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CM10

– Anne-Claire Bonneville et Annick Lacroix



CM10 - LES SOCIÉTÉS COLONIALES AU MAGHREB


(1ère moitié du XXe siècle)


Après avoir vu la phase de conquêtes coloniales au Maghreb (CM3), puis la manière dont ces
colonies sont administrées (CM4), ce cours est consacré aux sociétés coloniales,
essentiellement dans le Maghreb sous domination française.

Le principal clivage à l’œuvre dans ces sociétés oppose colonisateurs et colonisés. On parle
parfois à cet égard de sociétés « duales » ou bipolaires (I.). Surtout, les clivages juridiques
et politiques (régime de l’indigénat, citoyenneté diminuée) forment le terreau d’inégalités
économiques et sociales profondes.
Mais sans minorer cette « fracture majeure » (expression de P. Bourdieu dans sa sociologie
de l’Algérie), nous verrons cependant que d’autres clivages sociaux se surimposent (genre,
milieu social, ruraux/citadins) et viennent dessiner une société coloniale plus complexe (II.).

I. COLONS et COLONISÉS, UNE SOCIÉTÉ BIPOLAIRE



La colonisation se traduit au Maghreb : par l’imposition de l’autorité d’un État étranger sur
un territoire ; par la soumission des populations locales et par l’installation de populations
venant de cet État étranger. L’arrivée d’Européens au Maghreb pose la question des
échanges avec les populations locales : contact, « rencontre » ? Ou simple juxtaposition,
coprésence ?

A. Stéréotypes et catégories
Des divisions naissent à partir de visions très négatives de « l’Autre ».
Au début de la colonisation, le Maghrébin est tour à tour perçu comme :
- le Barbaresque, un guerrier dans un pays d’aventures …
- un descendant de Turcs, de citadins, et au contraire des bédouins,
Progressivement, se met en place de la figure de l’« indigène » qui réduit le Maghrébin à un
« homme de nulle part » (cf. Rivet).
Les Européens connaissent assez mal les populations locales surtout après 1914, quand les
colons ont largement quitté les campagnes pour vivre en ville. Ils connaissent peu ou mal les
langues locales.

De leur côté, après 1830, les Maghrébins perçoivent les Européens comme des rûmî
(rwama) ou des envahisseurs venus de la mer. Dans les contes, c’est aussi un ogre (ghûl).
Pour certains lettrés, les Européens apportent avec eux des innovations blâmables ; il faut
donc éviter de le fréquenter, se blottir dans le refus (ex. de dissert vu en TD).
Au contraire de ceux qui fréquentent les Européens et qui sont perçus comme m’tourni
(retournés).

Exemple de la caricature de Salomon Assus (ppt) : qui en dit beaucoup sur les stéréotypes
coloniaux et la focalisation sur l’origine géographique et des critères ethnico-religieux ;
vision schématisée, comme si chaque personnage pouvait concentrer toutes les propriétés

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de son groupe social : la « mauresque », la « juive », le « mozabite ».
Ces contrastes en cachent une pluralité d’autres : sociaux, religieux, de genre et de
génération (cf. II).

Les historiens se posent aussi la question de l'utilisation de certaines catégories. Attention à
ces mots qui figent les groupes et les essentialisent. Se demander qui définit et utilise ces
catégories, dans quel but. Par exemple, les Européens qui se sont installés précocement en
Algérie ont revendiqué dès la fin du 19e siècle l’appellation d’« Algériens » (notamment pour
se distinguer des Français de passage ou de ceux fraîchement arrivés de métropole).
Ça peut aussi être problématique de reprendre à son compte les distinctions produites par
l'administration coloniale à des fins de gouvernement. Les dénominations institutionnelles
véhiculent l’évidence du pouvoir et sont souvent imposées aux groupes subalternes. Faut-il
alors parler d’« indigènes » ou même de « musulmans »? On retrouve ces appellations dans
les textes de loi, les rapports et les circulaires, les journaux, etc. La catégorie de
« musulmans » réduits les colonisés à leur statut religieux.
>> Il faut bien finir par choisir des termes, mais ça peut être intéressant de justifier ses choix
ou éventuellement de mettre des guillemets pour marquer une distance.

