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Histoire des histoires

IN TR O D U C TIO N
PAR L O U I S P A U W E L S
IL ÉTAIT UNE FOIS UN JEUNE HOMME PAUVRE DANS UNE BANLIEUE
triste. Il enseignait pour vivre l’histoire et la géographie à
l’École Primaire Supérieure. Ainsi nommait-on en ce temps lés
sous-lycées de la société inférieure. La nuit et le jeudi, il écrivait
des choses lyriques au coin du feu. Je veux dire enveloppé d’une
couverture et avec des mitaines. Car il n’y avait pas de feu, pour
cause de guerre.
Avoir vingt ans dans sa patrie stupéfiée par la défaite, c’est
vivre un conte à rebours où les carrosses sont changés en
rutabagas. Le jeune homme était très maigre; il se nourrissait de
Rimbaud, de Ramakrishna et de biscuits du Secours NationaL
Mais il ne souffrait d ’aucune privation, ayant l’âme volante et
une devise qu’il s’était forgée : « Les choses contre lesquelles
nous ne pouvons rien, faisons en sorte qu’elles ne puissent rien
contre nous ». Il ne souffrait nullement, sauf de la solitude. Les
fées, quand elles se penchent sur les berceaux du peuple,
donnent parfois de l’esprit, jamais des relations.
Dans son Far West sur Seine que cernaient, non des Peaux-
Rouges mais des Panzers, entre la gare de triage et le camp
d’aviation, dans les baraques « Sans Souci » et « Sam Suffi »
occultées dès le crépuscule par des rideaux noirs sur ordre des
autorités, c’était perpétuellement le black-out pour ce jeune
homme éclairé.
Un soir, ouvrant le journal, il découvrit une étonnante

13
LOUIS PAUWELS

petite annonce, précédée de ce titre : « Nous devrions nous


rencontrer! » Des jeunes inconnus lançaient un appel pour
former un groupe d’écrivains. L ’œil s’ouvrait dans sa tombe et
regardait le destin. Il écrivit aussitôt.
Ce même soir, un autre jeune homme, tout aussi perdu,
isolé, rencogné, découvrait la même annonce, éprouvait la même
sensation du destin qui fait de l’œil, et pareillement écrivait
presto.
Les temps abominables sont propices aux miracles. Cette
petite annonce réunit dans un appartement parisien, rue des
Ursulines, une quinzaine de jeunes gens, tous sincères, tous
créateurs, qui voulaient se tenir chaud pour faire de la lumière
dans un monde noir. Celui qui nous avait rassemblés en nous
péchant ainsi par hasard, ayant un père épicier en gros, nous
dévorions des mirifiques tartines que beurrait son épouse,
Ophélie dorée. Le couvre-feu n’éteignait pas la flamme; on
discutait jusqu’au vrai café du petit déjeuner.
Cela se passait voici trente-cinq ans. Les événements, la
mort et l’existence devaient nous séparer vite. Mais, par
extraordinaire, des survivants, tous ont suivi leur vocation, tous
ont fait quelque chose, au théâtre, dans la littérature, l’édition
ou le journalisme.
Deux — les deux qui furent péchés au plus profond de la
pauvreté et de l’incognito —, ne se sont plus jamais séparés. Si
l’on mesurait les hommes aux longues fidélités, ils seraient de
bonne mesure.
Et voici pourquoi, si l’on nous demande :
— Mais comment vous êtes-vous connus, tous les deux?
Guy répond, avec sa pétillante et feinte ingénuité :
— Par petites annonces.

Au : « Famille, je vous hais! », célèbre parole forte d’André


Gide, ceux qui ont le goût des amitiés inusables peuvent
répondre avec plus de réalisme : famille, je vous fais. C’est pour
l’honneur, l’agrément et l’entretien de la famille, qu’en fêtant

14
Histoires des histoires

avec femmes et enfants nos trente-cinq ans d’affection, la nuit


de Noël, nous avons résolu de mettre au point un duo.
Des curiosités communes, orientées diversement, nous
rendaient chacun possesseur de quantité de livres et de dossiers
sur les aspects irrationnels, mythiques, insolites, occultes,
légendaires, de l’histoire. Nous serions donc duettistes dans cet
opéra fantastique, à l’âge où le plaisir de conter fait partie de la
sagesse. Telle est l’histoire simple et sentimentale des Histoires
magiques de VHistoire de France.
Pendant une année, un jour l’un, un jour l’autre, nous
avons raconté la France souterraine aux auditeurs de « France-
Inter », au début des après-midi du « Temps de Vivre », allant
au studio comme jadis les conteurs allaient sur les places des mar­
chés, le temps de vivre étant, selon Jacques Pradel et Bernard
Grand, responsables de cette émission, le temps de voir la vie
autrement.
Deux cents histoires! Chacune devait enfermer la matière
d’un complet roman vrai, tenir en douze minutes, éclairer la
mentalité d’une époque, et elle était suivie d’un entretien de
quatre minutes avec Jacques Pradel, pour indiquer les sources et
apporter les commentaires essentiels. Le temps de vivre fut
donc aussi pour nous l’école du temps comprimé. Bientôt, des
milliers de gens de toutes sortes, du professeur à la ménagère et
du médecin à l’employé, nous écrivirent : passez du comprimé à
l’imprimé, on voudrait en savoir davantage. Nous avons donc
repris et développé nos histoires, dont chacune, d’ailleurs,
pourrait faire l’objet d’un livre.
On trouvera dans ce volume, par ordre chronologique, une
première série d’histoires. D ’autres suivront, si les lecteurs le
désirent.


Histoires magiques de l’Histoire de France. Il faut s’expli­
quer. Certaines sont des histoires de magie de l’Histoire de
France. Toutes ont un effet magique, parce qu’elles opèrent une
coupe dans l’histoire en y révélant des personnages et des faits

15
LOUIS PAUWELS

surréels. Je ne prétends pas que c’est la plus valable des coupes


possibles. Je dis qu’il est légitime de la faire. Une certaine
curiosité découvre l’histoire comme un théâtre fabuleux. Une
autre curiosité peut la découvrir comme une parfaite mécanique.
On a le droit de préférer le théâtre à la mécanique.
Je pense que Guy, en son for intérieur, nourrit plus de
croyances que moi. Je me contente de constater combien le rôle
des croyances est déterminant. Pour Guy, tout ce qui empêche
l’émerveillement est de la fîlousophie. Il a peut-être raison, au
fond. Cependant, je voudrais justifier autrement notre entre­
prise sans prétention.
La science se recommande d’un rationalisme qui nous
inciterait à prendre ces histoires magiques avec des pincettes.
Mais, après tout, la science a des origines visionnaires. Aux xvie
et xvne siècles, elle a été fondée par des hommes qui avaient
une conscience élargie de l’occulte. L’astronomie de Kepler
(dont la mère faillit aller au bûcher des sorcières) est issue d’une
recherche sur la musique des sphères de Pythagore. Newton fut
toute sa vie un alchimiste et un disciple du mystique marginal
Jacob Boehme. La découverte de l’inconscient s’ouvre avec le
thaumaturge Mesmer qui concurrençait les exorcismes du Père
Gassner. La science s’est développée dans les sociétés où existait
un fort courant de conceptions magiques, d’études hermétiques
et cabalistiques. Il y a plusieurs religions, mais il n’y a qu’une
magie comme il n’y a qu’une science. C’est d’ailleurs pourquoi
les Églises se sont opposées longtemps aux occultistes comme
aux savants. Puis la science s’est déployée avec sécheresse en
nous parlant d’un univers sans signification et d’une nature
humaine sans valeur particulière et sans aucun miracle possible.
Mais, aujourd’hui, il y a un renversement. La physique
progresse en incertitudes et soupçonne le réel de n’être que
l’envers d’une tapisserie. L ’astrophysique entrevoit un cosmos
peuplé. On prospecte l’espace intérieur de l’homme, on le
subodore infini, avec des pouvoirs inconnus. Tout cela conduit
la connaissance à reprendre le chemin de la gnose. Et nos
personnages déconcertants envoient leurs fantômes le long de ce
chemin, jalonnant les siècles.

16
Histoires des histoires

D ’autre part, une interrogation raisonnable sur l’esprit


humain nous apprend que celui-ci n’est pas seulement régi par
la raison, et que la raison n’est qu’une fonction de l’esprit parmi
d’autres. L ’esprit a un besoin naturel de nourritures psychiques,
qu’il les trouve avariées ou excellentes dans le conservateur des
traditions. Enfin, l’expérience montre que les sociétés qui ont
voulu nier ce besoin naturel et effacer les traditions, ont abouti à
l’échec froid. On entend beaucoup dire qu’il faut faire table rase
du passé. Mais ceux qui le disent sont les mêmes qui gémissent
sur les vieilles ethnies agonisantes, sur l’effacement des civilisa­
tions archaïques, et qui dénoncent l’impérialisme destructeur de
nos modes de pensée. Or, ce qui est vrai pour les mondes
anciens, l’est pour le nôtre. Et si vous demandez la table rase
dans votre propre monde, si vous rejetez aux enfers de l’oubli,
du mépris, de l’incompréhension votre propre tradition de
magisme, d’hermétisme et d’esprit visionnaire au nom de la
raison et de la mécanique des choses, vous commettez, chez
vous, un égal ethnocide. Avec nos histoires, nous semons
quelques grains pour que refleurisse en vous la mémoire de
l’éternité.
Mais arrêtons ce discours, et rendons-nous à ce petit
théâtre de grandes ombres. Deux amis veulent distraire en
instruisant. Voilà tout.
Histoire des histoires

IN T R O D U C T IO N
PA R L O U IS P A U W E L S
IL ÉTAIT UNE FOIS UN JEUNE HOMME PAUVRE DANS UNE BANLIEUE
triste. Il enseignait pour vivre l’histoire et la géographie à
l’École Primaire Supérieure. Ainsi nommait-on en ce temps lés
sous-lycées de la société inférieure. La nuit et le jeudi, il écrivait
des choses lyriques au coin du feu. Je veux dire enveloppé d’une
couverture et avec des mitaines. Car il n’y avait pas de feu, pour
cause de guerre.
Avoir vingt ans dans sa patrie stupéfiée par la défaite, c’est
vivre un conte à rebours où les carrosses sont changés en
rutabagas. Le jeune homme était très maigre; il se nourrissait de
Rimbaud, de Ramakrishna et de biscuits du Secours NationaL
Mais il ne souffrait d ’aucune privation, ayant l’âme volante et
une devise qu’il s’était forgée : « Les choses contre lesquelles
nous ne pouvons rien, faisons en sorte qu’elles ne puissent rien
contre nous ». Il ne souffrait nullement, sauf de la solitude. Les
fées, quand elles se penchent sur les berceaux du peuple,
donnent parfois de l’esprit, jamais des relations.
Dans son Far West sur Seine que cernaient, non des Peaux-
Rouges mais des Panzers, entre la gare de triage et le camp
d’aviation, dans les baraques « Sans Souci » et « Sam Suffi »
occultées dès le crépuscule par des rideaux noirs sur ordre des
autorités, c’était perpétuellement le black-out pour ce jeune
homme éclairé.
Un soir, ouvrant le journal, il découvrit une étonnante

13
LOUIS PAUWELS

petite annonce, précédée de ce titre : « Nous devrions nous


rencontrer! » Des jeunes inconnus lançaient un appel pour
former un groupe d’écrivains. L ’œil s’ouvrait dans sa tombe et
regardait le destin. Il écrivit aussitôt.
Ce même soir, un autre jeune homme, tout aussi perdu,
isolé, rencogné, découvrait la même annonce, éprouvait la même
sensation du destin qui fait de l’œil, et pareillement écrivait
presto.
Les temps abominables sont propices aux miracles. Cette
petite annonce réunit dans un appartement parisien, rue des
Ursulines, une quinzaine de jeunes gens, tous sincères, tous
créateurs, qui voulaient se tenir chaud pour faire de la lumière
dans un monde noir. Celui qui nous avait rassemblés en nous
péchant ainsi par hasard, ayant un père épicier en gros, nous
dévorions des mirifiques tartines que beurrait son épouse,
Ophélie dorée. Le couvre-feu n’éteignait pas la flamme; on
discutait jusqu’au vrai café du petit déjeuner.
Cela se passait voici trente-cinq ans. Les événements, la
mort et l’existence devaient nous séparer vite. Mais, par
extraordinaire, des survivants, tous ont suivi leur vocation, tous
ont fait quelque chose, au théâtre, dans la littérature, l’édition
ou le journalisme.
Deux — les deux qui furent péchés au plus profond de la
pauvreté et de l’incognito —, ne se sont plus jamais séparés. Si
l’on mesurait les hommes aux longues fidélités, ils seraient de
bonne mesure.
Et voici pourquoi, si l’on nous demande :
— Mais comment vous êtes-vous connus, tous les deux?
Guy répond, avec sa pétillante et feinte ingénuité :
— Par petites annonces.

Au : « Famille, je vous hais! », célèbre parole forte d’André


Gide, ceux qui ont le goût des amitiés inusables peuvent
répondre avec plus de réalisme : famille, je vous fais. C’est pour
l’honneur, l’agrément et l’entretien de la famille, qu’en fêtant

14
Histoires des histoires

avec femmes et enfants nos trente-cinq ans d’affection, la nuit


de Noël, nous avons résolu de mettre au point un duo.
Des curiosités communes, orientées diversement, nous
rendaient chacun possesseur de quantité de livres et de dossiers
sur les aspects irrationnels, mythiques, insolites, occultes,
légendaires, de l’histoire. Nous serions donc duettistes dans cet
opéra fantastique, à l’âge où le plaisir de conter fait partie de la
sagesse. Telle est l’histoire simple et sentimentale des Histoires
magiques de VHistoire de France.
Pendant une année, un jour l’un, un jour l’autre, nous
avons raconté la France souterraine aux auditeurs de « France-
Inter », au début des après-midi du « Temps de Vivre », allant
au studio comme jadis les conteurs allaient sur les places des mar­
chés, le temps de vivre étant, selon Jacques Pradel et Bernard
Grand, responsables de cette émission, le temps de voir la vie
autrement.
Deux cents histoires! Chacune devait enfermer la matière
d’un complet roman vrai, tenir en douze minutes, éclairer la
mentalité d’une époque, et elle était suivie d’un entretien de
quatre minutes avec Jacques Pradel, pour indiquer les sources et
apporter les commentaires essentiels. Le temps de vivre fut
donc aussi pour nous l’école du temps comprimé. Bientôt, des
milliers de gens de toutes sortes, du professeur à la ménagère et
du médecin à l’employé, nous écrivirent : passez du comprimé à
l’imprimé, on voudrait en savoir davantage. Nous avons donc
repris et développé nos histoires, dont chacune, d’ailleurs,
pourrait faire l’objet d’un livre.
On trouvera dans ce volume, par ordre chronologique, une
première série d’histoires. D ’autres suivront, si les lecteurs le
désirent.


Histoires magiques de l’Histoire de France. Il faut s’expli­
quer. Certaines sont des histoires de magie de l’Histoire de
France. Toutes ont un effet magique, parce qu’elles opèrent une
coupe dans l’histoire en y révélant des personnages et des faits

15
LOUIS PAUWELS

surréels. Je ne prétends pas que c’est la plus valable des coupes


possibles. Je dis qu’il est légitime de la faire. Une certaine
curiosité découvre l’histoire comme un théâtre fabuleux. Une
autre curiosité peut la découvrir comme une parfaite mécanique.
On a le droit de préférer le théâtre à la mécanique.
Je pense que Guy, en son for intérieur, nourrit plus de
croyances que moi. Je me contente de constater combien le rôle
des croyances est déterminant. Pour Guy, tout ce qui empêche
l’émerveillement est de la fîlousophie. Il a peut-être raison, au
fond. Cependant, je voudrais justifier autrement notre entre­
prise sans prétention.
La science se recommande d’un rationalisme qui nous
inciterait à prendre ces histoires magiques avec des pincettes.
Mais, après tout, la science a des origines visionnaires. Aux xvie
et xvne siècles, elle a été fondée par des hommes qui avaient
une conscience élargie de l’occulte. L’astronomie de Kepler
(dont la mère faillit aller au bûcher des sorcières) est issue d’une
recherche sur la musique des sphères de Pythagore. Newton fut
toute sa vie un alchimiste et un disciple du mystique marginal
Jacob Boehme. La découverte de l’inconscient s’ouvre avec le
thaumaturge Mesmer qui concurrençait les exorcismes du Père
Gassner. La science s’est développée dans les sociétés où existait
un fort courant de conceptions magiques, d’études hermétiques
et cabalistiques. Il y a plusieurs religions, mais il n’y a qu’une
magie comme il n’y a qu’une science. C’est d’ailleurs pourquoi
les Églises se sont opposées longtemps aux occultistes comme
aux savants. Puis la science s’est déployée avec sécheresse en
nous parlant d’un univers sans signification et d’une nature
humaine sans valeur particulière et sans aucun miracle possible.
Mais, aujourd’hui, il y a un renversement. La physique
progresse en incertitudes et soupçonne le réel de n’être que
l’envers d’une tapisserie. L ’astrophysique entrevoit un cosmos
peuplé. On prospecte l’espace intérieur de l’homme, on le
subodore infini, avec des pouvoirs inconnus. Tout cela conduit
la connaissance à reprendre le chemin de la gnose. Et nos
personnages déconcertants envoient leurs fantômes le long de ce
chemin, jalonnant les siècles.

16
Histoires des histoires

D ’autre part, une interrogation raisonnable sur l’esprit


humain nous apprend que celui-ci n’est pas seulement régi par
la raison, et que la raison n’est qu’une fonction de l’esprit parmi
d’autres. L ’esprit a un besoin naturel de nourritures psychiques,
qu’il les trouve avariées ou excellentes dans le conservateur des
traditions. Enfin, l’expérience montre que les sociétés qui ont
voulu nier ce besoin naturel et effacer les traditions, ont abouti à
l’échec froid. On entend beaucoup dire qu’il faut faire table rase
du passé. Mais ceux qui le disent sont les mêmes qui gémissent
sur les vieilles ethnies agonisantes, sur l’effacement des civilisa­
tions archaïques, et qui dénoncent l’impérialisme destructeur de
nos modes de pensée. Or, ce qui est vrai pour les mondes
anciens, l’est pour le nôtre. Et si vous demandez la table rase
dans votre propre monde, si vous rejetez aux enfers de l’oubli,
du mépris, de l’incompréhension votre propre tradition de
magisme, d’hermétisme et d’esprit visionnaire au nom de la
raison et de la mécanique des choses, vous commettez, chez
vous, un égal ethnocide. Avec nos histoires, nous semons
quelques grains pour que refleurisse en vous la mémoire de
l’éternité.
Mais arrêtons ce discours, et rendons-nous à ce petit
théâtre de grandes ombres. Deux amis veulent distraire en
instruisant. Voilà tout.
L a sainte ampoule

GUY BRETO N
L’HISTOIRE DE FRANCE COMMENCE PAR UNE HISTOIRE MERVEILLEUSE.
Le 25 décembre 498, les rues de Reims étaient remplies
d’une foule joyeuse qui attendait le passage d’une extraordinaire
procession. Le chef franc, Clovis, qui avait décidé de se
convertir au christianisme, devait se rendre, en grande pompe et
entouré des principaux prélats de la Gaule, de l’ancien palais
du gouverneur romain, situé près de la porte Basée — porta
Basiîica — jusqu’au baptistère où l’attendait Remi, évêque de la
petite cité.
Toutes les rues étaient décorées. Grégoire de Tours nous
dit que « les places étaient ombragées de tentures de couleur et
les églises tendues de courtines blanches ». Quant à la piscine où
le nouveau chrétien devait être, suivant le rite, plongé trois fois,
elle était splendidement ornée. Le chroniqueur nous dit, en
outre, que des parfums y étaient répandus et que des cierges
odoriférants y brûlaient, de telle façon « que tout le peuple était
imprégné d’une odeur divine et que Dieu y comblait les
assistants d’une telle grâce qu’ils se croyaient transportés au
milieu des parfums du paradis ».
Au long des rues, en attendant la procession, les gens bien
informés racontaient que ce baptême était la conséquence d’un
vœu que Clovis avait fait pendant une bataille. Depuis
longtemps Clotilde — fille du roi burgonde Chilpéric — qu’il
avait épousée en 493, le pressait d’abandonner le culte des dieux

21
GUY BRETON

Wotan, Ziu et Freia, pour se convertir à la religion du Christ,


mais le Franc hésitait. Or, quelques mois plus tôt, alors qu’il se
battait contre les Alamans, la fortune semblant lui être contraire,
il s’était adressé au ciel en ces termes :
— Dieu de Clotilde, Toi que ma femme affirme être le fils
du Dieu vivant, si tu me donnes la victoire sur ces ennemis, je
croirai en Toi et me ferai baptiser!
Aussitôt après cette prière, les Alamans avaient fui dans le
plus grand désordre. Victoire miraculeuse dont s’était réjoui
Clovis puisqu’elle lui assurait toute la Gaule septentrionale avec
une autorité incontestée tant sur les Gallo-Romains que sur ses
Francs germaniques...


Les Rémois qui attendaient en bavardant auprès de la
cathédrale bâtie par saint Nicaise quatre-vingt-dix-sept ans plus
tô t1 firent soudain silence. Un bourdonnement de chants
religieux annonçait l’arrivée du cortège qui bientôt déboucha
sur la place. En tête marchait le clergé rémois précédé d’un
porte-croix, puis Remi, qui avait instruit le roi dans les dogmes
chrétiens, et différents évêques dont les mitres, les crosses et les
anneaux ornés d’une améthyste émerveillèrent les braves gens.
Des moines et des religieux suivaient en chantant des hymnes
de gloire. Enfin venait Clovis, tout seul, vêtu de la blanche robe
des catéchumènes. Derrière lui marchaient deux jeunes femmes
dont la rumeur publique avait propagé les ravissants prénoms :
Alborflède et Lantechilde. C’étaient les sœurs du roi. Elles aussi
devaient recevoir le baptême, tout comme les trois mille
guerriers qui fermaient, le cortège, trois mille Francs aux
énormes moustaches tombant sur leurs tuniques virginales, qui
avançaient en s’efforçant de paraître recueillis.
La cérémonie allait donc durer toute la journée et le menu

1. Cette cathédrale fut remplacée, a u IXe siècle, par un nouvel édifice


qu’un terrible incendie devait détruire en 1210. La cathédrale actuelle date du
xme siècle.

22
La sainte ampoule

peuple en montrait une intense jubilation. Non qu’il fût


exagérément épris de spectacles religieux, mais parce qu’il
supputait des réjouissances annexes. L’entrée de cette foule de
nouveaux convertis au sein de l’Église allait être accompagnée,
en effet, de festins et de beuveries dont le pieux prétexte
absolvait à l’avance tous les excès.

Lorsque le porte-croix se trouva devant le baptistère, le


cortège s’arrêta. Remi fit alors signe à Clovis qui marcha d’un
pas ferme vers la piscine, ses longs cheveux défaits. Sans
hésitation, il entra dans l’eau glacée, et Remi, qui présidait la
cérémonie, prononça cette phrase qui devait traverser les
siècles :
— Courbe doucement la tête, fier Sicambre! Adore ce que
tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré!...
Après quoi, le roi ayant confessé sa foi en Dieu tout-
puissant et en la Trinité, l’évêque, à trois reprises, lui plongea la
tête dans l’eau, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Clovis sortit de la piscine, accueilli par un prêtre qui
l’entoura d’un grand linge et le bouchonna avec respect. Séché,
le roi se rendit dans une pièce voisine pour y revêtir une
nouvelle tunique de lin. Il reparut l’instant d’après.
Le public, admis dans le baptistère, s’apprêta alors à
assister sans passion à la deuxième partie de la cérémonie : la
confirmation. L’évêque allait oindre le front du nouveau baptisé
avec le saint chrême; on chanterait quelques psaumes et tout
serait terminé. La beuverie et le festin attendus par le menu
peuple pourraient enfin commencer.
C’est alors qu’il se produisit un événement prodigieux que
Hincmar, archevêque de Reims, devait relater au IXe siècle dans
sa Vie de saint Remi , et dont on parle encore depuis mille trois
cents ans
Voici les faits tels qu’ils nous sont rapportés :
« Comme Remi et Clovis arrivaient au baptistère, le clerc qui
portait le chrême fu t arrêté par le peuple, en sorte qu’il ne put

23
GUY BRETON

parvenir à la fontaine baptismale. A cette fontaine bénite par la


volonté divine, il manquait donc le saint chrême. E t comme la foule
du peuple empêchait d’entrer dans l’église ou d’en sortir, le saint
pontife, levant au ciel les yeux et les mains, se m it tacitement à
prier en répandant des larmes. E t soudain, une colombe plus blanche
que la neige apporta dans son bec une petite ampoule pleine de saint
chrême dont l’odeur suave, bien supérieure à celle de l’encens et des
cierges, frappa tous les assistants. Le saint pontife ayant pris cette
petite ampoule, la colombe disparut. »
Aussitôt, Remi, que le merveilleux ne troublait point,
procéda avec le saint chrême, miraculeusement apporté, à
l’onction de Clovis, devant une foule dont on devine l’ébahisse-
ment...

Après la cérémonie, la sainte ampoule — puisque tel sera


désormais le nom que l’on donnera à la petite fiole venue du ciel
— fut pieusement portée par Remi dans un lieu sûr. Plus tard,
elle sera placée dans un réceptacle d’orfèvrerie en forme de
colombe. Ceux qui l’ont vue nous disent qu’elle était de verre
ou de cristal un peu opaque, que sa grosseur était celle d’une
figue moyenne, que son col avait une couleur blanchâtre et que
son bouchon était fait de taffetas rouge, et que l’huile qu’elle
contenait exhalait le parfum le plus exquis. Certains chroni­
queurs, comme Froissart dans sa Description du sacre de
Charles V I, affirment même que le chrême se reformait tout
seul après chaque onction royale, et que son volume, par
conséquent, ne diminuait jamais. L’historien Dom Guillaume,
au XVIIe siècle, nous assure qu’un « célèbre docteur » dont il ne
nous donne malheureusement pas le nom, croyait que « ce
baume céleste avait été fait de la main des anges ».
Le baptême de Clovis était donc marqué d’un signe divin
dont les rois de France, pendant plus de mille ans, allaient se
servir à des fins politiques. En effet, l’origine céleste de la sainte
ampoule devait élever la France au rang de fille aînée de
l’Église, suggérer l’idée d’une cérémonie de prise du pouvoir

24
La sainte ampoule

intégrée à la liturgie religieuse : le sacre; faire de ce sacre une


véritable initiation propre à transformer le souverain en roi-
prêtre et en un roi thaumaturge — capable, par exemple, de
guérir les écrouelles —, bref, donner un caractère sacré à la
fonction royale...
Aventure merveilleuse qui allait rendre jaloux tous les
souverains du monde et amener les rois anglais à « s’inventer »
une sainte ampoule — celle de saint Thomas Becket — afin de
fonder leur monarchie sur des bases aussi solides que celle des
Français...

Cette sainte ampoule devenue « signe divin », fut utilisée


lors du sacre de presque tous les rois de France jusqu’à la
Révolution. Mais le 16 vendémiaire An II (7 octobre 1793), le
conventionnel Ruhl, on le sait, la brisa à coups de marteau sur
les marches de la statue de Louis XV qui se dressait au milieu
de la place Royale de Reims.
Pourtant, malgré la hargne de ce révolutionnaire, la sainte
ampoule ne devait pas disparaître complètement. Quelques
débris contenant un peu de baume furent recueillis par l’abbé
Seraine, curé de Saint-Remi. Ce baume, mêlé à d’autres huiles
bénites, fut enfermé dans un nouveau reliquaire et servit au
sacre de Charles X. Ultime reste du chrême employé lors du
baptême de Clovis, il fait encore partie, aujourd’hui, du trésor
de la cathédrale de Reims...

25
GUY BRETON

— Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais cette sainte ampoule


apportée par une colombe venue du ciel me semble assez suspecte... Que
faut-il en penser?
— Vous imaginez bien qu’une histoire aussi surprenante n’a
pas été sans rencontrer quelque scepticisme chez les historiens, et
même chez les gens d’Église... Des bénédictins, comme Dom
Mabillon, des jésuites, comme le Père Jacques Longueval, des pères
bollandistes, etc., se sont livrés, au cours des siècles, à des critiques
sévères à l’égard du texte d’Hincmar et ont tout bonnement déclaré
qu’il s’agissait là d’une légende...
— Avant d’aller plus loin, puis-je vous demander ce que sont des
pères « bollandistes »?
— Il s’agit des continuateurs du Père Bolland qui commença,
au xvue siècle, un vaste travail sur la vie des saints connu sous le
titre d’Acta sanctorum...
— Merci. Continuons. Ces braves ecclésiastiques refusèrent donc de
croire à Vapparition miraculeuse de la sainte ampoule?
— Oui. Et leurs objections ont été reprises par l’historien Leber
qui vivait au XIXe siècle. Très curieusement d’ailleurs, celui-ci a
commencé par réfuter cette histoire non pas pour des raisons
« cartésiennes », mais pour des raisons matérielles.
— Expliquez-vous!
— Eh bien, il n’a pas dit, en effet : « Je n’y crois pas parce
qu’une colombe ne peut pas venir du ciel avec une ampoule dans le
bec. » Il a dit : « Je n’y crois pas parce qu’il y avait certainement
suffisamment d’huile pour procéder au baptême... » Voici d’ailleurs son
texte :
« On prétend, écrit-il, qu’au moment de baptiser Clovis l’huile
sainte venant à manquer, le ciel daigna y suppléer par l’envoi d’une
fiole remplie d’une liqueur divine dont le parfum embauma toute
l’église.
« Ce fait n’a pas le caractère de la vraisemblance. On croira
difficilement que l’huile qui devait servir au baptême d’un monarque
n’ait pas été préparée ou apportée d’avance dans le sanctuaire, ou
qu’il ne s’en soit pas trouvé assez pour accomplir la cérémonie.
Comme on ne comptait pas sur un prodige, on avait dû prendre les
précautions nécessaires. Le chrême devait être préparé, non seule­
ment pour le roi, mais pour six mille sujets qui furent baptisés avec
lui; ou, selon Grégoire, trois mille soldats et plus, non compris les

26
La sainte ampoule

femmes et les enfants. La négligence qu’on suppose ici ne se


concevrait point. Le fait n’est pas vraisemblable en soi. »
— Ce monsieur était plein de bon sens!...
— Il est un autre fait qui trouble beaucoup les historiens :
aucun des chroniqueurs contemporains du prodige n’en fait men­
tion : ni Grégoire de Tours, qui pourtant conte en détail la
cérémonie du baptême de Clovis, ni Frédégaire, son continuateur, ni
l’évêque Avitus, ni même saint Remi dans son testament...
— Saint Remi rien parle pas? Voilà qui est curieux...
— Non. Saint Remi se contente d’écrire : « Deus... plurima signa
ad salutem praefatae gentis Francorum operari facit! » C’est-à-dire
que des prodiges ont été effectués par Dieu pour la conversion des
Francs... Certains auteurs en ont conclu un peu hâtivement que par
« prodige », il fallait entendre « sainte ampoule »... C’est ce qui
s’appelle « solliciter un texte »... En fait, les historiens plus rigoureux
estiment que cette phrase de saint Remi est extrêmement vague et
qu’on n’a pas le droit d’y voir une allusion quelconque à la sainte
ampoule. D ’ailleurs, si ce fait prodigieux s’était produit lors du
baptême de Clovis, saint Remi ébloui ne se serait pas contenté de
faire une vague allusion à des « prodiges »; il aurait relaté le fait dans
tous ses détails...
— Laissons donc saint Remi et reprenons l3enquête par le début.
Qui a parléy le premier, de la sainte ampoule?
— En fait, le premier chroniqueur qui parle vraiment de là
sainte ampoule est Hincmar, archevêque de Reims, qui écrivit au
IXe siècle, c’est-à-dire quatre cents ans après l’événement... Il prétend
avoir puisé ses renseignements dans d’anciennes chroniques. Les­
quelles? Il ne le précise pas. On a donc accusé Hincmar d’avoir
inventé de toutes pièces le miracle de la colombe. Pourtant, quelques
chercheurs ont découvert que l’histoire de la sainte ampoule était
connue avant qu’Hincmar n’en parle, et qu’elle appartenait, sous
forme de légende, au folklore rémois...
— Alors, la question se pose : D'où venait cette légende?
— On a pu en reconstituer la genèse. Le baptême de Clovis
ayant été l’événement le plus important de l’histoire de la christiani­
sation de la Gaule franque, on peut penser qu’assez tôt — vers le VIe
ou V IIe siècle — les prêtres de Reims durent montrer aux pèlerins
l'ampoule dont saint Remi s’était servi. Cette ampoule, authentique

27
GUY BRETON

ou fausse, peu importe, était considérée comme une relique. Or nous


savons que les objets sacrés étaient fréquemment conservés dans des
réceptacles en forme de colombe que l’on suspendait dans les églises,
au-dessus de l’autel... D’autre part, sur les dessins, les fresques, les
mosaïques qui représentent une cérémonie de baptême, on remarque
souvent une colombe — le Saint-Esprit — qui descend sur la tête du
nouveau chrétien... Il a suffi aux braves gens de voir ce reliquaire en
forme de colombe tenant dans son bec une fiole, et une mosaïque
figurant le baptême de Clovis, pour que, du mélange naisse une
légende... Légende que le brave Hincmar, en toute bonne foi, nous a
rapportée...
— Et que Von a crue pendant mille ans, ce qui est assez
extraordinaire!...
— Hincmar s’en est laissé conter, c’est vrai. Mais il faut tout de
même lui reconnaître une idée géniale. Idée qui fut mise à exécution
pour la première fois en 869, lors du couronnement de Charles le
Chauve, et qui consista à employer le baume de Clovis à l’onction
des rois de France... Par cette trouvaille, non seulement il servait les
intérêts de la ville dont il était le pasteur (les archevêques de Reims
devenaient ainsi les consécrateurs de leurs souverains), mais il faisait
des rois de France les seuls monarques sacrés au moyen d'une huile
venue du ciel, ce qui les plaçait au-dessus de tous les rois de la
chrétienté.
C’est ainsi qu’une histoire merveilleuse, née d’une légende, a pu
donner, pendant près de mille ans, à quarante rois, la force et le
prestige qui leur étaient nécessaires pour faire la France...

SOURCES

Jean-Pierre B a y a rd , Le Sacre des rois, 1964.


M a rc B lo c h , Les Rois thaumaturges, 1961.
D om G u illa u m e , Le Théâtre d'honneur et de magnificence préparé au sacre des
rois, Reims, 1654.
H in c m a r , Vie de saint Remi.
M .-C. L e b e r, Des cérémonies du sacre ou Recherches historiques et critiques sur
les mœurs, les coutumes, les institutions et le droit public des Français dans
l'ancienne monàrchie, 1825.
Croyez-vous aux sirènes ?

L O U IS P A U W E L S
PLINE, AU CHAPITRE IX DE SON HISTOIRE NATURELLE, ÉCRIT : « UNE
députation de Lisbonne fut envoyée à l’empereur Tibère pour
lui annoncer qu’on avait vu et entendu, dans une caverne, un
Triton. On a vu des Néréides sur ces mêmes rivages. L’une se
mourait. Ses gémissements furent entendus au loin par les
habitants. Le légat de la Gaule écrivit à l’empereur Auguste
qu’on apercevait sur la côte plusieurs Néréides mortes. Je peux
citer des témoins (qui occupent un rang élevé dans l’ordre
équestre) et qui m’ont certifié avoir vu dans l’océan Cadix un
homme des mers, d’une conformation parfaitement identique à
la nôtre. Pendant la nuit, cet homme des mers montait sur les
navires! »
Le naturaliste Rondelet, qui professe au xvie siècle à
l’université de Montpellier, écrit dans son Histoire des Poissons :
« On a pris en Norvège un monstre marin après une grande
tourmente. Tous ceux qui le virent lui donnèrent le nom de
Moine, car il avait une face humaine, mais rustique et peu
gracieuse, la tête rasée, et comme un capuchon de moine sur les
épaules. L’extrémité du corps se finissait par une large queue. »
Et Rondelet poursuit :
« Les poètes disent qu’il y a des Néréides (c’est-à-dire un
être féminin, de forme humaine, qui vit dans la mer). Pline
estime que ce n’est pas une fable. On en a vu autrefois sur des
plages. On a entendu leurs plaintes. On en a vu en Poméranie,

31
LOUIS PAUWELS

avec un beau visage de femme. J’ai entendu dire qu’un marinier


espagnol en retint une dans son navire, mais qu’un jour elle
s’échappa, se jeta dans la mer et ne reparut plus. »
On lit dans la Grande Chronique des Pays-Bas qu’en 1433,
sur les côtes de Pologne, on pêche un homme marin, aux pieds
et mains palmés, qui se laisse toucher par tout le monde. Il ne
parle pas, mais il semble qu’il entende fort bien.
Le roi de Pologne le fait enfermer dans une tour. Mais
l’homme des mers en conçoit un tel chagrin que l’on pense qu’il
va mourir. On le ramène au rivage, où une grande foule s’est
assemblée. Il fait un signe d’adieu, plonge et disparaît à jamais.
Le père Bouhours, jésuite français de la Renaissance, écrit :
« Les Sirènes, dont les poètes parlent tant, ne sont pas des
inventions. On en a vu en divers pays. Philippe, archiduc
d’Autriche, en amena une avec lui à Gênes, en 1548. Une autre
apparut sur une plage de Hollande au commencement du
siècle. »
Mais c’est au naturaliste Benoît de Maillet, précurseur de
Darwin, et qui soutint le premier, au XVIIIe siècle, la thèse du
transformisme, que nous devons la plus abondante documenta­
tion sur les hommes des mers. Benoît de Maillet fut consul de
France en Égypte et inspecteur des établissements français dans
le Levant. Il fit d’innombrables observations maritimes qu’il
consigna dans son ouvrage : Entretiens sur l’origine de l’homme
(1748). Pour lui, l’origine de l’homme est dans les océans.
Voltaire, qui plaisante tout, le prend en dérision. Mais le
faisceau de témoignages puisés principalement dans les chro­
niques du Portugal par Benoît de Maillet, force l’attention.
Le roi du Portugal au xvie siècle, Manuel, surnommé le
Grand ou le Fortuné, connaît un règne glorieux. Vasco de
Gama ouvre la route des Indes. Le Brésil est conquis. La cour
de Manuel est fastueuse, enrichie par les trésors d’Afrique et
d’Asie. Mais jamais plus surprenant cadeau ne fut offert au roi
Manuel que celui dont nous entretiennent l’Histoire du Portugal
et les Relations des Indes orientales :
« Un coup de filet, jeté à la pointe de l’Inde, ramena
quinze hommes des mers qu’on s’empressa d’expédier à la cour

32
Croyez-vous aux sirènes?

de Lisbonne. Treize moururent durant le voyage. Seules


survécurent une femme et une jeune fille. Elles parvinrent au
roi Manuel qui ne se lassa pas de les admirer. Les Océanides
paraissant fort tristes, le roi les fit descendre dans un endroit
peu profond de la mer, chargées de chaînes légères qui les
empêchaient de s’échapper. Et la cour, montée sur des bateaux,
put assister à leurs évolutions. Ces créatures vécurent quelques
années pendant lesquelles, chaque jour, on les menait à la mer.
Mais jamais elles ne purent apprendre à parler. »
Voici maintenant un fait tiré de la Grande Chronique des
Pays-Bas :
En l’année 1430, après une grande inondation, des jeunes
filles de la ville d’Edam, sur le Zuyderzee, trouvent une Océa-
nide ensevelie dans la vase. Elles la ramènent à Edam. Puis
on la conduit à Haarlem, où des savants l’examinent et tentent
en vain de lui apprendre à parler. On était obligé de la
surveiller, disent les chroniques, afin qu’elle ne se jette pas à
l’eau, même dans les petites rivières... Ces chroniques rap­
portent encore que l’on captura dans le Texel en 1700, un
homme marin qui ne vécut que trois jours, et fut admiré par
tout le peuple d’Amsterdam.
Cherchons maintenant dans les archives britanniques. Un
vaisseau anglais, qui pêche la baleine dans les mers du
Groenland, se trouve environné par une soixantaine de petites
barques montées par des hommes des mers. Le capitaine fait
descendre les chaloupes. Mais lorsque les Océanides voient les
marins s’approcher, ils plongent tous à la fois avec leurs barques
et ne reparaissent plus. Une seule créature est capturée. On la
ramène à bord. C’est apparemment un homme, normalement
constitué, mais dont les pieds et les mains sont palmés. Ils
survécut dix jours, sans vouloir se nourrir. Il ne proférait aucun
son, sauf des soupirs. Des larmes coulaient de ses yeux. Sa
barque, qui mesurait environ neuf pieds de long, était fort
étroite, aux extrémités fuselées. C’était une charpente d’os de
poissons, couverte de peaux de chiens marins. Cette barque et
l’homme des mers desséché, furent exposés longtemps dans la
salle de l’amirauté de Hall.

33
LOUIS PAUWELS

Interrogeons des documents français.


Le 31 mai 1671, le capitaine Pierre Luce, qui commande en
Martinique, rédige le rapport suivant :
« Aujourd’hui, six hommes qui étaient allés en bateau aux
îles du Diamant s’apprêtaient à rentrer. C’était le coucher du
soleil. Au bord de l’île, ils ont aperçu un monstre marin. Ce
monstre avait une figure humaine et son corps se terminait
comme un poisson. Il avait les cheveux noirs et gris, une longue
barbe, et l’estomac couvert de poils. Son air était farouche.
Quand il émergeait, il s’essuyait le visage des deux mains en
reniflant comme un chien barbet. Il s’est approché de si près
qu’un des hommes lui a lancé une ligne pour voir s’il
l’attraperait. Mais l’homme des mers a plongé encore une fois et
nul ne l’a plus revu. »
Ce rapport du capitaine commandant les quartiers du
Diamant à la Martinique a été reçu par Pierre de Beville,
notaire des quartiers de la compagnie maritime, en présence du
père jésuite Julien Simon. Il contenait en outre « les dépositions
séparées et unanimes de deux autres Français et de quatre
nègres ».
Voici un autre fait, qui se situe en 1746 et nous est rapporté
par le sieur Le Masson, commis de la Marine :
« Une sentinelle faisant sa ronde de nuit sur les murs de
Boulogne, aperçut un homme gesticulant dans le fossé. Elle le
héla sans recevoir de réponse. A la troisième sommation, la
sentinelle tira. Quand on releva le cadavre, on s’aperçut que
c’était celui d’un homme des mers que le reflux avait laissé dans
le fossé. La partie inférieure du corps avait la forme d’un
poisson. »
Le 8 septembre 1725, M. d’Hautefort envoie au comte de
Maurepas, ministre de Louis XIV, le procès-verbal suivant :
« Sept navires mouillaient sur le banc de Terre-Neuve,
lorsque, vers dix heures du matin, un homme des mers parut à
bâbord du vaisseau français, la Marie-de-Grâce, commandé par
le capitaine Olivier Morin.
« Il se montra d’abord sous le baril du contremaître
Guillaume l’Aumône. Aussitôt, celui-ci prit une gaffe, mais le

34
Croyez-vous aux sirènes?

capitaine l’en empêcha de crainte que le monstre ne l’entraîne


avec lui. Pour cette raison, le contremaître lui en donna
seulement un coup sur le dos, sans le piquer. L’homme marin
fit plusieurs fois le tour du navire, s’éloigna, revint, s’éleva hors
de l’eau jusqu’au nombril. Ce manège dura de dix heures du
matin à midi, et le monstre a été vu pendant tout ce temps par
les trente-deux hommes de l’équipage. Ils purent tous remar­
quer les particularités suivantes : la peau brune et basanée, sans
écailles. Tous les mouvements du corps, depuis la tête jusqu’aux
pieds (visibles dans l’eau transparente), étaient d’un homme
normal. Les yeux étaient bien proportionnés, le nez camard, les
dents blanches, les oreilles semblables à celles d’un homme, les
pieds et les mains pareils, sauf que les doigts étaient joints par
une pellicule, telle qu’il en existe aux pattes des oies et des
canards. Enfin, c’était un corps d’homme aussi bien fait qu’il s’en
voit ordinairement... Vers midi, la singulière créature s’éloigna
du navire, plongea profondément, et on ne la revit plus. »

— Vous ne croyez pas que les récits fabuleux de marins sont un


effet du rhum et des rêveries de solitude sur Veau?
— Manuel, roi du Portugal, le légat de Gaule, Philippe,
archiduc d’Autriche, et les historiens de leurs cours, ne sont pas des
marins ivres. L’homme des mers, tiré au mousquet par une
sentinelle à Boulogne, ce n’est pas une hallucination en mer.
— Donc, vous croyez fermement qu’il aurait existé, et qu’il
existerait peut-être encore des hommes et des femmes des mers?

35
LOUIS PAUWELS

— Je ne crois rien. Je crois qu’il faut toujours se poser plus de


questions qu’il n’y a de réponses.
— Et ceci, justement, n’est pas une réponse!
— Attendez. Si vous étudiez les premières croyances des
hommes, vous constatez que tous les peuples riverains ont en
commun le mythe d’un homme ancien sorti de la mer pour les
éduquer. C’est le Vinak-Car (l’homme-poisson) des Guatemalas.
C’est le Cuculkan des Mayas. C’est Manco-Capac chez les Incas et
c’est Quetzalcoatl qui sort du golfe du Mexique. Sur les côtes
celtiques, c’est Hue-Gadarn. En Inde, c’est Parascharya. Et faut-il
vous rappeler le Neptune des Grecs, et la Vénus d’Hésiode, apparue
sur les flots?
— Il s’agit de légendes.
— Et si les légendes étaient, en réalité, des souvenirs?
— Vous exagérez!
— Je n’exagère pas plus que deux grands astronomes contem­
porains. L’un se nomme Shklovski, Soviétique, l’autre Karl Sagan,
Américain. Tous deux se sont sérieusement interrogés sur la légende
des Akpallus, et ils se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’être venus
d’ailleurs, aux premiers temps de l’humanité, pour « lancer » la
civilisation sur la Terre.
— Akpallus?
— Des créatures surgies de la mer et dont la première
civilisation sumérienne aurait gardé le souvenir. Vous savez que
notre histoire commence à Sumer.
— Vous parlez de Sirènes ou d’Extra-Terrestres? Je me perds!
— Je vous parle des deux. L’hypothèse du célèbre astronome
Sagan est celle-ci : des visiteurs extra-terrestres, en scaphandre,
basés sur un vaisseau spatial posé sur la mer, sont venus apporter
aux hommes les rudiments de la connaissance. Ils apparurent sur le
rivage de Sumer. D ’où la légende des Akpallus, qui étaient des
créatures mi-hommes mi-poissons (le casque qui imite une tête de
poisson, l’appareil respiratoire qui figure une queue). Le signe du
Poisson, qui devait rallier les « initiés » du Proche-Orient, serait lié à
ce souvenir fabuleux.
— Mais les Sirènes !
— J’y viens. On peut faire l’économie de l’hypothèse des Extra­
Terrestres et penser que les hommes, sur les rivages de Sumer, ont

36
Croyez-vous aux sirènes?

réellement vu des hommes-poissons, qu'ils ont considérés comme


des dieux.
— D’où vient cette légende?
— C’est la plus vieille légende de l’humanité occidentale. Ou
plutôt, c’est le plus vieux document. Bérose, qui fut prêtre à
Babylone au temps d’Alexandre le Grand, aurait eu accès à dès
témoignages cunéiformes et pictographiques vieux de plusieurs
millénaires. Et il nous a laissé un récit des premiers temps. Au cours
de la « première année » (c’est-à-dire du premier cycle), un animal
« doué de raison », appelé Oannès, serait sorti de la mer, venant du
golfe Persique. Le corps était d’un poisson et d’un homme à la fois.
Cette créature enseigna les hommes. Au coucher du soleil, Oannès
replongeait dans la mer, passant la nuit « dans les profondeurs ». Car
c’était une créature « amphibie ». Il y eut ensuite plusieurs généra­
tions de créatures semblables : les Akpallus.
Comme vous le voyez (et comme je vous le disais) toutes les
religions des peuples maritimes ont leur origine dans l’apparition
d’êtres à ressemblance humaine, émergeant des flots.
— Mais ces créatures seraient venues d’où?
—; De la vie.
— Qu’est-ce que vous voulez dire?
— Je veux dire que la vie est peut-être apparue, s’est peut-être
développée et a peut-être disparu plusieurs fois sur notre globe. Et
que l’idée d’une première humanité habitant les océans n’est pas à
rejeter. Dans ce cas, les « hommes des mers » que l’on aurait parfois
trouvés, dans les siècles passés, seraient des restes dégénérés de la
première humanité. Des laissés-pour-compte d’une première évolu­
tion effacée...
— J ’en ai mal à la tête.
— Trempez-la dans de l’eau salée!
— Tout de même! Vous ne craignez pas le fantastique, vous!
■— Écoutez, je travaille pour les gens qui sont intelligents avant
que d’être sérieux. Et j’aime mieux les paradoxes que les préjugés.
— Voyons : pourrait-il exister des créatures à forme humaine dans
la mer?
— C’est évidemment la question que se posait le cher Benoît de
Maillet au xvme siècle. Il rêvait beaucoup sur le Trou de Botal.

37
LOUIS PAUWELS

— Qu’est-ce que c’est que ce trou?


— C’était un abîme de réflexion pour notre naturaliste.
L’enfant, dans le sein de sa mère, respire par deux ouvertures qui
répondent aux quatre vaisseaux par lesquels le sang, en sortant du
cœur, peut circuler sans pénétrer dans les poumons. L’une de ces
ouvertures est appelée le Trou de Botal; l’autre est le canal
artérien. Ainsi vit l’enfant, dans le milieu liquide du ventre maternel.
Au moment de la naissance, l’air s’engouffre pour la première fois
dans ses poumons où le sang commence de circuler. Et le Trou de
Botal se ferme. Benoît de Maillet en conclut que, pour certains êtres,
le Trou de Botal ne se ferme pas complètement. Ils peuvent mener
une existence amphibie.
Buffon a poursuivi des recherches dans cette direction. Il cite
plusieurs expériences réalisées sur des petits chiens, qu’il obligea à
naître dans un baquet rempli d’eau tiède.
— Bourreau!
— Chercheur. Il les y laisse une demi-heure. Il les en retire le
même temps. Il les replonge. Passant alternativement de l’eau à l’air,
les petits chiens, nous dit Buffon, respiraient parfaitement dans l’un
et l’autre élément. Aussi Buffon conclut-il : « Il serait peut-être possi­
ble, en s’y prenant avec précaution, d’empêcher de cette façon le Trou
de Botal de se fermer et de créer, par ce moyen, d’excellents plongeurs
et des espèces d’animaux amphibies qui vivraient également dans
l’air et dans l’eau. »
— Qu’en pensez-vous vous-même ?
— Je viens de consulter un professeur de médecine de mes
amis. C’est, paraît-il, complètement délirant. Mais qui a recom­
mencé l’expérience de Buffon?
— Revenons aux Sirènes !
— Ah! des hommes plus illustres que moi se sont penchés sur
le problème des monstres ! Ambroise Paré disait : « Il ne faut pas
douter qu’ainsi qu’on voit plusieurs monstres en diverses façons sur
la terre, de même il en est dans la mer d’étranges sortes. Les uns
sont hommes depuis la ceinture jusqu’au haut, nommés Tritons; des
auties sont lémmes et nommées Sirènes » Et, plus proche de nous
l’admirable Michelet, dans son livre La Mer, consacre un chapitre
aux Sirènes. « Si ces êtres ont existé réellement, pourquoi furent-ils
si rares? » se demande-t-il. Il répond : « Hélas, nous n’avons pas à

38
Croyez-vous aux sirènes?

chercher bien loin la réponse : c’est que généralement, on les tuait. Il


y avait péché à les laisser en vie, car ils étaient des monstres... »
Peut-être les dernières Sirènes, les derniers Tritons, vestiges
d’une aventure de la vie qui avorta, n’ont-ils pas survécu au-delà des
xvie et xvue siècles, époque encore riche en merveilles et prodiges de
la nature. Peut-être s’en cache-t-il encore, en tout petit nombre, dans
des abysses lointains, à jamais loin des hommes, définitivement
apeurés par notre croissante turbulence dans les océans...

SOURCES

B u f f o n , Œuvres.
Benoît de M a i l l e t , Entretiens sur les origines de l’homme, 1748.
M i c h e l e t , La Mer.
Claude P a steu r , « Voyages extraordinaires au Moyen Age, in Histoire pour
tous, n° 9, décembre 1967.
— Cher Monsieur Satanov, roman, Stock, 1973.
R o n d e le t , Histoire des Poissons, 1545.
Une reine de France meurt,
envoûtée par un évêque

GUY BRETON
4 JANVIER 1305. DEPUIS LE MATIN UNE TEMPÊTE DE NEIGE
souffle sur la Champagne et les braves gens de Troyes se
tiennent frileusement chez eux, « près du tison »...
Au palais épiscopal, l’évêque a fait tirer tous les volets. Il
doit être, lui aussi, les pieds dans l’âtre avec un bol de vin chaud
à portée de la main.
Le vent siffle, secoue les enseignes et hurle dans les rues
vides. Personne, bien sûr, n’aurait l’idée de quitter la tiédeur
de sa maison.
Pourtant, vers deux heures de l’après-midi, deux cavaliers
sortent des écuries du Palais épiscopal et se dirigent vers les
faubourgs. Ils sont vêtus de tuniques de grosse toile et coiffés de
larges feutres noirs que la neige recouvre rapidement.
A plusieurs reprises, le plus gros des deux, un homme
d’une soixantaine d’années aux mains de tueur, au visage
vulgaire, au nez bourgeonnant et aux petits yeux porcins, se
retourne, l’air inquiet. Il se penche vers son compagnon :
— T u es sûr qu’on ne nous a pas suivis?
— Non, non. Il n’y avait personne dans les rues.
Qui sont donc ces deux mystérieux personnages?
Le plus mince est un jeune moine jacobin, le frère Jean de
Fay. Quant au plus gros, celui qui porte un costume de vacher,
qui a le faciès d’une brute et les mains d’un étrangleur, c’est
tout simplement l’évêque de Troyes, messire Guichard, qui s’en
va, hors de la ville, faire une bien étrange besogne.

