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VERS UNE NEUROPSYCHOLOGIE DES PSYCHOTHÉRAPIES ?

Nicolas Georgieff

De Boeck Supérieur | « Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de


réseaux »

2009/2 n° 43 | pages 47 à 63
ISSN 1372-8202
ISBN 9782804102555
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Vers une neuropsychologie
des psychothérapies ?
Nicolas Georgieff 1

Résumé
L’auteur aborde les raisons qui poussent aujourd’hui les chercheurs à étu-

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dier les liens entre les neurosciences, la psychologie clinique et la psychothérapie,
champs différents mais interconnectés puisqu’ils traitent du même objet. Il souli-
gne que ces connexions ne doivent pas servir à prouver l’efficacité ou l’objectivité
de la pratique psychothérapique mais peut contribuer à son enrichissement.
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Abstract
The author explores the reasons for neuroscientists or psychoanalysts to
explore the relation between neurosciences, clinical psychology and psychothe-
rapy that are connected but differentiated fields coping with the same object. He
underlines that these connections have not to be used to prove the psychotherapy’s
efficiency or objectivity but that they can contribute to its nourishment.

Mots-clés
Neuropsychologie – Psychothérapie – Psychanalyse – Intersubjectivité –
Neurosciences sociales.

Key words
Neuropsychology – Psychotherapy – Psychoanalysis – Intersubjectivity –
Social neurosciences.

Introduction

Le projet d’une description, ou même d’une explication neurobiologi-


que ou neurocognitive des processus psychothérapiques aurait fait sourire il
y encore peu de temps, ou serait apparu plus fantastique que scientifique. Il ne
soulève pourtant aujourd’hui plus guère d’objection de principe. Du point de

1 Professeur à l’Université Lyon 1.

DOI: 10.3917/ctf.043.0047
48 Nicolas Georgieff

vue conceptuel, il s’agit en effet seulement d’un cas particulier des relations
entre vie psychique et fonctionnement cérébral, donc entre approches biolo-
gique et clinique de la vie mentale, qui apparaissent à la fois radicalement dis-
tinctes, irréductibles l’une à l’autre, mais aussi nécessairement compatibles.
Neurosciences et psychologie clinique ou psychanalyse décrivent dans des
termes différents un même objet ou réel, et la traduction mutuelle de leurs
logos respectifs ouvre un espace d’échange, de confrontation et de recherche
bien identifié aujourd’hui. Le dogme dualiste selon lequel les objets de la psy-
chologie et la biologie seraient ontologiquement autres, est obsolète. L’étude
des interfaces entre psychanalyse et neurosciences, largement traitée ces der-
niers temps2, le démontre. Et on ne peut plus opposer à ce rapprochement
l’existence d’un trop grand écart entre la complexité des processus psycho-

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thérapiques et l’état de la neurobiologie. Les neurosciences cognitives ont en
effet atteint un degré de description du fonctionnement cérébral assez com-
plexe pour permettre de décrire des phénomènes biologiques liés à la psycho-
thérapie. Enfin, il n’existe sans doute plus beaucoup de psychothérapeutes
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pour croire que leur pratique est indépendante du fonctionnement cérébral.


Comme l’activité psychique elle-même, la pratique psychothérapique
dépend du cerveau. A tout phénomène psychologique correspond un phéno-
mène biologique, même si on ne peut préjuger d’un parallélisme entre les
deux ordres de faits (Widlöcher, 1996). Disons plutôt qu’à tout changement
psychologique correspond (mais pas nécessairement de manière synchrone)
un changement biologique, et que les deux langages décrivent un même
monde. Ils en organisent cependant des représentations différentes, des
« réalités » différentes, dont les « objets » ne correspondent pas nécessaire-
ment terme à terme, d’où la difficulté de la traduction. Mais il ne fait donc
guère de doutes qu’aux effets de la psychothérapie sur le comportement et sur
l’activité psychique, aux changements cliniques produits, correspondent des
changements neurobiologiques et cognitifs, qu’ils soient fonctionnels ou
structuraux. D’autant qu’il est certain que, si la pensée dépend du cerveau,
réciproquement le fonctionnement et même la structure de celui-ci dépendent
de la fonction de penser, comme la structure de tout organe dépend de l’exer-
cice de la fonction qu’il autorise. Et l’action du psychique sur le biologique
est au cœur de la compréhension des effets du processus psychothérapique.

2 Cf. Ouss et al. (2009) :Vers une neuropsychanalyse ?


Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 49

Pourquoi une neuropsychologie


de la psychothérapie ?

