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Maurizio Lazzarato

LE GOUVERNEMENT
DES INÉGALITÉS
Critique de l'insécurité néolibérale

L'auteur a bénéficié pour la rédaction de cet ouvrage


du soutien du Centre national du Livre

Éditions Amsterdam
Collection Démocritique

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Diffusion et distribution : Les Belles Lettres

ISBN : 978-2-35480-031-4
INTRODUCTION1

Ce livre a été construit à partir d'une expérience, d'une


expérimentation : une enquête menée conjointement par un
collectif de chercheurs et de non-chercheurs (intermittents et
précaires) sur les conditions de travail, d'emploi et de chômage des
intermittents du spectacle de septembre 2004 à novembre 2005,
pendant le déroulement du conflit. La méthode et les objectifs
de l'enquête étaient avant tout socio-économiques, et si les
résultats que nous avons obtenus (et recueillis dans un livre2) sont
importants, ils sont également limités. Ce livre résulte donc de la
nécessité de porter sur l'enquête un regard légèrement décalé par
rapport aux hypothèses à partir desquelles elle a été construite,
1
La plupart des hypothèses avancées dans ce livre ont fait l'objet de
discussions menées à l'intérieur de l'Université Ouverte organisée par la
Coordination des intermittents et précaires d'Île-de-France pendant l'année
2006-2007. L'intitulé en était « Nous avons lu le néolibéralisme » et le
fil conducteur Naissance de la biopolitique, l'ouvrage de Michel Foucault.
Je suis le seul responsable de la rédaction de ce texte.
2
Antonella Corsani et Maurizio Lazzarato, Intermittents et Précaires,
Éditions Amsterdam, Paris, 2008.

5
la grille socio-économique de l'analyse des pratiques d'emploi,
de travail et de chômage des intermittents laissant passer trop de
choses à travers ses filets. Les « effets de pouvoir » des dispositifs
économiques et sociaux (du salariat et des mécanismes de l'État-
providence sur la subjectivité), les effets de pouvoir des pratiques
discursives (des savants, des experts et des médias, qui ont
accompagnés et rythmés le déroulement du conflit), la complexité
des modalités d'assujettissement des politiques néolibérales et
des processus de subjectivation du conflit, les contraintes et les
libertés que le gouvernement des inégalités implique, tout cela
n'apparaît qu'en filigrane dans l'analyse socio-économique.
Pour essayer de retenir ce que la grille socio-économique
laisse échapper, nous avons souhaité intégrer à l'analyse de ce
conflit d'autres approches - approches élaborées au cours des
années 1960 et 1970 par Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix
Guattari, approches dont la critique sociale n'a généralement pas
encore, selon nous, bien mesuré et exploité toute la pertinence
politique et toute la fécondité heuristique.
Ces deux livres (celui bâti autour de l'enquête et celui-ci), ces
deux approches différentes des mêmes événements, témoignent
d'une difficulté théorique qui est aussi, en fait, une impasse
politique. Dans la « grande transformation » que nous sommes
en train de vivre, ils problématisent la difficulté à agencer
l'analyse, les modes d'intervention et d'organisation fondés sur
les grands dualismes du capital et du travail, de l'économie
et du politique, et l'analyse et les modes d'intervention et
d'organisation expérimentés à partir des années 68, construits
sur une logique de la multiplicité et de la différence, qui agit en
dessous, transversalement et à côté desdits grands dualismes.
Ces deux livres, en même temps qu'ils témoignent de cette

6
difficulté, voudraient contribuer à dessiner et à travailler
quelques pistes pour remédier à l'impuissance dont cette
difficulté est la cause.

C/3

Le Gouvernement des inégalités revient donc sur le conflit


des intermittents du spectacle qui s'est déroulé en France
entre juin 2003 et avril 2007 pour s'en servir d'analyseur du
changement de paradigme du capitalisme que nous sommes
en train de vivre. À travers cette analyse, se révèlent les formes
de discontinuité et de rupture qu'il est nécessaire d'inventer
pour opposer au présent de la domination et de l'exploitation
la création d'un présent gros d'autres possibilités.

Pour employer une distinction de Michel Foucault3, la force


de travail flexible et précaire des intermittents ressemble moins
à une « multiplicité peu nombreuse » (ouvriers, malades,
écoliers, etc.) que l'on pourrait, par des techniques disciplinaires
(c'est à dire l'organisation « muette » des mouvements et des
actions du corps individuel et collectif dans l'espace cellulaire),
quadriller dans un « espace fermé » (de l'usine, de l'école,
de l'hôpital etc.), qu'à une « multiplicité en mouvement »,
une « population flottante », qui ne peut pas être contrôlée
directement par les disciplines d'atelier. Cette « population
flottante » n'est pas, loin de là, une spécificité du marché du
travail culturel ; c'est même une caractéristique de ce que Michel
Foucault a appelé dans le même livre les « sociétés de sécurité ».
3
Michel Foucault, Sécurité, territoire et population. Cours de 1977-1978,
Seuil-Gallimard, Paris, 2004.

7
Dans ces conditions, qui sont celles d'un marché du travail
flexible et précarisé comme celui de l'emploi culturel - où les
individus passent d'un emploi à un autre en changeant à chaque
fois d'employeur - , le gouvernement des comportements et la
production de l'assujettissement ne peuvent s'exercer à partir de
l'espace fermé des institutions disciplinaires : ils doivent l'être
dans l'espace ouvert de la mobilité, par une modulation de la
précarité et de l'insécurité.
C'est pour établir cette nouvelle gouvernementalité, régulée
hors des murs de l'entreprise par le biais d'une politique sociale
qui favorise la prolifération et la modulation des inégalités, que
le premier « chantier » du programme politique du patronat
français (ladite « refondation sociale ») concerne l'assurance
chômage. C'est en effet l'indemnisation du chômage qui, dans
cet espace ouvert, devient le vecteur et le dispositif principal de
création et de modulation des inégalités permettant de gouverner
la mobilité et les conduites des salariés. Les initiateurs de la
« réforme » du régime d'assurance chômage des intermittents
(patronat, gouvernement et CFDT) avaient ainsi pour but de
mettre en place un régime d'assurance qui serve d'instrument
de différentiation inégalitaire et d'individualisation de la force
de travail culturelle.
C'est que l'assurance chômage des intermittents, en assurant
mieux que celle d'autres catégories les « risques » inhérents à la
discontinuité de l'emploi et à la variabilité de rémunérations,
représente le danger de devenir un enjeu et un objectif de lutte
pour d'autres « précaires ». Depuis 1992, les coordinations des
intermittents envisageaient sa « réforme » et son extension à
toutes les activités précaires, comme enjeu social et politique
capable de répondre à la logique néolibérale de restructuration
et de flexibilisation du marché du travail. Dans la logique des
coordinations, le régime de l'assurance chômage de l'intermittence
pouvait servir de base pour repenser et expérimenter de nouveaux
droits sociaux pour l'ensemble des « précaires », que les politiques
de « plein emploi » étaient loin de garantir.
La « réforme » néolibérale de l'assurance chômage a rencontré
les plus fortes résistances chez les intermittents parce que chez
eux, la transformation du sens et des finalités du système
d'indemnisation par les intéressés eux-mêmes est la plus aboutie.
L'économie flexible est en effet caractérisée par une disjonction
croissante entre travail et emploi, particulièrement sensible
chez les intermittents : la durée de l'emploi ne décrit que
partiellement le travail réel qui l'excède. Le temps de l'emploi
ne recouvre et ne paie donc que partiellement les pratiques de
« travail » des intermittents (la formation, l'apprentissage, les
modalités de la coopération et de la circulation des savoirs et %
des compétences, le repos et les temps vides comme conditions
de l'activité, etc.) ; et le chômage ne se réduit pas à un temps
sans activité, puisqu'une partie de ce qu'ici nous avons appelé
« travail » passe aussi par le chômage. Dans ces conditions,
l'assurance chômage garantit la continuité du revenu et des
droits qui permettent de produire et de reproduire l'imbrication
de ces pratiques et de ces temporalités, sans que les « risques »
de cette imbrication des temporalités ne soient à la charge
complète du salarié. Les allocations chômage, loin de se limiter
en pratique à couvrir les risques de la perte d'emploi, sont ainsi
utilisées par les intermittents comme « financement » de leurs
activités et de leurs formes de vies. Par un détournement et une
ruse, les allocations chômage ont ainsi été transformées en un
« investissement social » qui permet un agencement des diverses
temporalités de l'activité (temps de l'emploi, temps du travail,
temps du chômage, temps de la « vie ») qui échappe aux lois et aux
normes du code du travail et de la Sécurité sociale, et qui renverse
la logique néolibérale de gouvernement sur le terrain même de
la mobilité et de la flexibilité. La portée économico-politique
du conflit tient à la capacité d'invention et de construction des
pratiques offensives à même la mobilité et la flexibilité.

Nous pouvons ainsi, comme annoncé, utiliser ce conflit comme


analyseur des conditions de production et de reproduction du
marché du travail flexible (et du « chômage » qui lui correspond)
et comme révélateur de ces nouvelles formes d'assujettissement
et de modalités de refus, de lutte et de subjectivation politique
que cette production implique.

C/3

Pourquoi partir du conflit plutôt que de l'analyse du mode de


production (patrimonial, flexible, cognitif, culturel, etc.) de la
sociologie des classes sociales ou des dispositifs de pouvoir ?
Parce que le conflit est à la fois interne et externe à la domination
et à l'exploitation qui s'exercent à travers le gouvernement des
inégalités : déterminé par elles, il s'en écarte en même temps.
Ses causes sont à chercher dans les relations de pouvoir, mais
en suspendant au moins partiellement et temporairement
les rôles et les fonctions auxquels nous sommes assignés, à
travers la discontinuité qu'il introduit dans l'histoire et dans
la subjectivité, il s'en détourne. Le conflit vient de l'histoire et
y retombe, et dans ce mouvement il dégage une temporalité
et un espace propices à des inventions politiques inédites.

10
Poussant les « gouvernés » à prendre partie et à se positionner
par rapport à d'autres forces politiques, sollicitant leur
puissance d'agir et engageant leur responsabilité, il permet de
problématiser la nature des relations de pouvoir et ouvre à des
processus de production de subjectivité imprévisibles.
Mais la nature et les modalités du conflit, ainsi que la nature et
les modalités d'expression de l'élément subjectif qui le porte, ont
profondément changé. Ce changement soulève aujourd'hui de
nouvelles questions politiques. A travers la lutte des intermittents,
nous pouvons ressaisir quelques traits de ces transformations et
les problématiser. D'une part, le gouvernement néolibéral de la
société favorise la multiplication des différences (des statuts, de
revenus, de formation dans la gestion du marché du travail, de la
pauvreté, du chômage, de la précarité, etc.), et il convertit cette
multiplication en modulation et en optimisation des inégalités.
Dans le même temps, et cela fait partie d'un même dispositif à la
fois micro et macropolitique du gouvernement des conduites, il
favorise la reproduction de grandes divisions binaires (le partage
du capital et du travail, de l'emploi et du chômage, de l'inclusion
et de l'exclusion, etc.). D'autre part, le conflit lui-même et les
opérations que les subjectivités exercent sur les relations de
pouvoir, sur les normes, les lois, les règles, les rôles et les fonctions
auxquels les intermittents sont assignés, se dédoublent en actions
« molaires »4 d'affrontement ouvert avec les différents dispositifs
4
Que recouvrent les concepts de molaire et de moléculaire ? L'agencement
molaire est un découpage spatio-temporel, une distribution dichotomique
des possibles (les disjonctions exclusives emploi-chômage, travail-loisir,
intellectuel-manuel, masculin-féminin, savant-profane, hétérosexuel-
homosexuel, etc.). Il se caractérise non seulement par son côté asymétrique
et reproducteur, mais aussi par l'étroitesse excessive des options qu'il
propose. Le molaire est à l'origine de ce que Deleuze et Guattari appellent

11
de pouvoir, et en comportements « moléculaires » de fuite, de
détournement et de ruse qui convergent dans un processus de
reconversion de la subjectivité (« action sur soi »).
Il est donc impossible de séparer la révolution politique de la
révolution du sensible, l'éthique de la politique, la construction
d'un sujet politique de processus de transformation de soi.

M I C H E L FOUCAULT,
AU C ΠU R DU CONFLIT DES INTERMITTENTS E T DE LA
TRANSFORMATION NÉOLIBÉRALE DE LA SOCIETE

À travers le conflit des intermittents, nous avons eu la « chance »


d'assister à la genèse d'un marché concurrentiel, puisque l'enjeu
du conflit est précisément la mise en place de la concurrence
dans l'ensemble du secteur.
Pour décrire les modalités de la formation et du fonctionnement
du marché du travail culturel, nous suivrons les indications
données par Michel Foucault dans un de ses séminaires, Naissance
de la biopolitique5, puisque les concepts et les arguments qui
y sont développés se trouvent, par un étrange concours de
une « segmentarité dure », une segmentarité dichotomique. Le moléculaire,
au contraire, échappe à ces types de segmentarité en se dérobant à ses
assignations, en faisant vaciller les dualismes qui les organisent et en
ouvrant à une nouvelle distribution des possibles. Il constitue ce que
Deleuze et Guattari appellent une « segmentarité souple », une segmentarité
différentielle. Le molaire, ou majeur, consiste en des états qui reproduisent
une situation en fixant les possibles en dualismes ; le moléculaire, ou mineur,
consiste en des devenirs qui pluralisent les possibles.
5
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours de 1978-1979,
Seuil-Gallimard, Paris, 2004.
circonstances, au cœur du conflit des intermittents. La restructu-
ration de leur régime d'assurance chômage est le dernier volet du
premier « chantier » de la « refondation sociale » préconisée par le
patronat. François Ewald, élève et éditeur des écrits posthumes de
Foucault, est, avec Denis Kessler, l'ex-numéro deux du MEDEF, à
la fois le promoteur et la caution intellectuelle du projet patronal,
lequel s'inspire à l'évidence, directement et indirectement, de ces
cours de Foucault sur le néolibéralisme.
Pour commencer à interroger le travail de Foucault dans
cette perspective, nous pouvons nous poser deux questions
qui touchent à la fois à l'enjeu principal du conflit et à l'axe
majeur qui traverse le projet de réforme des patrons6. Pourquoi
la constitution du marché du travail de l'industrie culturelle
passe-t-elle par la gestion de « politiques sociales » ? Pourquoi
achoppe-t-elle sur un problème d'assurance chômage ? Et
pourquoi le patronat français utilise-t-il l'adjectif « social »
pour qualifier son projet économico-politique ? La réponse
que nous livre le séminaire de Michel Foucault est la suivante :
le gouvernement libéral est, depuis ses origines, un « gouver-
nement de la société7 ». Le gouvernement libéral n'est pas un
gouvernement économique qui se limiterait à reconnaître et
observer les lois économiques ; c'est un gouvernement qui
a pour objectif et pour cible la société dans son ensemble.
La politique libérale est « une politique de la société » qui a
son instrument d'intelligibilité, sa mesure et ses règles de
fonctionnement dans le marché.
6
À partir de la « refondation sociale », les patrons s'appelleront
« entrepreneurs » ou encore « entrepreneurs sociaux ».
7
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., cours du 28 mars
1979, p. 271 et suiv.

13
Q U ' E S T - C E QUE LE « SOCIAL » ?

Le « social » est introduit comme mode de gouvernement


depuis que la relation entre l'économie capitaliste et le politique
est devenue problématique. Foucault l'explique de cette façon :
le pouvoir du souverain doit s'exercer dans un territoire et sur
des sujets de droits, mais cet espace est habité, depuis le xviiie
siècle, par des sujets économiques qui, au lieu de détenir des
droits, ont des intérêts (économiques). L'homo œconomicus est
une figure hétérogène et non superposable à Yhomo juridicus.
L'homme économique et le sujet de droits donnent lieu à
deux processus de constitution tout aussi hétérogènes : chaque
sujet de droits s'intègre à la communauté des sujets de droits
(constitution politique) par une dialectique de la renonciation.
L'homme économique, lui, s'intègre à l'ensemble économique
par une multiplication spontanée de ses propres intérêts. On
ne renonce pas à son intérêt. Au contraire, c'est seulement en
persévérant dans son intérêt égoïste qu'il y a multiplication
et satisfaction des besoins de l'ensemble. Selon Foucault, ni
la théorie juridique ni la théorie économique, ni la loi ni le
marché, ne sont capables de concilier cette hétérogénéité. Il
faut un nouveau domaine, un nouveau champ, un nouveau
plan de référence qui ne sera ni l'ensemble des sujets de droits
ni l'ensemble des sujets économiques. Les uns et les autres ne
seront gouvernables que dans la mesure où l'on pourra définir
un ensemble qui les enveloppera en faisant apparaître non
seulement leur liaison ou leur combinaison, mais aussi toute
une série d'autres éléments ainsi que des intérêts qui ne sont
pas réductibles à des intérêts économiques. Cet ensemble
s'appelle la « société civile », la « société » ou le « social ».

14
Pour que la gouvernementalité puisse conserver son caractère
global, pour qu'elle ne se sépare pas en deux branches (art
de gouverner économiquement et art de gouverner juridi-
quement), le libéralisme invente et expérimente un ensemble
de techniques (de gouvernement) qui s'exercent sur un nouveau
plan de référence : la société civile, la société ou le social. Ici la
société n'est pas l'espace où se fabrique une certaine distance
ou une certaine autonomie par rapport à l'Etat, mais le corrélat
des techniques de gouvernement. La société n'est pas une réalité
première et immédiate, mais quelque chose qui fait partie de la
technologie moderne du gouvernement, qui en est le produit.
C'est à ce croisement, c'est dans la gestion de cette interface que
se constitue le libéralisme comme art de gouvernement.
Au XXE siècle, le gouvernement social des conduites a une
fonction politique spécifique. S'il est vrai que les politiques
sociales sont consubstantielles à la naissance et au développement
du capitalisme, c'est qu'elles s'installent au centre de la stratégie
capitaliste comme une réponse à « la politique de révolution »
et notamment à son actualisation en Russie. Le rapport problé-
matique entre économie et politique avait été renversé en
dualisme antagoniste irréductible par la révolution soviétique.
Le gouvernement des conduites eut dès lors précisément pour
tâche de produire des polarisations de pouvoir et de revenu
tout en neutralisant et en dépolitisant les dualismes que ces
polarisations risquent toujours de cristalliser, par une différen-
tiation et une individualisation de plus en plus poussées des
politiques sociales. Les politiques sociales sont donc bien au
cœur des stratégies libérales, même si elles le sont de façon
sensiblement différente dans le cas du libéralisme keynésien
et dans celui de l'« ordo-libéralisme », lequel est au fondement

15
de la politique économique allemande de l'après guerre et du
néolibéralisme contemporain. Il s'agit alors de comprendre ce
que les néolibéraux entendent par « marché » et par « société »,
et de savoir comment ils pensent leur rapport.

L E MARCHÉ SELON LES NÉOLIBÉRAUX

Pour les néolibéraux, le marché n'a rien de spontané ; il


n'est pas l'expression d'un supposé penchant des humains à
échanger, comme le croyait Adam Smith. A la différence du
libéralisme classique, ce qui est le plus fortement souligné
par les néolibéraux, ce n'est pas l'échange, mais la concurrence
comme principe d'organisation du marché, et notamment la
concurrence entre les entreprises et la concurrence entre les
travailleurs. Si l'échange renvoie à l'égalité, la concurrence
renvoie, elle, à l'inégalité. Le nouveau mode de gouvernement
du marché substitue au couple échange-égalité, le couple
inégalité-entreprise. Pour les néolibéraux, introduire le marché
comme principe régulateur signifie faire de la concurrence,
et non de l'échange, le principe régulateur de la société. De
même, dans la conception néolibérale, la concurrence n'est
pas le résultat d'un « jeu naturel » des appétits, des instincts,
des comportements. Elle est plutôt un « jeu formel » entre
inégalités, un jeu qui doit être institué et continuellement
alimenté et entretenu. Pour les néolibéraux, les appétits et les
instincts ne sont pas donnés : seule l'inégalité a la capacité de
produire une dynamique qui les pousse à rivaliser les uns avec les
autres, qui par là aiguise les appétits, les instincts et les cerveaux
des individus, et qui ainsi maximise leur puissance d'agir.

16
La conception du marché qu'ont les néolibéraux, contrai-
rement à ce que prétend une opinion largement répandue
(et diffusée), est donc antinaturaliste. Le marché et la
concurrence ne sont pas des mécanismes naturels et automa-
tiques, mais le résultat d'une construction qui a besoin
d'une multiplicité d'interventions, notamment étatiques,
pour exister et fonctionner. Pour pouvoir « laisser faire »,
H faut beaucoup intervenir, et intervénir à la fois sur les
conditions économiques et sur les conditions non directement
économiques du fonctionnement du marché et de la
concurrence. II ne faut pas intervenir sur le marché, mais pour
le marché. Intervenir pour que les « fragiles mécanismes » de
la concurrence puissent fonctionner, cela signifie aménager
les conditions, notamment sociales, de son fonctionnement.
Le gouvernement néolibéral doit agir sur la société elle-même
dans sa trame et dans son épaisseur en tenant compte et
même en prenant en charge les processus sociaux pour faire
place, à l'intérieur de ces processus sociaux, à un mécanisme
de marché. La « refondation sociale » voulue par le patronat
français hérite directement de cette tradition lorsque Denis
Kessler, à l'époque de son lancement, fait de la concurrence le
principe régulateur du social : « le principe de compétitivité
réintroduit l'exigence économique dans un social qui a,
quelque fois, trop tendance à jouer de son émancipation ou
même à vouloir le dominer 8 . »

8
Denis Kessler, « L'avenir de la protection sociale », in Commentaire, n° 87,
automne 1999, p. 625.

17
\

INÉGALITÉ ET CONCURRENCE
DANS L E M A R C H É D U TRAVAIL CULTUREL

Dans le cas spécifique, mais selon nous à plusieurs titres


exemplaire, que nous analysons (le marché de l'emploi
culturel et le conflit auquel sa « réforme » a donné lieu)
nous allons d'abord essayer de comprendre le rôle joué par
les institutions de régulation du chômage, et notamment
de I'Unédic. L'Unédic (Union nationale pour l'emploi dans
l'industrie et le commerce), administrée de façon paritaire
par les syndicats patronaux et les syndicats de salariés9, est un
organisme chargé à la fois de gérer l'assurance chômage, de
mettre en place la réglementation décidée par les partenaires
sociaux, de fournir les moyens nécessaires à sa mise en œuvre
et de coordonner le fonctionnement du réseau des Assedic.
Sur le marché de l'emploi culturel, la concurrence existait déjà
largement, bien que, selon la logique des « réformateurs » (le
Medef et la CFDT, gestionnaires de I'Unédic), elle subissait
5
L'Unédic est un organisme paritaire, c'est-à-dire un organisme géré par un
nombre égal de représentants des employés et des employeurs. La liste des
ayants droits à siéger dans cet organisme paritaire a été fixée par décision
gouvernementale du 8 mars 1948 (CGT, CGT-FO, CFTC, CGC). Elle a
été actualisée par l'arrêté du 31 mars 1966 pour y inclure la CFDT (suite
à sa création et la scission de la CFTC en 1964). Les structures syndicales
s'étant constituées postérieurement à cette période n'ont pas le droit de siéger
dans les organismes paritaires. Le « paritarisme » ne tient même pas compte
de l'évolution du salariat, de la naissance et du développement des nouveaux
syndicats qui, souvent plus représentatifs de ceux qui siègent à I'Unédic, n'ont
pas le droit d'être élus dans les institutions de gestion de la sécurité sociale,
puisqu'ils n'existaient pas au moment de la promulgation de la loi qui, dans
les années i960, a fixé les cinq confédérations syndicales bénéficiant d'une
« présomption irréfragable (incontestable) de représentativité » à I'Unédic.

