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LIBAN

retour sur expérience

N° 144 - Mars 2006 - 36


ISSN 0153-6184
Composition du conseil d’administration au 1er mars 2006

INSTITUT D'AMÉNAGEMENT Président


M. Jean-Paul HUCHON
ET D'URBANISME Président du Conseil régional d’Île-de-France
DE LA RÉGION D'ÎLE-DE-FRANCE • Bureau :

1er Vice-président
Fondation reconnue d'utilité publique M. Bertrand LANDRIEU
Préfet de la région d’Île-de-France, Préfet de Paris
par le décret du 2 août 1960.
2e Vice-président
M. Jean-Claude BOUCHERAT
Président du Conseil économique et social régional d’Île-de-France
Directeur général
M. François DUGENY 3e Vice-présidente
Mme Mireille FERRI, vice-présidente du Conseil régional chargée de l’aménagement du territoire,
de l’égalité territoriales, des contrats régionaux et ruraux
Trésorier : M. Robert CADALBERT
Secrétaire : M. François LABROILLE
Organisme d’études du Conseil
régional, l’IAURIF apporte en • Conseillers régionaux
priorité son appui technique aux
Titulaires : Suppléants :
collectivités locales d’Île-de-
France. M. Gilles ALAYRAC
M. Robert CADALBERT
Mme Jeanne CHEDHOMME
Mme Aude EVIN
Mme Marianne LOUIS M. Olivier GALIANA
M. Daniel GOLDBERG M. Daniel GUERIN
Il réunit un large éventail de com- Mme Christine REVAULT-d’ALLONNES M. Philippe KALTENBACH
Mme Mireille FERRI M. Jean-Félix BERNARD
pétences : aménagement urbain M. Guy BONNEAU Mme Francine BAVAY
et rural, environnement, trans- M. François LABROILLE M. Alain ROMANDEL
Mme Christine MAME M. Jean-Yves PERROT
ports, logement et modes de vie, Mme Josy MOLLET-LIDY Mme Sylviane TROPPER
M. Jean-Jacques LASSERRE M. Michel CAFFIN
économie et développement M. Eric AZIERE M. Pierre Le GUERINEL
local, équipements et foncier, M. Jean-Michel DUBOIS M. Dominique JOLY

santé.

Ses diagnostics et ses proposi- • Le Président du Conseil économique et social régional :


M. Jean-Claude BOUCHERAT
tions permettent ainsi de prépa-
• Deux membres du Conseil économique et social régional :
rer les choix des élus régionaux
et locaux avant de les traduire Titulaires : Suppléants :

en terme de projets. Mme Joséphine COPPOLA Mme Danielle DESGUÉES


Mme Isabelle DROCHON M. Noël ZELLER

Il agit en partenariat avec d’autres • Quatre représentants de l’État :

opérateurs français et européens M. Bertrand LANDRIEU, Préfet de la Région d’Île-de-France, Préfet de Paris
M. Alain CHARRAUD, Directeur régional de l’INSEE, représentant le Ministre chargé du Budget
à travers son Système M. Francis ROL-TANGUY, Directeur régional de l’Équipement d’Île-de-France, Préfet, représentant le Ministre chargé de l’Urbanisme
Monsieur le représentant du Ministre chargé des Transports
d’Information Géographique et sa
Médiathèque en réseau. • Quatre membres fondateurs :

M. Guy CASTELNAU, représentant le Gouverneur de la Banque de France


M. Claude BLANCHET, Directeur interrégional de la Caisse des Dépôts et Consignations
Il exporte ce savoir-faire à M. Patrick BAYON DE LA TOUR, représentant le Président du Directoire du Crédit Foncier de France
travers des contrats directs et M. Henry SAVAJOL, représentant la Présidente du Directoire du Crédit de l’Equipement des P.M.E.

des accords de coopération • Le Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris,


représenté par M. Jean-Claude KARPELES
technique.

C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Sommaire
PUBLICATION
CRÉÉE EN 1964

144

MARS 2006
DE L’INSTITUT D’AMÉNAGEMENT
ET D’URBANISME
DE LA RÉGION D’ÎLE-DE-FRANCE
Éditorial :
Liban : retour sur expérience ......................................... 5
Jean-Paul Huchon, président du Conseil régional d’Île-de-France
Directeur de la publication
François DUGENY françois.dugeny@iaurif.org

Rédactrice en chef De la reconstruction au développement .......................... 7


Dominique LOCHON (01 53 85 77 11) dominique.lochon@iaurif.org Al Fadl Chalak, président du Conseil du développement
et de la reconstruction du Liban
Coordination
Fouad AWADA (01 53 85 75 50) fouad.awada@iaurif.org

Presse Moment charnière, retour sur expérience ........................ 9


Catherine GROLÉE-BRAMAT (01 53 85 79 05) catherine.bramat@iaurif.org François Dugeny, directeur général de l’IAURIF

Traductions
ILTI

Direction artistique
Denis LACOMBE (01 53 85 79 44) denis.lacombe@iaurif.org

Fabrication
Sylvie COULOMB (01 53 85 79 43) sylvie.coulomb@iaurif.org

Maquette, illustrations
13
Agnès CHARLES (01 53 85 79 46) agnes.charles@iaurif.org

Cartographie
Didier PRINCE (01 53 85 79 47) didier.prince@iaurif.org
La saga
Bibliographie
de la reconstruction
Linda GALLET (01 53 85 79 63) linda.gallet@iaurif.org
Christine ALMANZOR (01 53 85 79 20) christine.almonzor@iaurif.org
Julien CAMMAS (01 53 85 79 23) julien.cammas@iaurif.org Quinze années de reconstruction ....................................... 14
Fouad Awada, Jean-Louis Pagès, IAURIF
Médiathèque – photothèque
Virginie DESCAMPS (01 53 85 79 66) virginie.descamps@iaurif.org
Aurélie LACOUCHIE (01 53 85 75 18) aurelie.lacouchie@iaurif.org
Beyrouth reprend place au niveau international . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Nicole ROMPILLON (01 53 85 75 32) nicole.rompillon@iaurif.org Éric Huybrechts, Fouad Awada, IAURIF

Impression : La saga croquée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37


Blanchard Printing Jacques Liger-Belair
Commission paritaire n° 811 AD
ISSN 0153-6184 La réconciliation par la reconstruction ................................. 41
Éric Huybrechts, IAURIF
© I.A.U.R.I.F.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés. Repères : le Liban, un territoire, une histoire, des hommes . . . . . . . 48
Les copies, reproductions, citations intégrales ou partielles
Bernard Cauchetier, Jean-Louis Pagès, IAURIF
pour utilisation autre que strictement privée et individuelle,
sont illicites sans autorisation formelle de l’auteur ou de l’éditeur.
La contrefaçon sera sanctionnée par les articles 425 et suivants du code
pénal
(loi du 11-3-1957, art. 40 et 41).
Dépôt légal : 1er trimestre 2006

Diffusion, vente et abonnement :


Olivier LANGE (01 53 85 79 38) olivier.lange@iaurif.org
59
France Étranger
Le numéro : 36 € 38 €
Abonnement pour 4 numéros :
Étudiants*
87 €
remise 30 %
98 €
40 ans de présence au Liban :
Sur place : les apports de l’IAURIF
Librairie ÎLE-DE-FRANCE, accueil IAURIF
15, rue Falguière, Paris 15 (01 53 85 77 40)
Des plans et des projets pour la région de Beyrouth ............... 60
Par correspondance :
INSTITUT D’AMÉNAGEMENT ET D’URBANISME
Marcel Belliot, FNAU, Fouad Awada, Éric Huybrechts, IAURIF
DE LA RÉGION D’ÎLE-DE-FRANCE
15, rue Falguière, 75740 Paris Cedex 15 Le SDATL (2002-2004) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
abonnement et vente au numéro : http://www.iaurif.org Fouad Awada, Jean-Louis Pagès, IAURIF
* Photocopie carte de l’année en cours. Tarif 2006

Liban : retour sur expérience


Littoral, montagne, sites : les apports de l’IAURIF .................. 90
Bernard Cauchetier, Christian Thibault, IAURIF

Un programme post-conflit pour le Sud-Liban ........................ 102


Fouad Awada, IAURIF

Cartographie et SIG, des contributions décisives de l’IAURIF ..... 109


Christian Thibault, Sophie Foulard, IAURIF

Chronologie des travaux et équipes IAURIF au Liban ............... 118

121

Dix thèmes de réflexion

La règle et son respect ................................................... 122


Sandrine Barreiro, IAURIF

Incertitudes et planification .............................................. 126


Gilles Antier, IAURIF

La place du public et du privé ........................................... 131


Bernard Cauchetier, IAURIF

Investisseurs, chers investisseurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136


Fouad Awada, IAURIF

Le concept de rareté comme outil d’analyse et de projet . . . . . . . . . . 139


Jean-Louis Pagès, IAURIF

Planification indicative, la force des idées ............................ 143


Jean-Louis Pagès, IAURIF

L’ingénierie indépendante comme médiateur ........................ 148


Éric Verdeil, CNRS

L’indispensable vulgarisation des concepts .......................... 152


Fouad Awada, IAURIF

Recherche et expertise : regards croisés ............................. 156


Éric Huybrechts, IAURIF

Planification à long terme et actions d’urgence :


quelles articulations ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160
Éric Huybrechts, IAURIF

Bibliographie .............................................................. 164

Biblio brèves . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175

Brèves rencontres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 176

2 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
In this issue
Editorial :
4 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lebanon: looking back and learning from experience
11 ............A turning point: looking back and learning from experience

12

The saga of reconstruction


14 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fifteen years of reconstruction
23 . . . . . . . . . . . . . . . Beirut is back in its rightful place on the international stage
37 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sketches of the saga
41 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Reconciliation through the reconstruction of Lebanon
48 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Landmarks: Lebanon, land, an history, and humans

58

40 years of presence
in the Lebanon
60 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Plans and projects for the Region of Beirut
73 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The SDATL (2002-2004)
90 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Coast, mountains, sites: the contributions from IAURIF
102 ..................................A post-war programme for South Lebanon
109 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cartography and GIS, decisive contributions from IAURIF
118 ......................A chronology of IAURIF studies and teams in Libanon

120

Ten themes for thought


122 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Regulations and compliance therewith
126 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Uncertainties and planning
131 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The public sector’s place and the private sector’s place
136 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Investors, dear investors
139 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The concept of scarcity as a tool for analysing a project
143 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Indicative planning, the strength of ideas
148 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Independent engineering as a mediator
152 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The essential vulgarisation of concepts
156 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Research and expertise: exchanging glances
© Iaurif

160 . . . . . . . . . . . . . . . Long-term planning and emergency actions: what link-ups?

Liban : retour sur expérience 3


Lebanon: looking back and learning
from experience

Since 1991, the Île-de-France Region has been leading strong co-operation actions
in favour of the Lebanon, and in particular in its Capital Region, the Beirut Region.

The aim has been for this co-operation to uphold values: such as those of sustainable
development and of extracting added value from human, natural, and heritage resources.

The actions have made it possible to train hundreds of deprived young people of Beirut
in useful trades, to promote economic partnerships, to transfer know-how,
to safeguard and lay out the city’s main park, the Bois des Pins or “Pine Wood,”
and the multi-centennial cedar forest of Bécharré in the North of Lebanon,
and to set up the “Île-de-France Nursery” on its outskirts.

The co-operation work and the technical work has never been one-way;
rather it has always raised questions about ourselves and about our own practices.
We have much to learn from countries which, like the Lebanon, show such dynamism
and creativity.

On this fifteenth anniversary of the return to peace, this issue of Les Cahiers retraces
the action of IAURIF and of its partners in this country and in its capital region.
It will, I hope, serve as a reference for all those interested in spatial planning both
in the Lebanon and in Île-de-France or indeed elsewhere.

Jean-Paul HUCHON
President of the Regional Council of Île-de-France
President of IAURIF

4 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Liban :
retour sur expérience

Depuis 1991, la Région Île-de-France conduit des actions fortes de coopération


en direction du Liban, en particulier dans sa région capitale, Beyrouth.

Cette coopération s’est voulue porteuse de valeurs : celles du développement durable


et de la mise en valeur des ressources tant humaines que naturelles ou patrimoniales.

Les actions ont permis de former des centaines de jeunes démunis de Beyrouth à des métiers
adaptés, de promouvoir des partenariats économiques, de transférer des savoir-faire,
de sauvegarder et d’aménager le principal espace vert de la ville, le Bois des pins,
ainsi que la cédraie multi-centenaire de Bécharré dans le Nord-Liban,
et de créer à ses abords la «pépinière Île-de-France».

La coopération et les interventions techniques ne sont jamais à sens unique,


elles nous questionnent sur nous-mêmes et sur nos propres pratiques.
Nous avons beaucoup à apprendre de pays, qui, comme le Liban,
font preuve d’autant de dynamisme et de créativité.

En ce quinzième anniversaire du retour à la paix, ce numéro des Cahiers


retrace l’action de l’IAURIF et de ses partenaires dans ce pays et dans la région capitale.
Il servira, je le souhaite, de référence à tous ceux qui s’intéressent à l’aménagement
du territoire, tant au Liban qu’en Île-de-France ou même ailleurs.

Jean-Paul HUCHON
Président du Conseil régional d’Île-de-France
Président de l’IAURIF

Liban : retour sur expérience 5


6 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
De la reconstruction au développement

L’initiative prise de consacrer un numéro des Cahiers de l’IAURIF au Liban,


à sa reconstruction et à son développement est pour moi-même
et pour tous ceux qui sont engagés dans l’action publique dans ce pays,
une initiative heureuse et je tiens à en féliciter l’IAURIF.

La reconstruction du Liban est aujourd’hui achevée et nous ambitionnons d’entrer


dans une phase de développement solide et durable. Mais la transition entre reconstruction
et développement n’est pas une entreprise aisée. De mauvaises habitudes ont été prises,
en particulier au niveau des mécanismes de redistribution des budgets publics sur des bases
communautaires. Il nous faut restructurer pratiquement tous nos services publics :
l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation et bien d’autres, pour dégager des marges d’action,
instaurer une égalité de traitement des citoyens et initier une autre manière de produire
et de vivre en société.

Cette restructuration ne sera pas seulement technique ; elle sera surtout politique,
au sens le plus noble du terme. Car ce qui est en jeu, c’est la construction de l’État libanais
sur des bases saines, un État qui soit davantage régulateur, planificateur et agissant
pour l’unité du pays et pour le bien public plutôt qu’au service des territoires
et des communautés.

Dans cette entreprise, nous avons besoin de tous les soutiens. Ceux des hommes politiques
soucieux de l’intérêt général, des organisations non gouvernementales qui agissent
pour l’État de Droit et le développement humain, et ceux des ingénieurs, architectes,
urbanistes et autres professionnels qui ont les compétences qui nous sont nécessaires.

Le Conseil du développement et de la reconstruction est un des principaux acteurs


de cette vision d’avenir. Le schéma directeur d’aménagement du territoire
dont nous avons souhaité tout récemment doter le pays, et que l’IAURIF a élaboré
pour nous en partenariat avec un ensemble de bureaux d’études libanais,
incarne cette vision nouvelle à laquelle nous aspirons.

Al Fadl CHALAK
Président du Conseil du développement
et de la reconstruction du Liban

Liban : retour sur expérience 7


Moment charnière,
retour sur expérience
François DUGENY
Directeur général de l’IAURIF

Ce Cahier marque un double anni- particulière que s’attache à présenter le


versaire : celui de quinze années de présent Cahier, dans sa première par-
paix civile et de reconstruction réussie tie qui retrace ce que fut «la saga de la
au Liban, que l’IAURIF a modeste- reconstruction».
ment accompagnée, celui aussi de qua-
rante ans de présence de notre institut
auprès de ce pays. 40 années de présence
de l’IAURIF au Liban
C’est en 1965 que débutent les inter-
15 années de reconstruction ventions de l’Institut au Liban, avec
Après quinze ans de guerre et quinze des missions d’experts auxquels on
ans de reconstruction, le Liban regarde demande d’exprimer un avis technique
vers l’avenir et a choisi de se doter sur le développement des faubourgs
d’une vision nouvelle incarnée par le autour de l’aéroport de Beyrouth, ainsi
schéma directeur d’aménagement du que sur l’idée de créer une agence d’ur-
territoire libanais (SDATL), un schéma banisme qui serait chargée de veiller au
qui éclaire la voie vers un modèle de développement harmonieux de la
développement durable, et dont région capitale.
l’IAURIF a assuré la réalisation avec Depuis cette date, les interventions de
un ensemble de partenaires. l’IAURIF au Liban ont été quasi
Cette contribution essentielle, qui s’est ininterrompues. Comme si l’Institut
déroulée de 2002 à 2004, a aussi béné- faisait partie intégrante du panorama
ficié de la capitalisation progressive des bureaux d’études de ce pays, avec
des analyses, des études et des projets ses créneaux spécifiques d’interven-
effectués pour le compte de différen- tion, ceux pour lesquels il est appelé en
tes autorités de ce pays, en particulier priorité.
le Conseil du développement et de la Entre 1965 et 2005, l’IAURIF a tra-
reconstruction (CDR) et la Direction vaillé au Liban dans une atmosphère
générale de l’urbanisme (DGU). chaleureuse, marquée par la confiance
La reconstruction terminée, le Liban réciproque et le respect, avec les insti-
vit un moment charnière qui amène à tutions publiques libanaises, en
jeter un regard vers le passé, pour ren- particulier les services du Premier
dre hommage au travail accompli, véri- ministre, la Direction générale de l’ur-
table aventure urbaine hors du com- banisme, le Conseil du développement
mun qui a changé le visage du Liban et et de la reconstruction, le Haut comité
lui a durablement redonné sa place du secours, le Conseil municipal de
F. Awada/Iaurif

dans le concert des nations. Beyrouth, ou encore le Centre natio-


C’est ce retour sur cette expérience si nal de télédétection du CNRS libanais.

Liban : retour sur expérience 9


questions cruciales se posent à nous :
- celles de la valeur prescriptive d’un
tel document, de la règle et son
respect ;
- celles de la rareté des ressources, au
premier rang desquelles les res-
sources en espaces ;
- celles des outils de la mise en œuvre
de ce schéma, de la contractualisa-
tion mais aussi des rapports entre
public et privé et du rôle des acteurs
de la planification territoriale.
Ces questions sont abordées dans le
troisième chapitre intitulé «Dix thè-
mes de réflexion», qui traite également
de la force de conviction et de sensi-
bilisation de la planification, de ses
incertitudes, du rôle des investisseurs
F. Awada/Iaurif

dans la mise en œuvre des actions et


politiques, mais aussi de celui de l’in-
génierie indépendante et de la recher-
L’Institut a également été associé, dans français ou étrangers des leçons que che, et enfin des horizons que se fixe
ses différents travaux, à de multiples l’on peut tirer d’une telle expérience, toute planification.
bureaux d’études libanais, dont cer- sur une aussi longue période, mais Ce n’est pas la première fois que les
tains ont une envergure internatio- aussi pour qu’ils analysent leur pro- professionnels et acteurs français de
nale, représentatifs de la qualité de l’in- pre intervention au travers d’autres l’urbanisme tirent profit d’expérien-
génierie libanaise et de son efficacité. prismes qui sont autant de questions ces conduites dans les pays du Sud :
Dar-al-Handasah (Shaïr & Partners), qui se posent à notre approche de pla- les expériences sont nombreuses.
Team International, AAA, BTUTP, nificateur ou d’aménageur. Celle du Liban apporte, sur ces sujets
URBI, CRI, CNB, Ecodit, sont au pre- Ainsi, au moment où s’ouvre en Île-de- comme sur bien d’autres, des éclaira-
mier rang de ces partenaires. France le vaste chantier du schéma ges particuliers qui enrichissent nos
Dans cette longue entreprise, l’IAURIF directeur régional (le SDRIF), des propres réflexions.
a toujours voulu être porteur d’idées,
de projets et d’une certaine concep-
tion du développement. Ce sont les
grandes lignes de cet apport qui sont
exposées dans le deuxième chapitre de
ce Cahier, organisé par territoire
(Beyrouth, Sud-Liban, Liban, monta-
gnes, littoral…) ou par thème (déve-
loppement, environnement, données
géographiques…).

Retour sur expérience


La rédaction de ce Cahier a nécessité
d’interpeller ceux qui ont été les
D. Lochon/Iaurif

acteurs de ces quarante années de col-


laboration étroite, non seulement pour
qu’ils fassent profiter d’autres acteurs

10 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
A turning point:
looking back and learning from experience
François DUGENY
Directeur général de l’IAURIF

This issue marks a double anniversary: 15 nical opinion about the development of the Learning from experience
years of peace and successful reconstruction suburbs around Beirut Airport, and on the In order to write this issue, it was necessary
in the Lebanon, to which IAURIF has made idea of setting up a town planning agency to contact those who have been the players in
a modest contribution; and also forty years which would be assigned the task of ensur- the last forty years of close collaboration, not
of presence of our Institute in the Lebanon. ing that the capital region developed har- only so that they could give other French or
moniously. non-French players the benefit of the lessons
Since then, IAURIF has worked in the that can be learnt from such experience, over
15 years of reconstruction Lebanon almost continuously. It is as if the such a long period, but also so that they could
After fifteen years of war and fifteen years of Institute were an integral part of the analyse their own work from other angles
reconstruction, the Lebanon is looking to panorama of design & engineering offices which are all questions that arise in our
the future and has chosen to pursue a new there, with its specific fields of skill, those approach as planner or developer.
vision embodied by the Lebanese National for which it is called upon as the preferred Thus, at a time when Île-de-France is
Master Plan (SDATL), a master plan that specialist. embarking on the vast process of developing
points the way to a sustainable development From 1965 to 2005, IAURIF has worked in its Regional Master Plan (SDRIF), crucial
model, and that the IAURIF has produced the Lebanon in a warm and friendly atmos- questions arise for us:
with a group of partners. phere, marked by mutual trust and respect, - questions concerning the opinion-leading
This essential contribution, which took place with the Lebanese public institutions, in par- value of such a document, and regulations
from 2002 to 2004 also benefited from the ticular the Prime Minister’s Office, the and compliance with them;
gradual capitalisation of the analyses, sur- Directorate-General for Town Planning, the - questions concerning scarcity of resources,
veys, and projects conducted on behalf of Development and Reconstruction Council, and in particular resources in terms of avail-
various authorities in the Lebanon, in par- the Rescue High Committee, the Municipal able space; and
ticular the Development and Reconstruction Council of Beirut, or indeed the National - questions concerning implementation of
Council (CDR) and the Directorate-General Remote Sensing Centre of the Lebanese the Master Plan, contractualisation, and
for Town Planning (DGU). Scientific Research Council (Lebanese also relations between the public and the
With its reconstruction complete, the CNRS). private sectors, and the role of the players
Lebanon is at a turning point, leading it to The Institute has also been associated, in its in territorial planning.
take a look back at the past, to pay tribute various tasks, with a host of Lebanese design These questions are addressed in the third
to the work achieved, which has been an out- & engineering offices, some of which are of chapter entitled «Ten Themes for thought»
standing urban adventure that has changed international calibre, bearing witness to the which also deals with the force of conviction
the face of the Lebanon and that has sus- quality and efficiency of Lebanese engineer- and of awareness-heightening of planning
tainably returned it to its rightful place ing. Dar-al-Handasah (Shaïr & Partners), and with its uncertainties, with the role of
among nations. Team International, AAA, BTUTP, URBI, investors in implementing actions and poli-
It is this review of what can be learnt from the CRI, CNB, and Ecodit are among the leading cies, and also the role of independent engi-
experience that this issue endeavours to pres- partners of IAURIF. neering and the role of research, and finally
ent in its first part which retraces «the recon- Throughout this long undertaking, IAURIF with the horizons that are set in all planning.
struction saga.» has always wanted to bring ideas, projects, It is not the first time that French players
and a certain conception of development. and professionals in town-planning draw
The outlines of this contribution are benefit from the experience of countries of
40 years of IAURIF presence described in the second chapter of this issue, the South: there are many such examples.
in the Lebanon and they are organised by territory (Beirut, On these subjects and on many others, the
It was in 1985 that the Institute started work- South Lebanon, Lebanon, Mountains, Coast, experience of the Lebanon sheds new light
ing in the Lebanon, with survey assignments etc.) or by theme (development, environ- that enriches our own thinking.
during which we were asked to give a tech- ment, geographical data, etc.)

Liban : retour sur expérience 11


The saga of reconstruction
In October 1990, the Lebanon emerged from a war that had lasted fifteen years.
It began an enormous reconstruction effort which was applied to urban areas, infrastructures,
large facilities, and also to the economy and to the social fabric.
The reconstruction has been a success in many fields, in particular where exceptional resources
were devoted, e.g. in Beirut and especially its historic centre, which has been the subject
of a highly ambitious urban project.
The economy is recovering, but state debt, resulting from massive and continuous borrowing,
is today holding back its momentum, and requires public services to be restructured in depth.
Reconciliation has made great strides. And even though the feeling of belonging
to a national community still falls short of hopes, the youth of the Lebanon today
are once again upholding ideals of freedom, openness and environment-friendly development.

12 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
La saga
de la reconstruction

Octobre 1990, le Liban émerge d’une guerre de quinze ans.


Il entame un immense effort de reconstruction, qui porte
sur les espaces urbains, les infrastructures, les grands
équipements, mais aussi sur l’économie et le lien social.
La reconstruction apparaît comme une réussite dans bien
des domaines, en particulier là où des moyens exceptionnels
ont été consentis, comme à Beyrouth et, surtout, dans son centre
historique, objet d’un projet urbain d’une très grande ambition.
L’économie s’est redressée, mais l’endettement de l’État,
résultat d’un appel massif et ininterrompu à l’emprunt,
© Solidere

freine aujourd’hui son élan et nécessite une restructuration


en profondeur des services publics.
La réconciliation a franchi de grands pas. Et même si
le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale
est encore en deçà des espérances, la jeunesse du Liban
d’aujourd’hui porte de nouveaux idéaux de liberté, d’ouverture
et de développement respectueux de l’environnement.

Liban : retour sur expérience 13


© CDR
Quinze années
de reconstruction
Fouad Awada
Jean-Louis Pagès
IAURIF

Fifteen years
of reconstruction
E n 1990, le Liban sort d’une guerre qui aura duré seize ans. Le
pays est en ruines et tout est à reconstruire. Cet immense défi sera
In 1990, Lebanon emerged
relevé avec succès en moins de quinze années d’efforts.
from a war that had lasted sixteen Certes, tout n’est pas encore parfait, l’État libanais
years. The country was in ruins est lourdement endetté, l’administration souffre de nombreux
and everything needed
dysfonctionnements, les services urbains sont encore défaillants
rebuilding. That immense
challenge has been won, in under et l’économie demeure fragile, trop dépendante des flux financiers
fifteen years of efforts. externes. Mais les revenus de la population se sont accrus
Admittedly everything is not yet et diversifiés, les transports et les télécommunications
perfect. The Lebanese State is
fonctionnent, le tourisme a repris, les villes et les villages
heavily in debt, the administration
is still not working properly ont été reconstruits et les Libanais font à nouveau preuve
in numerous areas, the urban d’un dynamisme économique remarquable.
services are still defective,
and the economy remains fragile
and over-dependent on external
funding. But the revenues
of the population have increased
and have diversified, transport
and telecommunications services
are working, tourism has
resumed, the towns and villages
have been rebuilt and
the Lebanese are once again
showing their remarkable
economic dynamism.

14
14 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Lorsque le Liban émerge de sa guerre environnement favorable à l’investis- - l’électricité ;
civile à l’automne 1990, le désastre est sement et aux flux de capitaux. - le réseau routier principal ;
complet. Seize années d’hostilités ont Les principaux défis de la reconstruc- - l’aéroport international de Beyrouth ;
non seulement déstructuré l’organi- tion étaient la sécurité, la stabilité - le port de Beyrouth.
sation politique et sociale du pays, mais sociale et la remise en état de l’infras- Compte tenu de son importance dans
également mis son économie à genoux, tructure détruite. l’économie du pays et des enjeux éco-
détruit ses infrastructures, ruiné sa L’État a privilégié le recours à l’em- nomiques nationaux, la région métro-
place dans le concert des nations du prunt interne (émission d’obligations) politaine de Beyrouth a été indirecte-
Proche-Orient et du monde. pour se doter des moyens nécessaires ment privilégiée dans un premier
Entre 1975 (début de la guerre) et 1990 à la reconstruction. Il a écarté le temps.
(sa fin), le PIB(1) avait chuté de plus recours massif aux emprunts exté- La concentration des efforts sur
de moitié en valeur et le PIB par habi- rieurs, à l’augmentation des impôts Beyrouth et sa région fut accentuée
tant avait été divisé par trois. Beyrouth, ou à la dévaluation-gestion de l’infla- par le lancement, parallèlement aux
jadis «plaque tournante» du Proche- tion. investissements de l’État, de l’ambi-
Orient, n’était plus qu’une ombre de tieuse opération privée de recons-
métropole. Son centre-ville était un truction et de développement du
champ de ruines : plus d’eau courante, centre-ville de Beyrouth et par les
plus d’électricité, plus de téléphone. À investissements privés qui se sont gref-
travers tout le Liban, la désolation était fés sur la ville remise en état, notam-
partout (routes défoncées, immeubles ment dans les secteurs de l’hôtellerie et
éventrés, villages incendiés…). de l’habitat.
Tout était à refaire, sur tous les plans :
politique, social, économique, phy-
sique. Et tous ces aspects étaient liés : Après 16 ans de guerre, Le soutien aux régions
pas de décollage économique sans l’effort de reconstruction s’est d’abord sous le signe
concentré sur la région métropolitaine
infrastructures physiques, pas de paix
de Beyrouth avec l’opération privée
du développement équilibré
sociale durable sans décollage écono- de reconstruction et de développement
mique, pas de consensus politique sans du centre-ville de Beyrouth. Durant la phase de démarrage de la
paix sociale… © Solidere reconstruction, l’État a néanmoins
consenti des investissements impor-
tants dans certaines régions périphé-
Stratégie de croissance, riques, notamment au titre de la poli-
stabilité sociale, libéralisme tique de retour des déplacés
et infrastructures (essentiellement dans le Chouf) et de
soutien aux habitants du Sud-Liban
La politique de la reconstruction, mise confrontés à l’occupation.
en place à partir de 1992 sous l’im- Ultérieurement, l’effort d’équipement
pulsion de l’ancien Premier ministre s’est déployé sur l’ensemble du terri-
Rafic Hariri(2), reposait sur une stra- La priorité est donnée toire libanais, avec des programmes
tégie de croissance. L’objectif recherché à l’infrastructure à fort dans plusieurs domaines : routes,
était d’assurer une reprise rapide de impact économique réseaux d’eau, hôpitaux, écoles, bâti-
l’économie par la reconstruction, de ments administratifs, équipements
restaurer la confiance des Libanais et S’agissant de la reconstruction phy- sportifs, etc.
de la communauté internationale dans sique, qui ne représentait qu’une par- D’autres programmes furent lancés
l’économie libanaise et de créer un tie de l’effort à entreprendre aux côtés dans les domaines de l’assainissement
des impératifs sociaux et de sécurité, et de la gestion des déchets solides,
(1) Produit intérieur brut. l’accent fut mis en priorité sur les avec cependant un succès plus limité,
(2) Rafic Hariri, principal artisan de la recons- infrastructures nécessaires à la reprise sauf pour la gestion des déchets soli-
truction, fut Premier ministre du Liban de 1992
à 1998, puis de 2000 à 2004. Il a été tué dans un de l’économie, en particulier : des du Grand Beyrouth et des districts
attentat à la voiture piégée le 14 février 2005. - le réseau téléphonique ; (cazas) limitrophes.

La saga de la reconstruction 15
Intéresser le secteur privé,
moderniser le secteur public

La politique de la reconstruction com-


portait par ailleurs deux autres volets
importants :
- d’une part, elle misait sur l’implica-
tion du secteur privé dans l’investis-
sement nécessaire pour remettre en
état l’infrastructure économique et
le cadre bâti du pays ;
- et, d’autre part, elle prévoyait une
plus grande efficacité de l’action
administrative par le biais de la poli-
tique de la réforme administrative.
Les mesures en faveur de l’investisse-
ment privé furent spectaculaires. Un
régime d’exemptions d’impôts fut
instauré pour les implantations d’en-
treprises : deux ans de dispense le long
du littoral, cinq ans dans le Mont-
Liban et la Bekaa centrale, et dix ans
dans les régions périphériques du
Nord et du Sud. De même, les projets
de bâtiments industriels et touristiques
bénéficièrent d’une bonification de
50 % du coefficient d’occupation du
sol (droits à construire) applicable
dans leur zone d’établissement.
Ces mesures furent assez efficaces pour
attirer nombre d’investisseurs, notam-
ment originaires des pays du Golfe.
Les investissements ont surtout porté
sur des projets d’hôtels et d’immobi-
lier de villégiature, de restaurants et
de parcs de loisirs, de grandes surfaces
commerciales, en plus de multiples
implantations de sociétés en régime
de zone franche (offshore), générale-
ment localisées dans l’aire urbaine cen-
trale (Beyrouth et Mont-Liban).
Quelques implantations industrielles
virent le jour, y compris en région
(dans la Bekaa, notamment), en par-
tenariat avec des acteurs locaux. Mais
celles-ci furent freinées par les diffi-
cultés de l’industrie en général au
Liban (notamment la cherté de
l’énergie et du foncier) aussi elles
demeurèrent modestes.

16 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
La réforme de l’administration connut
des succès plus modestes. Certes, l’ar- Des mesures choc pour attirer les investisseurs
mée et les forces de sécurité intérieure Classement des zones d’investissement Le Liban offre de nombreux attraits pour
furent entièrement réorganisées et les les investisseurs étrangers : législation
administrations les plus jeunes, tel le libérale, grandes facilités pour la
Conseil du développement et de la création d’entreprises, savoir-faire et
reconstruction (CDR) ou le ministère main-d’œuvre qualifiée dans de
nombreux secteurs, fiscalité allégée,
de l’Environnement, firent preuve d’un
droits de douane en baisse rapide,
réel dynamisme. Mais, de manière liberté de mouvement des capitaux,
générale, la réforme des administra- secret bancaire…
tions centrales s’est heurtée à la main- Les points faibles sont la lourdeur de
mise des systèmes clientélistes des clans certaines démarches administratives,
communautaires sur les structures éta- les réseaux d’influence qui peuvent
favoriser ou entraver l’action des
tiques.
entrepreneurs et les coûts élevés de
production, notamment ceux du foncier
et de l’énergie.
Une relance économique
rapide Des mesures essentiellement
fiscales
Au cours des années de transition Le choix qui a été fait au début des
(1991 à 1993), l’État a progressivement années 1990 pour attirer les
investisseurs vers le Liban était dicté par
assuré la sécurité des personnes et des
l’urgence. Il fallait créer l’amorce d’un
biens, ainsi que la libre circulation sur mouvement d’implantation d’entreprises
tout le territoire. Peu de chantiers et favoriser l’arrivée de capitaux. Aussi,
furent lancés, mais le PIB se redressa ce ne sont pas des mesures produisant
sensiblement après son étiage des leurs effets à moyen ou long terme qui
années 1989 et 1990. Ces trois années ont été mises en place (élévation du
niveau d’éducation, ou baisse des prix
s’achevèrent sur une instabilité des
des inputs, par exemple), mais celles à portée immédiate, centrées sur la fiscalité.
taux de change, qui fit craindre une Ainsi, le Liban a réduit en 1994 son taux d’imposition maximal sur les bénéfices
perte importante du pouvoir d’achat comme sur les salaires et revenus individuels, au taux unique de 10 %, et a réduit
des Libanais. l’impôt sur les dividendes des sociétés de 12 % à 5 %. Il a également mis en place
La reconstruction démarra de façon des réductions d’impôt sur les opérations immobilières et les successions. Le régime
effective en 1994, pour se poursuivre de sociétés offshore (implantations d’entreprises exerçant leur activité à l’étranger)
a été encouragé par des exemptions fiscales.
jusqu’en 1998, avant de connaître un
ralentissement lié au marasme écono-
Une agence de développement
mique et aux difficultés budgétaires
Ultérieurement, en 2001, le Liban a créé une Agence pour le développement des
qui se profilèrent alors. investissements au Liban (IDAL) sous la forme d’un établissement public autonome
Le redressement économique fut rattaché au Premier ministre. Cet organisme agit comme promoteur des opportunités
éloquent : le PIB fut multiplié par 8 d’investissement et comme guichet unique pour les investisseurs.
en sept ans, passant de moins de La loi créant IDAL a instauré un régime d’exemptions totales, à durée limitée, des
2 milliards USD en 1990 à plus de taxes sur les permis de travail des étrangers et sur les bénéfices des sociétés, dont
la durée est modulée selon un découpage géographique en trois régions :
16 milliards USD en 1997(3) (en USD
- deux ans dans une «zone A» correspondant aux grandes villes côtières ;
courants). - cinq ans dans une «zone B» correspondant au reste du Mont-Liban et à la Bekaa
centrale ;
- dix ans dans une «zone C» correspondant aux régions périphériques en difficulté
du Nord et du Sud.
Les projets portant sur les secteurs de l’informatique et de la technologie bénéficient
(3) Les experts divergent sur le calcul du PIB des mêmes avantages que ceux attribués à la zone C, quelle que soit leur localisation.
libanais. Le chiffre officiel pour 1998 est de 16,1 Les projets industriels et touristiques bénéficient d’une bonification de 50 % des
milliards USD. L’estimation de certains experts droits à construire.
le place nettement en dessous.

La saga de la reconstruction 17
Des progrès spectaculaires Des retards des nouvelles municipalités en 1998.
dans les infrastructures dans l’assainissement Cependant, le traitement des déchets
et la gestion des déchets continue de se heurter au refus des
Les programmes de reconstruction ont riverains d’accueillir les installations
conduit à des progrès spectaculaires Le bilan est plus mitigé en matière de de traitement et les sites d’enfouisse-
dans nombre de domaines, les services gestion des déchets : la collecte s’est ment.
offerts dépassant souvent ceux qui pré- nettement améliorée dans le Grand Mais c’est surtout dans le domaine de
valaient avant-guerre. Beyrouth et le Mont-Liban, où le ser- l’assainissement que les retards sont
Il en va ainsi tout particulièrement du vice a été totalement concédé à une les plus importants.
téléphone, de l’aéroport de Beyrouth, société privée, et a enregistré de réels En effet, si nombre de localités ont
des accès routiers à la capitale et de sa progrès dans la plupart des autres obtenu leur équipement en réseaux
voirie intérieure. régions, surtout depuis la mise en place d’égouts, seules quelques-unes, parmi
De même, l’offre d’équipements de les plus modestes, ont mis en place des
formation et de santé a dépassé de loin solutions locales de traitement des
celle d’avant-guerre, y compris dans effluents. En revanche, aucune des sta-
les régions périphériques. tions de traitement des eaux usées pré-
En dépit des controverses qui ont vues aux plans d’investissement suc-
accompagné le lancement de l’opéra- cessifs de l’État n’a encore été mise en
tion, le centre-ville en reconstruction service. Le phénomène des rejets non
apparaît à ce jour comme une opéra- traités dans les rivières et en mer s’est
tion réussie en termes de qualité donc aggravé depuis la fin de la guerre.
urbaine : la trame de la voirie ancienne D’autres secteurs connaissent encore
a été conservée, le cœur historique des difficultés, bien que leur moder-
réhabilité à l’identique et livré aux pié- nisation ait déjà franchi de grands pas.
tons, les vestiges archéologiques exhu- Il s’agit en particulier de l’eau et de
més et progressivement mis en valeur, l’électricité. Dans ces deux secteurs, la
et une attention particulière a été por- production est en principe suffisante,
tée à la qualité des matériaux, du mobi- mais la distribution est marquée par le
lier urbain et des infrastructures. La reconstruction du centre-ville rationnement, les disparités entre
de Beyrouth est aujourd’hui considérée régions, les pertes en ligne, le
comme une opération réussie, gaspillage, le faible taux de recouvre-
que ce soit en termes de préservation
ou de réhabilitation.
ment des coûts et le faible contrôle des
D. Lochon/Iaurif abus.

Les accès routiers à la capitale


ont été privilégiés : l’autoroute du Sud,
qui relie Beyrouth à Tyr, constitue
l’une des grandes réalisations routières
dans le cadre de la reconstruction.
© Iaurif

Le projet d’irrigation de Dar-el-Wasseaa


(chute d’eau en provenance
du canal de Yammouné) a été réalisé
avec le soutien de la Banque mondiale.
F. Awada/Iaurif

18 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Des pratiques … mais une prise
qui ont dégradé Le principe constitutionnel de conscience
les ressources naturelles du «développement équilibré» des problèmes
et le cadre de vie… L’accord de réconciliation nationale de de l’environnement
1989 (accord de Taëf) mettant fin à la
guerre libanaise en 1990 a introduit le
Les chantiers de la reconstruction ont L’ampleur des dégradations qui ont
principe, désormais inscrit dans la
eu des effets induits négatifs sur l’en- Constitution, du «développement accompagné les chantiers de la recons-
vironnement et le cadre de vie. La équilibré des régions». truction a eu pour conséquence une
construction de bâtiments et de rou- Selon le préambule de la Constitution prise de conscience collective des pro-
tes et, surtout, les remblais en mer libanaise, le développement équilibré blèmes de l’environnement et du patri-
(Metn nord, centre-ville, piste en mer des régions sur le plan culturel, social et moine. Des ONG(6) se sont constituées
économique constitue une assise
de l’aéroport) ont nécessité des masses pour défendre, sur le plan local ou
fondamentale de l’unité de l’État et de la
colossales de matériaux et conduit à stabilité du régime. national, les richesses patrimoniales
l’ouverture de centaines de carrières à Le principe du développement équilibré et environnementales menacées. La
travers le pays. des régions continue d’être interprété presse a ouvert des pages quotidiennes
Dans un contexte d’incapacité de l’ad- de diverses manières depuis 1990. Pour sur l’environnement. Les polémiques
ministration à gérer correctement les un temps, l’État l’a interprété comme se sont multipliées(7), notamment
une relative égalité des investissements
autorisations d’extraction, la plupart autour de la problématique des car-
publics consacrés aux différentes
des sites d’extraction étaient illégaux, régions, mais avec la difficulté d’imputer rières.
ou du moins ne respectaient pas les certains investissements inter-régionaux En réponse à ces attentes, les munici-
normes légales, ni en termes de tech- ou nationaux. palités se sont emparées des problé-
niques d’extraction, ni en termes de Ce qui fait consensus, c’est la nécessité matiques de l’environnement et du
que toutes les régions puissent disposer
remise en état. Nombre de paysages patrimoine. Un ministère de l’Environ-
d’un niveau similaire de services collectifs
de montagne furent ainsi dégradés de base (eau, électricité, éducation,
nement fut créé en 1996 et la première
durablement, y compris dans des sites santé…). L’essentiel demeure cependant loi-cadre sur l’environnement fut
naturels protégés. Nombre de pinèdes de trouver les moyens permettant de adoptée en 2002.
ont disparu(4). «raccrocher» les régions périphériques De même, le gouvernement lança plu-
Ces pratiques se sont situées dans le au dynamisme économique de la région sieurs programmes concernant la bio-
centrale, Beyrouth et le Mont-Liban côtier.
prolongement de celles observées diversité, la gestion raisonnée du
durant la guerre, mais elles se sont littoral, l’aménagement du territoire, la
accentuées en raison de l’explosion de lutte contre la désertification, le reboi-
la demande de matériaux. (4) Les pinèdes se situant généralement sur des sement, la gestion durable de la res-
L’activité immobilière, souvent sols sableux, elles constituent les cibles privilé- source en eau, etc.
giées des extracteurs de sable.
incontrôlée(5), s’est à nouveau concen- (5) Nombre de constructions furent érigées Des zones naturelles protégées virent
trée sur le littoral et dans le Mont- sans permis. Certaines régions étaient exemp- le jour, des opérations de reboisement
tées des formalités du permis de construire.
Liban, dans un mouvement spéculatif et de mise en valeur des sites des
(6) Organisations non gouvernementales.
relativement prononcé, qui a conduit (7) Un afficheur publicitaire a poussé la contes- cédraies furent conduites.
à des dégradations importantes du tation jusqu’à conduire à ses frais sur ses pro-
pres panneaux (des centaines) une campagne
cadre de vie : certains sites remarqua-
portant le slogan «halte à la République du
bles, tel celui des rochers de Faytroun, béton, nous voulons une planification pour
ont été dévastés par cette vague ; cer- nos villes et nos villages».
taines régions rurales ont perdu leur
caractère, comme à Jdeïdé dans le
Chouf ; des immeubles de plus de cinq
étages isolés en pleine nature ont
poussé un peu partout ; des routes per- L’exploitation intensive par les carriers
cées à flanc de montagne, véritables de sites d’extraction, tels les rochers
de Faytroun, a dégradé l’environnement
saignées dans le paysage, ont défiguré
et favorisé l’émergence des associations
plusieurs sites… de défense de l’environnement.
F. Awada/Iaurif

La saga de la reconstruction 19
Un bilan global
Le port de Beyrouth remarquable
Le port de Beyrouth avait enregistré en 1974 un trafic de plus de 4 millions de tonnes.
Son activité de transit desservait surtout l’Irak (85 %). Durant la guerre, le tonnage
Aujourd’hui, avec quinze années de
est tombé à environ 2 millions de tonnes par an en moyenne. Au lendemain de la recul, la reconstruction du Liban appa-
guerre, après une nette reprise qui l’a conduit à près de 7 millions de tonnes en 1995, raît comme un succès incontestable
le trafic s’est progressivement érodé et se situe actuellement entre 5 et 6 millions de qui a d’ailleurs été primé lors du
tonnes par an. Forum urbain mondial organisé par
les Nations unies (Habitat) à Barcelone
en septembre 2004(8).
Réussir à remettre sur pied un pays en
ruines en moins de quinze ans est un
exploit non négligeable.
Certes, l’État libanais est lourdement
endetté (près de deux fois le PIB), l’ad-
ministration libanaise souffre de nom-
breux dysfonctionnements, les services
urbains sont encore défaillants et l’é-
conomie demeure fragile, trop dépen-
dante des flux financiers externes.
Mais la sécurité des biens et des per-
sonnes est assurée, le PIB par habitant
équivaut à cinq fois celui de pays voi-
sins tels que la Syrie ou la Jordanie qui
Avant la guerre, le port de Beyrouth était l’un des tout premiers de la région. n’ont pas connu la guerre, les
Aujourd’hui, il sert davantage à l’importation pour les besoins de consommation transports et les télécommunications
interne du pays. fonctionnent, le tourisme a repris, les
F. Awada/Iaurif
villes et les villages ont été reconstruits
et les Libanais font à nouveau preuve
d’un dynamisme économique remar-
Évolution du fret dans le port de Beyrouth de 1965 à 2002 quable.
Les évolutions politiques intervenues
en 2005, qui ont conforté l’indépen-
dance du Liban, ne peuvent que conso-
lider ce bilan et améliorer les chances
du pays du cèdre de surmonter ses dif-
ficultés.

Source : Atlas du Liban, mai 2004, IAURIF – Dar-Al-Handasah + Le Commerce du Levant, n° 5543, avril 2005

L’effort d’équipement s’est déployé


sur l’ensemble du territoire,
avec des programmes dans différents
domaines, notamment les écoles
(8) Citation spéciale du Premier ministre libanais Rafic Hariri au Scroll of Honour du programme et les bâtiments administratifs.
Habitat des Nations unies, pour son œuvre de reconstruction du Liban. F. Awada/Iaurif

20 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
L’aéroport de Beyrouth
Premier aéroport international du Proche-Orient jusqu’en 1974, Aéroport international de Beyrouth
l’aéroport international de Beyrouth (AIB) a été supplanté par d’autres
plates-formes de la région durant la guerre, en particulier Dubaï (7 fois
plus de passagers). La croissance du trafic des passagers de l’AIB
depuis 1990 le place aujourd’hui au niveau enregistré à la veille de
la guerre, en 1974, avec environ 3 millions de passagers par an. Il est
desservi par plus de 40 compagnies aériennes. Le transit ne compte
cependant que pour 3 % du mouvement total des passagers, alors que
sa part était de 20 % des mouvements avant la guerre. Le fret, quant
à lui, dépasse les 60 000 tonnes par an.

Évolution du nombre de passagers AIB entre 1965 et 2002

Source : Atlas du Liban, mai 2004, IAURIF – Dar-Al-Handasah + Le Commerce du Levant, n° 5543, avril 2005

L’aéroport international de Beyrouth a été supplanté par d’autres plates-formes de la région durant la guerre.
Mais le trafic est depuis en augmentation constante. © CDR 2004

La saga de la reconstruction 21
Le poids de la dette

La reconstruction, et surtout les dépenses liées au retour et au maintien de la paix


civile (insertion des anciens miliciens, emplois publics, forces armées, soutien au
développement de catégories sociales et de régions spécifiques, etc.) ont coûté
cher aux finances publiques du pays.
En 2004, la dette du Liban atteint plus de 33 milliards USD, dette qui équivaut à
près de deux années de PIB du pays, et le service annuel de la dette est sensiblement
égal aux recettes de l’État hors nouveaux emprunts.

Dette publique en millions USD 2003 2004

Dette intérieure brute 17,81 17,06


Dette externe publique 15,58 18,77
Dette publique brute 33,39 35,83
Dépôts du secteur public (à la Banque centrale et aux banques de commerce) 2,00 2,02
Dette intérieure nette 15,81 15,03
Dette publique nette 31,39 33,80

Pourcentage du PIB
Brut 185 % 184 %
Net 174 % 173 %

Source : ministère des Finances libanais / la Banque centrale.

Endettement public
Mds LL %
70 000 181,5 184,6 184,1 200
169,9
60 000 153,7
135,2 150
50 000 54 068
113 50 193
47 309
40 000 42 661
37 980 100
30 000 33 718
27 983
20 000
50
10 000

0 0
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004

Dette publique Dette publique/PIB

Répartition de la dette publique brute


millions USD
40 000
35 000
18 375
30 000 15 575
14 586
25 000 9 573
6 992
Source : Association des banques

20 000 5 516
18 017 18 716 17 804
15 000 16 956 16 785 17 441
10 000
5 000
0
1999 2000 2001 2002 2003 2004

Dette interne Dette externe

22 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
© Solidere

Beyrouth reprend place


au niveau international
Éric Huybrechts(1)
Fouad Awada
IAURIF

B eyrouth, capitale du Liban, peut être aussi considérée comme


le cœur d’une seule et même métropole couvrant
Beirut is back
in its rightful place
les quelque 10 000 km2 du pays. Si Paris symbolise l’image on the international stage
de l’Île-de-France, Beyrouth est associée à celle du Liban.
Vitrine, locomotive économique, lieu d’intégration d’une société Beirut, the capital of Lebanon,
can also be considered to be
libanaise composite, Beyrouth est au centre d’enjeux cruciaux
the heart of a single metropolis
pour le pays du cèdre. Symbole reconnu mondialement du chaos covering the 10,000 or so square
destructeur durant la guerre libanaise, Beyrouth aspirait à devenir, kilometres of the country.
dès le retour de la paix, l’emblème du renouveau, du dynamisme, As Paris symbolises the image
of the Île-de-France Region
du rayonnement économique et culturel.
of France, Beirut is associated
Pari assez largement réussi. with the image of Lebanon.
Showcase, economic powerhouse,
place of integration
for a composite Lebanese society,
Beirut is at the centre of issues
that are crucial for the country of
the Cedar. Globally recognised
as the symbol of the destructive
chaos that prevailed during
the Lebanese War, Beirut wanted,
as soon as peace returned,
to be the emblem of revival,
(1) Directeur du Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain dynamism, and economic
(CERMOC) en 2000 et 2001. and cultural influence.
It has largely succeeded.

La saga de la reconstruction 23
La réinsertion trafic entre la Méditerranée et les pays vitrine de cette renaissance, véritable
de la métropole du Golfe arabo-persique. Les services porte-drapeau du Liban sur la scène
dans les réseaux d’éducation et de santé s’étaient éga- internationale. C’est donc en ce lieu
internationaux lement développés dans tous ces pays, que se concentrera l’essentiel de la poli-
de même que des services bancaires, tique de la reconstruction.
Dès la sortie de la guerre, l’enjeu prin- commerciaux et d’ingénierie.
cipal pour Beyrouth a été de retrouver Dans ce contexte, quelle est la straté- Beyrouth, vitrine du pays
rapidement sa place dans les réseaux gie du gouvernement libanais pour De fait, Beyrouth représente l’espace de
internationaux, pour assurer à moyen que le pays reprenne place dans les tous les enjeux au Liban. Lieu princi-
terme son redécollage économique et réseaux internationaux ? Son com- pal des combats et symbole de la divi-
réunir, à court terme, les fonds néces- portement est avant tout pragmatique. sion du pays pendant la guerre, la ville
saires à sa reconstruction. Il sait que le pays peut compter sur est rapidement devenue le site où se
Les ressources nationales étaient for- d’importants capitaux que la diaspora concentre l’essentiel des politiques d’a-
tement ponctionnées par la guerre libanaise est prête à rapatrier ; il sait ménagement après la guerre, celui qui
(chute de 50 % du PIB(2)). Les infras- que son système bancaire et son poten- porte les projets les plus ambitieux de
tructures productives industrielles et tiel de services touristiques et de loisirs tout le Bassin méditerranéen. La réuni-
agricoles étaient devenues presque n’ont pas été totalement supplantés fication de Beyrouth est l’axe central de
inexistantes et leur production forte- par les places concurrentes ; il sait que la reconstruction économique et
ment concurrencée par les pays voi- pour financer la reconstruction et faire sociale nationale, qui doit permettre
sins, qui disposaient d’une main-d’œu- renaître les autres branches et secteurs au pays de se projeter au niveau inter-
vre abondante et bon marché. Il était de l’économie, ses besoins sont supé- national.
nécessaire de trouver un positionne- rieurs aux ressources propres du pays ; La reconstruction de Beyrouth s’inscrit
ment plus conforme aux représenta- il est conscient de l’importance que dans un contexte national de mobili-
tions des acteurs dominants de la revêt aux yeux des investisseurs et des sation forte des finances publiques et
société libanaise. acteurs économiques un changement sur l’effet multiplicateur de la recons-
d’image. truction de l’État : renforcement des
De grandes ambitions Les leviers utilisés seront essentielle- capacités de l’administration ; amé-
L’ambition économique des dirigeants ment la politique financière et le chan- lioration des infrastructures ; remise en
libanais était grande. Ils espéraient voir gement rapide d’image par une recons-
le pays du cèdre retrouver les fonc- truction accélérée. Et Beyrouth sera la (2) Produit intérieur brut.
tions de services régionaux assurées
avant la guerre : commerce, finances,
transport de personnes (par l’aéro-
port) et de marchandises (en transit
par le port de Beyrouth), services d’en-
seignement et de santé de haut niveau,
etc., en plus des services touristiques et
de loisirs.
Mais les autres pays de la région
n’avaient pas attendu la sortie du Liban
de sa crise de quinze ans. Entre 1975 et
1990, ils avaient récupéré une partie
importante de ces fonctions. Toutes
les capitales de la région s’étaient
dotées de plates-formes aéroportuai-
© Solidere

res modernes, et Dubaï était devenu


le hub du Proche-Orient. Les ports
d’Aqaba (Jordanie), de Lattakiyé et de
Lieu principal des combats et symbole de la division du pays,
Tartous (Syrie) avaient été développés Beyrouth est devenu le site où s’est concentré l’essentiel des politiques d’aménagement
et assuraient désormais l’essentiel du et de reconstruction à l’issue de la guerre.

24 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Beyrouth au centre
de la structure urbaine du Liban

La politique financière et le changement


rapide d’image par une reconstruction
accélérée feront de Beyrouth la vitrine
de cette renaissance…
© Solidere

marche des équipements publics, y


compris dans les régions périphé-
riques… Cette dynamique est en par-
tie favorisée par l’aide internationale,
coordonnée par le gouvernement liba-
nais, et qui représente près de 15 %
des investissements totaux dans le pays.
C’est sous l’angle de l’aménagement
du territoire qu’il faut examiner la
manière dont Beyrouth a repris place
dans les réseaux internationaux.
Il s’agissait en premier lieu de réaliser
de grandes infrastructures d’échanges
(aéroport, port, routes internationa-
les, réseaux de télécommunications),
condition majeure pour réémerger au
niveau régional. D’autre part, les élé-
ments de visibilité les plus forts ont
été utilisés : grands projets d’aména-
gement urbain, grands équipements,
grand événementiel.
Les effets de cette politique sont rapi-
dement apparus au niveau de l’inves-
tissement privé haut de gamme. La
remise aux normes internationales a
replacé rapidement la métropole liba-
naise sur ses créneaux de prédilection,
en situation de concurrence directe

La saga de la reconstruction 25
Le financement de la reconstruction Réalisation des projets figurant au schéma directeur de 1986

Dans un premier temps, les autorités libanaises


avaient craint de ne pas pouvoir réunir tous les
fonds nécessaires à la reconstruction. Elles se
sont au contraire trouvées confrontées à un
afflux massif de capitaux dans les banques
libanaises, au rythme de 5 milliards USD par
an, soit l’équivalent de 30 % à 50 % du PIB
selon les années.
Cette arrivée massive de capitaux était
inattendue. Elle était la conséquence de la
politique de stabilisation du cours de la livre
libanaise par rapport au dollar américain,
politique consistant à servir des intérêts à des
taux particulièrement élevés – dans le cadre de
bons du trésor – pour les dépôts en livre
libanaise. Ces taux d’intérêt sur les dépôts en
livre ont dépassé les 30 % au début des années
1990. Ils sont actuellement aux alentours de
10 % et continuent à attirer d’importants flux
de capitaux.
L’État libanais n’a eu aucune difficulté à
mobiliser cette épargne pour financer la
reconstruction et assurer une partie de ses
dépenses de fonctionnement. Cette manne au
flux ininterrompu a même failli faire oublier le
risque d’un endettement trop important. De
fait, à partir de la fin des années 1990, l’État
libanais s’est trouvé dans une situation
financière critique, avec une dette publique de
plus de 30 milliards USD, équivalente à près
de deux années de PIB, et un déficit budgétaire
proche de 50 % du montant des dépenses.
La reconstruction physique a représenté un
coût inférieur à 10 milliards USD en quinze
ans. L’essentiel des dépenses de l’État a été
affecté à ce que l’ancien Premier ministre Rafic
Hariri a pudiquement appelé «le prix de la
paix», consistant en diverses politiques de
soutien social, à travers des circuits officiels
ou à caractère clientéliste.
Ce mode de financement de la reconstruction
et des dépenses publiques a eu accessoirement
pour conséquence (loin d’être négligeable) un
renchérissement des valeurs foncières et, plus
généralement, des prix intérieurs.
Les dépenses consacrées à la reconstruction
ont enfin pris en compte la politique d’équilibre
entre les régions et les communautés
confessionnelles, qui a conduit à un
suréquipement (écoles, hôpitaux, centrales
électriques) et à l’augmentation des charges
de gestion de plusieurs services publics (par les
sureffectifs ou par les exemptions de fait du
paiement des redevances de services tels que
l’eau ou l’électricité).

26 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
avec les métropoles du Moyen-Orient d’Istanbul, qui bénéficient d’un large Le développement du port
comme Dubaï, Le Caire ou Koweït marché intérieur, ou de Dubaï, Chypre Avant la guerre, le port de Beyrouth
City. ou Tel Aviv. était l’un des tout premiers de la
Environ quarante compagnies aérien- région. Il avait enregistré en 1974 un
nes desservent l’AIB. Le transit ne trafic de plus de 4 millions de tonnes.
La modernisation représente cependant que 3 % du Son activité de transit desservait essen-
des infrastructures mouvement total des passagers, alors tiellement l’Irak (85 %), pays n’ayant
d’échanges que sa part était de 20 % des mouve- pas de façade maritime sur la
ments de passagers avant la guerre. La Méditerranée ou la mer Rouge.
La modernisation des infrastructures fonction de hub a été largement reprise Durant la guerre, l’activité du port de
d’échanges est fondamentale pour l’in- par Dubaï, Chypre et accessoirement Beyrouth est tombée à environ
tégration de l’économie libanaise dans par Le Caire et Istanbul. 2 millions de tonnes par an en
la mondialisation C’est aussi le sup- Ce retour progressif de l’activité aéro- moyenne. Au lendemain de la guerre,
port pour les flux financiers, de mar- portuaire de Beyrouth a été facilité par une nette reprise l’a portée à près de
chandises, de personnes et d’informa- la modernisation et l’augmentation de 7 millions de tonnes en 1995.
tion. Les principaux vecteurs de ces capacité, aussi bien de l’aérogare que Suite à la reprise des tensions régio-
flux sont les ports, aéroports, axes rou- des pistes d’envol. Un schéma directeur nales, le trafic s’est progressivement
tiers internationaux et moyens de télé- pour le développement de l’AIB a été érodé et stagne aux alentours de
communications de haut débit. mis au point en 1993, prévoyant des 5 millions de tonnes par an depuis
équipements et des extensions en qua- 2001, dont 140 000 tonnes en transit.
La modernisation de l’AIB tre phases, correspondant respective- Pour le moment, il demeure un port
Créé en 1954, l’aéroport international ment à 6, 9, 12 et 16 millions de pas- servant principalement à l’importa-
de Beyrouth avait rapidement conquis sagers par an. Les travaux ainsi réalisés tion pour les besoins de consomma-
la première place parmi ceux de la depuis 1994 font de l’AIB une plate- tion interne du pays.
région et avait réussi à maintenir sa forme aéroportuaire entièrement Le port de Beyrouth a été réhabilité et
position jusqu’à la guerre libanaise modernisée. Une nouvelle piste en mer modernisé dans le cadre de la recons-
(1975-1990). Entre 1954 et 1975, a été réalisée à l’ouest et la piste Est a truction. Il s’étend sur 73 ha dont
Beyrouth jouait un rôle de hub pour le été réhabilitée. Le nouveau terminal, 10,4 ha de zone franche et compte
trafic intéressant le Moyen-Orient, qui s’est substitué à l’ancien, possède désormais 4 docks, 16 quais et des sta-
auquel s’ajoutait le trafic local. une capacité de 6 millions de passa- tions de déchargement de conteneurs.
En 1974, l’AIB avait enregistré gers par an. Un ensemble d’équipe- Le linéaire de quais a été porté à
2,75 millions de passagers, à égalité, à ments connexes ont été réalisés, réha- 5 774 m et les bassins ont une pro-
l’époque, avec le trafic de l’aéroport bilités et/ou étendus. fondeur variant de 3 à 15,5 m. Les tra-
Attaturk d’Istanbul (16 millions de L’espace compris entre la nouvelle piste vaux se poursuivent sur le bassin n° 4,
passagers en 2002) ou d’Oslo (aujour- en mer et l’ancienne piste Ouest a fait qui servira de terminal des conteneurs
d’hui 14 millions) et devant l’aéroport l’objet d’une étude portant sur la créa- ainsi que sur sa digue.
de Bangkok (32 millions en 2004). tion possible d’une zone franche sur Cette modernisation/extension ne suf-
Durant la guerre libanaise, le trafic de 31 hectares, avec 150 000 m2 de plan- fit pas en elle-même à endiguer la
l’AIB fut réduit de manière impor- chers. Sa réalisation a été cependant concurrence des autres ports de la
tante, accusant des minima à différée. région. Le port d’Haïfa est le plus
0,5 million de passagers en 1984 et important de la région, avec environ
0,2 million en 1989. 20 millions de tonnes traitées par an.
Depuis la fin de la guerre en 1990, le Celui de Tartous, en Syrie (6 millions
trafic est en augmentation constante. de tonnes par an, en croissance), a été
Aujourd’hui, il se situe légèrement au- modernisé et dépasse le tonnage du
© CDR

dessus du niveau de 1974 avec port de Beyrouth.


3 millions de passagers en 2004. Il se Le retour progressif de l’activité Les tensions régionales en Israël et en
aéroportuaire de Beyrouth a été favorisé
positionne devant les aéroports de Irak et la récente crise politique avec la
par la modernisation et l’augmentation
Damas et d’Amman, mais loin der- de capacité de l’aéroport international Syrie freinent l’expansion de l’activité
rière les aéroports du Caire et de Beyrouth. portuaire de Beyrouth. Toutefois, le

La saga de la reconstruction 27
Morphologie générale de l’aire urbaine de Beyrouth gnies privées de téléphonie mobile ont
vu leur marché s’accroître très rapi-
dement, en dépit de la remise en état
et de la modernisation du réseau de
téléphonie fixe. Les transferts de don-
nées ont assez rapidement bénéficié
de la connexion au réseau de fibres
optiques international depuis le bran-
chement de Beyrouth au réseau mon-
dial en 1999. Ce réseau complète les
liaisons par satellites existantes.
Toutefois, le programme de dévelop-
pement de l’Internet accuse des retards
et ce service se caractérise toujours en
2005 par des offres de qualité fort
inégales.

