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La Guerre des patates

Céline Theeuws

Roman
ISBN 979-10-96961-15-3
© Céline Theeuws, 2018
Tous droits réservés – Reproduction interdite
© Photos de couverture : TanyaRozhnovskaya, Maudib, jplenio, skeeze
1

France. Picardie, plus exactement. Le village de Grenaille qui a ici été


rebaptisé pour préserver la tranquillité de ses habitants était devenu un village
abandonné. Mort. Le village de Grenaille qui autrefois était habité par
quelque trois cents âmes avait donc été déserté au fil des ans. D’aucuns
disaient que cette séductrice de Rouen ou que cette aguicheuse d’Amiens
étaient à l’origine de cette hémorragie. Aucun villageois non myope ou
portant des lunettes ne pouvait cependant contredire cette évidence : les
bourgs nourrissaient les agglomérations, les villes suçaient la graisse des
villages, la capitale faisait bonne chère tandis que les hameaux se
contentaient des restes, de bouts de viande flétris, décrépits et plus frais du
tout… bref, que la France avait bien changé. La France avait donc changé et
de ce fait, Grenaille aussi, les villages voisins également, pas moins ou pas
plus que les villages méridionaux. Les scènes villageoises bruyantes, les
beuglements d’animaux, les roulis de charrettes et les rires d’enfants n’étaient
plus que nostalgie.
Grenaille était coupée en deux par une route goudronnée et en son centre
droit, ou gauche, selon que l’on se trouvait dans Grenaille Sud ou Grenaille
Nord, se trouvait une place. Anciennement vivante, chantante et pimpante, la
Grand-Place qui n’avait de grand que son nom s’était tue, à tel point que
même les trois bouleaux chétifs qui perçaient ses pavés s’étaient endormis.
De part et d’autre de la route étaient érigées des maisons typiques en torchis
et des maisons de briques construites après la guerre. Les yeux de ces
maisons étaient fermés de jour comme de nuit, ce qui conférait au centre-ville
une atmosphère narcotique. Les soirs d’hiver, leurs occupants ne voyaient pas
pourquoi ils auraient ouvert leurs volets pour ne voir que du noir tandis que
l’été, ils ne souhaitaient pas que la chaleur estivale caractéristique du Nord
s’engouffrât dans leurs logis. Les plus chanceux d’entre eux travaillaient au
gigantesque Super U situé à vingt minutes en voiture du village. Les moins
chanceux d’entre eux ne travaillaient pas. Ces sans-emploi n’ouvraient pas
les volets pour autant. Personne ne sut jamais quelle était la raison de cette
étrange coutume.
Une seule porte pouvait être ouverte par quiconque passait par la rue
initialement commerçante du hameau de Grenaille quand la porte n’avait pas
déjà été ouverte par le propriétaire des lieux répondant au doux prénom de
Dédé : celle de la buvette comme l’appelaient les anciens, du bistrot comme
l’appelaient les moins anciens, du pub comme l’appelaient les deux Irlandais
qui s’étaient perdus là pour des raisons encore obscures un jour de mai ou du
bar lounge comme l’appelaient les quelques jeunes qui avaient été enchaînés
à la ferme familiale par leurs parents.
La porte automatique du Super U s’ouvrait toutes les trois secondes pour
avaler ou recracher les ménagères. La porte de chez Dédé s’ouvrait tout au
plus trois fois par jour, souvent une fois par jour, quand Dédé avait chaud.
Faute de clientèle, tous les autres commerces avaient mis la clé sous la porte.
Boulangerie, boucherie, supérette, pharmacie et poste n’étaient plus
qu’enseignes abandonnées et défraîchies. Même le marché dominical n’était
plus dominical, mais introuvable. Seule la mairie située sur la Grand-Place
face à des vitrines autrefois garnies de tourtes de seigle et de jambons bien
gras avait conservé toute sa majesté.
Jean était un maire septuagénaire grisonnant mégalomane qui pleurait tous
les jours la disparition des villageois. Même les enfants boudaient le centre-
village. L’école ne se faisait plus à Grenaille depuis des années déjà. Un bus
venait chaque matin chercher et venait chaque soir ramener les quelques
écoliers qui faisaient avec beaucoup de peine baisser la moyenne d’âge des
administrés de Jean qui pleurait aussi beaucoup parce que lui la faisait
grimper.
Le maire regrettait tellement le goût de la baguette de tradition cuite par
Maxime, fils de Marceau, petit-fils de Marius et arrière-petit-fils de Mustafa,
autrement dit, fils d’une longue lignée de boulangers. Même si Maxime était
en son temps un artisan qui savait produire du bon pain, Jean regrettait plus
encore l’arrière-goût de sueur de celle que préparait jadis Marius en pétrissant
la pâte de ses mains. Une boulangerie ambulante sur roues avait pourtant
remplacé l’ancienne boutique. La camionnette se postait chaque matin à dix
heures sur la place du village en ayant préalablement alerté les sans-emploi
qui ne portaient pas de boules Quies de son arrivée, ce qui exaspérait Jean,
non pas parce qu’il était particulièrement sensible aux bruits de klaxon, mais
parce qu’il se levait à l’aube et qu’il devait donc se contenter d’une baguette
rassie achetée la veille pour accompagner son café. À maintes reprises avait-il
essayé de donner de l’argent à Sophie la boulangère aux petits seins pointus
afin qu’elle réorganise sa tournée pour arriver tous les jours à huit heures sur
la Grand-Place, à maintes reprises s’était-il fait frapper à coups de pain de
campagne pour ses tentatives de corruption. Sophie ne mangeait pas de ce
pain-là, ni la corruption ni le pain de campagne, seulement du pain de mie, ce
qui, pour une boulangère, était assez rare.
Pour trouver âme qui vive au sein même du village, il était donc inutile de
se lever tôt, ou tard, selon que vous êtes un lève-tôt ou un lève-tard, non, pour
trouver âme qui vive, il fallait avoir une âme de baroudeur. Tous les
aventuriers qui osaient utiliser un quelconque moyen de locomotion pour
s’éloigner du centre-ville pouvaient découvrir des paysages champêtres
comme on en voyait partout ailleurs : maisonnettes éparses, linge étendu
dehors, arbres à feuilles caduques, prairies, coquelicots, marguerites,
chardons, vaches, veaux, moutons, bouses de vaches, mouches.
Le clou du spectacle se situait à un kilomètre de la mairie. Pour avoir le
droit de l’admirer, il fallait marcher vingt minutes, pédaler six minutes, rouler
en voiture deux minutes ou encore enfourcher un âne têtu durant quarante
minutes. La route goudronnée se métamorphosait alors en un chemin qui
divisait deux immenses champs de pommes de terre de plusieurs hectares.
Devant ces champs se trouvaient deux fermes de bonne facture
rigoureusement identiques. À gauche : celle de la famille Gros. À droite :
celle de la famille Petit. Des générations de paysans s’étaient succédé dans
ces fermes familiales de siècle en siècle. Les doigts des enfants qui
ramassaient les hannetons dans les champs pour nourrir les poules étaient
devenus des insecticides, le fumier de l’azote, la table en bois fabriquée à la
main une table en formica, le poêle une chaudière au fuel, le lavoir un lave-
linge Electrolux, la cabane au fond du jardin des chiottes, la sorcière le fou du
village, l’expression « mettre la charrue avant les bœufs » l’expression
« mettre la charrue avant le tracteur ».
La canicule d’été avait malheureusement emporté avec elle l’arrière-grand-
mère Gros alors âgée de cent deux ans. De son vivant, feu Émilienne
continuait de diriger la ferme avec une certaine poigne. Elle ne souhaitait pas
partir sans laisser un souvenir indélébile de son passage à la ferme. C’est
pourquoi, se sentant dépérir, elle avait une dernière fois enfourché le tracteur
le plus puissant des Gros pour se faire une virée de nuit sur le son des
Beatles. La Émilienne, on se la rappela longtemps à Grenaille. Les autres
membres de ces deux familles n’avaient pas été emportés par la canicule,
mais par la ville. Pour les fermiers du coin, la ville, c’était comme la canicule.
Émilienne disait d’ailleurs : « Ça détruit les racines et ça assèche de
l’intérieur. » La philosophie campagnarde est très terre à terre et pleine de
bon sens.
Quatre Gros vivaient encore dans la ferme de gauche après la tragique
disparition d’Émilienne : la vieille Gros, Gros père, mère Gros ou mère poule
comme la surnommaient ses voisins et le fils Gros ; Edmontine, Étienne,
Évelyne et Emmanuel ; quatre-vingts, cinquante-deux, cinquante et vingt-
quatre ans ; une bonne vivante très bavarde, un poète ventru, une femme
émotive et un jeune homme timide. Une lignée d’E. L’ancêtre le plus
lointainement identifiable de cette famille avait inventé ce jeu de lettres. Il fut
détesté durant des siècles par ses descendants qui ne purent tous faire des
mariages d’amour et pour cause, l’aïeul avait rendu la chasse à la femme à
marier extrêmement ardue. Certaines potentielles épouses Gros avaient
néanmoins fait le sacrifice de changer de prénom. L’amour ne s’écrit pas
toujours avec un grand A.