18
de fortes distorsions du fait de la redistribution (relative) des
revenus introduite par le système d'indemnisation chômage
des intermittents du spectacle : les allocations chômage
redistribuaient effectivement une part des revenus de ceux qui
gagnaient beaucoup et avaient été beaucoup employés à ceux
qui avaient été moins employés.
Si l'on se réfère aux résultats de la recherche que nous avons
menée10 sur les conditions de travail, d'emploi et de chômage des
intermittents, on voit très bien le problème que pose ce mode
d'indemnisation aux « réformateurs ».13,5 % des intermittents
gagnent un salaire qui n'atteint pas 0,3 SMIC annuel.
Le plus grand nombre, 56, 4%, gagne un salaire annuel
compris entre la moitié<i'un SMIC et un peu plus d'un SMIC,
et 9,1 % des intermittents gagnent un salaire équivalent à
plus de 2 SMIC. La différentiation des salaires est très élevée
et elle a plusieurs causes. Mais, pour ce qui nous intéresse
ici, il apparaît que les allocations chômage non seulement
constituent, en moyenne, presque la moitié du revenu d'un
intermittent (le revenu moyen en 2003 est de 23 374 euros,
dont 10 671 euros d'allocations chômage), mais en plus
qu'elles compensent, en partie, les écarts de salaires.
Pour les intermittents qui gagnent moins de 0,3 SMIC, la
part moyenne des allocations dans leur revenu est de 70 % ;
pr ceux qui gagnent de 0,4 à 0,5 SMIC, elle est de 59 % ;
pour ceux qui gagnent de 0,5 à 0,6 SMIC, elle est de 57 %, et
ainsi de suite. Pour ceux qui gagnent de 1,5 à 2 SMIC, la part de
10
MATISSE-ISYS, Etude statistique, économique et sociologique du régime
d'assurance chômage des professionnels du spectacle vivant, du cinéma et de
l'audiovisuel, 2005, disponible sur le site www.cip-idf.org, publiée, modifiée,
dans le livre déjà cité Intermittents et précaires.

19
l'allocation est de 33 % ; pour ceux qui gagnent de 3 à 4 SMIC,
elle est de 17 %. Le coefficient de variation des salaires est de
7,21 alors que le coefficient de variation des allocations est de
3,44. La différence des salaires est donc réduite très largement
par l'intervention des allocations11. *

L E SENS D ' U N E « RÉFORME » N É O L I B É R A L E

Le système que l'Unédic voulait « réformer » est un mélange


entre un système d'indemnisation « mutualiste », dans lequel
les indemnisations compensent en partie les bas salaires, et un
système d'indemnisation de type « assurantiel », dans lequel
les indemnisations versées sont proportionnelles aux salaires.
La réforme devait réduire et éliminer ce qu'il restait de
la logique mutualiste et généraliser la logique assuran-
tielle, déjà partiellement à l'œuvre. Qu'un nombre croissant
11
Le revenu moyen d'un intermittent a une valeur proche du salaire moyen
(22 000 euros) d'un ouvrier en 2003. En moyenne, un intermittent du
spectacle déclare 709 heures de travail sous contrat (NHT) et gagne un
revenu mensuel proche du salaire mensuel moyen d'un enseignant certifié
du secondaire, censé, lui, être devant un public (étudiant) pendant 18 heures
par semaine, pendant la période scolaire (36 semaines) ; soit quelque
648 heures par an (540 dans le cas d'un enseignant agrégé). Contrairement
à ce qu'écrivent Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le Nouvel Esprit du
capitalisme, les « nouvelles professions », les « secteurs créatifs » (médias,
mode, culture, etc.) ne sont pas des blocs homogènes d'individus relativement
privilégiés qu'on pourrait opposer à la situation défavorisée des ouvriers, des
chômeurs, des précaires. Les nouvelles professions ne sont pas analysables
avec les catégories molaires utilisées par les auteurs du Nouvel Esprit du
capitalisme, puisqu'elles présentent une très forte difFérentiation interne,
comme nous venons de le voir avec le cas des intermittents du spectacle.

20
d'individus puisse « profiter » de ce mode d'indemnisation
qui protège relativement mieux, par une redistribution
des revenus, que les autres systèmes d'indemnisation de la
précarité et de l'instabilité du marché du travail, voilà ce que
la logique néolibérale appelle un « système anticoncurrentiel ».
Un système qui aplatit, même à la marge, les inégalités, qui
corrige les « irrationalités », qui intervient sur les effets et qui
régule les « excès » du marché est selon la logique néolibérale
un système anticoncurrentiel. Un système qui « mutualise les
risques » fausse en effet la concurrence, puisqu'il introduit de la
« justice sociale », c'est-à-dire une logique non économique qui
« entrave » le bon fonctionnement du marché, et ce, alors même
que le marché est conçu comme seul capable d'une allocation
« rationnelle » et « efficace » des ressources.
Dans la perspective des réformateurs, les mécanismes
d'assurance chômage ne doivent donc pas compenser les déséqui-
libjr .-produits par le système : ils n'ont pas pour fonction de
^ u i r e les inégalités, mais, au contraire, de maintenir chacun
dans une inégalité différentielle avec tous les autres. Le gouver-
nement du marché fondé sur la concurrence et l'entreprise
doit veiller à ce que tout le monde se trouve dans un état
« d'égale inégalité ».
Il faut donc intervenir dans les politiques sociales pour les
individualiser. L'école libérale allemande de Fribourg (l'ordo-
libéralisme), dans l'après-guerre, a appelé cette politique,
de façon significative, « politique sociale individuelle » pour
l'opposer à la « politique sociale socialiste », politique de collec-
tivisation et de socialisation des dépenses sociales. Foucault
remarque qu'il s'agit d'une « individualisation » de la politique
sociale qui a pour but non pas d'assurer aux individus une

21
couverture sociale contre les risques, mais de constituer un
espace économique à l'intérieur duquel ils puissent assumer et
affronter individuellement les risques.

TECHNIQUES DISCIPLINAIRES
ET TECHNIQUES SECURITAIRES MELEES

Pour inscrire cette logique de la « politique sociale indivi-


duelle » dans les mécanismes de la protection sociale, la réforme
du régime d'indemnisation chômage doit à la fois mettre en
œuvre les anciennes techniques disciplinaires et les plus récentes
techniques sécuritaires. Les premières - surveillance, sanction,
examen, exclusion - sont réaménagées et adaptées aux nouvelles
fonctions que requièrent les secondes - incitation, mobili-
sation à l'employabilité à travers la modulation et l'individua-
lisation-différentiation des politiques sociales. Simultanément,
l'activation de ces technologies disciplinaires et sécuritaires
suscite une inflation d'actes juridiques, d'actes légaux, ainsi
que la démultiplication des normes et des règlements en
provenance de l'État et des institutions de régulation du
marché de l'emploi.
La réforme vise d'abord à réduire le « trop » d'intermittents
qui ouvrent des droits à l'assurance chômage. « Il y a trop
d'intermittents, trop de compagnies, trop de spectacles, trop
d'artistes », affirmait le ministre de la Culture, Jean-Jacques
Aillagon, que la radicalité du conflit a contraint à démissionner
un an après son entrée au ministère. Pour réduire le nombre
d'intermittents, la réforme utilise en premier lieu le simple
durcissement des conditions nécessaires à l'ouverture des droits

22
à l'assurance chômage. Elle voudrait, par la suite, sur incitation
du ministère de la Culture, associer d'autres techniques de
sélection disciplinaires : le partage entre « les inaptes et les
incapables » et « les aptes et les capables », vieille pratique
disciplinaire utilisée pour partager les « pauvres », est mise en
œuvre comme partage entre « bons » artistes et techniciens
(« employables ») et « mauvais » (« non employables » par
l'industrie culturelle). Un nouveau système de diplômes
nationaux doit filtrer, classer, sélectionner, formater, pour que
n'entrent dans le régime d'indemnisation des intermittents et
dansées métiers de l'industrie culturelle que les « employables »,
les « non-employables » étant renvoyés à la solidarité de
l'État. Denis Kessler, explicitant le point de vue du MEDEF,
regrettait que notre époque ait oublié l'opposition fondatrice
des poUii^ os sociales entre « valides » et « invalides » : « ces
derniers ont droit à l'assistance, quand les premiers doivent
trouver leur subsistance dans le travail12 ». Le « marquage » des
individus entre dans le même registre d'activation des anciennes
techniques de division : on « pestifère » les chômeurs, avec le
double objectif de les culpabiliser (ils ne sont pas de bons artistes)
et de les désigner comme rétifs à l'emploi (ils n'acceptent pas
la réalité du marché du travail de l'industrie culturelle, de ses
produits et de ses modalités de production).

12
Denis Kessler, « L'avenir de la protection sociale », op. cit., p.625.

23
U N ENJEU POLITIQUE
PLUS QU'UN PROBLÈME ÉCONOMIQUE

Lorsque Denis Gautier-Sauvagnac, représentant du MEDEF


à l'Unédic — qui a été mis en examen en 2008 pour « fluidi-
fications des relations sociales » (distributions d'argent aux
syndicats, aux hommes politiques, etc.) - déclare en 2005,
après avoir bâti toute la campagne de communication de
la « réforme » sur le déficit engendré par une indemni-
sation laxiste, que le problème de l'assurance chômage des
intermittents n'est justement pas un problème de déficit, mais
un problème de nombre (d'individus indemnisés), il indique
par là que le problème est moins un problème économique
qu'un problème politique, un problème de contrôle. Le
mode d'indemnisation des intermittents ne permettait pas de
maîtriser les entrées et les sorties du régime, de contrôler les
comportements selon les principes de la « libre concurrence »
et de la capitalisation, il laissait trop d'espace et de liberté
à des stratégies de contournement et de détournement de
l'assurance chômage permettant de se soustraire, comme nous
le verrons, à la logique de l'entreprise et du « capital humain ».
Le problème des intermittents est donc d'abord un problème
de gouvernement des conduites dans les nouvelles conditions
de la production flexible.
La réforme est ainsi une opération de pouvoir avant
d'être une opération économique. Résorber le déficit,
soumettre les comptes de l'assurance chômage à la logique
de l'entreprise, c'est reprendre le contrôle sur le « social »,
reprendre le contrôle sur les comportements des gouvernés,
qui tendent, selon Denis Kessler, à s'émanciper du marché à

24
travers « la dissociation progressive de la protection sociale
et du travail13 ».
Cette réduction du nombre d'intermittents est assimilable
à une « exclusion », mais ici les exclus sont inclus dans une
« population » (l'ensemble du marché du travail) sur laquelle
s'exerce l'action gouvernementale comme gestion différentielle
des inégalités. La technologie disciplinaire de l'exclusion est
prise dans le fonctionnement d'une technologie sécuritaire de
gestion des disparités.
L'action du gouvernement sécuritaire porte sur un continuum
qui va du RMIste au salarié en CDI (contrat à durée
indéterminée) bénéficiant de l'épargne salariale et de l'« ac-
tionnariat populaire », en passant par le chômeur, le travailleur
pauvre, le précaire, l'intermittent, l'intérimaire, le salarié à
temps partiel, etc. Ce continuum est régi par une jungle de
lois, de normes, de règlements qui instaurent une démultipli-
cation des types de contrats de travail, des modes d'insertion,
de requalification, de formation, d'indemnisation, d'accès aux
droits (sociaux) et aux minima sociaux. Ce continuum, il faut
bien le remarquer, n'est pas exclusivement « salarial », il est aussi
« social » comme le veut le projet de la refondation « sociale »,
puisqu'il inclut les RMIstes, les pauvres, des travailleurs non
formelle: <^nt salariés, etc.
Ce continuai est traversé par des discontinuités, des seuils, des
divisions, des segments que les technologies sécuritaires permettent
de gouverner comme un tout, comme une même population
« flottante ». Le propre du gouvernement sera alors, d'une part, de
repérer les « différences » de statuts, de revenus, de formation, de
garanties sociales etc., et de faire jouer efficacement ces inégalités
13
Ibid., p. 629.

25
les unes contre les autres. Il s'agira, d'autre part, d'amplifier les
politiques d'individualisation à l'intérieur de chaque segment,
de chaque situation pour solliciter encore davantage les ressorts
de la concurrence : individualisation des salaires et des carrières,
individualisation du suivi des chômeurs, individualisation du
gouvernement des pauvres, etc.
Dans ce continuum, aucune des positions d'inégalité relative
ne doit se sentir stable et sûre d'elle-même. La construction du
précaire, du chômeur, du pauvre, du travailleur pauvre, la
multiplication des « cas » et des « situations » (les jeunes, les
jeunes défavorisés, les jeunes des cités, les jeunes diplômés,
etc.), l'amplification et l'approfondissement de l'individua-
lisation, visent à fragiliser non seulement l'individu qui se
trouve dans cette situation, mais, de manière évidemment
différentielle, toutes les positions sur le marché du travail.

L'INDIVIDUALISATION COMME DÉPOLITISATION

Pour comprendre le fonctionnement de la stratégie néolibérale


de gouvernement, il peut être intéressant de la comparer à
celle d'une grande partie de la gauche politique et syndicale.
Celle-ci « pense » et « agit » bien souvent à partir d'une norme
unique, le contrat de travail à durée indéterminée, qu'elle veut
généraliser à toute la population.
Les patrons et l'État, mais aussi tous les gouvernements qui
se sont succédé depuis 30 ans, agissent et pensent suivant une
autre logique : repérer, construire et consolider une multiplicité
de « normalités » (chômage, précarité, temps partiel, salariat
et CDI avec épargne salariale, etc.). Le gouvernement de ces

26
« normalités différentielles » n'a pas comme objectif de les
reconduire au modèle, à la norme du CDI, mais, comme
on a vu, de les maintenir dans un état d'« égale inégalité »,
de concurrence, de favoriser des écarts de situation pour
perpétuer une insécurité et une incertitude « mobilisatrices ».
Inclusion et exclusion, normal et anormal ne définissent
alors pas, comme dans les sociétés disciplinaires, un « grand
partage ». Inclusion et exclusion sont des « variables » de l'action
gouvernementale qui, par ailleurs, a tendance à multiplier
les cas, les situations, les statuts entre ces deux limites. Le
gouvernement agit donc en définitive moins par partage que
par modulation des divisions, des différences. La société de
sécurité n'est pas une « société dans laquelle les mécanismes
de la normalisation générale et de l'exclusion du non
normalisable seraient requis14 ».
14
Michel Foucault, Naissance de ta biopolitique, op. cit. p. 265. Dans la société
disciplinaire, la gestion du pouvoir est hégémonique, au sens où elle se fonde
d'une part, sur l'injonction à une conduite hautement uniformisante d'après
une norme unique et générale (Foucault appelle cela la « normation ») et, d'autre
part, sur l'exclusion du non-normalisable (« le résidu, l'irréductible, l'incassable,
Pinassimilable »). Dans la société de sécurité, l'opération de « normalisation »,
que Foucault oppose à la « normation », est organisée sans le recours à une
norme externe au processus, mais en s'appuyant sur les différences (les
normalités) elles-mêmes, en les jouant les unes contre les autres. Dans la société
de sécurité, c'est le normal qui est premier et la norme qui s'en déduit, c'est-à-
dire que la norme n'est pas extérieure à son champ d'application non seulement
parce quVUe le produit, mais aussi parce qu'elle s'y produit elle-même en le
produisan I Elle n'agit pas non plus sur un contenu qui existerait en dehors, de
façon indé endante de son action. Ce qui « norme la norme » est son action et
le processus de son devenir, de son effectuation. La norme ne rencontre pas un
milieu et des individus qui seraient là avant son intervention, et elle n'est pas
non plus preéordonné à son intervention. L'action est tout, l'acteur est ajouté
ultérieurement, dirait Nietzsche, un des grands inspirateurs de Foucault.
À la différence des disciplines, où le « dedans » et le « dehors »
étaient préalablement donnés, dans les sociétés de sécurité ils
sont réversibles, mobiles, instables. Les dispositifs de sécurité
travaillent continuellement à la limite, à la frontière de
l'intérieur et de l'extérieur, du dedans et du dehors. La limite
entre le dedans et le dehors n'est pas définie par une norme
préalable, puisqu'il faut la faire advenir.
Les théories de l'exclusion, ou même de la désaffiliation15,
nous semblent renvoyer encore aux sociétés disciplinaires et ne
saisissent pas la spécificité des dispositifs de pouvoir à l'œuvre
depuis 1968. Ce qui ne veut certes pas dire qu'il n'y a pas
d'exclusion, de désaffiliation, de marginalité, mais bien plutôt
que leurs fonctions et leurs finalités changent dans les pratiques
contemporaines de gouvernement néolibéral.
Les politiques actuelles de l'emploi et les politiques du
« workfare » (qui visent à forcer, à inciter à l'emploi ceux qui
reçoivent des aides sociaux) sont des politiques qui introduisent,
à des degrés divers, l'insécurité, l'instabilité, l'incertitude, la
précarité économique et existentielle dans la vie des individus.
Elles insécurisent non seulement la vie des individus, mais aussi
leur rapport à toutes les institutions qui jusque-là les protégeaient.
L'insécurité du chômeur et du précaire n'est certes pas la même
que celle de l'employé d'une grande multinationale, avec épargne
salariale et participation financière aux bénéfices, mais il y a
bien un différentiel de peurs qui court d'un bout à l'autre du
continuum. Comment expliquer, autrement, ce sentiment d'insé-
curité généralisée (et non pas seulement économique) qui règne
dans une société qui n'a pourtant jamais été autant « protégée » ?
15
Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du
salariat, Fayard, Paris, 1995.

28
De la gestion différentielle de ces inégalités se dégagent
des peurs différentielles qui touchent tous les segments de
la société sans distinction et qui constituent le fondement
« affectif » de ce gouvernement des conduites par les
inégalités. Ces inégalités jouent d'autant mieux leur rôle
qu'elles établissent de plus grands écarts. Néanmoins les seuils
et les écarts sont relatifs à ce qu'une société déterminée peut
« tolérer » ou « supporter ».
Gilles Deleuze et Félix Guattari ont trouvé le nom sans
doute le plus adéquat pour décrire ce que Michel Foucault
avait choisi d'appeler « dispositif de sécurité ». Ils parlent pour
leur part d'une micropolitique de l'insécurité : « l'administration
d'une grande sécurité molaire organisée a pour corrélat toute
une micropolitique de petites peurs, toute une insécurité
moléculaire permanente, au point que la formule des ministères
de l'Intérieur pourrait être : une macropolitique de la société,
pour une micropolitique de l'insécurité16. »
La gestion différentielle du marché du travail a une fonction
fondamentale qui répond à une question politique très précise.
Comment produire des polarisations de revenu et de pouvoir
à l'intérieur de la relation capital-travail sans qu'elles se cristal-
lisent en dualismes politiques irréductibles ? Le gouvernement
de condui es est un ensemble de techniques dont l'objectif est
la neutral lation et la dépolitisation de la « politique révolu-
tionnaire » construite entre la fin du XIXE et le début du XXE siècle,
politique qui avait su renverser ces inégalités en un combat
• à mort » entre les « ouvriers » et les « capitalistes ».

16
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2.
Mille Plateaux, Éditions de Minuit, Paris, 1981.

29
L A PETITE FABRIQUE
DES ENTREPRENEURS DE « CAPITAL HUMAIN »

Comment le gouvernement néolibéral intervient-il dans le social ?


En faisant du social une fonction de l'entreprise. Il intervient
pour favoriser la multiplicité, la différentiation et la concurrence
des entreprises, et pour inciter, solliciter et contraindre chaque
individu à devenir entrepreneur de soi-même, à devenir
« capital humain ». Les politiques néolibérales impliquent des
interventions étatiques aussi nombreuses que les interventions
keynésiennes, cependant, à la différence de ces dernières, elles ne
doivent pas soutenir la « demande », mais l'« offre ».
Le néolibéralisme est, selon Foucault, un mode de gouver-
nement qui consomme de la liberté, et qui, pour ce faire, doit
d'abord la produire et l'organiser. La liberté n'est pas pour
les néolibéraux une valeur naturelle qui préexiste à l'action
gouvernementale et dont il s'agirait de garantir l'exercice
(comme dans le libéralisme classique), mais ce dont le marché
a besoin pour fonctionner. La liberté que le libéralisme incite,
sollicite, produit est alors tout simplement le corrélat des
1
dispositifs de sécurité.
La grande différence du libéralisme néolibéral d'avec le
libéralisme keynésien est que la liberté qu'il s'agit de fabriquer
et d'organiser est d'abord celle de l'entreprise et de l'entre-
preneur, tandis que la fabrication de la liberté du travailleur et
du consommateur, qui faisait partie des instruments de l'inter-
vention keynésienne, doit lui être radicalement subordonnée.
Les libéraux ont donc bel et bien une « politique sociale »,
puisque la société est, comme dans le keynésianisme, la
cible d'une intervention gouvernementale permanente.