Ceci étant posé, peu de données issues de la recherche nous éclairent


aujourd’hui sur la nature de ces faits. Et la perspective d’une « neuropsycho-
logie de la psychothérapie » soulève de nombreux problèmes théoriques
autant que techniques. Et d’abord la question du pourquoi : quel est le but
poursuivi ?
Il est peut-être plus facile de dire lesquels ne le sont pas.
Il ne s’agit pas de prouver la réalité des psychothérapies et de la psy-
chanalyse qui, en tant que pratiques n’ont, pas plus que d’autres, besoin pour

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exister qu’on démontre qu’elles dépendent du fonctionnement du cerveau, ni
qu’on mette en évidence leurs corrélats biologiques et cognitifs. Toutes les
pratiques humaines interpersonnelles et sociales (l’éducation, l’économie, la
politique, les arts …) impliquent le comportement, la pensée et le cerveau, la
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psychothérapie au même titre que les autres. La connaissance des mécanis-


mes cérébraux mis en jeu n’est pas requise pour justifier ces pratiques.
Il ne s’agit pas non plus de démontrer par l’étude du cerveau l’effica-
cité de la psychothérapie. Certes, la démonstration de changements au plan
biologique pourrait prendre valeur de preuve de cette efficacité pour certains,
mais ce serait à tort. L’évaluation de l’efficacité repose sur l’étude clinique
des changements obtenus, sur l’évaluation des pratiques. Ce sont les change-
ments cliniques et comportementaux qui sont attendus, et non les change-
ments neurobiologiques sous-jacents. Quel sens aurait une évaluation de
l’efficacité d’une pratique basée sur l’étude du cerveau, et non sur l’écoute du
patient et l’analyse de son comportement ? On entrevoit les impasses aux-
quelles elle conduirait lorsque changements cliniques et biologiques ne seront
pas corrélés, ou si les différentes psychothérapies n’impliquent pas toutes des
corrélats biologiques observables comparables … On sait qu’en médecine on
ne soigne pas un électroencéphalogramme ou un examen biologique, mais un
patient.
S’agit-il par la connaissance des mécanismes cérébraux de faire évo-
luer la pratique psychothérapique, de la rendre plus efficace, de mieux en
définir les indications, ou même de développer des formes nouvelles de psy-
chothérapies ? C’est l’objectif affiché par certains, mais on peut en douter.
Nous y reviendrons plus loin. La pratique psychothérapique est fondée sur le
niveau de description clinique, comme toute pratique empirique. Elle repose
50 Nicolas Georgieff

sur une logique de compréhension propre au plan de complexité de l’inten-


tionnalité et de l’intersubjectivité. Les explications neuroscientifiques portant
sur le fonctionnement neuronal ou les processus cognitifs élémentaires ne
peuvent se substituer, dans l’état actuel des connaissances, aux explications
cliniques fondées sur l’appréhension du sens des conduites – l’intentionna-
lité. Quant à l’introduction de changements techniques sur la base d’éléments
d’observation neurobiologiques, elle peut être dans certains cas une consé-
quence indirecte de la recherche de corrélats cérébraux, mais on ne peut pas
justifier la recherche de corrélations clinico-biologiques par ce but même.
Ce qui est en question ici est la pertinence des données neuroscientifi-
ques pour la pratique clinique. Dans certaines situations cette pertinence est
indiscutable, lorsque le cerveau est altéré et qu’il est nécessaire d’adapter la

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pratique psychothérapique au patient. Elle reste en revanche difficilement
calculable dans le cas où le cerveau est sain.
Faut-il, pour finir, rappeler que la référence biologique ne saurait être
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utilisée pour légitimer un type de psychothérapie plutôt qu’un autre ? Aucune


psychothérapie n’est plus ou moins liée au fonctionnement cérébral qu’une
autre. La psychanalyse en particulier n’est évidemment pas moins biologique
que les pratiques directives ou psycho-éducatives référées aux théories de
l’apprentissage ou du conditionnement. Il ne faut pas confondre la place faite
au fonctionnement cérébral ou cognitif dans la théorie qui inspire une prati-
que, et la réalité obligatoire des corrélats ou mécanismes biologiques et
cognitifs de celle-ci. C’est d’ailleurs dans le champ psychanalytique, qui s’est
progressivement éloigné de sa référence biologique et neuropsychologique
freudienne initiale, que la recherche de liens entre théorie, pratique et neuros-
ciences est probablement aujourd’hui la plus active et féconde (Ansermet &
Magistretti, 2004 ; Kandel, 1999 ; Ouss et al., 2009).
Pourquoi alors s’intéresser aux corrélats cérébraux de la psychothéra-
pie, si on ne peut en attendre les réponses évoquées plus haut ? D’abord, et
pour une part importante, parce qu’il s’agit d’une démarche conceptuelle,
épistémologique, guidée par la curiosité, par une logique scientifique de
découverte qui vise à confronter les points de vue et les modèles qui s’articu-
lent autour d’une même réalité, pour en enrichir la connaissance. Le dialogue
entre biologistes et psychanalystes était autrefois animé par une curiosité
réciproque, maintenant il peut répondre à des objectifs de recherche structu-
rés; il concernait des cas particuliers, il s’est développé et engage des institu-
tions. En fait, la pluridisciplinarité est devenue inévitable et s’impose pour
l’étude et la compréhension du psychique, du mental du comportement, comme
pour d’autres réalités.
Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 51