Les projets phares


de la reconstruction

Pour modifier définitivement l’image


de la ville et du pays à l’issue du conflit,
il devenait nécessaire d’engager des
actions de grande envergure, qui à la
fois effacent les traces de la guerre et
potentiel qu’il représente et sa proxi- réalisation de la pénétrante de Borj créent une nouvelle image du pays.
mité avec Damas devraient lui per- Hammoud, d’autre part, favorisent le Au-delà des grands projets d’infras-
mettre de jouer un rôle important lien entre la ville de Beyrouth et l’en- tructures, c’est sur l’aménagement du
lorsque le développement économique semble des villes côtières situées au centre-ville de la capitale que les efforts
qui accompagnera la paix régionale nord, jusqu’à la frontière syrienne ; vont se focaliser.
mettra l’ensemble des infrastructures - la réalisation de l’autoroute du Sud à
régionales sous pression. partir de Khaldé au sud de l’aéro- Le projet phare du centre-ville
port, la pénétrante reliant l’aéroport Dès la toute première accalmie de
Les routes internationales au centre-ville, la liaison entre cette 1977, la reconstruction du centre-ville
favorisées dernière et l’autoroute du Sud par historique de Beyrouth avait été consi-
Les principaux projets d’axes figurant contournement est de l’aéroport, par- dérée comme une priorité évidente :
au schéma directeur de la région ticipent au grand réseau de transport reconstruire le centre historique, c’é-
métropolitaine de Beyrouth terrestre du pourtour de la tait retrouver le lieu qui symbolise le
(SDRMB(3)) ont été réalisés, à l’ex- Méditerranée ; mieux l’unité nationale et le redécol-
ception notable du projet de voie péri- - les pénétrantes au départ de lage économique.
phérique dont le coût estimatif, Hazmiyeh (route de Damas) vers Dès 1977, les autorités municipales de
notamment pour les expropriations, Achrafiyeh d’une part et vers le port, Beyrouth avaient fait appel à l’APUR(4)
s’est avéré prohibitif. De fait, les infras- d’autre part, facilitent les liaisons pour proposer un plan d’intervention
tructures routières radiales qui relient depuis le port et le centre-ville vers la sur cet espace. En 1983, le groupe privé
les grands pôles d’échanges ont été Bekaa et vers Damas. Oger-Liban, dont le président
favorisées : directeur général Rafic Hariri allait
- le réaménagement et l’élargissement Les télécommunications
(3) Schéma directeur de la région métropoli-
de l’autoroute du Nord entre le port Le réseau de télécommunications a été taine de Beyrouth, CDR - DGU - IAURIF, 1986.
et la ville de Zouk d’une part, et la rapidement développé. Les compa- (4) Atelier parisien d’urbanisme.

28 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Plan d’aménagement du centre-ville de Beyrouth

La saga de la reconstruction 29
moine ancien de la ville ; les choix
architecturaux de certains ensembles
sont critiquables ; les densités projetées
sont sans doute élevées ; la gestion des
transports insuffisante…
Il n’en demeure pas moins que le cen-
tre-ville de Beyrouth est aujourd’hui
un lieu dont les Libanais sont fiers,
qu’ils se sont progressivement réap-
propriés, par dizaines de milliers, pour
leurs fêtes, leurs luttes sociales et poli-
tiques, pour l’expression collective de
leurs aspirations.

© Solidere
Élyssar : le plus grand projet
L’animation le soir, à proximité de la place de l’Étoile, d’aménagement urbain
est l’un des signes tangibles de la réussite de la réhabilitation du centre-ville. de la Méditerranée
Le renouveau de Beyrouth ne pouvait
devenir dix ans plus tard Premier - réalisation des infrastructures ; s’opérer sans une intervention signifi-
ministre du Liban, actualisait l’étude - réhabilitations ; cative sur les quartiers les moins inté-
APUR et réalisait un schéma directeur - vente des premiers lots ; grés de l’agglomération, en l’occur-
très détaillé de reconstruction du cen- - constructions ; rence ceux de la banlieue sud.
tre. En 1986, le SDRMB, élaboré par - espaces verts ; Entre l’aménagement du centre-ville
l’IAURIF, soulignait à nouveau la - animation du site… appartenant principalement aux sun-
grande priorité accordée à la recons- La mise en œuvre du projet phare du nites et aux chrétiens, et celui de la
truction du centre. Liban(5) a bénéficié des plus hauts banlieue sud contrôlé par les milices
C’est Rafic Hariri qui donnera l’im- appuis politiques et financiers au chiites, il était nécessaire de trouver
pulsion permettant de passer des idées niveau national. En dépit d’un contexte un équilibre.
aux actes. Avec une ténacité à toute économique régional particulièrement À la veille de la guerre civile, cette ban-
épreuve, Hariri franchit tous les obs- difficile, les résultats sont spectacu- lieue qui sépare la ville-centre de l’aé-
tacles : laires. roport, comprenait quelques quartiers
- conception en 1992 d’un premier En une dizaine d’années, les 120 ha populaires et ouvriers (Chiyah,
projet et de son montage juridique et du centre-ville de Beyrouth se sont Ghobeiri, Ouzaï), un quartier rési-
financier ; progressivement transformés : un dentiel relativement aisé (Bir Hassan),
- approbation par le Parlement ; quartier moderne voire luxueux, au quelques établissements importants
- expropriations ; cœur historique pittoresque, a surgi de loisirs (cité sportive, plages de Jnah,
- expulsion – moyennant indemnisa- d’un amas de ruines qui offrait une golf de Beyrouth, tir aux pigeons, club
tion – des squatters ; vision apocalyptique. Il est aujourd’-
- déblaiement des ruines ; hui investi par des milliers de person-
- débats animés tant avec les ayants nes tous les soirs, des jeunes surtout,
droit qu’avec les architectes, portant mais aussi par les familles et bien sûr
aussi bien sur le montage de l’opé- par les touristes arabes et occidentaux.
ration que sur le parti d’aménage- Certes, la formule d’expropriation rete-
© V. Clerc

ment initialement retenu ; nue a été expéditive (intégration for-


- mise en œuvre du plus grand chan- cée des ayants droit dans une société
tier archéologique du monde en cen- foncière) ; le déblaiement des ruines a L’intervention publique sur les quartiers
tre-ville ; emporté avec lui des trésors du patri- de la banlieue sud séparant la ville-centre
de l’aéroport, le projet Élyssar, a porté sur
- révisions successives du schéma
l’habitat « irrégulier », le relogement des
directeur et du parti d’aménage- (5) de la dimension du nouveau centre-ville de squatters, la valorisation des plages et de
ment ; Lu Jia Zui dans la région de Pudong à Shanghai. la façade maritime.

30 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
d’équitation), et deux camps palesti-
niens (Borj-Brajneh et Sabra-Chatila).
La population totale ne dépassait guère
les 150 000 habitants en 1974.
Entre 1975 et 1990, les hostilités qui
se déroulèrent ont drainé une popu-
lation importante, en grande partie
défavorisée, vers cette région.
À l’issue de la guerre, elle totalisait près
de 400 000 habitants. Les quartiers
aisés avaient disparu ; les plages de
Jnah et leurs bungalows avaient été
squattés par des réfugiés en général
très démunis ; de multiples quartiers
d’habitat illégal avaient surgi et s’é-
taient largement développés (Hay-
Sellom, Raml-el-Aali, Jnah, prolonge- La pénétrante Sud, dite Unesco-Ouzaï, traversant le quartier irrégulier
ments de Ouzaï…). Le tout sur un de Jnah-Hay-el-Zahra, est une infrastructure dont la banlieue sud a bénéficié
dans le projet Élyssar, en dépit des oppositions locales au tracé et à la conception
territoire nettement sous-équipé en de cette voie.
réseaux d’eau potable, d’assainisse- © V. Clerc
ment, d’électricité, de téléphone et
même de voirie.

Schéma directeur du projet Élyssar de restructuration de la banlieue sud

La saga de la reconstruction 31
L’intervention sur la banlieue sud de
Concours international pour l’aménagement Beyrouth, préconisée par le SDRMB,
de la place des Martyrs prit la forme d’un accord politique,
La place des Martyrs joue un rôle Le jury, les différents projets, d’un projet et d’un dispositif de mise
symbolique fort dans le vécu et la le projet lauréat en œuvre :
mémoire des Libanais. Elle fut tour à Le jury était présidé par l’architecte - L’accord politique trouvé entre le
tour place des fêtes, emplacement du Donald Bates (Australie) et comprenait gouvernement Hariri et les forces
sérail ottoman, place de potence des également Fouad Awada (architecte-
martyrs de la lutte anti-ottomane, gare politiques chiites fortement implan-
urbaniste, France), Roueida Ayache
routière grouillante et vaste espace de (architecte, France), Joan Busquets
tées sur ce territoire a consisté à envi-
démarcation durant la guerre civile. (architecte-urbaniste, Espagne), Samir sager une intervention publique au
Depuis les années 1990, elle est Khalaf (sociologue, Liban), Rodolfo niveau du relogement des squatters
redevenue le lieu des grands Machado (architecte-urbaniste, États- dans la région plutôt que leur éva-
rassemblements populaires, accueillant Unis) et Chong Chia Goh (architecte, cuation pure et simple.
concerts et braderies, avant que l’Histoire représentant l’UIA(1)), ainsi que deux
ne la rattrape à nouveau de manière - Le projet avait pour objectif de valo-
suppléants, les architectes Bernard
dramatique, avec les centaines de milliers Khoury (Liban) et Morizio Marzi (Italie). riser les plages de Jnah et la façade
de Libanais qui y défilèrent pour les Plus de 270 projets ont été présentés maritime ; cette opération permettait
obsèques de Rafic Hariri en février 2005 par des professionnels et des étudiants de reloger à quelques centaines de
puis pour clamer leur soif de 45 pays (pour deux concours mètres plus à l’est les squatters qui
d’indépendance et de vérité le 14 mars parallèles, professionnels et étudiants). en seraient délogés, et d’aider au
2005.
financement des infrastructures et
des équipements nécessaires.
- Le dispositif retenu pour la mise en
œuvre fut la création d’un établisse-
ment public d’aménagement, bap-
tisé Élyssar, du nom de l’opération
elle-même.
Le projet Élyssar a progressé lente-
Le projet lauréat de l’équipe grecque
Vasiliki Agorastidou, Antonis Noukakis,
ment. Les infrastructures ont été réha-
Lito Loannidou et Bouki Babaou bilitées, davantage dans les quartiers
Noukaki. «réguliers» que dans les quartiers «irré-
© Solidere
guliers». Les nouveaux squats ont
Le projet professionnel lauréat est celui
disparu, mais peu de résultats ont été
de l’équipe grecque Vasiliki Agorastidou enregistrés au niveau du relogement
La place des Martyrs
dans les années 1960… - Antonis Noukakis - Lito Loannidou - et de la libération des plages.
© Ministère du Tourisme du Liban Bouki Babaou Noukaki. Globalement, la banlieue sud de
Le second prix professionnel a été Beyrouth a bénéficié d’améliorations
attribué à une équipe belgo-libano-
Le hasard a voulu que la société de tangibles. Son développement se pour-
yougoslave conduite par Nabil Gholam.
reconstruction du centre-ville de Beyrouth Le troisième prix professionnel a été suit, notamment vers l’est (plaine de
lance un concours international d’idées attribué à une équipe américano- Hadath), et les nouveaux habitants
pour l’aménagement de cette place, au libanaise conduite par Hashim Sarkis. sont désormais issus des classes
début de l’été 2004, concours qui s’est Le projet lauréat de la catégorie étudiants moyennes.
achevé peu après les évènements a été celui de l’équipe Layth Madi et
dramatiques du printemps 2005, par la Ivan Perez-Rossolo de l’université de
proclamation du projet lauréat le 6 mai Harvard aux États-Unis, sachant que
2005. deux autres équipes de la même Les grands équipements
Le concours portait sur l’ensemble de université ont figuré parmi les cinq projets
l’axe compris entre la voie Fouad primés de cette catégorie, les deux autres Les grands équipements publics par-
Chehab et le premier bassin du port, revenant à une équipe espagnole et une ticipent de la représentation nationale.
incluant la place des Martyrs proprement équipe française de l’ESA(2).
dite.
Leur réhabilitation et la construction
(1) Union internationale des architectes. de nouveaux bâtiments ont aussi
(2) École spéciale d’architecture.
contribué au renouveau de Beyrouth.

32 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Le siège du gouvernement se situait
au grand Sérail, dans un vieux bâti-
ment ottoman en partie ravagé par la
guerre. Surélevé d’un étage supplé-
mentaire et entièrement modernisé,
le siège du gouvernement domine la
ville de ses grands balcons en pierre
ocre.
Le palais présidentiel de Baabda, au
sud-est de Beyrouth, fortement abîmé
lors de la dernière phase de la guerre,
a lui aussi été réhabilité. Les bâtiments
réalisés par Bodiansky ont retrouvé la
pureté de leur ligne.
Sur la place de l’Étoile, le Parlement a
été réhabilité et modernisé. La place
de l’Étoile a aussi été reconfigurée avec
le retour de son horloge et la création «40 Quarterly» sur la place des Martyrs : l’évènementiel a joué un rôle majeur
d’un quartier piétonnier. dans l’animation du centre-ville reconstruit.
© Solidere
Le siège du Conseil du développement
et de la reconstruction (CDR), situé
dans le petit Sérail, à proximité du siège rage nocturne au milieu du centre- grands concerts (Pavarotti, Jean-
du Premier ministre, a été le premier ville en ruine fut le signe du renou- Michel Jarre, Feyrouz) organisés dans
bâtiment réhabilité. Cet organisme, veau de Beyrouth. le centre-ville comme dans la cité spor-
qui gère plus de 90 % des projets d’in- La municipalité de Beyrouth a vu son tive, les deux principaux lieux de ras-
frastructures et d’équipements publics, superbe bâtiment de style néo-otto- semblement de la capitale.
est la structure clé de la reconstruc- man des années 1920 réhabilité dans le La ville a aujourd’hui repris le rythme
tion. Pendant des années, son éclai- quartier piéton du centre-ville. des congrès, conférences, séminaires
De grands équipements ont aussi été internationaux, grâce à la qualité de
reconstruits et agrandis comme la cité son infrastructure touristique, le sens
sportive, dont un stade de 60 000 pla- de l’accueil et la qualité de la restau-
ces, le campus de l’université libanaise ration. Conscient de l’impact déter-
à Hadath en banlieue, le musée natio- minant des grands évènements sur
nal sur l’ancienne ligne de démarcation l’attractivité des métropoles, Rafic
et l’hôpital gouvernemental de Bir Hariri avait d’autres projets pour
Hassan en face de la cité sportive. Beyrouth, qu’il n’a pu réaliser de son
L’ensemble de ces équipements publics vivant, par exemple les championnats
sont des signes concrets de la recons- de Formule 1, comme à Monte Carlo.
truction réalisés par l’État.

L’événementiel comme outil La remise aux normes


de marketing urbain du développement urbain
La tenue de grands évènements témoi-
© Solidere

gne du renouveau de Beyrouth : le La région métropolitaine de Beyrouth


Sommet de la francophonie, le som- s’est considérablement étendue durant
Le siège du Conseil du développement et met des chefs d’État arabes, tous deux la guerre de 1975-1990, essentielle-
de la reconstruction, dans le centre-ville, réunis dans la capitale libanaise en ment en raison d’un afflux simultané
où sont gérés 90 % des projets
d’infrastructures et d’équipements
2002 ; ou encore la coupe d’Asie de de réfugiés chrétiens dans la banlieue
publics. Il a été le premier bâtiment à être football en 1998, sans compter la visite nord et musulmans dans la banlieue
réhabilité. du Pape Jean-Paul II en 1999 ou de sud. Or l’étroitesse de l’ancienne trame

La saga de la reconstruction 33
viaire de la ville-centre et la vétusté du Les réseaux électriques ont été nor- Il aura fallu attendre huit années après
réseau routier en banlieue consti- malisés. Les branchements illégaux de la fin de la guerre pour que soient
tuaient un handicap pour la redyna- fils électriques et de téléphone ont été organisées, en 1998, des élections
misation économique de la région- supprimés à mesure que la compagnie municipales. Les conseils municipaux
capitale. Aussi, la construction de publique Électricité du Liban était en élus ont eu la volonté politique de
nouveaux axes de pénétration et de capacité de fournir l’énergie suffisante réhabiliter leurs territoires par de mul-
contournement présentait un carac- et d’obtenir le paiement des factures. tiples actions portant essentiellement
tère vital pour cette région urbaine de La fourniture d’énergie électrique s’est sur la voirie et le verdissement.
plus d’un million et demi d’habitants. cependant détériorée au cours des der- Dans la ville-centre (municipalité de
Ces grands axes avaient aussi un carac- nières années en raison des difficultés Beyrouth), ce type d’action avait
tère régional. de gestion de la compagnie publique. débuté avant même les élections muni-
Au-delà de ces réalisations entièrement La gestion des déchets s’est notable- cipales, par un premier grand projet
nouvelles, l’intervention publique sur ment améliorée. La collecte est réalisée hautement symbolique, la replanta-
le réseau routier de la région-capitale dans le cadre d’une concession tion du plus grand espace vert de la
a porté sur des centaines de kilomètres octroyée par l’État à une société privée, ville, le Bois des pins, et son aména-
d’axes existants, qui ont été réaména- Sukleen, au nom des municipalités et gement en grand parc urbain paysager.
gés ou, au minimum, remis en état. par prélèvement sur les finances muni- L’initiative de cette action avait été
Pour les transports collectifs, en revan- cipales. Cette entreprise veille sur la prise dès 1991 par la région Île-de-
che, les avancées sont restées modes- propreté de Beyrouth et de la quasi- France et fut mise en œuvre par le
tes. Aucun des projets de transport en totalité du Mont-Liban. La fermeture CDR, relayé à partir de 1998 par la
site propre prévus au SDRMB n’a vu des décharges en mer au centre-ville et municipalité.
le jour. L’office public des transports à Borj Hammoud et le déplacement La municipalité entreprit ultérieure-
(OCFTC(6)) a repris ses services d’au- de la décharge de la banlieue sud qui ment de vastes travaux de plantations
tobus. Des licences ont été attribuées menaçait la sécurité du trafic aérien d’alignement le long des grands axes,
à de nouvelles compagnies privées et (en raison d’une trop grande proxi- notamment la corniche de bord de
à des milliers de particuliers. En termes mité avec l’aéroport international) ont mer et ses prolongements à l’intérieur
de service-usager, Beyrouth est aujour- supprimé les principales nuisances de la ville. Elle entreprit également,
d’hui une ville où il est aisé de trouver constatées à la fin des années 1990. souvent avec l’aide du CDR, des opé-
un transport collectif à toute heure et La politique de retour des déplacés rations de réhabilitation des infras-
pratiquement en tout lieu. En revan- s’est accompagnée de subventions et tructures de la ville (eau, assainisse-
che, la vitesse commerciale, la qualité d’indemnisations, pour favoriser la ment…), de destruction de bâtiments
de service et l’impact sur la conges- reconstruction des bâtiments détruits menacés de ruine (le long de l’an-
tion du trafic, mériteraient des amé- durant la guerre. cienne ligne des combats), d’aména-
liorations. gements et d’équipements divers.
Les municipalités de la proche comme
de la lointaine banlieue firent de
même. Dans la banlieue nord, la muni-
cipalité de Jounieh a réaménagé avec
bonheur la rue historique de la ville ;
la municipalité de Zouq a aménagé un
souk d’ateliers d’artisans tradition-
nels…
Sept années après les élections de 1998
(un nouveau scrutin s’est déroulé en
2004), l’empreinte des municipalités
est désormais nettement visible sur le
© CDR

territoire, avec une voirie plutôt bien


L’intervention publique sur le réseau routier a porté sur des centaines de kilomètres
d’axes existants ou nouveaux, qui ont été réaménagés ou remis en état. (6) Office des chemins de fer et des transports
Elle a considérablement fluidifié la circulation. en commun de la République libanaise.

34 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Plan d’aménagement du Bois des pins de Beyrouth, entretenue, des aménagements d’espa-
réalisé avec le concours de la région Île-de-France ces publics de qualité et un verdisse-
ment jamais égalé auparavant.

Les interventions privées

Le secteur privé, encouragé par les pro-


grès constatés année après année, a
trouvé dans le Grand Beyrouth un
champ d’investissement intéressant,
avec un fort potentiel de valorisation.
Les constructions nouvelles les plus
impressionnantes ont été celles réali-
sées dans les secteurs hôtelier, com-
mercial et bancaire. De par leur monu-
mentalité et leur attractivité, ces
réalisations ont modifié les points de
repère et les échelles de la ville.
Le grand palace le Phœnicia situé sur
la baie de Saint-Georges près du
centre-ville fut entièrement réhabilité,
de même que d’autres hôtels presti-
gieux de la capitale comme le Riviera
(bord de mer) ou le Commodore
(quartier Hamra).
Les réalisations nouvelles se sont mul-
tipliées, recherchant généralement
une visibilité forte : Movenpick,
Metropolitan, Sheraton, Plazza,
Rotana, etc. Les investissements dans
ce secteur ont été essentiellement
d’origine libanaise, saoudienne et émi-
ratie.
Au niveau du grand commerce, les
chaînes de grandes surfaces, essentiel-
lement Monoprix et Spinney’s, ont
rivalisé d’ingéniosité et recherché les
nœuds stratégiques, facilement acces-
sibles en voiture tout en étant proches
de la ville dense voire en demeurant au
cœur de la ville. Les galeries commer-
çantes ont été implantées dans les
quartiers «branchés» denses comme
par exemple le centre Verdun ou le
centre ABC d’Achrafiyeh.
Quant aux banques, certaines n’ont
pas hésité à refaire leurs sièges en
recherchant l’effet de monumentalité
et de prestige, comme la Banque du

La saga de la reconstruction 35
Liban et de l’Outre-Mer à Verdun, ou Le pari de la reconstruction
la Banque Audi en centre-ville. en suspens
Des centaines de restaurants ont été
aménagés en quelques années, essen- La politique de la reconstruction a été
tiellement dans le centre-ville recons- fondée sur un pari, celui de la paix
truit, mais surtout à ses abords immé- régionale qui s’annonçait au début des
diats (rue Monod et quartier Sodeco). années 1990. La reprise des tensions
Les établissements de loisirs tels des régionales à partir de 1995 a remis en
casinos, salles de jeux, discothèques cause les fondements de cette poli-
(comme le B18 à la Quarantaine), se tique. Le déséquilibre macroécono-
multiplièrent. Virgin Megastore installa mique du Liban (l’excédent des échan-
en centre-ville un magasin ouvert 7 ges de capitaux compense le déficit de
jours sur 7, y compris en nocturne, Beyrouth by night ! la balance commerciale) se traduit par
© Solidere
avec café-spectacle à l’étage et snack- une dette publique considérable qu’il
glacier en terrasse. Sans compter les faudra bien apurer.
musées locaux ou les petits parcs L’appui politique et financier au Liban
de loisirs, y compris aquatiques dans le cadre du conflit régional actuel
(Schtroumpf, HabtoorLand...). justifie les aides des pays du Golfe à
Le secteur privé réalisa également un de très faibles taux d’intérêt. Le lan-
nombre important de salles de congrès cement de grands projets régionaux
et d’exposition, souvent intégrées dans de reconstruction, censés relancer l’é-
des grands hôtels, mais parfois indé- conomie régionale, tarde à se mettre en
pendantes (forum de Beyrouth, palais place faute de résolution du conflit.
des congrès de Dbayé…). Il fut égale- La dégradation de la situation régio-
ment très actif dans les opérations nale depuis l’opération américaine en
immobilières destinées au logement, Irak n’offre guère de perspectives à
avec des réalisations de qualité très court et moyen terme.
inégale et globalement bien inférieure Beyrouth a probablement atteint un
au niveau des réalisations dans le sec- palier dans son repositionnement
teur tourisme-loisirs. international. La capitale libanaise
Les investissements privés ont été risque de se maintenir à ce niveau pen-
moins nombreux dans le secteur dant un certain temps et les très ambi-
industriel et même dans l’offre Le pari de la reconstruction a permis tieux projets d’aménagement risquent
de bureaux pour les entreprises de aux interventions privées de trouver de stagner dans les années à venir, à
un champ d’investissement intéressant,
services. moins que des circonstances externes,
avec un fort potentiel de valorisation.
Les investisseurs ont été convaincus D. Lochon/Iaurif par exemple dans les pays du Golfe,
de l’opportunité que Beyrouth pou- ne fassent basculer les investissements
vait présenter en tant que «capitale vers la Méditerranée, ou que la paix
touristique et financière» ; ils l’ont été régionale devienne réalité.
nettement moins pour ce qui est des Beyrouth a su développer des capaci-
possibilités d’y développer une pro- tés au-delà des besoins propres du
duction de biens et de services autres pays. Cette métropole représente
que touristiques. Le niveau élevé des aujourd’hui un fort potentiel de déve-
prix explique vraisemblablement ce loppement, prêt à accueillir les fruits
raisonnement. Ce niveau n’est pas dis- d’une paix ou d’une crise régionale
suasif pour les touristes fortunés des potentielle. De ce point de vue, le pari
pays du Golfe, mais il présente un beyrouthin sera peut-être payant en
risque réel pour les investissements Le grand stade de la cité sportive au sud cas d’évolution de la donne régionale.
de la ville a dû être totalement
productifs. reconstruit.
© CDR

36 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
La saga croquée par Jacques Liger-Belair
Croquis et textes de Jacques Liger-Belair, architecte à l’Atelier des architectes associés - AAA -, extraits de son album Beyrouth 1965-2002, publié par les éditions Dar An-Nahar.

L’insouciance
… allongée au bord de la Méditerranée,
ville insouciante, nonchalante,
et pourtant industrieuse et prospère, ville heureuse…
ville de tous les commerces, avec ses banques, ses hôtels,
ses restaurants et ses night-clubs,
Beyrouth avide d’Occident et de progrès prenait le
chemin de la modernité de l’époque.
Ses architectes bâtissaient, de béton, de verre et d’acier,
la corniche de Raouché et la rue Hamra…
Et le Phoenicia, tout neuf sur l’avenue des Français,
disputait au mythique hôtel Saint-Georges sa réputation
de haut lieu de toutes les mondanités,
du grand commerce et du journalisme international.

La saga de la reconstruction 37
La destruction
La ville de Beyrouth s’embrase,
se dresse contre elle-même
quartiers est contre quartiers ouest.
C’est le temps de la violence aveugle.
Hommes, femmes, enfants, innocents,
fuient, sont mutilés, meurent.
La ville est ravagée.
Son centre historique,
lieu de toutes les rencontres,
de toutes les convivialités,
devient terrain d’affrontement,
lieu de mort.
Les murs de pierre et de béton,
qui sont la chair de la ville,
sont profondément meurtris,
comme le sont ses habitants,
dans leurs chairs et leurs esprits.
Lorsque cette folie prendra fin,
les Beyrouthins se retrouveront, ensemble,
et découvriront, effarés,
la longue ligne de fracture,
de démarcation
entre les deux parties de Beyrouth...
et son centre-ville ravagé.

38 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
La renaissance
Après bien des polémiques
sur le futur de la ville
et son immense mémoire enfouie,
après de grands enthousiasmes
et de grandes indignations...
un plan de reconstruction est né,
qui se veut tenir un juste équilibre
entre la tradition revendiquée,
la modernité, les objectifs financiers...
La ville est un vaste chantier quasi mythique.
C’est le temps des fouilles archéologiques,
des grandes excavations qui accueilleront
les nouvelles infrastructures.
En septembre 1995,
ce sont les journées archéologiques
entre la cathédrale des maronites
et celle des grecs-orthodoxes.
Et des cafés populaires
prennent possession de la ruelle
qui domine la grande fouille
du chevet de la cathédrale.
La vie revient au centre-ville.

La saga de la reconstruction 39
La vie
Les gens flânent et se retrouvent, de tous âges et de partout,
Aux cafés, aux terrasses, aux boutiques,
Aux ruelles retrouvées...
Symbole aussi, et espoir, pour ces autres cités
que la guerre a ravagées, au Moyen-Orient, en Europe
et ailleurs dans le monde, qui, elles aussi, se rebâtiront et revivront.

40 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
L. Gauthier-Falret/Iaurif

La réconciliation
par la reconstruction
Éric Huybrechts(1)
IAURIF

L es accords de Taëf, signés par toutes les parties libanaises


en 1989, ont fondé la paix civile après quinze années de conflit. Reconciliation through
Le nouvel équilibre instauré par ces accords a permis de relancer the reconstruction
l’économie, d’assurer la sécurité, de désarmer la plupart des milices of Lebanon
et d’engager la reconstruction, cette dernière participant à son tour
The Taif Agreements, signed by
au processus de réconciliation nationale.
all of the warring parties
Sans véritablement échapper au système clientéliste in the Lebanese War in 1989,
et confessionnel, la reconstruction a néanmoins rendu possible laid the foundations for civil
la reconstitution de réseaux de communication, la mobilité peace after fifteen years of
conflict. The new balance set up
professionnelle et résidentielle ainsi que des lieux centraux by the agreements made it
de sociabilité, gages du renouveau de la mixité sociale. possible to revive the economy,
to bring back security, to disarm
most of the militia, and to begin
reconstruction, which in turn
participated in the process of
national reconciliation. Without
really escaping from a system
based on clientelism and
on religious persuasion, the
reconstruction has nevertheless
made it possible to reinstate
communications networks,
professional and residential
(1) Directeur du Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain mobility, and central places
(CERMOC) en 2000 et 2001. for sociality, bearing witness to
renewed social mixing.

La saga de la reconstruction 41
Réunifier un pays des organismes publics utilisés sur une Parlement, assortie d’une mesure dis-
en respectant ses divisions ? base clientéliste, ont permis de main- suasive importante : toute personne
tenir l’équilibre politique nécessaire à qui serait désormais condamnée pour
Les quinze années de guerre civile la reconstruction du pays. des violences armées postérieurement
(1975-1990) ont approfondi la frac- Cette organisation partagée, que cer- à cette loi se verrait poursuivie pour
ture communautaire apparue depuis la tains ont considéré comme centrifuge, l’ensemble des faits qu’elle aurait com-
fin des années 1950. La mixité confes- ou bien «en mosaïque», du territoire et mis antérieurement à sa promulga-
sionnelle des secteurs les plus moder- de la société, ne créait pas les condi- tion.
nes du pays s’est trouvée confrontée à tions à la mise en place d’une poli- Les miliciens, pour leur part, se sont
une quasi-disparition par les menaces tique nationale d’intégration. vus offrir la possibilité d’intégrer l’ar-
et la terreur. Les chrétiens des quar- C’était bien entendu le rôle de l’État de mée libanaise. Plusieurs milliers d’en-
tiers ouest du Grand Beyrouth mettre en œuvre des actions dépas- tre eux firent ce choix. Pour la pre-
(Hamra, Damour…), suite à des mas- sant les clivages communautaires et la mière fois, ils eurent l’occasion de
sacres et des enlèvements, ont dû mi- division territoriale. Il avait en charge côtoyer ceux «du camp adverse».
grer vers l’est ou à l’étranger (France, la lourde tâche de la réconciliation L’armée a été la «machine à recycler»
USA, Australie, Canada). Les musul- nationale. Plusieurs mesures ont été ces jeunes qui auraient pu, sinon, plon-
mans de l’Est, pour les mêmes raisons prises pour tendre vers cet objectif. ger – ou rester – dans la délinquance.
(«samedi noir» à l’entrée du centre- L’armée et les forces de sécurité inté-
ville, massacres des camps palestiniens rieure ont vu leurs effectifs s’accroître
de la Quarantaine, Tell Zaatar…), ont Sécurité et liberté par cet apport, mais ont également dû
dû émigrer à l’ouest ou à l’étranger. de déplacement retrouvées être renforcées pour mieux l’encadrer
L’enquête sociale sur les quartiers de et pour répondre à leurs lourdes char-
l’ancienne ligne des combats de Le retour à la paix avait une condition ges dans un pays qu’il fallait sécuriser
Beyrouth et sa proche banlieue, réali- préalable, celle de la dissolution des après quinze années d’anarchie sécu-
sée en 1993, montrait une dominante multiples milices armées qui s’étaient ritaire. De ce fait, le poids des dépen-
à 99 % de la communauté chrétienne partagées le territoire entre 1975 et ses militaires et de sécurité a été consi-
à l’est de la ligne de démarcation, 1990 et, au-delà de la récupération des dérable dans la facture de la
contre une dominante à 93 % de armes, la nécessité de «recycler» les reconstruction, prise au sens large(2).
musulmans à l’ouest. Le cloisonne- milliers de miliciens désœuvrés, pour Le retour à la sécurité a eu un effet
ment communautaire sur base terri- la plupart des jeunes sans formation, spectaculaire sur la reprise de la mobi-
toriale, dans tout le pays, à part n’ayant jamais connu d’encadrement lité dans l’ensemble du pays, mise à
quelques poches qui se sont mainte- social ni de discipline autre que celle, part la région demeurée occupée par
nues ça et là (chiites de Baouchrieh et toute relative, des milices. Israël au Liban Sud jusqu’en 2000.
de Jbeil, villages chrétiens autour de La collecte par l’armée des armes des Les Libanais ont rapidement cherché
Saida), était devenu le modèle d’orga- milices fut organisée dès 1991. Une loi à se réapproprier leur territoire par
nisation sociale. d’amnistie générale pour les faits de une forme particulière de tourisme
Les accords de Taëf ont validé, d’une guerre fut promulguée par le intérieur : redécouvrir les lieux connus
certaine manière, cette nouvelle orga- ou inconnus d’avant la guerre, faire
nisation du territoire en affirmant le découvrir des lieux inaccessibles mais
principe du développement équilibré évoqués tant de fois pendant le conflit
des régions et de la décentralisation, et comparer, sur la base de souvenirs,
même si les découpages électoraux la dégradation, la disparition, l’altéra-
(sur la base des «lieux d’origine» et tion des paysages ou plus simplement
non de résidence) ont maintenu une le manque d’entretien des villages faute
relative mixité confessionnelle. de services adéquats et d’une activité
Les crédits alloués aux députés pour
mener à bien des travaux dans leurs Les sorties du dimanche dans les ruines (2) Les dépenses en faveur des forces armées
de Baalbeck ont permis à beaucoup ont représenté 49,7 % du total des dépenses
circonscriptions, les actions des minis-
de jeunes libanais de redécouvrir publiques hors service de la dette sur les six
tères sectoriels, souvent réparties sur leur pays. années 1993 à 1998, soit 5 milliards USD sur
une base territoriale confessionnelle, F. Awada/Iaurif 10,1 milliards.

42 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
économique mise en veille pendant un moyen de retrouver une unité de
plusieurs années. vue nationale au-delà des clivages
C’est une période d’optimisme qui confessionnels.
s’ouvre, mais aussi de joie, voire d’eu- Mais la réunification se réalisait aussi
phorie, en tout cas de rencontres avec à travers un changement d’horizon,
des amis ou de la famille que l’on ne tant en amont qu’en aval : le slogan
pouvait joindre depuis longtemps que «Beyrouth, ville ancienne du futur»
par téléphone ou à l’étranger. synthétisait la particularité de
l’approche libanaise pour la recons-
truction du centre-ville de sa capitale.
Projets urbains, La vision portait à la fois sur la moder-
mémoire et modernité Le slogan «Beyrouth, ville ancienne nisation du pays, mais aussi sur l’an-
du futur», a synthétisé la particularité crage historique de son peuple, comme
de l’approche libanaise
Une fois passée cette période éphé- élément d’identité à la fois national et
pour la reconstruction du centre-ville
mère, qui masquait la difficulté de de la capitale. commercial. En effet, les lieux chargés
relancer le pays, le gouvernement s’est © Solidere d’identité sont des produits commer-
lancé dans une série d’actions d’en- ciaux dans la sphère touristique et
vergure afin de changer rapidement jouent sur l’attractivité des investisse-
l’image du pays : déblaiement de rui- ments et des consommateurs interna-
nes, suppression des barrages de conte- tionaux. Le patrimoine architectural
neurs et de voitures calcinées, remise et urbain devait permettre d’allier des
en état des rues, reconstruction des styles traditionnels libanais avec des
bâtiments administratifs et des équi- immeubles néo-ottomans, néo-mame-
pements publics, remise en état des louks ou art déco, représentant diffé-
services de base (eau potable, électri- rentes sensibilités parfois associées à
cité, téléphone…). des identités communautaires.
Le débat sur la reconstruction du cen- Il en a été de même avec l’archéolo-
tre-ville de Beyrouth avait déjà com- gie. Les plus grandes fouilles archéo-
mencé. Il était parfois délocalisé à Paris replacer Beyrouth sur la scène inter- logiques du monde en centre-ville,
(Institut du monde arabe) pour per- nationale, mais aussi de placer le conduites sous le patronage de
mettre des discussions en dehors du projet du centre-ville dans toute sa l’UNESCO(3), ont participé du repo-
cadre politique local, jugé trop tendu dimension, au-delà des clivages confes- sitionnement international et du
ou instable. Le débat fut difficile mais sionnels. L’appropriation d’espaces du dépassement des logiques locales. Elles
riche de réflexions de fond, intéres- centre-ville, par les communautés (par ont été rendues possibles à la fois à
sant les intellectuels, les profession- la construction ou la réhabilitation l’occasion de l’implantation du nou-
nels, les ayants droit, les politiques, les accélérée de mausolées, mosquées et veau réseau d’assainissement et de télé-
médias, les squatters… Il durera trois églises) devait s’articuler avec cette communications sous les rues du cen-
ans. Il aura permis à la fois de dépas- dimension internationale. tre-ville, mais aussi sur des secteurs
ser les clivages communautaires au Un concours international d’urba- clés comme les anciens souks et les
profit de réflexions sur le lieu princi- nisme sur l’aménagement des souks abords de la place des Canons. Elles
pal de la mixité dans le pays. en 1995 était remporté par un des plus ont permis de mettre à jour une ville
Le choix finalement fait est celui de grands architecte du moment, Rafaël historique beaucoup plus importante
l’espace commun à un niveau global. Moneo (Pritker price). Des projets de que celle jusqu’alors connue. Cette
Le regroupement de tous les ayants tours étaient dessinés par de grands labellisation de l’importance de
droit dans une société foncière par architectes internationaux. Un nou- Beyrouth du néolithique à nos jours,
actions plaçait l’échelle territoriale au veau concours international d’urba- avec une lecture des strates historiques
niveau de l’ensemble du centre-ville. nisme sur l’aménagement de la place remarquables, replaçait la mixité
L’entreprise d’ouverture, classique sur des Canons, lieu symbolique de l’u-
les grands projets d’aménagement nité nationale, était lancé en 2004. (3) Organisation des Nations unies pour
urbain, répondait à la fois au souci de L’internationalisation de Beyrouth était l’éducation, la science et la culture.

La saga de la reconstruction 43
mais surtout d’une possible cohabita-
tion.
En revanche, les corniches de Aïn
Mreisseh et de la Grotte aux pigeons
restaient investies par les communau-
tés musulmanes et quelques touristes
étrangers malgré leur caractère ouvert
sur la mer et de site touristique. De
même, la nouvelle corniche des rem-
blais nord, réalisée en 1998, était fré-
quentée essentiellement par les chré-
tiens.
L’ouverture de centres commerciaux
toujours plus grands et la réhabilita-
tion de voies rapides urbaines ont favo-
risé, dans un premier temps, les tra-
Les plus grandes fouilles archéologiques du monde dans le centre-ville de Beyrouth, versées de l’ancienne ligne de
conduites sous le patronage de l’UNESCO, ont remis en lumière la richesse historique démarcation pour les classes moyen-
du Liban.
C. Thibault/Iaurif
nes et supérieures, qui venaient y cher-
cher les produits issus de la moder-
confessionnelle dans une succession espaces intérieurs de rencontres nité. L’ouverture d’un Monoprix en
de couches accumulées : Phéniciens, comme les centres commerciaux, les face de la cité sportive dans Beyrouth-
Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, grands magasins, les restaurants, les Ouest, relié par l’autoroute de liaison
Ottomans, jusqu’à la reconstruction cinémas, les théâtres, les salles de entre le centre-ville et l’aéroport, déve-
du centre-ville, suite aux démolitions conférence ou les hôtels sont autant loppait une offre commerciale facile
des Ottomans et à la modernisation à de lieux de mixage de la société, pour d’accès pour la population d’Achrafieh
la française de l’entre-deux-guerres autant que les individus acceptent de à l’est, sans embouteillage dans une
mondiales. fréquenter ces lieux parfois marqués ville particulièrement encombrée. La
Toutes les influences internationales sur le plan communautaire. vitesse apparaissait toutefois ici comme
de ce carrefour des civilisations se De fait, les espaces publics les plus un facteur de non contact avec les
retrouvaient dans ces fouilles, repla- représentatifs de la mixité commu- zones traversées. Le mixage relatif
çant sur un même territoire les diffé- nautaire ont d’abord été ceux du cen- confessionnel était favorisé par la loca-
rentes strates des origines de la société tre-ville, vécus comme intercommu- lisation de l’offre commerciale. Les
multiconfessionnelle. Le maintien de nautaires. Les rues piétonnes, pavées, promoteurs du projet Monoprix
secteurs archéologiques, même réduits, avec leurs cafés-terrasses, donnaient étaient les premiers surpris de la forte
dans le centre-ville, témoigne de cette une image d’ouverture et de contact attractivité de leur offre commerciale
richesse historique et de l’identité plu- avec la rue, qui tranchait avec celles sur une population issue de l’autre
ricommunautaire du pays. Elle parti- d’espaces plus protégés. Se promener côté de la ligne.
cipe de la reconnaissance de toutes les sur des espaces publics témoignait du Mais la multiplication des centres
communautés et de leur présence his- retour de la sécurité et donc de la fin commerciaux dans tous les secteurs
torique dans le cœur de la cité. de la terreur confessionnelle. La reprise de l’agglomération a par la suite favo-
de l’activité touristique dans les hôtels risé à nouveau le repli sur soi des com-
et les restaurants, les embouteillages munautés, en confortant l’autonomie
L’espace public, des Beyrouthins de l’est et de l’ouest de «leurs» territoires. Par exemple, un
lieu de sociabilité vers Jounieh au nord-est les vendre- centre commercial de grand luxe, le
dis et samedis soirs ou vers les stations centre ABC, a été construit quelques
La réconciliation peut être analysée à de ski dans le Kesrouane pour trou- années plus tard au cœur même
travers les lieux de sociabilité. Les espa- ver des divertissements étaient certes d’Achrafieh, en complément des nom-
ces publics extérieurs, les jardins, les le signe d’un manque d’offre de loi- breux supermarchés. Il n’était plus
rues piétonnes, les places, ainsi que les sirs à l’ouest (qui sera vite comblé), nécessaire aux habitants de cette

44 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
partie de la ville de traverser la ligne
pour trouver les produits dont ils
avaient besoin. Les centres commer-
ciaux recherchent alors une identité
particulière par la création d’espaces de
rencontre comme ceux des terrasses
de l’ABC, qui prolongent les cafés-
terrasses de la place Sassine à
Achrafieh, et qui attirent des jeunes,
chrétiens et musulmans.

© IAURIF-AAA-BTUTP 1992
La ligne de démarcation,
espace de mixité
résidentielle
La ligne de démarcation, dans la proche banlieue de Beyrouth,
L’ancienne ligne des combats regrou- a été le premier secteur à bénéficier de l’aide au retour des déplacés.
pait principalement des réfugiés pen-
dant et à la sortie de la guerre. Plus on
s’approchait de la ligne de démarca- tions d’une cohabitation interconfes- tes ont été nombreux : protection des
tion, plus on trouvait dans les immeu- sionnelle plus importante qu’ailleurs. plantes encore trop jeunes pour
bles en partie ruinés des réfugiés De nombreux immeubles mixtes, par- accueillir le public ; nécessité de cons-
arrivés récemment. fois neufs, ont vu le jour dans ce sec- truire une nouvelle grille métallique
Après le centre-ville, la ligne de démar- teur allongé dans lequel le voisinage de protection ; travaux de tunnel sur
cation a été le premier secteur à béné- au quotidien s’est passé finalement les boulevards adjacents ; manque de
ficier de l’aide au retour des déplacés. sans heurts. Ici aussi, la cohabitation a capacité de la ville pour l’entretien et
Des démolitions d’immeubles mena- favorisé la mixité communautaire. le gardiennage. En définitive, seuls les
çant de ruine ont été réalisées, et des Dans cet espace, dont le marquage abords ouest sont ouverts au public,
aides au retour accordées. Toutefois, communautaire reste incertain, le parc certains étant aménagés en terrains de
des situations familiales diverses ont du Bois des pins apparaît comme un sport. Le parc du Bois des pins qui
limité la réoccupation des immeubles projet singulier. La réhabilitation de devait symboliser la rencontre entre
par les anciens occupants ou l’expul- ce parc municipal de 30 ha au cœur l’Est chrétien et l’Ouest sunnite, et avec
sion des squatters : les propriétaires de la ville est achevée depuis plus de la banlieue chiite, attend le jour où il
étaient parfois décédés, sans descen- cinq ans. Et pourtant, il reste fermé au pourra pleinement remplir sa fonc-
dance ou avaient émigré à l’étranger, public, et réservé à des visites enca- tion.
sans intention de retour. Des situa- drées d’élèves des écoles. Les prétex-
tions de blocage dans des copropriétés
ont ainsi limité l’impact de la recons-
truction du secteur. Et pourtant, le
nombre d’immeubles réhabilités,
appartement par appartement, ou
reconstruits, a été plus important que
dans le centre-ville, mais la réhabili-
tation y a été conduite de façon plus
hétéroclite et ponctuelle.
Cette réoccupation différenciée, entre
© An-Nahar

squatters, retour d’anciens occupants,


nouveaux occupants, dans un marché
Les parcs urbains constituent des espaces de rencontre. Le parc du Bois des pins,
du logement moins coûteux dans cette au cœur de la ville, a été réhabilité depuis plusieurs années mais n’est encore ouvert
zone jadis sinistrée, a créé les condi- qu’aux groupes accompagnés, sur autorisation de la municipalité.

La saga de la reconstruction 45
Des infrastructures
qui favorisent la mobilité

La reconstruction des infrastructures


de communication, principalement
les voies rapides et les télécommuni-
cations, dont le téléphone portable, a
favorisé les déplacements et assuré des
liaisons plus rapides. Il devenait à la
fois moins nécessaire de se déplacer, à
mesure que les réseaux de télécom-
munications se remettaient en place, et
plus nécessaire de se déplacer avec la
reprise de l’activité. La logique d’im-
plantation des entreprises et les
logiques de recrutement se faisaient Des logiques d’intégration sont portées par les jeunes générations,
de plus en plus sur une base écono- qui aspirent à un pays ouvert, uni et prospère…
F. Awada/Iaurif
mique, au détriment des anciens cli-
vages. Toutefois, les embouteillages
rendaient prépondérant le choix de chacun, leur centre de production importance cruciale pour le pays, qui
localisation selon des motifs de mobi- d’électricité. dépassait de loin la question purement
lité domicile-travail, ce qui allait dans La production d’eau potable a aussi sociale. Il fallait en effet rétablir la
le sens de l’effet de proximité com- remplacé peu à peu les productions mixité confessionnelle des territoires
munautaire, mais aussi selon des locales tirées des puits des nappes qui avaient subi des opérations d’«épu-
motifs liés à l’activité de production phréatiques saumâtres des villes, selon ration communautaire». Dans un pays
et de commercialisation des entrepri- des découpages liés aux bassins ver- caractérisé par la multitude des com-
ses, selon des logiques commerciales sants. Le ramassage des ordures, confié munautés religieuses et par des quotas
(clientèle, distribution…) qui pou- à une compagnie privée à Beyrouth et communautaires, on peut aisément
vaient être a-communautaires. dans le Mont-Liban, s’étendait sur un comprendre l’importance de l’enjeu.
Les grands équipements comme l’aé- territoire de plus en plus large selon Les aides au retour prirent essentiel-
roport international de Beyrouth et une logique de gestion liée au poids lement la forme de primes à la recons-
les ports maritimes internationaux de de la population et au coût de truction ou à la réhabilitation de
Beyrouth et de Tripoli ont échappé au transport. Ces réseaux sont aussi le logements, de l’ordre de 15 000 (réha-
contrôle des milices au bénéfice d’une signe du dépassement communautaire bilitation) à 30 000 USD (reconstruc-
gestion publique. Tout au long de la au profit d’une gestion plus large des tion) par foyer concerné, essentielle-
côte, les petits ports miliciens ont pro- territoires. ment mises en œuvre par la Caisse des
gressivement disparu au profit d’espa- déplacés et par le Conseil du Sud.
ces de loisirs (hôtels, marinas, plages) Les aides prirent également la forme de
ou d’activités économiques (ports de Les aides au retour programmes de reconstruction des
pêche ou industriels). des déplacés espaces publics, des équipements, des
La production électrique, malgré de infrastructures des villages et des quar-
réelles difficultés de recouvrement des Un autre drame devait être traité, celui tiers détruits. Cela a surtout concerné
coûts liés à des attitudes clientélistes de centaines de milliers de personnes des villages du Chouf (sud du
d’acteurs politiques éminents et de déplacées durant la guerre, celui des Mont-Liban) mais aussi des quartiers
distribution liées aux bombardements réfugiés qui avaient fui leurs quartiers de Beyrouth situés le long de
israéliens des installations, a rapide- ou leurs villages d’origine et qui ne l’ancienne ligne de démarcation (Ras
ment remplacé la production coûteuse pouvaient plus revenir car leurs mai- Nabaa) de Beyrouth. Dans le Liban
et bruyante des générateurs individuels sons avaient été détruites ou endom-
et de quartiers. Mais les «terri- magées. (4) Conseil du développement et de la recons-
toires communautaires» ont obtenu, Le retour des déplacés revêtait une truction.

46 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Sud, plusieurs opérateurs (Conseil du sud) et réalisé des équipements qui Des logiques d’intégration
Sud, CDR(4), agences internationa- ont permis l’implantation de grandes en marche
les…) participèrent à l’offre d’équi- infrastructures (autoroutes, puits,
pements et à des programmes de déve- équipements éducatifs, sanitaires et Quinze années après la fin du conflit,
loppement économique localisés. administratifs). et malgré le faible investissement de
Mais le retour des déplacés a égale- Des projets globaux de développement l’État dans des politiques sociales, la
ment revêtu un caractère politique, dans les zones périphériques ont été réconciliation entre les Libanais a été
avec la mise en place de processus de entamés, sans toutefois atteindre les confortée. Les clivages politico-com-
«réconciliation locale» dans les villages objectifs visés. Par exemple, le pro- munautaires demeurent puissants et
où des massacres avaient été perpétrés gramme de développement de la l’autonomie territoriale des commu-
par des habitants contre leurs propres région de Balbeck-Hermel et celui de nautés a même été renforcée. Mais
voisins. De tels processus nécessitent développement économique et social d’autres logiques sont apparues, basées
l’aval des familles concernées, éven- du Sud-Liban n’ont eu que des effets sur l’intégration, portées par l’activité
tuellement des excuses entre elles, et limités sur le terrain. économique, l’ouverture internatio-
parfois le bannissement de certaines Les premières élections municipales nale, les grands projets urbains et
personnes lourdement impliquées depuis 1962 ont eu lieu en 1998. Le d’équipement. Elles sont également
dans les évènements. Le tout se cou- renouveau des conseils municipaux a portées par la lente reconstruction de
ronnant par des cérémonies solennel- permis une implication politique au l’appareil d’État et la nécessité pour
les qui scellent la réconciliation et le niveau local de la jeune génération. lui de répondre aux besoins de la
retour des déplacés. Un nouveau dynamisme s’est fait rapi- population par des solutions viables
Les dépenses consacrées à ces pro- dement sentir au niveau local, favori- et performantes. Ces logiques d’inté-
grammes ont été relativement impor- sant la mise en œuvre d’une multitude gration sont enfin portées par les jeu-
tantes(5), et il faut reconnaître qu’en de micro-projets d’amélioration du nes générations, qui n’ont jamais
l’absence de contrôles adéquats, elles cadre de vie des habitants : espaces connu la guerre civile, et qui aspirent
ont dérivé vers des formes de clienté- verts, bitumage de rues, aménagement à un pays uni, ouvert, et prospère.
lisme et de corruption. Mais l’on peut d’espaces publics, réhabilitation d’é-
aujourd’hui dire que, même si tous les quipements de quartier, fléchages de (5) Les dépenses de la Caisse des déplacés ont
déplacés ne sont pas rentrés, cette destination… La vie au quotidien s’en représenté 7 % des dépenses publiques hors
service de la dette durant la période 1993-1998.
question a été presque totalement trai- est trouvée améliorée et l’image géné- Ajoutées aux dépenses du Conseil du Sud
tée et qu’il n’y a pratiquement plus de rale du pays transformée. consacrées aux aides à la réhabilitation et à la
localité ou de quartier qui soit encore reconstruction, elles ont atteint (les deux cais-
ses réunies) plus de 10 % du total des dépen-
en attente d’accords de réconciliation. ses publiques.

Des institutions en charge


du développement

Sur le plan institutionnel, des orga-


nismes ont été chargés de mettre en
place la reconstruction. On peut citer
principalement le CDR, qui gérait plus
de 85 % des grands projets d’infras-
tructure et d’équipement du pays, le
Conseil du Sud, le Conseil exécutif des
grands projets du Liban et le Conseil
exécutif des grands projets de
© An-Nahar

Beyrouth. Ces trois derniers organis-


mes ont eu des rôles plus limités, mais
Le sentiment d’appartenance à une même nation a connu des moments forts
ont distribué de l’argent (aide aux lors des rassemblements qui ont suivi l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic
familles des victimes de la guerre au Hariri en février 2005.

La saga de la reconstruction 47
F. Awada/Iaurif
Repères : le Liban,
un territoire, une histoire,
des hommes
Bernard Cauchetier
Jean-Louis Pagès
IAURIF

Landmarks: Lebanon, land,


an history, and humans
The human history of Lebanon is
L’ histoire des hommes au Liban est étroitement liée à
la singularité géomorphologique du pays dans l’ensemble levantin.
closely linked to the On ne peut y comprendre les hommes et leurs rapports sociaux
geomorphologic peculiarity sans référence à la géographie des lieux. La montagne,
of the country in the Levant
souvent hostile pour l’homme, a été le refuge de communautés
as a whole. It is impossible
to understand the humans there aux destins distincts, mais a aussi procuré les ressources
and their social relations without indispensables à leur subsistance.
reference to the geography La recomposition du territoire libanais moderne a permis
of the land. The mountains, which
are often hostile for humans, have
d’instaurer un nouvel équilibre confessionnel,
been a refuge for communities même si une polarisation communautaire
of distinct destinies, and have also et une logique d’autonomie territoriale et de développement
procured for them the essential
équilibré des régions ont accentué fortement l’endettement
resources for their subsistence.
The recomposition of the modern de l’État.
territory of the Lebanon has made
it possible to instigate a new
religious balance, even though
community polarisation and
thinking guided by a desire for
regional autonomy and balanced
development for the regions
has heavily accentuated the
indebtedness of the Central State.

48
48 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Un pays de montagnes Découpage morphologique du Liban
Grandes unités Unités morphologiques Superficies
Le Liban est avant tout un pays de (km2)
montagnes situé au sein d’une vaste Littoral 836 km2 Cordon littoral 836
région – le Proche-Orient – essentiel- Chaîne du Mont-Liban 4 180 km2 Arrière-pays du Nord-Liban 971
lement constituée de plaines step- Arrière-pays du Mont-Liban 486
Hauts pays de la chaîne du Mont-Liban 1 360
piques et désertiques, bordée au nord
Haute Montagne de la chaîne du Mont-Liban 1 363
par la Turquie, à l’est par la riche val- Plateau intérieur de la Bekaa 2 801 km2 Plaine de la Bekaa et contreforts 2 801
lée du Tigre et de l’Euphrate, au sud Chaîne de l’Anti-Liban et collines du sud Hauteurs de l’Anti-Liban 1 040
par la mer Rouge et l’Océan indien et 2 430 km2 Arrière-pays du Sud-Liban 1 390
Total Liban 10 246(1)
à l’ouest par la Méditerranée.
Source : Schéma directeur d’aménagement du territoire libanais (SDATL), diagnostic et problématiques, CDR, DAR-IAURIF, 2002
Les montagnes libanaises sont issues de
mouvements tectoniques résultant de
la rencontre de la plaque est-africaine (1) Surface totale du Liban, mesurée à partir des cartes topographiques de l’armée au 1/20 000,
et de la plate-forme arabique. Ces deux rectifiées pour intégrer les fermes de Chebaa (DAG 2003) et les remblais en mer (image SPOT 1998).

ensembles sont séparés par le système


de failles du Levant qui remonte à onze
millions d’années. La vallée de la Bekaa
se situe dans ce système qui part de la
mer Rouge, suit le golfe d’Aqaba, la
vallée du Jourdain, puis la Bekaa et
enfin la vallée de Ghab en Syrie et les
monts Taurus en Turquie.
Aussi, la morphologie générale du pays
est principalement constituée par la
succession de trois unités longitudi-
nales orientées sud-sud-ouest – nord-
nord-est : la chaîne côtière du Mont-
Liban, la vallée de la Bekaa (sur le
système de faille) et la chaîne de l’Anti-
Liban, prolongée au sud par le mont
Hermon. La Bekaa forme un grand
couloir mettant en communication la
Syrie avec l’Égypte.
La montagne littorale (les versants
ouest de la chaîne du Mont-Liban) est De l’étage du cèdre qui couvre tout le versant méditerranéen du Mont-Liban
entaillée par de profondes vallées, des entre 1 500 et 2 000 mètres d’altitude, il ne reste à présent que quelques petits massifs.
B. Cauchetier/Iaurif
gorges, d’orientation est-ouest, qui
déterminent des compartiments aux
communications difficiles entre eux
puisqu’on n’y accède que par la côte ou
par les crêtes. Ce sont alors autant de Paliers d’altitude dans le Liban d’aujourd’hui (en km2 et %)
refuges ou de places fortes. Superficies (km2) % sur total
La vallée de la Bekaa, plateau de 800 à 0 à 400 m 1 982 19
400 à 800 m 2 048 20
1 000 m d’altitude, est au contraire un
800 à 1 200 m 2 585 25
«couloir» nord-sud qui communique 1 200 à 1 600 m 1 732 17
sans entraves de relief avec la vallée de 1 600 à 2 000 m 1 125 11
l’Oronte en Syrie au nord. La Bekaa Plus de 2 000 m 774 8
communique également avec le bas- Total Liban 10 246 100

sin du Jourdain au sud, mais avec Source : Schéma directeur d’aménagement du territoire libanais (SDATL), diagnostic et problématiques, CDR, DAR-IAURIF, 2002

La saga de la reconstruction 49
Un relief marqué

50 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
davantage d’obstacles : reliefs plus l’ensemble des terres cultivées dans La montagne, refuge
complexes entre les bassins des riviè- tout le Liban, alors que ce massif repré- des communautés
res Litani et Hasbani, puis zone de sente 20 % de la superficie du Liban persécutées au Moyen Âge
marais – aujourd’hui asséchés – de actuel.
Houla en amont du lac de Tibériade. Le Liban, contrairement à ses voisins, La géographie humaine du Liban
est cependant abondamment pourvu demeure de nos jours marquée par les
en eau, tout particulièrement le Mont- mouvements de population qui
Le paysage agricole Liban qui bénéficie des vents d’ouest avaient eu lieu au Moyen Âge dans les
de montagne, chargés d’humidité par leur parcours massifs montagneux et leurs abords.
fruit de la quête effrénée sur la Méditerranée. Mais les précipi- Jusqu’au Ve siècle, la montagne était
de nourriture tations sont regroupées sur les mois peu habitée, sinon par des pasteurs
d’hiver. Elles alimentent alors les plus ou moins nomades. Les cités phé-
L’homme n’a pas seulement utilisé la réseaux souterrains des calcaires et les niciennes (de 3 000 à 333 av. J.-C.)
montagne comme refuge. Il en a d’a- accumulations neigeuses sur la mon- étaient essentiellement des cités côtiè-
bord exploité les ressources. Il l’a éga- tagne. Le climat tempéré de la mon- res (Byblos, Sidon, Tyr…) ou de plaine
lement façonnée pour qu’elle le nour- tagne et les fontes de neige permet- (Baalbek, dans la Bekaa, aurait été
risse. Le travail qu’il y a effectué est à tent la culture de fruitiers variés vers la créée par les Phéniciens où ils vouaient
la mesure de la faim qu’il a endurée limite inférieure de l’étage des cèdres. un culte à Baal – dieu du soleil – et à
dans ces massifs rocheux et ingrats. Devant l’insuffisance de ces espaces Astarté, déesse de la fécondité, peut-
Sans doute boisées à l’origine, les forêts cultivables, l’homme de la montagne être en rapport avec la culture de la
du Liban ont été exploitées voire sur- a dû en créer par lui-même de nou- plaine).
exploitées de très longue date. De l’é- veaux. Les villages du Mont-Liban gar- La civilisation hellénistique (333 à
tage du cèdre qui couvre tout le versant dent dans leurs paysages les traces des 64 av. J.-C.), puis la civilisation
méditerranéen du Mont-Liban entre anciennes terrasses de cultures. On romaine (64 av. J.-C. à 395 de notre
1 500 et 1 900 à 2 000 mètres, il ne assiste aujourd’hui encore à la créa- ère), s’étaient déployées, pour l’essen-
reste aujourd’hui que quelques petits tion de nouvelles terrasses dans les sec- tiel, dans les mêmes cités côtières, les
massifs. Déjà les Phéniciens l’expor- teurs de collines du sud du pays. Romains ayant également investi l’in-
taient en quantité vers l’Égypte. Les térieur des terres, notamment la vallée
autres essences (chênes) ont servi de de la Bekaa, comme en attestent les
combustible. Il gèle longtemps dans temples de Baalbek. Les vestiges qu’ils
la Bekaa et en montagne, et la dent des
ovins et caprins a parachevé la dégra-
dation de la végétation arborée. Depuis
quelques décennies, la pression
urbaine sur le Mont-Liban a écarté les
troupeaux et la végétation arborée est
de nouveau en expansion.
La montagne libanaise est essentielle-
ment formée de calcaires jurassiques et
crétacés. Les sols sont généralement
pauvres et la roche est souvent à nu
sur les fortes pentes qui ont perdu leur
protection végétale. On peut toutefois
trouver ponctuellement des zones de
faible pente ou de dépression où les
lits rocheux sont couverts de terre.
La pauvreté agricole du massif du
Mont-Liban est attestée par la faible
La plaine de la Bekaa, entre les chaînes du Mont-Liban et de l’Anti-Liban,
proportion (10 %) des terres qui y sont forme un grand couloir mettant en communication la Turquie avec l’Égypte.
actuellement cultivées par rapport à F. Awada/Iaurif

La saga de la reconstruction 51
Le mode d’occupation des sols du Liban
simplifié en sept postes

52 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
ont laissés dans la montagne demeu- un groupe fondé vers l’an 1000 et aus-
rent des exceptions. sitôt considéré comme hérétique par le
Les quelques habitants qui peuplaient califat. Ils se réfugièrent à leur tour
la montagne sont longtemps restés en dans les montagnes du Liban, mais
marge des évolutions du monde plutôt dans le massif de l’Hermon,
antique. La plupart d’entre eux n’a- partie de la chaîne de l’Anti-Liban qui
vaient pas encore au Ve siècle été acquis sépare le Liban de la Syrie. Leur terri-
au christianisme et continuaient à sui- toire s’étendit vers la partie méridio-
vre le culte phénicien. Baalbeck et le temple de Bacchus, nale du Mont-Liban (le Chouf), la
La montagne était surtout inhospita- ancienne Heliopolis romaine Syrie (Djebel Druze) et la Palestine.
dans la plaine de la Bekaa.
lière, voire hostile pour l’homme, qui D. Lochon/Iaurif
lui préférait les sites plus praticables
et plus fertiles des plaines et de la côte, Le pays
même s’il devait y subir périodique- sunnite Moawiya installé à Damas, et des 18 communautés
ment l’assaut des envahisseurs – investirent la région du Kesrouane et
auxquels il était contraint de se plier. de Jbail, autour du second plus haut Les trois communautés qui ont trouvé
La montagne n’en fournissait pas sommet du Mont-Liban, le Sannine. Ils refuge dans les montagnes du Liban
moins des ressources essentielles pour ont par la suite été contraints de quit- connaîtront des destins différenciés.
les hommes de l’époque, en particulier ter cette région à partir de la fin du Les druzes furent adoubés par l’Empire
le bois pour la construction et le chauf- XIII e siècle, pourchassés par les ottoman (1516-1918) comme princes
fage. Mamelouks (dynastie sunnite établie régnants du Mont-Liban entre 1516
Certains arrière-pays montagneux, au Caire à partir de 1291) et ont dû se et 1843 (327 ans), période durant
mais relativement peu accidentés, réfugier dans les collines du Sud-Liban laquelle ils étendirent leur territoire
furent cependant régulièrement inves- et dans les contreforts montagneux de jusqu’au Metn, mais où ils autorisè-
tis par les hommes, comme les collines la Bekaa. rent également les maronites à étendre
du Sud-Liban (Haute Galilée) investies Troisième communauté à avoir eu un le leur jusqu’au Sud-Liban.
au début de l’ère hellène par des tribus parcours similaire, les druzes forment Puis ce fut le tour des maronites de
arabes sabéennes et où, trois siècles gouverner le Mont-Liban, par man-
plus tard, les premiers chrétiens allaient dat de l’Empire ottoman entre 1861
officier et trouver refuge. et 1918 (58 ans), puis en détenant les
C’est surtout à partir de la scission de postes clés du Liban moderne né en
l’Empire romain – et le début de l’ère 1920 et ce jusqu’en 1990 (plus de 70
byzantine – en 395 que la montagne ans), année qui marque la fin de la
libanaise allait trouver pleinement sa guerre civile libanaise. Depuis, le pou-
vocation de territoire refuge pour les voir est davantage partagé entre chré-
groupes opprimés. tiens – notamment maronites – et
Ainsi, les chrétiens maronites, com- musulmans (sunnites et chiites), bien
munauté fondée en 460 dans la région que le poste de président de la
d’Apamée (au nord-ouest de Hama, République demeure réservé à un
dans la vallée de l’Oronte), ont effec- maronite.
tué une migration forcée (surtout sous Les chiites, quant à eux, après une mise
Justinien à partir de 545) vers le haut à l’écart de la vie politique qui aura
cirque de la rivière Qadisha, en contre- duré au moins de 1291 à 1920 (630
bas du sommet le plus élevé du Mont- ans), se voient confier, du fait de leur
Liban, le Qornet Sawda. poids démographique important dans
Les musulmans chiites, branche de l’is- Le château de Msailha, qui commandait le pays, la présidence du Parlement.
lam issue du schisme de 680 (bataille l’ancienne route de Beyrouth à Tripoli, Mais leur importance politique sera
surgit sur un rocher allongé et abrupt,
de Karbala où les deux fils d’Ali furent surtout liée à leur émancipation éco-
au milieu d’une étroite vallée, non loin de
tués par les Omeyyades), furent exilés l’embouchure de la rivière du Nahr el Jaoz. nomique du système féodal agricole
de Syrie vers le Liban, par le calife F. Awada/Iaurif et leur migration vers les banlieues de

La saga de la reconstruction 53
Beyrouth, autant pour des raisons éco- licisme est le culte dominant dans les surtout, 1860, ce dernier épisode étant
nomiques (exode rural des années puissances occidentales, dont l’in- marqué par un débarquement des
1960-1970) que sécuritaires (instabi- fluence en Orient ne s’était jamais troupes françaises au Liban pour y
lité au Sud-Liban de 1969 à nos jours). interrompue, sous une forme ou une rétablir l’ordre.
Le parcours singulier de ces trois com- autre, depuis les croisades. Ces affrontements et la manière dont
munautés les fait souvent apparaître ils furent réglés eurent pour consé-
comme les principaux acteurs de l’his- quence la passation des rênes du pou-
toire du Liban. Pourtant, ces trois com- La formation du Liban voir dans le Mont-Liban des mains des
munautés réunies forment ensemble moderne druzes (qui avaient gouverné cet espace
moins de 60 % de la population liba- durant plus de trois siècles) à celles de
naise d’aujourd’hui. Quinze autres La période médiévale (au sens écono- chrétiens (non libanais dans un pre-
communautés sont recensées au pays mique et social) s’achève au Liban au mier temps, puis libanais maronites
du cèdre, les plus importantes étant XIXe siècle avec la pénétration gran- peu de temps après).
celles des musulmans sunnites, des dissante de l’Occident dans la vie éco- La pénétration occidentale se tradui-
chrétiens orthodoxes et des chrétiens nomique, politique et sociale de sit aussi par des modifications pro-
catholiques. Des communautés qui l’Empire ottoman. fondes de l’architecture politique et
ont plutôt investi les villes et le littoral, La compétition que se livrent alors la sociale du Liban. Entre 1840 et 1860,
n’ayant pas eu à redouter des persé- France, l’Angleterre et la Russie pour Beyrouth, petite bourgade délaissée
cutions aussi graves que celles subies arracher des positions dans le Levant depuis l’ère romaine, est propulsée
par les trois communautés précéden- ottoman se traduit, dans le Mont- capitale d’une wilaya ottomane qui
tes. Le culte musulman sunnite fut Liban, par des conflits sanglants entre s’étend jusqu’à Acre au sud et
celui de la plupart des califats comme druzes (plutôt soutenus par l’Angle- Lattakiyeh au nord, et à laquelle même
celui de l’Empire ottoman. Le chris- terre) et maronites (plutôt soutenus Jérusalem est rattachée. Beyrouth
tianisme orthodoxe fut celui de par la France). Les combats les plus devient aussi le principal port de la
l’Église dominante en Orient. Le catho- meurtriers se déroulent en 1841 et, côte est de la Méditerranée, le seul à

L’expansion de l’urbanisation entre 1963 et 1998

54 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
être doté d’une Quarantaine répon- Le mixage années 1970, cette forte mixité. Hors de
dant aux normes occidentales. Il lui de la population la région capitale, la même mixité
manquait le poids démographique dans le nouvel État confessionnelle prévalait notamment
(4 000 habitants avant 1840) : les trou- dans le Chouf, la Bekaa centrale et sud,
bles de la montagne vont faire affluer Le tracé des frontières du Liban en et dans le nord. L’État libanais, bien
vers elle des milliers de réfugiés. Les 1920 permet au jeune État libanais d’ê- qu’ayant un fonctionnement régi par
missionnaires évangélistes, lazaristes tre viable, grâce à l’ouverture mari- les quotas confessionnels, commen-
et jésuites y fondent écoles et univer- time et aux vastes plaines agricoles de çait à réussir le pari d’une intégration
sités. Des entreprises françaises décro- la Bekaa et du Akkar. de ses citoyens à une même identité,
chent auprès de l’Empire des conces- Ce tracé a aussi pour effet d’instaurer celle de la « patrie libanaise ».
sions pour construire et exploiter le un nouvel équilibre confessionnel
chemin de fer et moderniser le port. entre chrétiens et musulmans au sein
L’occidentalisation est en marche et du pays : alors que le Mont-Liban était 1975-1990 :
elle touche jusqu’à la tenue vestimen- en majorité chrétien, les régions bas- le retour aux marquages
taire, les loisirs, les mœurs. ses qui lui ont été adjointes étaient en communautaires
Quelques décennies plus tard, l’Empire majorité musulmanes. Aussi, contrai-
ottoman vacille. En 1919, la France rement à l’interprétation de certains Le Proche-Orient, à peine stabilisé
occupe le Liban et la Syrie en vertu du historiens, la France n’a pas cherché à après la chute de l’Empire ottoman en
mandat qui lui est donné par la Société instaurer un État chrétien en lui adjoi- 1919, s’est trouvé en proie, dès les
des Nations et des accords secrets pas- gnant des terres agricoles et des ports années 1940, à un conflit majeur
sés avec l’Angleterre dès 1916 (accords pour le rendre viable. La France sou- autour de la question palestinienne,
Sykes-Picot). L’Empire britannique haitait la création d’un État moderne qui allait se traduire par une série de
obtient quant à lui mandat sur un vaste dont elle voulait qu’il fût durablement guerres notamment en 1948, 1956,
territoire qui s’étend du Golfe arabo- son partenaire privilégié dans la région, 1967 et 1973. Le pays du cèdre avait
persique jusqu’à l’Égypte. Quant à fut-il composé d’une mosaïque reli- dû accueillir, après la guerre de 1948,
l’Empire ottoman, Mustapha Kemal gieuse sans prépondérance numérique une forte population de réfugiés pales-
Atatürk en annonce la dissolution en nette des chrétiens (qui furent ses alliés tiniens qui, à partir de 1965, s’étaient
1922, et la fondation de la république privilégiés dans la région). organisés en mouvements de lutte
de Turquie sur le territoire de l’Asie L’entrée du Liban dans l’économie armée. En 1975, la population pales-
Mineure. capitaliste mondiale, confirmée au tinienne des camps de réfugiés repré-
Le Proche-Orient est alors divisé en moment de son indépendance en sentait l’équivalent de 10 % de la popu-
États nationaux. Une grande première 1943, s’est accompagnée de mouve- lation du Liban. Les Libanais se sont
dans cette partie du monde qui n’a- ments de populations sur le territoire, divisés en partisans du droit des
vait connu jusque-là que les empires qui étaient désormais davantage liés à Palestiniens à se battre depuis la fron-
globaux ou – à l’opposé – les cités- la production et aux échanges qu’aux tière libanaise, et en adversaires de cette
États ou, au mieux, les mini-États plus impératifs de sécurité comme au option. Cette opposition a rapidement
ou moins vassalisés aux empires pro- Moyen Âge. glissé sur le terrain de l’affrontement
ches. Le Liban connut ainsi une grande entre communautés religieuses. Le
La recomposition du territoire placé vague d’exode rural entre les années Liban plongea dans la guerre civile de
sous mandat français conduit à sa scis- 1940 et 1970, qui allait porter l’agglo- 1975 à 1990, une guerre émaillée de
sion en deux États, en 1920 : le Liban mération de Beyrouth à plus d’un deux incursions étrangères, syrienne
et la Syrie. Le Liban moderne est com- million d’habitants (40 % de la popu- en 1976 et israélienne en 1978. Les for-
posé de l’ancienne province autonome lation du pays en 1970). Toutes les ces armées palestiniennes quittèrent
du Mont-Liban, d’une partie de la pro- communautés et toutes les classes le pays en 1982, et la guerre libanaise
vince (wilaya) de Beyrouth – amputée sociales se sont trouvées imbriquées cessa fin 1990 par épuisement des deux
au nord et au sud – et d’une partie de dans cette agglomération centrale du camps qui négocièrent un compromis
la wilaya de Damas (la Bekaa et les pays, où peu de quartiers avaient gardé (les accords de Taëf), dont les princi-
versants ouest de l’Anti-Liban). une coloration religieuse unique. Le pes furent intégrés à la Constitution,
centre-ville et la partie ouest de régissant désormais le fonctionnement
Beyrouth incarnaient, au milieu des de l’État libanais.