B- La séparation entre deux mondes
Dans nombreux secteurs de l’économie et aspects de la vie sociale, les colonisés se séparent
ou sont séparés du groupe des colonisateurs. Et les autorités coloniales ne les traitent pas de
la même manière.

À la campagne
Au Maghreb, les autorités coloniales favorisent l’installation de populations européennes
(même si ces premiers colons ne sont pas toujours des paysans mais aussi des gens des
villes). Le monde des colons s’appuie sur une agriculture moderne, avec machines et engrais.
Les fellahs cultivent des surfaces de ++ réduites et vivent d’une agriculture de subsistance,
très soumise aux aléas climatiques, avec des outils rudimentaires (on parle parfois
d’économie de survie) (ppt).

À l’échelle du territoire algérien
La séparation est également ancrée dans l’espace : sur le territoire algérien, la masse des
populations citoyennes et non-citoyennes ne se rencontrent guère.
Les cartes de densité de population montrent que, même en 1921, la présence française en
Algérie est très discontinue, fragmentée (ppt). Après l’échec de la colonisation rurale, les
Européens se concentrent dans les grandes villes du Nord (ce qui remet d’ailleurs en cause le
mythe d’un colon ancré dans le bled). Les populations colonisées vivent surtout dans des
douars des communes mixtes, dans les régions du Tell et des Hauts-Plateaux notamment.

Cette séparation socio-spatiale qui s’appuie sur des constructions juridiques : 2 types de
communes en Algérie.
- dans les « communes de plein exercice », où vivent 90 % des Européens, les Français
élisent des conseillers municipaux, un maire (qui doivent être français et qui contrôlent les
populations musulmanes).

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- le second type de commune, les communes mixtes, rappellent le système des bureaux
arabes (CM4) : elles sont dirigées par des administrateurs civils (non élus), assistés d’un
personnel « indigène » (caïds, amins, bachagha).
Les 4/5 de la population colonisée vivent dans ces communes mixtes à la fin du XIXe siècle.

Remarque : même en Algérie, où la colonisation est la plus poussée, ce n’est pas un système
d’apartheid, pas une ségrégation institutionnalisée comme par exemple en Afrique du Sud1.
Ce n’est pas la loi qui oblige les populations à être dans des quartiers séparés ou des
communes différentes ; il n’y a pas des places réservées dans les bus ou les cafés.

Les séparations sont plus des réalités de fait, d’usages que le résultat de textes juridiques.
L’État colonial français n’interdit pas les mariages entre populations européennes et
colonisées :
- et même l’islam ne condamne pas les unions entre un musulman et une dhimmi (plus strict
pour une musulmane d’épouser un non-musulman).
- pourtant dans les faits ces mariages mixtes sont rares : en 1877, seulement 8 mariages
mixtes, entre Européen(ne)s et Algérien(ne)s, sur 2500 mariages contractés en Algérie.

Organiser la séparation dans les villes
Dans les villes, colonisateurs et colonisés (juifs et musulmans) ne se mêlent pas.
À Bône, sur le littoral est de l’Algérie, en 1909, les Européens sont surreprésentés dans la
ville nouvelle (ppt, plan en damier, rues rectilignes) ; les Algériens musulmans sont dans la
vieille-ville (rues tortueuses) et en périphérie ; les juifs sont aussi surreprésentés dans la
vieille-ville.

Dans le cas du Maroc colonial, l’urbanisme français aboutit à un dédoublement des villes :
Construction de villes nouvelles par Lyautey autour des foyers anciens (Casablanca, Rabat,
Kenitra, Marrakech). Les Européens s’installent donc dans ces nouveaux quartiers. Dans les
médinas, on conserve le style traditionnel, mais cette « protection » justifie aussi le retard
dans l’équipement de ces quartiers (canalisations, éclairage, etc.).

