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MAGAZINE

La guerre tchadienne :
une mise au point

Dans son numéro 33, Politique africaine a publié un article de Robert


Buijtenhuijs ((( La rébellion tchadienne : guerre Nord-Nord ou guerre
Nord-Sud ? n) critiquant certaines interprétations du conflit tchadien.
Désireuse de clarifier le débat sur cette question, notre revue donne
ici la parole à Jean-Pierre Magnant qui souhaite apporter quelques pré-
cisions.

R ésumer la guerre (ou les


guerres ?) du Tchad à une
formule du type guerre Nord-
((
Baguirmiens ne razzient pas les
Sara avant 1870. Alors que la pres-
sion se fait plus vive sur la vallée
Sud ))ou guerre Nord-Nord
(( )) du Chari, les Foulbé, qui se cons-
serait tout aussi absurde que de tituent en Empire (d’jihad d’Ous-
dire qu’il n’y a eu aucun aspect mane dan Fodio) commencent à
ethnique à l’ensemble du conflit. s’attaquer aux Moundang et aux
De plus, vue la complexité des Toupouri. I1 faut encore attendre
faits, toute affirmation péremptoire la première moitié du X I X ~ siècle
peut toujours être contredite, sur- pour que des raids systématiques
tout lorsque l’on s’en tient aux soient organisés vers les pays mbun
grandes lignes... ce qui fut toujours ou ngambay et ce n’est qu’à la fin
mon cas toutes les fois que j’ai du siècle que les razzias toucheront
écrit sur les problèmes politiques les pays laka, kaba ou gbaya. Paral-
du Tchad contemporain. On ne lèlement, la structuration des Etats
dira donc jamais assez que toute satellites du Ouaddaï (chefferies de
affirmation doit être nuancée, les Haraze-Mangueigne et de Châ)
miennes les premières. Je maintiens s’opère vers 1830 : après avoir mis
pourtant l’essentiel de ce que j’ai les Rounga et les Banda en coupe
écrit et je m’en explique. réglée, ces Etats, poussés par leur
Les Sudistes (i.e. les animis-
(( )) puissant protecteur, ne s’en pren-
tes habitant les actuels départe- dront aux Sara-kaba et aux Ngama
ments suivant : Mayo-Kebbi, Tand- guère avant 1880. Ces raids sont
jilé, Logone occidental, Logone souvent le fait des sui sinda
(( ))

oriental, Moyen-Chari et Salamat) (i.e. les cavaliers arabes d’après


(( ))

n’ont commencé à être razziés que les traditions ngama) et- c’est à la
vers la fin du XVIII~siècle pour les suite de l’un d’entre eux que sera
régions proches des rives du Chari fondée Maro, peu avant l’installa-
(prise de Mafaling vers 1770) avec tion française. Arabes, Bagubiens,
l‘expansion baguirmienne. Les Foulbé, Ouaddaïens (auxquels se

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. ... . . . ... LA GUERRE TCHADIENNE

