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Sallé Gilles

Master Sciences politiques


Institutions et gouvernements comparés

Haïti et la communauté internationale :

Haïti est le deuxième pays indépendant d’Amérique après les Etats-Unis en 1776.
Ironie du sort, le premier est aujourd’hui économiquement le plus puissant de la planète ; le
second, le plus pauvre du continent. Ceci n’est pas le résultat d’une fatalité ni d’une
malédiction. Malgré l’événement historique de 1804, qui marquait la rupture avec le
colonialisme, l’indépendance d’un Etat, Haïti demeure aujourd’hui dépendante des grandes
puissances occidentales, y compris son ancien pays colonisateur. Entre embargo et dictatures,
entre mimétisme et occupation, la communauté internationale a joué un rôle important quant
au devenir et à la transformation de cette jeune nation. Etant souvent mentionné dans
l’actualité, aucune définition précise n’est donnée au terme de communauté internationale. En
effet, depuis la seconde moitié du vingtième siècle, "la communauté internationale est
devenue omniprésente dans la bouche et sous la plume des hommes d'Etat, des diplomates et
des journalistes. Pour certains, il s'agit d'un « usage généralisé d'un concept au timbre
rassurant, qui tend à donner une vision euphorique du droit des gens, présenté comme
l'instrument de la fraternisation et de la paix entre les peuples ». M. Moreau-Defarges
considère, qu'« à la lumière du concept de communauté, la communauté internationale est un
horizon toujours fuyant, une tension entre réalité et rêve ». Si ce concept n’a aucun fondement
juridique, il peut toutefois désigner les Etats membres des Nations Unies, ou d’une manière
plus générale, tous les pays du monde, ou alors les pays qui ont une grande influence
internationale (États-Unis et pays satellites). Si l’on admet qu’une communauté désigne un
groupe d'individus unis par des traditions communes dans la reconnaissance de valeurs
commune, la notion de communauté renverrait à un ensemble plus ordonné et plus coordonné
qu'une société ; elle représenterait le degré plus évolué par rapport à la société qui est le degré
plus primitif de la vie en groupe. En ce sens, toute communauté est d'abord naturellement
nationale, d'où la surprise et le choc du terme « communauté internationale ». La «
communauté internationale » désignerait alors un groupe dans lequel des nations
communieraient selon des traditions, des valeurs et des intérêts communs. C'est là
qu'apparaissent les premières contradictions : les nations ont par essence des traditions, des
valeurs et des intérêts différents, c'est le critère même de la nation. En effet, les différences de
race, de culture et de religion séparent les peuples, ainsi que les conflits idéologiques et
politiques, également facteurs de divisions. Cette constatation pose alors la question de savoir
si l'idée de communauté internationale n'est pas une pure fiction juridique. Néanmoins, il
semble aujourd'hui établi pour la plupart des internationalistes que la communauté
internationale ne saurait être vue comme une simple fiction mais qu'elle a une véritable
existence juridique, bien que celle-ci soit encore loin d'être précisément définie. En fait, elle
n'a de sens que quand les pays du monde s'expriment massivement sur un sujet, tel que la
catastrophe du 12 janvier 2010. Mais, quelle place a occupé la communauté internationale
dans le devenir d’Haïti ? C’est ce dont nous tenterons d’analyser, en soulignant, l’influence
des élites haïtiennes
I) La communauté internationale met Haïti sous tutelle :

A) Le rôle de la France :

Au terme d'une bataille pour la liberté remportée par d'anciens esclaves sur les
troupes de Napoléon Bonaparte, l'indépendance d’Haïti fut proclamée le 1er janvier 1804.
Une indépendance mal acceptée par l’occident, au point que la France, quelques années plus
tard, en 1825 obtient d’Haïti qu'une indemnité de 150 millions de francs soit versée pour
liquider le contentieux créé par la rupture des liens coloniaux, pour dédommager les anciens
colons et pour obtenir l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France.
Cette somme de 150 millions de francs-or représentait en fait l’équivalent d’une année de
revenus de la colonie aux alentours de la Révolution, soit 15 % du budget annuel de la France.
De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des
constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de
développement. Il faudra plus de 100 ans à Haïti pour rembourser cette écrasante créance. Le
11 juillet 1825, sous la menace d'une escadre de 14 vaisseaux et 500 canons, le président
haïtien Jean-Pierre Boyer signe un traité avec le roi de France, Charles X. Celui-ci reconnaît
l'indépendance de leur ancienne colonie en échange d'une indemnité de 150 millions de
francs-or qui sera plus tard ramenée à 90 millions. Si pour certains cette indemnité représente
la dette d’indépendance, d’autres la nomme la rançon de l’esclavage.

