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Sorin Adrien

Sallé Gilles

Haïti :
Enjeu de la reconstruction

Théorie des relations internationales


Ms Byron

Université des Antilles et de la Guyane

Intro :

Inutile de rappeler l’actualité en Haïti entre catastrophes naturelles et désastre


politique. Ce qu’il faut retenir, c’est que la catastrophe du 12 janvier n’a pas créé de
problèmes, elle n’a fait qu’aggraver ceux qui existaient auparavant. Elle a été comme un
signal d’alarme envoyé aux responsables politiques nationaux et internationaux, remettant
à l’ordre du jour des problématiques mises de côté. « se lè kay pran dife ou konn konbyen
kokobe ki te ladan », c’est lorsqu’une maison prend feu que l’on sait combien
d’handicapés étaient dedans. Par rapport à la situation d’Haïti aujourd’hui, on peut
interpréter ce proverbe comme suit : c’est en période de grande crise que les problèmes
refont surface.

En effet, il existe depuis longtemps des obstacles remparts à la construction ou


reconstruction selon que l’on se place d’un point de vue ou d’un autre. En voici quelques
exemples édifiants :
D’abord, le manque de rigueur et de transparence de la communauté internationale vis-à-
vis de la tenue de ses engagements. On constate ainsi que sur les 5,3 milliards de dollar
censés être débloqués en deux ans suite à la catastrophe, seulement 1,2 Milliards ont été
versés. Seuls le Brésil et la Norvège ont honoré leurs promesses. De ce fait, seulement 5%
des décombres ont jusqu'à présent été dégagés et un million de personnes ne disposent
toujours pas d'un logement, selon l'association humanitaire Oxfam.
Ensuite, Haïti porte bien le surnom de « République des ONGs ». On peut considérer qu’il
existe « un quasi anarchisme des ONGs en Haïti » [Didier Le Bret, ambassadeur de France
en Haiti]. Paradoxalement, lors de la conférence des Nations Unies pour la reconstruction
d’Haïti, les bailleurs de fond se sont engagés à passer par l’État pour la reconstruction,
mais en pratique les ONGs s’en sont accaparés le relais. Il existe un double paradoxe : un
désir de renforcer les institutions malgré la conscience d’une corruption forte du côté de
l’État et de celui des ONGs, un désir apparent de servir la population malgré des effets
nocifs sur le développement du pays.
Malgré certaines avancées en termes de stabilité politique et de transition démocratique,
la situation aujourd’hui reste difficilement prévisible. Qu’il s’agisse de la contestation des
résultats, de la crédibilité du CEP, de la tenue incertaine du second tour, du départ du
Président actuel, tous témoignent de la difficulté qu’éprouve Haïti à s’inscrire dans une
tradition démocratique stable et durable.
Troisièmement, certains soulignent l’inefficacité évidente de la Commission Intérimaire
pour la reconstruction d’Haïti co-présidée par l'ancien président américain Bill Clinton et le
Premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive, chargée de gérer l'aide internationale.
"Jusqu'à présent, la Commission n'a pas été à la hauteur de son mandat", a jugé Oxfam, qui
l'accuse de "manquer d'énergie". Par ailleurs Haïti doit faire face à une gestion hasardeuse
du foncier (absence de cadastre) et une démographie non maîtrisée.

Le problème d’Haïti n’est pas plus humanitaire que catastrophique, il est de nature
politique. A titre d’exemple, un cyclone qui passe au dessus d’Haïti fait des centaines de
morts, le même quelque jour après à Cuba ne tue que quatre ou cinq personnes. On peut
donc se demander si la reconstruction du pays ne dépend pas d’une refondation totale de
l’appareil politique au service des citoyens et une redéfinition de l’Haïtien.

L’étude qui suit propose une mise en perspective de la question à travers les défis
et enjeux inhérents à la reconstruction en trois points : la refonte de l’État, la sortie du
système de dépendance ressource, et l’implication de la diaspora

