Vous êtes sur la page 1sur 10

Lamartine et "Paul et Virginie"

Author(s): Marius-François Guyard


Source: Revue d'Histoire littéraire de la France, 89e Année, No. 5, Bernardin de Saint-
Pierre (Sep. - Oct., 1989), pp. 891-899
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/40530027
Accessed: 05-04-2020 12:25 UTC

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide
range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and
facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at
https://about.jstor.org/terms

Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend
access to Revue d'Histoire littéraire de la France

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
LAMARTINE ET « PAUL ET VIRGINIE »

De l'adolescence à la vieillesse, Lamartine n'a cessé de citer


Bernardin de Saint-Pierre, de le placer parmi les « génies du
premier ordre », comme il dit au début de Y Histoire des
Girondins l. Née d'un enthousiasme de jeunesse, confirmée dans la
maturité, cette admiration, le grand âge apparemment ne l'a pas
refroidie : en 1867 encore, l'auteur-éditeur du Cours familier de
littérature consacre deux « Entretiens » 2 à celui qu'il range à
nouveau parmi les «grands génies»3, à celui qui, mieux que
Chateaubriand, a atteint « la beauté suprême » 4.
Ce culte de Bernardin a été entretenu chez Lamartine par son
ami Aimé Martin, second époux de Madame de Saint-Pierre,
elle-même liée de longue date à la famille du poète. Le récit de
cette amitié mériterait à lui seul une communication. J'ai préféré
étudier les réactions de l'écrivain face à une œuvre qui l'inspire
souvent. Ce premier parti pris, il a fallu encore restreindre le
dessein, si abondante était la matière et si court le temps qui me
serait imparti. Aussi le vrai titre de cet exposé sera-t-il : Lamartine
et Paul et Virginie.
A ses yeux en effet, Bernardin est avant tout l'auteur de ce
roman. Si Lamartine s'était contenté de partager une opinion aussi
commune, une phrase suffirait à le rappeler. Mais entre le poète et
le roman la relation est moins banale. Son admiration est
raisonnée : on en verra les motifs. Ils sont tels qu'ils constituen
fondements d'une poétique : à la lettre, Paul et Virginie

Éditions de référence :
- Paul et Virginie, éd. Ehrard, coll. « Folio », Gallimard, 1984.
- Graziella, éd. Gardair, coll. « Folio », Gallimard, 1979.
1. Histoire des Girondins, Furne, Coquebert, 1847, t. I, p. 26.
2. Cours familier de littérature, t. XXIV (1867), cxLe et cxue Entretiens, p. 513-6
3. Entretien cxli, p. 641.
4. ¡bid., p. 642.

R.H.L.F., 1989, n° 5, p. 891-899

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
892 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

exemplaire. Exemple si vivant qu'au cœur de la création


lamartinienne, ce roman sera plus qu'un album de belles images :
incorporé à une action qu'il fera progresser, il deviendra l'un des
acteurs de Graziella.
En 1847, Lamartine prend la parole sur la tombe d'Aimé
Martin : « l'âme » de son ami affirme-t-il, « avait contracté parenté
avec les âmes de Fénelon, de Jean- Jacques Rousseau et de
Bernardin de Saint-Pierre »5. L'orateur, lui aussi, est de la famille
de Bernardin. « Ma mère, écrit-il ailleurs, l'avait connu, elle
m'avait nourri de ses Études de la Nature et de ses poèmes » 6.
Ainsi, Paul et Virginie, pour Lamartine, est d'abord un legs de sa
mère. Avant même de lire ce « poème », il en a vu des images
naïves, qu'il évoque en 1840 dans sa préface à une édition illustrée
deJocelyn :
Je me souviendrai toujours des premières gravures de poèmes qui frappèrent
mes regards d'enfant. C'étaient Paul et Virginie, Aitala, René [...].
Si je pouvais avoir seulement un jour un petit livre de moi de quelques pages qui
restât sur les tablettes de la bibliothèque de famille, et dont une scène ou deux
fussent attachées aux murailles pour la poésie de ceux qui ne lisent pas, je serais
content, j'aurais vécu [...]
Laurence sera encadrée quelquefois bien bas au-dessous de Virginie, et Jocelyn
bien loin du Père Aubry. Mais je ne désire pas m'en rapprocher davantage. J'ai
pour ces deux grands génies de la poésie moderne, M. de Saint-Pierre et M. de
Chateaubriand, qui furent nos pères et non nos émules, le respect et le culte filial
qui se glorifient même d'une plus humble infériorité. Être de leur famille, cela suffit
à mon orgueil, comme cela suffisait alors à mon bonheur 7.