30
Ce qui change par rapport à ce dernier, ce sont les
objets et les finalités : il s'agit de faire de la société une
« société d'entreprise » et de faire du travailleur lui-même
une « sorte d'entreprise ».
Comment se traduit ce gouvernement dans la construction
du marché du travail culturel ? Pour que le gouvernement
différentiel de la concurrence dans le marché du travail culturel
soit possible, il est nécessaire que le système d'assurance
chômage fonctionne à la fois comme un système de capitali-
sation et d'assurance individuelle. Les cotisations, payées par
les entrepreneurs et les travailleurs, ne doivent pas être une
forme de socialisation ou de mutualisation des risques, mais un
investissement individuel contre les risques. Elles représentent
donc un capital investi qui doit être rémunéré en tant que
tel. Dans la réforme, la nouvelle période d'indemnisation des
intermittents est ainsi appelée « capital » de jours indemnisés,
jours que l'individu doit donc gérer en tant que capital.
Que produit le petit mot de « capital » chez les salariés ?
Comment opère-t-il ? Il énonce que les allocations chômage
font partie de la multiplicité d'investissements (en formation,
en mobilité, en affectivité, etc.) que l'individu (le « capital
humain ») doit effectuer pour optimiser ses performances.
Par conséquent, le montant de l'allocation ne doit pas
produire des effets de redistribution de revenus d'une partie
de la population des intermittents à une autre ; il doit être
proportionnel à l'investissement effectué : ceux qui gagnent
le plus et qui cotisent le plus, parce qu'ils ont été les plus
employés, sont ceux qui doivent être le mieux indemnisés.
Le modèle de l'assurance individuelle doit remplacer partout
le modèle de la mutualisation des risques : il ne s'agit pas

31
d'organiser le transfert des revenus d'une partie de la société à
une autre, pour compenser les déséquilibres provoqués par le
marché, mais, au contraire, de faire fonctionner les mécanismes
de la capitalisation et de l'assurance individuelle dans tous les
domaines de la vie (santé, retraite, formation, etc.).
C'est pour cette raison que la proposition d'un nouveau modèle
d'indemnisation avancée par les coordinations des intermittents
était irrecevable pour les gestionnaires de l'Unédic, même si nous
savons aujourd'hui que la réforme adoptée coûte plus cher que
l'ancien système d'indemnisation, qu'elle introduit des inégalités
encore plus criantes, qu'elle favorise les abus des employeurs.
En dépit du coût de la réforme mise en œuvre, en dépit donc
de son « irrationalité » économique, la proposition alternative
de réforme des coordinations était irrecevable du point de vue
de la « rationalité politique » néolibérale : il s'agit d'un système
d'indemnisation redistributif, plus redistributif encore que
l'ancien modèle d'indemnisation puisque, en fixant un plafond et
un plancher aux allocations, il augmente la capacité de transférer
des revenus d'une partie à une autre de la population assurée.
Or, pour la théorie néolibérale, ce sont précisément la distri-
bution et les transferts de revenus d'une partie de la population
assurée à une autre, pour corriger les inégalités et les excès de la
concurrence, qui transforment les individus en « assistés » et en
« consommateurs passifs » des allocations.
L'« assistanat » est défini par Denis Kessler comme la
conséquence directe de la « dissociation entre les cotisations
et les prestations17 », qui à son tour est la conséquence de
la disjonction du « travail et des prestations ». En revanche,
les écarts de revenus, de statuts, de formations auraient le
17
Denis Kessler, « L'avenir de la protection sociale », op. cit., p. 629.

32
pouvoir de transformer la conduite passive du consom-
mateur des allocations en une conduite active d'entre-
preneur, en engagement de l'individu pour la production
de son propre capital. Ils feraient de ce même individu
un producteur, un entrepreneur qui accepte le jeu
concurrentiel avec les autres et s'emploie à optimiser ses
investissements (dans ce cas, ses investissements en assurance
contre la perte d'emploi). C'est cette fonction d'incitation à
être entrepreneur et entrepreneur de soi-même, à jouer le jeu de
la concurrence, que la politique sociale de mutualisation et de
redistribution neutralise.
La capitalisation est ainsi une des techniques qui doivent
contribuer à transformer le travailleur en « capital humain »
qui doit assurer lui-même la formation, la croissance, l'accu-
mulation, l'amélioration et la valorisation de « soi » en tant
que « capital », à travers la gestion de toutes ses relations, ses
choix ses conduites selon la logique du rapport coûts/investis-
semeifcet d'après la loi de l'offre et de la demande. La capita-
lisa»' Ji doit contribuer à faire de lui « une sorte d'entreprise
permanente et multiple ». Ce qui est alors demandé aux
individus n'est pas d'assurer la productivité du travail, mais
la rentabilité d'un capital (de leur propre capital, d'un capital
inséparable de leur propre personne). L'individu doit se
considérer lui-même comme un fragment de capital, une
fraction moléculaire du capital. Le travailleur n'est plus un
simple facteur de production, l'individu n'est pas, à proprement
parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une
« machine-compétences », qui va de pair avec un « style de vie,
un mode de vie », un choix moral18, une « forme de rapport de
18
Ernest-Antoine Seillière, conférence de presse du 20 juin 2000.

33
l'individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l'avenir, au
groupe, à la famille19 ».
La politique sociale ne doit pas seulement être réformée pour
favoriser l'essor de l'entreprise et de l'entrepreneur individuel :
elle doit aussi transformer ses propres services en entreprises, en
terrain d'accumulation et de rentabilité. Denis Kessler traduit
ces préceptes de la façon suivante : d'une part, « à l'avenir, tout
dispositif social devra être passé au crible du raisonnement
économique : quels coûts, quels avantages ? Il faudra justifier ses
différences et ses singularités, ses exceptions et ses spécificités
par des avantages comparatifs20 » ; d'autre part, les entreprises
doivent « réinternaliser » la protection sociale qu'elles avaient
externalisée pendant le fordisme en la déléguant à l'État.
La refondation sociale est ainsi porteuse d'un « nouveau
capitalisme » dans lequel, l'épargne des salariés et de la
population, les fonds de pension, l'assurance maladie, « p Wce
que gérés dans un univers concurrentiel, redeviendraient une
fonction d'entreprise21 ». Denis Kessler évaluait en 1999 à
2 600 milliards de francs, 150 % du budget de l'État, le butin
que représentent pour les entreprises de services les dépenses
sociales. La privatisation des mécanismes d'assurance sociale,
l'individualisation de la politique sociale et la volonté de faire
de la protection sociale une fonction de l'entreprise, sont au
cœur du projet de la « refondation sociale » et donc du projet de
restructuration de l'assurance chômage.
Il s'agit d'un renversement de la logique de l'État-providence.
En 1939, le libéral John Maynard Keynes pouvait décrire les
" Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 245.
20
Denis Kessler, « L'avenir de la protection sociale », op. cit., p. 629.
21
Ibid., p. 622.

34
finalités du welfare qu'il voulait créer en Grande-Bretagne
comme encore dominées par des logiques non exclusivement
économiques : « un système où nous puissions agir en tant que
communauté organisée à des fins communes et promouvoir la
justice sociale et économique tout en respectant et en protégeant
l'individu : sa liberté de choix, sa foi, sa pensée et son expression,
son esprit d'entreprise et ses biens22 ».
La généralisation de l'entreprise et de la concurrence trouvait
des limites, même chez les ordo-libéraux qui ont mis en place et
géré la politique économique de l'Allemagne de l'après-guerre.
La concurrence est considérée chez eux comme un « principe
d'ordre » dans l'économie, mais non pas comme un « principe
sur lequel il serait possible d'ériger la société tout entière23 ». Au
contraire, la généralisation de la concurrence par les néolibéraux
contemporains est en quelque sorte absolue, sans limites. Il s'agit
de généraliser la forme économique du marché « dans le corps
social tout entier et de la généraliser jusque dans tout le système
social qui, d'ordinaire, ne passe pas ou n'est pas sanctionné par
des échanges monétaires24 ».

22
John M. Keynes, cité dans Richard Sennet, Respect : De la dignité de
l'homme dans un monde d'inégalité, Hachette, Paris, 2005, p. 197.
23
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 248.
24
Ibid.

35
QUELQUES REMARQUES SUR LES LIMITES DE L'ANALYSE
FOUCALDIENNE DU NÉOLIBÉRALISME ( I ) : Y
RISQUES, PROTECTION, FINANCIARISATION

Avant de poursuivre notre étude du conflit des intermittents à


travers le prisme des analyses de Michel Foucault sur le néolibé-
ralisme, il n'est sans doute pas inutile d'en évoquer les limites
principales. Même si Naissance de la biopolitique constitue
un des travaux les plus complets et les plus articulés sur
le néolibéralisme que nous ayons à notre disposition, il y a
dans la reconstruction des dispositifs de gouvernement des
conduites que ce livre propose des vides, des manques, qui
concernent pourtant un aspect essentiel, sinon la clef de
voûte, des pratiques néolibérales qui se déploient aujourd'hui.
Michel Foucault néglige en effet complètement de prendre
en compte la fonction de la monnaie dans le changement
du « régime d'accumulation » (passage du capitalisme
« managérial » et « industriel » au capitalisme « actionnarial » et
« postindustriel », pour utiliser des notions couramment
employées par les économistes).
La chose est étonnante à plusieurs titres. D'abord parce que
la conquête néolibérale de l'économie et de la société a été
faite et dirigée par la finance. La transformation d'une partie
du salaire direct et du salaire indirect en actifs financiers, pour
un nombre significatif des salariés (les salariés solvables), est
commandée et gouvernée par la finance. Deuxièmement,
parce que c'est à partir de la financiarisation que se détermine
une nouvelle conception des risques et des protections, qui
a des répercussions directes et immédiates sur le marché du
travail et l'État-providence.

36
Depuis la fin des années 1970, nous assistons sans aucun doute
à une nouvelle distribution du risque comme de la protection
cjui lui répond. Dans le pacte fordiste entre patrons, syndicats et
Etat, comme d'ailleurs dans le code du travail et de la Sécurité
sociale française toujours en vigueur, le droit à la protection
sociale itait légitimé par l'asymétrie de pouvoir entre employeur
et employé que tout contrat de travail implique. La protection
sociale était (est) conçue, y compris juridiquement, comme
une compensation à la subordination salariale. Or, cette
conception a été complètement bouleversée par la financiari-
sation de l'économie, qui introduit une tout autre conception
du risque et de la protection, qui se moque éperdument de ces
codes et de ces lois, et qui rompt de façon radicale avec le pacte
ou les compromis issus de la Deuxième Guerre mondiale. Il
semble alors difficile d'ignorer la question monétaire.

Gilles Deleuze et Félix Guattari, à la différence de Michel


Foucault, nous ont donné, à travers une réélaboration de la théorie
marxienne, une remarquable interprétation de la monnaie et de
sa double nature : monnaie d'échange et monnaie de crédit.
Dans le schéma deleuzien, il y a trois types de monnaies qui
dessinent trois lignes ou trois types hétérogènes de puissance
(ou d'impuissance). Il y a d'abord la monnaie comme structure
de financement (création et destruction de monnaie) qui dessine
une première « ligne abstraite ou mutante », « quantité non
réalisable » produisant ses propres singularités. Il est important
de souligner qu'ici le concept d'abstraction ne renvoie pas à la
théorie de l'abstraction chez Marx, mais au virtuel. La monnaie
est un flux abstrait/virtuel, non figuratif, indifférent à toute
production qui peut donner lieu à n'importe quelle figure et à

37
n'importe quelle production. Il y a ensuite une deuxième ligne
« tout à fait différente, concrète, faite de courbes sensibles }
l'argent comme moyen de paiement, segmentarisable, affecté
à des salaires, profits, intérêts, etc.25 ». La monnaie, comme
moyen de paiement, va impliquer une troisième ligne,
l'« ensemble des biens produits » à une époque donnée.
La puissance des institutions qui régulent la « production
et la destruction de la monnaie » (le système bancaire dans le
capitalisme managérial, la finance dans le capitalisme action-
nariat s'exerce en contrôlant les opérations de conversion de
la première ligne dans les deux autres à travers la gestion du
crédit. La finance, en modulant la fréquence et l'amplitude
de l'investissement, peut donner lieu à n'importe quelle
figure/production. L'asymétrie du pouvoir des sociétés
capitalistes est inscrite dans l'asymétrie de puissance entre
monnaie de crédit et monnaie d'échange. La monnaie qui
circule dans la Bourse, dans les fonds de pension, dans les
banques, qui apparaît dans le bilan des entreprises, n'est pas
du tout la même que celle que nous avons dans nos poches
ou que nous touchons en salaires ou allocations diverses.
Ces deux monnaies, la monnaie d'échange et la monnaie de
crédit, appartiennent à deux régimes de puissances différents.
Ce que l'on appelle le « pouvoir d'achat » est en réalité un
« impouvoir », dit de façon très heureuse Deleuze. Il s'agit
de signes monétaires impuissants puisqu'ils se limitent à un
prélèvement possible sur un flux de consommation que les
flux de crédit, que la ligne abstraite de la monnaie comme
capital, ont déjà déterminé. « Escroquerie cosmique », ajoute
25
Voir Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1 :
L'Anti-Œdipe, Éditions de Minuit, Paris, p. 270.

38
le philosophe. La monnaie de crédit (ligne abstraite non
figurative), par contre, a le pouvoir de « réarticuler les chaînes
économiques, de déterminer un déplacement des figures », de
jouer sur la constitution des possibles26.
Deleuze introduit ainsi une nouveauté remarquable dans la
théorie de la monnaie puisqu'il la conçoit comme appropriation
capitaliste de la virtualité, en tant que pouvoir sur les possibles.
L'économie contemporaine, comme cela devient de plus en
plus clair, est une économie des possibles, une économie où
la finance s'arroge le pouvoir de nomination, de délimitation,
de circonscription des possibles pour une société et pour une
époque. L'économie contemporaine se représente comme
une prolifération de choix, d'options, de possibles offerts aux
consommateurs. Elle se représente également comme puissance
d'agencement (c'est au consommateur, dit-elle, d'agencer sa
chaîne de produits : « Agencez vous-même votre univers ! »),
alors même qu'en réalité le consommateur n'a le choix qu'entre
des alternatives fixées et déterminées par l'actualisation de la
« ligne abstraite » dessinée par la monnaie de crédit.
Dans le fordisme, la conversion de la ligne abstraite, l'actua-
lisation de la monnaie, était conditionnée par des différends
politiques dont l'intégration dans le régime d'accumulation
se faisait par des compromis politiques (sur l'emploi, sur la
demande effective, sur le partage des gains de productivité
- ce que l'on peut appeler « le socialisme du capital », fruit
de l'effort du capital pour intégrer la lutte de classe dans son
régime d'accumulation). La haine que les néolibéraux ont vouée
au New Deal est une haine de classe, dirigée contre un contre-
pouvoir qui a, même partiellement, empiété sur la souveraineté
76
Ibid., p. 271.

39
de la monnaie capitaliste. Le néolibéralisme est fondamen-
talement une politique de reprivatisation de la monnaie,
c'est-à-dire une reprivatisation du pouvoir de déterminer
et circonscrire des possibles27. A l'analyse du marché et de la
concurrence, il faut donc intégrer l'analyse de la monnaie du
point de vue aussi bien économique que politique : « c'est la
monnaie et le marché, la vraie police du capitalisme28 ».
Quelles transformations des notions (et des pratiques)
de risque et de protection contre le risque introduisent
la financiarisation de l'économie et la privatisation de la
monnaie ? Nous les avons déjà aperçues dans les enjeux de la
lutte des intermittents.
« Pendant longtemps, être salarié, c'était justement profiter
de la sécurité de la condition salariale, le risque étant laissé
aux entrepreneurs qui avaient en contrepartie la possibilité
de s'enrichir. Le capitalisme contemporain a inversé cette
équation. C'est désormais le salarié qui est exposé aux risques
industriels et c'est l'entrepreneur, l'actionnaire, qui en est
protégé. C'est un des éléments de la rupture du contrat
implicite qui liait auparavant les salariés aux entreprises. [...]
C'est là qu'est la rupture : aujourd'hui, le management, à
l'image des actionnaires, sait au travers des stock-options et
des golden parachutes se protéger individuellement ou collec-
tivement du risque, mais il ne protège plus ses salariés. [...]
27
À ce propos, nous ne savons comment caractériser le programme politique
énoncé par Bernard Stiegler, qui prétend séparer le capitalisme industriel
du capitalisme financier, sinon comme d'une très grande naïveté, puisque
« c'est la finance qui tient tout le système, et l'investissement de désir »
(Ibid., p. 272).
28
Ibid., p. 284.

40
La vraie rupture, avant d'être quantitative, est qualitative.
Ce qui est beaucoup plus grave29.»
La réalité du capitalisme actionnariat nous incite donc à
nuancer les remarques que Michel Foucault tire des textes des
libéraux sur la concurrence, puisque cette dernière concerne
d'abord et surtout les travailleurs et la population « non-
possédante ». Il y a une asymétrie fondamentale entre, d'une
part, les actionnaires, les détenteurs de l'épargne salariale,
etc., qui peuvent compter sur une augmentation continue des
revenus (notamment des revenus patrimoniaux) et reporter
leurs risques sur les marchés boursiers ou sur les assurances,
et, d'autre part, la partie la plus pauvre des travailleurs et de la
population (ou plutôt la majorité de la population) qui voit ses
revenus (salariaux) bloqués depuis des années et qui ne peut
compter que sur une protection grignotée par la réduction
continue et systématique des dépenses sociales.

Q U E L Q U E S REMARQUES SUR LES LIMITES D E L'ANALYSE


F O U C A L D I E N N E DU N É O L I B É R A L I S M E ( 2 ) :
L A PROPRIÉTÉ PRIVÉE

Mais, plus profondément, que signifie ce passage du capitalisme


managérial au capitalisme actionnarial ? Ce passage signifie
que les patrons et l'État, à partir des années 1970 aux États-
Unis, à partir des années 1980 en France (lors de la première
présidence socialiste), se sont progressivement désengagés
du pacte qui avait été noué avec les syndicats (le New Deal
29
Daniel Cohen, « Désormais, le salarié est exposé, l'actionnaire protégé »,
in Challenges, 11 octobre 2006.

41
américain, pour ainsi dire exporté en Europe après la deuxième
guerre mondiale). Selon Michel Foucault, ce pacte prévoyait
une accumulation fondée sur le plein emploi (des hommes,
puisque les femmes dépendaient du salaire et de la sécurité de
l'emploi masculin), le soutien à la consommation (politique de
la demande), la croissance du PNB, la redistribution des revenus
et des richesses et la fourniture de biens sociaux ou l'allocation
de biens collectifs. Le décalage et l'impuissance des politiques
salariales et sociales impulsées par les syndicats deviennent
manifestes, lorsque, comme Foucault le signale déjà dans les
années 1970, les politiques néolibérales visent la liquidation
finale des objectifs et des formes de priorité économico-
politique du pacte fordiste. Au niveau européen, l'objectif des
politiques néolibérales est la « pleine activité » et non plus le
plein emploi, si l'on entend par emploi un travail relativement
assuré de sa durée (prééminence du CDI), fermement encadré
par le droit du travail et couvert par la protection sociale. Tout
le monde devra travailler à n'importe quelle condition. Ce
qui est visé est, comme en Angleterre et aux Etats-Unis,
une pleine activité précaire d'une partie croissante de la
population et de toutes les catégories d'âges.
Cette mise en cause du pacte fordiste qui implique une
nouvelle distribution du risque et de la protection nous permet
d'introduire un autre concept qui est aussi étrangement absent
de ces leçons foucaldiennes sur le néolibéralisme, le concept
de « propriété privée ». Les politiques néolibérales sont,
en dernière analyse, une revanche sur le New Deal et sur le
compromis que les « possédants » ont été contraints de passer
avec les classes non propriétaires, sous menace de « guerre
civile » et de crise irréversible du capitalisme après la crise

42
de 1929. Le New Deal cristallise toute la haine de classe des
libéraux, tels que Friedrich Hayek, parce qu'il porte atteinte à
la véritable source de la conception libérale de la liberté et du
droit : la propriété privée.
Robert Castel utilise le concept de « propriété sociale »,
par opposition à la propriété privée dont les ouvriers étaient
exclus, pour définir les conquêtes du mouvement ouvrier
(protection contre les risques de maladie, de chômage, de la
vieillesse, etc.). La propriété sociale est la manière pour les
non-possédants d'accéder à la propriété à travers des droits
collectifs, c'est-à-dire par l'institution des travailleurs salariés
en « classe », en sujet politique. Replacé dans l'histoire de la
propriété, le néolibéralisme est une politique dont le sens et le
but principal sont de revenir sur ces conquêtes politiques pour
réduire, partout où la chose est possible, ces formes de sociali-
sation et de mutualisation de la richesse et de la propriété,
et pour lui préférer une « déprolétarisation » qui passe par
l'accès individuel à la propriété. Déprolétarisation par l'accès
individuel à la propriété privée : c'est là l'un des instruments
les plus puissants de dépolitisation du néolibéralisme.
Les théories du risque, qui ont fleuri avec la montée du néolibé-
ralisme, noient le concept et la réalité de la « propriété privée »
qui constitue le moteur essentiel du capitalisme actionnariat,
sous un vocabulaire qui fait littéralement écran à la bataille-
politique et aux enjeux qui se jouent autour des « risques »30.
30
Les théories du risque saisissent sûrement des changements qui
touchent les sociétés, mais elles évacuent complètement la dimension
capitaliste du conflit qui devient pourtant systémique. François Ewald et
Denis Kessler sont ceux qui expriment le mieux cette tendance, sous des
formes moins simplistes que chez Ulrich Beck. Selon eux, la société ne se
répartirait plus selon les anciens clivages (patrons et ouvriers), mais selon

43
L'affirmation des théoriciens de la « société du risque » selon
laquelle nous sortons d'un « monde d'ennemis » pour entrer
dans le « monde des dangers et des risques » est emblématique
de cette façon de penser. La réalité observée est tout autre : s'il
y a conflit autour de l'assurance chômage, c'est parce qu'il y a
de l'hostilité, parce qu'il y a un différend qui porte précisément
sur la question de savoir qui a le droit de nommer les risques et
qui a le droit de décider des modalités de leur protection et de
leur financement (qui paye ?).
En France, le MEDEF, à travers la théorie de la société du
risque, déploie tous ces intérêts de classe, puisque la substi-
tution des assurances individuelles à la protection sociale est
une des modalités pour rétablir le pouvoir de la propriété privée
sur la propriété sociale et pour déterminer une redistribution
du pouvoir et des revenus en faveur de la première. En 2005,
aux États-Unis, le pays où les politiques néolibérales sont
allées le plus loin, le différentiel de revenus entre les classes
sociales a retrouvé son niveau de 1928. Les néolibéraux ont
réussi, au moins au niveau des revenus, à effacer le New Deal5X.

une « division morale, de modes de vie, de style », celle qui oppose les
« risquophiles [les nouveaux « entrepreneurs sociaux »] aux risquophobes
[les assistés de l'État-providence] ».
31
En 2005, les 300 000 américains les plus riches ont déclaré un
revenu égal a celui des 150 000 000 les plus pauvres. L'un pour mille
(0,1 %) au sommet de l'échelle des revenus a déclaré autant que les
50 % qui se trouvent en bas de cette échelle. En moyenne, chaque
personne faisant partie du 0 , 1 % a déclaré 440 fois ce qu'a déclaré,
en moyenne, chacun faisant partie des 50 % (dans les entreprises on peut
trouver des inégalités encore plus fortes, alors que la rétribution d'un
manager du fordisme ne devait pas dépasser 40 fois le salaire moyen des
employés). Pour retrouver des inégalités aussi fortes il faut remonter avant
la Grande Dépression. C'est aussi la mythique middle class américaine
Le « socialisme du capital », ce spectre que représentait tant bien
que mal le welfare state, doit être systématiquement démantelé,
partout où les rapports de force le permettent.