1 La refonte de l’État :

Derrière la destruction symbolique des bâtiments publics (Palais présidentiel,


plusieurs ministères, Parlement, etc…) se cache l’histoire d’un État prédateur où le
fonctionnaire n’a pas habité sa fonction [Weber] mais plutôt alimentait la culture du chef
à son propre échelon. À titre d’exemple, la longue dictature de François puis Jean-Claude
Duvalier (1957-1986) témoigne, outre le caractère prédateur de l’État et de sa violence
quasi-permanente, de cette culture du « chef ».
Même si cette vision des choses s’amoindrit, les autorités ont du mal à émettre des
politiques publiques en réponse aux attentes sociales. Parmi les cent pays les plus peuplés
du monde, il est celui qui, en 2003, dépensait le moins pour les services publics [Ch Warny,
2010]. Pourtant, le gouvernement intervient dans certains domaines (infrastructures et
autres) et met en place certains projets mais ne communique pas suffisamment sur ses
actions, véhiculant ainsi l’image d’un État végétatif. Chaque fois, il s’est donc montré
déficient, inerte ou corrompu : il délaisse volontairement ou non ses champs de
compétences aux organisations non gouvernementales (ONG) et aux Eglises pour assurer le
minimum social.
La présidente de la Fondation Héritage pour Haïti, la branche locale de Transparency
International, Marilyn Allien prévient : « "La gestion de cet argent nous inquiète : nous
craignons qu'une partie de l'aide soit détournée et ne bénéficie pas aux Haïtiens qui en
ont besoin. C'est une pratique à haut rendement et à bas risque, qui concerne tout le
monde : les fonctionnaires et les élus, le Parlement, le pouvoir exécutif, le monde
judiciaire, le secteur privé... ».

Une chose est claire, l’État ne sera pas fort sans leader crédible. Or, l’actuel
Président n’est pas élu selon les règles de la Constitution : il n’a pas atteint la barre des
50%. La communauté internationale a été complice en accordant les votes blancs en faveur
de Préval. Aujourd’hui, face aux fraudes des dernières élections, le prochain Président
aura un problème de légitimité sûr, n’arrangeant en rien les problèmes de l’État.
De plus, le CEP (Conseil Électoral Provisoire) fonctionne comme une agence du
gouvernement et non comme une commission indépendante, ce qui décrédibilise les
responsables politiques et fragilise l’opinion publique. Dans la même logique, la
rationalisation des élections (limitation du nombre de partis et de candidats) permettrait
de gagner en crédibilité. La société pourrait ainsi mieux se retrouver. C’est d’ailleurs une
loi proposée par S. Benoit (ancien député, actuel sénateur) qui n’a pas encore été votée.

En ce qui concerne les recettes de l’État, il faut souligner qu’elles dépendent


majoritairement de l’aide internationale et que la pression fiscale pour l’année 2011 est
prévue à 11% ce qui signifie que sur 100 dollars d’impôts censés être perçus, l’État n’en
percevra que 11. À titre de comparaison, la pression fiscale moyenne au Brésil est de près
de 40%, celle de la France, 45%. Si la fiscalité est un instrument de la concurrence entre
États, on peut dire que dans le cas d’Haïti c’est un signe de défaillance de l’État. C’est un
défi majeur à relever dans la construction de l’État.
Dernier problème, il devient primordial aujourd’hui de faire un nettoyage de l’appareil
étatique. En effet, certains ministères n’ont pas lieu d’exister (ministère des Haïtiens
vivant à l’étranger qui pourrait n’être qu’une commission intégrée à celui des affaires
étrangères, ministère de la condition féminine qui devrait faire partie de celui des affaires
sociales) car ils font office de symbole ou de signal. De plus, il existe une entreprise
publique, le CNE (Centre National des Equipements) qui n’a d’une part aucun fondement
juridique et qui d’autre part fait doublon avec un ministère des travaux publics.
Même si d’autres pistes sont clairement envisageables telles que la lutte contre la
corruption, un défi est important à relever aujourd’hui : reprendre le leadership de la
reconstruction à travers l’UCAONG (Unité de Coordination des Activités des ONGs) qui, au
ministère de la coopération, a du mal à s’affirmer.

2 L’abandon de la dépendance/ressource et l’affirmation de la souveraineté

L’UCAONG manque en effet de deux choses : d’abord les moyens alloués sont
minimes, ensuite on constate un manque d’implication et de volonté. La loi qui régie le
fonctionnement des ONGs date de 1989 (époque d’un gouvernement militaire) et paraît
désuète par rapport à la complexité de la situation actuel et surtout ne contrôle pas les
activités de ces ONG. Il faudrait réformer cette loi et exiger une transparence des ONGs
quant à leurs activités, mais ce serait impossible sans consensus national et un leadership
fort. Actuellement c’est un capharnäum, chacun fait ce qu’il veut, où il veut et comme il
veut. Par ailleurs, un économiste, L. Péan, propose de sortir du mandat sécuritaire de
l’ONU incluant le départ progressif de la Minustah, et le remplacer par un corps de
développement social et économique.