Il faut donc dépasser la notion d'héritage maternel. Si le jeune


Lamartine a reçu les images, puis le poème, dans sa maturité il les
fait siens et par son œuvre veut être d'une autre famille : cette
«société spiri tualiste » 5 où, après Bernardin, était entré Aimé
Martin.

La fidélité du poète au roman qui a enchanté son enfance et son


adolescence est d'abord adhésion à une foi selon son cœur : celle
que Bernardin - il le rappellera dans l'un des Entretiens de 1867 -
avait professé devant des académiciens hostiles. Lamartine admire
celui qui « croyait en Dieu au temps où l'on n'y croyait guère » 8
et l'affirmait dans une « classe de morale » 9 formée d'« athées » 8,
animée par un « fanatisme d'impiété » 8. En cette « profession de

5. « Discours prononcé sur la tombe de M. Aimé-Martin », in Édition des Souscrip-


teurs, t. VIII, p. 44.
6. « Entretien avec le lecteur » (en tête des Recueillements), Edition des Souscrip-
teurs, t. VIII, p. 39.
7. « Nouvelle Préface » (de Jocelyn), Edition des Souscripteurs, t. VI, p. 18-19.
8. Cours familier de littérature, t. XXIV, p. 633.
9. Ibid., p. 634.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
LAMARTINE ET « PAUL ET VIRGINIE » 893

foi de déisme providentiel »8, il reconnaît la sienne. Il la retrou


évidemment dans Paul et Virginie et c'est sur une note religieu
qu'il achèvera et le cxLe et le cxLie entretiens :
Voltaire avait fait rire et sourire ; Bernardin de Saint-Pierre avait fait prier
pleurer. Le siècle était à lui 10.

« Depuis l'Évangile, qui avait ainsi parlé ? » n « L'Évangile »,


voilà pour l'inspiration ; mais « ainsi » renvoie au style du rom
autre motif d'admiration :

II n'y a pas un mot qui fasse ici plus de bruit qu'un autre ; la respiration même de
l'âme ne s'y sent pas ; tout finit par le silence éternel et l'ombre des bananiers n.

A vrai dire, ces bananiers ne répandent pas leur ombre sur la


tombe de Virginie, mais sur la mémoire infidèle de Lamartine. Que
cette ombre trompeuse ne voile pas la réalité qui importe : pour
son commentateur, Paul et Virginie n'est pas seulement une histoire
édifiante. L'artiste aimerait retrouver le secret d'un autre artiste,
un secret dont il connaît le nom : « la nature ».

La nature seule parle et agit. Ces descriptions sont les lieux mêmes. Les mots
disent les sensations, mais n'exagèrent point ; la nature n'a pas besoin de
rhétorique 12.

Devant elle, Bernardin « se regarde comme un traducteur qui


ajouterait à son texte et qui mentirait en l'exagérant. En deux
mots, c'est l'écrivain de la vérité. Il n'invente rien, il rapporte » 13.
Ainsi, lorsqu'on a achevé Paul et Virginie, « on ne croit pas avoir lu
un roman, on croit avoir écouté une histoire » 13.
Une telle insistance sur le refus de l'exagération, sur la soumis-
sion au modèle signifie-t-elle que Lamartine verrait dans le roman
la simple traduction, la traduction simple de la réalité ? Bernardin
pour lui serait-il avant tout cet écrivain à qui Vernet aurait dit :
« Mon ami, vous êtes un grand peintre » 14, un artiste qui rend la
nature, telle qu'elle est ?
Autant de questions qui appelleraient une réponse affirmative, si
je n'avais asséché la dernière citation du Cours familier, en
omettant les larmes. Voici donc le texte, en son intégrale humidité :
Aussi, quand on a pleuré en lisant Paul et Virginie, on ne croit pas avoir lu un
roman, on croit avoir écouté une histoire 13.