43
GUY BRETON

Pour l’instant, les yeux pleins de neige, il bougonne :


— Ah! elle ne l’emportera pas en paradis, je te le jure!...
Phrase inattendue, on en conviendra, dans la bouche d’un
prélat.
Il poursuit :
— Je réussirai bien à m’en débarrasser, de cette sale garce
qui passe son temps à se faire béliner le joyau à la tour de
Nesle...
De qui parle-t-il en ces termes imagés? D ’une de ces filles
de joie que l’on nomme, en ces temps de vert langage, des
« fricatrices » ou des « blanchisseuses de tuyaux de pipe »?...
Non pas : de la reine de France, Jeanne de Navarre, femme de
Philippe le Bel.
Pour comprendre la haine qui l’anime contre la souveraine,
il faut remonter trois ans en arrière. En 1302, un scandale avait
éclaté à la cour de Blanche de Navarre, comtesse de Champagne
et mère de la reine de France. Le trésorier du comté, le
chanoine Jean de Calais, était soupçonné de détournement de
fonds. Affolé, il avait pris la fuite et s’était réfugié en Italie.
La reine Jeanne avait alors accusé l’évêque de Troyes,
homme de mauvaise réputation, bien que membre du Conseil du
roi, d’avoir facilité la fuite du chanoine. Le prélat s’en était
défendu avec vigueur, ce qui n’avait pas empêché Jeanne de le
faire chasser du Conseil.
Or quelques jours plus tard, le 2 mai 1302, la reine Blanche
de Navarre, comtesse de Champagne, dont la santé était
cependant florissante, avait succombé brusquement à un mal
mystérieux.
Aussitôt, le peuple s’était empressé d’accuser Guichard —
qui se livrait, disait-on, à des pratiques de sorcellerie — de
l’avoir fait disparaître par effet de charmes maléfiques. Natu­
rellement, la reine Jeanne, qui voulait à toute force la perte de
l’évêque, s’était déclarée certaine de sa culpabilité et avait
ordonné une enquête. Celle-ci n’ayant pas abouti, la souveraine
s’était alors acharnée contre Guichard et avait découvert, avec
un certain plaisir, qu’il était fort vraisemblablement l’auteur de
quatre crimes. La police le soupçonnait, en effet, d’avoir

44
Une reine de France meurt, envoûtée par un évêque

assassiné successivement le curé de Laubressel, un pêcheur à la


ligne et deux paysans.
Immédiatement, la reine Jeanne avait exigé l’ouverture
d’une nouvelle enquête. En apprenant cette décision, le prélat
était entré dans une colère terrible :
— Je la tuerai, cette garce!
Et aux environs de Noël, se sentant en péril, il avait décidé
d’agir et d’envoûter la reine avec l’aide d’une sorcière appelée
Margueronne de Bellevillette et d’un certain Regnaud de
Langres, surnommé l’ermite de Saint-Flavit, personnage
étrange qui vivait dans le bois de Coudray, près de Marcilly-le-
Heyer.
Et voilà pourquoi l’évêque de Troyes chevauche présente­
ment en habit de vacher, par une tempête de neige, au lieu de
se chauffer les paumes aux flammes de sa cheminée...
Après avoir parcouru quelques lieues dans la campagne, les
deux cavaliers pénètrent dans une forêt et s’arrêtent finalement
devant une étrange cabane d’où surgit presque aussitôt un
personnage hirsute et en haillons qui s’incline :
— Bonsoir, monseigneur! Entrez vite, Margueronne vous
attend!...
Les deux hommes sautent de cheval, pénètrent dans la
cabane à la suite de l’ermite et vont saluer la sorcière, une
femme d’une quarantaine d’années qui joue avec un chat,
accroupie auprès de la cheminée.
Elle lève sur eux ses yeux verts :
— Avez-vous ce qu’il faut? demande-t-elle.
— Le frère Jean tire de sous sa tunique un morceau
de cire blanche.
— Voilà!
Margueronne prend la cire et la jette dans un pot d’eau qui
chauffe sur le feu.
— Il nous faudrait une accoucheuse, dit l’évêque.
— J’en ai fait venir une de Pouy, répond l’ermite. Elle
s’appelle Perrotte. Elle attend dans la grange.
La sorcière, qui a retiré du pot d’eau chaude le morceau de
cire devenu malléable, commence maintenant à modeler une

45
GUY BRETON

figurine en forme de femme. Quand elle a fini, elle la montre à


Guichard.
— Posez-la sur le lit! dit l’évêque. Il faut la baptiser!
Le frère Jean prend une poêle, la pose sur la table et y
verse de l’eau qu’il bénit.
— Voilà, monseigneur, c’est prêt!
Guichard appelle alors l’ermite :
— C’est toi qui seras le parrain!
Mais l’autre recule :
— Ce n’est pas bien!...
— Crois-tu que si ce n’était pas bien, nous te le ferions
faire? tonne Guichard... Appelle l’accoucheuse, elle sera la
marraine...
On va chercher Perrotte. Elle arrive, effarée, grelottante, et
le frère Jean lui explique son rôle. Aussitôt, dans cette cabane
sordide éclairée seulement par les flammes de la cheminée, une
étrange cérémonie commence. Le moine tire une étole de
dessous ses habits de vacher, la passe à son cou et récite les
prières du baptême. Quand il dit : « Apponite manus patrini et
matrinae », l’évêque, l’ermite, la sorcière et l’accoucheuse, à
genoux sur le sol, touchent la figurine de leurs mains.
Dehors, le vent souffle, faisant par moments trembler la
porte et les volets.
— Comment s’appelle-t-elle? demande le jacobin.
Tous, gravement, répondent :
— Jeanne!
Le moine prend le chrême que lui tend l’évêque, oint la
figure de cire et se penche sur elle :
— Voulez-vous être baptisée?...
Il se tourne vers les autres :
— Dites : « Je le veux! »
Le parrain, la marraine, accompagnés par l’évêque et la
sorcière, répondent ensemble :
— Je le veux!
Puis le frère Jean prend de l’eau dans la poêle et, par trois
fois, il en verse quelques gouttes sur l’image de cire en disant :
— In nomine Patris... et Filii... et Spiritus Sancti...

46
Une reine de France meurt, envoûtée par un évêque

— Amen! disent les autres.


L’accoucheuse, qui ne doit pas assister à la deuxième partie
de l’envoûtement, est retournée dans la grange où elle finira la
nuit au creux d’une botte de paille.
Quand elle est partie, le moine et l’évêque placent la figure
de cire sur la table, et Margueronne, armée d’un stylet, perce la
tête à plusieurs reprises en disant :
— Celle pour qui ceci est fait, cette semaine n’aura plus de
tête!...
L’étrange cérémonie est terminée. L’ermite monte au
grenier cacher la figurine. Margueronne va dormir dans la
grange et l’évêque, toujours suivi du frère Jean, s’en retourne à
Troyes.
Quelques jours plus tard, on apprenait que la reine Jeanne
était subitement tombée malade. Alors, par trois fois, la sorcière
revint chez l’ermite de Saint-Flavit pour percer la tête de la
poupée de cire.
La dernière séance d’envoûtement fut troublée par l’arrivée
de Guichard et du frère Jean. L ’évêque était dans une grande
colère :
— Tout ce que nous faisons ne vaut rien! cria-t-il. On dit
qu’il est venu de Poitiers un médecin qui guérit la reine! Il faut
en finir, de par le diable!...
Et, jetant la figurine de cire sur le sol, il l’écrasa à coups de
talon en hurlant :
— Qu’elle meure donc, la garce!...
Puis il ramassa les morceaux et les jeta au feu...
Deux jours plus tard, le 2 avril 1305, la reine Jeanne,
épouse de Philippe le Bel, mourait à Vincennes d’un mal
mystérieux...

G. B.

47
GUY BRETO N

— Cette histoire est extraordinaire; mais il semble plus extraordi­


naire encore qu’on l’ait connue dans tous ses détails. Comment est-elle
parvenue jusqu’à nous?
— C’est très simple. Un jour, trois ans après la mort de la reine
Jeanne, l’ermite de Saint-Flavit, que les remords empêchaient de
dormir, alla au Louvre et demanda à parler au confesseur du roi. Le
confesseur était un dominicain qui le reçut. L’ermite lui raconta
alors toute la cérémonie : le baptême de la figurine, l’envoûtement à
la demande de Guichard, etc. Le lendemain, l’évêque de Troyes, le
frère Jean et la sorcière étaient arrêtés sur l’ordre de Philippe le Bel.
Naturellement, ils nièrent, et l’affaire traîna pendant des années. Il
est vrai qu’à cette époque, Philippe le Bel était très occupé avec les
Templiers... Finalement, au bout de huit ans, Guichard fut relâché,
faute de preuves...
— Il y a une autre question que je voulais vous poser. A certain
moments dans votre récits vous dites — ou plutôt vous faites dire à
Guichard— que la reine Jeanne menait joyeuse vie à la tour de Nesle...
Mais n’était-ce pas plutôt Marguerite de Bourgogne?...
— Non... Vous vous référez là à Alexandre Dumas et à sa Tour
de Nesle. Mais le cher Dumas, qui disait qu’on a le droit de violer
l’Histoire à condition de lui faire un enfant, a fait de très beaux
rejetons à Mme Clio. Et ce drame est l’un de ses plus solides bâtards.
En fait, Marguerite de Bourgogne n’a jamais mis les pieds à la tour
de Nesle. C’est sa belle-mère, la reine Jeanne de Navarre, qui
rencontrait là de gentils minets qu’elle faisait mettre, dit-on, dans un
sac, et jeter dans la Seine...
— Enfin, je voudrais que nous parlions de l’envoûtement lui-
même... Que faut-il en penser?
— Je ne sais pas ce qu’il faut en penser. Je ne sais pas non plus

48
Une reine de France meurt, envoûtée par un évêque

si l’envoûtement pratiqué par l’évêque de Troyes a bien fait mourir


la reine Jeanne... On entre là dans le domaine de la magie pure où
rien n’est explicable.. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’un
jour j’ai assisté à une expérience. Nous avions dîné avec quelques
amis; nous parlions de ces problèmes, et il y avait là une jeune
femme totalement sceptique, totalement incrédule, qui nous dit :
— Moi, je ne crois absolument pas à vos histoires d’envoûte­
ment. Tout cela, c’est de la blague!...
Alors, un de mes amis, avocat, lui dit :
— Voulez-vous, mademoiselle, que nous tentions une expé­
rience?
— Si vous voulez! Mais je vous préviens, avec moi, cela ne
marchera pas !...
— Essayons tout de même...
Elle accepta. Il lui demanda d’abord un cheveu et un morceau
d’ongle. Puis il prit le pain qui était sur la table, en détacha un peü
de mie et lui demanda de l’humecter avec sa salive. Après quoi, il
confectionna une sorte de petite poupée de cinq à six centimètres
avec le reste de la mie de pain. Il y mêla le cheveu, la rognure
d’ongle et la boulette humectée de salive, et il dit à la jeune femme :
— On va vous conduire dans la dernière chambre de cet
appartement. Vous laisserez la porte ouverte; vous vous allongerez
sur le lit et vous nous direz tout ce que vous ressentez... Je compte
sur votre honnêteté...
La jeune femme promit et alla s’installer dans la chambre.
Alors, l’avocat pétrit la figurine de mie de pain en prononçant des
paroles incompréhensibles.
Pendant ce temps-là, dans la chambre, la jeune femme riait aux
éclats et disait :
— Je ne sens rien!... Je ne sens toujours rien!...
Alors l’avocat prit une allumette et l’enfonça lentement sur
l’épaule droite de la figurine. Aussitôt, dans la chambre, on entendit
crier :
— Oh! j’ai mal à l’épaule droite!
L’avocat appuya ensuite sur le genou gauche.
Immédiatement, la jeune femme réagit :
— Je sens quelque chose au genou gauche... Ça me fait très
mal... Oh! les brutes! Si c’est vous qui me faites cela, moi, j’arrête!...
L’avocat prit une carafe et fit couler un peu d’eau sur la tête de
la poupée.

49
GUY BRETON

— J’ai l’impression que quelque chose passe sur ma figure, cria


la jeune femme... comme de l’eau qui coule...
— Maintenant, nous dit l’avocat, si j’enfonçais mon allumette
ici — il désigna l’endroit du cœur —, notre amie mourrait aussitôt...
Alors, on a rappelé la jeune femme qui est revenue en
tremblant; l’avocat a désenvoûté la figurine, il l’a brûlée, et nous
n’avons jamais, jamais recommencé ce genre d’expérience...

SOURCES

D r C a b a n ê s et L. N a ss, Poisons et Sortilèges, tome 1.


D u c d e L é v is -M ire p o is , Le Siècle de Philippe le Bel.
Abel R i g a u l t , Le Procès de Guichard, évêque de Troyes, 1896.
L e procès de Gilles de Rais
ou le mystère du pardon

L O U IS P A U W E L S
IL EST FORT ET HABILE AU JEU DES ARMES, REDOUTABLE DANS LES
tournois. A dix-sept ans, ü. transperce en riant son premier
homme, un capitaine apglais qui lui cherchait querelle. Il est
beau, intelligent, gai, cultivé, vaillant, artiste. Sop grand-père,Je
fier Jean de Craon, lui a enseigné la hauteur et la liberté des
grands. L’héritage qui lui échoit est considérable. Châteaux,
terres immenses, cent milliards de revenus (en équivalence de
nos anciens francs)., Des provinces entières lui. doivent revenir :
l’Anjou, le Maine, le Poitou. Sa bibliothèque est célèbre jusque
chez le Grand Khan de Moscou. Sa collégiale, qui donne à rêver
au cardinal romain Gaffarillo, abrite quatre-vingts desservants
çhaiparrés, soit tout le clergé d’upe cathédrale. Ses écuries
servent de modèle au roi Henry d’Angleterre. Il entretient une
armée pour veiller sur ses biens. Son goût pour la musique égale
son goût des armes. Il recrute les meilleurs baladins, jongleurs,
troubadours, musiciens, chanteurs. On lui signale un chantre de
La Rochelle à la voix superbe, au nom prédestiné : Rossignol. Il
ordonne que la litière qui l’amènera chez lui soit accompaignée
du train dont on honore le dauphin de France. Il possède
plusieurs jeux d’orgues, dopt l’un monté sur chariot qui
l’accompagne dans ses déplacements. Il peut tout se permettre
et se permet tout. Mais ses rêves sont plus fous que sa fortune.
A vingt ans, il emprunte déjà sur ses terres et lève sur ses
paysans des impôts écrasants.

53
LOUIS PAUWELS

Court-il à sa perte? Non. La guerre le sauve, contre


l’Anglais. Ce prodigieux raffiné, qui fait venir son miel de Grèce
et ses parfums d’Arabie, est aussi un chevalier héroïque. Quand
Jeanne d’Arc paraît, il lui prête son épée. Ils chevauchent
éperon contre éperon. Il aime Jeanne d’amour pur : envoyée de
Dieu, figure de la Vierge. A Reims lui revient l’honneur
d’apporter la sainte ampoule déposée en l’abbaye de Saint-
Denis, le saint chrême dont les rois de France, depuis Clovis,
sont oints. Le jour du couronnement, le roi le nomme maréchal
de France. Il a vingt-quatre ans. Qu’eût été son destin sans la
chute de Jeanne, son martyre, son supplice? Peut-être fût-il
entré dans un couvent. Peut-être figurerait-il au calendrier des
saints. Au lieu de quoi, il se précipite dans l’enfer et nous laisse
le souvenir du plus grand criminel de tous les temps et la
légende de Barbe-Bleue. Les flammes, qui ont consumé une
sainte, consumeront un démon. Compagnon de Jeanne, il est
son reflet dans le miroir noir du diable.

Il revient sur ses terres, après quelques chevauchées et


pillages, et se retire en son château de Tiffauges. Son grand-
père l’avait marié à treize ans à une riche héritière, Catherine de
Thouars. Le temps de lui faire une fille, Marie, il s’était
désintéressé de sa femme. Et de toutes les femmes. Dédaignée,
Catherine s’est exilée avec son enfant à Pouzauges. Quant à lui,
mettant à l’esthétisme la passion qu’il appliquait à la guerre, il
vit entouré d’échansons qui le servent à demi nus et des « bels
enfants » aux voix d’ange de sa chapelle. Il possède la plus
admirable maîtrise de son temps, et quand s’élèvent les chants
séraphiques de l’Alma Redemptus Mater, son motet préféré, il
défaille en extase. En mémoire de Jeanne d’Arc, il fait écrire et
jouer à grands frais à Orléans un Mystère, dont les six cents
exécutants changent de costume à chaque représentation.
Le luxe, les arts, la volupté précipitent sa ruine. Il doit
vendre une partie de ses terres à Jean, duc de Bretagne, et à
Jean de Malestroit, évêque de Nantes.

54
Le procès de Gilles de Rais

Maintenant, sans renoncer aux arts, il donne dans la plus


grande ambition des esprits cultivés de son temps : capter le
secret ultime de la nature, forcer la matière à se métamorphoser,
obtenir la poudre de projection qui change les métaux vils en or
alchimique. Comme ce Georg Sabel qui, un demi-siècle plus
tard, en Allemagne, prendra le pseudonyme de Faustus, et
donnera naissance au mythe de Faust, lui faudra-t-il, en
échange de la pierre philosophale, conclure des pactes avec le
diable? Les magiciens, les nécromants, les sorciers prennent,
dans ses demeures de Tiffauges et de Champtocé, la place des
ciseleurs, orfèvres, savants, chanteurs, musiciens, danseurs,
poètes. Pour forcer les secrets alchimiques, on recourt aux
invocations maléfiques. On sacrifie des coqs blancs, des
colombes, des agneaux. Mais ce n’est pas assez. A grands frais,
Gilles de Rais a fait venir de Florence un jeune alchimiste
douteux : Prelati. Le voici entouré de sombres personnages : un
Poitevin, nommé Larivière; une sorcière bretonne, Perrine
Martin, dite La Meffraye. Quand Prelati réclame, pour les
opérations magiques, des victimes humaines, Gilles est fasciné
par l’abîme. Rien ne le troublait davantage que la chair des
innocents. Rien ne l’exaltera plus que leur sang. Il est
homosexuel. La folie alchimique, la folie satanique et la folie
sexuelle se combinent en folie sadique. La Meffraye, vêtue de
noir, un voile sur le visage, parcourt les campagnes, aborde les
garçonnets. Des « empocheurs » à gage se saisissent d’eux. Dans
la sombre forteresse de Tiffauges, des enfants suspendus à des
crochets de fer hurlent d’angoisse. Gilles fait mine de les
délivrer, les cajole, puis les saigne en les polluant. On offre les
entrailles au diable, on tente de faire parler les têtes coupées.
Combien de victimes? Peut-être un millier.
« Perdu à Saint-Étienne-de-Montluc le fils de Guillaume
Brice, lequel était pauvre homme et allait à l’aumône. »
« Disparu à Machecoul le fils de Georget le Barbier, qu’on
a vu un certain jour cueillir des pommes et depuis qui n’a été
revu. »
« Perdu à Thonaye l’enfant de Martin Thouars, ledit enfant
de l’âge d’environ douze ans. »

55
LOUIS PAUWELS

« A Chanteloup, Pierre Badieu, mercier, dit qu’il vit au


pays de Rais deux enfants de l’âge de neuf ans, qui étaient frères
et enfants de Robin Pavot, et oncques depuis ce temps ne les vit
ni ne sait ce qu’ils sont devenus. » Etc.
La rumeur s’enfle, quoique les manants n’osent point
parler. Cependant, l’évêque de Nantes, Jean de Malestroit, au
cours d’une tournée pastorale, recueille des plaintes. Alors
commencent deux enquêtes. L’une, par l’autorité ecclésiastique,
pour magie. L ’autre, par l’autorité civile, pour rapts et meurtres
d’enfants. Enquêtes discrètes, car il s’agit d’un très haut
seigneur.
A l’abri de ses forteresses, Gilles de Rais pressent la menace.
Mais il est livré à sa lutte intérieure car, singulièrement, au
comble de ses ivresses, il se défend d’être tout entier la proie du
Malin; il se dédouble : une part de lui infernale, une part de lui
appelant Dieu au secours de son âme...
Le 13 septembre 1440, après des hésitations, pressé par
l’évêque, le duc de Bretagne décide l’arrestation de Gilles de
Rais en son château de Machecoul. Il dépêche sur Machecoul
vingt archers conduits par le capitaine Labbé.
Quand on lui annonce les archers, Gilles de Rais ne songe
pas à résister. Il fait baisser le pont-levis et dit :
— Voici venu le moment de rendre compte à Dieu.
— Mais ils ne sont que vingt, et nous avons quantité de
soldats ! répond Pierre de Sillé, son cousin et complice.
— N ’y en eût-il qu’un seul, je me livrerai à sa merci.
— C’est folie ! Défendons-nous !
— Je vous interdis d’ôter un seul cheveu à ces gens-là. Car
mon astrologue m’a dit que j’étais destiné à devenir moine en
quelque abbaye. Or celui qui est le chef de cette petite troupe
d’archers se nomme Labbé. Voilà un signe. C’est par Labbé que
je reviendrai de toute mon âme à Dieu. -
Et il se rend avec bonne grâce. Et il fait distribuer des
pièces d’or aux hommes venus l’arrêter.

56
Le procès de Gille«de Rais

On le conduit à la prison de Nantes. Mais il y est l’objet de


tous les égards. Il dispose d’un appartement où loger son orgue
sur roues, ses musiciens, son archidiacre, deux chantres, deux
enfants de chœur, des valets. Sa table demeure magnifique.
Hors la liberté, on ne lui refuse rien.
Le duc Jean de Bretagne tarde à le faire juger. Faut-il
mener à tel procès un maréchal de France?
Quant à lui, de trop forte trempe pour considérer la loi des
hommes, ne réglant qu’avec soi les affaires de son destin, et tout
occupé de son salut, il écrit de sa prison de seigneur, au duc
Jean, l’étonnante lettre que voici :
« Monsieur mon cousin et honoré sire, il est bien vrai que je
suis un pécheur, et de tous les pécheurs peut-être le plus détes­
table, ayant péché de corps et d’âme en mainte et mainte occur­
rence. Mais la vérité est aussi que je n’ai jamais manqué à mes
devoirs de religion, entendant force messes, vêpres et oraisons,
jeûnant au saint temps du carême et aux vigiles de fêtes, confes­
sant et déplorant lesdits péchés que nature m’avait fait commettre
et recevant très dévotement le sang de Notre-Seigneur à tout le
moins une fois l’an. Je vous prie, monsieur mon cousin, que
vous me donniez licence de me retirer en un couvent, pour y
mener bonne et exemplaire vie. Il ne m’importe du couvent que
vous m’assignerez pour demeure. Mais j’entends que tous mes
biens, meubles et immeubles, rentes et acquêts, terres, châteaux,
champs, privilèges, soient distribués entre les mains des pauvres
qui sont les propres membres de Jésus-Christ sur cette terre. Je
veux aussi que, de mes deniers, soient fondés à Machecoul,
Tiffauges et autres lieux, messes et anniversaires en mémoire de
certains enfants mis à mal, ce dont je sens un amer déplaisir. En
attendant votre glorieuse clémence, je me dis en toute humilité
terrestre, frère Gilles, déjà carme d’intention. »
Cette contrition, qui nous paraît extravagante, est sincère.
Mais est-ce la menace d’une distribution des énormes biens
dont il dispose encore, « entre les mains des pauvres »? Le duc
de Bretagne n’hésite plus. Le procès s’ouvre.

57
LOUIS PAUWELS

Le 11 octobre 1440, il comparait devant Pierre de


L’Hospital et les juges civils et ecclésiastiques. Il s’est vêtu de
blanc, paré de tous ses insignes seigneuriaux et militaires, des
ornements de chevalerie, de chaînes d’or au cou, de joyaux.
A peine devant ses juges, sans regard pour la foule, droit et
fier :
— Messires, je vous prie d’expédier vivement mon affaire
et de me renvoyer en hâte, car j’ai grand-presse de me consacrer
au service de Dieu qui m’a remis de mes péchés.
— Monseigneur, il est bon et secourable de penser au salut
de l’âme, mais songez à cette heure que nous avons à décider du
salut de votre corps !
— Je me suis pleinement confié à mon confesseur. Il m’a
permis de m’approcher des sacrements. Je suis donc absous et
purifié.
— La justice des hommes, monseigneur, n’est pas celle de
Dieu. Veuillez faire serment sur ce livre de l’Évangile et
déclarer la vérité.
— Nenni. Les témoins sont tenus, sous serment, de
déclarer ce qu’ils savent. L’accusé, lui, n’est nullement tenu au
serment.
— L’accusé peut y être contraint par la torture, ne vous
déplaise!
— Tous les chefs d’accusation retenus contre moi sont
calomnieux.
— Or çà! Tous les témoins qui se complaignent d’avoir
perdu leurs enfants auraient menti sous serment?
— Assurément, s’ils m’accusent de les avoir moi-même
perdus. Ils ne me les avaient pas donnés à garder!
Pendant deux jours, il nie avec morgue. Mais au soir du
deuxième jour, il apprend que l’évêque le frappe d’excommuni­
cation. Il s’écroule. Il supplie que l’on rapporte la sentence. Il
ne peut vivre une minute en état sacrilège. Peu lui importe sa
vie, mais son salut. Qu’on lui rende Dieu, il rendra la vérité. Il
commence une terrible confession dans sa cellule. Et c’est un
autre homme qui va maintenant comparaître.

58
Le procès de Gilles de Rais

Il pleut. Le jour n’est pas levé. Dans les chemins creux


emplis de feuilles mortes, à travers les pâturages que le vent
rebrousse, les villageois se sont mis en route. Dès l’aube, la foule
grondante envahit les rues de Nantes, monte vers le palais ducal
où se tient le procès. Nul ne veut manquer la dernière audience,
les aveux, la condamnation.
Est-ce lui? On ne le reconnaît point. Il ne porte plus
d’insignes, de bijoux, de col d’hermine. Il n’a plus cet air de
superbe. Il s’est vêtu en paysan. Il a endossé le vêtement du
peuple, qui est ordinairement de drap rouge. Cette modestie
l’enveloppe de la couleur du sang.
Il est calme. Apaisé. Presque rayonnant. Et cependant à
l’entière disposition de ce duc de Bretagne, qui a déjà accaparé
une bonne part de ses biens, de l’évêque de Nantes, qui lui doit
trop d’argent pour avoir l’esprit libre, des juges civils, qui
puniront les crimes, des juges ecclésiastiques, qui puniront les
sacrilèges, et de ce peuple qui réclame vengeance pour les
enfants violés, torturés, égorgés, dépecés. Il ne lui reste rien,
que l’horreur de lui-même et l’espérance insensée de la
miséricorde divine.
Il se lève :
— Il n’est personne au monde qui sache ou puisse
comprendre tout ce que j’ai fait dans ma vie. Il n’est personne,
en cette planète, qui puisse ainsi faire...
Puis il commence la confession de tous ses crimes :
— Il est bien vrai, messires, que j’ai ravi des petits enfants
à leurs mères. Ces enfants, je les ai tués ou fait tuer, soit en les
égorgeant avec dague ou couteau, soit en leur séparant la tête du
corps avec hache, soit en leur rompant le crâne avec bâton ou
marteau, soit en leur fendant la poitrine, soit en leur ouvrant le
ventre. D ’aucunes fois, en les attachant par une corde à un croc
de fer, d’aucunes autres en les brûlant et ardant en cendres... Il
y a huit ans que ces idées diaboliques me vinrent.
— Combien d’enfants?

59
LOUIS PAUWELS

— Le compte en serait long, et je me rappelle moins leur


nom que leurs têtes avant et après la mort. En vérité, le démon
me tourmentait souvent. Et je confesse l’avoir invoqué maintes
fois ou avoir été témoin de ses invocations. Mais devant que d’y
être, j’entendais la messe et me confessais, en sorte le diable ne
put mordre sur mon âme.
— Combien d’enfants?
— Six-vingts enfants environ chaque année.
Ce qui fait près d’un millier.
Il donne tant d’horribles détails, qu’il s’arrête, épuisé. Dans
le silence, le vieil évêque se lève, se hisse sur la pointe des pieds,
et met son manteau sur le Christ, afín de le voiler.
Gilles pleure.
L ’évêque descend vers lui, pose le front sur son épaule :
— Pleure, dit-il, bouleversé, pleure afin que tes larmes
puissent nettoyer le charnier en folie de ton âme.
Et Gilles répond dans les sanglots :
— Moi qui fus l’instrument de ma perte, que je sois, par
mon repentir, l’instrument de ma salvation.
Minute extraordinaire, où la foule des parents pleure aussi
sur la tragédie de cette perdition et de cette repentance. Où ces
gens, qui ont le Christ dans leur cœur simple, passent outre
l’horreur et la vengeance, pour rejoindre la miséricorde.
L ’évêque reprend sa place. Le procès s’achève.
Avant que ne soit rendu le jugement, Gilles demande que
l’on dévoile le Christ, et, les yeux fixés sur le visage du Sauveur,
déclare à forte et ferme voix :
— Messeigneurs et vous, bonnes gens qui êtes céans, oyez
ma dernière confession et intéressez-vous au salut de ma pauvre
âme en récompense de mes aveux. J’ai mérité châtiment
exemplaire de par les hommes et par Dieu, lequel châtiment
j’accepte avec patience comme expiation de mes péchés et
préparation à la vie éternelle.
Quand la sentence est prononcée — corde et bûcher — il
redemande la parole :
— Je, détestable pécheur, remercie Dieu de m’avoir fait
condamner selon mes mérites.

60
Le procès de Gilles de Rais

Il demande à être exécuté en même temps que ses


complices afín de pouvoir les exhorter et leur montrer l’exemple
de bien mourir.
— Requête octroyée, messire, et, attendu votre contri­
tion, je vous accorde encore que, l’exécution faite, votre corps
soit retiré du bûcher avant que d’être embrasé, et porté en
l’église que vous choisirez.
Gilles demande encore à parler. Extraordinairement, il
s’adresse au clergé, afín de célébrer la grandeur de Dieu qui a
maintenu son âme au-dessus du démon. Il invite l’auditoire à
vénérer la sainte Église grâce à laquelle, en dépit de la Bête, il
meurt réconcilié avec son âme. Extraordinairement, il supplie
les parents ici présents, ayant éncore enfants, d’élever sévère­
ment leur progéniture, afin de la garder de l’oisiveté et des
gourmandises qui l’ont perdu. Et il implore les pères et mères
des victimes de lui pardonner et de prier pour lui.
Et ce qui se passe alors, dans cette salle du tribunal,
chapelle désaffectée pour la circonstance, est incompréhensible
et sublime : le tribunal et la foule, tous tombent à genoux les
mains jointes, tous implorent le salut de cette âme inhumaine,
déchirée, repentante, qui va comparaître.

Le lendemain, à onze heures du matin, dans la prairie dé


Biesse, au bord de la Loire, monté sur l’estrade du gibet, il
entonne le De Profundis. Les prélats, les bourreaux et la marée
humaine, répondent.
Il monte sur l’escabeau, se passe lui-même la corde au cou :
— Bonnes gens qui êtes ici présents pour voir quelle sera ma
fin, je vous remémore que je suis votre frère chrétien. Adonc,
priez pour moi. J’adjure les pères et les mères des enfants que
j’ai occis, de vouloir me pardonner et prier Dieu pour moi en
mémoire de la passion de Notre-Seigneur. Ne me soyez pas plus
inflexibles que Dieu, s’il vous plaît! Quand mon âme partira de
mon corps, puisse monseigneur saint Michel la recevoir et la
présenter à Dieu.

61
LOUIS PAUWELS

Il renverse du pied l’escabeau. La corde se tend. Il meurt.


On le jette au bûcher, le temps que les flammes le lèchent. Puis
l’en retirent six femmes voilées, vêtues de blanc, qui le déposent
dans un cercueil que l’on portera au couvent des carmes.
On s’agenouille et l’on prie au passage. Au passage de la
dépouille d’un si fastueux démon, pour que repose l’âme d’un
pauvre pécheur.

— Abominable, votre histoire!


— Abominable par les crimes. Merveilleuse par la foi qui
soulève le pécheur repenti, et qui abat la foule à genoux. Le vrai
mystère de l’affaire Gilles de Rais est là : dans la profondeur des
sentiments chrétiens qui changent une histoire d’enfer en une
manifestation de la grâce. Rien ne me semble plus bouleversant que
le court dialogue entre l’évêque et l’accusé, après que l’évêque a voilé
la face du Christ :
— Pleure afín que tes larmes puissent nettoyer le charnier en
folie de ton âme.
— Moi qui fus l’instrument de ma perte, que je sois, par mon
repentir, l’instrument de ma salvation.
Et rien ne me semble plus beau — et plus loin de notre actuelle
mentalité — que la prière de la foule des parents des victimes, pour
le salut de cette âme. Voilà la noblesse spirituelle.
— Quelles sont les sources de documentation?
— Les manuscrits originaux du procès, en latin, sont aux
archives de la Préfecture de Nantes. Les actes du procès ecclésias­
tique et du procès civil sont à la Bibliothèque de Nantes. A mes
yeux, le meilleur usage de ces documents a été fait par l’écrivain

62
Le procès de Gilles de Rais

Michel Bataille, de nos jours, pour son ouvrage consacré à Gilles de


Rais.

— A-t-il réellement fait un millier de jeunes victimes?


— C’est l’estimation généralement retenue. Mais il y a là-dessus
des controverses. Selon certains historiens, dont Pierre de Sermoise,
Gilles de Rais aurait commis quelques crimes sexuels et diaboliques,
c’est entendu. Mais en petit nombre. Et le procès (en un temps où
l’on ne poursuivait pas un haut seigneur pour avoir violé et occis
quelques enfants de manants) aurait été politique, inspiré par la
jalousie et l’intérêt. Gilles de Rais, à court d’argent, avait vendu une
part de ses biens à Jean, duc de Bretagne, et à Jean de Malestroit,
évêque de Nantes (qui lui devait de grosses sommes). Mais il avait
vendu, « à réméré », c’est-à-dire avec possibilité de rachat. S’il
rétablissait sa fortune (par les armes, par l’amitié du roi, ou par
l’alchimie), c’était le crève-cœur pour les acquéreurs. Les deux Jean
auraient monté l’affaire, acheté des témoignages, arraché des aveux
par torture aux deux plus proches de Gilles de Rais, ses valets
Henriet et Pontou, exécutés avec lui. Mais c’est une thèse très
douteuse.

— Et son âme damnée, Valchimiste florentin Prelati? C'est lui


Vinstigateur des sacrifices humains?
— Sans doute. Mais comme c’est curieux! Prelati, lui, ne fut
pas exécuté. On « l’oublia » en prison. Et René d’Anjou vint l’y
chercher pour en faire son alchimiste personnel! Justice fut tout de
même faite un peu plus tard, mais en une autre occurrence. Prelati,
quelques années après, devait être arrêté et exécuté comme faussaire.
Il s’était emparé du sceau ducal pour établir des faux actes à son
profit.

— Quand on pense que Gilles de Rais fu t le compagnon de Jeanne


d’Arc !
— Eh oui! Mais ici, il faut réduire un peu les choses. Il n’est
ni le seul ni le plus illustre capitaine auprès d’elle. Il est moins
présent que Dunois, La Hire, ou Xaintrailles. S’il suit Jeanne
jusqu’à Paris, on ne le voit plus guère ensuite à l’armée. S’il est fait
maréchal de France, c’est surtout par le prestige de sa famille, à
laquelle appartient La Trémoille. Mais son attachement pour Jeanne
est sincère. Le culte qu’il lui voue est réel. Comme dit l’historien
Jean Pesez : « Chez lui demeure le souvenir tenace des temps où

63
LOUIS PAUWELS

il suivait Jeanne, de cette parenthèse de lumière dans sa vie


de sang et de ténèbres. »
— Que devinrent les biens de Gilles de Rais, après son exécution?
— Ils ne furent pas tous confisqués, à ce que je sais. La nièce
de Gilles de Rais, Marie du Croizil, seule et unique héritière des
maisons de Rais et de Laval, épouse en 1516 le seigneur Joachim
Foucher, lui apportant en dot la baronnie de Rais et la seigneurie
de Machecoul.
-■— On ne cesse de penser à ce pardon, à ces prières des pauvres gens
dont les enfants furent martyrisés...
■— Le mystère du pardon : ce serait un beau titre pour une
pièce de théâtre qui représenterait les derniers jours de Gilles de Rais,
baignés dans l’incompréhensible lueur chrétienne (incompréhensible
aujourd’hui). Tout à coup, pour ses juges comme pour le peuple, il
cesse d’être une personne chargée d’épouvantables crimes. Ou
plutôt, il cesse d’être seulement cela. Il est la figure de l’homme en
proie au démon, qui lutte pour le salut de son âme, et qui a besoin de
toute la chrétienté communiant dans la foi, pour se présenter devant
Dieu. Il n’y a plus d’esprit de vengeance. Justice humaine est faite.
Mais, au-delà du coupable qui va payer de sa vie, il y a une âme qui
demande le salut, et il faut aider à son salut. Il y va d’ailleurs du
salut de chacun. Un écrivain vieux-chrétien, Bernanos, a dit que
lorsqu’un seul homme se refroidit dans le désespoir, c’est le monde
entier qui claque des dents. Il ne faut pas que Gilles désespère en
montant au gibet. C’est ce qui agenouille cette foule qui fut pourtant
par lui si odieusement endeuillée...

SOURCES

Fac-similé du procès de Gilles de Rais, Bibliothèque de l’École des Chartes,


tome XIII, 1862.
G. B a t a i l l e , Le Procès de Gilles de Rais, Paris, 1965.
Michel B a t a i l l e , Gilles de Rais, Paris, 1966.
L é o n T r e i c h , Treize dévoyés criminels, P a ris 1950.
R. V ille n e u v e , Gilles de Rais, une grande figure diabolique, Paris, 1955
Un village féerique

GUY BRETON
IL Y AVAIT, AU XIVe SIÈCLE, EN PAYS CHAMPENOIS, UN CHARMANT
petit village bâti au bord d’une rivière aux eaux claires où
jouaient l’ablette et le barbillon. Les maisons aux toits bas qui
entouraient l’église n’étaient pas nombreuses : une dizaine, tout
au plus, dont les habitants, paysans malicieux et amateurs de
bon vin, vivaient simplement en la grâce de Dieu, cultivant
leurs terres, menant leurs troupeaux aux champs et rythmant
leurs jours sur l’angélus du matin et l’angélus du soir...
C’étaient tous gens aimables au langage dru et sans périphrases,
qui avaient bon teint et œil vif.
Parfois, des troupes ennemies traversaient le pays. Dès
qu’elles étaient en vue, le curé sonnait les cloches, et tout le
monde courait se réfugier, avec le bétail, au château de l’Ile,
construit au milieu de la rivière et appartenant au sire de
Bourlémont.
Le danger passé, les hommes retournaient aux champs et
les femmes rentraient chez elles pour rallumer les feux et
préparer la soupe.
Ce petit village ne possédait, hors son vieux château, aucune
curiosité qui pût retenir l’attention. Sauf un arbre! Un arbre
extraordinaire. Il se trouvait à une demi-lieue à peine de l’église,
sur un petit coteau en bordure d’un bois de chênes. C’était un
hêtre. Un hêtre si grand, si noble, si merveilleux que les braves
gens du pays qui avaient voyagé, ceux qui avaient parcouru les

67
GUY BRETON

routes et les chemins jusqu’à Troyes, Saint-Dizier et même


Châlons-sur-Marne, disaient qu’il était le plus beau du monde...
On l’appelait le Beau May, et encore VArbre des Dames, ou
l’Arbre-aux-Fées. Et d’étranges histoires couraient à son sujet.
On prétendait qu’il était hanté et que dames les fées s’y
donnaient rendez-vous. Certains affirmaient même les avoir
vues et entendues parler. Ce qui n’étonnait personne, attendu
qu’il était de notoriété publique que le chevalier Pierre Granier,
sire de Bourlémont, se rendait régulièrement sous le grand hêtre
pour y retrouver une fée et s’entretenir longuement avec elle.
Certains allaient jusqu’à dire, en baissant la voix et en se
signant, que ces entretiens s’accompagnaient parfois d’un
« commerce d’amour »...
Mais toutes les fées du village n’avaient pas un comporte­
ment aussi léger. La plupart étaient de bonnes dames que l’on
invitait aux baptêmes et dont le couvert était mis dans la
chambre attenante à celle de l’accouchée. Comme on les disait
facilement irritables, on se gardait de les déranger ou de les
effrayer par de trop grands bruits. Elles remerciaient alors d’une
chanson ou d’un petit miracle.
Ces dames enchanteresses étaient-elles de bons ou de
mauvais génies? Personne, en vérité, n’aurait su le dire; mais ni
leur existence ni les prodiges qu’elles accomplissaient n’étaient
discutés. Même par les paroissiens qui ne manquaient ni messe
ni vêpres. La religion et le monde féerique, en ces temps où les
gens au cœur pur vivaient de plain-pied avec le merveilleux,
s’entremêlaient intimement, étroitement, comme branches de cep
aux vrilles de la vigne. Au point que les habitants dû
village avaient baptisé une fontaine proche de l’arbre merveil­
leux : « la Fontaine-aux-Bonnes-Fées-Notre-Seigneur... »
Chaque année, le dimanche de lœtare — c’est-à-dire le
dimanche qui suit le jeudi de la mi-carême — les jeunes gens et
les jeunes filles du village, conduits par le seigneur de
Bourlémont et sa dame, s’en allaient honorer le Beau May.
Les premiers arrivés l’ornaient de guirlandes de fleurs.
Puis, garçons et filles, couronnés de jonquilles, se prenaient par
la main et formaient une ronde en chantant. A la ronde

68
Un village féerique

succédait une farandole endiablée sous les branches de l’arbre


où les dames fées se tenaient tapies, silencieuses et invisibles.
Après quoi, la dame de Bourlémont faisait distribuer des œufs
durs, du pain, des petits gâteaux en forme de lune et *des
cruches de vin.
Après ce goûter champêtre, on confectionnait une sorte de
mannequin de feuillage que l’on promenait rituellement autour
de l’arbre pour fêter le printemps et remercier les dames de
Lumière de leur gentillesse.
Le soir venu, tout le monde rentrait chez soi après un petit
détour par la fontaine sacrée des Bonnes-Fées-Notre-Seigneur
où chacun devait boire quelques gouttes d’eau miraculeuse.
Ainsi se terminait le dimanche de lœtare, mi-chrétien mi-
féerique. Mais bien d’autres fêtes rituelles se déroulaient dans ce
village, auxquelles les fées se trouvaient tout naturellement liées.
Par exemple, le premier jour de mai, avant l’aube, les
jeunes gens allaient couper quelques branches du beau hêtre
qu’ils ramenaient en grand mystère et fixaient silencieusement
devant les maisons où se trouvaient des jeunes filles à épouser.
Lorsque celles-ci ouvraient leurs portes et découvraient les
rameaux de l’Arbre-aux-Fées, elles savaient qu’elles étaient
aimées et que les bonnes dames allaient bientôt leur donner un
fiancé...
Enfin, les fées, disait-on, avaient, dans leur bonté, caché
une mandragore sous le grand arbre où elles se réunissaient. Et
tout le monde savait bien alors que cette plante mystérieuse et
magique dont la racine, en forme de corps humain, saignait et
poussait des cris quand on l’arrachait, pouvait donner la fortune
à celui qui oserait la déterrer...
Maintenant, peut-être désirez-vous connaître le nom de ce
village féerique?
Eh bien, je vais vous le dire. Ce village étrange où, dès le
xive siècle, les paysans entendaient des choses bizarres sous les
arbres, ce village où l’on racontait que des dames de Lumière
apparaissaient parfois sous un hêtre géant et où le seigneur du
lieu avait des entretiens avec une fée, ce village s’appelait
Domrémy...

69
GUY BRETON

Et c’est là que, cent ans plus tard, naîtra Jeanne d’Arc, la


merveille des merveilles de notre Histoire, et c’est là, dans ce
village féerique, qu’elle entendra, un jour, des voix étranges...

— Singulier village, en effet. Mais avant d’aller plus loin, je dois


dire qu’il y a un détail qui me chiffonne : vous avez dit qu’il s’agissait
d’un village champenois; mais Jeanne d’Arc était Lorraine !...
— Non. Domrémy est situé aux confins de la Champagne et du
Barrois. Par conséquent, Jeanne d’Arc était Champenoise, ou
Barroise, mais absolument pas Lorraine.
— Pourquoi dit-on alors qu’elle était Lorraine?
On dit aussi qu’elle était bergère, ce qui est faux. Elle n’a jamais
gardé les moutons, ou d’une façon tout à fait accidentelle. Non, elle
est devenue Lorraine à cause de François Villon qui a écrit :

Et Jeanne la bonne Lorraine


Qu’Anglais brûlèrent à Rouen...

— Et pourquoi en a-t-il fa it une Lorraine?


— A mon avis pour des raisons de prosodie, parce qu’il avait
besoin d’une rime en « aine ». S’il lui avait fallu une rime en
« oise » il aurait écrit : « Et Jeanne la bonne Barroise » ou « Et Jeanne
la Champenoise. »

— Je reviens aux fées. Est-ce que, du temps de Jeanne d’Arc , on en


parlait encore à Domrémy?
— Bien sûr. Et les juges de Rouen ont interrogé Jeanne
longuement sur les phénomènes féeriques de Domrémy. Voici ce
qu’elle a répondu à ce sujet, le samedi 24 février 1431, au cours de

7(
Un village féerique

la troisième audience, à Me Jean Beaupère, assesseur au tribunal :


« — Assez proche de Domrémy, il y a certain arbre qui
s’appelle l’Arbre des Dames, et d’autres l’appellent l’Arbre des Fées.
Auprès, il y a une fontaine. Et j’ai ouï dire que les gens malades de
fièvre boivent de cette fontaine et vont quérir de son eau pour
recouvrer la santé. Et cela, je l’ai vu moi-même; mais je ne sais s’ils
en guérissent ou non. J’ai ouï dire que les malades, quand ils se
peuvent lever, vont à l’arbre pour s’ébattre. C’est un grand arbre,
appelé fau, d’où vient le beau mai. Il appartenait, à ce qu’on dit, à
monseigneur Pierre de Bourlémont, chevalier. Parfois, j’allais
m’ébattre avec les autres filles, et faisais à cet arbre chapeaux de
fleurs pour l’image de Notre-Dame-de-Domrémy. Plusieurs fois, j’ai
ouï dire des anciens, non pas de mon lignage, que les dames fées y
demeuraient. Et j’ai ouï dire à une femme, nommée Jeanne, femme
du maire Aubery, de mon pays, laquelle était ma marraine, qu’elle
avait vu les dames fées. Mais moi qui parle, ne sais si cela est vrai ou
non. Je n’ai jamais vu fée à l’arbre, que je sache.
« — En avez-vous vu ailleurs? demande un juge.
« — Je ne sais. J’ai vu mettre aux branches de l’arbre des
chapeaux de fleurs par les jouvencelles, et moi-même en ai mis
parfois avec les autres filles. Et parfois nous les emportions, et
parfois nous les laissions. Depuis que je sus que je devais venir en
France, je fis peu de jeux ou ébattements, et le moins que je pus. Et
je ne sais point si, depuis que j’eus entendement, j’ai dansé près de
l’arbre. Parfois je peux bien y avoir dansé avec les enfants; mais j’y ai
plus chanté que dansé. »
Ainsi donc, Jeanne, que l’on appelait Jeannette à Domrémy,
allait chanter et danser sous l’Arbre-aux-Fées avec ses petites amies.
— Est-ce là qu’elle a entendu ses voix?
— Non. Au cours de la même séance du procès, elle a précisé
ceci :
« Mon frère racontait qu’on disait à Domrémy : “ La Jeanne a
pris son fait auprès de l’Arbre-aux-Fées. ” C’était faux. Je lui ai dit
le contraire! »
— Où a-t-elle donc entendu ses voix?
— Pour raconter l’histoire de Jeanne d’Arc, il vaut toujours
mieux citer ses propres paroles. Voici ce qu’elle a dit :
« Quand j’eus l’âge de treize ans, j’eus une voix de Dieu pour
m’aider à me gouverner. Et la première fois, j’eus grand-peur... »

71
GUY BRETON

Et elle ajoute cette phrase où se trouve posé en quelques mots


simples tout le décor de cet instant merveilleux :
« Et vint la voix, environ l’heure de midi, au temps de l’été,
dans le jardin de mon père. »
— Que vit-elle alors?
— « J’ai entendu la voix à droite, du côté de l’église, dit-elle.
Rarement l’entendis sans voir une clarté. Cette clarté est du côté où
la voix se fait entendre... »
— Jeanne d’Arc n’a pas dit s’il y avait des arbres dans le jardin de
son père ?
— Non. Mais je devine votre pensée et je présume qu’il vous
intéressera de savoir qu’au cours du procès, un juge lui ayant
demandé si elle avait le secours de ses voix dans la salle du tribunal,
elle répondit :
« Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien la voix venant à
moi... »
Pourtant, vous auriez tort d’en conclure qu’elle n’entendait ses
voix que sous des arbres. Celles-ci se manifestèrent, semble-t-il, en
des lieux fort divers.
— La réponse de Jeanne d’Arc que vous venez de citer, inciterait
tout de même à penser que la présence d’arbres lui semblait représenter
une condition, sinon indispensable, du moins favorable?
— Elle ne l’a jamais dit.
— Sait-on ce que pensaient de l’Arbre-aux-Fées les habitants de
Domrémy contemporains de Jeanne?
— Vous savez qu’en 1455 s’ouvrit le procès de réhabilitation de
Jeanne d’Arc. A cette occasion, le Tribunal demanda au prévôt civil
de Vaucouleurs, Jean Dalie, de se rendre à Domrémy pour y
interroger les gens qui avaient connu la Pucelle. Commission
rogatoire qui s’accompagnait d’un questionnaire dont le neuvième
article concernait précisément l’Arbre-aux-Fées. Voici quelques
réponses :
De Jean Moreau, cultivateur, soixante-dix ans (il avait
quarante-trois ans en 1429 lorsque Jeanne quitta son village) :
« L’Arbre des Fées? J’ai entendu dire par des femmes, des
êtres merveilleux qu’on appelait “ fées ” allaient danser autrefois
sous cet arbre. Mais on dit que depuis qu’on y va lire l’Évangile
selon saint Jean, elles n’y reviennent plus. »

72
Un village féerique

De Béatrice, veuve d’Estelleni, quatre-vingts ans (soixante-trois


ans en 1429) :
« L’Arbre des Fées, j’y ai été moi-même avec les dames et
seigneurs de Domrémy pour m’ébattre dessous, parce que c’était un
très bel arbre. Il est à côté du grand chemin par lequel on va à
Neufchâteau. On disait que, dans l’ancien temps, des dames-fées s’en
venaient dessous; mais maintenant elles n’y vont plus, à cause de
leurs péchés. »
De Jeannette, veuve de Tiercelin, soixante ans (trente-trois ans
en 1429):
« L’arbre en question s’appelle l’Arbre-aux-Fées parce que,
dans l’ancien temps, à ce qu’on raconte, un seigneur appelé le
chevalier Pierre Granier, sire de Bourlémont, allait retrouver sous
l’arbre une dame appelée Fée et causer avec elle; je l’ai entendu lire
dans un roman. Filles et garçons de Domrémy y vont chaque année
au dimanche de Icetare ou dimanche des Fontaines, pour s’ébattre
manger et danser... »
D’Hauviette, femme de Gérard, cultivateur, quarante-cinq ans
(dix-huit ans en 1429) :
« Dèpuis toujours, cet arbre-là, on l’appelle l’Arbre des Fées.
On disait dans l’ancien temps, que les dames appelées fées y
venaient... Moi qui vous parle, j’y ai été avec Jeanne la Pucelle, mon
amie, et les autres, le dimanche des Fontaines; on goûtait, on
s’amusait... »
Enfin, de Gérardin d’Épinal, cultivateur, soixante ans (trente-
trois ans en 1429), cette exquise comparaison :
« Il est beau comme un lys, cet arbre-là! Ses feuilles et ses
branches retombent tout autour jusqu’à terre. Jeannette y allait avec
les autres filles... »
— Ainsi, tous les habitants de Domrémy semblaient croire aux
fées?
— On y a cru, de façon générale, dans toute l’Europe
pratiquement jusqu’au xvme siècle, et dans certains endroits jusqu’à
la fin du XIXe...
— On se demande ce qui a pu faire naître ce genre de mythe...
Qu’en pensent les historiens des mentalités?
— Ils expliquent doctement que les fées proviennent, pour leur
nom, des fata antiques, et des trois Parques (dans tous les contes,
elles assistent à la naissance des enfants auxquels elles dispensent

73
GUY BRETON

défauts ou qualités), en se contentant d’ajouter qu’elles constituent le


plus persistant des vestiges laissés par le paganisme...
— Ce qui ne résout rien.
— Non. Mais certains mythologues modernes ne sont pas loin
de penser que l’explication de ce mythe nous viendra, non pas des
historiens des mentalités, mais des savants.
— Des savants?
— Oui. D’ores et déjà, des physiciens américains et russes,
entre autres, estiment que des interférences entre notre univers et un
monde invisible, mais aussi réel que le nôtre, sont possibles. Ils
ajoutent qu’à certaines époques, des « êtres » venus de cet « ailleurs »
ont pu intervenir sur le destin des hommes...
— Et Vapparition de ces « êtres » aurait donné naissance aux contes
de fées?
— Peut-être.
— Et Jeanne d’Arc, qui a cru être en communication avec sainte
Catherine, sainte Marguerite et saint Michel, faut-il penser qu’en fa it
elle a été en contact avec de « mystérieux inconnus » venus de ce monde
subodoré par nos physiciens actuels?
— Chacun peut croire ce qu’il veut. Tout ce que je sais, c’est
que l’être le plus merveilleux et le plus extraordinaire de notre
Histoire, ce personnage qui n’a son équivalent dans aucun pays, et à
aucune époque, est né précisément dans un petit village où, depuis
un siècle, jeunes gens et jeunes filles allaient s’ébattre sous un arbre-
aux-Fées...

SOURCES

Jean-Baptiste-Joseph A yroles , La Vraie Jeanne d’Arc. La paysanne et


l’inspirée, d’après ses aveux.
Robert B rasillach , Le Procès de Jeanne d’Arc.
Je a n -Jacq u es B rousson , Les Fioretti de Jeanne d’Arc.
Pierre C h a m p io n , Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. II, 1920.
R. P . P au l D o n c œ u r , Les Minutes françaises des interrogatoires de Jeanne la
Pucelle, 1952.
H e n ri D o n ten v ille , La France mythologique.

74
Un village féerique

Marcel H ébert , Jeanne d’Arc et les fées, 1913.


— Jeanne d’Arc a-t-elle abjuré?, 1914.
Siméon L uce , Jeanne d’Arc à Domrémy.
A lfred M aury , Croyances et Légendes du M oyen Age.
Raymond O ursel , Le Procès de Jeanne d’Arc.
R égine P ernoud , Vie et mort de Jeanne d’Arc. Les témoignages au procès de
réhabilitation.
L e diable dans Arras

LOUIS PAUWELS
DEPUIS BIENTÔT UN DEMI-SIÈCLE, UNE ÉPIDÉMIE RAVAGE L’EUROPE.
Plus épouvantable que la peste, car sa cause est dans l’âme des
hommes : il s’agit des procès de sorcellerie. Voici que des
milliers de pauvres gens (ce sont d’abord des vieilles femmes,
mais bientôt des hommes et des femmes de tous âges, de toutes
conditions, et des adolescents, et jusque des enfants) sont hissés
sur le bûcher, les membres disloqués par la torture sous leur
chemise enduite de soufre.
Mais voici qu’un homme s’insurge contre ces abomina­
tions. C’est un moine bénédictin de l’abbaye de Lure. Un jour,
il quitte sa retraite pour proclamer que ces procès sont l’affaire
de l’ignorance et de la superstition. Pour lui, les pratiques
magiques sont illusoires et vaines. Pitié pour les prétendus
sorciers. Retenez son nom que l’histoire a effacé. Voilà un saint
qui n’est pas au calendrier. Il s’appelait Guillaume Édeline.
Son éloquence est entraînante et apaise pour quelques
années la rage d’écarteler, de « détirer à merci » et de « grésillon-
ner » des malheureux accusés de sabbat. Célèbre sous le nom de
Guillaume de Lure, il parvient jusque dans le Poitou, et sa
grande qualité le fait nommer professeur de théologie à Poitiers.
Sa réputation croissante le fait prieur de Saint-Germain-en-
Laye.
Mais on n’entrave pas impunément l’Inquisition. Accusé
lui-même de sorcellerie, il est dénoncé simultanément à l’évêque

79
LOUIS PAUWELS

de Poitiers, Pierre de Combont, et à l’évêque d’Évreux,


Guillaume de Floques. Une double instruction est ouverte. Et,
torturé dans son corps comme dans son esprit, il finit par avouer
en la chapelle de l’évêque d’Évreux, les méfaits suivants :
Depuis des années, il fréquente les assemblées de Satan. Il
se rend au sabbat sur un manche à balai. Il y adore le diable
sous la forme d’un bélier noir, ou d’un bouc, ou d’un homme. Il
a renié sa foi, ayant pour complice une dame « chevaleresse ».
Par contrat avec le Prince des Ténèbres, il s’est engagé à
prêcher l’inanité de la sorcellerie et à la déclarer illusoire. Tels
sont les aveux auxquels on peut mener un caractère ferme et
une belle intelligence.
En conséquence, le 12 décembre 1453, Édeline est
condamné par l’offîcialité d’Évreux à la prison perpétuelle, aux
fers, au pain et à l’eau. Devant la foule, le condamné est exposé,
coiffé d’une mitre. L’inquisiteur rappelle ses campagnes contre
les procès de sorcellerie et lui remontre l’énormité de son crime.
La voix brisée par les sanglots, Guillaume demande pardon à
Dieu, à l’Église, à la Justice, se recommande aux prières des
assistants, et, chargé de chaînes, descend dans la fosse d’où il ne
doit jamais plus sortir. Quelques mois plus tard, un matin, on
l’y trouve mort, à genoux, dans l’attitude de la prière.
J’aimerais que l’on élevât un jour un monument sur rem ­
placement de cette fosse pour honorer, avec la mémoire d’un
des premiers martyrs de l’esprit tolérant, tous les hommes qui,
au cours des siècles, périrent dans le même combat.