La saga de la reconstruction 55
La guerre civile libanaise fut l’occa-
sion d’importants mouvements de
population, qui ont bouleversé la géo-
graphie communautaire du pays. Les
deux communautés qui ont le plus
bougé sont, d’une part, les maronites,
suite aux combats de Beyrouth, du
Chouf, de Tripoli et du Sud, et d’autre
part, les chiites qui ont fui en masse
le conflit avec Israël dans le sud. La
population maronite, et plus généra-
lement les populations chrétiennes, se
sont fortement regroupées dans la par-

D. Lochon/Iaurif
tie nord du massif du Mont-Liban. La
population chiite a accentué sa pré-
sence dans Beyrouth et sa banlieue
sud. Entre 1975 et 1990, nombre de localités, telles Baalbeck, ont perdu la mixité confessionnelle
qui les caractérisait, et les solidarités internes aux territoires se sont renforcées.
Nombre de localités ont perdu la
mixité confessionnelle qui les carac-
térisait. Ce fut en particulier le cas de
l’ouest de Beyrouth, de la première Les établissements d’enseignement supérieur
couronne de banlieue autour de la
capitale, de Tripoli, Saida, Baalbek et de
la majorité des villages du Chouf.
Cette polarisation communautaire,
dans des territoires de moins en moins
mixtes, s’est accompagnée d’un ren-
forcement des solidarités internes aux
territoires, et d’un souci accru de sécu-
riser chaque territoire à tous points de
vue, y compris au niveau de son appro-
visionnement en eau, en énergie et en
marchandises. On vit donc fleurir,
durant la guerre, un ensemble d’équi-
pements nouveaux, notamment des
ports, des aéroports de fortune et des
ouvrages de stockage de l’eau, en
même temps qu’une division de
grands équipements préexistants,
comme l’Université libanaise et nom-
bre de ministères, voire de consulats
étrangers, en branches multiples des-
servant chacune un territoire.

L’offre universitaire demeure concentrée


à Beyrouth, mais les implantations
à caractère communautaire
se sont multipliées en région.

56 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
F. Awada/Iaurif
Deir El Qamar, dans le Chouf, est souvent donné en exemple d’une coexistence réussie
entre les communautés.

Cette logique d’autonomie territoriale de l’État ont été programmés de plus


et confessionnelle a perduré après l’ar- en plus selon une logique d’égalité des
rêt des hostilités en 1990. Les accords crédits alloués aux cazas(2) (24 cazas
de Taëf l’avaient reconnue implicite- au Liban). Le nombre de mohafazats(3)
ment en posant les principes d’un fut porté de 5 à 8 en moins de quinze
«développement équilibré des régions» ans, selon une logique de séparation de
et d’une «décentralisation des pou- zones de couleur confessionnelle
voirs». Les gouvernements d’après- homogène.
guerre, pressés par les parlementaires, Mais cette logique est entrée dans une
ont accentué cette dynamique de impasse. Le Liban ne dispose pas de
répartition des équipements sur les moyens suffisants pour financer les
territoires. De nouvelles centrales élec- surcoûts entraînés par la démultipli-
triques furent implantées dans le Sud- cation des équipements et des services.
Liban et dans la Bekaa, portant à onze Cette politique de distribution, opé-
le nombre de sites de production d’é- rée sous la pression de la soif d’auto-
nergie sur un territoire inférieur à nomie et d’égalité, a même joué un
11 000 km2. Le principe de regroupe- rôle important dans l’accroissement
ment des écoles en deçà du seuil de de l’endettement de l’État, qui a atteint
soixante-quinze élèves fut aboli de un niveau tel qu’il est devenu impos-
manière à ce qu’un grand nombre d’é- sible de financer correctement le fonc-
coles puisse être construit. Des hôpi- tionnement des équipements multi-
taux publics ont été construits à travers ples déjà créés.
tout le Liban, alors que la demande de
soins chutait du fait de la fin de la
guerre, et alors que les hôpitaux privés
fermaient faute de clientèle suffisante.
Un projet de grand port à Saida et d’un
second aéroport au nord de Tripoli
furent caressés, mais la raison a conduit (2) District.
à les abandonner. Les investissements (3) Département.

La saga de la reconstruction 57
40 years of presence in the Lebanon
IAURIF’s first assignment in the Lebanon goes back to 1965. It was the start of an adventure
that has lasted for forty years, with regular work being done by the Institute in response to requests
from the Lebanese authorities or under co-operation actions initiated by the French State,
or by the Regional Council of Île-deFrance.
Beyond the responses to such solicitation, IAURIF has also, throughout all of these years,
been a strong source of proposal and the bringer of new ideas which have enriched the debates
and which have played a definite role in the changes that have take place
in the Country of the Cedar, especially during the fifteen years of reconstruction.
From the multitude of proposals for the Urban Region of Beirut to the Master Plan,
and including the ideas relating to natural areas and the contributions to the geographic information
systems, this issue develops these contributions and ideas.

58 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
40 ans de présence
au Liban :
les apports de l’IAURIF
La première mission de l’IAURIF au Liban remonte à 1965.
Elle inaugurait une aventure qui dure désormais
depuis quarante ans, avec des interventions régulières
de l’Institut en réponse à des demandes des autorités libanaises
ou dans le cadre d’actions de coopération initiées par l’État
français ou le conseil régional d’Île-de-France.
Au-delà des réponses apportées à ces sollicitations, l’IAURIF
a été, durant toutes ces années, une force de proposition
et le porteur d’idées nouvelles, qui ont enrichi les débats
et joué un rôle certain dans les évolutions qui ont eu lieu
© Solidere

au pays du Cèdre, surtout durant les quinze années


de reconstruction.
Depuis les multiples propositions pour la région urbaine
de Beyrouth jusqu’au schéma d’aménagement du territoire,
en passant par les idées relatives aux espaces naturels
et par les apports sur les systèmes d’information géographique,
ce sont ces apports et ces idées qui sont ici présentés.

Liban : retour sur expérience 59


F. Awada/Iaurif
Des plans et des projets
Plans and projects
for the Region of Beirut pour la région
In 1965, IAURP, as the Institute
was then called, was solicited
de Beyrouth
for the first time by the Lebanese Marcel Belliot(1)
authorities for surveys relating FNAU
Fouad Awada
to the area of Greater Beirut.
Éric Huybrechts
Since then, it has continued
IAURIF
to work in this area with great
steadfastness and loyalty,
responding to the requests
that were made of it, including
in the more difficult times
E n 1965, l’IAURP(2) était sollicité, pour la première fois,
par les autorités libanaises pour des expertises portant
of the war (1975-1990).
This work, from 1965 to 2005 sur le périmètre du Grand Beyrouth. Depuis, il a poursuivi
has been an opportunity to gain a ses interventions sur cet espace avec une grande constance
grasp of Beirut at all of its scales: et fidélité, répondant aux demandes qui lui étaient adressées,
conurbation and metropolitan
y compris aux moments les plus difficiles de la guerre (1975-1990).
region, city centre, demarcation
line, secondary centres in Ces interventions, de 1965 à 2005, ont été l’occasion d’appréhender
the suburbs, transport plan, parks Beyrouth à toutes les échelles : agglomération et région
and gardens, and, finally, métropolitaine, centre-ville, ligne de démarcation, centres
the recent proposals of the Master
Plan for the «central urban area» secondaires en banlieue, schéma de transport, espaces verts et,
of Lebanon and its Beirut heart. pour finir, les récentes propositions du schéma d’aménagement
The rebirth of Beirut, the flagship du territoire pour «l’aire urbaine centrale» du Liban et son cœur
city for the reconstruction, after
beyrouthin.
being the city that symbolised
division, is imbued directly or La renaissance de Beyrouth, ville phare de la reconstruction
indirectly with the ideas built year après avoir été ville symbole de la division, est imprégnée,
after year in the course of this directement ou indirectement, des idées construites année
work, and of the long-established
après année dans le cadre de ces interventions, ainsi que
relationship of trust between the
Institute and the Lebanese public de la relation de confiance établie de longue date entre l’Institut
players at the highest level. et les acteurs publics libanais au plus haut niveau.

60
60 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Des interventions porteuses site propre ; à faire entrer la nature teur d’aménagement de la région de
d’idées-forces dans la ville par des politiques de ver- Beyrouth.»
dissement et de coupures vertes ; à pré- Il faudra plusieurs années pour que ce
L’IAURIF est intervenu de manière server et mettre en valeur le patri- schéma, suggéré par Delouvrier, soit
quasi ininterrompue à Beyrouth moine ; à améliorer la qualité urbaine. réalisé. Après avoir été différé une pre-
depuis 1965(3), au point qu’il est com- Ces propositions ont été portées par mière fois, il fut suggéré à nouveau en
munément admis que l’Institut fait des études aussi variées que le plan 1969 lors d’une mission conjointe de
presque partie intégrante du paysage transport du Grand Beyrouth de 1995, l’IAURP et de la SCET International
professionnel libanais. L’Institut pos- les expertises réalisées sur le projet de auprès de la Direction générale de l’ur-
sède toutefois une spécificité, celle du reconstruction du centre-ville en 1992 banisme (DGU). Puis à nouveau par
créneau sur lequel il intervient, celui et 1993, l’étude préalable à la réhabi- l’IAURP en 1970 qui proposa alors
des études et propositions d’aména- litation du Bois des pins, le plan de «une politique d’aménagement de la
gement et d’urbanisme à caractère reconstruction des quartiers de l’an- grande région de Beyrouth cohérente
stratégique, bien en amont des réali- cienne ligne de démarcation, les inter- avec les perspectives d’un aménage-
sations. ventions faites lors des colloques qui se ment du territoire national»(6).
Au cours de ce périple de 40 ans, sont tenus sur l’urbanisme, les En 1971, un premier contrat fut conclu
l’IAURIF a bien sûr d’abord répondu transports ou les politiques publiques... entre la DGU et l’IAURP aux termes
aux demandes qui lui étaient adres- duquel l’IAURP était chargé de «l’éla-
sées. Il a effectué des études et des pres- boration des études concernant le
tations conformes aux termes des Plaidoyer développement et l’aménagement à
contrats, accords de coopération et pour l’organisation long terme de l’agglomération de
autres commandes qui les définis- de la région de Beyrouth Beyrouth dans le cadre du développe-
saient. Mais l’IAURIF a, en même ment économique et démographique
temps, été une force de propositions et En 1965, le ministre libanais des du Liban». Cette prestation donna lieu
le porteur d’idées nouvelles qui ont Travaux publics demande aux autori- à la publication, en 1973, d’un «Livre
contribué à enrichir les débats et à tés françaises une assistance technique blanc» qui fit grand bruit à l’époque.
orienter l’action publique, au Liban pour une expertise ponctuelle portant Entre 1973 et 1975, année d’éclate-
en général et dans Beyrouth et sa sur «la coexistence de l’aéroport de ment de la guerre civile, l’IAURP a
région plus particulièrement. Beyrouth avec la ville, dans une per- réalisé d’autres prestations pour le
Il y eut, bien sûr, entre 1983 et 1986, le spective à long terme d’évolution du compte de la DGU, portant sur des
SDRMB(4), qui fournit la vision globale transport aérien et de l’urbanisation».
(1) Délégué général à la Fédération nationale
et le cadre de cohérence du dévelop- Une mission conjointe de l’IAURP(5) et des agences d’urbanisme.
pement proposé pour cette région. Un d’Aéroport de Paris est dépêchée sur (2) Institut d’aménagement et d’urbanisme de
la région parisienne.
projet porté «à bout de bras» par place. Elle est dirigée par Jean Millier,
(3) Les études réalisées par l’IAURIF sur
l’IAURIF depuis 1965 jusqu’à son directeur général de l’Institut. Beyrouth sont disponibles à la médiathèque de
aboutissement en 1986, et qui aura Cette expertise est résumée dans un l’IAURIF, à la bibliothèque de l’IFPO à
Beyrouth, ou auprès des maîtres d’ouvrage liba-
servi de référence pour les aménage- courrier du 8 octobre 1965 de Paul nais, CDR et DGU principalement. Les archi-
ments nouveaux réalisés dans le cadre Delouvrier, délégué général au District ves de la région Île-de-France ont également
du chantier de reconstruction des de la région de Paris et président de en dépôt un certain nombre de documents.
(4) Schéma directeur de la région métropoli-
années 1990. l’IAURP, au ministre libanais des taine de Beyrouth.
Mais il y eut aussi tout un ensemble Travaux publics Georges Naccache, (5) L’Institut d’aménagement et d’urbanisme de
d’études et de propositions plus dans les termes suivants : «…Aucune la région parisienne (IAURP), fondation recon-
nue d’utilité publique par décret le 2 août 1960
ciblées, qui sont autant de messages et décision concernant l’avenir de l’aé- est devenue l’Institut d’aménagement et d’ur-
de suggestions soumis aux décideurs roport ne peut sérieusement être prise banisme de la région d’Île-de-France (IAURIF)
libanais. Il s’en dégage un «corps de sans que soit étudiée l’organisation lors de la régionalisation de 1976. Par commo-
dité, nous utiliserons le terme IAURIF dans la
doctrine» pour l’aménagement de la générale de la région de Beyrouth dans suite du texte pour désigner aussi bien l’IAURP
région urbaine de Beyrouth, appelant une perspective de 30 à 40 ans ; en que l’IAURIF.
sans relâche à y résoudre les problè- d’autres termes, il paraît indispensable (6) Courrier adressé le 9 octobre 1970 par
Jacques Michel, directeur des études de l’IAURP,
mes de transport par la mise en place d’étudier – comme cela a été fait pour à Mitri Namaar, directeur général de
de systèmes de transport collectif en la région de Paris – un schéma direc- l’Urbanisme du Liban.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 61


Le schéma directeur de la région métropolitaine de Beyrouth

62 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
études territoriales et thématiques, l’autre préférant les approches secto- Le schéma directeur
toujours dans la perspective de réali- rielles et ponctuelles purement prag- de la région métropolitaine
ser le «projet d’organisation générale matiques. de Beyrouth
et d’aménagement de Beyrouth aux L’élaboration du SDRMB, entre 1983
horizons 1985 et 2000». et 1986, est intervenue dans le cadre Le SDRMB se présente avant tout
La guerre civile mit le projet en sour- d’un accord de coopération entre le comme un cadre général qui met en
dine, mais dès 1977, l’IAURP était ministère français de l’Équipement et cohérence les multiples projets évo-
appelé à nouveau par la DGU pour le ministère libanais des Travaux qués de longue date dans l’espace bey-
des études diverses, portant notam- publics, en vertu duquel la coopéra- routhin, tout en apportant des répon-
ment sur l’industrie à l’échelle natio- tion française mettra en place une aide ses aux problèmes spécifiques nés de la
nale. exceptionnelle conséquente avec un guerre civile.
Il faudra attendre l’année 1983 pour dispositif d’études coordonné par C’est une vision ambitieuse, dans la
voir se lancer enfin l’élaboration du l’Agence coopération et aménagement mesure où elle affirme la nécessaire
SDRMB, publié en 1986(7), soit 21 ans (ACA). Une équipe franco-libanaise réunification de la ville, appuyée par la
après la proposition formulée par chargée d’établir le SDRMB fut mise reconstruction de son centre histo-
Delouvrier ! en place, associant l’IAURIF, la rique, par un réseau de transport per-
Les délais qui ont séparé la définition SOFRETU (transports), le BCEOM formant, et par des actions d’intégra-
des tâches à entreprendre – partagées (eau et assainissement) et le Port auto- tion des quartiers en crise que sont la
et soutenues par les directeurs géné- nome de Marseille, à une équipe liba- banlieue Sud et les quartiers situés le
raux de l’urbanisme successifs – de naise recrutée à cet effet et placée sous long de la ligne de démarcation.
leur mise en œuvre sont imputables à la double tutelle de la DGU et du Cependant, c’est aussi une vision
plusieurs facteurs. CDR(8). La dissolution de l’ACA en réaliste, qui a écarté un certain nom-
Le premier est sans doute l’instabilité 1985 et la reprise des combats à bre de projets originaux mais irréali-
politique du Liban qui a connu plu- Beyrouth laisseront seul l’IAURIF pour sables dans le contexte beyrouthin :
sieurs crises majeures de gouverne- terminer ce projet, en 1985 et 1986. face à des propositions de déplacement
ment avant et pendant la guerre civile de l’hippodrome ou de la création
(1975-1990) : les changements de (7) L’équipe de projet était dirigée par Jacques d’une zone d’habitat à l’est de l’aéro-
Pietri, directeur de division à l’IAURIF.
ministres et de politiques ont différé à (8) Conseil du développement et de la recons- port, ou encore d’urbanisation de la
chaque fois les décisions à prendre, truction. plaine agricole côtière de Damour, le
décisions relevant toujours du niveau
ministériel, voire du gouvernement.
Le second facteur est une aversion cer-
taine d’une partie de la classe politique
libanaise pour tout ce qui relève de la
planification : le courant du «laisser
faire, laisser aller» a entravé plusieurs
projets de la DGU comme du minis-
tère du Plan.
Un troisième facteur pourrait être éga-
lement en cause, celui de la querelle
entre les écoles et influences française
et anglo-saxonne, souvent évoquée
dans les années 1960 (concurrence
avec les Américains sur les questions
d’aménagement et d’investissement)
et toujours présente de nos jours : cette
situation se traduit par l’opposition
Le SDRMB a été porteur d’une vision ambitieuse dans la mesure où il affirmait
entre deux discours, l’un prônant la
la nécessaire réunification de la ville, appuyée par la reconstruction de son centre
construction de visions de dévelop- historique.
pement intégré porteuses d’ambitions, © Solidere

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 63


SDRMB est demeuré impassible et a levards qui avaient été étudiés aupa- la prolifération des quartiers d’habitat
conservé ces sites dans leur utilisation ravant, notamment les projets de ren- illégal, le SDRMB préconise la recon-
première compte tenu des conflits que forcement des entrées nord de quête de la façade maritime et son
leur mutation aurait pu provoquer. Beyrouth, la nouvelle autoroute affectation aux loisirs balnéaires, paral-
La structure urbaine s’appuie sur une Beyrouth-Damas et la nouvelle auto- lèlement à des actions d’équipement et
centralité forte à recréer sur le site du route du Sud, ainsi que les projets de de structuration urbaine fortes sur les
centre-ville historique (alors détruit), boulevard périphérique et nouvelle quartiers d’habitat.
et sur quatre centres secondaires à faire desserte de l’aéroport. Le SDRMB propose enfin la réhabili-
émerger en banlieue proche, le long Le SDRMB reprend à son compte les tation du principal poumon vert de
du projet de boulevard périphérique. projets d’extension du port et de l’aé- Beyrouth, le Bois des pins, et son
Le réseau de transport collectif en site roport. Il prévoit une zone logistique dédoublement par un grand parc
propre comporte essentiellement la de fret au sud-est («port sec» en urbain plus à l’est, sur le cours du
proposition de deux lignes de contrebas de Hazmiyeh), relocalise le fleuve de Beyrouth. En banlieue exté-
transport de masse léger qui relieraient marché de gros, et propose le déve- rieure, il préconise la création de parcs
les différentes parties de la ville dense loppement d’une importante zone suburbains sur de vastes étendues
sans considération pour les divisions d’activités tertiaires sur l’axe de l’aé- naturelles encore préservées à l’époque.
communautaires de l’espace. Il com- roport.
porte également une desserte ferrée Le schéma propose en outre de confor-
régionale utilisant l’emprise de l’an- ter le principe d’une cité administra- Un schéma assez largement
cienne ligne de chemin de fer côtière tive à Bir Hassan, et préconise la mis en œuvre
désaffectée. reconstruction de la Cité sportive
Le réseau routier comprend un ensem- (alors détruite) sur son site. La pertinence du SDRMB a été vérifiée
ble de voies rapides et de grands bou- Dans la banlieue sud, caractérisée par en grandeur réelle lors du chantier de
la reconstruction dans les années 1990.
Schéma des transports routiers Les réalisations conformes aux orien-
proposé par le SDATL tations du schéma furent nombreuses
et significatives. Parmi celles-ci, les
extensions et modernisations du port
et de l’aéroport, les voies rapides (à
l’exception notable du périphérique
et de l’autoroute de Damas), les cités
administrative et sportive, la réhabi-
litation du Bois des pins, la protection
de la vallée du Nahr Damour et, sur-
tout, les deux grandes opérations d’ur-
banisme lancées d’une part, sur le cen-
tre-ville (projet SOLIDERE(9)) d’autre
part, sur la banlieue sud (projet
Élyssar).
En revanche, la plus grande déception
porte sur la non-réalisation, 15 ans
après la fin de la guerre, du moindre
tronçon de transport collectif en site
propre, même en autobus.
De même, on peut déplorer le non-
engagement d’opérations d’urbanisme
pour faire émerger les centres secon-
daires en proche banlieue, qui auraient
(9) Société libanaise pour le développement et
la reconstruction de Beyrouth.

64 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Dans un tel contexte, il aurait fallu,
depuis bien longtemps, implanter un
réseau principal de transports collec-
tifs de masse, en complément des
moyens de transport routier. Et cette
nécessité devient de plus en plus pres-
sante avec le temps. À défaut d’une
telle offre, la région urbaine de
Beyrouth verra son développement
freiné par une trop forte congestion.
© CDR 1998

Le SDRMB – tout comme le plan


transport présenté en 1995 et le
SDATL(10) de 2004 – envisageait une
simultanéité entre le développement
d’une offre de transport collectif en
site propre sur les axes radiaux et le
développement de l’offre routière,
essentiellement en rocade (projet de
périphérique) et sur les bandes côtiè-
res étroites du Nord et du Sud. Le
réseau de transports collectifs proposé
dans le SDRMB en 1986 fut actualisé
et étudié plus en détail dans le plan
Parmi les réalisations conformes aux orientations du SDRMB, transport de 1995.
l’une des plus significatives fut la réhabilitation du Bois des pins, Le SDATL produit en 2004 insistait à
principal poumon vert de Beyrouth. son tour sur la nécessité de ce réseau,
© Iaurif
en focalisant ses propositions sur les
dessertes de niveau régional d’une part,
pu mettre un peu d’ordre dans la pro- ment, finalement pertinent au regard (entre les banlieues et Beyrouth) et
lifération des commerces et des quar- des orientations politiques de l’après- inter-urbain, d’autre part (entre
tiers d’affaires à travers la banlieue. conflit, aura trouvé pleinement sa place Beyrouth et les autres villes du Liban).
Ce bilan est somme toute honorable lors de la reconstruction de Beyrouth. Le plan transport du Grand Beyrouth,
pour un schéma dont l’horizon (2010) achevé en 1995, reprenait les princi-
n’est pas encore atteint. Il est d’autant pes énoncés par le SDRMB et les pré-
plus honorable que le SDRMB fut pro- Plaidoyer pour un réseau cisait sur la base d’une modélisation
duit dans un contexte particulière- de transport en site propre des déplacements. L’enquête ménages
ment difficile d’incertitude, dans une a permis de mieux comprendre les
ville divisée et en pleine guerre. Parmi les plaidoyers qui reviennent modes de déplacement des
L’ambition majeure portée par le sans cesse dans les propositions de Beyrouthins. L’ajustement du schéma
SDRMB, qui était la réunification de la l’IAURIF, celui de la mise en place d’un directeur d’urbanisme établi à cette
ville, n’était pas évidente à retenir. Seuls réseau de transports collectifs de masse occasion a permis de mieux dimen-
des techniciens visionnaires, libanais et en site propre dans la région métro- sionner les besoins en transports
français, conscients de la haute valeur politaine de Beyrouth occupe une lourds pour les vingt années suivantes.
de leur tâche, pouvaient porter une place centrale. En définitive, le plan de transport pro-
telle ambition dans une période d’ap- La région urbaine de Beyrouth dépasse posait deux lignes de métro, un ser-
profondissement de la fracture com- aujourd’hui les 1,6 million d’habitants vice régional ferré qui reprenait en
munautaire. Cette vision s’est avérée la (de Jounieh à Damour), sur un site grande partie les tracés de voies fer-
seule possible sur le plan politique lors fortement contraint, limité à l’ouest rées existantes et un ensemble de lignes
du retour à la paix civile. C’est sans par la mer et à l’est par des contreforts (10) Schéma directeur d’aménagement du ter-
doute la raison pour laquelle ce docu- montagneux abrupts. ritoire libanais.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 65


Schéma des transports collectifs Schéma des transports collectifs
proposé par le SDRMB de 1986 proposé par le plan transport de 1995

Schéma des transports collectifs


proposé par le SDATL en 2004

Dans les propositions de l’IAURIF, l’implantation d’un réseau


de transports collectifs de masse en site propre venant compléter
des moyens de transport routier occupait une place privilégiée.
F. Awada/Iaurif

66 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
de bus qui, cette fois-ci, étaient conçues
elles aussi en site propre. Le grand
réseau de voirie est redimensionné,
des projets d’aménagement des carre-
fours principaux et une politique de
stationnement étaient proposés.
Le SDATL, publié en 2004, rappelle la
nécessité de doter l’aire urbaine cen-
trale d’un réseau performant de
transports collectifs. Cependant, il tire
les conséquences de la crise des finan-
ces publiques qui apparaît incompa-
tible avec la réalisation de l’ensemble
des projets figurant au plan transport
de 1995, même à un horizon de trois
décennies. Aussi, le SDATL propose
une solution par phases successives
consistant dans un premier temps en L’instabilité politique avant et pendant la guerre civile, et la réticence du pouvoir
la création d’un réseau de couloirs à l’égard de toute forme de planification ont largement contribué à différer l’élaboration
réservés pour des services d’autobus, du SDRMB.
© IAURIF-AAA-BTUTP 1992
transformables ultérieurement en ser-
vices de tramway ou de métro léger. Il
maintient également le principe de la réfugiés qui squattaient le bord de mer et de la Bekaa nord, devaient être inci-
liaison inter-régionale ferrée sur l’em- (anciens établissements balnéaires dés- tées à «rentrer chez elles», au Sud-
prise de la voie ferrée désaffectée le affectés) vers des quartiers d’habitat Liban et dans la Bekaa. Une sugges-
long de la côte, en appelant dans un plus à l’est dans la zone, et de régler les tion que les auteurs du SDRMB
premier temps à libérer cette emprise problèmes des autres quartiers d’ha- avaient jugé irréaliste, maintenant la
des nombreux empiètements qui l’ont bitat illégal par des restructurations suggestion d’un relogement sur place
affectée. assorties d’une densification du bâti, et écartant même un transfert à
dans le cadre d’opérations tiroirs. quelques centaines de mètres du site
Ces propositions avaient un double lui-même, dans la plaine de
La nécessaire restructuration objectif : libérer le front de mer pour Choueifate.
des quartiers en crise le rendre à sa vocation de loisirs bal- Les faits allaient donner raison au
néaires, et résoudre les problèmes fon- SDRMB sur ce point comme sur l’exi-
L’IAURIF a aussi attiré, à plusieurs ciers, d’habitat et de services urbains gence d’une aide publique et d’une
reprises, l’attention des autorités liba- dans la banlieue sud. «discrimination positive» en faveur de
naises sur deux territoires en crise, Le SDRMB considérait que les popu- ce territoire. En effet, après d’âpres
pour lesquels il a préconisé des actions lations concernées par ces mesures négociations, l’État libanais mit en
de restructuration appropriées : d’une devaient bénéficier de fortes aides de place une opération d’aménagement
part, la banlieue sud de Beyrouth et l’État au titre de leur statut de per- d’envergure, portée par un établisse-
d’autre part, les quartiers situés le long sonnes déplacées (par la guerre civile ment public (Élyssar), et prévoyant un
de l’ancienne ligne des combats à et le conflit du Sud-Liban) ou au titre programme conforme aux proposi-
Beyrouth et en proche banlieue. de leur statut de démunis. tions du SDRMB. Mais les réalisations
Le SDRMB préconisait, dès 1986, une L’orientation préconisée d’un reloge- de ce projet n’ont porté, à ce jour, que
action publique plus forte en banlieue ment de ces populations sur place était sur la remise à niveau des infrastruc-
sud que dans les autres quartiers du loin de faire l’unanimité. Pour la classe tures et des services urbains. Le déve-
Grand Beyrouth, une action que l’on politique beyrouthine comme pour loppement des squats en bord de mer
qualifierait aujourd’hui de «discrimi- celle des banlieues est et sud-est, ces a été arrêté, mais les opérations
nation positive» en faveur de ce populations, majoritairement issues d’habitat et de régularisation marquent
territoire. Il proposait de transférer les de la communauté chiite du Sud-Liban le pas.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 67


Schéma d’orientation des quartiers de l’ancienne ligne des combats

68 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Un autre territoire en crise a fait fre fournie dans le cadre de l’opéra- ble de parcs urbains et de parcs sub-
l’objet de propositions circonstanciées tion prioritaire de reconstruction du urbains. En 1991, il suggère au conseil
de l’IAURIF : celui des quartiers situés centre-ville. Mais les promoteurs et les régional d’Île-de-France, qui souhaitait
de part et d’autre de l’ancienne ligne investisseurs privés ont vite perçu les engager une action symbolique forte à
des combats à Beyrouth et en proche opportunités offertes par les quartiers Beyrouth, de s’engager sur la réhabili-
banlieue, qui s’étendent entre le cen- de la «ligne», et développé des pro- tation du principal poumon vert de la
tre-ville au nord et le carrefour de grammes réellement concurrentiels ville, le Bois des pins. En 1992, l’Institut
Saint-Michel au sud. par rapport à l’offre en centre-ville prépare le dossier du concours inter-
Sur ce territoire, le SDRMB avait rejeté (restaurants de la rue Monot, cinémas, national pour cette opération. En 1995,
la tentation d’implanter de nouveaux commerces et habitat à Sodeco…). le plan de reconstruction des quartiers
équipements le long de cette ligne, au Finalement, les efforts conjugués de de l’ancienne ligne des combats pro-
motif que la vocation de cette limite l’État, des promoteurs et des proprié- pose la réalisation d’une coulée verte
entre Est chrétien et Ouest musulman taires des équipements présents le long à travers la ville. Avec l’avènement des
devrait être la rencontre des popula- de la ligne ont fini par redonner vie à élections municipales de 1998,
tions venant de part et d’autre. Il a, au ces quartiers et à y effacer les traces de l’IAURIF joue un rôle important dans
contraire, plaidé pour une «banalisa- la guerre. l’inscription, au programme de coopé-
tion» de la ligne, arguant que le mixage ration entre le conseil régional d’Île-
des populations devait se faire sur tout de-France et le conseil municipal de
le territoire de la ville et non sur une Le verdissement de la ville Beyrouth, de la mise au point d’un
ligne frontière. et la mise en valeur plan vert pour la ville (plan qui sera
Entre 1992 et 1994, l’IAURIF a réalisé du patrimoine effectivement élaboré en 2001). En
une étude spécifique sur ce territoire 2000, il effectue une mission courte
qui distinguait un plan d’actions Dans pratiquement toutes ses inter- portant sur le verdissement du front de
immédiates (le déblaiement des rui- ventions sur l’espace beyrouthin, mer (corniche nord de Aïn Mreïsseh).
nes) et un plan d’aménagement à l’IAURIF a été porteur de l’idée d’un En 2004, il inscrit dans le SDATL un
terme, qui comportait des principes véritable réseau vert à mettre en place, schéma de principe pour les coupu-
de composition urbaine ainsi qu’un non seulement pour la ville de res vertes à aménager le long de la côte
plan vert, avec des indications précises Beyrouth, mais pour toute l’aire en banlieue ainsi que pour une trame
quant aux périmètres opérationnels urbaine centrale. verte d’agglomération, et des propo-
et aux procédures. En 1986, il préconise déjà dans le sitions de parcs naturels régionaux en
Ces orientations ne furent pas toutes SDRMB la mise en place d’un ensem- limite de la zone agglomérée.
suivies. L’État entreprit néanmoins le
déblaiement des ruines et finança la
réhabilitation des façades des immeu-
bles ainsi que la remise à niveau des
réseaux divers. Il réhabilita le Musée de
Beyrouth, le rectorat de l’Université
libanaise, le Tribunal militaire,
l’Hôpital militaire et ses dépendan-
ces… Il y installa même le siège du
Conseil des ministres (son lieu de
réunion). Il accompagna également la
réhabilitation du Bois des pins (finan-
cée par la région Île-de-France) avant
de rétrocéder cette opération à la
municipalité de Beyrouth.
En revanche, l’État libanais s’abstint
de toute implication dans des opéra-
Les efforts conjugués de l’État, des promoteurs et des propriétaires des équipements
tions de développement urbain, de ont fini par redonner vie à ces quartiers et à y effacer les traces de la guerre civile.
crainte qu’elles ne concurrencent l’of- © Iaurif

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 69


contrer la pression des bâtisseurs sur vis d’un changement de cap assez radi-
certains espaces naturels de grande cal. Aujourd’hui, tant les promoteurs
valeur qui gagneraient à être protégés, du projet de reconstruction du cen-
comme la forêt de Harissa ou la vallée tre-ville que les Beyrouthins qui s’y
du Nahr-el-Kalb. rendent, apprécient par dessus tout la
L’IAURIF a également été constam- chaleur des quartiers anciens, qui en
ment porteur d’une vision du déve- forment le cœur le plus vivant.
loppement intégrant les richesses L’IAURIF a également mis en avant
patrimoniales et contestant leur sacri- l’intérêt de conserver, réhabiliter et
fice au nom de la modernité. mettre en valeur toute la couronne de
© CDR 1998

Cette vision a été développée dans les bâti ancien qui entoure le centre-ville,
expertises réalisées par l’Institut pour notamment les quartiers de
Sur les préconisations de l’IAURIF, le centre-ville de Beyrouth. La conser- Gemmayzé et de Zoqaq-el-Blat. Les
le conseil régional d’Île-de-France vation de la mémoire des lieux était initiatives associatives et quelques
a engagé en 1991 une action symbolique
au cœur de ces expertises qui ont initiatives privées, parfois soutenues
forte à Beyrouth à travers
la réhabilitation du parc du Bois des pins. plaidé pour le respect de l’ancien tracé par le ministère de la Culture, ont
des rues et des places, de la reproduc- réussi à faire émerger une dynamique
tion des formes urbaines d’avant- positive, notamment à Gemmayzé.
Plusieurs travaux en faveur du verdis- guerre (compacité, mitoyenneté), pour Mais la partie est encore loin d’être
sement de la ville de Beyrouth ont été le maintien des principaux témoigna- gagnée, notamment pour les très bel-
réalisés, notamment le Bois des pins, ges du patrimoine bâti ancien et des les anciennes demeures situées au sud-
les plantations d’alignement sur la cor- points de repère, et pour la valorisation ouest du centre-ville.
niche entre Barbir et le centre-ville des sites archéologiques exhumés dans La notion de patrimoine s’étend au-
(notamment à Aïn Mreissé), la réha- le centre. delà du bâti ancien et des vestiges
bilitation des jardins publics et squa- Le déblaiement des ruines dans le cen- archéologiques. Le SDATL de 2004
res de la ville, la création de nouveaux tre-ville, entre 1991 et 1994, a détruit propose à ce titre de préserver d’aut-
jardins dans le centre-ville où les plan- de manière irrévocable un très grand res composantes, telle la plage de sable
tations d’alignement sont nombreu- nombre de bâtiments anciens de blanc de Ramlet-Bayda, les rochers et
ses. En banlieue, les municipalités sont valeur. Mais les vifs débats qui eurent la petite baie de la Grotte aux pigeons,
tout aussi actives sur les plantations lieu sur ce sujet, et auxquels l’IAURIF et la promenade de bord de mer de
dans les espaces publics. La DGU a, a apporté sa contribution, ont été sui- Aïn Mreisseh.
pour sa part, préservé par un règle-
ment d’urbanisme ad hoc, la vallée ver-
doyante du Nahr Damour, et tente de
protéger plusieurs espaces naturels
encore existants. Dans la vallée du
Nahr Beyrouth, des associations loca-
les soutenues par des députés tentent
de faire émerger un consensus autour
d’un projet assimilable à un parc natu-
rel régional.
Ces multiples initiatives attestent du
développement de l’intérêt porté au
verdissement et à la préservation des
richesses naturelles. Mais elles man-
© Solidere

quent encore d’un cadre de cohérence


global, qui soit véritablement appro-
prié par les acteurs. Et l’engagement Dans ses expertises, l’IAURIF a mis l’accent sur la conservation de la mémoire des lieux,
des municipalités et de l’État manque pour la reproduction des formes urbaines d’avant-guerre,
encore de la pugnacité nécessaire pour pour le maintien des principaux témoignages du patrimoine bâti ancien.

70 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Principes d’aménagement de la région urbaine
centrale dans le SDATL

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 71


Et demain ? En dehors du SDATL, Beyrouth reste Grand Beyrouth. Les propositions for-
enfin confronté à plusieurs problé- mulées sont relayées par un nombre
Si la région urbaine de Beyrouth est matiques qui n’ont pas encore été trai- grandissant d’acteurs.
dotée d’un schéma directeur d’urba- tées à fond jusqu’à présent. La capi- Mais l’aventure urbaine de Beyrouth
nisme et d’un schéma des transports à tale libanaise a encore un long chemin continue, et il faut encore anticiper
long terme, cela ne signifie pas pour à faire sur des sujets tels que la place du sur l’avenir, imaginer des projets,
autant que les sujets de réflexion et piéton dans la ville, les déplacements transposer des concepts, et répondre
d’action sont épuisés. Loin de là. des personnes à mobilité réduite et des aux attentes des Libanais.
Le SDATL de 2004 a, en effet, souli- handicapés, la lutte contre la pollu-
gné l’intérêt de lancer de grandes opé- tion atmosphérique, la qualité archi-
rations sur trois sites éminemment tecturale et urbaine…
stratégiques pour l’avenir de la région
de Beyrouth : les «terrasses du sud»
(extension de Beyrouth entre Khaldé Des études stratégiques
et Damour), l’«entrée Nord» (res- aux réalisations…
tructuration du front de mer entre
Beyrouth et Antelias), et les «rives de Si la nature même des études straté-
Beyrouth» (reconquête des berges du giques ne permet pas toujours de faire
fleuve de Beyrouth). Ces trois opéra- un lien direct avec les réalisations, il
tions doivent à présent faire l’objet est possible, sur une longue durée, de
d’études approfondies et de disposi- constater l’impact de ces études sur les
tifs de mise en œuvre. décisions, les comportements et les
De même, le SDATL a souligné l’im- réalisations. Et l’on peut observer, pour Principales études réalisées
portance d’engager une politique spé- les idées plaidées par l’IAURIF, un taux
par l’IAURIF sur Beyrouth
depuis 1965
cifique en faveur de la «ceinture patri- d’assimilation et de réalisation, qui est
moniale» qui entoure le centre-ville. loin d’être négligeable. • 1965 - 1971 : travaux préparatoires
Il a également désigné trois sites côtiers Ce passage des idées aux réalités est à un plan d’organisation de la région
à préserver durablement : la plage de parfois rapide. Comme dans l’exemple de Beyrouth
Ramlet Bayda, la Grotte aux pigeons à du projet du centre-ville, où une exper- • 1972 : livre blanc de Beyrouth 1975-
Raouché, et la corniche de bord de tise de l’IAURIF, tombée à point 2000
• 1973-1975 : organisation générale
mer à Aïn Mreisseh. Là aussi, il est nommé, avait contribué à une réorien-
de la région de Beyrouth
nécessaire d’étudier les dispositifs de tation radicale du projet en 1994. • 1977-1982 : assistance technique
mise en œuvre et engager ces poli- Mais ce passage est parfois long, voire permanente, notamment sur l’industrie
tiques de manière effective. très long. Il en est allé ainsi pour la • 1984-1987 : schéma directeur de la
À l’échelle de toute la région urbaine, mise au point d’une vision intégrée de région métropolitaine de Beyrouth
• 1988-1989 : cadrage régional de
qui s’étend au-delà du périmètre du l’avenir du Grand Beyrouth, avec le
Beyrouth (télédétection)
SDRMB, le SDATL a également retenu SDRMB. Et c’est également le cas pour • 1992 : concours international de
des principes généraux d’aménage- les transports collectifs en site propre, paysagistes pour la réhabilitation du
ment incluant des modulations de qui attendent encore leur heure. Bois des pins
densités urbaines, des coupures ver- On aurait tort de considérer ces len- • 1993 : expertise sur les densités dans
tes, de nouveaux espaces d’extension, teurs comme des échecs. Car la durée le projet du centre-ville
• 1992-1995 : ligne de démarcation
des protections ponctuelles (y com- est souvent nécessaire à la prise de
• 1993-1994 : plan de transport de la
pris le patrimoine des villages pitto- conscience des décideurs et des acteurs région métropolitaine de Beyrouth
resques et les paysages), des règles de de la société civile de la pertinence des • 1996-1998 : plan de référence pour
construction dans les localités de mon- propositions qu’ils auront tant enten- l’aménagement de la zone de
tagne, etc. Il y a lieu, sur cette base, dues sans être certains qu’elles leur Hazmieh-Laïlaké
d’engager une actualisation du conviennent. • 1999-2002 : expertises diverses pour
la municipalité de Beyrouth
SDRMB – en étendant son périmètre L’IAURIF a laissé, au cours des qua- • 2002-2004 : schéma directeur
– et de réviser les documents d’urba- rante dernières années, des traces dura- d’aménagement du territoire du Liban
nisme dans cette région. bles dans les débats sur la ville dans le

72 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
F. Awada/Iaurif

The SDATL (2002-2004)


Le SDATL The Lebanese National Master
Plan marks a turning point

(2002-2004) in the action of the public


administrations in the Lebanon.
For the first time since the
Fouad Awada
country’s independence,
Jean-Louis Pagès
IAURIF
the fundamental principles of land
use and of spatial organisation
have been posed. For the public

L’ élaboration du schéma directeur d’aménagement


du territoire libanais marque un tournant dans l’action
administrations in charge
of territorial policies, the SDATL
is now a central reference
for the programmes and actions
des administrations publiques du Liban. Pour la première fois to be undertaken.
depuis l’indépendance du pays, des principes fondamentaux The very broad dissemination
d’utilisation des sols et d’organisation du territoire sont posés. of the Master Plan, in particular
at numerous public debates,
Pour les administrations publiques en charge de politiques
has made it possible to heighten
territoriales, le SDATL est désormais une référence centrale the awareness of thousands
des programmes et des actions à entreprendre. of Lebanese citizens, in particular
La très large diffusion du schéma, notamment dans le cadre the decision-takers, the municipal
councillors, the professional
de multiples débats publics, a permis de sensibiliser des milliers
circles, the public officers,
de citoyens libanais, en particulier les décideurs, the universities and the NGOs.
les élus municipaux, les milieux professionnels, les agents publics, The SDATL was developed from
les universitaires et les ONG. March 2002 to May 2004,
on behalf of the CDR,
Le SDATL a été réalisé entre mars 2002 et mai 2004, pour le compte and in collaboration with the
du CDR, et en collaboration avec la DGU, par un consortium DGU, by a consortium bringing
regroupant l’IAURIF et Dar al Handasah (Shaïr & Partners), together IAURIF and Dar al
Handasah (Shaïr & Partners),
avec le concours des bureaux d’études locaux CNBureau,
with assistance from the local
Consulting & Research Institute, AAA, URBI, Ecodit design & engineering offices
ainsi que le Centre national de télédétection du CNRS libanais. CNBureau, Consulting & Research
Institute, AAA, URBI, Ecodit,
and the Remote Sensing Centre of
the Lebanese Scientific Research
Council (Lebanese CNRS).

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 73


De l’urgence au long terme

À sa sortie de la guerre civile en 1990,


le Liban avait donné tout naturelle-
ment la priorité aux travaux urgents de
réparation des infrastructures essen-
tielles : réseaux d’eau, d’électricité et de
téléphone, routes, port et aéroport…
Mais il est vite apparu que la répara-
tion des destructions ne pouvait se
faire totalement «à l’aveugle», et qu’il
fallait inscrire l’effort porté sur les
infrastructures dans une vision à long
terme des secteurs concernés.
Après un premier programme d’ur-
gence couvrant les années 1993 à 1995, Les dommages à l’environnement, notamment la pression sur les carrières en montagne,
le gouvernement libanais a adopté un font partie des «dégâts collatéraux» constatés au cours de la période de réparation
et de reconstruction.
plan plus élaboré, intitulé «plan hori- F. Awada/Iaurif
zon 2000».
Ce plan envisageait trois phases suc-
cessives pour le Liban : mageables à l’environnement : les rem- produit ce que les économistes quali-
- une phase de réponse aux urgences blais en mer ont accentué la pression fient de «maladie hollandaise», à savoir
(pratiquement achevée en 1995) ; sur les carrières en montagne, entraî- une stagnation économique due au
- une phase de reconstruction ; nant la dégradation durable de nom- manque de compétitivité d’une éco-
- et une phase de développement. breux sites ; les dérogations données nomie qui souffre de coûts de pro-
Sur la base de prévisions macro-éco- aux investisseurs ont abouti à miter duction anormalement gonflés par
nomiques, le plan répartissait une des zones forestières par des pro- une rente extérieure.
masse de crédits jugée possible à réunir grammes immobiliers, et à dégrader Les effets du manque de compétitivité
(18 milliards USD), sur un ensemble des linéaires importants de la façade de l’économie libanaise (le PIB par
de secteurs d’intervention : routes, eau, maritime. habitant reste aujourd’hui sensible-
assainissement, électricité, éducation, Le patrimoine bâti ancien a également ment égal, en dollars US constants, à
santé, etc. souffert de la frénésie de la construc- celui observé en 1974 !) sont dévasta-
Les efforts de réparation et de recons- tion. Plusieurs ensembles patrimo- teurs sur le plan social. Ceci se traduit
truction entrepris dans le cadre de cette niaux de valeur ont été détruits, et des par un fort flux d’émigration vers
programmation, exclusivement secto- paysages urbains ont été dégradés par l’étranger, et par d’importantes poches
rielle, entre 1993 et 1998, ont permis, des constructions inadéquates réali- de pauvreté.
avec la contribution du secteur privé sées par dérogation aux règlements L’euphorie de la reconstruction est
dont l’action a été fortement encou- d’urbanisme. retombée brusquement vers 1997-
ragée, d’enregistrer d’importants pro- Mais c’est surtout dans les domaines 1998. Déjà, à partir de 1994-1995, le
grès dans tous les domaines, avec une économique et social que les limites Liban a connu l’émergence de ses pre-
élévation du niveau du PIB(1) et une de cette expérience ont été les plus for- mières ONG(2) de défense de l’envi-
amélioration des services urbains et tes. La reconstruction et – surtout – ronnement.
du cadre de vie. les dépenses de l’État destinées à À la fin des années 1990, une grande
Mais certains défauts des politiques conforter la paix civile (dépenses socia- partie de l’opinion publique était sen-
suivies ont occasionné des dégâts col- les et militaires) ont été essentielle- sibilisée aux problèmes de la dette
latéraux importants, essentiellement ment financées par un recours massif publique, des poches de pauvreté et
sur les plans social et environnemental. à l’emprunt. De ce fait, le Liban a vécu, de la dégradation de l’environnement.
L’encouragement sans limite des inves- et continue de vivre, largement au-
tissements privés a ainsi conduit à la dessus du niveau des revenus prove- (1) Produit intérieur brut.
réalisation de projets fortement dom- nant de son économie. Cette situation (2) Organisations non gouvernementales.