La même structure pouvait s’observer dans la ferme de droite, à la seule
différence que la première lettre du prénom des membres de la famille qui
vivait là commençait par un F. Quatre Petit habitaient encore à Grenaille :
Petit le vieux, Petit père, mère Petit ou mère économe comme la
surnommaient ses voisins et la fille Petit ; Ferdinand, Francis, Félicie et
Fleur ; quatre-vingts, cinquante-deux, cinquante et vingt-quatre ans ; un
sourd, un jaloux aux jambes arquées, une grippe-sou et une pauvre d’esprit.
Une lignée de F. L’ancêtre le plus lointainement identifiable de cette famille
avait inventé ce jeu de lettres. La suite, vous la connaissez déjà.
Les Petit avaient de tout temps imité les Gros et la famille Petit qui vivait à
Grenaille à l’époque que nous relatons ne faisait évidemment pas exception à
la règle. Père Gros achetait-il une nouvelle paire de bottes ? Père Petit faisait
de même. Mère Gros était-elle enceinte ? Mère Petit s’empressait d’user de
ses charmes pour se faire culbuter dans les foins. Père Gros s’en allait-il
brosser ses vaches dans la prairie ? Père Petit rejoignait ses bêtes à toute hâte
muni d’une brosse. Mère poule se rendait-elle au Super U pour acheter un
lave-linge en promotion ? Radine comme pas deux, mère Petit se faisait une
joie de l’accompagner pour l’en dissuader. Si son entreprise était un échec,
elle appelait illico Petit et Gros en renfort pour économiser ne fût-ce que les
frais de livraison. « Avec trois cents francs, on lave six quintaux de linge ! »,
disait la rapiate. Traduction : « Avec quarante-six euros, on lave six cents
kilos de linge ! » La radinerie a l’avantage de faire pousser la bosse des
maths.
Les Petit avaient donc de tout temps imité les Gros, mais concernant les
derniers pondus de la lignée, la donne était un peu différente. Bien qu’ils
fussent éduqués dans la plus pure tradition Gros et Petit, les deux jeunots se
heurtèrent dès l’âge de huit ans à un problème de genre. Un beau matin de
mai, Emmanuel se hissa sur la branche d’un hêtre. En parfaite fille Petit,
Fleur fit de même. Comme Emmanuel avait depuis longtemps pu observer
que son amie avait un certain don pour l’imiter, il voulut lui tendre un piège.
Il sauta sur l’herbe humide et se roula dedans. Là n’était pas le piège,
évidemment. Emmanuel se roula dans l’herbe parce qu’il adorait ça. Après
quelques secondes à s’être balancé de gauche à droite en montrant les dents
comme l’aurait fait un chien, il se releva brusquement, ouvrit la fermeture
Éclair de son pantalon et fit pipi contre le tronc de l’arbre. Là était le piège.
Fleur sut dès lors qu’il lui serait impossible de respecter la tradition familiale.
Elle n’avait jamais vu le loup et se sentit pour la première fois différente de
son camarade. Un simple pipi contre un arbre fut le point de départ de
l’éducation sexuelle de Fleur qui comprit qu’il existait des filles et des
garçons. Elle ne cessa de rêver du loup d’Emmanuel durant des années.
Fleur avait alors vingt-quatre ans et elle rêvait encore de lui. Plus
dégourdie qu’à huit ans, elle se doutait que le loup avait dû grandir, oui, mais
était-il grand ou petit ? Très velu ou juste un peu ? Les baisers sur la bouche,
elle ne les voyait qu’à la télévision et ne les matérialisait que lorsqu’elle
comptait les moutons pour s’endormir. Les loups sont attirés par les moutons,
c’est bien connu. Emmanuel n’avait quant à lui jamais vu aucun mouton.
Entendez par là des moutons qui ne bêlent pas. Des moutons qui bêlent, il en
avait évidemment vu des tas.
Les moutons dont le prénom commençait par un E n’étaient pas légion
dans ce recoin de France. Emmanuel avait eu beau se rendre à des bals
musette, il était toujours revenu bredouille. Il fit alors un amer constat. Les
journaux disaient vrai : les agriculteurs avaient deux fois plus de malchance
d’être célibataires. Il se consola en achetant un mouton en peluche parce qu’il
n’avait trouvé aucun mouton gonflable. Il était sérieusement temps qu’il
rencontre une femme avec un grand E pour marcher sur les traces de son père
qui s’était marié à l’âge de vingt-six ans juste après avoir pris la tête de
l’exploitation agricole qui en son temps était ridiculement petite.
Étienne avait au fil des ans racheté quelques hectares de terres.
Malheureusement, il se trouvait du mauvais côté du village. La terre des Gros
n’était pas fertile, car elle contenait une trop grande proportion de sable. La
terre des Petit l’était, elle, fertile, et permettait à la famille de récolter
plusieurs tonnes supplémentaires de pommes de terre chaque année. Francis
avait naguère une nouvelle fois voulu copier Étienne. Ses pulsions avaient été
immédiatement refrénées par Félicie qui lui avait rappelé à juste titre qu’ils
faisaient habituellement « du nivellement par le haut ». Francis n’avait pas
bien compris ces paroles, mais avait toutefois acquiescé et n’avait pas acheté
moins de plants pour produire la même quantité de pommes de terre que son
voisin.
Cela faisait des années que la vente de tubercules ne couvrait plus toutes
les dépenses des Gros. Leurs rendements étaient tout juste insuffisants, un
chouia trop faibles, pas aussi menus que les agriculteurs qui avaient déjà été
contraints de revendre leurs terres à des agents immobiliers ou qui s’étaient
suicidés pour ne pas devoir quitter la ferme qui avait vu grandir leurs aïeux,
mais pas suffisamment importants pour échapper à un avenir urbain, pour
pouvoir épargner, s’agrandir, produire plus encore, suivre le tempo de
l’inflation, celui de l’arrivée permanente de nouvelles machines, de nouveaux
plants et de nouveaux engrais.
Voyant le bas de laine de la famille se trouer, Étienne s’ingénia à modifier
son sol durant des années. Il y apporta l’humus et le limon des terres voisines,
le laboura en profondeur pour faire remonter à sa surface ce que ses ancêtres
avaient épandu durant plusieurs centaines d’années : fumier, compost,
cendres, cornes broyées et sang desséché. Chaque pied de pomme de terre ne
lui fournit qu’une dizaine de grammes supplémentaires. Il essaya par la suite
de produire plus de patates en faisant fi de sa terre. Sans succès. Pire même,
ses tentatives s’avérèrent parfois désastreuses. Une année, un épandage
d’azote à gogo fit très bien pousser les feuilles au détriment des tubercules.
Une autre année, Étienne arrosa trop abondamment ses plantes. Cela fut vu
par un champignon portant le nom de mildiou comme une invitation à venir
prendre ses aises dans les champs et la plupart des pommes de terre
pourrirent. Une autre année encore, c’est Dame Nature qui fit sa capricieuse
en crachant pluies torrentielles et grêlons. Deux ans plus tard, ce furent de
petits insectes ravageurs très gourmands appelés doryphores qui dévorèrent
ses plantes.
Après moult réflexions, Étienne entreprit finalement de changer son
matériel agricole. Pour survivre, il fallait produire quels qu’en fussent les
coûts. C’était ainsi. C’est alors qu’en homme intelligent et bienveillant, il
proposa à Francis d’acheter avec lui toute une armada de machines rouges
qui leur permettraient de mieux travailler leurs terres et de planter des
pommes de terre à intervalles réguliers, sauf le tracteur dont il avait vu un
modèle à la carrosserie verte qui lui avait particulièrement plu. C’était
gagnant-gagnant. Étienne pensait qu’il pourrait ainsi récolter autant de
tubercules que Francis et que Francis serait ainsi devenu le meilleur
producteur de patates que Grenaille n’avait jamais connu. Au lieu de profiter
de cette aubaine, Francis refusa la proposition de son voisin parce que les
hurlements de sa pingre de femme furent excessivement aigus. Les patatiers
des villages voisins qui avaient tous dépassé la soixantaine et qui attendaient
patiemment de pouvoir prendre leur retraite ne furent pas plus emballés par
ce projet d’achat en commun. N’ayant pas du tout d’économies, Étienne dut
donc emprunter la modique somme de deux cent quatre-vingt mille euros
pour acheter d’occasion tout le matériel nécessaire. Le hangar à machines des
Gros s’était en quelques minutes rempli de nouveaux outils géants. Une
semaine plus tard, le hangar des Petit regorgeait de machines d’occasion
rouges, sauf le tracteur qui était vert. Étienne ne leur en tint pas rigueur et se
félicita même de cet argent bien placé qui permettrait à sa famille de vivre
plus convenablement après qu’elle eut remboursé ses dettes quarante ans plus
tard.