Le nouvel Etat a de plus en plus de difficulté à rembourser la dette et pour y faire


face, Boyer déclare «dette nationale» l’indemnité et crée, pour la payer, un impôt spécifique
qui va peser tout particulièrement sur les masses paysannes. De même, il tente de réduire le
train de vie de l’Etat, sans renoncer à la militarisation à outrance du pays pour répondre aux
menaces régulières de l’ex-métropole.
En 1838, les deux pays trouvent enfin un accord. Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que
Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le
premier, le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le
second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total,
l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883.
Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la
France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915.

B) Le rôle des autres Etats, dont les USA :

Les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises qui seront par la suite
étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés
qu’en 1952. De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule
cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. Parallèlement, les États-
Unis et les jeunes États latino-américains refusent de reconnaître la république noire pendant
une longue période, l’isoleront et ce jusqu’en 1862, sous la présidence d'Abraham Lincoln.
Le 27 juillet 1915, la population massacre le président Vilbrun Guillaume Sam, étant un
opposant aux USA, et le président américain Thomas Woodrow Wilson saisit l’occasion pour
envoyer les marines, une ingérence pour des motifs humanitaire, sous prétexte de sortir Haïti
d’un prétendu « chaos », et s’emparent des réserves d’or de la banque nationale. Très vite, les
Américains vont réprimer la révolte des paysans, les grands sacrifiés de l’instabilité avec près
de 15 000 morts au total en 1920, sans compter les morts lors des corvées imposées par les
nouveaux maîtres. Dans la foulée des militaires, les entrepreneurs débarquent, remettent en
état les infrastructures, construisent et facturent le tout aux autorités de l’île, en augmentant
encore la dette. Lors de cette occupation, l’administrateur américain avait le pouvoir de veto
sur toutes les décisions gouvernementales d’Haïti et 40% des recettes de l'Etat passaient sous
le contrôle direct des Etats-Unis. L'armée était dissoute au profit d'une gendarmerie, destinée
à maintenir l'ordre intérieur, les officiers étaient américains. Les institutions locales,
cependant, continuaient à être dirigées par les Haïtiens.
En 1917 le Président Dartiguenave demanda la dissolution de l’Assemblée qui avait
refusé d’approuver une Constitution inspirée par le secrétaire à la Marine des États-Unis :
Franklin D. Roosevelt. En 1918, celle-ci fut approuvée par référendum (mais avec 5% de
votants). D’inspiration libérale, elle autorisait la propriété foncière aux étrangers, ce que
Dessalines avait interdit. À peine élu en 1934, le président Franklin Delano Roosevelt
ordonne le retrait américain, mais ce n’est pas la fin de l’influence des Etats-Unis et de
l’occident. En effet, malgré toute la cruauté du régime de Papa Doc, les Américains
l’acceptent, car il s’est déclaré ennemi du communisme et de Fidel Castro. De même, après
avoir été excommunié pour avoir expulsé des prêtres et des évêques, il se rapproche du
Vatican, qui lui permet d’intervenir dans la nomination des prélats (évêque ou archevêque,
ayant reçu la prélature, dignité conférée par le Pape). Par ailleurs, la suspension de l’aide
économique des USA et de la CEE suite au renversement du gouvernement d’Aristide en
1991, l’embargo sur le pétrole en 1993, démontrent clairement la place importante de la
communauté internationale en Haïti, sans parler des conditionnalités économiques imposés
par le FMI et la banque mondiale. De plus, c’est le « big three » pour parler des USA, du
Canada et de la France, les principaux bailleurs de fonds de l’ile qui ramènent Aristide au
pouvoir en 1994 avec à la tête Bill Clinton, et ensuite, pour reprendre les propos d’Aristide
qui « se fait kidnappé »en 2004, en raison d’une forte instabilité et d’une montée de
l’insécurité, un président qui fut élu démocratiquement. Le 16 février 2006, René Préval
obtient 48,7% des suffrages au premier tour, mais pour éviter une remontée de la violence,
Préval est déclaré président sous la pression internationale.

