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BIOLOGIE ET PSYCHOTHÉRAPIE

Introduction
Édith Goldbeter-Merinfeld

De Boeck Supérieur | « Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de


réseaux »

2009/2 n° 43 | pages 5 à 15
ISSN 1372-8202
ISBN 9782804102555
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familiale-2009-2-page-5.htm
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Biologie et psychothérapie
Introduction
Édith Goldbeter-Merinfeld 1

Depuis une vingtaine d’années, les neuroscientifiques se penchent sur


les possibles marquages biologiques des composantes psychologiques (cf.

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Vincent, 1986 ; Damasio, 1999 ; Jeannerod, 2002 ; Edelman, 2007 ; Kandel,
2007; Belzung, 2007). De leur côté mais peut-être plus frileusement, les psy-
chothérapeutes font lentement (mais sans doute de plus en plus sûrement) le
chemin en sens inverse, s’ouvrant aux concepts et aux résultats issus des
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recherches en neurobiologie.
Pourtant, l’antagonisme a longtemps régné entre les deux domaines, sou-
tenu d’un côté par le sentiment que les explorateurs de l’âme jargonnaient des
élucubrations sans chercher à étayer leurs théories par des recherches rigoureu-
ses, et alimenté de l’autre par les craintes de voir les neuroscientifiques réduire
toute la psyché et l’esprit à des mécanismes physiologiques et biochimiques.
Un seul type de références aux sciences dites dures semblait accepté
par les psychothérapeutes : celles qui leur permettaient de baliser à partir de
métaphores issues de la physique, de la thermodynamique ou de la cybernétique,
la topologie du territoire psychique. Cette dernière attitude a d’ailleurs soulevé
des mouvements d’humeur chez des universitaires comme Alan Sokal et Jean
Bricmont, qui ont considéré qu’il y avait là « rapts » de concepts et qui, d’une
certaine manière, se sont dressés tels des gardes rouges, pour interdire l’utilisa-
tion de termes scientifiques hors de leur lieu de conception. Ces intégristes du
langage semblent ne pas pouvoir accepter l’usage des métaphores pour décrire
l’imaginaire et le ressenti, n’attribuant au langage qu’une fonction de représen-
tation tautologique d’une réalité démontrée et fondée sur des évidences.
Cependant aujourd’hui, nous n’en sommes plus à cette lutte de territoires
mais bien à l’aube d’un croisement de domaines passionnants où se rencontrent
dans un échange respectueux et intéressé des représentants des deux arènes.

1 Maître de conférence (ULB), Directrice de formation à l'Institut d'Études de la Fa-


mille et des Systèmes Humains (Bruxelles).

DOI: 10.3917/ctf.043.0005
6 Édith Goldbeter-Merinfeld

Ainsi, le prix Nobel de médecine Kandel (2007) retrace cette évolution


en rappelant que l’apparition de la psychanalyse au début du XXème siècle
constitua une révolution dans la manière de penser l’esprit et ses troubles, qui
influença la psychiatrie alors discipline médicale expérimentale étroitement
liée à la neurologie. C’est de cette manière que la psychothérapie, au sens où
nous l’entendons aujourd’hui, prit de l’ampleur (vers les années 1950), rédui-
sant de plus en plus l’influence de la psychiatrie biologique. En même temps,
ajoute cet auteur, la médecine s’éloigna de « l’art thérapeutique » et se rap-
procha d’une science thérapeutique fondée en particulier sur la biochimie et
la biologie moléculaire.
Pourtant, très tôt, Freud a évoqué l’importance des facteurs biologi-
ques : « Comme précisément je me suis en général efforcé de maintenir à dis-