L’achat de nouvelles machines agricoles avait été l’unique tentative de
survie du père Gros, un cri au milieu des champs pour que ne viennent pas
s’y installer des lotissements prêts à défigurer le paysage, son paysage, sa
propriété. Sa terre était pourtant restée la même, ses rendements incertains.
Vingt tonnes supplémentaires de pommes de terre sortirent de terre grâce aux
machines, à peine trente grammes par pied, à peine le cinquième d’un gros
tubercule. Ce surplus de patates n’était pas encore suffisant pour rembourser
le capital et les intérêts au rythme voulu par les créanciers.
Évelyne s’était parfaitement adaptée à ces périodes de disette en ne
dépensant l’argent du foyer qu’en cas d’absolue nécessité. Les gros repas
étaient devenus de petits repas : la soupe de pommes de terre n’était plus
accompagnée que de trois fines tranches de lard, le pain fait maison, la viande
réservée aux dimanches ou aux jours de fête. Les petits repas étaient
également devenus de gros repas puisque Félicie avait profité de cette
occasion pour modifier les menus elle aussi, trop ravie de pouvoir faire
quelques économies supplémentaires.
Contracter deux emprunts l’un à la suite de l’autre pour pouvoir vivre
décemment était impossible. Les Gros s’endettaient chaque jour un peu plus
et le Crédit Agricole ne prêtait plus autant aux pauvres comme autrefois, mais
presque uniquement aux riches, à ceux qui n’avaient pas vraiment besoin
d’argent pour une raison autre que de s’enrichir encore. Étienne était
désespéré. Comment pouvait-il se faire entendre alors même que son
exploitation faisait un dixième de la taille des exploitations dites modernes ?
Qui pouvait l’aider à sortir la tête de l’eau ? Les seuls intermédiaires qu’il
connaissait, c’étaient ceux qui lui achetaient ses patates et qui les revendaient
à des grossistes qui les revendaient à des semi-grossistes qui les revendaient
en filets aux centrales d’achat des supermarchés qui les revendaient aux
consommateurs en se prenant au passage quelques dizaines de centimes à
chaque transaction, intermédiaires qui faisaient par la même occasion office
de collecteurs de fonds pour l’État qui n’écoutait réellement les petits
producteurs que quand ils déversaient des millions de litres de lait en pleine
nature et du lait, il n’en avait pas assez à déverser, lui, ce fermier qui ne
possédait que quelques vaches seulement. Les créanciers et les marchands de
biens peu scrupuleux qui rôdaient autour de son exploitation pour lui faire
brader ce qu’il avait de plus précieux pouvaient bien rêver encore. Étienne
Gros n’avait que sa détermination à revendre.
2

Cette matinée de septembre ne fit pas exception à la description faite ci-


dessus : village désert, volets fermés, bouleaux déprimés, Jean en larmes,
mairie fière et chatoyante, terre des Gros sableuse à souhait, jambes de
Francis plus arquées que jamais et porte de la buvette ouverte, car selon les
dires de Dédé, il faisait chaud. Jean essayait encore de trouver divers
stratagèmes pour attirer femmes, vieillards, médecins et pauvres bougres
assez fous pour reprendre des commerces déficitaires. Ce dont il ne se doutait
pas à cet instant, c’est que son village que certains médisants auraient qualifié
de « patelin », de « bled » ou de « trou du cul du monde » allait quelques
années plus tard assister à un événement extraordinaire et par
« extraordinaire », il faut là comprendre toutes les variantes définitionnelles
de ce mot : qui constitue une exception au cours habituel des choses, qui
surprend par sa singularité, qui choque par sa bizarrerie ou par son
extravagance, rare, étrange, prodigieux, remarquable.
Cette matinée de septembre ne fit donc pas exception à la description faite
un peu plus haut. Dans la cour des Gros étaient assis les deux octogénaires
qui aimaient jacasser par intermittence. Ce rituel était le même depuis des
années. Edmontine se levait au chant du coq et commençait sa journée en
sortant deux chaises qu’elle plaçait côte à côte dans la cour. Après avoir mis
son dentier et avalé un copieux petit déjeuner avec le reste de la famille, elle
allait s’asseoir dehors et attendait Ferdinand qui la rejoignait à huit heures
tapantes. En silence, ils écoutaient les tourterelles chanter, les mouches voler,
plongeaient dans leurs souvenirs avant de plonger leurs lèvres dans un verre
de poirette aux alentours de onze heures. L’alcool déliant les langues, ils
entamaient ensuite un dialogue de sourds jusqu’à l’heure du déjeuner, pas au
sens premier du terme, mais parce que Ferdinand était réellement sourd.
Après la sieste, les vieux reprenaient leur rituel de plus belle : le silence, puis
quelques verres de poirette, puis un dialogue de sourds.
Alors que Ferdinand et Edmontine en étaient déjà à leur troisième verre
d’alcool, Étienne traversa la cour pour se rendre dans son hangar. En
amoureux des belles lettres, il avait envisagé d’écrire un recueil de leurs plus
croustillantes répliques qui le faisaient tout autant vibrer que les vers de
Rimbaud ou de Verlaine qu’il lisait au coin du feu les soirs d’hiver. Ses
oreilles ne purent s’empêcher une nouvelle fois de frôler la savoureuse
conversation entre un tablier à fleurs et une paire de bretelles.
— Notre poirette n’est plus aussi bonne.
— Pourquoi Perette ne serait-elle plus aussi nonne ?
— Bois !
— Notre poirette n’est plus aussi bonne.
— C’est ce que je disais ! C’était quand même mieux avant. Si nos petits
n’avaient pas acheté toutes ces machines, nous aurions pu mourir avec le goût
d’une bonne poirette en bouche. Ils vont nous tuer avant l’heure, je te le dis !
C’est pas un manque de respect ça, envers nous les vieux ?
— C’est vrai qu’elle était pas maligne, la Perette. Une brave fille de plus
qui est partie à la ville. Ce pauvre Gustave doit se sentir bien seul sans sa
bonne dose de crème.
— On traitait pas nos ancêtres comme ça de mon temps, crois-moi.
— Oh ! Que je suis ankylosé ! C’est vrai qu’on devient vilain en devenant
vieux.
Emmanuel revint des champs où il était allé tâter le terrain pour s’assurer
que « c’était le moment », et « c’était le moment ». Maturité idéale, sol sec,
tous les facteurs étaient réunis pour sortir promener l’arracheuse Grimme GT
170 S. Même Évelyne avait donné le feu vert. Pas la mère Gros, mais la
présentatrice météo de TF1.
Étienne et Emmanuel attelèrent la bête de plus de six mille kilos au tracteur
de marque Fendt 720 qui, selon le constructeur allemand, était aussi puissant
que cent quatre-vingts chevaux. Edmontine en était d’ailleurs restée
totalement abasourdie. La vieille benne longue de neuf mètres fut ensuite
attachée au tracteur familial de vingt ans son aîné. Père et fils chevauchèrent
leur destrier et se rendirent dans les champs où ils firent les derniers réglages
avec une certaine appréhension. La précédente récolte n’avait pas été à la
hauteur de leurs espérances. Même si Étienne était rationnel, il se mettait
parfois à rêver que sa terre fût aussi grasse que celle des Petit.
Tout était réglé. Les mains des deux hommes tenaient les volants des
tracteurs avec fermeté. Leurs pieds étaient posés sur les pédales
d’accélérateur. L’arrachage pouvait commencer. Étienne enclencha les
vitesses, suivi de près par son fils qui tirait la benne. La bête rouge se mit à se
mouvoir à l’aide de ses pattes en acier et fit sortir les premières pommes de
terre du ventre de la terre pour les faire rouler jusqu’à son propre ventre. Les
boules jaunâtre et marron s’engagèrent dans sa bouche. La Grimme les goba,
les fit rouler dans son œsophage qui recracha la terre la plus fine dans les
champs. Elle entama alors sa digestion en secouant sa pitance à l’aide de
rouleaux, vomit les dernières mottes de terre et les dernières fanes avant de
propulser les Bintje dans son intestin grêle. La bête avait toujours eu la
digestion facile. Elle se mit à éjecter dans la benne les boules polies de leurs
impuretés. L’entreprise Grimme n’avait pas menti sur les qualités de son
arracheuse en scandant : « Pas de chance pour les fanes, les mottes et les
pierres ! »
Alors que la machine poursuivait son ouvrage, Étienne regardait tour à tour
la petite quantité de patates qui se faisait avaler par l’arracheuse et la mine
triste de son fils. Il comprit très vite qu’il n’aurait droit qu’à une soupe de
pommes de terre avec un peu de lard le lendemain soir tandis que quelques
jours plus tard, des milliers de chanceux dévoreraient entrecôtes, cuisses de
volaille et steaks hachés avec ses Bintje renommées en « La Frite du Nord »
de McCain, le plus gros acheteur de pommes de terre de la région.