II) La communauté internationale limite la souveraineté haïtienne :

A) La république des ONG

«Il y a absence d'État en Haïti, l'État y est fantomatique, et ça date de bien avant le
tremblement de terre», a lancé Daniel Holly, professeur de science politique à l'UQAM.
Au cours des 30 dernières années, à cause de la corruption féroce, les dons sont passés hors de
l'état et ont favorisé le développement des ONG. Ainsi, Haïti est passé de 450 ONG à près de
10 000 ONG après le séisme, venant de partout, opérant dans différents secteurs, tels que la
santé, l’éducation, la formation…
Certes la corruption de l'Etat est un réel problème mais la réalité ne doit pas cacher le fait que
très peu de l'aide internationale passe entre les mains de l'Etat. Ainsi que le rapporte Martha
Mendoza de l'Associate Press : moins d'un cent par US dollar dépensé, suite au tremblement
de terre, ne parvient au gouvernement haïtien. La corruption ne se limite donc pas aux
autorités haïtiennes, les acteurs du privé, les ONG elles-mêmes sont concernées »,
puisqu’elles reçoivent la plus grande partie de l’aide internationale et n’ont aucun compte à
rendre.
Au cours des trois ou quatre dernières décades plus de 10.000 ONG ont contribué au
développement. Ce furent les partenaires privilégiées des grandes institutions financières
internationales gérant l'assistance au pays. Même si elles ont souvent bien agi, elles ne sont
pas le moteur qui génère une croissance dans le pays. Pas de coordination entre elles ni de
cohérence nationale et ne représente qu'un palliatif luttant contre la pauvreté. Par ailleurs,
L'absence de système d'urgence, symbolise l'irresponsabilité de l'Etat, qui a d’une certaine
manière, confié ses responsabilités aux ONG et à l'ONU selon Robert Fatton, professeur de
sciences politiques à l’université de Virginia. Tout juste après le tremblement de terre, des
responsables politiques canadiens ont indiqués à La Presse, qu'Ottawa préférait passer par les
ONG pour le financement parce qu'ils ne font pas confiance aux autorités haïtiennes. Ce
sentiment était largement partagé dans la communauté internationale, si bien que depuis trois
ans, 80% de l'aide à Haïti était versée aux ONG et seulement 20% au gouvernement.
Cela fait des décennies qu'Haïti est sous perfusion. Des millions par-ci, des millions par-là,
des ONG partout. Haïti est l'un des pays les plus aidés de la planète et pourtant, même avant
le tremblement de terre, 4,5 millions d'Haïtiens vivaient avec moins d’un $ par jour. Pendant
toutes ces années d'assistanat, «le sort des citoyens ordinaires ne s'est pas amélioré», dit
Samuel Pierre, professeur à l'École polytechnique et organisateur d'une grande conférence sur
la reconstruction, à Montréal. Les ONG sont pleines de bonne volonté, mais elles ne rendent
pas toujours service, ajoute-t-il. «Certaines ONG recevaient autant d'argent que le
gouvernement), sans avoir de comptes à rendre. Elles pouvaient, par exemple, ouvrir 300
écoles sans se consulter et sans nous consulter pour connaître nos besoins et nous nous
retrouvons avec ces écoles après et avec les salaires à payer.» selon le premier ministre
Bellerive. Si les ONG relèvent de la communauté internationale d’une manière générale, ce
n’est pas pour autant qu’elle témoigne d’une homogénéité au niveau de leur pratique. En
effet, après la catastrophe, les chirurgiens français et américains se différenciaient sur un
point, les uns visaient la qualité de leur travail, et les autres visaient à amputer un maximum
de blessés même lorsque cela n’était pas indispensable. Les autorités haïtiennes n’ont point
été consultées.

B) La complicité des élites avec la communauté internationale :