Les crises économiques, politiques et les catastrophes naturelles affectent et


déstabilisent les pays du Sud, particulièrement exposés. Sur ce point, il faut distinguer
l’aide humanitaire (aide alimentaire, médicaments, premiers soins…) qui répond aux
problèmes de survie et l’aide au développement qui agit sur la réduction des inégalités à
moyen et long terme. En Haïti, le problème est que l’humanitaire perdure trop longtemps.
Dans une phase de crise, il faut que l’humanitaire dure le moins longtemps possible sinon
on condamne le pays à la dépendance. Il faut fixer des objectifs clairs avec la communauté
internationale et entamer la phase de développement. Bien que la politique humanitaire
et la politique de développement relèvent toutes deux de la notion générale de
“solidarité”, leurs objectifs diffèrent. La politique de développement vise à aider les gens
et les sociétés à s’aider eux-mêmes. C’est pourquoi elle met l’accent sur la “coopération”.
C’est en ce sens que le sociologue A. Barbier préconise qu’Haïti « n’a pas besoin d’amis,
mais plutôt de partenaires ». Les ONGs seraient à la fois la solution et le problème [Pierre,
Dept. International Studies and Latin American and Africana Studies Programs].

Le cas haïtien peut être analysé grâce à la théorie de la dépendance ressource [J.
Pfeffer & G. Salancik, 1978] présentée dans l’ouvrage « The external control of
organisations ». En effet, cette théorie part du postulat que des partenariats sont ouverts
entre États ou organisations avec des pays plus pauvres afin que d’une part, ces derniers
aient une alimentation en ressources continue assurée et que d’autre part, les donateurs
affirment ou gagnent en pouvoir au sein de ces pays.
Les Etats-Unis ont souvent joué ce rôle de « bienfaiteur-usurpateur ». Encore au lendemain
du séisme, Ils apparaissent comme les « sauveurs », et s’installe dans le pays. En échange
du maintien de l’ordre, et de l’aide à la réparation des infrastructures d’urgence, du
déblaiement, etc…, on peut imaginer le bénéfice retiré d’un contrôle sur l’espace
maritime entre Haïti et la Jamaïque, via l’axe Guantanamo/Port-au-Prince, dans la lutte
contre les narcotrafics. On imagine le nombre de ces avantages contre contrainte
démultiplié par le nombre d’ONGs, de contrats passés avec les multinationales pour
l’exploitation des ressources et d’émissaires étatiques présents sur le territoire haïtien.

D’ailleurs, dans le domaine de l’aide humanitaire, le besoin prime sur des critères
comme le respect des droits de l’homme, la démocratie ou la bonne gouvernance.
Toutefois, le devoir absolu de tout acteur humanitaire consiste à atténuer les souffrances
des gens. Il ne faut donc pas viser une « chasse » radicale aux ONGs, mais plutôt assurer la
coordination et un projet commun. L’humanitaire peut dépasser son cadre strict si en
échange de dons, on contraint la population à s’investir dans les activités de
développement (plantation de jardins communautaires, ramassage d’ordures, etc…). Par
ailleurs, il est possible de remplacer l’aide internationale par la diaspora.

3 La mise à contribution de la diaspora :

Ils sont plus de 2 millions dans le monde et vivant pour la plupart aux USA au
Canada et en République Dominicaine. "Il n'y a pas d'autre solution aujourd'hui qu'une
intégration de la diaspora à la reconstruction", a déclaré M. Bellerive. "Il n'y a plus de
ressources humaines suffisantes pour reconstruire le pays", a-t-il ajouté, avant de
conclure : "Aujourd'hui, la seule ressource qui peut être mobilisée rapidement, (...) c'est
la diaspora. Je n'ai pas, moi, comme chef de gouvernement d'Haïti, d'autre alternative.
(...) On a besoin de vous.« (le Monde 25/01/10)
L'Organisation des Etats américains (OEA) a organisé une conférence de trois jours qui a
rassemblé des Haïtiens vivant à l'étranger à Washington D.C. du 22 au 24 mars. L'objectif
de la rencontre: mettre à profit l'expertise des expatriés de Montréal, de Miami pour
rebâtir leur pays .