74 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Des voix de plus en plus nombreuses Un diagnostic adapté risques : les flux de capitaux vers le
se sont alors élevées pour que le long à l’exigence d’un schéma pays peuvent, s’ils sont orientés vers
terme soit mieux pris en considéra- «sur mesure» la consommation, y enchérir les prix
tion. internes et limiter la compétitivité des
Aussi, après les premières réparations Le diagnostic réalisé dans le cadre du secteurs productifs ; et les flux des
d’urgence des années 1991 à 1994, puis SDATL a mis en évidence la distinction hommes peuvent faire perdre au Liban
de l’accélération de la reconstruction qu’il convenait d’opérer, dans une des ressources humaines précieuses si
des années 1995 à 1998, et après une approche tournée vers l’action, entre la le pays ne parvient pas à leur offrir des
pause en 1999 et 2000, le Liban est part d’immuable qui caractérise le ter- emplois.
entré, à partir de 2001, dans une phase ritoire et la part de réalités en mouve- Le relief est une autre donnée immua-
où le moyen et le long termes sont un ment, celles qui changent ou que l’on ble fondamentale. Il détermine les lieux
peu plus présents dans les préoccupa- peut changer : une approche originale de vie (65 % de la population vit sur
tions, tant des pouvoirs publics que qui a la double vertu d’être «pédago- les 19 % du territoire situés à une alti-
de la société civile. gique» et adaptée à la volonté de pro- tude inférieure à 400 m), les types de
L’élaboration du schéma directeur d’a- duire un schéma «sur mesure» pour production agricole possibles (du
ménagement du territoire libanais le territoire libanais. semi-tropical aux vergers d’altitude)
(SDATL), qui a débuté en 2002, est et les techniques agricoles, également
donc intervenue dans un contexte Des réalités physiques le climat, la biodiversité, les paysages,
radicalement différent de celui qui incontournables la configuration du réseau hydrogra-
avait prévalu lors du grand boom de la Le diagnostic figurant en tête du rap- phique.
reconstruction. Le schéma devait aider port du SDATL rappelle une première Le relief joue enfin un rôle important
à mettre de l’ordre dans les politiques réalité élémentaire, la petite taille du dans le cloisonnement des régions et
d’équipement, mieux préserver et met- Liban et sa position géographique. Ces oblige à des investissements en infras-
tre en valeur l’environnement, sauve- caractéristiques induisent un ensem- tructures de transport plus coûteux
garder les ressources, rationaliser les ble de conséquences pérennes dont la qu’en plaine.
choix publics et donner une meilleure première est l’impérieuse nécessité Les autres réalités immuables du Liban
lisibilité des opportunités aux inves- pour le pays de s’ouvrir sur le monde. sont la localisation des terres les plus
tisseurs. Mais cette ouverture et la liberté de propices à l’agriculture ; les espaces
circulation des hommes et des capi- naturels remarquables et les grands
taux qu’elle implique comportent des paysages ; le littoral, espace limité à

Le relief, donnée fondamentale au Liban, détermine les lieux de vie, les types de production agricole, le climat,
les paysages, la configuration du réseau hydrographique

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 75


Vocation des sols

76 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
220 km de linéaire en tout et qui est SDATL décrit comme étant les «défis seront fortement contraintes, ce qui
très convoité par les développeurs ; la du futur». obligera à une grande sélectivité des
ressource en eau du pays, plus abon- investissements et à des efforts de ratio-
dante que dans les pays voisins mais Le défi du développement nalisation du fonctionnement.
qui est fortement exposée au risque économique
de pollution ; enfin, les espaces soumis Défi du développement économique, Le défi de la cohésion sociale
à des risques naturels majeurs, en par- d’abord, dans un contexte de renais- Le second défi majeur abordé par le
ticulier les risques d’inondation et de sance économique libanaise à l’ère de SDATL concerne la cohésion sociale, à
glissement de terrain. la mondialisation. La question posée la fois en termes de pauvreté et en ter-
est celle des opportunités sur lesquel- mes de fragmentation de la société
Les défis du futur les le pays dispose d’avantages concur- libanaise en communautés, clans et
Si les réalités physiques incontourna- rentiels, au moins pour un temps. Les régions. La pauvreté est liée aux diffi-
bles fixent le cadre des contraintes et études économiques ont identifié un cultés rencontrées pour faire redécol-
d’une partie du potentiel mobilisable, ensemble de créneaux sur lesquels le ler l’économie libanaise au lendemain
les actions à entreprendre doivent Liban dispose d’avantages compara- de la guerre. Elle est d’autant plus alar-
répondre plus directement à ce que le tifs : le tourisme, les industries agro-ali- mante que les populations les plus
mentaires, l’édition, l’artisanat d’art pauvres se concentrent géographi-
et plus généralement les industries cul- quement dans la banlieue sud de
turelles. Si le SDATL encourage à les Beyrouth, la ville de Tripoli et son
investir, il met en garde contre une arrière-pays (le Akkar), le nord de la
spécialisation du Liban dans ces seuls Bekaa, et les espaces frontaliers du Sud-
créneaux, au motif que sa compétiti- Liban. Mais le plus grand danger guet-
vité serait insuffisante dans les autres. tant le Liban réside, sur le plan social
Car des gains de productivité et de et politique, dans la persistance des
compétitivité sont toujours possibles, clivages communautaires et claniques
et le maintien de la diversité des acti- renforcés par la guerre civile. Le SDATL
vités est la meilleure assurance qu’un met en garde contre ces «forces cen-
petit pays peut avoir contre les risques trifuges» qui agissent sur le corps social
liés à la mondialisation et les brusques libanais, qui affaiblissent le pays éco-
retournements des marchés qui la nomiquement et pèsent d’un grand
caractérisent. poids sur les finances publiques (à tra-
Le SDATL s’aventure par ailleurs sur le vers les systèmes de redistribution).
terrain des perspectives macro-éco-
nomiques pour le Liban, car il ne peut Le défi de la croissance
éluder la question cruciale de la dette démographique
publique libanaise (équivalente à deux Le troisième défi mis en avant par le
années de PIB) qui obère les capacités SDATL est celui de la croissance démo-
d’intervention futures. Le SDATL se graphique. Le Liban devrait connaî-
montre prudent sur la question, et tre un rythme de croissance démo-
situe la croissance possible du PIB par graphique inférieur à 1 % par an,
habitant entre 2004 et 2030 dans une passant de 4 millions d’habitants en
fourchette de 60 % à 100 %, selon les 2000 à quelque 5,2 millions en 2030
modalités de sortie de la crise des (hypothèse centrale dans une four-
finances publiques. Le niveau de vie chette de 4,8 à 5,6 millions). La popu-
des Libanais de 2030 atteindrait alors, lation future devrait être mieux répar-
en moyenne, celui dont bénéficient tie sur le territoire compte tenu d’une
actuellement les habitants de pays tels croissance plus faible dans la région
que Chypre ou l’Argentine. Surtout, centrale (Beyrouth et Mont-Liban),
le SDATL souligne que les finances une région déjà très contrainte dans
publiques, tant nationales que locales, son site. La croissance démographique,

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 77


associée aux autres évolutions démo- au Proche-Orient depuis près de sivement coûteux et de toute manière
graphiques, entraînera des besoins soixante ans a été un frein important financièrement hors de sa portée. De
accrus en logements que le SDATL au développement, l’avènement espéré même, un tel État ne pourrait réussir
chiffre à 16 000 à 17 000 logements de la paix sera lui aussi porteur de défis sa modernisation économique, les
supplémentaires à construire chaque immenses, essentiellement écono- réseaux d’influence claniques consti-
année. miques, pour les pays de la région, tuant un obstacle majeur à une éco-
dont le Liban. nomie de marché et aux garanties de
Les autres défis libre concurrence qu’elle exige.
Le SDATL aborde ensuite le «défi des A contrario, le modèle d’un État inté-
besoins» en transports, eau, déchets, Trois choix fondamentaux : grateur de ses citoyens apparaît net-
enseignement, santé. Le nombre de unité du pays, équilibre, tement plus performant sur tous les
déplacements motorisés devrait dou- rationalisation plans. Et le Liban a déjà connu ce
bler, la production de déchets ména- modèle, entre les années 1940 et 1970.
gers et la demande en eau à usage À partir de l’analyse des «réalités phy- Sa réalisation à nouveau ne peut être
domestique s’accroître d’environ 60 % siques immuables» et des «défis du que le fait du gouvernement central
chacune. Seul le secteur scolaire sem- futur», le SDATL retient «trois choix qui, précisément parce que la société
ble à l’abri de la croissance, du fait de fondamentaux qui sous-tendent l’en- libanaise a une tendance «naturelle»
la perspective de stagnation de la tran- semble des propositions d’organisa- à se diviser, considérerait que sa tâche
che d’âge 3 à 22 ans aux alentours de tion et de développement du terri-
1,5 à 1,6 million de personnes. toire». Ces choix consistent à :
Le schéma aborde également le défi - favoriser l’unité du pays, de l’écono-
de la croissance urbaine, évaluée à mie, de la société, du territoire ;
10 km2 supplémentaires par an. - atténuer les disparités de développe-
L’enjeu est de taille, c’est celui de l’a- ment entre les régions dans le cadre
ménagement de près de 300 km2 de d’une redéfinition des modalités
terrains en trente ans, des solutions à d’application du principe constitu-
trouver pour que cette urbanisation tionnel de «développement équili-
ne pèse pas comme par le passé de tout bré» ;
son poids sur le littoral, la mise en - rationaliser l’utilisation des ressour-
place de règles d’urbanisme, de l’im- ces limitées dont le pays dispose, qu’il
plantation d’équipements et de la mise s’agisse des ressources naturelles ou
en place de solutions pour les de l’argent public.
transports. Ces trois choix fondamentaux du
Le SDATL aborde ensuite de manière SDATL ont fait l’objet de discussions
transversale le défi environnemental : approfondies, tant au cours des débats
la qualité de l’eau, avec la nécessité de publics qu’avec les autorités politiques
prendre des mesures de limitation de du pays, avant d’être définitivement
la pollution des nappes ; la question adoptés.
des déchets, avec la nécessité de mobi- Le choix d’un aménagement du terri-
liser chaque année 10 à 15 hectares toire favorisant l’unité du Liban, qui est
nouveaux pour accueillir les sites d’en- un choix d’intégration sociale et éco-
fouissement ; la question des carriè- nomique, se situe aux antipodes d’un
res, auxquelles il faudra allouer de 60 modèle d’État qui serait un conglo-
à 80 ha par an ; la question de la pol- mérat de micro-régions autonomes.
lution marine et, enfin, celle des mena- De toute évidence, un État comparti-
ces qui pèsent sur les milieux naturels. menté ne serait pas viable : les dispa-
Le dernier défi abordé est celui «de la rités économiques et sociales ne pour-
guerre et de la paix», incontournable raient que s’y exacerber, à moins que
dans cette partie du monde. Le SDATL le gouvernement ne les corrige sans
estime que, si l’état de guerre qui sévit cesse à grands frais, ce qui serait exces-

78 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Organisation générale du territoire

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 79


Mise en valeur du patrimoine du littoral

80 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
première est de tout faire pour favori- sont exposées : elles portent notam- d’équilibre» situées à l’écart du littoral
ser son unité. ment sur la structure urbaine, les (Zahlé-Chtaura, et Nabatiyeh), deux
Le second choix fondamental du réseaux de transport, et l’environne- «villes-portes» (Saida et Jbail), et deux
SDATL consiste à atténuer les dispari- ment. villes patrimoniales (Baalbek et Sour).
tés par une meilleure intégration éco- Cette structure urbaine vient en appui
nomique des régions périphériques. La structure urbaine proposée à un parti d’aménagement qui tend à
La manière dont le gouvernement avait Le SDATL préconise une organisation considérer le Liban tout entier comme
interprété l’application du principe territoriale adaptée à la configuration une seule et même métropole poly-
constitutionnel du «développement physique du Liban en quatre régions, centrique formant un seul et même
équilibré», à savoir par des quotas la région centrale (Beyrouth et Mont- bassin de vie et d’emploi, mais avec
financiers et d’équipements au béné- Liban), le Nord, la Bekka et le Sud. des spécialisations relatives de ses
fice des différentes régions et com- Dans chacune de ces régions, une pôles, et un effort plus intense qui
munautés, avait fait l’unanimité contre structure urbaine hiérarchisée est pro- serait développé en faveur de la péri-
elle. Les résultats aberrants auxquels posée, à trois niveaux : les grandes phérie.
cette interprétation avait conduit agglomérations (plus de 40 000 habi- Pour ce qui concerne l’aire urbaine
étaient visibles de tous : écoles cons- tants en 2000), les «villes-relais» centrale (Beyrouth et ses banlieues),
truites depuis des années sans jamais (bourgs de moyenne importance, une c’est une amélioration surtout quali-
accueillir d’élèves, hôpitaux sans douzaine par région), et enfin le tissu tative qui est recherchée, par une
malades, stades sans compétitions, cen- des villages et hameaux du monde meilleure organisation urbaine,
trales électriques démultipliées, sans rural. appuyée sur plusieurs grands projets
compter les emplois publics en sur- Cette hiérarchisation doit servir de urbains : les deux opérations déjà lan-
nombre. support aux orientations économiques cées du centre-ville et de la banlieue
De fait, la proposition consistant à qui seraient retenues ainsi qu’aux prin- sud, ainsi que trois opérations nou-
réinterpréter ce principe d’équilibre a cipes de répartition des équipements. velles sur les «terrasses du sud»
été bien accueillie. Il s’agirait d’inter- Les grandes agglomérations sont les (Khaldé-Damour), le fleuve de
venir sur les leviers du développement locomotives économiques des régions. Beyrouth, et le bord de mer à Borj
économique des régions périphé- C’est par leur développement que les Hammoud. Les améliorations quali-
riques, et non d’y opérer des redistri- régions périphériques du Nord, du tatives devraient également s’appuyer
butions sans lendemain. Sud et de la Bekaa peuvent aspirer à sur une offre modernisée de pôles de
Le troisième choix fondamental, celui s’aligner sur le niveau de Beyrouth. bureaux en banlieue (centres d’affaires
de la rationalisation, a été également Les villes-relais sont des pôles locaux secondaires le long du futur périphé-
approuvé sans difficulté, tant il paraît de services et d’activité au milieu du rique), un redéploiement des activi-
répondre au cœur du problème posé tissu rural qui les entoure. tés industrielles trop proches des zones
par le «cas» libanais : la profusion d’i- Mais les choix les plus marquants du habitées, une diversification des acti-
nitiatives individuelles désorganisées SDATL en matière de structure vités dans la seconde couronne de ban-
qui s’entrechoquent conduit à des urbaine résident dans la relative spé- lieue et, surtout, par le franchissement
gaspillages et des pertes de ressources cialisation qu’il préconise pour les dif- d’une nouvelle étape dans la lutte
dans pratiquement tous les domaines. férentes grandes agglomérations, pour contre la congestion routière, qui passe
Et ce problème est particulièrement favoriser les complémentarités entre nécessairement par une offre de
critique pour ce qui concerne l’envi- elles et mieux répondre ainsi au choix transports collectifs en site propre.
ronnement et les dépenses publiques. de l’unité du territoire, de l’économie Pour le Nord et Tripoli, le SDATL pré-
et de la société : chaque région doit conise une action publique forte, capa-
avoir quelque chose de particulier à ble de redresser la situation écono-
Les grandes orientations offrir aux autres, et en même temps mique et sociale déprimée de cette
du SDATL avoir besoin d’une offre qui n’existe région. Il préconise de transférer l’en-
que dans d’autres régions. semble du fret maritime en transit au
Partant des trois choix fondamentaux Aussi, le SDATL distingue une «aire Liban vers le port de Tripoli. Une ligne
d’unité, d’équilibre et de rationalisa- urbaine centrale» (région métropoli- de chemin de fer relierait ce port avec
tion, les grandes lignes directrices du taine de Beyrouth), la «capitale du le réseau ferré syrien, et l’autoroute du
schéma d’aménagement du territoire Nord» (Tripoli), deux «métropoles Nord serait prolongée de Tripoli à la

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 81


82 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
frontière nord. Le SDATL préconise nécessaire au lancement des projets. centaines de sites patrimoniaux et
par ailleurs la création d’une zone d’ac- Les «villes patrimoniales» (Baalbek et naturels remarquables. Un renouveau
tivités moderne au nord de la ville ainsi Sour) sont encouragées à développer du monde rural est préconisé par une
que l’implantation d’un campus de leur offre touristique, en s’appuyant diversification des activités dans les
l’Université libanaise. À côté des fonc- sur leurs atouts exceptionnels en la régions rurales, où les fonctions com-
tions industrielle et logistique, le matière, que sont leurs sites archéolo- merciales, artisanales, touristiques et de
SDATL se prononce en faveur d’un giques (romains) monumentaux, en villégiature peuvent être fortement
développement des services commer- plus des plages encore immaculées à développées, surtout si l’on y améliore
ciaux et touristiques dans la région, Sour. les moyens de télécommunications
en soulignant qu’un tel développe- Les «villes-portes» (Saida et Jbail) sont (Internet notamment).
ment nécessite d’améliorer l’image encouragées à développer les fonctions
d’ouverture de Tripoli et des inter- commerciales, logistiques et de servi- Les réseaux de transport
ventions pour la mise en valeur de son ces régionaux ainsi que le maraîchage, Le SDATL propose une organisation
patrimoine bâti ancien. en plus des autres fonctions que leur des infrastructures et des moyens de
Des dispositions similaires sont rete- permet leur potentiel propre, Saida et transport en adéquation avec les ambi-
nues pour les deux métropoles d’é- Jbail disposant de richesses patrimo- tions économiques et les impératifs
quilibre, Zahlé-Chtaura à l’est du pays, niales moins monumentales mais non d’unité, d’équilibre et de rationalité
et Nabatiyeh au sud : zones indus- moins importantes que Baalbek et qui fondent sa démarche :
trielles modernes, campus universi- Sour. - Pour ce qui est du transport aéro-
taires, liaisons routières améliorées, Pour ce qui concerne les arrière-pays portuaire, le schéma estime pru-
chemin de fer pour les pondéreux (le tiers de la population réside hors demment que les investissements
entre le pôle de Zahlé et le réseau des grandes agglomérations), le réalisés dans l’aéroport de Beyrouth
syrien, grands projets urbains, etc. De schéma directeur souligne l’impor- (capacité de 6 millions de passagers
plus, le SDATL préconise, pour cha- tance des activités agricoles qui doi- / an pour l’aérogare et de 16 millions
cune de ces deux agglomérations, la vent être modernisées et mieux reliées pour les pistes) devraient faire renon-
mise en place de missions de dévelop- à l’industrie agro-alimentaire, ainsi cer à envisager une autre plate-forme
pement sur une durée relativement que du potentiel touristique que repré- internationale dans les vingt-cinq à
longue (une dizaine d’années) per- sentent les sommets enneigés, les pay- trente années à venir (niveau actuel :
mettant de leur assurer l’ingénierie sages remarquables des vallées, ou les 3 millions de passagers / an).
- S’agissant des transports maritimes,
le SDATL préconise que le port de
Tripoli bénéficie du transfert de toute
l’activité de transit vers lui, alors que
le port de Beyrouth demeurerait le
principal port d’importation du
Liban.
- Le fret ferroviaire serait limité aux
liaisons avec le réseau ferré syrien
depuis Tripoli d’une part, et depuis
Zahlé d’autre part. Il servirait essen-
tiellement aux pondéreux (matériaux
de construction essentiellement).
- Le fret routier international ne
devrait intéresser le Liban que pour
les marchandises qui transitent par
F. Awada/ Iaurif

ses ports en provenance ou à desti-


nation de pays n’ayant pas de façade
Le tiers des Libanais réside hors des grandes agglomérations. maritime sur la Méditerranée (Irak,
Le SDATL souligne l’importance des activités agricoles, essentiellement, et monarchies du
qui doivent être modernisées et davantage reliées à l’industrie agro-alimentaire. Golfe).

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 83


Réseau urbain

84 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
- Pour le trafic routier en transit, le Les voies rapides sont destinées à cienne ligne de chemin de fer désaf-
Liban n’a aucun intérêt à l’accueillir, relier les grandes agglomérations fectée le long du littoral, avec
et la réciproque est vraie (passages entre elles et à améliorer l’accessibi- quelques ajustements de parcours
inutiles de frontières). lité entre chaque pôle et son arrière- (notamment une extension vers
- Le réseau routier inter-urbain est hié- pays. Certaines de ces voies sont éga- Nabatiyeh).
rarchisé en trois catégories de voies lement préconisées pour desservir, - S’agissant des transports collectifs
principales : les autoroutes, les voies depuis Beyrouth et Tripoli, des iti- urbains, le SDATL concentre ses pro-
rapides et les autres routes principa- néraires de banlieue particulièrement positions sur l’aire urbaine centrale
les. Les autoroutes sont réservées aux chargés. Enfin, les autres routes prin- où il préconise un réseau de transport
liaisons inter-urbaines reliant l’aire cipales relient les petites «villes-relais» en site propre épousant la configu-
urbaine centrale à chacune des gran- entre elles et avec les grandes agglo- ration particulière de l’urbanisation :
des agglomérations du pays et débou- mérations. il s’agit de desservir les localités
chant sur les frontières nord et est, et - Pour ce qui est des transports col- situées à flanc de montagne, le long
ultérieurement les frontières sud et lectifs inter-urbains, le SDATL pré- des lignes de crête montantes suc-
sud-est (en cas de paix régionale). conise la remise en service de l’an- cessives, de les relier au cordon lit-
toral et à Beyrouth. Ce réseau serait
mis en place, dans un premier temps,
Réseaux structurant les déplacements sous la forme d’autobus dans des
couloirs strictement réservés, puis
sous la forme d’un transport de
masse, tramway ou métro léger.

Espaces naturels, eau, carrières


et déchets
Le SDATL accorde une attention par-
ticulière à la conservation, la mise en
valeur et le développement des riches-
ses naturelles du pays, qu’il organise
en une «trame verte et bleue» devant
assurer la continuité des espaces natu-
rels.
La «trame verte et bleue » comprend
les sites naturels ponctuels remarqua-
bles, la zone des sommets (entre 1 900
et 3 000 m d’altitude), l’étage du Cèdre
et du Genévrier (de 1 500 à 1 900 m),
l’aire du Sapin de Cilicie (de 1 200 m
à l’étage du Cèdre), le pays du Pin (qui
descend jusqu’à la côte), les grandes
vallées, les coupures vertes le long du
littoral (à situer généralement aux
embouchures des rivières), ainsi
qu’une trentaine d’espaces côtiers plus
ou moins étendus. Sur tous ces espa-
ces, des dispositions réglementaires
sont proposées.
Le SDATL propose par ailleurs de
transposer au Liban l’expérience des
parcs naturels. Il délimite un périmè-
tre de principe pour un grand parc

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 85


national dans le nord, et suggère les réussi, jusqu’ici, à apporter des solu-
périmètres de six parcs naturels régio- tions satisfaisantes et durables.
naux dont l’initiative devrait apparte- S’agissant des carrières, le SDATL se
nir aux acteurs locaux. prononce en faveur d’une satisfaction
La gestion de la ressource en eau est des besoins du Liban en matériaux en
une autre préoccupation centrale du priorité à partir de son propre terri-
SDATL. Sur un potentiel de toire, et préconise de construire un
2,2 milliards de m3 exploitable, consensus sur un schéma des carrières
le Liban exploite actuellement La gestion de la ressource en eau à partir de la délimitation, dans un
1,3 milliard de m3 environ, dont 60 % est une autre préoccupation essentielle premier temps, des espaces interdits
du SDATL. En effet, les besoins en eau
pour l’agriculture (desservant le tiers aux carrières : à moins de 500 m des
à l’horizon 2030 nécessiteront
des terres agricoles) et 40 % pour les la mobilisation de la ressource disponible réserves naturelles, des sites et monu-
besoins domestiques et industriels. Or, exploitable. ments protégés, des zones habitées, de
les projections des besoins en eau en F. Awada/Iaurif la ligne de côte et des rivières, ainsi
2030 montrent que la satisfaction de que dans les espaces forestiers denses,
tous les besoins en eau domestique et le couloir des cèdres et la zone des
industrielle ainsi que l’irrigation de sommets. Le SDATL rappelle par
toutes les terres irrigables nécessitera ailleurs l’obligation pour les carriers
la mobilisation de la totalité de la res- de réaménager les sites et suggère le
source disponible exploitable, soit un renforcement des sanctions. Il innove
peu plus de 2,2 milliards de m3. en proposant d’exiger pour les projets
Compte tenu de la gestion désordon- de développement immobilier et fon-
née de l’eau (prolifération des puits, cier importants, notamment les rem-
fuites dans les réseaux, branchements blais en mer et les digues, la présenta-
pirates, etc.), le SDATL souligne l’im- tion d’un dossier précisant les sites
portance d’accorder une priorité abso- d’extraction sollicités, les quantités et
lue à la satisfaction des besoins domes- la nature des matériaux, le mode de
tiques et industriels, quitte à faire transport et les voies qui seraient
passer au second plan les projets empruntées pour le transport, de
d’irrigation si les finances publiques manière à éclairer les décideurs publics.
et l’ingénierie mobilisées devaient s’a- Pour ce qui concerne l’assainissement,
vérer insuffisantes pour atteindre le le SDATL bouscule le schéma jusqu’ici
taux de 100 % d’exploitation de la res- Le SDATL préconise un schéma retenu qui donnait la priorité à la cons-
de principe des espaces déconseillés
source en 2030. pour l’implantation des décharges,
truction de stations d’épuration dans
Cette orientation implique d’accorder et la mise en place d’un dispositif étatique les grandes villes côtières. Il donne au
la priorité à la réhabilitation des d’incitation et de sanctions financières contraire la priorité aux ouvrages d’as-
réseaux de distribution existants par pour les communes. sainissement dans l’arrière-pays, avec
F. Awada/Iaurif
rapport aux projets d’accroissement le souci central de préserver la qualité
des captages et retenues ou d’exten- des nappes phréatiques et des captages.
sion des réseaux, ces principes devant Sur les déchets ménagers, le SDATL
cependant être modulés selon les insiste sur la nécessité de désigner, à
contextes locaux. Le SDATL classe à l’échelle des groupements de com-
cet égard les différents projets de bar- munes, les emplacements de sites d’en-
rages, de lacs collinaires et d’irrigation fouissement de capacité suffisante. Il
proposés par les ministères par ordre propose un schéma de principe des
de priorité sur la base des critères qu’il espaces déconseillés pour l’implanta-
a lui-même retenus. tion des décharges, en fonction du cri-
Les carrières, l’assainissement et les Au niveau des carrières, le SDATL tère de vulnérabilité des nappes d’eau
se prononce en faveur d’une satisfaction
déchets sont trois sujets sur lesquels des besoins libanais en matériaux. souterraines. Le SDATL préconise
les politiques publiques n’ont pas F. Awada/Iaurif enfin de mettre en place un dispositif

86 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
étatique d’incitation et de sanctions verte et bleue» et comprend la zone ges côtiers à haute valeur écologique
financières pour les communes. des sommets (au-delà de 1 900 m (dunes, sources marines, zones humi-
d’altitude), le couloir des Cèdres et de des côtières…), des promenades et
l’arboriculture de montagne (entre corniches de bord de mer (dans les
Les dispositions du SDATL 1 500 et 1 900 m), et les autres espaces principales villes côtières), et des ports
pour l’utilisation des sols de continuité naturelle que sont essen- de pêche pittoresques.
tiellement les forêts et les gorges des
Le schéma directeur d’aménagement vallées. Les contraintes et les limitations
du territoire met en place un principe Le développement urbain d’une loca- Le troisième grand critère d’utilisa-
général d’utilisation des sols en fonc- lité située par exemple dans le tion des sols est celui des contraintes
tion de trois critères : la «vocation des «domaine agricole d’intérêt national» que représentent trois risques natu-
sols», les «atouts» qui caractérisent cer- devra tenir compte de ce classement en rels : les inondations, les glissements de
tains espaces, et les «contraintes» qui veillant à se cantonner aux limites terrain et la pollution des nappes
limitent la possibilité de certaines uti- immédiates de la localité, et en évitant phréatiques et des captages.
lisations. tout mitage. Le SDATL a précisément cartographié
les zones soumises au risque d’inon-
La vocation des sols Des atouts présents sur certains dation. Ces périmètres ont même été
Le SDATL classe l’ensemble du terri- territoires vérifiés en grandeur réelle lors des tem-
toire libanais en quatre catégories de Le SDATL cartographie un ensemble pêtes de l’hiver 2003 qui ont frappé le
vocations dominantes : les espaces de sites et de périmètres qualifiés Liban. Les périmètres inondables sont
urbains, les espaces ruraux mixtes, le d’atouts, qu’il appelle à préserver et à essentiellement situés sur les plaines
domaine agricole d’intérêt national, mettre en valeur. L’utilisation des sols agricoles, mais aussi à l’embouchure de
le domaine naturel d’intérêt national. aux abords de ces sites ou à l’intérieur certaines rivières (inondations tor-
Il appelle à utiliser les sols en fonction des périmètres ainsi désignés devra rentielles) et le long de la côte (tem-
de ce classement et des impératifs qui prendre en compte cet impératif. pêtes marines). Dans toutes ces zones,
en découlent. Les atouts paysagers comprennent il est conseillé de ne pas développer
Les «espaces urbains» recouvrent les onze périmètres d’«entités paysagères l’urbanisation. Mais lorsqu’elle existe
grandes agglomérations du pays et majeures» dans lesquels les hauteurs déjà, il conviendra d’éviter de localiser
leurs zones d’extension futures. et les volumes des bâtiments devront des équipements collectifs, et d’adap-
Les «espaces ruraux mixtes» recouv- être contrôlés, et les carrières à flanc de ter les règlements de construction
rent ceux des espaces ruraux qui ne montagne exclues. Les atouts paysa- (maintien de jardins, clôtures permé-
font pas partie du «domaine agricole gers comprennent par ailleurs un cer- ables, voire constructions sur pilotis).
d’intérêt national» ni du «domaine tain nombre de «villages pittoresques» De même, les espaces caractérisés par
naturel d’intérêt national». Ils peuvent et de «sites naturels remarquables». un très fort risque de glissement de
comporter de très bonnes terres agri- Les formes urbaines seront sévèrement terrain ont été cartographiés. Ces espa-
coles ou des espaces naturels remar- contrôlées dans les villages pitto- ces sont essentiellement situés le long
quables à protéger, mais en petites resques, et un double périmètre de des lignes de faille. Il convient d’y évi-
superficies dispersées. protection, très sévère et moyenne- ter tout développement urbain.
Le «domaine agricole d’intérêt natio- ment sévère, entourera les sites natu- Les espaces caractérisés par un risque
nal» recouvre les meilleures terres agri- rels remarquables (chutes d’eau, gouf- élevé de pollution des nappes phréa-
coles du pays. Ce domaine a été déli- fres, ponts naturels, etc.). tiques ont été également cartographiés.
mité à partir d’une analyse multicritère Les atouts du patrimoine historique Ce sont des espaces qui suivent les
prenant en compte la composition des comprennent les sites historiques et lignes de faille dans les régions kars-
sols, leur texture, leur acidité, leur archéologiques classés et le patrimoine tiques, ou des espaces dans lesquels la
capacité à retenir l’eau, leur profon- bâti non classé. nappe souterraine est très proche de la
deur, leur pente, ainsi que le fait qu’ils Les atouts du littoral comprennent surface. Il convient d’éviter d’y implan-
soient concernés ou non par des pro- enfin les plages de sable, deux sites ter des industries ou des décharges.
jets d’irrigation, existants ou futurs. exceptionnels (Anfa et Ras-Chaqaa),
«Le domaine naturel d’intérêt natio- d’autres espaces côtiers remarquable
nal» reprend le principe de la «trame (îlets, falaises, caps rocheux), des riva-

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 87


Principe de trame verte et bleue

88 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
La mise en œuvre du SDATL

Le SDATL a été publié fin 2004 par le


CDR. Il a été approuvé en 2005 par le
Conseil supérieur de l’urbanisme et
par le conseil d’administration du
CDR, qui l’a transmis au Conseil des
ministres. Les Ordres des ingénieurs
et architectes de Beyrouth et du Nord
ont émis des vœux pour une appro-
bation ministérielle et une mise en
œuvre rapide du schéma.
Sur toute l’année 2005, le CDR a entre-
pris, avec le soutien financier de
l’Union européenne (programme IPP-
MSC-CDR), une large campagne de
diffusion et d’explication du SDATL Le colloque qui s’est tenu du 8 au 10 novembre 2005
qui a touché des milliers d’interlocu- à l’initiative du Conseil du développement et de la reconstruction,
teurs. Il a également initié, dans le fait partie du programme de sensibilisation sur le SDATL.
J.-L. Klein/CDR
même cadre, la préparation de trois
textes de loi, portant respectivement avancent grâce au soutien de parle- seule administration est aujourd’hui
sur le littoral, la montagne et les espa- mentaires et d’élus locaux, appuyés largement admise, et le processus d’ap-
ces naturels préservés. bénévolement par des urbanistes, des propriation par les acteurs est large-
Plus important encore, le CDR a créé universitaires et des ONG. ment entamé. Reste à transformer
un nouveau service au sein de sa direc- Dans les milieux professionnels et uni- l’essai au niveau de la gestion politique
tion de la planification et des pro- versitaires, la cartographie réalisée dans du territoire, en la faisant passer de la
grammes, le service de l’aménagement le cadre du SDATL est désormais lar- logique réductrice des quotas d’équi-
du territoire chargé de veiller à la coor- gement diffusée et utilisée par les étu- pement à celle plus ambitieuse du
dination interministérielle de la mise diants comme par les enseignants. Un développement durable.
en œuvre du SDATL. Et, pour ce qui atlas a été mis au point regroupant
concerne ses prérogatives propres, le l’ensemble de cette cartographie.
(3) Plans locaux d’urbanisme.
CDR a entrepris la révision de son pro- L’idée que la mise en œuvre du SDATL (4) Système d’information géographique pour
gramme pluri-annuel d’investisse- ne peut être mise à la charge d’une l’aménagement au Liban.
ments pour l’adapter aux orientations
du SDATL.
De son côté, la DGU utilise le SDATL La qualité urbaine
comme référence pour l’élaboration
Le SDATL appelle à promouvoir la qualité urbaine, estimant que des progrès
et la révision des PLU(3). Elle utilise
importants peuvent être réalisés à l’occasion des constructions nouvelles (plus de
également le SDATL et le SIGAL(4) qui 400 000 logements avant 2030), des réhabilitations et des extensions urbaines
l’accompagnent comme outil d’aide à (croissance de 40 % à 50 % des surfaces urbanisées).
la décision pour les projets exception- Les efforts à entreprendre concerneront la composition urbaine, l’architecture et la
nels soumis à l’approbation du Conseil réglementation. Les alignements en ville, les hauteurs du bâti dans les villages, la
supérieur de l’urbanisme. sauvegarde du patrimoine, la qualité des espaces publics, le verdissement… sont
autant de sujets à faire évoluer.
D’autres instances publiques, dont
Pour les développements urbains futurs, le SDATL appelle à mieux penser
notamment le ministère de l’Environ- l’aménagement des grandes agglomérations et à combattre les trois «fléaux» que
nement, se sert désormais du SDATL sont le mitage, fort coûteux en infrastructures et en ressources agricoles et naturelles ;
comme référence à bon nombre d’ac- les urbanisations linéaires le long des itinéraires inter-urbains, dommageables pour
tions qu’il entreprend. la sécurité routière et pour les paysages ; et les lotissements «dormants» (autorisés
Au niveau local, un certain nombre de de longue date mais jamais réalisés), qui obèrent les possibilités d’une composition
urbaine cohérente.
projets de parcs naturels régionaux

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 89


B. Cauchetier/Iaurif
Littoral, montagne, sites :
les apports de l’IAURIF
Coast, mountains, sites: Bernard Cauchetier
the contributions Christian Thibault
IAURIF
from IAURIF
Concerns for the environment
are recent in the Lebanon.
It was in the nineteen nineties that
L a préoccupation environnementale est récente au Liban.
C’est dans les années 1990 que naissent les premières associations
the first environment protection
associations emerged, as did
de défense de l’environnement, un ministère de l’Environnement,
a Ministry for the Environment, les premières lois instituant des réserves naturelles et les arrêtés
the first laws setting up nature ministériels de protection des espaces boisés, des cours d’eau
reserves, and the ministerial
et de certains sites naturels. Mais les politiques de protection
orders for protection of wooded
areas, watercourses, and certain et les régimes juridiques qui leur sont associés demeurent
natural sites. But protection rudimentaires et fragiles.
policies and the legal systems Intervenant dans ce contexte de montée des préoccupations
associated with them remain
environnementales, l’IAURIF a été à l’origine d’apports
rudimentary and fragile.
In this context of increasing fondamentaux, conceptuels et programmatiques,
environmental concerns, IAURIF qui peuvent aider le Liban à faire progresser ses dispositifs
has provided fundamental, de préservation et de mise en valeur des richesses naturelles
conceptual, and programming
et paysagères. Ces apports ont porté sur le littoral, la montagne,
contributions that can help
the Lebanon to take forward et plus généralement sur les espaces et sites naturels et paysagers
its schemes for preserving remarquables.
and enhancing the natural
and landscape treasures
of the country;
These contributions
have concerned the coast,
the mountains,
and more generally remarkable
natural and landscape sites.

90
90 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
La préoccupation pour les espaces la côte, la multiplication de marinas l’intérieur des terres. Le domaine
naturels s’est manifestée, au Liban, à et une densification des fronts urbains public maritime est quant à lui géré
deux périodes séparées d’un demi- des villes côtières. par le ministère des Transports.
siècle : la période du mandat français Or, le Liban est un petit pays dont le
qui s’est achevé en 1943(1), puis la linéaire côtier est limité à 210 km. La
période de la reconstruction qui a pression croisée des demandes d’uti- Plaidoyer pour une gestion
débuté en 1991. Entre 1943 et 1990, lisation de cet espace pour l’habitat, intégrée de l’espace côtier
bien des dégâts ont été infligés à la l’industrie, les centrales électriques, les
nature, essentiellement le long du lit- loisirs, les transports, la marine mar- L’IAURIF a eu plusieurs occasions de
toral. La période de la reconstruction chande et de plaisance, la pêche, la pro- formuler des propositions pour la ges-
a elle aussi apporté son lot de dégra- menade… doit impérativement être tion intégrée du littoral. Certaines pro-
dations, mais provoqué aussi un vif gérée de manière intégrée si on veut positions portaient sur des portions
sursaut de la société civile en faveur éviter les conflits d’usage et les pertes limitées (région métropolitaine de
de l’environnement. aussi bien économiques et sociales Beyrouth en 1986 et Sud-Liban en
qu’environnementales. 1999), d’autres couvraient tout le
La législation libanaise est, à cet égard, linéaire côtier (évaluation environne-
Le littoral, plutôt défaillante. Le gouvernement mentale du littoral en 1996(4) et
espace sous pression peut autoriser par décret, aux ayants schéma directeur d’aménagement du
droit des parcelles privées limitrophes territoire libanais – SDATL – en
Les pouvoirs publics libanais s’étaient du domaine public maritime, l’occu- 2004(5)).
certes souciés des évolutions inquié- pation et l’exploitation de celui-ci dans En 1995 et 1996, lorsque fut conduite
tantes qui se manifestaient le long du la limite de 2,5 fois la superficie de leur l’étude d’évaluation environnemen-
littoral dans les années 1950, 1960 et parcelle. Cette limitation est interpré- tale du littoral, les ruines étaient encore
1970. Mais cet intérêt était alors moins tée, au Liban, de manière extensive : omniprésentes à Beyrouth et dans les
motivé par les questions d’environne- lorsque la surface du domaine public différentes zones de combat. La popu-
ment que par le souci de maintenir un maritime (terrestre) concernée est lation circulait encore difficilement
équilibre démographique «accepta- inférieure à 2,5 fois la surface de la dans certaines régions (le Sud était
ble» entre les villes (essentiellement parcelle privée concernée, on consi- encore occupé, la Bekaa était parse-
côtières au Liban) et les campagnes. dère que le bénéficiaire a le droit d’é- mée de postes de contrôle syriens). De
C’était l’époque où les États se préoc- tendre son privilège en mer, ce qui se grandes parties du littoral dont l’ac-
cupaient, partout dans le monde, des traduit par des remblais jusqu’à cès était plus libre, en particulier des
effets sociaux et fonctionnels de l’exode concurrence de 2,5 fois la superficie plages, avaient été privatisées pour
rural et de la croissance urbaine qui de sa parcelle. réaliser des marinas et des structures
en résultait. Sur un autre plan, les plans d’urba- hôtelières ou balnéaires. La route
La préoccupation pour le littoral, en nisme des localités côtières ne couvrent côtière entre Tripoli et Saida semblait
tant qu’espace de vie et qu’atout envi- pas le domaine public maritime, mais à première vue être ceinte d’une urba-
ronnemental, s’est nettement accen- seulement le parcellaire cadastré qui nisation quasi continue.
tuée au moment où est dressé le bilan part de la limite de ce domaine vers L’IAURIF a réalisé une cartographie
de quinze années de constructions
(1) Une loi du 8 juillet 1939 – de la période du
anarchiques liées aux déplacements de
mandat français – portait sur «la protection
population dans le Mont-Liban durant des vues et des sites naturels». Elle avait per-
la guerre. Les premières ONG(2) de mis, dès 1942, de protéger sept espaces naturels
remarquables dont la Cédraie de Bécharré ou
défense de l’environnement sont alors encore le pont naturel du Nahr Laban.
créées (Green Line en 1991) et le (2) Organisations non gouvernementales.
Parlement vote la création d’un minis- (3) Notamment les remblais du Metn nord, du
centre-ville de Beyrouth et de la piste en mer de
tère de l’Environnement. l’aéroport.
Ce sursaut n’empêche pas une recons- La plage de sable de Ramlet el Bayda (4) CDR, Regional environmental assessment
truction intempestive le long de la côte, à Beyrouth, l’un des espaces côtiers report on the coastal zone of Lebanon, ECODIT-
«à préserver de tout changement», inscrit IAURIF, septembre 1997.
avec des centaines d’hectares de rem- au schéma d’aménagement du territoire. (5) CDR, Schéma directeur d’aménagement du
blais(3), le pompage de sable au large de F. Awada/Iaurif territoire libanais, DAR-IAURIF, 2004.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 91


Dans la baie de Jounieh, les reliefs
plongent directement dans la mer
et dépassent les 1 000 m d’altitude
à moins de 2 km de la côte.
F. Awada/Iaurif

systématique de l’occupation du sol d’urbanisation.


du littoral. Qu’était le littoral ? En fait, Notre travail a consisté à dresser un
pas une simple plaine linéaire le long état des lieux global et sectoriel de
de la côte, mais un secteur indissocia- l’espace côtier, à élaborer des scéna-
ble de l’arrière-pays montagneux et rios contrastés de développement
très irrégulier. La plaine est parfois futur, à mettre en lumière les princi-
inexistante comme dans la baie de pales problématiques à traiter et, enfin,
Jounieh où les reliefs plongent direc- à formuler des recommandations pour
tement dans la mer et dépassant les l’engagement d’un processus de ges-
1 000 m d’altitude à moins de 2 km tion intégrée du littoral.
de la côte. Elle est par endroit très large, Les principales problématiques sou-
de plus de 10 km comme dans le levées ont porté sur l’occupation des
Akkar. Dans le sud, le littoral est plus sols et sur les pollutions dues aux
progressif et prend la forme d’une déchets solides et liquides, domestiques
région de collines. et industriels. Elles ont conduit à dres-
Les travaux ont donc porté sur une ser une liste de douze sites côtiers
bande irrégulière de 4 à 12 km vers remarquables à préserver, dont qua-
l’intérieur des terres et abritant plus tre seulement avaient déjà été classés
de 60 % de la population libanaise. réserves naturelles par voie législative.
Les fonctionnaires du ministère de Les recommandations ont porté sur
l’Agriculture considéraient qu’aucune une série de mesures à engager, dont
activité agricole n’existait plus en notamment la mise en place d’un
dehors de la Bekaa et du Akkar. dispositif de suivi (monitoring) des
Contrairement à cette idée préconçue, évolutions ayant cours le long du lit-
nos travaux ont montré que de vastes toral ; l’élaboration de spécifications
secteurs restaient très agricoles et l’ar- environnementales pour la réalisation
rière-pays de Tyr était une des princi- des routes ; l’élaboration d’une loi lit-
pales régions agricoles du pays, mas- toral corrigeant et complétant les
quée souvent derrière une rangée dispositions existantes et d’un schéma
étroite de constructions le long de la directeur d’aménagement du littoral ;
route. Toutefois, le mitage des terres l’engagement, enfin, de six projets pilo-
agricoles, par une urbanisation dif- tes portant sur des sites dégradés ou
fuse, était généralisé et soulignait l’ur- menacés à Tripoli (deux sites), Ras
gence d’une régulation des modes Chaqaa, Zouq, Saida et Sour.

92 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Scénarios de développement hiérarchisé structuré

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 93


ressources patrimoniales durables dont
tout un chacun peut profiter, y com-
pris les acteurs économiques.
Enfin, le SDATL préconise «une ges-
tion du littoral qui préserve l’accès du
public à toutes les plages qui émaillent
la côte». En effet, le devenir du littoral
ne saurait être déterminé par un
schéma ; il est nécessaire de «gérer»
cet espace dans le respect de la loi qui
donne un droit de libre accès des
citoyens au domaine public maritime.
L’idée de créer une servitude de pas-
sage de 3 mètres le long de la mer, y
compris pour traverser les espaces
La montagne libanaise se caractérise par un étagement de sa végétation «privatisés», fait son chemin : le col-
en fonction des gradients d’exposition, de température et de précipitation. loque juridique consacré à cette ques-
Au-delà de 1 900 m, la montagne libanaise est «pelée».
tion qui s’est tenu en novembre 2005
F. Awada/Iaurif
à Beyrouth(8) a repris cette idée et
appelé à une gestion intégrée de
Ces analyses et recommandations ont qui seraient traités en «coupures ver- l’espace côtier, incluant à la fois le
été partiellement suivies. Le gouver- tes» entre les espaces urbanisés. Ce domaine public maritime et les ter-
nement libanais, après avoir envisagé sont essentiellement les embouchures rains privés limitrophes, et englobant
le lancement d’une démarche de type des rivières dans la partie la plus urba- au moins le territoire communal des
«gestion intégrée», y renonça(6), mais nisée de la côte, entre Jbail et le sud localités côtières.
mit en place un programme plus de Saida. Ils concernent les embou-
modeste(7) de préparation à une telle chures du Nahr Ibrahim, du Nahr el
démarche, intégrant des réflexions pré- Kalb, du Nahr Damour et du Nahr La montagne au cœur
alables sur trois sites côtiers (Damour, Awali. Quant au Nahr Beyrouth, le de l’identité du Liban
Sarafand et Naqoura). Parallèlement, SDATL préconise la préservation du
le gouvernement entreprit de résor- caractère naturel de ses berges et La montagne est sans doute l’élément
ber les décharges d’ordures placées le abords le plus loin possible vers l’em- qui caractérise le plus le Liban parmi
long de la côte. Il établit un inventaire bouchure (jusqu’à Aïn Roummaneh). les pays qui le bordent sur l’est de la
exhaustif des empiètements illégaux Le SDATL énumère également 33 sites Méditerranée. Elle donne au pays du
sur le domaine public maritime, sans côtiers, naturels ou bâtis, qu’il appelle Cèdre ses paysages caractéristiques,
que cela ne soit cependant suivi de «à préserver de tout changement où à son climat, ses ressources en eau, son
mesures. réhabiliter dans leur état d’origine». couvert boisé. Elle donne à ses habi-
Dans le cadre des travaux du SDATL, Cela va des dunes côtières de la plaine
l’IAURIF réitéra la proposition d’une du Akkar aux falaises blanches et à la (6) Un appel d’offres international a été lancé
par le CDR sur une démarche de gestion inté-
gestion intégrée de l’espace côtier, baie de Naqoura, en passant par les
grée du littoral, dans lequel le groupement
insistant plus particulièrement sur trois falaises de Ras Chaqaa et les plages de IAURIF-ECODIT avait été présélectionné. Mais
points : l’instauration de coupures ver- sable au sud de Sour. Mais cela porte la procédure fut interrompue fin 1999 à la
demande du ministère de l’Intérieur.
tes à l’urbanisation le long de la côte, aussi sur des corniches urbaines à (7) Projet CAMP du ministère de
la préservation d’un ensemble de sites Beyrouth, à Saida et à Sour, ou encore l’Environnement, 2001.
le long du littoral, et l’organisation du sur des plages de sable, ou des ports (8) Colloque juridique portant sur l’élaboration
d’un cadre légal pour le littoral, la montagne,
libre accès à la mer au niveau du de pêche pittoresques. Il s’agit de pro- et les espaces naturels à protéger, organisé par
public. téger tous ces espaces des projets de le CDR avec le soutien de l’Union européenne
Le SDATL préconise ainsi des restric- remblais, de ports de plaisance et des (programme IPP-MSC-CDR) les 8, 9 et 10
novembre 2005 dans le cadre de la diffusion et
tions fortes à l’urbanisation sur cer- constructions intempestives, de les des premières mesures de mise en œuvre du
tains emplacements le long de la côte, sanctuariser pour en faire des SDATL.

94 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
tants un des traits de leur culture, Les vallées sont caractérisées par les ronnement de la montagne libanaise
l’attachement à la terre, aux racines, sources, les résurgences, les gorges, des ont été certes vives, mais dispersées et
au village dont ils sont originaires. paysages confinés, mais des fonds fer- partielles.
La montagne se caractérise par un éta- tiles. Elles offrent peu d’espace, mais Les ONG ont mené, avec succès, plu-
gement de sa végétation en fonction jouent le rôle de bio-corridors, per- sieurs combats contre des projets
des gradients d’exposition, de tempé- mettent une agriculture de subsistance immobiliers intempestifs, comme dans
rature et de précipitation. Sa fragilité (terrasses, fruitiers, maraîchers) et abri- la vallée de la Qadisha, ou pour pré-
s’accroît avec la rigueur du climat tent un patrimoine culturel et histo- server les cours d’eau et les forêts de
(froid et sécheresse). Un étage sym- rique (monastères, refuges de popu- l’avancée des carrières. Mais leurs com-
bolique est celui des cèdres, situé entre lation). Elles autorisent un tourisme bats furent souvent vains contre des
1 500 et 1 900 m environ en versant culturel et de plein-air. privatisations sauvages de communs
méditerranéen (suffisamment arrosé). La moyenne montagne comprend les (mchaas) ou contre les grandes car-
Au-delà de 1 900 m, la montagne liba- plateaux d’altitude (sous l’étage du rières qui prirent place dans le Metn et
naise, qui culmine à 3 083 m, est cèdre). Ils abritent des zones de ver- le Barouk. Les ONG ont également été
«pelée», mais on peut encore y croi- gers, des villages traditionnels, limi- pionnières dans les actions de refo-
ser des genévriers jusqu’à près de tent les grands cirques. Ils sont l’ossa- restation de plusieurs massifs.
2 200 m. ture des grands paysages et sont Le gouvernement libanais tenta de
La montagne libanaise est calcaire et souvent les lieux de résidence secon- régler le problème des carrières, mais
karstique, donc aux sols très perméa- daire. sa gestion de ce dossier fut erratique.
bles et secs, mais qui permettent l’in- L’intérêt pour l’environnement de la Il fit établir un «schéma directeur des
filtration des précipitations hiverna- montagne est plus tardif que celui carrières», mais ne parvint pas à un
les et leur stockage temporaire dans manifesté pour le littoral. Sans doute consensus permettant son adoption.
les réseaux souterrains. Elle a donc un parce que l’espace montagnard liba- Il décida au début des années 2000
rôle important dans l’alimentation en nais a été moins affecté avant et durant d’interdire les carrières dans tout le
eau du pays, mais reste très vulnérable la guerre civile. C’est surtout durant pays à l’exception de deux sites dans la
à la pollution. Son rôle paysager est la période de la reconstruction que les chaîne de l’Anti-Liban, mais les moha-
fondamental, c’est l’identité du Liban. hauteurs sont prises d’assaut, par fezs (préfets) continuent à ce jour à
La haute montagne est donc très fra- quelques projets immobiliers, et sur- accorder des autorisations de proro-
gile et représente une des ressources tout par les carriers qui y extraient les gation «exceptionnelle» de la durée
naturelles fondamentales. Ses valori- matériaux nécessaires à la construc- d’exploitation de carrières, pratique-
sations possibles et souhaitables rési- tion d’immeubles, de routes et, sur- ment dans tout le pays, et des carriè-
dent dans le renouvellement des tout, de remblais en mer. res non autorisées continuent d’appa-
ressources naturelles, le maintien du Les réactions des ONG de défense de raître de temps à autre.
cadre paysager et un tourisme exten- l’environnement et des pouvoirs
sif de plein air. publics aux dégâts infligés à l’envi-

Les vallées sont caractérisées


par les sources, les gorges,
des paysages confinés,
mais des fonds fertiles.
Elles offrent peu d’espace
mais jouent le rôle
de bio-corridors,
comme dans la vallée
de la Qadischa.
F. Awada/Iaurif

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 95


Pour une gestion raisonnée Liban). Il insiste sur la protection des
de la montagne nappes phréatiques et des captages et
désigne les zones caractérisées par un
Les propositions développées par fort risque d’infiltration des polluants
l’IAURIF pour la montagne libanaise vers les nappes.
dans son ensemble sont récentes, Ces propositions ont été reprises et
l’Institut n’ayant eu à se prononcer sur détaillées dans le cadre du colloque
cet espace que dans le cadre du SDATL. juridique organisé par le CDR(9) en
L’Institut avait certes traité des espaces novembre 2005 à Beyrouth, jetant les
de piémont dans le cadre de ses tra- bases d’une prochaine loi montagne
vaux relatifs à la région métropolitaine conçue « sur mesure » pour le Liban.
de Beyrouth (1983-1986), préconisant Les recommandations retenues dans Le SDATL a élaboré la première véritable
des protections de vallées, des parcs le cadre de ce colloque retiennent le doctrine pour l’ensemble de l’espace
naturels suburbains et la conservation découpage du SDATL en zone des montagnard libanais.
F. Awada/iaurif
des espaces boisés. Il avait même, dans sommets, couloir des cèdres, et mon-
les années 1960 et 1970, apporté tagne habitée (entre 1 000 et 1 500 m
quelques conseils à la Direction géné- d’altitude), ainsi que les mesures de
rale de l’urbanisme (DGU) sur l’in- préservation qui y sont rattachées.
sertion paysagère des constructions Mais les participants au colloque sont
dans les sites aux reliefs marqués. allés plus loin dans la définition des
Mais ces premières propositions objectifs d’une loi montagne au Liban.
étaient partielles. Il faut attendre le Il s’agit de soutenir le développement
SDATL pour qu’un véritable corps de économique et social des localités de
doctrine soit élaboré pour l’ensemble montagne, qui souffrent d’enclave-
de l’espace montagnard libanais. ment et de conditions climatiques dif-
Plusieurs idées forces ont été déve- ficiles, mais il faut en même temps agir
loppées à cette occasion, qui com- pour préserver, mettre en valeur et
mencent aujourd’hui à prendre leur développer les richesses naturelles de
chemin dans les milieux administratifs cet espace, au premier rang desquelles
et associatifs concernés. se trouvent l’eau et le couvert fores-
Le premier apport du SDATL a tier.
consisté à donner une lecture perti- La loi montagne ainsi proposée met-
nente de cet espace, qui distingue la tra en place une programmation spé-
zone des sommets (entre 1 900 m et cifique des investissements publics en
3 083 m d’altitude), inhabitée et à pré- faveur des localités de montagne, un
server ; le «couloir des cèdres et de l’ar- dispositif de suivi (commission natio-
boriculture de montagne» (entre 1 500 nale comprenant deux collèges : État et
et 1 900 m), étage inhabité sauf pour unions de municipalités), et des pré-
les stations de sports d’hiver, et qui rogatives supplémentaires données aux
appelle une gestion permettant d’ar- municipalités, comme le droit de pro-
bitrer entre les projets et la volonté de céder à la reforestation des parcelles
développer la continuité des boise- privées abandonnées depuis plus de
ments ; et enfin la «montagne habi- trois ans.
tée» en dessous de 1 500 m d’altitude.
Au sein de la «montagne habitée», le
SDATL identifie les périmètres des
«grands paysages remarquables» pour
lesquels il préconise une gestion décen-
tralisée dans le cadre de parcs natu- (9) Conseil du développement et de la recons-
rels régionaux (concept inexistant au truction.

96 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Le patrimoine naturel et paysager

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 97


boisés, sans que ces arrêtés ne puis-
sent être opposés à des droits à cons-
truire fondés, eux, sur des lois ou des
décrets !
Une autre forme de protection a été
mise en œuvre par la DGU, à travers les
plans locaux d’urbanisme. Elle consiste
à affecter des droits à construire for-
tement réduits, proches de zéro(10), sur
les espaces naturels à préserver. Cette
méthode fut appliquée dans un cer-
tain nombre de plans, notamment
celui de la vallée de Damour dans le
Chouf. Mais il faut un appui politique
fort pour utiliser cet outil : des tenta-
tives similaires dans d’autres régions se
La montage libanaise donne au pays du Cèdre ses paysages caractéristiques, son climat, sont soldées par le rejet des projets de
ses ressources en eau, son couvert boisé. Les formations karstiques produisent plans et leur non-adoption par le gou-
des curiosités naturelles. vernement.
F. Awada/Iaurif
Aussi, le Liban est toujours à la recher-
che de dispositifs adaptés, qui per-
Les sites naturels surtout parce qu’elles sont majoritai- mettront de préserver son patrimoine
et les paysages rement situées sur des terrains publics. naturel et paysager, notamment
Les sommets sont préservés, car inha- lorsque cette préservation nécessite
En dépit de sa petite superficie, le bitables et soumis à des conditions cli- des restrictions au droit de construire
Liban dispose d’un ensemble impor- matiques très dures. Les fonds de val- attaché à la propriété.
tant de sites naturels et de paysages lées ont échappé à l’urbanisation du
remarquables. Les rivières creusent fait de leur encaissement.
dans les reliefs des vallées encaissées, Ce n’est que dans les années 1990 que Pour une diversification
surplombées par des chapelets de villa- des mesures légales de préservation des régimes de protection
ges pittoresques comme dans le Chouf, prennent place, sous la pression des
la vallée du Nahr Ibrahim ou celle du ONG. Ces mesures pèchent cepen- L’IAURIF a apporté de nombreux élé-
Nahr Jaouz. Les formations karstiques dant, soit par excès, soit par défaut. ments susceptibles d’aider le Liban et
produisent des curiosités naturelles Ainsi le régime des réserves naturel- les Libanais à évoluer vers une
intéressantes, comme les rochers de les (sept réserves constituées à ce jour meilleure préservation de leurs riches-
Faytroune ou le pont naturel de Faqra, par un vote au Parlement), qui est le ses naturelles et paysagères.
ainsi qu’un grand nombre de gouff- seul régime de protection d’espaces Le premier apport consiste en une
res et de grottes. Les couloirs de migra- naturels, est extrêmement strict et meilleure connaissance de ces riches-
tion des oiseaux sont émaillés de zones interdit toute modification dans ces ses. Ainsi la cartographie réalisée à l’oc-
humides plus ou moins bien conser- espaces. Et ce régime n’a été appliqué casion des travaux du SDATL a loca-
vées. La forêt libanaise se répartit en que sur des terrains publics ! De même, lisé l’essentiel des sites naturels
étages : pays du pin, couloir des cèdres, le ministère de l’Agriculture a inter- remarquables, en montagne comme
sapins et genévriers. Plusieurs gise- dit toute coupe de bois de cèdre, de le long du littoral. Elle a également
ments fossilifères sont dénombrés, sapin et de genévrier, ce qui pose un délimité un «espace naturel d’intérêt
dont celui de Haqel au-dessus de Jbail, réel problème de survie économique national» qui comprend l’essentiel de
qui est d’importance scientifique mon- des espaces boisés avec ces essences. ces richesses et des couloirs et espaces
diale… À l’inverse, le ministère de l’Agriculture
La préservation de ces richesses tient comme le ministère de l’Environ- (10) La servitude non aedificandi donne droit
à indemnité dans la législation libanaise, ce qui
davantage du hasard que de la volonté nement ont édicté, par arrêtés, des pré- explique le maintien de droits à construire,
politique. Les forêts se maintiennent servations d’espaces naturels et même très réduits, sur les espaces à préserver.

98 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Les paysages et les sites du littoral libanais

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 99


«l’espace naturel d’intérêt national»
défini par le SDATL. Inconnu jusqu’ici
au Liban, ce concept élémentaire per-
mettra, lorsqu’il sera appliqué, de pré-
server de nombreuses ressources natu-
relles tout en réduisant les coûts de
viabilisation des terrains à bâtir. Le
Conseil supérieur de l’urbanisme ayant
adopté le SDATL, les PLU qui seront
désormais produits devront respecter
ce concept.
De même, l’IAURIF a introduit les
notions de «périmètre rapproché» et
de «périmètre plus éloigné» de pro-
tection des sites. Ces notions permet-
tent une approche plus souple et
L’IAURIF a introduit le concept de «parc naturel régional». Plusieurs initiatives mieux adaptée aux différentes situa-
sont en cours, dont celle concernant le haut-pays de Tannourine el Faouqa. tions, que les mesures radicales consis-
F. Awada/Iaurif
tant à définir un périmètre où tout est
interdit, au milieu d’un espace où tout
est permis.
de continuité biologique qu’il convient De fait, cette formule commence à faire
de maintenir entre les différents éco- du chemin. Au moins trois initiatives
systèmes. Avec l’aide de partenaires de type «parc naturel régional» sont L’accompagnement
locaux, l’IAURIF a également dressé à en cours : dans le haut pays de technique de l’IAURIF
cette occasion une carte des paysages Tannourine et de Aqoura, avec des savoir-faire
et du patrimoine, qui servira de réfé- l’appui de notables locaux, dans le et des politiques
rence durable aux politiques qui seront cadre d’un PLU(11) ; dans la basse
conduites dans ce domaine. vallée du Nahr Jaouz, avec l’appui de Le rôle de l’IAURIF, toujours en lien
Le second apport majeur a été l’intro- l’APSAD(12) ; enfin, dans les deux avec les chercheurs et experts libanais
duction par l’IAURIF au Liban des vallées des affluents du Nahr Beyrouth (CNRS(14), BET(15)), a consisté à déve-
concepts de «parc naturel régional» et (haut Metn), avec l’appui de deux lopper des approches systémiques
de «parc naturel national», accompa- députés et d’associations nationales et adaptées, d’expliciter des schémas de
gnée d’une délimitation de principe locales. Un quatrième projet a été étu- fonctionnement des espaces et des
des périmètres de sept parcs régionaux dié dans un cadre universitaire pour la ressources, de proposer une lecture
potentiels (essentiellement autour des région de Naqoura, et débattu avec les pertinente des territoires, de préparer
vallées encaissées) et d’un parc natio- municipalités(13). Une cinquième des cartes des vulnérabilités et de
nal (autour du plus haut sommet du initiative semble émerger dans la risques, des schémas fonctionnels et
Liban). région de Aaïchiyé. Une sixième pour- d’organisation des espaces naturels et
La formule du parc naturel régional rait bientôt voir le jour dans la vallée des grands paysages.
est en effet apparue comme particu- de la Qadisha… Ces différentes trames répondent à des
lièrement bien adaptée aux réalités Les concepts de parcs naturels ont en logiques ou dynamiques de fonction-
libanaises. Il ne s’agit pas d’interdire, tout cas été recommandés par le nement qui leur sont propres ; ensem-
dans l’absolu, telle ou telle utilisation colloque juridique du CDR, sus-
des espaces, mais de construire, dans mentionné, et le ministre de l’Environ- (11) Plan local d’urbanisme.
(12) Association pour la protection des sites et
une démarche positive, un projet de nement s’est engagé à leur donner un anciennes demeures au Liban.
développement économique et social cadre légal. (13) Mémoire de DESS d’urbanisme de Lina
solidaire, partagé et décentralisé, fondé Autre concept introduit par l’IAURIF, Haoui à l’Institut français d’urbanisme, 2004.
(14) Centre national de la recherche scienti-
sur le potentiel que constitue un envi- celui de la compacité de l’urbanisa- fique.
ronnement préservé de qualité. tion dans les localités situées dans (15) Bureau européen des télécommunications.

100 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
bles agricoles fertiles et cohérents, sommes attelés a donc été de pro-
bassins-versants, unités morpholo- poser des modes de gestion diffé- Les espaces côtiers
giques paysagères, noyaux et corri- renciés en fonction de la nature des à préserver de tout changement
dors écologiques, étages de végéta- espaces, de leurs richesses et poten- ou à réhabiliter
tion, etc. Chacune de ces logiques est tiels, de leur sensibilité en hiérarchi- dans leur état d’origine
spécifique, et les limites d’unités sant leurs vocations et de proposer Le schéma d’aménagement du territoire
fonctionnelles ne se superposent pas des encadrements réglementaires préconise la préservation d’un ensemble de
entre les différentes approches. spécifiques (loi littoral, loi monta- sites côtiers de tout changement par rapport
à leur configuration naturelle (ligne de côte,
Aucune ne peut se subordonner à gne, création de parc national et de
caractéristiques essentielles…). Ce sont les
l’autre. La «planification écologique» parcs naturels régionaux). sites et espaces suivants (du nord au sud) :
consiste à intégrer l’ensemble de ces Cette approche systémique a été ren- • les dunes côtières de la plaine du Akkar ;

logiques fonctionnelles et de préci- due possible par : • les salines et la zone humide de Qlayaate ;

• les îles Palmiers ;


ser les valorisations possibles et dura- - la sensibilisation progressive de la
• la corniche de bord de mer et le port de
bles (prélever les intérêts sans enta- population aux questions de pol-
pêche d’Al Mina ;
mer le capital) et leurs compatibilités lution et de dégradation de l’envi- • les plages du sud de Tripoli vers
avec celles des autres ressources pré- ronnement, grâce à l’action des Qalamoun ;
sentes sur le territoire par l’évaluation ONG ; • les salines, la promenade des murailles et

et la limitation des impacts spatiaux - une ouverture et une curiosité des le mur phénicien de Enfé ;
• le cap-promontoire et les falaises de Ras
et temporels. équipes d’experts, de chercheurs et
Au Liban, les lois de protection relè- d’universitaires aux nouvelles Chaqaa ;
• le port de pêche de Batroun ;
vent jusqu’à présent de la logique du approches ; • les plages de Kfaraabida ;
tout ou rien. Les décrets de protec- - un dynamisme et un investissement • les plages au nord et au sud de Jbail ;

tion (réserves naturelles, forestières, dans l’utilisation des nouvelles tech- • le port de pêche de Jbail ;

chasse) interdisent toute action dans nologies de gestion des données et • le site archéologique de Jbail et sa façade

les espaces protégés. Or, ni la culture connaissances (SIG(16)) en parti- maritime ;


• le promontoire de Maameltain ;
libanaise, ni la dynamique naturelle, culier de la part du CNRS libanais.
• la baie de Jounieh et sa corniche de
ni les moyens de contrôle ne per- Le rôle joué par l’IAURIF a été celui promenade ;
mettent le respect de tels interdits d’un accompagnement dynamique • la corniche de bord de mer de Aïn Mreissé

totaux. Le résultat est souvent que des savoir-faire et volontés libanaises. à Beyrouth ;
l’interdit est transgressé sans mesure, Les effets se sont cumulés au fur et à • le rocher et la petite baie de la Grotte aux

par exemple tout un chacun chasse mesure du déroulement de nos dif- pigeons de Beyrouth ;
• la plage de sable de Ramlet el Bayda à
n’importe où à n’importe quelle sai- férentes prestations, au cours des-
Beyrouth ;
son, malgré le moratoire de toute quelles nous sommes intervenus avec • les plages de sable de Jnah ;

chasse sur l’ensemble du territoire. des équipes variées, mais compor- • les plages de Damour ;

Une des tâches auxquelles nous nous tant toujours des personnes • le cap rocheux de Ras es-Saadiyate ;

• les plages de sable de Rmaylé et de Jiyé ;


communes à différents projets.
• les plages au nord et au sud de Saida ;

• la corniche de promenade maritime au

(16) Système d’information géographique. nord de Saida ;


• le château de la mer à Saida ;

• la façade maritime de la vieille ville à

Saida ;
• la réserve scientifique de Mhayleeb ;

• le cap de Sour ;

• le site archéologique, la vieille ville, et

leurs façades maritimes à Sour ;


L’approche systémique développée • le port de pêche à Sour ;

par l’IAURIF a été rendue possible • les plages de sable au sud de Sour ;

par la sensibilisation progressive • les sources de Ras el Ayn ;

de la population, une ouverture • les falaises blanches de Bayada ;

et une curiosité des équipes d’experts, • les falaises blanches et la baie de


de chercheurs et d’universitaires. Naqoura.
J.-L. Klein/CDR
Source : SDATL, DAR-IAURIF, CDR 2004

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 101


F. Awada/Iaurif
Un programme
post-conflit
pour le Sud-Liban
A post-war programme Fouad Awada
for South Lebanon IAURIF

In 1998, the United Nations


Development Programme initiated
research for a post-war regional
economic and social development
E n 1998, le Programme des Nations unies
pour le développement a initié l’étude d’un programme régional
programme for South Lebanon, de développement économique et social «post-conflit»
two years before the zone pour le Sud-Liban, deux années avant que cette zone
was evacuated by the Israeli
Army. The main objectives ne soit évacuée par l’armée israélienne. Les principaux objectifs
of the programme were de ce programme étaient la formulation d’une vision cohérente
to formulate a consistent vision et d’une stratégie de développement intégré pour ce territoire,
and an integrated development
la rationalisation des efforts de l’État libanais en sa faveur
strategy for the territory,
to rationalise the efforts et sa présentation sous un angle valorisant susceptible d’y attirer
of the Lebanese State in favour des investisseurs.
of it, and to present it L’élaboration de ce programme a été confiée à l’IAURIF
in a favourable light so as
dans le cadre d’un groupement associant d’autres partenaires
to attract investors to it.
The development of this techniques. Il fut publié à la fin 1999. Bien que sa mise en œuvre,
programme was entrusted commencée en 2000, soit à ce jour mitigée, il demeure la référence
to IAURIF in a group associating technique la plus sérieuse pour répondre aux nombreux défis
other technical partners. It was
published at the end of 1999.
auxquels le Sud-Liban reste confronté.
Although implementation of it,
which began in 2000, has, as yet,
given mixed results, it remains the
most serious technical reference
for meeting the many challenges
still facing South Lebanon.

102
102 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Pressentant un prochain retrait de l’ar- res de terres agricoles étaient à l’a- qui comprend plusieurs cas de réus-
mée israélienne de la bande fronta- bandon. Des milliers d’habitations site sociale remarquable ;
lière libanaise qu’elle occupait au Sud- étaient en ruine ou endommagées. - en second lieu, son territoire, avec
Liban depuis 1978, le Programme des Le périmètre concerné par le pro- deux pôles urbains importants (Tyr
Nations unies (PNUD) et le gouver- gramme de développement du Sud- et Nabatiyeh), une bonne desserte
nement libanais présidé par Rafic Liban comprenait la totalité de la par des voies routières le reliant à
Hariri décidèrent en 1998 de prépa- bande frontalière occupée, et un Beyrouth et à la Bekaa, des prix fon-
rer un programme de développement ensemble de territoires adjacents(3) qui ciers relativement peu élevés et des
économique et social du Sud-Liban, avaient subi directement les consé- sols agricoles de grande qualité ;
préalable à sa reconstruction et sa réin- quences des affrontements. La popu- - troisièmement, ses ressources en eau,
tégration dans le giron de l’État. Ce lation qui continuait à résider dans la qui peuvent être fortement valori-
travail fut confié à l’IAURIF dans le totalité de ce périmètre était alors esti- sées avec la réalisation de canaux à
cadre d’un groupement associant d’au- mée(4) à 261 000 personnes, dont envi- partir du fleuve Litani ;
tres partenaires techniques. Il fut ron 70 000 dans les quelque 110 loca- - enfin, quatrièmement, ses richesses
publié à la fin 1999(1). lités et hameaux de la zone occupée. touristiques qui comprennent de
Le conflit avait produit une série de nombreux sites naturels remarqua-
problèmes sociaux, dont notamment bles ainsi qu’une cinquantaine de
Le Sud-Liban à la fin ceux des populations déplacées, des sites historiques et archéologiques,
des années 1990 veuves soutien de famille, des orphe- dont les vestiges romains de Tyr –
lins, des handicapés, des détenus et site classé patrimoine mondial par
À la fin des années 1990, le Sud-Liban anciens détenus libérés en mal de réin- l’UNESCO(6) – et les forts croisés de
présentait l’image d’un territoire lour- sertion. Beaufort et de Tebnine.
dement affecté par un conflit de plus L’économie de la région avait égale- Le Sud-Liban pouvait de plus saisir un
de trente ans(2). Sur un périmètre de ment souffert, et se caractérisait à l’é- certain nombre d’opportunités pour
1 772 km2 concerné par le programme, poque par une grande précarité. On a son développement, en particulier la
l’image satellite faisait apparaître pu estimer que les activités liées au possibilité de mobiliser des investis-
78 km2 de terres incendiées dans le conflit (emplois auprès des forces de sements importants à la sortie du
cadre des combats et des dispositifs l’ONU(5), et activités liées à la présence conflit, la possibilité d’attirer des flux
militaires le long de la ligne de démar- de ces forces) ainsi que les subventions touristiques importants, et la possibi-
cation séparant la zone occupée de la de l’État (aides sociales et subvention lité de développer une agriculture pro-
zone non occupée. Les champs de du tabac) représentaient près du tiers ductive dans cette région du monde
mines concernaient une superficie esti- des revenus des ménages. où l’eau devient de plus en plus rare.
mée à 200 km2 le long de cette même Le quart des ménages (taille moyenne
ligne, et les prospections effectuées au 4,8 personnes) vivait avec un revenu
lendemain de l’évacuation ont montré mensuel inférieur à 300 USD.
que cette superficie avait même été L’infrastructure et les équipements
sous-estimée. Des centaines d’hecta- publics avaient largement souffert, (1) Programme régional de développement
économique et social du Sud-Liban, Haut
posant d’importants problèmes de ser- comité du secours, PNUD, Beyrouth 1999. Rap-
vices collectifs. port établi par le groupement IAURIF, TEAM,
CRI, ECODIT, PRDU York.
(2) Les premières tensions au Sud-Liban – hors
guerre arabo-israélienne de 1948 – remontent
Points forts et opportunités à 1965. Elles culmineront en 1978, avec l’inva-
sion israélienne de la bande frontalière (qui
restera occupée jusqu’en 2000), puis en 1982
Malgré cette situation difficile, le Sud- avec la seconde invasion israélienne (qui
Liban possédait encore un potentiel remonta jusqu’à Beyrouth).
(3) Dont notamment les villes de Tyr et de
de développement important, fondé Nabatiyeh et leurs alentours.
Le Sud-Liban a été lourdement affecté sur quatre éléments principaux : (4) Estimation du ministère des Affaires socia-
par plus de trente ans de conflit : champs les suite à son enquête de 1996.
- en premier lieu, sa population, jeune
de mines, terres agricoles à l’abandon, (5) Organisation des Nations unies.
habitations en ruine ou endommagées. et nombreuse, soutenue par une (6) Organisation des Nations unies pour l’é-
E. Huybrechts/Iaurif diaspora importante à l’étranger, et ducation, la science et la culture.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 103


Les objectifs du programme
de développement

Le programme de développement éco-


nomique et social devait précisément
mettre en valeur ce potentiel, au service
d’objectifs qui avaient alors été définis
d’un commun accord par le PNUD et
le gouvernement libanais, comme
étant :
1• Un objectif de prospérité : il s’agit de
donner au Sud-Liban la capacité de
s’assumer au plan économique dans
les secteurs les plus variés, et de pro-
gresser sur le plan social en traitant
L’un des points forts du développement du Sud-Liban est le pôle urbain de Tyr, prioritairement la situation des plus
qui bénéficie également d’un potentiel touristique, historique et archéologique. démunis.
F. Awada/Iaurif
2• Un objectif de sécurité : il s’agit
(7) Le programme de développement du Sud-Liban a été élaboré par un groupement d’études dirigé d’assurer la paix civile en renfor-
par l’IAURIF et comprenant en outre le Consulting & Research Institute (CRI, Liban), Team Inter- çant l’esprit civique, de garantir la
national (BE d’ingénierie, Liban), le laboratoire de recherche universitaire PRDU (université de York,
Grande-Bretagne), et ECODIT (BE environnement, USA). sécurité des hommes et des biens,
notamment face au danger des
L’occupation du sol au Sud-Liban mines, et d’assurer le retour de l’É-
tat et de ses services dans la région.
3• Un objectif d’intégration à la
nation : il s’agit de mieux rattacher
cette région, où l’État est demeuré
absent durant une trentaine d’an-
nées, à la collectivité nationale, y
compris en lui offrant un niveau de
services et d’équipement équiva-
lent à celui des autres régions liba-
naises.
Le programme de développement
devait en outre servir à faire avancer
des objectifs plus généraux de lutte
contre la pauvreté, d’amélioration de
la condition des femmes, d’encoura-
gement de l’initiative privée et de
préservation et mise en valeur des res-
sources naturelles et de l’envi-
ronnement.