10. Ibid., p. 591.


11. Ibid., p. 666.
12. Ibid.,v. 551.
13. Ibid., p. 643.
14. Ibid., p. 587.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
894 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Pleurs des lecteurs, pleurs des personnages ne suscitent chez


Lamartine aucune ironie. Veut-il évoquer le succès de l'œuvre, il
s'écrie : « On avait pleuré ! on pleure encore, on pleurera
toujours » 10. Et il attaque ainsi sa conclusion : « Essuyez vos yeux
et demandez- vous d'où viennent vos larmes ? » n.
Si le niveau de l'admiration s'élève à proportion de la crue des
larmes, c'est que l'on rejoint ici un des principes de l'esthétique
lamartinienne, telle que l'avait formulée l'auteur des Confidences :
Les poètes cherchent le génie bien loin, tandis qu'il est dans le cœur [...]. Le
sublime lasse, le beau trompe, le pathétique seul est infaillible dans l'art. Celui qui
sait attendrir sait tout 15.

La pratique avait devancé la théorie : dans Jocelyn, par exemple,


le héros fondait dix-huit fois en larmes (ce n'est pas moi qui ai
compté !). Mais suffit-il de faire pleurer les personnages pour
attendrir les lecteurs ? Et, ci cela suffisait, serait-ce bien le comble
de l'art ? Quoi que nous en pensions, l'infaillibilité du pathétique
est un des rares dogmes d'un écrivain peu soucieux de doctrine.
Pour nous aujourd'hui, il est important que l'affirmation de cette
infaillibilité s'appuie, dans Graziella, sur un exemple qui est,
justement, Paul et Virginie.
Le « pathétique » sera un leitmotiv des entretiens de 1867.
Bernardin y est présenté d'abord comme « l'auteur de Paul et
Virginie, la plus mémorable pastorale, sans exception, qu'un génie
à la fois simple et pathétique ait jamais conçue et écrite » 16. S'il
parle plus loin des descriptions, Lamartine enchaîne : « Le
pathétique n'est pas moins simple » 17. Et « larmes », « cœur »,
« amour » ponctuent les dernières pages du second entretien,
jusqu'à ces mots ultimes :
Bernardin de Saint-Pierre, il vivra autant que l'amour 18.

Bernardin : traduisons : l'auteur de Paul et Virginie, car sur


d'autres œuvres, comme les Études de la Nature, Lamartine
exprime bien des réserves. Au créateur de la plus mémorable des
pastorales, en revanche, il voue une admiration totale : celle du
disciple pour son maître, du fils pour un père en qui il reconnaît son
auteur, un exemple vivant. Qui dit filiation ne dit-il pas influence ?

15. Graziella, p. 101.


16. Cours familier de littérature, t. XXIV, p. 514.
17. Ibid., d. 650.
18. Ibid., p. 667.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
LAMARTINE ET « PAUL ET VIRGINIE » 895

Mais cette notion est vague et l'eau des sources semble troub
aux critiques d'aujourd'hui. Comment nommer alors le recours
roman de Bernardin dans la création lamartinienne ? En fait, u
même nom ne saurait définir tous les cas d'emprunt. Voici tro
exemples, cités en ordre d'importance croissante.
D'abord, dans un poème de 1826, « Le Retour », une simpl
allusion :

Là le vieux serviteur nous contait l'aventure


Des deux jumeaux perdus dans la forêt obscure 19,

mais non dans l'anonymat pour le lecteur des Harmonies. Il s'agit


évidemment de Paul et de Virginie, que Bernardin comparaît à
« la constellation des gémeaux » 20, aux « enfants de Lèda » 21.
Dans Jocelyn, le héros, à l'image de son créateur, est un familier
de la pastorale. Ainsi, le « 6 mai 1786 », l'adolescent lit ce roman
dont nous célébrons en 1988 le bicentenaire, mais qu'il est arrivé à
Bernardin lui-même de dater de 1786 22. Ce 6 mai donc, Jocelyn
écrit :

Je tenais dans ma main ce livre où tant de pleurs -


Coulent du cœur de Paul et des yeux des lecteurs,
Quand, le canot parti, chaque coup de la rame,
Emporte Virginie, enlève l'âme à l'âme 23.