Le travail d’arrachage se poursuivit durant toute la journée. Des bennes et
des bennes de pommes de terre furent déchargées dans le hangar pour former
un beau monticule de patates. Il était temps de faire le bilan. « Un tas de
merde », cria Étienne. La quantité n’était pas au rendez-vous. Une Bintje
dans chaque poche de sa cotte de travail, il se mit à genoux en implorant le
dieu des patatiers de bien vouloir transformer sa récolte en or jaune.
Emmanuel prit son père par la main pour l’aider à se relever et le serra contre
lui comme un homme en lui donnant trois grosses claques dans le dos.
Étienne hoqueta.
— Quelle force tu as ! Où est-il passé le petit garçon qui grimpait dans les
arbres et qui faisait l’école buissonnière pour aller chasser les écureuils ?
— Ça va aller, papa. Nous finirons bien par trouver une solution.
— Sans terres et sans le sou, nous serons bientôt ruinés. Il est fini le temps
où l’on pouvait vivre grâce à ses récoltes. Le cours de la pomme de terre est
devenu volatil. L’incertitude est notre seule vision d’avenir. J’aurais dû te
payer des études quand nous en avions encore les moyens. Ainsi aurais-tu pu
fuir ces murs avant que nous finissions à la rue.
— Bon sang, ne raconte pas de sottises !
Une poule passa par là.
— Papa, Ébouriffée s’est échappée du poulailler.
Même les animaux des Gros avaient un nom qui commençait par la lettre
E.
— Laisse-la donc aller picorer où bon lui semble. Les animaux heureux
sont des animaux en liberté !
— Tu en perdras tes vers si elle va pondre dans tes bottes.
— Poule pond où elle voit un œuf.
— Poule affamée trouve d’elle-même patate dans le grenier.
— Tu as raison. Ramène Ébouriffée au poulailler pendant que je vais
m’apprêter pour le banquet de ce soir.
— Nous allons nous en sortir, papounet.
— Reste à ta place de fiston tant que tu le pourras. C’est à ton père de te
léguer une exploitation digne de toi.
Dans le hangar de droite, la conversation entre Francis et sa fille n’avait
pas la même teneur. « Un tas de fric », cria père Petit. La quantité était au
rendez-vous. Une Bintje dans chaque poche de sa cotte de travail, Francis se
mit à genoux en remerciant le dieu des patatiers d’avoir transformé sa récolte
en or jaune. Fleur prit son père par la main pour l’aider à se relever et le serra
contre sa poitrine comme un homme en lui donnant trois grosses claques dans
le dos. Francis eut une crise d’asthme.
— Quelle force tu as ! Où elle est la petite fille qui mangeait les feuilles
des arbres et qui nous offrait des écureuils morts ?
— Quelle putain de récolte !
— À deux francs le kilo, c’est pas demain qu’on sera riches, mais on a
sûrement fait mieux que les Gros va.
— Vindidjou, pa ! Il serait temps que tu parles en euros ! Trente centimes
d’euro le kilo.
— Heureusement que je t’ai pas payé des études, hein ? T’as vu comme tu
sais bien compter toute seule ?
— Fajitas s’est échappée du poulailler.
— Va-t’en la rattraper avant que ta mère n’aille compter les poules, sinon
elle va beugler comme Fourme d’Ambert. Assez que je me fais insulter
comme quand je fais rien !
— Vite fait. Je veux me faire toute belle pour ce soir.
Tristesse et joie se donnèrent rendez-vous à vingt heures au banquet annuel
post-récolte organisé par Dédé. Pour rien au monde les habitants de Grenaille
n’auraient manqué cette unique occasion de festoyer ensemble. Excité
comme une vache en chaleur depuis l’aube à l’idée même que la porte de sa
buvette s’ouvre et se rouvre à s’en péter les charnières, Dédé avait comme
chaque année préparé un buffet typiquement picard. Flamiches, ficelles,
salade de vitelottes, croustillants d’escargots, œufs en cocotte au maroilles,
terrines de rattes et gratin picard de sa tante Adrienne étaient disposés sur une
planche en bois posée sur deux tréteaux rachitiques qui devaient aussi
supporter le poids d’une bonne trentaine de bouteilles d’un vin rouge très
réputé dans la région : celui du père Gérard.
Une lignée de E, une lignée de F, Gustave sans Perette, maire Jean sans ses
larmes, Sophie la boulangère, Gérard le vigneron, Dédé le barman, Gleude le
vétérinaire, Josse le fou du village, le facteur Philogomme troisième du nom,
deux employés de chez Super U et d’autres patatiers du coin s’étaient attablés
après être allés chercher au buffet de quoi s’exploser la panse. Gustave avait
naturellement rempli son assiette de ficelle picarde. La crème de Perette lui
manquait beaucoup. À table on mangeait, on buvait, on chantait et on rotait.
Edmontine ne ratait jamais une occasion de dire que c’était mieux avant.
Ferdinand riait sans comprendre un traître mot des blagues de Philogomme.
Josse triturait sa chemise à carreaux en hurlant épisodiquement, ce qui faisait
sursauter ses voisins. Jean s’empiffrait de baguette croustillante au-dehors et
moelleuse au-dedans en ne perdant pas une miette du spectacle qui s’offrait à
lui pendant que Sophie se penchait en avant tous seins dehors en se tordant de
rire, manquant presque de planter son nez dans le gratin de la regrettée tante
Adrienne.
La vinasse coulait à flots et les plaisanteries dégoulinaient de la bouche des
convives quand un accordéoniste passa par là. C’était tellement rare qu’il fut
séquestré par Dédé pour que musique se joue. « À vous, maestro ! »
Emmanuel et Étienne qui noyaient leur chagrin à grands verres de tord-
boyaux depuis deux heures se levèrent sur un air de bal musette. Étienne
invita sa femme à danser, Emmanuel la boulangère. Ivres de désespoir et
ivres tout court, ils firent tournoyer ces dames comme des toupies au son de
l’accordéon.
Verte de jalousie, Fleur regardait Emmanuel danser avec Sophie qui faisait
aller et venir ses mains sur le dos de son cavalier, Dédé regardait les mains du
virtuose qui dépliait et repliait son instrument, Francis regardait Étienne en se
demandant quand ils compareraient enfin leur récolte, Félicie mettait
discrètement quelques morceaux de pain dans sa sacoche et Gérard criait
dans les oreilles de Ferdinand qui regardait Philogomme en pensant que
c’était ce dernier qui s’adressait à lui quand Étienne interrompit la danse. Il
avait un message de la plus haute importance à faire passer. Saoul comme un
cochon, il grimpa sur la table de banquet et prononça ces quelques vers sous
les yeux écarquillés des spectateurs :
En ce jour de récolte, nos âmes vagabondent.
Ni plus ni moins qu’un petit veau frétillant.
La vigne est dépouillée et les patates sont blondes.
Alors, les amis, levez vos verres céans.
Et le silence.
Josse poussa un hurlement. Les rires reprirent de plus belle. Vexé de ne pas
avoir été acclamé à la suite de sa performance, le troubadour se rassit en
regardant ses pieds. Francis s’approcha doucement de lui.
— Alors, cette récolte ?
— Toujours une tonne de plus à l’hectare.
— Pfiou. Pauvre vieux.
Francis posa sa main sur l’épaule de son ami sans se départir de son
sourire. Il savait ce que signifiait cette réponse. Il serait pour une année
encore le meilleur producteur de patates du village. Son torse en resta bombé
jusqu’à la fin de la soirée.
Passé minuit, les rires se tarirent, les doigts de l’accordéoniste
s’engourdirent, le buffet était désert et Dédé s’assoupissait sur sa chaise. Les
joyeux lurons étaient bien fatigués et près de se lever quand tout à coup,
Étienne hurla : « Eureka ! » Tout le monde s’en moqua. Or ce n’est pas l’eau-
de-vie de cidre qui fit prononcer ces six lettres à Rimbaud. Il eut bel et bien
une idée.
Les fêtards firent quelques pas de danse dans la rue en se tenant par les
hanches avant de regagner leur domicile. Ils regrettaient une nouvelle fois
d’avoir bu huit verres de trop d’une vinasse soufrée à outrance. Gérard avait
la main lourde. Telle était sa devise : « Quand le soufre passe, les bactéries
trépassent ! » Redoutant les grondements des ivrognes qui songeaient déjà à
boire deux litres d’eau avec un Alka-Seltzer, Gérard changea de disque : « Un
vin sans soufre, c’est du vinaigre ! » Josse hurla.