□ ?

Six ans après, nous voici en Champagne, à Langres, où se


tient le chapitre général des dominicains. C’est l’année 1459.
Durant cette assemblée, on brûle à Langres un ermite accusé de
sorcellerie : Robinet de Vaux. Sous la torture, le pauvre, comme
il arrive toujours en pareil cas, dénonce ses complices en
diablerie. Entre autres, Deniselle de Douai, « fille de folle vie »,
et Jean de La Vitte. Connaît-il donc des gens du Nord? C’est
peu probable. Mais sans doute crie-t-il « oui ! » quand on lui cite

80
Le diable dans Arras

un nom et que le bourreau lui casse les os. C’est que celui qui
l’interroge est le dominicain Pierre de Brousart, inquisiteur
d’Arras, venu à Langres pour le chapitre.
Rentré chez lui, le dominicain fait aussitôt arrêter à Douai
la femme Deniselle et à Arras Jean de Vitte. Qui est Jean de
Vitte? Un artiste au cerveau léger, peintre et poète, qui
représente des anges et compose des ballades à la Vierge. On
l’appelle « l’abbé-de-peu-de-sens ». C’est un gentil Jean de la
Lune. En pieux trouvère, quand il récite au public ses poèmes,
il se découvre, s’incline et ajoute : « N ’en déplaise à mon
maître. » Quel maître? Mais le diable, bien sûr!
Prison, premiers interrogatoires. Il voit les bourreaux qui
attendent. Il se sait faible. Il n’ignore pas qu’on lui fera
confesser du diabolisme et citer des noms. Alors, dans sa geôle,
la seconde nuit, il se coupe la langue.
Mais il sait écrire. Il n’évitera pas la torture. Les
grésillons : trois lames de fer qui écrasent les ongles. Les
tortillons : étirer et tordre le corps sur une échelle. L’estrapade :
pendu par les poignets joints dans le dos, des poids aux
chevilles ; des secousses à la corde désarticulent. Le frontal : un
bandeau de fer autour du crâne, et une vis qui serre. La selle
hérissée : un siège garni de pointes. Les pourcelets-Saint-
Antoine : des cloportes appliqués et retenus sur le nombril,
« qui font grande rage et tourment ». C’est ce que l’on appelle
« donner la question ».
Et Jean de Vitte, de la Lune, de peu de sens, y répond, à la
question! A tous les noms qu’on lui cite, il branle du chef. Ses
doigts broyés serrant la plume, il écrit tous les patronymes que
l’on veut, et même un peu plus. Des complices? En voici, en
voilà! Tout Arras semble y passer. Des nobles, des prêtres, des
marchands, des gens du peuple, tout ce que vous voudrez,
messire bourreau! autant que vous en voudrez, mon père! Tant
et tant que cela devient gênant. On finit par endiguer ce déluge
de voyageurs du sabbat, d’adorateurs du Grand Bouc.
On fait une première fournée de victimes. Le 10 mai 1460,
Arras rougeoie. Des dizaines de bûchers. On brûle en même
temps Jean de Vitte.

81
LOUIS PAUWELS

Puis on procède à une seconde série d’arrestations, cette fois


parmi les plus considérés et les plus riches des habitants. Car
n’oublions pas que les biens des condamnés sont confisqués au
bénéfice de la Sainte Église. Le 7 juillet, les malheureux
meurent sur les fagots en criant que leurs aveux sont l’effet de la
souffrance et qu’ils sont innocents.
Les arrestations se poursuivent. Panique et terreur sont au
blason d’Arras. Jusqu’en octobre, la ville est dévorée par les
inquisiteurs. Nul n’ose plus pénétrer dans la ville. Le commerce
cesse. Les auberges ferment. Les artisans désertent. Les foires
n’ont plus lieu. Devant le grondement populaire, il faut tout de
même freiner l’hécatombe. Des quatre derniers condamnés, l’un
brûle en dénonçant l’iniquité; un autre va en prison pour vingt
ans, chevilles ferrées; les deux autres sont quittes avec des
amendes qui les font mendiants à vie. Le reste des accusés est
remis en liberté, à condition toutefois de payer les frais
d’emprisonnement et de procès, et d’abandonner une partie de
leur avoir.
L’affaire ne s’achève pas là. Les plaintes des survivants
sont si criantes qu’elles parviennent au Parlement de Paris. Une
enquête est ordonnée. Jacques du Boys, docteur en droit, doyen
du chapitre, instigateur, avec Pierre de Brousart, de tout ce
martyre, voyant approcher le moment de comparaître, est
atteint de folie et la camisole des furieux passée par-dessus son
froc de moine, on l’emmène bavant et délirant. L’enquête dure
trente ans. Les cendres des dizaines de brûlés sont depuis
longtemps dissoutes dans la terre quand le Parlement conclut
que la procédure fut nulle et non avenue, et que les condamnés
doivent être réhabilités. C’est un peu tardif. Et, d’ailleurs, à
cette date, d’autres procès déciment d’autres régions.

J ’ai vu grande vauderie


En Arras pulluler,
Gens pleins de rêverie
Par jugement brûler,
Trente ans puis cette affaire
Parlement décréta

82
Le diable dans Arras

Qu’à tort sans raison faire


A mort on les traita,

dit un chroniqueur poète de ce sinistre temps.

— Vous parlez d’une épidémie de procès de sorcellerie. Comment


s’explique une telle épidémie sur l’Europe tout entière? Quand cela a-t-il
commencé?
— Les démons sont aussi vieux que Phumanité. L’homme, en
découvrant son propre esprit, découvre aussi les esprits de la nature
et de l’outre-monde, qu’il faut se concilier. Ces esprits sont des
dieux. Mais la nouvelle religion change en démons les dieux des
religions vaincues. Les dieux de l’Antiquité et les génies secourables
que les Barbares apportent avec eux lors des grandes invasions, sont
pour la chrétienté des figures du diable. Quand on exhumait une
œuvre d’art antique, le premier soin était d’en expulser le démon.
Faute de quoi celui-ci pouvait jeter des flammes infernales. On
contait que Paul II était mort étranglé par les démons contenus dans
sa collection de gemmes.
Cependant ces démons, que l’on exorcise, se vengent en se
montrant aux hommes (surtout aux moines) pour les tenter. Et
jusque dans son cercueil, le diable poursuit le pécheur. C’est
pourquoi l’on se fait ensevelir auprès des églises et parmi les restes
protecteurs des martyrs.
Le peuple révère ces « esprits » qui promettent aux humains
volupté et pouvoirs sur cette terre. Le chevalier Césaire d’Heister-

83
LOUIS PAUWELS

bach possédait un « esprit » qui allait en Arabie chercher du lait de


lionne pour son épouse malade. Froissart parle de « l’esprit » du sieur
de Corasse qui, chaque jour, lui rapportait des nouvelles du monde
entier.
En tout et partout l’homme du Moyen Age coudoie le démon :
dans son champ comme dans son lit. Aux malheureux, le démon
promet la richesse, aux ambitieux la puissance, aux vaincus de la vie
la fête sensuelle. Partout présents les démons rôdent en foules
immenses autour des hommes pour leur dire : il y a un autre monde
de plaisir et de pouvoir dans celui-ci. Quinze mille assiègent le lit
d’agonie d’un moine de Hemmerode. Ils sont « plus nombreux que
les feuilles de la forêt » autour d’une abbesse des bénédictines. Le
bienheureux Reichelm les voit plus pressés qu’une pluie fine.
Dans ces conditions, commept là magie, aussi vieille que la
civilisation, et si naturelle à l’Houjme, n’aurait-elle pas pris (ou
repris) un essor considérable? Mais, au lieu d’être sacrée, rituelle,
religieuse, comme dans l’Antiquité, elle est devenue une œuvre
maudite, une complicité avec l’enfer. Elle revêt deux formes. La
forme savante : les sciences occultes, astrologie, alchimie, arts
divinatoires. La forme populaire : sorcellerie, charmes, maléfices,
envoûtements, sabbat.
— Le sabbat : qu’est-ce que c’est, au juste?

Danser indécemment,
Festiner ordement,
S’accoupler diaboliquement,
Sodomiser exécrablement,
Blasphémer scandaleusement,
Se venger insidieusement.

Voilà le sabbat, résumé en vilains vers par un démonologue du


Moyen Age, le tristement célèbre de Lancre.
Mais on ne peut pas donner une seule réponse à la question. Le
sabbat, c’est la fête nocturne de Diane, la célébration antique des
puissances de la fécondation, l’orgie sacrée. C’est sans doute aussi la
danse orgiaque, dans les landes, sous la lune, en l’honneur du dieu
cornu de la religion primitive de l’Europe. C’est encore la cérémonie
de révolte paysanne contre l’ordre établi. C’est enfin un « voyage »
provoqué par la drogue : les onguents dont on s’enduit le corps pour
perdre conscience et « s’envoyer en l’air ». Sabbat réel. Et rêve

84
Le diable dans Arras

hallucinatoire de sabbat décrit ensuite par les « coupables » selon un


modèle archétypique.
Je reviens à votre première question : quand et comment débute
la chasse aux sorcières?
Les paysannes, héritières de l’antique magie des campagnes*
pullulent. Jean de Mung déclare qu’elles constituent un tiers de là
population. Mais ce ne sont pas des criminelles, aux yeux des
autorités ecclésiastiques. Ce sont les « bonnes femmes » (remèdes de
bonne femme : l’expression, que nous employons encore, vient de ce
temps). Elles cueillent et préparent les plantes qui guérissent. Elles
connaissent les herbes abortives. Elles ont le secret des onguents
hallucinatoires. Elles savent d’anciennes invocations aux puissances
cachées de la nature, pour lé bien comme pour le mal. Et, certes, la
sorcellerie populaire est un péché, si ce n’est un crime. C’est un
péché dé superstition. L’Église enseigne que la science des sorcières
est illusoire, et elle déclare impies ceux qui la tiendraient pour réelle.
Au VIIIe siècle, la sorcellerie n’est punie que par des amendes. Au
IXe, sous Charlemagne, on jette en prison la sorcière, jusqu’à ce
qu’elle renonce. Jusqu’au XIIIe, celle-ci bénéficie d’une certaine
mansuétude.
C’est lé xive siècle qui joue le rôle capital, et provoque
l’épidémie de tortures et de bûchers. L’Église transforme ce qui était
tenu pour superstition en dogme. Désormais, on ne prêchera plus
que les sorcières sont des illusionnistes, mais qu’elles sont des
criminelles liées à Satan. Le pacte qu’elles ont passé avec le Prince
des Ténèbres, exige la torture (pour obtenir des aveux, trouver les
complices, expulser le démon), l’amende honorable publique (pour
l’édification des foules) et le bûcher sur la grand-place (pour la
purification du coupable et la catharsis collective).
— Peut-on assigner une date précise au déchaînement de / ’ Inquisi­
tion?
— On peut dire que le 5 décembre 1484 officialise définitive­
ment l’extermination des sorcières — ou prétendues telles. C’est la
date de promulgation par Innocent VIII de la bulle « Summis
désirantes affectibus ». Cette bulle confirme la réalité du crime de
sorcellerie et énumère ses différents aspects : incubât, succubat,
charmes, sortilèges, envoûtements, castration magique, stérilité
communiquée à la nature et aux hommes, production de maladies,
sabbat, etc. Le pape confère tous pouvoirs à deux inquisiteurs
d’Allemagne pour déceler et punir ces « crimes abominables »

85
LOUIS PAUWELS

Quiconque s’opposera de quelque manière à l’office des inquisiteurs,


quel que soit son rang social, sera excommunié et frappé de peines
redoutables.
Ces deux inquisiteurs, Henri Krämer (Institoris) et Jacques
Sprenger, composent le premier traité sur la nature et les pouvoirs
des sorcières, sur l’art de les poursuivre et de les exterminer. C’est le
Malleus maleficarum (Le Maillet des Sorcières), publié en 1486. Son
influence sur les philosophes, les théologiens, et surtout sur les juges
ecclésiastiques et civils, sera considérable. Il sera suivi de nombreux
autres traités de démonologie dans toute l’Europe.
Le Maillet des Sorcières conclut par cette comparaison emprun­
tée à saint Thomas :
« Comme il est plus grave de corrompre la foi, par laquelle
s’opère la vie de l’âme, que de falsifier la monnaie d’un État, par
laquelle on subvient aux besoins du corps, ainsi, à la façon des faux-
monnayeurs qui sont immédiatement livrés aux potentats séculiers
pour être justement mis à mort, à plus forte raison les hérétiques et
les apostats méritent-ils le même sort : une mort juste exécutée par le
bras séculier. »
— Connaît-on le nombre des victimes des procès de sorcellerie?
— Eh non! A-t-il été recensé? En tout cas, il n’a jamais été
rendu public. Combien, en trois siècles? Des dizaines de milliers, à
coup sûr. Voltaire estime que le nombre total des victimes de
l’intolérance religieuse, depuis la naissance du christianisme, est de
9718000.
— Qui sont les inquisiteurs?
— Principalement des dominicains. Dans d’autres ordres, on
trouve parfois des adversaires de ces procédures. A trente ans,
Frédéric de Spee, jésuite, a les cheveux blancs. Son évêque lui en
demande la raison. Il répond : « C’est d’avoir conduit à la mort tant
d’innocentes. »

SOURCES

K. B aschw itz , Procès de sorcellerie, Paris, 1973.


Joseph B izouard , Des rapports de Vhomme et du démon, Paris, 1864.

86
Le diable dans Arras

J. F rançois , L ’Église et la sorcellerie, P a ris, 1910.


K u rt S e l ig m a n n , Le M iroir de la magie, P aris, 1973.
Jean V artier , Sabbats, juges et sorciers, Paris, 1968.
Aspects de la marginalité au Moyen Age (ouvrage collectif), Montréal, 1975.
L ’extraordinaire vision
de Catherine de Médicis

GUY BRETON
1559 s ’a c h è v e , a n n é e n o ir e p o u r l a Fr a n c e , l e r o i
l ’a n n é e
Henri II est mort, tué dans un tournoi au mois de juillet et,
depuis lors, un enfant de quinze ans, François II, règne sur le
royaume. Un enfant malingre et faible d’esprit, dominé par une
femme dont les armes habituelles sont le poison, la magie et la
sorcellerie : Catherine de Médicis, sa mère.
Or, depuis quelque temps, la Florentine, qui a quitté Paris
pour s’enfermer dans son château de Chaumont-sur-Loire, est
inquiète. Les problèmes religieux qui divisent la France, la
puissance croissante des huguenots, les trahisons de palais la
rendent nerveuse. Elle voudrait savoir ce que lui réserve
l’avenir. Elle voudrait que lui soient révélés son destin et celui
de François II, ce faible et pitoyable roi de France.
Alors, une fois de plus, elle s’est tournée vers Cosme — ou
Cosimo — Ruggieri, cet astrologue qu’elle a amené de Florence
dans ses bagages et qui ne la quitte jamais :
— Pourriez-vous me dire, mon ami, ce qui m’attend?
Le mage lui a répondu :
— Accordez-moi quelques jours, madame, et je vous
montrerai l’avenir...
Et Ruggieri s’est rendu dans la tour qui domine la Loire.
Depuis, coupé du monde, il s’y livre à une besogne mystérieuse.
A plusieurs reprises, Catherine de Médicis est venue
frapper à la porte :

91
GUY BRETON

— C’est pour quand? a-t-elle demandé.


Ruggieri, sans ouvrir, a répondu :
— Je vous l’ai dit, madame : quand la lune sera pleine!
Et la reine mère, agacée, est repartie dans sa chambre.
Mais ce soir, la lime est à son plein et Catherine de Médicis
revient frapper à la porte :
— C’est pour quand?
Cette fois, Ruggieri ouvre :
— Pour ce soir, madame!
Et la reine mère entre dans une salle qui tient à la fois du
laboratoire et de l’antre d’alchimiste. A la lueur du grand feu
qui flambe dans la cheminée, elle distingue des cornues, des
creusets, des alambics, un astrolabe et des grimoires empilés.
— Regardez par ici! dit Ruggieri.
Et il désigne un immense miroir qui recouvre tout un mur.
— C’est là, madame, que le futur va vous apparaître.
Catherine de Médicis comprend alors que son astrologue va
procéder à l’opération de magie appelée catoptromancie ou
cristallomancie, qui consiste à voir l’avenir dans un miroir.
Ruggieri trempe un bâtonnet dans une tasse contenant du
sang de pigeon mâle et trace sur le mur des lettres de l’alphabet
hébraïque. Puis, ayant noirci au feu la pointe d’une baguette, il
dessine sur le sol un double cercle, sorte de zodiaque, qu’il orne
de figures cabalistiques. Quand il a terminé, il y place, aux
quatre points cardinaux, un crâne humain, une lampe, un tibia
et un chat en état de sommeil hypnotique...
— Asseyez-vous, madame, et regardez!
Catherine de Médicis s’installe dans un fauteuil, face au
miroir.
Au début, elle ne voit rien. Mais voilà qu’une forme
apparaît. Vague d’abord, puis plus précise, et elle reconnaît
François II. Il porte sa couronne, son sceptre et le manteau
royal. Il a l’air morose. Son image glisse, quitte le miroir, fait le
tour de la salle sur le mur blanchi à la chaux, revient à son point
de départ et disparaît. Elle est remplacée aussitôt par celle d’un
homme en qui Catherine reconnaît Charles, son second fils,
mais un Charles vieilli car il n’a pour lors que neuf ans. Lui

92
Uextraordinaire vision de Catherine de Médicis

aussi porte une couronne, un sceptre et un manteau royal. Il


tourne quatorze fois autour de la salle et s’apprête à effectuer un
quinzième tour quand on le voit s’arrêter brusquement et
considérer avec horreur quelque chose d’invisible. Puis ses
mains se tendent comme pour repousser des images effrayantes.
— Expliquez-moi, dit Catherine de Médicis. Que signi­
fient ces tours?
— Chaque tour représente une année de règne, dit
Ruggieri.
Au-dessus de la cheminée, Charles a disparu pour laisser
place à un troisième roi en qui la Florentine, de plus en plus
angoissée, reconnaît cette fois Henri, son troisième fils, qui a
tout juste huit ans... Sur le miroir, il est adulte. Il avance en
sautillant. Il est fardé, maniéré, couvert de bijoux et porte des
pendants d’oreilles. Il fait quatorze fois le tour de la salle et
s’arrête un instant. On le voit alors se pencher sur un corps
allongé à ses pieds. Puis il se redresse, fait un quinzième tour et
porte brusquement ses mains à son ventre avec une expression
de douleur intense. Après quoi, il disparaît.
Tassée dans son fauteuil, livide, Catherine de Médicis
regarde sans dire un mot. Elle respire à peine. Elle attend
maintenant l’apparition de son quatrième fils, François, duc
d’AIençon, qui n’a que cinq ans. Que va-t-elle apprendre?
Combien de tours fera-t-il, celui-là, avant de disparaître? Aura-
t-il une vie d’une durée normale? Ou bien faut-il penser que les
fils d’Henri II sont maudits?
Elle attend. Comment sera-t-il, son petit François, sous
l’aspect d’un adulte?
Une image se forme. Et un homme apparaît. Un homme au
nez busqué, à l’œil malin, portant une petite barbiche. Il est
d’abord coiffé d’un grand chapeau orné d’un panache blanc.
Puis brusquement, il porte la couronne, comme les autres.
Catherine le regarde avec effroi. Ce personnage ne peut pas
être François devenu homme. C’est quelqu’un d’autre. Mais
qui? Et voilà qu’une ressemblance s’impose à elle. Ce roi a les
traits d’Antoine de Bourbon... Alors, elle comprend que
François ne régnera jamais, qu’il mourra jeune et que les

93
GUY BR E TO N

Bourbons qu’elle exècre monteront sur le trône de France..,


Celui-là, elle en est sûre, c’est le petit Henri, qui a pour lors six
ans, le petit Henri de Bourbon qu’elle aimerait pouvoir faire
empoisonner...
Sur le miroir, l’homme au nez busqué glisse lentement. Et
Catherine compte les tours. Ils dépassent bientôt ceux de
Charles et d’Henri : dix-huit, dix-neuf, vingt... Encore un
demi-tour et le personnage disparaît. Ce Bourbon régnera donc
plus de vingt ans!...
La Florentine est effondrée. Malgré le grand feu de bois,
elle grelotte. Puis elle se redresse et, sans un mot pour Ruggieri,
elle s’en va, l’œil mauvais, s’enfermer dans sa chambre pour s’y
mettre en boule comme une grosse araignée blessée...
Elle avait raison de pleurer. L ’année suivante, François II
mourait, après un an de règne. Charles IX lui succéda et
mourut au bout de quatorze ans, harcelé par les fantômes de la
Saint-Barthélemy. Puis Henri III monta sur le trône pour
quinze ans et fut tué d’un coup de couteau au ventre par le
moine Jacques Clément. L’année précédente, il avait fait
assassiner le duc de Guise. Enfin, le jeune François ayant
succombé à une phtisie galopante et la branche des Valois étant
éteinte, Henri de Bourbon devint roi sous le nom d’Henri IV et
régna vingt ans et neuf mois très exactement...

— Curieuse, bien curieuse, cette histoire d'apparitions dans un


miroir... Où l'avez-vous trouvée?

94
Vextraordinaire vision de Catherine de Médicis

— Elle est racontée par deux historiens du XVIIe siècle : Simon


Goulard, dans son Trésor d’histoires admirables, et André Félibien,
dans ses Maisons royales.
— Est-ce qu’on ne peut pas penser à une supercherie de la part de
Ruggieri? A un truquage quelconque?
— On en a parlé, bien entendu... On a dit qu’il avait peut-être
utilisé une sorte de lanterne magique, ce qui n’est pas impossible, car
la lanterne magique existait à cette époque. On s’en servait même
dans les mauvais lieux pour y projeter des plaques un peu... légères.

— C’était, en somme, l’ancêtre du cinéma érotique.


— Si vous voulez. On a dit aussi que Ruggieri avait fait venir
des gens déguisés qui étaient apparus sur le miroir grâce à un jeu de
glaces... Ce n’est pas impossible non plus. Mais ni l’une ni l’autre de
ces supercheries n’expliquerait les prédictions qui sont contenues
dans la vision. Car les personnages apparus sur le miroir ont fait un
nombre de tours qui correspond exactement à leur nombre d’années
de règne... D’autre part, il y a quantité de détails troublants. Je
pense à Charles IX repoussant des visions effrayantes, des fan­
tômes... C’est exactement ce qui s’est produit : à la fin de sa vie, il a
été hanté par le souvenir de la Saint-Barthélemy ; il n’en dormait
plus; il poussait des cris, la nuit... Je pense également à Henri III
qui, d’abord, voit un corps étendu à ses pieds — ce corps, c’est celui
du duc de Guise assassiné; puis qui fait le geste de se tenir le ventre
à la fin du quinzième tour : geste qui correspond à l’attitude qu’il aura
lorsque le moine Jacques Clément lui donnera un coup de couteau
dans l’abdomen... Je pense enfin à l’apparition d’Henri de Bourbon,
qui n’était pas du tout prévisible lorsque cette scène s’est passée en
1559. Car Catherine de Médicis avait alors toutes les raisons de
croire que les Valois régneraient longtemps. Il y avait quatre
héritiers du trône. Personne ne pensait qu’on serait obligé d’aller
chercher la famille de Bourbon dans l’arbre généalogique de
saint Louis. Personne! Et voilà qu’Henri de Bourbon, futur Henri IV,
apparaît sur le miroir... Alors, encore une fois, s’il s’agit d’une
supercherie, elle s’accompagne d’un véritable don de voyance...
— Je voudrais maintenant que l’on parle un peu de cette
* cristallomancie » ... Est-ce qu’on en a d’autres exemples?
— Oui, c’est un moyen de divination extrêmement ancien. On
rapporte que Pythagore possédait un miroir magique qu’il présentait

95
GUY BRETON

à la face de la lune afín d’y voir apparaître des images de l’avenir. En


outre, notre littérature populaire, nos contes, nos légendes, sont
remplis de personnages qui utilisent des miroirs ou la surface de
l’eau pour voir se dérouler des événements lointains.

— Si vous croyez aux légendes, maintenant...


— Je vais vous étonner, mais il existe actuellement, dans le
monde entier, des chercheurs très sérieux qui étudient avec beaucoup
de soin les mythes, les contes et les légendes populaires. Et certains
pensent se trouver, non pas comme on l’a cru longtemps, devant
des histoires tout juste bonnes à endormir les enfants, mais
devant l’interprétation de faits réels remontant à des temps fort
anciens et à des civilisations aujourd’hui complètement oubliées.
Toutefois, les mythologues ne sont pas d’accord sur la nature de ces
civilisations. Suivant les uns, les sociétés anciennes dont nos légendes
nous relateraient, sous une forme féerique, certains événements,
étaient parvenues à un niveau technologique fort élevé. Elles auraient
eu des engins permettant de se déplacer dans l’air, sur terre, sous
l’eau. Elles auraient possédé des appareils capables de transmettre
des sons et des images, des armes terrifiantes, d’extraordinaires
sources énergétiques, bref, l’équivalent de nos avions, de nos
voitures, de nos sous-marins, de notre radio, de notre télévision, de
nos lasers, de nos bombes atomiques, sans compter les techniques
qui restent à inventer et la maîtrise de forces qui nous sont
encore inconnues.
A la suite d’un cataclysme planétaire — peut-être une catas­
trophe d’origine atomique —, cette civilisation aurait été anéantie.
Les rares survivants auraient alors fait à leurs descendants des récits
qui, avec le temps, seraient devenus de plus en plus incompréhen­
sibles et auraient fini par prendre une allure fabuleuse. Incapables de
concevoir que des hommes aient pu voler, franchir d’énormes
distances en quelques instants, avoir la vision d’un événement
lointain, se parler d’une ville à une autre, éclairer des palais en
appuyant sur un bouton, conserver la voix humaine, nos ancêtres
auraient inventé le merveilleux. Les machines devinrent des
monstres, les appareils des objets magiques, et les récits, mués en
légendes, se peuplèrent de dragons, de chimères, de génies des eaux,
de fées, d’enchanteurs, tous dotés de chars volants, de baguettes
magiques et de bottes de sept lieues...

96
Vextraordinaire vision de Catherine de Médicis

— Et si je vous suis bien, la télévision des civilisations anciennes


aurait donné naissance, dans nos légendes, aux miroirs magiques?
— En quelque sorte... c’est du moins ce que prétendent
certains historiens des mythes. Mais je vous ai dit que ces spécia­
listes étaient partagés. D’autres proposent une hypothèse différente.
P ’après ceux-ci, nos contes et légendes ne seraient pas les échos
(déformés d’une ancienne civilisation d’essence technologique, mais
ils refléteraient en quelque sorte — je cite — « la nostalgie de
possibilités humaines non utilisées »...
— Voulez-vous vous expliquer clairement?
— Je vais le faire. Ces spécialistes des mythes expliquent que
l’homme, pour se rendre maître du monde, avait deux voies à sa
disposition : la voie grossière et la voie subtile. La voie grossière est
celle que nous avons empruntée. Elle nous a conduits à inventer le
téléphone, la radio, la télévision, les chemins de fer, l’automobile, les
avions, les fusées, le cinéma, la bombe atomique, etc., c’est-à-dire
des objets. La voie subtile est celle qui utiliserait uniquement toutes
les ressources et toutes les facultés de l’esprit humain : la télépathie,
la lévitation, la voyance, la télékinésie, la bilocation, etc. Facultés,
font remarquer en passant les auteurs auxquels je me réfère, qui
s’atrophièrent, faute d’usage, depuis que nous avons emprunté la
voie « grossière ».
— Depuis des millénaires, les hommes inventeraient donc des contes
et des légendes dans lesquels ils expriment... comment avez-vous dit?
— ... « leur nostalgie de possibilités non utilisées ». Oui, ils
bâtiraient des récits peuplés d’êtres doués de toutes les facultés
extraordinaires qu’ils souffrent inconsciemment de laisser sans
emploi : la possibilité, par exemple, de se transporter dans les airs, de
communiquer par la pensée, d’agir sur les forces cosmiques, de
converser avec les animaux, de se rendre invisible, de se promener
dans le temps, sans oublier — car c’est là que je voulais en venir —
la faculté de capter des images du futur ou du passé et de les faire
apparaître sur la surface d’un miroir...
— Nous y voilà!
— Oui, nous y voilà!
— Bon, je veux bien accepter l’hypothèse de vos mythologues, bien
qu’elle conduise à une conclusion vertigineuse, à savoir que, si les
possibilités du cerveau humain sont illimitées, il faut admettre que tout
ce qu’il est capable d’imaginer est possible... Mais je reviens à la

97
GUY BRETON

cristallomancie. D’après votre histoire, Ruggieri, homme appartenant à


notre civilisation technologique engagée dans la voie « grossière », aurait
réussi à faire apparaître des images du futur dans un miroir. Par quel
prodige?
— Les parapsychologues vous diront que certains états de
conscience supérieure s’accompagnent de dons que l’on qualifie, à
tort, de supranormaux. Peut-être s’agit-il, en fait, de facultés
« réveillées ». Je pense aux grands mystiques chez qui l’on cite des
cas de lévitation (sainte Thérèse d’Avila), de bilocation (le Padre
Pio), de voyance, de télépathie, de télékinésie...
— Ruggieri n’était pas un mystique.
— C’était peut-être un initié à quelques sciences occultes. A
cette magie presque aussi vieille que l’humanité et qu’utilisent
aujourd’hui encore les sorciers d’Afrique noire, les Bambaras, les
Dogons, entre autres, qui, semble-t-il, ont emprunté la voie subtile...
— Est-ce que d’autres hommes, en Occident, ont pratiqué la
cristallomancie ?
— Bien sûr. Tout au long du Moyen Age, sous la Renaissance
et jusqu’à la fin du xixe siècle. Il y avait même, entre 1900 et 1914,
des sorciers de village qui prétendaient prédire l’avenir de cette
façon... Ils enfermaient les gens dans une pièce obscure, allumaient
une chandelle et faisaient apparaître des images sur un miroir...
— Et aujourd’hui?
— Peut-être y en a-t-il encore...
— Catherine de Médicis était une habituée de toutes ces pratiques
magiques?
— Oui. Elle était florentine, vous le savez, et comme tous les
Florentins — du moins ceux de cette époque — elle s’adonnait à la
sorcellerie. Elle se garantissait d’ailleurs contre un assassinat possible
par une sorte de talisman qu’elle portait sur elle et qui était une peau
d’enfant égorgé...
— C’est épouvantable !
— Je ne vous le fais pas dire! Vous voyez que ce n’était pas un
personnage particulièrement rose. Aussi je pense qu’elle devait
utiliser la cristallomancie avec quelques précautions...
— Pourquoi?
— Réfléchissez : quand on a empoisonné des gens par dizaines,

98
L ’extraordinaire vision de Catherine de Médicis

par centaines même, et qu’on porte sur soi la peau d’un enfant égorgé,
il est peut-être amusant de voir l’avenir dans un miroir, mais on ne
doit pas avoir très envie de se regarder dans une glace...

SOURCES

Prince Jacques de B ro g lie , La Tragique Histoire du château de Chaumont.


André F é l ib ie n , Les Maisons royales, 1681.
Simon G oulard , Trésor d ’histoires admirables, 1614.
Nicolas P asquier , Lettres, 1723.
François R ibadeau -D umas , Histoire de la magie.
L a femme-loup d ’Apchon

GUY BRETON
NOUS SOMMES EN 1588 ET LE PRINTEMPS EST BIEN BEAU, CE MATIN-
là, sur les montagnes du Cantal. Dans un petit château perché
sur une colline, à deux lieues d’Apchon, près de Mauriac, un
gentilhomme auvergnat, Nicolas de Barioux, qui a entrepris
d’écrire l’histoire de sa famille, fait grincer sa plume d’oie sur
un parchemin. La généalogie s’allonge, remplie de morts
anciens : « Robert de Barioux, né en 1412, mort en 1464,
fils d’Adhémar de Barioux né en 1348 à Aurillac, mari
d’Héloïse de Signac... » Parfois la plume s’arrête et le gentil­
homme abandonne ses ancêtres pour rêver un instant. Com­
ment n’aurait-il pas quelques distractions quand le prin­
temps est là, à deux pas, avec ses rouges-gorges, ses bourgeons
et ses feuilles tendres; le printemps, qui entre de temps en
temps dans la pièce avec un papillon ou un parfum de jacinthe...
Finalement, Nicolas quitte sa table et va s’accouder à la
fenêtre.
Il ne se doute pas que ce simple geste va l’engager dans
l’une des aventures les plus étranges de tous les temps.
Alors qu’il contemple les arbres en fleurs et les buissons
d’aubépine, un homme du pays, Roger Griffoul, passe sur le
chemin, son arquebuse sous le bras. Nicolas l’appelle :
— Bonjour, Roger! T u vas donc à la chasse?
— Eh oui!
— Dis donc, si tu ne rentres pas bredouille, pense à moiî...
— Qu’est-ce que vous préférez? Du lapin ou du perdreau?

103
GUY BRETON

— Oh, je n’ai pas de préférence... ce que tu trouveras.


— D ’accord!
— A ce soir!
Et, tandis que le chasseur descend dans la plaine, le
gentilhomme se remet à son travail.
A dix heures et demie, qui est l’heure du déjeuner à cette
époque, il quitte sa chambre et se rend dans la salle à manger où
l’attend sa femme, la ravissante Arline, une brune aux yeux
verts étincelants dont il aime la douceur et la générosité.
Justement, au dessert, elle lui parle de ses pauvres.
— Comme tous les vendredis, dit-elle, je vais leur porter
quelque aumône. Je serai donc absente tout l’après-midi...
— Vous êtes vraiment la meilleure femme qui soit au
monde, dit Nicolas de Barioux. Je n’en connais pas de plus
charitable, ni de plus jolie que vous...
Arline baisse les yeux en rougissant.
Après le repas, les deux époux s’embrassent tendrement et
se séparent. Elle, s’en va voir ses pauvres; lui, retrouve ses
ancêtres.
Et l’après-midi s’écoule lentement.
Or, vers six heures du soir, tandis qu’au château, Nicolas
de Barioux continue de s’embrouiller dans les branches de son
arbre généalogique, Roger Griffoul, le chasseur, se trouve
à la lisière d’une forêt. Il est d’assez méchante humeur car,
depuis le matin qu’il arpente les champs, il n’a pas levé le
moindre gibier. Pas un lapin, pas un perdreau, pas même
une caille, rien!... Il va rentrer bredouille.
Soudain, au coin du bois, il voit surgir un énorme loup qui
vient à sa rencontre. Vite, il épaule son arquebuse et tire. Mais
l’émotion lui fait manquer l’animal qui bondit sur lui. Alors
Griffoul saisit son couteau de chasse et se défend de toutes ses
forces. Le corps à corps est effroyable. Dix fois, vingt fois,
il croit en finir, mais la lame glisse sur le pelage, frôle une
oreille, plonge dans le vide et les yeux jaunes semblent le
narguer. Et voilà que dans un geste désespéré, il coupe la patte
droite du loup. Estropié, l’animal abandonne le combat. Il
s’enfuit en gémissant dans la forêt et disparait.

104
La femme-loup d’Apchon

Comme la nuit tombe, le chasseur rentre au village.


Naturellement, il s’arrête au château de Barioux.
— Alors? lui dit Nicolas, la chasse a été bonne?
Griffoul soupire :
— Voilà tout ce que je rapporte : la patte d’un loup...
Et il fouille dans sa gibecière. Mais il reste stupéfait : à la
place de la patte qu’il y a mise se trouve une main de femme.
— Qu’est-ce que c’est que cela? demande Nicolas de
Barioux.
— Je ne sais pas, bredouille Griffoul. J’ai été attaqué par
un loup, je lui ai coupé la patte, et voilà que je rapporte une
main de femme... Elle a même une bague... Regardez!
Nicolas de Barioux se penche et son cœur se glace car il
reconnaît la bague de sa femme.
— Laisse-moi cette main, dit-il à Roger Griffoul, je la
garde... Maintenant, rentre chez toi...
Dès que le chasseur est parti, le châtelain part à la
recherche d’Arline. Il la trouve dans la salle à manger, près du
feu, cachant son bras droit sous son tablier.
— Où étiez-vous cet après-midi?...
— Chez mes pauvres, vous le savez bien...
— Donnez-moi votre main à baiser...
Elle lui tend la main gauche.
— Non, l’autre...
— Je me suis blessée avec un couteau...
— Oh, madame, madame..., lui dit Nicolas; que vous me
faites du mal!... Je connais la vérité... Vous ne pouvez me
donner votre main droite parce qu’elle vous a été coupée cet
après-midi... Là voici!
En voyant la main, Arline s’effondre.
— C’est vrai, dit-elle, je suis un monstre. On m’a
ensorcelée... Une fois par semaine, je me transforme en loup...
Et cet après-midi, c’est moi, je l’avoue, qui ai attaqué Roger
Griffoul... Oui, c’est à moi qu’il a coupé la patte, et voilà
pourquoi je n’ai plus de main à ce bras...
Et elle montre son bras mutilé qu’un rebouteux de village a
ligaturé.

105
G UY BRETON

— Mais vous n’allez pas me dénoncer, n’est-ce pas?... En


dehors des moments où je suis un loup, je ne suis pas méchante,
vous le savez bien...
Et elle veut s’approcher de son mari. Mais Nicolas la
repousse.
— Je vous aime, et je ne cesserai jamais de vous aimer,
Arline; mais, pour le bien de votre âme, je ne peux vous laisser
vivre avec cette malédiction... Songez aux enfants que vous avez
dévorés, déchiquetés... J’éprouve pour vous un mélange de
tendresse et d’horreur...
Et il la livra à la justice.
Après un procès qui passionna le public, Arline de Barioux
fut brûlée le 12 juillet 1588 sur la grand-place de Riom, devant
une foule grondante et un homme effondré...

— Cette histoire extravagante ressemble à un conte de Perrault et


je Vai écoutée comme tel, car vous ne me ferez pas croire qu’un être
humain peut se transformer en loup...
— Je n’en ai nullement l’intention... Mais j’aimerais vous
signaler, tout de même, que nous nous trouvons là devant un
problème qui intrigue considérablement tous les mythologues et tous
les spécialistes des traditions populaires. Savez-vous que cette
croyance étrange, qui remonte à la plus haute antiquité, a duré plus
de deux mille ans?... Pour les Grecs et les Romains, il ne faisait point
de doute que certains hommes pouvaient se transformer en loups. Ils
avaient même donné un nom au phénomène. Ils appelaient cela la
lycanthropie... Et Virgile, Solin, Strabon, entre autres, en parlent
comme d’une chose tout à fait certaine et tout à fait normale. Par la

106
La femme-loup d’Apchon

suite, les lycanthropes, c’est-à-dire les hommes-loups, sont devenus


les loups-garous. Mot qui vient du germanique warulf. Car on
croyait à cette transformation dans l’Europe tout entière. On donnait
même des détails. On expliquait que ceux qui appartenaient à cette
race maudite n’avaient pas une peau d’homme, mais une peau de
loup retournée, c’est-à-dire avec les poils en dedans... Des milliers de
cas de lycanthropie sont cités dans les chroniques anciennes. On en
parle au xve siècle, au xvie, au xvne, au xvme et même au
xixe siècle. Tous les théologiens et tous les jurisconsultes, non
seulement du Moyen Age, mais de la Renaissance, -croient à
l’existence des loups-garous. Il existe d’ailleurs, sur ce sujet, toute
une littérature :
Nynauld publie, en 1615, un traité complet de lycanthropie
qu’il appelle aussi folie louvière et lycaonie.
Un sieur de Beauvoys de Chauvincourt, gentilhomme angevin,
fait imprimer en 1599 un volume intitulé Discours de la lycanthropie
ou De la transmutation des hommes en loups.
Claude Prieur de Laval, frère mineur de l’Observance, publie de
son côté un livre intitulé Discours de la lycanthropie.
Tous ces auteurs croient fermement à la réalité du phénomène...
— Quelle explication en donnent-ils?
— Ils estiment généralement que ce sont des sorciers qui se
transforment en loups.
— Curieux, en effet. Et a-t-on une idée de ce qui a pu donner
naissance à une croyance aussi extravagante et aussi généralisée?
— Absolument pas. C’est un mystère que personne n’a pu
percer.
— Revenons à Vhistoire d’Apchon. Où Vavez-vous trouvée?
— Je l’ai trouvée dans un ouvrage du début du xvne siècle,
écrit par un juge nommé Henri Boguet. Henri Boguet était juge à
Saint-Claude, à la fin du xvie siècle, c’est-à-dire au moment même
où s’est déroulé le procès d’Arline de Barioux, à Riom, en 1588.
Boguet, qui était passionné par les affaires de sorcellerie, a publié les
textes des procès les plus importants de son époque, et notamment
celui qui nous intéresse aujourd’hui.
— Car il y a eu réellement un procès?
— Mais oui. Et c’est en cela que l’histoire que j’ai contée est
intéressante... Si elle s’arrêtait au moment où Nicolas constate que sa

107
GUY B R ETO N

femme n’a plus sa main droite, ce serait un simple conte, et on le


tiendrait pour tel. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Nicolas livre sa
femme à la justice de Riom. Et, dès cet instant, l’affaire prend une
autre dimension. Je dirais presque une certaine réalité... Car le
procès-verbal de l’interrogatoire existe. Or que se passe-t-il quand
on interroge Arline? Eh bien, elle avoue... Elle avoue en pleurant
qu’elle se transforme en loup, qu’elle a dévoré des enfants; elle
raconte comment elle a attaqué le chasseur Griffoul, et elle montre
son bras mutilé... Et quand les juges lui posent des questions
extrêmement sérieuses touchant sa lycanthropie, elle répond et
donne des détails... Elle avoue même avoir eu des relations
amoureuses avec un loup... Et un greffier note tout cela, très
sérieusement, lui aussi. Finalement, Arline est condamnée à être
brûlée... Et on la brûle...
— Est-ce qu’il y a eu beaucoup de procès du même genre?
— Énormément! En 1521, trois hommes accusés de lycanthro­
pie sont brûlés vifs à Besançon. Ils avaient avoué qu’après s’être
frottés de graisse, ils se changeaient en loups, s’accouplaient avec des
louves et avaient dévoré plusieurs enfants... En 1573, c’est à Dole
qu’un nommé Gilles Garnier est jugé. Il avoue qu’il s’est changé en
loup et qu’il a mangé plusieurs enfants. Il est brûlé vif. En 1578,
c’est le Parlement de Paris qui condamne au bûcher un nommé
Jacques Rollet, accusé d’être un loup-garou et d’avoir dévoré un
petit garçon... En 1804, sous l’Empire, à Longueville, près de Méry-
sur-Seine, un nommé Maréchal, accusé d’être un loup-garou, est
condamné aux galères. Car à ce moment, on ne brûle plus, mais on
croit encore à la lycanthropie... Sous le règne de Napoléon Ier!...
— Et tous ces gens faisaient des aveux?
— Tous!... Il est vrai que cela ne constitue pas une preuve de
leur culpabilité, ni même de la réalité de leur crime. On sait
l’importance qu’il faut accorder aux aveux dans les affaires de ce
genre... Souvenez-vous des procès de Moscou où des détenus
politiques s’accusèrent, eux aussi, de crimes imaginaires, et que l’on
fusilla...
— Sans doute.
— Mais les conditions sont différentes. D’abord parce que,
dans les procès de Moscou, il s’agissait surtout de trahison dans le
domaine des idées, de rupture avec l’orthodoxie du Parti; et

108
La femme-loup cFApchon

quelques semaines — ou quelques mois — de mise au secret


suffisaient pour que les accusés finissent par se croire coupables.
Tandis que dans les procès de lycanthropie, il ne s’agissait pas d’un
quelconque « déviationnisme »; mais bien de faits précis et de crimes
abominables. Or personne n’a obligé, pendant deux mille ans,
certains individus à raconter, avec un grand luxe de détails, qu’ils se
changeaient en loups et qu’ils dévoraient des enfants. Personne!...
Alors, je pose la question : pourquoi le faisaient-ils, sachant que leurs
aveux les conduiraient, suivant les époques, à la lapidation, à la
pendaison ou au bûcher?

SOURCES

H e n ri B oguet , Discours des sorciers.


D r C abanès et L. N ass, Poisons et Sortilèges.
C o l l in de P lancy , Dictionnaire infernal.
É tie n n e D elcambre , Le Concept de sorcellerie dans le duché de Lorraine ait x v ie
et au x v iie siècle.
H e n ry D o n ten v ille , Les Dits et Récits de la mythologie française.
Ju les G arinet , Histoire de la magie en France.
A lfred M aury , Croyances et Légendes du Moyen Age.
L e Grand Veneur

GUY BRETO N
NOUS SOMMES AU MOIS D’AOÛT DE L’ANNÉE 1598. UN GROUPE DE
chasseurs chevauche dans. la forêt de Fontainebleau. En tête se
trouve un cavalier qui parle fort et avec un accent rocailleux. Sa
mise est négligée, son gros nez rougeoyant, sa barbe et ses
moustaches mal taillées, ses ongles noirs, son odeur assez forte.
(C’est Henri IV.
Depuis le matin, la chasse royale parcourt les sous-bois à la
poursuite d’un cerf. Tout à l’heure, on s’arrêtera dans une
clairière pour manger des petits pâtés et vider de nombreux
flacons de vin de Jurançon que le Béarnais fait emporter dans
tous ses déplacements par les officiers de bouche. Mais, pour
l’instant, on est à jeun — et il est important de le préciser.
Soudain, le roi immobilise son cheval :
— Écoutez! dit-il.
Tous les cavaliers s’arrêtent et tendent l’oreille. Ils enten­
dent alors, provenant d’un endroit lointain qu’ils situent à
environ une demi-lieue, c’est-à-dire à près de deux kilomètres,
les aboiements d’une meute, des cris et des sonneries de cors...
— Ce n’est pas une illusion? demande le roi. Vous
entendez bien, comme moi, des trompes de chasse et des chiens
qui aboient?
Le comte de Soissons, qui a mis sa grande main en pavillon
derrière l’oreille, hoche la tête :
— Oui, Sire, et c’est stupéfiant!...

113
GUY BRETO N

— Stupéfiant, vous pouvez le dire, reprend Henri IV. Et


je voudrais bien savoir qui se permet de chasser en même temps
que moi...
— Peut-être, dit quelqu’un, s’agit-il d’un écho qui nous
renvoie, avec un long intervalle de temps, nos propres cris et les
sonneries de nos propres trompes? On a déjà signalé de pareils
phénomènes...
— Ce n’est pas possible, dit le roi. Nos cors n’ont sonné
aucun des airs que nous entendons... Écoutez...
En effet, les musiques qui parviennent aux oreilles du
groupe — certes bien étouffées par la distance et l’épaisseur de
la forêt — ne correspondent à aucune de celles qui ont
accompagné, depuis le matin, la chevauchée du roi et de ses
compagnons.
— Il faut aller voir quelles sont ces gens, dit Henri IV.
Cela m’intrigue.
Et il va donner de l’éperon quand, brusquement, les mêmes
sonneries, les mêmes cris, les mêmes aboiements éclatent à vingt
pas de lui, comme si, par quelque sortilège, la chasse mysté­
rieuse eût fait un saut prodigieux à travers la forêt.
Étonnés, le roi et ses amis se tournent vers le chemin tout
proche d’où semble venir le vacarme de cors et de chiens. Ils
sont saisis de stupeur : le chemin est vide!
— Les voyez-vous ? demande le roi.
Mais personne ne voit rien. Derrière les arbres, il n’y a que
le soleil qui joue sur les fougères.
Et pourtant, ce groupe de chasseurs, ces sonneries de
trompes, cette meute bruyante sont là, tout près. On entend des
éclats de voix, des hennissements, des bruits métalliques comme
si des armes s’entrechoquaient.
Soudain, ces bruits, cette rumeur, ces fanfares se déplacent.
Ils venaient de droite, ils viennent d’en face, puis de gauche,
puis de derrière, puis, de nouveau, de droite. Invisible, la chasse
fantôme tourne lentement autour du roi et de ses compagnons.
Henri IV est inquiet :
— Soissons, dit-il, avancez et allez voir ce qui se passe!

114
Le Grand Veneur

Peu rassuré, le comte engage son cheval vers l’endroit d’où


vient le vacarme et revient bientôt :
— Sire, je ne vois rien. Pourtant, j’entends comme vous les
voix des chiens et le son des cors...
— Voilà qui est étrange! dit le roi.
A ce moment, un grand homme noir, barbu et chevelu, aux
yeux fulgurants, surgit des broussailles et crie d’une voix
terrible :
— Vous voulez me voir ! Me voici !
Puis il se tourne vers Henri IV et dit :
— Amendez-vous!
Et il disparaît.
Aussitôt, le silence se fait dans la forêt. Plus un cri, plus un
aboiement, plus un son de trompe, plus un pas de cheval. La
chasse fantôme semble s’être volatilisée.
— Recherchez cet homme! crie le roi.
On fouille les taillis, les buissons, les fougères, on scrute les
arbres, les amas de rochers, rien! Le personnage étrange, lui
aussi, s’est évanoui.
— Partons, dit le roi, nous allons interroger quelques
paysans.
Et sans un mot, presque sans un bruit, tout le monde se
met en marche et se dirige vers Fontainebleau. Les plus gais
lurons baissent la tête. Chacun semble habité par une crainte
superstitieuse au point que personne n’ose rompre le silence. Pas
même le roi, d’habitude si bavard, si joyeux, si prompt à
lâcher quelque gasconnade.
Au bout d’une demi-heure de marche par les chemins de
mousse et les fougères de printemps, la petite troupe arrive
dans une clairière. Il y a là des bûcherons et des charbonniers.
Henri IV les appelle et leur explique qu’il a vu surgir devant
lui, comme un diable, un mystérieux personnage aux yeux
pleins d’éclairs.
Les bûcherons hochent la tête :
— C’est le Grand Veneur, dit l’un d’eux. Il chasse souvent
par ici...
— Le Grand Veneur? demande le roi, qui est-ce donc?

115
GUY BRETON

— C’est un fantôme qui se promène dans la forêt... Oh! il


paraît qu’il n’est pas méchant. Nous autres, on le voit de temps
en temps. Mais pour bien dire les choses, on n’aime pas
beaucoup ça... Une fois, le Grand Veneur, moi, je l’ai vu près de
Franchard. Il est sorti de terre, là, devant moi... Il était à deux
enjambées. Il m’a regardé un bon moment sans rien dire. Moi,
j’osais pas bouger. Puis il a ricané et il a disparu peu à peu
comme une fumée...
— Et vous dites que ce Grand Veneur est un fantôme?
demande le comte de Soissons.
— Par Dié! sûr que c’est pas un humain comme nous
autres. C’est le Grand Veneur, quoi! ou le Chasseur noir qu’on
l’appelle aussi. Quelquefois, il est accompagné de toute une
chasse invisible. Une chasse qui fait un bruit du diable, avec des
chiens, des cris, des cors...
— C’est ce que nous avons entendu, dit le roi.
— Eh ben, c’est la chasse de saint Hubert, conclut le
bûcheron.
Et il explique que c’est une chasse mystérieuse composée
de fantômes d’hommes et de fantômes de chiens qui hantent,
depuis longtemps, la forêt de Fontainebleau.
Très impressionnés, Henri IV et ses compagnons ren­
trèrent au château où ils contèrent leur aventure.
Et tout le royaume apprit bientôt avec émerveillement que
le roi de France avait rencontré un fantôme...

116
Le Grand Veneur

— Un roi de France qui rencontre un fantôme, c’est un événement


assez extraordinaire. Ça n’a pas semblé bizarre aux gens de l’époque?
— Si. Vous pensez bien qu’on s’est posé mille questions et que
les suppositions les plus folles ont été faites. On parla d’abord
d’une tentative d’attentat, puis d’une apparition diabolique... Finale­
ment, les gens de sens rassis conclurent que le souverain avait été
abusé par des braconniers facétieux qui se seraient amusés à contre­
faire le bruit des trompes de chasse et la voix des chiens.
Henri IV aurait donc été victime d’une mauvaise plaisanterie.
— C’est donc l’un de ces braconniers qui serait apparu au roi?
Avouez qu’il n’aurait pas manqué d’audace... Mais pourquoi aurait-il
crié : « Amendez-vous! »?
— Question très pertinente, vous allez le voir. Au mois d’avril
1599, c’est-à-dire huit mois après la rencontre de la forêt de
Fontainebleau, Gabrielle d’Estrées, que le roi s’apprêtait à épouser,
mourut empoisonnée, et Henri IV prit pour femme, vous le savez, la
ventripotente Marie de Médicis. Des bruits alors commencèrent à
courir. On murmura qu’à Fontainebleau, le roi n’avait pas été
victime d’une mauvaise plaisanterie, mais d’une machination ourdie
par un grand personnage. Lequel? Eh bien, le légat du pape, ni plus
ni moins.
— Quel aurait été le but du légat du pape en manigançant toute
cette histoire?
— Le légat du pape — qui se trouvait à Paris à ce moment-là
— était Alexandre de Médicis, qui voulait faire épouser sa grosse
cousine par le roi de France. Et l’on expliquait que, pour frapper
l’esprit du souverain et l’amener à répudier Gabrielle, le légat se
serait adressé aux fameux braconniers et les aurait chargés de monter
toute l’affaire. « Et voilà pourquoi, disait-on, le pseudo-Grand
Veneur était accompagné d’une chasse fantôme et pourquoi il avait
dit au roi de s’amender »...
— Alors, voilà une belle histoire de fantôme qui s’écroule?
— Eh bien, pas du tout. Parce que, bien que cette explication
ait été acceptée par tous les chroniqueurs de l’époque, l’histoire ne
s’arrête pas là. En 1630, en 1647 et en 1672, le Grand Veneur
apparaît de nouveau à des chasseurs de cerfs, toujours accompagné
de ses piqueurs invisibles et de sa meute fantôme. Et en 1698, c’est
Louis XIV lui-même qui le voit. « Un personnage d’allure surnatu­
relle, dira-t-il, surgit devant moi, faisant cabrer mon cheval, et

117
GUY BRETO N

m’adressa quelques paroles. » Paroles que le roi ne voulut jamais


répéter.
Ce n’est pas tout. En 1897, une touriste anglaise qui se
promenait dans la forêt de Fontainebleau, raconta qu’elle avait eu,
aux environs de la Croix de Montmorin, la vision d’un homme
gigantesque « aux yeux de braise », tandis que, tout près d’elle,
passait une chasse à courre invisible dont elle entendait les sonneries
de trompes et l’aboiement des chiens...
— Que faut-il donc penser de cet homme effrayant? de ce Grand
Veneur qui réapparaît périodiquement?
— Il peut s’agir de simples rôdeurs, hirsutes et menaçants que
l’imagination, le souvenir de légendes transforment en êtres surnatu­
rels. Il peut s’agir aussi d’hallucinations, c’est-à-dire de personnages
irréels, entièrement créés par l’inconscient, de « fantasmes concréti­
sés », suivant l’expression d’un psychanalyste. Et dans ce cas, Freud,
dont la libido est toujours en éveil comme vous le savez, explique
que ce chasseur est, bien entendu, un symbole sexuel car il est
velu!... Mise à part cette interprétation, l’hypothèse d’une hallucina­
tion individuelle ou collective n’est peut-être pas à rejeter car le
Grand Veneur est un personnage que l’on retrouve dans la plupart
des folklores occidentaux. Dans le nord de l’Europe, par exemple, on
l’appelle le Chasseur noir.
— Reste la chasse invisible.
— Là encore, il s’agit d’un mythe extrêmement répandu. Dans
le Blésois, c’est la chasse volante de Thibault le Tricheur, en
Touraine la chasse Briquette, la chasse d’Arquin ou la Menée
d’Helquin. En Berry, c’est la chasse à Rigaud ou la chasse à Baudet;
en Bourbonnais, la chasse Maligne ou la chasse Gayère; en Bretagne,
la chasse Gallery; dans le Maine, la chasse Artus menée par le
fameux roi Artus qui gouvernait les Bretons au ive siècle; dans
l’Orléanais, la chasse au roi Hugon; en Suède, la chasse d’Odin; en
Allemagne, la Wooden Heer.
— Existe-t-il des témoignages?
— George Sand qui, en bonne Berrichonne, s’est naturellement
penchée sur ces phénomènes étranges, en a recueilli quelques-uns.
En outre, Madeleine Bosquet, auteur d’un ouvrage sur la Normandie
romanesque et merveilleuse, a publié un certain nombre de procès-
verbaux assez troublants.