La question de l’actualité scientifique des théories qui inspirent la psy-


chothérapie – et particulièrement la psychanalyse - se pose alors. La psycha-
nalyse est à la fois théorie d’une pratique et théorie du psychique, de son
fonctionnement normal et pathologique, et cette visée psycho(patho)logique
impose la pluridisciplinarité et une confrontation de la psychanalyse aux
autres sciences de l’esprit, dont les neurosciences. À la différence de l’éduca-
tion, du sport, de l’économie, de l’art, de la justice ou de la politique, la pra-
tique de la psychothérapie est indissociable d’une théorie générale du
fonctionnement mental ou psychique, et de sa pathologie – la psychopatholo-
gie. Or, le fonctionnement psychique se laisse décrire et comprendre à la fois
par la méthode clinique intersubjective, et par les approches neuroscientifi-
ques et biologiques objectives.

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Un objectif de cette pluridisciplinarité est pour la psychanalyse l’évo-
lution de sa théorie de la psyché, la « métapsychologie », qui continue de se
référer à des concepts psychologiques et biologiques parfois obsolètes. Il est
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impossible de ne pas confronter les concepts qui ne sont pas seulement techni-
ques mais bien psychologiques (le fantasme, l’inconscient, la pulsion, la sexua-
lité, les mécanismes de défense, les fonctions et l’organisation du moi …),
à d’autres issus des recherches contemporaines biologiques et cognitives.
C’est le sens du mouvement « neuropsychanalytique » et d’autres courants
de recherche à l’interface psychanalyse et neurosciences.
Ce mouvement est actuellement renforcé par l’évolution des neuros-
ciences. Longtemps, psychanalyse et neurosciences parlaient de réalités dif-
férentes ; or elles se retrouvent autour d’objets ou réalités communes :
l’empathie et les interactions psychiques, la conscience, l’intentionnalité, la
représentation de soi et d’autrui, les émotions, la volition et l’agentivité… Il
existe donc des objets communs aux deux approches.
Une démarche guidée seulement par une logique intellectuelle risque-
rait cependant d’être déconnectée de la pratique. Comme on l’a vu, savoir si
la compréhension de certains des mécanismes et effets de la psychanalyse par
les neurosciences peut avoir une influence sur sa pratique est la question cen-
trale. Pour tenter d’y répondre, il faut s’intéresser ici au second ordre de rai-
sons qui motivent l’étude neuroscientifique de la pratique psychothérapique.
Car pour une seconde part en effet, l’intérêt d’une « neuropsychologie
de la psychothérapie » obéit moins à des objectifs théoriques qu’à des raisons
d’abord pratiques ou techniques. C’est le cas lorsque la pratique psychothé-
rapique se confronte à des dysfonctionnements cérébraux qui modifient le
fonctionnement cognitif.
52 Nicolas Georgieff

La prise en compte de ces derniers détermine en effet la différence


entre motivation d’abord conceptuelle, ensuite clinique, pour les relations
cerveau/psychothérapie, et motivation d’abord clinique ou technique, et
ensuite conceptuelle. Dans le premier cas le cerveau est silencieux et se laisse
oublier, à tel point qu’une pensée dualiste a pu s’imposer en psychanalyse ;
dans le second cas, le cerveau ne se laisse plus oublier, il se manifeste car il est
souffrant et dysfonctionnel, du fait d’une lésion, d’un processus pathologique
(schizophrénie, trouble de l’humeur, autisme, démence …) ou de change-
ments liés à l’âge (bébé, enfant, adolescent, sujet âgé). C’est donc souvent à
partir de champs de pratiques spécifiques de la psychothérapie et d’applica-
tions de la psychanalyse, touchant le sujet atteint de lésions cérébrales, de
troubles sévères du développement, de démence ou de pathologies psychia-

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triques, que se développe aujourd’hui l’étude des processus cérébraux impli-
qués par la psychothérapie. La psychothérapie peut d’ailleurs y avoir pour
objectif de produire des effets réparateurs ou compensateurs des dysfonction-
nements cérébraux.
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Enfin, d’autres domaines de pratique conduisent à cette même


problématique : la compréhension de l’interaction entre la psychothérapie et
une autre pratique associée et qui, elle, modifie le fonctionnement cérébral de
manière directe, comme la psychopharmacologie, ou de manière plus expéri-
mentale les méthodes de stimulation cérébrale, trans-crâniennes ou profon-
des, ou encore les procédures psycho-éducatives de remédiation visant à
rééduquer spécifiquement certaines fonctions cognitives.