Q U E L Q U E S REMARQUES SUR LES LIMITES DE L'ANALYSE


FOUCALDIENNE DU NEOUBERALISME ( 3 ) :
L A « RÉVOLUTION SILENCIEUSE » DES FONDS DE PENSION

Il reste à prendre en compte un troisième grand changement


introduit par le capitalisme contemporain et, qu'à l'époque,
Foucault n'a pas retenu dans son cours sur le libéralisme.
La financiarisation de l'économie fait sûrement partie des
dispositifs de gouvernement des conduites parce qu'elle dessine
une nouvelle alliance ou une nouvelle forme d'intégration entre
capital et travail, non plus fondée sur l'emploi, la redistribution
de gain de productivité et sur la protection sociale, mais sur
l'actionnariat et sur l'épargne.
L'acte de naissance du néolibéralisme est le tournant
monétariste de l'administration américaine et de la Réserve
fédérale qui, en multipliant les dispositifs de récolte de
l'épargne, l'ont dirigée vers le financement de l'entreprise
et de l'économie via la bourse. La « révolution silencieuse »
des fonds de pension des travailleurs (ouvriers et employés),
qui paye les frais de ces politiques. En 2005, le revenu global a augmente
de 9 % mais celui de 90 % de la population a diminué de 0,9 %.
Les fruits de la croissance sont allés aux 10 % restants qui s'approprient
la moitié du gâteau (48,5%). En 1970, les 1 0 % les plus riches des
Américains s'appropriaient un tiers de la richesse, et en 2005 la moitié.
Ces chiffres disent plus clairement que tout discours que le pacte fordiste
de partage des gains de productivité a vécu.

45
c'est-à-dire l'investissement de l'épargne salariale dans
l'économie de marché, constitue l'essentiel, du point de vue
du gouvernement des conduites, du tournant monétariste.
La mobilisation des fonds de pension vers l'investis-
sement boursier, par exemple, a un but très précis : il s'agit
d'« éliminer la séparation entre capital et travail, implicite
dans la forme salaire fordiste, en liant strictement l'épargne
des travailleurs aux processus de transformation-restructu-
ration capitalistes32 ». La nouvelle alliance américaine entre des
fractions du capital et des composantes du salariat ne s'opère
plus à partir du partage des gains de productivité dégagés par
l'industrie ni par la sécurité de l'emploi ou par la consom-
mation, comme c'était le cas pendant le fordisme, mais se fait à
partir du partage des gains de rentabilité dégagés par la bourse
(c'est-à-dire par l'épargne33).
Ce qui nous intéresse plus particulièrement dans ce tournant
néolibéral est le fait que la « révolution » des fonds de pension
ait été ouverte par la crise fiscale de l'État de New York dans les
années 1974-1975, c'est-à-dire par une crise de la régulation
sociale (et non pas seulement industrielle) du capitalisme.
Les fonds de pension des employés publics ont été utilisés
pour financer le déficit du welfare de l'État de New York, les
syndicats remplaçant ainsi les investisseurs traditionnels des
dépenses publiques. La crise, avant d'être industrielle, est
sociale, et c'est à partir d'elle qu'on a inventé les techniques et
32
Christian Marazzi, Capitale e Linguaggio, Dérivé Approdi, Rome,
2002, p. 34.
33
Michel Aglietta écrit ainsi dans Le Monde du 9 décembre 1997 :
« Si le fordisme a intégré le salariat par la consommation, le régime de
croissance en gestation porte une intégration par l'épargne. »
les dispositifs capables de la gérer. L'investissement de l'épargne
des employés pour résorber le déficit de l'État-providence de
New York atteint un double objectif politique : impliquer les
employés dans la régulation des dépenses sociales (à travers
le chantage au déficit) et couper l'herbe sous les pieds d'une
alliance possible entre les « assistés » (pauvres, chômeurs, mères
célibataires, jeunes, etc.) et les fonctionnaires des services de la
protection sociale.
La déprolétarisation que les ordo-libéraux allemands souhai-
taient (construction de petites unités de production, aides à
l'accession à la propriété de son logement, actionnariat « popu-
laire », etc.) est ici réalisée d'abord par une nouvelle gestion de
l'épargnedestravailleursàcontratàduréeindéterminée. Dans cette
perspective, la visée néolibérale est toujours la même depuis les
ordo-libéraux allemands : « un salarié également capitaliste n'est
plus un prolétaire », indépendamment du fait de la « salarisation
croissante de l'économie34 ».
Ces politiques exercent un pouvoir certain sur les conduites
des salariés puisqu'elles les « clivent » de l'intérieur en les rendant
« schizophrènes » : le salarié et l'épargnant, fussent-ils confondus
dans la même personne, n'ont pas forcément la même rationalité.
Le capitalisme actionnariat trace de nouveaux clivages et de
nouvelles inégalités qui, en faisant éclater la solidarité de
classe, plonge les politiques syndicales traditionnelles dans
l'impuissance et les contraignent à une attitude exclusi-
vement défensive. Les restructurations, les licenciements, les
délocalisations, l'augmentation de la productivité dans une
34
François Bilger, La Pensée économique libérale de l'Allemagne contemporaine,
Pichon et Durand-Auzias, Paris, 1964, p. 186 (cité dans Foucault,
Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 267).

47
entreprise dont les risques sont à la charge de ses salariés sont
commandés par l'investissement des fonds de pension détenus
par d'autres salariés.
Cette analyse des fonds de pension fait apparaître un nouveau
terrain de lutte, qui ne doit pas se limiter à la défense des acquis
sociaux du fordisme. Car les politiques néolibérales introduisent
une nouveauté remarquable qu'il faut avoir la capacité de
renverser contre le libéralisme lui-même : le capitalisme action-
narial promeut et généralise la déconnexion du revenu et de
l'emploi, du revenu et du travail. L'objectif d'une restauration
de la valeur-travail que le président Sarkozy a su imposer, est
absolument ridicule et fallacieux dans un capitalisme qui favorise
systématiquement la rente financière, pétrolière, immobilière, la
rente des droits d'auteurs (la suite logique du rétablissement de
la rente est l'héritage - l'exact contraire du principe de la mérito-
cratie préconisée par les néolibéraux, avec au centre les premières
mesures économiques de Sarkozy). C'est cette déconnexion
qu'il faut apprendre à « retourner » pour ouvrir la possibilité
de nouvelles formes de socialisation et de mutualisation. Ce
qu'il faut généraliser, ce n'est pas l'emploi, mais la disjonction
que le capitalisme actionnariat voudrait réserver aux seuls
propriétaires du capital.

SUBJECTTVATION, RESPONSABILITÉ, WORKFARE

La conception de l'individu comme « entrepreneur de soi-


même » est l'aboutissement du capital comme machine
d'assujettissement. Pour Gilles Deleuze et Félix Guattari, le
capital agit comme un formidable « point de subjectivation
constituant tous les hommes en sujet, mais les uns, les capita-
listes, sont des sujets d'énonciation, tandis que les autres, les
prolétaires, sont des sujets d'énoncé assujettis aux machines
techniques35 ». Avec le « capital humain », on peut parler d'un
accomplissement du double processus d'assujettissement
et d'exploitation. D'une part, le « capital humain » porte
l'individualisation au paroxysme, puisque le sujet engage
dans toutes ses activités les ressources « immatérielles »,
affectives et cognitives du soi. D'autre part, les techniques
du « capital humain » conduisent à l'identification de l'indi-
vidualisation et de l'exploitation, puisque l'« entrepreneur de
soi-même » est à la fois patron de lui-même et esclave de lui-
même, capitaliste et prolétaire36, sujet d'énonciation et sujet
d'énoncé. Comme le fait remarquer Michel Foucault, avec
le néolibéralisme les pratiques de gouvernement passent du
côté de l'individu, de sa subjectivité, de ses comportements
et de ses styles de vie. Ainsi, si l'analyse économique classique
se résume à l'étude des mécanismes de la production, des
mécanismes de l'échange et de la consommation, et laisse
ainsi s'échapper les choix et les décisions du travailleur
lui-même, les néolibéraux veulent, au contraire, étudier le
travail comme conduite économique, mais comme conduite
économique pratiquée, mise en œuvre, rationalisée, calculée
par celui qui travaille.
35
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2:
Mille Plateaux, op. cit., p. 571.
36
Ce n'est pas du salarié détenteur de fonds de pension dont nous parlons
maintenant, mais de tous ceux qui sont soumis par les mutations de la
protection sociale comme par les transformations de l'organisation du travail
à l'injonction d'être entrepreneur de soi-même.

49
Les techniques de sécurité sont ainsi des procédures qui
intègrent sans cesse de nouveaux éléments (les comportements,
les réactions, les opinions) et de nouveaux savoirs d'experts
(médecins, psychologues, économistes, sociologues, assistants
sociaux) qui relèvent du diagnostic et, éventuellement, de
l'amendement des individus.
Le suivi des chômeurs, introduit par la « refondation sociale »
du MEDEF (et que la réforme étend aussi aux intermittents),
peut se comprendre comme une technique sécuritaire qui travaille
à la transformation de l'individu « exclu », du chômeur, du
RMIste, du précaire désaffilié, en « capital humain », c'est-à-dire
comme une technique qui mobilise l'individu, ses compétences,
sa subjectivité pour l'adapter à l'offre d'emploi. Nous sommes
loin de la représentation (« motivante ») que les politiques de
l'emploi donnent d'elles-mêmes puisque c'est l'instrument
disciplinaire de la punition, de l'obéissance, de l'obligation,
de la subordination, de la culpabilité qui est le plus souvent
mobilisé, réactualisé et redéployé dans les politiques de workfare
(l'obligation à l'emploi). Au fur et à mesure que le chômage s'est
incrusté dans la réalité socio-économique comme une « maladie
endémique », le gouvernement des conduites s'est largement
appuyé sur la dimension disciplinaire, sur la construction d'une
logique disciplinaire adaptée à la sécurité. Le chômage apparaît
alors comme la faute des chômeurs, comme une maladie
« morale » de l'individu. L'assujettissement passe par la
responsabilité, ou plus encore par la culpabilité.
La « dissociation progressive de la protection sociale et
du travail » entraîne, selon Denis Kessler, une distribution
des droits « sans que ceux-ci reposent sur une participation
préalable ou ultérieure à l'activité productive [...]. Des droits

50
sans devoir, des droits qui ne sont pas la contrepartie d'un
effort contributif, c'est ce que l'on appelle l'assistance [...],
ce qui, comme on le disait fortement à une autre époque,
démoralise37 ». Cette nouvelle théorie du risque implique la
« moralisation » du workfare. D'une part, « aux risques sociaux
traditionnels — accident, maladie, vieillesse — se sont progres-
sivement substitués les risques de ne pas être « employable »,
de ne pas pouvoir s'insérer38 ». D'autre part, les risques sont
aujourd'hui « plus endogènes qu'exogènes ; ils dépendent
en partie des comportements. Le vecteur de risque n'est pas
indépendant du vecteur de comportement 39 ». La notion
d'employabilité, sous la plume de Denis Kessler, exprime
précisément ce changement de paradigme, qui s'adresse
directement à la subjectivité de l'individu, puisque le risque
de chômage « ne peut plus être considéré comme indépendant
du comportement des individus » et des « styles de vie ».
Être employable signifie accorder ses comportements et son
style de vie au marché. Le risque est ainsi qualifié comme un
mixte complexe d'« événements aléatoires et d'événements
plus ou moins prévisibles, pour lesquels les caractéristiques
intrinsèques des individus et leurs comportements jouent
un rôle important 40 ».
Selon la « refondation sociale » patronale, nous allons
donc entrer dans l'ère du monitoring, du « suivi individuel »
des comportements et des styles de vie, de l'injonction à
37
Denis Kessler, « L'avenir de la protection sociale », op. cit., p. 630.
39
Denis Kessler et François Ewald, « Les noces du risque et de la politique »,
in Le Débat, mars-avril 2000, p. 71.
39
Denis Kessler, « L'avenir de la protection sociale », op. cit., p. 626.
40
Ibid.

51
exiger de la part des bénéficiaires des « prises en charge des
changements de comportements » et des façons de vivre.
Ernest-Antoine Seillière, interviewé par François Ewald, résume
les nouvelles fonctions de la politique sociale de la façon suivante :
« la protection sociale passe ainsi de la constitution d'un droit
uniforme à la gestion d'un mode de vie41 ».
Le workfare est précisément le remaniement, l'adaptation d'une
vieille technique disciplinaire (le contrôle sur le travailleur) qui agit
sur les mouvements du corps dans un espace fermé, aux exigences
des nouvelles techniques sécuritaires de contrôle (le monitoring,
le « suivi individuel ») qui agissent sur la subjectivité, sur les styles
de vie, en dehors de l'usine ou de l'entreprise. Les politiques de
workfare sont un bon exemple de la manière d'intégrer et de
faire fonctionner les techniques disciplinaires dans des dispositifs
sécuritaires, d'intégrer l'hétérogénéité des dispositifs de pouvoir
dans une nouvelle modalité de gouvernement.

L E S EFFETS DE POUVOIR DE LA MONNAIE :


LA D E T T E COMME TECHNIQUE DE DRESSAGE
À LA « RESPONSABILISATION » (CULPABILISATION)
DU « CAPITAL HUMAIN »

Parmi les effets de pouvoir de la monnaie sur la subjectivité, les


plus importants sont ceux exercés par la « dette ». L'origine et le
fondement de la monnaie ne sont pas l'échange de marchandises
(Marx), mais la contraction d'une dette (Nietzsche). Le
système de la dette (financière et morale, selon Nietzsche
41
Risques, n° 43, septembre 2000.

52
leur origine est identique) fait circuler à la fois la culpabilité
et la « responsabilité » chez les gouvernés.
Le capitalisme contemporain, d'une part, encourage
les individus gouvernés à s'endetter (aux États-Unis, où
l'épargne est négative, on contracte tous genres de crédits : à
la consommation, pour acheter une maison, pour poursuivre
ses études, etc.42) en ôtant à l'endettement moléculaire toute
charge culpabilisatrice ; d'autre part, il culpabilise les mêmes
individus en les rendant responsables des déficits molaires
(de la Sécurité sociale, de l'assurance maladie, de l'assurance
chômage, etc.), qu'ils doivent s'engager à combler.
Cette incitation à contracter des crédits et cette obligation
de faire des sacrifices pour réduire le « trop » des dépenses
sociales ne sont pas contradictoires puisqu'il s'agit d'installer
les gouvernés dans un système de « dette infinie » : on n'en
a jamais fini avec la dette dans le capitalisme financier, tout
simplement parce qu'elle n'est pas remboursable.
Cette « dette infinie » n'est pas d'abord un dispositif
économique, mais une technique sécuritaire pour réduire
l'incertitude du temps et des comportements des gouvernés.
En dressant les gouvernés à promettre (à honorer leur crédit), le
capitalisme dispose à l'avance de l'avenir puisque les obligations
de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer,
d'établir des équivalences entre les comportements actuels et les
comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette
42
Le taux d'endettement des ménages aux États-Unis, exprimé en % du
PIB national, a doublé en 20 ans. Pendant le même temps les ménages ont
progressivement cessé d'épargner. Depuis 2005, les ménages tapent même
dans leur épargne (taux devenu négatif) pour consommer. Voir le site du
U.S. Department of Commerce, http://www.bea.gov/

53
sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent
au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
Dans La Généabgie de la morale de Friedrich Nietzsche, la
possibilité d'extraire de l'« homme-fauve »un« homme civilisé »,
c'est-à-dire un homme « prévisible, régulier, calculable », passe
par la capacité de promettre, c'est-à-dire par fabrication d'une
mémoire de la dette. L'homme « civilisé » contemporain est
celui dont la mémoire est la mémoire de l'employabilité, de la
disponibilité, de la docilité aux lois du marché du travail et de la
consommation, puisqu'il leur est redevable d'un crédit.
Selon la logique néolibérale, les allocations chômage ne sont
pas un droit acquis en payant des cotisations, mais une dette qui
doit être remboursée avec intérêts : elle doit être payée par les
constants efforts du débiteur pour maximiser son employabilité.
Les « services » de l'Etat-providence ne sont ainsi pas des droits
sociaux conquis par la lutte, mais un « crédit » que le système
vous a aimablement octroyé. Si les mnémotechniques que le
gouvernement néolibéral met en place ne sont pas la plupart
du temps aussi atroces et sanguinaires que celles décrites par
Nietzsche (supplices, tortures, mutilation, etc.), leur sens est
identique : construire une mémoire, inscrire dans le corps et
l'esprit l'obligation. Pour que ces effets de pouvoir de la monnaie
sur la subjectivité fonctionnent, il faut donc sortir de la logique
des droits individuels et collectifs et entrer dans la logique des
crédits (les « investissements » du capital humain).
Les capitalistes qui « brûlent » des centaines de milliards
de dollars lors de chaque crise financière sans s'embarrasser
d'aucune mémoire, d'aucune promesse, sont les mêmes qui, pour
900 millions d'euros de déficit du régime d'assurance chômage
des intermittents, évoquent des catastrophes économiques et

54
sociales d'une ampleur apocalyptique43. N'en déplaise à la bande
des « refondateurs sociaux » (François Ewald, Denis Kessler et
le baron Sellière), le capitalisme financier est tout sauf un
capitalisme « risquophile », puisque, comme on le voit avec la
crise des subprimes, ce sont d'autres que les « entrepreneurs »
(les contribuables) qui sont obligés d'acquitter une dette
qu'ils n'ont jamais contracté. Miracles du capitalisme.
La monnaie ne dessine pas seulement des lois générales que
les économistes nous assurent naturelles, mais produit aussi
ses effets de pouvoir sur la subjectivité à travers des techniques
spécifiques d'individualisation. Votre banquier connaît les flux
de débit et de crédit de votre compte de façon qu'il est à même
de dessiner une cartographie précise et spécifique de votre « style
de vie » et il est en mesure de gouverner vos « conduites » en
modulant l'accès au crédit.
L'utilisation des techniques liées à la « dette infinie » pour le
dressage individualisant à la culpabilité et à la responsabilité
commence très tôt pour le « capital humain », avant même
l'entrée dans le marché du travail. Aux États-Unis, 80 % des
étudiants qui terminent un master de droit cumulent une dette
de 77 000 dollars s'ils ont fréquenté une école privée et 50 000
s'il s'agit d'une université publique. L'endettement moyen des
étudiants qui terminent une école de spécialisation en médecine
est, selon une étude de l'Association of Américain Médical
College, de 140 000 dollars44.

43
Le système d'indemnisation des « intérimaires » est aussi déficitaire.
Tous ces régimes d'indemnisation sont structurellement et par définition
déficitaires, puisque fondés sur un emploi discontinu. Chercher un équilibre
interne est absurde.
44
Une étudiante qui a réussi son master en droit déclare à un quotidien

55
L'ÉQUILIBRE T O L É R A B L E D E LA PRÉCARITÉ
D A N S LE CAPITALISME N É O L I B É R A L

Une des premières conséquences de l'intervention des


politiques néolibérales dans le social, comme on peut aisément
le constater avec la construction du marché de l'emploi
culturel, est l'augmentation de la pauvreté. La création d'un
capital humain employable pour l'industrie culturelle et
solvable pour les assurances se fait au dépend d'un nombre
croissant de « nouveaux pauvres ». La pauvreté dans le
néolibéralisme n'est pas liée à un manque de développement.
Elle n'est pas le symptôme d'un retard que la croissance
économique résorbera. La pauvreté est créée de toutes pièces
à l'intérieur d'une société « objectivement » riche par des
dispositifs de segmentation, de division, de difFérentiation.
La pauvreté néolibérale est tout à fait différente de la pauvreté
que les pays du Nord comme l'Italie connaissaient encore dans
les années i960 45 . La nouvelle pauvreté est le produit d'une
italien : « Je pense que je n'arriverai pas à rembourser les dettes que j'ai
contractées pour payer mes études, certains jours je pense que lorsque
je mourrai, j'aurai encore les mensualités de la dette pour l'université à
payer. Aujourd'hui j'ai un plan de remboursement étalé sur 27 ans et
demi, mais il est trop ambitieux car le taux est variable et j'arrive à payer
seulement les intérêts [...]. Je fais très attentions à mes dépenses, je marque
chaque dépense sur un cahier, du café au billet de l'autobus [...]. Tout
doit être programmé [...]. La chose que me préoccupe le plus est que je
ne suis pas capable d'épargner, et ma dette est toujours là et me hante »
CRepubblica, 4 août 2008).
45
Pier Paolo Pasolini est celui qui, dans ses films comme dans ses livres, a
décrit le mieux le passage politique, sociologique, anthropologique de la
vieille pauvreté qui s'enracinait dans l'histoire de l'humanité à cette nouvelle
pauvreté générée à partir d'une société « riche ».

56
volonté politique dans une société capitaliste qui a « vaincu »
la « misère matérielle ».
La politique néolibérale utilise la formidable accumulation
de richesses, de savoir et de possibilités qui place l'humanité
sur le seuil de « la fin de la misère matérielle » pour produire et
reproduire une nouvelle pauvreté, une nouvelle précarité, une
nouvelle insécurité. Son problème n'est pas celui de l'extinction
ou de la diminution de la précarité, de l'absorption ou de la
réduction des inégalités. La société néolibérale est à son aise
avec un certain taux de précarité, d'insécurité, d'inégalité, de
pauvreté, comme les sociétés disciplinaires étaient à l'aise avec
un certain taux d'illégalisme qu'elles avaient elles-mêmes créé.
La logique néolibérale ne veut ni la réduction, ni l'extinction des
inégalités pour la bonne raison qu'elle joue sur ces différences
et gouverne à partir d'elles. Elle cherche seulement à établir un
équilibre tolérable, un équilibre supportable par la société entre
normalités différentes : entre la normalité de la pauvreté, de la
précarité, et la normalité de la richesse. Elle ne s'occupe plus de la
« pauvreté relative », des écarts entre les différents revenus, et elle
ne s'occupe pas non plus de ses causes. Elle s'intéresse seulement
à la « pauvreté absolue » qui empêche l'individu de jouer le
jeu de la concurrence. Elle doit seulement définir un seuil, un
minimum vital au-dessus duquel l'individu peut redevenir une
« entreprise », au-dessus duquel les écarts de revenus peuvent et
doivent être importants, et au-dessous duquel il tombe hors du
jeu social, du jeu de la concurrence et où il peut être aidé mais
de façon ponctuelle et non systématique.
Pour établir cet équilibre tolérable, pour produire une nouvelle
forme de misère, les néolibéraux utilisent les institutions
du welfare state (auxquelles ils se sont toujours violemment

57
opposés parce qu'elles fabriquaient de la propriété sociale), mais
en renversant les fonctions et les finalités pour lesquelles elles
avaient été créées. De la même manière qu'ils ont apprivoisé des
institutions démocratiques qu'ils avaient toujours combattues
(le suffrage universel46, par exemple, maîtrisé de sorte que la
« représentation » soit toujours dominée par l'« oligarchie de la
richesse »), les néolibéraux parviennent désormais à maîtriser les
institutions de l'Etat-providence comme autant de dispositifs
de gouvernement des conduites, de production des inégalités,
de fabrication de la misère. Dans la logique néolibérale, toutes
les protections contre les risques, toutes les institutions de la
propriété sociale sont des dispositifs qui doivent fonctionner
a minima (salaire minimum, minimum vieillesse, revenu
minimum, etc.), et le minimum a un sens politique, puisqu'il
définit un seuil en-deçà duquel il y a risque de « guerre civile »,
de rupture de la paix sociale. Via ces techniques du minimum,
nous voyons bien comment les politiques néolibérales opèrent
un renversement des institutions de protection en dispositifs
de production de l'insécurité, dont les limites sont fixées à
partir des risques de mobilisation et de politisation de ceux
qu'on insécurise. La théorie de la société du risque aurait donc
tout à gagner à intégrer dans son développement les seuls
risques auxquels sont sensibles les néolibéraux : les risques
46
Les « libertés politiques » introduites par le libéralisme sont sûrement une
expression de l'opposition au pouvoir du souverain, mais elles ont toujours
été dans l'histoire, sans aucune exception, limitées par la propriété. On sait
que l'universalisation des libertés et des droits que les libéraux ne voulaient
garantir qu'aux propriétaires, le suffrage universel par exemple, n'a pas été le
fait des politiques libérales (si c'était le fait des libéraux nous en serions encore
au suffrage censitaire masculin), mais des luttes et des conquêtes, d'abord du
mouvement ouvrier (à partir de 1848), puis des mouvements des femmes.

