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Editorial

Et le patient dans tout ça !

Annick CRAIGNOU

Présidente de l’AFTCC
100, rue de la Santé, 75674 Paris Cedex 14

Dans les années soixante, les thérapies comportementales commencent, dans


quelques lieux, à offrir une alternative aux patients qui, jusqu'
alors, n’avaient le choix
qu’entre la psychanalyse et … la psychanalyse. En 1971, les comportementalistes,
avec le soutien d’universitaires ouverts aux nouvelles approches, se regroupent et
fondent l’Association Française de Thérapie Comportementale (AFTC). Les réactions
médiatiques sont immédiates. On dit et on répète que nous ne nous intéressons pas
à l’inconscient, ni aux émotions, ni aux pensées. Le symptôme serait l’unique objet
de nos travaux. « Les thérapies comportementales ne sont que des méthodes de
conditionnement, de dressage, de normalisation de l’individu ! ». « Technique
superficielle, inefficace, voire dangereuse ». Les résultats obtenus seraient illusoires
parce qu’acquis qu’au prix d’un déplacement de symptômes, énoncent doctement
certains analystes, experts de « la rencontre de deux intimités psychiques ». Les
patients, eux, n’ont pas la parole. Dans ce brouhaha médiatique, on peut se poser la
question de leur existence !

L’AFTC, devenue membre de l’Association Européenne de Thérapie


Comportementale (EABT), organise en 1979 son premier congrès européen à Paris.
Jacqueline Avard, Professeur à l’Université de Montréal fait sa conférence sur le
thème des thérapies cognitives. En effet, à l’écoute des patients et prenant en
compte les critiques constructives, les comportementalistes ont étudié « la boîte
noire ». Cela les a conduits à intégrer l’étude des émotions et des cognitions à leurs
travaux sur les comportements. Les interactions complexes entre ces trois facteurs,
les renforcements, le rôle de l’environnement ne cesseront plus d’être l’objet de leurs
recherches. En effet, l’approche comportementale ne repose pas sur un ensemble de
concepts figés. Au contraire, elle s’enrichit sans cesse des apports de la recherche
fondamentale et clinique. Plutôt que de gloser sur des cas uniques, nous nous
attachons à développer un savoir théorique fondé sur des études multicentriques
soigneusement validées. Les patients ne s’y trompent pas. Ils sont de plus en plus
nombreux à recourir aux psychothérapies comportementales et cognitives. En 1991
l’AFTC devient AFTCC, « Association Française de Thérapie Comportementale et
Cognitive », un changement d’appellation qui témoigne du chemin parcouru en vingt
ans, au fur et à mesure des avancées de la recherche.

L’an passé, à l’occasion d’un projet de loi relatif à la politique de santé publique, un
amendement est proposé par le député Accoyer pour réserver l’usage du titre de
psychothérapeute aux personnes présentant des garanties de formation. Quelques
lacaniens et quelques intellectuels se sont alors emparés bruyamment d’une dizaine
d’estrades médiatiques pour récuser par avance tout contrôle de leur pratique, au
nom de la liberté et de la psychanalyse. Dans l’ivresse du discours, plusieurs ont cru
utile de vilipender les TCC ou au moins de faire savoir que leur art, étant
incommensurable à nos techniques, n’avait pas à être soumis à l’appréciation d’un
tiers. Sur les TCC, rien de nouveau, ils ont repris les refrains des années soixante
faisant preuve des mêmes ignorances et du même mépris.

Je répondrai, en écho aux propos de Patrick Légeron (1) dans son précédent
éditorial du JTCC, «Un peu de culture, s’il vous plaît ! ». J’aurais cru que des
philosophes comme Mme Elisabeth Roudinesco ou M. Bernard-Henri Lévy étaient
gens à s’astreindre au devoir d’information … et voilà qu’ils nous condamnent sans
dossier ! Si M. Jacques-Alain Miller et quelques lacaniens s’instituent grands
défenseurs de la psychanalyse, cela ne les autorise en rien à requérir le bûcher pour
« ceux qui dérangent ». Les grands inquisiteurs n’ont pas de place dans ce qui
devrait rester un débat entre psychothérapeutes au service du patient. Il est vrai que,
si nous avons tous été nourris de psychanalyse dans nos universités, vous n’avez
guère eu la chance, Mesdames et Messieurs les philosophes et universitaires, de
vous former aux TCC tant les portes de l’université leur sont fermées. Cette
hégémonie peut expliquer votre ignorance, mais votre ignorance originelle n’excuse
pas votre arrogance agressive. Vous auriez tout de même pu vous informer, pendant
vos études et depuis, en lisant quelques-uns des ouvrages parus depuis 40 ans. Il
est à croire que vous n’écoutez pas, non plus, la parole des patients qui, eux,
s’informent sur l’évolution des TCC.