118
Le Grand Veneur

— Mais a-t-on le témoignage d'un personnage digne de foi?


— Peut-être... Ce personnage est Ronsard. Une nuit qu’il
rentrait chez lui, près de Vendôme, le poète qui, pourtant, vous le
savez, était un peu dur d’oreille, entendit le bruit d’une chasse à
courre et vit apparaître un cavalier qui voulut le prendre en croupe.
Un autre se fut signé pour faire s’évanouir cette vision. Ronsard, qui
avait été soldat, préféra tirer son épée, et tout disparut. Mais cette
rencontre l’avait troublé à ce point qu’il nota ses impressions en un
poème que je vous livre sans commentaire :

Un soir, vers la minuit


Tout seul outre le Loir et passant un détour
Joignant une grand?croix, dedans un carrefour,
J'ouis, ce me semblait, une aboyante chasse
De chiens qui me suivait pas à pas à la trace.
Je vis auprès de moi sur un grand cheval noir
Un homme qui n'avait que les os, à le voir,
Me tendant une main pour me monter en croupe :
J'avisais tout autour une effroyable troupe
De piqueurs qui couraient une ombre, qui, bien fort,
Semblait un usurier qui naguère était mort,
Que le peuple pensait, pour sa vie méchante,
Être puni là-bas des mains de Rhadamanthe.
Une tremblante peur me courut par les os,
Bien que j'eusse vêtu la maille sur le dos,
Et pris tout ce que prend un amant que la lune
Conduit tout seul, de nuit, pour chercher sa fortune :
Dague, épée et bouclier, et par sur tout un cœur
Qui naturellement n'est sujet à la peur.
Si fussé-je étouffé d'une crainte pressée,
Sans Dieu qui promptement me mit en la pensée
De tirer mon épée et de couper menu
L'air tout autour de moi, avecques le fer nu,
Ce que je fis soudain, et si tôt ils n'ouïrent
Siffler l'êpée en l'air, que tous s'évanouirent.

119
GUY BRETON

SOURCES

B osquet , La Normandie romanesque et merveilleuse. '


H e n ri D o n ten v ille , Les D its et Récits de mythologie française.
Pierre DE L ’E sto ile , Journal.
Laisnel de L a S alle , Croyances et Légendes du centre de la France, 1875.
Ludovic L alanne , Curiosités des traditions, des moeurs et des légendes, 1847.
Pierre M athieu , Histoire de France et des choses mémorables advenues pendant
sept armées de paix du règne de Henri IV , 1605.
Désiré M o n n ie r , Traditions populaires comparées.
R onsard , Hymne des Daimons.
S ully , Mémoires.
R . V ivier , J.-M . R ougé e t E . M illet , Contes et Légendes des pays de Loire.
Trois songes
à l’origine d ’une philosophie

GUY BRETON
10 NOVEMBRE 1619. CE SOIR-LÀ, À NEUBOURG, EN SAXE-WURTEM-
berg, sur les bords du Danube, le vent hurle et des paquets de
pluie glaciale s’écrasent sur les vitres. Dans les maisons, les
braves gens, qui viennent de terminer leur dîner, sont impa­
tients d’aller retrouver un lit chaud, bien bassiné et couvert
d’énormes édredons.
Le vent s’engouffre dans les cheminées, abat les arbres et
fait grincer les enseignes. Mais tout ce vacarme ne semble pas
gêner un jeune homme de vingt-trois ans qui lit, dans sa
chambre, à la lueur vive d’un buisson de chandelles.
Ce jeune homme n’est pas originaire de Neubourg. C’est
un soldat du duc de Bavière dont les armées viennent de
prendre leurs quartiers d’hiver. Logé chez l’habitant comme ses
camarades, il mène une vie douce et confortable en attendant
d’aller se battre, au printemps, contre les troupes protestantes
de l’Électeur palatin Frédéric V.
Sa chambre est chauffée — surchauffée même — par un
grand poêle de faïence auprès duquel il a placé une table et un
fauteuil où il passe tout son temps. N ’ayant pour lors aucune de
ces liaisons féminines qui occupent généralement les militaires
au repos, le jeune soldat ne quitte guère la maison où le hasard
l’a fait s’installer. C’est un hôte peu encombrant.
Ce soir, les pieds près du poêle qui ronronne, il lit un traité
de musique. Mais, est-ce la chaleur qui l’engourdit? Voilà que

123
GUY BRE TON

ses paupières se baissent et que sa tête s’incline. Alors, il ferme


son livre, se déshabille, souffle ses chandelles, se couche. Et,
malgré la tempête qui continue de faire trembler la maison,
d’arracher les girouettes et de siffler dans la toiture, le jeune
soldat s’endort rapidement.
T out de suite, il fait un rêve étrange : il marche dans une
rue inconnue, quand soudain des fantômes apparaissent devant
lui. Épouvanté, il veut fuir, mais il se sent une grande faiblesse
du côté droit, et il est obligé, pour avancer, de se pencher sur le
côté gauche. Honteux de marcher dans cette attitude grotesque,
il fait un immense effort pour se redresser; mais voilà qu’un
vent impétueux souffle tout à coup et l’emporte dans une espèce
de tourbillon, lui faisant faire trois ou quatre tours sur le pied
gauche, comme une toupie...
Puis il cesse de tourner sur lui-même et s’efforce de
continuer à avancer. Mais sa position rend la marche pénible et
il croit tomber à chaque pas... U n collège, dont la porte est
ouverte, surgit alors sur sa route. Il y entre, pensant y trouver
refuge, et peut-être un remède à son mal. Puis il distingue l’église
du collège et veut s’y rendre pour y faire une prière; mais il
s’aperçoit qu’il est passé auprès d’un homme de sa connaissance
sans le saluer. Alors, il veut retourner sur ses pas pour lui dire
un mot aimable. Mais il est repoussé avec violence par le vent
qui souffle contre l’église et l’empêche d’avancer. Dans le même
temps, il voit, au milieu de la cour du collège, une autre
personne qui l’appelle par son nom et lui dit :
— Auriez-vous l’obligeance de porter quelque chose à un
de nos amis?
— Quelque chose? Mais quoi?
L ’autre ne répond pas. Et le jeune soldat s’imagine, on ne
sait pourquoi, qu’il s’agit d’un melon apporté de quelque pays
étranger.
Il veut encore marcher, mais il se traîne, toujours courbé,
toujours chancelant, alors que les gens qu’il rencontre sont
fermes sur leurs pieds et que le vent s’est apaisé... Il est si
malheureux qu’il se réveille...
Le rêve dont il se dégage avec peine l’angoisse tant qu’il

124
Trois songes à Vorigine d'une philosophie

croit qu’un mauvais génie est venu le tourmenter. Alors, il fait


une longue prière pour être garanti des mauvais effets de sa
vision.
Après deux heures de pensées moroses, il se rendort. Il est
aussitôt transporté dans un nouveau songe où il entend un bruit
aigu et éclatant qu’il prend pour un coup de tonnerre. La
frayeur le réveille. Ouvrant les yeux, il aperçoit alors des
étincelles de feu répandues dans la chambre. Mais cela ne
l’inquiète pas car la chose lui est arrivée déjà plusieurs fois.
Certaines nuits, les étincelles sont à ce point lumineuses qu’elles
lui permettent de voir les objets disposés autour de lui.
Après un petit moment, il se rendort et se trouve dans un
troisième songe. Il y a devant lui, sur une table, un livre. L ’ayant
ouvert, il voit que c’est un dictionnaire. Puis il aperçoit un
deuxième livre. Celui-ci est un recueil de poésies de différents
auteurs. Il a la curiosité de le feuilleter et tombe immédiatement
sur le vers latin :
Qjuod vitae sectabor iter?
c’est-à-dire : « Quel chemin de la vie choisirai-je? »
Au même instant, un homme inconnu apparaît et lui
présente un poème qui commence par Est et non (ce qui est et ce
qui n’est pas).
— C’est une œuvre excellente! ajoute-t-il.
— Je sais, reprend le jeune soldat. Elle est d’ailleurs dans
ce recueil. Regardez !
Mais il a beau feuilleter l’anthologie, il ne retrouve pas le
poème. Alors, il prend le dictionnaire et s’aperçoit qu’il lui
manque des pages... Il échange encore quelques paroles avec
son inconnu quand, brusquement, les livres et l’homme dis­
paraissent.
Dès qu’il est réveillé, le jeune soldat, très troublé par ces
trois songes, pense qu’ils lui ont été envoyés par le ciel et se met
en devoir d’en trouver l’interprétation.
Le vers Quod vitae sectabor iter (quel chemin de la vie
choisirai-je?) lui indique clairement qu’il se trouve à un moment
capital de son existence. Le poème Est et non (ce qui est et ce

125
GUY B RE TO N

qui n’est pas) signifie qu’il doit faire lepartage entre le vrai et le
faux dans les connaissances humaines. Connaissances qui se
trouvent d’ailleurs représentées par le dictionnaire. T out cela lui
paraît si clair qu’il se persuade que l’esprit de Vérité a voulu lui
ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe, et il exulte.
Puis il passe à l’interprétation des deux premiers songes.
Ceux-ci lui paraissent également évidents. Le vent qui le
poussait vers l’église du collège ne lui semble rien d’autre qu’un
mauvais génie.
— C’est pourquoi, pense-t-il, Dieu n’a pas permis que je
me laisse emporter, même vers un lieu saint, par cet esprit
démoniaque.
Le melon qu’on voulait lui donner lui paraît représenter
« les charmes de la solitude ». Quant à la foudre dont il a
entendu l’éclat, elle représente le signal de l’esprit de Vérité qui
vient de descendre en lui pour le posséder...

Ces trois songes devaient jouer un rôle déterminant dans la


vie du jeune soldat. Dès le lendemain, en effet, il décidait de
s’engager dans la voie qui lui avait été indiquée et de tout
étudier avec méthode pour séparer le vrai du faux dans les
connaissances humaines.
Peut-être convient-il maintenant, de donner le nom de ce
jeune soldat de l’armée bavaroise qui allait fonder toute sa vie,
toute son œuvre et toute sa philosophie sur l’interprétation de
trois songes, tout comme un vulgaire amateur de sciences
occultes?
Il s’appelait Descartes.
Oui, Descartes, dont on a fait le mot « cartésien ».
Et il est bien amusant de penser qu’aujourd’hui, tous les
rationalistes du monde se réclament de lui, avec gravité...

126
Trois songes à Vorigine (Tune philosophie

— Ce Descartes qui croit aux songes est assez inattendu... Où


avez-vous trouvé cela? Est-ce Descartes lui-même qui rapporte cette
histoire?...
— Oui... Il a relaté en détail ses trois songes et la signification
qu’il leur donne dans Les Olympiques, ouvrage dont l’original a été
perdu, mais qui a été publié par Adrien Baillet, en 1691. Descartes
indique clairement qu’il a vu dans ces trois songes un signe divin. Au
point qu’il a fait immédiatement le vœu d’aller en pèlerinage à
Notre-Dame de Lorette, en Italie, vœu qu’il a accompli, d’ailleurs,
quelques années plus tard...
— Est-ce qu'on a pensé à soumettre ces trois rêves à des
psychanalystes ?
— On a fait mieux! En 1928, un écrivain, Maxime Leroy,
auteur de Descartes, le philosophe au masque, les a montrés à Freud
lui-même. Freud a confirmé en partie l’interprétation de Descartes
et précisé que la difficulté de marcher, dans le premier rêve,
indiquait un conflit intérieur, que le côté gauche représentait le mal,
le péché, et que le melon ne représentait pas les charmes de la
solitude, mais un net refoulement sexuel. Il ajouta que, si Descartes
avait eu une maîtresse à Neubourg, il n’aurait pas rêvé de melon...
— Cela tombe sous le sens!... Allons, Freud nous fera toujours
rire... Et le comportement de Descartes changea après cette nuit du 10
novembre?
— Complètement! Il s’engagea dans la recherche en respectant
scrupuleusement la règle qui lui avait été donnée dans son troisième
songe, c’est-à-dire en séparant le vrai du faux. Désormais, « il ne
reçut pour vrai, suivant sa formule célèbre, que ce qu’il connut être
tel »>. Bref, il devint cartésien parce qu’il avait cru à un songe...

127
GUY BRE TON

— Le paradoxe est amusant.. Je voudrais vous poser une autre


question.
— Laquelle?
— Comme je m'attends à tout maintenant et que nous sommes entre
nous, permettez-moi de vous demander si Descartes s*est intéressé aux
sciences occultes?
— Non, il ne semble pas... Mais — je vais encore vous étonner
— il a été fort attiré par les Rose-Croix...
— Par les Rose-Croix! Descartes?...
— Eh oui! Pendant qu’il était en Allemagne, il a fait de
nombreuses démarches pour entrer en relation avec ce mouvement
ésotérique. Y est-il parvenu? On l’ignore, bien que certains
historiens prétendent et aillent même jusqu’à affirmer qu’il ait reçu
l’initiation rosicrucienne. En fait, je crois qu’ils commettent une
erreur. Mais il est déjà surprenant de constater que Descartes s’est
penché avec intérêt sur une doctrine ésotérique et sur des gens qui,
disait-on, communiquaient par l’esprit, bref, par télépathie... J’ajoute
que Descartes avait les Rose-Croix en si grande estime qu’il leur a
dédié un de ses ouvrages sur les mathématiques...
— Voilà un Descartes vraiment insoupçonnable. Et je vais lire Les
Olympiques où, me dites-vous, se trouve le récit de ces trois songes...
— Oui, Les Olympiques... Et je vais d’ailleurs vous expliquer
pourquoi il a donné ce titre à son récit : parce qu’il croyait, d’une
part, avoir reçu un signe du ciel ; et parce qu’il pensait, d’autre part,
que l’homme possédait des facultés encore inutilisées qui pouvaient
lui permettre d’être l’égal des dieux de l’Olympe... Nous voilà bien
près de la parapsychologie tellement décriée par les rationalistes qui
se disent cartésiens...

SOURCES

Adrien B aille t , La Vie de Ai. Descartes, 1691.


René D escartes, Les Olympiques, publié par Charles Adam au to m e XI de sa
Vie de Descartes.

128
Trois songes à Vorigine d’une philosophie

P ie rre F rédérix , M . René Descartes et son temps, 1959.


Jean M arquès-R ivière , Histoire des doctrines ésotériques.
G . M ilha ud , « Une crise mystique chez Descartes », Revue de Métaphysique
de Morale, juillet 1916.
Pierre M o n t l o n et Jean-Pierre B ayard , Les Rose-Croix.
L'envoûtement
de Biaise Pascal

LO U IS PAUW ELS
NOUS SOMMES EN 1624, À CLERMONT, DANS LA DEMEURE D’UN
grand notable de province. Les Pascal viennent d’avoir un fils,
Biaise. Il a un an.
M me Pascal est une jeune femme de beaucoup d’esprit,
très pieuse et très charitable. Elle distribue des aumônes à des
pauvres femmes, qu’elle reçoit régulièrement chez elle pour leur
donner de la nourriture, du linge, un peu d’argent.
Parmi ces pauvres femmes, il y en a une qui a la réputation
d’être sorcière. C’est une sorcière! T out le monde le dit. Mais
M me Pascal se moque de ces ragots. Elle n ’est pas crédule. Et
elle continue d’accueillir la prétendue diabolique.
Le petit Pascal se porte mal. Très mal. Il est tombé en
langueur, comme on dit à l’époque. Il dépérit. Et ce dépérisse­
ment est accompagné de deux réactions singulières. Il ne peut
absolument pas supporter de voir de l’eau. D e l’eau dans un
verre, de l’eau qui coule d’un broc : aussitôt, il est saisi par des
convulsions terribles. Seconde singularité : il ne peut pas tolérer
de voir son père et sa mère l’un à côté de l’autre. Il se laisse
embrasser par son père. Il se laisse caresser par sa mère. Mais
dès que ses parents sont ensemble auprès de lui, il hurle, il se
débat avec une violence inouïe, il suffoque, il étouffe.
Il va maintenant atteindre deux ans. Mais les atteindra-t-il?
Il s’affaiblit toujours. Il a des crises toujours plus épuisantes. A
la fin, on voit bien qu’il va mourir.

133
LOUI S PAUWE L S

Et toutes les pauvresses, et beaucoup de gens dans


Clermont, disent : « Mais c’est la sorcière ! C’est la sorcière qui a
jeté un sort ! »
Le père du petit Biaise, Étienne Pascal, veut faire cesser ce
qu’il considère comme des bruits absurdes.
Un jour, il convoque cette femme dans son cabinet de
travail :
— C’est des menteries! C’est des jalousies! dit-elle.
Alors, seulement pour en avoir le cœur net, et pour lui faire
peur, il lui dit que si elle a ensorcelé son enfant, il la fera
pendre!
A sa stupéfaction, cette femme se jette à ses genoux :
— Eh bien, oui, c’est vrai! J ’ai jeté un sort sur votre
enfant. Mais c’est votre faute! Vous n ’avez pas voulu vous
occuper de mon procès quand je vous l’ai demandé! Eh bien, je
me suis vengée!... Ah! maintenant, je vois bien que vous aimez
tendrement votre fils. Et je suis bien fâchée de vous le dire.
Mais le sort que j’ai jeté, c’est la mort!
— Quoi, il faut donc que mon enfant meure!
— Si vous ne me dénoncez pas, il ne mourra pas. Je peux
le sauver. Je peux reporter le sort sur un autre.
Alors, l’honnête Étienne Pascal répond :
— J ’aime mieux que mon fils meure, que faire mourir une
autre personne.
— Écoutez, je peux m ettre le sort sur une bête.
E t le président Étienne Pascal proposa à cette sorcière un
de ses chevaux.
— Ce n’est pas la peine de faire de si grands frais ! un chat
suffira.
E t il lui fît donner un chat.
Je vous fais remarquer que cette extraordinaire conversa­
tion est tenue par un homme très éminent, et très éclairé.
Étienne Pascal était président de la cour des Aides, à Cler­
mont. Il avait la sympathie de Richelieu. C’était un physicien
et un mathématicien reconnu, et qui correspondait avec toute la
société savante de son siècle.
Mais je reprends mon récit.

134
Uenuoûtement de Biaise Pascal

Le soir, la sorcière revient. Elle explique à Étienne Pascal


qu’il lui faut un enfant de moins de sept ans pour aller cueillir,
avant le lever du soleil, neuf feuilles de trois sortes d’herbes.
Étienne Pascal va trouver son apothicaire qui a une petite fille,
laquelle ira cueillir les herbes.
A sept heures du matin, la sorcière apporte un cataplasme.
Il faut placer ce cataplasme sur le ventre du petit Biaise. Le père
le fait poser par la nourrice. Et il part pour le Palais.
Quand il est de retour, à midi, toute la maison est en
larmes. Biaise Pascal est mort dans son berceau.
Il sort, affolé, perdu de chagrin. E t sur le pas de porte, il y
a la sorcière! Il la gifle si fort qu’elle roule par terre. Elle se
relève :
— Ne vous fâchez pas. J’ai oublié de vous le dire ce matin.
Votre enfant semblera mort jusqu’à minuit. Mais à minuit, il
ressuscitera.
L ’enfant n’avait plus de souffle; on ne sentait plus son
pouls, et il devenait froid.
Étienne Pascal dit qu’il ne fallait pas l’ensevelir, qu’il fallait
attendre.
Et seuls, dans la chambre, toute la journée et la nuit, le
père et la mère de Biaise Pascal veillèrent. Et entre minuit et
une heure, ils manquèrent défaillir. L ’enfant mort se mettait à
bâiller.
On le saisit, on le frotte, on le réchauffe, on lui donne du
vin sucré, on appelle la nourrice. Il prend le sein, mais il paraît
sans connaissance, et il a toujours les paupières closes.
Enfin, à six heures du matin, il rouvre les yeux. En
découvrant ses parents penchés sur son lit, il est saisi de
convulsions, comme avant. Il n’est donc guéri de rien.
Pourtant, au bout de quelques jours, il joue dans les bras de
sa mère avec un verre d’eau. Au bout de deux semaines, il
supporte très bien, et même avec le sourire, la vue de son père

135
L O U IS PAUWE LS

et de sa mère ensemble. Au bout de trois semaines, sa langueur


s’en va. Il reprend des forces. Il vivra.

Complètement guéri? Ce n’est pas sûr. Vous savez que


Pascal est mort à trente-neuf ans, d’une maladie sur laquelle on
s’interroge toujours. Et il s’est toujours plaint de malaises
bizarres. Comment l’extraordinaire aventure de sa petite
enfance a-t-elle retenti, dans la chair et dans l’esprit de l’auteur
des Pensées? Et, plus tard, ne s’est-il pas posé des questions, sur
lesm ystérieux débuts de sa vie? Et ces questions n’ont-elles pas
nourri une part de son génie mystique ?
La naissance d’un génie, ce n ’est pas une chose très simple.

— C'est extraordinaire, ce que vous nous contez là ! Biaise Pascal


mort dans ses langes et ressuscité! Une fée Carabosse penchée sur son
berceau! On n'avait jamais entendu parler de cela!
— J’ai omis un détail. La sorcière, après que le président
Étienne Pascal lui eut proposé un cheval pour son opération magique,
dit qu’un chat suffît. Elle emporte ce chat. Dans l’escalier de la
maison des Pascal, elle croise deux capucins qui montent pour aller
consoler Mme Pascal de la « langueur » fatale de son enfant. Ils
connaissent cette bonne femme de réputation. L’un d’eux pose la
main sur le chat :
— Bonne femme, vous allez encore faire quelque sortilège!
Alors la sorcière jette l’animal par la fenêtre, avec une telle

136
Venvoûtement de .Biaise Pascal

yiolence que la pauvre petite bête <sefracasse sur les payés de la cour.
Puis elle va demander un autrechatau père de Blaise,.qui le lui fait
donner! C’est sans doute que l’animal touché par un moine n'est
plus propre à l’opération magique.
— Tout cela est authentique9
— Parfaitement. Jé vouâ 1e prouverai dans un instant.
;— Et ce cataplasme* qui tue puis guérit J
— Vous remarquerez, dlabord qu’^tienne Pascal, s’y fie. Il le
fait placer sur le corps de son enfant. Que contenait-il? Sans doute,
une préparation « maléficiée » dufoie duchat. Puis,desdécoctions de
ces neuf feuilles de trois sortes d’herbes : belladone, rue5 qt je ne sais
quoi. L’ensemble tprpvqquç upe^^orte. <je,catalepsie, suivie de |a
guérison des « langueurs apuis ^de , la résorption des étranges
allergies à la vue de l’eau et,au-spectacle des parents ensemble. Sur
ces allergies du nourrisson Pascal, nos actuels psychologue
l’enfance auraient beaucoup à dire. La sorcière exige qu’une fillette
de moins de sept ans aille cueillir les herbes. Étienne Pascal va
trouver son apothicaire qui a une fille. Singulier dialogue entre lie
pharmacien et l’éminent juriste de Clermont! Mais il n ’est que de
lire un grimoire, comme UEnchiiidion du pape Léon ou Le Dragon
rouge, pour apprendre que les herbes magiques doivent être cueilles
avant le lever du jour par une main innocente.
— Mais enfin, le père de Biaise Pascal, le président Étienne
Pascal, est un homme de culture! Et il-donne dans ces pratiques
magiques?
Étienne Pascal appartient à cette grande bourgeoisie ou
petite noblesse qui fournit dç,s magistrats et où Richelieu recrute lçs
hauts fonctionnaires de l’État. C’est un homme de grandes connais­
sances. Il fréquente le milieu scientifique, où la physique mathéma­
tique s’élabore. Il est en relation avec le célèbre père Mersenne, « la
boîte aux lettres de l’Europe savante ». Il correspond avec Fermât et
Roberval. C’est d’ailleurs lui qui va se consacrer à l’éducation
savante — lettres et sciences - - de son fils. Bref, c’est une lumière de
son temps. « Nous ferons de cette famille quelque chose de grand! »
dit Richelieu quand il reçoit le père, son jeune fils et ses deux filles,
tous d’intelligence lumineuse.
— Alors?
— Alois, l’envoûtement de Biaise Pascal nous en appicnd

137
L O U I S P AU WE L S

beaucoup sur la mentalité double de l’époque : cartésianisme


naissant, essor de la pensée scientifique, et permanence des idées et
des comportements magiques. Biaise Pascal voit le jour neuf ans
avant le procès d’Urbain Grandier, brûlé pour sorcellerie. Et tout le
règne de Louis XIV va être enténébré par des affaires de magie
noire. Au reste, l’Auvergne, en ce début du xvue siècle, est terre
privilégiée pour les sorcières. A preuve ce qui se passait (sinon dans
la réalité, du moins dans les esprits) cinquante ans plus tard dans la
même province, au témoignage de Fléchier dans sa relation des
Grands Jours :
« Les ayant suivis dans l’église, où le curé les maria, le sorcier
jeta sur eux le plus cruel des maléfices. Les noces furent célébrées
avec toute la joie que l’amour innocent peut inspirer. Les jeunes
époux se retirèrent pour jouir de toutes les douceurs de l’hymen.
Mais, hélas, ils furent maléficiés pendant six jours, et le sacrement ne
put avoir son effet. Ils s’adressèrent au curé qui découvrit toute la
malice. Le sorcier, pour leur nouer l’aiguillette, s’était servi de bois
de coudrier. » Plus loin, Fléchier raconte les aventures d’un
président de l’élection de Brioude qui avait fait pacte avec le Malin.
De sorte qu’on peut comprendre que le président Étienne Pascal, qui
poursuit de savantes recherches sur les lois de la pesanteur, accepte
l’idée que son enfant a été victime d’un maléfice et collabore avec la
sorcière au « désenvoûtement » du petit Biaise.
— Mais peut-on accorder crédit à cette histoire? Et, d’abord, sur
quels documents vous fondez-vous?
— Vous savez que les Pascal, père et enfants, se convertissent à
la doctrine de Port-Royal en 1646. Jacqueline Pascal renonce au
monde, rejoint les Solitaires de Port-Royal, qui professent la
doctrine de la prédestination et de la grâce. Gilberte a une fille,
Marguerite Périer, qui va suivre sa tante. Le miracle de sa guérison
(d’un ulcère lacrymal par l’attouchement d’une épine de la couronne
de Jésus) va retentir sur Biaise Pascal. Il se détourne du siècle et des
mathématiques pour se consacrer à son grand ouvrage, « Apologie de
la religion chrétienne », qu’il ne composera pas, mais dont il nous
reste les Pensées.
Marguerite Périer écrit à Port-Royal son Mémoire sur la vie de
M. Pascal, où vous pouvez trouver tout ce récit, que j’ai résumé. Il
commence par ces mots : « Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva
une chose extraordinaire. » Il est évident que la très pieuse
Marguerite Périer n’a aucune sorte de raison de se complaire à cette

138
Venvoûtement de Biaise Pascal

« sorcellerie » que sa foi rejette. Mais elle rapporte tous les faits de la
vie de son oncle, par scrupule d’historienne. Vous savez l’abondance
et la minutie des études pascaliennes. Le récit de Marguerite Périer
n’est contesté par aucun spécialiste. Il est peu répandu, parce qu’il
crée une gêne : chez ceux qui admirent le Pascal mathématicien,
comme chez ceux qui vénèrent le Pascal chrétien. L’aventure
« magique » s’insère mal. On préfère la passer sous silence. Elle est
cependant réelle. Et elle peut nous poser plusieurs questions.
— Par exemple? Est-ce le choc magique qui aurait fait de Pascal,
ensuite3un enfant surdoué?
— Il manifeste, en effet, dès le plus jeune âge, un étonnant
génie. Son père, qui s’installe à Paris après la mort de sa femme
(Biaise a trois ans à la mort de sa mère), se consacre entièrement à
l’éducation de cet enfant à l’esprit extraordinairement précoce. Il le
perfectionne d’abord dans les règles de grammaire, le latin et le grec,
ne voulant entreprendre l’enseignement mathématique qu’après cette
formation de lettres. Mais à onze ans, Biaise écrit un traité sur la
vibration des sons. A douze ans, inventant en quelque sorte la
géométrie, il retrouve par lui-même la trente-deuxième proposition
d’Euclide. A seize ans, il écrit son Essai sur les coniques, qui vexe
Descartes et où, selon le mot du père Mersenne, « il passe sur le
ventre de tous ceux qui ont traité le sujet avant lui ».
Mais il appartient à une famille de haute intelligence. Et vous
savez que le quotient intellectuel est, pour sa plus grande part, une
affaire de gènes. L’inventeur de la roulette a gagné le gros lot à la
roulette de l’hérédité. Cependant, qui peut dire si la « mort » et la
« résurrection » du traitement magique n’ont pas suractivé ce cerveau
déjà bien équipé par ses géniteurs?
Il y a autre chose...
— Quoi?
— Brunetière, le grand historien de la littérature, a écrit :
« Quelle est cette maladie mystérieuse dont on sait que Pascal fut
attaqué dès son enfance, qui se manifesta plus tard par des accidents
si bizarres, et qui finit par l’emporter avant sa quarantième année? »
Maladie mystérieuse dont Étienne Pascal lui-même voit l’ori­
gine dans le sort jeté par la sorcière. Ou secousse provoquée par le
« traitement » magique. Toute sa vie il a la sensation d'un gouffre sur
le côté; il souffre d’hallucinations et de migraines ophtalmiques; il
tombe dans « un état d’anéantissement » qui lui interdit tout travail

139
L O UI S PAUWE L S

suivi, et il écrit sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des


maladies. Cette irrepérable maladie de Pascal (on pense toutefois
aujourd’hui que sa fin fut provoquée par un cancer gastrique avec’
métastases intestinales et méningées; c’est du moins l’opinion du
Dr Torlais, dans le Progrès médical de janvier 1954) a fait l’objet dé
nombreuses recherches : travaux des Drs Chédécal, Lebut, Onfray,
Regnard, Mouézy-Eon, Binet-Sanglé, etc. Mon vieil ami Pierre
Mariel a posé la question suivante : « Et s’il s’agissait d’un
envoûté mal guéri? »

SOURCES

Père B eurrier , « Mémoires », préface aux Pensées, édit. de Port-Royal, 1670.


J. C hevalier , Préface et notes pour YŒuvre de Pascal, La Pléiade, Paris,
1936. Article sur Pascal in Dictionnaire des Auteurs, Laffont-Bompiani,
Paris, 1952-1960.
Gilberte P érier , La Vie de M . Pascal, par Gilberte Périer, sa sœur.
M a rg u e rite P érier , Mémoire sur la vie de M . Pascal par Marguerite Périer, sa
nièce.
Fortunat S trow ski , Pascal et son temps, Paris, 1907.
Une découverte
sur Balsamo-Cagliostro

LO U IS PAUW ELS
JE SAIS QUE TÉMOIGNAGE N’EST PAS PREUVE.
Guillaume de Nangis rapporte qu’en 1118, la Meuse fut
arrachée de ses rives, suspendue en l’air et coula au ciel.
Gervais de Tilbur, qu’il y avait à Uzès une source si pure et
d’humeur si délicate, qu’elle changeait de place chaque fois
qu’on y jetait une saleté.
Ce que je vais conter vous paraîtra tout aussi fabuleux.
C’est pourtant authentique, attesté par des pièces légales en un
temps où les signataires desdites pièces n’en pouvaient soup­
çonner le contenu énigmatique.
Il s’agit d’une notable découverte. Elle fut faite en
mars 1977 par mon ami Robert Amadou. Je la rends ici
publique avec son autorisation.

Dans les dernières années du règne de Louis X III pénètre


dans Toulouse un homme entre deux âges. Il décline son nom,
son prénom, se dit originaire de Sicile et « chevalier de la
Sainte-Croix ».
En un sabir où l’on croit reconnaître des intonations
italiennes, il se proclame artiste en médecine et porte la veste
rouge, le feutre à plume blanche des marchands d’orviétan. Il
possède, déclare-t-il, un élixir merveilleux, une « huile » capable

143
L O UI S PA UWE LS

de guérir beaucoup de maladies et de maintenir en longue et


bonne conservation les humains.
Il s’installe, sans doute dans quelque auberge, commence de
traiter des malades, obtient des guérisons, ne réclame pas
d’argent, tout au contraire en donne aux indigents. C ’est un
bienfaiteur, déjà connu pour tel en Europe, notamment en
Italie, en Espagne, en Suisse, en Allemagne.
On gage que les médecins de Toulouse, en robe noire et
bonnet pointu, voient d’un mauvais œil cet étranger qui prétend
surpasser leur science latino-purgative. E t qu’il est également
suspect au Parlement. C ’est encore le temps des bûchers. En la
seule année 1557, le Parlement de Toulouse fît brûler quatre
cents démoniaques, soit plus d’un coupable par jour, sans
parvenir à réduire l’emprise du Malin.
Cependant, l’étonnant personnage charme, subjugue par
son esprit, sa culture, ses réussites, sa charité. Il obtient partout
reconnaissance, admiration, soutien.
Par un acte (qui se trouve aux archives de Toulouse) on lui
confiera en 1650 la mission d’aller combattre, par son « huile »
alchimique, une forte épidémie en la ville de Castres.
Est-il soutenu par la municipalité sans cesse en conflit avec
le Parlement? Une délibération des autorités de la ville (les
Capitouls) en date du 21 avril 1644, accorde le titre de
bourgeois de Toulouse à ce noble voyageur, chevalier de la
Sainte-Croix. Le décret indique que, depuis de longues années,
il a distribué sa précieuse « huile » à nombre de personnes
réputées incurables, et qui furent guéries. Que sa charité est
notoire, et qu’en considération de ses bienfaits, la ville lui
accorde les titres et prérogatives d’un bourgeois de Toulouse. Il
est exempté d’impôts, cotisations, paiement de toutes tailles
personnelles, gardes et patrouilles. En outre, il est interdit à tous
autres « empiriques opérateurs étrangers » de pratiquer leur art
et de vendre des drogues sans sa vérification et son consente­
ment.
C’est un acte officiel par lequel toute la ville manifeste sa
reconnaissance, sa confiance, son admiration.
Et voici le principal de cette découverte :

144
Une découverte sur Balsamo-Cagliostro

Les actes officiels, datés de, 1644 et 1650, mentionnent les


prénom et nom déclarés par ce n oble voyageur : Joseph
Balsamo.


Joseph Balsamo! Le nom du personnage le plus énigma­
tique du xvm e siècle! Joseph Balsamo, prétendu comte de
Cagliostro, chevalier de la Rose-Croix, sans doute né à Palerme
en 1743 (où l’on trouve effectivement les traces d’une famille
Balsamo), initié à Malte, mort en 1795 à Rome. Il apparaît pour
la première fois en France, à Aix-en-Provence, en 1768, venant
de Compostelle, selon le témoignage de Casanova qui l’y
rencontre. Il séduit, émerveille, inquiète Londres en 1776. Il est
le mage bienfaiteur de Strasbourg en 1779. Fondateur d’un
ordre maçonnique à Lyon en 1784, et considéré comme un
maître éminent par toute la franc-maçonnerie française. L ’Eu­
rope entière s’interroge sur lui. Frédéric le G rand l’appelle :
« L ’homme qui ne peut pas mourir ». Il intrigue Goethe, qui irá
enquêter en Sicile. Le cardinal de Rohan lui voue une dévotion.
Il est embastillé, à tort, semble-t-il, pour l’affaire du collier de la
reine. Dix mille Parisiens lui font un triomphe quand il est
relâché. A la suite d’un procès douteux que lui fait l’Église
romaine, alors que la Révolution éclate à Paris, et après une
instruction qui durera dix-huit mois, il est enfermé dans les
prisons du pape, où il serait m ort étranglé.
Quel est donc ce Joseph Balsamo, qui apparaît dans la ville
de Toulouse, cent trente ans avant? Et qui se présente
exactement comme se présentera Cagliostro ?
Je pose simplement la question, apportant ici un document
qu’aucun historien, jusqu’ici, ne me semble avoir mentionné.

145
L OUI S PAUWELS

— Alors, alors?
— Alors, nous reparlerons un jour de Cagliostro. En attendant,
contentons-nous d’aller aux sources de ce Joseph Balsamo, première
version.
— Vous croyez à un Joseph Balsamo immortel?
— On a quelques renseignements sur la famille Balsamo, de
Païenne. J’y relève deux Giuseppe : un Giuseppe Balsamo, mar­
quis de Montefioroto, protonotaire du royaume, un Giuseppe
Balsamo, gouverneur du prince de Villafranca. Et notre Joseph
Balsamo-Cagliostro du XVIIIe siècle. Qui est celui qui émerveille
Toulouse, avec les manières de Cagliostro? Un ancêtre inconnu? Ou
bien y a-t-il une série de Joseph Balsamo, je veux dire d’hommes
secrets qui ont pris ce nom, Cagliostro étant l’un d’eux, et le
dernier? Cagliostro a toujours nié s’appeler Joseph Balsamo. « J’ai
toujours eu du plaisir de ne point satisfaire là-dessus la curiosité du
public », disait-il. En 1786, découvert comme étant Balsamo, il
répond : « Non ». En 1787, à Rovereto, il déclare à des question­
neurs : « Qui je suis? Je l’ignore! »
— Vos sources, donc.
— Les lettres de bourgeoisie accordées, le 21 avril 1644, par les
Capitouls de Toulouse à Joseph Balsamo. Le décret faisant suite à la
délibération a été reproduit dans L ’Histoire générale du Languedoc,
avec des notes et des pièces justificatives. Cette histoire a été établie par
Dom Devic et Dom Vaissète, religieux. Vous trouverez la pièce
justificative dans le XIVe tome, colonnes 41, 42. Cette Histoire
générale du Languedoc a été publiée aux Éditions Privât, Toulouse, en
1876.
Voici cette pièce :

146
Une découverte sur Balsamo-Cagliostro

XI

Titre & privilège d’habitant & bourgeois de Toulouse


en faveur de Joseph Balsamo.

1644
Les Capitouls de Tholose, Juges èz causes civiles, criminelles, &
de la police en ladite ville & gardiage d’icelle, à tous ceux qui ces
présentes verront, Salut. Savoir faisons que nous ayant été repré­
senté de la part du sieur Joseph Balsamo, gentilhomme sicilien,
chevalier de l’ordre de Sainte-Croix, opérateur & distillateur ordi­
naire de S. M. que, puis longues années il auroit distribué quantité
de son précieux huile médicinal à diverses personnes, atteintes de
maladies la plupart incurables, qui, par la vertu & opération dudit
huile, auroient été entièrement guéries, en ayant distribué pour
charité aux pauvres, ainsi que le tout nous est notoire, & parce qu’il
désire passer le reste de ses jours en la présente ville, voudroit qu’il
nous plût l’annexer, agréger & incorporer au nombre des vrais
habitans, bourgeois résidant en la présente ville, & en considération
des bienfaits & utilités qu’il a rendus & rendra au public, octroyer
des privilèges & exemptions, ce qui ayant été porté en Conseil de
bourgeoisie, & en considération des bienfaits que ledit Balsamo a
faits au public, & que nous espérons que par le moyen dudit huile il
continuera, nous, ensuivant la délibération prise au Conseil de
bourgeoisie, avons reçu, agrégé & annexé ledit Balsamo au nombre
des autres habitans, citoyens & bourgeois, pour par lui jouir de
mesmes privilèges qu’ils jouissent, &, pour d’autant plus le favoriser,
l’avons exempté sa vie durant des cotisations & paiement de toutes
tailles personnelles, garde, patrouille & autres que les habitans sont
sujets, sans qu’il soit permis ni loisible à aucuns revendeurs d’huiles
ni autres empiriques opérateurs étrangers, de tenir chambres ni
boutiques dans ladite ville, ni monter sur le théâtre pour vendre
aucuns huiles ni drogues sans le consentement dudit sieur Balsamo,
& après qu’il les aura visités & vérifiés.
En témoin de quoi ces présentes lui ont été expédiées par notre
greffier & secrétaire, d’aucuns de nous signées, scellées de notre
grand sceau.
A Tholose, le 20e jour du mois d’avril 1644. E sq u iro lis

147
L OU I S P A U WE L S

D audric , V irazel , B ernardi , T urle , L oubers , S a l in ie r , de la


G arrigue & F aure , capitouls, signés.

Ht plus bas :
Par lesdits sieurs Capitouls,
Cordurier pour Villetart.
(Archives de Toulouse. Petit livre des Provisions.)
L e fantôme
du marquis de Pisani

GUY BRETON
Mois d ’a v r il 1645, d eu x je u n e s g e n s d e v in g t - c in q
u n s o ir d u
à trente ans conversent dans un somptueux appartement de la rue
Saint-Antoine, à Paris. L ’un, le propriétaire des lieux, s’appelle
Louis de Prat, marquis de Précy; l’autre, Charles-Pompée
d’Angennes, marquis de Pisanil.
Les deux amis, qui doivent bientôt partir pour la guerre et
rejoindre dans les Flandres les régiments du prince de Condé,
s’entretiennent de la mort et de la survie de l’âme.
— Penses-tu que l’âme reste attachée à l’endroit où le
corps est enterré? demande Précy; cela m ’ennuierait de hanter
un champ de bataille pour l’éternité.
— Je ne crois pas aux revenants, dit le marquis de Pisani,
il me semble plutôt que l’âme entre dans un autre monde
totalement différent du nôtre et oublie tout de notre existence...
Précy est songeur.
— Moi, je pense au contraire, dit-il, que les morts nous
entourent, qu’ils sont là, tout près, mais que nous ne savons ni
leur parler ni les entendre...
Les deux amis demeurent silencieux.
— Mais y a-t-il un enfer, un paradis et un purgatoire?

1. Le marquis de Pisani était le fils de la marquise de Rambouillet chez


qui fréquentaient les beaux esprits et les précieuses. Il était le frère de la belle
Julie d’Angennes.

151
GUY BRE T ON

demande Précy. Sommes-nous récompensés pour nos mérites?


Punis pour nos fautes? Bref, la qualité de notre vie terrestre
conditionne-t-elle notre vie dans l’autre monde?...
— Comment répondre à cela?
— J ’en reviens à ce que je disais, poursuit Précy. Il
faudrait pouvoir communiquer avec les morts...
— Écoute, dit Pisani, j’ai une idée. Nous allons tous les
deux partir pour la guerre. Peut-être y serons-nous tués. Je te
propose ceci : le premier de nous deux qui mourra viendra
donner à l’autre, par n’importe quel moyen, des renseignements
sur l’au-delà.
— Une réponse à nos questions de ce soir, en somme?
— Exactement!
— Eh bien, d’accord...
E t ils se serrent la main en guise d’engagement.
Deux mois passent et, vers la fin de juin, les deux amis
reçoivent l’ordre d’aller rejoindre leur régiment. Hélas! le
marquis de Précy est, pour lors, cloué au lit par une fièvre
maligne et le marquis de Pisani doit prendre seul la route des
Flandres.
U n mois plus tard, le 4 août, vers six heures du matin,
Précy, qui est toujours malade, dort dans sa chambre, tourné
vers la ruelle, quand il est réveillé en sursaut. On vient de tirer
les rideaux de son lit. Il se retourne, pensant qu’un valet lui
apporte une tasse de lait et un biscuit, et voit à son chevet le
marquis de Pisani superbe, en buffle et en bottes. Fou de joie, il
se lève et veut lui sauter au cou. Mais Pisani recule de quelques
pas.
— Non, Louis, tu ne peux plus m ’embrasser.
— Mais pourquoi?
— Parce que je suis mort. Je viens simplement te voir
comme je te l’ai promis. Souviens-toi de notre pacte. J ’ai été tué
hier à Nordlingen, en Bavière... Les troupes de M. de Gramont
venaient de s’engager dans la bataille contre M. de Mercy qui
commandait les armées des Impériaux. T out de suite, la mêlée a
été épouvantable. Et je suis tombé à six heures, devant le village
d’Allerheim...

152
Le fantôme du marquis de Pisani

— Mais ce n’est pas vrai? dit Précy.


Et, de nouveau, il veut se précipiter pour embrasser son
ami ; mais ses bras se referment sur le vide. Le personnage qui
est devant lui n ’a aucune consistance.
— T u vois bien, dit Pisani. Tiens, regarde l’endroit où j’ai
été frappé.
E t il montre, à la hauteur des reins, une déchirure dans son
habit. Une déchirure entourée de sang séché.
— Je suis bien mort, Louis. Et je viens te dire, en réponse
à nos questions, que tout est vrai : l’au-delà est peuplé d’âmes.
Certaines sont près de vous. Mais il y a des choses que je ne
peux t’expliquer. Sache toutefois que tu dois songer à vivre
d’une manière moins frivole... Dépêche-toi, Louis, tu n ’as pas
de temps à perdre, car tu seras tué dans la première bataille à
laquelle tu participeras...
Et il disparaît.
Le marquis de Précy, bouleversé, appelle aussitôt son valet
de chambre et réveille toute la maison par ses cris. On accourt.
Il raconte alors ce qu’il vient de voir et d’entendre.
— Il était là, dit-il, en uniforme, avec ses bottes, et il m ’a
montré la trace du coup qui l’a tué. Il est mort hier, en Bavière,
au cours d’une bataille terrible.
— En Bavière? dit quelqu’un, voilà qui est étonnant.
N ’était-il pas parti pour les Flandres? Allons, allons, mon cher
Louis, recouchez-vous, votre fièvre vous donne des visions...
Précy a beau insister, donner des détails et jurer qu’il est
sûr de son fait, personne ne veut le croire.
Les semaines passent.
Et un matin, des nouvelles arrivent de l’armée. On apprend
que, Turenne s’étant trouvé en difficulté devant les Impériaux,
Condé a été chargé de lui porter secours, que les régiments qui
se trouvaient dans les Flandres sont allés se battre en Bavière et,
qu’au cours d’un terrible combat à Nordlingen, le marquis de
Pisani a été tué le 3 août, à six heures du soir, d’un coup de
mousquet dans les reins, devant le village d’Allerheim.
Ces nouvelles, qui ne pouvaient absolument pas être

153
GUY BR E T O N

connues de Précy au lendemain de la bataille de Nordlingen,


stupéfient ses amis.
Mais il y a toujours des gens qui veulent donner des
explications rassurantes aux phénomènes qui les dépassent.
Aussi voit-on certaines personnes prétendre avec autorité que le
jeune marquis a transformé en vision un simple pressentiment
produit par l’amitié qui le lie à Pisani.
D ’autres disent, avec la même assurance :
— Il a rêvé! O n a souvent vu des songes prémonitoires
contenant des détails d’une grande précision... T out cela n’a
rien de surnaturel...
Précy, lui, est convaincu qu’il n ’a pas rêvé et que sa vision
n ’est pas un simple pressentiment. Aussi, pour être sûr de ne
point mourir dans une bataille, comme le fantôme de son ami le
lui a prédit, décide-t-il prudemment, une fois guéri, de ne pas
rejoindre l’armée de M. de Condé.
Et pendant des années, on le vit fuir comme la peste tout
ce qui touchait, de près ou de loin, à l’état militaire.
Puis la Fronde éclata, qui divisa la France. Précy,
considérant que ce soulèvement n’était pas une vraie guerre,
accepta de commander les gendarmes de Mazarin.
Le 2 juillet 1652, au matin, il était dans le faubourg Saint-
Antoine, luttant contre les régiments de Condé, quand la
Grande Mademoiselle, grimpée sur la Bastille, fit tirer sur les
troupes royales.
Le soir, on retrouva le corps de Précy gisant au milieu d’un
monceau de cadavres.
C’était la première bataille à laquelle le jeune marquis
participait...

154
Le fantôme du marquis de Pisani

— Je préfère vous dire tout de suite que f a i beaucoup de mal à


croire aux histoires de fantômes. Où avez-vous trouvé celle-là?
— Je l’ai trouvée dans les Mémoires du comte César de
Rochefort, publiés en 1688...
— Est-ce une source sérieuse? Ce comte de Rochefort ne s*est-il pas
contenté de rapporter une histoire qui courait Paris à son époque?
— Eh bien non! Car il a personnellement connu le marquis de
Précy : il habitait chez lui, rue Saint-Antoine. Et le matin où Précy a
eu sa vision, le matin où le fantôme du marquis de Pisani s’est
manifesté, le comte de Rochefort était là. Alerté par les cris de son
ami, il s’est précipité, l’a trouvé encore tremblant d’émotion et a
entendu son récit « à chaud », si j’ose dire. Le jour même, Rochefort
a noté toute cette histoire dans son Journal et l’a racontée autour de
lui. Bientôt, tout Paris fut au courant, et Rochefort nous dit dans ses
Mémoires qu’il reçut plus de cent lettres, et autant de visites de gens
qui voulaient avoir des éclaircissements... Ces faits sont très impor­
tants, car tous ces gens ont donc su les détails de la mort de
Pisani plusieurs semaines avant qu’on ne les connaisse officiel­
lement. Et ils ont pu en témoigner...
— Si l’on doit croire cette histoire, il faut admettre que, non
seulement le marquis de Pisani s'est bien manifesté post mortem, mais
encore que ce qu'il a dit à Précy est vrai : que les morts continuent de
vivre près de nous dans un au-delà, qu'ils peuvent nous apparaître, et
même communiquer avec nous.
— Des gens aussi sérieux que l’astronome Camille Flammarion,
l’écrivain anglais Conan Doyle et Maeterlinck, pour ne citer que ces
trois noms, le croyaient fermement. Flammarion, qui s’est penché
sur ces problèmes avec toute la curiosité et la rigueur d’un homme
de science, a même recueilli, répertorié et publié plusieurs centaines
de cas où des morts semblent bien s’être manifestés.

155
GUY B RE TO N

— Tout cela remonte au début du siècle...