Dédé claqua des bises puis regagna son appartement situé au-dessus du
bar. Il avait bien compté. La porte de sa buvette avait été ouverte trente-six
fois ce jour-là. De quoi avoir le sourire. Les Gros et les Petit s’installèrent
tous dans une vieille charrette tractée par Emmanuel. Elle n’était de sortie
qu’une fois l’an pour le côté folklorique. Le sourire, Étienne l’avait aussi.
Francis s’étonna de voir son ami rire comme un bienheureux alors même que
sa récolte n’avait pas été à la hauteur de ses espérances. Il pensa que c’était la
piquette de Gérard qui faisait son petit effet. Point du tout. Étienne était
impatient de rentrer chez lui.
Emmanuel qui n’y voyait plus très clair charroyait ses ancêtres et ses
voisins en fermant successivement l’œil droit et l’œil gauche quand il aperçut
un éléphant rose qui remuait sa trompe en plein milieu de la route. Il donna
un grand coup de volant qui envoya le tracteur dans un talus. Gros et Petit
descendirent de leur taxi tout-terrain et poussèrent le tracteur pour le faire
sortir de ce bourbier, sauf les deux vieux qui cherchaient le dentier
d’Edmontine tombé quelque part entre une paire de bottes, un sac de maïs de
dix kilos, deux bouteilles de vin déjà entamées et quelques bouts de pain
tombés de la sacoche de Félicie. Par nuit noire, autant chercher un dentier
dans une botte de foin. Le tracteur remis sur la route, tout le monde se rassit,
sauf les deux vieux qui gardèrent le cul en l’air jusqu’à la ferme pour trouver
le dentier.
La charrette arriva à bon port sans aucune autre sortie de route. Emmanuel
s’écroula dans le canapé et Étienne se précipita dans la réserve à outils située
dans la grange. Il saisit une pioche, courut jusqu’à la ferme, ouvrit
violemment la porte d’entrée et se rendit dans le cellier où provisions en tous
genres étaient stockées sur des étagères en bois. Il posa ses mains sur ses
cuisses pour reprendre son souffle, posa les jalons de son entreprise, posa son
regard sur la dalle de carrelage située entre ses pieds puis fracassa la dalle
d’un coup sec.
Évelyne le rejoignit en titubant après avoir aidé les deux vieux à chercher
le dentier qui resta introuvable.
— Nom d’un chien ! Qu’est-ce que tu fais ?
— Nous avons besoin d’une cave.
— Tu es devenu fou ?
— Fou de joie.
— Où vais-je bien pouvoir ranger toutes mes confitures maison,
maintenant ?
— Ne t’inquiète pas, ma cochonne. Dès que la cave sera creusée, je
retaperai le cellier pour qu’il soit comme neuf.
— Dis-moi ce que tu trafiques.
— Tu n’en sauras rien avant que j’aie terminé le travail. Sache simplement
que tout ceci doit rester secret et qu’il en va des finances de la famille. Pas un
mot aux voisins !
Évelyne emporta avec elle un pot de confiture de coings. Elle le mangea
directement à la cuillère tout en regardant son mari détruire sa réserve à
provisions. Cette malheureuse n’avait pas perçu la résolution de son mari
qu’elle pensait être une lubie, comme Francis n’avait pas remarqué dans la
charrette qui les ramenait de la beuverie annuelle qu’une lueur d’espoir
brillait dans les yeux d’un génie.
3

Étienne creusait sa cave toutes les nuits pour ne pas attirer l’attention des
Petit. Son entreprise devait rester secrète. Si quelqu’un venait à apprendre ce
qu’il trafiquait, tout le village ne tarderait pas à être au courant de son
intention de duper les grossistes et par là même McCain et les
consommateurs. Il deviendrait l’idiot du village si son plan venait à échouer
et s’il fonctionnait comme il l’avait espéré, il n’était pas exclu que quelques
ragots propagés au-delà des frontières de Grenaille l’envoyassent en prison,
sans oublier l’amende colossale dont il devrait s’acquitter.
Une lampe frontale sur la tête, il piochait sans relâche. Évelyne et
Emmanuel avaient été écartés de ce projet titanesque. Seule Edmontine avait
été mise dans la confidence parce qu’elle avait menacé son fils de faire de son
tunnel sa tombe s’il ne se confiait pas à elle. Elle savait parler aux hommes,
la Edmontine. Les travaux furent pour elle un bain de jouvence. Excitée
comme un doryphore dans un champ de patates, elle portait chaque nuit des
dizaines de sacs de terre et de gravats du cellier vers la charrette à l’aide
d’une brouette avant que son fils n’aille les apporter à la déchetterie située
près du Super U au petit matin.
Cela perturbait beaucoup Ferdinand qui devait attendre dix heures pour
voir émerger Edmontine. Une heure de silence seulement avant de boire la
première gorgée de poirette, c’était peu. C’est pourquoi il apportait lui-même
deux chaises qu’il plaçait devant la ferme des Gros chaque matin. Il
s’asseyait ensuite sur l’une d’entre elles et attendait patiemment que son
passe-temps favori pointe le bout de son nez. Edmontine arrivait le dos plié
en deux et commençait ses nouvelles séances d’étirement sous le regard plein
d’admiration de Ferdinand avant d’aller chercher une bouteille de poirette.
S’ensuivait habituellement une conversation typiquement sourde dont le sujet
d’intérêt était en ces temps plus axé sur les aptitudes physiques de la grand-
mère. En voici un court extrait :
— Je suis plus comme quand j’étais jeune, que j’avais cinquante ans.
— Pourquoi tu veux aller à Saint-Quentin s’il pleut quand tu déjeunes ?
— Bois !
Étienne se délectait de plus en plus à l’écoute de ces dialogues, même si la
fatigue pesait sur ses épaules. À creuser la nuit, à tamiser les champs et à
nourrir les bêtes le jour, il en avait oublié que lui non plus n’était plus tout
jeune. Seulement un Étienne, cela ne parlait pas au conditionnel. Cave, il y
aurait.
Six mille cent soixante-deux coups de pioche plus tard, Étienne érigea des
murs avec des pierres et du mortier, coula du béton sur le sol, perça plusieurs
sorties d’air, fit venir jusqu’à la cave un réfrigérateur, un radiateur, des pots
en grès, un peu de sa terre sableuse, des lampes à lumière froide et à lumière
chaude ainsi que des lampes pour y voir plus clair. Il installa ensuite un
escalier et vissa une trappe dans le cellier. Le bruit du cadenas qu’il accrocha
à cette trappe vint annoncer la fin des premiers travaux.
Pas peu fier de lui, Étienne s’enfila quelques rasades de cidre bien frais
pour se féliciter de ses efforts. Trouvant cette boisson pétillante
particulièrement à son goût, il emporta avec lui la bouteille de cidre à la cave
et contempla longuement ce que serait son refuge durant plus d’une année.
Tout génie se devant de se sentir bien dans son antre, il remonta à la surface
de la terre, réquisitionna quelques meubles, de petits meubles, compte tenu de
la dimension de la trappe, ou des meubles démontables, toujours compte tenu
de la dimension de la trappe, petits meubles et meubles démontables qu’il
s’empressa d’agencer dans ce qu’il baptisa son « laboratoire ». Ivre de joie, il
mit la touche finale à ses travaux de grande envergure en plaçant un veau en
peluche sur son nouveau bureau. Il le nomma Parmentier.
Philogomme qui entrait chez quiconque sans sonner et sans s’essuyer les
pieds sur le paillasson livra à point nommé le colis que père Gros avait
commandé par correspondance.
— Il est où le poète ?
Étienne remonta à toute hâte de la cave et rejoignit le facteur dans l’entrée.
— T’as commandé des briques ? J’ai sué, moi, en transportant ce paquet
depuis le centre de distribution.
— C’est une pièce de rechange pour l’arracheuse qui a été amochée lors de
la dernière récolte. Nous avons à nouveau déterré deux obus. Un vrai champ
de mines ! Encore un peu et je pourrai ouvrir un musée sur la Première
Guerre mondiale.
— C’est le risque du métier. Moi, ce sont les chiens qui me courent
derrière. Je crois qu’ils aiment pas le jaune.
Philogomme porta non sans mal le paquet jusqu’à la table basse du séjour
et s’assit dans le canapé. Étienne n’imita cette fois pas son invité, tout pressé
qu’il était de pouvoir redescendre à la cave.
— T’as l’air nerveux. Tu m’offres pas un petit remontant ? J’ai pas eu le
temps de prendre un café ce matin et il ne fait pas bon être facteur quand
l’hiver approche.