Ce motif du départ de Virginie reviendra plus tard. A Valneige,


le séminariste amoureux, évoquant ses lectures d'autrefois dans la
campagne, se rappellera
Virginie arrachée à son frère, et partant,
Et la mer la jetant morte au cœur qui l'attend 24 !

Le héros manifestement s'identifie à Paul : celle qu'il nomme


aussi sa « sœur », Laurence, ne lui sera-t-elle pas un jour
« arrachée » ? Le souvenir se fait pressentiment. Plus qu'une
allusion, nous trouvons ici une assimilation : un peu de Paul passe
en Jocelyn.
Avec Graziella, cet « épisode » inséré en 1849 dans les
Confidences, le recours au roman de Bernardin est beaucoup plus
large. Dans l'édition Folio, si bien présentée par Jean-Michel

19. Harmonies, Œuvres poétiques, Pléiade, p. 402.


20. Paul et Virginie, p. 120.
21. Ibid., p.'2'.
22. Dans le « Préambule » de l'édition in 4° {Paul et Virginie, p. 30).
23. « Première Époque », Œuvres poétiques , Pléiade, p. 580.
24. « Quatrième Epoque », ibid., p. 646.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
896 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Gardair, le texte de l'Épisode va de la p. 29 à la p. 193. Or Paul et


Virginie y apparaît dès la p. 86 et sera présent jusqu'à la p. 134.
Comme Graziella est au cœur des Confidences, Paul et Virginie est
ainsi au cœur de Graziella. Voilà ce que l'on constate d'abord, en
s'en tenant aux références explicites. Mais, en dehors de celles-ci,
l'idylle de l'Ile de France est partout dans le filigrane du texte ; elle
l'était déjà dans ce Premier regret de 1830 dont Lamartine fait
l'épilogue de son récit napolitain.
La fréquence et la longueur des références devaient être notées.
Mais, plutôt que de m'attarder à un relevé fastidieux, j'aimerais
dégager la fonction de Paul et Virginie dans le récit, montrer
comment il modifie les personnages. Plus qu'une collection de
sources partielles, le roman fournit un modèle au compositeur de
Graziella, ces antimémoires poétiques.
Le héros-narrateur est censé être Alphonse de Lamartine.
Hormis la profession de Graziella, affirmera-t-il dans ses Mémoires
inédits, « tout le reste du roman est littéralement exact [...]. Toutes
les scènes en sont vraies ! » 25 Et parmi elles, ajoute-t-il, la peinture
de « notre vie dans l'île et de nos sentiments, la nuit, sur la
terrasse » 25. Précision, on le verra, qui concerne notre propos.
Pris dans une tempête, le narrateur et son ami Virieu n'ont
« sauvé des flots que trois volumes dépareillés » 26 : les Lettres de
J acopo Ortis, un tome de Tacite et « Paul et Virginie, de Bernardin
de Saint-Pierre, ce manuel de l'amour naïf ; livre qui semble une
page de l'enfance du monde arrachée à l'histoire du cœur humain et
conservée toute pure et toute trempée de larmes contagieuses pour
les yeux de seize ans » 27.
Seize ans : l'âge de la jeune morte du Premier regret, l'âge aussi
de Jocelyn quand il tenait « dans sa main ce livre où tant de pleurs
coulaient »23.
Ces livres rescapés, les deux amis vont en lire des fragments à la
famille qui les accueille. Foseólo et Tacite laissent froids ces gens
du peuple ; Bernardin, traduit au pied levé par un Lamartine qui
connaît « pour ainsi dire, par cœur » 28 son roman, les bouleverse :
A peine cette lecture eut-elle commencé, que les physionomies [...] changèrent,
[leur « expression » traduisant] l'évolution du cœur. Nous avions rencontré la note
qui vibre à l'unisson dans l'âme de tous les hommes, de tous les âges et de toutes les