— C’est vrai. Mais plus prés de nous, des écrivains, des
philosophes, comme Gabriel Marcel, Robert Aron, Jean-Claude
Renard, Jean Prieur, André Dumas, Paul Misraki — je ne parle que
des Français — ont étudié et rapporté, eux aussi, quantité de cas
extrêmement troublants.
— Admettons. Mais comment les morts se manifesteraient-ils?
— De différentes façons. Les parapsychologues distinguent
plusieurs catégories de fantômes : les fantômes visibles et les
fantômes invisibles...
— Ce mot «fantôme » ne vous gêne pas?
— Si, car il a été galvaudé, et je reconnais qu’il ne fait pas très
sérieux. Je lui préférerais celui de « présence »... Et pour répondre à
votre précédente question, je vous dirai qu’il y a des « présences »
qui s’insèrent dans notre monde à trois dimensions — ce sont les
« apparitions », et des « présences » qui se manifestent par une espèce
de télépathie avec les vivants. C’est le cas, par exemple, du jeune
Roland de Jouvenel, mort en mai 1946 et qui, quelques semaines
plus tard, a commencé à « dicter » à sa mère, Mme Marcelle
de Jouvenel, des textes admirables sur le sens de la vie, sur la
mort, sur l’avenir de la science, sur la microphysique, sur l’anti­
matière, sur les antimondes, etc.
— Et quelle est la valeur scientifique de ces messages?
— Je vous dirai seulement que, publiés en cinq volumes, ils ont
fait l’admiration du père Teilhard de Chardin, de Jean Rostand et de
quantité de savants du monde entier.
— Des « manifestations » de ce genre sont-elles probantes?
— Tout ce que je peux dire, c’est qu’il est impossible que
Mme de Jouvenel soit l’auteur de ces textes qui témoignent de
connaissances qu’elle n’avait pas. Ce n’était pas une scientifique et, en
outre, au moment où elle a commencé à recevoir les « messages », elle
était non seulement hostile au mystère, mais même aux pratiques
religieuses les plus orthodoxes... Enfin, il y a une autre sorte de
manifestations : celles que l’on classe dans la catégorie des « polter-
geists ».
— Expliquez-vous.
— Ce mot — formé de deux termes allemands : Polterers
tapageur, et Geisty fantôme — désigne des phénomènes que l’on

156
Le fantôme du marquis de Pisam

observe dans les maisons « hantées » et qui défient toutes les lois de
la physique : des vases traversent les murs, des moulins à café
voltigent en zigzag, des pierres pleuvent venant on ne sait d’où, des
verres très fragiles bondissent et tombent sans se casser, des
vêtements se gonflent comme portés par un corps invisible,
traversent les appartements et vont s’affaisser sur un divan, des
personnes sont soulevées de terre avec leur chaise... Parfois, ces
phénomènes s’accompagnent de coups frappés dans les murs.
— Ne s’agit-il pas de mystifications?
— Pas toujours ! Et ce ne sont pas seulement des occultistes ou
des philosophes plus ou moins douteux qui nous l’affirment, mais
des gendarmes.
.—• Des gendarmes?
-rr- Oui, car les gendarmes sont bien placés pour donner un avis
dans ce domaine puisqu’ils sont les premiers appelés sur les lieux
quand un « esprit » se manifeste. J’ajoute que, dans bien des cas
même, ils sont témoins des phénomènes. Leurs rapports — qui sont
rédigés sans littérature — contiennent donc des pièces essentielles,
capitales, pour une étude objective de ces étranges manifestations.
— Et ces rapports ont été rendus publics?
— Oui, par le commandant de gendarmerie Tizané qui,
pendant trente ans, s’est passionné pour les poltergeists. Dans son
principal ouvrage intitulé Sur la piste de l’homme inconnu, il a publié
plusieurs milliers de rapports de gendarmes précédés d’une préface
où il explique parfaitement son propos : « L’idéal consisterait,
écrit-il, à établir l’existence des faits de hantise au moyen de
documents rédigés par des enquêteurs qui ne croient pas au
surnaturel... » Et c’est ce qu’il a fait, car les gendarmes ne peuvent
pas être suspectés de crédulité excessive. On n’en fait pas facilement
accroire aux représentants de la loi. En toute occasion, ils ouvrent
l’œil — et le bon! — et se contentent de noter dans leurs rapports ce
qu’ils ont vu et entendu...
Or, et c’est là que le livre du commandant Tizané est
passionnant : ces rapports constituent dans leur ensemble un
véritable témoignage de l’authenticité des poltergeists.
— J ’aimerais avoir des exemples.
— En voici :
Procès-verbal du 24 novembre 1943 :

157
GUY BR ET ON

« Le gendarme F. a parfaitement constaté que la jeune A. G.,


s’étant assise sur une chaise, les quatre pieds de cette chaise et les
deux siens se soulevèrent ensemble du sol en la projetant hors de son
siège, comme si des mains invisibles avaient saisi la chaise. Ce
phénomène s’est répété quatre fois. Nous avons prié la jeune A. G.
de regagner le domicile paternel afin de faire cesser cet état de
choses... »
Le lendemain, le capitaine T. vient sur les lieux et fait un
rapport dont voici quelques extraits .
« Soudain, j’entends un grand fracas contre une grosse casserole
suspendue au-dessus de la cuisinière. Je ne réalise pas ce qui s’est
produit, mais je constate que mon képi a disparu de l’endroit où je
l’avais déposé : sur la boule de la rampe de l’escalier. Nous le
retrouvons intact derrière la cuisinière. Il a certainement frappé de sa
visière sur le fond de la casserole, en raison du bruit énorme
produit... »
Tous ces faits sont rigoureusement authentiques.
— Alors, ce commandant de gendarmerie croit aux fantômes?
— Non, le commandant Tizané ne dit pas qu’il croit aux
fantômes. Il dit « qu’on a l’impression de se trouver en présence
d’une puissance invisible, intelligente, malicieuse, très adroite et
douée d’esprit d’à-propos »... Parfois, cette puissance peut se
matérialiser sous la forme d’un brouillard, d’une fumée ou d’une
petite lueur. Dans certains cas, elle peut même prendre l’aspect d’un
corps humain. Quelle est cette « puissance », cette force mystérieuse
que l’on ne peut absolument pas nier? On l’ignore pour l’instant.
Mais il serait ridicule de la traiter par le mépris sous le prétexte
qu’elle ne semble pas entrer dans le domaine des choses dites
possibles. Vous savez ce que disait Arago : « Celui qui, en dehors des
mathématiques pures, prononce le mot impossible manque de
prudence... »
— Tout cela est un peu effrayant...
— Vous êtes comme M me du Deffand.
— Pourquoi?
— Parce que, un jour, on lui a posé cette question. « Croyez-
vous aux fantômes? » Savez-vous ce qu’elle a répondu?
— Non.
— Elle a répondu : « Je n’y crois pas, mais j’en ai peur.. »

158
Le fantôme du marquis de Pisani

SOURCES

A n o n y m e , Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidées,
par M., avocat au Parlement, 1738 (t. XI).
Don C almet , Dissertation sur les apparitions des anges, des démons et des esprits
et sur les revenants, 1746.
C o l l in de P lancy , Dictionnaire infernal.
Camille F la m m a rio n , Après la mort.
Danielle H em m ert et Alex R oudène , L'Univers des fantômes.
É m ile M agne , Voiture et Vhôtel de Rambouillet.
Gabriel M arcel , Robert A r o n et Jean-Claude B ernard , Mors et Vita.
P au l M israki , Une expérience d'après-vie.
Cyrille de N eubourg , Fantômes et maisons hantées.
C h arles N ordm a nn , VAu-delà.
Jean P rieur , Qui est Roland de Jouvenel?
Cardinal de R etz , Mémoires.
Je a n R iv e ra in , N os pouvoirs occultes.
Comte de R o c h e f o r t , Mémoiresy 1688.
T allem ant des RÉAUX, Historiettes.
Commandant Émile T izané , Sur la piste de l'homme inconnu.
Les Illuminés de Bavière

LO U IS PAUW ELS
C’EST UNE NUIT D’AUTOMNE, EN 1773. LA FORÊT EST OBSCURE, ET
embrumée. Il a plu toute la journée. Chaque souffle de vent
égoutte les arbres, de courtes averses crépitent sur la terre
spongieuse, tandis que des chats-huants déboulent en froissant
leurs ailes lourdes.
Voici maintenant deux heures qu’il attend. A la curiosité, à
l’impatience, succède un commencement de crainte.
On lui a dit :
— Cette nuit, vous serez initié. Cette nuit, vous traverserez
les épreuves. Surmontez-les, vous serez des nôtres pour le salut
du monde. Quittez après le souper Ingolstadt. Faites six lieues
vers l’ouest au galop. Vous atteindrez dans la forêt une vallée
rocheuse. Ensuite, frayez-vous à pied un chemin dans les taillis.
Soyez à onze heures au carrefour des bouleaux. Vous tiendrez
dans la main gauche le signe de ralliement : sept feuilles de
lierre. Attendez.
Il est maintenant une heure. Le froid humide, la rage
d’avoir été dupé lui font trembler les os.
— S’est-on moqué de moi? Au diable! Je rentre!
Il revient sur ses pas. Mais, soudain, dans le fourré, du
bruit. U n râle, un cri :
— Au secours !
Il se précipite parmi les ronces, heurte un corps effondré.
— Ils m ’ont tué!

163
L O U I S PAUWE LS

Il se penche, palpe le moribond hoquetant, et ses mains


s’engluent de sang.
— Je vais chercher de l’aide.
— Non, non, ne m ’abandonnez pas, ils reviendraient.
Le blessé s’accroche à lui. Il tente de se dégager. Mais des
ombres bondissent, se jettent sur lui, le désarment, le ligotent, le
bâillonnent, lui couvrent la tête d’un sac, l’emportent, le jettent
dans une voiture qui part à grand trot.

Le voici sans perruque, les vêtements en désordre, les


poignets gonflés par les liens, assis sur un escabeau, dans une
cabane de bûcheron. Il y a cinq hommes. Deux le gardent. Ils
portent l’uniforme vert et blanc des gendarmes du G rand
Électeur de Bavière. Trois sont assis derrière la table : un
chauve qui ne cesse de priser, un blond chafouin, et, entre eux,
un grand bel homme aux mains chargées de bagues. Celui-ci
préside et parle :
— Épargnons-nous, vicomte, l’interrogatoire d’identité.
Faites-moi seulement la grâce de rectifier mes erreurs, si j’en
commets, ce dont je doute. Vous êtes le vicomte H ubert de La
T our Grandval. Vous êtes âgé de trente-deux ans. Vous serviez,
avant de vous fixer en Bavière, comme cornette aux dragons du
Roy. J ’entends le vôtre, Louis XVI.
— C’est exact.
— Merci. Voilà donc cinq ans que vous résidez chez nous.
D ’abord à M unich, ensuite à Ingolstadt. Je dois vous accorder
ce mérite, monsieur, qu’il vous fallut peu de temps pour user de
notre langue à la perfection, et vous hisser dans le monde. Vous
professez des idées qui sont de mode parmi vos philosophes,
hélas. Elles eussent dû vous fermer les portes ; elles vous les ont
ouvertes; voici un malheur du temps. Car c’est un rude
malheur, vicomte, que tant de gens de qualité fêtent les idées
qui creusent leur tombe. Mais passons. Le jeu, les dames, les
charmes mondains, semblent ici votre essentiel. Pourquoi courir

164
Les Illuminés de Bavière

ces plaisirs ici, quand ils abondent à Paris? Le soupçon


d’espionnage...
— Monsieur!
— Je vous concède que vous demeurez en Bavière pour
l’amour d’une personne dont l’époux occupe une haute charge à
la cour...
Cet homme, se dit-il, s’enchante de ses phrases. C’est un
fat, un précieux, je m ’en accommoderai. Et il reprit confiance.
— Laissez-moi, vicomte, jeter le voile sur de telles amours.
Au reste n’ont-elles pas de relation avec le meurtre que vous
venez de commettre.
C’était dit de la même voix polie et ronronnante, de sorte
qu’il sursauta avec retard :
— Moi? U n meurtre?
—- Nous vous découvrons en forêt, vous acharnant sur
votre victime.
— Que non pas! On m ’appela au secours, j’accourus...
— Le mort ne vous contredira pas. Mais vous êtes encore
couvert de son sang.
— Je jure, monsieur, que...
— Ne jurez point, vicomte. Dites-moi plutôt ce que vous
attendiez, passé minuit, au carrefour des bouleaux... Vous
refusez?... M ’autoriserez-vous à répondre pour vous?
Coquettement, cet homme sortit de sa poche le bouquet
des sept feuilles de lierre, et le fit tourner devant son visage.
— Cette discrétion vous honore, vicomte. Vous vous y êtes
plié. Nous savons que vous charmez vos loisirs à collectionner
les initiations, grades, mômeries, de toutes les sociétés secrètes
qui infestent l’Europe. Il n ’est point d’imposteur qui ne trouve
en vous son disciple. Libre à vous de rêver de la sorte. Mais
pourquoi vouloir vous agréger aux Illuminés? Voilà qui est plus
fâcheux, vicomte. Beaucoup plus fâcheux.
Il posa les feuilles de lierre sur la table, croisa les bras, et
son visage devint terrible :
— Car c’est une secte abominable! Car les Illuminés
veulent la fin de la religion, des princes, des États! Car ils la
veulent par le meurtre et la terreur! Car ils forment des

165
LOUI S PAUWELS

assassins ! Car pour entrer au premier grade, celui de Minerval,


ils exigent que le postulant verse le sang! Vicomte, nous vous
avons surpris commettant le crime rituel! Illuminé! Illuminé?
Nous allons vous éteindre, foi de gentilhomme! Nos jugements
sont exécutoires sur-le-champ.
— Monsieur, je suis sujet du roi de France!
— Louis n ’y contredirait pas. Les Illuminés sont ennemis
de tous les rois. Nous allons délibérer.
— Ceci n ’est pas un jugement. Je ne suis pas coupable de
meurtre. Mais vous allez en commettre un!
— Qu’on l’emmène !

O n l’a enfermé dans un bûcher, les mains nouées dans le


dos. Il songe que la police lui a tendu un piège. Il songe qu’il va
mourir, moins par conviction que par curiosité, et que le goût
du mystère l’emporte vers la dernière énigme, mais qu’il lui
reste l’honneur de finir sans trembler. Il songe à ses aïeux, gens
de cœur ferme, et, qu’ayant appris à vivre, on sait mourir. La
brume nocturne se dissipe, et, par les interstices des rondins,
pénètrent la lueur et les odeurs de l’aube forestière. Il songe
qu’il n’a que trente-deux ans.
— Vicomte, je veux que vous viviez.
C’est le président de ce fantomatique tribunal qui est entré
dans son cachot.
— U n cheval sellé vous attend. La frontière de Bohême est
à quelques lieues. Renoncez à l’Illuminisme. Jugez ces scélérats
pour ce qu’ils sont. Donnez les noms de ceux qui vous ont
approché.
— Je ne puis.
— Et s’ils vous avaient dénoncé eux-mêmes, par crainte
d’un Français frivole?
— Je ne saurais vous croire.
— U n nom. U n seul nom. O u vous mourrez.
— Hache ou corde?
— Vous le verrez bien.

166
Les Illuminés de Bavière

Des coqs chantent. D ’autres bruits : des marteaux. On


monte une potence. Tum ulte d’une petite foule. Venue d’où?
Il récite le Notre-Père, se met debout, ordonne à ses
jambes de ne point trembler.
Voici le bourreau, en cagoule. Il le saisit aux épaules, le
pousse devant lui. Il lui fait monter l’échelle, lui passe la corde
au cou, le saisit à bras-le-corps. E t lui murmure à l’oreille :
— U n nom. U n seul nom, garçon. Je desserre la corde. T u
tombes. Les rustauds crient grâce. Ces messieurs te font évader.
La vie est belle, garçon.
— Fais ton office.

Alors, au lieu d’accomplir le geste fatal, le bourreau dénoue


la corde, retire sa cagoule et salue gravement. Des vivats fusent
de la foule.
Descendu de l’échelle, les mains délivrées, aspirant à longs
traits l’air vif du matin, regardant, d’un œil agrandi, les
hommes, les arbres, le ciel, le vicomte se remplit de vie neuve,
sans comprendre et ivre.
Voici que le président du tribunal s’approche de lui,
souriant, lui donne l’accolade, tandis que les vivats redoublent :
— H ubert de La T our Grandval, tu as voulu être initié.
Maintenant, tu l’es. T u as subi les épreuves. T u as gardé le
secret, même la corde au cou. Nous sommes les Illuminés de
Bavière. H ubert de La T our Grandval, tu t’es montré digne
d’être l’un de nos frères. Ensemble, mon frère, nous poursui­
vrons de grands desseins.

167
L OU I S PAUWELS

— Voilà une bien redoutable initiation.


— Le propre de toute initiation, est d’être redoutable. C’est
une épreuve qu’il faut franchir, victorieux et changé.
— D’où tenez-vous ce récit?
— Des Mémoires du vicomte Hubert de La Tour Grandval,
qu’il publia à la fin du xvme siècle, qui ne furent pas réédités.
Ce cher Hubert avait trois passions : les femmes, les idées des
encyclopédistes, et les rites initiatiques. Il avait adhéré en France
à une loge maçonnique, correspondait avec Martinez de Pasqually,
Joseph Balsamo, Casanova. Il aimait les mystères, l’occultisme et les
complots politico-spirituels. C’est ce qui le conduisit à vouloir se
faire Minerval, c’est-à-dire compagnon au premier degré chez les
Illuminés de Bavière.
— Était-ce donc là le rite d’initiation, dans cette secte? Quel
fantastique théâtre!
— Je soupçonne le vicomte d’avoir quelque peu fabulé. Mais
tout laisse à penser que les Illuminés de Bavière procédaient selon le
schéma de toutes les sociétés secrètes initiatiques :
Arracher le néophyte au monde habituel.
Donner l’idée de la mort proche. Placer le postulant dans des
conditions qui éprouvent sa fermeté et son désir de pénétrer dans la
fraternité.
Prestation d’un serment solennel, et engagement d’absolu
secret.
Mort et résurrection symboliques, puis agapes fraternelles.
Sous le récit romantique, c’est toute la thématique des rituels en
usage dans les francs-maçonneries.
— Pourquoi : Illuminés?
— Le mot est fort en usage au xvme siècle. L’Illuminisme

168
Les Illuminés de Bavière

définit le goût des connaissances surnaturelles conférées par l’agréga­


tion à un groupe d’initiés.
Dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre,
disciple de Claude de Saint-Martin et franc-maçon, s’est longuement
préoccupé de la question de l’Illuminisme. Il écrit, dans le onzième
entretien :
« Je ne crois pas être trop exigeant si je demande que les mots
soient définis et qu’on ait l’extrême bonté de nous dire ce qu’est un
“ illuminé ”... On donne ce nom d’illuminés à des hommes
coupables qui osèrent de nos jours concevoir et même organiser en
Allemagne, par la plus criminelle des associations, l’affreux pro­
gramme d’éteindre en Europe le christianisme et la souveraineté... »
— Ne seraient-ce pas, justement, vos Illuminés de Bavière?
— Si. Mais Joseph de Maistre poursuit : « On donne ce même
nom aux disciples vertueux de Claude de Saint-Martin, qui ne
travaillent qu’à s’élever aux plus sublimes hauteurs de la loi divine.
Vous m’avouerez, messieurs, qu’il n’est jamais arrivé aux hommes de
tomber dans une plus grande confusion d’idées. »
Somme toute, il y a les bons Illuminés, dont il fait partie, et les
mauvais, qui sont en Bavière. D’Une certaine manière, Joseph de
Maistre a raison. Il a raison dans la mesure où les Illuminés de
Bavière sont moins spiritualistes et plus politiques.
— Et aussi plus révolutionnaires?
— La franc-maçonnerie française du xvme siècle est partagée
entre les idéaux des philosophes et le respect de l’ordre. Les
Illuminés de Bavière, eux, sont franchement décidés à abattre
l’ordre. Ils veulent pénétrer les francs-maçonneries européennes, pour
leur instiller des idées radicalement subversives. L’un de leurs
adeptes, venu à Paris dans ce but, se fait admettre à la loge du
Contrat social, dont font partie La Fayette, Condorcet, Mirabeau. Et
il est certain que Mirabeau demeurera en France l’un de leurs
correspondants.
L’un des principaux fondateurs de l’ordre des Illuminés fut un
professeur de droit canon à Ingolstadt, Adam Weishaupt. Dès 1781,
le gouvernement bavarois déploie, contre ces partisans de la liberté et
de l’égalité, les mesures les plus violentes. Ils sont pourchassés,
emprisonnés, abattus. Weishaupt réussira à fuir et se réfugiera à
Gotha. Un mémoire, adressé en 1792 à l’empereur Léopold, réitère
contre eux l’accusation de vouloir anéantir le christianisme et la

169
LOUI S PAUWELS

royauté en Europe. Il est vrai que la profession de foi de Weishaupt


était : « Tout détruire avec cette seule pensée : le plus possible, le
plus vite possible. » C’est le révolutionnarisme,plus le goût
germanique du chaos.
— Ont-ils exercé une influence sur la Révolution française?
— Certainement. Leur influence est aussi déterminante dans la
formation d’une autre société mystico-politique qui jouera un rôle
plus tard : les carbonari.
— Et que devint le vicomte?
— Il rentra en France en 1794, échappa auxtourmentes,et
garda une frivolité teintée d’espionnite et de romantisme occultiste.

SOURCES

H ubert de L a T our G randval , Mémoires.


M. G régoire , Histoire des sectes religieuses, tome II, Paris, 1828.
P. M ariel (sous la direction de), Dictionnaire des sociétés secrètes, Paris,
1972.
L a gioire et Veffacement
du D r Mesmer

LO U IS PAUW ELS
CE MATIN-LÀ, LA CHEVALIÈRE DE GRANDHOUX, QUI SOUFFRE DE
maux étranges depuis la puberté (crises nerveuses, évanouisse­
ments, convulsions, brefs délires; si nous n’étions au siècle dès
Lumières, on parlerait de « possession ») — la chevalière de
Grandhoux se rend en carrosse place Louis-le-Grand. Elle
descend devant le bel hôtel que firent construire les frères
Bouret, avant que de se ruiner (16, place Vendôme aujour­
d’hui). U n grand valet, à mine tudesque, l’accueille. Elle monte
l’escalier de marbre blanc et pénètre dans le salon du premier
étage, pièce magnifique, meublée seulement de deux chaises.
U n homme l’attend, devant la monumentale cheminée aux
cariatides de bronze. Il ne prononce pas un mot. D ’une alcôve
aux stucs orange s’élève la musique douce d’un instrument
inconnu à Paris. Quelqu’un joue de l’harmonica.
L ’homme, perruque poudrée, la taille bien prise dans une
rhingrave aubergine, désigne une chaise et s’assied devant la
chevalière, à lui toucher les genoux. Il plonge ses yeux gris,
larges et fixes, dans les yeux de sa visiteuse. Puis il pose ses
belles mains sur sa tête, sur son front, les y laisse un instant,
descend le long du cou, pèse sur les épaules, parcourt les bras
lentement, appuie ses pouces contre ceux de la patiente.
Glissant ensuite les mains sous les bras de la femme, il suit la
colonne vertébrale jusqu’aux reins, passe sur les hanches et le
long des cuisses, enserre les genoux. Enfin, des doigts de la

173
LOUI S PAUWE L S

main droite ramenés en pointe, il effleure la gorge, la base du


nez, presse sur le cœur.
Elle voudrait interroger, résister peut-être. Mais une
langueur la prend, elle éprouve du froid et du chaud, esquisse
des rires et des sanglots, tremble, vacille, perd la vue, la
conscience de soi, s’écroule.
Elle rouvre les yeux, étendue sur un sofa, dans un cabinet
capitonné, après un tumulte nerveux, des gesticulations et des
cris dont elle n’a pas souvenir.
— Qu’est-il arrivé?
— Vous guérirez, madame, dit l’homme avec calme et
autorité.
Elle revient plusieurs fois suivre cet étrange traitement. En
moins d’un mois, les troubles qui l’affectaient depuis dix ans ont
disparu. Elle ne jure plus que par le D r Mesmer. T out Paris,
d’ailleurs, vante ses mérites. Il n’est bruit que de lui dans les
salons. Bientôt, tant d’équipages se pressent devant l’hôtel
Bouret que Lenoir, le lieutenant de police, doit organiser place
Louis-le-Grand un service d’ordre.


Il arrive de Vienne, précédé d’une réputation de thauma­
turge. Il serait doué de pouvoirs miraculeux, initié à diverses
sociétés secrètes. Par lui, la médecine officielle tomberait en
dérision. « Il n’y a qu’une maladie, qu’un mal, qu’une guéri­
son. » Voilà sa formule. Nul remède, nul procédé thérapeutique
n’a jamais guéri quiconque. Toute guérison est, en réalité, l’effet
du magnétisme, du fluide physique subtil qui emplit l’univers et
unit l’homme à la terre, aux corps célestes, à toute la nature, et
les hommes entre eux. La maladie résulte d’une mauvaise
répartition de ce fluide dans le corps humain, et la thérapeu­
tique universelle consiste à restaurer cet équilibre perdu. Grâce
à certaines techniques, ce fluide peut être condensé, emmaga­
siné et transmis à d’autres personnes. C’est ainsi qu’il est
possible de provoquer chez les malades des « crises » analogues
aux symptômes morbides, et ainsi de les délivrer. L ’existence du

174
La gloire et Veffacement du Dr Mesmer

magnétisme des choses vivantes n ’a jamais été devinée par les


médecins, qui ne soignent que les effets, non les causes.
Mesmer, dépositaire d’une connaissance ancestrale conservée
par les « adeptes », a été désigné pour révéler l’unité fondamen­
tale de la nature à l’humanité moderne.
Paris, énervé par un pouvoir instable, l’agiotage, la philoso­
phie contestataire, une guerre désastreuse où la France vient de
perdre les Indes et le Canada, et qui s’enthousiasme pour la
guerre d’indépendance des États-Unis, tout parcouru par les
frémissements d’une aristocratie accrochée à ses privilèges, mais
s’enivrant d’idéaux philanthropiques, de doctrines antireli­
gieuses, d’occultisme et de secrets maçonniques, vit sous tension,
s’engoue pour tout étranger insolite, toute idée nouvelle, et fait
un triomphe à Mesmer.
Bientôt, sa clientèle est si nombreuse et fervente qu’il
institue des séances collectives par le moyen d’un distributeur
d’ondes magnétiques installé dans une nouvelle résidence,
l’hôtel Bullion (quartier de la rue du Louvre).
U n médecin anglais, John Grieve, de passage à Paris en
mai 1784, nous a laissé cette description :
« J ’étais dans sa maison l’autre jour et je fus témoin de sa
façon de procéder. Au milieu de la pièce est placé un récipient
d’un pied et demi environ de haut, que l’on appelle ici « le
baquet ». Il est si grand que vingt personnes peuvent s’asseoir
tout autour. Le bord du couvercle est percé de trous. Ces trous
reçoivent des tiges de fer recourbées, disposées à diverses
hauteurs, afín que les patients se les puissent appliquer sur
différentes parties du corps. Outre ces tiges, une corde fait
communiquer le baquet avec un des malades, puis, de proche en
proche, avec tous ses compagnons. Les effets les plus apparents
se manifestent à l’approche de Mesmer, lequel, dit-on, dirige le
fluide par des mouvements des mains et des yeux, sans toucher
quiconque. J’ai interrogé plusieurs personnes chez qui Mesmer
a ainsi provoqué des convulsions, puis a fait cesser celles-ci, par
un simple signe du doigt. »
Autre témoignage :
« Le baquet est un tambour de sapin. Il est détaché du sol

175
L O U I S PAUWELS

de quatre pouces, afin que l’on puisse glisser les pieds dessous.
Le couvercle est fendu dans son diamètre du nord au sud. Sur
les flancs du baquet sortent des tiges conductrices du fluide. A
l’intérieur sont plusieurs lits de bouteilles remplies d’eau, de
verre pilé, ou de limaille de fer magnétisé. La salle du baquet
est obscure et il y règne une assez forte chaleur. On y observe
un silence rigoureux, dans l’attente des phénomènes nerveux. »
Bailly, le futur maire de Paris, participe à des séances et
note :
« Dans un coin de la salle, un assistant joue du piano-forte.
Portes et fenêtres fermées, les rideaux ne laissent pénétrer
qu’une lumière faible et douce. Les malades, en silence, forment
plusieurs rangs autour du baquet. Chacun applique sa tige de
fer sur sa partie malade. Une corde, passée autour de leurs
corps, les unit. Parfois, on forme une seconde chaîne en
communiquant par les mains, le pouce entre le pouce et l’index
du voisin. Mesmer promène sur les corps, soit la longue
baguette de fer qu’il tient, soit sa main. Il descend des épaules
aux extrémités des bras, touche la partie malade. Les patients
offrent un spectacle varié. Quelques-uns sont calmes, n’éprou­
vant rien. D ’autres tournent, crachent, sentent quelque légère
douleur, ou chaleur, ont des sueurs. D ’autres sont agités et
tourmentés par des convulsions. Ces convulsions sont extraordi­
naires par leur durée et leur force. On en a vu durer trois heures
et plus. Elles sont caractérisées par des mouvements précipités,
inconscients, par le trouble et l’égarement des yeux, des cris, des
pleurs, des hoquets, des rires. O n voit des malades se
précipitant l’un vers l’autre, se sourire, se parler avec affection,
adoucir mutuellement leur crise. Tous sont soumis au magnéti­
seur. Ils ont beau se trouver dans un apparent assoupissement,
un geste, un regard de Mesmer les en retire. On a observé que,
dans le nombre des malades en crise, il y a toujours plus de
femmes que d’hommes. Les crises m ettent une ou deux heures à
s’établir. Dès qu’il s’en produit une, toutes les autres com­
mencent en peu de temps. »
Outre ce singulier cabinet de consultation, Mesmer a loué
une maison, rue Neuve-Saint-Eustache (l’actuelle rue d’Abou-

i76
La gloire et l’effacement du Dr Mesmer

kir), où il installe un autre « baquet ». Cette seconde clinique (le


mot n ’est pas en usage à l’époque) est dirigée par son premier
disciple en France, le D r d’Eslon, médecin personnel du comte
d’Artois, frère du roi. Enfin, dans le souci d’étendre au peuple
les bienfaits de sa thérapeutique, et à titre de démonstration, en
mars 1781, il magnétise un arbre du boulevard Saint-Martin, en
présence des nouvellistes et d’une foule de curieux. Il y suspend
des chaînes qu’il suffira de toucher pour bénéficier gratis des
effets du magnétisme animal.
Il publie deux ouvrages : Mémoire sur la découverte du
magnétisme animal (1779) et un Précis historique (1781). Le
D r d’Eslon fait paraître à Londres et à Paris, en 1780, ses
Observations sur le magnétisme animal. Mesmer tient à l’approba­
tion des corps constitués : l’Académie des sciences et la Société
royale de médecine. Cependant, ses procédés et sa doctrine
paraissent extravagants à la plupart des médecins. Ils ne veulent
voir en lui qu’un charlatan. Leur animosité s’augmente d’une
certaine jalousie : il exige de ses malades nobles ou riches des
honoraires considérables, et il n’est bruit que de lui dans les
gazettes et les chansons. Parmi les soutiens les plus actifs de
Mesmer : le banquier Kornmann et l’avocat lyonnais Nicolas
Bergasse.
Bergasse a joué un rôle notable dans la préparation des
esprits à la Révolution, en publiant un pamphlet contre les
emprisonnements par lettre de cachet et l’arbitraire de la justice
royale. Dans une autre brochure, « dédiée aux Français », il les
invite à répondre en leur for intérieur, aux trois questions :
« D ’où venez-vous? Qui êtes-vous? Où allez-vous? » Ce sont,
transposées en langage profane, les trois interrogations soumises
aux postulants des loges maçonniques. Bergasse est, en effet,
initié aux hauts grades de la franc-maçonnerie spirituelle, et
c’est un disciple de Willermoz, le fondateur d’une loge où l’on
expérimente les états médiumniques et la communication avec
les esprits (le spiritisme, contrairement à ce que l’on pense, n’est
pas apparu au xixe siècle, en Amérique, avec les sœurs Fox,
mais dans le groupe ésotérique lyonnais de Willermoz).
Le D r d’Eslon, en 1782, rompt avec Mesmer sur des

177
L OU I S PAUWE LS

questions de méthode. Il entend être le seul à exercer la


médecine magnétique. Il accuse Mesmer d’imposture devant la
faculté de médecine fondée par le D r Guillotin, célèbre comme
promoteur de la vaccination en France, et l’un des fondateurs de
l’ordre maçonnique du Grand-Orient.
Kommann et Bergasse conçoivent alors le plan suivant :
organiser une vaste souscription afin d’acheter la découverte de
Mesmer. Les souscripteurs deviendraient alors possesseurs du
« secret » et constitueraient une société destinée à enseigner,
répandre et pratiquer la doctrine mesmérienne.
Ainsi se constitue en avril 1783 la « Société de l’Harmonie
universelle ». Cette société tient de la loge maçonnique, de
l’université libre et de l’entreprise commerciale. Elle s’installe
magnifiquement en l’hôtel de Coigny. On y compte d’éminents
personnages : les Noailles, les Montesquieu, le marquis de La
Fayette, le bailli des Barres (chargé d’introduire le mesmérisme
chez les chevaliers de Malte), les noms les plus illustres de Paris
et de la cour, ainsi que des juristes, des magistrats, des médecins
de haute réputation. La « Société de l’Harmonie universelle » se
développe, essaime dans toute la France, organise des filiales à
Lyon, Bordeaux, Dijon, Nantes, etc. Elle apporte à Mesmer une
fortune énorme et soulève dans tous les esprits un intérêt
passionné pour le magnétisme animal.
La France est alors partagée entre mesmériens et antimes-
mériens, aussi profondément qu’elle le sera plus tard par
l’affaire Dreyfus. C’est l’heure où les fervents du magnétisme
publient des poèmes comme celui-ci :

Le voilà ce mortel dont le siècle s’honore,


Par qui sont replongés au séjour infernal
Tous les fléaux vengeurs que déchaîna Pandore
Dans son art bienfaisant, il n’a point de rival
E t la Grèce l’eût pris pour le dieu d’Épidaure,

Mais c’est l’heure aussi où l’Académie des sciences, l’Acadé­


mie de médecine et la Société royale, après enquête, concluent
que le « fluide magnétique » n’existe pas, et qu’il faut en

178
La gloire et l’effacement du Dr Mesmer

attribuer les effets à l’imagination. U n seul des enquêteurs se


désolidarise de ses collègues : Jussieu. Pour lui, il y a quelque
chose de réel dans la thérapeutique de Mesmer. Et il a raison.
Car il y a, dans les méthodes de Mesmer, les germes de ce que
nous appelons aujourd’hui la psychiatrie dynamique. Cepen­
dant, aux conclusions de cette enquête, s’ajoute un rapport
secret, établi par une commission présidée par le D r Guillotin :
les séances du « baquet » et les attouchements que pratique
Mesmer contreviennent aux bonnes mœurs. Le roi, sous la
pression des corps constitués, fait diffuser à 80000 exemplaires
la condamnation du magnétisme animal. O n joue sur les
théâtres des farces pour ridiculiser le « magicien ». Paris,
versatile, se précipite aux Italiens, pour applaudir une comédie :
Les Docteurs modernes. Les éclats de rire partent des loges à
chaque couplet, et les acteurs pouffent autant que les specta­
teurs. Par surcroît d’infortune, Mesmer prodigue ses soins au
philosophe occultiste Court de Gébelin. Celui-ci écrit à Mesmer
une lettre de félicitations qu’il fait insérer dans les gazettes...
le jour même où une crise cardiaque l’emporte. Immense
rigolade dans Paris. On lit dans Le Mercure : « Monsieur Court
de Gébelin vient de mourir, guéri par le magnétisme animal. »
On chante :

Le magnétisme est aux abois


La Facultéy l’Académie
L ’ont condamné tout d’une voix
Et l’ont couvert d’ignominie
Après ce jugement bien sage et bien légal
S i quelque esprit original
Persiste encore dans son délire
Il sera permis de lui dire
Crois au magnétisme, animal!

Cependant, à partir de Mesmer commence la longue


histoire de la médecine du psychisme, qui aboutira à l’École de
Nancy, puis à Charcot, puis à Janet, puis à Freud, puis aux

179
L O UI S PA UWE LS

psychothérapies de groupe actuelles. Mais Franz Anton Mesmer,


découragé, quitte la France, renonce, s’efface.
On ne sait presque rien de ses vingt dernières années. Des
pérégrinations à travers la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche d’où il
est expulsé comme suspect politique. E n 1812, on le retrouve à
Meersburg, petite ville sur le lac de Constance. Il a perdu une
partie de sa fortune et nourrit un profond ressentiment contre le
monde qui n’a pas accepté sa découverte, les médecins qui l’ont
rejeté, les disciples qui ont déformé son enseignement. U n
médecin allemand, Wolfart, vient lui rendre visite, à la fin de sa
vie. Mesmer lui confie ses papiers. Négligent, Wolfart les
perdra. Il meurt le 5 mars 1815.
Justinus Kerner, pour écrire une biographie de Mesmer,
visita Meersburg en 1854. Les vieilles gens qui avaient connu
l’inventeur du magnétisme lui racontèrent des histoires éton­
nantes.
Quand Mesmer se promenait, des nuées d’oiseaux volaient
autour de lui et se posaient à ses pieds s’il s’asseyait.
Dans sa demeure, il n’avait, pour toute compagnie, qu’un
canari. La cage était dans la chambre, toujours ouverte. Chaque
matin, l’oiseau se posait sur la tête de son maître pour l’éveiller,
puis assistait à son petit déjeuner, jetant, du bec, des morceaux
de sucre dans la tasse. D ’un léger mouvement de main, Mesmer
plongeait en catalepsie et ressuscitait le canari. U n matin,
l’oiseau resta dans sa cage. Mesmer était mort dans la nuit.
Le canari ne mangea plus, ne chanta plus. Le jour de l’enterre­
ment, on le trouva sans vie.

180
La gloire et Veffacement du Dr Mesmer

— Vous donnez l’impression d’avoir une certaine sympathie pour


Mesmer dont on ricane généralement, et dont on ne retient que le
pittoresque baquet.
— Vous savez, ce qui nuit à l’histoire des « magies », c’est que
la plupart des auteurs se contentent de se copier les uns les autres,
chacun ne retenant que le pittoresque, s’épargnant des recherches, et
ajoutant du faux. Oui, j’ai de la sympathie pour Mesmer. C’était
certainement un homme devenu avide de gloire, d’argent, d’autorité.
Son caractère abrupt et entier le perdit dans le milieu parisien et
parmi ses disciples mêmes. Il eut contre lui la médecine classique et
l’Église, mais aussi les philosophes qui se piquaient de rationalisme
et trouvaient dans ses méthodes des relents d’exorcisme. Les
hommes en noir et les hommes des Lumières l’enfoncèrent ensemble
dans l’obscurité. Mais voyons les choses comme elles sont. Il est le
premier à professer qu’il existe des énergies subtiles; le premier à
établir des rapports entre le psychique et le physiologique; le
premier à prétendre que l’essentiel est dans « l’harmonie » entre le
soignant et le patient. Ajoutez que Mesmer est aussi le premier à
penser que le chemin de la guérison passe par les crises provoquées.
Les crises, disait-il, sont spécifiques de la maladie. Un asthmatique
aura une crise d’asthme, un épileptique une crise d’épilepsie. A
mesure que l’on provoque des crises chez le malade, celles-ci
deviennent de moins en moins violentes. Elles finissent par
disparaître totalement, signant ainsi la guérison. Ajoutez enfin qu’il
est le pionnier des thérapeutiques de groupe, si à la mode de nos
jours. Dans son ouvrage monumental sur la découverte de l’incons­
cient, le professeur canadien Ellenberger écrit aujourd’hui avec
justesse : « Il est indubitable que l’on peut faire remonter la
psychiatrie dynamique au magnétisme de Mesmer et, qu’à cet égard,
la postérité s’est montrée singulièrement ingrate avec lui. »
— Vous parlez de Mesmer à Paris. Mais que sait-on de ses
débuts?
— Il est né le 23 mai 1734 à Iznang, un petit village sur le lac
de Constance au bord duquel il reviendra solitaire pour mourir. Il
est le fils d’un garde-chasse du prince-évêque de Constance. On ne
sait rien de son enfance et de sa jeunesse. A vingt ans, il s’inscrit à
l’université d’Ingolstadt, en Bavière. Ingolstadt, c’est le berceau de
la société secrète des Illuminés de Bavière... Il fait ses études de droit
et de philosophie. On le retrouve à Vienne, achevant des études de

181
L OU IS P AU WE L S

médecine à trente-trois ans. Il présente une thèse singulière : « De


l’influence des planètes sur les maladies humaines. »
Il y a un mystère. Il est issu d’une famille pauvre. L’Église a
certainement intérêt à « pousser » ce garçon intelligent et studieux.
Mais pour en faire un prêtre, comme son frère qui deviendra curé
d’une paroisse de Constance. Qui l’aide jusqu’à trente-trois ans? Qui
finance et dirige ses études? Très probablement, il jouit du soutien
de sociétés secrètes. Très probablement, il est orienté vers des
connaissances tenues scellées et issues d’une philosophie de l’unité
de la matière et de l’esprit. (Philosophie très ancienne qui perce à la
Renaissance à travers Paracelse, Robert Fludd, Van Helmont.) A la
même époque, et pour les mêmes raisons, Willermoz, dans son
centre maçonnique de Lyon, ressuscite l’art des communications
médiumniques. Cela parait obéir à la consigne des sociétés initia­
tiques du temps, qui se recommandent de l’héritage Rose-Croix. Le
moment est venu de mettre au jour des « secrets » antiques. Quels
sont ces « secrets »? Rien d’autre, sans doute — et rien moins — que
l’exploration de l’espace intérieur de l’homme, l’exploitation des
pouvoirs inconnus de l’esprit, tout le domaine du parapsychologique,
comme nous dirions aujourd’hui. On constate toujours ces dévoile­
ments dans les périodes de crise de civilisation : Renaissance, fin du
XVIIIe, maintenant.

— Il a appartenu à des sociétés secrètes? On le sait?


— Ses soutiens, à Paris, lui viennent essentiellement de la
franc-maçonnerie. Ses difficultés aussi, d’ailleurs. La « Société de
l’Harmonie » est en liaison avec plusieurs obédiences francs-
maçonnes, principalement avec le « Régime rectifié », qui groupe la
haute aristocratie. Et aussi avec le « Rit primitif de Narbonne »
(lequel ne siège pas à Narbonne, mais à Paris). Le 18 décembre 1785,
Mesmer est admis au Rit Primitif de Narbonne sous le numéro 29.
Cette société, à tendance occultiste, deviendra la fameuse Société
des Philalètes, où l’on expérimente les arts magiques antiques. Le
Rit Primitif a coiffé toutes les sociétés initiatiques prérévolution­
naires, et fut le centre d’attraction des « illuminés » et « adeptes » de
cette étrange époque. Le Rit avait pour membres des personnalités
aussi fortes, diverses, opposées que Joseph de Maistre et Cagliostro,
le rabbin Falk et le prince héritier de Suède. Mais revenons au temps
où Mesmer s’installe comme médecin à Vienne. Vous savez,
naturellement, que Mozart fut un fervent franc-maçon, que La Flûte
enchantée est un opéra maçonnique?

182
La gloire et l’effacement du Dr Mesmer

— Tout le monde sait cela.


— Savez-vous que Mesmer joua un rôle dans la vie de Mozart?
— Pas du tout!
— En 1767, Mesmer devenu médecin épouse une riche veuve
de grande famille, Maria von Posch. Il vit en homme du monde de
grande culture, dans une demeure magnifique. « Le jardin est
incomparable, avec ses allées et ses statues, son théâtre, sa volière,
son pigeonnier et son belvédère », écrit Léopold Mozart. Car
Mesmer est un grand ami du père de Mozart ainsi que de Gluck et
de Haydn. Et le premier opéra du jeune Wolfang Amadeus Mozart,
Bastien et Bastienne, fut d’abord représenté sur le théâtre privé de
Mesmer.
Mesmer lui-même est un excellent musicien. Il est un des
premiers à jouer de l’harmonica de verre, nouvel instrument
perfectionné par Benjamin Franklin (autre franc-maçon notoire).
Mesmer est aussi le premier à considérer que la musique peut avoir
une influence bénéfique sur les maladies nerveuses.
— Mais savez-vous quelles sont les origines des découvertes de
Mesmer?
— Au cours des années 1773 et 1774, Mesmer apprit que des
médecins anglais utilisaient des aimants pour traiter certaines
maladies. Il appliqua et perfectionna la méthode sur une malade de
vingt-sept ans, Fraülein Oesterlin, en lui faisant avaler une mixture
contenant du fer et en fixant sur son corps des aimants, afin de
provoquer « une espèce de marée artificielle ». La malade sentit
bientôt d’étranges courants la traverser, et ses maux disparurent
pour plusieurs heures. C’était, raconte Mesmer dans son Précis
historique, à la date du 28 juillet 1774. Mesmer comprit que les
effets constatés chez la malade ne pouvaient être dus aux seuls
aimants, mais qu’ils devaient provenir d’un « agent essentiellement
différent » : les courants magnétiques devaient provenir d’un fluide
accumulé dans son propre corps à lui. Il appela ce fluide le
magnétisme animal. Les aimants ne servaient qu’à renforcer et
diriger ce magnétisme naturel. Par la suite, Mesmer devait abandon­
ner l’usage des aimants. Il avait quarante ans lors de cette
découverte, et il résolut de consacrer sa vie à l’approfondir et à la
répandre.
Il pratique de nombreuses guérisons spectaculaires, est appelé
à Munich par le prince-électeur, retourne à Vienne En 1777

183
LOUTS P AUWELS

cependant, l’hostilité du corps médical le décourage II semble bien


qu’il ait été instable et hypersensible aux attaques.
Il raconte lui-même qu’il traverse à ce moment une période de
dépression. Il se promène en forêt, parlant aux arbres et aux oiseaux.
Durant trois mois, il mène une singulière expérience : il tente de
penser sans recourir aux mots. Il parvient, dit-il, « à voir le monde
sous un autre jour », retrouve la paix intérieure et se rend à Paris
pour se faire connaître « de tout l’univers ».
—■Quels sont ses continuateurs immédiats?
— De tous ses disciples, le plus important est le marquis de
Puységur. Puységur plonge ses malades en état de « sommeil
magnétique » ou de « somnambulisme artificiel ». C’est le départ des
travaux sur l’hypnose, qui vont avoir une longue et passionnante
histoire. A partir de Mesmer et par Puységur commence la
découverte de l’inconscient. Ou plutôt, il faudra attendre un siècle
pour que les recherches de Puységur et de quelques autres se
trouvent intégrées dans la neuropsychiatrie officielle par Charcot et
ses contemporains.
Mais il faut aussi parler des prédécesseurs de Mesmer. Ce sont
les exorcistes de l’Église. Au moment où Mesmer entreprend ses
expériences, le père Gassner pratique des guérisons par exorcisme. Il
est le plus célèbre des guérisseurs. Au nom de Jésus, il chasse les
démons, causes des maladies. Les malades sont des « possédés », la
maladie un effet du Malin. Avec le magnétisme animal, Mesmer veut
établir des principes de guérison « fluidique », hors du cadre de la
tradition religieuse et de la magie d’Église. Il opère le tournant
décisif de l’exorcisme à la psychothérapie, mais dans un esprit et
dans une époque qui aspirent au rationnel sans y atteindre, et où l’on
parle des « Lumières » en vivant dans le clair-obscur.

SOURCES

Observations de M . Bergasse, Londres, 1785.


Professeur Henri F. E llenberger , A la découverte de l'Inconscient, histoire de
la psychiatrie dynamique, Paris, 1974.
D r d’EsLON, Observations sur le magnétisme animal, 1780.

184
La gloire et Veffacement du Dr Mesmer

Justinus K erner , Mesmer aus Schwaben, Entdecker des Thierischen Magnetis­


mus, Francfort, 1856.
L a v o is ie r , Histoire académique du magnétisme animal, Paris, 1814 (Œuvres,
vol. III, Paris, 1865).
M esmer , Mémoires sur la découverte du magnétisme animal, 1779.
— Précis historique, 1781.
Charles R ic h e t , L ’Homme et l’Intelligence, Paris, 1884.
Jean V i n c h o n , Mesmer et son secret, Paris, 1936.
L e fantôme de Valmy

GUY BRETON
le 20 s e p t e m b r e 1792, l e s a r m ées p r ü s s ie n n e s dirigées par le
roi Frédéric-Guillaume et le duc de Brunswick se trouvent face
aux troupes françaises sur le plateau de Valmy.
Le roi de Prusse a 160000 hommes à sa disposition. Les
généraux Dumouriez et Kellermann n’en ont que 95000. Les
Prussiens sont entraînés, organisés, disciplinés. Les Français:
des conscrits, des va-nu-pieds mal équipés qui n’ont aucune
habitude de la guerre, avancent sans ordre. Les Prussiens
peuvent, quand ils le voudront, marcher sur Paris. Les Français,
qui manquent de vivres, eux, sont découragés.
La bataille commence. De part et d’autre, des milliers de
boulets sont tirés. La terre tremble. Enfin, les Prussiens
attaquent.
Les Français, immobiles, sont prêts à charger à la
baïonnette. Kellermann laisse avancer l’ennemi sans tirer un
coup de feu; puis, tout à coup, le chapeau au bout de son sabre,
il crie :
— Vive la Nation!
Cri que toute l’armée française répète aussitôt dans un
bruit de tonnerre.
Alors, soudain, que se passe-t-il?
Les Prussiens, qui avançaient en rangs serrés, sûrs d’eux-
mêmes, sûrs de vaincre, s’arrêtent. Ils s’arrêtent avant d’avoir
abordé les lignes françaises et se replient. La bataille de Valmy,

189
GUY BR E T O N

qui a coûté 300 à 400 hommes aux Français et 84 exactement


aux Prussiens, est terminée.
Kellermann est stupéfait. Pourquoi le roi de Prusse a-t-il
retiré ses troupes avant qu’elles ne se lancent à l’assaut?
Pourquoi n’a-t-il pas livré le combat alors qu’il avait toutes les
chances d’écraser les armées de la République?
Cela demeure un mystère, et Napoléon lui-même déclarait
que cette retraite inopinée de Frédéric-Guillaume était pour lui
un problème sans solution.
Oui, c’est un des mystères de l’Histoire.
Pourtant, en 1839, quarante-sept ans après la bataille de
Valmy, un journal, le Journal des Villes et des Campagnes, publia
un récit extraordinaire qui contiendrait peut-être la clé de
l’énigme.
A en croire ce journal, le roi de Prusse aurait vécu,
quelques jours avant Valmy, une curieuse aventure.
Cela se serait passé le 15 ou le 16 septembre. Ce jour-là, les
Prussiens, sûrs de leur victoire prochaine, donnent, à Verdun,
une soirée de gala présidée par Frédéric-Guillaume, où se
trouvent mêlés les officiers de Brunswick et les émigrés français
qui espèrent la défaite des armées de la République. Dans une
atmosphère de liesse, les invités, levant leur coupe de cham­
pagne, portent des toasts à la victoire des troupes prussiennes, à
la libération de la famille royale prisonnière au Temple et à la
ruine des jacobins. Soudain, un homme vêtu de noir s’approche
respectueusement du roi de Prusse et lui parle à l’oreille.
Le souverain tressaille. Il vient d’entendre une phrase qu’il
connaît bien : le mot de passe des Rose-Croix.
Il est en effet affilié à cette secte depuis longtemps et y a
même un très haut grade.
— Voulez-vous me suivre, Majesté, ajoute l’inconnu à
l’oreille de Frédéric-Guillaume.
Sans demander d’explication, le roi de Prusse s’excuse
auprès de ses invités et obéit. Le mystérieux personnage l’entraîne
alors dans un escalier qui les conduit au sous-sol. Là, ils
pénètrent dans une salle tendue de drap noir qu’éclairent des
torches fixées sur des trépieds funéraires.

190
Le fantôme de Valmy

Le roi, qui croit aux revenants et à la sorcellerie, est très


impressionné.
— Attendez-moi ici et ne bougez pas, murm ure son guide
qui disparaît derrière une draperie.
Seul dans cette pièce sinistre, Frédéric-Guillaume a sou­
dain peur. N e s’agit-il pas d’un guet-apens? Ne va-t-on pas
l’assassiner? N ’a-t-il pas trahi un secret de l’Ordre? Il attend un
moment en tremblant. Le silence l’écrase. T out à coup, des
craquements se font entendre derrière les tentures funèbres.
Épouvanté, il fait un pas vers l’escalier. Mais une voix blanche,
une voix d’outre-tombe, le fige sur place :
— Arrête! N e sors pas d’ici sans m ’avoir entendu!
Les draperies s’écartent et, à la lueur des flambeaux, le roi
voit apparaître le spectre de son oncle, le grand Frédéric de
Prusse.
Il le reconnaît tout de suite. C’est bien le souverain
philosophe, protecteur de Voltaire, qu’il a connu, avec sa face
maigre, son profil mince, ses épaules voûtées, ses yeux vifs, son
visage mal rasé, et même — et ce détail le frappe — , son nez
barbouillé de tabac... Il porte sa légendaire redingote silésienne,
son bicorne, et s’appuie sur sa canne, comme autrefois.
Glacé d’effroi, Frédéric-Guillaume le voit s’approcher à
petits pas. Finalement, le fantôme du G rand Frédéric s’arrête à
quelques pas de lui et le regarde fixement.
— T u me reconnais? dit-il d’une voix que six ans de
tombeau ont à peine affaiblie.
Frédéric-Guillaume, incapable de prononcer un mot, fait
un petit signe affirmatif de la tête.
— T u me reconnais! reprend le spectre. Quand tu ramenas
de Bavière à Breslau le corps de troupe que je t ’avais confié, je
te serrai dans mes bras et je te dis : « T u es plus que mon neveu,
tu es mon fils! C’est toi qui hériteras ma puissance et ma
gloire... » Eh bien, je viens réclamer de toi aujourd’hui une
obéissance filiale. Je viens te répéter les paroles que Charles VI
entendit dans la forêt du Mans : « Ne chevauche pas plus avant,
tu es trahi!... »
Et le spectre de Frédéric explique longuement au roi de

191
GUY B RE TO N

Prusse que les royalistes émigrés entraînent les armées prus­


siennes dans une dangereuse aventure, que les Français ne
pourront supporter qu’un peuple étranger se mêle de leurs
affaires — même ceux qui espèrent le retour de l’ancien régime
—, et que, s’il continue à marcher sur Paris, ce ne seront plus
95 000 hommes qui se dresseront devant les régiments de
Brunswick, mais la France tout entière.
— Je te le répète, ajoute le spectre, arrête tes troupes; ne
va pas plus avant!...
Après quoi, ayant fait un petit salut, il disparaît dans les
tentures.
Dès qu’il est seul, le roi de Prusse, qui est couvert de sueur,
se précipite dans l’escalier et regagne son appartement.
Le lendemain, les troupes prussiennes, qui devaient se
mettre en route vers Paris, reçurent contrordre et demeurèrent
sur place. Puis ce fut Valmy, où le roi de Prusse arrêta l’assaut
de ses troupes à la stupéfaction générale. Enfin, on apprit qu’au
lieu d ’avancer vers l’intérieur de la France, comme le fameux
manifeste de Brunswick en avait annoncé la résolution, les
Prussiens pliaient bagages et retournaient vers la frontière...
La République était sauvée grâce à un fantôme...

— La République sauvée par un fantôme, vous admettrez que c’est


une histoire stupéfiante.
— Elle se trouve dans le Journal des Villes et des Campagnes de
1839, et Lenotre la rapporte.

192
Le fantôme de Valmy

— Et vous croyez qu’elle est vraie?


— C’est-à-dire que je pense que l’aventure qu’a vécue le roi de
Prusse est vraie, mais que le fantôme qu’il a vu, lui, était faux... Je
m’explique : je pense que Frédéric-Guillaume a été victime d’une
machination qui a parfaitement réussi. On connaissait son goût pour
l’occultisme et la magie, on le savait crédule, impressionnable. Rien
n’était donc plus facile que de le tromper.
— Et il n’a pas eu le moindre soupçon devant ce décor, ces draps
noirs, ces flambeaux?...
— Mais non. Il était habitué à la mise en scène funèbre des
loges maçonniques de son époque... Et puis, il faut se souvenir que
l’Allemagne traversait alors une extraordinaire crise mystique et
philosophique. Les sociétés secrètes y pullulaient. La plupart des
aristocrates appartenaient à des sectes d’illuminés. Ils étaient prêts à
tout croire, à tout accepter. Et Frédéric-Guillaume plus que les
autres. C’était un homme timoré, rêveur, membre des Rose-Croix,
qui croyait aux revenants et n’entreprenait rien sans avoir consulté
les augures.
— C’était en effet la victime idéale pour ce genre de farce...
Malheureusement, on ne saura jamais qui a joué le rôle du fantôme...
— Eh bien, peut-être que si. Et grâce à Beaumarchais.
— A Beaumarchais?
— Oui. Et voici pourquoi : un jour, vers le milieu de
septembre 1792, Beaumarchais alla faire une visite à son ami, le
célèbre comédien Fleury qui avait joué dans le Mariage de Figaro...
Fleury n’était pas chez lui. Une fillette expliqua qu’il était parti à la
campagne.
— Sera-t-il rentré demain? demanda Beaumarchais.
—■Oh non! il est absent pour huit jours au moins. Il est allé à
Verdun.
Beaumarchais rentra chez lui très étonné. Que pouvait aller faire
ce comédien à Verdun où se trouvaient les armées prussiennes et où
le roi de Prusse avait établi son quartier général.
Quelques semaines plus tard, Beaumarchais rencontra Fleury et
l’interrogea :
— Que faisiez-vous donc à Verdun?
A sa grande stupéfaction, le comédien, l’air embarrassé, affirma
qu’il n’avait pas quitté Paris.
Alors, Beaumarchais parla de la petite fille.