Dans toute cette agitation fébrile, dans ce flot de condamnations dogmatiques,


jamais je ne vous entends parler de l’intérêt du patient, de sa liberté de choix, de son
droit de demander des comptes à son thérapeute. Presque jamais non plus vous
n’avez proposé que l’enseignement des TCC trouve une juste place dans les
universités. Le simple fait d’oser y introduire une information réelle et honnête sur les
TCC déclenche des torrents d’insultes. S’agit-il d’éthique au service du patient, ou de
défense des bastions universitaires, monopolisés par les non-TCC ? La toute-
puissance et l’hégémonie de la psychanalyse dans le milieu universitaire seraient-
elles un souverain bien ? Comme tel intangible ? Éternellement ? Et le droit de
savoir ? Et la liberté de choix de l’étudiant ? Et, in fine, la possibilité de choisir pour
les patients ? Force est de constater que la « Cause freudienne » (association
lacanienne) semble être secouée d’une grande terreur depuis les travaux
parlementaires sur le titre de psychothérapeute. Le rapport de l’INSERM sur
l’évaluation des psychothérapies, paru en février 2004, ne l’a guère rassurée. Alors
qu’aucune association sérieuse ne craint ces discussions, ni ne se dérobe à rendre
des comptes sur les modalités de formation de ses membres, d’autres répugnent
peut-être à cette confrontation avec le réel…

Ne nous y trompons pas, cet acharnement contre les TCC n’est le fait que de
quelques agités inquiets pour leur confort personnel. La guerre psychanalyse – TCC
n’existe pas. Entre professionnels dignes de ce nom, le dialogue est ouvert depuis
longtemps, dans le respect des uns et des autres, ainsi que des pratiques
réciproques, au service du seul intéressé : le patient. Je rends ici hommage à ceux
qui, hommes de science, universitaires et psychanalystes, ont osé, dans les débuts,
ouvrir les portes de leurs services hospitaliers aux jeunes comportementalistes que
nous étions, en dépit de notre inexpérience et de nos maladresses d’alors. Ils ont eu
le courage d’affronter des collègues opposés à cette nouvelle approche
thérapeutique. Loin du tumulte médiatique, ils ont eu la grandeur et la générosité
d’accepter et favoriser la diversité. Souhaitons qu’ils aient des continuateurs pour
introduire franchement les TCC dans les universités françaises, comme c’est le cas
dans tous les pays européens depuis longtemps.

Soigner implique des valeurs et des normes. Le thérapeute doit l’accepter. Alors,
lorsqu’un patient vient nous consulter pour retrouver la liberté de se déplacer où il
veut, quand il veut, avec qui il veut, arrêter de vérifier, de se laver les mains 70 fois
par jour, retrouver du plaisir aux activités de sa vie quotidienne, oser faire des choix
personnels et les imposer sans rupture de la relation, dans une communication
positive mais affirmée, est-il éthique de refuser de répondre à cette demande
précise ? Est-il éthique de lui répondre que cette souffrance qu’il exprime n’est pas
« sa vraie souffrance », que ce ne sont que les symptômes d’une souffrance
inconsciente ? Existerait-il de vraies et de fausses souffrances psychiques ; des
nobles, celles que l’analyse mettrait au jour ou dont elle ferait, enfin, accoucher le
patient, et de moins nobles, réservées aux TCC ?

Nous avons la noblesse d’écouter, d’entendre sans discrimination toutes les


souffrances et d’aider le patient à les maîtriser, à les diminuer, à les vaincre. Nous
avons la «faiblesse» d’offrir à nos patients une lisibilité totale sur notre formation et
les références théoriques qui sous-tendent notre travail. Partager non pas le Savoir,
signe de la toute-puissance du thérapeute, mais des hypothèses de fonctionnement,
proposer de les tester dans un rapport collaboratif, où le patient, acteur de sa
thérapie, a le droit de savoir, de comprendre, d’accepter, de refuser, est une position
parfois inconfortable pour le thérapeute, mais où seul le patient décide du bien qu’il
souhaite pour lui-même.

(1) LEGERON P. « Un peu de mesure, s’il vous plait ! ». Journal de Thérapie


Comportementale et Cognitive 2004, 14, 1 : 1-2.