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Pourquoi nous adorons reprendre un étranger qui


apprend le français parce que «c’est lui rendre
service».
Chaque erreur de français à l’oral froisse vos oreilles? Vous ne pouvez pas vous
empêcher de reprendre un étranger qui apprend le français parce que «c’est lui
rendre service»? Et vous vous étonnez de massacrer l’anglais en le cousant de
fautes devant un interlocuteur anglophone qui ne semble pas s’en émouvoir?
C’est parce que, en bon locuteur français, vous adoptez une attitude puriste.
Une tradition linguistique devenue un code dans la société: «L’orthographe est un
marqueur social, elle donne une image de soi», expliquait Alain Rey, le père du
Robert. Le jugement porté est sévère en cas de faute: selon l’institut Ipsos, près de
neuf Français sur dix se disent «choqués» en cas de faute dans un document
administratif ou professionnel. Alain Rey allait même plus loin, expliquant que,
dans le monde professionnel, chez «celui qui fait des fautes, il y a un sentiment
d’échec».

On peut parler d’une passion française envers la pureté de la langue. Un


attachement qui explique pourquoi les esprits peuvent s’échauffer dès lors qu’on
manipule les règles qui la régissent. A la «guerre des nénufars» qui avait
enflammé le pays il y a vingt-six ans au sujet de la réforme du français a succédé
aujourd’hui celle de «l’accent circonflexe» à l’occasion de son entrée dans les manuels
scolaires. Cette réécriture des mots heurte car la langue française s’est fixée au prix
d’un conservatisme forcené, dont ses locuteurs sont imprégnés. Et ce
conservatisme pesant sur les traits de plumes et de stylos s’est alourdi au fil des
siècles.

Un encadrement qui date du XVII siècle e

Dans un XVIe siècle bouillonnant dans le monde des lettres après l’invention de
l’imprimerie, le français est foisonnant et dénué de tout corset. À tout va, on puise
à l’étranger des emprunts: balcon, concert, bizarre et deux mille autres mots
arrivent d’Italie. De nouvelles lettres (le v et le j) entrent dans l’alphabet et les
accents se satellisent autour de certaines lettres. Les poètes de la Pléiade,
débordant de créativité, piochent dans tous les lexiques possibles pour composer
de nouveaux mots. Les noms deviennent des verbes, les verbes des noms.
L’orthographe est à la fois régionale, mais aussi toute personnelle. Elle varie selon
l’humeur de l’instant: Montaigne écrit ainsi «connaître» de six manières
différentes.
Le début du XVIIe siècle marque un sérieux coup de frein à cette frénésie
linguistique. Émerge en effet Malherbe, figure en voie de disparition dans les
programmes scolaires alors qu’il est pourtant notre maître à tous, nous les
francophones. Il tient un salon fréquenté par les intellectuels influents de Paris
et, d’un tempérament bougon, a pour habitude de reprendre le langage de tout le
monde. Enragé à l’encontre des régionalismes et des néologismes, il estime
également que chaque mot est doté d’un sens précis et unique. Une philosophie
de la langue qu'il transmet à la haute société.