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tance de la psychologie tout ce qui lui est hétérogène, et même la pensée
biologique, je veux avouer ici expressément que l’hypothèse de pulsions du
moi et de pulsions sexuelles séparées, et donc la théorie de la libido, repose
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pour une très petite part sur un fondement psychologique et s’appuie essen-
tiellement sur la biologie. » (Freud, 1914).
Mais ce sursaut est, semble-t-il, tombé dans l’oubli chez ses disciples
et dans les générations de psychothérapeutes, même non psychanalystes, qui
se sont succédées.
Et pourtant, comme le souligne Catherine Belzung (2007, p. 8), doc-
teur en neurosciences, « ce n’est pas parce que l’on observe que le taux de
telle molécule est modifié lors de telle émotion que l’on peut déduire que
l’émotion n’est rien d’autre que le résultat de la variation du taux de cette
molécule. De même, ce n’est pas parce que telle aire cérébrale est activée lors
de telle autre émotion que l’on peut en déduire que l’émotion en question peut
se réduire à la variation de l’activité de cette région du cerveau. La seule
chose que l’on peut dire est que telle émotion sollicite telle molécule ou telle
aire cérébrale. »
Depuis deux décennies, des chercheurs issus des domaines des neuros-
ciences, de la physiologie ou de la biologie, s’interrogent sur la conscience et
sur les aspects difficilement objectivables de la singularité des êtres vivants.
Citons les apports du neurologue Damazio (1999) dans les domaines
des émotions et de la conscience, des physiologistes comme Gérard Edelman
(2007) et Eric Kandel (2007) – ces derniers sont tous deux prix Nobel, c’est
dire l’intérêt porté à leurs travaux et l’enthousiasme et le sérieux qu’ils y ont
mis. Des neurobiologistes comme Jean-Didier Vincent (1986) se sont égale-
Biologie et psychothérapie 7

ment intéressés aux émotions. Pour les uns, l’intérêt était d’arriver à montrer
la différence entre le monde computationnel et la mouvance non modélisable
de la conscience, pour d’autres au contraire, il s’agissait de rapprocher de plus
en plus ces deux champs.
Tout récemment, les recherches de Giacomo Rizzolatti sur les neurones
miroirs (Rizzolatti & Sinigaglia, 2008) ont ouvert des perspectives nouvelles
sur les interdépendances entre l’appareil neurologique perçu comme flexible
et en interaction développementale, et l’environnement. Les résultats de ces
études ont permis un éclairage différent des mécanismes d’imitation, d’iden-
tification, et d’empathie, composantes des interactions humaines, ouvrant
ainsi à un enrichissement de la compréhension des mécanismes en jeu dans le

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processus thérapeutique.
Une belle image est évoquée à ce propos par une citation de l’histolo-
giste espagnol Santiago Ramon Y Cajal (né en 1852 et décédé en 1934)
qu’Edelman (2007) met en tête d’un chapitre intitulé La conscience, le corps
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et le cerveau : « Tel l’entomologiste en quête de papillons aux couleurs lumi-


neuses, mon attention s’est mise en chasse, dans le jardin que constitue la
matière grise, des cellules possédant des formes délicates et élégantes, qui
représentent les mystérieux papillons de l’âme. »
Simultanément à toutes ces démarches, un certain nombre de psycho-
thérapeutes ont tenté de rencontrer les neurobiologistes et participent même
avec eux à des recherches et réflexions conjointes (comme par exemple Fran-
çois Ansermet & Pierre Magistretti, 2004).
Dans ce numéro des Cahiers, nous avons précisément demandé à dif-
férents thérapeutes et chercheurs d’illustrer les interrelations qui se tissent
entre la biologie et la psychothérapie. Ces textes sont destinés, en premier
lieu, aux psychothérapeutes curieux de ces domaines auxquels ils sont peut-
être moins familiers. Nous savons d’ailleurs que Grégory Bateson, qui est
l’un des référents dans notre domaine, a toujours été intéressé par la « struc-
ture qui relie », en particulier au niveau du vivant. Ce cahier se veut donc une
variation sur ce thème….
Pour aider le lecteur non médecin, voici un schéma du cerveau auquel
il pourra se référer pour situer les aires citées dans certains des articles.
8 Édith Goldbeter-Merinfeld

Cortex Corps
cingulaire calleux
Fornix Thalamus
Septum

Corps
mamillaire

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Amygdale
Hippocampe

Le système limbique (Belzung, 2007, p.123)


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Nous ouvrons ce dossier par une interview de Boris Cyrulnik, lequel