Étienne se rendit à contrecœur dans la cuisine pour aller chercher un
rafraîchissement. Philogomme et Étienne se désaltérèrent en buvant un verre
d’eau-de-vie cul sec. Le facteur faisait souvent des pauses. Il aimait passer du
temps avec ses amis. Le travail pouvait attendre, ce qui n’était pas le cas
d’Étienne qui caressait le colis pendant que Philogomme lui racontait ses
dernières péripéties. Ce colis contenait un coffre-fort qui contiendrait
ultérieurement le fruit de ses recherches.
Trois verres d’eau-de-vie plus tard, Philogomme s’en alla boire d’autres
verres dans d’autres fermes où il raconta les mêmes péripéties. C’est alors
qu’Emmanuel revint du poulailler avec un panier rempli d’une douzaine
d’œufs. Il fut interpellé par son père qui désigna le mardi 12 octobre comme
étant le jour où il allait tout entreprendre pour sauver son exploitation de la
faillite. « Fils, il est grand temps que tu prennes les choses en main. À partir
de maintenant, c’est toi qui diriges la ferme. Tu n’auras droit à mon aide que
lorsque c’est réellement nécessaire. Ton père a à faire. » Et Étienne descendit
à la cave.
De son bureau vers la bibliothèque, de la bibliothèque vers les lampadaires,
des lampadaires vers les tables et des tables vers le coffre-fort, Étienne faisait
les cent pas. Il était à ce moment ivre d’incertitude. Il savait quel était son
objectif, mais ne savait pas par où commencer. « Parmentier, t’as une idée ? »
Pas de réponse. Pour sûr, la tâche était ardue.
Durant dix mille cent soixante-six pas, Étienne déterra, organisa et
réorganisa tout son savoir. La pomme de terre, il en avait fait son métier, en
avait mangé alors qu’il n’avait pas encore de dents, il savait lui parler, aimait
la caresser. Elle était tout pour lui. Si on lui eût demandé de revenir trente ans
en arrière pour réinventer sa vie, probablement eût-il répondu que le plus
beau des poèmes qu’il eût jamais lu ne s’était pas trouvé sur les feuilles d’un
recueil de Verlaine ou de Rimbaud, mais sur les feuilles lancéolées d’un pied
de pomme de terre. Seulement voilà, notre Étienne, c’était un terrien, un
praticien, un homme qui aimait plonger ses mains dans la terre, respirer
l’odeur du foin. La culture des champs et le soin des bêtes étaient chez lui
génétiquement ancrés et mis à part quelques recueils de poèmes, il n’avait
jamais touché un seul livre. Tout juste avait-il effleuré ceux qui lui permirent
d’obtenir son certificat au sortir de l’école d’agriculture. Force fut de
constater que marcher ne suffirait pas à lui inculquer les connaissances qui lui
manquaient pour mettre son plan à exécution.
Étienne n’était pas homme à baisser les bras. La ferme familiale avait bien
assez de valeur à ses yeux pour qu’il plongeât le nez dans quelques ouvrages
scientifiques. Étienne le praticien devint dès lors Étienne le théoricien, la
traite des vaches un dictionnaire recensant toutes les variétés de pommes de
terre, la pose d’une clôture une encyclopédie de botanique et le petit déjeuner
en famille un manuel sur la pousse des plantes en milieu hostile, comme dans
la noirceur d’une cave…
Il n'eut ni fin ni cesse qu'il fût le meilleur sélectionneur de plants de
pommes de terre que personne n’eût jamais connu jusqu’au-delà des
frontières. À force de lire et de prendre des notes sept, huit, neuf heures par
jour durant deux mois, Étienne en devint pomme de terre lui-même. Il
s’empiffrait des informations nécessaires à la réalisation de son projet le jour.
La nuit, ses travaux le poursuivaient jusque dans ses rêves, le faisant suer à
en mouiller les draps. Le pollen venait lui chatouiller les narines au réveil. Il
ne voyait plus que des pétales dans la soupe de pommes de terre que lui
servait Évelyne. Ce n’était plus à sa femme qu’il faisait l’amour, mais à
Charlotte, à Juliette et à la Belle de Fontenay. Il offrit un « germe de fleur » à
sa femme pour leur anniversaire de mariage et souhaita la bonne récolte aux
villageois lors du réveillon de la Saint-Sylvestre. Sa langue fourchait, son
attention était presque entièrement réservée à ses ouvrages. Pendant que ses
pieds foulaient le sol de sa ferme, sa tête était enfouie dans sa cave.
Fort de ses deux mois de lecture intensive, Étienne pensa qu’il était grand
temps de passer à l’action. Après avoir étudié et réétudié les centaines
d’espèces de pommes de terre cultivées à travers le monde, son attention se
porta sur deux variétés de pommes de terre en particulier, deux variétés dont
les rendements n’étaient certes pas aussi élevés que ceux de la Bintje, mais
qui avaient le don de pousser correctement sur des sols sableux comme le
sien.
La Clavela Blanca lui fit tout d’abord de l’œil, ou des yeux, puisque les
pommes de terre ont de nombreux yeux. Il avait cependant pu trouver assez
peu d’informations sur cette pomme de terre chilienne et comment pouvait-il
dénicher un producteur à plus de onze mille kilomètres de distance ? Sensé et
pressé, Étienne jeta donc son dévolu sur la Juliette. Sa chair était ferme et ses
tubercules de taille moyenne, mais elle était parfaitement adaptée à un sol
sableux, se conservait parfaitement bien et résistait bien mieux à certaines
maladies parfaitement capables de détruire un champ entier. En un mot, elle
était parfaitement parfaite. La Juliette était qui plus est cultivée non loin de
Grenaille. Il allait enfin pouvoir mettre ses connaissances en pratique.
Étienne referma la trappe à l’aide du cadenas avant de rejoindre sa famille
qui l’attendait pour dîner. Il avait le visage pâle à force de vivre dans une
grotte.
— Que nous as-tu concocté ce soir, mon canard des îles ?
— Une soupe de pommes de terre.
— Encore ?
— Avec une tranche de lard et du pain.
— Avec une seule tranche de lard ?
— Je te rappelle que nos finances ne sont pas au beau fixe.
— Je suis désolé, ma caille sauvage. Tu es une épouse formidable.
Ces doux surnoms n’arrivaient plus à apaiser Évelyne qui se faisait un sang
d’encre depuis des semaines. Elle ne savait absolument pas ce que son mari
trafiquait et elle le voyait maigrir à vue d’œil.
— À force de vivre sous terre, tu vas tomber malade et tu sais qu’un
agriculteur n’a pas le droit de tomber malade. Que ferons-nous si tu dois
rester alité durant des semaines ? Emmanuel a toujours besoin de toi pour le
seconder.
Jamais je n’ai été malade en cinquante ans.
C’est pas demain la veille que ça arrivera.
Je suis issu d’une longue lignée de paysans.
Des dangereux virus cela me préservera.
Évelyne esquissa enfin un sourire.
Étienne avala une dernière tranche de pain vite fait et enjoignit à
Edmontine de le suivre jusque dans la cour. Elle s’exécuta.
— Sais-tu où le petit range son ordinateur ?
— Dans le bureau où il fait la comptabilité.
— Pas celui-là. L’autre qu’on peut transporter.
— Fallait directement être clair et dire laptop. Il se trouve dans le buffet.
Edmontine était encore capable de surprendre son fils.
— Rendez-vous à minuit dans la grange quand tout le monde sera couché.
— J’apporterai une bouteille de poirette. Il fait tellement froid dehors.
Une ombre se profila sur le mur du séjour à vingt-trois heures cinquante-
cinq très exactement. Un homme bedonnant armé d’une lampe torche
s’introduisit dans le bureau du rez-de-chaussée. Au même moment, une
poignée grinça à l’étage. Une femme âgée de petite taille passa sa tête dans
l’entrebâillement de la porte pour vérifier que l’accès était libre. Charentaises
dans la main gauche, main droite accrochée à la main courante, elle descendit
l’escalier. Dehors, le ululement d’un hibou fit sursauter un rouge-gorge. Sans
émettre un seul craquement, un seul grincement, un seul bruissement ni
même un seul souffle, la femme pénétra dans la cuisine où elle déroba dans le
réfrigérateur ce qui ressemblait à une bouteille en verre tandis que l’homme
se dirigeait vers l’entrée de la demeure avec un ordinateur portable volé ni vu
ni connu. Les deux individus se heurtèrent lorsque la vieille sortit de la
cuisine. Leur plan avait été, à ce détail près, parfaitement mis à exécution.
Mémé en eut presque une crise cardiaque. Même si cette escapade nocturne
l’excitait au plus haut point, découcher n’était plus tout à fait de son âge.
Une bouteille de poirette et deux verres posés sur une caisse en bois, les
fesses des comploteurs posées sur un ballot de paille et le laptop posé sur une
paire de cuisses, les investigations s’entreprirent à huis clos.
— Quelle est notre mission ?
— Trouver un endroit où aller chercher quelques pommes de terre Juliette.