Au XVI siècle, Montaigne écrit


e

«connaître» de six manières différentes


Des normes linguistiques s’érigent alors. Vaugelas, l’élève de Malherbe, parlera
du «bon usage», issu de «la plus saine partie de la cour et de la ville». Finies les
fioritures de l’ère baroque. Les emprunts à l’étranger, dénigrés, deviennent
parcimonieux. Richelieu épousera cette vision épurée du français. Et l’Académie
française est créée dans la foulée, en 1635, afin de purger la langue des impuretés
qu’elle charrie. Des dictionnaires et grammaires sont publiés: après l’italien, le
français est la première langue moderne européenne à s’être dotée de règles
strictes. Mais ce «nettoyage» du français a un prix: le tarissement de la créativité
linguistique. Selon l’Acadienne Antonine Maillet, Rabelais utilisait 40.000 mots
différents dans ses œuvres, alors que Racine, un siècle plus tard, n’en emploie
plus que 2.000 en tout.
Français classique triomphant
Les progrès de la scolarisation tout au long du XIXe siècle constituent la deuxième
étape de la diffusion du purisme dans le français. L’illettrisme recule, le français
écrit se développe. Le siècle d’or du roman s’ouvre et les titres de presse pullulent.
à partir de Louis-Philippe, le recrutement des fonctionnaires n’est désormais
possible que sur concours: l’attention portée à l’orthographe devient de premier
ordre. Les dictionnaires de l’Académie française s’arrachent. Les Bescherelle et
les Larousse émergent sur ce terreau fertile au bon usage de la langue –Le Robert
apparaîtra un siècle plus tard.
Dans les copies sont traquées, pires que des erreurs, des fautes. Des fautes dont
on a honte. Les Français se mettent à se corriger tout le temps entre eux. À
discuter de langue et d’accents, toujours dans le but de parvenir à un français le
plus pur possible. L’usage des dictées se propage partout. Mérimée en compose
une qu’il fait passer à Napoléon III, Eugénie, Alexandre Dumas fils et Metternich.
Ce dernier, prince autrichien, distance largement ses condisciples, ce qui en dit
long sur la profondeur de la connaissance du français par les élites européennes
d’alors.
Le «beau langage» étant valorisé, on ressort les classiques. Les Corneille et les
Molière sont réimprimés avec les normes linguistiques et orthographiques
remises à jour: les dialogues du Cid que l’on écoute au théâtre aujourd’hui
remontent à la décennie 1830. Ce que certains seraient tentés de nommer le
«français pur» date donc de la Monarchie de Juillet et non des salons des
Lumières ou de la cour de Versailles. On peut parler d’un effet cliquet: ces
classiques réécrits correspondent au français le plus pur et s’en éloigner revient à
s’éloigner du beau langage.
Cette fixation du français dans la première moitié du XIXe siècle marque d’abord
la langue écrite, mais l’oralité n’est pas en reste. La prosodie a évidemment évolué
depuis deux siècles, mais ses sons demeurent beaucoup plus figés, une stabilité
sonore qui n’a pas toujours prévalu. Lorsque les émigrés qui avaient fui la
Révolution reviennent en France sous la Restauration, ils sont frappés par
l’apparition de nouvelles sonorités. Deux sons en particulier avaient
complètement changé: le «oi» de «moi» ou «roi», qui se prononçait [oué],
devient [wa]; Le «r», qui était roulé, désormais passe dans la gorge. L’accent du
peuple du Paris populaire, qui avait joui d’une influence décisive sur le cours des
événements politiques pendant les années terribles, avait imposé sa
prononciation à tout le pays.

Le français de certaine école littéraire


est une langue morte
Victor Hugo, Cromwell

Le conservatisme est donc de rigueur en matière de français. Victor Hugo


s’indigne de ce purisme qui, selon lui, fige la langue. Dans Cromwell, il écrit
que «c’est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s’arrêter; les langues
ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, elles meurent. Voilà pourquoi le
français de certaine école littéraire est une langue morte». Lui-même emprunte à
loisir aux parlers régionaux et à l’argot pour agrémenter ses écrits.
En effet, face à cette norme de la langue, une contre-culture linguistique fait son
chemin. Dans les régions, les patois, officiellement interdits avec les lois de Jules
Ferry, demeurent très utilisés à l’oral et déversent même dans le français des mots
tels que cabochon, pitchoune ou fada. Parallèlement, un langage familier, l’argot, se
développe en opposition au langage standard, offrant au français une multitude
de mots, de gamin à gaffe. De certaines formes argotiques, tel le javanais,
découlent des mots aux sonorités improbables, comme gravos. Et, plus
récemment est apparu le verlan, puis carrément le verlan
verlanisé: meuf et beur ont muté en feum et rebeu. Le phénomène qui bouscule
aujourd’hui le plus le purisme du français est l’arrivée massive des anglicismes.