193
GUY BRE TON

— C’est une erreur, dit Fleury qui changea de sujet de


conversation.
Par la suite, dix fois, vingt fois, cent fois, Beaumarchais revint à
la charge. Jamais il ne put rien tirer de Fleury qui éludait les
questions en souriant.
Finalement, Beaumarchais en conclut que le voyage de Fleury à
Verdun devait rester secret pour de mystérieuses raisons.
— Fleury aurait donc été jouer les fantômes à Verdun?
— C’est fort possible.
— Mais, pour réussir à abuser le roi de Prusse, il aurait fallu qu’il
étudie le personnage de Frédéric le Grand...
— Je vous attendais là... Eh bien, il n’en aurait pas eu besoin...
Quelques années avant la Révolution, il avait tenu avec succès le rôle
de Frédéric de Prusse au Théâtre-Français. Et non content de se
grimer à la façon du monarque, de copier sa démarche et d’imiter sa
voix, il s’était procuré un de ses vieux habits, son gilet, ses
bottes et son chapeau. Et tout Paris avait parlé de sa composition
saisissante de vérité. Il avait donc tout pour abuser Frédéric-
Guillaume. Et en outre, il parlait allemand...
— Tout cela est troublant, en effet; mais sait-on qui aurait monté
cette extraordinaire machination?
— On suppose qu’il s’agirait d’un conventionnel qui connaissait
l’esprit faible du roi de Prusse et se souvenait d’avoir vu Fleury dans
le rôle du Grand Frédéric. Certains historiens ont pensé à Danton;
mais Danton n’était pas assez fin pour imaginer une opération de ce
genre. Lenotre suggère qu’il pourrait s’agir de Fabre d’Églantine qui
était, vous le savez, à la fois conventionnel et homme de théâtre...
— Encore une question : vous avez dit que l’histoire du fantôme
apparu à Frédéric-Guillaume avait été publiée en 1839 dans le Journal
des Villes et des Campagnes. C’est donc à ce moment-là qu’on a pu
faire le rapprochement avec le voyage de Fleury à Verdun?
— Exactement.
— Excusez-moi de chercher la petite bête, comme on dit, mais à ce
moment Beaumarchais était mort depuis longtemps.
— C’est vrai, il est mort en 1799.
— Alors, qui a pu faire ce rapprochement?
— Un de ses amis, l’abbé Sabattier, avec qui l’auteur du

194
Le fantôme de Valmv

Mariage de Figaro s’était entretenu très souvent du mystérieux


voyage de Fleury à Verdun, en septembre 1792. J’ajoute que, si tous
les détails de cette affaire ne furent connus qu’en 1839, le bruit d’une
curieuse « apparition » du Grand Frédéric à Frédéric-Guillaumf
avait filtré dès après la « bataille » de Valmy.
— Qui donc aurait été au courant de cette apparition?
— Le ministre prussien Bischoffswerder à qui Frédéric-Guil-
laume terrorisé s’était confié immédiatement.
— En somme, cette histoire n’a rien de magique, au sens où vous
l’entendez généralement.
— Si, puisque, si Beaumarchais, l’abbé Sabattier et Lenotre ont
raison, la République a été sauvée à Valmy parce que le roi de Prusse
croyait aux fantômes...

SOURCES

G . L enotre , La Victoire de Valmy est-elle due à un fantôme?


Journal des Villes et des Campagnes.
Napoléon
n’a pas existé!

L O U IS P A U W E L S
IL EST TEMPS DE DÉVOILER LA RÉALITÉ, NAPOLÉON N’A JAMAIS
existé.
Toute la prétendue épopée napoléonienne? Une fable pour
grandes personnes.
L ’homme ne vit pas que de pain. Il vit aussi de
merveilleux. L ’histoire ne se nourrit pas que d’événements. Il
lui arrive aussi de puiser son aliment dans l’allégorie et la
parabole. Et c’en est l’exemple le plus éclatant, que cette
légende formée par l’inconscient collectif au début du xixe siè­
cle : la naissance, l’apogée et le déclin d’un être mythique
nommé Napoléon.
L ’humanité éprouve périodiquement le besoin de renouer
avec la mythologie antique, qui fut le berceau de sa pensée et de
sa sensibilité. Après les bouleversements de la Révolution, l’âme
occidentale éprouva ce besoin. Elle forgea un symbole renouvelé
du mythe solaire grec. Elle inventa des faits faux, afin de
retrouver une fiction véritable. Elle créa l’imaginaire Napoléon.
Napoléon ne fut pas un homme. Ce personnage n’a aucune
réalité historique.
Ce que j’avance, je le prouve.
Je le prouve en dix points.

199
L O U IS PAUWE LS

Premièrement : son nom.


T out le monde sait que le soleil, c’est Apollon, ainsi
nommé par les Grecs. La différence entre Apollon et Napoléon
n ’est pas grande. En effet, Apollon est le même mot qu’Apoléon.
Apolluo et Apoléo sont deux verbes grecs qui signifient : perdre,
tuer, exterminer. O r on nous présente le prétendu Napoléon
comme le plus grand exterminateur d’hommes de son temps.
Vous me direz : oui, mais dans Napoléon, il y a : Na. Soit.
Mais en grec, né ou nais constitue une grande affirmation. Nous
pouvons traduire cette syllabe par : véritablement. D ’où il suit
que Napoléon signifie : véritablement Apollon.
Certes, ce personnage se nomme aussi Bonaparte. Mais
comment interpréter Bonaparte, sinon par bonne partie, en
opposition avec mala parte : mauvaise partie? Il est donc
absolument évident que Napoléon Bonaparte veut dire : l’astre
dans la bonne partie; Apollon, le soleil, quand il monte au
firmament pour chasser les ténèbres.

Deuxièmement : sa naissance.
Apollon, suivant la mythologie grecque, naît dans une île
de la Méditerranée : Délos. Ainsi a-t-on fait naître Napoléon
dans une île méditerranéenne : la Corse. Vous observerez en
outre qu’ayant voulu le faire régner sur la France, comme
Apollon régna sur la Grèce, on a choisi la Corse dont la
situation, par rapport à la France, est identique à celle de Délos
par rapport à la Grèce.
Il est vrai que Paùsanias donne à Apollon le titre de
divinité égyptienne. Sans être né en Égypte, il y est un dieu.
D e même nous dit-on qu’en Égypte, où sa carrière commence,
Napoléon fut considéré comme être surnaturel, ami de M aho­
met, et reçut des hommages qui tenaient de l’adoration.

Troisièmement : sa mère
O n nous raconte que sa génitrice se nommait Letizia. Il

200
Napoléon n’a pas existé!

est clair que sous ce nom, qui signifie la joie, on désigne


l’Aurore, dont la lumière enjoue la nature. L ’aurore enfante au
monde le soleil et lui ouvre, de ses doigts, les portes de l’Orient.
Dans la mythologie grecque, la mère d’Apollon se nomme
Léto. Ainsi Letizia a-t-il été choisi comme substantif du verbe
loetor, ou de l’inusité loeto, qui se traduit par : inspirer de la joie.
O n prête enfin à la mère de Napoléon cette parole
familière : « Pourvu que ça dure ! » C ’est l’antique prière des
hommes à l’astre du jour, afin qu’il continue de distribuer sur
eux ses bienfaisants rayons.

Quatrièmement : ses sœurs.


Selon l’affabulation, ce Napoléon-le-Soleil, fis de Letizia-
l’Aurore, aurait eu trois sœurs. Ce sont évidemment les trois
Grâces qui, avec les Muses, font l’ornement et le charme de la
cour d’Apollon, leur frère.
T out cela est transparent. Poursuivons.

Cinquièmement : ses frères.


La légende veut que cette personnification de l’astre qui
règne sur la terre, ait eu quatre frères. Trois, dit-on, furent rois.
Ce sont le Printemps, qui régit les fleurs, l’Été qui fait les
moissons, l’Automne qui gonfle les fruits. Comme ces trois
saisons tiennent leur puissance du Soleil, les trois frères de
l’imaginaire Napoléon tenaient de lui leur trône, et ne régnaient
que par lui. L ’un ne fut point roi. Des quatre saisons, l’une ne
règne sur rien : c’est l’Hiver.
Accordons cependant à l’Hiver la triste principauté des
neiges et des frimas. Que trouvons-nous dans la prétendue
histoire napoléonienne? L ’empire de l’Astre s’étant écroulé, le
quatrième frère trouva un exigu refuge dans la principauté du
village de Canino. Et Canino vient de Cani qui signifie : les
cheveux blancs de la froide vieillesse.
Que découvrons-nous enfin dans l’affabulation ultime?
Quand il ne reste plus rien des trois belles saisons et que le soleil
se trouve dans son plus grand éloignement, une invasion, venant
du nord, décolore nos champs, nos campagnes, nos sillons, et

201
L O U I S P AU WE L S

reœ uvre tout de son manteau blanc. Ainsi, la légende évoque un


drapeau blanc, qui aurait chassé un drapeau de diverses
couleurs, après le retirement du fabuleux Napoléon. Il est facile
de voir la concordance entre les rythmes solaires célébrés dans
l’Antiquité, et les ingénieuses fables imaginées au xixe siècle.

Sixièmement : ses femmes.


D ’après le même système fabulatoire, Napoléon aurait eu
deux épouses. Ainsi attribuait-on deux compagnes au Soleil : la
Lune, selon les Grecs (Plutarque l’atteste) et la Terre, selon les
Égyptiens. Avec la Lune, le Soleil n’eut point de postérité : c’est
la première épouse stérile. De la Terre, il eut le petit Horus.
C’est la seconde épouse de l’imaginaire Napoléon. Horus, né de
la Terre fécondée par le Soleil, symbolise les produits de
l’agriculture. Ainsi a-t-on placé la naissance du prétendu fils du
prétendu Napoléon un 20 mars, à l’équinoxe de printemps.

Septièmement : son action politique.


O n dit que Napoléon mit fin à un fléau dévastateur qui
terrorisait toute la France (le mot terreur, est employé). Et l’on
nomme ce fléau : l’hydre de la Révolution. Q u’est-ce qu’une
hydre? Un serpent. Peu importe l’espèce, quand il s’agit de
fable. C’est évidemment le serpent Python, terreur des Grecs, et
qu’Apollon étouffa à peine sorti de son berceau. Voilà pourquoi
l’on nous dit que Napoléon commença son règne en étouffant la
Révolution. Que faut-il entendre par Révolution, dans cette
légende? Une chimère, un monstre. Au reste, révolution est
emprunté au mot latin revolvo, qui indique bien le serpent roulé
sur soi. C’est le Python de la mythologie antique.

Huitièmement : ses maréchaux.


Ce fabuleux guerrier aurait eu douze maréchaux en activité,
et quatre en réserve. Les douze premiers, bien entendu, sont les
douze signes du zodiaque, qui marchent sous les ordres du
Soleil et commandent chacun des armées d’étoiles. Les quatre
autres sont les points cardinaux, immobiles au sein du mouve­
ment général.

202
Napoléon n’a pas existé!

Neuvièmement : ses victoires et sa défaite.


On nous dit encore que Napoléon parcourut glorieusement
les contrées du Midi. Mais, qu’ayant pénétré trop avant dans le
Nord, il ne put s’y maintenir. O r cela caractérise parfaitement la
marche du soleil. Après Péquinoxe de printemps, le soleil tente
de gagner les régions septentrionales en s’éloignant de l’équa-
teur. Mais, au bout de trois mois de marche, il rencontre le
tropique boréal qui l’oblige à reculer, à revenir sur ses pas vers
le M idi en suivant le signe du Cancer, ou de l’Écrevisse, signe
qui exprime la rétrogradation. C’est là-dessus qu’on a calqué
l’imaginaire expédition du légendaire Napoléon vers le nord,
vers Moscou, et la retraite qui s’ensuivit. Les succès et les revers
du soi-disant Napoléon, ne sont que des allusions relatives au
cours du soleil.

Dixièmement : son ascension et sa chute.


Enfin, chacun le sait, le soleil se lève à l’orient, se couche à
l’occident. Il semble, pour les spectateurs des extrémités de la
Terre, sortir le matin des mers orientales pour s’abîmer le soir
dans les mers occidentales. C’est ce que nous devons entendre
dans la légende selon laquelle l’empereur allégorique vint par
mer de l’Orient (l’Égypte) pour régner, et s’éteignit dans les
mers occidentales (Sainte-Hélène) après un règne de douze
années : les douze heures durant lesquelles le soleil brille sur
l’horizon.

Résumons-nous. A la lumière de la science des symboles, il


est maintenant évident que la prétendue histoire de l’élévation,
du déclin et de la chute d’un fabuleux personnage nommé
allusivement Napoléon, est une résurgence du mythe solaire
antique dans la mentalité moderne. Le prétendu héros histo­
rique est une figure allégorique dont tous les aspects sont
empruntés à la religion apollinienne. Cela est prouvé par son
nom, par le nom de sa mère, par ses trois sœurs, ses quatre
frères, ses deux femmes, son fils, ses maréchaux et ses exploits.

203
L O U IS PA UWE LS

C’est prouvé par le lieu de sa naissance, par le temps qu’il


employa à parcourir sa carrière, et par la région où il disparut.
Ce Napoléon Bonaparte, dont on a dit tant de choses, sur
lequel on a tant écrit, n ’a aucune sorte d’existence réelle. C’est
une chimère, une fable, une parabole. En y accordant une
croyance historique* vous avez été victime d’un quiproquo.
Vous avez pris pour de l’histoire une mythologie du xixe siècle,
renouvelée de l’antique.

— Vous vous moquez du monde ?


— Nullement.
— Vous pensez sérieusement que Napoléon n’a pas existé?

— En 1963, sous le pseudonyme de Cagliostro, un inconnu fit


paraître un livre, aux Éditions de l’Esprit, qui s’intitulait Le Général
ri existe pas. Il y démontrait que le général de Gaulle, surgissant d’un
passé très discret, apparaissant pour commander à des ombres au-
delà des mers, n’est qu’une voix pour la France, puis fait son entrée
dans Paris sous la mitraille, invulnérable et comme immatériel. Il
traverse un long désert, fait des réapparitions miraculeuses et meurt
secrètement derrière des murs que nul ne franchit. « Du monde et sa
séquelle, il se retire à la moindre occasion, méprisant tout bénéfice,
insensible aux appâts du gain, aux appâts de la gloire. S’il réapparaît,
c’est extraordinairement. S’il parle, c’est pour faire des miracles.
Lui-même s’étonne de sa propre existence et parle de soi à la
troisième personne. Lui-même semble pouvoir se faire apparaître et
disparaître à volonté. Dans quel monde sommes-nous? De Gaulle ne
serait-il qu’une certaine idée que la France se fait de lui? Singuliei
destin dans l’histoire invisible! Il existe quand la France n’existe pas,
et inversement. » Voilà l’opinion de Cagliostro bis.

204
Napoléon n’a pas existé!

— Bon. Ce livre sur de Gaulle est une bizarrerie, une farce, un


panfphlet. Revenons à vos extravagants propos sur Napoléon, mythe
solaire. Êtes-vous sérieux?
— Tout à fait. Je viens de soulever un problème considérable,
et de vous apporter un document exceptionnel.

— Expliquez-vous.
— Je viens de vous résumer un opuscule de quarante-cinq
pages, imprimé à Agen en 1835, sans nom d’auteur. C’est une rareté
bibliographique. Cet opuscule porte un titre mirifique : g r a n d e r r a ­
t u m , source d’un nombre infini d e r r a t a . Les thèses de cet opus­

cule firent grand bruit à l’époque. Elles étaient, en effet, au


cœur d’un débat philosophique et religieux essentiel. Ce débat n’est
d’ailleurs pas clos.

— Uauteur?
— Un ancien oratorien, puis magistrat. Un défenseur de la
religion catholique. Jean-Baptiste Pérès.

— Et ce Jean-Baptiste Pérès croyait ce qu’il écrivait?


— Pas du tout. Son propos n’est pas de démontrer que
Napoléon n’a pas existé. Mais de montrer, par l’absurde, que Jésus-
Christ a existé. Et, donc, que la religion est juste.

— Tout cela est bien compliqué.


— Faites un petit effort. Voici la question. Pérès invente ce
génial canular pour ridiculiser les esprits de son temps qui, à
l’instigation des philosophes du xvme siècle, nient la réalité du
Nouveau Testament, et donc de Jésus. Pour ceux-ci, il s’agit
simplement de la mythologie solaire antique, mise au goût juif. Ils
s’inspirent de deux ouvrages, dont l’influence fut considérable :
L ’origine de tous les cultes ou religion universelle, par Charles
Dupuis (1794) et Ruines ou Méditations sur les révolutions des empires,
par François de Chassebœuf, futur comte de Volney (1791).
L’origine de tous les cultes, pour ces auteurs et leurs disciples,
c’est le culte de la nature. La religion universelle, c’est la religion du
soleil. Toutes les formes de religion ne sont que des aspects du culte
solaire.
Voici ce qu’écrit Dupuis :
« Le christianisme n’est, en réalité, que le culte de la Nature et

205
LOUI S PAUWELS

celui du Soleil. Le héros des légendes connues sous le nom


d’Évangiles est le même héros qui a été chanté avec beaucoup plus
de génie dans les poèmes sur Bacchus, Osiris, Hercule, Adonis, etc.
Quand nous aurons fait voir que l’histoire prétendue d’un dieu qui
est né d’une vierge au solstice d’hiver, qui ressuscite à Pâques, c’est-
à-dire à l’équinoxe de printemps, après être descendu aux enfers;
d’un dieu qui mène avec lui un cortège de douze apôtres dont le chef
a tous les attributs de Janus; d’un dieu vainqueur du Prince des
Ténèbres, qui fait passer les hommes dans l’empire de la lumière et
qui répare les maux de la nature n’est qu’une fable solaire, il sera
aussi indifférent d’examiner s’il y a eu un homme nommé Christ,
qu’il est d’examiner si quelque prince s’est appelé Hercule, pourvu
qu’il reste démontré que l’être consacré par un culte sous le nom de
Christ est le soleil, et que le merveilleux de la légende ou du poème
a pour objet cet astre; car alors il paraîtra prouvé que les chrétiens ne
sont que les adorateurs du soleil. »

— Jolie phrase!
— Un peu longue. On en a le souffle coupé. L’Église elle-
même en étouffa un peu. Et c’est pourquoi Pérès voulut lui redonner
de l’air en montrant qu’avec des symboles, on peut tout prouver. Par
exemple que Napoléon n’a pas existé. Qu’il s’agit d’un erratum,
source d’un nombre infini d’errata.

— Pérès a retourné l’opinion?


— Avec le sourire. Ses quarante-cinq petites pages (10x6 cm)
ont, pour un temps, eu raison des gros ouvrages de Dupuis et
Volney.

— Voilà de la dispute philosophique bien plaisante!


— Plaise à Dieu (ou aux dieux) que nos idéologues actuels se
disputent de cette manière-là. On s’amuserait davantage...

SOURCES

Guy B echtel , Les Grands Livres mystérieux, Édit. C.A.L., Paris, 1974. La
Tour Saint-Jacques, juillet-août 1956 et septembre-décembre 1956.
L e boti roi
et le brave laboureur

L O U IS P A U W E L S
IL ÉTAIT UNE FOIS UN LABOUREUR NOMMÉ MARTIN, QUI CULTI-
vait son champ à Gallardon en Beauce, non loin de Chartres.
M artin était bon époux, bon père, bon chrétien, sous le règne
du bon roi Louis X V III.
— Écoute, M artin! dit le curé. Es-tu bien sûr, mon
garçon? La nuit tombe vite en février. Il a bruiné toute la
journée et le crépuscule était brouillardeux. M artin, souffle-moi
dans le nez ! Ma foi, non, tu n ’as pas bu.
— Je ne bois jamais, monsieur le curé.
— C ’est vrai, brave Martin. Mais tout de même! tout de
même!
Les curés, c’est connu, ne croient pas aux miracles, sauf
dans la Bible. Et ce que venait de lui raconter M artin, ça ne lui
paraissait pas catholique, à l’abbé Laperruque (car le curé de
Gallardon se nommait Laperruque).
Ce que racontait M artin, posément, c’était certes fort de
café.
Il était en train d’étaler du fumier de vache sur son champ,
besogne prosaïque, quand un petit homme du temps de
Louis XVI, un petit homme diaphane en habit bleu, coiffé d’un
haut-de-forme, lui était apparu. Le petit homme souleva
poliment son chapeau et se présenta. C ’était l’archange saint
Michel. Il dit :
— M artin, va trouver le roi Louis X V III à Paris, et

209
L O UI S PAUWE LS

répète-lui tout ce que je vais te révéler. Il y va de sa vie et du


sort de la France. Va, Martin.
Et ffuitt! Le petit homme en habit bleu s’était évanoui dans
les vapeurs d’épandage.
— Et que t ’a-t-il confié, ton petit homme bleu, brave
M artin?
— Monsieur le curé, je ne le dirai qu’au roi, et à lui seul!
Que faire? L ’abbé Laperruque conduit son paroissien à
l’évêché de Chartres. M gr Charrier de La Roche les reçoit,
écoute M artin, dit : « Ah bah? Allons donc? Tiens, tiens,
tiens », et renvoie le laboureur à sa ferme avec quelques louis
que celui-ci refuse. Puis Monseigneur réfléchit et avise le préfet
d’Eure-et-Loir, le comte de Breteuil.
On enquête sur M artin. Il est irréprochable, mais ne
démord pas de son récit et du désir de voir le roi.
Le préfet adresse un rapport au ministre de la Police, le
comte Elie Decazes. U n ministre de la Police veut toujours en
savoir davantage. Et c’est ainsi que le laboureur M artin prend,
aux frais de l’État, la diligence du 6 mars pour Paris, en
compagnie d’un lieutenant de gendarmerie qui a mission de
l’observer.
A Paris, M artin et son gendarme logent à l’hôtel de Calais,
rue Montmartre, faisant chambre commune. M artin priait
beaucoup et confia que l’archange lui parlant depuis longtemps,
il n ’avait point été surpris de le voir paraître en habit bleu. Le
pandore et le laboureur attendaient des ordres qui tardaient à
venir. U n matin, encore couché, M artin prévient le gendarme
que l’archange fait causette. Le gendarme n ’entend rien, ne voit
rien. Il en conclut que M artin est bien fêlé, mais bon garçon.
Enfin, on apporte une convocation à l’hôtel de Calais. Le
comte Elie Decazes prie M. M artin de se présenter à son
cabinet :
— M artin, vous devez me répéter tout ce que vous a dit le
petit homme bleu.
— Que non, monsieur le ministre! Je ne le confierai qu’à
Sa Majesté!

210
Le bon roi et le brave laboureur

Là-dessus, M. le ministre fait incontinent conduire M artin


à Charenton.
Oh! il est bien traité à l’asile. Bon lit, bon fricot. O n veut
seulement avoir l’avis de la Faculté. Les célèbres aliénistes Pinel
et Royer-Collard l’examinent. Ils concluent : un peu bizarre,
mais sain d’esprit. Somme toute, il a toute sa raison, plus des
visions.
M artin demeure à Charenton jusqu’au jour où parvient une
missive de M gr de Talleyrand-Périgord, aumônier du roi.
Ordre d’élargissement et avis d’audience. M. M artin, laboureur
à Gallardon, sera reçu par Sa Majesté, le 2 avril 1816, en son
palais des Tuileries.
Et ce 2 avril, comme dans un conte, on vit un roi accueillir
un laboureur :
— Bonjour, cher Martin.
— Bien le bonjour, Majesté.
Les voilà qui s’enferment tous les deux. Voilà une heure
qui passe! Une grande heure! E t voilà qu’enfin le roi sort de son
cabinet, les yeux rouges, à croire qu’il a pleuré. Faveur insigne :
il raccompagne le laboureur jusque dans l’antichambre et lui
murmure, la voix brisée :
— M artin, voici des choses qui doivent rester entre nous.

Et M artin rentre au pays, où son odyssée a fait grand bruit.


Mais M artin, lui, ne fait pas de bruit du tout. Il reprend sa
charrue. Il ne dit rien de rien, à personne, pas même à
M me Martin.
De temps en temps, on voit des berlines dans les rues de
Gallardon. Des gens de qualité rendent visite au laboureur.
Le temps passe. Louis X V III meurt en 1824. Son cadet, le
comte d’Artois, lui succède : c’est Charles X. Règne fâcheux.
Nous voici au soir brûlant du 2 août 1830, château de Ram­
bouillet. On raconte que les combattants parisiens des « trois
journées glorieuses » marchent sur Rambouillet. La monarchie
dispose encore de troupes fidèles. Il y a là, autour de la ville,

211
L O U I S P AU WE L S

13000 hommes, 5800 chevaux, 400 canons. Que faire? Résis­


ter? Combattre? La nuit est venue, très chaude. Charles X, le
vieux roi, ne dort pas. Soudain, il songe à ce laboureur, Thomas
M artin, qui demeure non loin. Naguère, l’archange saint Michel
lui apparut en habit bleu avec un chapeau haut-de-forme. Et
Louis X V III le reçut longuement, voulut serrer « la main que
l’ange a touchée ». Il paraît qu’il pleura en apprenant de M artin
« certaines choses ». Il paraît aussi que ce M artin dit souvent :
« S’il avait fait ce que je recommandais, la France serait paisible
aujourd’hui. » On n ’a pas écouté M artin, et les malheurs
accablent la monarchie. Le vieux roi croit au merveilleux. Il
sonne. Il mande M. de La Rochejaquelein.
Quelques instants plus tard, l’aide de camp galope à francs
étriers vers Gallardon. N on sans peine, il trouve la maison
Martin. C’est l’aube. Il frappe longuement. Enfin, un bon­
homme en chemise, pieds nus, ouvre.
— Monsieur M artin, au nom du roi.
— Vous donnez pas la peine, dit M artin, l’archange m ’a
averti qu’on viendrait me consulter. J ’ai la réponse.
M. de La Rochejaquelein sur son cheval. M artin en
liquette sur le perron :
— Je vous écoute, monsieur Martin.
— Charles X ne remontera pas sur le trône. Une main le
repousse. Il n ’a d’autre parti que sortir de France tout de suite.
Le duc d’Angoulême et lui mourront à l’étranger, sans avoir
revu la France. Henri V ne régnera jamais.
M artin referme sa porte, M. de La Rochejaquelein repart
pour Rambouillet avec ce triste message. Il le rapporte au roi.
Le vieillard met la journée à se décider. Mais, puisque « une
main le repousse », il abandonne. Il ne donnera pas aux troupes
l’ordre de combattre les Parisiens. Et, le soir du 3 août, le
cortège royal s’éloigne de France par cette route de Maintenon
que prit Napoléon voici quinze ans. Le laboureur a décidé du
sort.

212
Le bon roi et le brave laboureur

Maintenant, comme il s’estime délié du secret, et comme il


vieillit et que la vieillesse est l’âge des aveux, M artin parle. Il
parle beaucoup.
Ce qu’il a dit entre quat’s yeux à Louis X V III? Q u’il avait,
un jour, en forêt, tenté de trucider son frère Louis XVI.
— Il n’y a que Dieu et moi qui sachions cela, M artin! lui
aurait répondu Sa Majesté, le gosier sec.
Et encore, il a dit au roi que Louis XVII existait, était
vivant, que le trône lui devait revenir :
— Prenez garde, Sire! N e vous faites pas sacrer à Reims!
Dieu se vengerait! Vous seriez frappé à mort pendant la
cérémonie, comme usurpateur!
Le roi aurait fondu en larmes et décommandé la cérémonie.
Et M artin causait, causait. O n lui avait pourtant conseillé
de se taire ! Et des pèlerins commençaient d’affluer à Gallardon,
pour ouïr M artin qui prophétisait le règne du fils de
Louis XVI.
Il ne prophétisa pas très longtemps, lui qui s’était tenu coi
si longtemps. U n matin, on le trouva mort dans son lit. Deux
fois mort, paraît-il. Empoisonné et étranglé.

— Votre conte aurait enchanté Marcel Aymé.


— Ce n est pas un conte. C’est la vérité.

213
L OU I S PAUWELS

— Martin a réellement eu une vision?


— Oui. De toute évidence, le don de prophétie le saisit. Et avec
une telle force que sa détermination force les barrages, l’amène à
Louis XVIII.
— Vous croyez au petit homme avec un chapeau haut-de-forme,
qui est Varchange saint Michel?
— Naturellement pas. Mais je crois que Martin est persuadé de
l’avoir vu et entendu. Songez à Jeanne d’Arc et à ses voix. C’est
moins grandiose, mais c’est du même ordre. Seulement Jeanne est
un grand esprit (ce qui nous est montré par ses réponses au procès),
tandis que Martin a l’intelligence courte.
— Et pourquoi le roi le reçoit-il?
— Sur le conseil, je pense, de son favori Élie Decazes, qui a dû
obtenir tout de même quelques lueurs sur le contenu du « message »
de Martin, et qui estime profitable que le roi se trouve amolli par
cette visite.
— Que dit au juste Martin au roi?
— Le laboureur évoque d’abord devant Louis XVIII l’appa­
rition de « l’archange saint Michel ».
— Je sais cela, dit le roi. L’archevêque de Reims m’en a déjà
parlé. Mais il me semble que vous avez autre chose à me dire? Un
secret...
— Le secret que j’ai à vous dire, c’est que vous occupez une
place qui n’est pas la vôtre et qui ne vous appartient pas.
— Comment, comment! Mon frère et ses enfants étant morts,
ne suis-je pas le légitime héritier du trône?
— Je ne connais rien de tout cela, mais je sais que la place ne
vous appartient pas. Ce que je vous dis là est vrai. Aussi vrai que
ceci : un jour, vous étiez à la chasse avec le roi Louis XVI, votre
frère, dans la forêt de Saint-Hubert. Louis XVI allait devant vous, à
une dizaine de pas. Vous avez eu l’intention de le tuer. Louis XVI
était monté sur un cheval plus haut que le vôtre. Vous avez été gêné
par une branche. Vous aviez un fusil à deux coups. Votre intention
était de tirer d’abord sur votre frère, ensuite de tirer en l’air. Vous
auriez fait croire qu’on avait voulu vous assassiner l’un et l’autre.
Vous avez longtemps conservé le projet d’abattre Louis XVI, mais
jamais la bonne occasion ne s’est présentée.
— Il n’y a que Dieu et moi qui sachions cela, Martin.
Promettez-moi un absolu secret.

214
Le bon roi et le brave laboureur

— Sire, mon apparition m’a confié ce mystère comme elle m’a


confié cet autre mystère : le fils de Louis XVI est vivant. Il a droit
au trône. Vous usurpez sa place.
— Et il est vrai que Louis X V I I I aurait écouté Martin pendant
une heure?
— Cela est attesté. Les documents (les registres des réceptions
du roi) sont là pour le prouver. Mais nous n’avons qu’une version de
l’entretien : celle de Martin. Cependant, il est acquis que le vicomte
Mathieu de Montmorency, sur ordre du roi, avait prié Martin de
garder un parfait silence sur sa conversation avec Louis XVIII en
ajoutant qu’il y allait de sa vie.
— Et Charles X , au lendemain de la révolution de 1830, sur le
point d*abdiquer, envoie son aide de camp demander son avis à Martin?
— Exact. Alain Decaux, dans son ouvrage sur l’énigme
Louis XVII, le confirme. La Rochejaquelein pria Martin de
venir avec lui répéter au roi en personne sa prophétie. Martin
refusa. C’est le fils de Martin (il devait devenir médecin) qui
raccompagna l’aide de camp sur la route de Rambouillet.
— Martin « sait » que Louis X V I I est vivant?
— Son archange le lui a dit. Mais l’affaire Martin, à ce propos,
va prendre des chemins vaseux. En effet, plus tard, le prophète
de Gallardon prétendra reconnaître en Naundorff le véritable
Louis XVII.
— Qui est Naundorff?
— Un aventurier prussien, le plus célèbre des faux dauphins.
En 1828, sorti des prisons allemandes où il avait été enfermé sous
l’accusation d’être un faux-monnayeur, il commence de raconter
qu’il fut enlevé de la geôle du Temple, qu’on lui substitua un autre
enfant, et qu’il est le fils de Marie-Antoinette et de Louis XVI. Il
prend le titre de duc de Normandie, assigne en justice la duchesse
d’Angoulême pour obtenir les biens revenant à Louis XVII, et
publie deux ouvrages : Mémoires du duc de Normandie (1831) et
Révélations sur Vexistence de Louis X V I I (1832). Il est expulsé de
France en 1836. Après sa mort, ses descendants saisissent à plusieurs
reprises la justice française, au nom de Louis XVII (en 1851, 1874 et
1910). Sans résultat. Mais Naundorff eut de nombreux fervents,
dont Martin de Gallardon, qui professait sur la fin une religion
fondée par l’occultiste Vintras, « L’œuvre de Miséricorde »> Cette

215
LOUI S PAUWE L S

religion annonçait le retour du messie en la personne de Vintras et de


Louis XVII en la personne de Naundorff. Martin lui-même règne
sur une petite secte de dévots. Longtemps après sa mort, le souvenir
de Martin le prophète sera entretenu par des fidèles, qui éditent une
feuille confidentielle Flos Forum. Et sa petite-fille demandera
audience au pape Pie X, pour le persuader de la survivance de
Louis XVII en la personne de Naundorff.
— Pie X Va reçue?
— Oui, grâce à la protection de la princesse Ruspoli.
— Et le pape fut convaincu?
— Oui, si l’on en croit Jeanne Martin, qui raconte : « Après
m’avoir écoutée pendant quelques minutes avec un intérêt très
soutenu, le Saint Père me bénit et prononça ces mots : “ S’ils ont (la
famille Naundorff) le droit pour eux, le droit triomphe toujours tôt
ou tard. ” »
— Ce qui ne rengageait à rien.
— En effet.

SOURCES

Alain D e c a u x , Louis XVII , Paris, 1960.


Jean-André F a u c h e r , « Visionnaires, voyantes et hommes politiques », in Le
Crapouillot, Paris, été 1976.
Maurice G a r ç o n , Louis XVII ou la fausse énigme, Paris, 1952.
Pierre M ariel , Notes médites.
« Le Procès Louis X V II », Minutes de la cour d’Appel de Paris, mai-juillet
1954.
Victor Hugo
et les tables parlantes de Jersey

LO U IS PAUWELS
DANS UN CALEPIN NOIR, HUGO, QUI NOTE TOUT, ÉCRIT CECI :
« N uit du 31 mars. Au petit jour, je me suis réveillé comme
en sursaut. Au même moment, j’ai entendu dans ma chambre,
tout près de mon lit, le bruit d’un pas. J ’ai écouté. Le bruit de
pas était à ma droite. Il venait de l’intérieur du mur. Alors je me
suis mis à prier et j’ai dit : “ S’il y a près de moi quelque être
qui souffre, quel qu’il soit, qu’il prie pour moi comme je prie
pour lui. ”
« N uit du 9 au 10 avril. Je me suis couché à minuit.
Aussitôt, la chambre a été remplie d’un bruit étrange. Comme si
tous les papiers de la table entraient en mouvement tous à la
fois. Plusieurs fois j’ai dit : “ Si quelqu’un est là, qu’il frappe
trois coups sur le mur. ” J ’ai entendu les frappements.
« Nuit du 6 au 7 mai. Au moment où je m ’endormais, les
frappements ont commencé. Chaque fois que je me suis réveillé
dans la nuit, je les ai entendus. »

Il dort mal. Il poursuit « les méduses du rêve aux robes


dénouées ». Il s’interroge sur sa création :
« Je ne suis jamais seul lorsque j’écris. C ’est comme si
remontaient d’un abîme inconnu des gerbes de mots dont je ne

219
L OU IS PAUWE LS

serais que le moissonneur. C’est d’un spectacle hors du monde


que je tire la matière de mon œuvre... »
Et, la nuit, tandis que gronde la mer :

L ’ombre emplit la maison de ses souffles funèbres


Il est m it. Tout se tait. Les formes des ténèbres
Vont et viennent autour des endormis gisants.
Pendant que je deviens une chose, je sens
Les choses près de moi qui deviennent des êtres.

D u peuple des morts flottant dans l’éther descendent


jusqu’à lui des esprits qui l’environnent de souffles, de
murmures, de frappements.
— Vous avez toujours eu ces dispositions, lui dit sa femme.
Mais non; pas exactement. D ’où lui vient ceci? Que s’est-il
passé? Il se souvient...
Tout a commencé un beau jour de septembre, voici
trois ans. Oui, trois ans. 1853. Il achevait Les Châtiments.
Ce jour-là, il allait en voiture de Saint-Hélier, le port de
Jersey, à sa maison sur la grève. Il accueillait Delphine de
Girardin, l’épouse du journaliste parisien.
— Comme elle a vieilli! se disait-il.
Elle a perdu son éclat, maigri, pâli, et en dépit de la gaîté
des retrouvailles, il semble à Hugo qu’elle cède aux charmes de la
mort, toute vêtue de noir, douce et triste, un été qui s’en va.
— Comme il a changé! se disait-elle.
Ce n’est plus le rayonnant poète de la place Royale. Quatre
grandes rides profondes descendent des ailes du nez et des coins
de la bouche. Des poches de fatigue enfoncent son regard. Des
cheveux noirs et raides que le vent rabat sur un front crispé.
— Paris ne vous manque pas? demande-t-elle.
— Paris s’est tu. Je n’entends plus que l’océan, sa grande
voix mystérieuse.
— Il existe d’autres voix, encore plus mystérieuses, dit-
elle.

220
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

Dans Marine Terrace, la vaste maison blanche des Hugo,


Adèle s’ennuie et s’efforce d’écrire un livre : Victor Hugo raconté
par un témoin de sa vie. La jeune Dédée, sombre, Fuir hagard,
silencieuse, fait de la musique et rêve d ’amour. Charles Hugo et
Auguste Vacquerie s’adonnent à la photographie. François-
Victor, mal consolé d’une passion parisienne pour une actrice
des Variétés, trompe son chagrin en rédigeant une Histoire de
Jersey.
Juliette, logée non loin* souffre, attend, griffonne plusieurs
billets par jour :
« Au lieu de poser indéfiniment pour le daguerréotype,
vous auriez pu me faire sortir si vous l’aviez voulu... »
La famille Hugo fête Delphine. Elle apporte l’air de Paris
et des potins sur l’empereur qu’elle appelle drôlement Bous-
trapa. Mais Delphine apporte aussi de Paris le nouvel engoue­
ment. Il n’est question dans les salons que des tables tournantes,
des esprits, des fantômes, du spiritisme.
Auguste Vacquerie voit dans cette « fluidomanie » une
mode utile à Napoléon le Petit. L ’Usurpateur détourne en paix
la liberté, tandis que les Parisiens font tourner des tables. Hugo
partage ce sentiment, quoiqu?il pressente que des « choses sans
nom errent dans la nuit ».-Et il s’abstient lorsque, le premier
soir, on tente de « faire tourner » une table à quatre pieds du
salon. Sans résultat. Delphine, piquée, assure que « les esprits
ne sont pas des chevaux de fiacre qui attendent le client. Ils sont
libres et ne viennent qu’à leur heure ». Et puis, cette table ne
convient pas. Il faut un petit guéridon à trépied. Le lendemain,
elle court en vain les boutiques de Saint-Hélier, mais finit par
découvrir le meuble convenable... dans un magasin de jouets.
Le dimanche soir 11 septembre 1853, Victor Hugo consent
à être spectateur de l’expérience. O n a placé le guéridon sur une
table. U n invité, le général Flô, assiste Delphine. Ils posent les
mains, se concentrent. Si la table frappe un coup, c’est A. Deux
coups : B, etc. La table oscille sur son pied à trois griffes. Mais
c’est confus. Vacquerie remplace le général. Puis Charles.

221
L O U I S PAUWE LS

O r, sous les mains de Charles Hugo l’évasif, le taciturne, le


nonchalant, toujours perdu dans la fumée de son cigare, la table
vibre, frappe. U n esprit commence de se manifester. Il parle.
On note les lettres, qui forment des mots, des phrases. L ’esprit
va parler une partie de la nuit.
L ’esprit dit qu’il se nomme « fille ». Qu’il s’appelle
« morte ». C’est l’esprit d’une jeune femme, morte accidentelle­
ment en France.
Chacun en reçoit une secousse au cœur : c’est Léopoldine,
la fille des Hugo qui se noya à Villequier. On pleure. Hugo,
dans son fauteuil, la gorge serrée, pose des questions. Les doigts
de Charles effleurent à peine le petit guéridon, dont le trépied
frappe des coups nets et précipités.
— Es-tu heureuse?
— Oui.
— Où es-tu?
— Lumière.
— Que faut-il faire pour aller à toi?
— Aimer.
— As-tu quelque chose à nous dire?
— Oui.
— Quoi?
— Souffrez pour l’autre monde.
— Vois-tu la souffrance de ceux qui t’aiment?
— Oui.
— Es-tu contente quand ils mêlent ton nom à leur prière?
— Oui.
— Es-tu auprès d’eux? Veilles-tu sur eux?
— Oui.
— Dépend-il d’eux de te faire revenir?
— Non.
— Mais reviendras-tu?
— Oui.
— Bientôt?
— Oui.
A partir de cette nuit, Victor est persuadé que l’esprit des
morts communique avec les vivants. Quand Delphine de

222
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

Girardin quitte Jersey, elle laisse derrière elle le monde des


morts tournoyant autour d’un guéridon pour enfant, et la
prescience d’une religion nouvelle dans l’esprit du plus grand
poète français.

Deux ans, tous les soirs ! D urant deux ans, dans le salon de
Marine Terrace, après dîner, l’outre-monde va déferler. On va
noter, lettre par lettre, d’immenses dictées de l’au-delà : des
centaines de pages en prose et en vers. Épuisante dictée, souvent
recueillie de la main de Victor Hugo même. Le 5 octobre, on
propose aux « esprits » de faire plutôt tourner une aiguille au
centre d’un cadran sur lequel seraient inscrites les lettres de
l’alphabet. Mais le guéridon refuse : « La table est rarement en
défaut, gardez-la. » On subira la tyrannie de cette dictée
malaisée. Mais comment ne pas s’y plier? Les messages vont en
s’amplifiant, atteignent au sublime.
Dans les premiers jours, les esprits sont encore timides, peu
loquaces, primaires. Mais, rapidement, leur intelligence pro­
gresse avec leur syntaxe. Vacquerie, si sceptique au début, écrit
à son ami Meurice, à Paris, qu’on pourrait tirer de leurs
messages « un livre de maximes près desquelles celles de La
Rochefoucauld seraient de la civilité puérile et honnête ». Le
17 octobre, le guéridon dicte à Vacquerie un schéma de roman,
et, le 24, un brillant développement sur Balzac. Des discussions
s’instaurent avec M arat, Rousseau, Machiavel. Le 9 décembre,
André Chénier compose des vers remarquables. Le 27, l’ânesse
de Balaam parle magnifiquement de l’échelle des êtres, de
l’inanimé à la conscience suprême, et proclame que tout vit, tout
souffre, tout concourt à la conscience de Dieu. Puis ce sont les
révélations du lion d’Androclès. Puis Shakespeare paraît, puis
le Drame. Ils évoquent les vastes questions de l’art, de la vie, de
la mort, de la faute, du châtiment, de l’ordre et de l’ascension de
l’univers. La M ort, Jésus, Platon, font des discours torrentiels et
d’une hauteur telle qu’il faut croire que l’outre-monde révèle les

223
L O UI S PAUWELS

vérités ultimes. L ’ombre du Sépulcre, à partir de janvier 1854,


annonce la religion future, la bible suprême de l’humanité.
Hugo, qui presque jamais ne sollicitera lui-même de ses
mains le guéridon, et qui ne participe pas toujours aux séances
d’invocation, n ’est pas d’emblée convaincu. Il a été, comme tout
le monde, bouleversé par la « présence » de Léopoldine. Mais il
se reprend, résiste, discute le phénomène.
— C’est tout simplement, dit-il à Charles, ton intelligence
quintuplée par le magnétisme, qui fait agir la table et qui lui fait
dire ce que tu as dans la pensée. »
M me Hugo est tout de suite emportée par la foi spirite.
Pour elle, ce sont bien les morts qui, de l’au-delà, viennent en
personne nous confier leur pensée, répondre à nos questions.
Pour le poète, dont la raison est puissante, le spiritisme ne
saurait être accepté tel quel. Dans une conversation avec l’exilé
Pierre Leroux, il dit :
— Je crois absolument au phénomène des tables. Seule­
ment, je n’affirme pas que ce soient en effet Jeanne d’Arc,
Spartacus, César, Tibère qui y apparaissent. Il est possible que
ce soit un esprit qui prenne ces noms pour nous intéresser.
U n esprit : l’intelligence illimitée, sans forme et sans nom,
qui se déploie à la frontière de notre monde et de l’autre : une
« bouche d’ombre » aux voix multiples, dont le médium anime
les lèvres. Ce qui justifie l’invocation, c’est la valeur quasi
surhumaine des messages reçus, d’où qu’ils viennent. Et, au
début de 1854 (Hugo a cinquante-six ans), les dictées ont pris
une telle ampleur et une telle hauteur qu’on ne saurait demeurer
sceptique. François-Victor continue de douter, trouve dérisoires
ces soirées autour du guéridon. Hugo le sermonne (conversation
du 27 avril, notée dans Le Journal de l’exil) :
« Le phénomène des tables parlantes n’amoindrit pas le
xixe siècle, il l’agrandit. Le phénomène des tables parlantes
n’amoindrit pas la liberté humaine et donne des ailes à la foi
humaine. Ces esprits nous parlent. T u le nies. Pourquoi nier
l’évidence? Voici les faits : un jour, il prend à n’importe qui
l’idée de mettre les mains sur une table. La table se lève et
remue. On s’exclame. Bah! dit la science, vous êtes des enfants!

224
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

La table tourne par un phénomène physique. On renouvelle


l’expérience. Cette fois-ci la table frappe des coups et s’arrête.
Diable! dit celui qui tient la table, cette table s’arrête. Puis il lui
prend l’idée de compter l’alphabet. Cette table parle, dit celui
qui la tient. Ah ! la table parle, dit la science. Ceci me dérange.
De par le bon sens, défense aux tables de parler. Mais, malgré le
bon sens, la table parle. Elle parle sous les mains de M me de
Girardin, elle parle sous les mains de M. de Saulcy. Sans dire
de grandes choses, elle dit des choses fort particulières. Sous les
mains de Charles, elle dit des choses sublimes. Pourquoi nier ce
monde intermédiaire? Pourquoi trouver surnaturel ce qui est
naturel? Pour moi, le surnaturel n’existe pas : il n’y a que la
nature. Oui, il est naturel que les esprits existent. »

« Sous les mains de Charles, elle dit des choses


sublimes... » Séance du 11 septembre 1853. M me Hugo et
Charles sont au guéridon.
M me Hugo. — Veux-tu qu’Auguste Vaquerie prenne la
place de Charles?
La table. — Non.
M me Hugo. — Pourquoi?
La table. — Moins voyant.
M me Hugo. — Qu’entends-tu par moins voyant?
La table. — L ’avenir le dira.
M me Hugo. — Entends-tu voyant pour les choses humaines
ou surhumaines?
La table. — Surhumaines.
Ainsi, dès le début, Charles est désigné — ou se désigne —
comme le grand médium, celui par qui retentit la parole
magique. Chaque fois que la table parle du « voyant », ce n’est
pas de Victor Hugo, c’est de son fils Charles.
Très intelligent, mais indolent et léger (comment ne pas
fuir dans l’indolence et la légèreté, l’écrasant génie du père?),
Charles se prête avec une apparente indifférence aux soirées
spirites. 11 est fatigué, il a fait des armes toute la journée; il

225
LOUI S P AUWELS

voudrait aller dormir. Mais la table proteste, lui enjoint de


continuer. Et, sous ses mains, coule un torrent de poésie et de
métaphysique. Prend-il une revanche sur le père? Est-il
Finspirateur conscient?
Paul Meurice note :
« Nous devrions supposer une ruse continuelle et précon­
çue, puis un travail de préparation considérable dont ce jeune
homme nonchalant ne saurait guère être soupçonné. Quand un
sceptique lui demandait si les vers dictés par la table n ’étaient
pas tout simplement de lui, il répliquait en riant, qu’en ce cas, il
les eût volontiers signés. »
Mais ces magnifiques paroles venues de nulle part sous ses
mains, et qui influencent son père, infléchissent sa pensée et son
œuvre. Quelle revanche pour le fils écrasé! Il est celui sans qui
La Bouche d’Ombre n’existerait pas. « Charles est le premier.
Humilié dans la vie consciente de son père tout-puissant,
despote doux et implacable, il devient, dans l’obscurité du
message spirite, le somnambule génial qui s’aventure à l’extrême
pointe du promontoire du songe, et qui, de là, tend la main au
poète1. »
— Que dois-je faire? demande Hugo.
Et, par l’intermédiaire de Charles, l’esprit de la table
répond :
— Use ton corps à chercher ton âme.
— Veux-tu que je continue à t ’interroger?
— Oui. Car, maintenant, tu as la clé d’une porte fermée.
Ou encore, Hugo note :
« L ’être qui se nomme l’Ombre du Sépulcre m ’a dit de
finir mon œuvre commencée et m ’a ordonné des vers appelant la
pitié sur les êtres captifs et punis qui composent ce qui semble
aux non-croyants la nature morte. J ’ai obéi. J ’ai fait les vers que
l’Idée me demandait. »
Et la table dit :
— J ’affirme, je prouve et je commande des vers aux poètes
comme je commanderais à mes valets.

1. Jean Gaudon

226
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

Et la table enjoint à Hugo d’annoncer la religion univer­


selle, le confirme dans sa suprême vocation : serviteur des
vérités ultimes, révélateur des mystères et des harmonies
cachées de l’univers. Elle le sacre maître du secret.

Cependant, à mesure que se développe l’immense dictée,


s’ouvre un conflit dans l’esprit de Victor Hugo. Quelle est la
part du créateur humain, si l’esprit de la table le submerge et
bientôt le remplace tout entier? U n singulier phénomène de
jalousie créatrice bouleverse Hugo. A la fois, il reçoit de la table
une solennelle consécration. Sa philosophie est la Vérité à
annoncer au monde. Et à la fois, la table ne lui assigne qu’une
situation de traducteur de l’au-delà. Mais ce que l’esprit
lui dicte, ne le portait-il pas déjà dans son propre esprit?
— Moi qui te parle, dit-il à l’Ombre du Sépulcre, les
vérités que tu affirmes, il y a bien longtemps que je n’en doute
pas.
Dans la séance du 19 septembre 1854, au cours de laquelle
il fait le point de ses relations avec l’infini, il affirme qu’il a déjà
tout trouvé par lui-même, ou du moins tout entrevu, par « sa
seule méditation ». « Aujourd’hui, écrit-il, les choses que j’avais
vues en entier, la table les confirme, et les demi-choses, elle les
complète. »
Enfin se pose une grave question: faut-il publier « Le Livre
des Tables »? Hugo s’interdit de mêler à son œuvre personnelle
les proses et les poèmes dictés par le guéridon (quoiqu’on en
retrouve l’inspiration dans une notable part de son œuvre
ultérieure).
Charles dit :
— L ’apparition de ce livre, avec l’appui de votre nom,
suffira pour faire croire toute l’humanité.
Mais la table elle-même recommande d’attendre. Hugo
écrit en janvier 1855 à Delphine de Girardin : « Les tables nous
commandent le silence et le secret. » Et cependant sont inscrits

227
L OU I S PAUWELS

dans les cahiers des soirées autour du guéridon, les éléments


d’une « Nouvelle Bible de l’Humanité »...
L ’Ombre du Sépulcre, sans s’opposer à ce que la Vérité
révélée par les tables soit utilisée, interdit cependant que les
procès-verbaux soient publiés :
« L ’esprit vous a parlé, l’esprit vous a révélé une partie du
grand secret. Maintenant, silence, bouches profanes, ne montrez
à nul mortel ces pages flamboyantes. Le moment n’est pas encore
venu. Quand l’heure sera sonnée, je le dirai au voyant. »
L ’heure ne sonna pas. Les pages (des centaines) devaient
demeurer scellées.
Puis vinrent la fatigue, les éloignements, et la crainte, chez
Hugo, que le bruit fait autour de cette passionnée plongée dans
l’irrationnel, ne nuise à son crédit. La peur, aussi, de se trouver
recouvert par l’esprit. Une sourde jalousie, enfin, entre le père
et le fils. Charles, peu à peu, renonce. En 1855, un des
participants, Jules Allix, est pris d’une crise de folie au cours
d’une invocation. Le groupe des spirites prend peur. La
démence rôde dans la maison : on se souvient d’Eugène Hugo,
mort fou; on s’inquiète pour Dédée, de plus en plus hagarde.
Victor lui-même est en proie aux frappements nocturnes, à des
phénomènes de dédoublement, à des insomnies hallucinées. Les
esprits rejoignent les limbes muettes, et l’on descend à la cave le
guéridon...

228
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

— La table dicte des vers et des proses dans le style même de


Victor Hugo. Charles, conscient ou médium, plagie son père. Voilà tout.
— Eh non! Ce n’est pas si simple! D’abord, ces « dictées »
s’élèvent à des niveaux où n’atteint pas l’esprit de Charles Hugo dans
sa vie normale. En outre, il arrive que la table dicte des vers, ou des
fragments de vers que Hugo lui-même a écrits quelques jours avant,
et que personne, dans la maison, ne connaît. Enfin, jamais Charles
n’eût été capable de composer des vers comme ceux-ci, dictés lettre à
lettre par la table :

Esprit qui veux savoir le secret des ténèbres


Et qui tenant en main le terrestre flambeau
Viens, furtif, à tâtons, dans nos ombres funèbres
Crocheter Vimmense tombeau !
Rentre dans ton silence, et souffle tes chandelles!
Rentre dans cette nuit dont quelquefois tu sors.
L ’œil vivant ne lit pas les choses éternelles
Par-dessus l’épaule des morts.

— Mais c’est du Hugo tout craché!