Considérer que la tragédie haïtienne proviendrait seulement de la communauté


internationale serait de passer à coté de la réalité. L’élite politique et économique d’Haïti a
joué un rôle décisif quant à l’appauvrissement et à l’instabilité du pays. En effet, selon Fred
Reno, certaines hypothèses laissent penser que le président Boyer, concernant l’indemnité
exigée par la France, proposa par fierté de verser le double du montant évalué par la France.
Quant à Duvalier, il profita du contexte pour asseoir sa dictature pendant une longue période
et est à l’origine des contrats d’embauche de travailleurs à bon marché dans les bateys en
République dominicaine en 1952, phénomène retrouvé jusqu’à aujourd’hui. Préval, lui, joue
sur la présence de la Minustah et prolonge sans cesse le mandat des nations-unies pour leur
permettre de rester sur le territoire, afin d’éviter toute opposition militaire. De plus, Bill
Clinton, qui poussa les autorités haïtiennes à ouvrir leur barrières, à libéraliser et à privatiser,
et qui sera par la suite actionnaire d’une grande compagnie en Haïti, est nommé envoyé
spécial des Nations Unis. Il entretient depuis des relations étroites avec les familles les plus
riches d’Haïti. Parallèlement, les grands groupes américains basés depuis des années en Haïti,
collaborent avec l'élite haïtienne en embauchant des dizaines de milliers d'Haïtiens qui
gagnent moins de 2 dollars par jour, dans les industries de sous-traitance.
Dans le contexte post-séisme, l’aide internationale est rapidement devenue l’un des
principaux employeurs du pays à travers le développement des programmes travail contre
nourriture, impulsé par l’ONU et les ONG. Ces ONG soutiennent et développent d’autres
marchés, tel que l’immobilier, la restauration, les locations de voitures, les compagnies de
télécommunication… et dans les villes, l’activité des hôtels et des restaurants est dynamisée
par la présence des travailleurs humanitaires. Si la communauté internationale a d’une
certaine manière participé à l’appauvrissement global du territoire, elle a donc participé à
l’enrichissement de certains, et a permis de développer certains secteurs. Des membres de
l’élite même se font employer par les ONG et par les grandes organisations internationales et
les ONG deviennent un « Big Business » sur le territoire haïtien, l’élite profitant de multiples
avantages tels que des franchises douanières pour l’achat de voitures et autres matériaux, sont
souvent utilisés à des fins personnelles.
Aujourd’hui, les élites politiques et économiques haïtiennes, à de rares exceptions, semblent
être prêtes à collaborer avec la communauté internationale, plus particulièrement, avec le
géant nord-américain. La perception de la corruption qui pèse sur les dirigeants haïtiens,
l’incapacité remarquable de l’équipe en place dans la gestion de l’après-séisme, sont les
facteurs expliquant leur position. Certains ont avancé la question de proximité géographique
d’Haïti avec les Etats-Unis. Dans une lettre datée du 9 février 2010, Dumas Siméus, un
Haïtien-Américain résidant aux Etats-Unis, multimillionnaire et ex-candidat à l'élection
présidentielle de 2006, a ouvertement demandé au secrétaire général des Nations unies, Ban
Ki-Moon, de placer Haïti sous tutelle onusienne pour au moins vingt ans.

Conclusion :

La reconstruction doit être l'occasion de former des cadres gouvernementaux et de


construire un Etat « capable » en créant un service public compétant afin d’élargir les
capacités de l’Etat, et ne plus être « La République des ONG. » Si Haïti veut sortir de ses
pratiques du passé, cela demandera l'aide massive de la communauté internationale qui devra
changer ses méthodes traditionnelles d'assistance. C’est ce qui à l’air de se présenter
aujourd’hui lorsqu’Hilary Clinton déclare : «Nous sommes appelés à faire mieux que nous
avons fait dans le passé. Nous ne pouvons pas faire ce que nous avons fait dans le passé. Les
dirigeants doivent répondre à la reconstruction de leur pays. Nous avons besoin de
transparence et de ne pas retomber dans nos vieilles habitudes».
Bien que l'Etat haïtien soit notoirement faible et accusé de corruption, de nombreux pays, dont
les Etats-Unis, ont insisté pour qu'il soit replacé au cœur des efforts de développement. "La
reconstruction sera dirigée par les Haïtiens" de manière "transparente, coordonnée, et guidée
par l'exigence de résultats", selon Mme Clinton.
De plus, la tendance à financer majoritairement les ONG vient d'être inversée, ce qui réjouit le
premier ministre Bellerive, en affirmant que depuis trois ans, 80% de l'argent passait par les
ONG et seulement 20% par l'État. Pourtant, il n’y a pas eu d'amélioration notable pour le
peuple haïtien. S'il y a effectivement corruption, le gouvernement ne peut être responsable de
plus de 20%!» La meilleure garantie de transparence, affirme M. Bellerive, passe par le
gouvernement haïtien, puisqu’il est, selon lui plus transparent de donner aux gouvernements
qu'à des organisations qui n'ont pas de comptes à rendre.»
Deux siècles après la dite indépendance du pays, les Haïtiens doivent trouver les voies et
moyens pour non pas s’opposer à la communauté internationale mais se placer dans une
logique de coopération, en tenant compte des intérêts à la fois de l’ile et des grandes
puissances qui financent une grande partie du budget de l’Etat haïtien. Ceci doit être fait avec
pour objectif, l’augmentation des recettes de l’Etat, en réduisant par conséquent l’aide
internationale, en reprenant le contrôle des ressources naturelles et en redynamisant
l’économie. Finalement, l’emprise de la communauté internationale ne répond-elle pas au
manque de leadership haïtien ?