Dans les écoles
Il existe des distinctions en Algérie, en Tunisie et au Maroc, entre des écoles pour les
Européens et celles pour les autochtones juifs et musulmans.
En Algérie, destruction de mosquées et de zawiya2 au milieu du XIXe siècle : une génération
est privée d’enseignement coranique, excepté dans les campagnes (Kabylie, ppt).
Par la suite, les écoles des villes sont relativement mixtes. La séparation scolaire est en
revanche plus forte à la campagne, où la majorité des enfant algériens vont dans les classes
spéciales : des « écoles indigènes », surpeuplées, 90 par classe, pas de filles, (photo, ppt).

1 En Afrique du Sud, on a affaire à une ségrégation institutionnalisée dès la fin du 19ème siècle et renforcée

dans les années 1920. C’est le cas dans les villes avec une séparation par quartier. L’accès des Noirs aux villes
est subordonné à la possession d’un emploi. Le Natives Land Act de 1913 confirme la partition du territoire
entre Africains et Européens, définissant 8,9 millions d’hectares comme « native reserve » et interdisant aux
Africains d’acheter des terres en dehors de ces réserves.
À partir de 1921, les mesures ségrégationnistes se multiplient. En 1927, la loi Hertzog prohibe tout rapport
sexuel hors mariage entre Blancs et Noirs.
2 Confréries : regroupement d’hommes qui prient ensemble et s’attachent à la connaissance aimante de Dieu,

parfois par la médiation d’un saint.

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En Tunisie, maintien plus fréquent d’anciennes structures :
- école religieuse de la Zitouna, avec 600 auditeurs chaque année,
- du collège Sadiki (ouvert en 1875), réformé en 1882 pour assurer un enseignement
arabe-français
- rénovation des kuttab : en plus du Coran, apprentissage de la grammaire et de
l’écriture arabe
Des efforts sont menés afin de favoriser une certaine mixité :
- création d’une école normale d’instituteurs en 1884, le collège Alaoui qui doit former
des instituteurs bilingues.
- 1885, création de dix écoles primaires laïques : les élèves - surtout européens -
devaient y apprendre l’arabe parlé.

Au Maroc, l’expérience tunisienne est connue, mais les administrateurs français, dont
Lyautey, ne favorisent pas la mixité. Eviter les mélanges (dahir de 1916) : il y a donc des
écoles pour les Européens, des écoles réservées aux fils de notables marocains des grandes
villes, des écoles de l’Alliance israélite universelle pour les Juifs. Pour la masse des
Marocains : soit des écoles de seconde zone, soit des écoles religieuses musulmanes.

De fait, le nombre d’enfants maghrébins scolarisés est très réduit, y compris au début du
XXe siècle. Même en Tunisie, la scolarisation des enfants colonisés reste, en 1900, toujours
très limitée.
En Algérie, même après le décret sur l’obligation scolaire de Jules Ferry (1881), le taux de
scolarisation reste faible : 8 % des enfants algériens seulement en 1931.
Difficile d’avoir des données chiffrées mais globalement, 90% de la population algérienne est
encore illettrée en français dans l’entre-deux-guerres et les lettrés en arabe sont également
très rares.
Le budget de l’éducation est insuffisant et certains représentants des colons craignent un
reversement du rapport colonial si les colonisés venaient à accéder à l’éducation.
L’enseignement secondaire et supérieur accueille un nombre infime de garçons musulmans.
En 1914 : une centaine d’instituteurs algériens ont été formés et de rares Algériens suivent
des cours à la faculté d’Alger en droit, en médecine, en sciences, en arabe.

Transition : Ne pas oublier que la dualité colons/colonisés s’ancre bien dans une réalité mais
qu’elle est aussi une construction coloniale. « Si l’on tient pour acquis que celle-ci (la société
coloniale) n’était que la juxtaposition de communautés de race ou de mœurs étanches et
immuables, alors on ne peut que souscrire in fine au mythe de la guerre de positions entre
"culture européenne" et "culture indigène" » (Romain Bertrand).
On se propose donc d’envisager aussi la société coloniale comme une « unité sociale à part
entière », comme un « système », lié à une situation spécifique de domination.