58
de la révolte, de la politisation, de l'abrogation ou même de
la simple réduction de leurs « privilèges », parmi lesquels la
propriété privée elle-même, qu'ils considèrent comme le plus
« humain » de tous les droits.

L E RÔLE PRÉCURSEUR DE L'ÉTAT

L'interventionnisme de l'État (tourné vers le marché et


l'entreprise), fortement souligné par Michel Foucault dans son
analyse de l'ordo-libéralisme allemand de l'après-guerre, a encore
été amplifié par les politiques néolibérales contemporaines.
Dans tous les pays de l'Occident capitaliste, c'est l'État
qui met en place les lois et les nonnes qui ouvrent la voie
à la reconstruction néolibérale du marché comme système
prétendument autoiégulé.
Les interventions de l'État pour favoriser la construction du
marché concurrentiel ont été aussi très nombreuses en France :
libéralisation des marchés financiers, financement de l'entreprise
par une défiscalisation toujours accrue des cotisations, valorisation
du modèle entrepreneurial dans l'opinion publique, création de
contrats de travail précaires, mise en place du RMI, politique de
l'emploi (jusqu'à la réduction du temps de travail - les 35 heures -
quiflexibilisel'organisation du travail à l'intérieur de l'entreprise à
travers l'annualisation du temps de travail et les forfaits), workfare,
établissement des politiques fiscales néolibérales (réduction de la
« pression fiscale » sur les plus aisés, impôt négatif, etc.) qui sont à
l'origine d'un gigantesque transfert de revenu des « pauvres » aux
« riches ». Le « paquet fiscal » de Nicolas Sarkozy est la dernière
(et caricaturale) loi d'« assistance » en faveur de riches.

59
Sur le terrain plus spécifique de l'assurance chômage, les
dispositifs - mis en place dans le cadre de la « refondation
sociale » patronale - de monitoring des comportements, de
gestion des styles de vie par le « suivi individuel » des chômeurs
en vue de les « adapter » à l'offre d'emploi et de les valoriser
en tant que capital humain, se sont largement inspirés du
contrat d'insertion du RMI, introduit et géré par l'Etat. L'État
a pratiqué l'individualisation de la politique sociale bien avant
la « refondation sociale » des patrons, et il en a même ouvert
la voie. Aussi bien dans le « contrat d'insertion », géré par
l'État, que dans le « suivi individuel », géré par les partenaires
sociaux, la prestation n'est plus pensée comme un droit social
universellement partagé, mais comme un droit subordonné à
l'implication de la subjectivité et du comportement de l'allo-
cataire, un droit garanti par la signature d'un contrat individuel
pour un « projet d'emploi ». L'individualisation des politiques
sociales, la nouvelle gestion de la pauvreté (RMI), les formes
fiscales d'incitation à l'emploi (l'impôt négatif), la gestion
du marché du travail à travers la précarité ont été largement
expérimentées par les administrations d'État, bien avant
la « refondation sociale ».
Dans le conflit des intermittents, l'État, même s'il n'est pas
directement à l'origine de la réforme, a joué un rôle déterminant.
Nous pouvons distinguer deux grandes formes d'intervention
étatique dans ce conflit. D'une part, l'État a pris en charge la
gestion de la crise ouverte par l'annulation des principaux festivals
de l'été 2003 et son coût. D'autre part, le ministère de la Culture
a ouvert un « nouveau front », déplaçant le terrain de l'affron-
tement des droits sociaux aux politiques culturelles. Ce que l'on
voit déjà se déployer à partir de septembre 2003, c'est d'une

60
stratégie à « double pince » qui tend à se refermer comme un étau
sur les opposants à la réforme : d'un côté l'initiative de l'Unédic
portant sur la réduction du déficit et du nombre d'intermittents,
et, de l'autre, celle de l'État portant sur une série de mesures
(emploi culturel, restriction du champ d'application, contrôles)
qui produiront, en les démultipliant, les mêmes résultats.

L A GESTION DU C O N F L I T

Face à la radicalité et à la détermination du mouvement,


et notamment des coordinations qui se sont structurées
pour mener une bataille sur le moyen terme, l'État a mis à
disposition de l'application de la réforme toute sa puissance
financière et ses dispositifs de pouvoir, pour affaiblir et diviser
le mouvement. La continuité du conflit, l'acharnement et la
variété des formes de lutte et d'initiative avec lesquelles les
intermittents ont prolongé leur mobilisation (la grève dans le
spectacle vivant du printemps 2005, deux ans et demi après le
déclenchement du conflit, a été la plus importante en France
dans le secteur depuis 1968), a contraint l'État à mettre en place
un dispositif de « récupération » des intermittents expulsés
du régime par la réforme (Allocation Fonds Transitoire),
empêchant de fait, jusqu'au 1er avril 2007, l'application intégrale
du protocole signé en juin 2003.
Selon Michel Lagrave, responsable du fonds, 41 337
intermittents étaient passés par le fonds transitoire au
2 février 2007. Fin 2006, le fonds avait coûté 220 millions
d'euros depuis sa création47. Le fonds transitoire est une mesure
47
Voir Spectacle, culture et communication, février 2007.

61
à double tranchant, puisque, s'il s'agit sûrement d'une victoire
politique du mouvement qui a garanti, pendant deux ans, une
continuité de revenus à des milliers d'intermittents, il fait aussi
partie de la stratégie de normalisation du secteur culturel menée
par l'État, dont les interventions ont pour but de donner du
temps à la réforme afin de lui permettre de produire ses effets
de sélection et d'exclusion. Et cela même si, à court terme,
la chose coûte de l'argent.
Les interventions du ministère, qui ont pour but la gestion
du conflit (constitution d'instances de consultation, promesses
solennellement annoncées, propositions de construction d'un
régime « juste et équitable », menaces de recours à la loi si
les partenaires sociaux n'arrivent pas à un accord satisfaisant,
missions d'étude confiées à des experts, etc.) ont d'abord
une fonction dilatoire. Mais ces manœuvres ont aussi une
autre fonction, tout aussi importante : il s'agit de bloquer la
contagion et la circulation des revendications à d'autres secteurs
et à l'intérieur même des institutions. Le gouvernement a
confié la gestion de la crise au ministre de la Culture et non
au ministre de l'Emploi et de la cohésion sociale : il s'agissait
de faire du problème de l'assurance chômage des intermittents
un problème culturel et non un problème relatif aux droits
sociaux. Le ministère de la Culture a joué de tout son poids
pour empêcher le vote de la proposition de loi parlementaire
porté par le Comité de suivi initié par quelques membres
de la Coordination et un député Vert qui avait recueilli le
soutien d'élus de tout l'échiquier politique (à l'exception du
Front national), et dont la tâche était de produire des contre-
propositions à la réforme du régime de l'intermittence.

62
L E S POLITIQUES CULTURELLES

La mise en place de la réforme a requis un engagement direct de


l'Etat décliné en trois volets ayant tous pour objectif la réduction
du nombre des intermittents. Le premier volet est constitué par
la politique de l'emploi culturel qui, d'une part, vise à remplacer,
chaque fois qu'il est possible, les contrats d'emploi intermittent
par des CDI et qui, d'autre part, indexe le financement des
projets culturels à la création d'emplois et notamment d'emplois
permanents. Un principe économique — l'emploi à durée
indéterminée - devient à la fois l'étalon de mesure de l'activité
artistique ou culturelle, et l'instrument de différentiation
sociale. L'État énonce et applique une logique de « régulation » :
moins d'intermittents mais « mieux » payés, « mieux » assurés,
mieux employables par l'industrie culturelle, et plus d'emplois
permanents, tandis cjue le « trop » est pris en charge par les
services sociaux de l'État. Ce qui lui permet de trouver un vaste
réseau d'alliances, car les seuls acteurs du conflit qui n'acceptent
pas cette logique discriminatoire de l'emploi permanent (à contrat
à durée indéterminée), parmi les organisations des intermittents,
sont les coordinations.
Le deuxième volet qui, comme le précédent, fait consensus entre
I'Unédic, les syndicats, les partis politiques et l'État, à l'exception
toujours des coordinations, concerne la « professionnalisation »
du secteur. Ce qui revient à installer des barrières à l'entrée dans
les métiers du spectacle par l'établissement de diplômes d'État48
48
L'article premier du « projet de décret pour la création de diplômes
supérieurs professionnels » relevant du ministère de la Culture affirme :
«Sont créés [...] les diplômes nationaux supérieurs professionnels de
musicien, de danseur, de comédien, d'artiste du cirque. Ces diplômes

63
et par la restriction du champ d'application (faire sortir tous
les métiers « non artistiques », réduire le nombre de métiers
et de professions qui bénéficient du statut d'intermittent). La
« professionnalisation » des intermittents est une reprise de
contrôle par l'État sur l'accès à l'intermittence, sur les parcours
et les carrières des intermittents. C'est à l'État que reviendrait le
pouvoir d'établir qui est artiste et qui ne l'est pas.
La dernière proposition, qui isole une fois encore la Coordi-
nation et assure le consensus entre les partenaires sociaux, est
celle du « contrôle ». Les contrôles administratifs des petites
compagnies (surtout dans le domaine du spectacle vivant)
organisés par les Assédic et le contrôle organisé par l'État pour
décourager les « fraudeurs » - c'est-à-dire ceux qui n'utilisent pas
l'assurance chômage dans les limites de la « normalité » d'une
simple assurance contre le risque de la perte d'emploi, mais qui
en élargissent la fonction jusqu'à inclure le financement des
projets de travail, de formation et de vie des intermittents -
participent de la même volonté de division et de différen-
tiation en vue de réduire le nombre des allocataires. Il s'agit
là aussi de mobiliser les structures d'État et les fonctionnaires
pour réduire drastiquement l'intermittence en la remplaçant
par l'emploi permanent.
L'État, donc, non seulement accepte la logique de la réforme,
mais aussi, en imposant le contrat à durée indéterminée
comme norme et mesure de l'activité culturelle et artistique,
valident l'acquisition des compétences, savoirs et savoir-faire professionnels
correspondants de ces métiers. » La Coordination est encore la seule
organisation qui s'y oppose : « Nous nous opposons au tri du bon grain et
de l'ivraie » (Coordination des intermittents et Précaires, Synthèse des lundis
de saison en Lutte, www.cip-idf.org).
aggrave et approfondit les effets de division et d'exclusion du
marché du travail qu'elle apporte.
C'est que, au-delà de ce conflit particulier, l'Etat travaille,
parallèlement, à la généralisation du gouvernement de
l'entreprise sur l'ensemble des relations sociales, et que l'État lui-
même assume, sollicite et organise la généralisation des compor-
tements de type « capital humain » dans tous les domaines de
la société. L'État, comme souvent dans l'histoire du libéralisme,
loin d'être une force externe et hostile à \homo œconomicus et à
ses lois, est l'institution qui initie, expérimente, met en place et
diffuse les nouvelles modalités de gouvernement de conduites.
Le néolibéralisme n'est pas une lutte de l'entreprise et
des intérêts privés contre la puissance publique, mais un
changement dans le mode de gouvernement des conduites
qui implique une redistribution des fonctions entre privé
et public. Contrairement à ce que l'idéologie libérale laisse
croire, le dispositif légal et l'administration étatique sont loin
de jouer un rôle mineur ou subordonné dans la mise en place
de ce changement.
Dans le cas des intermittents, sans ces interventions, jamais
la réforme n'aurait pu être mise en place, jamais les prétendus
automatismes du marché ne pourraient fonctionner et produire
leurs effets. Le désengagement de l'État que les politiques
néolibérales invoquent concerne uniquement le financement
de la Sécurité sociale, les modalités de protection des travailleurs
et de la population, et nullement le financement de l'entreprise.
Au contraire, depuis que l'on invoque un allégement du poids de
l'État dans l'économie, les dépenses publiques, « les aides sociales
aux entreprises »49 ont explosé.
49
Dans les livres de Joseph Stiglitz sur la « cuisine » du gouvernement

65
Selon une étude réalisée courant 2006 par les inspections de
deux ministères — Finances et Affaires sociales — à la demande du
premier ministre, suite aux interrogations du Conseil d'orien-
tation pour l'emploi (COE), les « aides sociales » que la France
verse aux entreprises sont très supérieures aux 10 milliards
répertoriés par la Commission européenne. Les « aides sociales »
ont en effet représenté 65 milliards en 2005, soit 4 % du PIB.
C'est, expliquent les inspecteurs, « un peu plus que le total du
budget de l'Éducation nationale, près de deux fois le budget de
la Défense, le même ordre de grandeur que le total des dépenses
hospitalières ». Dans son rapport public de 2004, la Cour
des comptes évaluait à 2,4 % du PIB les sommes mobilisées
pour les aides publiques à l'emploi (c'est-à-dire les « aides
sociales » aux entreprises). Après quoi les « caisses sont vides »,
annonce le président de la République à propos du pouvoir
d'achat des gouvernés.
Nous pouvons tirer une conclusion partielle des dévelop-
pements qui précèdent. L'hypothèse que nous croyons avoir
Clinton, il y a des passages cocasses : « Si nous étions forcés de faire des
sacrifices sur l'aide sociale aux pauvres, il était alors encore plus impératif
d'éliminer celle qui allait aux riches, et en particulier aux entreprises - toutes
ces subventions et autres déductions fiscales qui leur étaient offertes [...].
Cette démarche nous divisa profondément. Le Trésor récusa violemment
l'idée : il jugeait que l'expression même « aide sociale aux entreprises » avait
un petit parfum de lutte des classes » (Lorsque le capitalisme perd la boule,
Fayard, Paris, 2003, p. 200). En arguant de la « nécessité » économique, c'est
un welfare pour les riches que l'on a construit dans tout les pays du Nord :
« Nous avons serré la ceinture des pauvres et desserré celle des riches. Non
seulement nous n'avons pratiquement rien fait pour réduire les programmes
d'aide sociale aux entreprises légués par les administrations Reagan et Bush,
mais nous en avons inauguré de nouveaux et modifié certains des anciens
pour les maintenir en vie » {ibid., p. 201).

66
vérifiée tout au long du conflit des intermittents est la suivante :
l'assujettissement du « salarié » et l'assujettissement du « capital
humain », la logique néolibérale de l'entreprise, d'une part, et la
logique de défense des droits du salariat standard, d'autre part,
établissent ensemble un nouveau gouvernement des conduites
qui est précisément celui que les comportements et les luttes des
intermittents refusent, fuient, détournent et combattent.
Comme nous avons pu le remarquer au cours du conflit des
intermittents, la logique néolibérale n'est pas la seule à inciter
à la concurrence. La logique syndicale de l'emploi à contrat à
durée indéterminée sollicite une concurrence non moins féroce
entre travailleurs (salariés standards et précaires, travailleurs et
chômeurs, travailleurs et travailleurs pauvres, etc.). La logique
de la division, de la séparation, n'est pas produite uniquement
par les mesures néolibérales de « réforme » de l'assurance
chômage, mais aussi par les politiques de l'« emploi
culturel » assises sur des contrats à durée indéterminée, et
promues aussi bien par la « gauche » que par la droite. Les
politiques de l'emploi (ou de la pleine activité), en multipliant les
différences et les inégalités aussi bien économiques que sociales,
favorisent la gestion différentielle du gouvernement libéral et
sont complètement subordonnées à la politique d'optimisation
des différences néolibérales50.
50
Plus généralement, la gauche politique et syndicale a vécu des années dans
l'illusion de pouvoir sauvegarder les droits du travail et de la sécurité sociale
d'une partie de la population en déchargeant la flexibilité (la précarité)
de l'organisation du travail sur une autre, à qui d'ailleurs ont toujours été
promis les lendemains qui chantent du plein emploi. En réalité, cette défense
acharnée du salariat standard s'est révélée être un des instruments principaux
de la segmentation du marché du travail et de sa difFérentiation toujours plus
poussée, précisément parce que les stratégies syndicales refusent d'intégrer

67
L E S M A L H E U R S D E LA CRITIQUE D E LA
« CRITIQUE ARTISTE » E T D E L'EMPLOI CULTUREL

Les politiques libérales ne creusent pas seulement les inégalités


entre des couches sociales ; elles les creusent également à
l'intérieur de chaque strate sociale. Le cas des intermittents du
spectacle est un exemple très éclairant de la segmentation, de
l'éclatement et du déclassement que les politiques néolibérales
ont fait subir aux « introuvables classes moyennes ». Le
capitalisme contemporain introduit une polarisation et un
fractionnement à l'intérieur des classes moyennes, entraînant
de nouveaux comportements et de nouveaux assujettissements
en ce qui concerne l'emploi, le chômage et le travail.
Le Nouvel Esprit du capitalisme51 de Luc Boltanski et
Eve Chiapello se presse de subsumer ces mutations subjectives
sous la catégorie de « critique artiste ». Plus généralement,
dans les écrits des sociologues et économistes qui s'occupent
des transformations du capitalisme et plus spécifiquement des
transformations du marché du travail artistique et culturel, il
existe une tendance marquée à faire de l'activité artistique et de
ses modalités d'exercice le modèle dont s'inspirerait l'économie
néolibérale. Ce discours est ambigu et mérite d'être interrogé.
Aussi bien la définition de ce qu'est la « critique artiste »
que le rôle que les auteurs lui font jouer dans le capitalisme
contemporain devraient susciter la perplexité à plusieurs titres.
le nouveau plan de référence qui, selon l'analyse de Foucault, permet à la
logique libérale gouverner le « social » (les minima sociaux, le continuum
qui va de l'RMIste au salarié standard).
51
Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard,
NRF-Essais, Paris, 1999.

68
Car le mouvement des artistes et des techniciens du spectacle
qui aurait dû incarner cette « critique artiste » est celui qui, en
réalité, en a fait la critique la plus féroce et la plus articulée.
La thèse qui court tout au long du Nouvel Esprit du
capitalisme est la suivante : la « critique artiste » (fondée sur
la liberté, l'autonomie et l'authenticité qu'elle revendique) et
la « critique sociale » (fondée sur la solidarité, la sécurité et
l'égalité qu'elle revendique) « sont le plus souvent portées par
des groupes distincts » et sont « incompatibles ». Le flambeau
de la « critique artiste », transmis par les artistes aux étudiants
de Mai 68, aurait été repris par la suite par les « créatifs » du
« haut de la hiérarchie socioculturelle » qui travaillent dans
les médias, la finance, la publicité, le show-business, la mode,
Internet, etc. La « critique sociale », par contre, portée par
les ouvriers de 68, aurait été transmise aux « petites gens »,
aux subordonnés, aux exclus du libéralisme. Critique artiste et
critique sociale seraient « largement incompatibles ».
La « critique artiste » suscite un malaise chez les auteurs,
voire un certain mépris, qu'ils ont du mal à dissimuler.
De leur point de vue, cela se comprend aisément, puisque
la « critique artiste, encore une fois, n'est pas sponta-
nément égalitaire ; elle court même toujours le risque
d'être réinterprétée dans un sens aristocratique » et, « non
tempérée par les considérations d'égalité et de solidarité de
la critique sociale, [elle] peut très rapidement faire le jeu
d'un libéralisme particulièrement destructeur comme nous
l'ont montré les dernières années52 ».
52
Toutes les citations qui suivent sont tirées de l'interview de Luc Boltanski
et Ève Chiapello, « Vers un renouveau de la critique sociale », in Multitudes,
2000/3, n° 3, p. 129-142.

69
D'ailleurs, la critique artiste ne serait « pas, en soi, nécessaire
à la mise en cause efficace du capitalisme comme le montrent
les succès antérieurs du mouvement ouvrier qui ont tous été
obtenus sans les renforts de la critique artiste. Mai 68 était,
de ce point de vue, exceptionnel ». Non seulement la critique
artiste ne serait pas nécessaire, sinon pour « modérer le trop
d'égalité de la critique sociale » qui risque de « faire fi à la
liberté » (sic), mais elle serait en plus le cheval de Troie du
libéralisme, à qui elle serait apparentée par le goût aristo-
cratique de la liberté, de l'autonomie et de l'authenticité que
les artistes auraient transmis d'abord aux « étudiants », avant
de trouver son accomplissement chez les « bobos ».
A la lecture, on sent que le livre est parcouru par le ressen-
timent envers Mai 68 qui, depuis quelques années, traverse
les élites intellectuelles françaises, de certains secteurs de
l'extrême gauche à la droite conservatrice et réactionnaire, en
passant par la nébuleuse « républicaniste », et dont font les
frais Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui,
en tant que maîtres supposés de l'improbable « pensée 68 »,
auraient déposé des germes de libéralisme dans la tête des gens
sans y prendre garde.
Luc Boltanski et Eve Chiapello nous rejouent ici l'opposition
entre liberté et égalité, entre autonomie et sécurité, opposition
d'une autre époque, sur laquelle se sont cassés les dents aussi
bien le socialisme que le communisme historiques.