Le contenu du programme
de développement(7)

Le programme de développement éco-


nomique et social du Sud-Liban se
décline en quatre grands chapitres :

104 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
développement, infrastructures et Coûts estimatifs d’investissement et d’assistance proposés (en USD de 1999)
équipements, assistance sociale et Phase 1 Période du retrait Phase 2
déminage. Moyenne par an Dépense globale Moyenne par an
Chacun de ces chapitres comprend un Section 1 : développement 8 365 000 2 300 000 25 891 000
ensemble de lignes d’action identifiées Section 2 : infrastructures et équipements 48 472 000 500 000 99 940 000
et chiffrées. Section 3 : assistance 45 200 000 3 500 000 21 874 000
L’intervention en faveur du dévelop- Section 4 : déminage 500 000 10 000 000 1 800 000
Total 102 537 000 16 300 000 149 505 000
pement recouvre ainsi des actions en
Source : Programme régional de développement économique et social du Sud-Liban
faveur des PMI(8) et des services (pépi-
nière d’entreprises, prêts bonifiés, gîtes
ruraux…), de l’agriculture (conseil subventions aux cultures de tabac et d’une phase 1 (avant retrait) qui dure-
agricole, organisation des filières, nor- indemnités diverses. rait trois ans. Pour la phase 2 (après
mes et labels…), de l’environnement Les interventions sur le déminage por- retrait), un budget détaillé a été pré-
et des sites (aménagements au bord tent exclusivement sur la détection des senté pour les cinq premières années
des sites, gestion déléguée…), du loge- champs de mines et leur nettoyage. qui suivraient le retrait, mais les
ment (réhabilitations), des ressources auteurs du rapport ont indiqué que,
humaines (formations, insertion des «pour donner la plénitude de ses résul-
publics en difficulté…), de l’encadre- Le phasage, le chiffrage tats, le programme devrait s’étendre
ment administratif et de la promotion et le montage opérationnel sur une dizaine d’années après le
auprès des investisseurs. du programme retrait».
L’intervention portant sur les infras- Les actions figurant au programme
tructures et les équipements recouvre À l’époque où ce programme a été ont été chiffrées. Il en ressort un bud-
des travaux physiques sur les équipe- conçu (1997 à 1999), le Sud-Liban était get annuel de 100 millions USD par
ments éducatifs et de santé, les rou- encore occupé, et les combats y étaient an pour la phase 1 (avant le retrait) et
tes, le port de Tyr, l’assainissement, l’é- encore quotidiens. de 150 millions par an pour la phase 2
lectricité, le téléphone, les déchets, Aussi a-t-il été proposé de distinguer (après le retrait). Le budget alloué à la
l’alimentation en eau et les grands deux phases dans sa réalisation : avant «période de retrait» (le court laps de
ouvrages d’adduction d’eau et d’irri- (phase 1) et après le retrait des troupes temps entre les phases 1 et 2) est de
gation (projet «Canal 800» depuis le israéliennes (phase 2). Plusieurs 16 millions USD. Au total, le pro-
fleuve Litani). actions pouvaient en effet être démar- gramme ainsi présenté devait donc
Les interventions d’«assistance» recou- rées immédiatement en dépit de la être doté d’un budget d’environ un
vrent les aides sociales qu’il convient de persistance des combats. Mais le pro- milliard USD sur une période de dix
maintenir pour un certain temps en gramme ne pouvait s’engager pleine- ans.
faveur des populations en difficulté, ment (notamment pour les infras- Pour ce qui est du montage institu-
familles privées de ressources, per- tructures, le déminage et la création tionnel, les auteurs du programme pré-
sonnes handicapées, soins gratuits, d’entreprises) qu’après la fin des conisaient de confier sa réalisation aux
combats. administrations existantes sans atten-
Les auteurs du programme ont égale- dre d’hypothétiques réformes. Le
ment attiré l’attention sur la «période Conseil du développement et de la
du retrait» qui allait séparer la phase 1 reconstruction (CDR) serait chargé de
de la phase 2, en soulignant que, même la coordination d’ensemble, de la réali-
si cette période devait être de courte sation du volet «infrastructures et
durée, elle appellerait des actions spé- équipements», et du pilotage d’une
cifiques qui relèveraient essentielle- structure locale ad hoc chargée de met-
ment de la sécurité mais qui porte- tre en œuvre le volet «développement»
Le programme de développement raient aussi sur le social : prise en du programme. L’armée serait en
du Sud-Liban comprend plusieurs volets : charge des prisonniers libérés, accueil charge du volet «déminage», et le
développement, infrastructures
des reflux de déplacés, etc. Conseil du Sud (agence régionale
et équipements, assistance sociale
et déminage. Le programme de développement a
F. Awada/Iaurif été présenté sur la base de l’hypothèse (8) Petite et moyenne industrie.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 105


implantée depuis 1971) ainsi que le Périmètre du programme de développement
Haut comité du secours du volet
«assistance».
À terme, il est préconisé de s’orienter
vers une simplification administrative
par la régionalisation de l’action ter-
ritoriale du CDR.

L’engagement des acteurs


en 2000

Le programme de développement du
Sud-Liban a été présenté de manière
solennelle en octobre 1999 par le
PNUD et l’équipe de projet au Pre-
mier ministre libanais de l’époque,
Salim Hoss, et aux représentants des
chancelleries étrangères et des grands
organismes bailleurs de fonds, en pré-
sence de nombreux ministres et dépu-
tés ainsi que de la presse.
La presse libanaise a relayé cette pré-
sentation et souligné l’ambition du
programme. Le ministère de l’Infor-
mation entreprit la traduction com-
plète du programme vers la langue
arabe, et le diffusa à l’ensemble des
députés.
En février et mars 2000, des discus-
sions approfondies eurent lieu avec les
parlementaires du Sud-Liban désireux Le retrait israélien eut lieu entre le 9 et ne serait possible dans le Sud-Liban ;
de contribuer à la démarche. Parallè- le 24 mai 2000. L’événement eut un les députés du Hezbollah insistèrent
lement, le gouvernement inscrivait les retentissement international. Le Par- sur le volet «développement écono-
premiers crédits en faveur du Sud- lement libanais se déplaça dans la zone mique».
Liban dans son «plan quinquennal libérée pour tenir une séance symbo- La classe politique s’était appropriée
2000-2004». lique à Bent-Jbail, ville frontalière. les idées émises dans le programme
Lors de cette séance historique, les de développement. Mais le passage aux
principaux ténors politiques souli- actes allait être entravé par des évolu-
gnèrent leur engagement à soutenir la tions politiques inattendues.
réhabilitation et le développement du
Sud-Liban. Le président du Parlement
insista sur le projet d’adduction d’eau La persistance
(projet «Canal 800» depuis le Litani) de la situation de conflit
pour l’agriculture et l’alimentation en
© Iaurif

eau des villes et villages du Sud ; Rafic Les Libanais, comme l’ensemble de la
Le programme régional de développement Hariri, alors député mais qui allait communauté internationale, s’atten-
économique et social a été confié
bientôt retrouver son siège de Premier daient à ce que le retrait israélien de
à l’IAURIF dans le cadre
d’un groupement associant ministre, insista sur le volet «démi- mai 2000 rétablisse une situation de
plusieurs partenaires techniques. nage» sans lequel aucune vie normale calme durable à la frontière sud, dans

106 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
le cadre de l’accord d’armistice de Des réalisations limitées, De même, les actions relevant du volet
1949. mais non négligeables «assistance» du programme de déve-
Mais au moment où l’ONU vérifiait loppement furent mises en œuvre à
sur le terrain la réalité du retrait au- Le programme de développement du travers les structures qui assurent habi-
delà de la frontière, le tracé même de Sud-Liban a servi de référence à de tuellement ces actions : Conseil du
cette frontière fit l’objet d’une vive nombreuses actions entreprises entre Sud, Haut comité du secours, ministère
contestation du gouvernement liba- 2000 et 2005. des Affaires sociales, et organisations
nais présidé par Salim Hoss, du prési- Les actions les plus significatives ont humanitaires non gouvernementales,
dent de la République, du président concerné le déminage(10), grâce à des sans compter les soutiens indirects
de la Chambre des députés et du financements internationaux et la par- comme la subvention à la culture de
Hezbollah, principale faction armée ticipation d’équipes spécialisées venues tabac ou la tolérance du non-paiement
dans cette région. de plusieurs pays. Plus de 8 millions des factures d’électricité et d’eau.
Ces parties soulevèrent des différends USD y ont été consacrés depuis le Le volet «infrastructures et équipe-
frontaliers anciens, remontant à l’é- début des opérations en 2002, dont ments» connut une réalisation limi-
poque où les frontières avaient été 3 millions apportés par les Émirats tée, qualitativement et quantitative-
sommairement tracées par les puis- arabes unis, le reste par la France, le ment. Les actions entreprises dans ce
sances mandataires française (en Syrie Canada, le Royaume-Uni, le Japon et cadre ne dépassèrent pas le niveau des
et au Liban) et britannique (en Pales- diverses sources multilatérales. Le ouvrages municipaux et intercom-
tine) dans les années 1920 à 1940. Ces déminage qui s’effectue sous l’égide munaux : goudronnage de routes,
différends portent sur des territoires des Nations unies est désormais bien signalisation, forage de puits, cons-
que l’ONU avait considéré comme fai- avancé, comme en atteste la chute du truction d’écoles, réseaux d’égouts
sant partie de la Palestine en 1947, et nombre de victimes (69 en 2001, 9 en
sur des territoires que l’ONU consi- 2005). En septembre 2005, on dénom- (9) Il est établi que les terres des fermes de Che-
dère comme faisant partie du Golan brait 4 477 mines trouvées et détruites baa font partie des communs du village libanais
syrien. sur une surface traitée de champs de du même nom. La Syrie qui reconnaît dans des
déclarations orales la «libanité» des fermes de
La principale contestation porta sur mines cumulée de 5 km2 (dans un ter- Chebaa, n’a pas souhaité, à ce jour, engager une
le secteur dit des «fermes de Chebaa». ritoire de quelques centaines de km2 négociation directe avec le Liban pour déter-
Cet arrière-pays du village libanais du ainsi assaini). Mais les secteurs miner la ligne de frontière à cet endroit.
(10) Une information conséquente sur les opé-
même nom, situé sur la frontière géographiques suspects n’ont pas tous rations de déminage au Sud-Liban est fournie
libano-syrienne, était sous contrôle été couverts à ce jour. sur le site Internet www.maccsl.org
syrien jusqu’en 1967 avant qu’Israël
ne l’occupe puis ne l’annexe dans le
cadre de son annexion du Golan(9).
Avec l’appui de la Syrie, les autorités
libanaises et le Hezbollah rejettèrent
l’idée de déployer l’armée régulière
dans le Sud-Liban et légitimèrent le
maintien de l’armement du Hezbol-
lah tant que les différends frontaliers
demeureraient, et que les intrusions
de l’aviation israélienne se poursui-
vraient.
De fait, la tension persista au Sud-
Liban, émaillée régulièrement par des
actes de guerre. Un climat peu attrac-
tif pour les investisseurs et qui ne per-
mettait pas de mettre en œuvre l’en-
semble des actions figurant au
Le développement économique et social du Sud-Liban dépend encore d’une stabilisation
programme de développement. de la situation politique et militaire.
© Iaurif

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 107


– sans stations de traitement –, remise
en état des réseaux d’électricité et
d’eau… Le grand projet d’adduction
d’eau depuis le Litani ne dépassa pas
le stade des études. De même pour les
percements et élargissements de rou-
tes, les aménagements portuaires, les
aménagements aux abords des sites
patrimoniaux, la réhabilitation des
bâtiments administratifs, les ouvrages
d’irrigation, les ouvrages d’assainisse-
ment…
Mais c’est surtout le volet «écono-
mique et social» du programme qui
fut délaissé, faute d’une organisation et
d’une ingénierie adéquate capable de
conduire les actions complexes pré-
vues à ce programme. Cette limitation
est également liée à la retenue des
investisseurs et le faible flux de création
d’activités et d’emplois. Malgré cela,
des actions furent enregistrées, à
l’initiative du secteur privé et de
quelques ONG spécialisées dans le
micro-crédit et le développement local.

Et demain ?

Le développement économique et
social du Sud-Liban restera limité tant
que la situation politico-militaire y
demeurera précaire. L’économie de
cette région restera largement tribu-
taire des emplois publics, des revenus
d’assistance et des modestes activités
commerciales locales entretenues par
les citadins en visite de leurs localités
d’origine en fin de semaine.
Le programme de développement du
Sud-Liban demeure cependant une
référence valable, voire centrale, pour
la phase actuelle comme pour la phase
de normalité qui lui succédera, et qui
peut intervenir à tout moment.
F. Awada/Iaurif

108 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
© IAURIF

Cartographie et SIG,
des contributions Cartography and GIS,
decisive contributions
décisives de l’IAURIF from IAURIF
Christian Thibault Town-planning and development
Sophie Foulard surveys on Beirut and on the
IAURIF
Lebanon were an opportunity to
make many maps and street plans

L es études d’urbanisme et d’aménagement sur Beyrouth


et le Liban ont été l’occasion de produire quantité de cartes
for analysing the territory and for
proposing development projects.
The scales covered ranged from
the parcel to spatial planning of
et de plans pour analyser le territoire et proposer des projets the national territory. The themes
de développement. Les échelles couvertes vont de la parcelle analysed covered administrative
limits, the environment,
à celle de l’aménagement du territoire national. Les thèmes
infrastructures, transport,
analysés couvrent les limites administratives, l’environnement, landscape, facilities, land use,
les infrastructures, les transports, les paysages, les équipements, plants, agriculture, urbanisation,
l’occupation des sols, la végétation, l’agriculture, l’urbanisation, social and economic activities,
major risks, and town-planning
les activités sociales et économiques, les risques majeurs, regulations, etc.
les règlements d’urbanisme… The most recent work has made it
Les travaux les plus récents ont permis de rassembler et d’organiser possible to collate and to organise
for the first time all of the
pour la première fois toute la cartographie disponible à l’échelle
available maps at the national
nationale dans un SIG ad hoc, participant au renouvellement scale in a dedicated GIS,
de la vision du pays au moment de la reconstruction. participating in the renewal
Elle constitue un apport précieux et un outil de travail au quotidien of the vision of the country
at the time of the reconstruction.
non seulement pour l’administration publique libanaise
It constitutes a valuable
mais aussi pour les professionnels et les chercheurs. contribution and an everyday
work tool not only for the
Lebanese public administration
but also for professionals
and researchers.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 109


Absence de carte autres que Beyrouth et l’ensemble du à l’insécurité (reprise de la guerre) qui
et de culture cartographique Liban. Les municipalités ne se servent ont obligé les techniciens à utiliser les
pas non plus de cartes et ont une fai- images satellitales dès la fin des années
Comme dans beaucoup de pays en ble conscience de leur territoire. Seu- 1980 (cadrage régional de Beyrouth).
voie de développement, le Liban se les les démarches administratives fon- La définition des images de cette
caractérisait, jusqu’à ces dernières cières obligent les citoyens à utiliser époque ne permettait pas d’obtenir
années, par la pauvreté des cartes pro- des extraits des planches cadastrales. des contours précis et pouvait entraî-
duites par les pouvoirs publics. Les Les plans d’urbanisme utilisent aussi ner des erreurs d’interprétation. Les
fonds utilisables se résumaient prati- des fonds de plans cadastraux. visites de terrain ont pu être réalisées
quement, d’une part, à la série des car- sur des échantillons afin de s’assurer de
tes topographiques au 1/20 000 et la bonne interprétation visuelle des
1/50 000 des années 1960 de l’armée Les MOS, une nouveauté images satellitales. Cette initiation à
libanaise, et aux planches cadastrales introduite par l’IAURIF l’utilisation des techniques les plus
qui couvrent une partie seulement du modernes, réalisées avec des techni-
territoire. La diversité de la production carto- ciens libanais, a facilité le transfert de
Les cartes d’état major au 1/20 000 et graphique de l’IAURIF au Liban était savoir-faire.
1/50 000 sont longtemps restées inter- rendue nécessaire par la nature même La compréhension des territoires pou-
dites au public et aux professionnels. des études commandées. En effet, l’ur- vait être approchée de façon plus glo-
Mais leur duplication s’est répandue banisme et l’aménagement du terri- bale grâce aux cartes d’occupation des
dans l’illégalité, d’abord dans les toire sont fondés sur des approches
années 1970 dans les milieux du scou- globales qui tentent de mettre en cohé-
tisme, puis dans divers cercles au cours rence les différentes échelles territo- La base de données Corine
des années 1980 (durant la guerre riales et les politiques sectorielles. Ces Land Cover
civile), avant de se banaliser dans les domaines nécessitent donc l’utilisa-
La base de données Corine Land Cover
années 1990. Depuis, ces cartes, sous tion d’outils de description spatiale représente l’occupation du sol européen.
forme papier et en format numérique des territoires et font appel à des Tous les éléments géographiques de plus
raster (scans) géoréférencé utilisable champs de compétences multiples. de 25 ha y sont représentés (eau, bois,
dans les SIG, se sont fortement répan- Parmi les productions cartogra- ville, etc.).
dues dans les milieux universitaires et phiques, les cartes des modes d’occu- La première version a vu le jour en 1990
avec l’acquisition d’images satellite
professionnels, et l’armée fait preuve pation des sols mobilisent des moyens
Landsat MSS et Spot XS. Son échelle de
d’une grande tolérance vis-à-vis de importants. Basées sur des images travail est le 1/100 000. Les éléments
cette large diffusion. satellitales ou des photos aériennes, identifiés sont classés grâce à une
Il est vrai qu’entre-temps ces cartes elles nécessitent des techniques de trai- nomenclature en 3 niveaux et 44 postes :
ont vieilli, et les risques militaires pro- tement d’images sophistiquées et au - territoires artificialisés ;
viennent désormais d’outils d’obser- métier spécifique de photo-interprète. - territoires agricoles ;
- forêts et milieux semi-naturels ;
vation bien plus sophistiqués que les Beyrouth et le Liban ont servi de ter-
- zones humides ;
cartes topographiques. rains d’expérimentation de ces nou- - surfaces en eau.
La pauvreté de la production locale de velles techniques. Le Liban peut se tar- Une mise à jour a été achevée en 2004
cartes est doublée d’une absence de guer d’avoir bénéficié des techniques avec des images Landsat ETM+ acquises
«culture cartographique». Contraire- les plus élaborées pour l’analyse des en 2000 (+/- 1 an). Il est ainsi possible
de mettre en évidence les zones où
ment à ce que l’on observe en France, territoires. Ainsi la carte des modes
l’occupation du sol a évolué (extension
par exemple, les personnes qui se d’occupation des sols de Beyrouth, des villes et des forêts, recul des prairies,
déplacent à l’intérieur d’une ville ou établie en 1984 sur la base de photos création d’autoroutes, etc.) sur une
entre une ville et l’autre n’utilisent pas aériennes de 1983 et de visites de ter- superficie supérieure à 5 ha.
de carte. Pas plus que les entreprises de rain, est une des premières cartes digi- Il existe un programme d’extension de
distribution ou celles qui gèrent plu- tales de ce type à l’échelle d’une métro- Corine Land Cover sur le bassin
méditerranéen. C’est dans cette
sieurs implantations géographiques. pole de pays en développement avec
perspective que nous avons souhaité
Il est également difficile de trouver celle d’Abidjan (Côte d’Ivoire) réali- utiliser cette nomenclature au Liban.
dans le commerce des cartes, même sée aussi par l’IAURIF.
Source : http://fr.wikipedia.org
touristiques, relatives à des territoires Mais ce sont aussi les contraintes liées

110 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Méthode pour l’élaboration de la carte du domaine agricole majeur dans le SDATL

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 111


Carte des modes d’occupation des sols du Liban sols. Cette approche paraissait d’au-
Carte Type Échelle Source tant plus paradoxale que le contexte
SDRMB MOS 1/20 000 photos aériennes 1983 social était de plus en plus fondé sur la
Cadrage régional de Beyrouth MOS simplifié 1/50 000 SPOT 1 division territoriale où chacun
Landsat 5 connaissait principalement le micro-
Thematic Mapper
territoire où il évoluait. La représen-
Bois des pins plan parcellaire 1/2 000 cadastre
Ligne des combats plan parcellaire 1/5 000 Cadastre tation mentale du territoire se trans-
enquêtes sociales formait donc au contact de la
Plan de transport de Beyrouth MOS simplifié 1/20 000 photos aériennes 1994 cartographie utilisée de façon plus
Littoral Liban MOS 1/50 000 SPOT 4
globale.
Atlas des localités cartes socio-économiques 1/100 000 cadastre
Sud-Liban MOS 1/50 000 SPOT 4
Il est ressorti rapidement de ces
MOS du Liban (SDATL) MOS 1/20 000 SPOT 5 Landsat 5 observations que le pays était consti-
Thematic Mapper tué d’une multitude de micro-espaces
NB - Chaque carte a bénéficié de vérifications systématiques sur le terrain. d’une grande complexité. Le relief et la
proximité de la mer Méditerranée et
des déserts favorisent la diversification
des milieux, tant naturels qu’agricoles.
La définition de la nomenclature des
cartes d’occupation des sols est partie
des catégories de Corine Land Cover,
par souci de cohérence dans l’ensem-
Les cartes des modes d’occupation des sols (MOS), ble de cette production cartographique
instruments incontournables pour la planification et de compatibilité avec les autres inter-
et la gestion du développement territorial prétations cartographiques dans la
région. Cependant, la délimitation pré-
La description d’un territoire dans le cadre d’une étude ponctuelle et, plus encore,
la gestion de ce territoire dans le temps, exigent une connaissance exacte de cise d’une zone par rapport à une autre
l’utilisation des sols qui y prend place, voire de l’évolution de cette utilisation. était rendue difficile par le caractère
Ce type d’information est souvent, hélas, incomplet voire inexistant. Bien des projets progressif du passage d’un milieu à un
d’aménagement ont été réalisés dans le passé, y compris dans les pays développés, autre, qui se faisait dans une sorte de
sans une bonne connaissance de l’utilisation des sols.
continuum. De plus, l’imbrication des
On peut être bien informé des évolutions globales sur un territoire, comme la
diminution d’emplois industriels ou la croissance du nombre de logements ou encore
implantations humaines dans les
la liste des équipements créés durant une période donnée. Mais on ne sait pas toujours milieux naturels et agricoles et la petite
combien d’hectares industriels ont disparu et à quel endroit, combien d’hectares taille des entités homogènes ajoutaient
supplémentaires ont été dédiés à l’habitat et au dépens de quelle autre utilisation à la difficulté de lecture des paysages.
des sols, ni combien d’hectares ont été adjoints au domaine public par les opérations Cette complexité imposait une lecture
d’équipement.
à la fois approfondie par des visites de
L’absence d’un inventaire périodique de l’usage du sol empêche de faire des
analyses rétrospectives quantifiées sur ce qu’ont été dans le passé les différents terrain et un regard particulier sur des
phénomènes d’évolution de l’occupation du sol, extension (consommation du sol) espaces spécifiques comme ceux du
et mutation (changement d’affectation des sols). Elle empêche de faire des prévisions littoral ou des zones urbaines et périur-
quantifiées (et donc de proposer des objectifs) sur le rythme, la teneur et la localisation baines. La multiplication des études
des urbanisations futures. sur le territoire libanais a donc per-
Il est donc indispensable de mettre en place un outil de recueil de données sur
mis de capitaliser la connaissance, de
l’occupation du sol qui fasse l’objet d’un inventaire exhaustif à périodicité définie,
en concomitance si possible avec les recensements de la population, et qui : tester les outils d’analyse des territoi-
- couvre l’ensemble du territoire à un niveau de détail suffisant (échelle, nombre de res et d’ajuster les diagnostics en fonc-
postes de légende) pour recouvrir tous les éléments du phénomène urbain ; tion des enjeux les plus sensibles des
- permette toutes les exploitations quantitatives nécessaires sur n’importe quelle transformations spatiales à l’œuvre.
partie du territoire ; La spatialisation des données socio-
- permette tous les regroupements et associations utiles sur chaque élément de
économiques (cartographie du recen-
territoire avec des données socio-économiques recueillies par ailleurs (population,
logement, emploi, etc.). sement des immeubles et des établis-
sements 1998 sur la base des circons-

112 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Les MOS réalisés au Liban par l’IAURIF ou avec son concours

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 113


criptions foncières du cadastre) a pu Outre les cartes issues de données éco-
être croisée avec les observations issues nomiques et sociales, il convient de Des cartes socio-économiques
de l’imagerie aérienne et satellitale, signaler l’intérêt de certaines cartes améliorées grâce au MOS
permettant une compréhension fine thématiques originales, comme : et au SIG
du contenu même des zones identi- - La carte des circonscriptions fonciè-
L’intégration d’un fichier de l’occupation
fiées par l’interprétation visuelle. res, établie par la DAG, le CNRSL et du sol dans un SIG change complè-
le CERMOC en collaboration avec tement la manière et la précision avec
la Direction centrale de la statistique : laquelle on peut cartographier les
La cartographie thématique c’est une carte essentielle, car elle cor- données socio-économiques.
respond au découpage communal du Avant l’apparition de la technologie
SIG, les données socio-économiques
Les cartes des modes d’occupation des Liban, une carte jamais produite
pouvaient être, au mieux, rattachées à
sols permettent de produire de multi- auparavant. un référentiel topographique. Avec
ples cartes thématiques. D’autres car- - La carte des paysages et des sites, éta- l’occupation du sol, elles sont rattachées
tes thématiques peuvent être produi- blie par l’IAURIF et AAA. Elle est aux éléments identifiants correspondants.
tes avec des données économiques et fondée sur une analyse multicritères Par exemple, la population d’une unité
administrative de recensement sera
sociales, ou avec des données spatiales des composantes et des types de pay-
affectée statistiquement sur les zones
non observables dans les cartes MOS sages, et sur des données exogènes d’habitat et non sur la totalité de cette
(comme les cartes de paysages, par relatives aux sites. unité administrative. On disposera ainsi
exemple), ou encore de données issues - La carte d’aptitude des sols agrico- non seulement des zones d’habitat mais
de travaux complexes croisant diffé- les, réalisée dans le cadre d’une également des données sur la population
rentes données (cartes des risques recherche conjointe IAURIF-CNRSL, qui y réside. Cela permet de calculer
des densités résidentielles à une échelle
naturels, notamment). utilisant toutes les données disponi-
fine.
La plus importante production de car- bles sur le sujet : cette carte est plus Partant des structures de la population,
tes thématiques sur le Liban a été effec- avancée que celle produite par la on pourra également connaître le
tuée dans le cadre de l’élaboration du FAO(4) dans les années 1980. Elle a nombre d’enfants en âge scolaire dans
schéma directeur d’aménagement du bénéficié de l’utilisation de fonc- le périmètre résidentiel et planifier en
territoire. La richesse du fond consti- tionnalités SIG avancées de géotrai- conséquence les équipements scolaires
nécessaires.
tué à cette occasion a conduit à réunir tement qui permettent d’élaborer des
Inversement, le fichier d’une école (type
toutes ces cartes dans un atlas qui processus complexes de croisements d’enseignement, effectifs d’enseignants
devrait être mis en vente dans les de données et d’appliquer des fonc- et d’élèves, etc.) sera affecté à l’emprise
librairies au Liban en 2006. tions mathématiques sur celles-ci. spatiale de cette école, donc à sa
Une partie de ces cartes avait été éla- - La carte des risques d’inondation : localisation réelle. Il sera alors possible
borée par le Centre national de télé- cette carte du CNRSL a été construite de mettre en regard les capacités de
cette école avec la population scolaire
détection du CNRSL(1), notamment à partir d’un modèle associant diver-
de sa «zone d’influence».
dans le cadre d’un partenariat avec le ses données (sols, reliefs, eau…) ; elle
Centre d’études et de recherches sur a été vérifiée en grandeur réelle lors
le Moyen-Orient contemporain (CER- des inondations qui ont affecté le
MOC(2)) et la Direction des affaires pays en 2003.
géographiques (DAG) de l’armée, pré- - La carte des risques de glissement de
alablement à l’élaboration du terrain, autre carte du CNRSL basée
SDATL(3). sur un modèle.
Une autre partie de ces cartes a été éla- - La carte des espaces de vulnérabilité
borée dans le cadre du SDATL par l’é- de la ressource en eau, établie par
quipe DAR-IAURIF, faisant appel l’IAURIF à partir des indications (1) Centre national de la recherche scientifique
essentiellement aux compétences de disponibles (fournies par le CNRSL) libanais.
(2) Le CERMOC a été depuis intégré à l’IFPO,
l’IAURIF, de Dar Al Handasah (Shaïr sur les lignes de faille, les linéaments, Institut français du Proche-Orient.
& Partners), du CNRSL (Centre natio- et l’hydrogéologie. C’est une carte (3) Schéma directeur d’aménagement du ter-
nal de télédétection), et des architec- essentielle pour établir les priorités ritoire libanais.
(4) L’Organisation des Nations unies pour l’a-
tes de AAA (pour les paysages et les dans la localisation des ouvrages d’as- limentation et l’agriculture - The Food and Agri-
sites). sainissement, et pour déterminer les culture Organization for the United Nations.

114 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
lieux d’implantation possible des l’aménagement du Liban), a été déve- - les réseaux de transport ;
industries polluantes ou des déchar- loppé sous le logiciel ArcGIS édité par - la gestion de l’eau ;
ges. ESRI, qui permet de modéliser les don- - l’assainissement et les déchets
- Le schéma des espaces naturels du nées géographiques et qui est com- solides ;
Liban, établi par l’IAURIF à partir posé de nombreux outils qui assurent - l’électricité et le téléphone ;
du MOS du Liban et de données bio- leur exploitation.(5) - l’urbanisme et la construction ;
géographiques fournies par des cher- Le SIGAL couvre la totalité du terri- - le patrimoine historique et paysager ;
cheurs de l’Université libanaise. toire libanais, représenté sur la base - l’économie et les entreprises ;
- La carte de la «pression urbaine», de la projection Lambert, qui est le - les équipements publics ;
établie par l’IAURIF avec le concours mieux adapté aux échelles petites et - la population ;
d’URBI, met en parallèle les taches moyennes : les cartes du SIGAL varient - etc.
urbaines lisibles sur le MOS 1998 et en effet entre les échelles 1/20 000 et Toutes ces couches sont géoréféren-
celles lisibles sur les cartes d’état- 1/750 000. cées, elles se superposent parfaitement
major des années 1960. Cette carte La «couche de base» ou «référentiel entre elles.
a permis de mieux comprendre les géographique» du SIGAL est consti- Ce regroupement de données, et leur
grands axes et les composantes de la tué par l’assemblage des cartes topo- organisation dans un système cohé-
croissance urbaine, et de déterminer graphiques de l’armée au 1/20 000, rent, a été effectué à partir de sources
le rythme de consommation des rasterisées et converties de la projection très variées : bases de données four-
espaces naturels et agricoles par l’ur- stéréoscopique d’origine à la projec- nies par l’Administration centrale de
banisation (10 km2 par an en tion Lambert. Cette couche a servi de la statistique (ACS), cartes numérisées
moyenne entre 1963 et 1998). guide à de nombreuses numérisations (MOS, géologie, hydrogéologie…),
- La carte des périmètres irrigués, éta- et ajustements d’autres couches d’in- cartes papier scannées, données sta-
blie principalement par Dar al Han- formation. tistiques saisies à partir de documents
dasah, et qui permet pour la première La partie terrestre du territoire liba- papier, données recueillies avec leurs
fois de visualiser l’ensemble des pro- nais a été délimitée d’une part, par une coordonnées GPS(6) (grottes et gouf-
jets d’irrigation à travers tout le pays. ligne de frontière terrestre d’autre part, fres, par exemple), données issues de
par une ligne de côte. La frontière ter- croisements et d’analyses (aptitudes
restre est calée sur les cartes topogra- des sols, risques, cartes du SDATL…).
La révolution SIG phiques de l’armée des années 1960, De fait, les formats d’origine ont été :
sauf dans le secteur des fermes de Che- des cartes papier, des croquis, des don-
La cartographie des données territo- baa où elle a retenu un tracé fourni nées tabulaires, de l’imagerie satelli-
riales a été grandement facilitée par par la DAG de l’armée en 2003. La tale, des données CAO/DAO(7), des
l’arrivée de la technologie des systè- ligne de côte a été ajustée en fonction lectures GPS, et des fichiers SIG au
mes d’information géographiques de l’image Landsat IRS de 1998, qui a format ArcGis ou provenant d’autres
(SIG) qui sont des bases de données servi – entre autres images – à l’éla- logiciels. Leur conversion a nécessité
complexes pouvant accueillir des don- boration de la carte MOS. La ligne de un travail technique important, assuré
nées de diverses natures, vectorielles côte ainsi retenue est très différente de pour l’essentiel par l’équipe SIG et
(polygones, lignes, points) et rasters celle qui figure sur les anciennes car-
(scans, photos, images), géographiques tes topographiques du fait des nomb-
(5) Les outils d’ArcGis comprennent : 1-) une
et bases de données complexes. Les reux remblais, déblais, marinas et amé- base de données spatiales contenant des jeux de
SIG sont des systèmes de gestion, nagements côtiers. données qui décrivent l’information géogra-
d’analyse et de visualisation de la géo- Le SIGAL organise les données géo- phique selon un modèle de données défini.
2-) Une visualisation de la base de données
graphie. graphiques en couches thématiques et pour réaliser des requêtes, des analyses et modi-
Dans le cadre de son partenariat avec en tables, couvrant les domaines sui- fier les informations géographiques. 3-) Une
Dar al Handasah (Shaïr & Partners) vants : boîte à outils qui permet de transformer les
informations afin de produire de nouveaux
pour le SDATL, et avec le concours du - les limites physiques et administra- jeux de données. Les fonctions de géotraite-
CNRSL, l’IAURIF a été à l’origine du tives ; ment utilisent les jeux de données existants en
SIG le plus avancé et le plus complet - la topographie, le relief ; y appliquant des fonctions d’analyses.
(6) Positionnement par satellite - Global Posi-
sur l’ensemble du territoire libanais. - les ressources naturelles ; tioning System.
Ce SIG, dénommé SIGAL (SIG pour - les modes d’occupation des sols ; (7) Calcul et/ou dessin assisté par ordinateur.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 115


Environnement de Dar al Handasah, ministère de l’Agriculture, le minis- duites dans des milieux encore plus
avec une assistance de l’IAURIF. tère de l’Environnement, l’équipe larges.
Le SIGAL a été enrichi de métadon- pilote de la FAO au sein du ministère L’IAURIF a joué un rôle important
nées (metadata) pour l’ensemble des de l’Agriculture, l’Observatoire natio- dans ces processus, de manière directe,
couches d’information qui le compo- nal de l’environnement, le Centre lorsqu’il a piloté la réalisation d’études
sent, ce qui est essentiel pour retracer national de télédétection du CNRSL, pour lesquelles il a produit et fait pro-
l’origine des données, leur échelle de le CERMOC. Le financement du gou- duire des cartes, et indirectement lors-
précision et leur date. vernement libanais pour ce travail s’est qu’il a contribué à des programmes de
Le SIGAL a été transmis, à l’issue des appuyé sur le traitement des images recherche (avec le CNRSL notam-
travaux du SDATL, au Conseil du satellites réalisées par un bureau d’é- ment) ou détaché des agents auprès
développement et de la reconstruction tudes égyptien, sur financement de d’organismes implantés au Liban
(CDR), à la Direction générale de l’ur- l’Union européenne et avec l’accord (CERMOC notamment).
banisme (DGU), à la DAG de l’armée, de la DAG de l’armée. En tout, onze
aux ministères de l’Environnement et institutions ont été mobilisées pour
de l’Agriculture et au CNRSL. Le CDR rendre possible ce travail exploité Un mouvement
qui en a la propriété s’est montré très en définitive par le groupement qui s’amplifie
ouvert sur la diffusion, la plus large IAURIF-Dar al Handasah avec l’appui
possible, du produit. scientifique du CNRSL. Le processus de diffusion des cartes et
La DGU utilise depuis plus d’un an le De même, la production des cartes de la «culture cartographique» est
SIGAL au quotidien pour ses travaux d’analyse de «l’ancienne ligne des com- cumulatif, il bénéficie des avancées des
de planification urbaine et pour l’aide bats de Beyrouth et sa proche ban- techniques d’acquisition et de traite-
à la décision sur les grands projets qui lieue» par l’IAURIF et ses partenaires ment des images, et de la diminution
lui sont soumis. Le CDR commence à (AAA et BTUTP) a nécessité la mobi- des coûts.
l’intégrer dans son système de pro- lisation des cartes du Cadastre natio- Désormais, les productions locales sont
grammation et de décision. De plus nal et la réalisation d’enquêtes socia- de plus en plus nombreuses et issues de
en plus de bureaux d’études privés les par le Mouvement social avec la milieux différents. Les principaux pro-
chargés d’établir des plans locaux d’ur- participation de l’université Saint- ducteurs de cartes sont le Centre natio-
banisme font appel au SIGAL. Joseph. nal de télédétection du CNRSL, la
Ou encore, la carte des circonscrip- DAG de l’armée, et les bureaux d’étu-
tions foncières a nécessité un travail des, principalement ceux qui sont
Des partenariats multiples de collaboration de longue haleine avec impliqués dans les projets comman-
le Cadastre national pour digitaliser dités par le gouvernement comme Dar
La production de cartes et de données et vérifier la couverture des circons- al Handasah, ACE, Khatib & Alami,
géographiques nécessite – et suscite – criptions foncières du Liban, travail mais aussi les cabinets d’architecture
des partenariats multiples. Ils sont ren- réalisé par le CNRSL avec l’appui comme URBI, AAA…, qui produisent
dus possibles par le rôle fédérateur du scientifique du CERMOC et la coopé- des schémas directeurs locaux ou des
maître d’ouvrage, ou du chef de fil de ration de l’ACS et de la DAG de l’ar- études sectorielles.
la maîtrise d’œuvre. mée. Cette base cartographique a per- Le Centre national de télédétection du
Au Liban, les principaux commandi- mis de cartographier les résultats du CNRSL et l’Observatoire de recher-
taires de cartes et de données géogra- recensement des immeubles et des éta- ches sur Beyrouth et la reconstruction
phiques ont été le CDR, la DGU et le blissements réalisés en 1998 par ACS. (IFPO) ont renforcé leur capacité de
Haut comité du secours (pour le Sud- Ce travail rendu disponible par le traitement de l’information géogra-
Liban). Le rôle central du CDR et de la CNRSL a été introduit et développé phique. La collaboration efficace entre
DGU dans l’administration a facilité la dans les travaux SDATL. ces deux entités a permis de produire
mobilisation des ressources issues de Les partenariats sont non seulement de nouveaux outils cartographiques
très nombreux organismes, adminis- indispensables à la production de car- (carte du zoning du Liban, atlas des
trations et institutions. Par exemple, tes nécessitant des données variées et localités, cartes pédologiques, cartes
la production de la carte des modes des compétences complémentaires, des pollutions marines, digitalisation
d’occupation des sols du territoire liba- mais ils constituent aussi la meilleure des schémas directeurs et des MOS
nais a réuni, à la demande du CDR, le voie de dissémination des cartes pro- successifs du Liban, analyse des liens

116 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
entre urbanisation et relief, risques sis- Une nouvelle vision du pays
miques, capacités agricoles, évolution
de l’urbanisation…). Les bouleversements qu’a connus le
Les milieux universitaires commen- Liban depuis trente ans, entre guerres
cent également à produire des cartes et reconstructions, imposaient aux
bien que de qualité inégale. Il faut, à ce autorités de renouveler les outils de
titre, signaler les nombreux documents représentation de l’espace pour mieux
réalisés par des étudiants dans le cadre comprendre les nouveaux enjeux du
de mémoires. Des analyses de bonne développement. De fait, les images
qualité sont produites régulièrement produites avec l’aide des nouveaux
dans les mémoires de DESS de l’Insti- outils cartographiques et les capacités
tut d’urbanisme de l’Académie liba- existantes de produire plus régulière-
naise des beaux-arts et parfois dans ment des cartes montrant les évolu-
d’autres universités (Université amé- tions rendent plus sensible la
ricaine de Beyrouth, université Saint- compréhension des territoires. L’in-
Joseph, Université libanaise…). Le formation est devenue plus fine, ité-
laboratoire de géomatique de l’Uni- rative et utilise de nouveaux types de
versité Saint-Joseph, largement équipé traitement.
par le biais de la coopération française Il a été possible de représenter l’ex-
a produit récemment, avec l’appui de tension des destructions de la guerre
l’Atelier parisien d’urbanisme sur un (lignes de démarcation de la région de
financement européen, un intéressant Beyrouth, zones brûlées au Liban-
travail cartographique (atlas du Liban Sud…) ou d’identifier les effets de l’ur-
de l’USJ) sur Beyrouth et sur le Liban banisation sur le littoral ou la relation
à partir de traitement d’images satel- entre routes et urbanisation par exem-
litales inédites et de documents issus ple. Une meilleure compréhension de
des administrations sectorielles. l’utilisation de l’espace a permis de
Enfin, les associations s’équipent pour mieux cibler les débats sur la protec-
être en mesure de mieux développer tion de l’agriculture dans les grandes
leurs arguments dans le cadre de plaines peu menacées du Nord et du
débats avec les autorités. Des analyses Sud ou la protection des espaces natu-
originales, une production de connais- rels des hauts plateaux.
sances nouvelles (délimitation des Ces images interprétées sont à la fois
zones naturelles, identification du des résultats de traitement particulier,
patrimoine architectural et urbain…) mais aussi de formidables représenta-
sont ainsi produites par quelques asso- tions synthétiques des problématiques
ciations comme Greenline, APSAD(8), territoriales. Ces outils de communi-
et d’autres… cation ont une force qui facilite les pri-
Le nombre relativement important ses de décision. Elles restent gravées
d’acteurs impliqués dans la produc- dans les mémoires. Elles participent à
tion cartographique (bailleurs, maîtres la transformation de la vision du ter-
d’ouvrage, bureaux d’études, centres ritoire.
de recherche, universités, associations) Mais il reste beaucoup à faire pour que
constitue un vivier qui facilite la dif- ces outils entrent véritablement dans
fusion de la connaissance du territoire la gestion des territoires et des projets,
à tous les niveaux de la société : opé- notamment au niveau municipal. Les
rateurs, décideurs, enseignement, communes du Liban ne disposent pas
société civile. encore, pour l’écrasante majorité d’en-
(8) Association pour la protection des sites et tre elles, de cartes même sommaires
anciennes demeures au Liban. de leurs territoires.

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 117


Chronologie des travaux et équipes IAURIF au Liban

Travaux cienne ligne des combats à Beyrouth et en proche banlieue


(coopération Conseil régional d’Île-de-France-CDR)
ANNÉES 1960 ET 1970
Pour le compte de la Direction générale de l’urbanisme (DGU) 1994 : Expertise d’un projet de développement de l’habi-
au Liban : tat dans la plaine de Choueïfate (CDR)

1965 : Mission d’expertise pour le développement de l’aé- 1994-1995 : Plan transport du Grand Beyrouth (CDR)
roport, l’aménagement de la banlieue sud et la maîtrise de
l’urbanisme dans le Grand Beyrouth 1995 : Mise en place du programme d’actions immédiates
du plan transport du Grand Beyrouth (CDR)
1972 : Développement industriel libanais
1996-1998 : Plan de référence pour l’aménagement du sec-
1973-1977 : Plan directeur de l’agglomération de Beyrouth, teur Hazmiyeh-Laylaké (DGU)
horizons 1985 et 2000
1997 : Mission logement (ALBA)
1979-1982 : Industrie (l’) au Liban
1998 : Appui à la conclusion d’un accord de partenariat
entre le conseil régional d’Île-de-France et la municipalité
ANNÉES 1980 de Beyrouth (coopération CRIF-municipalité de Beyrouth)
Dans le cadre d’un protocole de coopération
entre le ministère de l’Équipement français et le ministère 1998 : Séminaire «Finances locales pour la municipalité de
des Travaux publics libanais, sur financement DAEI (France) Beyrouth» (coopération conseil régional d’Île-de-France-
et CDR (Liban) :
municipalité de Beyrouth)

1997-1999 : Évaluation environnementale de la côte du


1983-1984 : Cartographie de l’occupation des sols dans la Liban (CDR)
région métropolitaine de Beyrouth
1997-1999 : Programme régional de développement éco-
1983-1986 : Schéma directeur de la région métropolitaine nomique et social du Sud-Liban (PNUD et Haut comité du
de Beyrouth secours-services du Premier ministre)

1998-1999 : Cartographie d’occupation du sol du Sud-


ANNÉES 1990 Liban par imagerie satellitale (PNUD et Haut comité du
secours-services du Premier ministre)
1990 : Expertise de l’avant-projet de schéma directeur du
centre-ville de Beyrouth (CDR)
ANNÉES 2000
1990 : Cadrage régional de Beyrouth, analyse par télédé-
tection (coopération CDR) 2000 : Colloque sur la réforme de l’urbanisme au Liban
(DGU-CERMOC)
1991-1992 : Dossier du concours pour l’aménagement du 2000 : Séminaire sur la pollution atmosphérique à Bey-
Bois des pins de Beyrouth (coopération Conseil régional routh (coopération Conseil régional d’Île-de-France-muni-
d’Île-de-France-CDR) cipalité de Beyrouth)
1992 : Densification et accessibilité du centre-ville de Bey- 2000 : Expertise pour l’aménagement du front de mer de
routh (expertise pour SOLIDERE) Beyrouth (coopération Conseil régional d’Île-de-France-
1993-1996 : Schéma d’aménagement des quartiers de l’an- municipalité de Beyrouth)

118 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Chronologie des travaux et équipes IAURIF au Liban

2001-2003 : Coopération avec le CNRS libanais pour ANNÉES 1980


l’élaboration d’une carte des modes d’occupation des sols
au Liban (coopération IAURIF-CNRSL) - Fouad Awada
- André Ballut (MOS de la région de Beyrouth)
2002-2004 : Schéma directeur d’aménagement du terri- - Jean-Marie Lesens
toire libanais (CDR en collaboration avec la DGU) - Gérard Mérand
- Jacques Pietri (directeur du projet SDRMB)
2004-2005 : Jury du concours international pour l’aména-
gement de la place des Martyrs (SOLIDERE)
ANNÉES 1990
2005 : Appui au CDR pour la diffusion du schéma d’amé-
nagement du territoire (Union européenne-CDR) - Fouad Awada (directeur du projet Sud-Liban)
- Marcel Belliot (directeur du projet plan transport du
2005 : Programme quinquennal des investissements publics Grand Beyrouth)
au Liban 2005-2009 (CDR) - Joseph Berthet
- Jacques Bussieras
- Sylvie Castano
- Bernard Cauchetier
- Jean-Pierre Chauvel
- Suzy Devoize
- Bernard Etteinger
- Sophie Foulard
- Michel Hermelin
- Eric Huybrechts (directeur du projet ligne de démarcation)
- Pascale Leroi
J.-L. Pagès/Iaurif

- Annette Machline
- André Massot
- Gérard Mérand
- Jean-Louis Pagès (directeur du projet Hazmiyeh-Laylaké)
Équipes - Jacques Piétri
- Didier Prince
ANNÉES 1960 ET 1970 - Christian Thibault (directeur du projet Bois des pins)

- Jean-Paul Alduy
- Raymond Delavigne ANNÉES 2000 (JUSQU’EN 2005)
- Jean Dellus
- Claude Gaudriault - Fouad Awada (directeur du projet SDATL)
- Marc Gauthier - Sandrine Barreiro
- Michel Gleizer - Bernard Cauchetier
- Michel Hermelin - Erwan Cordeau
- Jean-Louis Husson - Ludovic Faytre
- Jean-Pierre Lecoin - Sophie Foulard
- Jacques Michel - Eric Huybrechts
- Jean-Millier, Directeur général - Pierre Merlin (ancien IAURP)
- Jacques Pietri (Directeur IAURIF des études sur Beyrouth - Jean-Louis Pagès
et les industries) - Christian Thibault
- Pierre Vignol

40 ans de présence au Liban : les apports de l’IAURIF 119


Ten themes for thought
The work of French town planners on the international stage, in particular in the countries of the South,
has often been a source of inspiration for legislation and professional practices in France.
Need it be recalled that town planning law in Morocco at the beginning of the last century inspired
our own town planning law in France? It is by mixing cultures and values that inspiration is found.
This is a cognitive approach that IAURIF wanted to test in the Lebanon, by learning the lessons
of its own experience of forty years in the Country of the Cedar.
The following articles are based on series of roundtable talks organised in 2005 at the Institute
and in which the following took part: Marcel Belliot, delegate-general of the FNAU,
Jean-Pierre Lebreton, a lawyer from the GRIDAUH, Éric Verdeil, researcher at the CNRS
(French Scientific Research Centre) in Lyon, Anne-Cécile Souhaid, transport engineer at the APUR,
and the IAURIF experts: Gilles Antier, Fouad Awada, Sandrine Barreiro, Bernard Cauchetier,
Carole Delaporte, Ludovic Faytre, Sophie Foulard, Gérard Lacoste, Paul Lecroart, Jean-Louis Pagès,
Jean-Pierre Palisse, Laurent Perrin, Anne-Marie Romera, Victor Said, and Christian Thibault,
together with Violaine Klein, trainee geographer.

120 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Dix thèmes
de réflexion

Les interventions des urbanistes français à l’international,


notamment dans les pays du Sud, ont souvent été une source
d’inspiration pour la législation et les pratiques professionnelles
en France. Faut-il rappeler à ce titre que le droit de l’urbanisme
au Maroc, au début du siècle dernier, avait inspiré notre propre
droit de l’urbanisme ? C’est dans le croisement des cultures
et des valeurs que naît l’inspiration.
Une démarche cognitive que l’IAURIF a voulu tester au Liban,
en tirant les enseignements de sa propre expérience
de quarante ans au pays du Cèdre.
© Solidere

Les articles qui suivent se sont fondés sur une série de tables
rondes organisées en 2005 à l’Institut et auxquelles
ont participé : Marcel Belliot, délégué général de la FNAU,
Jean-Pierre Lebreton, juriste du GRIDAUH, Éric Verdeil,
chercheur au CNRS à Lyon, Anne-Cécile Souhaid, ingénieur
transport à l’APUR, et les experts IAURIF : Gilles Antier,
Fouad Awada, Sandrine Barreiro, Bernard Cauchetier,
Carole Delaporte, Ludovic Faytre, Sophie Foulard,
Gérard Lacoste, Paul Lecroart, Jean-Louis Pagès,
Jean-Pierre Palisse, Laurent Perrin, Anne-Marie Romera,
Victor Said, Christian Thibault ainsi que Violaine Klein,
stagiaire géographe.

Liban : retour sur expérience 121


F. Awada/Iaurif
La règle
et son respect
Sandrine Barreiro
IAURIF

L es textes qui régissent l’urbanisme et la construction


au Liban sont inspirés de la réglementation française
qui est plutôt stricte en la matière. Mais ces textes
ne sont généralement pas respectés. Les enfreintes à la règle
Regulations sont pratique courante et font l’objet de légalisation a priori
– par des dérogations – ou a posteriori – par des régularisations
and compliance therewith
ou encore par tolérance des infractions.
The texts that govern town- Au cœur de cette problématique, l’acceptabilité de la règle
planning and construction et le système de valeurs. L’expérience libanaise de l’IAURIF
in the Lebanon are inspired
by French regulations which are
permet de mieux éclairer les facteurs qui permettent de favoriser
quite stringent. By those texts are le respect de la règle.
generally not complied with.
Breaches of regulations
are commonplace and are then
legalised before the event
by special dispensations, or after
the event by official approval
or indeed by tolerance
of non-compliance.
At the core of this issue
is the acceptability of regulations
and values systems. IAURIF’s
Lebanese experience makes it
possible to pinpoint more clearly
the factors that enable regulations
to be complied with.

122
122 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Le Liban a une tradition ancienne de l’économie des dépenses publiques frastructures et d’équipements
l’urbanisme et dispose d’un système d’équipement, de l’esthétique, de la publics.
réglementaire de planification avec lutte contre la spéculation foncière et, La législation libanaise s’est inspirée
notamment la loi n° 69/83 du 22 sep- plus récemment au nom de l’environ- en permanence de la législation fran-
tembre 1983 relative à l’urbanisme, nement… çaise. On y trouve le principe de la
qui prévoit l’élaboration de plans Cet encadrement consiste en une dis- supériorité de l’intérêt général sur les
locaux dans le respect des dispositions tinction de plus en plus ancrée entre, intérêts particuliers, le principe de la
du schéma directeur d’aménagement d’une part, le droit de propriété et, non-indemnisation de la servitude
du territoire. Mais ces plans ne sont d’autre part, le droit de construire. Le d’urbanisme, le principe de la parti-
pas généralisés à tout le territoire, et les fait que vous soyez propriétaire n’im- cipation des constructeurs à la réali-
terrains situés dans les régions non plique plus forcément un droit à dispo- sation d’infrastructures et d’équipe-
couvertes par un plan sont réputés ser librement de votre bien. ments publics.
constructibles, ce qui n’incite guère à Les contraintes n’ont pas été intro- Cependant, les mœurs n’ont pas évo-
élaborer de nouveaux documents. duites sans mal et demeurent encore lué à la même vitesse que la législa-
D’autre part, lorsque ces plans exis- plus ou moins bien acceptées. Lorsque tion. Les plans d’urbanisme préparés
tent, leurs règles peuvent être modi- la contrainte est très forte (incons- par l’État rencontrent des oppositions
fiées sous la pression du clientélisme tructibilité), certains pays prévoient farouches, la participation des cons-
pour permettre la réalisation d’une l’indemnisation du propriétaire en tructeurs à la réalisation des infras-
construction indépendamment de contrepartie de l’atteinte portée au tructures est mise en œuvre au détri-
toute considération urbanistique, envi- droit de propriété. ment des intérêts de la puissance
ronnementale ou architecturale. Pour faire admettre les contraintes publique avec des lotissements privés
Le libéralisme économique et le droit réglementaires aux propriétaires, la mal situés ou constructions isolées,
de propriété sont absolus, et l’enca- puissance publique fait généralement qui remettent à la puissance publique
drement du droit de construire aujour- appel à deux arguments : les routes et infrastructures réalisées, à
d’hui accepté dans bon nombre de - D’une part, elle explique que l’inté- charge pour elle de les entretenir.
pays est difficile à faire admettre. rêt général prévaut sur les intérêts
Cette conception très patrimoniale de particuliers. La concertation est le
l’urbanisme a le mérite d’imposer à moyen d’expliquer et de partager
l’urbaniste d’argumenter sans cesse les cette appréciation de la supériorité
choix qu’il propose en remontant aux de l’intérêt général par rapport aux
raisons profondes qui justifient la mise intérêts individuels.
en place de telle ou telle règle d’urba- - D’autre part, elle explique que la col-
nisme. Cette obligation invite à une lectivité n’a pas à supporter les consé-
remise en cause de ce qui est devenu, quences financières (VRD(1), équi-
dans nos sociétés occidentales, autant pements, etc.) induites par la volonté Ces immeubles édifiés sur une colline
d’«évidences» dont la justification est d’individus de construire dans des illustrent parfaitement la non prise
en compte des paysages et des risques…
souvent oubliée. Elle permet aussi de zones non desservies. Ainsi, certai-
F. Awada/Iaurif
mieux comprendre les conditions du nes législations ont estimé que la
respect de la règle. plus-value foncière résultant de la
réalisation d’un ouvrage public L’application de la règle
(notamment les routes) devait reve- nécessite la réunion
Encadrer le droit nir à la puissance publique et non de plusieurs conditions
de propriété, au nom aux propriétaires riverains en vertu
d’un intérêt supérieur du principe de l’enrichissement sans La seule édiction d’une règle ne signi-
cause. fie pas qu’elle sera appliquée :
Dans tous les pays occidentaux, on Un autre développement de cette - La règle ne semble applicable que si
s’est orienté, tout au long du XXe siècle, articulation entre urbanisation et elle correspond à des valeurs large-
vers un encadrement du droit de dépense publique a consisté à instau- ment partagées. À titre d’exemple,
propriété. Cela s’est fait au nom de rer des pratiques de contribution des
la sécurité et de la salubrité, de constructeurs à la réalisation d’in- (1) Voirie et réseaux divers.

Dix thèmes de réflexion 123


on ne pourra pas protéger un L’impunité fait perdre tout son sens
patrimoine bâti ancien dans une à l’intérêt général, à la sécurité
société qui n’accorde aucune valeur publique, à la nécessité de préserver
aux vielles pierres. Or, au Liban, il les ressources naturelles pour les
est significatif que la dégradation ou générations futures. Elle encourage
la préservation d’un site ne rentre l’infraction et les procédures de régu-
pas dans les critères d’évaluation de larisation mises en place par la puis-
la valeur d’un espace. sance publique, qui ne font qu’ac-
- La règle ne semble applicable que si créditer le peu d’intérêt à respecter la
elle résulte d’un vécu collectif qui en règle.
a montré la nécessité, ou d’une
conviction collective qui s’est forgée
par la pédagogie et le débat. On ne Faire émerger
pourra pas faire valoir l’intérêt col- une conscience collective
lectif auprès d’individus qui ne se
considèrent pas comme faisant par- Le cas libanais permet de mesurer à Dérogation à la règle de hauteur
tie d’une même communauté. La quel point les dimensions culturelles et des immeubles sur la corniche du bord
règle n’est pas, en ce sens, exportable communautaires sont omniprésentes de mer à Beyrouth.
F. Awada/Iaurif
à l’état brut, ni imposable indépen- dans l’édiction et l’application des
damment du contexte auquel elle s’a- règles. Le système de valeurs est au
dresse. centre des difficultés rencontrées.
- La règle doit également être crédible Il n’existe pas de conscience collective
sur le plan économique et pratique. suffisamment partagée de l’intérêt de
Si on impose aux particuliers l’utili- sauvegarder les ressources naturelles, Règles, infractions
sation de techniques ou de matériaux le patrimoine, les paysages. Les amé- et prédation
trop chers à mettre en œuvre, la règle nités environnementales ne sont pas
Pour préserver ses privilèges ou pour
ne sera pas respectée. L’obligation de perçues comme des composantes
en gagner, il est des méthodes douces
déposer un permis de construire peut essentielles du potentiel du pays. qui comprennent les régularisations
conduire à la démultiplication des L’État libanais (et, par extension, l’au- d’infractions, l’interprétation plus ou
constructions illégales, si la forma- torité publique), garant de l’intérêt moins conciliante des permis, les
lité est trop complexe ou trop public, est généralement perçu néga- empiétements sur le domaine public,
coûteuse. tivement par la population. On consi- l’exploitation astucieuse des pilotis, de
la ligne de terrain naturel, du roof, des
- La règle doit enfin faire l’objet d’un dère qu’il prélève trop d’impôts et ne
mezzanines, des balcons et mille autres
contrôle de son application. Sans répond pas aux besoins «fondamen- petites astuces… Mais il en est d’autres,
police, la règle n’est qu’illusion. Au taux» des citoyens (problèmes d’eau, plus dures, l’expropriation sans
Liban, l’interdiction formelle d’ouvrir d’électricité), que la corruption est très paiement, ou avec un retard prolongé ;
des accès particuliers sur les auto- présente. l’occupation illégale puis l’expropriation
ou l’évaluation en l’état et l’indemnisation
routes est battue en brèche du fait de Mais les choses évoluent. Les années
des occupants illégaux aux frais des
la non-répression des infractions. 1990 ont été celles de l’émergence des propriétaires ou de la communauté.
associations de défense de l’environ- Toutes sont des formes de destruction
nement, qui couvrent aujourd’hui tou- de capital. Et pourtant la propriété reste
tes les régions du pays et transcendent sacrée, l’idée même de taxer le foncier,
les catégories sociales. Un ministère de constituer des réserves foncières ou
de limiter la constructibilité paraît
de l’Environnement a été créé en 1996.
inadmissible.
Pour faire émerger une conscience col-
lective, il faut communiquer sur la Charbel Nahas
motivation de la règle, faire de la péda- Économiste
gogie et démontrer que la règle ne sert Extrait d’une note de travail dans le cadre
Exemple d’ouvertures d’accès particuliers
pas qu’à limiter mais peut améliorer la de l’élaboration du SDATL, 2002.
sur les autoroutes…
F. Awada/Iaurif vie, valoriser un bien.

124 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Situation de l’aménagement et de l’urbanisme
au Liban

L’action d’aménagement est confrontée au Liban à des défis sérieux :


- les dégâts infligés à l’environnement naturel, historique et urbain
sont graves ;
- les capacités financières et administratives des pouvoirs publics
centraux et locaux sont en crise aiguë ;
- la hausse des coûts des facteurs de production (foncier et transports
notamment) et par suite la hausse des coûts des biens et services
publics et privés dans lesquels ils s’incorporent exercent une
pression sur l’activité économique dans tous les secteurs,
notamment dans l’immobilier, et constituent un frein à la croissance.
Devant cet état de fait, les appels à la nécessité d’une gestion de
l’aménagement et de l’urbanisation suivant des critères esthétiques
ou techniques ne sont plus suffisants, et les paris sur la mise à jour
d’études ou la modernisation et la simplification de procédures ne
sont plus convaincants.
Il n’est plus justifié de prétendre que la situation est aujourd’hui ce
qu’elle est à cause de l’absence de textes juridiques ou
réglementaires ou du manque d’études et de plans (tout en
reconnaissant la nécessité de la modernisation, de l’amélioration
et de la simplification) ; il faut bien reconnaître que cela s’est passé
en dépit d’eux. Il devient nécessaire en conséquence d’affronter les
causes et les intérêts effectifs qui ont bloqué, et continuent de
bloquer, le succès de l’action d’aménagement depuis l’indépendance
et qui ont conduit à en faire dévier les résultats de ses objectifs
annoncés de façon répétitive et suivant des schémas bien connus.
L’effort doit d’abord porter sur une redéfinition de l’acte
d’aménagement et de sa légitimité, d’une part, et sur la
reconfiguration des intérêts et des forces qui l’entravent, d’autre part.
Il faut en effet, pour avoir prise sur les comportements réels, agir
sur les paramètres qui dessinent ces intérêts et mobilisent ces forces,
plutôt que de les ignorer et de les laisser imprégner leurs
comportements dans les esprits comme des évidences naturelles,
alors que face à eux continuent d’être établis des critères
administratifs et théoriques inefficaces.
L’acte d’aménagement doit être reconnu comme légitime et
nécessaire, il doit s’inscrire naturellement au cœur de leurs
préoccupations sociales, économiques et politiques pour que sa
pratique puisse devenir efficace.
En effet, tant que l’aménagement continuera, aux yeux des citoyens,
d’apparaître comme un acte de pouvoir extérieur que seules
justifient des considérations techniques ou esthétiques théoriques,
alors qu’il contredit pratiquement leurs intérêts tels qu’ils les
perçoivent, il ne faudra pas s’étonner que les concernés cherchent
à en limiter les nuisances, ni que certains représentants des citoyens
et des forces économiques continuent à réclamer l’allégement de
ses contraintes, ni que ceux qui en ont le désir et les moyens
utilisent leur position dans le pouvoir pour faciliter les «démarches»
de tel ou entraver celles de tel autre.

