence. Une lueur comme une
petite étoile. Un demi-centimètre cube de chair dans l’amygdale droite des
altruistes avait mobilisé plus de sang pour s’activer en présence des
25
expressions de peur .
Maintenant, tout ce que nous savions était que des cellules dans
l’amygdale des altruistes, du noyau latéral ou d’un autre nous ne pouvions
le dire, étaient plus actives quand ils voyaient la peur sur le visage d’une
personne inconnue. Était-ce la réponse empathique que nous suspections ?
Ou quelque chose d’autre, comme la réponse à une menace ?
Un indice pour le savoir vint de résultats d’une analyse comparable faite
pour évaluer la réponse à des expressions de colère chez les altruistes et les
personnes témoins. Cette fois, nous avons trouvé que le profil était inversé,
avec une amygdale moins active chez les altruistes que chez les témoins.
Cela ne correspondait pas à l’idée que l’amygdale des altruistes est juste un
« détecteur de menace » sur les visages. Un autre indice utile nous a été
fourni par le cas des personnes ayant des troubles anxieux comme un
trouble de l’anxiété généralisée ou une phobie sociale généralisée. Lorsque
ces personnes voient des visages exprimant des émotions, on peut voir que
leur amygdale s’active en réponse à toute une gamme de stimulus négatifs,
dont les expressions de peur, de colère, de mépris ou d’autres encore. Les
personnes anxieuses sont excessivement vigilantes à tout danger ou menace
26
possibles, et leur amygdale a tendance à être constamment hyperactive .
Chez elles, cette sensibilité de l’amygdale à de tels signes peut refléter une
forme de détection de menace. Le fait, au contraire, que la sensibilité de
l’amygdale des altruistes se limite à l’expression de la peur suggérait que
quelque chose d’autre était à l’œuvre.
Un nouvel indice qu’il pouvait y avoir « quelque chose d’autre » est venu
de données supplémentaires recueillies à la fin de l’IRMf de leur cerveau.
Après une pause et un repas, nos participants étaient invités à revenir au
laboratoire pour remplir des questionnaires et accomplir quelques tâches à
l’ordinateur. L’une d’elles était de reconnaître des visages exprimant la
colère ou la crainte. Quand nous avons analysé la qualité de leur réponse à
ces deux émotions, les résultats ont parfaitement concordé avec ceux de
l’imagerie cérébrale et corroboré les données recueillies au cours de ma
thèse une décennie plus tôt. Par comparaison avec les personnes témoins,
les altruistes reconnaissaient relativement mieux les expressions de peur et
relativement moins bien celles de colère. Leur empathie était plus forte pour
la peur des autres que la moyenne. Cela conforte bien l’idée que l’empathie
peut prendre différentes formes, chacune due en partie à un processus
différent, de sorte qu’il est tout à fait possible d’avoir un degré élevé
d’empathie avec la peur d’un autre mais pas avec sa colère. Dans le cas de
la sensibilité empathique des altruistes à la peur, l’amygdale paraissait en
être responsable. Nous avons bien trouvé une forte corrélation parmi tous
nos sujets entre l’activité de leur amygdale face à des expressions de peur et
leur capacité à les reconnaître par la suite.
Arrivés à ce point, nos altruistes paraissaient être remarquablement
« anti-psychopathiques » : ils reconnaissaient mieux la peur chez les autres
que les témoins, et cette capacité semblait correspondre à une plus forte
réponse de leur amygdale droite à ces expressions. Qu’en était-il de la
dernière caractéristique de la psychopathie que nous avions considérée, la
taille globale de l’amygdale ? Mon étudiant Paul Robinson a plongé dans
les données pour produire une reproduction de la taille et de la forme de
l’amygdale de tous nos participants même si, pour être honnête, je doutais
un peu que l’on arrive à distinguer quelque chose. Pourtant, les résultats de
l’étude ont clairement montré que, là aussi, les altruistes s’opposaient aux
psychopathes. Leur amygdale droite était plus grande que celle des témoins
d’environ 8 %. Cet effet s’est maintenu même après avoir tenu compte d’un
facteur inattendu, à savoir que le cerveau des altruistes était en général plus
gros que celui des personnes témoins.
Malgré ce que Harold et beaucoup d’autres participants affirmaient, le
cerveau des altruistes avait vraiment quelque chose de spécial. Ils étaient,
semble-t-il, plus fortement affectés par le « champ de force » qui favorise la
compassion, car la vue d’une personne souffrante les touchait plus que la
moyenne. Ils étaient un peu plus dotés de trois propriétés que la recherche
sur la psychopathie avait déjà identifiées comme essentielles pour la
compassion, de ce matériel nerveux de base requis pour être sensible aux
signes de détresse chez les autres et qui fait défaut aux personnes
psychopathiques. Et ce petit plus supplémentaire, visible par cette
sensibilité, cette activité et ce volume accrus, pouvait suffire à donner aux
altruistes une compassion atteignant un niveau extraordinaire.
Peut-être que ces petits changements peuvent expliquer pourquoi, chez
un altruiste, l’étrange sentiment de vide que je ressens quand j’envisage de
donner un rein à une personne inconnue se transforme en quelque chose de
bien réel. Comme ils le disent, ce même sentiment de certitude et d’objectif
à atteindre que j’ai quand je considère le fait de donner mon rein à
quelqu’un que j’aime est ce qu’ils ont ressenti quand ils ont envisagé pour
la première fois de donner à un inconnu, ce sentiment de « OK, tu peux
avoir mon organe… Il n’y a pas de souci », comme un jeune donneur de
rein de l’Arizona me l’a dit une fois. Ou avec les termes d’un autre
donneur : « Je n’avais aucune raison particulière de le faire si ce n’est,
comme je l’ai dit, celle que l’on a quand on voit quelqu’un se noyer et que
vous allez le sortir de l’eau… Je savais qu’il fallait aider lorsque quelqu’un
souffre. » C’était aussi simple que cela. Aussi clair que Lenny Skutnik
plongeant dans l’eau glacée du Potomac. Aussi instinctif que Cory Booker
s’engouffrant dans la maison en feu de sa voisine. Aussi rapide pour freiner
une voiture que l’avait été mon sauveteur de la route. Le fait que ces choix
se fassent apparemment au niveau des tripes, intuitivement, a pris tout son
sens quand nous avons découvert la différence au niveau de leur amygdale.
L’amygdale est une structure cérébrale des plus profondes sous le
couvercle de notre crâne. Elle peut répondre à des stimulus dont on n’a
aucune conscience, comme l’éclair blanc d’une sclère ou une odeur dans la
transpiration d’une personne effrayée, et très rapidement changer notre
comportement et nos pensées. Quand un altruiste extraordinaire assiste à la
détresse d’une personne et que quelque chose de très fugace et d’inhabituel
se produit dans cette ancienne structure, doit-on s’étonner qu’il ait du mal à
exprimer ce qui se passe en lui ? Sa décision peut lui sembler naturelle et
allant de soi vu la nature très profonde et peu accessible des mécanismes
impliqués.
Le fait que les altruistes montrent une réponse empathique accrue à la
peur des autres révèle aussi une vérité de taille, c’est qu’être dénué de peur
et être courageux sont deux choses bien distinctes. Beaucoup de
psychopathes sont vraiment incapables de peur et ont donc des problèmes
pour la comprendre chez les autres. Les altruistes qui répondent de façon
aussi empathique à la peur des autres ont au contraire une sensibilité
exceptionnelle à leur propre peur. Rappelez-vous les nombreuses fois où
Cory Booker a décrit la terreur qu’il avait ressentie en venant au secours de
la voisine dans sa maison en flammes. Et Lenny Skutnik, qui a sauvé une
inconnue de la rivière glacée en nageant au milieu des débris et du
carburant de l’avion, a perdu ses nerfs au cours d’un entretien avec le
27
journaliste Ted Koppel . J’ai demandé à des dizaines de donneurs altruistes
de rein s’ils se considéraient comme insensibles à la peur ou peu anxieux,
leur réponse a presque toujours été un « non » emphatique. Presque aucun
d’entre eux ne pratique une activité à risque classique comme le
parachutisme, activité qui est, rappelez-vous, moins risquée que de donner
son rein. Sunyana Graef m’a dit qu’elle avait « fait du parapente une fois »
et qu’autrement elle ne prenait aucun risque dans sa vie parce que « ce ne
serait pas bien » selon elle. Parmi les altruistes que nous avons étudiés, plus
d’un avait peur de voyager en avion à en juger par les médicaments contre
l’anxiété qu’ils ont pris pour venir à Washington (il leur avait été pourtant
demandé de ne pas le faire car l’effet résiduel de ces produits aurait pu
interférer avec les observations d’imagerie cérébrale). Une donneuse
altruiste de New York nous a déroulé au cours de son entretien la liste de
toutes les choses qui l’inquiétaient dans la journée, de payer en retard son
loyer à tomber en panne d’essence sur l’autoroute. Et une autre de San
Francisco a dit que durant l’essentiel de sa vie elle avait été effrayée par
« toutes les choses de la vie… absolument tout ».
Ses paroles m’ont rappelé celles que rapporte l’infirmière héroïque de la
guerre de Sécession Clara Barton dans son autobiographie : « Des
personnes qui résumaient ma vie avaient l’habitude, avec l’aimable désir de
me flatter, d’insister sur mon courage, me présentant comme une personne
dénuée de peur et ne connaissant même pas ce sentiment. Même si cela a pu
être le cas par la suite, il est évident que je n’étais pas faite comme cela au
départ car de mes premières années de vie je ne me rappelle qu’une seule
28
chose, la peur. »
Nos résultats suggèrent que ces paroles de Barton correspondent à une
vérité très profonde, à savoir que le véritable héroïsme désintéressé ne vient
pas de l’absence de peur mais bien au contraire à cause d’elle. Les gens qui
portent secours à des inconnus au milieu des flammes ou en train de se
noyer, ou encore qui donnent leur rein à des étrangers, ont apparemment
une conscience aiguë de ce qu’est la peur. Et c’est justement cela qui
pourrait en partie les motiver à aider les autres. Leur courage réside dans
leur capacité à reconnaître la détresse et à être en empathie avec elle tout en
surmontant leur propre peur face au danger. Ils peuvent répondre de
manière altruiste parce que, même s’ils sont en empathie avec la peur de
l’autre, ils ne se laissent pas déborder par elle et peuvent encore passer à
l’action pour aider les autres.
Comment diable sont-ils capables d’une telle chose ? Une chose au
moins est claire, c’est qu’ils ne font aucun effort conscient pour supprimer
leur propre peur. En fait, les donneurs altruistes de rein rapportent souvent
avoir découvert avec surprise leurs sentiments à l’approche de la
transplantation. Quand je leur ai demandé quelles étaient leurs principales
émotions juste avant l’anesthésie, la réponse la plus fréquente fut celle de
Harold : « L’enthousiasme. » Un autre jeune altruiste dans la vingtaine m’a
raconté comment il se sentait juste avant son don : « J’étais vraiment
enthousiaste. Je ne sais pas pourquoi. Je ne vois pas ce qui était
enthousiasmant à ce sujet. Je pense que le simple fait de savoir que j’allais
aider quelqu’un à ce point était tellement bien, et tout le monde était si
inquiet, comme si j’allais mourir sur la table d’opération. Tout le monde
disait : “Pourquoi fais-tu cela ? Tu vas y passer !” Et du coup cela me
paraissait presque bizarre de n’avoir aucune inquiétude à ce sujet. »
Beaucoup de donneurs m’ont même dit qu’ils avaient eu un sentiment
inattendu de paix ou de certitude. Un altruiste m’a expliqué : « Je ne me
considérerais pas comme dépourvu de peur. Je ne prends pas beaucoup de
risques. D’une certaine manière, je n’ai jamais pensé qu’il y avait un risque.
Je sais juste depuis le début que je vais très bien m’en tirer. Je ne sais pas
pourquoi je savais cela mais j’en étais persuadé. » Cela renvoie aux paroles
de Lenny Skutnik qui, encore une fois, n’était pas une personne insensible à
la peur, puisqu’il se rappelle n’avoir eu aucune crainte en plongeant dans le
Potomac – un choix pourtant extraordinairement risqué et pénible – mais
avoir seulement ressenti la tranquille conviction que « tout allait bien
29
s’arranger ».
Comme se fait-il que des personnes ayant une sensibilité normale, voire
plus élevée, à la peur et à l’anxiété se retrouvent à ne rien éprouver d’autre
que le calme et l’enthousiasme avant de faire délibérément un geste
douloureux et risqué pour sauver une autre personne ?
Quel processus neurobiologique pourrait transformer un acte
objectivement risqué et coûteux en quelque chose suscitant le calme et
même l’enthousiasme ? La réponse à cette question pourrait être la dernière
pièce du puzzle de l’altruisme extraordinaire, et nous donner le mécanisme
de fond qui sous-tend notre capacité à faire attention aux autres.
6
LE LAIT
DE LA GENTILLESSE HUMAINE