70
L E S LIMITES POLITIQUES
DU CONCEPT DE « CRITIQUE ARTISTE »

Les malheurs de la critique de la « critique artiste » conduite


par Boltanski et Chiapello sont nombreux, mais le plus grand
qui lui soit arrivé est précisément le mouvement de résistance
des « artistes » et des « techniciens » du spectacle et la naissance
de la Coordination des intermittents et précaires, dont elle
constitue l'expression la plus aboutie.
Les six mots de l'un des slogans du mouvement des intermittents
(« Pas de culture sans droits sociaux ») suffisent à faire vaciller
toute la construction théorique de Boltanski et Chiapello et à faire
ressortir les limites de leur analyse du capitalisme contemporain.
Traduit dans leur langage, le slogan « Pas de culture sans droits
sociaux » devient en effet « Pas de liberté, d'autonomie, d'authen-
ticité, sans solidarité, égalité, sécurité ». Ce que Boltanski et
Chiapello considèrent comme potentiellement « aristo-libéral »,
comme incompatible avec la justice sociale, devient un terrain de
lutte : le seul, peut-être, à partir duquel on puisse affronter et ruiner
la logique néolibérale.
Le mouvement de 2003 bat en brèche la prétendue
séparation entre, d'une part, les « créatifs » des nouvelles
professions libérales, et, d'autre part, « les pauvres », les
« petits », les « précaires » du nouveau marché du travail.
La Coordination des intermittents et précaires d'Île-de-France
adresse, j usque dans son nom, un démenti à la prétendue incompa-
tibilité entre « critique artiste » et « critique sociale ». Les coordi-
nations tiennent ensemble l'artiste et l'intérimaire, l'artiste et
le précaire, l'artiste et le chômeur, l'artiste et le RMIste. Et
il ne s'agit certainement pas là d'une vague solidarité politique.

71
Les artistes et les techniciens du spectacle ont fait eux-mêmes
un constat que les sociologues ont visiblement du mal à produire
par leurs propres moyens : les précaires, les nouveaux pauvres,
les chômeurs, les RMIstes ne s'opposent pas aux artistes et aux
techniciens, puisque la majorité des artistes et techniciens vivent
ouvivrontdansunétatdeprécarité,passantsouventparlechômage,
le RMI, les aides sociales.
Luc Boltanski et Eve Chiapello pleurent sur le triste sort
des « petits » (sic), des « pauvres » et des « chômeurs », ce qui
les conduit à sous-estimer, sinon nier, leurs capacités d'action
et de lutte : « la mobilité des petits, étant le plus souvent une
mobilité subie, n'est pas vraiment de nature à créer du réseau.
Ils sont ballottés au gré de leurs fins de contrats et courent
d'un employeur à l'autre pour ne pas disparaître définiti-
vement de la toile. Ils circulent comme marchandises dans un
réseau dont ils ne tricotent jamais la maille, et sont échangés
par d'autres qui s'en servent en revanche pour entretenir
leurs propres connexions. Comme nous l'expliquons lorsque
nous évoquons la nature de l'exploitation en réseau, la
mobilité du grand, source d'épanouissement et de profit, est
exactement à l'opposé de celle du petit qui n'est qu'appau-
vrissement et précarité. Ou, pour reprendre l'une de nos
formules, la mobilité de l'exploiteur a pour contrepartie
la flexibilité de l'exploité53. »
Et pourtant... et pourtant les petits, les pauvres et les précaires
ne font pas que se plaindre, mais inventent de nouvelles armes,
celles qui sont nécessaires pour combattre le capitalisme flexible
et actionnariat sur son propre terrain, celui de la mobilité, de
la discontinuité, en essayant de renverser la déconnexion des
53
Ibid.

72
revenus et de l'emploi que les nouveaux patrons voudraient
garantir aux seuls propriétaires de capitaux.
Même dans l'asymétrie de pouvoir, bien réelle, qui caractérise
les relations sociales dans le capitalisme, la « mobilité » est loin
d'être seulement « subie », et la capacité de construire des réseaux
est loin d'être une prérogative exclusive des « grands ». La lutte
des intermittents a été possible puisqu'elle s'est appuyée sur une
formidable densité et différentiation des réseaux qui a constitué
le vrai soutient logistique de la lutte. La même chose pourrait
être dite du mouvement des chômeurs que Pierre Bourdieu
avait qualifié de « miracle ».
La résistance la plus forte, la plus acharnée et la plus lucide
au projet libéral du patronat français (la « refondation sociale »)
est venue des artistes et des techniciens du spectacle les plus
« pauvres », les plus « précaires », ceux qui se trouvent au plus
bas de l'échelle des revenus. Ce sont les coordinations des
intermittents et des précaires qui ont élaboré et proposé un
nouveau modèle d'indemnisation qui, tout en partant des
spécificités des modalités d'emploi, de chômage et de travail
dans le secteur culturel, est extensible et adaptable à tous
« les travailleurs à l'emploi discontinu » (et pas seulement
aux artistes et techniciens du spectacle). Ce modèle élaboré
du côté de la « critique artiste » est fondé sur la solidarité, la
sécurité et la justice, ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello
appellent la « critique sociale ». Ce sont les coordinations des
intermittents et précaires qui ont indiqué quel terrain de lutte
(pour un système d'assurance chômage) est adéquat à la nature
du capitalisme actionnariat c'est-à-dire est capable d'assurer
à la fois l'égalité et l'autonomie à même la mobilité. Les plus
« pauvres », les « plus petits », les plus mal lotis des intermittents

73
revendiquent une assurance chômage contre la flexibilité,
parce qu'ils ont su tisser des réseaux de travail, de solidarité,
de coopération pour résister aux injonctions du marché de
l'emploi culturel. Ce sont ces réseaux et cette flexibilité (qui,
encore une fois, même chez les plus pauvres, est loin d'être
toujours subie) qui, dans la lutte, ont été investis comme
des instruments très efficaces de mobilisation. Peut-on alors
sérieusement maintenir l'opposition entre « critique artiste »
et « critique sociale »?

L E POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE

Du point de vue sociologique, le concept de « critique artiste »


introduit assurément une foule de malentendus. Les clivages
que les politiques libérales ont creusés dans la société n'ont
rien à voir avec la caricature de la composition sociale et la
cartographie des inégalités dépeintes dans le livre de Luc
Boltanski et Eve Chiapello.
Revenons à la description des groupes sociaux porteurs selon
eux de la « critique artiste », et essayons de voir pourquoi elle
est caricaturale, voire démagogique : « par ailleurs, il faut bien
voir que la critique artiste est aujourd'hui surtout portée par
des personnes placées, qui ont fait des études supérieures, qui
travaillent souvent dans des secteurs créatifs (le marketing, la pub,
les médias, la mode, Internet, etc.) ou encore sur les marchés
financiers ou dans des sociétés de conseil, et que leur sensibili-
sation à ce qu'est, à l'autre bout de l'échelle sociale, la vie d'un
ouvrier intérimaire, qui n'a, lui, aucune espèce d'intérêt à la
mobilité, n'est pas loin d'être nulle. »

74
Les clivages que les politiques néolibérales tracent ne passent
pas entre les nouvelles professions libérales et les nouveaux
prolos, entre les branchés et les chômeurs, entre une « nouvelle
classe créative », qui travaille dans les « industries créatives »
et une vieille classe ouvrière qui travaille dans les industries
traditionnelles. Les inégalités sont internes auxdits « métiers
créatifs » qui selon les auteurs du Nouvel Esprit du capitalisme
sont porteurs de la « critique artiste ».
Aucune des professions qu'ils présentent comme typiques
des hérauts de la critique artiste n'est une entité homogène ;
chacune correspond à un ensemble de situations fortement
différenciées par les statuts, les salaires, la couverture sociale,
la charge de travail, la durée d'emploi, etc. Il est possible de
travailler dans le spectacle, dans la presse, dans l'architecture,
etc., et d'être riche avec une situation garantie, ou pauvre dans
une situation d'extrême précarité. Entre ces deux extrêmes, il
existe une infinie variation et une très large modulation des
situations et des statuts.
Les clivages des sociétés néolibérales ne passent pas entre les
individus qui travaillent dans les médias, la publicité, le théâtre,
la photographie, d'une part, et les ouvriers, les employés, les
précaires et les chômeurs, d'autre part. Les clivages traversent les
nouvelles professions libérales, les métiers « créatifs », puisque,
tout simplement, une partie des individus qui y travaillent
sont précaires, pauvres, sans garanties.
On pourrait dire exactement la même chose de presque toutes les
professions que les auteurs citent, et notamment des chercheurs,
qu'ils devraient - il n'est pas déraisonnable de l'imaginer -
connaître un peu mieux. Le mouvement des « chercheurs
précaires » a contribué à faire émerger, quelques mois après le

75
mouvement des intermittents, la véritable nature d'une partie
des métiers « créatifs » ou « intellectuels » dans l'Université et
dans les institutions de recherche. Le mouvement contre le CPE
et ses mots d'ordre contre la « précarité », n'auraient pas été
possibles sans ces deux mouvements des « créatifs » du « haut de
la hiérarchie socioculturelle » qui l'ont précédé.
De plus, si nous voulons compléter le tableau de l'emploi
culturel que nous avons commencé à dessiner à grands traits
avec la modulation introduite par les conditions de l'inter-
mittence, il faut prendre en considération l'existence de
nombreux « artistes » qui ne sont pas couverts par le régime
d'assurance chômage de l'intermittence. On peut donc ajouter
aux inégalités qui sont produites à l'intérieur du régime les
clivages qui se creusent au dehors. Un nombre d'intermittents
très difficile à évaluer cotise mais n'arrive pas à cumuler les
heures nécessaires pour l'ouverture des droits à l'indemnisation.
Une enquête du département statistique du ministère de la
Culture54 menée sur les musiciens (les plus nombreux parmi
les intermittents) qui sont inscrits au RMI donne les résultats
suivants : au 31 décembre 2001 il y avait 12,3 % musiciens et
9,5 % dans l'ensemble des autres professions du spectacle au
RMI. Au 31 décembre 2002, respectivement 11,4 % et 8,8 %,
au 31 décembre 2003 11,6 % et 9,4 %, au 31 décembre 2004
12,3 % et 10,1 %, au 31 décembre 2005 13,0 % et 10,3 %, au
31 décembre 2006 12,2 % et 9,4 %.
Si l'on ajoute à ces « exclus » les plasticiens et tous ceux
dont les professions « artistiques » n'entrent pas dans le
54
« Le nombre de musiciens « RMIstes » », Culture chiffre, 2007-2,
Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du
ministère de la Culture et de la Communication.

76
cadre de l'assurance chômage des intermittents, on voit
apparaître un panorama un peu plus complet de la situation.
Parmi les plasticiens, les seuls qui s'en sortent vraiment (si
l'on excepte le très petit nombre de ceux qui vivent grâce au
marché hautement spéculatif de l'art contemporain) sont
ceux qui ont un poste de professeur. Les autres sont, encore
une fois, au chômage, au RMI et vivent des minima sociaux.
Rappelons enfin qu'à Paris 20 % des RMIstes déclarent
avoir une activité « artistique ».
Nous retrouvons des données comparables à celles que
nous avons établies dans notre enquête sur les intermittents
dans des études qui portent sur « les classes moyennes à la
dérive55 ». Le nouveau capitalisme « n'est réellement porteur
que pour un dixième de la population des nouveaux venus,
pour qui le confort demeure incertain puisque se généralise
un dispositif de type « up or out », ascension ou exclusion56 ».
Nous retrouvons dans l'ensemble des « classes moyennes » le
phénomène de polarisation et de fractionnement que nous
avons constaté chez les intermittents. Seule une « classe
moyenne très supérieure » accède au sommet du salariat privé
(avocats d'affaires, experts comptables, cadres de la finance et
management, etc.), mais « à l'autre extrémité, la précarité va
de pair avec la modestie du niveau de vie57 ».
Comme dans le cas des intermittents, il y aurait un « trop
structurel ». Les jeunes, fils des « anciennes classes moyennes »,
sont considérés comme « surabondants » et « surdiplômés » :
55
Louis Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Seuil, « La République des
idées », Paris, 2006.
56
Ibid., p. 76.
57
Ibid., p. 75.

77
« pour les générations âgées de 30 à 40 ans aujourd'hui,
tandis que le niveau de diplômes croît, que les origines sociales
s'élèvent, et donc que les candidats potentiels à l'entrée dans
les classes moyennes abondent, la moitié des postes au sein
des catégories intermédiaires de statut public ont simplement
disparu et leur équivalent dans le privé ont connu une croissance
trop lente pour absorber l'expansion des candidatures.
Ce décalage n'est nulle part aussi profond que pour ces
catégories intermédiaires58. »
Aux États-Unis, ces mêmes phénomènes de déclassement et
de précarisation sont en train de mettre fin au prétendu « rêve
américain » et au rôle central, aussi bien politique qu'éco-
nomique, qu'y jouait la « classe moyenne ». « Welcome to the
middle class poverty » est un des slogans les plus efficaces utilisés
par le syndicat des freelanceurs de New York. Ainsi, même
aux Etats-Unis, les « nouvelles professions » (« Advertising,
Fashion, Film/Television, Financial Services, Graphie Design,
Information Technology/Co., JournalismfWriting, Music/Radio,
Non-Profit, Performing Arts, Photography, Visual Arts59 »)
sont très loin de s'identifier à la fausse image véhiculée par
le Nouvel Esprit du capitalisme, puisqu'elles sont à l'origine
d'une nouvelle vague de « syndicalisation », d'organisation,
de mutualisation et de solidarité.
58
Ibid., p. 69.
55
Voir https://be.freelancersunion.org/blog/ : « Freelancers Union is a
national nonprofit organization that represents the needs and concems of
America's growing independent workforce through advocacy, information and
service. Independent workers —freelancers,consultants, independent contractors,
temps, part-timers, contingent employees and the self-employed — currently make
up about 30 % ofthe nations workforce. »

78
En bref, la « creative class » n'existe pas, même aux États-Unis60,
puisque les « nouvelles professions », les « secteurs créatifs »
(médias, mode, culture, etc.) ne sont pas des blocs homogènes.
Les nouvelles professions ne sont donc pas analysables avec
les catégories « molaires » utilisées par les auteurs du Nouvel
Esprit du capitalisme.

É G A L I T É ET LIBERTÉ, « CRITIQUE SOCIALE »


E T « CRITIQUE A R T I S T E » DANS L ' É T A T - P R O V I D E N C E

La logique de l'autonomie et de la liberté et la logique de la


solidarité et de l'égalité sont en réalité loin d'être incompa-
tibles. Conformément à la stratégie des intermittents, elles
doivent être, au contraire, déclinées ensemble, en syntonie, si
l'on veut penser une nouvelle politique des droits sociaux. En
restant sur le terrain classique de la « critique sociale », on laisse
la possibilité aux néolibéraux de critiquer l'État-providence au
nom de la « liberté » et de l'« autonomie ».
Les néolibéraux, pour légitimer leurs politiques de transfor-
mation et de réduction des dépenses publiques, utilisent les
critiques que les mouvements des années 1960 et 1970 ont
adressées au contrôle de plus en plus envahissant de l'État sur
la vie des individus. Les luttes qui se sont déroulées autour
de 68 avaient bien saisi que la sécurisation de l'existence,
programme de l'État-providence sorti de la Deuxième Guerre
60
Voir Richard Florida, The Rise ofthe Creative Class: AndHow It's Transfbrming
Work, Leisure, Community and Every Day Life, Basic Books, New York,
2002, et The Flight of the Creative Class: The New Global Compétition for
Talent, Harper-Collins, New York, 2005.

79
mondiale, est elle aussi une technique de gouvernement des
conduites, puisqu'elle « facilite la direction des individus,
bien que ce soit selon une méthode totalement différente de
celles des disciplines61 ».
Pour Michel Foucault, à qui nous devons cette analyse,
l'inconvénient majeur du système de sécurité sociale construit
tout au long du XXE siècle est la « dépendance » des individus
par rapport à l'État. Mais la dépendance n'est pas seulement
interprétée comme une dépendance par exclusion62, par
« marginalisation » (les pauvres, les faibles, les « anormaux »
dépendent pour leur survie de l'aide de l'État), mais aussi
comme une dépendance par « intégration » qui concerne les
salariés eux-mêmes. La « couverture sociale, de fait, ne profite
pleinement à l'individu que lorsque ce dernier se trouve intégré,
soit dans son milieu familial, soit dans son milieu de travail,
soit dans son milieu géographique63 ». Ainsi, sera protégé celui
qui est « déjà protégé », dit Foucault.
La couverture sociale n'est pas une simple assurance contre
les risques sociaux (chômage, accident, vieillesse), mais une
technique de gouvernement d'un mode de vie auquel elle
assujettit les individus, et toute personne ou groupe qui
ne veut pas accéder à ce mode de vie se trouve marginalisé.
L'intégration à l'État-providence par le « salariat » implique un
61
Michel Foucault, Dits et Écrits, tome II, op. cit., p. 1481.
62
Une critique qui se limite à cette première forme de dépendance se retrouve
chez Richard Sennet dans son ouvrage Respect : De la dignité de l'homme
dans un monde d'inégalité, op. cit., comme chez la plupart des critiques
de l'Etat-providence.
63
Michel Foucault, « Un système fini face à une demande infinie »,
in Dits et Écrits, tome II, op. cit., p. 1189-1191.

80
assujettissement à un « style de vie » qui impose une suite de
passages linéaires et programmés d'un enfermement à un autre
(école, armée, usine, retraite). La sécurisation de l'existence
dans lesdites « Trente Glorieuses » avait comme contrepartie
l'acceptation de ce « destin ».
L'Etat-providence et les « droits sociaux » du fordisme sont
ambivalents : il s'agit indiscutablement de conquêtes sociales,
mais, d'autre part, ils exercent des « effets de pouvoir » tout
aussi manifestes sur les individus. C'est cette ambivalence qu'il
importe aujourd'hui, si nous voulons résister efficacement
au néolibéralisme, de reconnaître, de penser et de traiter
politiquement. Les luttes sociales des années 1960 et 1970
montrent précisément qu'il est possible de mener une lutte
pour de « nouveaux droits sociaux » qui allient autonomie
et égalité, et qui opèrent la critique des « effets de pouvoir »,
des « effets d'assujettissement » et d'« individualisation » de
l'Etat-providence : pour Foucault, « l'objectif d'une couverture
sociale optimale associée à un maximum d'indépendance est
assez clair64 ». Face aux nouvelles dépendances et aux effets
de pouvoir de la protection sociale, il « existe bel et bien une
demande positive : celle d'une sécurité qui ouvre la voie à des
rapports plus riches, plus nombreux, plus divers et plus souples
avec soi-même et avec son milieu, tout en assurant à chacun
une réelle autonomie ».
Les luttes des intermittents se placent précisément
à l'articulation de ces deux réalités, « protection » et
« dépendance », « assujettissement » et « subjectivation
autonome ». Ce n'est pas parce que les luttes des intermittents
s'en prennent au « gouvernement par l'individualisation » et
64
Ibid.

81
font émerger, par opposition, « tout ce qui peut rendre les
individus véritablement individuels », qu'elles ouvrent la voie
au libéralisme63. C'est bien plutôt parce que la « critique
sociale » de la gauche traditionnelle refuse de se confronter
aux « effets de pouvoir » de la protection sociale et ne fait
que défendre les « acquis sociaux » qu'elle est impuissante
face aux politiques néolibérales. Si la « critique sociale » ne
se déplace pas sur le terrain indiqué par les intermittents, où
liberté et égalité ne s'opposent pas, elle n'aura aucune chance
de gagner contre l'initiative néolibérale. Elle sera, comme elle
l'est actuellement, subordonnée aux dispositifs de gouver-
nement de conduites.

N O U V E L L E S FORMES DE GOUVERNEMENTALITÉ

Dans la glorification du « travail », dans les infatigables


discours sur ta « bénédiction du travail », je vois la même
arrière-pensée que dans Us louanges adressées aux actes
impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce
qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue
du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du
matin au soir —, qu'un tel travail constitue la meilleure des
polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver
65
Les mobilisations des années 1960 et 1970 se sont attaquées aux différents
« effets de pouvoir » de l'État-providence. Elles critiquent le système de la
santé et le corps médical à cause du contrôle qu'ils exercent sur les corps,
sur la santé des individus, sur la vie et la mort. Les dépenses sociales en
formation, en culture, produisent des « privilèges du savoir » (du corps
médical, corps des enseignants, des scientifiques, des experts, etc.), qui sont
autant d'« effets de pouvoir » et de modalités de gouvernement exercées sur
les populations scolaires, sur les malades, les publics.

82
puissamment le développement de la raison, des désirs,
du goût de l'indépendance. Car il consume une extraor-
dinaire quantité deforcenerveuse et la soustrait à la réflexion,
à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la
haine, il présente constamment à la vue un but mesquin
et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une
société où l'on travaille dur en permanence aura davantage
de sécurité : et ion adore aujourd'hui la sécurité comme
la divinité suprême.
Nietzsche, Aurore, § 173.