intègre différentes spécialités dont ce recueil voudrait étudier les interrela-
tions. En effet, s’il est éthologue, il est aussi neurologue, médecin, psychiatre
et psychanalyste. Étant donc situé à la croisée de plusieurs domaines, il nous
a paru être particulièrement bien placé pour ouvrir la réflexion sur les rapports
entre la neurobiologie et la psychothérapie. Au cours d’une interview menée
en mai 2009 à Paris, il relève qu’on a aujourd’hui les moyens de rendre
compte de certains effets d’une psychothérapie sur le cerveau et donc sur le
corps. Il décrit le processus de résilience neuronale que la psychothérapie
peut susciter très rapidement, où le cerveau se met au travail grâce à la plas-
ticité neuronale. Boris Cyrulnik souligne l’apport des neurones miroirs pour
ce qui concerne la compréhension de l’imitation et de l’empathie qui se déve-
loppent parallèlement à la maturation du système nerveux, en lien avec
l’entourage affectif et la « niche sensorielle ». Enfin, il clôture l’échange avec
Edith Goldbeter en exprimant l’espoir que les rencontres entre les disciplines
issues de la neurobiologie et celles évoluant autour de la psychothérapie pour-
ront aider à précipiter la fin des clivages idéologiques entre ces différentes
approches.
Sensibles également à l’ouverture entre psychanalyse et neuroscien-
ces, Séverine Lestienne et Françoise Lotstra pointent l’intérêt de favoriser les
échanges entre les deux domaines par le biais d’une approche interdiscipli-
naire rigoureuse et tolérante : seules des définitions claires des concepts neu-
Biologie et psychothérapie 9

rologiques, cognitifs et psychanalytiques de l’inconscient permettront de se


prémunir de tout amalgame et de respecter l’indépendance des champs du
savoir, préviennent-elles. En particulier, ces auteurs abordent l’articulation
entre la neuroplasticité et l’inconscient en rappelant que le cerveau ne doit
plus être considéré comme un organe figé, déterminé et déterminant, mais bel
et bien comme une structure dynamique en constante reconstruction. Elles
relèvent que la trace psychique et la neuroplasticité représentent une articu-
lation importante entre les deux champs.
Nicolas Georgieff aborde à nouveau les connexions entre neuroscien-
ces et psychologie clinique ou psychanalyse en les décrivant comme à la fois
distinctes mais devant être compatibles puisqu’elles décrivent un même objet
même si les termes qu’elles utilisent sont différents. Il explore le lien irréduc-

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tible qui les unit en organisant son propos autour d’une série de questions
telles : dans quel but tente-t-on d’élaborer une « neuropsychologie de la psy-
chothérapie » ? Est-ce pour prouver la réalité des psychothérapies, pour
démontrer leur efficacité, ou afin de faire évoluer la pratique psychothéra-
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pique, de la rendre plus efficace ou de créer de nouveau modèles thérapeuti-


ques ? Autrement dit, à quoi pourraient servir des données neuroscientifiques
pour la pratique clinique ? L’auteur propose des réponses à ces questions en
partant d’une démarche conceptuelle guidée par la curiosité, par une logique
scientifique de découverte qui vise à confronter les points de vue et les modè-
les qui s’articulent autour d’une même réalité pour en enrichir la connais-
sance. Insistant sur le fait que la psychothérapie est biologique autant que
psychologique, de même que l’action du médicament est psychologique
autant que biologique, il conclut en déclarant que si tout est cérébral, tout est
aussi cognitif et psychologique en matière de psychothérapies.
Pour le thérapeute romain Luigi Onnis, retrouver le lien entre la psy-
chologie, la psychothérapie et les neurosciences fait partie de la restauration
de l’unité corps-esprit perdue depuis trop longtemps. Il attribue la responsa-
bilité de ces antagonismes à l’épistémologie réductionniste qui a imprégné la
pensée. Luigi Onnis présente ensuite un panorama détaillé de l’évolution des
neurosciences dans le domaine de l’étude de l’esprit ainsi que les bénéfices
qu’en a tirés la psychothérapie : il évoque les notions de mémoire implicite et
explicite issues des travaux de Kandel et de LeDoux, l’esprit relationnel
décrit par Siegel, la démarche de Damasio pour comprendre les liens entre les
émotions et la rationalité, et enfin la découverte toute récente des neurones
miroirs par Rizzolatti.
Luigi Onnis complète ce panorama en montrant les implications parti-
culières de ces recherches pour la psychothérapie systémique : elles renforcent
10 Édith Goldbeter-Merinfeld

certains de ses présupposés comme la fonction irremplaçable de la relation,


ou permettent de soutenir et d’offrir une compréhension nouvelle des inter-
ventions thérapeutiques sur base de l’utilisation du langage implicite, ainsi
que des effets de l’empathie et de la résonance.
Justement, à propos de la résonance, Mony Elkaïm et Michaël Elkaïm,
s’inspirant de recherches dans le domaine de la physico-chimie et de la bio-
logie, avancent l’hypothèse que cette notion décrite dans les systèmes
humains (Elkaïm, 1989) appartiendrait au champ plus large des synchronis-
mes spontanés, champ dans lequel des oscillateurs couplés par des mécanis-
mes divers s’influencent mutuellement. Cette réflexion pourrait ouvrir la voie
à de nouvelles compréhensions du processus thérapeutique…