S
on ventre large et clair racle le sable de la plage alors qu’elle se
hisse vers l’avant. Ses fines pattes avant ne payent pas de mine,
mais elle a de robustes épaules. Petit à petit, elle se tire chaque fois
par de petites poussées de quelques centimètres. C’est une lente
progression. La pente de sable fait barrière à son corps qui dépasse les
100 kilos. Il laisse une traînée irrégulière derrière elle, qui se voit
facilement même au clair de lune. Elle s’arrête souvent pour reprendre des
forces. Finalement, une demi-heure après avoir émergé de l’océan, elle a
atteint son but, au bord d’une plage du nord de la Floride, là où les étendues
de plages cèdent la place aux dunes parsemées de plaques de pourpiers et de
bouquets d’uniola paniculée. Elle a déjà vu cet endroit, encore que pas très
souvent, et jamais sous ce jour. Mais elle est sûre que c’est le bon. Après
une pause pour recouvrer un peu d’énergie, elle s’installe et commence à
creuser.
Elle ne cherche pas un trésor et ne saurait qu’en faire si elle le trouvait.
Elle est là pour construire un nid. À l’intérieur, elle va y déposer des
dizaines d’œufs rugueux de la taille de balles de ping-pong contenant les
embryons de sa progéniture, quelques-uns parmi les milliers de tortues
marines caouannes qu’elle va produire dans sa vie.
Le nid enfin prêt, elle se positionne au-dessus. Le tube de peau de son
cloaque s’élargit au passage du premier œuf qui en sort, brillant de liquide,
puis tombe et rebondit sur la paroi avant d’atterrir au fond. Des dizaines
d’œufs se succèdent ensuite et remplissent la cavité. Elle ne jette même pas
un regard à la pile luisante. Quand son oviducte est vide et le nid plein, elle
le recouvre de sable par des mouvements chaotiques, jusqu’à ce que les
œufs ne soient plus visibles et se retrouvent à l’abri du soleil, du vent, des
oiseaux et des crabes. Puis elle tasse le sable avec la face ventrale de sa
carapace. Cela ne paraît pas grand-chose, mais cet effort pour recouvrir le
nid et tasser le sable est un moment important dans la vie de ses petits car il
représente le seul soin qu’ils recevront de leur mère. Sa tâche terminée, elle
retourne en se traînant laborieusement vers la mer, puis disparaît dans les
vagues avec les quelques pensées qu’elle aura eues pour ses petits.
Un nid typique de tortue caouanne contient environ cent quinze œufs.
Beaucoup ne vont pas éclore, certains parce qu’ils n’ont pas été fécondés.
D’autres vont succomber aux nombreux dangers qui jalonnent la vie d’un
petit de 5 centimètres abandonné pendant plusieurs semaines dans une
cavité de sable peu profonde à la merci notamment des fourmis de feu, des
crabes, des braconniers, des fortes chaleurs ou d’une inondation lors d’un
orage. Sur les petits restants qui ont pu se frayer un chemin à travers la pile
d’œufs au milieu des autres et sortir du sable tassé, beaucoup n’arriveront
pas jusqu’à l’eau. Certains seront désorientés par les lumières des hôtels de
la côte et mourront déshydratés. D’autres seront capturés par les prédateurs
du rivage comme le raton laveur et le goéland. Ceux qui parviendront à
l’océan auront une chance de se battre pour leur survie, mais ils restent si
petits et vulnérables face à tant d’obstacles que presque tous finiront aussi
1
par mourir. On estime qu’un petit sur mille arrive à l’âge adulte ; cela fait
une chance sur dix pour qu’un seul petit de tout un nid arrive à maturité.
Pas étonnant que leur mère ne s’encombre pas de sentiments à leur égard.
J’ai rencontré ces petits plusieurs semaines plus tard et je n’ai pas eu
autant de chance car ma réaction, en les voyant, a été avant tout
sentimentale.
Le fait qu’un même bébé tortue puisse être oublié et laissé quasiment
pour mort par sa propre mère tout en faisant l’objet d’une sentimentalité
profonde et un peu embarrassante de la part d’un être humain de passage est
intimement lié à l’origine de l’altruisme chez l’homme. Il est donc essentiel
de s’y attarder pour comprendre l’origine de cette capacité humaine.
Nous étions au début du mois de juillet quand ma famille et moi avons
rendu visite à ma belle-famille à Ponte Vedra Beach en Floride. Il s’avère
que c’est aussi la saison de l’éclosion des œufs de la tortue caouanne dans
une aire de ponte importante de la région. Les tortues qui viennent y pondre
ont la chance d’avoir leurs nids répertoriés et surveillés par les fidèles
bénévoles du Mickler’s Landing Sea Turtle Patrol, un groupe de protection
de la nature du coin. Chaque printemps et chaque été, ses membres
parcourent les 6 kilomètres de plage à la recherche de nids. Lorsqu’ils
trouvent des traces évocatrices de reptation menant à du sable tassé, ils
mettent des piquets de bois autour du nid et notent la date estimée de
l’éclosion des œufs. La pratique est alors d’attendre trois jours après
l’éclosion des premiers œufs puis de déterrer l’ensemble pour y compter le
nombre d’œufs pondus et le sort de chacun. Était-il fécondé ? Un petit a-t-il
éclos ? A-t-il pu sortir du nid ? Le meilleur moment de ce relevé est qu’il
reste toujours des petites tortues au fond du nid quand on le creuse, cela
peut aller à quelques dizaines, et on peut alors les libérer afin qu’elles
puissent rejoindre la mer.
Ma belle-mère Krista m’a emmenée voir cette opération avec nos plus
jeunes filles un samedi par une fin de soirée étouffante. Ce fut l’une des
choses les plus tristes que j’aie jamais vues. Deux bénévoles ont trouvé
l’emplacement d’un nid et nous l’avons entouré. Quelques petites tortues en
étaient déjà sorties trois jours plus tôt et nous nous réjouissions à l’avance
de voir les autres. Un des deux bénévoles avait un petit seau rouge pour les
recueillir avant de les relâcher. L’autre a commencé à creuser. Ses mains
gantées ont doucement retiré le sable, couche après couche, à la manière
d’un archéologue ou d’un sculpteur. Lorsque le premier reflet pâle d’un œuf
est apparu, nous avons tous retenu notre souffle. Mais fausse alerte : c’était
un œuf qui ne s’était pas développé. Cela se devinait à son aspect flasque et
à sa couleur jaunâtre. Après d’autres cas similaires, un premier signe
d’espoir est apparu. Le morceau d’une coquille propre et blanche montrait
qu’au moins une tortue était sortie vivante. Il y eut d’autres fragments, des
œufs fécondés mais pas éclos qu’une bénévole a mis de côté. Finalement,
ce que nous espérions le plus est apparu, une mince tranche noire pas plus
longue que la première phalange de mon doigt, la nageoire d’une petite
tortue. Mais cette nageoire ne bougeait pas. Elle restait immobile dans le
sable comme les morceaux de coquilles tout autour. La bénévole a mis sa
main sur le corps sans vie de l’animal pour le cacher aux yeux des enfants
puis l’a prélevé et déposé soigneusement dans un sillon sur le sable pour
l’inventaire. D’autres sillons contenaient déjà soit les œufs soit les formes
avortées ou les fragments. Ce sillon-là n’allait servir que pour les morts.
Après un moment, il devint inutile d’essayer de cacher les corps inertes.
Ils ont émergé au fur et à mesure du sable dans un état variable de
décomposition, une dizaine en tout. Certains étaient à peine
reconnaissables ; d’autres, comme le premier, encore parfaitement
conservés. Ma fille de six ans n’était pas effrayée du tout de les voir,
seulement curieuse, alors nous nous sommes penchées pour mieux voir les
corps. Je suis restée un long moment à observer celui du premier déterré.
Son minuscule menton reposait paisiblement sur le sable, surmonté de sa
bouche en forme de bec et du tracé sinueux de ses yeux fermés. Sa carapace
était une mosaïque de pentagones noirs irréguliers précisément accolés. Ses
nageoires antérieures étaient démesurées, comme les membres allongés
d’un jeune poulain, et leur bord postérieur avait des sillons et des encoches
qui doivent, je pense, améliorer l’hydrodynamique. Les moindres détails
étaient parfaitement dessinés, un sculpteur aurait pleuré de joie de pouvoir
créer quelque chose d’aussi beau.
Mais les beautés d’une sculpture ne sont qu’externes. Ce qui se trouve à
l’intérieur de cette tortue est encore plus merveilleux. Dans sa poitrine
s’étaient développés un cœur à quatre compartiments complexes et des
poumons lobés, instruments de vie qu’aucune science ne peut encore
reproduire. Derrière ses paupières baissées se trouvent des yeux d’une telle
complexité que Darwin lui-même a écrit qu’il semblait « absurde au dernier
2
degré » d’imaginer qu’une telle chose ait pu se développer par un
processus naturel. Un cerveau complètement formé se logeait dans son
crâne, des millions de neurones reliés en un dense réseau prêt à lui
permettre d’émerger de sa coquille, de creuser, de respirer, d’apprendre, et
même de ressentir. Tout cela construit pour rien. Tout cela construit pour
que l’ensemble de ces merveilleuses parties se décompose au soleil
couchant, finisse sous forme d’une croix cochée dans la colonne « nouveau-
nés morts » des bénévoles. Et la colonne des « nouveau-nés » vivants
demeurait vide. Cet horrible gaspillage était bouleversant.
Nous sommes retournées le soir d’après dans l’espoir de voir quelque
chose de moins déprimant avec le nid suivant, mais ce fut pire encore. Alors
que le premier avait au moins porté quelques signes de vie, dont des œufs
fécondés intacts, le second n’était qu’un amas affreux de petits cadavres en
décomposition, au point qu’il y avait peu de chances que certains aient pu
s’en sortir vivants. Le verdict fut que les fourmis de feu d’une colonie
voisine avaient attaqué le nid et tué les œufs ainsi que les petits, dont
certains encore en train de s’extirper de leur coquille.
« Voilà un nid, dit la bénévole stoïque qui avait creusé jusqu’au fond de
cet horrible mélange, qui n’a pas eu un sort très heureux. Je suis vraiment
désolée. »
Il ne restait plus qu’un seul nid à visiter avant notre retour à Washington.
Je n’avais guère le cœur de revoir ce genre de choses, mais comme mes
filles ont insisté nous sommes restées. Cette fois-ci, j’ai essayé de prendre
un peu de recul et d’avoir une attitude plus détachée. Le premier fragment à
apparaître dans ce dernier nid fut un signal positif, c’était un morceau de
coquille. Puis il y en a eu d’autres. Et toujours pas d’œufs avortés ou de
cadavres. « Ne commence pas à espérer, n’espère pas pour rien », me
disais-je intérieurement. Puis, moment saisissant, un mouvement ! Le
croissant d’une minuscule nageoire foncée a jailli du sable et battu l’air.
Une tête de la taille du pouce a suivi, tendant son premier regard vers le
ciel, ses yeux ronds et noirs reflétant la lumière au milieu du sable. Ce fut
une explosion de joie. Les enfants poussèrent des cris. Ma fille et ma belle-
sœur sautèrent en l’air d’excitation. Je voulais rire aussi. C’était aussi
fascinant et complexe que les pauvres bêtes inertes que nous avions déjà
vues, mais de voir des membres s’agiter ainsi pleins d’énergie et de vie était
un pur moment de joie. D’autres suivirent, huit petites tortues bien vivantes
en tout. Leur nombre était bien faible mais ce fut pour nous comme un vrai
trésor. Chaque nouvelle tortue fut acclamée en arrivant dans son nouveau
monde de sable. Les bénévoles les plaçaient une à une dans le seau rouge,
où elles étiraient leur cou ridé vers le soleil couchant et se marchaient sur la
tête les unes des autres tandis que l’équipe finissait de creuser le nid et de
faire son inventaire. Elles étaient d’un charme fou.
Puis vint le moment de les relâcher. Les bénévoles, dans le souci de
n’interférer qu’au minimum avec le processus naturel, ne les mirent pas
directement à l’eau pourtant proche. Ils ont doucement basculé le seau sur
le sable à côté du nid et ce fut aux nouveau-nés de faire le reste par eux-
mêmes.
Oh, quel suspense et quel plaisir de les voir lutter pour arriver à l’eau ! Ils
bougeaient leurs nageoires comme des jouets bien remontés, à un rythme
parfait de métronome, flip-flip, flip-flip, flip-flip, flip-flip. Ils ne
ralentissaient qu’un peu en rencontrant des débris ou des monticules sur le
sable. La détermination dans l’objectif contrastait de façon comique avec la
petitesse de leur corps. Ils se dispersèrent sur la plage ; les bénévoles durent
faire un effort pour arriver à tous les surveiller et les observateurs
attentionnés se mirent à les précéder en se tenant les bras des deux côtés
comme pour les protéger. L’un des petits s’égara plusieurs fois en se
dirigeant vers les jambes des enfants. Chaque fois, il faillit finir écrasé sous
des tongs, provoquant alors un mouvement précipité de son public qui
criait : « Reculez-vous ! Reculez-vous ! » Il était difficile de faire attention
aux huit à la fois. Chaque pas fait pour en éviter un risquait d’en écraser un
autre. Je craignais à tout moment que cela n’arrive et, pire encore, d’en
écraser un moi-même par accident. Je pensais ne pas pouvoir supporter de
voir encore leur tout petit corps devenir inerte, pas après les avoir vus lutter
avec tant d’énergie pour atteindre cette frange du vaste océan qui était leur
seul espoir de survie.
Malgré tous nos efforts, la tragédie frappa la petite tortue qui s’égarait
chaque fois. Elle s’écarta trop du groupe et un goéland profita de l’occasion
pour l’attraper. Elle fut emportée dans les airs tandis que ceux qui avaient
vu la scène se mirent à invectiver l’oiseau. Est-ce que ce furent nos cris ?
La petite tortue s’est-elle débattue ? Toujours est-il que le goéland la laissa
tomber. Elle chuta au sol, d’au moins quatre mètres de hauteur. Soupir
général. Puis, un bénévole cria, triomphant : « Elle est encore vivante ! »
Non seulement vivante mais inflexible, elle s’est remise sur ses pattes et a
repris sa mission. Son public s’est regroupé autour d’elle et l’a
accompagnée sur le dernier mètre de son parcours. Elle fut la dernière à
entrer dans l’eau mais elle aussi avait enfin réussi. Lorsqu’elle atteignit
l’eau et qu’une première vague d’écume l’a frappée en pleine figure, je jure
que j’ai vu un air étonné dans ses yeux. Elle s’est figée un instant face à la
nouveauté, encore un événement incroyable qui bouleversait ses sens à
peine formés, son premier jour au monde. Elle a rapidement récupéré,
commencé à nager, et bientôt le ressac a fait disparaître sa petite forme au
loin.
En retournant à la voiture, nous étions toutes les quatre bêtement fières
que les nouveau-nés aient réussi à rejoindre l’océan, aient pu surmonter tant
d’obstacles sur leur chemin. Ce sentiment était bien sûr ridicule à tous
points de vue. Ces animaux ne nous appartenaient pas. C’étaient des reptiles
qui avaient été enterrés dans le sable par une tortue, surveillés et dégagés
par des bénévoles, et qui auraient gagné la mer que nous les ayons ou pas
acclamés et que nous ayons ou pas crié aux autres de ne pas leur marcher
dessus. Si j’avais été en Floride un autre week-end, je n’aurais jamais eu
vent de leur existence. Alors pourquoi étais-je devenue, ainsi qu’une
trentaine d’autres promeneurs, aussi protectrice et impliquée pour eux ?
Pourquoi avoir voulu passer tant de temps et d’énergie à faire tout ce que
nous pouvions pour nous assurer qu’ils arrivent à l’eau vivants, criant
chacun de nous et même après le goéland – qui avait juste faim, pourquoi
avoir pris le parti de la tortue ? Pourquoi avoir fait un cordon de sécurité
comme si cela allait les protéger ? Pourquoi me suis-je autant réjouie de
voir les battements de nageoire des nouveau-nés et leur mignonne tête à
bec, ai-je tant espéré qu’ils puissent continuer leur course et survivre ?
Pourquoi ai-je eu autant de sentiments, il n’y a pas d’autres termes, pour
eux alors que leur mère ne leur a pas accordé une seule pensée après avoir
tassé le sable de son nid et serait très probablement restée indifférente à eux
si elles les avaient croisés sur la plage à se débattre ce soir-là ?
Il faut remonter à des millions d’années pour trouver la réponse. La
version courte est que je descends d’animaux appelés cynodontes et non pas
les tortues caouannes. La version plus longue de la réponse peut nous
donner la pièce manquante au puzzle de ce qu’est l’altruisme extraordinaire.
Les tortues caouannes sont une espèce ancienne, et qui a plutôt réussi sur
le long terme. Elles pondent leurs œufs dans un trou fait dans le sable sur
des plages à travers le monde depuis quarante millions d’années. Elles et les
six autres espèces de tortues marines qui forment la famille des chéloniidés
ont un ancêtre commun avec les tortues actuelles qui est apparu il y a plus
de deux cents millions d’années, au cours de la période géologique du Trias.
Cela signifie qu’elles existent sur la Terre depuis bien avant les dinosaures
3
et les oiseaux , qui sont leurs derniers descendants vivants (je sais, l’idée
que les oiseaux et non les tortues soient les vrais héritiers des dinosaures
peut surprendre, notamment si vous pensez aux pigeons ou aux perruches,
mais il suffit d’observer un grand héron traquant les poissons dans un cours
d’eau, avec ses pattes couvertes d’écailles, ses pieds griffus écartant les
roseaux et sa tête pointue pivotant d’un air féroce au bout de son cou
allongé pour que cela devienne plus évident).
Les êtres humains et les mammifères ne descendent ni des dinosaures ni
des tortues, mais d’animaux ressemblant à des hamsters, les cynodontes,
dont la lignée a divergé des autres animaux à quatre pattes il y a environ
4
deux cent cinquante millions d’années . Comme les mammifères actuels,
les cynodontes avaient des poils et étaient à sang chaud, mais ils pondaient
aussi des œufs. Ces caractéristiques les ont placés dans une impasse pour se
reproduire. Pour arriver à garder une température élevée après la naissance,
les petits auraient dû être très gros, tellement gros que le fait de les porter
ou de produire leurs œufs aurait tué leur petite mère. La seule option était
de fabriquer des œufs minuscules pour donner naissance à des petits
également réduits et immatures. De tels petits seraient alors tellement peu
développés qu’ils ne pourraient même pas maintenir leur métabolisme sans
une aide constante extérieure capable de leur apporter chaleur et nourriture.
5
L’espèce allait ainsi devenir altriciale , terme biologique qualifiant le fait
que les nouveau-nés naissent immatures, sans défenses et dépendants. Ce
n’est pas un hasard si cela sonne un peu comme « altruisme ». Les deux
mots dérivent du latin « alere » qui signifie « nourrir ». Les bébés altriciaux
6
peuvent être opposés à ceux dits précoces , dont le développement rapide
fait qu’ils sont autonomes à la naissance. Les bébés humains sont par
essence altriciaux, comme nombre de nouveau-nés de mammifères et de
presque tous ceux des oiseaux, alors que les tortues marines, les autres
reptiles, les poissons et tout autre animal capable de montrer quelques
minutes après la naissance une espèce de « détermination dans l’objectif »
sont précoces.
Il y avait donc un gros souci. Comment une maman cynodonte allait-elle
garder ses nouveau-nés au chaud et bien nourris ? Il y avait deux solutions
possibles à ce problème, et les cynodontes en ont adopté une. Tout ce que
nous savons sur les mammifères anciens et modernes nous amène à
conclure que le développement crucial dans l’évolution des cynodontes qui
leur a permis de proliférer a été celui de la capacité des femelles à maintenir
leurs minuscules petits altriciaux au chaud et bien nourris en transformant
leur corps en nourriture.
Autrement dit, elles se sont mises à produire du lait.
Le lait est l’un des produits les plus spectaculaires issus de l’évolution. Il
est facile d’admettre que chez les mammifères les mères dissolvent
littéralement leur propre chair et l’excrètent sous forme de nourriture à
travers les tétons parce que nous n’avons rien d’équivalent dans le règne
animal. Imaginez cependant que vous découvriez un jour que vous pouvez
sortir des hamburgers à volonté de vos aisselles. C’est tout aussi incroyable,
à la base, pour la lactation. Sauf que le lait est une nourriture encore
meilleure qu’un hamburger. Il contient de l’eau et des sels indispensables à
la vie, des graisses, des protéines et des sucres nutritifs, d’autres diverses
substances vitales allant du calcium au phosphore jusqu’à des
oligosaccharides indigestes servant de prébiotiques à notre flore intestinale,
toutes ces composantes étant du jour même, liquéfiées et préchauffées
directement par la mère.
Cet élixir de vie est directement responsable de l’émergence de tous les
7
mammifères actuels de la Terre, humain inclus . Nous n’aurions jamais pu
survivre sans lui. Peu étonnant que les mammifères aient été nommés
d’après les glandes qui le produisent. Le lait permet à des jeunes au
métabolisme avide de naître petits et encore peu développés puis de
survivre à ces débuts vulnérables en recevant toute leur nourriture de leur
mère, au chaud, sans faire pratiquement un seul effort, pas même celui de
mâcher. Il permet aux petits de se développer dans presque toutes les niches
écologiques car ils n’ont pas besoin d’entrer en compétition avec des
adultes pour la nourriture ni même d’en trouver, probablement de moindre
qualité. L’invention du lait pourrait en outre expliquer pourquoi tant de
mammifères ont survécu au choc cataclysmique de l’astéroïde qui a
contribué à tuer les dinosaures. Le lait permet aussi aux mammifères
d’avoir un profil particulier de développement, comme une croissance
rapide de la tête et du cerveau après la naissance. Enfin, le lait a aussi
transformé la vie sociale des individus qui le consomment et le produisent.
Absorber du lait n’est pas un luxe pour les petits des mammifères mais une
nécessité, ce qui explique pourquoi ils restent dépendants et attachés à leur
mère durant des semaines ou des mois, voire des années, et pourquoi elle
leur reste également attachée.
Le lait, en d’autres termes, est à l’origine de changements
psychologiques, comportementaux et sociaux qui séparent les mammifères
de tous les autres animaux apparus avant eux, mais aussi de bon nombre de
ceux qui sont arrivés après. Ces changements étaient inévitables dans la
mesure où la capacité à produire du lait est inutile en soi. C’est grâce à eux
que les petits mammifères ont été vraiment en mesure de tirer parti du lait.
Et quel a été le premier et le plus essentiel de ces changements ?
L’amour.
Ou, si vous êtes un peu gêné de penser que l’amour puisse aussi
concerner les animaux que nous mangeons ou sur lesquels nous pratiquons
des expérimentations en laboratoire, remplacez ce terme par le soin porté
aux autres, c’est-à-dire la manière qu’a l’amour de s’exprimer. Peu importe
en fait comment on l’appellera, cela revient à la même chose.
Et cette chose est essentielle, car produire du lait pour une progéniture
altriciale n’est utile que si la mère demeure à proximité de ses petits pour
les nourrir, les pressant littéralement contre son corps tous les jours pendant
des semaines ou des mois. Et aucune mère ne va faire cela pour chaque petit
ou portée, et les nourrir saison après saison, à moins d’être maintenue par
un puissant lien motivationnel auprès de ses petits. Ce lien fera qu’au lieu
de partir et de vivre des choses plus faciles, amusantes ou intéressantes
ailleurs, elle va rester pour se faire soutirer sa propre chair liquéfiée. Et ce
lien qui va la retenir, c’est l’amour.
C’est lui qui donne l’envie pressante d’être en contact physique avec le
nouveau-né. De sentir son odeur enivrante, de contempler les innombrables
rides et courbes de son petit corps étrange. De trouver sa simple présence
toujours plus attirante, et qui va lui faire sentir, de même qu’à un drogué, le
cruel manque quand elle en est séparée. L’envie aussi de vouloir, suivant
l’espèce, le caresser, le bercer, le lécher ou le pousser du museau et le
protéger des terribles dangers du monde. Et aussi de prendre soin de sa
santé, c’est-à-dire de voler à son secours s’il est en détresse ou menacé, de
ressentir du plaisir à le voir heureux. Les mères humaines partagent ces
pulsions avec toutes les mères de mammifères, et cela grâce à nos ancêtres
cynodontes.
Je suis mère moi-même, l’ai été à deux reprises, et je suis bien trop
consciente de ce que l’amour maternel peut avoir à la fois de grisant et
d’écrasant. Cela dit, la naissance de mes filles n’a pas été pour moi la seule
et unique fois où j’ai ressenti l’emprise intense et grisante de l’amour.
Beaucoup d’aspects de l’amour maternel se retrouvent dans d’autres
relations affectueuses telles par exemple que l’amour romantique. Il y a une
raison à cela. On pense que la capacité à aimer et à porter de l’attention aux
autres d’une manière générale, de l’amour romantique à celui que l’on porte
à ses enfants, à ses parents et même à ses amis ou à un animal de
8
compagnie, provient de l’amour maternel . Une fois que le cerveau proto-
mammifère a été doté de la capacité entièrement nouvelle et nécessaire du
point de vue évolutif de se préoccuper du bien-être des autres, aucune limite
ne lui a été fixée. Il est peu étonnant que l’éthologue Irenäus Eibl-Eibesfeldt
ait considéré l’émergence du soin maternel comme « un tournant dans
l’évolution du comportement des vertébrés, l’un de ces moments célestes
9
qu’un poète appellerait l’éclosion d’une étoile ».
Je ne pense pas que ce soit exagéré de le dire. Pour autant que l’on sache,
notre vaste Univers froid a existé pendant des milliards d’années sans aucun
amour. Puis, à la suite du besoin apparu chez quelques proto-mammifères à
pelage de maintenir leurs petits au chaud et bien nourris, celui-ci a émergé.
Ce fut une explosion dans l’Univers aussi splendide que la naissance d’une
étoile.
L’une des propriétés les plus impressionnantes de l’amour maternel est sa
capacité à se manifester spontanément. En général, une bouffée d’amour
éclate dans le cerveau de chaque nouvelle mère pour son petit quand elle
échange son premier regard avec lui ou sent sa première odeur, ressent ses
premiers efforts maladroits pour se nourrir. L’amour doit se pointer très vite
et avec force, parce qu’il faut notamment surmonter ou éliminer toute
crainte que pourrait avoir autrement la mère face à l’étrange créature qu’est
son petit. Le bébé altricial a besoin d’être nourri et tenu au chaud tout de
suite, aucun retard ne peut être toléré.
Si cela peut vous paraître idiot d’avoir peur d’un bébé, c’est simplement
dû au fait que nous descendons de cynodontes. Si l’on veut rester objectif,
les nouveau-nés de mammifères altriciaux paraissent marrants, sentent
curieusement et font d’horribles bruits bizarres tout en étant, par-dessus tout
et par définition, de complets étrangers. Leur mère ne les a jamais
rencontrés auparavant. Normalement, avoir une petite appréhension devant
tout ce qui est étrange et nouveau est une bonne chose. Pourtant, une mère
mammifère ne doit pas être gênée par l’aspect, l’odeur ou la nouveauté
vraiment curieuse de son petit. Son amour doit la rapprocher
immédiatement de ce petit étranger et la maintenir à ses côtés, pour lui
donner nourriture et chaleur en dépit de tout. Et, il faut le souligner, tant
qu’à s’investir aussi longtemps pour son petit, ce serait vraiment idéal qu’il
puisse survivre afin que tout cela en vaille la peine. Elle doit donc non
seulement rester proche physiquement de son petit mais aussi veiller
attentivement à son bien-être. Est-il content ? Ressent-il de la gêne ? A-t-il
besoin de quelque chose ? De plus manger ? D’être réchauffé ? S’est-il
écarté des autres ou perdu ? Cherche-t-il à être en sécurité ? Doit-il être
nettoyé ? Est-il en danger ?
Que toutes ces nouvelles caractéristiques associées au jeune altricial avec
la production de lait, le soin maternel et cet investissement intense dans
chaque progéniture, se trouvent réunies semble presque relever du miracle
tant cela paraît improbable. Mais cette conjonction de changements
correspond parfaitement à ce que l’on appelle en biologie la théorie des
10
histoires de vie . Selon cette théorie, les stratégies de reproduction qu’une
espèce donnée peut adopter se situent sur un continuum. D’un côté se
trouvent des espèces comme la tortue caouanne qui suivent le modèle
évolutif dit à « stratégie r », où la reproduction est limitée par la quantité de
ressources disponibles. Les espèces de ce type auront plutôt des
progénitures à développement précoce, leur consacreront peu de ressources
et leur apporteront peu ou pas de soin. Cela se traduira par une forte
mortalité des petits, mais elle sera compensée par leur nombre important.
C’est une approche de production en masse d’autant plus impitoyable et
dispendieuse à nos yeux que nos lointains ancêtres ont fortement divergé
d’elle. Les cynodontes et la plupart de leurs descendants suivent plutôt une
« stratégie K » que l’on peut voir comme une approche plus artisanale de la
reproduction. Les mères produisent dans ce cas une progéniture altriciale et
lui consacrent alors plus de temps et d’énergie pour la maintenir en vie. Il
en résulte qu’elles ne peuvent pas avoir autant de petits. Elles leur apportent
donc beaucoup de nourriture et de soins pour optimiser leurs chances de
survie jusqu’à l’âge adulte. Nous les êtres humains, avec notre petit nombre
de petits altriciaux, avec leur besoin vital d’aide et de plus d’une décennie
d’accompagnement parental et d’énergie, avons la stratégie K la plus
développée possible chez un animal.
Ce changement de stratégie de reproduction effectué par notre petit
ancêtre à sang chaud pour garder ses petits vivants explique pourquoi une
mère tortue peut déposer ses œufs dans le sable puis disparaître sans une
pensée de plus pour les petits qu’ils contiennent, alors que je me suis
retrouvée pleine d’anxiété et de sentiments protecteurs pour ses nouveau-
nés. Son cerveau de chéloniidé ne pouvait tout simplement pas concevoir
d’amour. Il n’a pas les connexions pour cela, parce que cela n’a jamais été
nécessaire. Mais mon cerveau de mammifère à stratégie K est préparé à
aimer et à chérir ses bébés, à les traiter chacun comme un joyau qui
demande beaucoup de soins, de nourriture et de protection.
« OK, pourriez-vous alors répliquer, cela pourrait se comprendre si vous
parliez du soin apporté à vos propres enfants. Mais pourquoi diantre votre
cerveau de mammifère à stratégie K vous aurait-il prédisposée à vous
préoccuper des petits de tortues ? »
C’est une bonne question.
Pour dire la vérité, beaucoup de mammifères ne s’inquiéteraient pas du
tout du sort des bébés tortues. Il y a beaucoup plus de chance qu’ils les
enjambent, leur marchent dessus ou les mangent plutôt que de les
accompagner vers l’eau ou d’invectiver les goélands trop menaçants. Ces
différences viennent en partie de la manière dont répondent les parents aux
petits suivant les espèces. Tous les mammifères naissent avec une
prédisposition à s’occuper de leurs propres petits mais le degré dont ils vont
s’occuper de ceux des autres est, lui, très variable. Les ruminants tels que le
mouton, par exemple, ne portent aucun intérêt aux petits des autres
individus. Après que l’agneau nouveau-né est tombé au sol dans son
placenta, sa mère va passer plusieurs minutes à le lécher avec application
puis à le pousser du museau pour commencer à s’en occuper. Ces gestes
vont permettre à la brebis et à son petit d’apprendre leurs odeurs respectives
et d’en acquérir l’empreinte. Après quelques heures, la fenêtre d’acquisition
de cette empreinte se referme et il sera très difficile par la suite de l’ouvrir à
nouveau. La brebis va dès lors consacrer tous ses soins et son lait à son
agneau, mais éviter, voire écarter, tout autre petit qui chercherait à
11
s’immiscer . Si un agneau se retrouve seul, il a peu de chances d’être
adopté et mourra probablement de faim, même entouré d’une foule de
mamelles bien gonflées. Vous pouvez parier qu’une brebis capable de
laisser tranquillement un petit de son troupeau mourir de faim ne va pas
faire un geste pour une tortue nouveau-née.
Comparez ce comportement à la généreuse attitude maternelle que
manifeste l’humble rat. La rate est une mère dévouée qui va tout faire pour
rester auprès de ses petits. Elle va franchir un grillage électrifié douloureux
si ses bébés se trouvent isolés de l’autre côté. Les souffrances qu’elle sera
prête à endurer pour cela sont bien plus fortes que celles d’un rat affamé ou
assoiffé qui cherchera à atteindre de la nourriture ou de l’eau. Le plus
remarquable cependant est qu’une rate va lutter et souffrir même pour des
petits qui ne sont pas les siens, même si elle ne les a jamais vus auparavant.
Ma collègue Stephanie Preston, une psychologue à l’université du
Michigan, a récemment retrouvé une étude faite en 1968 par William
12
Wilsoncroft qui le démontre . Le chercheur et ses étudiants ont sélectionné
cinq rates gestantes auxquelles ils ont appris à presser sur un levier pour que
tombe directement dans leur mangeoire un granulé de nourriture. Si les
rates avaient la même faim tenace que j’ai eue durant mes grossesses, je
suis sûre qu’elles ont dû être ravies d’apprendre à le faire.
Puis, une fois que les rates ont mis bas, on leur a donné un jour pour
établir un lien et nourrir leurs petits. Ensuite, ceux-ci leur ont été retirés.
Quand les rates mystifiées sont sorties de leur nid désert, elles pouvaient
toujours retourner presser leur levier et obtenir leur granulé. C’est du moins
ce qui s’est passé les six premières fois. À la septième fois, ce n’est pas un
granulé sec et sonore qui a dévalé devant la rate mais une petite crevette
rose et molle, un nouveau-né tout nu. Elle avait récupéré un de leurs petits
en appuyant sur le levier ! Je vous laisse imaginer ce qu’ont fait les mamans
rates par la suite. Deux sur les cinq ont agi immédiatement comme toutes
les mamans rates, elles ont pris doucement leur petit avec les dents pour le
ramener au nid à un mètre de là. Les trois autres ont d’abord pressé le levier
à plusieurs reprises et fait descendre chaque fois un nouveau petit. Pour
finir, toutes les femelles ont ramené leurs petits au bercail.
Mais l’expérience ne s’est pas arrêtée là. Lorsque le levier a été appuyé
pour la treizième fois, quelque chose de nouveau s’est encore produit. Cette
fois, le nouveau-né qui est arrivé dans la mangeoire n’était pas celui de la
rate mais un étranger qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Qu’allait-il se
passer ? Si les mamans rates avaient été des brebis, le nouveau-né étranger
aurait été condamné à mourir de faim sur place. Les rates ont heureusement
eu une autre approche maternelle, car un nouveau-né reste un nouveau-né.
Aucune d’elles n’a vraiment hésité. Elles ont emporté le petit étranger
jusqu’au nid et l’ont déposé parmi les leurs. Puis elles sont revenues au
levier, ont à nouveau appuyé dessus et obtenu un autre petit qu’elles ont
aussi ramené à leur nid. Elles sont ensuite retournées au levier et le
processus s’est encore répété.
Au bout du compte, combien de temps cela a-t-il duré selon vous ? Dix
minutes ? Une heure ? La réponse, surprenante, est que cela ne s’est pas
arrêté. Ce sont les chercheurs eux-mêmes qui ont finalement mis un terme
aux emplettes de nouveau-nés, fatigués au bout de trois heures d’expérience
de devoir réapprovisionner le réservoir à nouveau-nés. Durant cette période,
la supermaman du groupe, la rate 5, a récupéré le nombre stupéfiant de six
cent quatre-vingt-quatre nouveau-nés (bien qu’en réalité il s’agissait du
même groupe d’une vingtaine de nouveau-nés, qui était recyclé plusieurs
fois). C’est un petit toutes les quinze secondes pendant trois heures, sans
s’arrêter, emmené au nid sur une distance totale de plus de 600 mètres. Mais
même la rate la moins énergique a ramené deux cent quarante-
sept nouveau-nés à son nid. De plus, toutes les mères rates se sont montrées
aussi attentives aux nouveau-nés étrangers qu’aux leurs, ce qui suggère que
chez certains mammifères tout ce qui déclenche l’alarme : « Bébé ! » induit
l’action maternelle (même si, là encore, cette alarme n’a pas le même
caractère urgent suivant les individus).
Ce comportement maternel d’accueil à tout-va n’est pas unique au rat.
Beaucoup d’autres groupes de mammifères excellent dans cet
« allomaternage », terme signifiant littéralement le « maternage de l’autre »,
c’est-à-dire prendre soin d’enfants autres que les siens. L’allomaternage
peut tout inclure, du transport des petits d’une autre mère pour les protéger
d’un danger jusqu’à s’en occuper à plein-temps. Dans certains cas,
l’allomère nourrit et adopte complètement le petit isolé. L’allomère est
souvent une sœur, une tante ou une femelle proche, mais pas toujours. Dans
de nombreuses espèces, il peut s’agir de petits complètement étrangers. Et
en dépit de ce qu’implique ce terme le mâle peut aussi faire de
l’allomaternage et jouer son rôle complet de parent dans diverses espèces.
L’émergence de l’allomaternage au sein d’une espèce est largement due à
l’état de dépendance où se trouve le nouveau-né. Ce comportement a au
moins trois fois plus de chance de se produire chez des animaux ayant des
13
petits altriciaux . Le mouton, qui naît avec sa toison de laine et peut se
mettre à marcher au bout de quelques minutes, ne connaît pas
l’allomaternage, à l’inverse du rat dont les petits naissent nus, aveugles et
totalement dépendants. Parmi les nombreux mammifères connus pour
pratiquer l’allomaternage, on trouve le suricate, le phoque, le lion de mer, le
14
chacal, le loup, le chien et le lion . On peut remarquer que ces espèces très
allomaternantes sont toutes des prédateurs carnivores. Leur férocité à la
chasse contraste avec l’attention et le dévouement que portent les femelles
du chacal, du loup ou du lion non seulement à leurs petits mais aussi à ceux
des autres. La même lionne qui va s’abattre sur un gnou et l’éviscérer peut,
une minute plus tard, s’occuper du lionceau d’une autre lionne et l’allaiter.
Cela fait un contraste intéressant avec le mouton, souvent décrit comme la
quintessence de l’innocence et de la gentillesse, mais qui peut être dur et
carrément cruel envers l’agneau des autres. Cela pour nous rappeler qu’il
est parfaitement naturel et non étonnant que puissent coexister dans une
espèce ou chez un seul individu férocité et soins attentionnés.
Un exemple spectaculaire de cela est une lionne au Kenya nommée
Kamunyak, ce qui signifie « La bénie », trouvée en 2001 à côté d’un petit
oryx encore vivant, à l’étonnement des locaux qui l’ont découverte15. Les
oryx sont des antilopes, la proie préférée des lions. Alors que s’est-il passé
avec Kamunyak ? Personne ne le sait avec certitude, mais on pense qu’elle
est tombée sur la mère et son petit, et que celle-ci a pu s’échapper.
Normalement, le petit ne devait pas s’en sortir vivant. Mais Kamunyak a
non seulement épargné le petit oryx mais elle l’a adopté. On a pu la voir
pendant des jours allongée ou marchant à ses côtés, lui faisant même la
toilette de temps en temps avec sa langue. Elle répondait avec attention à
ses cris et le protégeait farouchement, maintenant à distance les lions qui
s’aventuraient trop près de lui et repoussant même une fois un léopard. Elle
ne laissait pas le petit seul assez longtemps pour pouvoir se nourrir elle-
même, de sorte qu’elle a dû avoir très faim. Elle s’en est pourtant occupée
jusqu’à ce qu’il connaisse un triste sort, quand il fut tué et mangé par un
16
autre lion après s’être éloigné de Kamunyak un instant . Ensuite,
Kamunyak a montré toutes les marques de la peine, pourchassant le lion qui
avait tué la petite gazelle alors qu’il n’y avait plus rien à faire, puis
déambulant avec des rugissements de tristesse. Mais on l’a rapidement
revue avec un autre petit, le deuxième sur les six qu’elle aura finalement
tenté d’adopter. Ses qualités maternelles se sont améliorées avec le temps.
Au bout de la troisième adoption, elle permettait brièvement au petit oryx
d’être nourri par sa mère avant de se remettre à la chasser. Bien que son
comportement soit tout à fait inhabituel – les touristes affluèrent pour voir
un lion allongé au côté non d’un agneau mais d’un petit d’antilope tout
aussi vulnérable – Kamunyak n’est pas un cas isolé. En Ouganda, une autre
lionne a aussi été vue récemment tenant par la nuque un petit d’antilope
17
comme s’il s’agissait de l’un de ses petits un peu dégingandé . Plus tard,
on l’a même vue tenter de le nourrir mais sans succès. Et en 2014, au
Botswana, des photographes ont observé une autre lionne tuer une femelle
babouin qui portait un petit. Ce dernier a cherché à s’échapper mais n’a pas
réussi à grimper tout seul à un arbre. La lionne s’est mise à chercher le petit
puis, l’ayant vu, l’a gentiment repoussé avec sa grosse patte. Elle l’a ensuite
pris par la bouche, comme si c’était un petit rat nouveau-né de Wilsoncroft,
et l’a emporté un peu plus loin où elle s’est allongée à l’ombre, en le
gardant entre ses pattes avant. Les photographes ont pris des photos du petit
babouin cherchant à téter à une mamelle rugueuse de la lionne, et de celle-
ci chargeant un mâle qui voulait s’approcher18. Ramener au bercail,
caresser, nourrir, défendre, tous les éléments du comportement maternel des
mammifères ont été déployés par une lionne pour un bébé babouin !
Même si on peut trouver bizarre qu’une lionne caresse tendrement un
petit d’antilope ou de babouin et en prenne soin, cela peut facilement
s’expliquer dans le cadre de l’allomaternage. Pour allomaterner un autre
petit de façon efficace, les lions doivent avoir un seuil relativement lâche de
ce qui va déclencher l’alarme « bébé ! ». L’énergie avec laquelle ils
prodigueront des soins maternels variera ensuite suivant les individus, tout
comme peuvent varier la taille, la couleur du pelage et une foule d’autres
traits en fonction de chacun. Une variabilité extrême dans la sensibilité
maternelle fait que certaines lionnes sortent du rang pour adopter des petits
oryx ou babouins. Ils ressemblent tous deux à des lionceaux, avec une taille
et une couleur similaires, et ils présentent des traits infantiles communs à la
majorité des espèces, comme des yeux et un front élargis ainsi qu’un nez et
des mâchoires assez petits.
Bien que ce ne soient peut-être que les lionnes les plus maternelles qui
s’engagent dans des adoptions trans-spécifiques, ce comportement est
presque normal pour d’autres espèces encore plus allomaternantes comme
le chien domestique. Les histoires de chiennes ayant spontanément pris le
parti de materner des jeunes de diverses espèces, dont celles de prédateurs
ou de proies naturelles des chiens, abondent. L’une de celles que je préfère à
ce sujet est celle de Mimi, une chihuahua grisonnante de dix ans qui
19
appartenait à une femme en Floride appelée Jeannette Young . En 2007,
Young a récupéré une portée de quatre écureuils nouveau-nés que son beau-
fils avait trouvés dans un nid tombé au sol. Au départ, elle n’a pas laissé
Mimi s’en approcher, ce qui semblait raisonnable car aucun animal sauvage
n’excite plus le comportement de chasse des chiens que les écureuils. Mais
Mimi, comme l’a raconté Young à CNN, a paru de plus en plus intéressée
par les petits écureuils, s’en approchant et gémissant sans arrêt avec,
comme dit Young, « beaucoup d’insistance ». Finalement, Young a mis le
nid au sol pour voir ce que Mimi allait faire, même si elle craignait encore
que sa chienne ne s’attaque aux petits et ne les mange. À sa grande surprise,
Mimi les a adoptés sur-le-champ. Elle a tout de suite commencé à les lécher
vigoureusement, puis s’est mise à les protéger, refusant de s’en éloigner et
interdisant à Young de s’en approcher. Le plus spectaculaire est qu’après un
moment passé à veiller sur « ses » petits Mimi a commencé à produire du
lait pour eux et à les laisser se nourrir. Et cela alors qu’elle n’avait pas eu de
portée depuis quatre ans !
C’est une histoire parmi des milliards d’autres de chiens domestiques
s’occupant d’animaux d’une autre espèce. Dans certains zoos, c’est même
une procédure courante de donner des animaux orphelins tels que des tigres
ou des guépards à une chienne pour qu’elle les élève. Un berger australien
nommé Blakely (oui, un mâle) au zoo de Cincinnati a été désigné « le
20
compagnon officiel de maternage » et a aidé à élever des dizaines
d’animaux abandonnés ou orphelins comme des guépards, un phacochère et
une mouffette. Son boulot était d’abord d’enseigner à ses élèves le
comportement social des mammifères en les encadrant et en jouant avec
eux. Dans d’autres zoos, des chiennes nourrissent des bébés animaux
orphelins de diverses espèces. Izzy, par exemple, une golden retriever d’un
zoo du Kansas, a élevé trois bébés tigres du Bengale comme ses propres
21
chiots . La première fois qu’ils ont été présentés à la chienne, ils l’ont
immédiatement adoptée comme mère ; Izzy les a tout de suite accueillis,
puis elle les a nourris et s’en est parfaitement occupée pendant près d’un an,
jusqu’à ce que le propriétaire du zoo ne les sépare. Mais à aucun moment ni
la chienne ni les tigres n’ont montré d’hostilité entre eux. Lors de ce qui
allait être leur dernier jour ensemble, des photos montrent Izzy caressant du
museau la face de l’un des tigres de 80 kilos qu’elle a élevés. Il y a
beaucoup d’autres exemples de chiens domestiques s’occupant de petits
tigres, lions, guépards, pandas roux, cerfs, chiens sauvages, cochons,
canards, chouettes, et j’en passe. En fait, il semble qu’il n’y ait aucune
limite au type d’animal que les chiens peuvent allomaterner.
Bien que les carnivores comme les lions et les chiens puissent avoir des
qualités surprenantes d’allomaternage, les primates font mieux encore. Des
minuscules tamarins et ouistitis aux siamangs, de nombreux primates
22
peuvent allomaterner merveilleusement bien (même si, chose intéressante,
des grands singes comme les chimpanzés ou les orangs-outans le font peu).
Mais les vraies superstars dans ce domaine sont les humains23. Comme
l’anthropologue Sarah Hrdy le décrit dans son livre bien connu Mothers and
24
Others , nous les humains devons notre survie en tant qu’espèce au soin
intense et rapproché que nous prodiguons à nos enfants. Alors que chez
d’autres grands singes la mère possède jalousement ses petits, chez les
humains elle cherche traditionnellement à recevoir de l’aide pour son bébé
et en reçoit dès le début. Sarah Hrdy et d’autres anthropologues ont étudié
des sociétés de chasseurs-cueilleurs en Afrique, en Asie et en Amérique du
Sud pour avoir une meilleure idée de la manière dont vivaient nos ancêtres,
et donc comment notre espèce a pu apparaître. Ils ont trouvé qu’au bas de
l’échelle dans le spectre de l’allomaternage se trouvaient les !Kung
d’Afrique du Sud, dont les enfants sont pris en charge par quelqu’un d’autre
que la mère pendant environ un quart du temps. Dans d’autres sociétés
comme celle des Hadza en Tanzanie, c’est une autre personne que la mère
qui s’occupera du bébé 85 % du temps lors des premiers jours. Bien que la
mère interagisse ensuite plus souvent avec son enfant, celui-ci passera
encore environ un tiers de son temps porté par des allomères. En Afrique
centrale, les femmes Aka et Efe partagent leurs bébés et agissent
collectivement pour garder, calmer, laver et même nourrir les nourrissons.
Ce n’est pas une anomalie, car dans près de 90 % des sociétés actuelles de
chasseurs-cueilleurs les femmes allaitent des enfants qui ne sont pas les
leurs.
Dans les cultures modernes aussi l’allomaternage existe, bien qu’il puisse
25
prendre différentes formes . Les bébés ne sont pas pris en charge par une
vingtaine de personnes chaque jour comme chez les Aka, mais ils sont
quand même allomaternés par beaucoup d’enfants plus âgés et de personnes
différentes jusqu’à l’âge adulte. Ils seront notamment nourris, lavés, bercés,
protégés et divertis dès le plus jeune âge par leur père, les frères et sœurs,
les grands-parents, les oncles et tantes, les cousins, ainsi que par des
personnes non apparentées telles que les médecins, infirmières, voisins et
babysitters. Ils bénéficieront aussi plus tard de l’attention, de l’instruction et
d’autres ressources de la part de professeurs, tuteurs et d’autres adultes. Et
les enfants adoptés, bien sûr, seront aussi allomaternés du point de vue
biologique par leurs parents et leur famille adoptifs, leurs parrain et
marraine.
J’ai parfois le sentiment que certaines personnes considèrent comme un
mal nécessaire mais pas naturel que les enfants aient autant d’attention de la
part d’autres personnes que leur mère. L’idée que les enfants devraient
passer le maximum de temps possible avec leur mère pour qu’ils aient un
bon développement socioémotionnel est courante et pas entièrement dénuée
de sens selon certains travaux scientifiques. Les scientifiques du
26
développement, jusqu’au psychiatre John Bowlby , ont toujours mis
l’accent sur l’importance de l’attachement secure à une seule personne, le
plus souvent la mère, pour permettre un bon équilibre social et émotionnel
de l’enfant. D’un autre côté, on pense souvent que l’enfant confié à
quelqu’un d’autre que sa mère va inévitablement en pâtir. Cette idée est
sous-jacente à de nombreux débats publics sur la prise en charge des enfants
des mères qui travaillent27. Elle influence probablement l’opinion de 60 %
des Américains qui continuent de croire que les enfants se portent mieux si
leur mère reste à la maison pour s’en occuper. Les mères qui ne travaillent
pas essuient encore plus de critiques si elles confient leurs enfants à
d’autres personnes pour s’en occuper. J’étais en congé maternité après avoir
accouché de ma seconde fille quand j’ai mentionné à une parente plus âgée
que nous allions prendre une infirmière de nuit pour mieux prendre soin de
notre enfant. Elle m’a alors demandé, sceptique, pourquoi je ne m’en
occupais pas « comme on a toujours fait ».
L’idée qu’il est préférable pour une mère d’être la seule personne qui
prendra soin de son enfant toute la journée provient d’une conception
moderne de la vie de famille qui s’est beaucoup écartée de nos racines
évolutives. Une mère qui reçoit beaucoup d’aide de la part de personnes
plus expérimentées correspond en fait à la vraie façon d’agir « comme on a
toujours fait ». C’est largement plus naturel et durable, et au passage plus
bénéfique pour l’enfant, que d’avoir un ou même deux parents crevés et
inexpérimentés qui tentent de s’en sortir avec tous les soins que requiert
vingt-quatre heures sur vingt-quatre un nouveau-né parmi les plus altriciaux
existant sur Terre. Comme le dit l’historienne Stephanie Coontz, « les
enfants se débrouillent mieux en société quand l’éducation est une chose
considérée comme trop importante pour être laissée uniquement aux
28
parents ». L’allomaternage permet non seulement de soulager la mère de
la lourde charge d’avoir à s’occuper et à élever seule un enfant, mais
favorise aussi l’établissement de forts liens entre l’enfant et une large
gamme d’adultes bienveillants, ce qui lui donne l’occasion d’acquérir
beaucoup de compétences dont il aura besoin par la suite, notamment celle
non négligeable d’apprendre à aimer et à faire confiance à plus de monde et
pas seulement à quelques personnes.
Je dois dire au passage qu’en me focalisant sur le maternage et
l’allomaternage je n’ai pas du tout l’intention de négliger le rôle des pères,
loin s’en faut. Chez les mammifères, la plupart des pères interviennent peu
ou indirectement dans l’éducation de leurs petits, mais les humains sont
parmi les plus dévoués et les plus indispensables des « allomaternants »
dans le monde animal. Il est clair que la survie de l’espèce humaine dépend
de la contribution des pères, entre les soins directs qu’ils prodiguent aux
enfants et ceux indirects qu’ils apportent aux mères quand elles les
nourrissent et s’en occupent.
S’occuper d’un enfant en solo est une tâche essentiellement impossible.
C’est si difficile que dans certaines cultures de chasseurs-cueilleurs (ainsi
que chez d’autres espèces allomaternantes) les mères abandonneront leur
nouveau-né si elles sentent qu’elles ne recevront pas assez de soutien
29
extérieur . La prévalence de la dépression post-partum est beaucoup moins
liée aux hormones postnatales (un mythe répandu) qu’au sentiment de
s’occuper d’un bébé sans avoir l’aide adéquate. Un soutien social inadapté
30
est un facteur majeur de risque de dépression post-partum . Ce risque est
alors plus élevé que celui qui est dû à la pauvreté ou à des complications
médicales. Ma propre expérience le confirme. Mon mari et moi avons tenté
de nous occuper de notre première fille alors que nous n’étions pas assez
aidés et cela a eu un impact négatif sur notre santé mentale. Nous n’étions
pas dans la pauvreté et je n’avais pas eu de problèmes à l’accouchement,
mais nous n’avions pas d’expérience pour nous occuper d’un bébé ni de
famille proche dans les environs. Du coup, nous avons été bien malheureux.
La seconde fois, nous avons agi plus intelligemment en payant un
allomaternage. Le salaire de Marie, l’adorable infirmière de nuit qui nous a
aidés à prendre soin de notre deuxième fille, est peut-être le meilleur
investissement que j’aie jamais fait. Cela m’a ouvert les yeux sur
l’importance de l’allomaternage pour élever des petits humains.
Cela ne remet pas en cause, bien sûr, l’importance des liens étroits
existant entre la mère et ses enfants. Les allomères n’ont pas besoin de se
préoccuper du bien-être de tous les enfants d’une manière égale, ou de
s’investir pareillement dans leurs soins. Mais la capacité profondément
enracinée de l’allomaternage chez notre espèce explique pourquoi la plupart
des adultes trouvent si difficile de se détacher de la vue ou des cris d’un
enfant dans le besoin, même s’il leur est complètement étranger. C’est la
raison pour laquelle les organisations humanitaires utilisent souvent des
images d’enfants en détresse pour se faire connaître. La représentation d’un
enfant qui souffre ou blessé suscitera une action chez n’importe qui, et bien
plus souvent qu’une foule d’adultes affligés. Pensez à la fameuse photo de
31
la « petite fille au napalm » où l’on voit Phan Thi Kim Phú, fillette de
neuf ans nue ayant été brûlée, courir avec d’autres enfants qui hurlent,
terrifiés, à la suite d’une attaque au napalm de leur village. On a attribué à
cette image poignante le retournement de l’opinion publique contre la
guerre au Vietnam. Pensez aussi à la photo déchirante d’Aylan Kurdi, le
garçonnet syrien dont le corps potelé a été trouvé allongé face contre terre,
32
inerte, sur une plage turque battue par les vagues . La vue de ce seul enfant
a provoqué la compassion de millions d’étrangers et engendré un large
mouvement d’opinion en faveur des réfugiés syriens. Elle a aussi accru
massivement les dons pour leur venir en aide. Un organisme humanitaire, le
Migrant Offshore Aid Station, qui va au secours des bateaux de réfugiés en
Méditerranée, a vu les dons en sa faveur multipliés par quinze vingt-quatre
heures après la parution de la photo. Le nombre moyen de dons à la Croix-
Rouge suédoise a aussi augmenté de cent fois dans la semaine qui a suivi.
Le fait que l’allomaternage intensif fasse partie de la nature humaine peut
expliquer pourquoi nous les humains avons un seuil inhabituellement bas et
souple de déclenchement de l’alarme « bébé ! ». Nous faisons honte aux
lions et aux chiens. Mais notre alarme agit essentiellement comme la leur.
L’envie de prendre soin est suscitée par la perception de ce que les
33
éthologues appellent des « stimulus clés » qui sont propres aux bébés et
aux jeunes enfants. Ces traits incluent une grosse tête avec de grands yeux
ainsi qu’un menton et une mâchoire petits, qui distinguent nettement les
enfants des adultes chez pratiquement tous les vertébrés. La raison pour
laquelle les bébés se présentent ainsi est très simple, c’est que leur cerveau
et le sommet de leur crâne grossissent vite et plus tôt par rapport au bas du
visage34. Ce phénomène est particulièrement prononcé chez les
mammifères, où le lait va soutenir la croissance du crâne en pleine
expansion. Les proportions infantiles qui en résultent, baptisées le
35
Kindchenschema par l’éthologue Konrad Lorenz , donne un aspect mignon
qui attire l’attention des adultes et fait qu’ils y répondent par des soins
accrus.
Pour prendre un exemple, Jim Coan et ses collègues de l’université de
Virginie ont trouvé qu’après avoir simplement vu des photos de bébés
animaux des adultes hommes ou femmes font des mouvements plus lents,
36
avec plus de précaution . C’est notamment le cas lorsque les photos
montrent des animaux gracieux ayant l’aspect de bébés. Mon propre travail
de recherche a révélé que la vue d’images de très jeunes enfants déclenchait
le désir de s’approcher. Avec mon étudiante Jennifer Hammer, j’ai montré à
quarante-cinq personnes les images d’adultes et de bébés sur un écran
d’ordinateur et nous leur avons demandé de les classer en déplaçant un
levier vers soi ou l’extérieur. Le but de l’étude était de mesurer à quel point
différentes images pouvaient provoquer un désir de se rapprocher ou pas.
Ces deux mouvements, se rapprocher et s’éloigner, sont parmi les réponses
les plus primitives que nous ayons et pratiquement tous les stimulus
émotionnels vont induire le désir de faire l’un ou l’autre (et parfois les
deux). Le rapprochement et l’évitement peuvent se mesurer en laboratoire à
l’aide d’un levier, qui était dans notre cas une manette de console reliée à un
ordinateur. Quand nous avons comparé la vitesse avec laquelle les
participants poussaient ou tiraient le levier en réponse aux visages, nous
avons trouvé qu’elle était la même pour les faces adultes, ce qui signifiait
qu’ils n’avaient aucune motivation particulière à s’en approcher ou à les
éviter. En revanche, quand ils voyaient des faces de bébés, les hommes
comme les femmes devenaient capables de tirer à eux le levier bien plus
rapidement qu’ils ne le repoussaient, signe d’un désir de rapprochement.
Nous avons aussi trouvé que cette réaction était liée à la psychopathie. Les
participants les moins psychopathiques, ou pour le dire autrement les plus
attentifs aux autres, avaient une réponse plus forte aux bébés, ce qui
37
suggère un lien intrinsèque entre cette réponse et la compassion .
La psychologue Leslie Zebrowitz et d’autres chercheurs ont répertorié
beaucoup d’autres moyens par lesquels une apparence séduisante,
gracieuse, de bébé déclenchait des réponses de soin chez les adultes, que le
visage soit celui d’un bébé, d’un adulte, ou même qu’il s’agisse d’une voix
38
ressemblant à celle d’un bébé . On considérera les adultes dont le visage
évoque celui d’un bébé comme méritant plus de bienveillance, ils recevront
au tribunal des peines plus légères pour des délits mineurs et seront plus
facilement aidés par des inconnus. Dans une étude, ces adultes avaient plus
de chance de se faire renvoyer par mail un fichier égaré que les autres. Ces
effets ne sont pas simplement dus à un aspect plus séduisant39. Même en
contrôlant ce paramètre, les gens qui ressemblent plus à des bébés suscitent
plus d’attention et de protection de la part de ceux qui les rencontrent. Cette
envie de nourrir et de prendre soin de tout ce qui a un air de bébé ne s’arrête
pas, il faut le noter, aux individus, mais s’étend aux personnages de dessins
animés, aux jouets et aux animaux, qui attirent alors l’attention et induisent
le rapprochement avec le désir d’aider.
Cela permet d’expliquer le généreux soin alloparental que les humains
vont aussi apporter à des animaux. Que pensez-vous que soient les chiens et
les chats si ce n’est des loups et des chats sauvages particuliers auxquels les
gens peuvent apporter toute la gamme des soins maternels, dont le fait de
les recueillir, de les nettoyer, de les nourrir et de les protéger ? Plus de la
moitié des foyers américains sont, à un moment donné, occupés par ces
40
activités, à la grande perplexité des chercheurs . Il s’avère qu’il n’y a pas
de raison vraiment rationnelle au fait que tant de gens dans toutes les
cultures ont chez eux un animal de compagnie et en prennent soin. Bien que
certains remplissent des fonctions apparemment utiles comme de se
protéger contre des animaux nuisibles ou de les attraper, les animaux
d’intérieur, notamment dans les pays industrialisés, exigent surtout une
dépense énorme de temps et de ressources, un soin constant qui n’est pas
sans rappeler celui que l’on apporte à des bébés. Peut-être que nous ne
pouvons pas nous en empêcher. Nous sommes littéralement faits pour être
parents, et nous avons un seuil assez souple pour ce qui bénéficiera de notre
énergie d’allomaternage. On a émis l’hypothèse que l’une des causes de la
recrudescence des animaux de compagnie dans les pays industrialisés
41
provenait du déclin de la fertilité dans ces pays . Comme si nous
cherchions à assouvir auprès de ces animaux notre désir irrépressible
d’allomaterner quand les bébés ne sont plus là pour y répondre.
Les êtres humains peuvent aussi allomaterner des petits d’animaux
sauvages de toutes sortes. Repensez juste à la foule présente sur la plage de
Floride où j’ai accompagné des bébés tortues à la mer. Ce jour-là, j’ai fait
partie d’un bel attroupement d’hommes, de femmes et d’enfants qui
allomaternaient en chœur. Ces tortues n’étaient que quelques-unes parmi les
milliers et les milliers de petits d’animaux sauvages secourus par des
Américains chaque année, comme les bébés écureuils adoptés par le
chihuahua Mimi, qui n’auraient jamais rencontré leur allomère s’ils
n’avaient d’abord été recueillis, protégés et nourris par deux humains,
Jeannette Young et son beau-fils. Même dans un centre urbain comme la
ville de Washington DC, les allomères d’animaux sauvage abondent. J’en
suis devenue une à nouveau peu après être partie faire un jogging autour de
chez moi en septembre dernier.
Je venais juste de déboucher sur un grand boulevard très fréquenté quand
je suis tombée sur un homme et une femme qui regardaient fixement dans
un arbre. Ralentissant le rythme, j’ai eu le temps de remarquer que des
touffes de plumes et un bec gris sortaient d’un poing fermé de l’homme. Ma
curiosité a pris le dessus et je me suis alors arrêtée pour demander ce qui se
passait. L’homme m’a tendu son poing pour me montrer un oisillon de geai
au creux de sa main. Le petit se tenait tranquille mais paraissait alerte et
indemne. Il m’a regardée de ses yeux noirs brillants. L’homme m’a raconté
qu’en passant en voiture il l’avait aperçu au milieu de la chaussée, portant
encore son duvet d’immature et incapable de voler. Il s’était garé, avait
bondi de sa voiture et couru dans la rue au milieu du trafic à cette heure de
pointe pour le récupérer et le mettre en sécurité. Mais, maintenant, il n’avait
pas la moindre idée de ce qu’il allait en faire. Lui et la femme à ses côtés
essayaient de trouver un nid dans l’arbre. Comme ils étaient tous deux sur
le chemin du travail, ils ne pouvaient rester là indéfiniment. N’est-il pas
intéressant qu’aucun de nous n’ait envisagé un instant de simplement laisser
cette petite créature se débrouiller seule sur le trottoir ? Impensable. Que
pouvais-je faire d’autre que de proposer de le prendre ? C’est ce que j’ai
fait. L’homme m’a alors doucement transféré le corps doux et chaud de
l’oiseau dans la main, m’a remerciée puis est reparti vers sa voiture. J’ai
ramené le geai à la maison, ses pattes couvertes d’écailles de dinosaure
accrochées à mes doigts, contre lesquels je sentais son cœur battre. Il n’a
pas émis le moindre son et ne m’a pas quittée des yeux une seule fois. Une
fois à la maison, je l’ai mis dans une petite boîte recouverte de tissu puis
amené à un refuge local appelé City Wildlife. Il y a été élevé avec d’autres
oiseaux recueillis par d’autres allomères du quartier avant d’être relâché
dans la forêt urbaine. J’y pense encore de temps en temps. J’espère qu’il va
bien.
Arrivé à ce stade, vous voyez sûrement où je veux en venir avec tout
cela.
L’allomaternage, notamment les formes qui impliquent le recueil et la
protection, ressemble, en tout point à l’altruisme extraordinaire. Ce que
mon sauveteur héroïque a fait pour moi en 1997, un voisin anonyme ici à
Washington DC l’a accompli (d’une manière un peu moins extrême) pour
un bébé de geai bleu. Il a aperçu un être vulnérable en détresse, ressenti
l’envie immédiate de l’aider, puis risqué sa propre sécurité en faisant un
écart sur la chaussée et en courant dans le trafic pour venir le sauver. J’ai vu
un exemple comparable sur une vidéo récente où un motard russe a risqué
42
sa vie pour secourir un chaton perdu au milieu d’une autoroute . Cette
envie d’agir pour protéger et prendre soin du jeune ou du vulnérable, même
si cela doit se faire en prenant un risque significatif, est un privilège de
naissance en tant que mammifères. Cette envie de répondre de la sorte
même envers des petits qui ne sont pas les nôtres est quelque chose d’inné
propre aux mammifères sociaux vivant en groupe et s’occupant de petits
altriciaux. Mais le droit de naissance que nous ne partageons qu’avec très
peu d’autres espèces (dont le chien domestique) est cette envie de répondre
à des êtres vivants appartenant à une large gamme d’âges et d’espèces.
Même si nous ne les avons jamais vus auparavant, même si nous pourrions
les considérer en d’autres circonstances comme des prédateurs, des proies
ou des nuisibles, nous réagirons encore s’ils arrivent à déclencher notre
alarme « bébé ! » très sensible. C’est de cette généreuse envie qu’émerge
l’altruisme extraordinaire.
L’allomaternage est un authentique altruisme. Les espèces qui le
pratiquent sont sensibles en permanence à la vulnérabilité, au stress et au
besoin manifesté par l’autre, et elles sont prédisposées à y répondre en le
nourrissant et en prenant soin de lui quand elles l’ont repéré, même s’il
s’agit d’un individu qui ne leur est pas apparenté ou carrément inconnu. Un
rat nouveau-né secouru par une rate étrangère, un petit oryx protégé par une
lionne des léopards ou un geai bleu sauvé du trafic routier par une personne
de passage doivent leur vie aussi sûrement que moi à mon sauveteur sur la
route, Priscilla Tirado à Lenny Skutnik, Zina Williams à Cory Booker, ou
des milliers de patients en insuffisance rénale terminale à des donneurs
anonymes. Et c’est probablement le même mécanisme cérébral qui inspire
tous ces comportements.
Une preuve directe que l’allomaternage est à la base de l’altruisme vient
d’une étude récente effectuée chez l’homme et d’autres primates par Carel
43
van Schaik à l’université de Zurich . Lui et ses collègues cherchaient à
identifier les causes évolutionnistes de l’altruisme ou de ce qu’ils appelaient
la prosociabilité proactive, quand un individu en aide spontanément un
autre sans en retirer un quelconque avantage. Ils ont testé la tendance chez
vingt-quatre espèces de primates, dont les lémuriens, les singes, les grands
singes et l’homme, à manifester un tel comportement au cours d’une tâche
simple où un individu pouvait agir en donnant aux autres de la nourriture
sans avoir rien en retour. Les chercheurs ont ensuite étudié les autres
facteurs qui pouvaient être associés au niveau de cette aide dans chaque
espèce. Ils ont pris en compte des paramètres comme la taille du cerveau
(liée à l’intelligence), la tolérance sociale, la fréquence des chasses
collectives et la propension des espèces à former des couples stables. Ils ont
aussi examiné le taux d’allomaternage. Ils ont trouvé que dans toutes les
espèces de primates, dont l’homme, le meilleur moyen de prédire à lui seul
le comportement altruiste était l’allomaternage. Chez les macaques et les
chimpanzés, qui allomaternent très peu, l’altruisme entre adultes est presque
inexistant. Chez le tamarin et l’homme, deux espèces qui n’ont pas grand-
chose en commun si ce n’est l’allomaternage, l’altruisme est fréquent. La
plupart des autres variables étudiées se sont avérées sans aucun rapport avec
l’altruisme dès que l’allomaternage a été pris en compte dans leur modèle
statistique. La morale de l’histoire est que les espèces où l’on s’occupe des
bébés des autres sont aussi beaucoup plus enclines à s’entraider, à être
altruistes, même lorsque les individus n’ont rien à y gagner. Les chercheurs
en ont conclu que « l’adoption du soin allomaternel étendu par nos ancêtres
hominines est l’explication la plus parcimonieuse de l’origine de l’hyper-
coopération humaine », ou, en d’autres termes, de l’altruisme.
Cette explication est très plausible. On estime que l’apparition du
maternage est à l’origine de la capacité à prendre soin de toute personne en
dehors de soi, à étendre son attention aux autres au lieu de la limiter
chichement à sa propre progéniture.
Mais cette relation entre allomaternage et altruisme ne pourrait-elle pas
aussi nous aider à comprendre le phénomène plus rare de l’altruisme
extraordinaire chez l’être humain ? Je pense que oui.
Dans toutes les espèces que j’ai décrites, la réponse allomaternelle varie
suivant les individus. La pulsion à prendre soin des bébés et son seuil de
déclenchement montrent des différences considérables, non seulement entre
espèces mais aussi entre individus d’une même espèce. Wilsoncroft a étudié
seulement cinq rates (toutes primipares), mais a trouvé qu’elles différaient
déjà clairement entre elles dans leur motivation et leur capacité à
allomaterner. Les lions tuent normalement les bébés antilopes ou babouins,
mais quelques-uns ne le font pas, et certains, comme Kamunyak, vont
même très loin pour en prendre soin. Et les humains, bien sûr, présentent
aussi de grandes différences de motivation et de capacité à allomaterner tout
comme dans leur tendance à être altruistes. La question clé est donc celle-
ci : quelle preuve a-t-on, s’il y en a une, que les actes extrêmes d’altruisme
humain découlent de différences individuelles dans la réponse
allomaternelle ? En fait, je vous l’ai déjà présentée.
Rappelez-vous mon travail de recherche et celui d’autres chercheurs qui
trouvent que l’un des meilleurs moyens de prédire l’altruisme chez une
personne est sa réponse à des visages exprimant la peur. Les individus vers
le bas de l’échelle du continuum de l’attention aux autres, les psychopathes,
sont insensibles à ces expressions, en raison probablement d’un
dysfonctionnement de l’amygdale.
Ils échouent à reconnaître les expressions de peur et à avoir à leur égard
une réponse émotionnelle et un comportement adaptés. Alors que ces
expressions semblent inhiber l’agression et susciter une inquiétude
empathique chez la plupart des gens, les psychopathiques y sont
relativement insensibles. Les altruistes, au contraire, y sont anormalement
sensibles. Ils les reconnaissent mieux et ont une réponse émotionnelle plus
forte à leur égard.
La raison pour laquelle cela est incroyablement intéressant est que, de
toutes les expressions qu’un être humain peut faire avec son visage, celle
qui va le recomposer de la manière la plus semblable à celle d’un bébé est,
comme par hasard, la peur.
Les yeux de l’effroi sont grands ouverts, comme ceux d’un bébé, et cette
44
partie du visage a déjà atteint sa taille adulte à l’âge de trois mois . Les
sourcils sont relevés et la bouche arrondie, abaissée, s’accompagne d’une
mâchoire petite et en retrait. L’ensemble de ces traits fait paraître un visage
effrayé comme vulnérable, soumis, lénifiant et infantile. Il ne fait aucun
doute que la meilleure façon pour un visage adulte de ressembler à celui
d’un bébé est d’avoir l’air effrayé. Le fait que les expressions de peur
ressemblent vraiment à celles d’un bébé a été démontré de manière
empirique. J’ai publié il y a quelque temps un article avec mes collègues
Robert Kleck et Reginald Adams Jr. qui montre qu’en adoptant une
45
expression de peur le visage ressemble plus à celui d’un bébé . Des
personnes qui voyaient des visages effrayés les ont décrits comme ceux de
bébés, dépendants, possédant tous les « stimulus clés » des vrais visages
infantiles, dont de grands yeux, des sourcils relevés et une petite mâchoire
arrondie. Ils ont perçu ces visages effrayés comme ceux de bébés même
lorsque leurs traits ont été altérés afin que, tout en gardant leurs éléments
caractéristiques, l’on ne puisse plus y reconnaître la peur, preuve que c’est
l’apparence physique de l’expression qui évoque un bébé. Cela pourrait
expliquer pourquoi, comme mon étudiante Jennifer Hammer et moi-même
l’avons trouvé, les gens répondent aux expressions de peur avec le même
type de rapprochement qu’en présence de visages de bébés, et pourquoi ce
désir d’approcher est aussi le plus fort chez les personnes qui ont le plus de
compassion (et le plus faible chez les psychopathes). La similitude dans
cette étude entre les manières dont les gens réagissaient aux visages de
bébés et aux expressions de peur était frappante.