joignent parfois des Bornouans) forte proportion, c’est surement


razzient donc les Sudistes après
(( )) faux.
1820, avec un maximum d’intensité Les souvenirs de ces anciennes
entre 1880 et 1910. razzias furent-ils à l’origine de ten-
On remarquera que, au cours sions à l’indépendance ? C’est vrai-
de la récente guerre civile, les Ara- semblable chez les cadres du Nord
bes ont toujours été aux côtés des qui, ayant milité avec les gaullis-
Sara depuis Tombalbaye, sauf en tes, se virent battus par le RDA
février - mars 1979, et les trou- qui recrutait, outre dans les
pes du CDR (Conseil démocratique milieux sudistes, chez les musul-
révolutionnaire) se battront avec mans modernistes. Frustrés du
acharnement au pont’ de Manda pouvoir qu’ils pensaient leur
pour empêcher les FAN (Forces échoir, ces commerçants, chefs et
armées du Nord) de pénètrer au cadres conseryateurs virent d’un
Sud. Les Baguirmiens n’ont jamais mauvais œil 1’Etat dominé par des
brillé par leur opposition à Tom- cadres du Sud. Que ceux-ci leur
balbaye et nombre de leurs cadres aient rendu leur animosité semble
servirent la 1“ République. évident et la politique que mena
Les Foulbé, extrèmement mino- Tombalbaye contre la chefferie au
ritaires au Tchad, ne sont guère début de sa présidence n’arrangea
entrés dans l’arène politique avant pas les choses. I1 convient cepen-
l’émergence des FAN. Seuls des dant de noter que cette animosité
anciens razzieurs du Sud, les Nord-Sud touche des cadres cita-
Ouaddaïens, très divisés d’ailleurs, dins qui ne connaissent souvent
ont très tôt alimenté le FROLI- des razzias que ce qu’en ont écrit
NAT en hommes, en partie pour les Blancs (et j’ai montré ailleurs
des raisons ethniques. Mais ces rai- que ces écrits étaient fréquemment
sons - je le maintiens - sont plus très erronnés).
le fait d‘intellectuels arabophones Cette animosité ne se retrouvait
frustrés par l’impossibilité qu’ils pas à l’égard des hommes politi-
avaient de faire carrière dans une ques du Nord chez les vieillards
administration francophone, qu’elles que j’ai interrogés en campagne et
ne furent le fait des paysans. qui avaient vécu ces sombres évè-
Évidemment, les Goranes nements. Ainsi, en pays nar (région
avaient des esclaves (comme tout le de Békamba), les vieux gardaient
monde) et évidemment, ils étaient une certaine rancœur à l’égard des
noirs : qui était blanc dans la gens de Koumra qui les pressu-
raient pour le compte du
région à cette époque à part quel-
Baguirmi, comme les vieux du
ques Arabes ? Mais tous les Noirs
pays ngama conservaient un souve-
du Tchad ne sont pas des sudis- nirs très vif des raids des Arabes
tes ! Les besoins, d‘ailleurs .limités, et des Ouaddaïens. Ces souvenirs
des Goranes en esclaves étaient se prolongeaient-ils dans une hos-
amplement satisfaits par des raids tilité aux cadres musulmans des
de peu d’envergure sur les popu- années 70 ? Je n’en ai pas eu le
lations sédentaires ou nomades sentiment à l’époque : chrétiens ou
environnantes ou sur les caravanes musulmans, les hauts fonctionnai-
transsahariennes. Qu’il y ait eu des res et les gouvernants étaient les
Sara parmi ces esclaves, c’est vrai- mêmes pour les paysans tchadiens.
semblable; qu’il y en ait eu une De même que l’anti-germanisme

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- -~

LA GUERRE TGHADIENNE

populaire en France des années vrai, le mouvement prend de


d’après la Guerre n’a pas empèché l’ampleur et recrute dans les villa-
la construction de l’Europe, de ges et les campements nomades.
même que ce ne sont pas les S’il reste encore minoritaire, sa
anciennes rivalités entre la France, mobilité et l’aide que lui fournis-
la Grande-Bretagne ou l’Allemagne sent les paysans (peut-être.pas tou-
qui expliquent l’abstention aux der- jours de gaîeté de cœur) lui valent
nières européennes
(( de même,
)), des succès militaires tandis que les
les souvenirs des razzias n’apparais- turpitudes du gouvernement ren-
saient pas, à l’époque, comme un dent les opposants populaires.
obstacle à la construction du Mais, tant qu’il reste en dehors des
Tchad. zones cotonières, le FROLINAT
I1 n’en reste pas moins que, au ne gène personne en dehors des
niveau populaire, le Tchad n’a paysans et des citadins des villes
connu que trois pogroms : à Bon- qu’il encercle. Ce qui gène Tom-
gor en 1978, les Mayo-kebbiens
(( )) balbaye, puis Malloum, ce sont les
s’en sont pris aux Sara ; à (( )) intellectuels et cadres musulmans
N’Djamena, en février-mars 1979, qui, peu à peu, passent, ouverte-
les Nordistes 1) s’en sont pris aux
(( ment ou non, à l’opposition, silr-
((Sudistes et réciproquement ; à
)) tout après 1973.
Sarh, en février 1979, les non-Sara I1 faut donc s’entendre sur le
et les Sara s’affrontèrent. Les tra- sens du mot intellectuel Dans
(< )).

gédies qui eurent lieu ailleurs ne un pays qui, vers 1970, doit comp-
sont pas le fait du petit peuple ter près de 90 70d’analphabètes en
mais de groupes armés venus des français (peut-être seulement 70 70
grandes villes... et ce n’est sure- toutes langues confondues), celui
ment pas le souvenir des razzias qui lit et écrit couramment le fran-
qui motivait directement les uns et gais est un personnage important et
les autres. un lycéen est un intellectuel. Ibra-
L’histoire du conflit tchadien hima Abatcha et Goukouni Wed-
montre que des troubles ont éclaté deye sont donc des intellectuels.
en campagne, souvent à la suite Je précise d’ailleurs que je n’ai
d’indélicatesses, d’éxactions ou de jamais dit que les maquis du FRO-
sévices commis par des administra- LINAT n’étaient composés que
teurs à l’encontre de paysans. Que d’intellectuels ou que la guerre
le FROLINAT ait été à l’origine civile était une guerre d’intellec-
de tout est faux dans un premier tuels ; mais j’ai écrit, ce qui est
temps : il s’est souvent contenté de différent, que le conflit Nord-Sud,
récupérer le mécontentement, ce avec ses connotations raciales ou
qui lui était, d’autant plus facile tribales, s’est d’abord développé en
qu’il était le seul mouvement milieu intellectuel et citadin. Ce
d’opposition. Non seulement le n’est pas l’appartenance ethnique
FROLINAT n’a rien à voir avec ou religieuse du préfet qui soule-
les évènements de Mangalmé, vait la colère paysanne et l’exem-
(septembre-octobre 1965) mais on ple de Mangalmé tel que le rap-
peut même dire qu’à l’origine, il porte notre ami Mahamait Bachar
n’a rien à voir du tout avec la pay- (qui me démentira si je me
sannerie du Tchad (cf. les inepties trompe) le. prouve: les Moubi
de son programme). n’étaient pas anti-Sara quand ils se
A partir de 1967-1968, il est sont révoltés.

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Alors que les historiens et les l’ethnisme finit par naître comme
anthropologues remettent de plus l’une des tactiques des élites afri-
en plus en cause la consistance du caines en quête de pouvoir et, par-
concept d’ethnie, les politologues, tant, comme une base sociale sur
qui l’ont pendant longtemps utilisé laquelle s’appuyer (on renverra là
à tort et à travers, sont en passe dessus au *récent livre de J.F.
d‘avoir raison : A force de crier
((
Bayart L’Etat en Afrique). Au
Noël, il finit par arriver ! ; et à
))
Tchad, la guerre civile a bien aidé
force de matraquer les utilisateurs à cristalliser ce phénomène et, sous
des médias (presse, radios, etc.) son aspect opposition Nord-Sud
(( )),

avec les guerres tribales qui ont il .tend désormais à prendre de plus
((
en plus de consistance en milieu
ensanglanté l’Afrique de toute éter- populaire, en particulier dans les
nité)), les conflits ethniques, fon-
((
villes.
dements de la compétition politique
en Afrique et autres billevesées,
)) Jean-Pierre Magnant

La Bibliothèque africaine
de Bruxelles menacée

L ’article que nous publions ci-dessous prolonge les études que Politique
africaine a déjà consacrées à la recherche africaniste dans divers pays
d’Europe; il s’attache à mettre en évidence les problèmes que ceIIes-ci ren-
contrent en Belgique à travers les avatars de la Bibliothèque africaine de
Bruxelles. Ce texte est paru dans la Libre Belgique du 2 août 1989, mais
il nous a semblé que les lecteurs de Politique ?fricaine devaient en être infor-
més. Nous tenons à remercier son auteur, Eric de Bellefroid, qui nous a
autorisé à le publier.

La plus légitime fierté que la que d’achat sans doute insuffisante,


Belgique puisse aujourd’hui tirer la Bibliothèque africaine de la pla-
de sa longue aventure africaine ce Royale en est d’ailleurs le plus
n’est autre, sans contredit, que prestigieux fleuron. Si bien qu’il
l’incomparable somme de savoir et n’est pas présomptueux d’affirmer
d’expertise que nos africanistes ont qu’on nous l’envie dans le monde
soigneusement récsltée au cours entier. D’Amérique, du Japon et
des années. Avec son demi-million des quatre coins, chaque année
de volumes, et malgré une politi- nous apporte son flot de visiteurs.

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