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II. UNE SOCIÉTÉ COMPLEXE ET FRAGMENTÉE

Interroger l’interaction coloniale et penser aussi d’autres formes de clivages.

A. Des médiateurs
Position intéressante des intermédiaires, médiateurs, passeurs = ceux qui dans leur
quotidien ou leur profession contribuent aux échanges entre les groupes ; ceux qui
maîtrisent les codes et les langues d’autres groupes sociaux ou de la culture de « l’Autre ».
Quelques exemples : interprètes militaires dès le XIXe s. ; écrivains publics qui tout au long
de la période assistent la population illettrée dans ses démarches administratives à la mairie
ou à la poste ; sages-femmes françaises progressivement admises dans les gourbis ;
immigrés dans les usines de métropole.
Certains milieux favorisent le contact, tout en reproduisant certaines hiérarchies : l’armée,
les clubs sportifs (Messali Hadj raconte dans ses mémoires le club de gymnastique), les
syndicats (avec l’intégration dans l’entre-deux-guerres de dockers ou de cheminots
maghrébins dans les sections).

Les hommes et les femmes « du contact » existent, même si ceux qui osent défier ces
barrières sont minoritaires : rareté des mariages mixtes, des « naturalisés » (abandon du
statut personnel), des Européens qui parlent la langue des populations colonisées3.
Mais on trouve des libéraux, qui défendent les droits des « indigènes »4.

Les populations juives à l’interface
Un nombre réduit : 3 à 7 % de la population du Maghreb à la veille de la colonisation.
Certains sont là depuis des siècles, d’autres se sont exilés de l’Espagne (fin XVe s.).
Importance des petits métiers : boutiquiers ouverts le jour de la prière. Certains occupent
des professions dévalorisées par les musulmans (changeurs, fileurs d’or, assimilés à des
profits usuriers)5.
Forte inégalité sociale aussi parmi les Juifs. Les catégories populaires sont les plus soumises
à des vexations quotidiennes. Dans les villes précoloniales, ils sont regroupés dans des
quartiers particuliers (Mellah au Maroc ; haras en Tunisie et en Algérie).
Bonne connaissance des dialectes arabes + usage du judéo-arabe (arabe parlé transcrit en
alphabet hébraïque) + bonne connaissance des langues européennes.
=> « Dans un entre-deux », entre voisinage et exclusion, complémentarité et concurrence.
D’une certaine manière, la colonisation rompt ces équilibres socio-économiques.
Rappeler qu’en Algérie, le décret Crémieux de 1870 les fait passer du groupe des
« indigènes » à celui des citoyens français de plein droit.
Exemple des émeutes anti-juives de Constantine de 1934, spontanées : magasins pillés et 23


3 Exemple du père Charles de Foucault (retraite à Tamanrasset dans le Sahara, il apprend le touareg)
4 Ismaël Urbain, interprète qui se convertit à l’islam dans les années 1830 et épouse une Algérienne ; Isabelle

Eberhardt se convertit à l’islam, s’habille en homme algérien et vit avec les nomades du Sud (fin XIXe s). On
pourrait aussi mentionner dans l’entre-deux-guerres, des militants d’extrême gauche (et s’engagent aux côtés
du FLN pdt la guerre d’indépendance, Maurice Audin, Henri Alleg).
5 D’autres exerçaient des fonctions importantes auprès des gouverneurs ottomans : trésoriers, médecins,

chargés d’opérations commerciales ou diplomatiques.

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morts (juifs) par des musulmans. Sur fond de crise économique, l’antisémitisme européen
des années 1930 et l’antijudaïsme musulman s’autoalimentent6.