L'évolution du mode de gouvernement du libéralisme pose


une série de questions que Michel Foucault pouvait diffici-
lement anticiper. Les images des nouvelles formes de gouver-
nement des conduites qu'il nous renvoie sont encore celles
de la première phase du déploiement du néolibéralisme, qui
s'est refermée avec la première guerre du Golfe. A partir de
ce moment, l'horizon du gouvernement néolibéral est devenu
celui de la guerre sécuritaire interne et externe. Aux rayonnants
néolibéraux de la new economy, à l'épopée de l'entrepreneur de
soi-même, à la liberté de « créer » et d'innover, succèdent les
sombres néoconservateurs de l'affrontement entre civilisations,
de la guerre du Bien contre le Mal, les politiques du rétablis-
sement des valeurs « éternelles » de l'Occident (patrie, famille,
travail). La logique de la concurrence se métamorphose en
logique de la guerre « sécuritaire » et en racisme à l'intérieur
et à l'extérieur d'un Etat-nation, dont on voudrait rétablir les
valeurs et l'autorité. Le nouvel homo œconomicus qui se charge
de l'innovation de l'économie et de la société se métamorphose
rapidement en porteur de destruction et de restauration.
La « liberté » d'entreprendre que le libéralisme instaure
contre l'« égalité » du « socialisme d'Etat » incarné par le

83
tvelfare state et ses politiques d'« assistance », se transforme
en suspension de Yhabeas corpus dans la patrie même du
néolibéralisme.
De ce point de vue, les travaux de Deleuze et Guattari
ne souffrent pas des incertitudes et des « ambiguïtés » qui
émaillent les cours de Foucault sur le néolibéralisme, au point
qu'on a quelquefois l'impression qu'il tombe lui-même sous
le charme de la « gouvermentalité » néolibérale. Selon eux, le
gouvernement des conduites du capitalisme contemporain est
caractérisé à la fois par la mise en place de dispositifs « hypermo-
dernes » (finance, communication, marketing, management du
« capital humain », etc.) et par le déploiement des dispositifs
d'assujettissement qu'ils appellent « néo-archaïques », puisqu'ils
produisent et reproduisent, à nouveaux frais, ce que les premiers
semblaient devoir dépasser (le racisme, la guerre, la nation,
la division en classes, les valeurs de la famille, du travail, de
l'autorité, du mérite, etc.).
Hypermodernité et néo-archaïsmes ne sont pas des
processus contradictoires, mais les deux faces complémen-
taires d'un même mode de gouvernement de nos sociétés.
Le processus de déterritorialisation capitaliste avec « le
bouleversement continuel de la production, l'ébranlement
ininterrompu de toutes les catégories sociales, l'insécurité
et le mouvement éternel [...] tout en se référant à des
perspectives universalisantes, n'a jamais pu aboutir, histori-
quement, à autre chose que des replis sur lui-même, des
reterritorialisations d'ordre nationaliste, classiste, corporatiste,
raciste, paternaliste66 ».
66
Félix Guattari, « De la production de subjectivité », in Chimères, n° 50,
p. 54 (publié pour la première fois dans le n° 4 de la même revue).
Les ordo-libéraux allemands avalent, à leur manière, parfai-
tement saisi ce problème. La généralisation de la logique de
marché et de l'entreprise implique un besoin accru d'intégration
politique et sociale, puisque la concurrence est un « principe
dissolvant, plutôt qu'unifiant ». Le marché et l'entreprise défont
systématiquement ce que la société fait tenir ensemble.
Aux mécanismes « froids » de la concurrence, du marché
et de l'entreprise, les ordo-libéraux allemands opposent
donc les « valeurs chaudes » de l'Etat, de la nation, du
social, de la société civile. La relation économique est
incapable, toute seule, de réaliser quelque chose comme une
communauté. Elle est obligée de le chercher ailleurs, dans des
dimensions non directement économiques, en dehors de la
logique du Capital.
Ni les sujets économiques ni les sujets juridiques ne sont à
même d'assurer l'intégration de la société. Le « capital humain »
et le « sujet de droit » ne mobilisent et ne représentent que des
« aspects partiels », « abstraits », « idéaux » de la subjectivité
qui sont incapables d'assurer, en tant que tels, les conditions
d'un vivre-ensemble, d'une communauté. Pour que cela soit
possible, il faut les intégrer au sein d'un ensemble plus vaste et
plus complexe : la société, le social.
D'une part, le marché est un universel qui établit un lien entre
les sujets économiques qui « est non local [...]. Il n'y a pas de
localisation, il n'y a pas de territorialité, il n'y a pas de regrou-
pement singulier dans l'espace total du marché67 ». D'autre
part, contrairement à ce que récite la célèbre devise libérale,
les vices privés ne produisent pas les vertus publiques. L'intérêt
économique est un intérêt égoïste qui, en détruisant les conditions
67
Michel Foucalut, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 308.

85
sociales et politiques de la communauté, a besoin de l'« intérêt
désintéressé68 » (de sympathie ou de malveillance, d'amour
ou de haine), c'est-à-dire des intérêts non économiques pour
s'intégrer et fonctionner dans la société. Les sujets économiques,
sans la production et la reproduction des liens de « sympathie
et de bienveillance » à l'égard de certains individus et sans la
production et la reproduction des liens de « répugnance » et de
malveillance à l'égard d'autres individus, jamais ne pourront
jouer leur rôle économique. Seulement les « intérêts désinté-
ressés » sont capables de définir les territoires, les regrou-
pements singuliers qui territorialisent les intérêts égoïstes et
idéaux mobilisés par l'homo œconomicus et Yhomo juridicus.
Autrement dit, le lien économique et le lien juridique qui
définissent le marché, prennent place et ne sont possibles que
par l'ensemble des dispositifs et des relations de pouvoir que
Foucault regroupe sous le terme de « société », puisque si le lien
économique et le lien juridique « resserrent la communauté d'une
certaine façon, ils la défont par un autre bout69 ».
Le social qui territorialise, qui donne la possibilité aux
intérêts économiques d'exister, ne peut être qu'un social de
« malveillance » et de répugnance, d'insécurité et de peur,
puisque le marché, la concurrence et l'entreprise constituent
la dynamique et la mesure de l'agir.
Si la dynamique du phénomène économique n'est pas donnée
par l'échange comme dans le libéralisme classique, mais par la
68
Les intérêts désintéressés ne sont « ni purement économiques, ni purement
juridiques, insuperposables aux structures du contrat [...], différents
aussi, dans leur nature sinon dans leurs formes, du jeu économique »
(Ibid., p. 311).
69
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 306.

86
concurrence et l'entreprise, alors la méfiance, la peur et l'insé-
curité ne sont pas des phénomènes externes au marché, mais
directement et puissamment sécrétés par celui-ci. La confiance
nécessaire au fonctionnement du marché suppose une méfiance
préalable car l'autre est un concurrent, un rival, un ennemi qu'il
faut vaincre. La généralisation du marché, de la concurrence et
de la logique de l'entreprise à toutes les relations sociales est une
généralisation de la méfiance et de la peur de l'autre.
Le néolibéralisme américain, qui a détruit ce qu'il restait des
territorialisations « bienveillantes » et « socialistes » du welfare, a
tout naturellement assumé les valeurs « malveillantes » de l'inté-
grisme chrétien et de la guerre (interne et externe) pour assurer
son inscription dans la société. Pour les mêmes raisons, la guerre
est une nécessité intrinsèque à la troisième voie de la nouvelle
social-démocratie de Tony Blair, puisqu'il a fait du marché et de
la concurrence les principes qui régissent la société.
Le racisme (interne, contre les immigrés, et externe, en
direction d'autres civilisations) est un des phénomènes les
plus puissants de « répugnance » et de « malveillance » qui
concurrent à la constitution et à la fixation des territoires,
des « identités », des « valeurs » qui manquent au « capital ».
Pratiquement, le gouvernement actuel des conduites de tout
l'Occident capitaliste est structuré par ce phénomène qui,
émergé à la fin du xixe siècle, a connu une explosionet une
reconfiguration néo-archaïque avec la montée en puissance des
politiques économiques néolibérales.
En Italie, Silvio Berlusconi a besoin, pour asseoir l'hypermo-
dernité de sa politique, qui passe par la télévision, le marketing et
la publicité, du racisme de la Lega et du néofascisme autoritaire

87
d'Alleanza Nationale. En France, le discours de « rupture »70,
de « réforme » et de « modernisation » de Nicolas Sarkozy doit
nécessairement se coupler avec un ministère de l'Immigration
et de l'identité nationale et avec l'affirmation des valeurs du
« travail, de la famille et de la patrie ».
Nous retournons ainsi à l'un des points de départ de notre
analyse. Le « social » ne constituera plus seulement le plan
d'où gérer l'hétérogénéité de la dimension économique et de
la dimension juridique, mais aura aussi la fonction d'assurer
l'intégration des différents dispositifs de pouvoir par l'exclusion
et la haine de l'autre dont l'immigré est le symbole.
S'agissant de la dimension « hypermoderne », Michel
Foucault décrit la gouvernementalité néolibérale comme une
politique qui nous fait sortir de la « société disciplinaire ». Elle
nous conduit au-delà des disciplines, puisqu'elle met en place
des politiques de gouvernement des conduites qui s'exercent
à travers l'« optimisation des systèmes de différences », c'est-à-
dire à travers la gestion différentielle des écarts de situation,
de revenu, de statut, de formation, etc., comme nous l'avons
vu dans le cas des intermittents. Du point de vue de sa
« modernité », le problème du gouvernement « sécuritaire »
70
II ne s'agit en aucun cas d'une rupture, mais bien plutôt d'un parachèvement
des politiques entamées il y a 25 ans par les socialistes et continuées par tous
les gouvernements. La seule nouveauté remarquable consiste dans le fait que
l'État assume, sans aucune ambiguïté « républicaine », les deux versants de la
dynamiquenéolibéraleenfaisantsienleprogrammed'« hypermodernisation »
de la « refondation sociale » et en intégrant tous les néo-archaïsmes dont il
partageait jusque-là la gestion avec l'extrême droite. Il importe de souligner
que la conformation complète de l'État aux principes néolibéraux intervient
au moment où leur mise en œuvre rencontre de grosses difficultés dans le
gouvernement de l'économie et de la société.

88
n'est plus celui de la normalisation de l'hétérogénéité, mais celui
de la gestion des différences71.
L'optimisation des disparités est obtenue par une modulation
des droits, des normes, des règlements, qui épouse et favorise
une segmentation « souple » de la population. Les divisions,
les clivages, les différentiations, sont « fractales », plutôt
que dualistes. Elles passent même à l'intérieur des anciennes
divisions de classes, comme on peut le voir avec les fonds de
pension (certains ont accès à cette forme d'épargne, d'autres en
subissent les conséquences) ou à travers l'exemple des « classes
moyennes » éclatées et déclassées.
Plus généralement, nous pouvons affirmer que, à côté d'une
gestion hégémonique et dialectique, s'installe une gestion
différentielle du pouvoir. Dans la société disciplinaire, la
gestion du pouvoir est hégémonique, au sens où elle se fonde
sur le partage du normal et de l'anormal, de l'inclusion et de
l'exclusion et sur l'hégémonie du premier sur le second. Dans
la société néolibérale contemporaine, la gestion du pouvoir
n'est pas hégémonique, mais différentielle, puisque pour elle
l'anormal, l'exclu, le marginal ne sont pas l'autre ou le dehors,
mais des différences qu'il faut gouverner en conjonction
avec d'autres.
La société sécuritaire — dont Michel Foucault observe
l'émergence à la fin des années 1970 - n'a besoin ni d'obéir
71
Les féministes sont les lectrices sûrement les plus créatives de l'œuvre de
Foucault. Etrangement cependant, elles réduisent systématiquement son
apport à la seule définition des sociétés disciplinaires. Pour Donna Haraway,
il « nomme une forme de pouvoir au moment de son implosion », jugement
partagé par Rosi Braidotti, qui a rédigé l'introduction italienne à son Manifeste
Cyborg, ainsi que par Judith Bultler ; alors que Deleuze n'a pas cessé de répéter
•que pour Foucault les disciplines étaient ce qu'on était en train de quitter.

89
à un « système disciplinaire exhaustif », ni de solliciter, à partir
du partage entre le normal et l'anormal, un « besoin indéfini de
conformité ». Au contraire, les sociétés de sécurité que Foucault
voit se mettre en place « tolèrent toute une série de compor-
tements différents, variés, à la limite déviants, antagonistes même
les uns avec les autres72 ». Dans les sociétés de sécurité, le pouvoir
sera « un pouvoir plus habile, plus subtil », avec une marge de
manœuvre pour un « pluralisme toléré ». Ses modalités de gouver-
nement s'exerceront à travers une optimisation des différences qui
laissera champ libre aux « processus oscillatoires, et il y aura une
tolérance accordée aux individus et aux pratiques minoritaires ».
Les dispositifs de pouvoir agiront pour limiter les différences,
les minorités, les comportements déviants, voire antagonistes,
« dans des bornes acceptables, plutôt que de leur imposer une
loi qui dit non73 ».
À la « segmentarité dure » du capitalisme industriel, se
structurant selon la dichotomie de l'ou bien... ou bien...
(les disjonctions exclusives entre le travail et le chômage, le
masculin et le féminin, l'intellectuel et le manuel, le travail et
le loisir, l'hétérosexuel et l'homosexuel, etc.) qui strie d'avance
la perception, l'affectivité et la pensée, enfermant l'expérience
dans des formes toutes faites, se superpose une segmentarité plus
« souple » qui semble multiplier les possibilités, les différences
et les groupes sociaux. Production de dualismes et gestion des
différences se superposent et s'agencent au gré des rapports de
forces, des stratégies et des objectifs d'une situation politique
chaque fois spécifique.
72
Michel Foucault, « La sécurité et l'Etat », in Dits et Ecrits, tome II, op. cit.,
p. 386 [nous soulignons],
73
Ibid., p.46
Alain Badiou et Slavoj 2izek n'ont rien découvert de nouveau
lorsqu'ils affirment que la logique des « minorités » (les femmes,
les homosexuels, les intermittents, les arabes, etc.) est en complète
adéquation avec la logique du Capital, puisque ces « différences »
et ces « communautés » peuvent très bien constituer de nouveaux
marchés d'investissement pour les entreprises74.
Non seulement, comme le suggère Foucault, l'organisation
capitaliste de la société « tolère » des territoires subjectifs qui
échappent à son emprise, mais « elle s'est employée elle-même
à produire ses marges » et « elle a équipé de nouveaux territoires
subjectifs, les individus, les familles, les groupes sociaux,
les minorités ». Si la logique capitaliste multiplie les formes
d'intervention en faisant surgir de partout des « ministères de
la Culture, des ministères des femmes, des Noirs, des fous,
etc., c'est pour encourager des formes de culture particu-
larisées, afin que les personnes se sentent en quelque sorte
dans une espèce de territoire et ne se trouvent pas perdues
dans un monde abstrait75. »
Mais il convient ici de ne pas tout confondre, notamment
ce qui distingue la différence entre les minorités comme
« états », comme « communautés », dont les contours identi-
taires configurent effectivement de nouvelles niches de marché,
et la politique minoritaire, les « devenirs minoritaires » qui
sont tout à fait autre chose. L'ouvrier comme sujet révolu-
74
« La problématique moléculaire est totalement en connexion - tant
au niveau de sa modélisation répressive qu'au niveau de ses potentialités
libératrices - avec le nouveau type de marché international qui s'est instauré »
(Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Les Empêcheurs de penser
en rond, Paris, 2006, p. 174).
75
Ibid., p. 29.

91
tionnaire, porteur de l'universel, par lequel Badiou et Zizek
pensent dépasser la question des minorités, une fois bloqué son
« devenir révolutionnaire » (minoritaire), a été d'ailleurs, bien
avant les « minorités », le premier grand marché de la consom-
mation de masse.
La « diversité ethnique » peut être considérée à plusieurs
égards comme une des matrices des nouvelles formes de
gouvernement des conduites et des nouvelles formes d'accumu-
lation. L'« orthodoxie du pouvoir est multiculturelle76 », affirme
l'historien Michel Certeau, en anticipant ainsi les succès que
le multiculturalisme connaîtra dans les années 1980 et 1990
des deux côtés de l'Atlantique : « la société dominante traite
la diversité même, selon des méthodes qui rendent toutes les
différences accessibles à chacun, qui les délient du sens fermé
dont les affecte une collectivité particulière, et qui nivellent
ainsi les hétéronomies ethniques en les soumettant au code
général de la diffusion individualisée77 ». Le gouvernement de
la société par l'optimisation des inégalités et la gestion différen-
tielle des minorités est pour Michel Certeau un « monisme
hybride » (dont la définition fait écho au « pluralisme toléré »
de Foucault) qui « transforme, rewrite, homogénéise, totalise
des contenus assouplis dans un quadrillage durci ».
Le quadrillage n'est pas celui de l'enfermement
disciplinaire, mais celui de la circulation des différences
dont on a neutralisé la singularité dans l'espace ouvert des
sociétés de sécurité.

76
Michel de Certeau, La Culture au pluriel, Seuil, Paris, 1983.
77
Ibid.

92
D u GOUVERNEMENT DES ÂMES
AU GOUVERNEMENT POLITIQUE DES HOMMES

Les dispositifs disciplinaires et les dispositifs sécuritaires dont


nous venons de décrire l'action dans la « réforme » du marché
du travail des intermittents font partie d'une forme nouvelle et
originale de pouvoir.
Dans le marché du travail opèrent différents dispositifs
et s'exercent des relations de pouvoir hétérogènes. A côté de
lois générales et universelles, édictées par le parlement et qui
définissent, par exemple, la durée légale du travail, à côté
de règles et de normes négociées par les partenaires sociaux
- syndicats patronaux et syndicats de salariés - qui peuvent
concerner aussi bien des accords d'entreprise que les modalités
de financement et indemnisation chômage par les Assedic, il y
a un « archipel » de relations de pouvoir de fait, qui ne sont ni
globales, ni générales, mais locales, moléculaires, singulières.
Le suivi individuel des chômeurs, les techniques d'insertion
des RMIstes, le management de l'entreprise, le coaching des
salariés comme des « sans emploi », la formation continue
généralisée, les dispositifs d'accès au crédit et de rembour-
sement de la dette, etc., instaurent des processus d'assujettis-
sement qui diffèrent de la soumission à une loi, à un contrat, à
une institution démocratique.
Ces techniques de différentiation, d'individualisation, d'assu-
jettissement moléculaires, esquissées ou préfigurées par ce
que Michel Foucault appelle le « pouvoir pastoral », ont été
infléchies, modifiées, enrichies et augmentées d'abord par la
« police » de la raison d'Etat aux xvie et xviie siècles, puis par
l'État-providence (dont le nom rappelle l'origine religieuse) à la

93
fin du XIXE et au début du XXE siècle, transformant de la sorte
les techniques de « gouvernement des âmes » en techniques de
« gouvernement politique des hommes ». Cette généalogie nous
permet de préciser la nature moléculaire des effets de pouvoir
de la gouvernementalité libérale.
Le christianisme, la seule religion à s'être organisée en Église,
« a donné lieu à tout un art de conduire, de diriger, de mener, de
guider, de tenir à la main, de manipuler les hommes, un art de
les suivre et de les pousser pas à pas, un art qui a cette fonction
de les prendre en charge collectivement et individuellement
tout au long de leur vie et à chaque pas de leur existence78. »
Cet art de gouverner est, pour ainsi dire, complètement
inconnu à la philosophie politique et aux théories du droit. La
forme de pouvoir « la plus étrange et la plus caractéristique de
l'Occident, celle qui devait être aussi appelée à la fortune la plus
large et la plus durable », cette forme de pouvoir « si unique dans
toute l'histoire des civilisations79 », à la différence de la majorité
des modèles politiques modernes et contemporains, n'entretient
aucun rapport avec la tradition politique grecque et romaine80.
Le pouvoir pastoral et ses avatars modernes ne doivent pas être
confondus avec les procédés utilisés pour soumettre les hommes
à une loi, à un souverain ou à des institutions démocratiques.
Gouverner, dit Michel Foucault, ce n'est pas la même chose que
78
Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 168.
79
Ibid., p. 134.
80
Foucault serait doublement étonné de la lecture de son concept de
biopouvoir effectuée par Giorgio Agamben. Premièrement parce qu'il
fait de sa théorie du pouvoir une métaphysique, et deuxièmement parce
que sa généalogie serait à chercher dans la tradition politique romaine.
Ce que Foucault exclut catégoriquement.

94
« régner », ce n'est pas la même chose que « commander », ce
n'est pas la même chose que « faire la loi ». Ce sont toutes les
théories et les pratiques de la souveraineté (du roi, du prince,
du peuple), les théories et les pratiques de l'arkhè, c'est-à-dire
l'organisation politique fondée sur la question de savoir qui a
titre à commander et qui a titre à obéir (à la base de l'analyse du
politique de Hanna Arendt et de Jacques Rancière), toutes les
théories et les pratiques juridico-démocratiques, sans oublier la
plupart des courants du marxisme, qui négligent les procédures
du gouvernement des conduites, alors qu'elles constituent
l'essentiel des relations de pouvoir dans le capitalisme, tout
particulièrement dans le capitalisme contemporain.
Michel Foucault énumère les caractéristiques de ce pouvoir
« micro », en soulignant pour chacune d'elles ce qui les distingue
des pratiques et des théories modernes et antiques du pouvoir
« macro ». Le pouvoir pastoral établit entre les hommes une
série de rapports complexes, continus et paradoxaux qui ne
sont pas politiques au sens où les institutions démocratiques, la
philosophie politique et la presque totalité des théories révolu-
tionnaires et critiques l'entendent. Le pouvoir pastoral est « une
étrange technologie de pouvoir traitant l'immense majorité des
hommes en troupeau avec une poignée de pasteurs81 ».
A la différence de la souveraineté, il ne s'exerce pas sur un
territoire (cité, royaume, principauté, république), mais sur une
« multiplicité en mouvement » (troupeau pour les pratiques
de l'Eglise et « population » pour la gouvernementalité)82.
81
Michel Foucault, « Omnes et singulatim », in Dits et Écrits, tome II,
op. cit., p. 958.
82
L'espace dans lequel s'exerce le pouvoir pastoral n'est pas de la même
nature que celui dans lequel s'exercent la souveraineté et les disciplines.

95
Au lieu d'atteindre les individus comme sujets de droit « capables
d'action volontaire », capables de transférer des droits et de
déléguer leur pouvoir à des représentants, capables d'assumer
les magistratures de la polis, le pouvoir pastoral vise les « sujets
vivants », leurs comportements quotidiens, leur subjectivité
et leur conscience.
Le pasteur, fait remarquer Foucault, n'est, fondamenta-
lement, ni un juge, ni un homme de loi, ni un citoyen, mais
un médecin. Le pouvoir pastoral est un pouvoir « bienfaisant »,
il soigne à la fois le troupeau et les brebis du troupeau, en les
prenant en charge une à une. À la différence de la souveraineté
(ou de la loi) qui s'exerce de manière collective, le pouvoir
pastoral s'exerce donc de manière « distributive » (son action se
déploie « d'individu à individu », de proche en proche, elle se
communique par singularités). Il se préoccupe de chaque âme,
de chaque situation et de sa particularité, plutôt que de l'unité
supérieure formée par le tout.
Son action est locale et infinitésimale, plutôt que globale et
générale83. Le pouvoir pastoral, comme ses héritiers, que sont la
Si la souveraineté « capitalise un territoire » et si la discipline s'exerce sur
un espace fermé par une distribution hiérarchique et fonctionnelle des
éléments, le pouvoir pastoral s'exerce sur une multiplicité en mouvement
et sur son « milieu ». Le pouvoir pastoral, qui s'est métamorphosé d'un
gouvernement des âmes en un gouvernement politique des hommes, va
« essayer d'aménager un milieu en fonction d'événements ou de séries
d'événements ou d'éléments possibles, série qu'il va falloir régulariser dans
un cadre multivalent et transformable ». L'« espace propre » à ce type de
pouvoir renvoie donc au « temporel et à l'aléatoire » (Michel Foucault,
Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 22).
83
Le gouvernement politique des hommes ne vise pas d'abord le « bien
commun ». Déjà au xvi e siècle, le gouvernement était défini comme une
manière de disposer et conduire les hommes et les choses non pas à un

96
« police »84 de la raison d'État et de l'État-providence, s'occupe
des détails, intervient dans l'infinitésimal, dans le moléculaire
d'une situation et d'une subjectivité. C'est un pouvoir continu
et permanent. Il ne s'exerce pas par intermittence, comme le
pouvoir fondé sur les droits, la souveraineté ou la citoyenneté
(transfert de droits par contrat, délégation de pouvoir par le
vote, exercice des magistratures, etc.), mais tout le long de la
journée et tout le long de la vie.
Le pouvoir pastoral est individualisant. Les techniques
d'individualisation pastorale ne passent pas par les statuts de la
naissance ou de la richesse, mais par une « économie subtile » qui
combine des mérites et des démérites, leurs trajectoires et leurs
circuits85. Cette économie des âmes instaure une dépendance
intégrale, un rapport de soumission et d'obéissance absolue et
inconditionnelle non pas à la loi ou à des principes « raison-
nables », mais à la volonté d'un autre individu. « Obéir parce
que c'est absurde » est la devise de la soumission chrétienne,
« bien commun » (royaume, cité, république, démocratie), mais à des
« fins convenables ». Cela sous-entend qu'il poursuit une pluralité de
fins particulières (produire le plus de richesses possible, multiplier la
population, etc.) dont la convergence, la coordination et la synthèse sont
problématiques.
84
La police consiste à favoriser à la fois la vie des citoyens et la vigueur de
l'Etat. « En veillant à la santé et aux approvisionnements, elle s'applique à
préserver la vie ; s'agissant du commerce, des fabriques, des ouvriers, des
pauvres et de l'ordre public, elle s'occupe des commodités de la vie. En
veillant au théâtre, à la littérature, aux spectacles, son objet n'est autre que
les plaisirs de la vie. » {Dit et Ecrits, tome II, op. cit., p. 978).
85
Le pasteur gère continuellement cette économie des mérites « qui suppose
une analyse en éléments ponctuels, des mécanismes de transfert, des
procédures d'inversion, des jeux d'appuis des éléments contraires » entre le
pasteur et le fidèle (ibid., p. 176).