L’expression faciale de la peur, qui comprend des yeux grands ouverts, des
sourcils relevés avec une bouche et une mâchoire arrondies, fait plus
ressembler le visage d’un adulte à celui d’un bébé. Crédit : Abigail Marsh.

Le fait que les expressions de peur se soient mises en place pour prendre
cette forme-là et pas une autre est presque certain. Ces expressions, comme
la joie, la colère ou d’autres émotions primaires, sont affichées et reconnues
au sein de nombreuses cultures dans le monde. Une méta-analyse menée
par mes collègues Nalini Ambady et Hillary Anger Elfenbein l’a clairement
montré. Ils ont trouvé que dans les centaines d’études effectuées au sein de
dizaines de groupes culturels différents, la peur, la colère, la joie et d’autres
émotions peuvent toujours être reconnues, et cela même par les membres de
cultures éloignées. Si l’on considère que certains de nos plus proches
parents primates expriment aussi ces émotions en utilisant des mimiques
46
faciales similaires , il y a très peu de chances qu’elles aient une origine
purement culturelle ou comportementale. Ces expressions servent plutôt à
des fonctions vitales qui ont, de ce fait, été conservées au cours de
l’évolution.
Les explications justifiées par l’évolution qui peuvent s’appliquer à de
nombreuses espèces sont les plus convaincantes, à l’exemple de la relation
entre allomaternage et altruisme que van Schaik et ses collègues ont réussi à
établir en s’intéressant à de nombreuses espèces de primates. Quelle
fonction évolutive pourrait être remplie par les comportements de peur chez
d’autres espèces hautement allomaternelles comme le chien et le loup ? Ces
deux canidés ont recours à des comportements bien précis quand ils
craignent d’être attaqués. Ils s’abaissent sur l’avant ou se roulent par terre
en ramenant les pattes et la queue vers le corps, et rabattent leurs oreilles.
Ils peuvent geindre, lécher la mâchoire de l’agresseur ou même uriner sur
eux. Ces comportements déclenchent le mécanisme de l’inhibition de la
violence chez l’attaquant et épargnent tout mal au loup gémissant et en
position de soumission. Mais pourquoi empêcheraient-ils la violence ? Ou,
pour être plus précis, pourquoi ces comportements-là inhiberaient-ils la
violence ? Parce que, ensemble, ils font prendre au loup ou au chien craintif
l’apparence et les traits d’une autre créature que les mammifères sociaux
47
avec jeunes altriciaux ont très peu de chances d’attaquer : le bébé . Les
stimulus clés qui distinguent les petits louveteaux de leurs parents sont leur
petite taille, leur position sur le dos, avec les oreilles aplaties. Les petits
émettent aussi des cris aigus, lèchent la mâchoire de leurs parents pour
demander de la nourriture, et parfois urinent sur eux-mêmes. C’est de cette
manière que de tels signes inhibent la violence, leur combinaison
déclenchant très bien non seulement l’alarme « bébé ! » chez l’agresseur,
mais aussi celle bien plus forte et parlante de « oh, mon Dieu, un bébé a un
problème ! », ce qui supprime rapidement l’envie d’attaquer et la remplace
par celle de prodiguer un soin.
Les expressions humaines de peur pourraient faire exactement la même
chose, tout comme le font les marques de crainte du corps surbaissé, de la
posture effrayée et des cris aigus lorsqu’elles renvoient à ceux du très jeune
enfant. En signalant la détresse et la vulnérabilité du bébé, ces expressions
de peur sont parfaitement adaptées pour pousser ceux qui les voient à
prendre une attitude de soin. Le philosophe Adam Smith semble en avoir eu
l’intuition lorsqu’il a écrit : « La voix plaintive du malheur, entendue de
loin, ne va pas nous laisser indifférent à la personne qui l’émet. Dès qu’elle
frappe nos oreilles, elle nous pousse à s’intéresser à son sort, et si elle
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persiste, à voler à son secours presque malgré nous. » Cette description
me frappe car elle correspond d’une troublante manière à celle de beaucoup
d’altruistes que j’ai interrogés. Ceux-ci évoquaient leur envie « presque
involontaire » d’aider quand ils avaient été alertés par le malheur d’un
autre. La seule erreur de Smith, peut-être, a été d’en déduire que cette
réponse a la même force chez tout le monde. On peut affirmer que ce n’est
pas le cas. C’est plutôt ceux qui sont les plus sensibles à ces marques de
détresse qui s’avèrent aussi, et ce n’est pas un hasard, les plus altruistes.