— Juliette est donc l’élue de ton cœur.
— L’élue de mon champ !
— T’as déjà essayé de faire des frites avec une Juliette ?
— T’occupe.
— Pourquoi n’achètes-tu pas de plants prégermés de Juliette tout prêts à
notre fournisseur ?
— Parce que je ne veux pas éveiller les soupçons et que je veux du sur-
mesure.
— À l’ancienne, comme quand on puisait dans notre propre réserve pour
replanter. Même si tout ça sent l’illégalité, ça me plaît. Ça vaut bien une
gorgée de poirette. Pourquoi la Juliette ?
— Ce n’est pas en me posant des questions qu’on fera avancer le
schmilblick. Tu sais comment fonctionne ce truc ?
— J’ai regardé le petit faire des dizaines de fois dans le canapé. Donne !
Contre toute attente, Edmontine alluma « le truc ».
— Maintenant, il faut aller sur Internet, maman.
— C’est quoi, Internet ?
— C’est une fenêtre sur le monde.
Edmontine but une gorgée de poirette en fronçant les sourcils à la suite de
la définition très poétique que son fils avait donnée à ce mot qu’elle n’avait
jamais entendu auparavant.
— Concrètement, c’est là-dessus qu’Emmanuel commande les plants de
Bintje.
— Ça s’appelle pas Internet, ça s’appelle Mozilla ! Heureusement que je
suis là.
Étienne embrassa sa mère sur la tempe. Il espérait qu’elle serait encore à
ses côtés durant de nombreuses années.
— Attends. Je crois qu’il faut appuyer deux fois de suite sur le renard.
Emmanuel, c’est comme ça qu’il fait, je l’ai vu.
Et le renard ouvrit une fenêtre sur le monde, une demi-heure plus tard, une
fenêtre sur la baie de Somme, une heure plus tard, une fenêtre sur Cayeux-
sur-Mer et deux heures plus tard, une fenêtre sur Jacky.
— Il a la couperose d’un homme qui a passé sa vie au grand air. Tu peux
lui faire confiance. Note son numéro de téléphone sur un bout de papier.
Les anciens savaient juger un agriculteur à la couleur de ses joues, à la
largeur de ses doigts et à la sueur qui coulait sur son front.
Son billet en poche, un manteau bien chaud sur le dos et son alibi dans la
bouche d’Edmontine qui devait prendre soin de brouiller les pistes au cas où
père Petit ferait la fouine, Étienne se retrouva donc sur le quai de la gare de
Saint-Just-en-Chaussée. Internet était une fenêtre sur le monde, les deux
Intercités dans lesquels Étienne voyagea durant un peu plus d’une heure une
fenêtre sur la Picardie. Jacky l’accueillit à la mairie de Cayeux-sur-Mer et prit
l’initiative de lui faire visiter sa ferme, son étable et la ferme de ses voisins
avant d’enfin lui faire visiter ses champs. La mer sur sa gauche, la Picardie
sur sa droite, Étienne s’accroupit et plongea ses mains dans la terre en
fermant les yeux pour mieux en sentir la texture. Jamais il n’avait touché terre
aussi sableuse. Comment Juliette avait-elle pu élire domicile dans ces champs
et s’y plaire ? Cela restait un mystère pour lui et pourtant, quelques mois plus
tard, des milliers de tubercules seraient récoltés là.
Jacky était bavard. Il parlait donc beaucoup de ses méthodes de travail et
de ses Juliette dont les restaurateurs s’arrachaient la version primeur, mais il
parlait aussi beaucoup des cabines de plage, du chou marin, des dunes, des
phoques et de la marée montante, des bars, des plies et des crevettes grises,
du Festival de cerfs-volants, du concours de châteaux de sable, de la
kermesse de la maison de retraite et de sa femme Françoise récemment
broyée par la pailleuse de ses voisins. Entre rires, larmes et admiration,
Étienne notait tout ce qui touchait de près ou de loin à la Juliette, tant et si
bien qu’il en avait mal aux doigts.
L’horloge ventrale de Jacky tonna la fin de cette balade au grand air marin.
Il mangeait à heure fixe et pria donc Étienne de le suivre dans sa réserve où il
piocha quelques pommes de terre qu’il rissola et qu’il assaisonna
généreusement d’ail et de gros sel. Le cuisinier grassouillet mit la plâtrée de
patates sous le groin d’Étienne dont les narines remuèrent pour percevoir
distinctement les effluves de noisette dissimulés sous ceux de l’ail. Juliette
avait une peau rustique, une chair de jouvencelle et des formes élégantes. Elle
ensorcela notre Étienne qui déroba la demoiselle restée crue pour la faire
dormir à ses côtés, ou plutôt il la regarda dormir, car le plat roboratif de Jacky
lui resta sur l’estomac toute la nuit, lui qui avait si peu mangé depuis le
banquet annuel post-récolte.
Le lendemain matin, cernes violacés, estomac noué, Étienne reprit de la
vigueur dans la réserve de Jacky quand ce dernier éructa ces quelques mots
fort aillés : « Sers-toi, mon ami ! » Comme un enfant dans un magasin de
jouets, Étienne sélectionna quatre spécimens d’une beauté rare qu’il emballa
soigneusement avant de rejoindre sa cave et d’enfiler son bonnet de
sélectionneur.
4

Tout le monde se les gelait à Grenaille, Étienne plus encore parce qu’il
avait été contraint de couper le chauffage pour que règne de jour comme de
nuit une température de douze degrés dans la cave dès son retour de Cayeux-
sur-Mer. Quelques mètres sous terre, il posa sur une cagette quatre spécimens
de Juliette et quatre spécimens de Bintje. La prégermination des tubercules
pouvait commencer. Durant six semaines, il put passer plus de temps avec sa
famille. Ses joues l’en remercièrent. Sa femme rayonna à nouveau. Francis ne
se doutait de rien.
Fin février, les germes étaient bien dodus et la soupe de pommes de terre
que préparait Évelyne n’était plus accompagnée de lard. Étienne planta les
tubercules dans les pots en grès et remit en route le chauffage pour leur faire
croire que régnaient dans la pièce des températures dignes d’un mois d’avril.
Son objectif était d’obtenir des fleurs puis des fruits. « Mes patates, elles ne
te donneront pas suffisamment de fleurs et aucun fruit, mon ami ! » Jacky
n’avait pas tort. Certaines variétés de pommes de terre ne donnent en effet ni
fleurs ni fruits. À trop se fier aux fiches techniques que rédigent les
semenciers, il avait oublié que les plantes ne s’exterminent pas d’elles-
mêmes.
La nature fit son œuvre avec l’aide des lampes bleues et du chauffage. Les
racines commencèrent leur élongation, des tiges percèrent la terre, des
feuilles se mirent à pousser et des tubercules se développèrent. Étienne les
arracha presque immédiatement afin que les plantes utilisent toute la
nourriture à leur disposition pour produire des fleurs. Il commença à arroser
la terre régulièrement et choisit d’activer l’éclairage artificiel de couleur
rouge qui favoriserait la floraison. Il se mit aussi à lire chaque jour un poème
à ses plantes, naïvement, ou peut-être superstitieusement.
Au mois de juin, de nombreuses fleurs blanches faisaient briller les yeux
d’Étienne tandis qu’Emmanuel avait dû revendre le vieux tracteur pour
pouvoir acheter de l’engrais. Étienne l’hybrideur préleva des grains de pollen
sur les fleurs de Bintje et alla frotter ce pollen à l’intérieur des fleurs de
Juliette. La fécondation se produisit trente-six heures plus tard. Une
hybridation totalement improbable entre un père nommé Bintje et une mère
nommée Juliette venait d’avoir lieu en France, ou plus spécifiquement en
Picardie et plus particulièrement à Grenaille, hameau dont personne ou
presque n’avait jamais entendu parler.
Fin août, des fruits ressemblant à de petites tomates firent sauter de joie
Étienne alors même que la vache Edelweiss avait été vendue à une foire aux
bestiaux afin que puisse être remplacée une pièce sur l’arracheuse. Étienne
pressa fortement les fruits un à un au-dessus d’un bol pour récolter les graines
qui contenaient chacune un embryon de pomme de terre. Bien qu’il affichât
un sourire satisfait, ce n’était qu’une joie apparente derrière laquelle il
dissimulait son chagrin. Certains de ses biens avaient dû être vendus, Évelyne
n’avait plus la possibilité de lui préparer ses spécialités d’autrefois et
Emmanuel devait se dépatouiller comme il pouvait pour produire plus avec
un minimum de moyens. « Tu te rends compte, Parmentier ? La seule
solution que nous avons est de sacrifier ce qui aurait pu nous permettre
d’augmenter nos revenus dans quelques années ». Étienne crut voir
Parmentier faire la moue.