Extrait de :
«SDATL, phase 1, notes de travail, volume 6 Aménagement et urbanisme»,
CDR, DAR-IAURIF, Beyrouth, septembre 2002.

Dix thèmes de réflexion 125


F. Awada/Iaurif
Incertitudes
et planification
Gilles Antier
IAURIF

D ans les études qu’elles ont conduites au Liban,


les équipes de l’IAURIF ont été confrontées plus encore qu’ailleurs
à de multiples incertitudes. Ce qui n’a pourtant pas empêché
d’effectuer les travaux de planification qui leur étaient demandés.
La question est alors de savoir si le défaut de données
socio-économiques et géographiques de qualité acceptable
Uncertainties and planning
constitue ou non un obstacle majeur à la planification :
In the surveys that they have au fond, planifie-t-on avec davantage de pertinence
conducted in the Lebanon, lorsque l’on dispose de très nombreuses données et d’indicateurs,
the teams of IAURIF have been
faced, even more so than
comme en France, ou peut-on se contenter – au moins en partie –
elsewhere, with a multitude d’ordres de grandeur ?
of uncertainties. And yet this has
not prevented them from doing
the planning work that was
requested of them. The question
is then to determine whether
or not lack of socioeconomic and
geographical data of acceptable
quality constitutes a major
obstacle to planning: ultimately,
do we plan with more pertinence
when have large amounts of data
and indicators, as we do
in France, or can we make do,
at least to a certain extent,
with orders of magnitude?

126
126 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Les incertitudes libanaises : économiques. La connaissance des sec- XXe siècle, les Libanais ont été essen-
démographiques, teurs et des branches est encore plus tiellement des paysans) ; «les espaces
territoriales, politiques, défaillante. Le vaste secteur informel et boisés disparaissent à un rythme
économiques et sociales les lacunes du contrôle fiscal empê- effréné» (ils sont en croissance quasi
chent d’approcher la réalité des chiff- ininterrompue depuis les années
Les équipes de l’IAURIF ont travaillé res d’emploi, de nombre et de carac- 1920) ; «les Libanais sont récalcitrants
au Liban dans un contexte assez par- téristiques des entreprises, et bien sûr aux transports en commun, ils sont
ticulier, notamment sur des études des valeurs de la production. Là aussi, attachés à la voiture» (plus du tiers des
aussi stratégiques que le schéma direc- il faut se contenter d’estimations et de ménages n’a pas de voiture, et les
teur d’aménagement du territoire liba- recoupements. transports collectifs représentent 40 %
nais (SDATL). Les ressources en eau du pays sont un
Pays caractérisé par des équilibres autre sujet relativement obscur. D’une
confessionnels délicats, le Liban s’est part, les mesures de débit des cours
par exemple abstenu de recenser sa d’eau sont anciennes et, d’autre part,
population depuis 1932, sans doute le sujet de l’eau est «politisé» au
par crainte de faire apparaître des Proche-Orient, au moins depuis les
modifications dans ces équilibres qui années 1960, du fait des conflits latents
fondent son système politique. Il faut autour de cette ressource entre pays
donc s’y contenter d’estimations, four- arabes et Israël. C’est ainsi que bon
nies principalement par la Direction nombre de chiffres, surtout ceux
générale de la statistique à partir de concernant les bassins versants pro-
comptages de locaux (immeubles et ches de la frontière sud, sont proba-
logements) et d’enquêtes ménages sur blement «ajustés» davantage en fonc-
échantillons, extrapolées dans des uni- tion de négociations éventuelles que

Source : SDATL
tés statistiques généralement trop de mesures véritables.
larges. Outre ces incertitudes politiques, le
Les limites territoriales du Liban sont Liban connaît par ailleurs une incer-
elles-mêmes incertaines, et sa superfi- titude majeure quant à l’évolution de Aléas naturels : les risques d’inondation
cie ne peut être donnée qu’avec une sa situation économique et sociale, du au Liban
marge d’incertitude de près de 5 %. fait du niveau atteint par sa dette
Un différend territorial important publique durant les années de recons-
existe entre le Liban, la Syrie et Israël truction. Elle est aujourd’hui de l’or-
dans les «hameaux de Chebaa», mais dre de 40 milliards USD, soit presque
d’autres désaccords moins médiatisés l’équivalent de deux années de PIB(2).
existent tout le long de ses frontières. Une telle dette n’est pas tenable, et l’in-
Non seulement les tracés de frontière quiétude porte sur la date, l’ampleur et
ne correspondent pas entre les cartes les modalités de la sortie de la crise.
Source : Nations Unies / programme de déminage

libanaises et syriennes, mais les limites Ajoutons enfin que toutes ces incerti-
des circonscriptions foncières libanai- tudes alimentent et amplifient la ten-
ses et syriennes ne coïncident ni avec dance qu’ont les Libanais à s’accro-
l’un ni avec l’autre de ces tracés. cher, paradoxalement, à ce qu’ils
La même incertitude règne quant à tiennent pour être des certitudes, sans
l’activité économique et aux emplois. doute par quête de réconfort. Des «cer-
La comptabilité nationale n’a plus été titudes» qui sont autant de paradig-
tenue depuis le début de la guerre civile mes – souvent caricaturaux – de la
en 1975, mais des estimations ont été pensée dominante, qui interprètent la Les zones minées au Liban :
incertitudes sur les risques encourus
établies en 2000 et 2005 pour l’année réalité qui pourtant les dément. Ainsi dans l’urbanisation des sols
1997 à 2002 avec le concours de est-il courant d’entendre que «les
(1) Institut national de la statistique et des étu-
l’INSEE(1), qui devaient servir de base Libanais ont toujours été des com- des économiques.
pour la reprise des séries macro- merçants» (pourtant, entre le IIIe et le (2) Produit intérieur brut.

Dix thèmes de réflexion 127


des déplacements motorisés sur les monochrome. Seule cette manière de
trajets interurbains). procéder permet de donner au com-
On trouve des paradigmes similaires manditaire une lecture différente de
en Île-de-France, lorsque cette région son territoire, qui ouvre le débat en
est assimilée à une vaste aggloméra- posant des problématiques nouvelles.
tion alors que les chiffres du mode Les choix fondamentaux retenus dans
d’occupation des sols de l’IAURIF le SDATL découlent ainsi d’une analyse
(MOS) montrent que 80 % de l’espace cohérente de deux impératifs : les don-
régional francilien est composé d’espa- nées physiques «incontournables» du
ces agricoles et naturels. territoire libanais et les «défis du futur»
en termes de perspectives écono-
miques et sociales. De la même façon,
De la donnée le diagnostic préalable au schéma d’a-
au «diagnostic intégré» ménagement territorial de l’aire
métropolitaine d’Agadir(3) a choisi de
Même si la question de l’existence ou regrouper les données en termes d’a-
de la fiabilité même des données au touts et d’opportunités, d’une part, et
Liban atteint parfois un niveau limite, de dysfonctionnements du territoire,
force est de reconnaître que les don- d’autre part, afin de pouvoir ensuite
nées font souvent défaut dans les pays en décrire les «enjeux et défis pour un
du Sud, de manière générale. Et lors- développement durable».
qu’elles existent, elles ne sont pas tou- Toutefois, un autre problème subsiste,
jours fiables, pas forcément traitées ou même après que des données perti-
parfois encore non accessibles. Une nentes au sein d’un diagnostic «dyna-
situation qui doit conduire le consul- mique» aient ainsi été livrées aux auto-
tant à faire des choix et à opérer à ce rités : celui de leur capacité à les gérer
sujet un véritable travail de pédago- et à les faire évoluer, une fois la pres-
gie vis-à-vis de ses interlocuteurs. tation de l’expert terminée. Du Maroc
Les commanditaires locaux exigent en au Chili et de l’Inde aux Philippines,
effet souvent que les prestations intè- l’IAURIF a procédé à ces transferts de
grent de véritables recueils de données données en cherchant à s’assurer de
encyclopédiques, dont une partie sera l’existence d’un relais local capable de
en fait inutilisable (faute de fiabilité, de gérer les données. Au Maroc, les agen-
mise à jour, etc.) et une autre partie ces urbaines disposent désormais de
souvent inutile. bonnes compétences en matière de
En phase de diagnostic, certains com- gestion des SIG(4). Au Liban, ce relais
manditaires exigent ainsi une des- Photo aérienne de l’ancienne ligne a été organisé sous la forme d’un par-
de démarcation à Beyrouth
cription très détaillée de la situation © Solidere
tenariat entre le Conseil du dévelop-
existante, fut-ce par des données dou- pement et de la reconstruction (CDR)
teuses. La question est alors de leur et le Centre national de télédétection
Les pinèdes du Liban sont exposées
faire comprendre qu’un bon diagnos- du CNRS(5) libanais, avec la partici-
au risque d’incendie.
tic doit bien plus viser à «mettre en F. Awada/Iaurif pation de la Direction générale de l’ur-
relief» un certain nombre de données banisme (DGU).
pertinentes qu’à livrer une compila-
tion sans véritable sens. Bref, livrer un
diagnostic sur ce qui va bien et ce qui
va mal, et pourquoi, afin de mieux
proposer d’agir en un second temps :
(3) Réalisé par l’IAURIF en 2003.
il faut avoir la volonté de livrer un bilan (4) Système d’information géographique.
«en noir et blanc» plutôt qu’un tableau (5) Centre national de la recherche scientifique.

128 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Le débat sur les données
débouche sur celui
de la planification

Quoi qu’il en soit, l’incertitude rela-


tive aux données ne constitue aucu-
nement un obstacle de fond à un bon
travail d’analyse et de sensibilisation.
Ce n’est pas parce qu’elles seront
approximatives qu’elles empêcheront
de déceler des tendances fortes, ce qui
est, répétons-le, l’objectif majeur de
tout diagnostic préliminaire. À la
limite, le fait de savoir que l’on ne peut

F. Awada/Iaurif
jamais donner dans tel ou tel domaine
une mesure absolue d’une valeur à un
instant donné devient une force, parce Inondation dans la Bekaa en 2003.
qu’il oblige à considérer les données
comme les éléments d’une «tendance»,
et non pas comme un «paramètre» verses. Celles-ci reviennent par exem- cation urbaine et régionale. Aux
plus ou moins illusoire. ple régulièrement en Île-de-France à visions «dures» établies sur le long
L’essentiel n’est donc pas de recher- propos du recensement, des enquêtes terme, qui ont dominé la pratique jus-
cher une précision du chiffre qui finit régionales sur les déplacements et les qu’à la fin des années 1970, a en effet
à terme par devenir suspecte : fin transports ou de la mesure de la succédé une méthodologie plus souple
connaisseur du problème, Alfred Sauvy consommation d’espaces agricoles par de scénarios «alternatifs» ou «tendan-
ironisait sur cette question en disant l’urbanisation. ciels», associés à des hypothèses. Dans
que «dans toute statistique, l’inexacti- Les conséquences de cette situation le cas du Liban (SDATL), les scénarios
tude du nombre est compensée par la peuvent être diamétralement oppo- plus ou moins ambitieux se différen-
précision des décimales» ! Au sées. Le schéma directeur d’aménage- ciaient par le degré d’implication des
contraire, il faudrait souligner d’abord ment urbain de la région de Paris autorités dans une démarche de ratio-
le caractère aléatoire, approximatif ou (SDAURP) de 1965 peut ainsi être nalisation des investissements.
simplement ancien de la donnée. Et considéré comme un bon exemple de Cette nouvelle manière de construire
démontrer ensuite que sa pertinence planification ayant conduit à des choix les images d’avenir ouvre en même
repose avant tout sur la justesse de son plutôt pertinents, quoique retenus sur temps la voie à des possibilités plus
choix (en permettant de traduire une la base de prévisions erronées, notam- importantes de réévaluation et de révi-
tendance ou d’offrir une lecture nou- ment en matière de population. À l’in- sion. Il est désormais courant de pré-
velle) et sur son aptitude à être croisée verse, le schéma directeur d’Île-de- voir à l’avance la réalisation à moyen
avec d’autres données significatives. France (SDRIF) de 1994 s’est fondé terme d’un état des lieux des scéna-
Cependant, autant ces incertitudes sur sur des prévisions relativement exac- rios et des projets qui leur étaient liés.
les données que la nécessité d’en faire tes (croissance démographique, Ainsi, le document de planification
une sélection pertinente – y compris urbaine, etc.), mais leur caractère sou- métropolitaine en est venu à intégrer
(surtout ?) lorsqu’elles bousculent des vent rigide – y compris dans leur trans- une part d’aléas toujours possibles,
idées reçues – ne sont pas les seules cription spatiale – l’a rapidement mis parfois probables, mais jamais réelle-
difficultés de l’exercice de planifica- en décalage avec les fortes évolutions ment prévisibles.
tion. En France et dans les autres pays régionales des dix dernières années. L’IAURIF a utilisé à maintes reprises
développés, l’abondance de données Il est ici utile de rappeler que le carac- cette méthodologie des scénarios à l’é-
souvent plus fiables n’a pas forcément tère de plus en plus accentué des aléas chelle métropolitaine en France
prémuni contre les erreurs de prévi- économiques depuis trente ans tend à comme à l’étranger, que ce soit au
sion ou contre les mauvais choix, pas favoriser une vision plus pragmatique Liban (schéma directeur de la région
plus qu’elle n’a empêché les contro- de la prévision appliquée à la planifi- métropolitaine de Beyrouth, évalua-

Dix thèmes de réflexion 129


tion environnementale du littoral, térisera demain la situation conduit
SDATL) ou ailleurs (Le Caire, Santiago ainsi de plus en plus à assigner au
du Chili, Shanghai, etc.). document de planification (nationale,
On peut noter ici que cette vision a régionale ou métropolitaine) une fonc-
été étendue en pays anglo-saxons à la tion croissante de «cadre de référence».
planification urbaine et régionale, à La contrainte ou l’obligation y conser-
travers le procédé du visioning without vent une part variable, et la prévision
forecasting(6), mêlant la construction intègre à l’avance le fait qu’une part
d’une vision et une démarche parti- du développement futur s’écartera plus
cipative. On y compare en effet des ou moins du cadre initial qui aura été
scénarios en utilisant comme critère retenu par les autorités locales.
leur performance dans leur cor- Aussi solide que soit ce document –
respondance avec les attentes et les eu égard aux données, au diagnostic et
engagements des acteurs, qui eux- à la méthodologie retenue – il sera sou-
mêmes contribuent aux débats et au vent jugé selon l’une ou l’autre des
choix de la «vision». Les données chif- deux situations suivantes :
frées servent ici avant tout à diagnos- - ou bien sa vision aura revêtu dès l’o-
tiquer la situation de départ de façon rigine un caractère relativement
dynamique et à mettre en place les contraignant, et les exemples (aussi
outils d’évaluation. L’approche par bien dans les métropoles du Nord
visioning conduit à travailler sur des que du Sud) soulignent le caractère
scénarios en évaluant en permanence aussi illusoire que risqué d’une telle
leur faisabilité, de même que la pratique «incantatoire» ;
confrontation des points de vue du - ou bien il aura su constituer plutôt
scénario final permettra de le critiquer une référence, sachant à la fois
et de l’amender. orienter le développement prévu et
«digérer» une part inévitable d’im-
prévu, mais dont l’ensemble aura fini
Réinventer par respecter globalement le scénario
des «méthodologies initial.
de l’incertitude»… Dans la spécificité parfois extrême du
contexte libanais, les expériences
On voit bien dans ce qui précède à menées depuis quarante ans ont autant
quel point la planification, au Liban démontré la difficulté que la nécessité
plus que dans d’autres pays du Sud, et de cette deuxième approche.
dans ceux-ci plus encore qu’en pays
développés, est conduite à réinventer
des «méthodologies de l’incertitude».
À partir de données au mieux incer-
taines et de prévisions reconnues
comme bien plus aléatoires qu’il y a
trente ou quarante ans, il faut en effet
élaborer un diagnostic – bien au-delà
de la simple compilation encyclopé-
dique –, afin de pouvoir construire des
scénarios avant tout prévisionnels, et
incluant à moyen terme un degré d’a-
justement à la fois probable et variable.
L’incertitude relative à ce qui fonde (6) «disposer d’une vision sans recours aux pré-
aujourd’hui le constat et à ce qui carac- visions».

130 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
© Solidere

La place du public
et du privé
Bernard Cauchetier
IAURIF

L es places respectives du secteur public et du secteur privé


dans l’occupation de l’espace public et la gestion des services The public sector’s place
collectifs d’intérêt public, sont un thème d’actualité partout and the private sector’s
dans le monde. L’expérience libanaise représente un cas intéressant place
à étudier, en l’occurrence un modèle où le privé prévaut de manière
The respective places of the public
générale sur le public.
sector and of the private sector in
Quels risques et quels avantages au montage très particulier the occupation of the public area
de l’opération de reconstruction du centre-ville de Beyrouth and in management of public
par une société privée, ou au financement par le secteur privé services are a topical theme
everywhere in the world.
de l’espace public et des équipements ? Quels enseignements tirer The Lebanese experience
de l’appropriation de l’espace public par les habitants represents an interesting case
et la privatisation de larges portions de cet espace au Liban ? to be studied: a model in which
private prevails in general
over public.
What risks and what advantages
come with the very unusual
scheme for the reconstruction
of the city centre of Beirut by a
private company, or with private
sector funding of the public area
and facilities? What can be
learnt from the appropriation
of the public area by residents,
and by the privatisation of large
portions of that area
in the Lebanon?

Dix thèmes de réflexion 131


À première vue, l’espace public, au pour un ou plusieurs habitants d’un droits d’entrée pour accéder aux
sens large – institutionnel, social, spa- immeuble) ; plages.
tial… – peine à exister et à s’affirmer - appropriation sauvage, par des par-
au Liban. On a même souvent le sen- ticuliers influents, de terrains des
timent qu’il n’est admis que par néces- communs dans les villages ;
sité, et non par la volonté collective. - quartiers informels qui se dévelop-
Il faut sans doute chercher la genèse pent en priorité sur les propriétés
de cette faiblesse de la «chose publiques ;
publique» au Liban dans la distance - privatisation, parfois légale et par-
que l’État – produit de la société liba- fois illégale, du domaine public mari-
naise – a toujours gardé avec les grou- time ;
pes sociaux (communautés, clans, - privatisation sauvage des trottoirs
familles) en les autorisant à régenter en par les commerçants pour leurs éta- L’espace public est parfois confisqué
leur sein des pans entiers de la vie éco- lages ; au bénéfice d’un individu ou d’un groupe,
«stationnement réservé» le long
nomique, sociale et politique, et à - contrôle social exercé par la popula-
de la chaussée, par exemple.
«s’approprier», en quelque sorte, tion d’un quartier sur les allées et F. Awada/Iaurif
l’espace public. La Constitution liba- venues dans l’espace public ;
naise, d’inspiration libérale, consacre - contrôle politique de vastes territoi-
en tout cas la primauté de la sphère res par des communautés dominan- La primauté du privé
privée sur la sphère publique : l’État tes (Sud-Liban par les chiites, Chouf dans le rapport
n’est requis que là où le privé ne peut par les druzes…). aux services collectifs
assurer un service nécessaire. L’appropriation s’accompagne par un
Il en va tout autrement en France, qui marquage, la signalisation de l’appro- S’agissant des services collectifs, la
présentait jusqu’ici un modèle opposé priation, ses symboles. Ici des drapeaux situation n’est guère plus brillante.
sans doute parmi les plus achevés. noirs, là des piquets, ailleurs des pan- Depuis la guerre, les particuliers ont
L’État y est historiquement omnipré- cartes ou un affichage intempestif… appris à assurer leurs besoins en eau
sent. Dans ses principes, le groupe L’appropriation ne s’accompagne pas sans compter sur le service public, en
privé (famille, communauté, corpo- nécessairement d’une prise en charge forant des puits au pied de leurs
ration, entreprise) ne saurait primer de l’entretien de l’espace public acca- immeubles. De nombreux foyers et la
sur l’intérêt collectif ni régenter les paré. Dans la plupart des cas, c’est plupart des entreprises se sont dotés de
droits des individus. L’espace public même le contraire qui se produit. Il y leurs propres groupes électrogènes qui
appartient à tous, il ne peut être acca- a dégradation de l’espace public, leur assurent la continuité de l’ali-
paré ni par un groupe ni par un indi- consommation de ses ressources. mentation en énergie.
vidu. Mais lorsqu’un acteur privé trouve un Le transport collectif est assuré essen-
intérêt à embellir un espace public qu’il tiellement par des opérateurs privés :
aurait par exemple en vis-à-vis, il n’hé- taxis-service et compagnies privées fai-
Les manifestations site pas à financer lui-même les tra- sant circuler minibus et autobus. La
de la primauté du privé vaux d’embellissement ou d’entretien. compagnie publique d’autobus assure
dans le rapport à l’espace Témoins les ronds-points aménagés son propre service, mais dans des
public ou les avenues plantées par des asso- conditions de concurrence telles qu’elle
ciations de commerçants riverains ou peine à équilibrer son budget du fait
La primauté du privé sur le public par une banque ou un riche entrepre- qu’elle est la seule à desservir les des-
apparaît clairement au Liban à travers neur. tinations non couvertes par le privé.
de multiples manifestations. Le «public» concerné par l’espace
On constate plusieurs formes de pri- public passe au second plan. Les trot-
vatisation de portions de l’espace toirs sont pour la plupart impraticables L’urbanisme privé
public au bénéfice d’un individu ou par les piétons ordinaires et encore
d’un groupe : moins par les personnes à mobilité Dans un pays libéral comme le Liban,
- «stationnements réservés» le long de réduite ou les poussettes. Les candi- il n’est pas étonnant de constater que
la chaussée (pour un commerce, ou dats baigneurs doivent acquitter des l’urbanisme public se réduit à la cons-

132 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
truction de routes. C’est le privé qui Des faits similaires sont-ils (hippodromes à Paris), même moyen-
assure l’essentiel des extensions urbai- observables en France ? nant des tarifs élevés (tir aux pigeons
nes, sous forme de lotissements, le plus dans le bois de Boulogne à Paris).
souvent sous-équipés. Si le cas libanais peut paraître extrême, Le principe selon lequel «l’espace
L’État édicte les règlements d’urba- il faut bien reconnaître qu’il n’est pas public n’appartient à personne» et peut
nisme, particulièrement permissifs, unique en son genre dans le monde. donc être approprié par des individus
avec de nombreuses possibilités de Même en France, pays à tradition éta- ou des groupes, trouve parfois sa tra-
dérogation aux droits à construire et tique forte, le rapport du privé à duction, dans les villes françaises, dans
des densités de construction généra- l’espace public n’est pas toujours aussi le squat d’espaces situés sous les ponts
lement élevées. Les dérives sont très tranché qu’on le pense. fluviaux ou les péniches le long de cer-
nombreuses (étages et densités sup- Ainsi, la France a connu, notamment taines berges interdites.
plémentaires). Elles sont dues, soit à sur la Côte d’Azur et en Corse, le phé- Quant aux services collectifs, nombre
des comportements peu scrupuleux nomène de l’appropriation par des d’entre eux sont déjà assurés par le
(avidité des promoteurs), soit à des opérateurs privés d’espaces soustraits secteur privé. Transports collectifs
pratiques en lien avec la pauvreté au domaine public maritime. Les légers voire semi-lourds (métros, tram-
(quartiers illégaux). L’État procède «paillotes» corses sont l’image la plus ways) concédés dans nombre de villes,
régulièrement à des opérations de connue de ces pratiques. Mais il faut services des eaux concédés, services
régularisation des infractions en masse aussi citer les marinas et autres opé- des déchets, téléphonie mobile, etc.
qui tendent pourtant à se réduire. rations de promotion immobilière L’État élargit la privatisation, notam-
La puissance publique (État, munici- intempestives qui ont privatisé, dans ment aux secteurs de l’énergie et du
palités) réalise rarement des opéra- un passé qui n’est pas lointain, de lar- transport.
tions d’urbanisme (lotissements ges portions du littoral méditerranéen Les opérations d’urbanisme ne sont
publics ou opérations de renouvelle- de la France. pas de reste. La tendance générale en
ment urbain). L’opération d’urba- L’installation de «terrasses» de cafés et France n’est-elle pas à la montée des
nisme la plus importante que le Liban restaurants sur les trottoirs est un phé- opérations privées et au recul des opé-
ait jamais connue dans son histoire, nomène courant, géré par la puissance rations publiques ? Et que dire de cer-
la reconstruction du centre-ville de publique, ainsi que la privatisation de taines opérations nouvelles, les «lotis-
Beyrouth, est conduite par une société chemins ruraux communaux par les sements sécurisés» (appelés parfois
privée (SOLIDERE(1)) dont les capi- propriétaires ou exploitants de par- «ghettos de riches») qui commencent,
taux sont constitués par le foncier du celles limitrophes. De même, la ges- elles aussi, à se développer ?
site et des apports d’investisseurs. tion privée de parcs et jardins publics
est habituelle et bien admise à condi- (1) Société libanaise pour le développement et
tion de permettre l’accès au public la reconstruction de Beyrouth.

Exemple de privatisation
de l’espace public maritime
par des installations maritimes à Jounieh.
F. Awada/Iaurif

Dix thèmes de réflexion 133


Risques et interrogations encore les compagnies aériennes low ou Eurotunnel) ou la maîtrise des tarifs
cost sont souvent cités en exemples de est-elle garantie (nombreux exemples
Les risques du passage du public au ce type de risque. de dérives progressives sur les factures
privé sont connus. Ce sont essentiel- A contrario, les partisans du partena- d’eau chez les concessionnaires) ou
lement des risques d’exclusion et des riat public-privé (PPP) mettent en encore les coûts de construction dans
risques de sécurité. avant les risques liés à la gestion les grandes infrastructures(3) sont-ils
Il existe en effet, dans toute privatisa- publique des services publics, et qui maîtrisés ?
tion, un risque d’exclusion d’une par- sont essentiellement un risque d’ina-
tie des citoyens, notamment les moins daptation à l’évolution de la demande
fortunés, de l’accès à l’espace public et des techniques (par manque relatif L’appropriation collective
ou au service public. S’agissant de de réactivité des administrations), et de l’espace public
l’espace public, cette exclusion résulte un risque de dérive de la gestion et des
de la fermeture de cet espace, comme finances (du fait que le public agit sans Reste la question du rapport social à
c’est le cas des plages «privées» du véritable contrôle). À l’appui de cette l’espace public. Au Liban, on l’a vu, il
Liban ou du Maroc. S’agissant du ser- position, plusieurs exemples de servi- y a une réelle appropriation de l’espace
vice public, l’exclusion est liée au fait ces privatisés, concédés ou privés sous public. Mais cette appropriation
que les privatisations concernent sur- licence n’ayant pas entraîné de pro- change de nature suivant l’échelle à
tout des services publics marchands blèmes de sécurité ni d’exclusion, sont laquelle on se place : au niveau de la
et que les opérateurs privés n’ont cités : métros, compagnies de bus, «portion de trottoir», c’est une appro-
aucun intérêt à satisfaire les deman- compagnies des eaux, etc. priation individuelle, une sorte de pri-
des non solvables (régions peu peu- vatisation (cas de l’espace «réservé»
plées ou trop éloignées, catégories au stationnement d’un particulier) ; à
sociales peu solvables). Les risques peuvent-ils être l’échelle du quartier, c’est une appro-
Il existe également, dans les opérations maîtrisés ? priation collective au sens classique
de privatisation, un risque d’émer- (les habitants se sentent chez eux dans
gence de problèmes de sécurité, du fait Une réponse peut résider dans la per- leur quartier) ; à l’échelle d’une grande
d’une gestion axée sur le profit, qui tinence des cahiers des charges impo- région, c’est une appropriation par un
peut conduire à ne pas consacrer suf- sés aux opérateurs privés et dans le groupe politico-confessionnel sensé
fisamment de fonds au réinvestisse- respect de ces cahiers des charges. «représenter» toute une communauté
ment et à la maintenance, ou encore Dans le cas libanais, les dérives pro- (on est donc dans une logique
aux dispositifs de sécurité proprement viennent essentiellement de la per- d’«espace communautaire» et non
dits. Les incidents de sécurité qu’ont missivité de la réglementation et des d’espace public) ; au niveau du pays
connus les chemins de fer britan- cahiers des charges : les transports col- tout entier, l’appropriation collective
niques, ou les grandes pannes d’élec- lectifs privés ne sont pas soumis à des par la société libanaise de l’ensemble de
tricité dans certains pays libéraux contrôles de sécurité sérieux ; la régle- son territoire demeure toute relative,
(dont notamment les États-Unis) ou mentation sur les lotissements privés limitée par la reconnaissance impli-
n’impose pas de réaliser tous les tra- cite que «les autres régions appartien-
vaux de VRD(2) ; les licences données nent à d’autres groupes».
aux plagistes pour exploiter le domaine En France, le panorama est bien dif-
public maritime ne comportent pas férent. À l’échelle de la «portion de
de clause interdisant la fermeture des trottoir», les cas de privatisations sont
accès au public, etc. rares, sauf peut-être dans certains villa-
En France, la législation et le contrôle ges ; à l’échelle du quartier de ville, on
sont nettement plus stricts. De ce fait, déplore souvent le manque d’appro-
Au Liban, le transport collectf la France n’a pas connu, depuis bien
est essentiellement assuré longtemps, de cas de dérive grave liée (2) Voirie et réseaux divers.
par des opérateurs privés et la compagnie à la gestion privée d’un service collec- (3) Sur les dérives de coût de construction de
publique d’autobus assure son propre tif. Mais les contrôles sur le privé sont- grandes infrastructures, le public et le privé ont
service, dans des conditions eu des expériences similaires (public : Éole,
de concurrence difficiles. ils si sérieux (voir les dérives financiè- Météor ; privé : Eurotunnel, pont de l’île de
F. Awada/Iaurif res de grands groupes comme Vivendi Ré).

134 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
L’appropriation sauvage de l’espace public par les commerçants pour leurs étalages
fait partie de la tradition.
L. Gauthier-Falret/Iaurif

priation par les habitants de leur quar- traditions différentes, la question


tier ; à l’échelle des régions, l’appro- privé-public ne doit-elle pas être recen-
priation collective s’exprime à travers trée sur les questions suivantes :
le «sentiment, voire la fierté d’appar- - appropriation ou privatisation ;
tenance» à telle ou telle région, autre- - accès de tous à l’espace public et aux
ment dit «l’identité régionale», plus services publics (en Suède les forêts
ou moins affirmée selon les régions ; privées restent accessibles au public) ;
à l’échelle du pays, enfin, tout Français - systèmes de pouvoir et contre-
se sent chez lui partout en France, ce pouvoir (État et collectivités face au
qui traduit une véritable appropria- privé, citoyen face à l’État et aux
tion de cet espace. collectivités).
Ce sont donc deux modèles (le Liban L’expérience libanaise met en relief ces
et la France) qui divergent sur bien traits culturels différents et permet de
des points en ce qui concerne l’ap- replacer la question du public-privé
propriation de l’espace public. par rapport à la question de la citoyen-
L’intégration nationale et la citoyen- neté. La privatisation rapide des ser-
neté semblent jouer en faveur d’une vices urbains qu’effectue la France ces
appropriation globale, aux échelles les dernières décennies reste placée sous le
plus larges. L’éclatement social et la contrôle nécessaire de l’État, garant
reconnaissance des groupes (commu- des libertés individuelles et collectives.
nautés confessionnelles ou clans) sem-
blent au contraire jouer en faveur
d’une appropriation d’autant plus
forte qu’elle se situe aux échelles les
plus petites.
Finalement, au-delà de l’histoire et des

Dix thèmes de réflexion 135


D. Lochon/Iaurif
Investisseurs,
chers investisseurs
Fouad Awada
IAURIF

L e Liban n’échappe pas à ce phénomène désormais planétaire,


celui des «investisseurs» : des hommes ou des groupes qu’il vous
faut absolument attirer sur votre territoire,
mais qui vous présentent des projets souvent assortis d’exigences
excessives. Accueillir les investisseurs, oui, mais à quel prix ?
Peut-on négocier l’implantation d’un investisseur ?
De quoi dépend la marge de manœuvre dans un tel échange ?
Investors, dear investors Quelle attitude des urbanistes face à des projets contestables
mais voulus par les décideurs ?
The Lebanon cannot escape
the now global phenomenon
of «investors:» individuals or
groups who absolutely must be
attracted to your territory, but who
present projects to you that often
come with excessive demands.
Investors must be welcomed,
but at what price?
Can we negotiate the location
of an investor? On what does
the room for manoeuvre
for such an exchange depend?
What attitude should town
planners have when faced
with projects that are disputable
but that are desired
by the decision-takers?

136
136 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Des investissements en Île-de-France, et dans chacune des tions commerciales. Les demandes
qui coûtent parfois municipalités de la région. Disney, d’implantation sont nombreuses, mais
très cher IBM, Motorola, Toyota, ont été cour- le foncier est rare, et la sensibilité des
tisés par les autorités régionale et loca- riverains à leur environnement est
Le Liban a déroulé le tapis rouge aux les pour s’implanter en Île-de-France. importante. Le contexte est donc pro-
investisseurs en leur offrant des exemp- Ces investissements ont eu un prix à pice pour les municipalités d’obtenir
tions fiscales sur une durée de deux à payer par la collectivité. Ce sont des des implantations de qualité. On peut
dix ans selon les types de projets réussites, mais peut-on en dire autant même espérer que certaines pourront
(industrie, informatique et tourisme de tous les investissements qui ont eu désormais améliorer le paysage de leurs
sont privilégiés) et les régions où sont lieu, ou qui auront lieu demain, en entrées de villes.
implantés les projets. Il leur offre aussi région ? Pour les implantations industrielles,
un interlocuteur unique, l’Agence pour en revanche, le rapport de forces est
le développement des investissements inverse. Les investisseurs sont rares, et
(IDAL), qui s’occupe de toutes les Des principes à respecter, les collectivités publiques sont prêtes
démarches administratives. Et pour un rapport de forces à de nombreux sacrifices pour
bien faire, on n’hésite pas à requalifier qui dicte sa loi accueillir des investissements indus-
des projets immobiliers banals (pré- triels.
sentés par des investisseurs étrangers) Dans le dialogue avec les investisseurs,
en projets touristiques pour leur faire les collectivités publiques sont parfois
bénéficier d’avantages complémen- en position de force, parfois en posi- Des positions difficiles
taires. tion de faiblesse. Cela dépend du type à tenir pour les urbanistes
Certes, le résultat est là ; mais à quel d’investissement.
prix ! Sur la pittoresque promenade Lorsqu’on est en position relativement La course à l’accueil des investisse-
de la corniche de Aïn Mreïssé à confortable, on devrait négocier la ments est porteuse de conflits poten-
Beyrouth, deux énormes tours jurent qualité des bâtiments, l’impact sur l’en- tiels entre la logique économique des
avec le reste du bâti du front de mer. vironnement et sur les paysages. décideurs qui souhaitent développer
Sur les hauteurs de Aramoun, un sque- Actuellement, les municipalités fran- l’emploi et la production de richesse à
lette de building jamais achevé depuis ciliennes sont en position de force court terme, et la logique des urba-
dix ans a durablement saccagé le pay- pour ce qui est des grandes implanta- nistes dont les conseils sont fondés sur
sage des collines qui précèdent le les intérêts à long terme de la collecti-
Chouf. Au cœur de la pinède du haut vité.
cirque du Nahr Beyrouth, un trou Ce type de situation est flagrant pour
accueille un ensemble d’immeubles ce qui concerne les projets d’investis-
destinés à la villégiature de riches tou- sements touristiques de grande enver-
ristes du Golfe. Dans un quartier de gure qui fleurissent au sud de la
Beyrouth, une grande surface com- Méditerranée. Quel avis donner sur
merciale s’est implantée à 200 mètres tel projet de cité destinée à accueillir
d’une autre déjà existante. Sur les hau- des milliers de touristes dans un site
teurs du mont Sannine, un projet tou- aujourd’hui vierge, à côté d’un village
ristique est envisagé sur un terrain de tranquille, dans une région où l’eau
100 km2 (l’équivalent de la surface de douce manque cruellement ? Quel avis
Paris !), etc. donner sur tel projet de tour au milieu
Les excès libanais en la matière prê- d’une ville où l’harmonie des volumes
tent à réfléchir. Sommes nous à l’abri fait partie de ses plus beaux attraits ?
de tels excès ? Comment faire pour ne Dans la pratique, la position de l’ur-
pas détruire un paysage, un patri- baniste ne peut être que flexible.
moine, alors que nous souhaitons si Lorsque le projet paraît fermement
ardemment telle implantation d’acti- Au Liban, les exemples de projets décidé dans son principe, le mieux à
qui défigurent un quartier, un front de
vités ? mer, une pinède, une colline sont légion… faire est de rester dans la partie pour
La question se pose aussi en France, F. Awada/Iaurif améliorer le programme, l’insertion

Dix thèmes de réflexion 137


dans le site, la desserte, les formes des Actuellement, les agences d’accueil des
bâtiments... investissements que l’on trouve dans
de nombreux pays et dans de nom-
breuses régions regroupent des com-
La nécessité de mieux pétences en matière d’économie, de
guider les investisseurs gestion et de communication essen-
tiellement. Le développement d’une
Dans le cas du Liban, la plupart des compétence de conseil architectural et
investissements se concentrent dans paysager (voire d’urbanisme) aux côtés
la région de Beyrouth, faute d’infor- de ces agences pourrait probablement
mations sur les possibilités offertes faire évoluer la donne.
dans d’autres régions. Ces investisse-
ments se concentrent aussi dans les
secteurs du tourisme et du commerce,
faute de compétitivité et d’informa-
tions sur les possibilités dans d’autres
secteurs et branches. Mais la carence la
plus importante porte sur l’absence
de toute assistance en matière de
conception architecturale, paysagère
et urbaine, susceptible d’améliorer les
projets présentés.
Aussi, le point de convergence crucial
entre la préoccupation de court terme
du décideur pressé d’accueillir l’in-
vestisseur, et la préoccupation de long
terme de l’urbaniste, est sans doute la
disponibilité de cette fonction de
conseil et de guide.

La carence la plus importante au niveau des investissements immobiliers porte


sur l’absence d’assistance en matière de conception architecturale, paysagère et urbaine.
F. Awada/Iaurif

138 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
F. Awada/Iaurif

Le concept de rareté
comme outil d’analyse
et de projet
Jean-Louis Pagès
IAURIF

L a «rareté» est un concept déterminant pour appréhender


les approches en matière de développement durable.
Au Liban, nombre de «raretés» liées au foncier, au patrimoine,
aux espaces ouverts urbains ou aux paysages, ont été identifiées
lors de l’élaboration du schéma d’aménagement du territoire
libanais. Mais la notion de rareté est aussi une voie susceptible
de permettre de bâtir des réflexions, des diagnostics, The concept of scarcity
de hiérarchiser les enjeux, d’aider à élaborer des documents as a tool for analysing
de planification. a project
«Scarcity» is a concept that is
decisive for grasping approaches
as regards sustainable
development. In the Lebanon,
numerous scarcities related to
land, heritage, urban open space,
or landscapes were identified
in drawing up the Lebanese
National Master Plan. But the
concept of scarcity is also a basis
on which to build thinking,
and diagnostic surveys, to
prioritise the stakes, and to help to
draw up planning documents.

Dix thèmes de réflexion 139


Au cours du travail effectué par temps est une composante essentielle La «rareté géographique» caractérise
l’IAURIF sur le schéma d’aménage- de la qualification de ce concept : il un territoire qui dispose de manière
ment du territoire libanais (SDATL), existe une rareté héritée et une rareté abondante d’une ressource qui est par
l’équipe de projet s’est très vite vue en devenir. ailleurs rare dans les territoires qui
confrontée à un grand nombre de Une fois consommées, les ressources l’environnent.
«raretés», à commencer par celle du renouvelables ont besoin d’une cer-
territoire lui-même, le Liban ayant une taine durée pour se renouveler. La
superficie limitée à moins de consommation des ressources non Reconnaître la rareté
10 500 km2, sur laquelle vivent quatre renouvelables est en revanche défini- d’une ressource implique
millions d’habitants. tive : aussi, lorsque le besoin de telles de réfléchir à son usage
Aux raretés immédiates et évidentes ressources existe, il faut chercher les
liées à la taille du pays (foncier, paysa- moyens de mettre en place des res- Reconnaître une ressource comme rare
ges non bâtis…) s’ajoutent d’autres sources alternatives, renouvelables. impose de réfléchir à son usage : main-
plus spécifiques (patrimoines bâtis et tien, transformation, bénéficiaire.
naturels, plages propices à la bai- L’analyse économique invite à assimi-
gnade…), mais aussi des raretés créées Rareté absolue, relative, ler la ressource à un «capital» dont on
par une mauvaise gestion des res- conjoncturelle, devrait exploiter les «intérêts» sans le
sources a priori abondantes (espaces géographique… consommer : sites exceptionnels, réser-
ouverts urbains, paysages vierges et ves naturelles, patrimoine… Le «capi-
non pollués, eau propre, espaces agri- Utiliser la notion de rareté suppose de tal» est pérennisé, et on en bénéficie
coles non mités…). clarifier certaines définitions. en permanence. Il est transmissible en
La notion de rareté est alors apparue La «rareté absolue» caractérise une l’état. De son maintien et de son bon
comme une piste féconde d’analyse ressource qui est unique et qui n’existe entretien dépendent les bénéfices à en
qui pourrait avoir, dans le métier d’ur- que dans un seul endroit. Si elle est tirer. Dénaturé, il perd non seulement
baniste, toute sa place aux côtés d’a- détruite, elle n’existera plus nulle part. de sa valeur, mais de ce qu’il peut «rap-
nalyses plus classiques. Une analyse Le patrimoine de l’humanité est à clas- porter».
par les raretés pourrait aider à bâtir ser dans ce registre. Mais une ressource, même assimilée
des diagnostics, permettre de découvrir La «rareté relative» caractérise une res- à un capital, peut être transformée en
des spécificités, hiérarchiser les enjeux source qui peut être rare à un endroit un autre capital : un espace naturel
et aider à bâtir des documents de pla- alors qu’elle peut être abondante rare que l’on construit, une plage
nification «sur mesure». ailleurs. Sa valeur est donc relative : publique que l’on transforme en
les bonnes terres agricoles par exem- hôtel… Mais alors, le capital change
ple, les plages de sable. de forme et ceux qui en bénéficient ne
Développement durable La «rareté conjoncturelle» caractérise sont plus les mêmes.
et rareté une ressource qui peut devenir rare de Dès lors, la question devient claire-
façon transitoire. L’absence de poli- ment celle d’un arbitrage politique :
La rareté est un concept essentiel dans tique peut en être la cause (espaces faut-il maintenir la ressource rare en
les approches du développement dura- non bâtis en bord de mer, quartiers l’état au bénéfice de tous, ou la trans-
ble, où elle reflète la prise de cons- urbains traditionnels), mais ce type former en une autre ressource, plus
cience du caractère limité, voire non de conjoncture peut être créé par des banale, au bénéfice d’un groupe plus
renouvelable de certaines ressources. aléas (une tempête ou un feu de forêt). limité de personnes ?
Elle a été mise en exergue pour pro-
poser une gestion économe des éner-
gies fossiles et des ressources non
renouvelables et a été étendue au patri-
moine naturel sensible.
La rareté englobe souvent aussi les La rareté des plages de sable devrait poser
question et préoccuper les décideurs
notions de témoignage, de sujets ou
quant à leur affectation, publique
d’objets «en voie de disparition» ou ou privée et de leur constructibilité.
de situations de «non retour». Le F. Awada/Iaurif

140 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Rareté et patrimoine Méditerranée pour 4 millions de au réseau de routes créées et aux dif-
Libanais. C’est une grande chance, ficultés d’exploitation agricole géné-
Les ressources non renouvelables ou mais c’est quantitativement peu (6 cm rées.
dont le cycle de renouvellement est de linéaire par habitant !). En Île-de-France, les pôles d’échange
très long, représentent souvent, sur- Il faut donc se poser la question de de transports sont des lieux privilé-
tout lorsqu’elles se raréfient, un témoi- son utilisation. En particulier, la rareté giés et rares où l’accessibilité est très
gnage, une identité, une histoire, une des plages de sable devrait poser ques- bonne. Lorsque leurs abords ne sont
richesse. tion et préoccuper les décideurs pour pas pleinement exploités pour l’habi-
Les patrimoines historiques (sites, bâti- décider de leur affectation, publique tat et les activités, ces pôles ne rem-
ments, quartiers, tracés seigneuriaux ou privée, et de leur constructibilité. plissent pas le rôle qu’ils devraient
en Île-de-France), la flore (les cèdres du D’autre part, des concurrences d’usa- jouer. On trouve le même type de pro-
Liban…), la faune (les réserves afri- ges, de grosses pressions spéculatives blématique avec les «sites stratégiques»
caines…), la nature (les parcs natu- font peser sur le littoral encore non non encore valorisés. La «ressource
rels américains…), etc. Toutes ces res- bâti de graves menaces. Aujourd’hui rare» ici n’est pas détruite, mais mal
sources de rareté absolue ou relative 60 % de la population du Liban est utilisée. Le mauvais arbitrage fait pour
représentent une part de l’identité de implantée sur le cordon littoral. Cette l’utilisation de cette ressource conduit
chaque pays. proportion ne cesse d’augmenter, cela à un gaspillage économique.
Quand il y a destruction d’une res- va-t-il aboutir à une urbanisation
source rare de cette nature, cette des- continue de Tripoli à Tyr ?
truction est, la plupart du temps, irré- Les bonnes terres agricoles sont un La rareté comme atout
versible. On ne reconstruira plus un autre exemple de rareté contraignante.
quartier traditionnel là où un quar- Ces terres, qui allient à la fois les carac- Un patrimoine rare et unique que l’on
tier de tours a pris la place ! On ne téristiques physiques, climatiques, et souhaite conserver en l’état doit néan-
transformera plus une zone bâtie en d’exploitation optimales, ne sont pas moins être géré. Le temps ne s’arrête
zone naturelle. La perte est, dans de infinies. De nombreux emplois et la pas : entretien, affectation, protection,
tels cas, surtout identitaire, mais elle est part d’indépendance alimentaire du mise en valeur sont indispensables ;
souvent économique aussi. Liban sont liés à leur pérennité. Les sinon le patrimoine se dégrade, et il
conséquences du mitage de ces terres devient tentant, voire indispensable
par les constructions ne se limitent pas d’en changer l’affectation voire la
La rareté aux emprises des constructions, mais nature.
comme contrainte

Certains sites sont rares par les quali-


tés qu’ils offrent (exemple type : la
façade maritime d’une ville). Ils sont
donc très convoités et peuvent avoir
de multiples vocations. Il faut arbitrer
les conflits d’utilisation. Toutes les
demandes (et convoitises) ne pour-
ront pas être satisfaites. Mais comment
se fera l’arbitrage ? Par une compéti-
tion sauvage, ou par la décision d’un
arbitre ? Selon l’une ou l’autre
méthode, qu’adviendra-t-il de la res-
source à terme, aura-t-on tiré le
meilleur parti de cette ressource, qui
sera gagnant et qui aura perdu ?
La rareté «relative» caractérise une ressource qui peut être rare à un endroit,
Le littoral du Liban offre un bon exem-
abondante à un autre. Certains sites sont aussi rares par les qualités qu’ils offrent,
ple de la rareté comme contrainte : en particulier le cordon littoral.
230 km de linéaire de rivage sur la C. Thibault/Iaurif

Dix thèmes de réflexion 141


Certains éléments du patrimoine peu- urbain destructeur. Une fois démoli, ce
vent être qualifiés d’exceptionnels. Ce patrimoine est perdu à jamais.
type de patrimoine, culturel, paysa- Le patrimoine naturel et paysager est
ger, ou naturel, n’est pas partagé de très abondant au Liban, mais rares
manière homogène entre tous les pays. sont les zones vierges, non bâties, ainsi
La rareté de ces éléments à l’échelle que les paysages non défigurés par des
mondiale leur donne d’autant plus de constructions désordonnées, des
valeur. Le classement par l’UNESCO(1) dépôts sauvages d’ordures, des routes
au patrimoine de l’humanité en est en saignée dans le flanc des monta-
souvent le signe de reconnaissance gnes, des réseaux divers...
(cinq grands sites au Liban). Comment Au Liban, la flore est très riche La flore est très riche en nombre
les mettre en valeur, éviter qu’ils soient en nombre d’espèces, mais peu protégée. d’espèces, mais peu protégée.
Le meilleur exemple concerne les cèdres,
victimes de leur succès, inconsidéré- L’exemple le plus spectaculaire
arbres emblématiques du Liban.
ment exploités et, en particulier au F. Awada/Iaurif concerne les cèdres, arbres embléma-
Liban, comment maîtriser les déve- tiques du Liban, que 3 000 ans
loppements dans leurs environne- d’exploitation intensive ont failli
ments immédiats ? La rareté presque faire disparaître du pays…
Les villages pittoresques libanais ont «en cours de création» Heureusement, d’intenses campagnes
été pour la plupart défigurés par des de reboisement sont en cours.
constructions en rupture totale avec Ce qui est abondant aujourd’hui peut La faune est très menacée, en particu-
leur caractère traditionnel, mais on ne devenir rare demain. L’aménagement lier par la chasse, l’assèchement des
peut les mettre «sous cloche». du territoire doit être capable d’anti- zones humides, la dispersion de l’ur-
Comment gérer leurs inéluctables ciper les raretés à venir et en éviter cer- banisation.
transformations ? taines. En Île-de-France, la réserve de la cein-
Les sites naturels uniques non bâtis Au Liban, l’eau est abondante, mais ture verte, créée pour éviter un déve-
tels que les salines d’Enfé, les falaises l’eau propre est rare ! Abondante en loppement radioconcentrique continu
blanches de Naqoura, le Ras Chekka, précipitations, en eaux souterraines, de l’urbanisation et offrir dans
l’embouchure et la plage du Nahr mais rare est l’eau non polluée. l’agglomération des espaces ouverts,
Damour, la Grotte aux pigeons et son Le patrimoine archéologique est abon- est aujourd’hui l’objet de pressions
environnement à Beyrouth par exem- dant, mais il est très rare dans un envi- pour des développements importants.
ple, sont des sites menacés par des ronnement de qualité (Anjar), il est Rien n’est jamais acquis ! Il faut la
développements qui détruiraient à très menacé dans sa qualité même par défendre pour que demain il reste des
jamais leur intérêt en tant que sites des abords défigurés (Faqra). espaces non bâtis dans la zone agglo-
naturels pittoresques. Ce sont les seuls Le patrimoine urbain médiéval, otto- mérée et qu’ils ne soient pas rares.
sites de cette qualité encore non bâtis man et classique, est présent dans les Des réflexions liées à la rareté sont déjà
du littoral libanais. Leur rareté à l’é- grandes villes, mais il est de plus en souvent menées au cas par cas, et la
chelle du littoral libanais mérite que plus menacé par un renouvellement rareté est prise en compte thème par
l’on réfléchisse particulièrement avant thème, mais elle n’a pas encore son
d’en modifier l’affectation. Une fois entrée spécifique au même titre que
détruits, il n’y aura plus au Liban de les risques par exemple. Une méthode
sites naturels en bord de mer. d’investigation utilisant les recherches
En Île-de-France, certains éléments du de raretés serait certainement très
patrimoine industriel, d’autres élé- complémentaire de toutes les autres
ments du patrimoine urbain (les villas analyses. Elle permettrait, en particu-
dans Paris), témoignages de telle ou lier, de mettre rapidement en évidence
telle époque, posent le problème de Au Liban, l’eau est abondante les arbitrages nécessaires devant les
leur maintien, et des moyens à mettre en précipitations, en eaux souterraines, situations de rareté existantes ou à
mais rare est l’eau non polluée.
en œuvre pour y parvenir. venir.
Ce qui apparaît abondant aujourd’hui
peut devenir rare demain… (1) Organisation des Nations unies pour l’édu-
F. Awada/Iaurif cation, la science et la culture.

142 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
F. Awada/Iaurif

Planification indicative,
la force des idées
Jean-Louis Pagès
IAURIF Indicative planning,
the strength of ideas
Q u’entend-t-on par planification «indicative» ?
un type de travaux d’études proposant des orientations,
What is meant by «indicative»
planning? - a type of survey work
that proposes directions,
des concepts et des projets, sans que ces propositions fassent l’objet concepts and projects, without
d’une approbation officielle les rendant opposables. the proposals being the subject
L’IAURIF a souvent été amenée à réaliser de tels travaux au Liban of any official approval making
them opposable.
(le SDRMB, plan transport du Grand Beyrouth, programme
IAURIF has often conducted such
régional de développement économique et social du Sud-Liban). work in the Lebanon (the SDRMB
En l’absence de validation administrative, ce type de planification (Master Plan for the Metropolitan
est parfois jugé sévèrement. Mais n’est-ce pas au contraire la forme Region of Beirut), the Greater
Beirut transport plan, regional
la plus créatrice et la plus stratégique de la planification ? economic and social development
La liberté de proposer «hors cadre pré-établi» n’est-elle pas programme for South Lebanon).
la garantie d’une approche «sur mesure» ? Les idées, les concepts, In the absence of administrative
validation, this type of planning
n’ont-ils pas parfois un poids supérieur aux règles ?
is sometimes judged severely.
Comment cheminent-ils dans les esprits ? La planification And yet is it not the most creative
indicative peut-elle se passer de communication ? and strategic form of planning?
Is not the freedom to propose
outside any pre-established
framework the guarantee
of a «dovetailed» approach?
Do not ideas and concepts
sometimes carry greater weight
than regulations? How do they
travel through our minds?
Can indicative planning do
without communications?

Dix thèmes de réflexion 143


Planification indicative L’approbation formelle gement de l’autorité (qui approuve) à
et stratégique au Liban est-elle indispensable ? réaliser les projets qui figurent dans le
document d’urbanisme (projets de
Au Liban, l’expérience de l’IAURIF C’est ce paradoxe qui conduit à s’in- transport en particulier), voire que
repose sur un grand nombre d’études terroger sur ce type de travaux de pla- cette approbation puisse imposer aux
n’ayant jamais fait l’objet d’approba- nification, qui éclairent les décideurs, autres acteurs, de rang inférieur, le
tions formelles, qui leur auraient apportent de nouvelles idées, mais ne respect de ces projets. L’expérience
donné la force de règlements opposa- constituent pas des règlements. francilienne montre qu’il n’en est rien.
bles aux tiers, comme c’est générale- Cette interrogation, à partir du cas Le SDRIF de 1994 comportait nombre
ment le cas pour les plans locaux d’ur- libanais, rejoint une préoccupation de projets qui n’ont pas vu le jour,
banisme ou les schémas directeurs. très actuelle en France : ne tente-t-on comme le réseau de voirie souterraine
Ainsi, le schéma directeur de la pas précisément ici, depuis plusieurs ICARE. Et nombreux sont les projets
région métropolitaine de Beyrouth années déjà, de réduire les aspects de transport qui ont été réalisés en
(SDRMB), achevé en 1986, avait sim- réglementaires des documents de pla- priorité (tel le tramway du boulevard
plement été approuvé par le directeur nification au minimum indispensa- des Maréchaux) alors qu’ils n’étaient
général de l’urbanisme et le conseil ble, et de donner au contraire davan- pas les plus prioritaires dans le SDRIF !
d’administration du Conseil du déve- tage d’importance à la démarche C’est donc toujours la volonté poli-
loppement et de la reconstruction stratégique, porteuse d’idées et d’en- tique qui prévaut, toujours celle du
(CDR), mais jamais par le Conseil des gagements des acteurs ? moment, et non celle qui prévalait au
ministres. Il faut en effet rappeler que le schéma moment de l’approbation du docu-
Achevé en 1995, le plan d’aménage- directeur d’aménagement urbain de ment de planification. Tout au plus, la
ment des quartiers situés le long de la région de Paris (SDAURP) de 1965 volonté politique du moment peut
l’ancienne ligne des combats à n’avait pas été formellement approuvé. concéder aux projets anciens un «droit
Beyrouth et en proche banlieue a bien Or, ce schéma régional fut le plus com- d’inertie», c’est-à-dire poursuivre leur
été remis au CDR mais n’a pas été for- plètement mis en œuvre qu’ait connu achèvement s’ils ont déjà été engagés.
mellement approuvé. la Région. Sa force résidait à la fois
De même pour le plan transport du dans les idées novatrices qu’il déve-
Grand Beyrouth, achevé en 1997 ; pour loppait et dans la volonté politique qui Les nouvelles tendances
le programme régional socio-écono- le portait. Les moyens de mise en de la planification
mique de réhabilitation post-conflit œuvre suivirent sans difficulté, et le
du Sud-Liban, présenté solennelle- SDAURP fut décliné en programmes C’est avec ce regard pragmatique que
ment au Premier ministre et aux d’actions méthodiquement suivis pen- les méthodes de planification ont évo-
bailleurs de fonds en 1999. dant plus de dix ans. Et ce n’est pas lué vers des formes plus souples et
Plus récemment, le schéma directeur l’approbation formelle du schéma davantage tournées vers l’action que
d’aménagement du territoire libanais directeur régional de 1976 qui condui- vers la réglementation.
(SDATL), achevé en 2004, a fait l’ob- sit à la réalisation des villes nouvelles Au minimum, on a compris qu’un
jet d’une large médiatisation par le ou du RER, mais bien cette volonté document de planification ne vaut que
CDR, a été approuvé par le Conseil politique et toute l’organisation qui par la possibilité de le mettre en œuvre,
supérieur de l’urbanisme et par le fut mise en place pour mettre en appli- et ceci s’est d’abord traduit par l’ad-
conseil d’administration du CDR, mais cation les projets du SDAURP de 1965. jonction, de plus en plus fréquente de
le décret d’approbation par le gouver- L’apport essentiel de l’approbation for- programmes d’actions aux schémas
nement n’a pas encore été présenté en melle porte sur l’utilisation des sols, directeurs.
Conseil des ministres. comme l’ont montré les schémas La tendance est également à un
Tous ces travaux n’ont jamais reçu directeurs régionaux d’Île-de-France meilleur discernement entre le long,
d’approbation formelle au plus haut de 1976 et 1994. Elle seule peut garan- le moyen et le court terme. L’objectif
niveau, et n’ont donc qu’une portée tir la protection absolue de certains premier de la planification devient
«indicative» ; cependant, leur impact espaces contre des utilisations inap- clairement le court terme, mais éclairé
n’en a pas été forcément amoindri. propriées. par une «vision» à long terme.
On pourrait penser que l’approbation Vision : le terme – de tradition anglo-
formelle consacre également l’enga- saxonne – s’impose de plus en plus.

144 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Ce qui apparaissait dans les anciens ment que l’on devait «prendre en
documents d’urbanisme comme le considération» à condition d’expli-
plan d’un territoire à long terme (25 à quer pourquoi on y déroge.
30 ans), apparaît aujourd’hui sous le L’obligation devient celle de se posi-
vocable de vision. Le plan d’aménage- tionner par rapport à ce document,
ment et de développement durable qu’on en respecte le contenu ou non.
(PADD), introduit récemment dans Manifestement, la recherche de
la législation française, correspond à notions pouvant donner aux docu-
cette philosophie de la vision vers ments de planification une portée juri-
laquelle on doit avancer, sans néces- dique adaptée existe, qui soit suffisante
sairement croire véritablement la réali- pour en marquer le caractère exécu-
ser en l’état à l’échéance indiquée. toire, mais suffisamment souple pour
Le moyen terme (10 à 15 ans) devient ne pas conduire à des carcans absurdes
l’échéance à laquelle on peut entrevoir ou à entraver des évolutions néces-
la possibilité d’introduire des réfor- saires.
mes, de réaliser des projets importants.
La vision à moyen terme devient de ce
fait intéressante à décrire, car plausi- Le SDATL a introduit de nombreuses idées D’où viennent les idées ?
ble, atteignable. Là aussi, la législation novatrices au niveau des concepts, dont
la prise en compte des risques naturels,
française a récemment donné une plus La planification non sanctionnée par
en particulier au niveau des projets.
grande importance à cette échéance, F. Awada/Iaurif une approbation formelle au sens juri-
dite «de mi-parcours». dique apporte essentiellement des idées
Enfin, le court terme (4 à 7 ans) est nouvelles, qu’il s’agisse de concepts ou
celui de la programmation. Celle-ci paysagères, etc. Mais ce n’est pas pour d’idées de projets. Aussi est-il légitime
est forcément gagée par l’inertie des autant que l’on croit que «le coup de de s’interroger sur l’origine de ces
projets en cours, mais elle peut tampon» vaut davantage aujourd’hui idées, des forces qui les portent, et des
accueillir des actions nouvelles qui qu’hier. Bien au contraire. voies qu’elles suivent pour entrer en
«vont dans le sens de la vision». Les juristes ont perçu depuis bien long- application.
Cette articulation entre ce que l’on fait temps la distinction, dans un docu- Dans l’exemple récent du SDATL
aujourd’hui et le chemin que l’on ment d’urbanisme, entre ce qui est (2004), de nombreuses idées novatri-
prend en direction de la vision a donné juridique (normé) et ce qui ne l’est ces, encore méconnues jusqu’ici au
logiquement une grande importance pas. Une des manières de traiter avec Liban, ont pu être introduites et por-
au monitoring : il faut très tôt sélec- cette distinction entre la «lettre» et tées au débat public. Au niveau des
tionner des indicateurs qui permet- l’«esprit» avait été d’introduire la concepts, ce fut par exemple le cas pour
tront de vérifier l’efficacité de l’action notion de «compatibilité». la prise en compte des risques natu-
à orienter les choses dans le sens de la Dans les faits, c’est le juge qui recons- rels (inondations, glissements de ter-
vision. En France, cela s’appelle l’éva- truisait, au fur et à mesure des recours, rains et pollution des nappes phréa-
luation. l’interprétation normée de «l’esprit» tiques) dans les plans d’urbanisme et
du document avec lequel il fallait agir les autorisations de lotir ou de cons-
en «compatibilité». Cet «esprit», truire ou d’implanter des industries
L’adaptation juridique plutôt que d’être un corpus d’idées ou des équipements.
de l’idée d’une planification vivantes, redevenait règles et normes.
plus souple, indicative La notion de «prise en considération»
(PDU(4), PLH(5), SDAGE(6), SAGE(7)) (1) Schéma d’orientation territorial.
Le cadre juridique de la planification présente aujourd’hui un intérêt renou- (2) Plan local d’urbanisme.
(3) Directive territoriale d’aménagement.
spatiale tente de s’adapter aux pra- velé. Elle était considérée comme pro- (4) Plan de déplacements urbains.
tiques. En France, le dispositif pyra- che de la notion de compatibilité jus- (5) Programme local de l’habitat.
midal des documents d’urbanisme se qu’à ce que, tout récemment, le Conseil (6) Schéma directeur d’aménagement et de ges-
tion des eaux.
complexifie, notamment avec les d’État n’en donne une définition plus (7) Schéma d’aménagement et de gestion des
SCOT(1), PLU(2), DTA(3), directives précise : on peut déroger à un docu- eaux.