Comment étudier la psychothérapie


au plan cérébral ?

Après le pourquoi, le comment : quelles sont les modalités de l’articu-


lation entre sciences du cerveau et psychothérapies ? Même si cette distinc-
tion trouve ses limites, on doit d’abord ici dissocier l’étude des processus
neurocognitifs impliqués dans le processus psychothérapique lui-même, l’ici
et maintenant de la relation interpersonnelle en quoi elle consiste, et ceux
impliqués dans la production de ses effets à courts, moyens ou longs termes.
Chaque démarche rencontre cependant d’emblée une difficulté commune :
celle d’une définition préalable, nécessairement conceptuelle et peut-être
arbitraire, de ce en quoi consistent aussi bien le processus psychothérapique
que les effets de celui-ci. Or, on sait combien les différentes psychothérapies
théorisent et modélisent de manière diverse leurs pratiques autant que leurs
effets attendus ou supposés. C’est le classique écart théorico-clinique qui
Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 53

souligne que la théorie peut ne pas rendre compte de la réalité de la pratique,


et qu’on peut comprendre et théoriser de manière diverse une même pratique.
Un retour à la théorie du processus psychothérapique s’avère ici difficilement
évitable.
Quelles hypothèses sont susceptibles d’ancrer les processus psycho-
thérapiques dans la neurobiologie cognitive ? On prend le risque d’une spé-
culation doublement hasardeuse : d’une part parce qu’il faut décider d’un
modèle psychologique du processus psychothérapique, afin d’en rechercher
ensuite les corrélats neurobiologiques et cognitifs ; d’autre part parce qu’il est
probable que ces corrélats impliquent l’ensemble des structures cérébrales et
des fonctions cognitives, tant on traite ici de processus complexes. On risque
fort de projeter un modèle psychologique spéculatif sur la quasi-totalité de la

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neuropsychologie cognitive, en choisissant de manière arbitraire, en fonction
de la théorie dominante, de privilégier telle ou telle composante de cet ensem-
ble … Une autre approche, plus empirique, consisterait inversement à privi-
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légier la recherche objective de corrélations entre psychothérapie et données


neuroscientifiques, dans un cadre objectif d’étude qui resterait minimaliste du
point de vue des hypothèses. On recherchera alors une corrélation entre pro-
cessus psychothérapique et une variable fonctionnelle ou structurale. Se pose
la question difficile du choix de l’observable biologique ou cognitif, du
niveau élémentaire des indices du métabolisme à celui des fonctions cogniti-
ves complexes ou de la structure du cerveau.
Revenons à la nature du processus psychothérapique. Nous propose-
rons tout d’abord que toute psychothérapie implique, dans sa pratique, les
processus psychiques, cognitifs et biologiques de la relation interpersonnelle
ou de l’intersubjectivité, décrits par les concepts cliniques d’empathie,
d’intersubjectivité ou de co-subjectivité, de transfert et contre-transfert… Et
ceci dans tous les cas, que la psychothérapie en question prenne en compte et
théorise ces processus, comme c’est le cas pour la psychanalyse et les psycho-
thérapies psychodynamiques ou psychanalytiques, mais aussi pour beaucoup
d’autres qui voient également dans la relation interpersonnelle et inter-psy-
chique l’essence de leur principe ; ou bien que la psychothérapie les ignore
dans sa théorie comme dans sa pratique, comme c’est le cas pour d’autres
psychothérapies dont les thérapies behavioristes référées au conditionnement
ou à l’apprentissage et non à l’intersubjectivité.
Cette inter ou co-psychéité3 repose sur un processus de partage de pen-
sée, sur une influence mutuelle entre des activités psychiques qui se prennent
réciproquement pour objet et interagissent, grâce à des processus psycholo-
54 Nicolas Georgieff

giques, biologiques et neurocognitifs spécifiques. Il s’agit de comprendre


l’influence et les effets sur la vie psychique d’un sujet, de l’activité psychique
d’un autre qui la prend pour objet, c’est-à-dire la représente, la partage,
l’interprète et y répond, y réagit par un acte mental. La réponse d’autrui au
sujet, ou la seule représentation par ce dernier de la réponse d’autrui, permet-
tent une transformation de l’activité psychique du sujet. Une des sources de
la complexité de l’action humaine tient au fait que le sens de l’action du sujet,
et ce pour le sujet lui-même, est déterminé par la réponse de l’autre - toute
action étant adressée à lui et en attente d’une réponse de lui. Rien du soi ne
peut donc se concevoir sans l’intervention transformatrice de l’autre.
La question est donc de comprendre ici, en termes psychologiques et
biologiques, comment une activité psychique peut être occupée par une autre,