*
**
Maintenant, je veux bien parier que vous pouvez deviner quelle partie du
cerveau est considérée comme le site initial d’entrée en jeu du système de
49
soin parental . Eh oui, c’est l’amygdale. Bien sûr, elle n’est pas plus la
seule responsable des soins parentaux que des autres capacités cognitives
ou comportementales. Mais elle est essentielle à leur bon déroulement.
Les informations sensorielles susceptibles de déclencher la moindre
motivation seront inévitablement orientées vers l’amygdale. Lorsque les
stimulus clés du bébé sont décelés, une tête et des yeux de grande taille
joints au bas du visage rétréci donnant l’aspect mignon des bébés, cela va
directement à l’amygdale. Leslie Zebrowitz et d’autres chercheurs ont
trouvé que tout visage portant ces traits active cette structure, que ce soit
50
celui d’un vrai bébé ou d’un adulte qui les reproduit . Les cris d’un bébé
vont aussi directement à l’amygdale, et leur perception induit une activation
51
plus importante que d’autres sons de même hauteur et de même intensité .
Cela cadre bien avec la vigilance constante de l’amygdale vis-à-vis des
signes de détresse, comme l’écarquillement rapide des yeux effrayés ou le
son déchirant d’un cri. Cette forte réponse de l’amygdale s’explique car elle
réagit doublement, à la fois aux marques de la peur évoquant la détresse
mais aussi à celles caractérisant les bébés. La question vraiment intéressante
est alors : et après, que se passe-t-il quand ces deux stimulus arrivent
ensemble à l’amygdale ? Comment le traitement de ces signaux par
l’amygdale va conduire au désir de prendre soin de l’autre ?
Nous avons déjà quelques petits éléments de réponse, bien sûr. Voir ou
entendre des marques de détresse mènent à une simulation interne de l’état
de détresse. Cela se traduit par une légère augmentation du rythme
cardiaque, de la tension sanguine et de la transpiration des paumes. C’est
une réponse empathique, en ce sens qu’elle aide la personne qui vit ces
changements à reconnaître et à comprendre la détresse de l’autre. Mais un
autre changement se produit dans ce cas-là qui va un peu à l’encontre de
notre intuition. Normalement, un événement causant une légère réaction de
peur, comme la vue d’un serpent ou d’une arme à feu, déclenche aussi
l’envie immédiate de fuir, de s’échapper. Mais nous savons que, chez la
plupart des gens, c’est précisément ce qu’ils ne désirent pas faire en réponse
à la détresse d’une autre personne. Les expériences avec le levier que j’ai
faites montrent qu’en général leur réponse est plutôt de se rapprocher que
de fuir.
Cela suggère qu’une espèce d’alchimie a lieu au sein de l’amygdale en
réponse à la détresse d’autrui. Bien que la vue de cette détresse permette de
lancer une petite simulation de l’état de peur chez une autre personne –
c’est l’empathie – il en résulte néanmoins un désir d’approcher en totale
contradiction avec la fuite mais tout à fait cohérent avec le soin et la
protection à apporter à la personne en détresse. Et cette réponse démarre
très vite, en une seconde environ. Cette envie de se rapprocher d’une
personne effrayée et vulnérable provient de sa similitude avec un bébé, lui-
même étant parfaitement approchable. Dans nos études avec le levier, les
gens répondaient le plus vite aux expressions de peur et de bébés quand ils
les classaient ensemble, ce qui suggère qu’elles sont implicitement
associées. Ce qui semble alors se produire est qu’après la vue d’une figure
effrayée stimulant la réponse de peur, quelque part dans le cerveau et
probablement dans l’amygdale, qui régule les comportements d’approche et
d’évitement, le train des neurones mis en branle prend une autre voie.
Comme la figure effrayée porte des stimulus clés propres aux bébés, le train
s’oriente alors dans une tout autre direction, celle du soin et de la
protection. L’empathie s’est transformée en soin.
Mais alors qu’est-ce qui peut bien provoquer cette réorientation ? Le
facteur responsable de la transformation du plomb en or social n’est pas,
selon toute vraisemblance, une structure cérébrale mais plutôt un produit
apte à changer simultanément l’activité de plusieurs régions du cerveau,
dont l’amygdale.
Cette substance chimique est un neurotransmetteur formé de
l’enchaînement de neuf acides aminés et produit essentiellement dans un
seul endroit sur Terre, l’hypothalamus de tous les mammifères. Cette
molécule alchimiste s’appelle l’ocytocine.
Il est difficile de savoir exactement quand ou comment la première
molécule d’ocytocine est apparue au cours de l’évolution, mais il est
pratiquement certain qu’elle était présente dans le cerveau d’un cynodonte
52
puisque tous leurs descendants, et seulement eux, la produisent .
L’ocytocine et son hormone sœur, la vasopressine, sont probablement issues
d’une hormone plus ancienne, la vasotocine, encore présente chez les
poissons, reptiles (dont les tortues), amphibiens et oiseaux. Elle ne diffère
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de l’ocytocine que par un seul acide aminé .
Mais quelle différence pour juste un acide aminé !
L’ocytocine est responsable de deux fonctions physiologiques nécessaires
à la reproduction chez les mammifères. La première est de stimuler la
contraction des muscles lisses de l’utérus pour faire sortir le bébé. Si vous
ou quelqu’un de votre connaissance a eu un accouchement induit par un
médicament appelé Pitocin, vous savez avec quelle efficacité l’ocytocine
peut faire contracter ces muscles vers l’intérieur. Ce produit est juste une
forme Frankenstein de l’ocytocine créée en laboratoire. L’un de mes deux
accouchements a été induit par le Pitocin et, après que l’infirmière m’en a
fait une perfusion, je suis passée en l’espace de deux heures de zéro
contraction à un travail intense. Je crois que j’aurais trouvé cela fascinant
d’un point de vue scientifique si je ne m’étais pas sentie sur le point
d’exploser.
La seconde fonction clé de l’ocytocine chez les mammifères est de
permettre l’allaitement. Elle n’intervient pas dans la production même du
lait mais pour assurer qu’il sera bien évacué. Le lait présent dans le sein va
plus ou moins y rester jusqu’à ce qu’un bébé s’empare d’un téton et
commence la succion. La sensation inhabituelle de tirage à ce niveau est
transmise des tétons à l’hypothalamus qui ordonne à quelques groupes de
neurones de commencer à fabriquer l’ocytocine et son transport vers
l’hypophyse postérieure. Puis la glande hypophysaire libère cette hormone
dans le sang et celle-ci va, en arrivant aux cellules myoépithéliales du sein,
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provoquer leur contraction et l’éjection du lait vers le téton . Et voilà
comment le lait arrive. Ce joli petit processus s’appelle le réflexe d’éjection
du lait, et il a permis de maintenir en vie les bébés de mammifères pendant
des millions et des millions d’années.
Là encore, bien sûr, la capacité physiologique à fabriquer du lait n’a pas
beaucoup de sens prise isolément. Elle ne sera utile que si elle
s’accompagne chez la mère de tous les changements de comportement
cognitifs et émotionnels qui vont permettre au jeune d’y accéder et d’en
bénéficier. Ces changements incluent l’envie de passer beaucoup de temps
auprès de ses petits, une absence de crainte à leur égard et divers
comportements visant à ce qu’ils soient maintenus bien nourris, propres et
en sécurité. Cela représente un énorme ensemble d’adaptations que les
mères de mammifères ont dû réaliser sur une courte période de temps.
Pourtant, chose incroyable, elles reposent toutes sur l’ocytocine, la même
substance qui fait sortir les bébés et couler le lait. Si l’on définit les
mammifères par ces deux caractéristiques, le lait et le soin maternel, et c’est
bien le cas, alors on peut dire que nous les mammifères devons tout ce que
nous sommes à cette petite séquence d’acides aminés. Quand j’y pense un
instant, j’en ai la chair de poule.
L’importance de l’ocytocine a été découverte chez le rat. Vous vous
rappelez peut-être que les rates si maternelles de Wilsoncroft étaient toutes
primipares, c’est-à-dire mères pour la première fois. C’est un détail
important car les rates qui n’ont jamais eu de petits agissent très
différemment vis-à-vis de rats nouveau-nés. Elles sont pires que des brebis,
si vous pouvez le croire. Les rates vierges trouvent l’odeur et les cris des
petits très dérangeants au point qu’elles les évitent. Si on les force à rester à
proximité, elles peuvent les attaquer et parfois même les manger. « Brrr,
peut-on presque les entendre se dire, je n’aime pas, mais alors vraiment pas
les nouveau-nés. »
Cependant, quelque chose existe qui peut transformer ces monstres
insensibles et prêts à se livrer au cannibalisme en mères attentives,
désireuses de passer des heures à sauver des nouveau-nés d’une situation
délicate, et cela presque sur-le-champ. Cette chose, c’est l’ocytocine.
Dans les jours et les heures qui précèdent la première mise bas d’une
rate, les neurones produisant l’ocytocine commencent à se multiplier dans
l’hypothalamus. Les récepteurs de l’hormone sont aussi exprimés dans tout
son cerveau et même dans des régions dont ils étaient totalement absents
comme le noyau olfactif, qui gère la réponse aux odeurs, l’hypothalamus, la
strie terminale, qui est un ruban de fibres reliant l’hypothalamus à
l’amygdale, ainsi que l’amygdale elle-même. Ces changements semblent
préparer l’arrivée du comportement de soin.
Jusque dans les années 1970, on a consacré beaucoup d’efforts pour
tenter d’identifier les neurotransmetteurs responsables du comportement du
soin maternel, mais ils sont restés vains. Les œstrogènes, la progestérone, la
prolactine, toutes les hormones impliquées dans la reproduction chez la
femelle et donc des candidates de choix pour le comportement maternel, ont
été injectés dans le cerveau de rates vierges sans que cela change leur
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aversion pour les nouveau-nés . Mais, lorsque Cort Pedersen et ses
collègues ont injecté l’ocytocine, leur réponse s’est transformée en quelques
minutes.
Au début de l’expérience, les chercheurs ont réparti plus de deux cents
rates vierges en plusieurs groupes. Un premier groupe des rongeurs pris
aléatoirement a reçu une injection de solution saline inerte dans les cavités
du cerveau. Les animaux ont ensuite été placés au centre d’une cage où se
trouvaient déjà trois nouveau-nés frétillants disposés en triangle et séparés
de 10 centimètres chacun. La plupart des rates ont fait ce qu’elles font
normalement lorsqu’elles sont vierges, elles ont ignoré les petits. Moins
d’une sur cinq a montré des signes de comportement maternel, mais dans ce
cas, dans l’heure qui a suivi, elles en ont alors manifesté tous les signes.
Elles ont alors ramassé chaque petit pour les mettre ensemble, les ont léchés
pour les nettoyer, se sont couchées auprès d’eux, leur ont construit un nid
avec un matériau mis à leur disposition, et les y ont ramenés dès qu’ils s’en
écartaient.
Les chercheurs ont ensuite comparé ce comportement avec celui
provoqué par l’injection dans les autres groupes de rates d’un certain
nombre de substances dont la vasotocine, la vasopressine et un œstrogène.
Il n’y a eu aucun changement. L’ocytocine, en revanche, a induit un
changement rapide et profond. Ce sont les trois quarts des rongeurs qui ont
commencé à s’occuper activement des nouveau-nés étrangers, soit une
progression de 400 % par rapport au niveau de base. Cela montrait aussi
que l’ocytocine peut induire à elle seule non seulement le maternage mais
aussi l’allomaternage, car tous les nouveau-nés étaient des inconnus pour
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les rates . Notez bien que la puissante ocytocine n’a toutefois pas affecté
les animaux de la même manière. Environ 20 % des rates ayant reçu
l’ocytocine n’avaient toujours pas de comportement maternel, et 7 %
d’entre elles ont même tué au moins un petit, pourcentage qui a été retrouvé
dans tous les groupes testés.
Une foule de travaux sont ensuite venus confirmer le rôle crucial joué par
l’ocytocine dans le maternage et l’allomaternage. On a pu montrer que
l’ocytocine induit ce comportement maternel (et allomaternel) chez une
large gamme d’animaux dont le rat, la souris, le singe rhésus, le suricate, la
chèvre et le mouton, de sorte que l’on peut supposer qu’elle agit de même
chez tous les autres mammifères. Les rates dont le cerveau produit plus
d’ocytocine ont tendance à être de meilleures mères. Et des mères moins
dévouées s’améliorent si elles reçoivent de l’ocytocine. En revanche, le
blocage chimique des récepteurs de l’ocytocine dans le cerveau élimine
presque entièrement le comportement maternel. L’ocytocine peut induire
chez des brebis un comportement maternel attentionné pour des agneaux
étrangers, chose qu’elles ne font jamais normalement, trente secondes à
peine après qu’elle a été injectée dans leur cerveau. Cette information ne
servira pas beaucoup aux éleveurs car ils ne sont pas équipés pour faire ce
genre d’injections. La révélation du rôle important joué par l’ocytocine leur
a néanmoins permis de trouver un moyen de faire adopter un agneau
orphelin par une brebis. Dans ce cas, je sais que c’est un peu grossier mais
ça marche, l’éleveur introduit sa main ou un ballon spécial dans le vagin de
la brebis et masse son col de l’utérus. Marrant, hein ? Mais cette stimulation
déclenche une vague de production d’ocytocine ressemblant beaucoup à
celle qui est due à la succion du pis par un agneau, ce qui arrive même à
allumer dans le cerveau languide d’une brebis un élan de vie.
L’ocytocine agit dans tout le cerveau et cible différents endroits suivant
57
les espèces. L’amygdale demeure néanmoins le site central de ses effets .
L’ocytocine semble y réduire l’aversion à l’odeur, au son et à la vue d’un
nouveau-né, empêchant ainsi tout évitement ou agression tout en ouvrant la
porte – ou la voie pour un train d’autres neurones si vous préférez – à un
comportement de soin. Des travaux très récents suggèrent que, comme pour
les autres mammifères, cela reste vrai chez l’être humain.
L’étude des effets de l’ocytocine sur les gens est plus délicate à mener
que sur des rats ou des moutons. Les chercheurs injectent le neuropeptide
directement dans le cerveau des animaux et non dans le sang parce que cette
molécule a du mal à traverser la barrière existant entre la circulation
sanguine et le cerveau. Les chercheurs évitent d’injecter des hormones
directement dans le cerveau de personnes en vie, ce qui a ralenti les études
sur les effets de l’ocytocine chez l’homme. Mais dans les années 1990 une
méthode simple a résolu ce problème : pulvériser l’ocytocine dans le nez
avec un vaporisateur. L’hormone peut alors traverser la fine muqueuse des
sinus et gagner directement le système nerveux par les nerfs olfactifs.
Quand j’ai commencé mon travail post-doctoral au NIMH, je mourrais
d’envie de monter une étude avec pulvérisation intranasale d’ocytocine
pour tester ses effets sur le comportement humain de soin. Je me suis mise à
rédiger le projet en 2004 alors que presque aucune étude sur l’action de
l’ocytocine chez l’homme n’avait encore été publiée. La bureaucratie
contre-productive du NIH m’a malheureusement empêchée de mener à bien
mon projet jusqu’en 2006, date à laquelle une vague de recherche sur le
sujet s’est mise à déferler en suscitant un énorme battage médiatique. Les
premières études montrèrent que l’ocytocine augmentait la somme que les
gens étaient prêts à offrir à des étrangers dans des jeux d’économie, ou le
temps passé à regarder dans les yeux. L’ocytocine fut rapidement
surnommée « l’hormone du câlin » ou « l’hormone de l’amour ». Des
articles dans les journaux ont suggéré que les concessionnaires d’auto
devaient la faire diffuser par les climatiseurs pour faire augmenter les
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ventes (vraiment). Des psychiatres ont imaginé qu’elle pourrait guérir
l’autisme (ce n’est pas le cas, dommage). Cette recherche qui avait suscité
tant d’annonces exagérées a fini, comme on peut le comprendre, par
engendrer un sévère retour de bâton et les études ultérieures ont même
remis en question la véracité des premiers travaux. Pour dire la vérité,
l’ocytocine n’est pas la panacée qui va rendre toutes les interactions
sociales plus aimables et plus tendres. Pourquoi serait-ce le cas ? Son rôle
essentiel est d’assurer le soin à l’égard d’une progéniture vulnérable (dans
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certaines espèces, elle a aussi fait l’objet d’une exaptation pour servir à
des fonctions annexes, comme l’établissement du lien de couple et de la
reconnaissance sociale). Elle va donc, suivant les cas, favoriser la tendresse
et les câlins ou alors la méfiance et l’agressivité vis-à-vis des intrus, et ce
seront toujours des formes de soin maternel assuré par l’ocytocine.
Pour mieux explorer les fonctions liées au soin sous-tendues par
l’ocytocine chez l’homme, mon assistant de recherche Henry Yu et moi-
même avons passé deux ans à demander aux gens de se pulvériser dans le
nez des doses d’ocytocine ou d’eau saline comme placebo. Cela se passait
au centre clinique du NIH, juste au-dessus de l’endroit où je faisais passer
des IRM du cerveau à des adolescents psychopathiques les week-ends.
Aucun de nos participants n’a cherché à nous faire des câlins mais leur
comportement a changé d’une manière cohérente avec un renforcement du
soin parental. Dans une étude, nous avons trouvé que quelques
pulvérisations d’ocytocine dans les narines augmentaient la préférence pour
les visages d’enfants mais réduisaient celle pour les visages d’adultes
inconnus60. C’est exactement ce à quoi on peut s’attendre si l’ocytocine
influence non seulement le soin parental mais aussi alloparental, avec leur
préférence pour des visages de bébés inconnus et une méfiance à l’égard de
visages d’adultes non familiers qui pourraient faire du mal à un bébé.
Pensez à la gentille chihuahua Mimi défendant férocement ses petits contre
sa propriétaire une fois que ses petits écureuils ont lancé sa production
d’ocytocine ou à la lionne qui attaque les mâles rôdant autour de son petit
babouin.
Nous avons aussi trouvé, en accord avec le fait que des différences
individuelles sont toujours présentes, que l’augmentation de la préférence
pour les visages de bébés fluctuait chez les gens en fonction d’une variation
dans le gène appelé OXTR, qui influe sur l’activité du récepteur à
l’ocytocine dans le cerveau. Les gens qui portaient la version « A » d’un
segment du gène OXTR préféraient les visages infantiles dans tous les cas
alors que ceux qui portaient la version « G » ne l’exprimaient qu’après un
coup d’ocytocine. Ces résultats m’ont rappelé ceux de Pedersen chez le rat,
où quelques rates restent maternelles sans ocytocine mais où la majorité
d’entre elles en ont besoin pour l’être vraiment. Finalement, nous avons
trouvé que l’ocytocine augmentait aussi la capacité de nos participants à
reconnaître des expressions de joie même lorsque cela était particulièrement
difficile à déceler. Ce résultat était intéressant, mais, depuis, plusieurs autres
chercheurs ont rapporté quelque chose qui m’a paru l’être encore plus :
l’ocytocine a un effet encore plus important sur la reconnaissance des
61
expressions de peur . Une étude a trouvé qu’elle améliorait la capacité à
reconnaître la peur (et seulement elle) d’environ 7 %. Deux études
supplémentaires, menées en Israël par Meytal Fischer-Shofty et Simone
Shamay-Tsoory et leurs collègues, ont trouvé qu’elle provoquait une
augmentation sélective de la reconnaissance des expressions de peur de
respectivement 13 et 20 %.
Le fait que l’ocytocine accroisse fortement la sensibilité aux visages
effrayés (les mêmes que les psychopathes n’arrivent pas à reconnaître et
que des personnes très altruistes décèlent avec une grande sensibilité, cette
reconnaissance induisant alors le rapprochement et le désir de soin) prouve
clairement à mes yeux que l’ocytocine est bien à l’origine de la capacité des
expressions infantiles et de vulnérabilité à provoquer le comportement de
soin.
Maintenant, pour que cela soit vrai, il faudrait que l’ocytocine soit
capable d’effectuer deux choses à la fois. Il faudrait qu’elle puisse d’une
part stimuler une forte réponse empathique aux signes de détresse comme
les expressions de peur qui permet de les interpréter et d’autre part inhiber
la réaction d’évitement pour favoriser plutôt le rapprochement et le soin à
l’égard de l’individu effrayé. Une étude chez le rat publiée en 2016 suggère
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effectivement que l’ocytocine est responsable de ce délicat équilibre .
Lorsque les chercheurs ont donné l’hormone à des rats sous l’effet d’une
menace, les animaux ont présenté tous les signes physiologiques habituels
faisant partie de la réponse empathique pour la peur. Pourtant, ils n’ont
montré aucun comportement d’évitement ou de figement qui accompagne
normalement la peur. Ce couplage étonnant, une réaction physiologique à la
peur intacte mais pas son comportement, qui permet à l’animal de ressentir
la peur sans la manifester, était dû aux effets de l’ocytocine sur deux
groupes séparés de cellules du noyau central de l’amygdale. Ces résultats
permettent de comprendre le phénomène, autrement troublant, que des rates
anxieuses sont de bien meilleures mères, notamment pour défendre leurs
petits contre tout danger. Ce courage semble provenir de la combinaison
d’une réponse anormalement vigoureuse de l’amygdale combinée avec une
63
arrivée d’ocytocine dans cette structure quand les petits sont en danger .
J’ai eu un sursaut de joie quand j’ai découvert ces résultats, car ils
représentent une pièce essentielle dans l’étrange puzzle du soin parental et
plus généralement de l’altruisme.
Pour conclure, même si aucune technique actuelle n’est encore à même
de tester directement cette hypothèse chez l’homme, voici ce qui se passe à
mon avis. Lorsqu’un signal arrive à l’amygdale (la région basolatérale pour
être précise) que quelqu’un d’autre est effrayé, il se produit deux choses.
Premièrement, le noyau basolatéral répond avec vigueur, reflétant
l’importance de ce qui a été détecté. Puis il transmet ce signal au noyau
central, qui lance la réponse empathique. Il dit par exemple à
l’hypothalamus d’augmenter la réponse physiologique de peur, avec le cœur
qui accélère, les paumes qui transpirent et la tension sanguine qui bondit.
Dans le même temps, les aspects infantiles et les expressions de
vulnérabilité sont aussi traités et déclenchent une élévation de la production
d’ocytocine dans l’hypothalamus. Quand le neuropeptide atteint le noyau
central de l’amygdale, il déclenche une réponse dans l’énorme quantité de
neurones sensibles à son effet dans la partie latérale de ce noyau. Des
neurones de cette partie suppriment les activités suscitées par la peur dans
les autres régions de l’amygdale. Ces neurones peuvent par exemple
indiquer à d’autres cellules de l’amygdale centrale d’inhiber ce qui aurait
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autrement été une réponse d’évitement liée à la peur . Une attitude orientée
vers le soin peut alors se développer. Ces comportements sont coordonnés
via les connexions de l’amygdale avec d’autres structures du réseau de soin
parental comme le striatum et la substance grise périacqueducale, deux
structures riches en récepteurs à l’ocytocine.
La somme de toutes ces activités donne un signal du système de soin
parental au reste du cerveau : il y a un gentil bébé plein de vie juste là qui a
des problèmes et il a besoin de votre aide, alors ne soyez pas timides, allez-
y et prenez les choses en main !
Je suis prête à parier que chez les psychopathes ce système a
complètement déraillé (ainsi que d’autres devrais-je ajouter, la psychopathie
ne correspond pas au dysfonctionnement d’un système mais presque
certainement de plusieurs). Ce dysfonctionnement dans l’amygdale
empêche les gens psychopathiques de noter la peur chez les autres, et,
même s’ils le font, leur système à ocytocine n’est probablement pas apte à
susciter le désir de soin, peut-être en raison d’anomalies dans leur gène
65
OTXR ou d’une cause qui reste à découvrir . Chez les altruistes, au
contraire, il est probable que ces systèmes sont d’une grande sensibilité.
Nous savons déjà que leur amygdale est très sensible aux signes de détresse
des autres. Bien que nous n’ayons pour le moment que des données sur leur
réponse à des expressions de peur, j’ai tendance à croire que bien d’autres
marques de détresse et de vulnérabilité, les cris, postures du corps, pleurs ou
autres, les affectent de la même manière. Beaucoup de donneurs altruistes
de rein avec lesquels j’ai travaillé m’ont dit qu’ils ont d’abord senti l’envie
spontanée de donner un rein quand ils ont vu, entendu ou lu l’histoire de
quelqu’un souffrant d’une maladie rénale. L’un d’entre eux s’est décidé à
donner son rein après avoir lu un message éprouvant sur Reddit où
quelqu’un décrivait ce qu’était la vie avec une insuffisance rénale
chronique. Plusieurs autres donneurs ont franchi le pas après avoir vu un
proche souffrir de sa dialyse. Harold dit que l’une de ses motivations a été
d’apprendre le décès d’un enfant d’un cancer du sang parce qu’aucun
donneur n’avait pu être trouvé pour le soigner. Lenny Skutnik s’est senti
obligé de plonger dans les eaux glacées du Potomac quand il a entendu le
cri déchirant d’une femme qui allait se noyer. Je me suis toujours demandé
si mon sauveteur avait aperçu mon visage effrayé au travers du pare-brise.
Je ne le saurai probablement jamais. Les altruistes semblent toujours avoir
un choc de détresse empathique en réponse à ces signaux. Ils ne répondent
pas par l’évitement ou la fuite face à ce qu’ils voient en raison peut-être de
cellules à ocytocine particulièrement sensibles dans leur hypothalamus ou
d’une densité particulièrement élevée de récepteurs à ce neuropeptide dans
certaines régions de leur amygdale. Résultat : ils plongent directement dans
le soin.
Si tout cela est vrai (et je parie, là encore, que c’est le cas), nous aurions
l’explication du fait que les altruistes sont à la fois sensibles à la peur et
courageux devant la détresse d’autrui, et que ce courage est instinctif. Un
enchaînement complexe d’événements au sein de l’un des endroits les plus
inaccessibles du cerveau fait qu’ils vont manifester l’une des envies les plus
primitives de l’humanité. Une envie qui remonte à nos premiers ancêtres
mammifères dont les bébés exigeaient à la fois nourriture et soin, et qui
n’auraient jamais survécu si leur aspect juvénile n’avait pas suscité une
envie inconditionnelle de les protéger et de s’en occuper.
Ces systèmes présentent de telles différences au sein de la population
humaine qu’une fraction parmi elle sera sensible à la détresse et à la
vulnérabilité des autres au point de sauver la vie d’un inconnu avec la
même conviction qu’une personne le ferait dans le cas unique de son enfant
(ou de sa mère).
7
POUVONS-NOUS
ÊTRE MEILLEURS ?

A
rrivé à ce stade, une foule de données scientifiques nous permettent
de conclure que l’homme n’est en aucune manière un être égoïste
ou insensible. Nous sommes dotés – en tant que mammifères ayant
des petits sans défense et altriciaux qui nécessitent soin et protection de la
part de leurs deux parents – de tous les outils cognitifs et nerveux pour
éprouver un réel souci pour la santé des autres et le désir d’aider ceux qui
sont en détresse. Ces outils incluent la capacité à déceler cette peine, la
tendance alors à nous en soucier et le désir d’aider, même s’il s’agit de
personnes non apparentées. Il existe de grandes variations naturelles dans
ces capacités mais il est rare de trouver quelqu’un qui soit complètement
aveugle à la détresse d’autrui et complètement indifférent à sa santé. Ces
capacités innées vont nous permettre de faire beaucoup de choses.
Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les gens peuvent
avoir un comportement aussi terrible entre eux. Pourquoi la violence, la
haine et la cruauté ? Pourquoi environ quarante mille personnes sont-elles
assassinées chaque année dans le monde ? Pourquoi des génocides ?
Pourquoi des millions de réfugiés en détresse ne trouvent-ils pas d’asile
parmi les nombreux pays riches de la planète ?
Pour ce qui concerne les crimes, la cruauté et l’insensibilité, il est clair
qu’une forte proportion d’entre eux est attribuable au 1 à 2 % de
psychopathes de la population. Mais, rappelez-vous, cela ne nous dit rien de
la « nature humaine ». En effet, comme je l’ai souligné, la nature tellement
différente des psychopathes fait encore mieux ressortir notre capacité
foncière à éprouver de la compassion et un vrai souci pour les autres. Cela
dit, nous ne pouvons pas imputer aux psychopathes toute la cruauté et la
violence du monde, et même sa plus grande part. Parmi les gens incarcérés
pour des crimes violents, par exemple, environ la moitié seulement sont des
psychopathes. Une nation n’envahit pas un autre pays ou ne commet pas
des atrocités indicibles parce qu’elle n’est faite que de psychopathes. Et,
dans la vie courante, des actes mineurs de cruauté ou d’insensibilité sont
trop répandus pour être uniquement le fait de psychopathes. Si la plupart
des hommes sont si bien faits pour la compassion, comment peut-on en
arriver là ?
Une partie de la réponse réside dans le fait que nous sommes aussi bien
faits pour la violence et l’agressivité. Et il n’y a rien d’intrinsèquement
contradictoire à cela. Considérez le cas de la lionne qui a tué une femelle
babouin pour la manger et qui, la minute d’après, a recueilli et toiletté son
petit babouin, puis farouchement chassé un lion qui s’approchait de « son »
bébé. Ou la brebis qui nourrit et s’occupe tendrement de son agneau, avant
de, une minute plus tard, repousser violemment le petit affamé d’une autre
brebis. Ces animaux sont-ils vraiment dans le soin ou dans la cruauté ? Il ne
sert à rien de choisir dans un sens. Ces deux capacités sont également
présentes. La vraie question qui se pose est donc : quand exprimons-nous de
la compassion au lieu de la cruauté, et pourquoi, et vis-à-vis de qui ?
Répondre complètement à cette question suppose de comprendre
l’influence essentielle et inévitable de la culture sur les processus
biologiques qui sont en jeu à la base : comment l’environnement physique
et social où nous sommes peut-il influencer notre manière de voir et de
traiter les autres êtres que nous rencontrons au cours de notre vie, et
comment notre culture peut-elle finalement nous permettre de développer
notre capacité de compassion et d’altruisme.
Ce chapitre va aborder quatre points à garder en mémoire si l’on veut
comprendre comment nous pourrions devenir plus altruistes.

1. NOUS SOMMES DÉJÀ BIEN MEILLEURS


QUE CE QUE NOUS PENSONS
Il est facile de se méprendre sur notre nature si notre attention reste fixée
sur les atrocités commises dans le monde, mais il faut résister à cette
tentation. Les chiffres le montrent clairement, la bonté est largement
répandue dans le monde et la gentillesse y est la norme plutôt que
l’exception. Rappelez-vous le World Giving Index produit à partir des
sondages massifs Gallup faits auprès de milliers de personnes à travers le
1
monde . L’Index de 2016 a répertorié les réponses des habitants de cent
quarante pays aux trois questions suivantes qui concernaient des
comportements altruistes très divers : (1) Avez-vous, au cours du dernier
mois, donné de l’argent à un organisme humanitaire ? (2) Avez-vous
pratiqué une activité bénévole ? (3) Avez-vous aidé un étranger dans le
besoin ? Ces trois formes d’altruisme peuvent avoir différentes motivations,
mais la dernière question correspond au type de générosité manifestée en
réponse à la détresse d’une autre personne. Elle vise des actes directement
altruistes comme d’aider quelqu’un à retrouver son chemin, ramasser
quelque chose tombé par terre ou faire un don à une personne qui demande
de l’aide. Aider une personne étrangère dans le besoin est de loin la forme
la plus commune de générosité dans le monde selon l’Index. Plus de la
moitié de la population mondiale rapporte aider ainsi chaque mois. Donner
de l’argent ou faire du bénévolat sont aussi des activités remarquablement
répandues. Chaque mois, plus d’un milliard de personnes donnent de
l’argent à un organisme humanitaire. Et plus d’un milliard de bénévoles
donnent de leur temps. Chaque mois.
Les États-Unis sont l’un des pays les plus généreux selon ces trois
indices. Au cours de ces cinq dernières années, ils sont demeurés les
deuxièmes plus généreux au monde. Les Américains donnent chaque année
des centaines de milliards de dollars de leur poche à des organismes
humanitaires et dépensent plus de 7 milliards d’heures en bénévolat pour
2
aider des membres de leur communauté (et ce nombre ne comprend que le
bénévolat officiel dans des organismes humanitaires). Et, selon l’Index, les
États-Unis sont un cas particulier pour ce qui concerne l’aide aux personnes
anonymes. En extrapolant à partir des résultats de l’Index, on peut en
déduire que les Américains aident chaque année des centaines de millions
de personnes par une foule d’activités non répertoriées comme des dons,
des échanges ou des collectes. Cette aide inclut aussi des formes d’aide non
prises en compte par le World Giving Index comme le don de sang. Les
Américains donnent plus de treize millions d’unités de leur sang à des
3
personnes malades ou blessées chaque année , et beaucoup de ces dons sont
faits spontanément en réponse à la souffrance ou à la détresse d’autres
personnes. Les dons de sang grimpent lors des événements tragiques relayés
par les médias comme des tueries de masse ou des attentats terroristes.
Deux mois après le 9 novembre 2001, le nombre d’Américains ayant
déclaré avoir donné leur sang avait augmenté de 50 %. Chaque année, des
milliers d’autres Américains subissent de pénibles procédures médicales
pour donner la moelle de leur os à une personne qui leur est inconnue et des
4
millions d’autres se proposent pour faire ce don si nécessaire . Et bien sûr,
chaque année, des dizaines de lauréats du Carnegie Hero Fund et des
centaines de donneurs altruistes de rein prennent des risques significatifs
pour sauver la vie d’autres personnes.
Et ces chiffres ne reflètent que l’altruisme à l’égard des êtres humains.
Les Américains portent aussi secours à des centaines de milliers d’animaux
chaque année. Quand l’association National Wildlife Rehabilitators a
effectué une enquête sur le sauvetage d’animaux en 2007, il est apparu que
64 000 oiseaux, 39 000 mammifères et 2 300 reptiles avaient été sauvés
durant cette année5. De tels chiffres signifient que chaque jour des centaines
d’Américains portent secours à des animaux vulnérables et sans défense. Ce
ne sont pas les seuls à le faire, bien sûr. Sur une page web qui répertorie
6
l’activité des groupes internationaux de restauration de la vie sauvage , on
peut parcourir une belle liste de cent cinquante-trois pays, allant de
l’Afghanistan au Zimbabwe, où des groupes organisés d’altruistes viennent
en aide à des animaux sur place. Et, si je me fie à ma propre expérience,
beaucoup le font en dépit des risques ou des coûts que cela peut leur
incomber, et sans le moindre gain personnel.
Tout cela concorde avec les résultats obtenus en laboratoire qui montrent
que, quand on donne aux gens l’occasion d’être généreux, ils le sont, du
moins à certaines occasions. La quantité de bonté manifestée spontanément
et fréquemment par une large proportion de la population, parfois même la
majorité et non une petite élite, est stupéfiante. C’est impressionnant.
Le World Giving Index de 2016 donne une estimation des comportements
d’assistance manifestés par les gens dans le monde : à l’égard des autres
dans le besoin (ligne du dessus), en donnant de l’argent (ligne du milieu), et
en faisant du bénévolat (ligne du dessous). Les barres grises représentent le
taux de croissance annuel du PIB. Crédit : Charities Aid Foundation.

Et les gens ne sont pas seulement bons, ils le deviennent de plus en plus.
Si l’on regarde au cours du temps l’altruisme sous ses différentes formes,
l’incidence de l’assistance aux autres ne cesse d’augmenter. Le World
Giving Index montre que la tendance pour les trois formes de générosité
qu’il évalue est à la hausse année après année, bien que les chiffres officiels
ne remontent que sur les cinq dernières années.
D’autres chiffres viennent corroborer cette tendance. Les estimations de
dons aux organismes charitables faits au cours des quarante dernières
années aux États-Unis montrent qu’ils ont régulièrement augmenté durant
toute cette période. Chaque Américain a donné plus de trois fois plus
d’argent à des organismes humanitaires en 2015 qu’en 1975, même en
7
tenant compte de l’inflation . Les dons de sang non rétribués augmentent
8
aussi dans le monde, il y en a eu 10,7 millions de plus en 2013 qu’en 2008 .
C’est aussi le cas du don de moelle osseuse, et le nombre de greffes à partir
de donneurs anonymes a lui été multiplié par trois entre 1995 et 20159. Il
est difficile de comparer ces taux avec ceux du passé car il faut tenir compte
des moyens modernes qui facilitent les actes de générosité, mais il est
intéressant de noter que ce n’est que dans les années 1970 que les États-
Unis ont basculé dans un système de don gratuit du sang. Avant cette
époque, le don de sang était rétribué. En d’autres termes, alors que 100 %
des donneurs de sang actuels sont des altruistes, la plupart ne l’étaient pas il
y a cinquante ans. Et, pour ce qui concerne le don d’organe, le don altruiste
n’existait pas il y a vingt ans et était même considéré comme inimaginable
alors qu’il était tout à fait possible du point de vue médical et que les
besoins étaient très importants. Ce n’est qu’au cours de ces deux dernières
décennies que la majorité des gens ont pu concevoir un tel acte de
générosité.
Une exception possible à cette tendance est peut-être le bénévolat aux
États-Unis. Selon le bureau des statistiques du travail (BLS), il se maintient
10
à un plateau ou décline légèrement depuis une dizaine d’années . Il est
difficile d’interpréter ce phénomène. Il est possible que cela reflète une
vraie diminution du désir de dépenser du temps et des efforts pour aider les
autres. Il se peut aussi, comme il s’agit du seul indice d’un déclin de
11
l’altruisme, que ce soit propre à l’activité bénévole . Cela pourrait par
exemple refléter une augmentation de la durée de travail des Américains, ce
qui réduirait celle consacrée au bénévolat. Ou un déclin général dans la
participation aux diverses activités civiques aux États-Unis, que ce soit pour
voter, prendre part à des clubs ou aller à des offices religieux. La baisse
continue de la pratique religieuse pourrait bien expliquer les choses, car les
organisations religieuses sont le ressort le plus puissant du bénévolat en
Amérique. Il se peut aussi que le déclin soit plus celui du bénévolat officiel
au travers d’organismes caritatifs que celui du bénévolat en général. Cela
s’accorderait bien avec le fait que le World Giving Index, qui donne une
définition assez large du bénévolat, continue à enregistrer une croissance du
taux de bénévolat, et non l’inverse, aux États-Unis.
Estimations du National Philanthropic Trust des dons caritatifs annuels aux
États-Unis de 1975 à 2015. Crédit : Giving USA Foundation.