25. Mémoires inédits (1870). Cité in éd. Gardair de Graziella, p. 227.


26. Graziella, p. 85.
27. Ibid., p. 86.
28. Ibid., p. 96.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
LAMARTINE ET « PAUL ET VIRGINIE » 897

conditions, la note sensible, la note universelle, celle qui renferme dans un seul
l'éternelle vérité de l'art : la nature, l'amour et Dieu 29.

En deux soirées sur la terrasse, une première lecture est


terminée. D'autres suivront. Plus tard encore, à Naples, « quelq
pages de Paul et Virginie, qu'elle préférait à tout » 30 récompense
ront Graziella de ses efforts d'écolière : Alphonse alors lui appren
à lire et à écrire.
La première séance, dans l'île, s'était achevée sur la séparatio
de Paul et Virginie, mais le narrateur y avait ajouté un résumé
roman. C'est ce résumé qui amène la tirade, sur « le pathétiq
[...] infaillible dans l'art »15.
Dès les premières phrases du roman, « les physionomies » d
auditeurs avaient changé. Cette altération sera durable : « Tout
jour, la maison fut triste comme s'il était arrivé un événeme
douloureux dans l'humble famille » 31.
Plus profonde est la métamorphose de Graziella : « Elle sembl
avoir mûri de six ans [...]. Les teintes orageuses de la passi
marbraient son front, le blanc azuré de ses yeux et de ses joues »
On croirait entendre Bernardin parlant de Virginie « agitée d
mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir ; son tein
jaunissait » 33.
L'histoire de Virginie a révélé à Graziella son destin : elle aime
le bel étranger et désormais se troublera devant lui, comme
Virginie en présence de Paul :
Le lendemain [de la première lecture], quand je la revis [...] elle se détourna
comme quelqu'un qui cache ses larmes et refusa de me répondre 32.

Le roman n'enseigne pas seulement l'amour : il dit la menace de


la séparation. Cette « séparation cruelle » 15 sur laquelle insiste le
narrateur sera la hantise de Graziella :

Quand on venait à prononcer le nom de la France, la pauvre fille pâlissait


comme si elle eût vu le fantôme de la mort » 34.

A l'horizon du récit, il y a en effet la mort, le tombeau où elle


reposera « sous la haie odorante » 35, telle Virginie enterrée « au
pied d'une touffe de bambous » 36.

29. Ibid.. d. 96-97.


30. Ibid., p. 134.
31. Ibid., p. 102.
32. Ibid., p. 100.
33. Paul et Virginie, d. 157.
34. Ibid., p. 166.
35. « Le Premier Regret », Uraziella, p. 18/.
36. Paul et Virginie, p. 229.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
898 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Dans Paul et Virginie, l'inégalité des conditions, en dépit d'une


commune éducation dans la pauvreté, est sans doute la pire menace
qui pèse sur les amours enfantines. Comment Graziella, en
écoutant le roman, ne découvrirait-elle pas qu'Alphonse lui est
doublement étranger, par la nationalité et surtout par la naissance ?
que son amour - autrement fort que le sentiment qu'elle inspire au
touriste déguisé - est déjà voué à une séparation qu'imposera la
famille française, si lointaine à tous égards ? Le roman de
Bernardin ici semble bien le modèle auquel Lamartine a conformé
son idylle napolitaine.
Lui aussi veut raconter les amours de deux très jeunes gens dans
une île exotique, mais l'inférieure, au sens social, est ici la jeune
fille. Le jeune homme empruntera à Virginie sa naissance noble qui
le ramènera, comme elle encore, en France. Pour « attendrir »,
l'auteur devra, lui aussi, délicatement doser sensualité et naïveté,
mais comment attribuer à Alphonse la robuste innocence de Paul ?
Il faut donc, pour que ce soit une autre « pastorale », que le héros
soit à peine amoureux :
Ce n'était pas de l'amour [...] c'était un repos délicieux du cœur, au lieu d'être
une fièvre douce de l'âme et des sens. Je ne pensais ni à aimer autrement ni à être
aimé davantage. Je ne savais pas si elle était un camarade, un ami, une sœur ou
autre chose pour moi ; je savais seulement que j'étais heureux avec elle et elle
heureuse avec moi 37.