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en influencer objectivement une autre, induire chez elle des changements
temporaires ou durables, de manière mutuelle et réciproque ; donc de conce-
voir comment les processus de réactions psychiques mutuelles interperson-
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nelles, de pensée et émotion partagée ou de « co-pensée » (Widlöcher, 1996)


ou de co-activité psychique sont en mesure de modifier, transformer ou enri-
chir la vie psychique individuelle, par l’interprétation de l’intentionnalité des
conduites du sujet, ou par la construction de représentations ou de pensées
dans la séance, pensée nouvelles capables de modifier le fonctionnement psy-
chique du patient. Dans le cas de la situation psychanalytique, la seule repré-
sentation de l’interaction de pensées, le fait de représenter l’activité mentale
d’autrui en interaction avec soi, peut suffire à entraîner ces effets : autrement
dit, non seulement le fait d’être pensé par autrui, mais seulement le fait de
penser autrui pensant le sujet.
La nature de co-pensée du processus psychothérapique, le rôle essen-
tiel de la co-construction mobilisée par la psychothérapie, en somme sa nature
pleinement intersubjective, conduit à impliquer d’abord, dans le champ neu-
roscientifique, les mécanismes cérébraux et cognitifs décrits aujourd’hui par
les neurosciences et cognitions « sociales », ou de l’intersubjectivité, qui
revisitent la théorie de l’empathie (théorie de l’esprit, fonction de « mind-
reading », traitement de l’intentionnalité des signaux sociaux). C’est ici le
cerveau « social » (Decety & Hodges, 2005) qui peut nous aider à compren-
dre la psychothérapie. La psychothérapie et la psychanalyse sont en effet une
des formes les plus achevées, bien que particulière car décontextualisée, de la

3 Ce terme peut être préféré à celui de subjectivité car il met l’accent sur l’activité
mentale elle-même et non sur le sujet supposé de cette activité, question d’un autre
ordre : représentation de soi, agentivité, sujet d’énonciation, etc ...
Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 55

propriété de « mind reading ». Réciproquement, c’est à ce titre que la prise en


compte des processus psychothérapiques peut contribuer à la compréhension
de la vie mentale par les neurosciences.
Jusqu’ici, l’étude objective du fonctionnement mental dans la situation
psychanalytique a principalement porté sur les processus associatifs, les pro-
cessus d’oubli et de remémoration propres à la pensée associative, les proces-
sus linguistiques et la pragmatique de la communication. Les neurosciences
cognitives doivent s’intéresser au processus psychanalytique en tant qu’inte-
raction mentale particulière. Elles doivent s’attacher à décrire la manière dont
une activité psychique peut en occuper une autre, en influencer une autre, être
influencée par une autre, à décrire les processus de pensée partagée ou
mutuelle, les phénomènes d’échos entre activités mentales (Georgieff, 2007,

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2008). Une neuropsychologie de la psychothérapie est d‘abord neuropsycho-
logie des réactions réciproques d’un fonctionnement psychique à un autre,
une neurobiologie des interactions mentales mutuelles.
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Du point de vue biologique, on retrouve ici la question fondamentale


dans le développement de l’enfant, du rôle trophique indispensable de la vie
psychique de l’adulte, à travers les interactions précoces, pour le développe-
ment cérébral et mental du bébé. Les neurosciences sociales pourraient, comme
elles ont confirmé la théorie de l’empathie de Lipps en montrant l’importance
des phénomènes résonants ou miroirs et le rôle des représentations motrices,
confirmer les intuitions des psychanalystes qui voyaient dans la relation entre
le bébé et l’adulte, donc dans les mécanismes interpersonnels du développe-
ment psychique précoce, un modèle universel des psychothérapies.
Les neurosciences du développement reformulent en effet le principe
psychanalytique (avec Bion notamment) d’une action transformatrice exercée
par le psychisme parental, ainsi que par le langage et la culture, sur le psy-
chisme de l’enfant ; elles donnent à cette action des bases biologiques et
cognitives autant que psychologiques et culturelles. On est en droit de faire
l’hypothèse d’une influence objective du psychisme parental sur l’organisa-
tion de celui de l’enfant : il est littéralement un agent du développement psy-
chique et cérébral de l’enfant. Cette influence repose sur l’anticipation de la
vie mentale de l’enfant et l’attribution d’intentionnalité à ses conduites, sur la
connaissance empathique et donc la représentation (reconstruite à partir de
d’indices comportementaux et contextuels) de ce fonctionnement, enfin sur
les réponses données aux conduites de l’enfant (interprétation ou sens
donné). Le développement de l’enfant nécessite qu’on prête à celui-ci une vie
psychique, qu’on interprète ses conduites, qu’on réponde à celles-ci et qu’on
56 Nicolas Georgieff