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De leur côté, le psychiatre psychothérapeute Marco Vannotti et le neu-
rologue psychothérapeute Roberto Berrini se placent délibérément sur le ver-
sant de l’épistémologie en s’inspirant en particulier de la phénoménologie,
c’est-à-dire de l’expérience vécue par le sujet. Ils relèvent qu’on peut consi-
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dérer que la vie biologique s’incarne d’abord dans le corps propre de la per-
sonne. Lorsque celle-ci entre en relation, en particulier dans une relation
thérapeutique, la communication instaurée impliquera l’ensemble du corps
au travers des expressions faciales, des postures, du mouvement et des gestes,
de la distance adoptée, etc. et donc, ajoutent les auteurs, la nature de cette rela-
tion sera intercorporelle et ne se limitera pas au verbe. En cas de traumatisme,
des expériences relationnelles et émotionnelles peuvent devenir correctrices
seulement dans leurs répétitions, dans leur reproductibilité, et cet effet est
soutenu par la plasticité neuronale et par le mode d’apprentissage lié à l’imi-
tation favorisée par les neurones miroirs. Les auteurs pointent aussi l’impor-
tance, dans ce processus, de la présence de la dimension empathique qui
« nous prend en même temps qu’elle prend notre interlocuteur ».
Toujours dans le domaine des recherches centrées sur les interactions
entre le psychologique et le neurobiologique, Ayala Borghini. Stéphanie
Habersaat, Blaise Pierrehumbert, François Ansermet et Carole Muller-Nix,
médecins, psychiatre et psychologues suisses, ont étudié les effets d’une
intervention précoce, inspirée des thérapies en Guidance Interactive, sur la
qualité de l’attachement ainsi que sur la réactivité neuroendocrinienne de
stress chez des grands prématurés âgés de 12 mois, ainsi que chez leurs
mères. Ils se basent sur la mesure des corrélations entre les taux de cortisol de
la mère et de son enfant pour tenter de mieux comprendre les effets du stress
vécu par l’enfant durant la période périnatale sur son devenir, et tout particu-
lièrement, sur ses réponses neuroendocriniennes face à un stress secondaire.
Biologie et psychothérapie 11

Ils partent de l’hypothèse qu’une intervention thérapeutique précoce auprès


des parents, suite à la naissance d’un grand prématuré, aura un impact positif
sur la qualité des relations parents-enfant et notamment sur la qualité de
l’attachement de l’enfant.
Leurs résultats indiquent que la qualité de l’attachement n’est que très
partiellement affectée par la naissance prématurée et que la réactivité neu-
roendocrinienne de stress des enfants ne montre pas de modification spécifi-
que. Par contre, les auteurs constatent un effet de l’intervention précoce en
Guidance Interactive sur les mères et formulent alors l’hypothèse que l’inter-
vention précoce permet aux mères d’élargir leurs compétences à percevoir les
états émotionnels de leur bébé.

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Le thérapeute et théoricien américain Carlos E. Sluzki s’intéresse lui
aussi aux tout-petits et à leur entourage. Il propose au lecteur un texte inte-
ractif où il dialogue avec lui en posant des questions à propos des bébés dits
difficiles et des parents du même type. Petit à petit, il émerge de cette « dis-
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cussion » que ce sont les adultes dont le langage et la vision d’ensemble sont
plus articulés et dont les préjugés sont, par conséquences, plus importants et
solides, qui déterminent le point de départ des problèmes attribués au bébé.
L’auteur nous présente alors d’autres ponctuations possibles de l’interaction
bébé/enfant–géniteurs, qui renvoient davantage à sa nature réciproque et
fluide.
Il souligne que lorsqu’on parle d’interaction avec des nouveaux-nés, il
s’agit d’une progression qui va de la régulation des processus physiologiques
à la gestion effective des comportements, des émotions et des interactions
avec le monde physique et social, en un processus dynamique complexe où
interviennent les diverses composantes du système nerveux central, en parti-
culier le système nerveux autonome.
Carlos Sluzki propose de dépasser la recherche des caractéristiques
personnelles pour expliquer les difficultés de nourrissons ou de leurs parents,
et d’entrer plutôt dans une épistémologie des influences réciproques, d’un
calibrage entre les attributs du bébé et ceux de ses géniteurs afin de développer
une typologie de « l’emboîtement réciproque », congruente avec une vision
systémique.
Une constante est apparue au travers de toutes ces recherches qui
allient la neurobiologie et la psychologie ; l’un de leurs aspects communs est
le fait de leur mobilité qui s’exprime en termes de : développement, plasticité,
flexibilité, etc. Cette description sous forme d’états non figés de manière
12 Édith Goldbeter-Merinfeld