Dix thèmes de réflexion 145


Au niveau des projets, par exemple, qu’en fonction d’un contexte dans compte d’un pouvoir qui ne détenait
l’idée nouvelle aura été celle des «parcs lequel de très nombreux autres acteurs qu’une marge de décision toute rela-
naturels» (nationaux et régionaux), jouent de leurs influences et de leurs tive. Tout résidait dans la force des
dans un pays qui ne connaissait que stratégies. idées et la capacité de les faire partager.
le système des «réserves naturelles». La question du décideur n’en demeure Ainsi, lorsque les travaux du SDATL
On peut ici parler d’idées provenant de pas moins centrale. Dans le cas du furent achevés en 2004 et ont été pré-
la rencontre entre les réalités d’un pays SDAURP de 1965, le décideur était sentés au Premier ministre, le com-
(très accidenté, avec d’importants l’État. Il était à l’initiative du SDAURP, mentaire de ce dernier fut éloquent : il
risques naturels, et un environnement il a adhéré à son contenu, et il l’a mis souligna l’importance de cette vision
remarquable) et un groupe d’experts en œuvre sans qu’il n’ait besoin de l’ap- qui devait désormais guider l’action
(IAURIF) ayant capitalisé un savoir prouver formellement. de l’État avant d’ajouter que le plus
issu d’une expérience étrangère (au La situation actuelle de l’Île-de-France important était de passer des idées aux
Liban et ailleurs) et qui ont tenté de est très différente. Nulle instance ne actes et que, pour cela, il fallait com-
l’appliquer ici en l’adaptant. saurait prétendre détenir seule le pou- mencer par exposer le SDATL aux par-
Dans l’exemple du SDRMB de 1986, voir de décider pour toute la région. lementaires pour emporter leur adhé-
les idées de projets (de transport, d’a- Les décideurs sont multiples : État, sion, car, sans leur adhésion (qui
ménagement, etc.) pré-existaient, pour région, départements, communes et refléterait l’adhésion des différents
la plupart, au schéma. Celui-ci les a intercommunalités. Comment, dans leaderships), aucune action n’était pos-
ordonnées, synthétisées, harmonisées un tel contexte, faire cheminer les bon- sible.
et leur a donné un sens d’ensemble. nes idées du futur SDRIF(8) (en cours L’adhésion du plus grand nombre de
Dans cet exemple, la plus-value était d’élaboration) vers leur application ? milieux à la démarche et aux idées du
précisément dans cette synthèse qui L’approbation formelle n’est, dans un SDATL a été au cœur des préoccupa-
prenait un sens nouveau et se présen- tel contexte, qu’un détail, qui a certes tions de l’équipe IAURIF en charge du
tait sous la forme d’un plan inédit. son importance pour ce qui est de la projet, avec ses partenaires locaux, dès
Bien qu’il n’y ait pas eu, ici, de «fécon- préservation d’espaces sensibles, mais le démarrage des travaux. Au terme de
dation culturelle» comme dans l’exem- qui n’apporte rien en termes de réali- dizaines de rencontres et de débats
ple du SDATL, on peut malgré tout sation des projets. publics entre 2002 et 2004, il est apparu
évoquer la rencontre entre une ingé- Toutes proportions et toutes particu- clairement que la plus large accord
nierie locale qui avait produit des pro- larités gardées, le Liban de l’après- provenait de l’appareil d’État (les
jets multiples et une ingénierie exo- guerre civile présente un cas d’émiet- administrations), des ONG(9) et
gène (IAURIF) qui pouvait apporter tement des pouvoirs similaire à bien notamment de celles porteuses de cau-
une manière nouvelle de mettre ces des égards à celui-ci. Que le Premier ses environnementales, et des profes-
projets en relation, de les coordonner ministre de l’époque ait été l’initiateur sionnels de l’architecture et de l’urba-
et de les rendre cohérents. C’est une de la reconstruction et que le CDR en nisme (avec motions de soutien
forme d’ingénierie relativement rare ait été le principal bras armé ne signi- adoptées par les ordres des ingénieurs
dans les pays du Sud, où les bureaux fient pas pour autant que l’un et l’au- et architectes de Beyrouth et de
d’études sont davantage tournés vers tre détenaient le pouvoir de tout déci- Tripoli).
la construction et les travaux publics. der en matière de développement et En 2005, le CDR obtint un soutien
de reconstruction. Une architecture complémentaire de l’Union euro-
complexe de pouvoirs paralysait toute péenne pour la diffusion du SDATL.
Faire porter les idées décision non couverte par un très D’autres débats publics eurent lieu,
vers la mise en œuvre large consensus entre les multiples notamment dans les régions avec les
leaderships que comptait le pays, aussi maires, dans les universités et auprès
Une fois nées et présentées, par quel bien au niveau officiel (pouvoirs par- des ONG. Là aussi, l’adhésion s’est
chemin ces idées novatrices, concep- tagés entre président de la République, construite en dehors des milieux poli-
tuelles ou de projet, parviennent-elles Premier ministre et président du tiques, comme une sorte de passage
à s’imposer et à entrer en application ? Parlement) qu’au niveau officieux
On en revient ici à la volonté politique, (chefs de communautés et de clans).
(8) Schéma directeur de la région d’Île-de-
celle du décideur, mais pas seulement, Aussi, dans l’expérience libanaise de France.
car le décideur ne prend ses décisions l’IAURIF, il a fallu travailler pour le (9) Organisations non-gouvernementales.

146 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
De nombreux débats publics
ont été organisés autour du SDATL,
notamment avec les maires,
dans les universités et auprès des ONG.
J.-L. Klein/CDR

nécessaire par «l’adhésion populaire» national, CRI, AAA, URBI, BTUTP,


permettant ensuite, si cette adhésion se ECODIT-Liban, sans oublier les
fait jour, de décrocher l’adhésion poli- experts indépendants.
tique. À l’heure où ces lignes sont rédi- Ces bureaux d’études et ces experts
gées, des présentations du SDATL aux forment une force réelle dans le pays,
parlementaires et aux ministres sont porteuse de la «parole de l’expert»
programmées dans les prochains mois, auprès des décideurs et des médias. Le
qui permettront de mesurer leur récep- travail en commun réalisé avec ces
tivité à des idées et des projets déjà équipes a laissé des traces tangibles,
portés par de très larges cercles de la de part et d’autre, sur la manière de
société civile. penser l’aménagement et la planifica-
Mais, que les politiques adhèrent ou tion.
non, ou que leur adhésion soit pas- Lorsque, après chaque intervention,
sionnée ou tiède, il restera du SDATL l’IAURIF se retire, ce sont ces bureaux
tout un corpus d’idées, d’analyses et d’études et ces experts qui continuent
de projets, largement diffusés et à porter les dossiers et à faire avancer
connus, qui feront référence dans tout les idées qu’ensemble nous avons déve-
débat ultérieur, car désormais portés loppées et proposées.
par des forces locales, souvent avec La force des idées, la formulation de
beaucoup d’engagement et d’ardeur. réflexions qui mettent en relation les
secteurs multiples qui font l’aména-
gement, la mise en cohérence des déve-
Les professionnels locaux, loppements territoriaux ont un impact
relais essentiels souvent très fort sur les décisions opé-
de nouvelles idées rationnelles.
La relation entre décision administra-
Reste enfin à signaler l’importance des tive et portage politique apparaît plu-
bureaux d’études qui, durant les vingt tôt soumise à des aspects conjoncturels
dernières années, ont été les partenai- et finalement secondaire par rapport
res de l’IAURIF pour les travaux qu’il à la mise en œuvre d’une planification
a conduits au Liban : Dar al Handasah stratégique.
(Shaïr et Partenaires), Team Inter-

Dix thèmes de réflexion 147


J.-L. Klein/CDR
L’ingénierie indépendante
comme médiateur
Eric Verdeil(1)
CNRS

A u Liban, l’apport d’un bureau d’études étranger


comme l’IAURIF va au-delà du strict transfert de savoir-faire.
L’IAURIF, organisme extérieur aux contingences locales
et n’ayant pas d’intérêt particulier dans le pays, est aussi utilisé
comme médiateur, voire parfois comme arbitre.
Cette situation est-elle seulement propre aux interventions
de bureaux d’études étrangers dans les pays en développement ?
Independent engineering N’y a-t-il pas également une médiation technique possible,
as a mediator voire nécessaire, dans le contexte français ?
In the Lebanon, the contribution
from a foreign design &
engineering office such as IAURIF
goes beyond strictly transferring
know-how. IAURIF, a body
external to local contingencies
and not having any particular axe
to grind in the country, is used
as a mediator, or even sometimes
as an umpire.
Is this situation only specific
to action from foreign design &
engineering offices in developing
countries? Is not technical
mediation possible, or indeed (1) Chercheur au CNRS Lyon, UMR 5600 Environnement, Ville, Société et enseignant à l’Institut
necessary, in the context d’urbanisme de Lyon – IUL. Ancien responsable de l’Observatoire de la reconstruction de
of France? Beyrouth au Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain – CERMOC –,
Beyrouth.

148
148 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
L’IAURIF, ces non couverts par des plans d’ur- Dans ce débat, on distingue d’abord
médiateur au Liban banisme, les sites pouvant accueillir deux catégories d’experts : ceux tra-
des carrières, ou la répartition géo- vaillant directement pour le donneur
Dans le champ de la planification spa- graphique des équipements. Le maître d’ordre, comme les agents des collec-
tiale, la prestation technique ne se d’ouvrage, le CDR(4), a largement pro- tivités locales, et ceux qui intervien-
limite souvent pas à «l’expertise» tech- fité du statut «indépendant» de nent en prestataires de services.
nique, mais va jusqu’à la «médiation» l’IAURIF pour pousser les idées déve- L’agent dispose d’une meilleure
entre le donneur d’ordre et les autres loppées sur ces sujets, en laissant cons- connaissance du contexte, des enjeux,
parties concernées par l’objet de la tamment à l’IAURIF le soin de les des politiques ; il saura mieux orien-
prestation. exposer et de les défendre dans les ter les travaux ; il dispose de la durée
Dans l’expérience libanaise – et plus multiples débats publics qui furent qui lui permet de suivre les projets sur
généralement l’expérience étrangère organisés. le long terme. Le prestataire dispose
– de l’IAURIF, cette dimension est, généralement de compétences plus
selon différentes modalités, quasi sys- variées ; il a plus de hauteur et de
tématiquement présente. L’Institut est La médiation, une fonction vision ; et davantage d’indépendance
en effet perçu, dans le contexte libanais qui monte dans la pratique par rapport aux acteurs ; il est exté-
comme dans les autres contextes inter- de l’urbanisme rieur aux enjeux de pouvoir. Les don-
nationaux, comme un bureau d’études neurs d’ordre perçoivent, à partir
extérieur aux contingences locales et La problématique de l’expert média- d’une telle distinction, les meilleurs
n’ayant pas d’intérêt particulier dans le teur n’est pas propre, loin s’en faut, partis qu’ils peuvent tirer de l’emploi
pays. Ce qui permet au donneur aux interventions d’un bureau d’étu- de leurs propres agents ou de presta-
d’ordre «d’utiliser» l’IAURIF comme des hors de «son» territoire. C’est une taires extérieurs (Gaudin 1990).
instrument de médiation avec les problématique d’actualité qui est en Une seconde distinction, fonctionnelle
autres acteurs concernés par ses débat dans les milieux professionnels et non statutaire, est également explo-
projets. en France. rée, entre les fonctions d’«expert» et
Cette neutralité est parfois même le de «médiateur» qu’un urbaniste peut
premier critère du donneur d’ordre être conduit à remplir. Il y a, de toute
qui fait appel à l’IAURIF. Comme en évidence, une montée du profil de
1992, lorsque la société de recons- «l’urbaniste médiateur» par rapport à
truction du centre-ville de Beyrouth, celui de «l’urbaniste expert». Cette
SOLIDERE(2), fit appel à l’arbitrage de montée serait due au changement de
l’IAURIF dans un débat d’idées qui contexte de la commande, la fin de
l’opposait à l’architecte en charge d’é- «l’urbanisme scientifique» (l’urbaniste
laborer pour elle le plan d’aménage- comme porteur de solutions scientifi-
ment du site(3). quement prouvées) et le développe-
Ce fut également clairement le cas ment de l’urbanisme négocié et
lorsque le gouvernement libanais fit contractualisé (Verpraet 2005). Le
appel à l’IAURIF en 1997 pour piloter donneur d’ordre veut employer
l’élaboration du programme régional l’urbaniste comme facilitateur de la
de développement économique et négociation avec ses partenaires
social du Sud-Liban. L’idée était qu’un contractuels, ou du débat public avec
programme établi par l’IAURIF aurait la population. En réalité, il n’y a pas
davantage de crédibilité aux yeux des de distinction stricte entre les deux
Dans le contexte libanais, comme dans
bailleurs de fonds qui seraient sollici- les autres contextes internationaux,
fonctions, et l’expert est toujours
tés pour en financer la réalisation. l’Institut est perçu comme un bureau
(2) Société libanaise pour le développement et
Dans l’expérience du schéma direc- d’études extérieur aux contingences
la reconstruction de Beyrouth.
teur d’aménagement du territoire liba- locales, n’ayant pas d’intérêt particulier (3) Le différend portait sur la densité des cons-
dans le pays. Cette neutralité lui permet tructions pouvant être admise dans le centre-
nais (SDATL, 2002 à 2004), de nomb-
de jouer parfois un rôle de médiation ville.
reux sujets conflictuels étaient traités, par rapport aux autres acteurs. (4) Conseil du développement et de la recons-
tels les droits à construire dans les espa- F. Awada/Iaurif truction.

Dix thèmes de réflexion 149


nécessairement médiateur. Inverse- notoriété incontestable. L’IAURIF est Expertise et médiation
ment, il n’existe pas de capacité de perçu comme un bureau d’études autour de l’élaboration
médiation sans une expertise dans le français disposant d’une palette variée du SDATL
domaine. d’expertise de haut niveau, mais aussi
La fonction de médiation exige un cer- d’une excellente connaissance du Une caractéristique essentielle de l’ex-
tain degré «d’indépendance» vis-à-vis contexte et des enjeux locaux, et qui périence de l’IAURIF au Liban est la
du donneur d’ordre. Ce terme recou- n’intervient que sur des projets de présence de ce qu’on peut nommer
vre un certain degré d’extériorité qui caractère stratégique à enjeu public. des «professionnels sécants» (Gaudin,
permet, d’une part, d’exprimer des Paradoxalement, en l’absence d’agence 2000) : des experts de l’IAURIF, mais
points de vue sans se soucier des urbaine, l’Institut assume en partie que leur longue pratique du Liban,
enjeux locaux et, d’autre part, de béné- cette fonction grâce à sa mémoire du éventuellement par des séjours de lon-
ficier d’une meilleure crédibilité auprès contexte urbain, son expertise et sa gue durée à l’occasion d’autres fonc-
des différents auditoires. connaissance des acteurs. tions, situe au croisement de la sphère
C’est sans doute cette perception et la de l’expertise étrangère et de la scène
reconnaissance de ce rôle qui ont locale. La commande du SDATL, for-
L’IAURIF au Liban, conduit les donneurs d’ordre libanais mellement passée en 2001, a en fait
une certaine permanence, à faire jouer à l’IAURIF, dans les années une longue histoire à laquelle ces pro-
des partenariats récentes, le rôle de médiateur, lui fessionnels sécants ne sont pas étran-
et des projets stratégiques confiant le soin d’animer des débats gers. Ce projet a fait l’objet de
locaux comme le colloque sur l’urba- nombreuses discussions avec les
Au Liban, la commande publique en nisme en 2000, alors que d’autres pres- responsables de l’administration liba-
études d’urbanisme est très limitée. Le tations de planification (transports naise et plus généralement, avec les
milieu professionnel est constitué par urbains, ligne de démarcation), au professionnels impliqués dans l’urba-
quelques gros bureaux d’études d’in- début des années 1990, relevaient plus nisme libanais. À cet égard, la mission
génierie, et un nombre plus impor- classiquement de l’expertise. On peut relative à l’évaluation environnemen-
tant de petits bureaux d’études relati- revenir plus en détail sur les dimen- tale de la côte libanaise, en 1996-1997,
vement instables. Les gros bureaux ne sions et les limites de cette médiation puis le plan de reconstruction du Sud-
réalisent des prestations dans le à partir de l’expérience du schéma Liban, en 1999, ont représenté des
domaine de l’urbanisme que de directeur d’aménagement du territoire jalons. La nécessité de lancer une étude
manière subsidiaire ; les petits sont (2002-2004). sur l’aménagement du territoire liba-
vulnérables et donc théoriquement nais était l’une des conclusions majeu-
davantage sensibles aux pressions. (5) À l’occasion d’une mission relative à la mise res du colloque organisé en 2000 à
L’IAURIF est présent au Liban depuis en place d’une agence d’urbanisme du Grand l’Ordre des ingénieurs, auquel ont pris
Beyrouth, qui ne vit pas le jour. L’Argus, n° 57,
1965(5). Il s’est d’emblée, et en perma- octobre 1965, p. 14 et n° 62, mars 1966, p. 19. part des experts de l’IAURIF.
nence, placé sur un créneau très par- (6) Direction générale de l’urbanisme. Cette longue préparation a permis d’i-
ticulier, celui des études à caractère (7) Centre national de la recherche scientifique. dentifier les compétences locales et de
stratégique. À côté des prestations nouer les contacts avec les bureaux
rémunérées, il a en même temps déve- locaux qui ont été associés à l’IAURIF
loppé une activité de coopération tech- pour la réponse à l’appel d’offres du
nique et de transfert de savoir-faire SDATL. La construction de cette
(avec la DGU(6), le CDR, le CNRS(7)). équipe relève véritablement d’un tra-
Il a enfin noué des partenariats avec un vail de médiation au sein du milieu
grand nombre d’acteurs locaux, aussi des professionnels locaux aux intérêts
bien dans les milieux professionnels communs, aux compétences certes
(gros et petits bureaux d’études) que complémentaires, mais aux cultures
dans les administrations libanaises. professionnelles et aux visions poten-
Le milieu local reconnaît l’IAURIF tiellement contradictoires. Alors que
autour de ce «référentiel» (Souami L’expérience de l’IAURIF au Liban Dar al-Handasah, le plus grand bureau
repose sur la présence de «professionnels
2002). La durée et l’importance de cer- sécants». d’études libanais, associé à la majeure
taines de ses études lui ont donné une J.-L. Klein/CDR partie des projets de la reconstruction,

150 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
se caractérise par une logique de fonc- tions municipales de 1998, les muni- experts, y compris les plus respectés
tionnement sectorielle typique de la cipalités ont refait leur apparition sur sur la scène locale de l’urbanisme, ont
planification des infrastructures, l’é- la scène de l’urbanisme, leur rôle est exprimé leur soutien au travail effec-
quipe regroupait aussi des économis- essentiellement réactif. Quasiment tué et à la démarche suivie. Toutefois,
tes et des urbanistes connus pour leurs totalement dépourvues de moyens certaines voix émanant notamment
positions critiques vis-à-vis des poli- financiers et humains, placées sous la de la scène universitaire ou associa-
tiques de reconstruction, à la fois sur tutelle du ministère en charge des affai- tive (Harb 2004) se sont aussi élevées,
le plan de leur pertinence et de leur res rurales et municipales pour leurs regrettant l’absence de prise en compte
efficacité économique et sociale ou sur décisions d’investissement, sans expé- de l’avis de la population dans l’éla-
celui de leurs impacts sur le patrimoine rience dans le domaine de la gestion de boration, voire contestant la posture
et l’environnement. l’environnement bâti, elles n’ont jus- d’expert représentant de l’intérêt géné-
La médiation conduite par l’IAURIF qu’à présent pratiquement ni force de ral adoptée par l’équipe des consul-
concernant le SDATL a porté aussi sur proposition, ni capacité de négocia- tants. C’est donc ici la nature et le
la gestion des relations entre deux tion. degré de la médiation dans le secteur
administrations directement impli- L’une des fonctions essentielles de la de l’aménagement qui sont en
quées dans le projet : le CDR qui en médiation dans le domaine de l’urba- question.
était le commanditaire, et la DGU, à nisme tient à la capacité à assurer le
qui le gouvernement avait un moment portage à long terme des projets, dans
envisagé de confier la maîtrise d’ou- des contextes politiques ou écono-
vrage de cette étude. La tension ne por- miques éminemment changeants. Or, Références bibliographiques
tait pas uniquement sur les prérogati- telle est la situation du Liban depuis
ves de ces deux institutions, mais aussi l’achèvement de la mission du SDATL. • GAUDIN (Jean-Pierre) (dir.),
«Les tourments du démiurge. Cultures
sur la nature du produit. Alors que la Présenté au Premier ministre Rafic professionnelles et savoirs urbanistiques.
demande de la DGU s’apparentait à Hariri au moment où celui-ci quittait Perspectives d’un champ de recherches»,
un classique SDAU(8) fournissant des ses fonctions en septembre 2004, le Villes réfléchies : histoire d’actualité des
cultures professionnelles dans
orientations pour la planification SDATL a été intégré à la plate-forme de
l’urbanisme, in Dossiers des Séminaires
locale, le CDR attendait également une gouvernement de son successeur Omar Techniques, Territoires et Sociétés,
réflexion sur la planification des inves- Karamé. n° 11/12, pp. 7-16.
tissements publics. Plus globalement, Dans le contexte agité qui a suivi la • GAUDIN (Jean-Pierre), «Métiers de la
ville : la question de la
les différentes administrations éta- rapide démission de ce dernier,
professionnalisation», Les annales de la
tiques ont été associées à la concerta- l’IAURIF demeure impliqué dans le recherche urbaine, 2000, n° 88,
tion sur le projet aux différentes pha- projet du SDATL à travers une cam- pp. 145-148.
ses de l’étude. pagne d’informations et de réunions • HARB (Mona), (ed.), Conference City
Debates, The Lebanese National Master
En dehors de la sphère administrative publiques auprès des institutions loca-
Plan, City Debates 2003 Proceedings,
et professionnelle, ce rôle de média- les, de la société civile, en particulier Beirut, American University of Beirut,
teur a rencontré des limites qui tien- des ONG(9). Ce travail de communi- 2004, 98 p.
nent largement au mode de fonction- cation, financé par l’Union euro- • SOUAMI (Taoufik), Les urbanistes locaux
dans le miroir des interventions
nement de l’urbanisme au Liban. Si, en péenne, s’inscrit dans la continuité de
étrangères, CERMOC, Beyrouth-LTMU,
France et dans les pays occidentaux, ce qui avait été entamé, notamment Institut français d’urbanisme-Champs-sur-
l’émergence d’un urbanisme de négo- auprès des organisations profession- Marne, 2001, 65 p.
ciation et de contractualisation est liée nelles et des milieux universitaires, en • VERPRAET (Gilles), Les professionnels de
l’urbanisme, Paris, Anthropos-Economica,
à l’existence d’acteurs aux intérêts dis- 2003-2004.
2005, 226 p.
tincts et aux prérogatives au moins Étant donnée la faiblesse des institu-
formellement bien identifiées, l’orga- tions locales et le contexte politique
nisation institutionnelle, les référen- actuel du pays, une autre méthode était
ces professionnelles et les fondements sans doute difficilement envisageable.
sociaux de l’urbanisme ne favorisent La démarche de l’IAURIF demeure
pas, dans le contexte libanais, de telles inscrite, dans le cas d’espèce, dans une
(8) Schéma directeur d’aménagement et
démarches. logique top-down. Cette vision est lar- d’urbanisme.
Même si, en théorie, depuis les élec- gement partagée, et de nombreux (9) Organisations non-gouvernementales.

Dix thèmes de réflexion 151


J.-L. Klein/CDR
L’indispensable
vulgarisation
des concepts
Fouad Awada
IAURIF

L a transmission des analyses, des idées, des concepts,


a été facilitée au Liban par la traduction des documents
et par la tenue de débats dans la langue du pays.
Mais cette transmission est-elle seulement une affaire de langue ?
N’y a-t-il pas la nécessité d’adapter le vocabulaire et les concepts
The essential vulgarisation à la culture locale ? La vulgarisation n’est-elle d’ailleurs pas
of concepts indispensable aux démarches participatives telles
qu’elles se mettent en oeuvre dans les pays développés ?
Passing on analyses, ideas,
and concepts has been facilitated La «perte en ligne» est-elle plus grande dans la vulgarisation,
in the Lebanon by translation ou dans la non-vulgarisation ?
of the documents and by holding
debates in the language of the
country. But is such transmission
merely a question of language?
Is it not necessary to adapt
the vocabulary to and concepts
to the local culture?
Is not vulgarisation essential
to participative approaches
as they are implemented
in developed countries?
Is the transmission loss greater
in vulgarisation
or in non-vulgarisation?

152
152 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Les réflexions et propositions des urba- préhension est plus difficile, puisque le tion. Par exemple, la notion de schéma
nistes sur la ville et l’aménagement du vocabulaire n’est pas le même, les directeur ou de paysage est inexistante
territoire contribuent à la construc- concepts ne sont pas les mêmes. en Asie du Sud-Est.
tion de la représentation collective qui La traduction de documents d’urba-
fonde les actions de développement. nisme ou d’études d’aménagement du
Dans ce processus, la communication La traduction territoire est un exercice difficile qui
revêt une importance fondamentale. comme source de création nécessite à la fois une forte capacité
C’est par elle qu’il est possible de fédé- conceptuelle dans la maîtrise des langues, un niveau
rer l’opinion publique et les décideurs élevé de technicité dans le domaine de
autour d’orientations et de choix d’a- En Angleterre, les schémas directeurs compétence, et une bonne compré-
ménagement. d’urbanisme sont accessibles au public hension de l’environnement culturel
La diversité des acteurs impliqués dans et disponibles en une dizaine de lan- de la langue de destination.
l’aménagement impose de rechercher gues. La démocratie participative faci- Par exemple, au Liban, l’expression
une large «vulgarisation» des concepts lite l’accès à tous, y compris les immi- «carte des modes d’occupation des
émis dans les études. Un langage com- grés. En France, on ne produit pas le sols» (MOS) a été traduite par le
mun est nécessaire pour fonder les même effort, car on estime que la poli- CNRS(1) libanais comme étant la
choix collectifs. tique d’intégration passe par l’utilisa- «carte de couverture végétale» pour la
tion de la même langue. Toutefois, des rendre compréhensible de tous. Et l’ex-
initiatives locales offrent parfois des pression «schéma directeur d’aména-
L’urbanisme : informations en langues étrangères gement du territoire libanais» a été
un langage en évolution pour des services urbains (panneaux traduite, par l’IAURIF et le CDR(2),
de propreté en arabe) ou pour des comme étant le «plan général de mise
La langue est une forme de conven- manifestations (Nouvel An chinois). en ordre des terres». Au Cambodge,
tion. Elle doit être partagée par tous En coopération internationale, deux les traductions doivent nécessairement
les utilisateurs pour permettre la com- questions se posent en même temps, la être entreprises par des traducteurs
munication. Le vocabulaire urbanis- traduction dans la langue du pays et professionnels et reprises par des urba-
tique est relativement récent. Le lan- l’adaptation à une culture différente. La nistes.
gage va donc évoluer, être précisé et traduction des documents s’avère Les débats sur les traductions sont infi-
complexifié en fonction des besoins indispensable pour toucher un large nis, tant le vocabulaire dans le domaine
de communication. La vulgarisation public. Mais cette traduction s’avère de l’urbanisme est loin d’être fixé. Des
d’un concept inexistant paraît alors délicate lorsque, comme dans le néologismes sont nécessairement créés
difficile, mais pas impossible, à réali- monde arabe ou en Asie du Sud-Est, par des professionnels et progressive-
ser. les langues ne disposent pas toujours ment introduits dans différentes sphè-
Dans le domaine de l’urbanisme, dans de concepts équivalents pour expri- res sociales, sans possibilité de valida-
un contexte international qui donne de mer les objectifs ou les outils de mise tion académique (pas de formation en
plus en plus d’importance à la décen- en œuvre de documents de planifica- urbanisme dans le pays, pas de
tralisation et à la participation locale, système de validation officielle de la
la vulgarisation prend une dimension langue).
importante. Mais ce mot reste péjora- Dans les traductions, il peut y avoir
tif, car il implique de déformer l’idée des libertés de choix des termes et
pour la rendre compréhensible aux expressions en fonction de ce qui inté-
interlocuteurs. Cela implique une resse le traducteur, et des libertés d’in-
démarche collective d’appropriation terprétation lorsque le traducteur ne
des concepts et l’utilisation de média- connaît pas vraiment le terme ou le
teurs. Une phase d’adaptation est concept. La traduction du Livre blanc
nécessaire pour passer de la production Les débats avec les représentants de Beyrouth de 1973 posait déjà le pro-
d’idées à sa diffusion et son accepta- des bailleurs de fonds, comme ici au CDR
en 2005, mettent autour de la table
tion.
une dizaine de langues et de cultures (1) Centre national de la recherche scientifique.
Mais lorsqu’il y a d’autres langages différentes. (2) Conseil du développement et de la recons-
(langages et cultures différents) la com- J.-L. Klein/CDR truction.

Dix thèmes de réflexion 153


Extrait de la version en langue arabe du rapport du SADTL blème de la compréhension des
concepts et de leur transcription en
arabe.
La difficulté se conjugue avec la diver-
sité des publics concernés par les
débats. Les méthodes participatives de
plus en plus développées mêlent des
publics aux niveaux d’éducation très
divers, parfois parmi les plus faibles
lorsqu’on s’attache à travailler sur les
quartiers pauvres des villes du tiers-
monde.
De fait, même en France, les expres-
sions employées par les urbanistes sont
parfois mal comprises par différents
milieux sociaux, les mots sont inter-
prétés différemment du sens utilisé
dans la sphère technique, et certains
termes restent incompris, voire peu-
vent choquer lorsqu’ils sont utilisés
dans des contextes différents de ceux
pour lesquels ils ont été émis.
De même, des sujets peuvent paraître
tabou. Au Liban, par exemple, on peut
critiquer les pouvoirs publics, mais
cela devient très sensible lorsqu’on est
tenté de critiquer des attitudes ou des
comportements de la population. En
France, la «densification» demeure un
concept que le grand public a du mal
à accepter.

La cartographie :
un langage marqué
par les cultures

La cartographie, comme l’image,


nécessite aussi l’apprentissage de codes
de lecture. Les cartes sont connotées
selon leur contexte, mais aussi selon
la culture des personnes qui les inter-
Le choix des termes, les codes de couleur, les représentations graphiques, prètent. Le choix des couleurs n’est pas
sont destinés à rendre intelligibles dans la culture cible, des concepts provenant souvent neutre : le blanc signifie la mort en
d’une autre culture. Asie du Sud-Est ; le vert signifie l’islam
dans le monde musulman…
L’utilisation des symboles peut pren-
dre des valeurs différentes selon les
milieux : des étoiles peuvent signifier
l’Europe ou le pouvoir vietnamien ou

154 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
chinois ; un croissant peut signifier sont rarement explicités et génèrent visites de terrain sont parfois le
l’islam ou la nuit… des confusions. Des néologismes appa- meilleur moyen de faire comprendre la
De plus, l’utilisation de cartes est beau- raissent pour pallier les insuffisances spatialisation et les enjeux des projets.
coup plus habituelle en France qu’au du langage ou parfois pour reprendre On comprendra mieux l’implantation
Liban, ce qui a des répercussions sur la le sens premier de mots qui ont été d’un grand axe en fonction du relief
compréhension de l’outil. La carto- par trop galvaudés. Ces évolutions comme à Cergy-Pontoise, ou la valeur
graphie permet d’exprimer de façon interrogent sur le sens des mots, sur écologique et paysagère d’une zone
très synthétique des concepts en lien leurs itinéraires linguistiques et leur naturelle (parc naturel du Nahr
avec leur spatialisation à condition que relation avec les milieux dans lesquels Ibrahim), ou les effets catastrophiques
leurs lecteurs soient réceptifs à ce mode ils sont utilisés. des nuisances visuelles et olfactives de
de communication des idées. montagnes de déchets à Bourj
Que dire alors des postes de légende ou Hammoud dans la baie de Beyrouth
de la compréhension de cartes ou de nuisances sonores à proximité de
détaillées et complexes telles les car- l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle.
tes des modes d’occupation des sols Mais au-delà des aspects liés à la dif-
pour lesquelles chaque poste de ficulté de la langue, se pose aussi le
légende fait l’objet d’une définition problème du contenu lui-même. En
précise. Aussi, dans l’expérience du effet, comment cartographier l’incer-
SDATL(3) au Liban, la carte des modes titude ? La cartographie permet de
d’occupation des sols a été «éclatée» montrer un certain nombre de cho-
en plusieurs cartes thématiques, et les ses au risque de trop les fixer sur un
termes utilisés pour chaque poste de territoire. Faut-il se dire que l’on ima-
légende dans la légende générique ont Même avec un public francophone averti, gine autant de scénarios possibles dans
été systématiquement adaptés au comme ici à l’académie des Beaux-Arts le cadre de la prospective, puis voir les
de l’Université libanaise, les concepts
thème de la carte thématique. avantages et les points négatifs, pour
techniques sont compris de manière
L’évolution de la cartographie vient inégale. finalement arriver à un compromis… ?
aussi ajouter à la complexité de la com- J.-L. Klein/CDR ou bien faut-il créer un langage pour
préhension. Les codes d’expression transmettre leurs visions ?
cartographique ont en effet changé
rapidement avec l’évolution techno-
logique rapide des dernières décen- L’adaptation nécessaire
nies. Ainsi, des professionnels formés à de larges publics
récemment n’ont-ils pas forcément la
même utilisation des outils cartogra- Afin de pallier ces difficultés de com-
phiques. D’autre part, une partie de munication, l’utilisation de plusieurs
l’acquisition des concepts et des outils médias s’avère indispensable pour
se poursuit lors de l’activité profes- créer les conditions de la compréhen-
sionnelle, au-delà des formations uni- sion de sujets complexes : cartes,
versitaires des professionnels. Un photos, courts métrages, rapports,
contexte de faible production et de fai- publications, brochures, articles dans
ble utilisation de ces outils crée des les journaux, viennent compléter les
décalages entre professionnels issus de séminaires, colloques, conférences,
milieux différents dans la maîtrise et la débats publics et forums.
compréhension de ces outils. Il faut alors s’adapter aux publics.
De fait, il n’existe pas de langage uni- Savoir ce que l’on veut faire passer en
versel, même pour des locuteurs d’une fonction du public. Cela amène parfois
même langue. Le programme de à simplifier les messages ou les réor-
recherches sur les «Mots de la ville» ganiser pour mieux les faire com-
reflète bien la difficulté dans l’utilisa- prendre. Les concepts doivent être (3) Schéma directeur d’aménagement du
tion des concepts. De fait, les concepts réexpliqués. Lorsque c’est possible, les territoire libanais.

Dix thèmes de réflexion 155


© Solidere
Recherche et expertise :
regards croisés
Éric Huybrechts(1)
IAURIF

L’ élaboration du SDATL(2) a été l’occasion de nombreux


et fructueux échanges entre les milieux de la recherche d’une part,
et les professionnels en charge de cette élaboration d’autre part.
Ceci a notamment concerné le CERMOC, le Centre national
de télédétection du CNRS(3) libanais et, dans une moindre mesure,
des équipes de recherche des universités libanaise et américaine.
Cette expérience a permis d’apporter une valeur ajoutée
Research and expertise: importante aux travaux des deux parties.
exchanging glances Principaux enseignements…
The drawing up of the SDATL
has been an opportunity for
numerous and fruitful exchanges
between the research world
and professionals in charge
of the drawing up.
This concerned in particular
the CERMOC, the Remote Sensing
Centre of the Lebanese Scientific
Research Council (CNRS1) and,
to a lesser extent, research teams
from Lebanese and American
Universities. This experience has
made it made it possible to bring
(1) Directeur du Centre d’études et de recherche sur le Moyen-Orient contemporain (CER-
substantial added value MOC) en 2000 et 2001, ex responsable de l’Observatoire de recherche sur Beyrouth et la recons-
to the work of the two parties. truction, coordinateur des Observatoires urbains des centres français du pourtour méditerranéen.
Main lessons... (2) Schéma directeur d’aménagement du territoire libanais.
(3) Centre national de la recherche scientifique.

156
156 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Itérations fructueuses problématisées ainsi que la caution et laboratoires de recherche, sept pro-
donnée par la recherche et l’université grammes de recherche ont été réali-
Les liens entre l’expertise urbaine et à la qualité des travaux des experts for- sés ou sont en cours de réalisation :
le milieu universitaire et scientifique ment un échange constructif dans - Beyrouth, Grand Beyrouth (1993-
sont fréquents dans la production des lequel chaque partie trouve des avan- 1996) ;
études d’aménagement en France tages. Un exemple caractéristique de ce - reconstruction et réconciliation au
comme au Liban. Par exemple, sur les type de bénéfice réciproque est celui de Liban (1998-1999) ;
trente dernières années, on trouvera la coopération entre l’IAURIF et le - agriculture urbaine en Méditerranée
d’incessants allers-retours entre la CNRS libanais sur la question des et au Moyen-Orient (1998-2004) ;
quasi-permanence de la présence risques naturels dans le cadre du - municipalités et pouvoirs locaux au
ponctuelle de l’IAURIF au Liban et la SDATL : l’aura scientifique du CNRS Liban (1999-2001) ;
production scientifique en sciences a apporté une caution forte aux cartes - culture professionnelle des urbanis-
sociales produite par le CERMOC des risques d’inondation et de glisse- tes (2001-2004) ;
depuis 1977. Les relations sont étroi- ment de terrain figurant au SDATL, - atlas des localités du Liban (1999-
tes entre les deux milieux avec l’utili- et les exigences de l’IAURIF ont 2006) ;
sation des travaux des experts pour conduit le CNRS à affiner ses travaux - quartiers d’habitat précaire de
nourrir la réflexion scientifique sur la aux échelles nécessaires aux praticiens. l’agglomération de Beyrouth (2005-
ville et les acteurs de la production 2007).
urbaine, mais aussi grâce à la capitali- Ces productions spécifiques ont été
sation de la connaissance exercée de Évolution du cadre alimentées par l’expertise, par exemple
façon systématique par les centres de institutionnel en reprenant les éléments d’analyse
recherche existants sur place. de la recherche au Liban sur l’environnement du littoral, la ligne
De plus, les passages assez fréquents de démarcation ou sur le schéma
d’un secteur à l’autre dans le parcours Le cadre institutionnel de la recher- directeur d’aménagement du territoire
professionnel des individus facilitent la che s’est rapidement structuré pen- ou en prenant comme objet de
mobilisation croisée des deux milieux. dant et après la guerre du Liban. La réflexion les professionnels de l’amé-
En effet, de nombreux jeunes cher- reconstruction a incité les institutions nagement. Elles ont aussi nourri l’ex-
cheurs se destinent en définitive à l’ex- universitaires et scientifiques à foca- pertise en préparant – en collabora-
pertise. Le lien entre l’expertise et la liser leur attention sur les questions tion avec le CNRS libanais – la
formation des jeunes professionnels d’aménagement. Deux institutions de cartographie utile pour le schéma
facilite le renouvellement de l’expertise recherche émergent dans les relations directeur d’aménagement du terri-
locale et internationale. Des experts entre l’expertise et la recherche. toire, des analyses sociologiques sur le
occupent parfois des postes de cher-
cheurs ou effectuent une thèse en s’ap- Le CERMOC
puyant sur l’activité de laboratoire Tout d’abord, par son ancienneté, le
(séminaire, encadrement scientifique) CERMOC créé en 1977 s’est doté d’un
dispensée dans les centres de recherche observatoire urbain en 1991. Cet outil
ou les universités. Enfin, des profes- a permis de mobiliser des efforts de
sionnels de l’aménagement partici- recherche importants pour suivre la
pent ponctuellement à des program- reconstruction de Beyrouth, puis du
mes de recherche sur la ville Liban. La capitalisation de la connais-
(«Quartiers d’habitat précaire de l’ag- sance a été accompagnée d’une pro-
glomération de Beyrouth», «Interface duction documentaire (catalogues de
entre l’agriculture et l’urbanisation sur cartes et d’ouvrages, chronologie de
le littoral libanais») ou à des forma- la reconstruction) et universitaire dans
tions destinées aux jeunes chercheurs. le cadre de mémoires d’étudiants (maî-
Les commandes passées par des trises, DESS/mastère, thèses de doc-
bureaux d’études aux chercheurs ou torat), mais aussi de programmes de
© CERMOC

aux institutions de recherche, la pro- recherche. Depuis 1993, en collabora-


duction d’enquêtes et de réflexions tion avec de nombreuses universités

Dix thèmes de réflexion 157


schéma directeur d’urbanisme de Des formations truction (1994-2001) puis du Courrier
Beyrouth, le schéma d’aménagement qui renouvellent des observatoires de Méditerranée et
de la ligne de démarcation et le plan de régulièrement l’expertise du Moyen-Orient (depuis 1999) faci-
transport de Beyrouth, ou en dressant urbaine lite les contacts et l’accès à des pro-
le cadre historique de la réconciliation ductions souvent ressenties comme
pour le programme de développement À la faveur de la reconstruction est trop confidentielles.
économique et social du Sud-Liban. rapidement apparue une spécialisa-
tion des formations dans le domaine
Le CNRS libanais de l’aménagement, avec l’appui d’u- Conseils aux décideurs
D’autre part, le CNRS du Liban a été niversités européennes. Aujourd’hui, et capitalisation
refondé au milieu des années 1990. Il on compte plus de cinq formations en de la connaissance
a notamment développé des pro- urbanisme au Liban, de niveau
grammes de formation et de recherche DESS/master : La répartition des rôles entre l’exper-
sur le traitement d’images satellites et - Institut d’urbanisme de l’Académie tise et le milieu universitaire et scien-
de photos aériennes et sur des études libanaise des beaux-arts, en collabo- tifique est toutefois relativement claire.
environnementales dans le cadre des ration avec l’Institut français d’ur- L’université et la recherche se concen-
activités de son laboratoire national banisme ; trent sur l’observation, la capitalisa-
de télédétection. Ses analyses font réfé- - Université libanaise (master d’urba- tion de la connaissance, y compris son
rence et sont de plus en plus utilisées nisme) en collaboration avec interprétation, et la formation (master,
en appui à des expertises plus globales. l’Institut d’urbanisme de Lyon ; formations doctorales) ; l’activité édi-
Par exemple, la réalisation de la carte - American University of Beirut (Master toriale permet de diffuser plus large-
des circonscriptions foncières et celle of Urban Design/Urban Planning) ; ment la connaissance produite. La par-
des modes d’occupation des sols du - Université Saint-Joseph, département ticipation de la recherche à des
Liban ont été directement utilisées de géographie (master d’aménage- expertises ou à l’organisation de
dans le cadre de l’élaboration du ment) ; forums en réponse à des demandes
schéma directeur de l’aménagement - Lebanese American University, ministérielles (réforme de l’urbanisme
du territoire du Liban. (Master of Urban Design). au Liban, Ordre des ingénieurs et des
D’autres institutions développent des À cette surabondance dans un contexte architectes, 2000) est ponctuelle.
activités de recherche ponctuelles de marché du travail très étroit, s’a- L’expertise apporte les conseils aux
comme l’Orient Institute, qui sert de joute une école de restauration du autorités et produit une plus-value de
point d’appui pour des universités alle- patrimoine à l’université de Tripoli, connaissance à travers ses propres obs-
mandes, des universités étrangères en collaboration avec l’École de ervations et surtout sa capacité de
(URBAMA, Tours) et les principales Chaillot (Paris) et la Sapienza de construire un diagnostic, identifier des
universités au Liban. Mais l’essentiel Rome, qui octroie en option une for- enjeux, dégager des perspectives et pro-
des universités restent concentrées sur mation à la préservation et la mise en poser des orientations et des projets
la formation et des animations (confé- valeur du patrimoine architectural et pour aider à la prise de décision.
rences, séminaires, colloques) avec une urbain.
production scientifique réduite dans le Mais le milieu de la recherche a aussi
domaine urbain. De nombreux pro- une production autonome issue de Complémentarités croisées
jets de quartier, d’analyses détaillées diverses institutions sous forme d’ar-
sont toutefois produites dans le cadre ticles dans des revues scientifiques et Les liens et les particularités des deux
de ces travaux, mais le contexte insti- d’ouvrages. L’activité éditoriale du milieux facilitent la production sur la
tutionnel divisé des universités ne faci- CERMOC témoigne de l’importance ville, développent une culture com-
lite pas une capitalisation systématique de cette production scientifique. De mune, une bonne compréhension des
de ces travaux, même au sein d’une plus, une production destinée à ren- enjeux et enrichissent le débat scien-
même université. forcer les réseaux et diffuser la connais- tifique et dans la société. La diffusion
sance rend plus facile l’accès à l’infor- auprès du public d’une littérature
mation : la publication de la Lettre construite sur la ville, bien que s’a-
d’information de l’Observatoire de dressant à un lectorat réduit, participe
recherche sur Beyrouth et la recons- à la diffusion de la connaissance. Cet

158 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
aspect différencie la production scien- Références bibliographiques
tifique qui s’expose, de celle de l’ex-
pertise qui reste le plus souvent sou- • Mouvements communautaires et espaces
mise à une relative confidentialité urbains au Machreq, Beyrouth, CERMOC,
contractuelle. La recherche, à travers 1985, 175 p.
• TARRAF-NAJIB (Souha), «Zrariyé, village chiite
son filtre, apparaît ainsi comme un
au Liban-Sud de 1900 à nos jours», Cahiers du
prolongement de l’expertise. Cermoc, Beyrouth, CERMOC, 1992, n° 4,
D’autre part, l’institutionnalisation de 134 p.
la recherche par l’implantation de • Cartographie de Beyrouth, CERMOC, Beyrouth,
1995.
structures spécifiques (centres de
• ARNAUD, (Jean-Luc) (dir.), «Beyrouth, Grand-
recherche, bibliothèque, archives…) Beyrouth», Cahiers du Cermoc, Beyrouth,
permet aussi à l’expertise de trans- CERMOC, 1998, n° 16, 230 p.
mettre la mémoire des productions • Bibliographie de Beyrouth, CERMOC, Beyrouth,
1996.
d’experts à d’éventuels relais. Le temps
• HARB EL-KAK (Mona), «Politiques urbaines
de l’expertise, même s’il se prolonge dans la banlieue sud de Beyrouth», Cahiers du
sur des décennies, reste tout de même Cermoc, Beyrouth, CERMOC, 1996, n° 14,
soumis aux aléas des commandes, sur 85 p.
des durées qui vont de quelques jours • ROWE (Peter), Recovering Beirut, Harvard,
Boston, 1998.
à quelques années. Les centres de docu-
• EL-ACHKAR (Elie), «Réglementation et formes
mentation conservent et transmettent urbaines, le cas de Beyrouth», Cahiers du
une partie de la mémoire des experts Cermoc, Beyrouth, CERMOC, 1998, n° 20,
à travers leurs productions. 180 p.
• SALIBA (Robert), Beirut 1920-1940 Domestic
De plus, les débats et les analyses qui
Architecture Between Tradition and Modernity,
sont produits dans les centres de The Order of Engineers and Architects, Beirut,
recherche permettent parfois de véri- 1998.
fier, voire d’ajuster, des éléments pro- • RUPPERT (Helmut), «Beyrouth, une ville
d’Orient marquée par l’Occident», traduit de
duits parfois trop rapidement dans des
l’allemand par Eric Verdeil, Cahiers du
champs de contraintes propres à l’ex- Cermoc, Beyrouth, CERMOC, 1999, n° 21,
pertise. De même, les séminaires et les 166 p.
colloques participent de la construc- • HUYBRECHTS (Eric) & DOUAYHI (Chawqi)
(dir.), «Reconstruction et réconciliation au Liban
tion de représentations sociales sur les
: négociation, lieux publics, renouement du lien
enjeux du développement urbain. social», Cahiers du Cermoc, Beyrouth,
Si la recherche se nourrit de la pro- CERMOC, 1999, n° 23.
duction de l’expertise, l’expertise • AVELINE (Natacha), «Marchés fonciers et
immobiliers à Beyrouth», Cahiers du Cermoc,
trouve des prolongements de son
Beyrouth, CERMOC, 2000, 35 p.
action et un appui institutionnel par la • Cartothèque du Cermoc - 1 : Liban, Cermoc,
présence de centres de recherche. Cette Beyrouth, 2000.
fertilisation croisée des deux milieux • DAVIE (May), Beyrouth et ses faubourgs, une
ressemble à celle recherchée dans les intégration inachevée, Beyrouth, CERMOC,
2000.
technopoles ou pôles de compétitivité.
• DAVIE (Michael) (dir.), Beyrouth : Regards
De fait, elle est pratiquée depuis des croisés, URBAMA, Tours, 1997.
décennies dans le domaine urbain, • FAVIER (Agnès) (dir.), «Municipalités et
sans nécessité de structures lourdes ou pouvoirs locaux au Liban», Cahiers du Cermoc,
Beyrouth, CERMOC, 2001, n° 24, 438 p.
de localisation spécifique.
• BAKHOS (Walid), «Loi de l’urbanisme, loi de la
construction, schémas directeurs d’urbanisme»,
Documents du Cermoc, Beyrouth, CERMOC,
2001, 28 p.
• NASR (Joe), & PADILLA (Martine) (dir.),
Interfaces : agriculture et villes à l’Est et au Sud
de la Méditerranée, Éd. Delta-IFPO, Beyrouth,
2004.

Dix thèmes de réflexion 159


© Solidere
Planification à long terme
et actions d’urgence :
Long-term planning quelles articulations ?
and emergency actions: Éric Huybrechts
what link-ups? IAURIF

The reconstruction of Beirut offers


a textbook case on simultaneous
management of the long-term
and of emergency actions,
L a reconstruction de Beyrouth offre un cas d’école
sur la gestion simultanée du long terme et des actions d’urgence,
and on the difficulties inherent et sur les difficultés inhérentes à cette gestion.
in such management. The criteria Les critères de choix des actions d’urgence peuvent diverger
for choosing the emergency
actions can diverge from the pre- de ceux des plans pré-établis, et les moyens mis en œuvre
established plans, and the means pour répondre aux urgences peuvent faire passer au second plan
implemented to cope with les objectifs à long terme.
emergencies can relegate
Mais ces risques peuvent être en partie contrecarrés lorsque
the long-term objectives
to the background. le pouvoir dispose d’un plan préalablement établi, qu’il en dégage
But such risks can in part be une vision qui va au-delà des besoins du moment, et qu’il est animé
overcome when the authorities par une volonté politique forte.
have a pre-established plan,
Il demeure qu’une telle configuration n’est pas sans risque
when they highlight from that plan
a vision that goes beyond en l’absence d’outils de suivi (monitoring) capables d’évaluer
the needs of the moment, and le processus d’action en continu et de proposer les ajustements
when they are driven by strong qui permettent de garder le cap.
political will.
Nevertheless, such a configuration
is not without risk in the absence
of monitoring tools that are
capable of continuously assessing
the process of action and
of proposing the adjustments that
make it possible to stay on course.

160
160 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Urgences et planification de la reconstruction (CDR), Fadl toire en une mosaïque d’espaces com-
Chalak, ont permis d’exhumer un munautaires a trouvé ses relais dans
Les périodes de reconstruction sont document (le SDRMB) qui a servi de les attitudes des acteurs politiques.
toutes marquées par les urgences. Celle cadre pour la politique de restructu- D’autre part, les politiques sectorielles
de Beyrouth a ceci de particulier, mais ration des quartiers de la banlieue. ont, comme souvent, pris le pas sur
pas unique(1), d’avoir bénéficié du L’entourage de Rafic Hariri s’est les politiques globales. L’équilibre poli-
cadrage préalable nécessaire à sa mise appuyé sur ce document pour fixer les tique fragile des gouvernements suc-
en œuvre. En effet, le schéma direc- grands projets de la reconstruction : cessifs n’a pas favorisé partout la mise
teur de la région métropolitaine de Elyssar, centre-ville, grandes infras- en place de politiques d’aménagement,
Beyrouth (SDRMB) établi en 1986 a tructures autoroutières, piste en mer et intersectorielles. Le pragmatisme a éga-
été le document de référence de la extension de l’aéroport international, lement joué un rôle : les projets déjà
reconstruction. Le contenu du docu- campus de l’université libanaise, exten- définis et suffisamment étudiés ont été
ment était conforme à la situation poli- sion du port… réalisés en premier.
tique de l’après-guerre : réunification Pourtant, le CDR, créé en 1977, a vu
de la ville sur un fond de division com- son rôle renforcé pour mettre en
munautaire. œuvre la reconstruction. En réalité,
Les urgences sont nombreuses. Le pro- son rôle opérationnel de programma-
cessus classique des reconstructions se tion et de mise en œuvre de la très
déroule en trois phases : grande majorité des investissements
- phase 1 : la reconstruction des infras- en équipements et en infrastructures
tructures de base (eau potable, élec- a pris le pas sur son rôle de planifica-
tricité, grandes voiries, télécommu- tion et de coordination intersectorielle.
nications) ; Les urgences liées à la reconstruction, De fait, les urgences de la reconstruc-
- phase 2 : la croissance économique ; la nécessité de répondre rapidement tion, la nécessité de répondre rapide-
aux besoins de la population, ont mobilisé
- phase 3 : le développement durable. ment aux besoins pressants de la popu-
l’ensemble des énergies au détriment
Beyrouth n’a pas échappé à cette règle d’une vision plus générale en matière lation, ont mobilisé toutes les énergies
édictée par la Banque mondiale dès le de planification. au détriment du portage d’une vision
début du processus de la reconstruc- © CDR plus générale(2).
tion. Généralement, la première phase Cette observation rejoint celle que l’on
bénéficie d’une aide internationale peut faire dans les périodes de forte
accrue, contrairement aux phases sui- Les risques inhérents croissance urbaine, liée à des trans-
vantes. C’est donc généralement dans à l’action dans l’urgence formations profondes de systèmes éco-
la deuxième phase que s’élabore la pla- nomiques ou politiques. La croissance
nification en préparation de la troi- Pourtant, le décalage, entre les priori- récente des grandes villes chinoises ou
sième phase qui tente de mettre en tés de la reconstruction, qui ne sont celle rapide de villes de pays en trans-
cohérence le développement écono- pas sans lien avec les configurations ition ou en développement attestent
mique, social et l’environnement. La du jeu des acteurs politiques et la pla- de la même difficulté, principalement
particularité de Beyrouth est d’avoir nification, est resté important pendant par manque d’outils d’adaptation
bénéficié d’un outil de planification toute cette phase de reconstruction. rapide à des situations très chan-
spatiale avant même la fin des com- En effet, la planification urbaine trouve geantes.
bats. La mise en œuvre de la recons- son expression dans les réalisations à
truction s’en est trouvée facilitée. La travers des programmes d’action. La
vision de la reconstruction était difficulté réside dans la mise en œuvre
(1) Plan Abercrombie pour la reconstruction de
établie, facilitant la définition des prio- de politiques cohérentes définies par la Londres établi en 1943.
rités pour engager les grands travaux planification et les contextes à la fois (2) Le cumul, par un même organisme, des
missions de planification et d’exécution de pro-
sur le court terme. locaux et temporel.
jets, conduit immanquablement à un déséqui-
Les rencontres avec les autorités, Beyrouth est de ce point de vue un cas libre des moyens qu’il mobilise au service de
notamment le président de l’Ordre des d’école pour deux raisons : la guerre a ces deux catégories de missions, et c’est la plus
lourde (l’exécution) qui prend le dessus alors
ingénieurs, Assem Salam, ou le prési- généré une territorialisation commu- que la plus légère (la planification) devrait la
dent du Conseil du développement et nautaire. La fragmentation du terri- commander.

Dix thèmes de réflexion 161


L’importance du monitoring Business School, universités, cher- Hammoud ou d’autoroutes dans le
cheurs) pour obtenir d’autres modes Kesrouan ou bien pour l’implantation
Ce n’est donc pas tant la planification d’analyses indépendants. Ces analyses de l’hôpital gouvernemental en ban-
qui manque de souplesse ou de capa- ont porté aussi bien sur les opportu- lieue sud.
cité d’adaptation à des périodes de nités de développement économique Le plus remarquable de ce point de
transformation rapide des villes et des que sur l’aménagement de quartiers vue est la vision portée sur le long
sociétés qui les habitent que le manque comme ceux du centre-ville, la ligne de terme pour la reconstruction du cen-
d’outils opératoires permettant de démarcation, les espaces verts, la cor- tre-ville de Beyrouth. En effet, les chan-
piloter ces changements. Cela suppo- niche, la croissance de l’urbanisation… gements d’orientations portés sur le
serait la mise en place d’outils de suivi projet entre le schéma directeur et son
(monitoring, indicateurs) opérant sur plan de détail ont montré les limites du
la base d’observations régulières et Un pouvoir porteur court terme qui aboutit parfois à des
dotés des capacités de réaction pour d’une vision erreurs urbanistiques irréparables : la
maintenir ou réajuster les orientations destruction du patrimoine architec-
et les choix opérés auparavant. Et pourtant, malgré les limites impo- tural et urbain, voire archéologique.
Cette problématique n’est pas spéci- sées par le court terme, l’ambition poli- Et pourtant, la construction de la
fique aux périodes de reconstruction tique portée par le Premier ministre vision à long terme s’est avérée
ou de transformation rapide des villes. Hariri et ses gouvernements a permis indispensable à la fois pour faire adhé-
Elle renvoie principalement à la néces- de mettre en œuvre des projets de rer les principaux acteurs publics et
sité de mettre en place des capacités grande envergure, seuls à même de privés et pour attirer les investisseurs,
d’analyse et de proposition perma- sortir des limites de l’espace écono- dans un contexte régional qui s’est
nentes pour accompagner les change- mique local. rapidement dégradé dès 1995. Sur cet
ments. On ne peut expliquer la construction espace particulier, l’articulation entre
Ce qui a manqué à la reconstruction de des grandes infrastructures, port, aéro- les objectifs du long terme définis par
Beyrouth, c’est la mise en place d’un port, autoroutes par des contingences l’État et la mise en œuvre du court
outil permanent d’aide à la décision locales ou des analyses communau- terme, a trouvé son outil de gestion
en mesure de construire la connais- taires. Ces enjeux dépassent largement spatial et temporel à travers une société
sance, de l’interpréter pour conseiller les échelles territoriales locales, même foncière en charge de mettre en œuvre
les décideurs sur chacun des grands si elles croisent parfois des intérêts
projets. locaux, comme, par exemple, dans le (3) ORBR, observatoire créé au sein du
L’observatoire de recherche sur tracé des grands boulevards à Borj CERMOC.
Beyrouth et la reconstruction(3) n’a
pas joué ce rôle faute d’implication
institutionnelle limitée par son rôle
d’animation et de gestion de la recher-
che scientifique. Ce sont en réalité les
bureaux d’études privés, comme Dar
al Handassah, ACE, Khattib we Alami,
BTUTP et bien d’autres qui ont
apporté des éléments de diagnostic au
coup par coup dans une relation com-
merciale avec l’administration sans
toutefois construire un outil d’obser-
vation, de capitalisation de la connais-
sance et de conseil disponible en per-
© Solidere

manence pour l’administration.


Consciente des limites imposées par
La reconstruction de Beyrouth a souffert de l’absence d’un outil permanent d’aide
ce jeu d’acteurs, l’administration a
à la décision, capable de construire la connaissance et de l’interpréter.
donc fait appel régulièrement à des Les différents changements d’orientations portés sur le projet de reconstruction
acteurs extérieurs (IAURIF, Harvard du centre-ville en sont le témoignage.

162 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
un des plus grands projets de la
Méditerranée, sous le contrôle de ses
nombreux actionnaires (plus de
120 000 ayants droit).

Outils de gestion
de l’espace et d’aide
à la décision

La reconstruction de Beyrouth a béné-


ficié d’un contexte positif avec la pré-
existence d’un plan d’urbanisme per-
tinent (SDRMB), un pouvoir porteur
d’une vision et d’une volonté politique
forte, et une concentration des moyens
d’action dans un seul organisme,
jeune, le CDR. Mais l’État libanais a
manqué, durant toute cette période,
d’une structure capable de suivre et
d’ajuster en temps réel les politiques
mises en place, ce défaut ayant été par-
tiellement compensé par le recours à
des moyens privés, non seulement
pour gérer le processus dans son
ensemble, mais aussi pour gérer des
projets spécifiques comme l’opération
du centre-ville.
En définitive, la planification à long
terme s’avère indispensable pour limi-
ter le risque des investisseurs privés et
orienter les investissements de l’État.
C’est principalement à travers la
volonté politique, et dans la mise en
place d’outils de gestion de l’espace et
dans les outils permanents d’aide à la
décision (de type agence d’urbanisme
ou observatoire urbain au sein de l’ad-
ministration) que se trouvent les clés
pour faciliter la bonne articulation
entre la vision à long terme et la mise
en œuvre des urgences du développe-
ment urbain.

La planification à long terme


s’avère indispensable pour limiter
le risque des investisseurs privés
et orienter les investissements de l’État.
© Solidere

Dix thèmes de réflexion 163


Bibliographie
Cette sélection d’ouvrages et d’articles est extraite de la base de données Urbamet (www.urbamet.com)
Présentées par ordre chronologique inverse, les références sont suivies de la (ou des) cote(s) correspondant au document.
Le lecteur peut ainsi savoir où consulter les ouvrages.
CA : ISTED - Villes en développement
CDU : Centre de Documentation de l’Urbanisme
EPC : Ecole Nationale des Ponts et Chaussées
IA : Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France

Principales contributions
de l’IAURIF

Conseil du Développement et de la Reconstruction.


(Liban) ; Dar-Al-Handasah (Shaïr and Partners) ; Institut
d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France
Awada, Fouad (dir.)
SDATL, Schéma Directeur d’Aménagement
du Territoire Libanais
Beyrouth : CDR, 2004.- 233 p., cartes, tabl., ann. + 1 carte H.T.
(IA C.4573)
Le schéma directeur d’aménagement du territoire libanais
(SDATL) a été élaboré entre 2002 et 2004. Ce document est
destiné à la fois à encadrer la politique nationale d’urba-
nisme et à servir de référence géographique aux investis-
sements de l’État. Le rapport du SDATL est accompagné
d’un dossier cartographique comportant les 3 cartes de
référence au 1/200 000 du SDATL (vocation des sols, orga-
nisation du territoire, premières options fondamentales)
ainsi que 3 cartes d’approche régionale au 1/100 000 (Nord,
Centre, Sud) comportant des zooms sur les grandes agglo-
mérations au 1/50 000.
IA 45770(1)

Conseil du Développement et de la Reconstruction.