partage avec lui une vie psychique co-construite. Par cette activité empathique
de compréhension et d’interprétation, d’attribution d’intentionnalité dans un
monde de représentations mentales partagées, l’activité psychique de l’adulte
inscrit par ses réponses les actes et états mentaux de l’enfant dans un tissu de
représentations de nature narrative, ce qui modifie en retour la vie psychique
de l’enfant. Cette fonction de sémantisation et de narration est un facteur du
développement : de ce point de vue, le langage et la communication intention-
nelle sont moins les conséquences du développement que ses organisateurs,
moins les produits du développement que leur agent.
Les interactions entre le bébé et son environnement humain exercent
une influence non seulement sur le développement fonctionnel du cerveau,
mais probablement aussi sur son développement structural (comme le mon-

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trent les études des conséquences des carences précoces) et sont une condition
de son développement neurobiologique. Les effets objectifs de l’environne-
ment relationnel sur le développement neurobiologique et notamment du
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« cerveau social », restent cependant peu connus même si se développe une


« neurobiologie relationnelle », avec par exemple les travaux de Siegel (1999).
Nous ne réduirons pas l’interface psychothérapie/cerveau à l’intersub-
jectivité. On peut y inscrire aussi les bases biologiques et cognitives de l’ima-
ginaire, au sens d’une capacité créatrice de fiction, d’invention, à l’origine de
la dimension narrative (Hochmann, 2001) ; capacité créatrice qui devient
l’objet de la neurologie moderne (Naccache, 2006), que la psychanalyse
prend en compte par les concepts de narrativité, d’auto-érotisme ou de sexua-
lité infantile, et que la psychiatrie appréhende sous ses formes pathologiques,
notamment à travers le délire.
Les modalités de communication entre le thérapeute et le patient,
l’interprétation notamment, mettent également en cause les processus de trai-
tement de l’intentionnalité qui constituent un élément clef du cerveau social.
Mais elles impliquent aussi, chez l’un et l’autre protagoniste de cette situa-
tion, les processus de la pensée associative, et plus généralement de la facili-
tation de la pensée et de la capacité à dégager celle-ci de schèmes restreints et
répétitifs, à se libérer de contraintes inhibitrices.
Les mécanismes du transfert mettent en cause, quant à eux, à la fois la
mémoire des expériences interpersonnelles passées, et le système codant la
représentation de « l’autre en soi » dès les débuts de la vie, ainsi que l’ensem-
ble des systèmes de planification de l’action capables de réactualiser des
plans d’action interactionnels ou interpersonnels en mémoire (déterminant
les modalités d’interrelation avec autrui) dans la situation psychothérapique
Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 57

actuelle et le transfert de ces schèmes sur le thérapeute, et de les modifier


alors dans ce contexte de réactualisation, c’est-à-dire de les reprogrammer.
Ces mêmes mécanismes mettent en cause la capacité à dégager ces plans
d’action relationnels de leur objet initial (processus de deuil), et de les lier à un
nouvel objet (investissement) tout en les modifiant. Bien sûr, c’est aussi la
question des processus neurocognitifs de l’attachement qui est aussi posée là,
traitée par la psychanalyse par le biais de la problématique de l’amour primaire.
Soulignons ici que les propriétés « miroirs » ou « résonantes » du cer-
veau, décrites par les neurosciences sociales et permettant le processus empa-
thique ou la connaissance de la vie mentale d’autrui « théorie de l’esprit » ou
« mindreading », conduisent à faire l’hypothèse d’une représentation d’autrui
(de sa vie mentale) très précocement présente et active dans le fonctionne-

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ment mental du sujet. Les neurosciences donnent ainsi un substrat à cette
conscience précoce d’autrui intrinsèquement liée à la conscience de soi [ce que
Rochat (2002) nomme « co-conscience », ou que Trevarthen (1993) nomme
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« autre virtuel »]. En effet, elles montrent que la représentation de soi et celle
d‘autrui impliquent les mêmes systèmes biologiques et cognitifs. La place de
l’autre est inscrite, intériorisée dans le psychisme en même temps que celle du
soi. Ce codage est la condition de possibilité de l’empathie et de l’intersub-
jectivité, la matrice des relations interpersonnelles. On peut en déduire, de
manière certes spéculative, que l’inscription dans la vie mentale d‘une repré-
sentation de la vie mentale d’autrui est indissociable de la représentation de
la vie mentale propre, et même inhérente à elle. La métareprésentation de soi,
la réflexivité, est de ce point de vue elle-même une perspective sur soi du
point de vue d’autrui. C’est ce système représentationnel associant soi et
autrui, les représentant ensemble et en interaction, qui pourrait être prioritai-
rement mobilisé par le processus psychothérapique, le thérapeute occupant
ici la place de l’autre et plus largement des « autres » rencontrés par le sujet
et en mémoire. Il reste à comprendre comment la psychothérapie, mobilisant
cette matrice neurocognitive de l’intersubjectivité, peut produire des effets :
sécurisation et anxiolyse, renforcement narcissique, facilitation du travail
de deuil, modification des modalités de relation d’objet (notamment de la
dépendance) et les relations entre ces systèmes et la neurobiologie des systèmes
d’attachement (Fonagy, 1999). On peut supposer que le mécanisme de l’action
psychothérapique, de l’apaisement et de la réduction de la souffrance ou de la
tension anxieuse, implique des mécanismes neurobiologiques de lutte contre
l’angoisse et la douleur, dépendants des systèmes biologiques relationnels ou
sociaux, mécanismes susceptibles d’être déclenchés ou renforcés par d’autres
actions – dont les pratiques médicamenteuses et l’effet placebo.
58 Nicolas Georgieff