B- Des clivages multiples
La fracture majeure du monde colonial, c’est bien celle qui sépare colonisateurs / colonisés.
Mais ce contraste en cache une pluralité d’autres. Nécessité de croiser différents critères :
ethnico-religieux, genre, âge, mode de vie, classe sociale. Dans les sociétés maghrébines, il y
a bien sûr des hommes et des femmes, des riches et des pauvres, des ruraux et des citadins.

Hiérarchies sociales à la campagne
Plus des ¾ des Maghrébins sont encore des ruraux dans l’entre-deux-guerres. Les
campagnes regroupent de grands propriétaires maghrébins, de petits propriétaires (fellahs),
des métayers qui louent leurs services en échange d’une partie de la récolte (1/5 = on les
appelle donc les khammes). La tendance, dans l’entre-deux-guerres, est à l’urbanisation des
plus pauvres (exode rural de ceux qui perdent leurs terres et partent tenter leur chance en
ville, mais s’entassent souvent dans les bidonvilles). Mais les colons aussi se sont urbanisés,
si bien que les propriétaires terriens maghrébins les plus aisés rachètent des terres
(reconquête terrienne dans au début du XXe s.).

Hommes et femmes
Le rapport de domination exercé par les hommes sur les femmes a été travaillé par des
chercheurs qui replacent le débat dans un cadre méditerranéen. L’idée c’est de dire que ce
n’est pas inhérent à l’islam (antérieur) et qu’on trouve des similitudes avec l’Europe du Sud7.
Certains expliquent ce phénomène par la socialisation, les habitudes d’éducation : on
enseigne très jeune aux garçons et filles leurs rôles respectifs ; les femmes apprennent alors
la pudeur, la décence (parallèle à faire avec l’Europe du début du XXe siècle).
Certains travaux insistent sur le rôle important de la femme mûre, ménopausée : ces
« femmes fortes » dominent l’intérieur, la maison, tandis que l’homme s’occupe de
l’extérieur, de la rue, du souk. Elles éduquent les filles de la bonne société, mais peuvent
aussi donner leurs avis dans des assemblées (djemââ) de tribus.

Ne pas présenter ces situations comme immuables. Des travaux historiques éclairent les
marges de manœuvre féminines et introduisent beaucoup de nuances dans l’espace et le
temps. Exemple : à Tunis à la fin du XIXe et du début du XXe siècle, l’étude de contrats de
mariages montre que8 :

6 C’est une provocation grossière d’un juif ivre qui met le feu aux poudres. Causes ? L’image commune du juif

usurier qui détrousse les musulmans endettés alors assez répandue ; moment de dvpt de la propagande
sioniste au Maghreb (surtout au Maroc et en Tunisie) ; enfin, des Algériens regrettent que les Juifs ne
soutiennent pas assez leurs revendications citoyennes.
7 L’idée c’est de dire que ce n’est pas inhérent à l’islam et qu’on trouve des similitudes avec l’Europe du Sud.
Travail de l’ethnologue Germaine Tillion dans son ouvrage intitulé le Harem et les cousins. Pour elle, c’est un
phénomène très ancien, préhistorique : au moment où l’agriculture apparaît, l’homme doit se sédentariser, ce
qui limite aussi ses relations : moins nécessaire de contracter des alliances avec des étrangers.
Forte endogamie (mariage entre les membres d’un même groupe) : mariages répandus du cousin avec la
cousine. On cherche à garder des filles à l’intérieur de leur groupe et aussi à maintenir « intacte » la virginité de
ces filles. Ce schéma ne s’applique pas à tout le Maghreb de (Touareg = sociétés matrilinéaires).
8 Leïla Blili Ben Temime, Histoires des familles. Mariages, répudiations et vie quotidienne à Tunis, 1875-1930

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- l’endogamie (mariage entre les membres d’un même groupe) est davantage pratiquée par
les élites.
- la polygamie est aussi limitée aux élites et ne concerne que 12 % des personnes étudiées.
- des femmes de Tunis prennent l’initiative de divorcer et utilisent le droit pour se défendre.