— Oui. Cependant Hugo est souvent absent, dans sa chambre,
ou dans son cabinet de travail, pendant que la famille et les amis font
« tourner la table ». Et, tenez, voici une prose vraiment sublime
dictée par le guéridon :
« Imprudent, tu dis : L’Ombre du Sépulcre parle le langage
humain, elle se sert des images bibliques, des mots, des figures, des
métaphores, des mensonges pour dire la vérité, l’Ombre du Sépulcre
n’a pas d’ailes, l’Ombre du Sépulcre ne tient pas de livre ouvert
devant Dieu ; l’Ombre du Sépulcre n’est pas ange comme l’Église lès
voit en robe blanche et une palme dans la main;' l’Ombre dû
Sépulcre n’est pas une mascarade ; tu as raison, je suis une réalité. Si
je descends à vous parler votre jargon où le sublime consiste en si
peu de tempête, c’est que vous êtes limités. Le mot, c’est la chaîne
de l’esprit ; l’image, c’est le carcan de la pensée. Votre idéal, c’est le
collier de l’âme. Votre sublime est un cul-de-basse-fosse; votre ciel
est le plafond d’une cave, votre langue est un bruit relié dans un
dictionnaire; ma langue à moi, c’est l’immensité, c’est l’océan, c’est
l’ouragan; ma bibliothèque contient des millions d’étoiles, des
millions de planètes, des millions de constellations. L’infini est le
livre suprême, et Dieu est le lecteur éternel. Maintenant, si tu veux

229
L O UI S PAUWELS

que je te parle dans mon langage, monte sur le Sinaï et tu


m’entendras dans les éclairs, monte sur le calvaire et tu me verras
dans les rayons, descends dans le tombeau et tu me sentiras dans la
clémence. »
Vous trouvez là le style des envolées sibyllines dont la
conscience supérieure de Hugo usera, à l’heure des grandes œuvres
prophétiques de la fin de sa vie. Les deux années de tables
tournantes à Jersey marquent le passage de Hugo poète à Hugo
prophète. Ce sont les deux années déterminantes de sa destinée
spirituelle. Il va, ensuite, être en proie, véritablement à la « religion
des tables », bien qu’il garde le secret sur ces deux années
médiumniques.
— Et Juliette Drouet, dans toute cette aventure, que devient-elle?
— Juliette ne croit pas aux tables. Juliette est jalouse de cette
nouvelle passion de son Toto. Mais elle recopie les procès-verbaux
que lui communique Victor. Elle les met au net de sa jolie écriture,
enfermée dans l’appartement que Toto a loué pour elle, à portée de
vue de Marine Terrace.
Et elle lui écrit :
« Quant à vous autres, vous péchez des poissons morts que les
esprits de l’autre monde attachent à vos lignes, procédé connu déjà
dans la Méditerrannée, longtemps avant les tables cancanières.
Sur ce, je vous cogne mes plus tendres sentiments. »
— Vous dites que Victor Hugo, pendant ces deux années, puis
ensuite, fut la proie de frappements, d’hallucinations, et même de
phénomènes de dédoublement.
— Cela est abondamment attesté dans les carnets intimes de
Hugo. Quant au phénomène de dédoublement, il y a une note étrange
de Hugo, datée du 21 juin 1856. Très étrange... Voyez plutôt :
« Le 21 juin 18... La petite J..., domestique chez M. H... (dire
ce que c’était que J...) sortit de M.-T., la maison de ses maîtres, pour
aller se baigner à la mer. La distance est courte. M.-T. est bâtie sur
l’immense grève d’Azette, et, dans les marées, le flot vient battre le
pied du mur du jardin.
« J... emmenait avec elle, pour se baigner, Chougna, la chienne
grise de M. H... (dire ce qu’était Chougna, chien de berger, etc.).
Chougna avait, à son grand déplaisir, le museau emprisonné dans
une muselière de cuir, précaution rendue nécessaire par une
ordonnance ponant que tout chien errant et non pourvu de

230
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

muselière serait abattu. Le terrible Stephen, l’étrangleur patenté des


chiens errants de Jersey, se promenait depuis quelques jours sur les
chemins et sur les grèves brandissant une longue corde, espèce de
lasso, avec laquelle il prenait les chiens au passage comme les
gauchos prennent les chevaux dans les pampas (brave homme zélé;
chaque tête de chien lui était payée par la ville six pence).
« Au bout d’un instant, on put, des fenêtres de M.-T., voir au-
delà de la petite maison des bains, sur laquelle on lit en grosses
lettres l’inscription Hot sea Baths (qu’un proscrit français de belle
humeur traduisait par : On ôte ses bas), on put voir dans la mer deux
points noirs s’agitant au milieu de l’écume. C’était J... et Chougna.
Un moment après, le vieux bonhomme qui tient la maison des bains
vit M. H..., sortant de M.-T., descendant par l’échelle de bois qui
donne sur la grève, et se promenant le long de la mer. Il avait,
comme d’ordinaire, son pantalon et son gilet couleur ardoise, son
paletot brun et son chapeau gris avec un crêpe, M. H... étant en
deuil.
« J..., qui jouait dans l’eau, le vit arriver de son côté. Chougna,
qui était sortie de l’eau et qui se séchait au soleil sur le sable, courut
à lui en poussant de petits cris plaintifs et en lui frottant sa muselière
aux jambes. J... vit M. H... se pencher en souriant sur Chougna et
lui ôter sa muselière, puis la lui nouer autour du ventre avec la corde
qui y pendait. Quoique cette nouvelle façon de porter la muselière ne
satisfît Chougna qu’à demi, elle en prit son parti et s’en alla joyeuse,
avec son maître, qui s’éloigna et disparut par la coupure qui est au
bout des maisons et au-delà de laquelle le parapet de la grève
d’Azette se prolonge jusqu’à la jetée en ruine voisine de la pointe de
Saint-Clément.
« Vers midi (une demi-heure après, environ), Marie, la cuisinière
de M.-T., achetait, sur sa porte, à une paysanne, des asperges à un
sou la pièce, quand elle vit passer son maître, accompagné de
Chougna, M. H... remit Chougna à Marie qui s’écria : “ Tiens! Elle
a sa muselière au ventre! — Oui, dit en riant M. H..., cela la gênait
sur le museau. Elle l’a ôtée, et, pour ne pas la perdre, elle se l’est
attachée au milieu du corps. — Bah! ” dit Marie, stupéfaite.
Chougna rentra. H. H... continua son chemin.
« Le soir, J... conta tout cela à dîner. M. H... le lui fit répéter
deux fois, et fit venir Marie qui confirma.
« Après le dîner, M. H... remonta dans sa chambre profondé­
ment rêveur. Il n’était pas sorti de la journée. »

231
L OU IS PAUWELS

, |^U H..,, est, bien entendu, Hugo. M. T., c’est Marine Terrace,
la maison des Hugo à Jersey.
—- Vous croyez que Victor Hugo rapporte là un fait authentique?
— Absolument. Henri Guillemin, l’un de ses meilleurs bio­
graphes, note à propos de ce texte : « De toute évidence il s’agit d’un
fait réel, et déconcertant. On en jugera. »
— Parlons maintenant de cette Bible de l’Humanité, de ce Livre
des Tables. Pourquoi les « révélations » du guéridon riont-elles pas été
publiées?
— Elles ont été publiées, longtemps après la mort de Hugo.
Mais en partie. En partie seulement. En 1897, Paul Meurice commet
quelques indiscrétions sur les séances spirites de Jersey. La presse
commence à en parler. En 1923, publication partielle des procès-
verbaux de séances, recueillis de seconde main par Gustave Simon.
Depuis, quelques autres procès-verbaux ont vu le jour. Mais jamais
la totalité. Et jamais d’après les textes originaux.
¿•Il y a là un mystère. Ces procès-verbaux étaient contenus dans
quatre gros cahiers. On sait que Hugo a légué ses manuscrits à la
Bibliothèque nationale. Les cahiers ont été soustraits du legs. Par
qui? Et ces cahiers ont disparu.
On les voit furtivement apparaître lors d’une exposition à la
Maison de Victor Hugo, en 1933. Puis ils s’évanouissent. En 1962,
un propriétaire anonyme en met un en vente (le troisième) à l’Hôtel
Drouot. Il est acquis par la Bibliothèque nationale. Les trois autres?
Impossible de savoir où ils sont. Cette « Bible de l’Humanité » verra-
t-elle le jour? Que contient-elle? Qui en dispose aujourd’hui dans le
secret?
— Vous?
— Non. Hélas!
— Mais vous-même, croyez-vous, aux tables tournantes et aux
esprits?
— Je vais vous dire toute ma philosophie là-dessus. Elle tient
en peu de mots : n’invoquons pas les esprits; soyons esprit nous-
mêmes...
Victor Hugo et les tables parlantes de Jersey

SOURCES

Jules Bois, Miracle moderne, Paris, 1907.


Bernard G r o s - R e tz , Le Visionnaire de Guernesey, Paris, 1976.
Victor H u g o , « Procès-verbaux des tables parlantes de Jersey ». Texte établi
et commenté par Jean et Sheila G a u d o n . Œuvres complètes, tome IX, Club
Français du Livre.
Maurice L e v a i l l a n t , La Crise mystique de Victor Hugo, Paris, 1954.
Denis S a u r a t , Victor Hugo et les dieux du peuple, Paris, 1948.
Gustave S im o n , Les Tables tournantes de Jersey, Paris, 1923.
L ’amour fou
du positiviste

L O U I S PA U W E L S
APRÈS « LA CRITIQUE DU PROGRAMME DE GOTHA » ET « LE MANI-
feste du parti communiste >>, Karl M arx rencontre à Londres une
femme de lettres divorcée, la trentaine, prénommée Rosamond.
Elle écrit des romans d’amours éthérées. Son talent est aussi
maigre que sa poitrine de phtisique. Karl Marx tourne les pages
quand elle chante au piano des mélodies et il penche sa barbe
grise sur son chignon noir. Bref, c’est bientôt la passion. Triste
passion, car Rosamond, bien que flattée, le tient à distance.
Marx, éperdu, exalté, lui écrit mille lettres où se mêlent la
théorie de la lutte des classes et d’étranges fumées sur la fin des
aliénations par la Femme ultime. Après deux ans de cette cour
bavarde et chaste, Rosamond expire. Marx lui voue un culte.
On le voit quatre fois par jour, à heures fixes, sur le palier de la
disparue, assis en lotus, le dernier mouchoir de Rosamond entre
les dents. Il prolonge Le Capital par six volumes de sa
« correspondance sacrée » commentée. Puis par le fameux
Troisième Testament où il invite les prolétaires de tous les pays à
s’unir dans la dévotion au souvenir de Rosamond. Enfin, avec
Engels et quelques autres, il part pour les Himalayas, où il
fonde un ashram consacré à l’Être Infini de Rosamond, déesse
mère de l’Humanité.
Naturellement, vous ne croyez pas un mot de cette
biographie extravagante. Vous avez raison.
Cependant un penseur français, de la taille du philosophe

237
L OU I S PAUWE LS

allemand, *dont l’œuvre théorique eut une influence presque


aussi considérable sur l’avenir des idées, fut foudroyé sur le tard
par l’amour, et, après avoir apporté au monde la première
conception scientifique et matérialiste de l’histoire humaine,
devint prêtre d’une religion nouvelle, en souvenir de sa bien-
aimée. Ce philosophe français, qui eut l’ambition d’abolir
l’esprit métaphysique, et fut transformé en grand prêtre par
l’amour fou, c’est Auguste Comte.

Auguste Comte introduit un mot nouveau dans la langue


française : l’altruisme. Il invente une science et lui donne un
nom : la sociologie. Il fonde une philosophie : le positivisme.
L ’égalitarisme contemporain se recommande de l’altruisme.
La sociologie domine aujourd’hui les sciences humaines. Le
positivisme a engendré le matérialisme moderne.
L ’idée fondamentale de ce polytechnicien est qu’il faut
donner à l’intelligence de nouvelles habitudes qu’exige l’état des
sciences. Il faut fonder une science des phénomènes sociaux
à partir des concepts objectifs de l’analyse mathématique.
L ’humanité a connu trois états : l’état théologique, où les
puissances divines servent à l’homme de principes d’explication
et d’action; l’état métaphysique, où les puissances divines sont
remplacées par des forces impersonnelles et abstraites. Nous
entrons dans l’état positif.
Il publie son célèbre Cours de Philosophie positive en même
temps qu’il enseigne l’astronomie pendant dix-sept ans, à la
mairie du I I I e arrondissement, pour des auditeurs libres. Il vit
péniblement de ses fonctions de répétiteur à l’École polytech­
nique, où son enseignement est admirable. Guizot lui refuse une
chaire d’histoire des sciences mathématiques et physiques au
Collège de France, à cause de ses opinions républicaines. On lui
refuse pour la même raison la chaire de géométrie à Polytech­
nique. Il a quarante-sept ans. Il est pauvre. Il vit seul, séparé de
son épouse après une vie conjugale désastreuse. Ayant perdu
son poste d’examinateur à Polytechnique, il est sans ressources.

238
L ’amour fou du positiviste

John Stuart Mill et quelques intellectuels anglais fortunés le


soutiennent. Puis Émile Littré adhère à ses idées et ouvre une
souscription pour lui venir en aide. C ’est à cette époque qu’il
fait la connaissance de la sœur d’un de ses disciples, Clotilde de
Vaux.


Elle a trente et un ans. Elle est mince et pâle, d’une beauté
froide. Elle vit, tantôt dans son appartement, rue Payenne,
tantôt chez ses parents, à deux pas. Son mari l’a quittée, après
quelques escroqueries. Elle n ’a pas connu l’amour et n’a pas
d’enfant. Elle écrit des petits romans, de ceux dont Hugo dirait :
« Elle ferait mieux de se tricoter quelque chose. » Auguste
Comte rend des visites à la famille.
— Monsieur Comte a des allures bizarres, depuis quelque
temps, dit la mère de Clotilde. S’il n’était pas si laid et si mûr, je
croirais qu’il te fait la cour!
— Il ne la fait pas, maman.
— Il devrait comprendre que ses visites finissent par être
un peu trop longues et un peu trop fréquentes...
Il ne lui fait pas la cour, en effet. Il lui tient des propos de
philosophe, ergoteurs et pédants, en y glissant parfois quelque
déclaration pataude :
— Il me semble qu’on voudrait m ’empêcher de vous voir.
En ce cas, je me demande ce que je deviendrais.
Cependant, il commence de la presser, signant des billets
amphigouriques : « Votre époux dévoué ». Elle lui répond avec
une froide gentillesse : « Vous avez le cœur d’un chevalier, mon
excellent philosophe. » Ou bien : « Dans les heures de souf­
france, votre image plane toujours devant moi. » Et elle l’appelle
« Mon tendre père ».
Il rêve de la recevoir dans son triste logis. L ’y tiendra-t-il
entre ses bras? « M on organisation a reçu d’une tendre mère
certaines cordes intimes, éminemment féminines, qui n ’ont pu
encore vibrer, faute d’avoir été convenablement ébranlées.
L ’époque est enfin venue d’en développer l’activité... C’est de

239
L O UI S PAUWE LS

votre salutaire influence, ma Clotilde, que j’attends cette


estimable amélioration. » A ce charabia de philosophe que le
désir congestionne, elle répond : « J ’aurais été vous voir hier, si
je n’avais été fort souffrante. Je ne veux pas que vous redeveniez
malade ou malheureux à cause de moi. »
Elle vint enfin un jour chez lui. Elle s’assit dans son
fauteuil rouge. Il rangeait des papiers devant elle, comme un
notaire. Il lui fit remarquer qu’ils étaient seuls, que la servante
s’en allait. Il lui montra de loin la chambre : un réduit sépulcral
au fond de l’appartement austère. Elle bavardait de choses et
d’autres en surveillant les plis de sa robe. Il calculait le budget
d’une vie à deux, additionnait des chiffres. Elle parlait de sa
santé et trouvait qu’il faisait trop chaud dans la pièce. E t enfin,
elle interrompit ses calculs de ménage :
— Écoutez, si vous êtes mon ami, comprenez qu’il faut
attendre longtemps encore. Quelques mois, par exemple, le
temps que je guérisse. E t puis, il est tard. Je dois repartir. Je
vous écrirai.
— M a Clotilde bien-aimée, dites-moi du moins que vous
m ’aimez comme je vous aime !
Elle ne répondit pas. Elle était déjà dans l’escalier.
Elle lui écrivit dans la nuit :
« Laissez-moi le temps. Nous nous exposerions à trop de
regrets maintenant. Soyez généreux à tous égards. »
C’était lui dire qu’il n’inspirait vraiment pas le désir d’une
jeune femme. Mais il ne comprenait pas et ergotait pesamment :
« Le gage irrévocable que je vous demande à genoux. » Ou :
« Sans ce gage de l’alliance, je ne pourrais vous regarder comme
aussi irrévocablement à moi que je me reconnais l’être à vous. »
Ou encore : « Le nœud principal de notre situation exception­
nelle. » Et ces sabots de l’amoureux positiviste : « Cette unique
garantie décisive de l’indissolubilité de notre union. » De quoi
rêver!
— Exercez votre noble intelligence sur vous-même,
réplique la chaste muse, et n’essayez pas de m ’amener de
nouveau à des actions regrettables (c’est-à-dire : vous déclarer
que je n ’ai pas de vous la moindre envie).

240
Uamour fou du positiviste

, Et elle signe, poliment :


« Je suis, de vos obligés, la plus reconnaissante et la plus
affectionnée. »
Bientôt, la phtisie achève de l’épuiser. Elle peut à peine
marcher, elle respire mal, elle se couvre de sueurs, son pouls se
précipite. Il la supplie toujours de se donner à lui. Il lui vole un
jour un baiser rapide sur les lèvres. Et s’en excuse par cette
extravagante lettre : « J ’aurais dû, hier, spécialement sentir que
j’étais alors affecté d’un trouble gastrique, par suite duquel mon
souffle, quoique habituellement très pur, se trouvait momenta­
nément indigne de se mêler au vôtre. ».
U n baiser de mauvaise haleine : la seule union charnelle.
Et sa seule nuit avec elle : auprès de son lit d’agonisante,
tandis que les parents de Clotilde veillent dans la pièce à côté,
furieux de la présence du philosophe. Elle suffoque, râle, et à
l’aube lui murmure : « Vous ne m ’aurez pas eue pour compagne
bien longtemps. »
Le lendemain éclate une scène entre Auguste Comte
hagard et les parents de Clotilde soutenus par le frère qui
s’emporte contre son maître. Auguste Comte voudrait interdire
à la famille « cette demeure sacrée ». Il exige de rester seul
auprès de Clotilde mourante :
— Votre sœur est à moi, à l’Humanité!
Il est emporté par une exaltation mystique :
— Par moi, elle sera plus illustre qu’aucune autre femme!
O n le prie de sortir. Il tombe à genoux en sanglotant.
— Retirez-vous, dit le père. Je vous donne ma parole
qu’on vous rappellera avant qu’il soit trop tard.
On l’appela le dimanche des Rameaux. Il tint la main qui
se refroidissait et s’enfuit sans u n mot.

Il décida que son amour, qui n’avait pas vaincu une


vivante, vaincrait la mort. Il résolut de l’immortaliser et
d’imposer cette immortalité au monde entier. Il lui construisit

241
L OUI S PAUWELS

un temple au fond de son cœur. Ce philosophe de la raison et du


progrès, pour qui l’esprit devait se défaire de toute métaphy­
sique, conçut la folle ambition de placer Clotilde sur les autels
d’une religion nouvelle. Aux yeux du monde, il n’y avait qu’un
pauvre professeur malheureux en amour, inconsolable du trépas
d’une jeune femme qui ne lui avait rien accordé. Mais, dans les
domaines des réalités supérieures, il y aurait un amour plus
génial que la vie, capable d’élever au rang de figure suprême de
l’Humanité une petite bourgeoise littéraire, morte de tubercu­
lose. Ah! bien sûr, pour le positiviste, qui ne croit qu’en la
matière palpable et visible, l’âme désincarnée de Clotilde n’a pas
de réalité objective. Mais elle aura une surréalité subjective *
Clotilde vivra éternellement, soutenue par le cerveau puissant
d’un philosophe, et les hommes adoreront en Clotilde la
construction mentale, élevée par Auguste Comte en mémoire
d’un être qui se confondra avec l’Être de l’Humanité tout
entière.
Il y a là quelque chose de désespéré, d’absurde, de sublime
et de profondément touchant.

Le vendredi saint 1846, année de la mort de Clotilde, il


organise le sanctuaire et le rituel. Le sanctuaire : le fauteuil
rouge dans lequel elle s’est assise, entouré de ses reliques :
bouquets de fleurs séchées, lettres, gants, mouchoir. Le
ritu e l... agenouillements, actes de foi, méditations, relecture de
la correspondance.
La prière du matin doit se faire de cinq heures et demie à
six heures et demie, à genoux, devant l’autel de Clotilde. Le
croyant commence par dire ces mots :
« Il est encore meilleur d’aimer que d’être aimé. Il n’y a
rien au monde de réel qu’aimer. »
Suit une commémoration spéciale de quinze minutes. Puis
vient une commémoration générale de vingt minutes. Le prêtre
Auguste Comte passe en revue tous ses souvenirs. Il évoque des

242
Uamour fou du positiviste

fragments de sa correspondance avec Clotilde, par ordre


chronologique :
Lui : « M on essor direct de l’Amour universel s’accomplit
sous la stimulation continue de notre pur attachement. »
Elle : « Voilà mon plan de vie : l’affection et la pensée. »
Lui : « Aimons-nous profondément, chacun à sa manière,
et nous pourrons encore être vraiment heureux l’un par
l’autre. »
Elle : « Vous êtes le meilleur des hommes, vous avez été
pour moi un ami incomparable et je m ’honore autant que je me
tiens heureuse de votre attachement. »
Lui : « C ’est donc uniquement à vous, ma Clotilde, que je
devrai de ne pas quitter la vie sans avoir dignement éprouvé les
meilleures émotions de la nature humaine. »
Elle : « Je n ’ai pas de beauté, j’ai seulement un peu
d’expression, » etc.
L ’officiant s’agenouille ensuite pendant vingt minutes
devant les fleurs de Clotilde, et dit :
« M orte comme vivante, ma sainte, tu dois toujours rester
le centre de la seconde vie dont je te suis essentiellement rede­
vable. T a douloureuse transformation d’une triste existence en
une glorieuse éternité ne doit jamais altérer la devise que je t ’ai
fait agréer : “ Amour et respect éternels ” . »
Il y a d’autres prières qu’il faut dire debout, près de l’autel.
Voici quelques versets :
« L ’Amour universel, assisté par la Foi démontrable dirige
l’activité pacifique. »
« Adieu ma chaste compagne éternelle! Adieu ma bien-
aimée! Adieu mon élève chérie et ma digne collègue! »
La conclusion est prononcée à genoux, les reliques recou­
vertes. Puis, dans une oraison, le prêtre vénère les trois plus
hautes figures de la Féminité salvatrice : Clotilde ; sa vieille
mère Rosalie (qui ne l’a jamais beaucoup aimé, et, catholique
fervente, tient sa pensée pour hérétique), et sa servante, une
brave femme indifférente, qu’il veut considérer comme sa
propre fille. Les trois saintes de sa religion : une fantomatique

243
L OU IS PA UW EL S

épouse, une mère peu maternelle, une servante transfigurée en


fille adoptive.
Il y a une prière que l’officiant doit dire dans son lit, assis,
puis une prière couché. Il y a enfin une prière pour le milieu de
la journée, une autre qui se dit en baisant une mèche de cheveux
de Clotilde. L ’oraison finale s’achève par ces mots déchirants :
« Les méchants ont souvent plus besoin de pitié que les bons. »

Il vit désormais comme un prêtre. Le II février 1852, il


proclame l’apothéose : l’identification de Clotilde avec le mythe
de la Vierge Mère de l’Humanité. Il a achevé l’un de ses grands
ouvrages : La Politique positive, précédé de cette dédicace
solennelle :
« A la sainte mémoire de mon éternelle amie, Clotilde de
Vaux, morte sous mes yeux le 5 avril 1846, au commencement
de sa trente-deuxième année. Adieu, ma sainte Clotilde, toi qui
me tenais lieu à la fois d’épouse, de sœur et de fille! Ton
angélique inspiration dominera tout le reste de ma vie pour
présider à mon inépuisable perfectionnement, en épurant mes
sentiments, agrandissant mes pensées, et ennoblissant ma
conduite. Puisse cette solennelle assimilation à l’ensemble de
mon existence révéler dignement ta supériorité méconnue!
Comme principale récompense des nobles travaux qui me
restent à accomplir sous ta puissante invocation, j’obtiendrai
peut-être que ton nom devienne inséparable du mien dans les
plus lointains souvenirs de l’Humanité reconnaissante. »
Il lui survit onze ans, publie « Le Catéchisme positiviste et
La Synthèse objective ou Système universel des conceptions propres
à Vétat normal de VHumanité. », qui sont les fondements d’une
religion nouvelle, dont Aldous Huxley dira : « C’est le catholi­
cisme, moins le christianisme. » Il prévoit l’organisation des
temples, les sacrements positivistes, la discipline propre aux
fidèles, les dévotions particulières aux « saintes figures » de
femmes que sont Clotilde, sa mère et sa servante. La Nouvelle
Religion de l’Humanité a pour devise essentielle : « L’amour

244
Vamour fou du positiviste

pourprincipe, l’Ordre pour base, le Progrès pour but. » A Paris,


« Très Sainte Métropole », s’élèvera le premier sanctuaire du
positivisme, rue Payenne, dans la maison où mourut Clotilde.
Auguste Comte meurt en 1857, ayant fixé pour les dix ans à
venir les messes athées et les solennités du culte de Clotilde*
tout l’ensemble liturgique d’une religion sans Dieu qui devâit,
selon son vœu illuminé, conquérir l’Occident et faire entrer la
conscience humaine dans l’âge du progrès.
Ï1 avait prévu le triomphe d’outrp-tombe pour l’année
1867, date à laquelle devait être publiée la « correspondance
sacrée ». Mais, en .1867,, Paris, ne*..célèbre, pas la Nouvelle
Religion de l’Humanité positiviste. Paris fête l’Exposition
universelle et la musique d’Offenbach.
Dans son testament A uguste C onte souhaitait être uni
dans le tombeau à sa chère Clotilde. farnijle de la ,jeune
femme, qui n’avait jamais accep té le philosophe, s’y .opposa,
Soixante-quinze ans après la mort d’Auguste Comte, ses
disciples obtinrent enfin le transfert des restes de Clotilde dans
le tombeau du pontife de l’Humanité, au Père-Lachaise. Hélas,
le caveau de la Vierge Mèfe ^étatit pas ^tanchêjdù né tetrouvà
qu’un peu de boue, « unëiftoùàSédëlinibiï », seïoh lé Ifappdrt dû
commissaire de police.
Leurs corps ne se sont jamais étreints. Leurs os ne se* sont
pas mêlés.

245
L OU I S PAUWE L S

— On connaît assez mal cette dernière partie de la vie d’Auguste


Comte. Les encyclopédies et les grands dictionnaires font une large place
à la philosophie d’Auguste Comte, qui prépare le matérialisme
contemporain. Mais ils sont discrets sur la transfiguration de Clotilde,
par l’amour fou, en Vierge Mère de l’Humanité, et sur Auguste Comte
grand prêtre d’une religion nouvelle.
— En effet. Émile Littré (l’auteur du fameux dictionnaire de la
langue française, athée, franc-maçon, et ami d’Auguste Comte)
prend lui-même des distances à partir de la crise amoureuse et
mystique du philosophe. Il écrit, à propos de la rencontre avec
Clotilde : « Dès lors, la crise prit un caractère déterminé, et elle
imprima le sceau du sentiment sur la conception qu’il élaborait. »
— C’est une façon respectueuse de dire qu’Auguste Comte est
devenu fou ?
— Au moment où il se rend pour la première fois chez les
parents de Clotilde de Vaux, il souffre de troubles nerveux,
d’insomnies, de mélancolie, d’oppressions, de faiblesse générale. Il
est épuisé par ses énormes travaux. Mais il faut bien dire aussi qu’en
1826 (à vingt-huit ans), peu après son mariage avec une ancienne
prostituée, il fait une tentative de suicide. Il passe dix mois
d’internement dans la maison de santé du docteur Esquirol. Il a des
délires de persécution et de grandeur, suivis d’accablement mélanco­
lique. Sa mère, très dévote, en profite d’ailleurs pour faire célébrer le
mariage religieux de son fils par l’abbé de Lamennais, qui n’a pas
encore atteint la célébrité. Est-ce donc un retour des dérangements
mentaux? Oui, peut-être. Mais il montre, dans sa construction
mentale, une fermeté, une constance, un esprit de système tout à fait
extraordinaires. Aliéné? Non. Il devient étranger à l’idée de mort, de
mortalité. Si c’est une bizarrerie, c’est une bizarrerie lucide. On peut
même dire qu’il exploite ce qu’on pourrait appeler une folie, pour
échapper justement à la folie. André Thérive, qui a étudié les
dernières années d’Auguste Comte, dit : « Car, enfin, ces exercices
méthodiques de recueillement et de prière, sa construction systéma­
tique d’une déité tout humaine, d’une transcendance tout intérieure,
voilà peut-être des jeux absurdes d’un esprit dévoyé, mais voilà aussi
un moyen sûr de rester calme, de tenir bien en main le gouvernail au
milieu des tempêtes où bien d’autres sombreraient. »
— Il existe des temples de la religion positiviste?
— Oui. Rue Payenne, où vécut Clotilde. Rue Monsieur-le-

246
Vamour fou du positiviste

Prince, où vécut Auguste Comte. Quelques disciples y célèbrent


encore le culte de Clotilde, Vierge Mère de l’Humanité. Combien y
a-t-il de temples positivistes dans le monde? Peut-être une dizaine.
Selon Auguste Comte, l’Occident en devait avoir deux mille, dont
quatre cents en France. Pour chacun, sept prêtres et trois adjoints,
nommés par concours (comme à Polytechnique). Le clergé devait
compter vingt mille philosophes occidentaux.
Curieusement, c’est au Brésil que la religion de l’Humanité
rêvée par Auguste Comte a connu son triomphe, avec un fort
nombre de fidèles. Il y a, à Rio, un grand temple du positivisme. Et
savez-vous que le drapeau national brésilien est l’emblème du
positivisme conçu par Auguste Comte? Un drapeau vert, avec le
globe terrestre entouré d’une banderole qui porte la devise comtiste :
« Ordre et Progrès » « Ordem e Progresso »
— Mais, pour un savant et un philosophe de l’importance de
Comte, n’est-ce pas là une fin dérisoire?
— Tout dépend comme nous l’entendons. Il a fondé la
sociologie comme science positive, et rejeté les âges théologique et
métaphysique de l’histoire humaine. Mais il a pensé que l’homme ne
pouvait cependant pas se passer de sentiment religieux. Il a voulu
bâtir, par la puissance de sa subjectivité considérée comme telle, une
sorte d’imitation du catholicisme sans le christianisme, sans dogme
révélé. Il a inventé toute une symbolique, à partir de sa vie
personnelle, si pauvre en amour et si riche en cœur. Et il a voulu que
cette symbolique servît de repère religieux aux hommes des âges
nouveaux. Il a fait le pari que sa propre construction mentale serait
plus vraie que la réalité, plus vraie que le monde. Il a enfin voulu
fabriquer de l’immortalité sans référence à Dieu, par la seule
puissance de son cerveau et de ses sentiments, et rendre ainsi
Clotilde éternellement vivante, non comme une déesse réelle, mais
comme une image de ce qu’il y a de plus pur dans l’Humanité. C’est
peut-être délirant. Mais c’est un noble délire.
— Salvador Dali dit de Comte : « Ce philosophe au prénom de
pitre. »
— C’est méchant. Il serait d’ailleurs plutôt le clown blanc que
l’Auguste, sur la piste enchantée, dans le cirque du monde où la
mort est Monsieur Loyal. Mais je préfère dire : pauvre homme et
grand esprit devenu fou d’amour. Considérable penseur laïque
devenu fou de sainteté...

247
L O U I S PAUWE LS

SOURCES

Jules Bois, Les Hiérophantes, études sur les fondateurs de religion, depuis la
Révolution jusqu’à cejour, édit. Chacomac, Paris, 1905.
André T h é r iv e , Clotilde de Vaux ou la déesse morte, Albin Michel, Paris, 1957.
Mademoiselle Couedon,
la voyante de la rue de Paradis

GUY BRETON
NOUS SOMMES AU MOIS D’AVRIL 1896. UN MOIS D’AVRIL, DISENT
les journaux, comme on n’en a pas vu depuis un siècle : un mois
d’avril éclatant, lumineux, souriant. Pourtant, depuis quelques
jours, un homme, à Paris, est soucieux. Cet homme est le
concierge du 40 rue de Paradis.
Pourquoi est-il soucieux? Parce que les locataires du
4e étage, M. et M me Couedon, qui mènent une vie rangée avec
leur fille, se sont mis brusquement à recevoir vingt à trente
personnes par jour et que ce changement l’intrigue.
Que viennent faire tous ces gens?
U n matin, il décide d’en avoir le cœur net.
Il monte discrètement derrière un nouveau visiteur, se
cache dans un coin de l’escalier et écoute. L ’autre parvient au
4e étage, sonne, attend. Au bout d’un instant, on lui ouvre la
porte. Ce que le concierge entend alors n’est pas pour le
rassurer. Au contraire.
Il entend en effet le visiteur dire à M me Couedon :
— Pardon, madame, j’aurais une question à poser à
l’archange Gabriel.
M me Couedon va-t-elle éclater de rire?
Non. Elle répond :
— C’est très facile, monsieur, ma fille va vous recevoir.
On a beau être concierge rue de Paradis, il y a tout de
même des choses qui étonnent.

251
GUY BRE TON

Le lendemain, n’y tenant plus, il interpelle M 1Ie Couedon,


Henriette, une grande brune aux yeux doux, âgée de vingt-
quatre ans.
— Ils en reçoivent du monde, vos parents, depuis quelque
temps...
— Ce ne sont pas mes parents, dit la jeune fille, c’est moi.
— Vous? Mais qu’est-ce qu’ils vous veulent, tous ces gens-
là?
— A moi rien... C’est à l’archange Gabriel qu’ils
s’adressent.
— A l’archange Gabriel?
— Oui. Ils l’interrogent et l’archange leur répond par ma
bouche.
— Eh bien, vous devez gagner beaucoup d’argent, dit le
concierge, car vous avez des clients... et des chics!
M lle Couedon l’interrompt :
— Mais je ne me fais pas payer, monsieur. J ’ai été choisie
par le ciel; c’est une mission que j’accomplis.
Et, très digne, elle quitte le concierge.

Les jours qui suivent, les visiteurs se font encore plus


nombreux. Il y a cinquante, quatre-vingts, puis cent personnes
qui se présentent quotidiennement à la porte des Couedon.
T out Paris parle de la voyante de la rue de Paradis. On assure
que, tous les jours, elle entre en extase et prophétise; qu’elle
annonce aussi bien des événements politiques et des catas­
trophes de chemin de fer que la guérison d’une varicelle ou la
naissance de jumeaux. Bref, que rien ne lui échappe...
Finalement, des journalistes viennent interviewer Henriette
Couedon. Elle leur explique d’un ton enjoué qu’elle a été choisie
par Dieu pour avertir ses contemporains des grands événements
qui se préparent, et qu’elle est inspirée par l’archange Gabriel

252
M Ue Couedon, la voyante de la rue de Paradis

— Quand l’archange parle par ma bouche, dit-elle, je


n’entends pas. Je n'entends pas davantage les questions qu’on
lui pose et auxquelles il répond. Je suis un instrument, pas plus.
A ce moment-là, ma personnalité disparaît. C’est par ma mère,
par les autres témoins que j’ai appris les diverses prophéties
dont j’ai été le truchement et dont beaucoup, déjà, se sont
réalisées.
Après la parution de ces articles, les Parisiens se ruent
littéralement au 40 rue de Paradis. Ils s’entassent dans la
minuscule entrée des Couedon, il y en a sur le palier, dans
l’escalier et jusque sur le trottoir. On les introduit par petits
groupes dans un salon modeste dont les meubles sont recouverts
de housses et que décorent quelques statuettes et quelques
images pieuses. Ils attendent en silence, comme s’ils étaient à
l’église. Certains, à tout hasard, s’agenouillent sur le tapis. Puis,
la jeune voyante paraît, souriante ; elle salue l’assistance de
quelques mots aimables et explique comment les choses vont se
passer :
— Si vous avez des questions à poser, adressez-vous à
l’ange, pas à moi. C’est lui qui vous répondra. N e vous étonnez
pas s’il vous tutoie. Il ignore le vouvoiement. Mais vous, par
respect, vous ne devez pas le tutoyer...
Après quoi, M ,le Couedon s’assied dans un fauteuil et
demeure immobile. Ses mains se crispent sur les accoudoirs et,
tout à coup, ses paupières s’abaissent à demi, ses prunelles
disparaissent « comme si ses yeux s’étaient retournés pour lire
au-dedans d’elle-même », dit un témoin, et elle parle, ou plutôt
elle psalmodie des phrases rythmées faites de petits vers plus
assonancés que rimés :

Un cyclone va trembler,
Ce n’est pas éloigné.
Le Vésuve va monter,
Puis un autre à côté;
Des volcans vont sauter,
J ’en vois comme enterrés.

253
GUY BRE TON

Puis, après un court silence

Dans une maison élevée


Remplie de gens aisés,
Une fillette âgée
De moins de douze années
N ’aura plus mal aux pieds.

Ces phrases se dévident longuement sur un ton monotone.


Quand elle a terminé, les visiteurs posent des questions et
l’archange Gabriel répond par la bouche de la jeune fille. Il
élimine parfois certains sujets. C’est ainsi qu’un jour, une dame
ayant demandé si elle retrouverait sa perruche, l’ange, très
fâché, a déclaré qu’il ne répondrait pas à une question aussi
frivole.
Bientôt, des médecins, des prêtres, des savants, des
hommes politiques, et le célèbre Papus viennent interroger
M 1,e Couedon. Elle leur annonce le retour d’un roi en France :
— Il s’appellera Henri et régnera sous le nom de Henri V
Tous les journaux, bien entendu, se font l’écho de cette
prédiction et le pays tout entier en parle. On assiste alors, au
40 rue de Paradis, à une scène extraordinaire : le prince Henri
d’Orléans, en personne, vient interroger Henriette Couedon. Il
se mêle aux visiteurs, attend une heure dans le couloir, ouvre
même la porte aux personnes qui sonnent. Enfin, il est reçu :
— Archange, est-ce moi qui monterai sur le trône de
France?
Mais Gabriel, avec une franchise angélique, lui répond :
— Pas du tout !
Et le prétendant s’en va, la tête basse.
Deux jours après, c’est un Naundorff, frère de Henri de
Bourbon, qui se présente chez M ,,e Couedon :
— Mon frère sera-t-il roi? demande-t-il.

Je ne vois pas monter


Sur un trône doré
Ton frère bien-aimé;

254
M lle Couedon, ¡a voyante de la rue de Paradis

La couronne enviée
Lui passera sous le nez.

répond l’ange qui ne répugne pas aux tournures populaires,


N aundorff s’en va, fort déçu.
Alors, la France se passionne. Edouard Drum ont, Jules
Claretie, Émile Zola s’en mêlent. O n veut en savoir plus sur
M lle Couedon, et un journaliste va rendre visite à une mysté­
rieuse M me O, voyante elle-même, chez qui M ,le Couedon
aurait eu sa première extase.
— Oui, c’est vrai, dit-elle, mais vous savez que l’ange parle
aussi par ma bouche tous les mercredis. Bien mieux, monsieur :
moi, je vois les âmes. Une personne est morte, l’autre jour. J ’ai
su, sans bouger de chez moi, l’heure de sa mort — car j’ai vu
son âme passer...
— Et comment est-ce fait, une âme qui passe? demande le
reporter.
— C’est comme une petite flamme, une petite flamme de
punch, tantôt blanche, tantôt bleue...
Cette âme qui ressemble à la flamme bleue d’un punch fait
ricaner les journalistes. Certains commencent à dire que
M ,le Couedon, comme M me O., est une détraquée.
— Qu’on nous laisse tranquille avec ces bêtises, écrit Zola.
Les prétendus phénomènes de voyance ne sont qu’attrape-
nigauds, tout juste bons à impressionner quelques bigotes
illettrées.
L ’étoile de M ,le Couedon commence à baisser. Le Tout-
Paris est changeant et a tôt fait de brûler ses idoles.
Et puis...
Et puis, un soir de mai 1896, la comtesse de Maillé reçoit
dans son salon parisien la fíne fleur de l’aristocratie française. Il
y a là plus de cent invités portant des noms prestigieux.
— Je vous ai réservé une surprise, leur dit M me de Maillé.
Une attraction : la célèbre voyante, M 1,e Couedon, que voici...
Un peu intimidée, la jeune fille entre sous les applaudisse­
ments et va s’asseoir au centre du salon. Toute l’assistance la

255
GUY BRE TON

considère avec une curiosité amusée. Comme elle tarde à


prophétiser, on tape des pieds :
— L ’extase! L ’extase! L ’extase! répète-t-on.
Alors, la jeune voyante se renverse soudain dans son
fauteuil et ferme à demi les yeux. Ses pommettes rougissent et
elle psalmodie :

Près des Champs-Élysées


Je vois un endroit pas élevé
Qui n’est pas pour la piété,
Mais qui en est approché
Dans un bruit de charité
Qui n’est pas la vérité.

Elle s’arrête un instant. Son visage se contracte :

Je vois le feu s’élever


E t les gens hurler,
Des chairs grillées,
Des corps calcinés ;
J ’en vois comme par pelletées.

La voyante vacille. On est obligé de la soutenir. Quand son


malaise est passé, Henriette précise que toutes les personnes qui
l’écoutent seront épargnées. Puis elle se tourne vers le comte de
Maillé et lui annonce qu’il sera touché, mais « de très loin ».
Avant de se retirer, la jeune voyante ajoute encore qu’après cet
incendie, elle voit la mort d’un grand seigneur...
Dix minutés après, tous les invités de M me de Maillé ont
repris leur papotage mondain.
Et un an plus tard, presque jour pour jour, le 4 mai 1897,
le Bazar de la Charité, installé rue Jean-Goujon, près des
Champs-Élysées, prend feu. La foule, prise de panique, court
en hurlant vers des issues trop étroites. On s’écrase, on se bat, et
tout grille, tout se consume, tout se calcine. Il y a plus de cent
morts, dont la duchesse d’Alençon.
Or, comme l’a prédit Henriette, aucun des invités de

256
A i,,e Couedon, la voyante de la rue de Paradis

M me de Maillé n’est parmi les victimes. Quant au comte, il est


en deuil d’une arrière-cousine.
Enfin, le 7 mai, trois jours après la catastrophe, le duc
d’Aumale meurt en Sicile en apprenant la mort de sa nièce, la
duchesse d’Alençon...

— Voilà donc un cas de voyance nettement établi... Si toutefois les


petits vers que vous avez cités concernant le Bazar de la Charité ont
bien été, mot pour mot, prononcés par Ai1,e Couedon.
— Je vous rassure tout de suite, ils ont été notés immédiate­
ment par Gaston Méry, un journaliste qui se trouvait là. En outre, le
comte de Maillé lui-même en a confirmé l’exactitude dans un article
publié par le journal Le Temps.
— Qu’a-t-elle prédit d’autre qui se soit réalisé?
— Des cyclones, des catastrophes de chemin de fer, des duels
entre personnages célèbres, la disparition de Félix Faure, la
révolution russe...
— Et elle ne s’est jamais trompée?
— Si... Par exemple en annonçant le retour d’un roi en France.
— Comment était-elle dans la vie? N ’était-elle pas un peu
hystérique?
— Pas du tout. C’était une jeune fille gaie, enjouée, rieuse,
pieuse, mais nullement mystique. Elle lisait beaucoup et son auteur
préféré n’était pas saint Jean de la Croix ou Nostradamus, mais Jules
Verne... Elle ne s’était d’ailleurs jamais intéressée à l’occultisme.
Elle avait une très bonne santé et n’avait jamais ressenti aucun
trouble nerveux. Bref, c’était une brave jeune fille, bien équilibrée.

257
GUY B RE TO N

Or, un jour, ses parents se rendirent avec elle chez une amie, la
fameuse Mme O., dont j’ai parlé. Cette dame prétendait être inspirée
par l’archange Gabriel et avoir des dons de voyance. Toutefois,
depuis quelque temps, son don semblait s’amenuiser. Il est vrai
qu’elle faisait payer ses clients...

— Je vous interromps : quand une voyante se fait payer elle « voit »


moins bien?
— Je ne vais pas faire plaisir aux dames qui font profession de
dire l’avenir, mais il est certain que, très souvent, les voyantes
perdent leurs dons en les monnayant...
— Revenons à Aflle Couedon.
— Oui. Ce jour-là, Henriette se trouvait donc chez Mme O.
quand, tout à coup, elle tomba dans une extase qui dura plusieurs
heures. Par la suite, elle raconta que l’archange Gabriel, écœuré de
voir Mme O. commercialiser sa voyance, était venu lui annoncer qu’il
l’avait choisie comme porte-parole.
— Qu’en pensez-vous?
— Je vous avoue que je ne crois pas beaucoup à l’intervention
de l’archange Gabriel dans cette histoire; mais il est incontestable
qu’un jour, pour des raisons qui demeurent mystérieuses, le
comportement de M ,,e Couedon se transforma du tout au tout et
qu’elle sembla avoir un certain don de voyance.
— N ’importe qui peut prédire, sans courir un grand risque de se
tromper, qu’il y aura dans les semaines à venir un tremblement de terre
quelque part, une catastrophe de chemin de fer, la mort d’un homme
célèbre ou des troubles sociaux...
— Je vous l’accorde. Aussi je n’attache guère d’importance à
tout ce qu’elle a pu prédire avant et après la soirée de mai 1896. Mais
il y a l’extraordinaire vision de l’incendie du Bazar de la Charité.
N’aurait-elle « vu » que cet événement, que son cas serait à jamais
passionnant. Car, au moment où elle en a parlé, aucun projet
concernant une vente de charité installée près des Champs-Élysées,
n’existait encore...
— Tout cela nous amène à penser que la voyance existe. Mais
comment peut-on expliquer qu’on puisse avoir la vision d’un événement
du futur?
— Dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de

258
A flle Couedon, la voyante de la rue de Paradis

répondre à cette question. Pourtant, je vais vous donner une


explication qui est souvent proposée par les parapsychologues :
imaginez un train tournant autour d’une montagne à la rencontre
d’un autre train qui roule sur la même voie. Ces deux trains
s’ignorent réciproquement. Ils ne reçoivent aucun signal d’alarme et
leur collision est certaine. Cependant leur destin leur est inconnu.
Tandis que la catastrophe qui se prépare est absolument évidente
pour un observateur placé, par exemple, dans un avion, à quelques
centaines de mètres au-dessus d’eux. Eh bien, le voyant est
peut-être un être qui se situe à un niveau supérieur.
— Est-ce que des savants se sont penchés sérieusement sur ces
problèmes?
— Oui. Entre autres, l’un des plus grands biologistes de notre
temps, le Dr Alexis Carrel, prix Nobel et auteur de L ’Homme, cet
inconnu. Voici ses conclusions :
« Certains individus paraissent susceptibles de voyager dans le
temps. Les clairvoyants perçoivent non seulement des événements
qui se produisent au loin, mais aussi des événements passés et futurs.
On dirait que leur conscience projette ses tentacules aussi facilement
dans le temps que dans l’espace. Ou bien que, s’échappant du
continuum physique, elle contemple le passé et le futur, comme une
mouche contemplerait un tableau si, au lieu de marcher à sa surface,
elle volait à quelque distance de lui. Les faits de prédiction de
l’avenir nous mènent jusqu’au seuil d’un monde inconnu. Ils
semblent indiquer l’existence d’un principe capable d’évoluer en
dehors des limites de notre corps. »
— Mais alors, l’avenir existerait donc déjà?
— Permettez-moi de vous laisser seul avec cette vertigineuse
question...

SOURCES

Henry James F o r m a n , Les Prophéties à travers les âges.


Gaston MÉRY, La Voyante de la rue de Paradis, dix fascicules, 1896.
Louis S a p in , « L’Incendie du Bazar de la Charité », dans Prélude à la Belle
Époque, par Gilbert Guilleminault.
L'Écho du Merveilleux, n° du 26 mai 1897.
L'Illustration, n° du 11 avril 1896.
Un régiment disparaît
dans un nuage

GUY BRETON
AU DÉBUT DE 1915, LES GOUVERNEMENTS FRANÇAIS ET BRITAN-
nique décidèrent d’organiser une expédition commune contre la
Turquie dont les ports n ’étaient ouverts qu’aux navires de guerre
allemands.
Le but de cette entreprise était de forcer le détroit des
Dardanelles et de s’emparer de Constantinople. Les deux ami­
rautés commencèrent par envoyer une flotte qui se heurta à
une défense turque tout à fait inattendue. U n cuirassé fran­
çais, deux cuirassés anglais et divers croiseurs et contre-
torpilleurs furent coulés. Il fut alors décidé d’entreprendre
un débarquement dans la péninsule de Gallipoli.
Au mois de mars, un corps expéditionnaire français
s’embarqua à Marseille aux côtés d’une armée anglaise.
Après de nombreux contretemps, ces troupes débar­
quèrent au sud de la péninsule, le 25 avril. Elles devaient y
rencontrer une violente résistance. Au point que, trois mois plus
tard et malgré des combats furieux dirigés par le général
Gouraud, elles n ’avaient réussi à pénétrer que de six kilomètres
vers l’intérieur.
Les états-majors décidèrent alors de créer un second front
en allant attaquer la péninsule par le nord-est. Le 6 août,
soixante mille hommes débarquèrent à Suvla. Ils devaient se
heurter, eux aussi, à une solide armée turque.
Après de terribles engagements au pied du mont Scimitar,

263
GUY BRE T ON

les Anglais se dirigèrent vers le sud p^ur opérer leur jonction


avec les Australiens débarqués à Gafa Tépé.
C’est au cours d’une de ces marches qu’eut lieu l’un des
événements les plus extraordinaires de toute la guerre.
Cela se passe le 21 août, dans la matinée.
Ce jour-là, le 5e régiment de Norfolk, ou plutôt ce qui en
restait, c’est-à-dire environ quatre cents hommes, reçoit l’ordre
de soutenir un bataillon d’Australiens et de Néo-Zélandais qui
n’arrivaient pas à prendre une certaine cote 60, l’un des points
clés de la région.
Le 5e régiment de Norfolk se met donc en route. D u
sommet d’une colline voisine, des soldats néo-zélandais le voient
marcher sur une pente assez raide, puis s’engager dans un vallon
et remonter le lit d’un torrent desséché.
Il fait un temps splendide. Pourtant, les Néo-Zélandais
remarquent une anomalie dans le paysage. Alors que le ciel est
clair, six ou huit nuages énormes stationnent depuis le matin au-
dessus de la cote 60. Des nuages qu’un vent du sud de 6 à
7 kilomètres-heure ne fait changer ni de place ni de forme.
E n outre, un autre nuage comparable à une nappe de
brouillard très dense, pouvant avoir 250 mètres de long et
50 mètres d’épaisseur, semble traîner au sol...
Les Néo-Zélandais considèrent ce phénomène avec étonne­
ment. L ’un d’eux, un sapeur nommé Reichart, appartenant à la
3e section de la l re compagnie du génie, ne peut s’empêcher de
dire :
— C’est curieux, ces nuages qui ne bougent pas! Je les
observe depuis ce matin, ils ont l’air solides!...
— Regarde celui qui est par terre, lui dit un de ses
camarades. Il réfléchit la lumière du soleil.
Pendant ce temps, le 5e régiment de Norfolk continue son
ascension parmi les pierres du torrent desséché. Il fait chaud en
Turquie, au mois d’août, et les soldats anglais transpirent.
Après deux heures de marche difficile, ils parviennent enfin
sur une butte. Là, ils se regroupent et marchent en direction de
la cote 60 qui se trouve en partie recouverte par l’étrange nappe
de brouillard.

264
Un régiment disparaît dans un nuage

D u haut de leur colline, les Néo-Zélandais les observent.


— Regarde, dit le sapeur Reichart à son compagnon, les
Anglais approchent du nuage. On va voir s’ils osent pénétrer
dedans.
Pourquoi n ’oseraient-ils pas? dit l’autre, ce ne sont pas
des gaz asphyxiants...
— Non, sans doute, dit Reichart; mais je ne sais pas
pourquoi, ce brouillard ne me dit rien qui vaille!
Ils voient bientôt le 5e régiment de Norfolk aborder le
nuage et s’y enfoncer sans hésiter.
— Il est si épais, dit Reichart, qu’on ne voit plus ceux qui
sont dedans.
E n rang par huit, le régiment anglais pénètre toujours dans
le nuage.
Quand le dernier homme a disparu, les Néo-Zélandais
regardent l’autre extrémité de la nappe de brouillard.
— Je me demande s’ils ont été incommodés, dit le sapeur
Reichart.
L ’autre sourit :
— On ne va pas tarder à le savoir...
Et ils attendent.
Au bout de cinq minutes, comme rien n ’apparaît, Reichart
s’inquiète :
— Qu’est-ce qu’ils peuvent faire là-dedans?
Et tout aussitôt, il s’écrie :
— Oh! Regardez!
L ’étrange nuage dans lequel se trouvait le 5e régiment de
Norfolk s’est détaché du sol et s’élève bientôt, non pas comme
les nappes de brouillard ordinaires qui s’effilochent dans l’air,
mais en conservant sa forme.
— Mais où sont les Anglais? hurle Reichart.
Sur le terrain, il n’y a plus un seul homme, aucune arme,
rien! La butte est absolument déserte.
Les vingt-deux hommes de la l re compagnie néo-zélan­
daise sont littéralement figés. Tandis qu’ils considèrent l’endroit
où quatre cents soldats anglais viennent de se volatiliser, la
nappe de brouillard continue de monter vers les nuages qui sont

265
GUY BRE T ON

au-dessus d’elle. Quand elle les a rejoints, l’ensemble s’en va


lentement en direction du nord et disparaît dans le ciel.
On ne retrouva jamais aucune trace du 5e régiment de
Norfolk.
Les années passèrent. Et en 1918, après la capitulation de la
Turquie, l’Angleterre exigea que les hommes de ce régiment
porté disparu lui fussent restitués.
Les Turcs firent des recherches et répondirent qu’ils
n’avaient jamais entendu parler du 5e régiment de Norfolk. Les
Anglais insistèrent, fournirent des dates, des précisions sur les
lieux, ainsi que les témoignages des Néo-Zélandais. L ’état-
major turc, de nouveau, fouilla ses archives. Ce fut pour
répondre qu’il n’avait été fait aucun prisonnier à la date du
21 août 1915...

— Un régiment entier qui disparaît dans un nuage... Est-ce que,


cette fois, vous n3allez pas'un peu loin?
— Je vous garantis que cette histoire est authentique. Elle a été
rapportée par de nombreuses revues anglaises, par des journaux
d’anciens combattants qui ont publié les témoignages des Néo-
Zélandais — notamment du sapeur Reichart — et elle a fait l’objet
d’enquêtes, de recherches, de vérifications, aussi bien de la part des
autorités britanniques que des autorités turques. Personne n’a jamais
pu donner d’explication...
— Quelles hypothèses a-t-on émises?
— A l’époque, on a parlé d’un gaz non seulement asphyxiant, mais
« dissolvant », inventé par les Allemands. Mais cette idée n’a pas été

266
Un régiment disparaît dans un nuage

retenue. On a parlé aussi d’un phénomène naturel, d’un cratère qui


se serait ouvert brusquement sous les pieds des soldats du
5e régiment de Norfolk, et qui se serait refermé après que le
régiment eut été englouti... Ai-je besoin d’ajouter que cette
explication, non plus, n’a pas semblé sérieuse?... Finalement, on a
classé cette disparition dans le grand dossier des « énigmes » de
l’Histoire. Et Dieu sait si ce dossier est riche!
— Et aujourd’hui, qu’en pense-t-on?
— Aujourd’hui, l’hypothèse la plus répandue est qu’il s’agit
d’un enlèvement par un engin ayant la forme d’un nuage.
— Un O VN I en forme de nuage, voilà qui est nouveau!
— Pas du tout! La Bible, par exemple, mentionne à de très
nombreuses reprises, l’apparition de « nuées lumineuses » qui
déposent ou enlèvent des personnages...
— Alors le nuage vu par les Néo-Zélandais aurait été un faux
nuage?
— Tout leur récit conduit à cette conclusion. Souvenez-vous : le
sapeur Reichart parle d’un nuage «dense et fixe qui reflétait la lumière
du soleil, » puis qui s’éleva subitement pour rejoindre les autres —
lesquels, Je vous le rappelle se trouvaient au-dessus de la colline
depuis le matin, immobiles malgré le vent... Après quoi, tout ce groupe
de nuages étranges se dirigea vers le nord et disparut... Avez-vous
déjà vu beaucoup de stratus ou de cumulus agir de cette façon?...
— Cela ressemble un peu à de la science-fiction.
— Oui. Mais nous vivons peut-être, sans le savoir, un roman de
science-fiction. Vous savez que Charles Fort, l’auteur du Livre des
damnés, parlant de ces disparitions mystérieuses d’individus ou de
groupes d’individus, disait : « On nous pêche »...
— Et qui viendrait nous pêcher? Des extra-terrestres?
— Disons plutôt des gens venus d’ailleurs... — je vous
expliquerai pourquoi tout à l’heure —, des gens venus d’ailleurs que
nous intéressons. Vous savez qu’il disparaît par an, rien qu’en
France, environ vingt-cinq mille personnes, c’est-à-dire l’équivalent
de la population d’une ville comme Chalon-sur-Saône... Que
deviennent ces gens? Il y a des suicides, des crimes parfaits, des
individus qui fuient à l’étranger sans donner de nouvelles, soit! Mais
cela ne constitue qu’un très faible pourcentage : 10 %, 20 % peut-
être. Il reste 80 °„ de disparitions inexpliquées. C’est-à-dire environ

267
GUY B RE TO N

quinze mille personnes. Et cela dure depuis des années et des


années...
— Enlever un régiment semble tout de même extraordinaire!
— Ce n’est pas le seul cas connu. Pendant la Seconde Guerre
mondiale, une division japonaise a disparu sans laisser de traces en
Nouvelle-Guinée. Et je pourrais vous citer le cas de familles entières
qui se sont évanouies au cours d’une promenade en forêt, d’équi­
pages de bateaux qui se sont volatilisés (rappelez-vous l’histoire de la
Mary-Céleste), d’automobilistes qui ne sont jamais arrivés à leur lieu
de destination et dont on a perdu toute trace... Certaines de ces
disparitions sont absolument stupéfiantes. Un jour de novembre
1809, la calèche de Benjamin Bathurst, qui était ambassadeur de
Grande-Bretagne auprès de la cour d’Autriche, arrive dans une
petite ville allemande, à Perlberg, et s’arrête devant une auberge.
Bathurst descend pour déjeuner. Quand il a terminé, il salue l’auber­
giste qui se trouve, avec quelques voyageurs, sur le pas de la porte, et
contourne sa voiture pour assister au changement des chevaux... On
ne l’a jamais revu!... Et toutes les recherches entreprises pour le
retrouver demeurèrent vaines...
-— Il n*y avait aucune autre voiture à proximité qui eût permis un
enlèvement?
— Rien! La route était absolument vide. Il n’y avait non plus
ni mur ni buisson où l’ambassadeur aurait pu se cacher... Voici un
autre exemple : vers 1930, le torpilleur de la marine américaine, le
Cyclops, qui navigue par temps calme et sur une mer d’huile,
disparaît sans que les spécialistes puissent donner la moindre
explication. Je pourrais vous citer des centaines d’autres cas.
— Je sens que vous allez me parler du Triangle des Bermudes.
— Bien sûr. Dans cette région de la mer des Caraïbes, tout
comme en un lieu qui se trouve situé à l’est du Japon et qu’on
appelle la mer du Diable, des bateaux et des avions — et cela malgré
nos équipements de radio et de radars — disparaissent mystérieuse­
ment sans laisser aucune trace. Les rares pilotes qui ont le temps de
lancer un dernier message expliquent, sur un ton d’épouvante, qu’ils
sont entourés par « quelque chose de lumineux ». Puis c’est le
silence. Il semble que ces bateaux et ces avions soient en quelque
sorte « aspirés » par quelque chose, quelque part... Comme si
quelqu’un situé hors de notre univers s’amusait, suivant l’expression
de Charles Fort, à « pêcher » les humains...