À un autre niveau, lui-même asservi aux logiques de fonctionnement


des mécanismes communicationnels interpersonnels et d’interaction psychi-
que, la réalité du processus psychothérapique interroge l’ensemble des pro-
priétés biologiques et cognitives.
L’importance des processus de transformation des niveaux de repré-
sentation, inconsciente et consciente, des processus mentaux au cours de la
psychothérapie interroge les mécanismes de prise de conscience ou de main-
tien dans le non-conscient, les processus de méta-représentation de l’agenti-
vité, ainsi que de réflexivité de la conscience, qui assurent la représentation de
soi comme cause et agent de la pensée et de l’action, autrement dit une neu-
ropsychologie du moi comme système de représentation des actes mentaux.

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Se pose également la question, dans l’activité psychique du sujet cette
fois, de l’accès aux représentations verbales et des relations de transforma-
tion entre modes de pensée et représentation non verbaux, et modes liés au
langage. L’objet de l’étude intègre ici les activités psychiques à la fois du
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sujet et de l’analyste, chacune d’elle et leur interaction ou interrelation.


Il reste à comprendre également sur quels processus reposent les trans-
formations du narcissisme, les relations entre celui-ci et les processus de
conscience de soi et de sa propre activité mentale.
La prise en compte de l’histoire personnelle, donnée fondamentale de
la psychothérapie psychanalytique, conduit aussi à impliquer les mécanismes
de la mémoire autobiographique et infantile la plus précoce, et les mécanismes
permettant ou interdisant (oubli) la remémoration ou réactualisation des sou-
venirs, ainsi que ceux déterminant le caractère traumatique durable éventuel
de la trace mnésique. Elle met bien sûr aussi en cause la plasticité cérébrale du
fait de la capacité de réorganisation de la mémoire que la psychothérapie sup-
pose.
Enfin et surtout, le concept de « processus de changement » (Fonagy,
1999 ; Widlöcher, 1996) met en question les corrélats cérébraux, biologiques
et cognitifs des changements psychologiques et comportementaux résultant
de l’action psychothérapique. La connaissance des mécanismes neurobiolo-
giques et neurocognitifs sous-jacents reste aujourd’hui très spéculative. On
évoquera bien sûr en premier lieu le rôle de la neuro-plasticité (Ansermet &
Magistretti, 2004), qui constitue probablement une des conditions de possibi-
lité des changements de programmation comportementale, notamment des
changements d’objet que nous évoquions plus haut ; mais aussi l’implication
possible de modifications des systèmes émotionnels et de plaisir/déplaisir, et
Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 59

du point de vue psychologique les mécanismes de la conscience et de la


mémoire sous-jacents aux processus de « dégagement ».
On constate ici une intrication de niveaux différents de processus, les
uns étant des propriétés très générales du cerveau comme la plasticité, les pro-
cessus mnésiques ou la pensée associative, les autres étant des processus
complexes comme les mécanismes de planification de l’action. Il est tentant
de choisir le prisme d’une propriété générale de l’esprit, explorée par les neu-
rosciences, pour privilégier une lecture du processus psychothérapique : la
mémoire pour Kandel (1999), la plasticité pour Ansermet & Magistretti
(2004), les cognitions sociales et la neurobiologie de l’intersubjectivité en ce
qui nous concerne (Georgieff, 2007, 2008) … on retrouve ici les incertitudes
des neurosciences elles-mêmes quant à la meilleure manière de saisir l’essen-

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tiel du fonctionnement de l’esprit.