Non seulement les gens s’entraident plus, mais ils se font moins de mal
entre eux. Dans son superbe livre The Better Angels of Our Nature1213,
Steven Pinker apporte des preuves convaincantes de la diminution constante
de l’incidence de toutes les formes de cruauté et de violence au cours des
siècles, quels que soient l’époque ou le type de cruauté. Cette
baisseconcerne toutes les morts dues aux guerres internationales, aux
guerres civiles, aux meurtres et aux exécutions, la maltraitance des enfants,
celle des animaux, la violence domestique, et la liste est encore longue.
Tout cela diminue, diminue, pas de façon linéaire mais avec persistance au
fil du temps et dans le monde entier. En Europe, le taux d’homicide actuel
14
est un cinquantième de ce qu’il était au Moyen Âge . Les pratiques
cruelles comme l’esclavage et la torture, courantes durant des millénaires,
ont maintenant presque disparu. L’abolition de l’esclavage par la Mauritanie
en 1980 a marqué une étape, celle où cette activité est devenue illégale dans
15
pratiquement le monde entier . La torture, même pour les pires criminels,
est largement condamnée alors que c’était partout le châtiment de base pour
des actes qui seraient maintenant considérés comme mineurs. J’ai
récemment été sidérée d’apprendre que dans les années 1930 il était encore
répandu et accepté aux États-Unis que des officiers de police torturent des
suspects. Les soutiens pour la peine capitale ont aussi chuté. En 2015, pour
la première fois en cinquante ans, seule une minorité d’Américains s’y est
16
déclarée favorable . Ce fut aussi la première fois dans les annales que
l’Europe ne connaissait aucune condamnation à mort. Bien que cela ne se
soit pas reproduit l’année suivante (la Biélorussie ayant fait exécuter au
moins une personne), 2016 est aussi à marquer d’une pierre blanche car il
n’y eut pour la première fois aucune zone de guerre dans tout l’Occident
après que les Colombiens eurent signé un traité de paix avec les FARC17.
Il devient dès lors très difficile de nier le fait que les sociétés humaines
modernes sont généreuses, pacifiques, compassionnelles et en voie
constante d’amélioration. Nous ne pourrions nous considérer comme
égoïstes et violents qu’en comparaison d’une société utopique où ne
régneraient aucune violence ni cruauté, ce qui est un peu injuste car nous
n’avons aucune preuve qu’une telle société ait jamais existé. Une
comparaison plus appropriée serait avec toutes les sociétés humaines ayant
déjà vraiment existé au cours des millénaires. Et, par rapport à n’importe
laquelle de ces sociétés passées, notre époque est de loin celle qui privilégie
le plus le soin et la gentillesse.
Ce n’est pas ce que vous apprendrez en questionnant la population.
Malgré tous les chiffres disant le contraire, la majorité aux États-Unis et
ailleurs répondrait que les gens sont en général égoïstes, obsédés par leurs
propres intérêts, peu fiables, et que cela ne fait qu’empirer. Au cours de la
dernière décennie, une majorité d’Américains affirmait chaque année que
les crimes avaient augmenté par rapport à la précédente alors que c’était le
18
plus souvent l’inverse . Cette dystopie mentale n’est pas qu’un phénomène
américain. Bien que la violence et la délinquance aient aussi chuté au
Royaume-Uni ces vingt dernières années, la majorité des Britanniques croit
19
fermement qu’elles ont progressé ou du moins qu’elles n’ont pas reculé .
Cette différence frappante entre opinions et réalité reflète le fait que notre
cerveau n’est pas très doué pour faire un bilan objectif du monde. Il n’a pas
été fait pour cela. Bien sûr, notre cerveau doit prendre en compte la nature
du monde qui l’entoure d’une manière assez précise pour ne pas se cogner
contre les murs ou tomber dans les précipices. Mais même la perception des
surfaces les plus simples que nous voyons autour de nous, un mur blanc, un
sol grossier, un couteau aiguisé, est plus une illusion qu’une réalité. Le
monde tel qu’il existe est sans couleurs, un mélange changeant de particules
atomiques fait presque entièrement de vide. Les couleurs et les sons
chatoyants, les sentiments que nous éprouvons sont ressentis comme réels
mais ne le sont pas. Quatre-vingts pour cent des fibres nerveuses entrant
dans les aires du traitement visuel proviennent du reste du cerveau et non de
nos yeux. Cela signifie que le monde que nous voyons est une interprétation
déformée de la réalité et non la « réalité ». Et cette imprécision rejaillit sur
toutes les facettes de la cognition. Cette perception imprécise du monde
conduit à une mémoire tout aussi imparfaite, et il en est de même de ce que
nous pouvons prédire de l’avenir.
Et si notre perception de choses aussi simples et concrètes qu’un mur ou
un couteau peut être déformée aussi massivement par le cerveau, qu’en
sera-t-il de concepts abstraits comme la « nature humaine » ? Eh bien, ce
sera encore pire.
Cela serait déjà assez préoccupant si notre cerveau était simplement
imprécis pour percevoir, se rappeler et prédire les choses, mais il y a plus
20
grave. Il a aussi systématiquement un biais pour tout ce qui est négatif . La
raison en est que, là encore, le cerveau n’est pas là pour être précis mais
pour nous aider à survivre. Il en résulte qu’il va porter plus d’attention à ce
qui pourrait menacer notre survie plutôt que sur les bonnes choses qui ne
peuvent, au mieux, que l’améliorer progressivement, un phénomène connu
sous le nom de « biais de négativité ».
Ce biais va nous conduire à faire plus attention aux événements
tragiques, dont nous retiendrons plus fortement les détails et que nous nous
rappellerons aussi mieux plus tard21. Cette asymétrie domine dans tous les
domaines. Les commentaires négatifs sur les autres ont un plus fort impact
que les positifs, au point que le psychologue du couple John Gottman a
estimé qu’une relation romantique devait pour réussir avoir un rapport de
22
cinq entre commentaires positifs et négatifs . Les actions négatives
marquent aussi plus que les positives. Plus une action est mauvaise, plus
elle a de chance d’être retenue et de servir à estimer une personne ou un
groupe, et les actes particulièrement graves comme une cruauté affichée
23
prennent un poids disproportionné . Ces actions sont extrêmement
marquantes car elles sont, paradoxalement, rares et inattendues, ce qui les
rend d’autant plus notables et mémorables quand elles se produisent. Il en
résulte que même dans un monde rempli de gens qui agissent et s’expriment
de manière tout à fait correcte, ce qui est le cas, nous remarquerons et nous
rappellerons mieux le petit nombre d’actes très grossiers, égoïstes et
trompeurs, et les percevrons comme bien plus représentatifs de la réalité
que cela n’est le cas.
Ce problème est exacerbé par le fait qu’une grande partie de ce que nous
savons sur le monde des « gens » au-delà de ceux de notre entourage ne
vient pas de notre vécu ou même indirectement d’amis ou de la famille,
mais des médias. Cela va encore aggraver les choses car ce qui motive les
médias n’est pas de représenter le monde sous son vrai jour. Je ne fais pas
allusion ici au biais politique, mais simplement au biais de négativité. La
plupart des supports de presse sont guidés par la recherche du profit et
doivent attirer l’attention des gens pour vendre leur papier, leur temps
d’antenne et leurs publicités. Comme les gens sont prédisposés à remarquer
d’emblée les mauvaises nouvelles, les journalistes qui veulent que leurs
histoires soient lues ou vues ont tendance à raconter ce qui ne va pas. Il en
résulte que, selon certaines estimations, le rapport entre événements
négatifs et positifs dans les informations est de dix-sept, loin du véritable
rapport de ces événements dans la réalité24. Et ce n’est pas seulement la
mauvaise nouvelle qui se vend bien. Comme le dit la blague, « un chien
mord un homme » est beaucoup moins intéressant à relater qu’« un homme
mord un chien ». Plus la nouvelle sera inattendue ou peu courante, plus elle
aura de chances de capter l’attention et de se retrouver diffusée. Là encore,
c’est en partie parce que la cruauté et la violence deviennent plus rares
qu’elles sont de plus en plus reprises dans les médias.
Le déluge de nouvelles ainsi biaisées vers les actes violents ou cruels,
mais en fait rares, nourrit notre perception qu’il se passe beaucoup plus de
mauvaises choses que de bonnes, et alimente la croyance fausse mais
répandue que nous vivons dans un monde dangereux, et cela de plus en
25
plus, où les gens sont cruels, insensibles et de plus en plus mauvais . Est-
ce alors étonnant si les gens qui écoutent beaucoup les informations
diffusées par les médias sont en général moins heureux, plus anxieux et plus
cyniques ?
Ce processus paradoxal se retrouve quand l’accent est mis par les médias
sur certains crimes aux États-Unis. Les agressions sexuelles sur les campus
universitaires, par exemple, reçoivent aujourd’hui beaucoup plus d’attention
de la part des médias que par le passé. Une recherche Google Trends trouve
plus de dix fois plus de ces histoires en 2016 qu’en 2011. Le mot
« épidémie » revient souvent dans ces articles, ce qui contribue
probablement au fait que quatre Américains sur dix croient que les États-
Unis entretiennent actuellement une « culture du viol » où la violence
26
sexuelle est la norme, ce que seulement trois Américains sur dix récusent .
Mais la vérité est tout autre. Les agressions sexuelles ne sont pas plus
courantes dans les campus universitaires qu’ailleurs chez les adultes du
même âge. Et, comme la plupart des autres types de crimes, le taux
d’agressions sexuelles régresse au lieu d’augmenter, à la fois sur les campus
et ailleurs selon le Bureau des statistiques de la justice27 (BLS). Il n’y a pas
d’épidémie, si ce n’est celle de la prise de conscience. Celle-ci peut être une
bonne chose si elle se traduit par une épidémie de préoccupation à leur
sujet, qui va contribuer à accélérer leur déclin, et j’espère que c’est le cas.
Mais l’accent mis par les médias n’est pas sans inconvénients, l’un d’entre
eux étant une perception massivement déformée de la fréquence des
agressions sexuelles, ce qui à son tour met à mal la perception des relations
entre hommes et femmes, de l’action de la justice et de la nature humaine
elle-même.
Le solide biais cognitif, exacerbé par une couverture média également
biaisée, permet de mieux comprendre pourquoi l’opinion des gens sur la
nature humaine est mathématiquement incompatible avec la réalité. Il est
fascinant de constater que leur opinion est même incompatible avec ce
qu’ils savent d’eux-mêmes, alors que l’on pourrait penser que la
connaissance de soi est moins déformée (ce n’est pas le cas).
Dans le sondage Common Cause UK Values Survey, les enquêteurs ont
trouvé, en accord avec des résultats antérieurs, que le biais de négativité
avait faussé l’opinion des gens sur la nature humaine. Environ la moitié des
sondés ont déclaré que les gens privilégiaient en général des comportements
égoïstes tels que la domination, la manipulation des autres et l’avidité sur
ceux altruistes en faveur de la justice sociale, de l’entraide et de
28
l’honnêteté . Les participants à l’enquête estimaient que cela était vrai, du
moins pour les autres. En revanche, quand ils ont été interrogés sur leur
propre attitude, une large majorité (74 %) d’entre eux ont rapporté qu’ils
accordaient plus de valeur aux comportements altruistes qu’à ceux dus à
l’égoïsme.
Il est clair que l’une de ces deux déclarations doit être fausse. La plupart
des gens ne peuvent pas à la fois préférer les comportements altruistes et
égoïstes. Alors que devons-nous croire, ce que les gens disent d’eux ou ce
qu’ils disent des autres ? Les enquêteurs ont utilisé plusieurs moyens pour
faire en sorte que les gens se vantent moins. Ils en ont conclu que l’origine
du problème était la perception carrément négative que les gens avaient des
autres. Au bout du compte, après avoir comparé les vrais comportements
des gens avec la perception qu’ils en avaient chez les autres, les enquêteurs
ont trouvé que pas moins de 77 % de leurs participants sous-estimaient
combien leurs concitoyens appréciaient l’altruisme.
Maintenant, 77 % ne sont pas 100 %. Tous les participants ne portaient
pas un regard aussi cynique sur la nature humaine, et la probabilité que l’un
d’entre eux sous-estime le degré de compassion des autres n’était pas la
même suivant les personnes. Un élément fiable prédisant le pessimisme sur
la nature des autres était ce que la personne elle-même valorisait : ceux qui
estimaient très peu la compassion percevaient aussi les autres comme à leur
image. Inversement, ceux qui valorisaient plus la compassion avaient
tendance à croire qu’il en était de même chez les autres. Les psychologues
nomment ce phénomène « l’effet de faux consensus », quand des gens
croient que leurs propres valeurs et opinions sont plus proches de celles des
autres qu’en réalité. Il en résulte que les gens très égoïstes ont tendance à
croire que les autres le sont aussi, alors que ceux qui sont très altruistes
croient que c’est aussi le cas des autres personnes. Pensez par exemple à
Anne Frank qui conclut, malgré tout ce qu’elle a vu et vécu, que « le cœur
des gens est foncièrement bon » ou à Nelson Mandela qui croyait que
« notre compassion humaine nous relie tous entre nous ». Ou à Martin
Luther King Jr. qui a dit dans son discours de réception du prix Nobel : « Je
refuse d’accepter l’opinion que l’humanité est tellement accrochée à la nuit
noire du racisme et de la guerre que l’aube radieuse de la paix et de la
fraternité ne pourra jamais devenir réalité… Je crois que la vérité sans
défense et l’amour inconditionnel auront le dernier mot dans la réalité. » Ou
au mahatma Gandhi qui a proclamé : « La nature de l’Homme n’est pas
foncièrement mauvaise. On sait que la brutalité peut céder sous l’influence
29
de l’amour. Vous ne devez jamais désespérer de la nature humaine. »
On ne peut accuser aucune de ces personnes d’être naïve. Toutes ont
connu des horreurs qui vont au-delà de tout ce que le commun des mortels a
pu voir ou vivre. Mais toutes étaient des personnes dont la compassion pour
les autres a persisté en dépit de ce qu’elles ont vécu, et dont la foi dans la
compassion pour les autres n’a pas faibli.
Ceux qui, au contraire, sont insensibles ou cruels, ont tendance à croire
d’une manière erronée que leur système de valeurs correspond au
consensus. Comparez ce que croyaient Anne Frank, Nelson Mandela,
Martin Luther King Jr. et Gandhi à ce que pensait Richard Ramirez, le
tristement célèbre tueur en série qui a violenté et tué treize personnes au
30
cours des années 1980 . Bien que son comportement soit sans commune
mesure anormal, il se considérait lui-même comme relativement ordinaire,
n’hésitant pas à affirmer « nous sommes tous méchants sous une forme ou
une autre, n’est-ce pas ? » ou « la plupart des gens ont la capacité en eux de
commettre un meurtre ». Idem pour le tueur en série Ted Bundy, qui
avertissait : « Nous les tueurs en série sommes vos fils, vos maris, nous
sommes partout. » Même Adolf Hitler considérait ses horribles méfaits
comme un reflet de la nature humaine, répliquant lorsqu’il a été questionné
sur son traitement brutal des Juifs : « Je ne vois pas pourquoi on ne serait
pas aussi cruel que ne l’est la nature. » Peut-être que celui qui a le mieux
illustré la relation qui peut exister entre avoir un caractère pernicieux et sa
perception chez les autres est Joseph Staline quand il a affirmé qu’il n’avait
confiance en personne, pas même en lui-même.
Je me rends compte que beaucoup de personnes vont persister à croire
que les gens sont foncièrement et globalement égoïstes et insensibles par
nature en dépit de toute preuve objective du contraire. Mais les faits nous
laissent aussi penser que cette conviction en dit plus sur leurs auteurs que
sur les gens en général.
Résistez donc à la tentation de ne croire qu’aux messages les plus
pessimistes sur la nature humaine. Tenez compte des éléments que je vous
ai fournis ainsi que de ceux que vous pouvez recueillir par vous-mêmes. La
prochaine fois que vous voyez ou lisez ou entendez quelque chose de
terrible dû aux agissements d’une personne ou d’un groupe, ou que vous
entendez juste quelqu’un se plaindre de combien les gens, ou même un petit
groupe, sont terribles, ne succombez pas au biais de négativité sans résister.
Rappelez-vous un instant combien les gens peuvent être différents et posez-
vous la question suivante : est-ce que cette chose terrible est vraiment due
aux gens en général ? Est-ce même représentatif de ce qu’est vraiment cette
personne ou ce groupe ? Dans certains cas, cela peut être vrai, par exemple
quand un psychopathe commet un crime vraiment abominable. Mais ce
genre d’acte est une exception de plus en plus rare, et non la règle.
Ne vous arrêtez pas aux mauvaises choses qui arrivent dans la vie. Les
nombreux gestes de gentillesse et de générosité qui se produisent chaque
jour autour de nous peuvent se fondre dans le décor si l’on n’y prend pas
garde. Quand vous voyez, entendez ou lisez (ou commettez !) un acte de
véritable gentillesse ou générosité, prenez le temps de le remarquer et de
vous rappeler combien la bonté est présente dans ce monde.
Cette attitude vaut la peine et cela pour de nombreuses raisons. La plus
importante d’entre elles est peut-être qu’avoir d’emblée confiance dans les
autres peut devenir une prophétie auto-réalisatrice, ce que l’on a pu
démontrer en utilisant des simulations d’interactions sociales. La plus
célèbre de ces simulations est le Dilemme du prisonnier. Dans ce
paradigme, on dit à un joueur que lui et son partenaire ont chaque fois deux
options. Ils peuvent choisir de coopérer, cas où ils obtiennent chacun une
récompense moyenne de, disons, 3 dollars ou de ne pas le faire, auquel cas
chaque joueur ne reçoit que 1 dollar. Là où les choses deviennent
intéressantes est quand l’un des joueurs décide de coopérer et l’autre pas.
Dans ce cas, le premier n’obtient rien et le second 5 dollars. Le problème
est que les joueurs ne sont pas autorisés à communiquer entre eux quand ils
prennent leur décision. Ils doivent choisir de se faire mutuellement
confiance ou pas avant de connaître la décision de leur partenaire.
Dans chaque manche du jeu, le système de paiement fait qu’il est
toujours plus rationnel de ne pas coopérer. Si son partenaire le fait, l’autre
joueur obtient 1 dollar s’il fait de même, mais 0 dollar s’il coopère. Si son
partenaire coopère, l’autre joueur obtient 5 dollars s’il ne le fait pas et
3 dollars s’il coopère aussi. Et pourtant, quand les gens jouent à ce jeu, ils
coopèrent le plus souvent. Comment expliquer ce phénomène ? Cela est dû
au fait que le jeu comprend plusieurs manches, souvent un nombre
indéterminé, de sorte que chaque partenaire d’un joueur aura l’occasion de
lui rendre la pareille, pour le meilleur ou le pire, au fil du jeu. Ce qui fait du
Dilemme du prisonnier un bon modèle d’altruisme fondé sur la réciprocité.
Coopérer demande chaque fois de faire un sacrifice à court terme qui
profitera au partenaire en supposant que celui-ci rende la pareille par la
suite. Et c’est ce qui se passe dans ce jeu, comme dans la vraie vie.
Des études antérieures ont trouvé que la stratégie optimale dans le
Dilemme du prisonnier est appelée un prêté pour un rendu : commencer par
coopérer puis faire ce que votre partenaire a fait précédemment. S’il a
coopéré, vous faites de même ; s’il a refusé de le faire, vous en faites autant.
Dans le prêté pour un rendu, il s’avère que le fait que le premier geste soit
celui de la coopération est déterminant. Cela montre que supposer d’emblée
que même de parfaits étrangers sont probablement dignes de confiance est
une attitude plus avantageuse pour tout le monde. Parier dès le départ que
l’autre est fiable enclenche un cercle vertueux de coopération et de
31
confiance croissantes .
La confiance, en d’autres termes, devient une prophétie auto-réalisatrice.
Les relations que j’ai pu avoir avec les donneurs altruistes de rein m’ont
donné une idée du monde que peut induire un tel phénomène auto-
réalisateur dans la vraie vie. Comme les personnes interrogées dans le
Common Cause UK Values Survey qui témoignaient le plus de compassion
à l’égard des autres, la profonde gentillesse et sympathie des altruistes
faisaient qu’ils considéraient les autres sous leur meilleur jour, étaient
sincèrement ouverts et confiants envers eux, même s’ils ne les connaissaient
pas très bien. Comme me l’a déclaré un altruiste : « Je dis toujours : chacun
aide les gens d’une manière ou d’une autre. Ce sont juste des manières
différentes de le faire. » Un autre me l’a confirmé en disant : « Je pense
qu’en général les gens sont bons et qu’ils aimeraient faire ce qu’il faut. »
Pour mon équipe et moi-même, bénéficier d’une confiance et d’une chaleur
humaine dignes de vieux amis de la part de gens que nous venions juste de
rencontrer a été l’une des choses les plus remarquables de mon travail avec
eux.
Je pense que cette conception du monde permet aussi d’expliquer
pourquoi les altruistes choisissent de donner. Quand je demande à des
adultes ordinaires pourquoi ils ne donneraient pas un rein à une personne
inconnue, ils me répondent souvent qu’ils craignent que le receveur ne le
mérite pas vraiment, cette personne pouvant être un criminel, un drogué, ou
juste peu digne de confiance. Mais les altruistes ne semblent pas avoir ce
point de vue. Comme l’un d’entre eux me l’a confié, « chacun vit sa vie et
fait ses choix, certains vont s’avérer mauvais et d’autres bons. Mais
personne n’est mauvais au point de ne pas mériter une vie normale ». Ou
comme un autre altruiste me l’a dit : « Chaque vie a la même valeur. Il n’y a
aucune raison de sélectionner ou de choisir. » Le fait que les altruistes
veuillent donner un rein à littéralement n’importe qui signifie qu’ils partent
du principe que toute personne retenue pour recevoir un rein mérite de toute
manière la vie, la santé et la compassion.
On peut être tenté de conclure que les altruistes sont juste des pigeons,
mais ce n’est pas le cas. Dans une étude de simulation par ordinateur que
nous avons menée, les altruistes étaient aussi désireux que les autres de
32
punir les gens agissant de façon malhonnête . Mais leur attitude de base à
l’égard de personnes qu’ils ne connaissent pas est de leur faire confiance. Il
en résulte des interactions plus positives avec le monde qu’elles ne le
seraient en étant d’abord méfiants, ce qui avec le temps renforce leur
perception de la bonté intrinsèque des gens qui les entourent.
Qui n’aimerait pas vivre dans un monde comme cela ?

2. PRENDRE SOIN DES AUTRES DEMANDE PLUS QUE DE LA


COMPASSION

Comprendre que prendre soin des autres exige plus que de la compassion
est un aspect vraiment, vraiment important pour comprendre l’altruisme.
Une capacité accrue de compassion pour les autres n’est pas la seule chose
qui favorise l’altruisme extraordinaire. Ce qui rend les actes de ces
altruistes vraiment extraordinaires est qu’ils ont entrepris d’aider quelqu’un
d’inconnu. La plupart d’entre nous pourront faire des sacrifices pour des
amis proches ou des membres de leur famille, c’est-à-dire des gens que
nous aimons, en qui nous avons confiance et que nous connaissons depuis
longtemps. Néanmoins, ces sacrifices peuvent facilement entrer dans le
cadre de théories comme la sélection de parentèle et la réciprocité, où
l’altruisme est orienté par une préférence envers des proches et paraît en
partie intéressé. Le dépassement de ce cadre par un sacrifice bénéficiant à
une personne anonyme suggère que son auteur a la conviction peu ordinaire
que n’importe qui mérite autant la compassion et le sacrifice qu’un parent
ou un ami proche. Envisagez-le comme une forme de démultiplication de
l’allomaternage.
À partir de données récentes de notre laboratoire, nous avons pu établir
un modèle mathématique des caractéristiques de l’altruisme extraordinaire.
Nous avons pris comme paradigme la tâche de la « réduction sociale »,
33
développée par les psychologues Howard Rachlin et Bryan Jones . Ces
deux chercheurs voulaient comprendre comment le désir de se sacrifier
pour autrui pouvait être modifié quand la relation entre les gens devenait
plus distante. Dans cette tâche, les participants étaient invités à faire une
série de choix où ils sacrifiaient des ressources en faveur d’autres
personnes. Ils avaient chaque fois deux options. Soit ils pouvaient recevoir
une certaine somme (disons 125 dollars), soit partager équitablement cette
somme ou même plus (disons 150 dollars) avec une autre personne, auquel
cas chacun recevait 75 dollars. Dans cet exemple, choisir de partager
signifiait perdre 50 dollars (125 $ - [150 $/2] = 50 $) pour que l’autre
personne puisse bénéficier de la somme.
Dans cette tâche, c’est l’identité de l’autre personne qui va changer.
Parfois, on demande au participant d’imaginer qu’il partage l’argent avec la
personne la plus proche de lui dans la vie, quelle qu’elle soit. Imaginez cette
personne dans votre cas. Accepteriez-vous 75 dollars au lieu de 125 afin
qu’elle puisse elle aussi recevoir 75 dollars ? Oui, probablement, et moi
aussi. Dans d’autres cas, le participant doit imaginer que l’autre personne
est une connaissance plus éloignée, cela peut aller du deuxième plus proche
jusqu’au centième dans ses relations. Dans ce dernier cas, il s’agira d’une
personne à peine familière, peut-être un employé dans un supermarché ou
quelqu’un que l’on croise régulièrement lors d’un événement social.
Maintenant, allez-vous vous contenter de 75 dollars au lieu de 125 pour
qu’une personne dont vous ne connaissez peut-être même pas le nom ait
aussi 75 dollars ? Peut-être, peut-être pas.
Rachlin et Jones, ainsi que d’autres chercheurs, ont trouvé que le choix
du partage effectué par les gens au cours de cette tâche diminue d’une façon
parfaitement exponentielle en fonction de la distance sociale. Cela signifie
que les gens vont sacrifier des montants significatifs pour des très proches,
mais que le désir de partager va ensuite chuter rapidement en fonction de
l’éloignement du bénéficiaire. Par exemple, la plupart des gens qui doivent
recevoir 155 dollars ou partager 150 dollars avec la personne aimée la plus
proche vont renoncer à toucher 80 dollars pour que l’autre puisse recevoir
75. Ce choix montre que les participants vont accorder plus d’importance à
l’argent partagé qu’au fait de le garder pour eux. Mais, au fur et à mesure
que la relation avec la personne bénéficiaire se distend, le désir moyen de
e e
partager décline de moitié environ. De la 50 à la 100 relation, la plupart
des gens ne sacrifieront qu’environ 10 dollars s’il y en a 75 à partager. Ce
type de comportement se retrouve dans de nombreuses études, populations
34
et cultures . Il se retrouve aussi que l’argent en question soit réel ou
virtuel. L’expression de Rachlin et Jones pour qualifier cette chute
exponentielle, « la réduction sociale », renvoie au fait que les gens réduisent
la valeur de ce qu’ils sont prêts à partager avec une personne en fonction de
sa distance sociale.
La réduction sociale peut-elle expliquer ce qui différencie les altruistes
extraordinaires des autres, eux qui sont prêts à faire d’énormes sacrifices
pour des personnes très éloignées ? Il est clair que l’argent n’est pas un rein.
Le partager ne demande pas une anesthésie générale ou une importante
opération chirurgicale. Mais, sous un certain angle, on peut faire le parallèle
entre le fait de partager de l’argent et celui de donner un rein. Quand un
donneur vivant sacrifie l’un de ses reins pour une autre personne, cela
signifie qu’il lui attribue plus de valeur s’il est partagé avec une autre
personne, qui en serait autrement dépourvue, que s’il le gardait pour lui
seul. Pensez à la question du donneur de rein Harold Mintz : si votre mère
va mourir d’une insuffisance rénale terminale demain et que votre rein peut
la sauver, allez-vous le lui donner ? Si vous répondez oui, on peut dire que
vous préférez sacrifier la moitié de vos ressources en reins plutôt que de
laisser votre mère totalement dépourvue de cette ressource. C’est
exactement le choix fait par des milliers de donneurs vivants chaque année.
Maintenant, que se passe-t-il si la personne nécessitant un rein est votre
ami, votre patron ou un voisin ? Sacrifieriez-vous la moitié de vos
ressources rénales afin qu’il puisse en avoir un peu ? Si ce choix vous paraît
plus difficile, vous avez juste réduit la valeur du rein à partager.
Une étude sur les donneurs altruistes de rein faite dans notre laboratoire
nous a appris que la réduction sociale aide à comprendre les choix faits
concrètement par les donneurs altruistes de rein. Les donneurs de rein et les
personnes témoins dans notre étude, qui étaient comparables sur tous les
paramètres que vous pouvez imaginer comme le sexe, l’âge, l’origine
ethnique, le revenu, l’éducation, le QI et même le fait d’être droitier ou
gaucher, ont effectué une version de la tâche de réduction sociale de
Rachlin et Jones. Ils ont fait des choix répétés où ils devaient préférer
garder des sommes d’argent pour eux ou les partager avec des personnes
proches ou éloignées. En compilant les résultats, mon étudiante Kruti
Vekaria et moi-même avons d’abord regardé comment les altruistes
répondaient lorsqu’ils choisissaient de sacrifier un montant au profit de
leurs plus proches. Nous avons trouvé qu’ils se comportaient exactement
comme les personnes témoins. Les données des deux groupes étaient
parfaitement superposables, pratiquement tout le monde étant prêt à
renoncer à la somme maximale (85 dollars dans ce cas) pour partager de
l’argent avec la personne aimée.
Mais, lorsque nous avons pris pour bénéficiaires des connaissances de
plus en plus éloignées, la courbe de chaque groupe a commencé à diverger.
Arrivés à la cinquième personne la plus proche, les témoins n’étaient prêts à
sacrifier que 65 dollars pour qu’elle reçoive une somme d’argent, alors que
les altruistes n’avaient pas réduit le montant initial. Ils continuaient de
répondre comme ils l’avaient fait pour leurs plus proches connaissances.
Pour la vingtième personne la plus proche, la quantité que les témoins
étaient prêts à partager avait diminué de moitié à 45 dollars, suivant
fidèlement en cela la courbe prédite par Rachlin et Jones. Du côté des
altruistes en revanche, la courbe a si peu décliné qu’ils étaient prêts à
partager autant pour leur vingtième personne la plus proche que les témoins
pour leur cinquième personne. Et cette tendance se poursuivait jusqu’à la
connaissance la plus éloignée, pour laquelle les témoins ne sacrifiaient que
20 dollars, soit le quart de la somme accordée à une personne aimée, alors
que les altruistes sacrifiaient encore deux fois et demie plus, soit 50 dollars,
pour qu’une personne presque inconnue d’eux puisse recevoir 75 dollars.
35
Leur générosité n’avait baissé que de moins de la moitié .
Ces résultats suggèrent une raison simple pour laquelle les donneurs
altruistes de rein trouvent si naturel de donner une ressource aussi précieuse
qu’un rein à un étranger. Ils ne réduisent pas le bien-être des personnes qui
leur sont presque étrangères autant que le reste d’entre nous. Pour eux, c’est
presque la même chose de sacrifier quelque chose pour une personne dont
ils ne connaissent même pas le nom ou qu’ils n’ont jamais vue que pour
nous de le faire en faveur de notre plus proche ami ou parent. Pour
reprendre les termes utilisés par l’un des donneurs avec lequel nous avons
travaillé : « Je vois le monde comme un tout. Si je fais quelque chose pour
quelqu’un que j’aime ou pour un ami… pourquoi ne le ferais-je pas pour
quelqu’un que je ne connais pas ? » Cette inclination ressemble vraiment à
une démultiplication, notamment parce que cette générosité émerge même
en l’absence de marques de vulnérabilité ou de détresse, les participants
dans ces études ne faisant qu’imaginer les personnes impliquées dans la
tâche.
Ces résultats renforcent aussi la distinction cruciale entre « pouvoir » et
« faire ». L’altruisme ne se résume pas à la capacité d’éprouver de la
compassion ou de prendre soin des autres. Presque tout le monde peut le
faire, au moins pour certaines personnes. La vraie question est plutôt :
« Qu’est-ce que vous faites de cette capacité quand une personne qui a
besoin de votre compassion et de votre générosité se trouve être une
personne inconnue ? »
Ce qui nous amène, bien sûr à l’autre question : « Pouvons-nous atténuer
un peu notre courbe de réduction sociale ? Pouvons-nous être un peu plus
comme des altruistes extraordinaires ? »
La réponse est oui à un certain niveau. Tous les changements sociaux
actuels le prouvent. Si les gens adoptent une attitude moins violente et plus
altruiste à l’égard des étrangers dans le monde, alors on va devoir s’occuper
un peu plus de leur santé. Comme un changement aussi rapide ne peut être
attribué à une modification génétique dans la population, il doit
correspondre à une évolution culturelle. Elle fait que le bien-être des
personnes étrangères nous importe de plus en plus, ce qui limite la baisse de
la réduction sociale, ou, comme le disent le philosophe Peter Singer et
36
d’autres intellectuels, élargit notre « cercle de la compassion ».
Je me représente la réduction sociale comme une montagne surmontée
par notre moi. Ses pentes représentent la tendance à la réduction sociale. Si
elles sont raides, comme celles du Cervin, la personne au sommet place son
bien-être bien au-dessus de celui des autres, et la santé de ses plus proches
amis et parents bien au-dessus de toutes ses autres connaissances plus
distantes. Les besoins et intérêts des plus éloignés se trouvent au pied de la
montagne et sont à peine discernables à travers la brume. Quels facteurs
pourraient permettre de tasser un peu cette montagne, de réduire ses pentes
pour qu’elles ressemblent plus à celles de l’élégante silhouette du mont
Fuji, afin que le bien-être des personnes les plus éloignées ne soit pas si
fortement réduit ?