Cependant, le rapport inégal est davantage perceptible dans les mariages entre personnes
de modeste condition : les épouses ont moins de patrimoine et doivent compter sur
l’homme qui apporte l’argent et la nourriture. Si elles ne parviennent pas à donner naissance
à un garçon, leur position se trouve fragilisée (motif principal de répudiation).
La domination masculine s’exprime donc différemment selon les époques et les milieux
sociaux ; mais aussi selon qu’on vit à la ville ou à la campagne (où les femmes sont
accablées de lourdes tâches mais moins étroitement surveillées dans leur déplacement).

Rappel : la « domination masculine » caractérise aussi – selon des modalités différentes – le
groupe des Européen(ne)s d’Algérie (c’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de P. Bourdieu qui
porte sur la société française des années 1990).
En France (en métropole et dans l’Algérie colonisée), les femmes peuvent divorcer (depuis
1884), disposent librement de leur salaire (1907) mais elles n’ont pas le droit de vote (1944) ;
les femmes mariées ne peuvent ni ouvrir un compte, ni suivre des études, ni demander un
passeport sans en référer à leurs époux (incapacité civile jusqu’à la loi du 18 février 1938). Le
mari reste le chef de famille et exerce seul l’autorité parentale.
Noter aussi qu’en comparaison avec les métropolitaines, les Françaises d’Algérie ont une
activité professionnelle réduite. En 1911, les femmes ne représentent que 9 % de la
population active « européenne » d’Algérie, alors que la proportion avoisine déjà 1/3 en
métropole.

Les Européens, un groupe contrasté


Les travaux existant sur les colonisateurs installés au Maghreb sont souvent très passionnés.
Une importante littérature de rapatriés d’Afrique du Nord a été publiée après les
indépendances : tentatives de justification, mobilisation du mythe du colon pionnier qui a
construit le pays à la sueur de son front. Récits identitaires qu’il faut dépasser. En parallèle,
on a pu brosser d’eux un tableau très défavorable9. Trouver une 3ème voie pour faire une
histoire de gens ordinaires et d’un groupe lui aussi très divers.

Pour étudier la société européenne au Maghreb, on pourrait reprendre ces mêmes
distinctions entre hommes et femmes, entre ruraux et citadins, entre riches colons et
« petits blancs » employés à des tâches subalternes.
- Distinguer par exemple, ceux qui s’installent définitivement et les fonctionnaires
métropolitains, qui restent souvent des « oiseaux de passage ».
- Clivage aussi entre Français, Néo-français et étrangers venus d’Italie, Espagne, Malte, … Les
mariages entre ces différentes catégories d’Européens sont plus nombreux qu’avec la
population colonisée.
Naturalisation des Européens non français facilitée en Algérie, avec la loi de 1889 (devient
Français tout étranger de moins de vingt ans, né dans en France).
=> Le groupe des « Européens » est donc loin d’être homogène ou monolithique.

9 Pierre Nora (Les Français d’Algérie), Pierre Bourdieu (Sociologie de l’Algérie) pendant la guerre
d’indépendance algérienne.

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III. DES SOCIETES BOULEVERSÉES : TRANSPORTS, GUERRE ET MIGRATIONS

Ceux qui défendent l’« œuvre coloniale » ou le « rôle positif » de la colonisations au
Maghreb mettent l’accent sur les efforts de développement engagés et les infrastructures
construites par les États français et italiens. Qu’en est-il exactement ?

A. Infrastructures de communication et introduction de produits européens


Des efforts sont faits pour construire des voies de transports et de communication : routes,
chemin de fer, télégraphe, etc.
En Tunisie, construction de la ligne de chemin de fer en 1899, entre Sfax et Gafsa pour le
transport du phosphate10. 5000 km de routes terrestres construits entre 1890 et 1920.
Au Maroc, en 1922, on compte 2500 km de routes, alors qu’auparavant, c’était surtout des
pistes tracées par les animaux.
Infrastructures portuaires en Tunisie : réaménagement du port de Bizerte, à partir de 1898,
qui devient un port de guerre de la marine française en Méditerranée.