Conclusion
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Les mécanismes neurobiologiques des effets de la psychanalyse et de


la psychothérapie psychanalytique pourraient ainsi se concevoir dans le cadre
d’études des effets de la relation interindividuelle (des différents points de vue
de la communication, de l’attachement, des échanges affectifs) sur le fonction-
nement et l’organisation cérébrale, selon une perspective déjà ouverte par
l’étude des effets des interactions précoces sur le développement neurobiolo-
gique. Grâce aux travaux actuels sur les mécanismes cérébraux de l’intersub-
jectivité et de l’empathie, ces recherches sur le développement précoce
contribuent aux « cognitions sociales » que nous pouvons définir comme des
« neurosciences du lien ». On peut faire l’hypothèse que les processus rela-
tionnels gardent, au-delà du développement du bébé et de l’enfant, un rôle
fondamental chez l’adulte dans le maintien et le développement de l’organi-
sation fonctionnelle cérébrale, et dans ses capacités de réorganisation. En
cela, la psychothérapie mobiliserait les processus développementaux, proto-
types des processus de changement, et en exploiterait les ressources.
La connaissance des « cibles » cérébrales de la psychothérapie ou des
dimensions neurocognitives de celle-ci permettrait de mieux comprendre les
interactions entre psychothérapie et psychopharmacologie, question qui ne
reçoit aujourd’hui que des réponses empiriques. La question classique des
relations entre pratique psychothérapique et prescription de médicaments
psychotropes pourrait ainsi être posée au niveau des interrelations entre
mécanismes psychopharmacologiques et mécanismes neurobiologiques des
60 Nicolas Georgieff

psychothérapies. On sait, notamment grâce à l’effet placebo, que la relation


est un médicament, et on peut imaginer que des systèmes neurocognitifs par-
tiellement communs soient impliqués par la psychothérapie et par l’action
des psychotropes.
Les rares données disponibles sont cependant plutôt en faveur de
mécanismes différents, donc potentiellement complémentaires (Fuchs, 2004).
En pratique, la question se pose donc des interactions entre psychothérapies,
dont l’action sur le cerveau est indirecte et médiée par les interactions psychi-
ques, et les thérapeutiques d’action directe sur le fonctionnement cérébral :
médicament, stimulations cérébrales profondes ou transcrânienne. Cepen-
dant, chaque type de thérapeutique voit son action inscrite dans les deux
dimensions : d’une part celle de l’imaginaire, de l’intentionnalité, des croyan-

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ces et des systèmes de représentation (la dimension psychologique inhérente
à la prescription médicamenteuse, par exemple), et d’autre part celle des
mécanismes biologiques et cognitifs. Ce que démontre l’effet placebo : la
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réalité des processus neurobiologiques et mêmes pharmacologiques induits


par une croyance concerne en fait toutes les psychothérapies. Mais ceci
éclaire réciproquement la dimension imaginaire des pratiques agissant plus
directement sur le cerveau. La psychothérapie est biologique autant que psy-
chologique, mais réciproquement l’action du médicament est psychologique
autant que biologique (non seulement du fait de ses effets, mais dans son
mécanisme même). Nous devons concevoir à la fois la dimension biologique
de l’imaginaire (donc des psychothérapies), et la dimension imaginaire des
pratiques biologiques (donc du médicament). A une classique psychologie
du médicament, de son action et de sa prescription, répond ainsi une possible
psychopharmacologie de la psychothérapie.
Une dernière interrogation concerne les relations entre les psychothé-
rapies elles-mêmes : les différences de mécanismes d’action entre les diver-
ses psychothérapies, et leur possible complémentarité. Nous avons fait le
choix ici de considérer que dans tous les cas, elles impliquaient fortement
l’intersubjectivité ; cependant au-delà, il existe évidemment des différences
majeures entre les pratiques psycho-éducatives qui mobilisent fortement
l’apprentissage et ses mécanismes neuro-cognitifs, et les psychothérapies
psychanalytiques que nous avons surtout évoquées ici. Cependant il est pro-
bable que les unes et les autres impliquent l’ensemble des fonctions cérébra-
les et cognitives.
Si donc tout est cérébral, tout est cognitif, tout est psychologique en
matière de psychothérapies comme de tout fait psychique … reste la question
Vers une neuropsychologie des psychothérapies ? 61

introduite plus haut, de la pertinence de la prise en compte d’un niveau


d’observation et d’explication, relativement aux autres. L’intérêt du plan
d’observation neurobiologique pour la psychothérapie n’est pas comparable
à l’intérêt du plan psychologique pour l’action médicamenteuse. Dans l’état
actuel des connaissances et des techniques quant à l’objectivation des méca-
nismes psychothérapiques, c’est bien le niveau d’analyse clinique qui reste
déterminant pour les indications autant que pour la conduite du traitement, et
il apparaît peu probable que cela doive changer. Mais rien n’interdit cepen-
dant de considérer les bases d’une biologie des psychothérapies, qui éclaire
elle-même une neurobiologie, ou une neurochimie, du sens.

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