97
dont les règles de vie monastique constituent l'aboutis-
sement, tandis que le citoyen grec ne se laisse diriger que par
la loi et par la rhétorique des hommes, de façon que, selon
Michel Foucault, « la catégorie générale d'obéissance » n'existe
pas chez les Grecs.
Le pasteur est aussi un médecin de l'âme, qui enseigne des
modes d'existence. Le pasteur ne doit pas se limiter à enseigner
la vérité, mais doit aussi et surtout diriger les consciences, par
une action « non globale et non générale», mais spécifique
et singulière. Saint Grégoire énumère ainsi jusqu'à trente-six
différentes manières d'enseigner selon les individus à qui l'on
s'adresse (riches, pauvres, mariés, malades, gais ou tristes, etc.).
L'enseignement ne passe pas par l'énonciation de principes
généraux, mais par « une observation, une surveillance, une
direction exercée à chaque instant et de la manière la moins
discontinue possible, sur la conduite ». Le savoir pastoral produit
ainsi un « savoir perpétuel qui sera le savoir du comportement
de gens et de leur conduite86 ».
Les techniques de l'aveu, de l'examen de conscience, de la
confession, etc., constituent autant d'instruments d'investi-
gation et d'examen du rapport à soi et des rapports aux autres
qui permettent d'agir sur les affects et la sensibilité de chaque
subjectivité. Le pasteur doit « rendre compte de tous les actes
de chacune des brebis, de tout ce qui a pu leur arriver à chacune
d'entre elles, de tout ce qu'elles ont pu faire à chaque moment
de bien ou de mal87 ».
La direction de conscience du pouvoir pastoral n'a pas
comme finalité la maîtrise de soi, l'autonomie et la liberté
86
Ibid., p. 184.
87
Ibid., p. 173.

98
(de la dépendance des passions) comme dans la société antique,
mais, au contraire, le renoncement à toute volonté propre,
l'humilité, la neutralisation de toute activité individuelle,
personnelle et égoïste.
Le pouvoir pastoral n'est pas non plus un pouvoir qui instaure
et constitue la communauté des égaux, des pairs, régie par les
principes de l'égalité et de la liberté. Il ne favorise ni n'exalte
l'action du citoyen selon les modalités de la tradition républicaine
et démocratique, il favorise plutôt un système de dépendances
réciproques et généralisées. Les techniques du pouvoir pastoral
visent la fabrication d'un sujet qui est « assujetti » à des réseaux
qui impliquent la servitude générale de tout le monde à l'égard
de tout le monde.
L'assimilation et la transformation de ces techniques d'indi-
vidualisation par la police de la raison d'État aux xvie et xviie
siècles n'a pas fondamentalement changé sa nature. La police
assure tout « un ensemble de contrôles, de décisions, de
contraintes qui portent sur les hommes eux-mêmes, non pas
en tant qu'ils ont un statut, non pas en tant qu'ils sont quelque
chose dans l'ordre, dans la hiérarchie et la structure sociale,
mais en tant qu'ils font quelque chose, en tant qu'ils sont
capables de le faire et en tant qu'ils s'engagent à le faire tout
au long de leur vie88 ».
L'économie des mérites et des démérites, la direction des
conduites dans la vie quotidienne, l'assujettissement, sont encore
aujourd'hui le moteur des pratiques et des discours qui sont censés
individualiser, contrôler, régler, ordonner les comportements des
gouvernés dans le travail, dans la formation, dans le chômage,
dans la santé, dans la consommation, la communication, etc.
98
Ibid., p. 329.

99
Les techniques du management qui, de l'entreprise,
s'étendent à la « sécurité sociale » (régulation individualisante
des « chômeurs, des RMIstes, des pauvres ») et à la société en
général (l'école, l'hôpital, la communication, la consommation)
s'inspirent toujours de ces pratiques moléculaires de distribution
des mérites et de démérites, de la production de la dépendance
et de l'assujettissement, même lorsque dépendance et assujet-
tissement se font, comme dans le cas de l'« entrepreneur de soi-
même », par I'activation et par la mobilisation de l'initiative et
de la liberté - ou puissance d'agir - , de l'individu.
Le pouvoir pastoral ne s'exerce pas dans la lumière, la
transparence et la visibilité de l'espace public, mais dans l'opacité
de la relation « micro » (d'individu à individu, d'institution à
individu), dans la quotidienneté sombre de l'usine, de l'école, de
l'hôpital, des services sociaux. C'est ce modèle moléculaire des
relations de pouvoir, fabriquant des divisions et hiérarchies
fractales et multiples, plus subtiles et plus mobiles que
celles des oligarchies traditionnelles de la richesse et de
la naissance, qui connaîtra une extension continue et une
croissance exponentielle dans le capitalisme.

L'ARCHIPEL DES RELATIONS DE POUVOIR


ET LA DÉFINITION DU POLITIQUE

La transformation du pouvoir pastoral en gouvernement


politique des hommes ne remplace pas la souveraineté et les
disciplines. Au contraire, il rend plus aigu le problème de la
souveraineté puisque le gouvernement des hommes introduit
d'autres sujets que les sujets de droits. Le gouvernement ne se

100
substitue pas non plus aux disciplines, puisqu'il les utilise pour
individualiser la population et pour intervenir, en profondeur
et en finesse, dans sa masse, en s'appuyant sur les détails et sur
l'infinitésimal de chaque situation et de chaque subjectivité.
C'est une forme de pouvoir qui ne s'exerce pas contre la loi,
contre les institutions démocratiques ou contre la souveraineté.
Elle glisse et constitue sous ces rapports globaux une économie
et une série des techniques micropolitiques qui passent à travers
les filets des codes (du travail et de la Sécurité sociale, etc.) et
des lois, et qui les font évoluer. Un rapport problématique
(mais aussi souvent très efficace, comme nous avons vu avec la
réforme) s'établit alors, depuis le début du capitalisme, entre
macropolitique et micropolitique, entre les techniques gouver-
nementales et la logique collective, générale, globale, de la
souveraineté, du droit, des institutions démocratiques.
Le pouvoir s'exerce au croisement de logiques hétérogènes :
celle de la totalisation et celle de l'individuation, celle de l'action
collective et celle de l'action distributive, celle des dualismes
de pouvoir et celle des différentiels de pouvoir, celle de la
centralisation et celle de la décentralisation.
Le capitalisme développe depuis le début une autre forme de
pouvoir que celle de la souveraineté, du droit, des institutions
démocratiques, un pouvoir qui est toujours en train de se
faire, un pouvoir en acte. A côté et en dessous des lois et des
institutions démocratiques, à côté et au-dessous des consti-
tutions, agit un pouvoir constituant qui ne siège pas dans des
assemblées délibératives, mais qui s'exerce de manière diffuse
et quotidienne, qui construit, défait, fissure, passe à travers les
relations globales et les hiérarchies générales, pour à la fois les
transformer et les confirmer.

101
L'analyse du pouvoir pastoral et de la société capitaliste
comme archipel de relations de pouvoir hétérogènes, rejaillit
sur la définition du « politique » et sur les modalités de lutte
et de résistance.
A la singularité des techniques d'exercice du pastorat
correspond en effet la spécificité des refus, des révoltes, des
résistances qui s'expriment dans la volonté de ne pas se faire
gouverner ou de se gouverner soi-même. Ce qui n'implique pas,
souligne Foucault, qu'il y ait eu d'abord le pastorat et ensuite
les mouvements de résistance, de révolte, de contre-conduite.
La microphysique du pouvoir et la micropolitique ouvrent de
nouvelles dimensions à l'action politique, en y faisant entrer
une multiplicité de pratiques que la tradition classique de la
philosophie politique et la presque totalité des théories révolu-
tionnaires et critiques définissent comme non politiques.
Toute l'originalité de Michel Foucault, d'une part, ou de
Gilles Deleuze et de Félix Guattari, d'autre part, a été justement,
non seulement d'analyser le pouvoir comme une multiplicité
de dispositifs et de relations de pouvoir, mais aussi d'affirmer
la multiplicité des modalités de résistance, des révoltés et la
multiplicité des modes de subjectivation. Dans une même
lutte interviennent et agissent différentes formes de résistance :
résistance au pouvoir en tant qu'il exerce une souveraineté
politique, résistance au pouvoir en tant qu'il exploite économi-
quement, et résistance au pouvoir en tant que gouvernement
des corps et des âmes (en tant que direction des conduites et
des consciences).
Si ces modalités hétérogènes de résistance se manifestent
toujours ensemble dans une révolte ou dans une séquence révolu-
tionnaire, elles gardent toutefois leur singularité et leur spécificité.

102
Dans chaque révolte, dans chaque séquence révolutionnaire, il y
a toujours une de ces formes de résistance et de subjectivation qui
prime sur les autres. Au XIXE siècle, ce qui primait généralement,
à l'intérieur des luttes menées par le mouvement ouvrier, était
la revendication des droits politiques et du suffrage universel.
Avec le mouvement communiste, au début du XXE siècle, c'était
la question de la souveraineté (prise du pouvoir) qui avait la
prééminence sur les autres. Avec l'« étrange révolution » de 68,
c'est la résistance au pouvoir pastoral moderne, le refus du
gouvernement des corps et des âmes, qui a semblé primer. Ce
n'est ni la revendication des droits politiques, ni le combat pour
la souveraineté (prise de pouvoir), ni la révolte contre l'exploi-
tation économique qui a la prééminence dans les mouvements
de 68, bien que tous ces éléments de révolte et de résistance soient
présents, mais la lutte contre la manière de se faire conduire à
l'école, dans l'usine, dans les rapports avec soi et avec les autres (le
pouvoir des hommes sur les femmes, des professeurs sur les élèves,
des parents sur les enfants, des employeurs sur les employés, des
médecins sur les malades, de l'administration sur les manières
de vivre, etc.). C'est encore la révolte contre la soumission de la
subjectivité au gouvernement et au « management de la vie » (la
moderne direction des consciences par la communication et la
consommation) qui est au cœur de 68. Les luttes pour ne pas se
faire gouverner et pour se gouverner soi-même paraissent ainsi
caractéristiques des comportements de refus contemporains.
La tradition marxiste entretient un rapport paradoxal à la
forme moderne du pouvoir pastoral. D'une part, en s'opposant
à la séparation du politique et du social, elle saisit à côté de
relations juridiques, en dessous du fonctionnement des
institutions démocratiques (et de ces principes de liberté et

103
d'égalité), d'autres relations de pouvoir qui s'expriment dans
l'usine89 et dans la direction de l'économie. Mais d'autre part, la
découverte des relations de pouvoir hétérogènes à la définition
classique du politique est limitée au travail industriel et bloquée
par la focalisation exclusive sur celui-ci. Cette tradition pense
pouvoir contenir et réduire la microphysique du pouvoir et les
contre-conduites qu'il contrôle et suscite, à l'économie et à la
production. Sa définition du politique et du sujet politique en
découle. Il n'y aura alors qu'une seule bonne relation de pouvoir
stratégique (les rapports de production) et qu'un seul bon sujet
politique révolutionnaire (la classe ouvrière).
Entre 1750 et 1810-1820, nous suggère Michel Foucault, le
concept d'économie politique a été entendu au moins de deux
manières. Tantôt on visait à travers cette expression « une certaine
analyse stricte et limitée de la production et de la circulation
des richesses », tantôt « une sorte de réflexion générale sur
l'organisation, la distribution et la limitation des pouvoirs dans
la société90 ». Le marxisme n'a pas suivi cette deuxième piste
(pouvoirs - au pluriel - et société) et s'est enfermé, comme
la science économique, dans la première. L'hétérogénéité des
relations de pouvoir de l'économie politique par rapport à la
souveraineté et à la logique des institutions démocratiques est
interprétée dans un cadre théorique qui fait des premières la base
matérielle de la souveraineté et de la démocratie. L'économie
est le fondement du droit et de la représentation politique,
alors que, si l'on suit Michel Foucault, il s'agit de dispositifs de
89
Michel Foucault s'inspire même, pour sa théorie des disciplines et
pour décrire l'exercice microphysique de ces pouvoirs, de l'analyse
marxienne de l'usine.
90
Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 15.

104
pouvoir hétérogènes qui agissent sur un même plan suivant des
logiques hétérogènes. Le rapport au pouvoir pastoral moderne
du marxisme apparaît ainsi paradoxal : il est à la fois reconnu,
mutilé et neutralisé dans l'économie politique.
Il importe ici de clarifier un point. La microphysique de
Michel Foucault et la micropolitique de Deleuze et Guattari
n'ont rien à voir avec le mot d'ordre « small is beautijul », ou
avec la valorisation ou l'exaltation de la marginalité. D'une
part, elles renvoient aux relations de pouvoir spécifiquement
capitalistes et au rapport que celles-ci entretiennent avec la
souveraineté, les institutions démocratiques, l'État. D'autre
part, elles nous obligent à problématiser les modèles de luttes
politiques que nous avons hérités du mouvement ouvrier.
La question politique que la lutte des intermittents peut
nous aider à déployer est la suivante : comment agencer
les luttes pour les droits, les luttes sur le terrain de la
représentation politique et de la souveraineté et les luttes
économiques, aux luttes pour ne pas se faire gouverner et
pour se gouverner soi-même ?

L A PRODUCTION ET LE CONTRÔLE D'UN NOUVEAU


TYPE DE « CHÔMEUR »

Nous avons mobilisé l'approche micropolitique de Michel


Foucault et de Deleuze-Guattari pour analyser des catégories
« économiques » telles que « travail », « emploi », « chômage »,
et les effets de pouvoir qu'elles exercent sur la subjectivité. Notre
compréhension de l'économie et de ses catégories se trouve ainsi
reconfigurée dans un cadre théorique et politique nouveau.

105
Le chômage, l'emploi, le travail ne sont pas des réalités
« naturelles » qui ont une existence objective, une existence
économique en soi, qui seraient antérieures aux institutions
et aux techniques « pastorales » qui sont censées les gouverner.
Chômage, travail et emploi sont le résultat d'une construction
qui s'opère au croisement de dispositifs qui énoncent la loi,
la norme, l'opinion, les catégories, les savoirs, et d'autres
dispositifs et techniques d'individualisation qui gèrent et
contrôlent les conduites et les comportements des gouvernés.
La distinction deleuzienne et foucaldienne entre « formations
discursives » et « formations non discursives »91 peut nous aider
à dessiner une cartographie des dispositifs de production et
de gouvernement que le conflit a fait émerger. Nous pouvons
ainsi distinguer les dispositifs de pouvoir auxquels les luttes des
intermittents se sont confrontées selon leur objet. Les dispositifs
ou les pratiques non discursives interviennent sur ce que l'on
fait (les actions possibles ou probables), et les dispositifs ou
les pratiques discursives interviennent sur ce que l'on dit (les
énoncés possibles ou probables).
Par « pratiques non discursives » ou par « formations non
discursives », nous entendons les dispositifs (l'ANPE - gérée
par l'État et ses administrations - et l'Unédic et les Assédic
— gérées par les syndicats des entrepreneurs et des travailleurs)
qui inscrivent, fichent, contrôlent, convoquent, distribuent les
allocations, décident des radiations et des sanctions, organisent
le suivi (entretiens, dossiers, formations) des chômeurs. A
travers des interventions sur les montants des allocations, la
durée de l'indemnisation, les conditions d'accès à l'indemni-
sation, les contrôles, les radiations, les suivis, etc., ces dispositifs
91
Voir Gilles Deleuze, Foucault, Editions de Minuit, Paris, 1986.

106
interviennent sur les actions possibles ou probables des assurés
(en identifiant le temps sans emploi au temps de la recherche d'un
emploi, en incitant à se former selon les nécessités du marché et
du « capital humain », etc.). Ces pratiques non discursives visent
à gouverner les « chômeurs » selon deux logiques différentes :
comme « sujets de droit » et comme « individus vivants »,
comme « citoyens » et comme « gouvernés ».
L'assurance chômage est un des dispositifs de l'État-
providence où se joue l'ajustement entre le pouvoir politique
exercé sur des sujets civils (qui ont des droits) et le pouvoir
« pastoral » qui s'exerce sur des individus vivants, sur des
subjectivités concrètes, singulières (qui ont un âge, des
compétences, un sexe, des manières de faire, de penser,
de se comporter, etc.)92.
Par « formations discursives » ou « pratiques discursives »,
nous entendons un ensemble de dispositifs d'énonciation
hétérogènes. Les agencements d'énonciation et leurs fonctions
sont de natures très différentes : le Parlement énonce des lois
(dans ce cas, les lois concernent le droit du travail et le droit de
la sécurité sociale), I'Unédic énonce des normes, les ANPE et les
Assédic des règlements, les universités produisent des énoncés et
des classifications savantes, les médias des opinions, les experts
des jugements d'expertise. « Chômage », « travail », « emploi »
en tant que catégories, opinions, jugements, se matérialisent au
croisement de ces différents régimes d'énonciation. Les énoncés et
les énonciations agissent sur une multiplicité de publics (citoyens,
médias, universitaires, élus nationaux et locaux, catégories
socioprofessionnelles, etc.) en utilisant différentes techniques de
production du sens et de communication, selon une logique de
92
Voir Michel Foucault, Dits et Ecrits, tome II, op. cit., p. 963.

107
gestion différentielle des publics et de constitution de l'opinion.
Au croisement des pratiques discursives et des pratiques non
discursives, nous pouvons décrire le chômage, l'emploi et le
travail comme des « effets globaux », des « effets de masse » de
cette multitude de processus et des dispositifs discursifs et non
discursifs (économiques, politiques, sociaux, de production
d'énoncés et de production des savoirs) qui prennent appui les
uns sur les autres.
L'« économie » est un ensemble d'activités réglées à la fois
par les différentes techniques et procédures corporelles qui
s'exercent sur l'action possible ou probable des gouvernés et par
les différents dispositifs sémiotiques qui s'exercent sur l'énon-
ciation et les énoncés possibles ou probables des gouvernés. Il n'y
a ainsi pas de réalité proprement et simplement économique du
capitalisme, ou du capital, que la loi, les normes, les techniques
« pastorales » et les dispositifs d'énonciation devraient par la
suite réguler et représenter. Le capital n'a pas une logique
propre, des lois autonomes et indépendantes qu'il s'agirait
de limiter, de contrôler à travers les droits, l'opinion, les
savoirs, les techniques d'assujettissement. Il a besoin d'être
sans cesse institué.
Le capitalisme n'a d'existence historique que lorsqu'un
cadre institutionnel, des règles positives (légales et extralégales
- comme les techniques d'individualisation pastorales) et des
« intérêts désintéressés » (le « social ») constituent ses conditions
de possibilité. Le processus économique et le cadre institu-
tionnel, écrit ainsi Michel Foucault, « se sont appelés l'un
l'autre, appuyés l'un l'autre, modifiés l'un l'autre, modelés dans
une réciprocité incessante93 ».
93
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 169.

108
La gouvernementalité opère la composition et l'intégration de
cette multiplicité de processus en utilisant tantôt un dispositif,
tantôt un autre, en s'appuyant tantôt sur une procédure, tantôt
sur une autre, en sollicitant tantôt des technologies corporelles,
tantôt des technologies discursives. Mais le gouvernement est
aussi et d'abord une relation stratégique entre gouvernants et
gouvernés où les premiers essayent de déterminer les conduites
des seconds, et où ces derniers développent des pratiques pour
« ne pas être gouvernés », pour être gouvernés le moins possible,
pour être gouvernés d'une autre façon, selon d'autres procédures,
selon d'autres principes, selon d'autres technologies et d'autres
savoirs, ou encore pour se gouverner eux-mêmes. Ces stratégies
de résistance et de création, Foucault les nomme « contre-
conduites » : elles ouvrent à des processus de subjectivation
« autonomes et indépendants », c'est-à-dire des possibilités de
constitution de soi.
Les contre-conduites et les processus de subjectivation que
nous avons pu observer dans les luttes des intermittents sont
aussi multiples et différenciées que les dispositifs de pouvoir
censés les contrôler. Elles s'expriment de différentes façons
(au niveau moléculaire par la fuite, le détournement, la ruse,
et au niveau molaire par la tentative de renverser la situation
de domination, par la confrontation directe et ouverte avec
les dispositifs de pouvoir, etc.) sans qu'elles soient contradic-
toires les unes par rapport aux autres. Elles peuvent exprimer
à la fois des attitudes défensives ou offensives, et elles peuvent
agir simultanément selon une logique de résistance et selon une
logique d'expérimentation politique.
Chômage, emploi et travail n'apparaissent donc pas seulement
au croisement des dispositifs de contrôle et d'incitation et des
agencements d'énonciation, ils apparaissent aussi au croisement
de stratégies différentes, qui relèvent du gouvernement des
conduites et du refus de se faire diriger ou du désir de se gouverner
soi-même, aussi bien au niveau moléculaire qu'au niveau molaire.
Cette première esquisse de la cartographie des dispositifs de
pouvoir nous donne seulement une vision d'ensemble des
domaines où s'exercent, en utilisant différentes technologies,
différentes formes et stratégies de gouvernement. Elle nous donne
aussi une cartographie des terrains possibles d'affrontements.
C E T OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D'IMPRIMER
POUR LE COMPTE D'ÉDITIONS AMSTERDAM
PAR L'IMPRIMERIE EUROTEH À BREZJE (SLOVÉNIE, U E )
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