définitive dans le temps, est particulièrement précieuse lorsque ce sont les


enfants qui sont désignés comme porteurs des symptômes.
Ainsi, Alison Mary, Hichem Slama et Isabelle Massat, toutes trois
chercheuses (psychologues ou médecin) en neuropsychologie, abordent le
champ de l’enfance en se centrant sur le trouble de l’attention avec ou sans
hyperactivité, avec l’objectif d’éclaircir davantage le lien entre la théorie de
l’esprit et les fonctions exécutives. En effet, ce trouble est presque toujours
associé à des troubles exécutifs et à un dysfonctionnement du comportement
social. Ces auteurs soulignent par conséquences le rôle majeur des connais-
sances neuro-développementales pour mieux comprendre le trouble TDA-H
et le traiter. Elles illustrent aussi la complexité et la rigueur des recherches
plus directement dirigées sur la neuropsychiologie.

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La question de l’introduction de médications dans les traitements à
visées thérapeutiques a parfois fait l’objet de controverses, surtout pour ce qui
concerne les enfants.
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Le pédopsychiatre Philippe Kinoo décrit précisément un mode de prise


en charge d’enfants âgés de quelques mois à 12-13 ans, présentant des psycho-
pathologies lourdes, sur base d’une psychothérapie institutionnelle qui ne fait
pas l’impasse sur les médicaments.
Selon cet auteur, les psychopathologies et autres troubles du dévelop-
pement des enfants (autisme et troubles envahissants du développement, psy-
choses infantiles et prépsychoses ou dysharmonies évolutives) devraient être
accompagnés et traités principalement à travers la structure institutionnelle et
la relation avec des soignants qui intègrent la psychothérapie et des médica-
tions comme par exemple des neuroleptiques. La pratique présentée dans son
texte ne fait pas de hiérarchie entre les fonctions de symbolisation et de pare-
excitation, mais y ajoute une troisième fonction essentielle aux yeux de
l’auteur : la fonction de construction. Celle-ci peut notamment faire appel à
l’approche psycho-éducative qui, selon Philippe Kinoo, se justifie parfois
d’un point de vue biologique par la primauté du travail sur la plasticité neu-
ronale par rapport à la recherche de « l’équilibre neurobiologique » par le
psychotrope. L’auteur souligne que le mode de prise en charge par la pratique
de la psychothérapie institutionnelle qu’il présente, se fonde sur la capacité
d’un (re)façonnement neuronal chez l’enfant.
Travaillant avec des patents adultes, Hélène Dellucci aborde les prises
en charge des patients souffrant de séquelles post-traumatiques d’événements
potentiellement traumatisants auxquels ils n’ont pas été directement exposés.
Biologie et psychothérapie 13

Elle avance l’hypothèse que les contenus de la mémoire iconique sont trans-
mis par les neurones miroirs et que la transmission de traumatismes d’adultes
vers leurs enfants ou leurs petits-enfants a lieu dans la mesure où ces derniers
témoignent d’une empathie importante. C’est ainsi que si un traumatisme a
été vécu à une génération antérieure, il se peut qu’un descendant en perçoive
un contenu trop envahissant pour lui sur le plan émotionnel, et soit amené à
se couper d’une partie de lui-même, c’est-à-dire de son fonctionnement céré-
bral, de manière à rester en contact (empathique) sans être davantage blessé.
Dans une perspective élargie, nous pouvons considérer nos comporte-
ments comme liés à nos motivations émotionnelles et intellectuelles, mais
aussi à notre fonctionnement neurobiologique et biochimique au sein des sys-
tèmes ouverts dont nous faisons partie ; de plus, nous sommes nous-mêmes,