(Liban) ; Dar-Al-Handasah (Shaïr and Partners) ; Institut
d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France
Pagès, Jean-Louis (dir.)
Atlas du Liban
(Document réalisé dans le cadre de l’élaboration du
schéma directeur d’aménagement du territoire libanais.
IA 45770(1))
Beyrouth : CDR, 2004.- 63 p., cartes, tabl., graph.
Cet atlas du Liban regroupe les cartes et les graphiques
produits dans le cadre de l’élaboration du schéma directeur
d’aménagement du territoire libanais (SDATL) entre 2002
et 2004. Il est organisé en trois parties portant respective-
B. Cauchetier/Iaurif

ment sur l’état des lieux, les problématiques et l’aménage-


ment du territoire.
IA 45770(2)

164 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Bibliographie
Conseil du Développement et de la Reconstruction. Grand Beyrouth, franchissements de fleuves à Irkousk et à
(Liban) ; Dar-Al-Handasah (Shaïr and Partners) ; Institut Hanoï. Un troisième volet porte sur les nouvelles approches
d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France métropolitaines (Shanghai, Santiago du Chili) et régiona-
Awada, Fouad (dir.) les (littoral libanais, Sud-Liban).
SDATL Schéma d’aménagement IA 43447 ; CA C11298 ; CDU 58011
du territoire libanais.
Phase 1 Diagnostic et problématiques Haut Comité du Secours. (Liban) ; Programme des Nations
Beyrouth : CDR, 2003.- 188 p., cartes, tabl. Unies pour le Développement
Ce rapport présente un diagnostic de la situation du Liban CRI ; ECODIT ; Institut d’Aménagement et d’Urbanisme
et du territoire libanais au début des années 2000. Il aborde de la Région Ile-de-France (dir.) ; TEAM International
différentes thématiques physiques, économiques, sociales, Awada, Fouad ; Salam, Youssef ; Hamdane, Kamal ;
environnementales et urbanistiques. L’état des lieux permet Karam, Joseph ; Barakat, Dr Sultan
d’esquisser un diagnostic des progrès réalisés, des difficul- Programme régional de développement
tés persistantes et des points sur lesquels il convient d’agir économique et social du Sud-Liban
dans le futur. Paris : IAURIF, 1999. - 158 p., photo., tabl., cartes
IA 44402(1) ; IA 44007 (Rapport commandité par le Haut Comité du Secours,
Liban et le Programme des Nations unies pour le deve-
Conseil du Développement et de la Reconstruction. loppement, New-York.)
(Liban) ; Dar-Al-Handasah (Shaïr and Partners) ; Institut Ce rapport établi à la demande du gouvernement libanais
d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France et du PNUD dresse un diagnostic de la situation écono-
Le Livre blanc. Schéma d’aménagement mique, sociale et environnementale du Sud-Liban, une
du territoire libanais. région éprouvée par un conflit de 30 ans. Il identifie le
Document de concertation potentiel de développement de ce territoire dans les domai-
Beyrouth : CDR, 2003.- 89 p., cartes, phot., graph., ill. nes agricole, touristique, industriel et des services, ainsi
La reconstruction a engendré de profondes mutations dans que les projets à réaliser et les mesures réglementaires et
le pays. Depuis la fin des années 1990, le Liban est entré dans financières à prendre pour préserver et développer ce poten-
une nouvelle phase qui tente d’allier le développement éco- tiel. Le rapport propose un programme d’action en deux
nomique à la gestion raisonnée des ressources et l’amélio- phases respectivement avant et après le retrait attendu de
ration de l’environnement. Le présent document s’inscrit l’armée israélienne. Le programme est réparti en quatre
après l’achèvement du diagnostic et des problématiques types d’actions : développement économique et social,
du schéma directeur d’aménagement du territoire libanais infrastructures et équipements, assistance et déminage. Un
(IA 44402(1)) et dresse un bilan concis et percutant de budget prévisionnel est établi et des montages institution-
cette première phase. Les phases suivantes sont la propo- nels et financiers sont proposés.
sition d’une stratégie et la finalisation du schéma. IA 40536(2)
IA 46880(1)
Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région
Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France
Ile-de-France Cauchetier, Bernard ; Huybrechts, Eric ;
Antier, Gilles (dir.) Thibault, Christian
Gérer les villes en développement, Évaluation environnementale de la côte du Liban :
nouvelles pratiques rapport thématique «Planification»
Paris : IAURIF, 2001. - 104 p., phot., cartes, plans Paris : IAURIF, 1999.- 159 p., cartes, plans, tabl.
Ce document regroupe des synthèses d’études réalisées par Ce rapport d’études reprend et développe, en langue fran-
l’IAURIF hors de France depuis 1995. La première partie çaise, la partie réalisée par l’IAURIF dans l’étude intitulée
traite des outils techniques et institutionnels au service de «Regional Environmental Assessment Report on the Coastal
la gestion urbaine : agences urbaines et régionales au Maroc, Zone of Lebanon» (CDR, ECODIT-IAURIF 1997). Le rap-
au Cambodge et au Sénégal ; systèmes d’information géo- port présente le périmètre étudié et son découpage, décrit
graphique et observatoires au Maroc et en Algérie ; télé- l’occupation des sols et en présente des cartes à échelle
détection aux Philippines. Un chapitre est consacré aux réduite, analyse l’état de l’environnement de la côte, énu-
transports : 3e ligne de métro au Caire, plan transport du mère les projets de développement en cours et annoncés,

Liban : retour sur expérience 165


Bibliographie
émet des projections de croissance et d’urbanisation, pré- Conseil du Développement et de la Reconstruction.
sente un jeu de scénarios et émet enfin des recommanda- (Liban) ; Institut d’Aménagement et d’Urbanisme
tions. Le rapport plaide en définitive pour la mise en place de la Région Ile-de-France
d’une démarche de gestion intégrée de l’espace côtier, dont Awada, Fouad ; Huybrechts, Eric ; Mérand, Gérard ;
il donne les premiers éléments. Etteinger, Bernard ; Thibault, Christian
IA 40769 Schéma d’aménagement pour la reconstruction
des quartiers de l’ancienne ligne des combats
Conseil du Développement et de la Reconstruction. de Beyrouth et de sa proche banlieue
(Liban) / ECODIT ; Institut d’Aménagement Paris : IAURIF, 1993 et 1996.- 2 vol. : 78 p., ill., plans, photo. +
et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France 160 p., ill., pl., photo., cartes.
Regional Environmental Assessment Report Le premier volume de cette étude présente un diagnostic de
on the Coastal Zone of Lebanon cette zone, très touchée par la guerre, à partir de données
Beyrouth : CDR, 1997.- 230 p., cartes, tabl., graph. + ann., recueillies à travers une enquête ménages et un relevé phy-
bibliogr. sique de terrain effectués au sortir de la guerre, en 1992. Il
La population et l’activité économique du Liban sont présente des orientations d’aménagement. Le second volume
concentrées sur la zone côtière. Les activités humaines sont est consacré aux propositions d’aménagement, qu’il décline
en train de détériorer l’environnement ainsi que la qualité en plans thématiques portant sur les formes urbaines, les
de la vie de la zone et elles créent des risques croissants transports, les paysages et le patrimoine. Ces plans théma-
pour la santé. Le groupe de travail pour l’étude d’impact tiques sont intégrés au sein d’un schéma d’aménagement
régionale a préparé des cartes foncières pour toute la zone d’ensemble. Sont enfin proposés un plan stratégique qui
littorale. 25 zones sensibles ont été identifiées et une utili- cible les actions à mener en priorité pour favoriser la recons-
sation des sols détaillée de quatre points chauds a été car- truction rapide de ces quartiers et un plan d’action pour une
tographiée. Au-delà de l’impact des dix-sept ans de guerre première phase de mise en œuvre.
civile, la dégradation de l’environnement de la zone litto- IA 39083(1 et 2) ; CA C6784
rale provient de plusieurs dysfonctionnements institu-
tionnels. La dégradation va continuer et atteindre des Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région
niveaux inacceptables si les tendances se poursuivent. Une Ile-de-France
gestion intégrée est nécessaire pour restaurer l’environne- Awada, Fouad ; Etteinger, Bernard ; Huybrechts, Eric ;
ment et assurer un développement durable de la zone : des Mérand, Gérard
recommandations allant dans ce sens sont formulées. Densification et accessibilité du centre-ville
IA 46828 de Beyrouth
Paris : IAURIF, 1992.- 16 p., ann., phot., tabl., plans
Conseil du Développement et de la Reconstruction. Cette note correspond à une expertise donnée par
(Liban) / Institut d’Aménagement et d’Urbanisme l’IAURIF sur la question des densités admissibles dans
de la Région Ile-de-France ; SOFRETU ; l’opération de reconstruction du centre-ville de Beyrouth.
TEAM International Elle répond à une commande des promoteurs du projet. Elle
Plan de transport du Grand Beyrouth montre que le programme initialement envisagé pour l’o-
Beyrouth : CDR, 1994-1995.- 15 tomes, français, anglais. pération peut être densifié, à condition de changer le parti
Outre la synthèse du plan transport en français et en anglais, retenu (tours isolées et grands dégagements) et de revenir
les rapports thématiques portent sur la situation des à des formes urbaines plus compactes. Elle insiste sur la
transports au milieu des années 1990, avec notamment nécessité d’accompagner cette option d’une offre adéquate
une enquête ménages réalisée en 1994, sur les routes et les de moyens de transport. Cette expertise a eu, en son temps,
transports en commun, les transports de marchandises, un impact certain sur l’évolution du projet et sur l’organi-
les plans à long terme et à moyen terme, et le plan d’actions sation des équipes techniques qui en étaient chargées.
immédiates pour Beyrouth municipe d’une part, et pour les IA 31785
banlieues d’autre part.
IA 36838(1-15)

166 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Bibliographie
Bied-Charreton, Marc ; Charafeddine, Wafa ; Cour, Conseil du Développement et de la Reconstruction.
Philippe ; Thibault, Christian (Liban) ; Institut d’Aménagement et d’Urbanisme
Cadrage régional de Beyrouth, mise au point de la Région Ile-de-France ; Mission Franco-Libanaise
d’une méthode d’analyse par télédétection, d’étude et d’aménagement de la Région Métropolitaine
synthèse de Beyrouth
Paris : IAURIF, 1990.- 50 p., tabl. + 1 carte H-T. Pietri, Jacques (dir.)
(Étude réalisée pour le compte du ministère des Affaires Analyses et Options
étrangères sous la direction de M. Fawaz ; A. Kahi ; F. Bodin ; Paris : IAURIF, 1984.- 220 p., plans, tabl., cartes, ann.
R. Delavigne) Ce rapport publié en 1984 correspond aux travaux de
Cette étude s’inscrit dans la continuité de l’assistance que recueil de données, de diagnostic et d’élaboration de scé-
la France a apporté aux autorités libanaises pour l’élabo- narios, dans le cadre de la préparation du schéma directeur
ration du schéma directeur du Grand Beyrouth, édité dans de la région métropolitaine de Beyrouth (SDRMB) qui
sa forme définitive au début de l’année 1987. Ce projet sera publié en 1986. Il aborde le développement de la région
pilote de cadrage régional de Beyrouth par télédétection vise de Beyrouth dans le contexte international et national, la
à fournir l’information requise pour l’analyse de l’espace démographie, l’économie, l’habitat, les équipements, les
libanais préalable aux projets d’aménagement. Étant donné transports et l’environnement ; il analyse la dynamique
le contexte (reprise de la guerre), la télédétection par satel- urbaine à l’échelle de la région et de secteurs géographiques
lite apparaît en effet la source d’information la mieux adap- infra-régionaux ; il présente enfin 3 scénarios d’évolution
tée. La cartographie obtenue montre l’extension et la den- respectivement intitulés : densification, dispersion et maî-
sification des zones urbaines, un couvert forestier dégradé trise de l’urbanisation.
à certains endroits et de nombreuses installations portuai- IA 20308
res. Les tendances observées s’expliquent en partie par les
quinze années de guerre, avec notamment des déplace- Conseil du Développement et de la Reconstruction.
ments forcés de population. (Liban) ; Institut d’Aménagement et d’Urbanisme
IA 26788(3); CA C5821(3) de la Région Ile-de-France ; Mission Franco-Libanaise
d’étude et d’aménagement de la Région Métropolitaine
Conseil du Développement et de la Reconstruction. de Beyrouth
(Liban) ; Institut d’Aménagement et d’Urbanisme Ballut, André ; Lesens, Jean-Marie
de la Région Ile-de-France ; Mission Franco-Libanaise Carte des modes d’occupation des sols 1984
d’étude et d’aménagement de la Région Métropolitaine Paris : IAURIF, 1984.- 1 carte coul., 109x79, 1/20 000
de Beyrouth Cette carte des modes d’occupation des sols (MOS) de la
Pietri, Jacques (dir.) région métropolitaine de Beyrouth est la première du genre
Schéma Directeur de la Région Métropolitaine à avoir été dressée au Liban. Ce travail, effectué par inter-
de Beyrouth prétation de photos aériennes, a servi de support à l’éla-
Paris : IAURIF, 1986.- 256 p. + 2 cartes coul., 42x60, 1/50 000 boration du schéma directeur régional. Les chiffres de l’oc-
Le schéma directeur de la région métropolitaine de Beyrouth cupation des sols ont été consignés dans un «inventaire de
(SDRMB) a été une référence importante pour les chantiers l’occupation des sols» [ cf. rapport IA 18982(3)].
de la reconstruction physique de Beyrouth et de sa région IA C.4255
dans les années 1990. Visant l’horizon 2010, ce schéma
prend le parti de la réunification de la région urbaine, Direction Générale de l’Urbanisme (Liban) ; Institut
appuyée par un réseau de transport de masse intégré, par d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile-de-France
la reconstruction du centre-ville historique (néanmoins Livre Blanc, Beyrouth, 1985-2000
relayé par quatre centres secondaires), la réunification et le Beyrouth : Direction Générale de l’Urbanisme, 1973.- 117 p., fig.,
développement des grands équipements nationaux (port, cartes, tabl., graph.
aéroport, université, marché de gros…). Il préconise la pré- Cette publication fait suite aux travaux d’analyse effectués
servation de différents espaces verts urbains et de parcs entre 1965 et 1973 à la Direction Générale de l’Urbanisme
naturels suburbains, ainsi que de fortes actions de res- au Liban, sur l’organisation de la région urbaine de
tructuration sur la banlieue sud de Beyrouth. Le rapport est Beyrouth, avec le concours de l’IAURIF. Le rapport com-
accompagné de deux cartes décrivant respectivement la porte un diagnostic de la situation de Beyrouth au début
situation du territoire en 1986 et en 2010. des années 1970, des projections de la population et des
IA 23106 ; CDU 29762

Liban : retour sur expérience 167


Bibliographie
besoins dans les divers domaines à l’horizon 2000, un scé- libanais, cet ouvrage collectif traite, dans une première par-
nario d’évolution «sans planification» et des principes d’or- tie, de l’agriculture urbaine dans l’histoire en passant par
ganisation à mettre en place pour les 25 à 30 années à venir. les mutations subies jusqu’à aujourd’hui et par les problé-
IA 6898(2) ; CA C7467 ; CDU 32979 matiques contemporaines. La seconde partie aborde des
études de cas en Afrique du Nord et au Proche-Orient qui
révèlent une grande diversité de situations quant à la place
historique occupée par l’agriculture urbaine, son évolu-
Ouvrages de référence tion et son avenir potentiel. Enfin, la troisième partie pré-
sente des études issues du programme de recherches : les
Ministère de l’Economie et du Commerce. (Liban) deux premières mettent l’agriculture du littoral libanais en
Kasparian, Robert (dir.) contexte, les trois suivantes analysent les pratiques agrico-
Les comptes économiques du Liban 1997-2002 les, les trois suivantes développent cette évolution des pra-
Beyrouth : Ministère de l’Economie et du Commerce, 2005.- tiques et identifient des facteurs explicatifs dans trois espa-
144 p., tabl. ces différents du littoral et enfin, les deux dernières
Cet ouvrage présente la comptabilité nationale du Liban examinent les réglementations urbaines.
pour les années 1997 à 2002. Il est le fruit d’un travail IA 46836
approfondi, qui a bénéficié du concours de l’INSEE
(France), destiné à remettre sur pied la comptabilité natio- Saliba, Robert
nale. L’année 1997 a été choisie comme année de base pour Beirut City Center Recovery:
construire la série quinquennale 1998-2002, car les données the Foch-Allenby and Etoile Conservation Area
sur l’année sont suffisamment riches. La première partie Beyrouth : Steidl, 2004.- 283 p., cartes, phot., fig., ill., bibliogr.,
expose les comptes de biens et services, qui décrivent les dif- index
férents aspects de l’économie réelle et de leur évolution. Cet ouvrage est consacré à l’opération de sauvegarde du
La seconde partie présente l’équilibre général des comptes cœur historique de Beyrouth, les quartiers Foch-Allenby et
intégrant l’ensemble des flux constituant l’activité écono- Étoile, dont l’urbanisme et les architectures ont été remo-
mique générale. delés au cours du mandat français tout en conservant des
IA 46827 éléments du patrimoine nettement plus anciens. L’objectif
de l’opération de reconstruction du centre-ville était de
Hawi, Lina conserver ces quartiers qui donnent son identité et sa
Une nouvelle approche pour le développement mémoire à la ville. L’auteur présente une analyse histo-
local et la protection de l’environnement rique de la formation de ces quartiers et analyse en détail
au Liban : le parc naturel régional du littoral sud les architectures qui y sont implantées. Il expose la politique
sl : chez l’auteur, 2004.- 190 p., cartes, tabl., phot., bibliogr., ann. de rénovation et de réhabilitation, qui a été entreprise dans
(Mémoire de DESS urbanisme et aménagement, Institut les années 1990, dans ses aspects techniques comme dans
français d’urbanisme, sous la direction de Luc Adolphe) ses aspects institutionnels.
L’intérêt de ce travail réside dans le fait qu’il s’agit de la IA 46840
première approche structurée visant à la mise en place de
l’instrument «parc naturel régional» au Liban. Le territoire Kassir, Samir
retenu est celui de Naqoura et de son arrière-pays, à l’ex- Histoire de Beyrouth
trême sud du Liban. L’auteur conduit une pré-étude de fai- Paris : Fayard, 2003.- 732 p.
sabilité du parc naturel, appuyée par des données, des car- Ce livre retrace l’histoire de Beyrouth, en particulier au
tes et des entretiens avec des acteurs locaux. cours du XIXe siècle où la ville devient l’un des premiers
IA 46105 ; IFU DSU 1551 espaces de la modernité en terre arabe. Il explore les par-
ticularismes de cette métropole régionale cosmopolite qui,
Nasr, Joe (dir.) ; Padilla, Martine (dir.) par-delà la modestie de sa géographie, a nourri un immense
Interfaces : agricultures et villes à l’Est et au Sud imaginaire et anticipé l’hybridité des grandes villes de notre
de la Méditerranée temps.
sl : Delta, 2004.- 429 p., cartes, tabl., phot., bibliogr. IA 46876
Fondé sur un programme collectif de recherches sur l’in-
terface entre l’agriculture et l’urbanisation sur le littoral

168 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Bibliographie
Liger-Belair, Jacques tiques de développement au Liban et leurs liens avec les
Beyrouth 1965-2002 politiques urbaines et la confrontation de ces deux dyna-
Beyrouth : Dar-An-Nahar, 2003.- non pag., fig., cartes miques sociales avec les pratiques sociales. Elle s’attache
Cet ouvrage présente les croquis que l’architecte franco- particulièrement au moment central de la construction
belge Jacques Liger-Belair, établi au Liban depuis les années étatique que représente la présidence du général Fouad
1960, a réalisés à Beyrouth à diverses époques. Croquis de Chehab, de 1958 à 1964. Enfin, la troisième partie examine
la ville insouciante des années 1960, puis de la ville détruite la période de la reconstruction à la lumière des périodes de
par la guerre des années 1970 et 1980, croquis ensuite des l’avant-guerre et de la guerre. Une série d’études de cas sur
chantiers de la reconstruction et enfin, de la ville qui renaît le centre-ville, sur la banlieue sud-ouest de Beyrouth et sur
avec ses cafés trottoirs et ses affiches électorales. La saga de le littoral de la banlieue nord de l’agglomération souli-
la reconstruction racontée en images. gnent les continuités et les ruptures entre ces trois pério-
IA 46862 des. Ces exemples permettent de dégager différentes moda-
lités d’articulation entre les temporalités identifiées :
Clerc-Huybrechts, Valérie temporalités professionnelles, temporalités de la guerre
Les principes d’action de l’urbanisme. comme transformation sociale et économique, temporali-
Le cas de l’opération Elyssar en banlieue sud tés de la politique et des rapports de pouvoir en recompo-
de Beyrouth sition dans l’après-guerre.
Paris : IFU, 2002.- 801 p., phot., cartes, notes, bibliogr. IA 46863
(Thèse de doctorat en urbanisme, université de Paris VIII,
Institut français d’urbanisme, sous la direction de Charles CERMOC
Goldblum) Collection des Lettres d’information de l’ORBR
Cette recherche porte sur le territoire de la banlieue sud de n° 1 à 14
Beyrouth, caractérisé par la présence de nombreux quar- Beyrouth : CERMOC, 1994-2001
tiers illégaux et sous-équipés, et faisant l’objet d’une opé- Sous la direction de Jean-Luc Arnaud puis d’Eric
ration publique d’urbanisme conduite par l’établissement Huybrechts, le CERMOC (aujourd’hui intégré à l’IFPO) a
public Elyssar. L’auteur y montre en particulier le jeu des publié cette série de Lettres d’information de l’Observatoire
acteurs, nationaux et locaux, impliqués dans cette opéra- des recherches sur Beyrouth et la reconstruction (ORBR),
tion, ainsi que l’historique et le processus d’émergence des qui ont abordé, à chaud, tous les aspects de la reconstruc-
idées d’aménagement qui y ont conduit. tion de Beyrouth entre 1993 et 2001.
IA 44396 CA RB309 ; CA RB309(2000:12) ; CA RB309(99:11) ;
CA RB309(98:10) ; CA RB309(97:9) ; CA RB309(97:8)
Verdeil, Eric
Une ville et ses urbanistes : Bakhos, Walid
Beyrouth en reconstruction Loi de l’urbanisme, loi de la construction,
Chez l’auteur, 2002.- 654 p., cartes, fig., tabl., bibliogr., ann. schémas directeurs d’urbanisme
(Thèse de doctorat en géographie, université de Paris I, sous la Beyrouth : CERMOC, 2001.- 28 p., tabl., carte
direction de Pierre Merlin) (Coll. Document du CERMOC, n° 12)
La première partie de la recherche a pour objectif de cher- Cet ouvrage présente la traduction en français des lois de
cher les correspondances entre dynamiques sociales et poli- l’urbanisme et de la construction au Liban adoptées en
tiques et projets de la reconstruction. L’exemple du cen- 1983, suivie de la liste des décrets d’adoption des plans
tre-ville de Beyrouth permet d’examiner l’impact des directeurs d’urbanisme et d’une carte de l’avancement du
idéologies et des logiques politiques de l’après-guerre dans zonage au Liban.
la formulation d’un projet d’urbanisme. Le projet est d’a- CA C11223
bord lu comme l’expression de l’idéologie et des concep-
tions du Premier ministre, Rafic Hariri puis les polémiques Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient
à propos du centre-ville sont abordées ainsi que les enjeux contemporain. Beyrouth
de l’urbanisme à l’époque de la reconstruction. La seconde Favier, Agnès (éd.)
partie met en évidence la généalogie des normes qui gou- Municipalités et pouvoirs locaux au Liban
vernent l’urbanisme libanais en étudiant à la fois la cons- Beyrouth : CERMOC, 2001.- 438 p., tabl., pl., photogr., bibliogr.
titution d’un milieu professionnel, les orientations des poli- L’ouvrage analyse l’impact du rétablissement des autorités

Liban : retour sur expérience 169


Bibliographie
municipales par les urnes au Liban à partir de trois axes de types architecturaux selon leur ordre chronologique d’ap-
réflexions : celui de la représentation locale, celui des pra- parition, en les reliant à leur contexte et en montrant leur
tiques de participation et celui des mécanismes de négo- beauté, leur intelligence et leur efficacité.
ciation autour de la mise en place de politiques publiques IA 46839
dans le cadre municipal.
CA C11198 Akl, Ziad ; Davie, Michael F.
Questions sur le patrimoine architectural
Ghorayeb, Marlène ; Huybrechts, Eric ; Tabet, Jad ; et urbain au Liban
Verdeil, Eric Tours : Urbama, 1999.- 256 p., cartes, fig., tabl., phot., bibliogr.
Beyrouth Six thèmes se dégagent de cette Journée d’études offrant
Paris : Institut français d’architecture, 2001.- 64 p. ainsi un panorama de l’état des recherches sur la question
Ville de rencontres et d’articulation des différences, Beyrouth au Liban : la notion de patrimoine au Liban est histori-
est le révélateur des contradictions de la société libanaise et quement et idéologiquement construite ; le patrimoine
le lieu où s’exprime, dans la culture, les arts et les modes de libanais est l’héritier d’une vision muséale des objets ; la
vie et, à travers les violences et la guerre, le face-à-face entre notion de patrimoine repose également sur un corpus juri-
l’Orient et l’Occident. La dynamique de la reconstruction dique historiquement constitué et daté ; le patrimoine est
après la guerre et les grands projets transforment rapide- une notion polysémique et à géométrie variable ; le patri-
ment le paysage urbain et mettent parfois en péril la moine répond à une valeur et à une demande sociale avec
mémoire et le patrimoine. Cet ouvrage analyse l’architec- ses logiques propres ; enfin, le patrimoine est un outil et un
ture d’environ 170 lieux et bâtiments remarquables, clas- enjeu dans les projets des promoteurs de construction et de
sés selon les entités qui forment l’agglomération beyrou- reconstruction.
thine. IA 45450
IA 43258
Douayhi, Chawqi (dir.) ; Huybrechts, Eric (éd.)
Aveline, Natacha Reconstruction et réconciliation au Liban ;
Marchés fonciers et immobiliers à Beyrouth négociations, lieux publics, renouement du lien
Beyrouth : CERMOC, 2000.- 35 p., pl., tabl., bibliogr. social
(Coll. Document du CERMOC, n° 6, Observatoire de recherches Beyrouth : CERMOC, 1999.- 230 p., fig., tabl., photo., bibliogr.
sur Beyrouth et la reconstruction) (Cahiers du CERMOC, n° 23)
La description synthétique du contexte dans lequel s’ins- Dans la décennie de sortie de guerre, le thème de la réconci-
crivent les dynamiques de la reconstruction de Beyrouth et liation des Libanais structure le discours politique et sert à
de l’encadrement de l’urbanisme par la puissance publique justifier de grandes actions d’aménagement ainsi que les
est suivie d’une présentation des particularités des codes de stratégies individuelles et collectives. Dans cet ouvrage col-
l’urbanisme et de la construction, et du droit de la pro- lectif et pluridisciplinaire, les auteurs ont repéré et étudié
priété, et de leurs effets sur les marchés fonciers et immo- divers lieux représentatifs de la reconstruction et de la
biliers. Ces marchés sont ensuite analysés sur la période de réconciliation, choisis soit pour leur originalité soit à par-
la sortie de la guerre, 1990-1997. tir d’angles particuliers : la reconstruction des villages
CA C10894 autour de Saïda, le nouvel équilibre politique et social entre
Tripoli et Zghorta, la mixité sociale sur la Corniche et les
Liger-Belair, Jacques centres commerciaux de Beyrouth etc.
L’habitation au Liban IA 40916 ; CA C10602
Paris : Geuthner, 2000.- 197 p., phot., fig.
À la fin des années 1950, Jacques Liger-Belair découvrait la Ruppert, Helmut
diversité des habitations et des hommes, la manière dont les Beyrouth, une ville d’Orient marquée
constructions et les cités de pierre, de terre et de bois se par l’Occident. Traduit et présenté par Eric Verdeil
relient aux paysages et aux hommes, à leur mode de vie, à avec la participation de Laurent Combes
leur culture et pourquoi elles sont appropriées, efficaces et Beyrouth : CERMOC, 1999.- 167 p., plans, pl. dépl. en coul.,
belles. Il édite en 1965 un inventaire des sites et architectures bibliogr., photogr. (Cahiers du CERMOC, n° 21)
remarquables du Liban, qu’il actualise en 2000 dans le pré- Cet ouvrage est la première traduction en français d’une
sent ouvrage. Abondamment illustré, le livre présente les thèse de géographie soutenue en Allemagne en 1968.

170 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Bibliographie
Privilégiant l’enquête de terrain mais utilisant les sources partie évoque les constructions récentes et les propositions
statistiques, l’auteur présente Beyrouth comme une sorte pour le centre-ville de Beyrouth. Enfin, la question du style
de point-limite entre les villes du Moyen-Orient et les villes architectural, le concept de pluralisme et de ville ouverte et
occidentales où les logiques animant chacun de ces modè- la question du patrimoine sont abordés.
les s’agencent et se confrontent. Il s’attache à détailler les dif- IA 46835
férentiations sociales qui apparaissent entre quartiers, ana-
lyse le cadre bâti et les mécanismes de la croissance urbaine, Saliba, Robert
ainsi que les activités économiques de la fin des années Beirut 1920-1940. Domestic Architecture
1960 et les espaces commerciaux du centre-ville. Between Tradition and Modernity
CA C10481 ; IA 43783 Beyrouth : Order of Engineers and Architects, 1998.- 128 p.,
cartes, ill., graph., phot., bibliogr.
Achkar (El), Elie Les années 1920-1940 sont la période dans laquelle le Liban
Réglementations et formes urbaines, est exposé directement au régime occidental à travers le
le cas de Beyrouth pouvoir mandataire de la France. L’influence socio-poli-
Beyrouth : Cahiers du CERMOC, 1998. - 180 p. tique de la France et son lien culturel traditionnel avec le
(Cahiers du CERMOC, n° 20) Liban ont laissé leur marque sur l’architecture et la ville, en
La croissance urbaine de Beyrouth est examinée à travers particulier à Beyrouth, qui devint le siège de la puissance
les lois et règlements d’urbanisme édictés depuis les années française en Orient. La richesse architecturale de cette
1950. Contrairement à une idée reçue, qui attribue le dés- période a été complètement négligée dans le passé récent
ordre des constructions au Liban au non-respect des règles, et la plupart du temps complètement ignorée par le public
on découvre que les transformations récentes, pas toujours et c’est pourquoi l’Ordre des ingénieurs et des architectes
heureuses, de Beyrouth, notamment à l’occasion du boom a voulu rappeler ce riche patrimoine architectural, cons-
immobilier de la reconstruction, sont le fruit de cette régle- tamment menacé par l’érosion à travers la croissance
mentation. La réglementation mise en place durant la urbaine sauvage et une totale absence de lois de protection
reconstruction du centre-ville demeure assez proche des du patrimoine. La première partie s’intéresse à l’extension
principes de la réglementation traditionnelle appliquée au spatiale de Beyrouth. La seconde présente une analyse de
reste de la ville. La différence dans les effets tient essentiel- l’architecture, et la troisième fournit un échantillon de
lement à la mise en place, dans l’opération centre-ville, de trente bâtiments avec leurs plans.
mécanismes plus élaborés de gestion. IA 46838
CA C10182
Arnaud, Jean-Luc
Rowe, Peter (dir.) ; Sarkis, Hasbhim (dir.) Beyrouth, Grand Beyrouth
Projecting Beirut. Episodes in the Construction Beyrouth : CERMOC, 1997.- 230 p., tabl., fig., photo.
and Reconstruction of a Modern City (Cahiers du CERMOC, n° 16)
Munich : Prestel, 1998.- 302 p., cartes, graph., fig., phot., notes À travers les communications réunies dans ce livre, les
Les différentes contributions sont issues d’un colloque qui auteurs tentent de mieux comprendre comment Beyrouth,
s’est tenu à l’université d’Harvard les 11 et 12 avril 1997. simple port de cabotage comptant seulement quelques
Deux périodes spécifiques de l’aménagement urbain de milliers d’habitants au milieu du XIXe siècle, en regroupe
Beyrouth sont abordées : la première coïncide avec l’État actuellement plus d’un million et s’étend sur plusieurs
providence et va de la fin des années 1950 à la fin des années dizaines de kilomètres carrés. Après dix-sept ans d’une
1960 et la seconde coïncide avec la période contemporaine, guerre qui l’a particulièrement touchée, la capitale liba-
qui suit la guerre civile. Une première partie présente naise est en cours de reconstruction. Au-delà de l’espace
quelques aspects de l’histoire et de l’archéologie urbaine de urbain, cette reconstruction s’inscrit dans des enjeux qui ne
la capitale libanaise. La seconde partie traite de l’architec- peuvent être saisis que dans une analyse des territoires de
ture moderne et de la planification de Beyrouth dans les Beyrouth et du Liban, qui s’étendent depuis les proches
années 1943 à 1970. La troisième partie aborde le cadre banlieues jusqu’aux confins de la plaine syrienne.
socio-économique de la reconstruction de Beyrouth ainsi IA 40138 ; CA C10091
que les problèmes sociaux, économiques et environne-
mentaux de la banlieue sud. La quatrième partie concerne
la planification urbaine de l’après-guerre. La cinquième

Liban : retour sur expérience 171


Bibliographie
Davie, Michael F. (dir.) méditerranéenne. L’étape du mandat français décrit les
Beyrouth, regards croisés aspects de cette période, en insistant sur le rôle de la péri-
Tours : Urbama, 1997.- 362 p., fig., tabl., photo. phérie urbaine en général, et les comportements politiques
(Villes du monde arabe, vol. n° 2) en particulier.
Géographes, sociologues, anthropologues et ethnologues, CA C9539
démographes, architectes et urbanistes présentent dans cet
ouvrage les éléments de réflexion sur l’espace urbain de Harb-El-Kak, Mona
Beyrouth à propos duquel tant de questions demeurent Politiques urbaines dans la banlieue-sud
encore sans réponses : quel est le nombre exact de sa popu- de Beyrouth
lation ? Jusqu’où s’étend le cadre bâti ? Comment se cons- Beyrouth, centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient
tituent ou se défont ses réseaux d’échanges, de transports contemporain, 1996.- 85 p., cartes, tabl., photo., bibliogr.
ou de sociabilité ? Comment se représente-t-on la ville, (Cahiers du CERMOC, n° 14)
son rôle, ses activités ? Quelles sont les différentes étapes de Cet ouvrage analyse la banlieue-sud de Beyrouth, gérée par
son histoire ? Comment voit-on la ville du troisième millé- des partis politiques fortement implantés, échappant à l’au-
naire ? torité de l’État, à travers les politiques urbaines de ses acteurs
CA C9618 ; CDU 35525 publics et privés. Explicites ou implicites, appliquées ou
souhaitées, ces politiques révèlent des dynamiques régula-
Gavin, Angus ; Maluf, Ramez trices et des processus de négociation, sans cesse renouve-
Beirut Reborn. The Restoration and Development lés. Espace de concurrence entre ces multiples acteurs, ter-
of the Central District ritoires et limites de cette banlieue-sud sont en permanence
Londres : Academy Editions, 1996.- 148 p., fig., graph., cartes, remodelés, redessinés et recomposés par leurs relations de
phot., index, bibliogr. pouvoir.
Cet ouvrage expose en détail le processus de réflexion, qui CA C9111
a fait émerger le plan de reconstruction du centre-ville,
opération phare de la reconstruction du Liban. Richement Awada, Fouad
illustré, le texte expose successivement la vision qui est à la Incertitudes, rigueur et arbitraire
base du projet, le patrimoine historique et archéologique dans la planification spatiale des grandes régions
présent sur le site, le rôle économique, social, culturel et poli- urbaines.
tique du centre-ville, les premiers plans et projets qui avaient Deux études de cas : la reconstruction du grand
été élaborés pour la reconstruction, la manière dont ils ont Beyrouth et l’aménagement de la région
évolué, le parti finalement retenu d’un projet à la fois ambi- Ile-de-France
tieux et intégré à son environnement, le plan directeur en Paris : ENPC, 1991 .- 509 p., ill., cartes, bibliogr.
cours d’exécution et enfin, quelques projets déjà mis en (Thèse de doctorat, nouveau régime, en urbanisme
œuvre ou en cours de lancement. et aménagement, soutenue le 17 avril 1991 sous la direction
IA 46841 du professeur Pierre Merlin, Institut français d’urbanisme,
université de Paris VIII)
Davie, May Cette thèse sur les méthodes de planification spatiale com-
Beyrouth et ses faubourgs (1840-1940), porte deux études de cas, portant sur l’Île-de-France d’une
une intégration inachevée part, et sur la région métropolitaine de Beyrouth d’autre
Beyrouth, CERMOC, 1996.- 153 p., ann., plans, photo., tabl., part. Les développements relatifs à Beyrouth apportent un
bibliogr. éclairage original sur les perspectives de reconstruction, à
(Cahiers du CERMOC, n° 15) un moment charnière situé immédiatement à la sortie de
L’histoire de Beyrouth, dans le cadre chronologique du la guerre civile.
mandat français de 1840 à 1940, marque une période de IA 29723 ; CA C6884
transition entre le passé ottoman et le présent libanais, cer-
nant la nature des mutations sociales, politiques et écono- Beyhum, Nabil
miques, qui ont préfiguré le visage de la ville actuelle. Reconstruire Beyrouth, les paris sur le possible,
L’étude met en lumière le cadre arabe traditionnel, son actes du colloque tenu à Lyon en novembre 1990
organisation, la formation des premiers faubourgs hors Lyon : Maison de l’Orient, 1991 .- 426 p., bibliogr., tabl., cartes
des remparts et la mutation urbaine progressive en ville En essayant de retracer les effets de la guerre sur la société,

172 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Bibliographie
les textes développent une vision de l’avenir qui intègre la Voir aussi :
reconstruction comme un des avenirs possibles de Beyrouth
mais aussi comme l’art de gérer le possible. Les textes s’or- Kasparian, Chohig, L’entrée des jeunes Libanais dans
ganisent autour de cinq parties : les odeurs de la nostalgie la vie active et l’émigration, Beyrouth : Presses de
; les enjeux de l’urbanisme : pour des alternatives aux pro- l’Université Saint-Joseph, 2003, 3 volumes
jets de reconstruction ; le droit à la ville ; logiques écono-
miques, logiques communautaires ; vers une renaissance des Beyhum, Nabil ; Salam, Assem ; Tabet, Jad, Beyrouth :
espaces publics ? La question du politique. construire l’avenir, reconstruire le passé ? actes du
IA 30716 colloque tenu à Beyrouth en avril 1992, Beyrouth :
Urban Research Institute, 1994
Kasparian, Robert ; Beaudouin, A.
Université Laval. Montréal ; Université Saint-Joseph. Corm, Georges, Le Proche-Orient éclaté, Ed. Maspero,
Beyrouth Paris, 1983, 310 p.
La population déplacée au Liban : 1975-1987.
Synthèse des rapports de recherche De Vaumas, Etienne, Le Liban, étude de géographie
Ottawa : CRDI, 1991.- 121 p., cartes, tabl., bibliogr. physique, Paris : Ed. Firmin Didot, 1954, 368 p. + 121
La guerre du Liban a causé le déplacement forcé et le déra- planches photographiques
cinement physique et psychologique du sixième de la popu-
lation, frappant sans discrimination toutes les régions et les
communautés libanaises. En tenant compte de la finalité
ultime poursuivie par cette étude, qui est d’éclairer les
actions socio-économiques à mener afin d’améliorer la
situation des personnes forcées à se déplacer, les enquêtes
cherchent à répondre à des questions portant sur l’am-
pleur des migrations forcées, la localisation de la popula-
tion déplacée, sa dispersion, les caractéristiques de cette
population, ses conditions de vie, ses problèmes et ses
besoins, ses mécanismes d’adaptation, ses aspirations. Elles
abordent aussi la manière dont les déplacés ont vécu la
situation, comment ils se sont adaptés et quelle représen-
tation ils ont de l’avenir. Enfin, les enquêtes portent sur les
organismes sociaux qui s’occupent des déplacés et sur les
types de services qu’ils fournissent.
IA 46837

Awada, Fouad
La gestion des services urbains à Beyrouth
pendant la guerre, 1975-1985
Bordeaux : CNRS, CEGET, 1988.- 145 p., tabl., fig., photo.
(Coll. Pratiques urbaines 5)
Ce texte, qui est celui d’un mémoire de DESS d’urbanisme
à l’IUAP (ancien IFU) en 1986, présente et analyse la situa-
tion des quatre services urbains durant la guerre à Beyrouth-
Ouest : l’alimentation en eau, l’électricité, le téléphone et
les déchets ménagers. Il apporte des informations sur l’é-
tat de ces services quelques années avant la fin de la guerre
civile libanaise.
J.-L. Pagès/Iaurif

CA B1332 ; IA 25705 ; EPC NY0976 ; CDU 40733

Liban : retour sur expérience 173


Biblio brèves
Aménagement et maintenance des surfaces Grand prix de l’urbanisme 2005
végétales Ariella Masboungi (dir.)
Jean-Luc Larcher, Thierry Gelgon Les éditions de la DGUHC, 2005
Les éditions Tec & Doc, Lavoisier, 2005 96 p., 10 €
496 p., 50 € Cet ouvrage permet de faire connaître les parcours profes-
De nos jours, l’évolution des démarches d’analyse et de sionnels mais aussi les concepts et les messages portés par
conception amène à définir plus globalement la notion de les personnalités distinguées par le jury du grand prix 2005.
végétal, qui devient un élément constitutif de l’aménage- Il présente le lauréat : Bernard Reichen ; le grand prix spé-
ment, s’intègre dans son environnement et fait l’objet d’at- cial jury : Alvaro Siza ; et les quatre nominés : Francis
tentions dépassant les considérations purement techniques. Cuillier, François Grether, Yves Lion et Nicolas Michelin. Par
Cette seconde édition d’Aménagement et maintenance des ailleurs, sont présentés les résultats de la consultation natio-
surfaces végétales fait le point sur les aspects législatifs et nale préalable à l’attribution du grand prix, qui permettent
commerciaux qui conditionnent les choix d’implantation. de dessiner des scénarios pour la ville, en mettant l’accent
Elle propose une typologie des plantations, une démarche sur les préoccupations du monde de l’urbanisme concer-
d’analyse, de détermination et de conception des palettes nant les questions urbaines de demain.
végétales, et aborde l’étude technique des opérations de
plantation, d’engazonnement et de maintenance. Elle cons-
titue le complément indispensable d’Aménagement des
espaces verts urbains et du paysage rural, qui détaille quant Immobilier de l’État :
à lui les premières phases de réalisation d’un projet : concep- quoi vendre, pourquoi, comment ?
tion, terrassements et mise en place des éléments cons- Institut Montaigne, décembre 2005
truits. Abondamment illustré, cet ouvrage s’adresse aux 91 p., 10 €
étudiants, enseignants et professionnels spécialisés dans Voilà près de trois ans que la question de la cession par la
l’aménagement des espaces extérieurs, des jardins et des puissance publique d’une partie de son gigantesque parc
paysages. immobilier est officiellement à l’ordre du jour. L’ennui,
c’est que ce vaste et légitime projet, bien qu’entériné par la
représentation nationale, est en réalité au point mort.
S’appuyer sur la LOLF, qui est un formidable levier de
Les dynamiques de la rénovation urbaine, réforme, élargir la pratique des PPP et utiliser la pression
du quartier à l’intercommunalité ? du marché en plaçant dans une foncière cotée des millions
Nicolas Buchoud (dir.) de mètres carrés de bureaux ou de logement, constituent
Les éditions du CERTU, avril 2005 trois des préalables indispensables à une relance rapide et
151 p., 30 € ambitieuse du programme de cessions immobilières de
Le travail a été conduit à partir de l’exemple des Pyramides l’État, qui sont développés dans cet ouvrage, après un état
à Évry. Il possède une portée dépassant le cadre des villes des lieux du patrimoine de l’État.
nouvelles ; c’est ce qui en fait l’un de ses principaux inté-
rêts. Il nous invite en effet à réévaluer les approches cou-
ramment admises pour le traitement de la question des
grands ensembles dans le cadre des politiques de renou-
vellement urbain. Il ne s’agirait pas de réparer un passé
contesté, mais de développer les outils méthodologiques
et les cadres d’actions pour des politiques urbaines démo-
cratiquement efficaces. C’est également dans ce sens qu’un
travail croisé avec une agence de planification urbaine lon-
donienne, Space Syntax, a été conduit, ouvrant des per-
spectives de travail inédites et prometteuses.

174 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
Brèves rencontres
Évaluation des risques dans les collectivités Reed Midem Paris, 11 rue du Colonel Pierre Avia, 75726 Paris
territoriales Cedex 15
4-5 avril 2006 Fax : 01.41.90.45.30
Paris
Les contraintes spécifiques aux collectivités territoriales
rendent leur démarche d’évaluation des risques particu- Protéger la planète : le projet du paysage
lièrement complexe. Or, le décret du 5 novembre 2001 et la 31 mai-2 juin 2006
circulaire du 18 avril 2002 ont pour priorité de faire du Lille
Document unique un outil de référence, qui permet non Ces deuxièmes assises européennes permettront aux prin-
seulement de recenser les risques, mais également de les cipaux acteurs et décideurs d’aider à améliorer leurs actions
réduire significativement. de protection et conservation des paysages et de l’environ-
Les participants pourront bénéficier de retours d’expé- nement par la mise en commun de réflexions nées des pré-
riences de collectivités territoriales, ainsi que d’une journée cédentes rencontres à l’échelon européen d’associations
méthodologique de formation. d’architectes paysagistes membres de l’EFLA (European
Comundi Secteur Public, 2 rue Maurice Hartmann, BP 62, Foundation of Landscape Architecture - Fondation euro-
92133 Issy-les-Moulineaux péenne pour l’architecture du paysage). Seront évoqués les
Tél. : 01.46.29.68.68 thèmes suivants : territoires ruraux, énergies renouvela-
Fax : 01.46.29.68.29 bles, gestion de l’eau, respect de la biodiversité, requalifi-
cation des patrimoines industriels…
Contacts : Virginie Adam et Christophe Duprez
6es assises nationales du NET et des TIC Cabinet Verley, 3bis rue de l’Aigle, BP 89, 92254 La Garenne
10-11 mai 2006 Colombes Cedex
Nice Tél. : 01.47.60.22.62
Ces assises offrent aux collectivités une plate-forme d’é- Fax : 01.47.81.38.68
changes sur des retours d’expériences, sur le partage des Mél : christophe.cabinetverley@wanadoo.fr
connaissances entre élus et techniciens. Elles sont égale-
ment un carrefour de rencontres entre les collectivités et
leurs prestataires. Identité maritime et évolution du cœur des villes
Ces deux jours permettront d’aborder : (1) E-administra- atlantiques (XVIe-XXIe siècles)
tion : enjeux et réalités d’une révolution silencieuse ; (2) 8-10 juin 2006
Aménagement numérique du territoire : vers le haut débit Saint-Nazaire-Nantes
pour tous en 2007 ? (3) Inclusion sociale et TIC : quel rôle Ce colloque universitaire réunira les historiens, géogra-
pour les acteurs publics ? phes, sociologues, spécialistes du patrimoine, spécialistes de
Contacts : Marie-Madeleine Caron l’urbanisme et responsables politiques qui souhaitent appro-
Tél. : 01.45.15.09.09 fondir leur réflexion sur les programmes de réaménage-
Mél : mm.caron@reseau-ideal.asso.fr ment actuel des cœurs de ville et sur la mémoire histo-
Jordane Pedron rique maritime dans les villes atlantiques. Au programme :
Tél. : 01.45.15.09.05 (1) Évolution du cœur des villes et fonctions urbano-por-
Mél : j.pedron@reseau-ideal.asso.fr tuaires ; (2) Mise en mémoire des relations atlantiques et
construction du registre patrimonial ; (3) Identité atlantique
et requalification des cœurs de ville.
Global City 2006 Faculté des Lettres et Sciences humaines, Chemin de la Censive
17-19 mai 2006 du Tertre, BP 81227, 44312 Nantes cedex 3
Lyon Mél : guy.saupin@univ-nantes.fr
Global City est un nouveau forum qui a pour vocation de
rassembler dans un même lieu tous les acteurs de la gestion
urbaine, qu’ils soient publics ou privés. Les participants Environnement et transports
pourront aborder les nouveaux enjeux de la ville au travers 12-14 juin 2006
d’ateliers, de conférences et de rencontres axés sur l’échange Reims
de bonnes pratiques. L’objectif de cette conférence scientifique sera d’établir un

Liban : retour sur expérience 175


Brèves rencontres
bilan des connaissances sur l’approche système de l’envi-
ronnement et des transports. Principaux thèmes traités : (1)
Évolution du système de transport ; (2) Perception de l’en-
vironnement ; (3) Impact des nuisances des transports ;
(4) Place de l’environnement ; (5) Méthodes d’évaluation ;
(6) Moyens de contrôle technologiques ; (7) Prise en compte
de l’environnement.
Reims Champagne congrès, service inscription hébergements,
12 boulevard du Général Leclerc,
51722 Reims Cedex
Tél. : 03.26.77.44.44
Fax : 03.26.77.44.45
Site : http://www.reimscongres.com

9es assises des déchets ménagers et assimilés


27-29 juin 2006
Agen
Ces assises proposent aux collectivités locales des solutions
concrètes quant aux problématiques de gestion de leurs
déchets. Elles permettront de réfléchir, plus particulièrement,
sur les actions à mener pour mieux communiquer auprès
de la population et sur la façon de responsabiliser le citoyen
pour en faire un acteur à part entière. Les participants
pourront bénéficier de conseils gratuits prodigués par des
juristes.
Contact : Florence Lievyn
Tél. : 01.45.15.13.29
Fax : 01.45.15.09.00

La proximité, entre interactions et institutions


28-30 juin 2006
Bordeaux
Organisées tous les deux ans, les Journées de la proximité
s’adressent aux économistes, géographes, sociologues et
spécialistes du développement local dont les recherches
s’inscrivent dans le champ des dynamiques spatiales. Ces
cinquièmes journées de la proximité seront plus particu-
lièrement orientées autour de trois axes : (1) Modèles et
mesures de la proximité ; (2) Diversité institutionnelle et
variété des formes de proximité ; (3) Échelles de la proxi-
mité.
Contact : Christelle Bellenger
Mél. : cbelleng@u-bordeaux4.fr
IFREDE-GRES, université Montesquieu Bordeaux IV, 33608 Pessac
Tél. : 05.56.84.86.38
Fax : 05.56.84.86.47
Site : http://www.gres-so.org

176 C A H I E R S D E L’ I A U R I F N ° 1 4 4
N°408 N°410 N°411

FÉVRIER 2006 FÉVRIER 2006 FÉVRIER 2006

Les territoires Les Franciliens En mai 2003, parmi 9 millions de Troisième enquête La troisième enquête de victimation a été
de pauvreté Quels sont les espaces à bas revenus
en Île-de-France ? Qu’est-ce qui les
Revenus selon les classes (€/UC) et la culture Franciliens âgés de 15 ans ou plus,
- 6,5 millions ont lu au moins un de victimation menée en janvier et février 2005 auprès de
Le sentiment d’insécurité :
Classe Revenu Premier Dernier Rapport 10 500 personnes, âgées de 15 ans et
en Île-de-France caractérise ? Dans une précédente
Note rapide [1] ont été définis les
moyen décile décile inter-
(€/UC) D1 D9 décile
L’Île-de-France offre une large
livre au cours des douze derniers
mois, en Île-de-France : plus, représentatives de la population fran- une approche de l’insécurité
ressentie par les Franciliens
(D9/D1) cilienne.
Typologie des territoires espaces à bas revenus comme les Iris(1)
ou, à défaut, les communes dont au
1
2
7 728
9 270
2 144
2 459
14 755
17 597
6,9
7,2
palette d’activités culturelles,
diversifiées et de grande
- 5,7 millions sont allés au cinéma,
- 3,5 millions ont visité un musée,
les résultats Ces enquêtes, réalisées à la demande du
conseil régional d’Île-de-France, permet- Les questions sur les peurs et la préoc-
moins 20 % des ménages vivent avec cupation «sécurité» sont ponctuelles,
3 10 679 2 218 21 936 9,9 - 630 000 ont joué assidûment d’un tent de mieux appréhender les problèmes
moins de 5 581 euros par unité de qualité, très appréciées des Le renouvellement à intervalle
fournissant des informations sur l’insé-
Crédit : J-C Pattacini / Urba Images / Iaurif

4 10 900 2 828 20 630 7,3 instrument de musique, autant ont d’insécurité dans la région, qu’ils soient curité perçue par les Franciliens au
consommation (UC) par an en 2001, 5 11 330 2 780 22 298 8,0 Franciliens. Ceux qui s’y pratiqué l’écriture ou sont allés à régulier des enquêtes de associés à une délinquance réelle ou sim- cours des deux mois de réalisation des
ce qui correspond au 1 er décile de 6 12 224 2 793 23 668 8,5 adonnent ont un profil socio- l’opéra (il s’agit en partie des mêmes plement à une insécurité ressentie par les enquêtes (respectivement janvier et
Source : DGI, 2001

revenu francilien. Ces espaces sont 7 13 032 2 780 25 538 9,2 personnes). victimation (2001, 2003) permet habitants. Elles complètent les sources février 2001, 2003 et 2005).
situés à 35 % en Seine-Saint-Denis 8 15 031 2 873 30 639 10,7
démographique bien précis, de suivre l’évolution de l’insécurité d’informations déjà disponibles, notam-
et 20 % à Paris. La grande couronne ÎDF 21 784 5 581 38 912 7,0 plus parisien que francilien, en Île-de-France au moyen d’un ment l’état 4001 (base de données relati- Le sentiment d’insécurité(1) est une notion
complexe et, comme dans les enquêtes
accueille 29 % des populations citadin, plutôt jeune, diplômé et Des approches certain nombre d’indicateurs.
ves à la délinquance enregistrée par les ser-
2001 et 2003, il est abordé au travers
C. Abron/Iaurif

concernées. Il ressort également environnement local, avec notam- vices de police et de gendarmerie au
qu’une grande partie de ces territoires ment la juxtaposition de grands
bien rémunéré. Ces précisions culturelles variées Les Franciliens ont-ils peur ? travers des plaintes déposées par les victi- de deux types d’indicateurs :
- les taux de peur pour soi ou pour ses
L’analyse des espaces les – 40 % – sont situés hors des zones ensembles dans les villes moyennes de expliquent le niveau élevé, bien Alors qu’il suffit de pratiquer régulière- Quelles sont leurs principales mes et des faits constatés directement par
enfants en différents lieux (transports
plus pauvres en Île-de-France urbaines sensibles (ZUS). grande couronne, à l’exemple des 4M qu’inégal, de leurs pratiques ment au moins un sport pour se considé- préoccupations ? De quels types
les services répressifs). en commun, domicile, quartier, école,
atteste d’une grande diversité Le rapport Bravo [2], qui évalue la (Meaux, Mantes, Melun et Monte- culturelles. Leurs motivations rer sportif, à l’évidence, aucune pratique
d’atteintes ont-ils été victimes ?
lieux de loisirs…), résultant à la fois
du risque réel d’être victime, mais
politique de la ville à la fin des années reau); le tissu urbain récent caractérisé L’enquête «Participation
de situations en termes de tissu viennent souvent d’un goût culturelle ne peut à elle seule justifier chez Le sentiment
quatre-vingt-dix, souligne que cette par une précarité plus diffuse ; et les quiconque une aptitude culturelle géné- à la vie culturelle et sportive» De l’enquête 2005, il ressort que d’insécurité
également, parfois, d’un sentiment de
urbain, d’habitat, politique, en se focalisant sur les centres dégradés de Paris et de petite certain pour l’art , de la rale. En revanche, la moindre pratique L’Institut national de la statistique et des les Franciliens sont plus
vulnérabilité accru parce qu’on est
âgé ou une femme, de la valeur qu’on
de localisation géographique, grands ensembles d’habitat social, couronne. curiosité, ou simplement du s’avère révélatrice du mode de vie, études économiques permet depuis
janvier 1996, par l’enquête permanente préoccupés par le chômage et la Des Franciliens de plus en plus accorde à ses biens (dans le cas de
s’est peu intéressée au tissu urbain C’est à la lumière des nouvelles don-
de peuplement et, en définitive, récent en voie de précarisation et aux nées disponibles sur le revenu par UC
besoin de se distraire. puisque, outre l’âge, les indicateurs les sur les conditions de vie des ménages
pauvreté que par la délinquance.
préoccupés par «l’insécurité sociale» vols), de la faible probabilité pour la
plus influents sur la nature et l’intensité (EPCV), d’étudier chaque année La lutte contre le chômage et la pau- police de retrouver l’agresseur ou le
de processus sous-jacents quartiers centraux dégradés de Paris à l’Iris de la Direction générale des Si presque tous regardent la des pratiques relèvent du niveau d’études l’évolution de divers indicateurs sociaux, Ils sont nombreux à avoir peur vreté sont devenues les premières pré- voleur…
à leur constitution. À travers et de première couronne : «La géo- impôts (DGI) que cette typologie a télévision, le cinéma, la lecture ou du niveau de revenus.
auprès d’un échantillon de 8 000
logements pour la France dans les transports en commun, occupations des Franciliens, sans que - le taux de préoccupation envers la
délinquance, appelé préoccupation
les exemples des anciens sites graphie prioritaire apparaît de moins été revisitée.
et la visite de monuments sont métropolitaine. En mai 2003, la partie
mais se sentent plutôt en sécurité
leurs peurs aient vraiment changé.
«sécurité» et qui correspond plutôt
en moins représentative des territoires variable de l’enquête EPCV portait sur la Lorsqu’on leur demande de choisir
industriels de la vallée de l’exclusion… Parce qu’elle vise des aussi largement pratiqués. Pour mieux rendre compte de leur
participation culturelle et sportive, au dans leur quartier. Globalement, parmi une liste de problèmes de société aux opinions et inquiétudes de la
Des espaces «pauvres» diversité et de la façon de les prati- population sur la société actuelle.
de la Seine ou de la proche territoires trop restreints, cette géogra- L’opéra, le cirque et les activités cours des douze mois précédents, des (chômage, délinquance, pauvreté, pollu-
divers et variés quer, les activités culturelles ont été personnes interrogées. L’échantillon le risque d’être victime d’atteintes tion et SIDA) celui qui les préoccupe le
banlieue ouvrière, de certains phie permet seulement l’application de d’amateurs rencontrent regroupées : francilien comprend 1 779 individus
mesures correctrices à la marge et non représentatifs de la population d’Île-de- personnelles a peu évolué plus, seules deux personnes sur dix décla-
quartiers de villes nouvelles, moins de succès. Regarder, écouter, réunit la télévi- rent, début 2005, donner la priorité à la
(1) Notion introduite par Frank Furstenberg,
la mise en œuvre de stratégies adaptées Une typologie des 550 zones pauvres sion, la radio et l’écoute musicale(1) ;
France âgée de 15 ans ou plus.
et les atteintes envers professeur de sociologie à l'université de Pennsyl-
des tours et des barres L’accès à la culture n’est L’enquête a fait l’objet d’un lutte contre la délinquance. Elles étaient vania, Philadelphie (États-Unis d’Amérique) –
à la diversité des situations territoriales (548 Iris et deux communes de Lire concerne la lecture de livres, de cofinancement des ministères chargés les véhicules sont en baisse. deux fois plus nombreuses dans l’en- cf. Frank Furstenberg, «Public Reaction to
construites dans les années dans l’agglomération francilienne.» moins de 10 000 habitants) a été cependant pas toujours facile et bandes dessinées, de la presse quoti- du Sport et de la Culture aux niveaux
quête 2001. Cette évolution de l’opinion Crime in the Streets»,The American Scholar,
national et régional, et de l’Iaurif au 40(4), 1971.
soixante ou des centres villes Lors de la rédaction de ce rapport, réalisée à partir d’une analyse des
suppose quelques exigences : dienne ou de la presse magazine ; niveau régional. avait déjà été mise en évidence au cours
une typologie des espaces en difficulté données du recensement de 1999 sur de l’exploitation de l’enquête 2003.
dégradés, se dessine une a été dressée à partir d’une réflexion le type d’habitat, de tissu urbain et les du temps libre, la proximité des Sortir s’attache aux pratiques effectuées
dans des lieux spécifiques, à savoir les
multiplicité de facteurs sur les processus qui ont conduit à des caractéristiques des ménages rési- lieux de pratique, des moyens visites de musées, d’expositions, de sites
Priorité assignée au gouvernement
(1) La télévision, tout comme la lecture de la presse
à l’œuvre : problèmes situations d’exclusion par rapport à dents. Les variables suivantes ont été financiers, mais aussi une et monuments, les festivals, le cinéma ou la consultation d’Internet, a été considérée dans Enquête Enquête Enquête Évolution Évolution Évolution
leur environnement. Cinq types de retenues : cette enquête comme une pratique culturelle. Cela 2001 2003 2005 2001-2003 2003-2005 2001-2005
de reconversion économique, éducation ou une et les spectacles (théâtre, danse, cirque peut paraître exagéré, dans la mesure où la pratique Chômage 24,6 % 37,5 % 37,1 % 52,4 % ns 50,6 %
territoires ont ainsi été distingués : les - l’ancienneté du logement,
logiques d’attribution, territoires «historiques» de l’industrie - la vacance, le confort, sensibilisation. ou encore concerts) ; de ces activités se rapproche plutôt du loisir ou de
l’information pour un grand nombre de personnes.
Délinquance 39,2 % 27,8 % 19,4 % -29,1 % -30,2 % -50,5 %
Créer, se récréer comprend les pra- Pauvreté 25,9 % 27,4 % 33,0%% 5,7 % 20,8 % 27,7 %
stratégies résidentielles, et de l’habitat ouvrier ; les poches de - le type de bâti, tiques liées à un investissement créatif
La télévision, notamment, est souvent accusée d’être
Pollution 6,3 % 4,2 % 6,3 % -33,5 % 51,3 % ns
responsable de la désertion d’autres activités cultu-
politiques urbaines pauvreté de l’ouest de la métropole - le statut d’occupation, individuel. Il peut s’agir du dessin, de la relles. Toutefois, ces pratiques ont un lien avec la Sida 4,0%% 3,1 % 4,1 % -21,8 % 32,3 % ns
apparues dans le sillage du développe- - la taille du ménage, culture : elles peuvent donner envie d’assister à un
et de logement. ment de l’industrie vers l’ouest ; les
photographie, du chant ou de la pra- spectacle vivant, de lire, etc., et c’est pour cela qu’il a
Source : IAURIF – enquêtes « victimation et insécurité en Île-de-France » 2001, 2003 et 2005.
ns = évolution non significative au risque 5 % entre les deux enquêtes.
(1) Iris : quartier – défini par l’Insee – dont la tique d’un instrument de musique etc. été décidé de ne pas les laisser de côté. Note de lecture : 19,4 % des personnes interrogées dans l’enquête 2005 placent la délinquance en tête des priorités
quartiers «disproportionnés» dans leur population se situe entre 1 800 et 5 000 habitants. assignées au gouvernement, ce qui représente une baisse de 30,2 % par rapport à l’enquête 2003.

INSTITUT D’AMÉNAGEMENT ET D’URBANISME DE LA RÉGION D’ILE-DE-FRANCE


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LE FLEUVE, UN SYSTÈME, DES TERRITOIRES, DES ACTEURS LES RISQUES MAJEURS EN ÎLE-DE-FRANCE LLES UNIVERSITÉS EN ÎLE-DE-FRANCE
ÉDITORIAL ÉDITORIAL
DES PÔLES DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL
MIREILLE FERRI, VICE-PRÉSIDENTE DE L’IAURIF JEAN-PAUL HUCHON, PRÉSIDENT DU CONSEIL RÉGIONAL D’ÎLE-DE-FRANCE
ÉDITORIAL
JEAN-PAUL HUCHON, PRÉSIDENT DU CONSEIL RÉGIONAL D’ÎLE-DE-FRANCE
LE FLEUVE : UN SYSTÈME, DES TERRITOIRES, DES ACTEURS LES RISQUES MAJEURS EN ÎLE-DE-FRANCE : AMÉNAGER POUR PRÉVENIR
LES ÉQUIPEMENTS UNIVERSITAIRES EN ÎLE-DE-FRANCE :
LE FLEUVE, COMPOSANTE DE L’ÉCOSYSTÈME MÉTROPOLITAIN, LA PRISE EN COMPTE DES RISQUES MAJEURS EN ÎLE-DE-FRANCE :
SERVICES DE PROXIMITÉ ET PÔLES DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET
SA PRISE EN COMPTE DANS L’AMÉNAGEMENT UNE COMPOSANTE INDISSOCIABLE DE L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
SOCIAL
L’ÎLE-DE-FRANCE AU CŒUR DU BASSIN DE LA SEINE
LE FLEUVE, UN SYSTÈME À LA FOIS UNIQUE ET MULTIPLE LA RÉGLEMENTATION AU SERVICE DE L’AMÉNAGEMENT
LES GRANDS ENJEUX
L’ÎLE-DE-FRANCE DANS L’«HYDROSYSTÈME SEINE»
LA DIREN, UN ACTEUR MAJEUR DE L’ÉTAT POUR LA MISE EN ŒUVRE LES PLANS DE PRÉVENTION DES RISQUES NATURELS :
PANORAMA DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN ÎLE-DE-FRANCE
DES POLITIQUES DE L’EAU DES RÉSULTATS ENCOURAGEANTS, DES SIMPLIFICATIONS NÉCESSAIRES
POUR UNE ACCRÉDITATION DES DIPLÔMES PROFESSIONNELS
LE SDAGE, LES SAGE ET LA DCE : DES OUTILS POUR LA GESTION DE L’EAU POUR PLUS D’EFFICACITÉ
L’INTERNATIONALISATION DES ÉTUDES SUPÉRIEURES
COMMENT INSCRIRE LE FLEUVE DANS L’ÉCOSYSTÈME URBAIN ? LES PPR ET L’ACTION RÉGLEMENTAIRE EN ÎLE-DE-FRANCE
QUELS SONT LES FACTEURS FAVORISANT LES SÉJOURS D’ÉTUDES
«GRANDS LACS», SAGEP, SIAAP, SIVOA... : LE PPRI DE L’OISE DANS LE VAL-D’OISE :
À L’ÉTRANGER DES JEUNES FRANÇAIS ?
COMMENT INSCRIRE LE FLEUVE DANS L’ÉCOSYSTÈME URBAIN ? UNE SITUATION ÉVOLUTIVE DEPUIS 10 ANS
LES RÉFORMES EN COURS
POUR UNE GESTION DURABLE DES ZONES HUMIDES LES ZONES HUMIDES LA MISE EN ŒUVRE D’UN PPRI : L’EXEMPLE DU VAL-DE-MARNE
L’UNIVERSITÉ, ENTRE FORMATION, RECHERCHE ET ENTREPRISES
STRATÉGIES DE RECONQUÊTE DES TERRITOIRES LIÉS À L’EAU LES PPR MOUVEMENTS DE TERRAIN : LES INTERVENTIONS DE L’IGC
DANS LA REGION ÎLE-DE-FRANCE PPR MOUVEMENTS DE TERRAIN : POUR UNE APPROCHE MULTIRISQUE
LES UNIVERSITÉS FRANCILIENNES
LA SEINE, AU CŒUR DU PROJET DU PAYS BASSÉE-MONTOIS EN SEINE-SAINT-DENIS
LA DÉ-COUVERTURE D’UNE RIVIÈRE URBAINE :
LES UNIVERSITÉS D’ÎLE-DE-FRANCE : UNE EXCEPTION ?
LE PROJET DE LA VIEILLE MER EN SEINE-SAINT-DENIS DES RÉFLEXIONS POUR L’ACTION
LES ÉTUDIANTS ET LEURS UNIVERSITÉS EN ÎLE-DE-FRANCE :
LA POLITIQUE RÉGIONALE EN FAVEUR DES BERGES
UN CHAMP SOCIAL CONTRASTÉ
LE VAL-DE-MARNE, DÉPARTEMENT DE L’EAU : PLAN DE SECOURS CONTRE LE RISQUE INONDATION EN ÎLE-DE-FRANCE :
LA MOBILITÉ DES ÉTUDIANTS ENTRE LES UNIVERSITÉS FRANCILIENNES
PROJET DÉPARTEMENTAL ET AMÉNAGEMENT DES BERGES ANTICIPER POUR RÉDUIRE L’IMPACT DES CRUES
L’ACTION RÉGIONALE EN FAVEUR DES UNIVERSITÉS
LE SCHÉMA DÉPARTEMENTAL D’AMÉNAGEMENT DES BERGES PRÉVENTION DES RISQUES MAJEURS
CERGY-PONTOISE ET MARNE-LA-VALLÉE : DEUX OPTIONS D’AMÉNAGEMENT
DE SEINE-ESSONNE DANS L’AGGLOMÉRATION MULHOUSIENNE :
UNIVERSITAIRE
LA POLITIQUE DU DÉPARTEMENT DES HAUTS-DE-SEINE POUR QUELLES PERCEPTIONS ET QUELS POINTS DE VUE DES ACTIONS ?
L’AMÉNAGEMENT DES CAMPUS UNIVERSITAIRES DE PROCHE COURONNE :
«RENDRE LA SEINE AUX HABITANTS» MARSEILLE : DE L’IDENTIFICATION À LA GESTION DES RISQUES
PARIS X-NANTERRE ET PARIS XIII-VILLETANEUSE