Même si la diaspora n’est pas encore intégrée et impliquée dans l’État et à son
développement, une initiative est à saluer de la part de la communauté haïtienne du
Canada. En effet, le Groupe de Réflexion et d’Action pour une Haïti Nouvelle (GRAHN) qui
s’est formé le 20 janvier 2010 et est constitué d’une vingtaine d’organismes et de
personnalités de la communauté haïtienne du Canada, et a récemment édité un ouvrage,
« Construction d'une Haïti Nouvelle, vision et contribution du GRAHN ». Le 3 novembre
écoulé, le Groupe de réflexion et d'action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) a procédé au
lancement du livre en présence de plusieurs personnalités politiques. Cette oeuvre de
GRAHN-Monde, réalisée sous la direction de l'illustre professeur Samuel Pierre,
coordonnateur et membre fondateur du GRAHN, avec la collaboration de plus de 120
coauteurs et contributeurs. Il comprend 10 chapitres et 175 propositions dans des
domaines aussi variés que l'aménagement du territoire et l'environnement, le
développement économique et la création d'emplois, les infrastructures nationales, la
reconstruction de l'État et la gouvernance, la santé publique et la population, la solidarité
et le développement social, le système éducatif haïtien, le patrimoine et la culture, les
interventions urgentes et post-urgentes. En plus des recommandations adressées aux
actuels et futurs dirigeants d'Haïti, on y trouve aussi une vingtaine de projets structurants.

Avec cette diaspora répartie à travers le monde, et cette fuite de cerveaux


considérable (80%), ce fléau peut devenir un atout. Ainsi, il est possible de mettre en
place des « conventions fiscales ». Celles-ci visent en général l’élimination de la double
imposition entre deux pays mais, dans le cas d’Haïti, elles peuvent constituer une source
d’enrichissement pour l’État et même remplacer l’aide internationale. Les citoyens
haïtiens résidants à l’étranger et possédant la double nationalité verraient une partie de
leurs impôts versés à l’État étranger reversée à l’État Haïtien. L’effet principal de cette
mesure serait de constituer des fonds stables et conséquents vers Haïti à la place des dons
plus fluctuants et surtout un revenu moins contraignant.

De plus, on peut mettre la diaspora à contribution d’un point de vue plus large que
le champ économique. En effet, chaque haïtien résident à l’étranger constitue une voix
potentielle de la démocratie. Si, aujourd’hui, la plupart des candidats sont favorables au
droit de vote de la diaspora, cette mesure n’arrange pas les affaires des fraudeurs : en
effet, la plupart de ces haïtiens du onzième département possèdent une culture
démocratique plus mature, et constituent un poids électoral critique conséquent.
D’ailleurs, Yves Saint Gérard souligne dans son ouvrage « Haïti 1804-2004, Entre mythes et
réalités » [Y. Saint Gérard, 2004] que la culture démocratique trop fragile en Haïti est un
obstacle à son développement. Il préconise une participation de tous les gouvernés à la
nomination des dirigeants dans le cadre d’un système majoritaire, lequel s’adaptera
progressivement aux coutumes locales. Il pense également que les vainqueurs doivent
apprendre à cohabiter.

Conclusion :

Si pour les politologues, Haïti a mimé le modèle français, il est important de


souligner que contrairement à la France, Haïti construit son appareil étatique après s’être
constitué en tant que nation. Toutes les crises qui ont traversé Haïti depuis le XXè siècle,
ne sont que politiques, même s’il s’agit de catastrophes naturelles ou sanitaires.
Aujourd’hui, la misère qui prévaut en Haïti est instrumentalisée et apparaît comme une
marque de fabrique. D’ailleurs, la plupart des projets du gouvernement dépendant de
l’aide internationale, mettent en avant la position d’Haïti en tant que pays le plus pauvre
de l’hémisphère. Dans cette optique, les ONGs qui ont quasiment remplacés cet Etat ne
divulguent qu’une image misérable du pays à travers le monde. Il est évident que le
tourisme ne pourra se reprendre dans cette ancienne destination touristique avec de telles
images. Une nouvelle culture du pays doit se mettre en place, en sortant de l’idée de
vendre de la misère, mais en reprenant un leadership délaissé aux étrangers. Comme le dit
un proverbe haïtien, c’est le propriétaire qui nettoie sa cour, il faut donc reprendre le
leadership de cette construction, reconquérir progressivement la souveraineté, puisque la
souveraineté est l’orgueil et la fierté d’un peuple.

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