Cependant, ne pas croire que les investissements français vont en priorité en direction du
Maghreb. Avant 1914, la Russie, l’Europe centrale et méridionale et l’Empire ottoman
attirent davantage les investisseurs français. Seulement 5 % des investissements français
vont en Afrique du Nord.

Ces aménagements ont 2 conséquences principales : l’introduction des produits européens
et l’accélération des déplacements et des migrations.

1ère conséquence : les nouvelles routes permettent de désenclaver, d’atteindre tous les
marchés, y compris les régions qui se trouvaient les plus isolées.
Les produits européens concurrencent les produits locaux (artisanat).
Cette évolution amène à chercher ailleurs de nouveaux revenus, un nouvel emploi, hors de
leur terre d’origine, en migrant …

B- Les migrations à partir du monde rural


ème
2 conséquence : la construction de voies de communication facilite trois mouvements de
migration.
- 1er mouvement : à l’intérieur du monde rural, des montagnes vers les plaines et les
littoraux. Par exemple, vers les plaines de la Mitidja ou autour de Bône en Algérie ; vers la
plaine de la Medjerda en Tunisie.
Dans ces plaines littorales, il y a un besoin de main d’œuvre pour assainir ces lieux habités
par les colons, ou pour y installer des vignobles (nécessitent une forte main d’œuvre).

Les Kabyles viennent nombreux pour travailler dans les exploitations de colons, dès le XIXe
siècle (métayers, moissonneurs, faucheurs, bergers).
Par ailleurs, des populations de commerçants berbérophones s’installent dans des zones
arabophones. De ce point de vue, la période coloniale peut aussi être perçue comme une
période d’arabisation … Ex. des Mozabites en Algérie, Djerbiens en Tunisie, Soussi au Maroc.


10 Minerai qui sert notamment dans l'agriculture pour les engrais

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2e mouvement : des campagnes vers les villes = exode rural, notamment vers les grandes
villes portuaires qui concentrent le pouvoir financier (Alger, Tunis, Casablanca).
L’attrait des grandes villes intérieures est moindre (Tlemcen, Constantine, Fès, Marrakech).

3e type de migration, plus lointaine, du Maghreb vers l’Europe (et en particulier vers la
métropole).
L’émigration des Algériens débute avant la 1GM (des Kabyles partent dès les années 1880).
En 1912, la France compte 4 à 5 000 émigrés algériens en métropole : manœuvres kabyles à
Marseille dans les ports et les huileries et savonneries ; dans les industries à Paris.
- ce sont souvent des célibataires qui se relaient tous les six mois ou plus (noria) ;
- certains d’entre eux acquièrent des cafés-hôtels qui servent de points d’ancrage pour
les nouveaux migrants kabyles.
Ces hommes quittent des régions d’origine de plus en plus peuplées.

Bilan : le système colonial ne se contente pas de transformer les économies du Maghreb. On
l’a déjà perçu, il déstabilise des sociétés de plus en plus fragmentées ; il fragilise ou ruine des
artisans et les commerçants locaux ; ce qui pousse des paysans à quitter leurs foyers
d’origine, à migrer.
Certaines évolutions de la société - urbanisation, migrations - sont accélérées par la guerre.

C- La Première Guerre mondiale au Maghreb
Durant la Première Guerre mondiale, le Maghreb n’est pas un terrain de bataille, comme
c’est ensuite le cas pendant la 2GM. Il fournit en revanche des ressources économiques et
notamment des matières premières agricoles.
Surtout, le Maghreb est un foyer où la France va rechercher des travailleurs et des soldats.
8 % de la population de l’Algérie est ainsi mobilisée dans la guerre : comme soldats et
comme des travailleurs civils « indigènes » (employés dans les usines d’armement et dans
l’agriculture).