La partie n'était pas égale, ni le jeu très franc. Le narrateur


- censé écrire en 1829 - en convient : Graziella, dit-il, était
« aussi pure dans son abandon que j'étais calme dans mon
insouciance »37.
Lamartine ne voulait pas, ne pouvait pas raconter son aventure
napolitaine avec une cigarière. Ayant pris le parti - moral et
esthétique - de l'idylle lumineuse et mélancolique, il a donné à
Graziella la sensibilité de l'innocence de Virginie, au héros la
supériorité sociale de Mademoiselle de la Tour et, à défaut de la
passion de Paul, cette « insouciance » quelque peu égoïste.
Moyennant quoi, l'idylle peut se développer jusqu'à la tragédie de
la séparation, jusqu'à la mort de l'héroïne.
Une telle adaptation n'allait pas sans invraisemblance et Flaubert
n'est pas le seul à l'avoir noté : « S'il avait raconté l'histoire vraie,
que c' eût été plus beau ! » 38, écrivait-il à Louise Colet. Non, c'eût
été un mauvais récit de Flaubert. Le dessein de Lamartine - dessein

37. Graziella, p. 131.


38. Lettre d'avril 1852.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
LAMARTINE ET « PAUL ET VIRGINIE » 899

moral et esthétique, répétons-le - était tout autre. Retrouvant


Ischia en 1844, avec les paysages de sa première et de sa deuxiè
jeunesses, les souvenirs de l'aventure napolitaine et de la lune
miel, de Graziella et de Marianne, il a voulu avoir vécu là ce que le
héros de Bernardin avaient vécu à l'île de France, en un mot récri
Paul et Virginie.
En quelques mois, son récit parcourt les mêmes étapes que l
roman : l'éducation commune, dont Paul et Virginie est le
« manuel » 27, une première séparation, dont la cause est le maria
projeté pour Graziella, les retrouvailles, « la nuit, à travers l
tempête»39, la séparation définitive, que suivra la mort
Graziella. Certes le héros ne mourra pas de douleur comme Paul
vivra assez pour que s'approfondisse en lui un « regret » d'abor
étouffé par le « respect humain » et « la légèreté » 40. Dénouemen
bien différent de celui du roman, plus proche, comme le souhaitai
Flaubert, de ce qui s'était réellement passé. Par l'aveu d'u
remords tardif, l'épisode rejoignait la biographie, les Confiden
reprenaient.
Si nous ne sommes pas tenus de croire qu'en 1812 Lamartine ait
traduit à haute voix Paul et Virginie à sa maîtresse napolitaine,
nous devons constater qu'il a donné une place de choix au roman
dans son propre récit. Bernardin de Saint-Pierre lui a offert le
modèle qui lui permettait de récrire sa jeunesse et d'attendrir son
public. A se fier aux tirages du « best-seller de Lamartine »41,
l'objectif a été atteint. En écrivant ces derniers mots : « Pardonnez-
moi aussi, vous ! J'ai pleuré » 42, l'auteur de Graziella a peut-être
aussi justifié à l'avance cette communication : le don des larmes
n'était-il pas pour lui le don suprême de M. de Saint-Pierre ?

Marius-François Guyard.

39. Graziella, p. 155.


40. Ibid., p. 182.
41. Jean-Michel Gardair, « Préface » de Graziella, p. 7.
42. Graziella, p. 193.

This content downloaded from 190.16.123.6 on Sun, 05 Apr 2020 12:25:59 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms