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Grands Dossiers N° 15 - juin-juillet-août 2009

Les psychothérapies

Histoire des psychothérapies

Vincent Barras et Catherine Fussinger

Le mot psychothérapie, littéralement « soin des âmes », est apparu voici un siècle et demi. Il a toujours désigné des
pratiques très diverses, évoluant au fil des théories et des époques.

Il est d’usage d’affirmer que l’idée même de « psychothérapie » remonte à la nuit des temps. Pour autant le terme est récent, et
a désigné des théories et pratiques très variées. La première utilisation du mot « psychothérapie » date de 1872, sous la plume
de l’aliéniste britannique Daniel Hack Tuke (1827-1895). Dans Illustrations of the Influence of the Mind upon the Body in Health
and Disease(Illustrations de l’influence de l’esprit sur le corps dans la santé et la maladie), il plaide pour une étude scientifique
du pouvoir thérapeutique de « l’imagination », que les médecins, selon lui, connaissent et utilisent depuis longtemps. De fait,
tout en innovant sur le plan linguistique, l’aliéniste se relie à une histoire médicale remontant à la deuxième moitié du XVIIIe
siècle : celle de la prise en charge de l’aliénation mentale sous la forme du « traitement moral », et du constat des effets de
l’esprit sur le corps. Souvent vu comme l’une des origines de la psychothérapie, ce traitement moral désigne une prise en
charge par les vertus de la parole persuasive plutôt que par la contention. Toutefois, dans la réalité, le rapport entre nombre de
soignants et de soignés limite sa mise en œuvre au cours du XIXe siècle.
Les états de conscience modifiés
Parallèlement au traitement moral, le médecin allemand Franz-Anton Mesmer (1734-1815) prône les effets d’un fluide
mystérieux supposément contenu dans l’être vivant et dotant ce dernier d’une force thérapeutique spécifique, le « magnétisme
animal ». Bien que cette théorie soit contestée dès ses débuts, nombreux sont ceux qui se passionnent pour les effets
déclenchés par les adeptes de F.-A. Mesmer au sein de leur clientèle (convulsions, guérisons spontanées, crises
hystériques…). Apparues au cours du XIXe siècle, les notions d’hypnose et de suggestion réinterprètent ce magnétisme
mesmérien en termes d’états de conscience modifiés. Pour le médecin nancéen Hippolyte Bernheim (1840-1919) par exemple,
il s’agit d’un état physiologique proche du sommeil, que le thérapeute averti manipule afin de traiter toute une série d’états
psychologiques et physiques, réalisant par là une « psychothérapie ».

Si la psychothérapie se confond un temps avec la pratique de l’hypnose et de la suggestion, d’autres formes, présentées
comme rationnelles, lui sont rapidement opposées, tant et si bien qu’on peut parler autour de 1900 d’une querelle entre « 
médecins-hypnotiseurs » et « médecins-raisonneurs ». Ces divergences n’entravent nullement la diffusion de la psychothérapie
dans l’Europe entière et en Amérique du Nord, un succès qui doit sans doute beaucoup à la diversité des procédures mises en
œuvre. Apparaissent des revues spécialisées et des sociétés savantes, et la psychothérapie figure régulièrement aux côtés des
traitements somatiques dans l’offre des cliniques privées destinées aux « nerveux » issus des classes aisées.

L’effritement de la psychanalyse
Alors que le traitement moral des origines s’adressait aux aliénés, la psychothérapie est envisagée avant tout comme un moyen
curatif adapté aux malades nerveux autour de 1900. De même, la psychanalyse est longtemps considérée comme un
traitement adapté aux seuls névrosés. Dès le début du XXe siècle, la notion de psychothérapie coexiste en effet avec celle de
psychanalyse. Les deux termes et les pratiques qu’ils recouvrent demeurent en partie liés. Ainsi, des années 1950 aux années
1970, au moment même où la psychanalyse jouit d’un statut de référence forte au sein de la psychiatrie, la psychothérapie
renvoie le plus souvent à une pratique dite d’inspiration psychanalytique.