NB vendredi 1er/12, précisions de C. Courreye pour répondre à la question posée en CM :

environ 450 000 hommes requis d’Algérie, soit 1/10 de la population d’Algérie,
dont 300 000 musulmans environ = 173 000 soldats et 120 000 travailleurs
+ 155 000 Français d’Algérie mobilisés dont un tiers, enrôlé dans les zouaves, « est versé
dans des régiments de tirailleurs indigènes pour les encadrer »
Cf. RIVET D., Le Maghreb à l’épreuve…, Paris, Fayard, 2010, p. 196.

« Un Algérien sur cinq et un Européen sur trois en Algérie » partent pour la guerre
Cf. KATAN-BENSAMOUN Y., Le Maghreb…, Paris, Belin, 2007, p. 183.

Voir aussi MEYNIER G., « Les Algériens et la guerre de 1914-1918 » in Histoire de l’Algérie à la période
coloniale, Paris, La découverte, 2014, pp. 229-234.

Les travailleurs maghrébins font tourner les usines de métropole et découvrent aussi une
autre France.
Au total, 293 000 Maghrébins combattent.

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La hiérarchie militaire présente souvent les soldats maghrébins comme des éléments
obéissants et courageux, qui n’ont pas réagi à l’appel au jihad du sultan ottoman (fin 1914).
Dans les régiments de tirailleurs et de zouaves, servent côte à côte Européens et
« indigènes ».
Dans les rangs, les soulèvements sont rares : parce que ces soldats touchent une solde et
des primes (motivations financières), parce que l’insubordination est sévèrement réprimée
et que les combattants sont surveillés et encadrés.
Des soulèvements se sont toutefois produits à l’arrière :
- dans le sud de la Tunisie, à partir du début de la guerre,
- en Algérie, dans la région de l’Aurès, à partir de 1916 (refus de la conscription et de
l’impôt).

Qu’obtiennent les Maghrébins au terme de la Grande Guerre ?
Durant la guerre, les autorités françaises reconnaissent la spécificité d’un culte musulman
des soldats11.
Après guerre, des concessions sont attendues pour compenser l’« impôt du sang » versé.
En Algérie, les impôts arabes sont supprimés (1918), la loi du 4 février 1919 –loi Jonnart –
élargit l’accès des Algériens à la fonction publique et augmente le nombre d’électeurs (sans
pour autant donner le droit de vote collectivement)12.
Finalement, beaucoup de déceptions, sur fond de difficultés économiques : l’Algérie connaît
des crises alimentaires jusqu’en 1923 et peu d’avancées politiques.
Le statu quo domine : les Maghrébins occupent les échelons subalternes des
administrations ; les autorités françaises déçoivent les dirigeants des mouvements « Jeunes-
Tunisiens » et « Jeunes-Algériens ».
La 1GM accélère de nombreuses transformations sociales : élargissement des horizons
d’hommes qui sortent parfois pour la 1ère fois de leur village, monétarisation,
développement du salariat, et surtout politisation.

Conclusion
La « situation coloniale », c’est donc l’équation suivante (empruntée à G. Balandier, ppt) :
- des colonisés qui se trouvent en situation de majorité numérique (démographique) mais
dans le même temps de « minorité sociologique »,
- des colonisateurs qui constituent une minorité numérique mais en situation de majorité
sociologique (recouvrant les aspects politiques, économiques et spirituels).

Contacts et interactions encadrés et entravés par des logiques juridiques, politiques qui
séparent les groupes. Ces relations sont faites de domination, mais aussi d’un incessant
travail de négociation des positions de chacun au sein l’espace social. Des interfaces existent
mais à chaque fois, on constate le maintien de barrières et d’obstacles.


11 Des imams et des lieux de culte sont prévus à l’arrière du front. Dans les cimetières, on enterre les tirailleurs
dans des carrés musulmans ; la mosquée de Paris est inaugurée en 1926 en hommage au sacrifice des
musulmans ; un hôpital militaire musulman est créé à Bobigny en 1935.
12 Pour être électeur « indigène », il faut avoir plus de 25 ans, avoir vécu pendant deux ans au même endroit,
remplir certains critères de statut social : être ancien combattant, commerçant patenté, fonctionnaire, etc.

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