3. LA SOLUTION N’EST PAS DANS UNE PLUS GRANDE


MAÎTRISE DE SOI

Steven Pinker a suggéré plusieurs raisons pour expliquer le déclin de la


cruauté et de la violence au cours de l’histoire. Certaines peuvent agir sur la
réduction sociale mais d’autres probablement pas. Un facteur qui a par
exemple pu contribuer à ce déclin est la montée en puissance des
gouvernements centralisés, mais ce n’est pas ce qui va foncièrement nous
inciter à plus nous occuper de personnes inconnues. Un gouvernement
centralisé permet de résoudre les conflits et la distribution des ressources
entre les individus, notamment entre les clans, les tribus et les nations.
Quand un État relativement impartial intervient dans une dispute, il
interrompt le cycle de vengeances qui surgit quand les individus sont livrés
à eux-mêmes. Au cours du Moyen Âge, les sévères châtiments que l’État a
infligés aux criminels ont encore réduit la tentation de recourir à la
violence, alors que le développement des échanges commerciaux sous la
houlette des États a augmenté l’attrait de la coopération. Selon Pinker, ces
changements ont réduit la violence pour deux raisons. La première est
qu’ils ont rendu les réponses violentes aux provocations ou à la frustration
moins nécessaires et moins susceptibles de donner des résultats. La seconde
raison est que ces changements ont aussi pu modifier les normes sociales du
recours à la violence. L’augmentation des richesses et l’élévation des statuts
liées à l’inhibition des pulsions agressives ont incité à un meilleur contrôle
de soi.
Même si la tendance des gens à mieux se contrôler peut expliquer en
partie le déclin de la violence, elle n’intervient sûrement pas dans
l’augmentation de l’altruisme et du soin envers autrui parce que l’altruisme
suscité par la détresse ou le besoin perçus chez l’autre est, à la base, une
attitude émotionnelle et non rationnelle. Comme les formes les plus
courantes d’agression – celles à chaud, en réaction ou par frustration –,
l’altruisme émerge des structures émotionnelles primitives du cerveau.
C’est clairement le cas de l’altruisme dû à la compassion pour autrui mais
aussi pour celui dû à la culture et probablement aussi pour celui orienté vers
la parentèle (l’altruisme réciproque est le plus proche de l’authentiquement
rationnel, bien qu’il soit également entretenu par l’activité d’une structure
sous-corticale, dans ce cas le striatum, qui incite à chercher une
37
récompense ). Des structures sous-corticales du cerveau ancien répondent
rapidement et intuitivement à des indices sociaux attachés à l’altruisme,
comme la vulnérabilité et la détresse dans le cas de la compassion. C’est
probablement la raison pour laquelle les donneurs altruistes de rein
rapportent tous avoir pris leur décision d’un coup et souvent de manière
inattendue en réponse à la nouvelle d’une personne souffrante ou dans le
38
besoin . Comme me l’a dit une fois un altruiste quand il a vu pour la
première fois une affiche sur quelqu’un à la recherche d’un rein : « Ce fut
comme si j’étais obligé de le faire. La seule chose que je peux imaginer est
que Dieu est descendu, m’a donné un coup sur le côté et dit “Hé, va aider
ton semblable”… C’était simplement irrésistible, je voulais juste le faire. Je
ne sais absolument pas pourquoi. » Une autre personne a décidé de donner
son rein après être passée devant un stand dans un salon sur la santé et avoir
appris les cruels besoins en cet organe. Cette femme se rappelle avoir
simplement pensé : « Je suis en forme. J’ai deux reins. Vous avez quelqu’un
qui en a besoin d’un ? » Lenny Skutnik comme Cory Booker ont relaté que
leur décision avait été une réponse rapide et instinctive à la détresse d’une
autre personne. La décision prise par mon sauveteur héroïque a aussi dû être
presque instantanée car il n’a dû avoir qu’une seconde ou deux pour choisir
de s’arrêter et de venir m’aider. Quand l’altruisme se manifeste de cette
manière, à partir de processus émotionnels et primitifs, la seule chose que
peut faire le contrôle de soi est de le réprimer tout comme il le fait pour
l’agressivité.
Mon collègue David Rand, un scientifique du comportement de
l’université Yale, a rassemblé toutes les données étayant l’idée que la
générosité à l’égard d’autrui provient de processus rapides et intuitifs, et
39
qu’une délibération rationnelle les réprime . Lui et ses étudiants ont
accumulé une foule de résultats de simulations faites en laboratoire, dont
celle du Dilemme du prisonnier, qui montrent que les gens qui répondent le
plus généreusement le font en général rapidement et sans trop y penser. Plus
les gens prennent le temps de s’arrêter et de réfléchir, moins ils seront
finalement généreux ou altruistes.
Rand et son collègue Ziv Epstein ont aussi étudié les cas de dizaines
d’altruistes dans la vraie vie qui avaient reçu la médaille du Carnegie Hero
pour avoir affronté des risques extraordinaires afin de sauver la vie d’une
autre personne (Lenny Skutnik en fait partie). Les chercheurs voulaient
savoir si, confrontés à de réels risques, les gens plongent encore directement
dans l’action et ne s’arrêtent que plus tard pour envisager les risques, ou
s’ils se contrôlent pour surmonter la peur et assurer leur propre sécurité.
Pour répondre à cette question, ils ont passé au crible les archives des
médias pour retrouver les entretiens de récipiendaires de la Carnegie Hero
Medal entre 1998 et 2012. Ils ont ainsi pu exhumer cinquante et une
explications de héros sur les raisons de leur acte. On trouve parmi celles-ci
des affirmations du style :

« Je n’ai senti aucune douleur sur le moment, je pense que


l’adrénaline a tout de suite agi car ma seule pensée a été que je
devais atteindre cette femme, je n’ai jamais senti de douleur.
L’adrénaline a juste agi. J’essayais de la rejoindre aussi rapidement
que possible. »

Et :
« La minute où nous avons pris conscience qu’une voiture était sur
la voie et entendu le train siffler, il n’y avait plus de temps pour
penser, pour réfléchir… J’ai juste réagi. »

Les chercheurs ont fait évaluer par des personnes extérieures combien
chaque décision avait été rapide et intuitive versus réfléchie et rationnelle.
Ils leur ont aussi demandé d’estimer, en se basant sur les détails de chaque
situation, combien de secondes avait chaque sauveteur pour réagir avant
qu’il ne soit trop tard. Pour terminer, ils ont procédé à une analyse de la
description du sauvetage par un programme qui répertoriait certaines
expressions, comme les mots et les phrases associés avec la maîtrise de soi.
Je suis sûre que vous pouvez déjà deviner les résultats obtenus à partir
des descriptions que je vous ai données. Près de la moitié des héros se sont
décrits comme ayant agi sans penser du tout, et dans ce cas leur description
a reçu le score le plus élevé pour une réponse « rapide et intuitive ». En
tout, 90 % de ces altruistes ont eu une évaluation en haut de l’échelle
« rapide et intuitive » plutôt que « réfléchie et rationnelle » à l’opposé de
l’échelle. Cela a même été vrai pour les actions qui avaient laissé une ou
deux minutes pour réfléchir avant de se décider. Les chercheurs ont trouvé
qu’il n’y avait aucune relation entre le temps passé avant d’agir et la
rapidité d’action des altruistes, ce qui suggère que leur réponse spontanée
ne résultait pas de l’urgence de la situation. L’analyse informatique a
confirmé ce résultat et montré que les descriptions des héros comportaient
peu d’expressions suggérant qu’ils avaient tenté de se contrôler. L’ensemble
de ces travaux renforce l’idée qu’au lieu d’être une tentative délibérée
d’agir noblement, l’envie de prendre soin d’autrui et de coopérer est
profondément enracinée dans plusieurs régions de notre cerveau de
mammifère et que celles-ci nous poussent à agir avant même que nous ne
40
comprenions vraiment ce que nous faisons et pourquoi .
Cela m’a fait un peu réfléchir sur la vogue croissante de l’altruisme dit
efficace qui encourage les gens à refréner leur motivation altruiste initiale
afin d’avoir une action objectivement plus bénéfique. Cette tendance a été
inspirée par les réflexions du philosophe Peter Singer dans le but explicite
de convaincre les gens de ne donner à des organismes qu’après avoir
41
soigneusement étudié l’impact réel de leur don . Le problème décrit par
Singer est que nous sommes tous enclins à donner pour des causes qui
touchent une corde sensible immédiate, que ce soit une campagne
GoFundMe vue sur Facebook, le refuge pour animaux du coin, une
association qui recueille des jouets pour des enfants sans abri de notre ville,
au lieu de le faire rationnellement en faveur d’un plus grand bien objectif.
Au lieu d’aider la famille GoFundMe, les animaux de compagnie ou les
enfants de la rue, pourquoi ne pas consacrer cet argent à l’achat de
moustiquaires qui bénéficieront à des dizaines ou à des centaines de
familles en Afrique et réduira leur risque de contracter le paludisme ? Ce
résultat ne serait-il pas objectivement meilleur ? Ne serait-ce pas finalement
préférable ? (L’impact sur la vie des gens ne sera-t-il pas d’autant plus fort
qu’ils seront dans des conditions misérables ?)
Je suis bien sûr d’accord avec l’idée de don efficace. Je vois cependant
deux problèmes avec cette façon de voir. Premièrement, je doute que l’on
puisse déterminer l’action qui sera objectivement la plus bénéfique. Pour
beaucoup (mais pas pour tout le monde), sauver cinq enfants du paludisme
va paraître plus important que d’acheter du matériel pour un refuge
d’animaux. Mais est-ce plus valable que de faire un don à une université
pour soutenir la recherche pour un vaccin contre cette maladie ? Et
pourquoi ne pas soutenir la recherche sur le diabète qui frappe plus de
monde que le paludisme ? Ou pourquoi dépenser son temps inutilement
alors qu’il aurait pu servir à récolter de l’argent pour contribuer au don d’un
rein et sauver la vie d’une seule personne ? Et que faire si cette personne est
un chercheur travaillant sur un vaccin contre le paludisme ? Répondre à ces
questions entraîne tellement de suppositions et de jugements de valeur
subjectifs que toute tentative d’y répondre par le seul raisonnement va
42
rapidement se noyer dans l’indécision .
« Se noyer dans l’indécision » est justement ce qui arrive aux gens
quand, à la suite d’une lésion cérébrale, ils ne peuvent utiliser que leur
réflexion logique pour prendre une décision sur leur avenir. De telles
lésions laissent les capacités de raisonnement et le QI intacts mais les
empêchent d’incorporer dans le processus de décision l’information des
43
émotions issue des profondeurs du cerveau . Il s’avère que l’intellect seul
ne suffit pas pour prendre des décisions complexes. Les gens qui ne se
sentent pas plus attachés à une option qu’à une autre vont lutter pendant des
heures pour se décider sur des choses élémentaires comme le jour de la
semaine du rendez-vous avec le médecin, type de décision qui, comme tant
d’autres, ne peut être exclusivement rationnelle.
Lorsqu’il reçut le prix Nobel de littérature en 1950, le philosophe
Bertrand Russell déclara : « Il existe une théorie parfaitement fallacieuse
avancée par d’honnêtes moralistes selon laquelle on peut résister aux désirs
44
au nom du devoir et de principes moraux . Je dis que c’est fallacieux, non
parce qu’aucun homme n’agit jamais en fonction d’un sens du devoir, mais
parce qu’il ne le fera que s’il en a d’abord le désir. » En fin de compte, ce
qui motive les gens à aider est le sentiment irrationnel, viscéral, de juste
plus tenir à certaines causes qu’à d’autres. Le désir, non la raison, guide
l’action. C’est pourquoi même les ordinateurs les plus sophistiqués
n’agissent pas encore d’eux-mêmes, si dotés en capacités de raisonnement
qu’ils puissent être, car ils n’ont ni sentiments ni désirs. Les psychopathes
sont souvent très rationnels mais cela ne va pas les pousser à se dépenser
pour les autres, croyez-moi, parce qu’il leur manque le désir émotionnel de
le faire. Et ceux qui au contraire vont se démener pour aider les autres
décrivent tous leur motivation en termes de sentiments et d’envie d’aider.
Voyez le cas de Robert Mather, altruiste efficace et fondateur de l’ONG
Against Malaria Foundation qui a été appelée « l’organisation caritative la
45
plus efficace du monde ». Selon ses propres mots, si Mather a d’abord
voué sa vie à l’action humanitaire, ce n’est pas sous l’effet d’un
raisonnement objectif mais parce qu’il est tombé sur l’histoire d’une seule
petite fille qui avait été horriblement brûlée dans un incendie et dont
l’histoire l’a alors ému jusqu’aux larmes.
Même quand les gens décrivent leur décision d’un point de vue purement
rationnel, leur cerveau peut raconter autre chose. Un altruiste qui a participé
à nos recherches nous a ainsi explicité sa décision de donner son rein en
termes parfaitement utilitaires. C’est en lisant un article consacré aux dons
altruistes, dit-il, que :

« Cela m’a immédiatement fait tilt et j’ai pensé : voilà quelque


chose que je pourrais faire, quelque chose avec laquelle je suis
entièrement d’accord. Arrivé à ce point, j’ai fait quelques recherches
sur Internet au sujet des effets indésirables, du taux de mortalité et
de la possibilité de complications par la suite, et j’ai été très rassuré
de savoir que dans mon cas les risques étaient faibles et acceptables,
alors que le bénéfice pour le patient, notamment s’il était déjà sous
dialyse, que ce soit l’amélioration de sa vie quotidienne, de son
espérance de vie et de sa capacité de retrouver une vie normale, que
ce bénéfice était important. »

Il a fait, en d’autres termes, une simple analyse coûts-bénéfices. Quand je


l’ai interrogé sur d’autres pensées ou sentiments qui auraient pu contribuer
à sa décision, il a répliqué : « Je pense pouvoir dire que je suis quelqu’un de
super-rationnel, je n’ai pas d’émotions par rapport aux décisions que je
prends. » Sur l’une des échelles standard de l’empathie utilisée dans l’étude,
il a déclaré avoir un très faible niveau d’empathie. Je n’avais aucune raison
de douter de quoi que ce soit sur ce qu’il disait de lui. Il était clair, au vu de
ses activités professionnelles dans le secteur de la technologie et de la
manière dont il décrivait d’autres décisions qu’il avait prises
antérieurement, qu’il était tout à fait en mesure de faire une analyse
rationnelle poussée. Mais nos mesures ont révélé qu’il était capable de bien
autre chose.
Lorsque nous avons examiné tous les résultats fournis par l’imagerie
cérébrale et les tests comportementaux de chacun sous une forme
graphique, un des altruistes s’est distingué parmi tous les autres. Sur les
dix-neuf que nous avons testés, il y en avait un qui avait un score presque
parfait dans la reconnaissance des expressions faciales de peur, et c’était le
meilleur de tous. La réponse de son amygdale à ces expressions par
imagerie cérébrale le classait aussi parmi les plus altruistes. Qui était ce
super-répondeur à la peur ? Justement notre altruiste, celui qui se décrivait
comme super-rationnel et à faible empathie. Je crois qu’il se considérait
vraiment comme tel. C’était peut-être le cas pour cette sorte d’empathie
cognitive évoquée dans la théorie de l’esprit et l’autisme. Mais il avait aussi
un score remarquablement élevé pour l’empathie intervenant dans le soin à
autrui et pour l’altruisme décelé par cette sensibilité à la vulnérabilité et à la
détresse des autres.
Bien sûr, une mesure ne peut à elle seule prouver que la sensibilité accrue
de cet altruiste à la peur chez les autres explique son don extraordinaire de
rein. Mais cet exemple démontre bien que l’on ne doit jamais prendre pour
argent comptant la quantité d’empathie que déclarent les gens à leur propos.
Tout comme les sujets de Daniel Batson amenés à croire qu’un placebo
nommé Millentana pouvait les avoir poussés à se comporter de façon
altruiste, notre cerveau peut facilement nous induire en erreur sur la
véritable origine de notre comportement, de nos sentiments et de nos
décisions.
Tout ce que nous savons à partir de nos expériences en laboratoire
suggère que la réflexion rationnelle n’est pas ce qui, à la base, incite les
gens à prendre soin des autres. En fait, plus les gens pensent de manière
rationnelle à leur générosité, plus il y a de chances qu’ils réprimeront leur
envie initiale d’aider et deviendront moins généreux à long terme. Pour
conclure, il me semble qu’il faut considérer le désir naturel des gens de
soutenir certaines causes comme leur motivation première pour agir et que
celui-ci ne doit pas être réprimé ou surmonté, étant au contraire un moyen
d’action plus efficace que la pure rationalité.

4. DES CHANGEMENTS CULTURELS CLÉS


FONT QUE NOUS SOMMES PLUS PORTÉS
À PRENDRE SOIN D’AUTRUI

Si ce n’est pas un meilleur contrôle de soi qui nous pousse à plus nous
occuper des autres et à avoir de la compassion pour autrui, qu’est-ce que
cela peut être ? On peut aussi imaginer qu’un changement beaucoup plus
général soit à l’œuvre – favorisé aussi indirectement par l’émergence de
gouvernements étatiques ayant atténué les violences et promu le commerce
– qui serait tout simplement l’amélioration de la qualité de la vie. Les gens
se comportent mieux quand eux-mêmes vont mieux.
Le dernier millénaire a vu une amélioration extraordinaire du
développement, de la santé et du bien-être de l’homme dans le monde
entier. Non seulement les morts et les souffrances dus à la violence ont
baissé durant toute cette période, mais aussi celles dues à toutes les autres
causes dont les famines, les blessures et les maladies. La faim dans le
monde a considérablement baissé. L’espérance de vie a plus que doublé
depuis deux siècles. Des progrès presque miraculeux en médecine ont
éradiqué d’horribles maladies comme la variole, la peste, la polio et la
rougeole, fléaux qui avaient éliminé des millions de gens sur la planète.
Savez-vous ce qu’est la scarlatine ? Je l’ignore, et vous aussi probablement.
Mais il y a cent cinquante ans à peine, des épidémies de cette maladie
tuaient des dizaines de milliers d’enfants chaque année, parfois tous les
enfants d’une même famille en une semaine ou deux. Deux enfants de
Darwin sont morts à cause d’elle, ainsi que le petit-fils de John D.
Rockefeller. Elle fait partie de l’un de ces nombreux fléaux du passé qui ont
totalement disparu de nos jours. Il y a cinquante ans à peine, un enfant sur
cinq dans le monde mourait avant sa cinquième année. Ce taux est
maintenant inférieur à un sur vingt-cinq. On peut facilement passer à côté
de l’importance de ces changements car ils ont été à la fois graduels et
constants. Mais la quantité de souffrances et de malheurs réduite en l’espace
46
d’un siècle est, en réalité, stupéfiante .
Le taux d’éducation continue de progresser dans le monde. Il y a cinq
cents ans, pratiquement personne ne savait lire. En 1980, c’était encore le
cas de plus de la moitié de la population mondiale. Mais actuellement près
de 85 % de la population mondiale est alphabétisée et ce taux avoisine les
100 % dans de vastes régions du globe, grâce aux énormes progrès faits
dans la scolarisation et l’éducation aussi bien des filles que des garçons.
La richesse augmente aussi à un rythme surprenant. L’historien de
l’économie Joel Mokyr a remarqué que dans les pays industrialisés la classe
moyenne a un niveau de vie plus élevé que celui que pouvaient avoir les
47
empereurs ou les papes il y a à peine quelques siècles . L’inégale
répartition de cette richesse reste un sérieux souci, mais les pauvres sont
aussi dans une meilleure situation qu’auparavant. La proportion globale de
gens vivant dans la misère continue de chuter, elle est passée d’environ
90 % de la population mondiale en 1820 à juste au-dessous de 10 %
aujourd’hui. La Banque mondiale estime qu’en à peine trois ans, entre 2012
et 2015, le nombre de gens vivant dans une extrême pauvreté (définie
comme ayant un revenu inférieur à 1,90 dollar par jour) s’est réduit de deux
cents millions, et leur pourcentage est passé pour la première fois sous la
barre des 10 % de la population mondiale48. C’est un progrès remarquable
en très peu de temps, que le président de la Banque mondiale Jim Yong Kim
a qualifié de « meilleure histoire du monde actuel ».
Il y a toutes les raisons de penser que cette élévation des richesses et de la
qualité de la vie a eu beaucoup de retombées positives, dont une tendance à
être plus généreux et altruiste à l’égard de personnes inconnues qui va
jusqu’au développement de l’altruisme extraordinaire. Cette progression
parallèle du bien-être et de l’altruisme dans le monde apparaît clairement,
d’abord comme une simple corrélation, sujette à de multiples biais qui plus
est. Pourtant, mon laboratoire et d’autres dans le monde ont mené des
recherches plus ciblées qui ont montré que, même en tenant compte de
beaucoup de biais possibles, cette augmentation générale du bien-être est
associée à celle de l’altruisme.
Il y a quelques années, mon étudiante Kristin Brethel-Haurwitz et moi-
même examinions les statistiques nationales des dons altruistes de rein
quand nous avons remarqué d’incroyables différences entre les cinquante
États américains. Nous nous sommes demandé à quoi cela pouvait bien
tenir. À peu près au même moment est sorti un sondage Gallup donnant les
premières statistiques sur les variations du niveau de bien-être suivant les
États. Quand nous avons comparé les cartes du don altruiste de rein et de
bien-être des États, nous avons été frappées par leur similitude. Après avoir
procédé à diverses analyses pour évaluer cette ressemblance, nous avons
trouvé que même après la prise en compte de toutes les différences
imaginables entre les États, que ce soit le revenu médian, les données de
santé, les inégalités, l’éducation, la composition ethnique et l’influence de
la religion pour n’en citer que quelques-unes, le haut niveau de bien-être
dans l’État prédisait toujours fortement le taux élevé de don altruiste de
49
rein .
Le bien-être est plus que simplement le bonheur, c’est être satisfait de sa
vie, qu’elle ait du sens et que l’on soit en mesure de satisfaire ses besoins
fondamentaux. Ces qualités sont partagées par les habitants d’États aisés
comme l’Utah, le Minnesota et le New Hampshire, qui, bien que très
différents par certains aspects, ont tous une forte proportion de donneurs
altruistes de rein. Dans d’autres États comme le Mississippi, l’Arkansas et
la Virginie Occidentale, en revanche, le niveau de bien-être et des dons
altruistes est très faible. Kristin et moi avons aussi trouvé que même si le
bien-être est d’une certaine manière lié à des variables de base comme le
revenu et la santé, il est encore plus lié à la progression de ces variables.
Même en tenant compte des niveaux du revenu médian et de la santé, c’est
leur augmentation sur dix ans qui prédisait fortement aussi bien le taux de
bien-être que d’altruisme extraordinaire.
D’une certaine manière, ce résultat nous a paru surprenant. C’est un
cliché bien connu que la richesse combinée au rang social élevé mène à
l’égoïsme, comme l’illustrent les figures richissimes d’Ebenezer Scrooge
chez Dickens, de Gordon Gekko dans le film Wall Street et jusqu’à la
famille Malfoy dans Harry Potter. Mais ce n’est pas ce que nous voyons
dans nos résultats. La « richesse » dans les études sur de grandes
populations comme celle que nous avons faite ne concerne pas les gens qui
vivent dans un manoir avec un majordome. Les grosses fortunes ne
représentent qu’une minuscule fraction de la population et leur activité ne
se voit pas dans nos données. Nos résultats suggèrent plutôt qu’une
augmentation continue du bien-être subjectif et objectif au sein de vastes
pans de la société accroît aussi l’altruisme. Les chances que les gens se
décident à donner un de leurs reins à un inconnu s’élèvent quand ils sortent
de la pauvreté, progressent dans la classe moyenne ou que leur revenu passe
au-dessus du revenu médian. Cela en dit plus sur les bienfaits potentiels de
la sécurité financière et de la réduction de la pauvreté que sur le stéréotype
du riche.
Ce que nous avons trouvé concorde avec une abondante littérature
scientifique qui établit un lien entre générosité et bien-être. Les
psychologues Elizabett Dunn et Mike Norton, entre autres, ont effectué des
études expérimentales et sur le terrain qui montrent une relation positive
50
entre le bien-être et la générosité sous diverses formes . Les gens qui
déclarent un bien-être plus élevé ou dont ce bien-être est expérimentalement
manipulé se comportent plus généreusement. Cela correspond bien à la
théorie que la prospérité favorise l’engagement dans diverses activités
bénévoles. Nos résultats sur les dons de rein corroborent cette théorie, ainsi
qu’un vaste éventail d’études qui ont établi un lien entre des mesures
objectives de bien-être, incluant la richesse, la santé et l’éducation, avec la
générosité et l’altruisme au quotidien. Un sondage Gallup de 2005 a trouvé
une relation linéaire entre le revenu et le bénévolat, le don d’argent (quelle
51
que soit la somme) et le don de sang . Les personnes vivant dans les foyers
gagnant plus de 75 000 dollars par an étaient celles qui s’engageaient le
plus souvent dans ces trois comportements, suivies par celles dont le foyer
rapportait plus de 30 000 dollars par an, puis par celles dont les revenus
étaient plus faibles (il faut cependant garder à l’esprit qu’il s’agit bien sûr
de moyennes dans ces populations, il y a une foule de gens pas très aisés
qui sont généreux et beaucoup de gens riches qui ne le sont pas). Une autre
52
grande étude a obtenu des résultats similaires chez les Canadiens : ce qui
prédisait le mieux le don à des organismes humanitaires, le bénévolat et la
participation civique était notamment un revenu élevé et un niveau
d’éducation plus élevé. Des expériences à grande échelle dans les
populations ont révélé un phénomène comparable. Une expérience de
terrain en Irlande a ainsi trouvé que le statut économique était ce qui
prédisait le mieux les dons à des organismes d’aide à l’enfance et
53
l’altruisme . Dans une expérience de « lettre perdue » (créée par Stanley
Milgram au passage), des lettres affranchies adressées à des organismes
caritatifs étaient laissées au sol pour que des passants soient incités à les
ramasser et à les poster. Comme déjà relevé par des études précédentes du
même style aux États-Unis et en Angleterre, les lettres abandonnées dans
des quartiers défavorisés avaient moins de chance d’être retournées que
celles dans les quartiers plus aisés. Cette relation positive entre bien-être et
altruisme se retrouve à travers toutes les cultures, de Taiwan à la Namibie54.
Ce qui peut expliquer cette relation est le fait qu’un niveau de bien-être
altéré par l’insécurité financière, une mauvaise santé ou des événements
traumatisants inhibe l’altruisme en rendant la vision du monde plus amère,
y compris sur la nature humaine. Des décennies de travaux de recherche sur
la misanthropie révèlent que ce trait de caractère, qui correspond à une
attitude désabusée sur la nature humaine et un manque de foi dans les
55
autres, est inversement lié à la plupart des signes de bien-être . Les gens
qui vivent des moments difficiles ont beaucoup plus de chance d’avoir une
sombre opinion des autres et d’estimer qu’ils ne pensent qu’à eux et ne sont
pas dignes de confiance. Cela suggère que, parmi les nombreux à-côtés
positifs d’être riche (dans le sens de moins pauvre et non d’avoir un
manoir), en meilleure santé et avec un statut social plus élevé, il y a le fait
de considérer les autres comme étant en général dignes de confiance, gentils
et généreux.
Pour être honnête, des études récentes menées par des chercheurs en
psychologie que je respecte beaucoup ont trouvé des résultats qui ne vont
56
pas dans ce sens . Par exemple, une étude faite par les psychologues Paul
Piff, Dacher Keltner et leurs collègues a trouvé que les gens qui
conduisaient des voitures luxueuses (et qui sont plus riches en général)
respectaient moins souvent les obligations du code de la route, comme de
s’arrêter à un stop ou à un passage piéton. Dans une autre étude, des
étudiants de l’université de Californie-Berkeley qui se positionnaient sur le
haut de l’échelle du niveau de vie partageaient moins avec des inconnus
dans un jeu d’économie sur ordinateur. Des résultats parallèles ont été
obtenus à partir d’un échantillon national d’adultes retenus dans une liste de
diffusion de courrier électronique d’une université privée de la côte Ouest,
où les plus riches et les plus éduqués étaient les moins généreux dans un
test informatique. Et, dans un groupe d’adultes recrutés sur le site
Craigslist, ceux qui déclaraient un statut social plus élevé trichaient aussi
plus souvent dans un jeu de chance en ligne.
J’étais moi-même partagée en présence de ces résultats divergents, étant
comme la plupart d’entre nous plutôt habituée à l’idée que la richesse
favorise l’égoïsme. Puis je suis tombée sur l’étude la plus vaste, la plus
ambitieuse et la mieux contrôlée sur le sujet jusqu’à présent, dont les
résultats étaient si clairs et si solides qu’ils m’ont convaincue qu’être
financièrement à l’aise peut vraiment, là encore d’une façon générale,
augmenter une large gamme de comportements positifs à l’égard de
personnes étrangères. L’étude a été conduite par le psychologue allemand
Martin Korndörfer et ses collègues, qui étaient dans l’idée que richesse et
57
statut élevé favorisaient plutôt l’égoïsme . Ils ont donc mené huit grandes
études pour examiner cette association sur une vaste échelle. Et c’était
vraiment vaste car leur travail a concerné plus de trente-sept
mille personnes. Point important : les échantillons de personnes
sélectionnés étaient aussi représentatifs du comportement général de toute
la population. Toutes choses égales par ailleurs, des groupes de personnes
étendus et représentatifs ont plus de chance de donner un résultat précis que
s’ils sont limités et plus sélectionnés.
Les chercheurs ont eu la surprise de découvrir l’opposé de ce à quoi ils
s’attendaient. Ils ont commencé par examiner les dons caritatifs en
Allemagne et ont trouvé qu’au fur et à mesure que la richesse, le niveau
d’éducation et le statut social s’élevaient, les Allemands donnaient
proportionnellement plus et pas moins, et que la proportion de foyers qui le
faisaient augmentait aussi, partant d’environ un quart chez les 10 % des
plus pauvres jusqu’aux trois quarts chez les 10 % les plus riches. Puis ils
ont considéré la situation aux États-Unis et trouvé exactement la même
chose. Il en a été de même pour le bénévolat : les Allemands et les
Américains proposaient plus souvent leur aide aux autres et faisaient plus
souvent du bénévolat quand ils étaient plus riches et avaient un statut social
plus élevé. Et, là encore, plus riche dans ces études ne signifie pas
richissime, car la générosité augmentait d’une manière continue avec le
revenu, des plus pauvres jusqu’aux plus riches qui sont encore loin des
personnes les plus fortunés (aux États-Unis, les 10 % de foyers les plus
riches gagnent environ 160 000 dollars ou plus par an, ce qui correspond à
l’aisance mais pas vraiment à des fortunes démesurées).
Les chercheurs ont aussi considéré les comportements d’aide au
quotidien dans de grands échantillons représentatifs des Américains,
comme de porter les affaires d’un inconnu, de laisser passer une personne
dans la queue, des formes d’altruisme qui ont plus de chance d’être des
réactions spontanées aux besoins des autres, tout comme une attitude dans
un jeu d’économie où des sommes peuvent être librement consenties à un
inconnu. C’était toujours le même schéma. Ceux qui étaient relativement
plus aisés donnaient plus souvent. Pour terminer, et en accord avec les
travaux publiés sur la misanthropie, le jeu d’économie a aussi montré que
les joueurs les plus riches et au statut le plus élevé étaient non seulement les
plus fiables pour donner aux autres joueurs mais aussi ceux qui faisaient le
plus confiance aux autres.
Ces résultats vont à l’encontre de l’idée que richesse et statut social ne
seraient corrélés à la générosité que parce que les foyers les plus pauvres et
au plus faible statut ont moins de ressources à offrir. Cela se comprendrait si
l’on s’en tenait au fait que les plus pauvres donnent moins d’argent que les
riches. Mais le fait que c’est la probabilité de faire un don et son
pourcentage par rapport au revenu qui continuent d’augmenter avec la
richesse et le statut ne cadre pas bien avec cette explication. Bien sûr, les
familles des classes moyennes ont un niveau suffisant de ressources pour
pouvoir donner, mais la probabilité qu’elles le fassent plutôt que de ne rien
faire s’accroît avec la richesse et le statut social. Et il en est de même pour
la probabilité qu’elles s’engagent dans un bénévolat malgré le fait que les
58
personnes plus aisées ont en général moins de temps . De plus, aucune
raison claire ne peut expliquer pourquoi être pauvre empêcherait d’avoir un
comportement altruiste dans la vie de tous les jours, comme de renseigner
sur une direction ou d’aider une personne à porter ses affaires.
Cette tendance serait-elle unique à l’Allemagne et aux États-Unis ? Il
s’avère que non. Quand les chercheurs ont étudié la situation du bénévolat
dans vingt-huit autres pays sur les cinq continents, ils ont retrouvé les
mêmes résultats dans vingt-deux d’entre eux. Les exceptions, de manière
intéressante, comprenaient des pays ayant une forte protection sociale
comme la France, la Norvège et la Suède, où la part de bénévolat varie peu
suivant les revenus. Dans tous les pays, l’augmentation de la richesse allait
de pair avec plus de générosité.
En définitive, ces études aboutissent à un résultat très clair. Elles
montrent toutes le même effet à partir de vastes échantillons représentatifs
de la population, à savoir que ceux qui sont relativement plus aisés auront
plus tendance à donner leur sang, de l’argent, de leur temps pour les autres
ou à faire des activités civiques, à aider les gens au quotidien, à retourner
des objets égarés par des inconnus, à se comporter généreusement dans des
simulations informatiques, et même à adopter des comportements altruistes
extraordinaires comme de donner un de ses reins à une personne totalement
inconnue. En général, les autres études qui donnent un résultat différent
sont plus petites et faites à partir d’échantillons plus sélectionnés de la
population, et elles peuvent alors présenter des biais involontaires liés à ces
59
échantillons ou à la manière dont le statut social a été évalué . Ces résultats
sont, à certains égards, un énorme soulagement. Le monde entier devient
plus riche, plus éduqué et plus prospère. Cette tendance ne montre aucun
signe de ralentissement ou d’arrêt. Pouvez-vous imaginer ce qui se passerait
si tous ces changements menaient inexorablement les gens à être aussi de
plus en plus égoïstes ? Ce serait un terrible contrat faustien de devoir choisir
entre les gens devenant plus riches ou plus généreux. Mais je ne pense pas
que la question se pose.
Il faut néanmoins apporter une grosse réserve à tous ces résultats. Toutes
les mesures de l’altruisme faites dans les diverses études que j’ai décrites
ont quelque chose en commun qui n’apparaît pas d’emblée. Elles sont
focalisées sur l’altruisme envers des inconnus. Donner à des organismes
aidant des inconnus, faire du bénévolat en faveur d’inconnus, renvoyer des
lettres à des inconnus, donner du sang ou un rein à une personne inconnue,
etc. Aucune de ces enquêtes ne nous dit quelque chose sur la générosité que
peuvent avoir les gens à l’égard de leur famille, leurs amis et leurs voisins.
Il n’est donc pas tout à fait juste de conclure que les gens plus aisés ont plus
de compassion et un comportement plus altruiste ou généreux en général.
Rien ne prouve que cela soit le cas.
Les études montrent seulement que les gens, en devenant plus aisés, sont
plus altruistes envers des personnes qu’ils ne connaissent pas.
C’est un détail important et il peut aider à comprendre la tendance que
nous avons observée. L’augmentation des richesses dans une culture dotée
de ses normes et de ses valeurs propres va influencer la manière dont les
60
étrangers sont vus et traités . Dans un pays prospère, les valeurs collectives
vont un peu s’atténuer et celles de l’individualisme sortir plutôt renforcées.
Les valeurs collectives mettent l’accent sur l’interdépendance au sein de la
famille et des groupes sociaux, un état d’esprit essentiel quand les
61
ressources sont rares et le lien social déterminant pour la survie . Les
valeurs individualistes, au contraire, privilégient l’indépendance des projets
de chacun.
L’étude des valeurs culturelles dans les différents pays montre que la
richesse prédit l’individualisme, les pays riches comme les États-Unis,
l’Australie, le Royaume-Uni et les Pays-Bas ayant les scores
d’individualisme parmi les plus élevés alors que le score d’autres pays tels
que le Guatemala, l’Équateur, l’Indonésie et le Pakistan est parmi les plus
faibles62. Et les valeurs individualistes ont tendance à augmenter avec la
prospérité. Une étude récente a par exemple trouvé que sur les deux
derniers siècles les indicateurs de l’individualisme ont progressé en
63
parallèle avec la richesse aussi bien aux États-Unis qu’au Royaume-Uni .
Et la récente période de croissance économique de la Chine, pays
historiquement parmi les plus collectivistes au monde, a aussi coïncidé avec
64
une valorisation croissante de l’individualisme . Cet effet pourrait être
65
mutuel, de sorte que richesse et individualisme se renforceraient . La
prospérité a été un moyen fiable de prédire l’augmentation de
l’individualisme au cours des cent cinquante dernières années de
changements culturels aux États-Unis, mais les valeurs individualistes
pourraient aussi favoriser la croissance économique.
Il peut être tentant de considérer l’individualisme comme un reflet de
l’égoïsme et le collectivisme comme celui de la générosité, mais ce n’est
pas tout à fait juste. Les cultures collectivistes valorisent beaucoup les liens
sociaux, la générosité et la coopération, mais c’est d’abord entre leurs
membres. En Chine, par exemple, l’enseignement traditionnel hérité de
Confucius valorise l’altruisme, mais celui qui va surtout bénéficier aux
66
parents et aux amis proches . Et dans les îles Fidji, société également très
collectiviste, les gens sont enclins à être extrêmement généreux envers les
autres membres du village. Mais, selon le scientifique du comportement
Joseph Heinrich, quand « les Fidjiens font des jeux où de l’argent est versé
à des pauvres vivant ailleurs, ils semblent presque déconcertés que l’on
puisse envoyer de l’argent à quelqu’un d’éloigné que l’on ne connaît
67
pas ». Valoriser les liens du groupe demande à ses membres de faire une
claire distinction entre ceux dont la santé, les objectifs et l’identité sont
profondément liés et les personnes extérieures à ce groupe68. Et la santé des
autres est relativement peu prisée. C’est le côté malheureux et peut-être
69
inévitable de maintenir des liens puissants et une forte identité au sein
d’un groupe. Le collectivisme est associé à un faible niveau de ce qui est
70
appelé la mobilité relationnelle . En d’autres termes, les réseaux de
relation dans ces sociétés ne sont pas seulement forts et interdépendants
mais aussi stables au cours du temps. Une personne collectiviste peut
supposer que ses plus proches relations vont le rester pendant des années ou
des décennies. Cela a clairement des avantages, mais l’inconvénient
d’affecter l’attitude prise à l’égard de toute nouvelle personne. Dans les
cultures individualistes, une mobilité relationnelle plus élevée signifie que
quiconque peut « devenir un jour un ami », comme me l’a dit une collègue
à l’université Georgetown, la psychologue des cultures Yulia Chentsova-
Dutton. Ses mots m’ont frappée car ils décrivaient bien les premiers
contacts que j’ai eus avec beaucoup d’altruistes. Ils semblaient m’aborder
tout de suite non comme une personne étrangère mais comme une amie
potentielle. Cette approche est moins commune dans les cultures
collectivistes, où l’on va plus penser qu’un étranger restera un étranger.
Des décennies de recherches en psychologie sociale montrent aussi
parfaitement que diviser les gens en groupes clairement définis est un
excellent moyen pour qu’ils traitent moins bien les membres des autres
groupes. Cela reste vrai même si les groupes sont arbitraires. Dans ce que
l’on appelle le paradigme des groupes minimaux, des gens peuvent être
instantanément induits à rabaisser la valeur du bien-être d’une personne
quand on leur dit que l’étranger appartient à un groupe « Bleu » créé
arbitrairement alors qu’ils font partie du groupe « Vert ». C’est aussi le cas
quand la culture se met à dépeindre les membres d’un groupe extérieur
71
comme menaçants ou méprisants – pensez à la manière dont les
Allemands durant l’époque nazie décrivaient les Juifs ou comment
beaucoup de pays modernes voient les réfugiés musulmans –, la
compassion à l’égard des membres de ce groupe sera alors encore plus
réduite. Dans de tels cas, la peur des autres fait disparaître toute inclination
à craindre pour leur état de santé. Ce phénomène peut être exacerbé par des
médias guidés par le biais de négativité, médias qui sont de plus un puissant
vecteur de normes culturelles contribuant à déterminer qui doit être vu
comme une menace. Là encore, toutefois, le mauvais traitement infligé à
une personne extérieure au groupe ne reflète pas notre capacité à compatir.
La compassion que nous avons pour nos proches peut nous rendre plus
sensibles à toute personne qui sera vue comme une menace pour eux, à
l’exemple de la lionne qui va vigoureusement repousser le mâle quand elle
s’est entichée de son petit « lionceau » babouin ou du chihuahua Mimi qui
va prendre une attitude hostile à l’égard de sa propriétaire une fois qu’elle a
des « chiots » à protéger.
Ces phénomènes psychologiques peuvent expliquer pourquoi les
membres de cultures individualistes, bien qu’ils ne soient pas plus altruistes
en général, ont néanmoins plus tendance à l’être en moyenne à l’égard
72
d’inconnus . Les cultures individualistes vont plutôt avoir de bons scores
dans le World Giving Index, qui mesure, là encore, les dons charitables, le
bénévolat pour des organismes sociaux et l’aide apportée dans la vie de tous
les jours, mais à des personnes étrangères. Les pays qui viennent
régulièrement en tête de ce palmarès, tels que l’Australie, le Canada, les
Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis,
73
comptent parmi les plus individualistes au monde . Ces pays vont aussi
avoir une tendance beaucoup plus forte au don de sang, de moelle osseuse
74
ou d’organe à des inconnus – du moins pour les dons après la mort. (Pour
les organes, le don du vivant est encore trop rare pour pouvoir faire l’objet
de comparaisons entre les cultures, mais la plupart des dons après la mort se
font dans les pays individualistes en Europe et en Amérique du Nord.)
Certaines de ces différences reflètent clairement les infrastructures des
pays (difficile d’avoir une banque de sang ou un centre de transplantation
sans alimentation électrique fiable ou sans financement pour le personnel et
le matériel) et leurs efforts de sensibilisation, mais les conceptions
culturelles semblent aussi jouer un rôle. Dans les enquêtes sur le don de
sang menées dans des pays relativement collectivistes en Afrique et en
Asie, les personnes ont souvent répondu qu’elles donneraient leur sang à
des membres de leur famille mais une proportion bien plus faible
l’envisageait pour une personne étrangère. Cela pourrait contribuer au
problème persistant du faible taux de don du sang dans beaucoup de pays en
voie de développement (en moyenne 0,4 %, trop faible pour répondre aux
besoins de base d’un pays) et à la dépendance presque complète pour le
sang du don de proches ou de son achat75. Même au sein de pays
individualistes comme les États-Unis, les membres de sous-cultures plus
individualistes ont plus tendance à proposer leur aide ou à donner un organe
à des personnes étrangères que les membres d’autres sous-cultures plus
76
collectivistes .
Là encore, il n’y a rien d’absolu dans ces différents modèles culturels. Ils
ne représentent que des différences moyennes entre groupes sociaux qui
nous aident à mieux comprendre les forces culturelles à l’œuvre dans les
changements du comportement altruiste ou d’attention portée aux autres. Ils
ne peuvent prédire le degré d’altruisme d’une personne donnée. Une foule
de personnes fortunées dans des cultures individualistes restent insensibles
aux besoins d’autrui tandis que des membres de cultures collectivistes
peuvent se montrer d’une générosité débordante. Les exceptions au modèle
général peuvent provenir, entre autres choses, de conceptions religieuses ou
culturelles promouvant la générosité à l’égard d’autrui. Par exemple, le
Myanmar est un pays qui n’est ni riche ni individualiste, mais il se classe
régulièrement en tête du World Giving Index en raison notamment de la
pratique répandue sur place du bouddhisme theravada qui met l’accent sur
l’importance du don.
Le Myanmar présente aussi une autre caractéristique remarquable qui
n’est peut-être pas étrangère à l’altruisme, c’est son taux relativement élevé
d’alphabétisation (plus de 90 % de la population). Ce paramètre est
également associé à une prospérité plus importante qui peut renforcer une
réelle préoccupation pour le bien-être d’autrui.
Notre époque de maîtrise de la lecture et de l’écriture a débuté avec
l’invention de l’imprimerie, à l’aube de la Renaissance. Elle a inauguré une
nouvelle ère pour plusieurs raisons, l’une d’entre elles étant bien sûr que la
production massive de livres a permis aux connaissances de se disséminer
bien plus facilement et à moindre prix. Mais pas seulement. Les livres ne
sont pas que des réservoirs de connaissances, pas que des modes d’emploi.
Peu de personnes les liraient s’ils n’étaient que cela. Ce sont aussi des
fenêtres sur l’esprit des gens qui les ont écrits et sur les personnes qui y sont
décrites. Le roman, en particulier, représente ce que le psychologue Keith
Oatley appelle « le simulateur de vol de l’esprit », un véhicule pour
explorer les riches paysages mentaux et émotionnels de gens que nous
n’avons jamais rencontrés.
La fiction, en donnant le moyen d’accéder émotionnellement et
mentalement à ce que vivent des gens de cultures très différentes, nous
permet de nous investir émotionnellement dans les personnages que nous
77
rencontrons, de nous soucier de leurs ennuis et de leur sort . Bien que
n’importe quel média puisse en théorie avoir cet effet, que ce soit la
télévision, le cinéma ou la radio, l’écrit a peut-être une force unique pour
faire tomber les barrières entre les groupes et les cultures. Cela est dû en
partie au fait que la personne représentée par des mots est complètement
abstraite et débarrassée de tout aspect concret, que ce soit son accent, son
type de vêtement ou ses attitudes, qui pourrait la faire assimiler à un groupe
extérieur dont le bien-être serait peut-être moins valorisé en cas
d’interaction directe. En permettant au lecteur de percevoir le monde à
partir du mental d’une personne désincarnée, le roman donne l’occasion aux
gens de tous les horizons d’apprécier au plus profond d’eux-mêmes
l’universalité de leurs émotions et expériences, réduisant par là les obstacles
à la compassion pour autrui.
Steven Pinker a justement souligné que le développement de
l’alphabétisation a joué un rôle majeur dans le déclin historique de la
violence, probablement en renforçant directement la capacité des gens à
s’intéresser au sort des autres. Cela a été confirmé par des études montrant
que le contact avec l’écrit peut augmenter l’empathie et la compassion pour
les étrangers. Dans une étude conduite par Daniel Batson, des participants
devaient lire un texte dans lequel une femme décrit sa détresse à la suite
78
d’une rupture amoureuse . Le voici : « Je suis complètement bouleversée.
Je ne pense qu’à ça. Mes amis me disent tous que je rencontrerai d’autres
mecs et que tout ce dont j’ai besoin, c’est qu’il m’arrive quelque chose de
bien qui me remonte le moral. J’imagine qu’ils ont raison mais jusqu’à
présent il ne s’est rien passé. » Puis les participants ont fait un jeu du
Dilemme du prisonnier avec la personne inconnue qui leur avait écrit ce
texte. Ils lui ont alors témoigné une impressionnante générosité, alors même
qu’elle venait de leur faire défection ! Vingt-huit pour cent des participants
qui ont lu le texte ont choisi de coopérer malgré le fait que la réponse
optimale pour eux aurait été, objectivement, de faire aussi défection. La
comparaison avec le nombre de ceux qui ont bien voulu coopérer avec elle
sans avoir lu sa correspondance est éloquente : 0 %. Les mots d’une femme
inconnue l’avaient rendue humaine – vulnérable et en détresse qui plus est.
Des travaux plus récents ont aussi montré que les effets empathiques de
la lecture vont au-delà des personnes décrites dans les romans. Les gens qui
lisent plus de fictions (mais pas d’autres types de lecture) identifient mieux
les émotions complexes sur le visage des autres, et, quand les participants
dans une étude doivent lire un texte de roman, ils rapportent une attention
empathique plus élevée pour les autres longtemps après avoir refermé le
79
livre .
Il semble donc qu’une évolution culturelle régulière au cours de ces
derniers siècles dans l’histoire humaine soit responsable à la fois de la
baisse de la violence et de l’augmentation de l’altruisme à l’égard d’autrui.
L’émergence des États a réduit la violence et favorisé le commerce, ce qui a
conduit à l’élévation du niveau de vie et à des ressources plus abondantes.
Cette prospérité croissante a peu à peu réduit la dépendance des gens à
l’égard de groupes sociaux robustes et fermés qui étaient nécessaires à leur
survie, ce qui a alors permis de relâcher les strictes distinctions établies
entre membres du groupe et étrangers. L’abondance de biens a aussi
favorisé le développement de l’éducation, et notamment l’alphabétisation,
ce qui a encouragé à son tour le partage des fruits de la croissance. Le
résultat de tout cela a été un adoucissement des pentes de la montagne de la
réduction sociale.
L’ensemble de ces changements étayent l’idée que, même si l’altruisme
humain découle de processus biologiques fondamentaux largement
héritables, il peut aussi être amplifié par des forces culturelles (nous savons
déjà que c’est le cas pour la taille humaine, elle aussi largement héritable et
récemment accrue sous l’effet de facteurs culturels). Les gènes à l’origine
des structures cérébrales qui nous poussent à aider les autres n’agissent pas
seuls. Quand on observe une progression large et rapide du comportement
altruiste au fil du temps ou dans plusieurs pays, on ne peut pas l’attribuer à
des modifications du génome humain mais plutôt à des changements dans la
culture où ce génome s’exprime. Les structures cérébrales déterminées par
nos gènes sont aussi sous l’influence permanente de forces culturelles qui
vont affecter le degré de compassion et d’attention que nous pourrons
manifester pour les autres, et pour qui nous le ferons.
8
METTRE EN ŒUVRE
L’ALTRUISME