Échec de toutes les tentatives de simplification

Mais face à cette foisonnante vitalité linguistique bousculant le français classique,


l’école, elle, a vocation à transmettre la norme. Les Français, même s’ils puisent
massivement dans les registres non académiques de la langue pour s’exprimer,
s’arqueboutent sur elle. Quant à l’Académie, en gardienne du temple, elle refrène
toute réforme du français avec un argument massue: les enfants doivent pouvoir
lire les classiques. Les Immortels esquissent néanmoins une réforme en 1901
visant à alléger l’orthographe: psichologie est ainsi suggéré… mais pas imposé.
C’est en 1990 qu’a lieu la dernière réforme. On stigmatise alors la complexité du
français, pas assez «compétitif» dans son usage économique. Les entreprises
francophones seraient par exemple pénalisées du fait de frais de traduction plus
importants. On accuse également le français de ne pas être assez phonétique:
l’écrit se dissocie nettement de la prononciation. Cette réforme, largement
enterrée, trouvera donc finalement son application dans les manuels scolaires à
la rentrée 2016, tout en suscitant toujours un rejet massif: selon l’Ifop, 80% des
Français y sont opposés, dont 55% «tout à fait opposés».

L’émotion suscitée par cette réforme rappelle l’attachement des Français à leur
langue. À ses règles, ses pièges et ses exceptions. À la difficulté de bien la
maîtriser: l’Unesco avait un jour classé le français parmi les dix langues les plus
compliquées dans le monde. Si les Français refusent les aménagements de 1990,
la problématique de la difficulté de la langue française demeure, avec des
conséquences réelles: cette complexité, conjuguée à la tradition puriste, a pour
effet d’inhiber bon nombre d’étrangers à s’exprimer en français, de peur de fauter.
Des fautes qu’ils craindront moins de commettre en anglais. La plus grande
tolérance des anglophones envers les écarts avec le bon usage décoince bien des
étrangers.

Cet aspect pèse sur la diffusion du français à l’étranger, perçu davantage comme
une langue littéraire et de culture que comme une langue aisée pour la
communication. La difficulté de l’orthographe pèse également sur le niveau
scolaire des élèves français. Sa détérioration sensible et continue chez les écoliers
français nous interpelle tous. L’écrivain Emmanuel Carrère, opposé aux
aménagements orthographiques proposés dans les manuels, se décrivait comme
un «maximaliste» en la matière: soit on fait table rase de l’histoire de la langue et
on transforme le français en écriture phonétique, soit on ne touche à rien.
Lorsqu’ils ont simplifié leur langue en 1996, les Allemands ont éprouvé beaucoup
moins de scrupules: les écoles avaient l’obligation de se conformer à la réforme.
Les anglicismes (Ketchup devient Ketschup) et les «francicismes» (Portemonnaie
devient Portmonee) sont germanisés. L’écriture est simplifiée pour devenir
complètement phonétique: Schifffahrt (un navire marchand) perd deux de ses
trois «f». Cette réforme a suscité un tollé, et des journaux, comme Der Spiegel et
le Frankfurter Allgemeine Zeitung, ont pris la tête d’une fronde pour la rendre
caduque en refusant de l’appliquer. Mais à la suite de quelques assouplissements,
la nouvelle orthographe s’est finalement imposée.

Rien de tel en France, où la réforme non contraignante de 1990 conduit à ce que


deux orthographes différentes cohabitent. Alain Rey a souligné les méfaits de
l’absence de ligne arrêtée: «Le fait qu’il y ait deux normes crée beaucoup de
confusion.» C’est donc l’usage qui décidera de laquelle –la simplifiée ou la «pure»–
prendra le dessus sur l’autre.

En tout état de cause, Richelieu n’est plus des nôtres depuis quatre siècles et la
langue française plonge désormais sa vitalité dans une multitude de foyers
parsemés dans le monde. Avec 274 millions de francophones, elle n’appartient en
rien à la France. Solliciter l’opinion des locuteurs non français n’est donc pas en
option.

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