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rappelons-le, en tant qu’individus, des systèmes ouverts, ensemble d’élé-
ments émotionnels, physiques, neurologiques, biochimiques, etc. en interac-
tion.
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Albert Goldbeter, chercheur en biophysique théorique et spécialiste de


la modélisation mathématique des rythmes biologiques, nous présente des
exemples de processus périodiques à composante psychologique. Il rappelle
d’abord que les rythmes biologiques sont liés aux mécanismes de régulation
qui gouvernent la dynamique des systèmes vivants et que des troubles appa-
raissent lorsque les rythmes de l’organisme ne sont plus en phase avec les
périodicités du monde environnant.
Ce chercheur se demande si, au-delà de l’influence exercée par l’hor-
loge circadienne, et de la nature rythmique des processus cérébraux fondée
sur les propriétés d’excitabilité et d’oscillation des cellules nerveuses et des
réseaux de neurones, les rythmes biologiques trouvent un prolongement dans
certains types de comportement humain de nature plus ou moins périodique.
Ceux-ci peuvent-ils se rattacher aux rythmes du vivant, même si leurs racines
sont de nature psychologique plutôt que moléculaire ? Pour aborder ces ques-
tions, Albert Goldbeter nous décrit certains rythmes comportementaux de
nature individuelle ou familiale, à composante psychologique : les troubles
bipolaires, les variations cycliques du poid, et les interactions au sein d’une
famille. Il conclut en rappelant que même s’il faut rester prudent lorsqu’on
traverse la frontière entre le biologique et le psychologique, il est éclairant de
pouvoir établir un tel lien, sans pour autant perdre de vue les différences de
nature dans les niveaux de description des divers phénomènes oscillants.
14 Édith Goldbeter-Merinfeld

La biologie peut être abordée aussi à partir de l’impact des vécus


qu’elle engendre chez les individus soumis à certains de ses aspects doulou-
reux. Ainsi, la maladie impose au système de vie du patient qui en souffre
toute une série de bouleversements qui touchent tant le malade que son
entourage, tant le corps que l’esprit. Conscients de l’importance de cet effet
et des conséquences de la manière de le métaboliser, Sophie Beugnot et
Linda Roy ont proposé à des patients cancéreux et à leur famille de participer
à un groupe axé sur différents thèmes, qui vise à aider le patient et sa famille
à comprendre la crise qu’ils traversent. Ces deux auteures canadiennes pré-
cisent qu’en aucun cas, cette approche ne signifie qu’elles postulent l’exis-
tence d’un lien de cause à effet entre le cancer et les relations ou tensions du
patient avec les membres de son réseau et précisent : il faut se méfier de l’idée

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selon laquelle il suffirait de vouloir guérir et de pacifier sa vie pour survivre
à un cancer.
Elles relèvent que la crise de la maladie active fréquemment des enjeux
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de différenciation au sein de la famille du malade et que, dès lors, le groupe


thérapeutique, en favorisant une réorganisation adaptative des relations intra-
familiales et sociales durant la maladie, facilite l’adaptation du patient et des
membres de son réseau après le traitement. Elles ajoutent que ce même pro-
cessus peut aussi enrichir le processus de fin de vie et faciliter le deuil chez les
proches de patients atteints de cancer incurable.
Dans ce numéro des cahiers consacré au thème « Biologie et Psycho-
thérapie », nous avons voulu présenter des démarches témoignant de l’ouver-
ture de domaines longtemps cloisonnés et situés sur des planètes différentes
défendues par de nombreux préjugés.
On ne peut que se féliciter de l’enrichissement apporté par les échan-
ges actuels et les recherches conjointes qu’ils suscitent. Si la lecture de ces
textes a éveillé votre curiosité et votre sympathie pour la découverte de terri-
toires qui vous étaient encore méconnus, l’objectif de cette publication sera
atteint.

Références
ANSERMET F. & MAGISTRETTI P. (2004) : À chacun son cerveau. Plasticité
cérébrale et inconscient. Odile Jacob, Paris.
BELZUNG C. (2007) : Biologie des émotions. De Boeck, Bruxelles.
CYRULNIK B. (2006) : De chair et d’âme. Odile Jacob, Paris.
DAMASIO A.D. (1999) : Le sentiment même de soi. Odile Jacob, Paris.
Biologie et psychothérapie 15

EDELMAN G.M. (2007) : La science du cerveau et la connaissance. Odile Jacob,


Paris.
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