L
es niveaux de violence et de compassion des populations ont pu être
influencés par les vastes changements sociaux dus à l’augmentation
des richesses, au développement de la culture et à celui de
l’alphabétisation qui se sont produits au cours de l’histoire. Mais qu’en est-
il des moyens de promouvoir l’altruisme à plus court terme ? Existe-t-il des
stratégies efficaces au niveau individuel ?
Là encore, heureusement, la réponse est oui. Une preuve de cela vient en
fait du facteur culturel. Lorsque les cultures deviennent plus individualistes,
ce ne sont pas seulement les comportements qui se mettent à évoluer mais
aussi leurs motivations. Et cela compte. Les cultures collectivistes
valorisent en général le conformisme aux normes culturelles, et celles-ci
déterminent alors par leur caractère obligatoire les comportements,
altruisme compris1. Le psychologue Toshio Yamagishi pense que cela peut
expliquer pourquoi la confiance entre les gens a tendance à être plus faible
dans les sociétés collectivistes, car les fortes normes sociales rendent plus
difficile, voire impossible, de savoir dans quelle mesure on peut se fier à
2
une personne d’après son comportement . Dans les cultures plus
individualistes, au contraire, l’altruisme a plus de chance d’être guidé par
des valeurs ou des choix individuels.
Les deux types de motivations ont chacun leurs avantages, mais un
bénéfice clé de l’altruisme mû par des valeurs personnelles comme le désir
d’aider les autres est qu’il fait vraiment du bien à son auteur. Une série
d’études marquantes menée par les psychologues Netta Weinstein et
Richard Ryan a trouvé que lorsque le comportement altruiste était guidé par
des valeurs personnelles il procurait un bien-être supérieur à celui qui est
3
causé par des facteurs externes . L’altruisme dû à une réelle compassion se
traduit non seulement par un sentiment d’accomplissement et de satisfaction
lié à l’obtention de n’importe quel but, mais aussi par la joie associée au
désir sincère d’améliorer le bien-être d’autrui. J’ai pu voir combien cette
joie persistait chez beaucoup d’altruistes extraordinaires, même des années
après leur don. C’est l’une des choses qui peuvent le plus les émouvoir aux
larmes, et moi aussi d’habitude, au cours de nos entretiens. Je me rappelle
très bien la description faite par un altruiste d’une lettre qu’il avait reçue de
la mère du garçon qui avait bénéficié de son rein. Elle avait écrit que le rein
avait tout de suite commencé à fonctionner après la greffe et qu’elle n’avait
jamais été aussi heureuse de voir de l’urine de toute sa vie. Elle ajoutait que
son fils avait complètement arrêté sa dialyse et qu’il avait pu, pour la
première fois de sa vie, aller à la plage. Ils projetaient aussi de faire leur
premier séjour en camping. La voix de l’altruiste tremblait quand il se
rappelait le moment où il avait reçu la lettre. « Je peux la relire et chaque
fois je pars en pleurs. Cela me fait juste craquer », m’a-t-il confié.
J’ai demandé à tous les altruistes avec lesquels j’ai travaillé s’ils
referaient leur don s’ils avaient un autre rein. Tous m’ont dit que oui.
Plusieurs ont eu la même expression : « Dans la seconde ! » Ils ne
pouvaient pas toujours exprimer exactement pourquoi, mais leur sentiment
correspond à ce qu’a exprimé l’un d’entre eux, pour lequel donner son rein
avait « juste satisfait quelque chose de très profond en moi ». Un altruiste
particulièrement expansif a dit : « Si j’en avais dix à donner, je les
donnerais tous. Je le ferais. Cela vous change la vie quand vous le faites. Je
ne pourrais expliquer comment, mais toute votre perception des choses est
modifiée. » Un autre nous a raconté : « Je sais par expérience qu’une
euphorie accompagne l’acte de donner, ce qui est difficile à expliquer sans
paraître un peu fou. Je peux juste comparer ce sentiment accru de paix à
celui du bonheur que beaucoup de femmes ont après la naissance d’un
enfant. C’est juste là. » Leurs mots me rappellent aussi le contentement
évident ressenti par Lenny Skutnik lorsque dans une interview après son
acte de sauvetage il a dit qu’il « se sentait satisfait », parce qu’il avait
4
« réalisé ce qu’il voulait faire ».
Malheureusement, la joie qui peut accompagner l’acte altruiste est
souvent mal interprétée. Plus d’une personne curieuse m’a demandé si les
donneurs altruistes de rein étaient contents de leur geste et si cela leur avait
fait plaisir. Quand je leur ai répondu que oui, qu’effectivement ils l’étaient
et que cela leur avait bien procuré du plaisir, je me suis parfois entendu
répliquer : « Ah ah ! Alors ce qu’ils ont fait n’est pas altruiste ! C’était
égoïste puisque le fait de donner les a rendus plus heureux ! »
C’est se méprendre, purement et simplement. Et c’est quelque chose de
malheureusement aussi très présent dans l’esprit des gens. Cela l’est
tellement que certains altruistes, surpris du plaisir procuré par leur don, se
mettent à douter de leur propre motivation, malgré la douleur et les
désagréments, sans parler des centaines ou des milliers de dollars, que cela
a pu leur coûter. Ces doutes reflètent une erreur courante mais
fondamentale, celle de confondre les résultats prévus avec ceux qui sont
5
désirés . Accomplir une action dans un but précis engendre une satisfaction
ou un contentement quand ce but est atteint, ce qui est prévisible. Mais un
résultat prévu ne nous dit rien sur la motivation de l’action. Au niveau
psychologique, l’altruisme se définit comme agir avec le but de faire du
bien à quelqu’un d’autre, et c’est cette perspective qui est capable, d’après
nombre de travaux expérimentaux, de motiver l’altruisme ordinaire et
extraordinaire. Le fait que les altruistes soient finalement contents du
résultat de leur action n’affecte en rien ce critère.
S’il s’agissait simplement de se faire plaisir, il existe beaucoup d’autres
manières d’y arriver sans devoir pour cela se retrouver à prendre des risques
pour sauver la vie d’une personne inconnue. Pour avoir des exemples de ce
genre d’activités agréables, il suffit de demander à un psychopathe
comment il préfère passer ses loisirs. Je vous promets que les psychopathes,
d’habitude égoïstes et intéressés en premier lieu par leur propre plaisir, ne
vont pas chercher à l’atteindre en aidant des inconnus et prendre qui plus est
des risques pour cela.
En fait, la première raison pour laquelle les scientifiques étudient les
psychopathes est que c’est l’inverse justement qui se passe chez eux : il y a
plus de chance qu’ils fassent du mal à une personne étrangère si cela les
arrange. Le fait que pour la plupart des gens soulager la souffrance des
autres et leur apporter un peu de joie soient une source de plaisir est, selon
moi, ce qui nous distingue le plus des psychopathes. C’est bien la preuve
que nous avons en nous la capacité d’être authentiquement altruistes.
Comme l’explique Matthieu Ricard, le moine bouddhiste qui participe aussi
à des expériences de neurosciences, « le fait que nous ressentons de la
satisfaction à réaliser une action altruiste suppose que nous soyons
naturellement enclins à favoriser le bonheur des autres. Si nous étions
complètement indifférents au sort des autres, pourquoi aurions-nous du
6
plaisir à prendre soin d’eux ? »
Que l’altruisme puisse nous procurer un réel plaisir est une chose
merveilleuse. Cela signifie que chaque geste altruiste va nous renforcer
dans cette attitude, car la satisfaction qu’il produit va rendre plus probable
sa répétition. Cela suggère que si vous voulez être plus altruiste il vous
suffit de commencer ! Débutez par une petite chose si vous voulez. Donnez
votre sang. Inscrivez-vous pour un don de moelle osseuse. Proposez votre
aide à un organisme dont l’action humanitaire a du sens pour vous. Cessez
de récupérer ce qu’une personne inconnue a laissé tomber. Soyez spontané.
Ne passez pas beaucoup de temps à réfléchir sur quelque chose d’altruiste
ou vous finirez par vous dissuader de le faire. Quand vous pensez à un
moyen possible d’aider les autres qui a du sens pour vous, faites-le. Je peux
presque vous garantir que vous serez content de l’avoir fait. Développer des
ressources pour aider les autres est presque toujours plus gratifiant que de le
7
faire pour soi . Et, comme le bien-être favorise l’altruisme, même de petits
gestes peuvent mettre en branle un cercle vertueux du don, comme dans le
cas de Rob Mather dont les efforts pour recueillir initialement de l’argent en
faveur de la jeune fille grièvement brûlée ont finalement abouti à l’une des
plus puissantes fondations de lutte contre le paludisme au monde.
La vie de beaucoup de donneurs altruistes de rein avec lesquels j’ai
travaillé a suivi une trajectoire similaire. Ils rapportent très souvent avoir
longtemps été donneurs de sang, inscrits au registre national du don de
moelle osseuse et bénévoles pour des causes humanitaires. Je pense que la
gratification produite par chacun de ces petits actes d’altruisme fait que
certaines personnes en arrivent à faire des actes extraordinaires, comme
« une cascade de dominos », selon l’expression de Harold Mintz. Pour ces
personnes, se comporter de manière altruiste est tellement enraciné dans
leur vie que c’est devenu une seconde nature.
Les neurosciences confirment aussi qu’en se renforçant chaque fois
l’altruisme peut s’auto-entretenir. Par exemple, un système de soin maternel
intact n’est nécessaire qu’au début chez les rongeurs tels que le rat, ensuite
il peut se perpétuer tout seul. Une fois que la rate a eu l’expérience de
s’occuper de ses petits, le blocage de ses récepteurs de l’ocytocine et
l’inactivation complète de son système de soin maternel n’ont plus d’effet
8
sur sa capacité à materner . Le profond désir émotionnel de prendre soin
peut être un ressort décisif pour démarrer l’altruisme, mais une fois que le
pli du comportement altruiste est pris il peut se perpétuer tout seul par la
seule force de l’habitude. Cela peut expliquer pourquoi la patiente S. M. à
9
l’amygdale lésée n’est pas une psychopathe . Elle partage avec les
psychopathes beaucoup de déficits neurocognitifs, dont une cécité presque
totale à la peur chez les autres. Mais, alors que ces déficits sont de
naissance chez les psychopathes, ceux de S. M. sont acquis car son
amygdale n’a été que partiellement lésée jusqu’à l’adolescence. Durant plus
d’une décennie, elle a donc eu l’occasion de développer les habitudes et les
satisfactions du comportement altruiste, ce qui semble avoir suffi pour
qu’elle demeure à ce jour une personne aimable et généreuse alors qu’elle
n’a plus d’amygdale du tout. Cela confirme le point crucial que cette
structure n’est pas en elle-même la source de l’altruisme ou de la
compassion. Ces comportements complexes émergent de l’activité d’un
réseau interconnecté de neurones. L’amygdale est un nœud vital dans ce
réseau, mais ce n’est qu’un nœud.
L’importance de la pratique aide aussi à comprendre pourquoi les
techniques empiriques qui se sont avérées augmenter les capacités
d’altruisme reviennent en fait à augmenter les occasions de le pratiquer.
Une étude récente allant dans ce sens montre qu’une expérience de réalité
virtuelle donnant aux gens le superpouvoir d’aider les autres peut
10
augmenter leur comportement prosocial dans la vraie vie (ou du moins en
laboratoire). Et il existe un programme sur vingt ans développé par Mary
11
Gordon, appelé Roots of Empathy , qui a montré son efficacité pour
12
augmenter les comportements empathiques chez les élèves . Ce
programme bien pensé, qui donne aux enfants l’occasion de prendre soin
d’un bébé que la classe « adopte » pendant une année scolaire, fait appel à
leur capacité à allomaterner. Au cours de l’année, les enfants développent
des comportements de soin incluant l’enregistrement de berceuses et de
poèmes ou l’écriture de vœux pour la vie future du bébé. Au terme de ce
programme, les enfants savent mieux reconnaître les pleurs d’un bébé
signalant une détresse émotionnelle, ont tendance à avoir un comportement
moins agressif et à plus s’entraider au quotidien.
La façon la plus établie d’augmenter son altruisme est de pratiquer deux
types proches de méditation bouddhiste, celle de la compassion et celle de
l’amour-gentillesse, qui sont des formes d’entraînement intensif à la
compassion. Les méditants pratiquent une extension des sentiments de
compassion, d’amour et de générosité normalement ressentis pour des
proches à un cercle toujours plus large de personnes incluant celles qui sont
étrangères, en difficulté, et finalement à toutes sans distinction. L’idée de
vivre un amour et une compassion authentiques pour une personne
complètement inconnue peut sembler tirée par les cheveux, mais pensez
juste au fait que cela est la même chose que ce qu’éprouvent toutes les
espèces de mammifères sur Terre, humains compris, pour leurs bébés qui,
venant au monde, sont de vrais étrangers. Presque tout le monde peut se
targuer d’avoir par nature la capacité d’aimer un tel étranger. Et, si cette
capacité est déjà là, elle peut être développée. Même un entraînement
relativement court de méditation pour la compassion et l’amour-gentillesse
paraît efficace et peut augmenter le sentiment de lien avec des inconnus et
13
l’inclination à avoir un comportement altruiste à leur égard . Il y a peu de
chance que ce soit une coïncidence si le bouddhisme est la religion
dominante du pays le plus généreux au monde, ainsi que celle de Sunyana
Graef, la première personne à avoir donné son rein à un inconnu, convertie
adolescente et maintenant nonne bouddhiste. Bien que ce soit la seule
religion majeure à ne pas prôner la compassion à l’égard de tous les êtres
vivants, le bouddhisme se distingue par son développement de techniques
structurées qui visent à atteindre ce but.
La méditation n’est cependant qu’une des voies pour développer sa
capacité à l’altruisme et, peut-être de manière aussi importante, la
propension à l’utiliser. Plusieurs altruistes extraordinaires avec lesquels j’ai
travaillé sont bouddhistes, mais la plupart ne le sont pas. Lenny Skutnik ne
l’est pas, pas plus que Cory Booker. Ni, à ma connaissance, l’homme à la
dent d’or de la BMW qui m’a sauvée il y a vingt ans sur un pont
d’autoroute à Tacoma. Tout ce dont je suis sûre est que ces gens ont en
commun la capacité de reconnaître quand une personne est dans le besoin,
les moyens de lui venir en aide et l’inclination à le faire, que cette personne
soit un proche ou pas.
Cela suggère qu’avant d’avoir l’occasion de sauver la vie de quelqu’un,
occasion qui va dans de nombreux cas déterminer leur vie, tous les
altruistes extraordinaires ont trouvé un moyen, pour reprendre la métaphore,
de relever la terre autour d’eux, de rehausser la valeur du bien-être de tout
un chacun. La montagne sur laquelle ils se trouvent est plus proche d’une
simple colline où les distinctions entre les gens sont atténuées. En d’autres
termes, ils ont tous cultivé, volontairement ou pas, un sens de l’humilité, un
sens de soi comme étant non au-dessus mais égal à tous les autres hommes
dont ils font simplement partie.
Cette humilité est finalement l’ingrédient essentiel pour l’altruisme
extraordinaire, celui qui relie toutes ses autres composantes, celui qui
contribue à expliquer ce que j’ai trouvé au départ comme une qualité d’une
troublante uniformité chez tous ces altruistes : leur intense résistance à toute
tentative de les distinguer par des éloges ou des qualificatifs du style
« héros ». De telles initiatives les plongent complètement dans l’embarras.
Rappelez-vous le sourire gêné de Cory Booker quand un journaliste lui a
demandé comment il se sentait d’être appelé un super-héros. Cela me
rappelle exactement l’attitude des premiers altruistes que nous avons testés
quand certains de mes étudiants se sont empressés de les complimenter. Les
vrais héros sont des gens d’une foncière humilité. Ils ne se pensent pas
meilleurs ou plus importants que les autres et le fait d’être traités comme
tels les met en général très mal à l’aise. Rappelez-vous ce que Harold Mintz
a dit au début de notre étude : « Votre étude va trouver que je suis juste
comme vous. » Le fait que l’humilité soit un ingrédient essentiel de
l’altruisme permet d’expliquer un autre trait curieux des altruistes
extraordinaires, le fait que beaucoup d’entre eux soient d’âge mûr ou âgés.
L’humilité, heureusement, est l’une de ces rares et merveilleuses qualités
14
qui tendent à croître avec l’âge .
Je pensais initialement que cette humilité générale, apparemment
inébranlable, cette ferme réticence à être adulé ou considéré comme spécial
en quoi que ce soit était une bizarrerie propre aux altruistes, mais je me
rends compte maintenant qu’elle fait partie de leurs caractéristiques.
L’humilité peut être la qualité qui, selon les mots de Saint-Augustin, « fait
des hommes des anges ». Elle adoucit la pente du narcissisme et de l’esprit
de clocher, garantit que les vraies personnes altruistes ne se considèrent pas
comme des anges. S’ils le faisaient, ils ne seraient pas altruistes ! Placer les
altruistes extraordinaires sur un piédestal les met non seulement mal à l’aise
mais ce n’est pas non plus tout à fait juste de les voir comme des anges, des
saints, des super-héros ou des personnes dotées de quoi que ce soit de
surnaturel. Bien qu’ils soient clairement plus sensibles que la moyenne à la
détresse des autres, leur aptitude à la compassion et à la générosité reflète
des mécanismes cérébraux latents chez la plupart des êtres humains. Et
c’est en partie le fait que les altruistes ne se reconnaissent pas
fondamentalement différents des autres qui les conduit à agir de la sorte.
Rappelez-vous cela la prochaine fois que vous aurez l’opportunité d’aider
quelqu’un, même si cela vous en coûte un peu, même si cette personne dans
le besoin vous est étrangère.
Rappelez-vous ce que mon sauveteur de la route a fait.
Et rappelez-vous les mots de Cory Booker :
« Juste au volant dans leur voiture, la plupart d’entre nous voient des
problèmes et des défis se poser, et la question est alors : allez-vous être
15
quelqu’un qui va juste continuer comme si de rien n’était ? »
NOTES
BIBLIOGRAPHIQUES

* Directeur de l’école de sorcellerie Poudlard et mentor de Harry Potter,


héros éponyme du roman pour enfants. (N.D.T.)
* Les six degrés de séparation (aussi appelée théorie des six poignées de
main) est une théorie établie par le Hongrois Frigyes Karinthy en 1929 qui
évoque la possibilité que toute personne sur le globe peut être reliée à
n’importe quelle autre, au travers d’une chaîne de relations individuelles
comprenant au plus six maillons. (N.D.T.)
* Pour protéger l’anonymat des participants cités, les détails de chaque
cas ont été mélangés et les noms ou détails caractéristiques ont été changés.
* Institutional review board. (N.D.T.)
* En France, le don altruiste est interdit. La loi de bioéthique du 7 juillet
2011 autorise cependant le don croisé entre deux couples en cas
d’incompatibilité immunologique au sein d’un couple et après validation
par le tribunal de grande instance. (N.D.T.)
* « La plus aimable des incisions ». (N.D.T.)
* Ce sentiment est en accord avec l’enseignement bouddhiste qui dit que
la forme la plus élevée de don est celle qui ne reconnaît aucun donneur,
aucun receveur et aucun don, ce qui résulte de la compréhension de notre
unité inhérente avec l’Univers.
* Au passage, ce n’est pas le sort de tout rayon lumineux qui arrive sur
un œil humain. Une petite proportion de cette lumière est réfléchie en
fonction des diverses composantes de l’œil. Cela a son importance. De
légères nuances dans la manière dont la cornée, l’iris, le cristallin, l’humeur
vitrée et la rétine d’un œil vivant réfléchissent la lumière font partie des
moyens essentiels pour convaincre un observateur qu’il voit non seulement
un être d’apparence humaine mais qu’il est vivant et non un dessin ou une
poupée aux yeux de verre peu touchants. Le tapis de lumière réfléchie par le
visage d’un observateur dans les yeux de la personne effrayée transmet une
lueur littérale d’espoir qu’un autre être vivant soit témoin de sa peur.
* Cette opération a été menée chez des patients épileptiques. Des
électrodes étaient placées en profondeur dans leur cerveau pour permettre
aux médecins de localiser les foyers des crises.
* « 1-800-Donnez-nous-votre-rein ». (N.D.T.)
* Nidicole chez les oiseaux. (N.D.T.)
* Nidifuge chez les oiseaux. (N.D.T.)
* Comment nous sommes devenus humains, les origines de l’empathie,
L’instant présent, 2016. (N.D.T).
* Un neuropeptide homologue semble jouer le même rôle chez les
oiseaux, la mésotocine. (N.D.T.)
* On parle d’exaptation « pour une structure ancienne qui, sans se
modifier, acquiert concrètement [une] nouvelle fonction » (Guide critique
e
de l’évolution, Belin, 2 édition, 2019). (N.D.É.)
* Steven Pinker, La Part d’ange en nous, Les Arènes, 2017. (N.D.T.)
* Des études avaient identifié une courbe en U pour les dons en fonction
du revenu, les foyers les plus pauvres et les plus riches étant les plus gros
contributeurs. L’analyse de M. Korndörfer et ses collègues indique que cela
pourrait être un artefact dû à l’exclusion des foyers qui ne donnent rien.
Quand les foyers donneurs et non donneurs sont pris en compte dans
l’analyse, pour tenir compte du fait que plus de foyers à faibles revenus ne
font aucun don de charité, la courbe en U devient un simple accroissement
linéaire où les dons augmentent régulièrement avec la richesse et le statut
du foyer.
* Pas complètement inévitable, heureusement. Il y a un moyen simple et
très efficace de réduire l’hostilité entre les groupes, ce sont les contacts
qu’ils développent entre eux. Plus on interagit avec les membres de groupes
perçus comme extérieurs, plus on tend à les apprécier.
* « Les racines de l’empathie ». (N.D.T.)
Prologue

1. Antoine Magnan, La locomotion chez les animaux, vol. 1, Paris,


Hermann, 1934.
2. Douglas L. Altshuler, William B. Dickson, Jason T. Vance, Stephen P.
Roberts, and Michael H. Dickinson, « Short-Amplitude High-Frequency
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Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of
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Journal of Theoretical Biology 7, n 1 (1964), 1-16 ; W. D. Hamilton, « The
Genetical Evolution of Social Behaviour: II », Journal of Theoretical
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5. Paul W. Sherman, « Nepotism and the Evolution of Alarm Calls »,
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6. Arthur J. Matas, Jodi M. Smith, Melissa A. Skeans, Kenneth E. Lamb,
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7. Robert L. Trivers, « The Evolution of Reciprocal Altruism? »,
Quarterly Review of Biology 46 (1971), 35-57.
8. Gerald G. Carter, and Gerald S. Wilkinson, « Food Sharing in Vampire
Bats: Reciprocal Help Predicts Donations More Than Relatedness or
Harassment », Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences 280,
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n 1753 (2013), 201202-2573.
9. Robert B. Cialdini, Stephanie L. Brown, Brian P. Lewis, Carol Luce, et
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One Equals Oneness », Journal of Personality and Social Psychology 73,
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10. Antonia J. Z. Henderson, Monica A. Landolt, Michael F. McDonald,
William M. Barrable, John G. Soos, William Gourlay, Colleen J. Allison,
and David N. Landsberg, « The Living Anonymous Kidney Donor: Lunatic
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1. Le sauvetage

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2. Kurt Gray and Daniel M. Wegner, « Moral Typecasting: Divergent
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http://www.nj.com/news/index.ssf/2012/04/cory_booker_hashtag_explodes
_o.html ; Stephanie Haberman, « Super-Mayor Cory Booker Gets
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5. « Mayor Cory Booker Answers Questions About Fire Rescue »,
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« Newark Mayor Cory Booker: Race into Home Fire Was “a Come to
Jesus” Moment », CBS News, April 13, 2012,
http://www.cbsnews.com/news/newark-mayor-cory-booker-race-into-home-
fire-was-a-come-to-jesus-moment/ ; Alyssa Newcomb, « Newark Mayor
Cory Booker Rescues Neighbor from Fire », ABC News, April 13, 2012,
http://abcnews.go.com/blogs/headlines/2012/04/newark-mayor-cory-
booker-rescues-neighbor-from-fire/ ; James Barron, « After Rescuing
Woman from Fire, a Mayor Recalls His Fear and Focus », New York Times,
April 13, 2012.