268
Un régiment disparaît dans un nuage

— Et mis à part Venlèvement du régiment de Norfolk, a-t-on


assisté à l’une de ces « pêches » extraordinaires?
— Presque. Cela s’est passé en 1909, dans une ferme près de
Brecon, au pays de Galles. Le soir de Noël, toute la famille d’Owen
Thomas était réunie autour de la cheminée en compagnie de deux
invités, le pasteur et le vétérinaire. Au moment où l’on va se mettre à
table, Mrs Thomas demande à son fils Olivier, âgé de onze ans,
d’aller au puits chercher de l’eau.
L’enfant enfile ses galoches, car il a neigé, prend un seau et sort
de la maison. A peine a-t-il refermé la porte qu’on l’entend hurler,
puis appeler au secours. On se précipite avec une lanterne. On ne
voit rien, mais l’enfant crie maintenant :
— « Ils » me tiennent! Au secours! Au secours!
Ces curieux appels semblent provenir du ciel. Rapidement, ils
diminuent d’intensité, comme si l’enfant montait vers les nuages,
puis un silence angoissant tombe sur la cour de ferme. Le pasteur,
lanterne en main, suit les traces de pas qu’Olivier a laissées dans la
neige. On s’aperçoit alors qu’à quelques mètres de la maison, ces
traces cessent brusquement comme si l’enfant avait été enlevé de
terre... On ne le retrouvera jamais...

— Alors, où s’en iraient ces bateaux, ces avions, ces régiments, ces
familles et ces enfants qui disparaissent?
— Peut-être sortent-ils de notre temps ou de notre univers.
Vous savez que la plupart des physiciens admettent aujourd’hui
l’existence d’univers parallèles coexistant avec le nôtre. De nom­
breux ouvrages ont été publiés sur ce sujet passionnant. Dès 1965,
un membre de l’Académie des sciences de New York, le Dr J. H.
Christenson, publiait un article intitulé Time Reversai dans lequel
il écrivait : « Une hypothèse audacieuse suggère qu’il existe un
univers fantôme ressemblant au nôtre. Il n’existe qu’une interaction
très faible entre ces deux univers, de sorte que nous ne voyons pas
cet autre monde : il se mélange librement avec le nôtre... » J’ajoute
que, depuis 1965, les travaux des physiciens, dans ce domaine, ont à
ce point progressé que leurs prudentes hypothèses ont fait place à de
quasi-certitudes.
— Ce serait cela l’au-delà dont parlaient les Anciens?
— Peut-être.
— Est-ce que les physiciens dont vous parlez pensent que l’on

269
GUY B RE TO N

pourra, un jour, trouver le moyen de communiquer avec ces univers


parallèles?
— Ils sont prudents. Mais je crois que l’intelligence humaine
est sans limites et que la connaissance de ces univers parallèles sera la
plus extraordinaire découverte de l’humanité. Une découverte qui
fera que le X X Ie siècle, celui que connaîtront nos enfants, n’aura plus
aucun rapport avec le monde, la science, les conceptions métaphy­
siques et les mentalités qui sont les nôtres... Je vous laisse rêver...
— Un mot encore : ces univers parallèles, comment les imaginer?
Comment les situer?
— H. G. Wells disait : « Les univers parallèles sont plus
proches de nous que nos mains et nos pieds... »

SOURCES

J. H. C h r is te n s o n , Time Reversai,
Charles F o r t , Le Livre des damnés.
Patrice G a s to n , Disparitions mystérieuses.
Georges L a u g e la a n , Les Faits maudits.
Aimé M i c h e l, Mystérieux Objets célestes.
H. T. W ilk in s , Le Mystère de l’espace et du temps. Fortnight Review, mai
1925.
L ’étrange concert

GUY BRETON
NOUS SOMMES LE 2 JUIN 1925, AU JARDIN DU LUXEMBOURG, A
Paris. Il est dix heures du matin et il fait chaud. A l’ombre d’un
marronnier, un étudiant en médecine de vingt-quatre ans, Jean
Romier, qui prépare son P.C.N., repasse un de ses cours, assis
sur un banc.
Il est là depuis quelque temps lorsqu’un vieillard vêtu
d’une étrange redingote vient s’asseoir près de lui et, presque
aussitôt, engage la conversation. Les deux hommes, après avoir
échangé des considérations sur la qualité du « fond de l’air »,
en viennent par les hasards de la conversation à s’entretenir
de musique. Le vieillard se révèle un passionné de Mozart :
— Connaissez-vous les quatuors avec flûte? demande-t-il
tout à coup avec un air gourmand.
— Non...
— Voilà une grande lacune pour un jeune mélomane
comme vous.
— Les places de concert coûtent cher, explique l’étudiant.
— Écoutez, vous m ’êtes sympathique, dit le vieillard. Je
vais vous faire une proposition. Avec quelques amis et quelques
membres de ma famille, nous avons constitué un petit orchestre
de musique de chambre. Et vendredi prochain, nous jouerons
justement un de ces quatuors. Voulez-vous venir l’entendre? Je
vous invite de bon cœur...

273
GUY BR E T O N

Jean Romier accepte avec joie et remercie le vieillard qui


donne son nom : Alphonse Berruyer, et son adresse : rue de
Vaugirard.
— Au 3e étage gauche, précise-t-il. Alors, à vendredi !
— A vendredi!
Ayant serré la main du jeune homme, il se lève et s’en va.
Le vendredi suivant, Jean Romier arrive rue de Vaugirard,
monte au 3e étage et sonne. Le vieillard vient lui-même ouvrir
la porte.
— Ah! voici mon jeune ami. Entrez donc!
Et il présente l’étudiant à toute la famille :
— Ma femme, mon frère, ma belle-sœur... Et voici mon
petit-fils André qui se prépare à entrer à l’École navale. Voici
mon autre petit-fils Marcel, qui fait son droit. Et mon neveu,
qui va entrer dans les ordres...
T out le monde se montre souriant et chaleureux. Pourtant,
l’étudiant éprouve une curieuse impression. Est-ce à cause de
l’appartement vieillot? De l’éclairage au gaz? Des bibelots
rococos? De la façon étrangement démodée dont la famille
Berruyer est habillée? Il ne saurait le dire exactement; mais
ces gens charmants lui semblent appartenir à une autre époque.
— Paris, pense-t-il, est décidément une ville prodigieuse,
insoupçonnable...
Pendant que les musiciens accordent leurs instruments,
M. Berruyer installe le jeune homme dans un fauteuil à têtière
de dentelle. Puis le concert a lieu. Tous ces amateurs jouent
admirablement, et Jean Romier se délecte en écoutant le fameux
quatuor de Mozart. Il y a encore au programme deux œuvres
exquises : une, de Geminiani et une de Stradella que l’on
applaudit. M me Berruyer sert alors des rafraîchissements tandis
que chacun exprime avec une compétence souriante son opinion
sur les morceaux qui viennent d’être interprétés.
Dans le brouhaha, l’étudiant en médecine entame une
discussion passionnée avec le futur séminariste sur la musique et
la spiritualité.
Pour être plus tranquilles, les deux jeunes gens se réfugient
bientôt dans un petit salon-bibliothèque et là, parlent longue­

274
L ’étrange concert

ment de Bach, de Palestrina et de Josquin des Prés en fumant


des cigarettes.
Au bout d’un moment, Jean Romier s’aperçoit qu’il est
minuit passé ; il prend congé et se retire.
Il est à peine dans la rue qu’il veut fumer une cigarette et
s’aperçoit qu’il a oublié son briquet chez les Berruyer. Aussitôt,
il regrimpe les trois étages et sonne.
Pas de réponse.
Il sonne une deuxième fois sans plus de résultat et
s’étonne :
— Il est impossible qu’ils soient déjà couchés!...
Il sonne une troisième fois, longuement. Et voilà que surgit
un voisin de palier, en pyjama, qui crie :
— Alors, c’est bientôt fini ce boucan? D ’abord, qu’est-ce
que vous faites là? Qui demandez-vous?
— Je sonne chez M. Berruyer!
L ’autre explose :
— Ah! Ah!... Chez M. Berruyer!... Mais M. Berruyer,
monsieur, est mort il y a au moins vingt ans! Et cet appartement
est vide!
— Mais c’est impossible, j’y ai passé la soirée!
— La soirée chez M. Berruyer! Vous vous fichez de moi!
Je vous répète qu’il n ’y a personne dans cet appartement!
— Personne?... Il y avait toute la famille!... M. Berruyer
avait organisé un concert, et je remonte parce que j’ai oublié
mon briquet.
— U n concert! Vous pensez bien que si quelqu’un avait
organisé un concert dans cet appartement, je l’aurais entendu!
Vous n’êtes qu’un petit voyou!... Voilà ce que vous êtes!... Un
cambrioleur!...
Et le locataire se met à hurler dans la cage d’escalier :
— Au voleur! Au voleur!
Le concierge se réveille, accourt, demande ce qui se passe.
Le locataire, qui a ameuté l’immeuble, explique qu’il vient de
mettre la main sur un jeune cambrioleur et tout le monde se
rend au commissariat.
Là, Jean Romier donne son identité.

275
GUY BRE T ON

— Je ne suis pas un voyou, ajoute-t-il, je suis étudiant en


médecine. M on père est lui-même médecin. Voici son numéro
de téléphone. Appelez-le !
On appelle le D r Romier qui s’étonne d’apprendre que son
fils se trouve dans un poste de police :
— Je sais, déclare-t-il, qu’il devait aller entendre hier soir
un concert d’amateurs rue de Vaugirard et je ne comprends rien
à votre histoire d’appartement vide. J ’arrive tout de suite...
Quand il a raccroché, Jean Romier raconte toute sa soirée
au commissaire.
— Il y avait là une dizaine de personnes que je peux vous
décrire. Comme je peux vous décrire l’appartement où je me
trouvais tout à l’heure...
Le concierge intervient :
— Ce ne serait pas une preuve, dit-il, car tous les
appartements de cet immeuble sont faits sur le même plan. Vous
avez pu venir un jour, pour vendre des aspirateurs ou n ’importe
quoi, et vous allez nous décrire un appartement qui ne sera pas
forcément celui qui appartenait autrefois à M. Berruyer, et qui
est vide depuis sa mort.
— A qui appartient cet appartement? demande le commis­
saire.
— A son arrière-arrière-petit-fils M. Mauger, dit le
concierge.
— Eh bien, dit Jean Romier, peut-on joindre ce monsieur,
car j’aimerais retourner avec lui — et avec vous, monsieur le
commissaire — dans l’appartement de la rue de Vaugirard. Je
décrirai les lieux et l’on vérifiera!
Au petit matin, le commissaire parvient à joindre M. Mauger
et lui explique ce qui se passe. L ’autre sursaute :
— Quoi? dit-il. Une tentative de cambriolage? U n concert
donné dans mon appartement? Je viens tout de suite!
Une demi-heure après, il est là et tout le monde, y compris
le D r Romier qui est arrivé entre-temps, se rend rue de
Vaugirard.
O n monte au 3e étage et, sur le palier, Jean Romier dit :
— Derrière cette porte il y a, dans l’entrée, une stèle avec

276
Uétrange concert

une petite reproduction de la Victoire de Samothrace, un grand


tableau représentant une marine et une console de marbre.
M. Mauger ouvre la porte qui grince, et l’étudiant en
médecine est saisi : cet appartement si vivant, si chaud la veille
au soir, est, ce matin glacial, couvert de poussière et sent le
moisi.
Pourtant, là, dans l’entrée, il y a bien, comme il l’a dit, une
stèle avec la Victoire de Samothrace, une marine et une console
de marbre.
— Et maintenant, dit M. Mauger, où nous conduisez-
vous?
— Ici! dit Jean Romier. Derrière cette double porte se
trouve le salon où a eu lieu le concert. A droite, se trouve un
piano à queue noir, à gauche une harpe...
On ouvre la double porte. Dans le salon, dont les fauteuils
sont recouverts de housses, il y a un piano à queue noir à droite
et une harpe à gauche.
Le commissaire, le propriétaire, le concierge commencent
cette fois à être perplexes. Soudain, l’étudiant aperçoit un
portrait au m ur :
— Mais voici M. Berruyer...
— C’est en effet Alphonse Berruyer, mon arrière-arrière-
grand-père, dit M . Mauger.
— Et là, dit Jean Romier, dans ce médaillon, voici la photo
du futur élève à l’École navale.
M. Mauger paraît troublé :
—- C’est en effet mon grand-oncle qui est mort amiral,
dit-il.
Jean Romier continue le tour du salon :
—- Et là, c’est le portrait de Marcel Berruyer qui faisait son
droit!
Le commissaire regarde M . Mauger. Celui-ci a pâli :
— C’est mon grand-père, dit-il. Il était avocat.
L ’étudiant désigne maintenant un petit cadre de cuivre
dans lequel se trouve une photo jaunie :
— Et voici le futur séminariste avec qui j’ai parlé jusqu’à
minuit!

277
GUY BRETON

Cette fois, M. Mauger considère le jeune homme avec


stupeur :
— C’est mon autre grand-oncle, dit-il. Il est mort en
Afrique. Il était missionnaire... Mais comment savez-vous tout
cela?
Soudain, ses mains tremblent :
— Attendez, dit-il... Je me souviens maintenant que mon
grand-père m ’a parlé quelquefois de concerts qui étaient
organisés ici par son grand-père... Mais, ce n’est pas possible...
Une émotion oppressante a gagné tout le groupe qui quitte
le salon et se dirige silencieusement vers le petit salon-
bibliothèque. M. Mauger ouvre la porte et demeure figé : là, sur
un guéridon couvert de poussière, il y a le briquet de Jean
Romier...

— Cette histoire fa it froid dans le dos. Où l’avez-vous trouvée?


— Dans les archives de la préfecture de police que j’ai eu
l’autorisation, un jour, de consulter... Car après la découverte du
briquet, on a fait une enquête pour savoir si quelqu’un n’avait pas pu
s’introduire dans l’appartement de M. Mauger et y déposer le
briquet. Le résultat a été négatif : la serrure n’avait pas été forcée...
— Ne peut-on pas penser que le jeune Romier ait voulu faire une
farce et ait monté entièrement cette affaire?
— L’hypothèse a été émise, mais elle n’a pas été retenue. Car
elle conduit à deux questions Premièrement : pourquoi le jeune
Romier aurait-il imaginé cette histoire? Deuxièmement : comment
aurait-il connu tous les détails concernant la famille Berruyer,

278
L ’étrange concert

l’existence d’un orchestre de musique de chambre que M. Mauger


avait lui-même oublié, le prénom de l’arrière-arrière-grand-père, les
prénoms de ses petits-fils, ceux des petits-neveux, la nature de leurs
études à tous? Non, croyez-moi, et cela ressort de l’étude du dossier,
le jeune étudiant en médecine peut être considéré comme un témoin
sérieux. Et la seule conclusion que l’on puisse apporter est qu’il a été
le personnage involontaire d’une histoire qu’il n’a jamais pu
expliquer.
— Est-ce que des savants3 des parapsychologues se sont penchés sur
cette aventure extraordinaire?
— Oui, on l’a soumise (ainsi que d’autres du même genre) à des
scientifiques que l’on savait ouverts à ces problèmes. Certains ont
répondu comme d’une chose allant de soi :
« Il s’agit simplement d’une rencontre fortuite avec une image
du passé... »
D’autres ont donné des explications plus scientifiques. John
W. Dunne, par exemple. Dunne était un savant anglais, disciple
d’Einstein, professeur de sciences physiques et auteur de nombreux
ouvrages, notamment de An Experiment with time qui fut traduit en
français sous le titre Le Temps et le Rêve. Partant de la théorie de la
relativité, Dunne a été amené à penser qu’il existait, non pas un
temps qui passe, et où chaque instant s’abolit aussitôt vécu comme
nos sens et notre intelligence tendent à nous le faire croire, mais (je
suis obligé de résumer à l’extrême sa théorie) un temps où coexistent
passé, présent et avenir, qu’il appelle un temps total ou temps sériel,
dont nous ne percevons, comme par une étroite lucarne, qu’une très
courte portion appelée maintenant. Or, affirme Dunne, il arrive que
des individus, sans le vouloir, aient un contact avec le temps sériel et
vivent des scènes de l’avenir ou du passé...

— C’est ce qui serait arrivé au jeune Romier?


— Peut-être.

— Y a-t-il eu d’autres explications?


— Oui, d’ordre scientifique également ; mais dont l’exposé nous
entraînerait dans les chemins vertigineux où philosophie et mathé­
matiques se rejoignent. Sachez seulement que ces explications
existent, et qu’elles sont fondées, elles aussi, sur une théorie
révolutionnaire du temps. Quant à Einstein, qui admettait tout à fait
la réalité de cette histoire, il a eu cette très belle formule :

279
GUY BR E T O N

<< Ce jeune homme a trébuché dans le tem ps.. comme d’autres


ratent une marche d’escalier.. »
— L ’image est jolie, en effet. Dernière question : connaît-on des cas
semblables à celui de Jean Romier?
— Oui. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet — ne serait-ce
que pour parler des deux Anglaises qui ont rencontré Marie-
Antoinette à Trianon en 1901 — et vous verrez qu'il y a énormément
de gens, autour de nous, à qui il arrive de rater une marche dans
l’escalier du tempsx.

SOURCES

Archives de la préfecture de police.


Sir William B a r r e t t , A u seuil de l ’invisible.
John W, D une, Le Temps et le Rêve, 1927. L ’Univers sériel, 1934. The nezo
immot t'élity, 1938.
C harlef h ordm ann , L ’Au-delà.

1. L ’histoire de Jean Romier a inspiré des contes et des nouvelles à des


auteurs qui avaient eu, comme moi, accès aux dossiers de police. La version que
j’ai donnée ici est la seule authentique.
Des fantômes au laboratoire

LO U IS PAUW ELS
ACHEVONS c e t t e p r e m iè r e s é r ie d ’h is t o ir e s p a r l ’é v o c a t io n d e
faits, du xixe siècle à nos jours; ils vont nous introduire à la
parapsychologie moderne.
En novembre 1846, à Paris, il n ’est question que de la
maison hantée de la rive gauche. On perce une nouvelle voie, la
rue des Grès, qui doit joindre la Sorbonne au Panthéon. En
bordure des travaux de démolition se trouve l’entrepôt d’un
marchand de bois et de charbon. Cet entrepôt est borné par une
maison d’habitation d’un étage avec grenier. La maison est
séparée des logis que l’on abat par les larges élévations de
l’ancien m ur d’enceinte de Paris, construit sous Philippe
Auguste et mis à découvert par les terrassements. Son proprié­
taire se nomme M. Lerrible. Il habite là. Ou plutôt, il essaie
encore de s’y maintenir. Ce n ’est pas commode. C’est même
dangereux. Car sa maison est bombardée. Elle est bombardée
tous les soirs. Par des pierres. Des pierres qui viennent d’où?
De nulle part. Lancées par qui? Par personne.
Ou, si quelqu’un lance ces pavés, ces moellons, c’est un
géant. A moins que l’inconnu ne possède une catapulte. Car ça
fait des trous dans les murs, ça arrache les châssis des fenêtres.
Ça défonce les portes.
Le commissaire de police, les agents, les inspecteurs, font
jour et nuit surveillance. Rien. Le chef de la Sûreté lui-même
vient diriger l’enquête. Rien. Et les projectiles, devant la foule

283
L O U I S PAUWELS

des badauds, continuent de pleuvoir avec fracas. Ils sont lancés


d’une grande hauteur, sans doute, loin au-dessus des têtes des
curieux grimpés sur les toits pour mieux voir. Si vous cherchez
dans l’air, vous n ’apercevez pas la trajectoire. Vous ne décou­
vrez les pierres qu’à l’instant où elles frappent la maison.
Tous les journaux délèguent des reporters. On lit dans la
Gazette des Tribunaux : « En des circonstances analogues et qui
produisirent une vive sensation dans Paris, une pluie de pièces
de menue monnaie attira, chaque soir, des badauds rue
Montesquieu, et toutes les sonnettes de la rue de Malte furent
mises en mouvement par des mains invisibles. Les enquêtes
n ’aboutirent à rien. Il a été impossible de parvenir à aucune
découverte, de trouver une explication, une cause première
quelle qu’elle fût. Nous doutons que, cette fois, l’on parvienne
au moindre résultat. »
U n soir, à onze heures, alors que des agents sont postés
tout alentour, une pierre énorme vient heurter et déchirer la
porte barricadée de la maison. A trois heures du matin, le chef
intérimaire de la Sûreté et six adjoints sont en train d’interroger
M. Lerrible et sa femme dans la salle à manger, quand un
quartier de moellon tombe à leurs pieds et éclate comme une
bombe.
Interrogé par les journalistes, M. Lerrible leur fait visiter
sa demeure : les fenêtres brisées, garnies de planches, les murs
troués, les meubles fracassés.
—• Croyez-vous que l’on ose me soupçonner d’être moi-
même l’auteur de ces bombardements! Ah! les gens sont
méchants ! Moi qui suis allé plus de trente fois à la police pour
me plaindre! Moi qui me suis fait envoyer, pour ma protection,
un peloton de chasseurs du 24e! Moi qui me serais amusé à
casser mes beaux meubles, ma vaisselle, ma pendule, mes bacs à
fleurs ! Et puis, tenez, regardez cette blessure à la tempe !
Il conduisait ses visiteurs dans une chambre remplie de
pierres et de fragments de tuiles allongés et plats.
— Pourquoi cette forme singulière? lui demandait-on.
— Eh! C’est que j’avais fermé mes volets! Vous remarquez

284
Des fantômes au laboratoire

cette fente? Eh bien, à partir du moment où j’eus fermé lés


volets, toutes les pierres arrivèrent par cette fente!
Ces étranges phénomènes durèrent environ trois semaine^.
Puis tout cessa. Le public parisien, d ’abord si vivement intrigué,
se lassa comme il se lasse de tout. E t il accepta la version de la
police. O n avait fini par découvrir le coupable. U n homme avait
été pris sur le fait. On l’avait mis en prison. Quel homme? Quel
fait? Quelle prison? Silence. Puis oubli.
Le journal La Patrie ayant accusé M. Lerrible d’avoir été
lui-même le bombardier, celui-ci, par l’intermédiaire de M e Au-
bin-Jules Demonchy, huissier, 43 rue des Fossés-Saint-Victor,
fit sommation au gérant du quotidien, M. Garat, d’avoir à
insérer le texte de l’assignation à comparaître devant la sixième
chambre du tribunal de première instance. Il gagna son procès.
On n’y gagna pas la vérité. Le mystère demeura entier.
Hypothèse du savant italien Bozzano, à l’époque :
« Peut-être existe-t-il des lieux puissamment médiumnisés à
la suite d’événements tragiques survenus dans le passé en ces
lieux? Cela déterminerait une énorme dispersion d’effluves
vitaux susceptibles d’être enregistrés et convertis par les objets
d’alentour, permettant ainsi aux esprits de se manifester. »
Mais l’on se demande pourquoi les « esprits » se manifeste­
raient de façon aussi vulgaire. E t ces « effluves vitaux convertis
par les objets alentour », c’est du charabia moliéresque.
Opinion du professeur Perty, savant et spirite :
« Toutes les manifestations sont utiles en ce qu’elles
contribuent à élargir l’horizon de l’esprit en ouvrant des vues
sur un nouvel état de choses. En d’autres termes, ces manifesta­
tions auraient pour but d’impressionner les hommes en faisant
surgir dans leur âme l’idée d’un mystère dans la vie, en secouant
leur scepticisme et en les conduisant à méditer sur la possibilité
de l’existence d’une âme survivant à la mort du corps avec
toutes les conséquences morales et sociales qui en dérivent. »
Ainsi, les esprits des morts nous feraient prendre la
direction de l’infini à coups de pierres. C’est une opinion. Ce
n’est pas un éclaircissement.
Je n’ai trouvé nulle part une indication qui aurait pu être

285
-O LIS PA UWE LS

précieuse. Y avait-il une adolescente ou un adolescent chez les


Lerrible? Nous savons toujours peu de choses aujourd’hui sur
de tels phénomènes. Mais nous savons qu’ils sont liés à la
présence d’un garçon ou d’une fille en pleine puberté. Et si les
explications ont peu progressé, tout en changeant d’orientation
(de l’hypothèse spirite aux hypothèses physiques), l’observation
est devenue plus systématique.

Nous sommes en 1963, durant l’été, dans une clinique pour


maladies osseuses, à Arcachon. Le D r Cuénot dirige cette
clinique depuis vingt-trois ans. Lauréat de l’Académie de
médecine, ce docteur est le fils du célèbre biologiste Lucien
Cuénot, membre de l’Académie des sciences.
A partir du milieu de mai 1963, les malades, allongés sur la
terrasse ou sous les platanes du parc, constatent que des petits
cailloux tombent de temps en temps autour d’eux. Quelques
graviers. Personne, d’abord, ne s’en inquiète. Mais le phéno­
mène persiste et s’amplifie. Cela arrive à n’importe quelle heure,
mais le plus souvent à la tombée du jour.
Puis, cela prend des proportions inquiétantes. Ce sont des
petits cailloux arrondis, comme on en trouve dans le sable des
plages. Puis des galets de rivière, comme ceux que l’on introduit
dans le béton. Au plein de l’été, en août, des fragments de
briques, des éclats de moellons ou de ciment. Certains jours,
une trentaine de projectiles. Plus rien pendant quelques jours.
Puis ça recommence. O n compte parfois dix-sept projectiles en
cinq minutes. Au point que les malades doivent être transportés
à l’abri, quoique les pierres ne les atteignent jamais.
Le D r Cuénot, pour couvrir sa responsabilité civile,
s’adresse à la police. Le commissaire ne juge pas utile de
procéder à une enquête. Cette histoire lui paraît folle.
Comme le D r Cuénot est un esprit curieux, il s’adresse
alors à un confrère, le D r M artiny qui dirige l’Institut
métapsychique international. Celui-ci envoie un enquêteur, le
Pr Robert Tocquet, rompu à l’étude des phénomènes de ce

286
Des fantômes au laboratoire

type, dits « poltergeists ». Après une enquête minutieuse (qui a


fait l’objet d’un rapport détaillé) et qui exclut toute intervention
volontaire de qui que ce soit parmi les malades ou le personnel
de la clinique, il apparaît que ces étranges pluies de pierres sont
liées à la présence d’une jeune malade, adolescente névrotique.
Mais ce n’est pas elle, assurément, qui lance les projectiles.
Toutes les preuves de son innocence ont été réunies. Qui? Eh
bien, personne. Personne.
T out ce que l’on peut dire, c’est que les jets de graviers,
galets, moellons, cessent au milieu de septembre 1963, lorsque
cette jeune fille est transférée dans une autre clinique.

Pour la sixième fois en trois mois, l’usine à machines


polycopieuses fait un échange standard; l’encre, dans l’appareil,
déborde sans raison. Les ingénieurs de l’usine examinent les
machines défectueuses. Ils ne découvrent pas le moindre défaut.
Le client qui demande ces échanges n’est pourtant pas un
farfelu. C’est un avocat très connu dans sa ville, Rosenheim,
près de Munich. Il se nomme Sigmund Adam. Nous sommes en
1968.
M e Sigmund Adam se plaint aussi d’autres choses. De ses
factures de téléphone, par exemple. Elles deviennent ahuris­
santes. On lui compte des appels à l’horloge parlante. Jusqu’à
soixante par jour. Mais il est évident que, dans son bureau,
personne n ’a ni la folie ni le temps d’appeler l’horloge parlante
soixante fois dans la journée. Il se plaint aussi de sa machine à
timbrer électrique. Elle fait des sauts qui la rendent imprati­
cable. Il n’est pas content non plus de ses lampes électriques. Il
faut les changer tout le temps. Ou bien elles éclatent. Ou bien
elle se dévissent toutes seules, sortent de leur douille et se
fracassent par terre. Des tubes fluorescents, fixés au plafond
haut de deux mètres cinquante, s’éteignent très fréquemment. Il
faut les changer. Et les remettre en place, car, en s’éteignant, ils
ont pivoté de 90 degrés sur leurs attaches. Parfois, dans le
bureau, on entend des explosions, dont on ne devine pas la

287
L OU I S PAUWE LS

source. Le disjoncteur saute constamment. Il arrive que les


quatre téléphones se mettent à sonner en même temps, sans
correspondant. E t enfin, on ne peut plus classer les dossiers. Les
tiroirs sortent tout seuls des meubles et renversent leur contenu.
Une grande armoire métallique, bourrée de documents pesant
350 kg, se décolle de la cloison, et il faut deux hommes pour la
replacer.
En six mois, calcule M e Sigmund Adam, les dégâts, dans
son étude, s’élèvent à 60 000 marks. C’est une somme.
Il pense, d’abord, qu’il s’agit de variations extrêmes du
courant. Il fait une démarche auprès de la centrale électrique de
Rosenheim. On lui envoie deux ingénieurs. Ceux-ci étudient le
réseau. Ils plombent les fusibles. Ils apportent des nouvelles
lampes. En leur présence, les étranges phénomènes continuent.
Ils posent des lignes directes entre la centrale et le bureau de
l’avocat. C ’est pareil. Ils finissent par installer chez lui un
générateur spécial, afin d’exclure tout changement invérifiable
d’intensité du courant. Les phénomènes continuent toujours.
Et, pendant leurs travaux, ils constatent des anomalies encore
plus extravagantes. Des calendriers accrochés à un m ur se
retrouvent, sous leurs yeux, accrochés au m ur d’en face.
L ’ingénieur Karl Brunner note encore : « J ’ai vu moi-même un
grand tableau, suspendu au-dessus du bureau de M e Adam, se
mettre à tourner de 360 degrés. »
Alors, quoi? Des fantômes? Peut-être. En tout cas,
M e Sigmund Adam, homme de loi, porte plainte contre
inconnu, pour violation de domicile et dégâts matériels. On
parle beaucoup de cette affaire, dans la presse de Munich. Des
journalistes interrogent l’avocat.
-— Ce n’est pas, dit-il, que j’espère amener les fantômes à
la barre. Mais je veux obliger les autorités à poursuivre
l’enquête par tous les moyens. Et, s’il n’y a pas d’explication
Scientifique, eh bien, il faudra du moins reconnaître les faits. Et
établir une jurisprudence de dédommagements en cas de
fantômes. »
En décembre, deux physiciens de l’Institut Max-Planck de
Gerding, près de M unich, sont désignés pour complément

288
Des jantômes au laboratoire

d’enquête. Ge sont les Drs Kauger et Zicher. Ils sont, bien


entendu, bardés de tous les appareils de mesure possibles. Avec
eux collaborent les techniciens de la société des téléphones. Au
central de la ville, on enregistre toutes les communications. Sur
les listes, on a bientôt des pages entières d’appels à l’horloge
parlante. Parfois, six appels à la minute. Aucune analyse des
appareils téléphoniques ne permet d’expliquer ça. D ’autre part,
les physiciens ne parviennent pas à détecter la moindre cause
tangible dans les variations du courant électrique, dans le
dévissement spontané des lampes, dans le déplacement des
tubes fluorescents, et encore moins dans l’origine des bruits
d’explosion qu’ils enregistrent au magnétophone. Les conclu­
sions des deux physiciens sont les suivantes :
1. Les phénomènes ont été dûment observés à l’aide des
moyens actuels de la physique expérimentale. Mais ils ne sont
pas explicables par les moyens actuels de la physique théorique.
2. Il semble que les phénomènes soient des manifestations
de puissances non périodiques, seulement actives à court terme.
3. Les phénomènes, y compris les troubles téléphoniques,
ne semblent pas être provoqués par des effets électro-dyna­
miques.
4. Il n ’y a pas seulement des événements simples, comme
les lampes qui éclatent, il y a aussi des mouvements compliqués,
comme les tiroirs qui sortent d’eux-mêmes des meubles, les
armoires qui se déplacent du mur, et des tableaux qui tournent
d’eux-mêmes sur le mur.
5. Il semble que des mouvements soient guidés par des
puissances intelligentes ayant tendance à se soustraire à l’ana­
lyse.
Et ils émettent aussi l’hypothèse que les lois connues de la
physique ne s’appliquent peut-être pas dans tous les cas à
l’homme, et qu’il faudrait envisager de nouvelles actions
réciproques.
Car ces physiciens, comme les techniciens du téléphone,
comme les électriciens de la centrale municipale, comme les
policiers, ont fait une autre constatation. Tous ces phénomènes
semblent liés à la présence d’une jeune employée de dix-neuf

289
LOUI S PAUWELS

ans dans les bureaux de M e Sigmund Adam. Et c’est seulement


pendant les heures de bureau qu’ont lieu les manifestations
bizarres. Plus encore : les lampes se mettent à se balancer sur
son passage, et c’est au-dessus de sa tête que les tubes
fluorescents éclatent, les morceaux de verre semblant se ruer sur
elle.
Ce fut aussi la constatation du Pr Hans Bender, directeur
de l’Institut d’étude pour les zones frontières de la psychologie à
Fribourg-en-Brisgau, qui vint également enquêter à Rosenheim.
Pour lui, il s’agissait d’un cas classique de phénomènes
physiques inexplicables, liés à la présence d’adolescents en
pleine puberté. Il conseilla d’éloigner la jeune employée, Anne-
Marie. On l’envoya dans une autre ville. D e ce jour, les étranges
phénomènes cessèrent.
Il y a cinquante ans, les gens simples qui croyaient aux
miracles se rendaient à Rosenheim pour acheter des boules de
feuilles d’étain magiques, fabriquées par un guérisseur charla­
tan, du nom de Bruno Groning. En 1968, Rosenheim a fait sa
rentrée sur le plan du mystère. Mais, cette fois, ce ne sont pas
des crédules qui se sont rendus à Rosenheim. Ce sont des
techniciens et des hommes de science. Et ils en sont repartis très
ébranlés.

Derek Manning, le père de Matthew, grand amateur


d’antiquités, possédait une chope en argent. Il y tenait. Il l’avait
placée en évidence sur une étagère et, depuis sept ans, elle était
là.
Or un matin, entrant dans le living, il vit la chope tombée
sur le plancher. Heureuse surprise, elle n’était pas bosselée et le
buffet en dessous de l’étagère n’était pas écorné.
En bon père de famille, il interrogea ses trois enfants :
Matthew avait alors onze ans (c’était en 1967), sa sœur Rosalind
huit ans, et Andrew sept ans. Tous les trois protestèrent de leur
innocence. L ’incident aurait été vite oublié si, le mercredi
suivant, M r Manning n’avait de nouveau trouvé la chope par

290
Des fantômes au laboratoire

terre. Toute la famille fut interrogée, personne ne se reconnut


coupable. L ’étagère était parfaitement horizontale, il n ’y avait ni
chien ni chat dans la maison. Intrigué, M r Manning entoura la
chope d’un cercle de talc — sans le dire à personne. Si l’objet
glissait vers le bord de l’étagère, ça se verrait à la traînée de talc.
Le lendemain matin, toujours premier à pénétrer dans le living,
M r Manning vit la chope : elle était au sol et le cercle de talc
était indemne. L ’objet avait donc été soulevé!
U n vase de fleurs avait changé de place ainsi qu’une
céramique.
C’est à ce moment que la famille Manning, honnête famille
anglaise, commença à soupçonner que des événements bizarres
avaient lieu à l’intérieur de sa maison. Sur le conseil de la police
locale, ils entrèrent en relation avec le D r George Owen,
secrétaire de la Société de recherches psychiques de Cambridge.
Le D r Owen est un spécialiste des phénomènes de déplace­
ments d’objets, autrement dit des poltergeists. (A l’époque, il
était chargé de cours de génétique au Trinity Collège de
Cambridge. Depuis 1970, il dirige la New Horizons Research
Foundation de Toronto, Canada.)
Les bouleversements devenus quotidiens gagnèrent en
puissance : sièges, couteaux, corbeilles» cendriers changeaient de
place sans que jamais rien ne se cassât. M rs M anning trouvait
souvent à sa place, sur la table du petit déjeuner, un vase de
fleurs... qu’elle avait placé la veille sur un guéridon. En même
temps, des bruits insolites se firent entendre, des coups mats et
sourds, des crépitements.
Rien ne distinguait particulièrement Matthew : enfant de
nature plutôt réservée, timide avec des inconnus, il n’était pas
nerveux, encore moins hystérique.
Un enfant comme les autres. Mais il avait onze ans et le
D r Owen savait que ce sont souvent les jeunes adolescents qui
sont la cause des poltergeists. « M on opinion est que ces faits
sont authentiques et non le produit d’une quelconque superche­
rie, que la maison n’était pas hantée et qu’il s’agit d’une
manifestation de psychokinèse (mouvements d’objets dus à une
cause psychique), provoquée par un membre de la famille.

291
L O U IS PAUWE LS

Matthew était le plus propre à jouer ce rôle, étant donné son


âge, bien qu’aucun facteur ne le désignât particulièrement. »
Mais ce n ’était là que la première vague de manifestations
de poltergeists. Elle dura environ deux mois, février et
mars 1967, puis elle cessa peu à peu. La sœur de Matthew fut
cependant la « victime » d’un des derniers déplacements specta­
culaires : assise sur un canapé) elle dessinait, le carton sur les
genoux. Pour effacer un trait maladroit, elle chercha sa gomme
sans la trouver. Elle était seule dans le living quand Matthew
entra. Il s’arrêta ébahi : la gomme était derrière sa sœur,
montant lentement, flottant dans l’air puis s’arrêtant en douceur
près d’elle. Pour la première fois, les deux enfants eurent
vraiment peur.
Le D r Owen avait prévenu la famille Manning que ces
phénomènes pouvaient cesser d’un jour à l’autre. Chercheur
expérimenté, il avait été en contact avec de nombreux adoles­
cents présentant les mêmes « possibilités » que Matthew. Effec­
tivement pendant deux ans tout fut calme. En 1969, Matthew
était interne au collège d’Oakham près de Cambridge et
jusqu’en juillet 1969, il travailla tranquillement.
D*» retour chez lui pour les grandes vacances, il fut de
nouveau le témoin de déplacements insolites dans sa chambre.
Ses parents avaient acheté une armoire en chêne massif dont les
deux portes fermaient par une targette et une serrure. Matthew
avait beau faire, chaque fois qu’il quittait sa chambre après avoir
fermé les portes de l’armoire, il les retrouvait grandes ouvertes.
U n jour même, une chaussure jaillit et vint le frapper à la tête.
Puis des coussins. M atthew n’osait en parler à ses parents. Mais
pendant les vacances de Pâques 1971, toute la maison fut
chamboulée : on trouvait les canapés déplacés, les plats renver­
sés, la torche électrique dans le réfrigérateur, les lits défaits, le
balai en équilibre sur le dos d’une chaise, etc. Ce qui aurait pu
être amusant tournait au cauchemar tant cette « attaque » était
imprévue et incontrôlable.
Mais c’est l’école qui allait bientôt devenir le siège des
poltergeists les plus extravagants. Pour Matthew, la situation
devenait délicate, le directeur du collège, l’intendante, un

292
Des fantômes au laboratoire

surveillant et de nombreux élèves furent les témoins des


poltergeists qui atteignirent à cette époque une intensité
étonnante.
Dans le dortoir aux lits superposés, très lourds, Matthew
occupait une couchette basse sans personne au-dessus. Vingt-six
internes dormaient dans cette pièce au milieu de laquelle trônait
une immense armoire carrée. Dès la deuxième nuit, le lit de
Matthew bougea d’une cinquantaine de centimètres. Il le
repoussa. Le lit changea de nouveau de place. Les élèves
n’osèrent même pas en parler aux autres tant ils craignaient de
se faire moquer d’eux. Mais ce fut tous les soirs des
bouleversements spectaculaires : une fois, quatorze couteaux de
table furent « lancés » contre les murs et les lits. Le plancher
était jonché de verre brisé, de clous, de cailloux. Des lueurs
brillantes apparurent sur les murs qui devenaient si chauds que
le directeur craignit plusieurs fois un incendie. Le sommeil des
élèves était perturbé : les parents commencèrent à se plaindre.
Trois fois le directeur voulut renvoyer Matthew, trois fois il
revint sur sa décision : dire que l’un des élèves était le centre
d’une activité de poltergeists était aberrant. Et pourtant les
salles d’étude étaient toutes dérangées, les bibliothèques vidées,
des mares d’eau inondaient les planchers.
Le directeur du collège, sur les conseils de l’intendante qui
s’intéressait aux phénomènes parapsychiques, décida de prendre
rendez-vous pour Matthew, avec un personnage étrange,
officiellement employé dans une maison de santé. Celui-ci fit
apprendre par cœur à Matthew un texte d’exorcisme qu’il devait
réciter pour « maîtriser » les poltergeists. Honnêtement M at­
thew essaya ces formules mais les effets ne furent pas très
concluants... E n 1971, la vieille contre-magie de l’Église
médiévale était sans effet sur ce jeune garçon que l’on eût, voici
trois siècles, accusé de sorcellerie, torturé et brûlé, et que l’on
examine aujourd’hui dans les laboratoires de parapsychologie de
Toronto.
Mais Matthew allait bientôt faire une nouvelle expérience
importante.
Seul dans une salle d’étude, il rédigeait une dissertation

293
L O U I S P AU WE LS

difficile. Tandis qu’il réfléchissait, la plume en l’air, il sentit


tout à coup sa main se poser sur le papier et se mettre à écrire
toute seule. Stupéfait, il voyait composer des mots dans une
écriture différente de la sienne. Les mots étaient incompréhen­
sibles. Une demi-heure plus tard, il comprit qu’il avait écrit
« automatiquement » et que sa main avait été utilisée et
contrôlée par une influence extérieure. Plusieurs fois, en
présence de ses camarades, cette expérience se reproduisit.
Le plus étonnant n’est peut-être pas dans le contenu des
« messages » qu’il réussit à capter et à transcrire dans toutes les
langues (y compris l’arabe et le sanscrit). Le plus étonnant c’est
que, grâce à l’écriture automatique, Matthew parvenait à
contrôler les poltergeists. Lorsqu’il pressentait des perturba­
tions, il prenait un stylo et une feuille. L ’énergie qu’il utilisait
pour écrire automatiquement était celle qui, auparavant, servait
à déclencher les poltergeists!
D ’où me viennent ces pouvoirs? se demande Matthew,
dans un ouvrage qu’il vient d’écrire en essayant d’analyser son
cas. Il a aujourd’hui vingt-deux ans. C’est à ce jeune homme, si
étonné par les forces inconnues qui l’habitent, que je dédie mes
Histoires magiques...
Au cours de l’année 1974, de nombreuses expériences sur
Matthew M anning furent organisées dans les laboratoires de la
New Horizons Research Foundation de Toronto, auxquelles
participèrent vingt et un hommes de science éminents, dont le
Pr Brian Josephson, prix Nobel de physique 1973. Joseph-
son, après avoir vérifié et examiné le cas Matthew Manning a
suggéré que soient reconsidérées les notions de réalité et de non-
réalité.
C’est sur cette suggestion qu’il convient de conclure ce
livre, n’est-ce pas?

294
Des fantômes au laboratoire

— Doncy pour vous, pas de doutes?


— Pas de doutes? Eh! comme vous y allez! Beaucoup de
doutes, au contraire! Mais ils ont changé de direction. L’Église
attribua ces phénomènes au démon. Le scientisme, à la supercherie
et à la crédulité. Un peu de science éloigne de l’extraordinaire.
Beaucoup de science y ramène. Mais alors, les doutes se portent sur
l’unité des faits physiques. La connaissance progresse sur les doutes,
comme Jésus sur les eaux.
Dans une interview au Daily Mail, Josephson a déclaré : « Nous
sommes à la veille de découvertes importantes pour la physique.
Nous avons affaire à une nouvelle forme d’énergie. Cette force doit
avoir ses lois. » C’est, à peu près, ce que disait Victor Hugo : « Pour
moi, le surnaturel est du naturel encore inexpliqué. » Josephson
poursuit : « Je crois que les méthodes courantes d’investigation
scientifique nous en apprendront énormément sur les phénomènes
psychiques. Ils sont mystérieux, mais pas plus que ne le sont déjà
pas mal de choses en physique. Dans le passé, les hommes de science
“ respectables ” ne voulaient rien savoir de la recherche psychique.
Aujourd’hui encore, beaucoup d’entre eux conservent cette position.
Je crois que ces savants “ respectables ” risquent de rater le coche. »
— Tout s’explique par la parapsychologie?
— La parapsychologie n’explique rien. Elle constate, classe,
examine Disons qu’il y a de considérables progrès dans l’examen.
Mais il faudra probablement attendre d’une surphysique l’explica­
tion des faits surnaturels.
Dans l’examen des phénomènes de « poltergeists » (déplace­
ments d’objets qui semblent mus par une force invisible) et qui sont
probablement les plus intéressants, on utilise aujourd’hui des
caméras électroniques avec transmetteurs radio pour surveiller les
locaux où les phénomènes sont censés se dérouler. Un magnétoscope

295
L O U I S PAUWE L S

enregistre les données transmises par l’appareil de surveillance On


dispose, autour des meubles et des objets qui sont fréquemment
déplacés, des barrières photo-électriques qui déclenchent les caméras
au moindre mouvement. Évidemment, il est toujours possible de
truquer les films. Vous pouvez estimer que tout parapsychologue est
un naïf doublé d’un champion de la supercherie. Mais il y a là
quelque chose comme une idée préconçue, doublée d’une allergie à
l’exceptionnel... L’idée préconçue et l’allergie sont-elles de bonnes
bases de discussion?
— A-t-on fait des observations portant sur Matthew Manning lui-
même?
— Naturellement. Dans une série d’expériences, menées à
Toronto par l’équipe de chercheurs, dont, notamment, le Dr Whit-
ton, Matthew fut branché sur un électro-encéphalographe et un
électro-myographe, ces deux appareils étant eux-mêmes reliés à un
ordinateur. On demandait à Matthew de « mettre son pouvoir en
marche », expression vague, mais suffisante. Le type d’ondes
cérébrales qui apparaissait alors, pendant des périodes de vingt
secondes environ, ne correspondait à aucun diagramme jusqu’ici
enregistré par un électro-encéphalographe. Dans le même temps,
l’estimation fournie par le R.E.M. (Rapid Eye Movement : mouve­
ment rapide des yeux) indiquait le quatrième degré du sommeil
profond. Or, il était évident, au regard des observateurs, que
Matthew n’était nullement endormi, mais, au contraire, parfaitement
éveillé. Les chercheurs de Toronto nommèrent cet état particulier du
tracé de Pélectro-encéphalogramme : « La fonction rampe ». Cette
« fonction rampe », avec grande augmentation de l’énergie thêta et
diminution de l’énergie bêta, semble correspondre aux zones
silencieuses du cerveau : au cerveau primitif.
La découverte de la « fonction rampe » conduisit à une nouvelle
série d’expériences. Plusieurs personnes réputées pour leurs dons
« paranormaux » furent testées. Puis, des théories et des hypothèses
furent avancées :
1. L’origine de la fonction rampe (et par conséquent la source
de l’énergie psychique) chez Matthew a été localisée dans la partie la
plus ancienne du cerveau humain. Le Dr Whitton laisse entendre
que l’aptitude psychique (ou médiumnique) n’est donc pas un don
rare, mais une fonction innée qui remonte probablement à l’aube des
temps.
2. Le degré d’énergie psychique détecté chez Matthew est

296
Des fantômes au laboratoire

exceptionnellement élevé. Deux questions se posent alors : pourquoi


ce niveau d’énergie est-il beaucoup plus élevé chez Matthew que
chez les autres médiums connus? Existe-t-il un facteur commun à
tous les médiums qui expliquerait le fonctionnement de cette partie
« ancienne et morte » du cerveau?
3. La fonction rampe produite par Matthew est totaleme
différente des diagrammes obtenus durant les « moments de concen­
tration », par exemple. On peut donc conjecturer que le don
psychique, quoique inné, ne représente pas un degré de concentration
plus élevé ou différent, mais qu’il laisse supposer « une source de
force inconnue, extérieure ou intérieure, qui le crée ».
— Vous avez votre propre théorie? Ou hypothèse?
— J’en ai cent, comme tout le monde. Mais j’en retiens une,
d’ailleurs avancée par le parapsychologue Peter Bander, qui assista
aux expériences de Toronto. On fît venir au laboratoire des hommes
et des femmes réputés pour leurs « dons ». On les interrogea sur les
événements de leur première enfance. On remarqua un point
commun : tous avaient reçu le choc violent d’une décharge électrique
avant l’âge de dix ans (ils avaient, par exemple, fourré les doigts dans
une prise de courant). Mais Matthew Manning, lui, ne se souvenait
pas d’un tel événement. Seulement, sa mère avait été sérieusement
électrocutée, trois semaines avant sa naissance. A tel point qu’on
craignit qu’elle perdît son bébé... Or il y a de plus en plus de gadgets
électriques dans les foyers... La multiplication des gadgets élec­
triques ressuscitant les fonctions du cerveau animal, le progrès
rallumant l’ancien cerveau! De quoi rêver!
— En dépit de tous les travaux que vous citez, bon nombre de
scientifiques se refusent à considérer la parapsychologie comme une
recherche valable, et le domaine de la parapsychologie comme un
domaine réel.
— Oui. Mais, pour beaucoup, l’état d’esprit est en train de
changer... L’affaire de Rosenheim a donné lieu à une table ronde
entre physiciens, médecins, policiers, ingénieurs et parapsycho­
logues. A la suite de ces débats, un juriste de Mannheim publia en
juillet 1970 un long article, intentionnellement illustré de représenta­
tions de sorcières sur leur balai. Ce procureur demandait une
croisade contre les parapsychologues, au nom de la raison et du
déterminisme. Il concluait : « Il existe une étroite parenté entre la
dégoûtante superstition des sorciers et l’esprit qui anime les

297
L OU I S PAUWE LS

parapsychologues. » Mais un nombre croissant d’hommes de science


se demandent si la dégoûtante superstition ne consiste pas à nier sans
examen la réalité des faits inexplicables.
— Plus rien à déclarer?
— Si. Je veux saluer la mémoire d’Aldous Huxley, qui fut un
pionnier de la parapsychologie moderne. Et mon ami Robert
Amadou, qui a écrit le premier ouvrage sur la parapsychologie, à une
époque non si lointaine (1954) où le mot même était ignoré dans les
milieux cultivés. Avec Huxley et Amadou, j’ai assisté au premier
congrès international. Il s’est tenu en France, en 1954, à Saint-Paul-
de-Vence.
Seconde chose à déclarer. Je tiens pour honneur d’avoir
contribué à réintroduire ce courant de curiosité dans la culture de
mon pays, avec le groupe rassemblé autour de la revue Planète, de
1961 à 1968. Le souvenir de cette revue et de notre travail si intense
et si large est souvent encore trahi et sali par des imbéciles qui
méprisent par ouï-dire. On s’apercevra un jour du rôle essentiel que
le groupe Planète a joué dans les transformations du climat culturel
français.
Troisième et dernière chose à déclarer : la France est, aujour­
d’hui encore, fort en retard sur les recherches dans ces domaines, qui
sont en progression rapide partout ailleurs, notamment aux U.S.A.
et en U.R.S.S. Pourtant, à la fin du X IX e siècle et jusqu’à la guerre de
14, la France fut l’initiatrice de ces recherches, grâce à des hommes
remarquables (de Richet à Flammarion, de Branly à Bergson), qui
osèrent interroger et s’aventurer. Mon action fut rendue difficile par
des inimitiés violentes, calomniée, dérangée, désordonnée, insuffi­
sante. Mais elle a sans doute suscité des vocations dans la génération
qui me suit. Je n’aurai pas vécu inutilement. Et quand je serai mort,
mon fantôme viendra secouer les endormis.
Là-dessus, bon suaire. Pardon : bonsoir.

SOURCES

Pour l’affaire Lerrible, les journaux parisiens de novembre 1846.


Pour l’affaire de Rosenheim, Étonnante Parapsychologie, par le Pr Hans

298
Des fantômes au laboratoire

B en der , directeur de l’Institut pour les zones frontières de la psychologie


de Fribourg-en-Brisgau, Retz, 1977.
Pour le cas de la clinique d’Arcachon, Médiums et Fantômes, par Robert
Tocquet, Publications premières, Paris, 1970.
Robert A m adou , La Parapsychologie, Denoël, Paris, 1954.
Matfhew M a n n in g , D ' où me viennent ces pouvoirs? (suivi des comptes rendus
dés expériences de Toronto), Albin Michel, 1975.
Je remercie, pour l’aide précieuse qu’ils m’ont
apportée dans la documentation relative aux
histoires qui m’incombaient pour cette émis­
sion : Catherine Amadou; Robert Amadou,
docteur ès lettres, éminent spécialiste de
l’histoire de l’occultisme; Claude Pasteur et
Pierre Mariel.
L. P.
Moi aussi, je dois des remerciements à ceux qui
m’assistèrent dans mes recherches : M. Zelda
et Mlle Jacquet de la Bibliothèque nationale
qui m’assurèrent leur concours de paléo­
graphes, Mme Janine Herscher, qui voulut bien
me suivre dans un monde féerique nouveau
pour elle, Mme Monique Hugues qui explora
— avec quels soins — les différentes biblio­
thèques de Nice, sans oublier, bien sûr, ma
femme qui m’aida quotidiennement tout au
long de cette route enchantée...
G. B.