Dans les années 1970, on assiste cependant à un effritement de l’hégémonie de la référence psychanalytique et du monopole
médical sur l’exercice de la psychothérapie. Les étapes de cette évolution sont les suivantes :

• À partir des années 1970, de nouveaux courants psychothérapeutiques, comme la théorie systémique ou la thérapie
cognitivo-comportementale, établissent leur légitimité au sein de la psychiatrie.
• Avec le foisonnement de nouvelles approches dites du « potentiel humain » (qui se situent pour l’essentiel en dehors du
champ de la santé mentale), la notion de développement personnel tend à se substituer à celle de traitement
psychothérapeutique. L’idée qu’il n’est pas nécessaire d’être « malade » pour entreprendre une psychothérapie, déjà présente
dans la psychanalyse, gagne ainsi en audience. De plus, le savoir psychopathologique des médecins et des psychologues
cesse d’apparaître comme une base indispensable à l’exercice de la psychothérapie.
• Les psychologues cliniciens, profession apparue dans l’immédiat après-guerre, revendiquent avec un succès croissant le droit
de pratiquer la psychothérapie de manière autonome. Parallèlement, d’autres professionnels, universitaires ou non,
s’organisent dès les années 1980 pour réclamer de tels droits dans le cadre d’associations de psychothérapeutes.
• La diversification des courants psychothérapeutiques, comme des professionnels jugés aptes à les mettre en œuvre, se voit
reconnue dans les réglementations adoptées à partir de la fin des années 1980 dans nombre d’États européens. Si le principe
est acquis, les critères de reconnaissance suscitent en revanche de vives controverses. Or, ces débats se déroulent aujourd’hui
dans un contexte où les règles en vigueur dans le champ de la santé se trouvent profondément modifiées, d’une part avec la
légitimité de la « médecine centrée sur la preuve » (évaluation de l’efficacité), d’autre part avec les exigences du  « new public
management » (qualité, normalisation, économicité). Ainsi, à l’avenir comme par le passé, la psychothérapie se voit
conditionnée par les normes de son temps.
 

Pour en savoir plus


• Les Psychothérapies dans leurs histoires
Jacqueline Carroy (dir.), L’Harmattan, 2000.
• Dialogue avec l’insensé
Gladys Swain, Gallimard, 1994.
• Histoire de la découverte de l’inconscient
Henri Ellenberg, 1974, rééd. Fayard, 2001.
• La Gestion des risques. De l’antipsychiatrie à l’après-psychanalyse
Robert Castel, 1981, rééd. Minuit, 2003

Vincent Barras et Catherine Fussinger

V. Barras est professeur à l’université de Lausanne, directeur de l’Institut universitaire d’histoire de la médecine et de la santé
publique. C. Fussinger est responsable de recherche dans le même institut. Tous deux ont dirigé  La Psychothérapie comme
pratique professionnelle au XXe siècle. Pour une histoire croisée , BHMS, à paraître (2009).

Santé mentale et neuroleptiques

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs facteurs concourent à établir la psychothérapie à la place qui est la
sienne aujourd’hui dans la société occidentale. Par exemple, en augmentant le nombre de professionnels en activité dans ce
que l’OMS désigne, dès 1948, comme le champ de la « santé mentale », le développement de l’État social établit les conditions
permettant une individualisation des prises en charge. Quant à la découverte des neuroleptiques au début des années 1950,
elle permet d’envisager un suivi psychothérapeutique des malades psychotiques qui ne se limite pas à des expériences
d’avant-garde. Ces deux éléments ont joué un rôle important dans l’expansion et la démocratisation qu’a connue la
psychothérapie ces cinquante dernières années.
Vincent Barras et Catherine Fussinger

La psychoanalyse

C’est en 1896 que Sigmund Freud (1856-1939) utilise ce terme pour la première fois, et en français. Sa diffusion s’accroît suite
à la création, en 1910, de l’Association psychanalytique internationale. En optant pour un nouveau mot, Freud cherche à
distinguer clairement son approche des autres pratiques en vigueur. Mais lui et ses proches entendent également exercer un
contrôle serré sur l’usage du terme « psychanalyse » : très vite, seuls les membres des sociétés de psychanalyse reconnues
ont le droit de se dire psychanalystes, et dès le milieu des années 1920, leur formation se voit codifiée.
Vincent Barras et Catherine Fussinger

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