2. Héros et antihéros

6. « Ex-Stanford Wrestler Surmon Dies in Fall », Washington Post,


January 3, 2000.
1. « Suspected or Convicted Serial Killers in Washington », Seattle Post-
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influences génétiques d’un effet souvent décrit comme purement dû au
milieu – l’influence de l’utilisation du langage par les parents sur le
développement du langage de l’enfant –, voir Laura S. DeThorne, Stephen
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12. Ibid., p. 339.
13. Cette perception des enfants comme étant des patients moraux peut
être atténuée lorsqu’ils sont d’origine africaine : ils seront alors plus
souvent considérés comme coupables que des enfants blancs car ils
paraissent plus âgés et sont physiquement plus développés au même âge ;
voir, par exemple, Phillip Atiba Goff, Matthew Christian Jackson, Brooke
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24. La perception erronée d’une nature humaine uniforme, avec les
problèmes que cela posait lorsqu’il fallait décider d’une greffe, était alors
très prégnante selon Daniel Levine, qui écrit : « Malgré le large spectre des
valeurs propres à chacun, les centres de transplantation se comportaient
comme s’il y avait une sorte de valeur commune. » David Z. Levine,
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aussi le TEDx du donneur de rein altruiste Ned Brooks, « What Makes a
Person Decide to Donate His Kidney to a Stranger? », téléchargé le 8 mars
2017, https://www.youtube.com/watch?v=nhht9kslq04. La décision rapide
et spontanée que prennent souvent les donneurs altruistes pose question aux
bioéthiciens, qui pensent pour la plupart qu’une période de mûre réflexion
doit la précéder pour un consentement réellement éclairé (Levine, Levine,
op. cit.).

5. Qu’est-ce qui fait un altruiste ?

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l’insula à la douleur des autres représente bien un phénomène d’empathie
vient d’une étude qui a trouvé que les participants ayant reçu un placebo
présentaient une réduction à la fois de la douleur et de la réponse de l’insula
à la douleur des autres et que ces deux effets disparaissaient quand ils
recevaient un médicament, la naltrexone, qui bloque les récepteurs
cérébraux aux opioïdes endogènes, des neurotransmetteurs impliqués dans
la réponse à la douleur ; voir Markus Rütgen, Eva-Maria Seidel, Giorgia
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http://www.laweekly.com/news/nick-uts-napalm-girl-helped-endthe-
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on Empathic Concern for Adults in Need », Motivation and Emotion 32
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39. Pour un résumé des recherches qui tentent d’expliquer l’existence des
animaux de compagnie avec plus ou moins de succès, voir Melissa
Hogenboom, « Why Do We Love Our Pets So Much? », BBC Earth,
May 29, 2015, http://www.bbc.com/earth/story/20150530-why-do-we-love-
our-pets-so-much.
40. Pour des articles explorant cette question, voir Robert A. Ferdman,
« Modern Family: Americans Are Having Dogs Instead of Babies »,
Quartz, April 10, 2014, http://qz.com/197416/americans-are-having-dogs-
instead-of-babies/ ; Karen E. Bender, « Dogs: The Best Kids You Could
Ask For », The Atlantic, August 22, 2014 ; Jordan Weissmann, « Why
America’s Falling Birth Rate Is Sensational News for the Pet Industry »,
The Atlantic, May 20, 2013.
41. Jenny Starrs, « Harrowing Footage Shows Motorists Dodging Kitten
on Busy Russian Highway – Until One Man Stops », Washington Post,
September 16, 2016.
42. Judith Maria Burkart, O. Allon, Federica Amici, Claudia Fichtel,
Christia Finkenwirth, Adolf Heschl, J. Huber, Karin Isler, Z. K. Kosonen,
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43. Roger Segelken, « Survey Explains Why Some Animals Have
Smaller Eyes: Lifestyle Matters More Than Size, Cornell Biologists Say »,
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smaller-eyes-lifestyle-matters.
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De Raedt, Nick F. Ramsey, Peter Van Schuerbeek, Dora Hermes, Axel
Bossuyt, Lemke Leyman, Marie-Anne Vanderhasselt, Johan De Mey, and
Robert Luypaert, « Amygdala Responses to Positively and Negatively
Valenced Baby Faces in Healthy Female Volunteers: Influences of
Individual Differences in Harm Avoidance », Brain Research 1296 (2009),
94-103. Notez que chez les femmes qui viennent d’être mères l’activation
de l’amygdale peut être plus forte devant des photos de leur propre enfant ;
voir S. Ranote, Rebecca Elliott, Kathryn M. Abel, Rachel Mitchell, John
Francis William Deakin, and L. Appleby, « The Neural Basis of Maternal
o
Responsiveness to Infants: An fMRI Study », Neuroreport 15, n 11 (2004),
1825-1829.
50. La réponse de l’amygdale aux pleurs varie d’une manière
impressionnante en fonction de différentes variables qui incluent le sexe, le
statut parental, la personnalité, et précisément quel bébé est en pleurs, mais
cette réponse de l’amygdale se retrouve dans presque toutes les études faites
sur le sujet ; voir Kerstin Sander, Yvonne Frome, and Henning Scheich,
« fMRI Activations of Amygdala, Cingulate Cortex, and Auditory Cortex
o
by Infant Laughing and Crying », Human Brain Mapping 28, n 10 (2007),
1007-1022 ; Erich Seifritz, Fabrizio Esposito, John G. Neuhoff, Andreas
Lüthi, Henrietta Mustovic, Gerhard Dammann, Ulrich von Bardeleben,
Ernst W. Radue, Sossio Cirillo, Gioacchino Tedeschi, and Francesco
Di Salle, « Differential Sex-Independent Amygdala Response to Infant
Crying and Laughing in Parents Versus Nonparents », Biological Psychiatry
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54, n 12 (2003), 1367-1375 ; Isabella Mutschler, Tonio Ball, Ursula
Kirmse, Birgit Wieckhorst, Michael Pluess, Markus Klarhöfer, Andrea H.
Meyer, Frank H. Wilhelm, and Erich Seifritz, « The Role of the Subgenual
Anterior Cingulate Cortex and Amygdala in Environmental Sensitivity to
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Infant Crying », PLoS One 11, n 8 (2016), e0161181.
51. Valery Grinevich, H. Sophie Knobloch-Bollmann, Marina Eliava,
Marta Busnelli, and Bice Chini, « Assembling the Puzzle: Pathways of
Oxytocin Signaling in the Brain », Biological Psychiatry 79, no 3 (2015),
155-164. Au passage, le soin parental limité apporté par la mère tortue est
directement dû à la vasotocine. Lorsqu’elle commence à se hisser sur la
plage pour aller préparer son nid, la vasotocine produite dans son
hypothalamus se met à augmenter dans le sang. Quand elle entame le
creusement du nid dans le sable avec ses nageoires avant, elle continue de
croître puis atteint un pic spectaculaire au moment où elle termine son
creusement. Lorsque la tortue se met à pondre son premier œuf, le taux de
vasotocine est 1 500 fois plus élevé qu’au début. La production de
vasotocine commence à décliner peu après pour devenir à peine détectable
lorsqu’elle recouvre son nid de sable. Quand elle regagne l’eau, elle est
retombée à presque zéro. La tortue ressent-elle quelque chose lors de ce pic
de vasotocine ? Une petite lueur d’inquiétude maternelle éclaire-t-elle son
cerveau au moment où elle tasse le sable sur son nid ? C’est impossible de
le savoir bien que les larmes qu’elle laisse couler en pondant ses œufs
vulnérables soient matière à spéculation pour certains. Voir Robert A.
Figler, Duncan S. MacKenzie, David W. Owens, Paul Licht, and Max S.
Amoss, « Increased Levels of Arginine Vasotocin and Neurophysin During
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53. C. Sue Carter and Margaret Altemus, « Integrative Functions of
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Prange Jr., « Oxytocin Induces Maternal Behavior in Virgin Female Rats »,
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Science 216, n 4546 (1982), 648-650.
55. Je dois préciser que tout comportement élaboré implique un ensemble
complexe de processus dans le cerveau, et c’est donc le cas pour le soin
maternel. Ceci dit, il est impressionnant de constater le large consensus sur
le fait que les effets de l’ocytocine sur les structures sous-corticales comme
l’amygdale sont les plus importants. Pour des articles de revue traitant des
effets de l’ocytocine sur le comportement maternel, voir
Keith M. Kendrick, « Neural Control of Maternal Behaviour and Olfactory
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Recognition of Offspring », Brain Research Bulletin 44, n 4 (1997), 383-
395 ; Thomas R. Insel and Lawrence E. Shapiro, « Oxytocin Receptors and
Maternal Behavior », Annals of the New York Academy of Sciences 652
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(2012), 293-303 ; Thomas R. Insel, « The Challenge of Translation in
Social Neuroscience: A Review of Oxytocin, Vasopressin, and Affiliative
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Cash, Study Says », National Geographic News, June 1, 2005,
http://news.nationalgeographic.com/news/2005/06/0601_050601_trustpotio
n.html.
58. Abigail A. Marsh, Henry H. Yu, Daniel S. Pine, Elena K. Gorodetsky,
David Goldman, and R. J. R. Blair, « The Influence of Oxytocin
Administration on Responses to Infant Faces and Potential Moderation by
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60. Abigail A. Marsh, Henry H. Yu, Daniel S. Pine, and R. J. Blair,
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« The Effect of Intranasal Administration of Oxytocin on Fear
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Recognition », Neuropsychologia 48, n 1 (2010), 179-184 ; Meytal
Fischer-Shofty, Simone G. Shamay-Tsoory, and Yechiel Levkovitz,
« Characterization of the Effects of Oxytocin on Fear Recognition in
Patients with Schizophrenia and in Healthy Controls », Frontiers in
Neuroscience 7 (2013), 127 ; Alexander Lischke, Christoph Berger, Kristin
Prehn, Markus Heinrichs, Sabine C. Herpertz, and Gregor Domes,
« Intranasal Oxytocin Enhances Emotion Recognition from Dynamic Facial
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62. Oliver Bosch, Simone L. Meddle, Daniela I. Beiderbeck, Alison J.
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Innate Anxiety: The Behavioral Roles of Brain Oxytocin and Vasopressin »,
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Hormones and Behavior 59, n 2 (2011), 202-212.
63. Pour lire une étude selon laquelle l’amygdale pourrait autrement
intervenir pour déclencher une réponse de peur face à des nouveau-nés, voir
Alison S. Fleming, Frank Vaccarino, and Carola Luebke, « AMYGdaloid
Inhibition of Maternal Behavior in the Nulliparous Female Rat »,
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Physiology and Behavior 25, n 5 (1980), 731-743.
64. Mark R. Dadds, Caroline Moul, Avril Cauchi, Carol Dobson-Stone,
David J. Hawes, John Brennan, and Richard E. Ebstein, « Methylation of
the Oxytocin Receptor Gene and Oxytocin Blood Levels in the
Development of Psychopathy », Development and Psychopathology (2014),
33-40 ; Mark R. Dadds, Caroline Moul, Avril Cauchi, Carol Dobson-Stone,
David J. Hawes, John Brennan, Ruth Urwin, and Richard E. Ebstein,
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Development of Psychopathy », Development and Psychopathology (2013),
1-11 ; Joseph H. Beitchman, Clement C. Zai, Katherine Muir, Laura Berall,
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7. Pouvons-nous être meilleurs ?

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2. AABB, « Blood FAQ », http://www.aabb.org/tm/Pages/bloodfaq.aspx.
3. US Department of Health and Human Services, Health Resources and
Services Administration, « General FAQ »,
https://bloodcell.transplant.hrsa.gov/about/general_faqs/.
4. National Wildlife Rehabilitators Association (NWRA), « Facts About
NWRA », http://www.nwrawildlife.org/?page=Facts.
5. « International Wildlife Rehabilitators »,
http://wildlife.rescueshelter.com/international.
6. Charity Navigator, « Giving Statistics »,
http://www.charitynavigator.org/index.cfm/bay/content.view/cpid/42 ;
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http://www.philanthropyroundtable.org/almanac/statistics/.
7. World Health Organization (WHO), « Blood Safety and Availability »,
July 2016, http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs279/en/.
8. Figure 1 dans l’article de Dennis Confer et Pam Robinett, « The US
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9. Andy Kiersz, « Volunteering in America Is at Its Lowest Level in at
Least a Decade », Business Insider, February 25, 2014,
http://www.businessinsider.com/bls-volunteering-chart-2014-2 ; BLS,
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10. « Americans with No Religious Affiliation », from Pew Research
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http://static6.businessinsider.com/image/55526680ecad04ac07fbd880-1200-
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11. Steven Pinker, The Better Angels of Our Natures: Why Violence Has
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12. Steven Pinker, « A History of Violence: Edge Master Class 2011 »,
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history-of-violence-edge-master-class-2011.
14. Ibid.
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16. Greg Myre, « How Castro’s Rise and Death Bookend 60 Years of
Latin American Wars », NPR, September 27, 2016,
http://www.npr.org/sections/parallels/2016/09/27/495522306/guess-what-
as-of-today-the-western-hemisphere-has-no-wars.
17. Pew Research Center, « Public Perception of Crime Rate at Odds
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increases/ft_15-04-01_guns_crimerate/.
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19. Roy F. Baumeister, Ellen Bratslavsky, Catrin Finkenauer, and
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20. Pour des exemples frappants de ce phénomène, voir Joop Van der
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(1980), 415-419 ; Nicole C. Baltazar, Kristin Shutts, and Katherine D.
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magic-ratio.
22. Susan T. Fiske, « Attention and Weight in Person Perception: The
Impact of Negative and Extreme Behavior », Journal of Personality and
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23. Ray Williams, « Why We Love Bad News More Than Good News »,
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https://www.psychologytoday.com/blog/wired-success/201411/why-we-
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25. Peter Moore, « Does America Have a Rape Culture? », YouGovUS,
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2014 ; Sofi Sinozich and Lynn Langton, « Rape and Sexual Assault Among
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ty=pbdetail&iid=5176.
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Cause UK Values Survey (London: Common Cause Foundation, 2016). Les
résultats de cette enquête concordent largement avec ceux d’une étude
récente en laboratoire menée par Ben M. Tappin et Ryan T. McKay, « The
Illusion of Moral Superiority », Social Psychological and Personality
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1964, Nobelprize. org,
https://www.nobelprize.org/nobel_prizes/peace/laureates/1964/king-
acceptance_en.html. Un peu plus avant dans ce discours, King avait prédit
que la bonté serait la règle dans le pays lorsque « le lion et l’agneau
s’allongeraient côte à côte ». Et, ainsi que vous pouvez le voir, c’est ce
qu’ils ont fait.
29. Vojtech Mastny, The Cold War and Soviet Insecurity: The Stalin
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by Stella R. Quah and William Cockerham, Waltham, MA, Elsevier, p. 467.
30. Robert M. Axelrod, The Evolution of Cooperation, New York, Basic
Books, 2006. Le lien entre confiance et coopération est indéniablement
complexe. De même que la confiance peut mener à la coopération, celle-ci
peut mener à la confiance ; voir Alexander Peysakhovich and David
G. Rand, « Habits of Virtue: Creating Norms of Cooperation and Defection
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31. Kristin M. Brethel-Haurwitz, Sarah A. Stoycos, Elise M. Cardinale,
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40. Extrait du site Internet effectivealtruism.org : « L’altruisme efficace
change la manière dont nous faisons de bonnes actions. Il vise à répondre à
une question simple : comment utiliser nos moyens pour aider au mieux les
autres ? Plutôt que de juste faire ce qui paraît bien, nous nous informons et
analysons soigneusement quels sont les meilleurs problèmes sur lesquels
agir. »
41. Pour des critiques avisées de l’altruisme efficace, voir Dylan
Matthews, « I Spent a Week at Google Talking with Nerds About Charity.
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44. Derek Thompson, « The Greatest Good », The Atlantic, June 15,
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45. Pour voir des courbes montrant ces changements et beaucoup
d’autres, lire Max Roser, « Life Expectancy », Our World in Data,
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Hersey, David C. Cone, and Pooja Agrawal, « Tapping into a Vital
Resource: Understanding the Motivators and Barriers to Blood Donation in
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Sub-Saharan Africa », African Journal of Emergency Medicine 6, n 2
(2016), 70-79. Pour une exploration très approfondie des facteurs en jeu,
lire l’étude ethnographique suivante menée au Pakistan : Zubia Mumtaz,
Sarah Bowen, and Rubina Mumtaz, « Meanings of Blood, Bleeding, and
Blood Donations in Pakistan: Implications for National vs. Global Safe
o
Blood Supply Policies », Health Policy and Planning 27, n 2 (2012), 147-
155.
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Prosocial Action: Cultural Variations in Community Volunteering »,
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77. C. Daniel Batson and Nadia Y. Ahmad, « Empathy- Induced Altruism
in a Prisoner’s Dilemma II: What if the Target of Empathy Has Defected? »,
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78. Oatley, « Fiction: Simulation of Social Worlds » ; P. Matthjis Bal and
Martijn Veltkamp, « How Does Fiction Reading Influence Empathy? An
Experimental Investigation on the Role of Emotional Transportation »,
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PLoS One 8, n 1 (2013), e55341.

8. Mettre en œuvre l’altruisme

79. Markus Kemmelmeier and Joyce A. Hartje, « Individualism and


Prosocial Action: Cultural Variations in Community Volunteering »,
Advances in Psychology Research 51 (2007), 149.
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Autonomous Motivation for Prosocial Behavior and Its Influence on Well-
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3. « Hero of Plane Crash Had Little Experience in the Hero Business »,
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4. Thomas A. Cavanaugh, « The Intended/Foreseen Distinction’s Ethical
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5. Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la
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6. Elizabeth W. Dunn, Lara B. Aknin, and Michael I. Norton, « Spending
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7. Cort Andrew Pedersen, « Biological Aspects of Social Bonding and
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8. Scott O. Lilienfeld, Katheryn C. Sauvigné, Justin Reber, Ashley L.
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10. Kimberly A. Schonert-Reichl, Veronica Smith, Anat Zaidman-Zait,
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School: Impact of the “Roots of Empathy” Program on the Social and
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4, n 1 (2012), 1-21.
12. Daniel Lim, Paul Condon, and David DeSteno, « Mindfulness and
Compassion: An Examination of Mechanism and Scalability », PLoS One
o
10, n 2 (2015), e0118221 ; Paul Condon, Gaëlle Desbordes, Willa Miller,
and David DeSteno, « Meditation Increases Compassionate Responses to
Suffering », Psychological Science 24 (2013), 2125-2127 ; Julieta Galante,
Marie-Jet Bekkers, Clive Mitchell, and John Gallacher, « Loving-Kindness
Meditation Effects on Well-being and Altruism: A Mixed-Methods Online
RCT », Applied Psychology: Health and Well-being (2016) ; Yoona Kang,
Jeremy R. Gray, and John F. Dovidio, « The Nondiscriminating Heart:
Lovingkindness Meditation Training Decreases Implicit Intergroup Bias »,
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Journal of Experimental Psychology General 143, n 3 (2014), 1306-1313.
13. Joshua D. Foster, W. Keith Campbell, and Jean M. Twenge,
« Individual Differences in Narcissism: Inflated Self-Views Across the
Lifespan and Around the World », Journal of Research in Personality 37,
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n 6 (2003), 469-486 ; Petar Milojev and Chris G. Sibley, « The Stability of
Adult Personality Varies Across Age: Evidence From a Two-Year
Longitudinal Sample of Adult New Zealanders », Journal of Research in
Personality 51 (2014), 29-37.
14. K. K. Ottesen, « Cory Booker on the Perils of Heroism », Washington
Post, February 25, 2016.
15. Antoine Magnan, Le vol des insectes, Paris, Hermann, 1934.
REMERCIEMENTS

Ce livre est le produit de plus d’une décennie de recherches et de


beaucoup plus d’années de réflexions sur cette question : pourquoi et
comment les hommes sont-ils capables de prendre soin des autres ? Pour
terminer, je souhaite d’abord remercier l’inconnu qui m’a sauvée sur un
pont autoroutier à Tacoma il y a plus de vingt ans, lui qui m’a donné
l’occasion de poser cette question et le désir de travailler pour y répondre.
J’ai toujours espéré être en mesure de le remercier correctement un jour en
personne, peut-être que je pourrai encore le faire.
Je suis aussi éternellement reconnaissante à mes mentors universitaires
pour le soutien qu’ils m’ont apporté, eux qui m’ont procuré les outils et la
formation pour pouvoir répondre à cette question de façon concrète. Il
s’agit notamment de Bob Kleck, qui m’a guidée dans mes premiers projets
de recherche et que j’ai toujours considéré comme un modèle de ce qu’un
chercheur devrait être, d’une curiosité insatiable, ouvert aux nouvelles idées
(même celles d’une étudiante motivée mais néophyte), et capable de
considérer toute question sous plusieurs angles. Je suis aussi reconnaissante
à l’égard de mes mentors de thèse aujourd’hui décédés, Nalini Ambady et
Daniel Wegner, que j’admirais tellement et qui continuent de me manquer.
J’ai appris d’eux beaucoup d’éléments essentiels pour mener des recherches
en psychologie, notamment ce que cela signifie d’être un mentor toujours
prêt à soutenir et à encourager ses étudiants. Je remercie aussi mes autres
conseillers, formateurs et collaborateurs, dont Dan Gilbert, Steven Pinker,
Ken Nakayama, Nick Epley et Bill Milberg, ainsi que Hillary Anger
Elfenbein, Joan Chiao, Susan Choi, Sarit Golub, Heather Gray, Meg Kozak,
Jennifer Steele et Reg Adams.
J’ai aussi une reconnaissance particulière pour ma chère amie et brillante
collègue Thalia Wheatley, dont le travail scientifique exemplaire n’a d’égal
que sa gentillesse. Parmi les nombreuses dettes que j’ai envers elle à tout
jamais est le fait qu’elle m’a présentée à mon conseiller post-doctoral James
Blair. Ce dernier m’a donné l’incroyable opportunité de rechercher les bases
neurales de la psychopathie. Je lui suis reconnaissante pour les conseils et la
formation qu’il m’a prodigués quand j’ai dû apprendre tant de choses qui
m’ont parfois paru insurmontables et pour avoir développé une approche
vraiment interdisciplinaire des neurosciences. Comment une personne peut
connaître tant de choses sur des sujets aussi variés est une chose que je ne
comprendrai peut-être jamais. La recherche que j’ai effectuée avec James a
aussi bénéficié de la contribution de beaucoup d’autres merveilleux
scientifiques du NIMH, dont Danny Pine, Ellen Leibenluft, Gang Chen,
Andreas Meyer-Lindenberg, Karina Blair, Salima Budhani, Sam Crowe,
Katie Fowler, Derek Mitchell, Marina Nakic, Stu White et Henry Yu. Je
suis particulièrement contente d’avoir travaillé avec la sage et charmante
Liz Finger, mon inlassable partenaire de recherche au cours de ces longues
journées, semaines, mois et années passés à recruter et à tester des dizaines
d’enfants ayant des troubles du comportement. Je suis aussi très
reconnaissante envers ces enfants et leur famille d’avoir consacré du temps
et de l’énergie pour notre recherche dans l’espoir que ce que nous allions
apprendre d’eux pourrait aider d’autres familles à l’avenir.
Je suis également reconnaissante à tous les participants ayant contribué à
nos études à l’université Georgetown. Je remercie tous les patients et les
généreuses familles qui ont amené leur enfant pour faire leur imagerie
cérébrale. Mille mercis aussi aux dizaines de donneurs altruistes de rein qui
ont fait une pause dans leur vie pour venir à Georgetown et prendre part à
notre recherche, eux qui nous ont offert tellement d’éclairages inestimables
sur leur vécu et leur décision. Je veux aussi remercier nos participants
locaux qui ont servi de sujets témoins aux expériences sans lesquels cette
recherche aurait été impossible. La générosité prend diverses formes, et leur
enthousiasme, le temps et les efforts qu’ils nous ont consacrés ont été
sincèrement appréciés.
Je suis profondément heureuse d’avoir eu l’opportunité de mener ma
recherche à l’université Georgetown avec un groupe de collaborateurs et de
collègues dont mes merveilleux étudiants en thèse Elise Cardinale, Leah
Lozier, Joana Vieira, Kristin Brether-Hauwitz, Kruti Vekaria et Katie
O’Connell. Une grande part des travaux que j’ai décrits sont autant les leurs
que les miens. Je leur suis reconnaissante pour les nombreux projets qu’ils
ont pu mener à bien grâce à leur intelligence et à leur travail acharné, et
pour leur esprit créatif et collaboratif, qualités qui ont fait que venir au
laboratoire chaque jour a été un véritable plaisir. Je remercie aussi les
étudiants en thèse Paul Robinson et Andrew Breeden pour avoir offert leurs
compétences au laboratoire au cours de leur stage. J’ai aussi travaillé avec
de remarquables assistants de recherche, dont mes gestionnaires du
laboratoire Sarah Stoycos, Emily Robertson, et Lydia Meena, ainsi que Hae
Min Byeon, Jessica Chaffkin, Kelly Church, Keri Church, Michael Didow,
Yean Do, Zoë Epstein, Mollie Grossman, Mike Hall, Abbey Hammell,
Jenny Hammer, Alexandra Hashemi, Arianna Hughes, Sarah Khorasani,
Kalli Krumpos, Kyla Machell, Diana McCue, Alissa Mrazek, Esha Nagpal,
Madeleine Quinn, Nilesh Seshadri, Kelsey Smith, Madeline Smith, Maria
Stoianova, Michaela Tracy, et Matt Williams.
Je remercie aussi mes collègues de Georgetown John VanMeter, Rebecca
Ryan, Yulia Chentsova-Dutton, Robert Veatch et Bryce Huebner, qui ont
contribué sous mille formes par leur expertise et leurs conseils. Je remercie
également Lori Brigham du Washington Regional Transplant Center, Reg
Gohh de l’Université Brown, Nancy Condron et Carol Williams du
Mickler’s Landing Turtle Patrol, et Paula Goldberg de City Wildlife pour
leur expertise sur différents aspects de l’altruisme.
Merci aux National Institute of Mental Health, le Eunice Kennedy
Shriver National Institute of Child Health and Human Development, à la
fondation John Templeton et notamment à Marty Seligman et à la Positive
Neuroscience Initiative pour le fervent et indispensable soutien qu’ils ont
apporté à la recherche faite dans mon laboratoire.
Bien sûr, ce livre et le travail de recherche qu’il décrit ne sont pas que des
activités scientifiques mais aussi humaines. Et, comme toute entreprise
humaine, elles n’auraient pu être conçues ou achevées sans la bienveillance
et le soutien de beaucoup de membres de ma famille et mes amis. Dès mes
premiers travaux de recherche, mon mari Jeremy est resté mon plus sage
conseiller, mon plus ferme soutien et mon meilleur ami. Il a prêté son
visage fantastiquement expressif à mes premières études des émotions et
accordé toute sa patience aux travaux qu’elles ont engendrés. Il est clair que
tout autre passe-temps aurait été plus amusant ou intéressant que de lire des
enquêtes de deux cents pages à voix haute pour que je les insère dans des
tableurs et puisse terminer ma thèse, mais il l’a fait avec bonne humeur et
sans jamais rien demander en retour (et il ne me le rappelle presque jamais).
Et ces premiers efforts ne représentent qu’une minuscule fraction de sa
contribution à mon travail au cours de ces années. Impossible de mesurer sa
contribution dans ma vie en dehors du travail. Je suis reconnaissante
d’appartenir à une espèce dotée de la capacité d’aimer, ne serait-ce que pour
la raison de m’avoir donné la chance de l’aimer.
Jeremy a aussi donné un nouveau sens au mot « allomaterner ». C’est un
coparent sans égal pour nos filles, qui sont encore trop jeunes pour savoir
combien il est exceptionnel. Mais elles le sauront un jour. Je suis aussi
reconnaissante au-delà des mots envers mes deux filles. Devenir leur mère a
fait de moi une meilleure personne et a été une source de joie et de bonheur
plus grande que je n’aurais pu l’imaginer.
L’un des cadeaux que j’ai reçus en les élevant est que cela m’a aussi fait
apprécier plus encore mes propres parents. S’il s’agit d’une histoire bien en
rapport avec l’origine de l’amour et du soin pour autrui, elle commence
vraiment avec ma mère, Margot, et mon père, Peter. Mes souvenirs les plus
précoces et les plus chers sont ceux de leur amour, de leur attention et de
leur soutien dévoué, et leur influence se ressent à travers tout ce livre. Le
simple fait d’avoir écrit cet ouvrage reflète notre plaisir (certains diraient
notre fanatisme) des livres, du mot imprimé et notre soif de mieux
comprendre ce monde miraculeux dans lequel nous vivons. Son thème
reflète notre passion partagée pour les animaux, notre foi en la science pour
dévoiler les mystères des mondes social et naturel, et notre croyance en la
possibilité de la bonté humaine. Ce sont des caractéristiques que je suis à la
fois fière et reconnaissante de partager avec eux, ainsi qu’avec mon frère
Kirt. Si trois ans ne nous séparaient pas, Kirt et moi, je serais certaine que
nous serions de vrais jumeaux. Comment expliquer autrement cette étrange
capacité de savoir ce à quoi je pense ou ce que je veux dire avant moi ? Son
influence a fait que ce livre est meilleur et plus authentique qu’il ne l’aurait
été autrement. Je peux dire la même chose de ma belle-sœur Carolyn. Elle
est certainement le meilleur cadeau que mon frère ait pu m’offrir. Je suis
aussi reconnaissante de l’amour et du soutien de l’autre famille que j’ai
reçue à l’âge adulte, mes allomères, dont la femme de mon père, Susan, et
mes beaux-parents, Marilyn et Clark Derrick, ainsi que Ron et Krista
Joseph.
Enfin, je suis profondément reconnaissante envers Marilia Savvides qui
m’a un jour appelée pour me demander si j’aimerais écrire un livre sur ma
recherche, elle qui avait déjà lu tous mes travaux et me les a décrits avec
tellement d’enthousiasme que cela m’a donné la force d’accepter. Je la
remercie aussi de m’avoir donné l’opportunité de travailler avec des
assistants d’édition dont la contribution à ce libre a été inestimable,
notamment Hélène Barthelemy, T. J. Kelleher et Andrew McAleer.
La science fait partie de notre vie, mais le savons-nous ?
humenSciences veut ouvrir les portes des laboratoires. Faire découvrir au
grand public les enjeux de demain. Lancer les débats plutôt que les suivre.
Ses auteurs, chercheurs les plus en pointe dans leur domaine, étoiles
montantes de la recherche et passeurs de science racontent les dernières
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