C’est dans cette terre qui était restée la même terre sableuse que sa femme
arracha les primevères de son jardin pour y faire pousser des carottes et
qu’Étienne ne planta que vingt graines sur les centaines de graines récoltées
en raison de la petitesse de la cave, lesquelles donnèrent chacune des racines,
puis une tige, puis des feuilles, puis des tubercules et des fleurs. À bas les
saisons ! Il n’avait pas le temps d’attendre. Ses lampes remplaçaient le soleil,
les gouttes d’eau qui coulaient de son arrosoir la pluie et son chauffage les
saisons.
Au mois de février de l’année suivante fut venu le temps de déterrer les
quelque soixante tubercules issus de sa plantation et de sacrifier Ébouriffée
pour préparer un festin aux Petit qui s’étaient invités à dîner. Enfermé dans ce
qui était devenu à la fois l’immense étendue de ses rêves les plus fous et sa
prison, Étienne sortit une à une les pommes de terre qu’il tria selon leur taille,
leur couleur et leur forme. Il ne récolta pas deux pommes de terre identiques,
car comme deux êtres humains, ses plantes n’avaient pas enfanté de clones.
S’opéra ensuite une première sélection. Il écarta les pommes de terre trop
foncées, les pommes de terre difformes et les petits spécimens moins adaptés
à la production de frites. Il forma alors plusieurs groupes de patates plus ou
moins identiques et coupa en deux un tubercule appartenant à chaque groupe.
Il approcha son nez des morceaux de pommes de terre pour les renifler, y
colla son oreille pour mieux les entendre dire que tout allait s’arranger, pétrit
leur chair afin d’en mesurer la rugosité. Il lui fallait choisir un tubercule à la
chair farineuse qui lui permettrait d’obtenir des frites bien blondes, car il le
savait, McCain y tenait beaucoup, à cette belle couleur blonde.
Il lui restait à cette étape seize tubercules en compétition. Il les fit tous
germer et il écarta dix spécimens qui comportaient des yeux trop profonds ou
des germes anormaux. Étienne dut ensuite réorganiser la disposition des
meubles pour tester la résistance des six hybrides restants. Il plaça trois tables
dans des coins différents de la cave et y posa des pots en grès. Il planta un
morceau du même tubercule dans chacun des trois groupes. Lorsque les
plantes eurent poussé et qu’elles furent bien vivaces, il amena le mildiou sur
celles du premier groupe et le doryphore sur celles du second groupe, second
groupe qu’il recouvrit d’un filet à maille fine pour que les insectes ne se
dispersent pas dans la pièce. Les plantes du troisième groupe furent quant à
elles laissées intactes afin de garder une récolte parfaitement saine. Étienne
n’avait plus qu’à surveiller régulièrement l’état de ses plantes avant de
pouvoir enfin faire sa sélection finale.
Au mois d’avril, les Gros avaient dû emprunter un second tracteur pour
que les machines agricoles puissent fournir son lot de plants à la terre. Les
buttes rectilignes qui s’alignaient à perte de vue donnaient le tournis à
Étienne. Toutes ces pommes de terre qu’il plantait là et qui allaient lui fournir
par la suite encore plus de pommes de terre l’affolaient. Il ne pouvait pas
échouer, pas après plus d’une année de recherches. Il fallait absolument qu’il
plantât sa nouvelle création dans son champ l’année suivante.
Quatre mois plus tard, Étienne eut besoin de réfléchir aux conclusions qui
s’imposaient pendant que les arracheuses s’empiffraient de tonnes de patates.
Il était descendu un peu plus tôt à la cave et ce qu’il avait vu dans les
entrailles de sa ferme ce matin-là relevait de l’impossible. Il se sentait
totalement idiot, car sur les six variétés qu’il avait sélectionnées, cinq d’entre
elles avaient été détruites par le mildiou ou goulûment dévorées par les
doryphores alors que sur les centaines de variétés que la plante issue de son
croisement avait données, plausiblement y avait-il des dizaines de graines qui
auraient pu faire naître des plantes robustes.
Il était aussi intrigué parce que le plant numéro deux était resté
parfaitement intact. Le mildiou qu’il avait déposé sur ses feuilles s’en était
allé aussi vite et les doryphores le boudaient. Ni un seul morceau de feuille ni
un seul bout de tige n’avaient été assez succulents à leurs yeux. Même après
avoir dévoré les autres plantes, ils avaient préféré jeûner plutôt que de
s’attaquer à ce spécimen rare. Étienne n’avait jamais vu un pied aussi
résistant ni n’avait entendu pareille propriété de la part de ses ancêtres. Le
hasard venait là de lui faire une belle faveur, à tel point qu’il trouva cela
inquiétant.
De retour dans la cave, Étienne récolta les tubercules de cette plante hors
du commun. Il était temps qu’il donne un nom à sa nouvelle pomme de terre.
Assis sur une chaise face à ses créations à la façon Penseur de Rodin, il la
baptisa paradoxalement Flagada… avec un grand F, cela en souvenir des
heures de sommeil dont il avait manqué, des repas qu’il n’avait pas mangés
et, il faut bien l’admettre, de l’état second dans lequel il se trouvait lorsqu’il
la nomma.
Flagada vit donc le jour un 16 août. Six spécimens furent mis au
réfrigérateur pour mesurer leur capacité de conservation. Quatre autres
spécimens furent mis en terre. Étienne tenait à produire le plus possible de
tubercules à planter en pleins champs lorsque le printemps reviendrait. Il
n’avait pas de temps à perdre. Sachant que chaque tubercule en donnerait dix
autres et qu’il lui fallait six cent trente mille plants pour cultiver ses vingt
hectares de terres, cinq années seraient encore nécessaires pour atteindre son
objectif final. Peu importe, le banquet annuel aurait une saveur bien plus
douce que l’année précédente.
5

À Grenaille, l’hiver suivant fut tout aussi rude que le précédent. Maire Jean
qui cherchait encore comment appâter de pauvres idiots en avait parfois les
larmes qui gelaient. Dédé n’ouvrait plus guère la porte de sa buvette, Fleur
comptait toujours les moutons pour s’endormir, Gustave avait plus que
jamais envie de manger des plats caloriques riches en crème et Félicie
n’allumait le chauffage que par intermittence pour faire des économies. Seule
la tricoteuse qui vendait des pulls en laine de yack dans le village voisin se
portait très bien.
Mère poule s’affairait près de la gazinière pendant que son mari et son fils
se réchauffaient les mains au coin du feu. Ferdinand et Edmontine étaient
quant à eux assis dehors en signe de contestation parce qu’ils n’avaient plus
droit à leur verre de poirette qu’un jour sur deux. « Si tu bois moins, tu
pisseras moins », avait argumenté Étienne qui ne souhaitait plus parler des
finances désastreuses de la famille et qui, toujours la tête dans les patates, se
rendit dans la cuisine.
— Nous as-tu concocté cette délicieuse soupe de pommes de terre dont toi
seule détiens la recette ?
— Ce midi, ce sera une omelette avec des carottes râpées du jardin. Les
pommes de terre de l’année dernière sont gâtées.
— Nous en avons des kilos et des kilos dans le hangar. Tu sais bien que je
conserve une partie de notre récolte pour notre consommation personnelle,
ma caille sauvage.
— Je n’ai pas le droit de mettre le nez dans tes affaires.
— Madame est râleuse, à ce que je constate. Une fois n’est pas coutume,
ton homme va te préparer une délicieuse salade de pommes de terre. Attends
un peu avant de casser les œufs.
Évelyne soupira.
— Si tu n’y vois pas d’objection, je dois d’abord descendre à la cave.
Évelyne soupira une seconde fois.
Étienne descendit donc à la cave pour aller récupérer une Flagada dans le
réfrigérateur. Aucune bactérie ni aucun germe n’étaient venus enlaidir la peau
de ses tubercules. Côté conservation, ils avaient réussi l’examen avec brio. Il
ne lui restait plus qu’à leur faire passer un test de goût. En se rendant dans le
hangar, il put comparer pour la première fois la corpulence et l’enveloppe de
père Bintje et de fille Flagada à la lumière du jour. Il n’avait pas besoin de
faire un test ADN. Leur ressemblance était frappante. Il pourrait berner tout
le monde comme il l’avait prévu et Évelyne en serait son premier témoin.
Afin de reconnaître clairement le fruit de son travail, Étienne n’éplucha
que les Bintje et cuit la Flagada encore vêtue de sa robe des champs. Il coupa
ensuite les pommes de terre cuites en petits morceaux et n’assaisonna la
salade qu’avec un peu de sel, quitte à passer pour un piètre cuisinier, ce qu’il
était de toute façon. Il alla ensuite s’attabler aux côtés de sa tribu.
Évelyne lui arracha la jatte des mains et servit elle-même la salade. Seuls
Étienne et Edmontine eurent de ce fait droit à des morceaux de Flagada.
« Tant pis, j’aurai deux avis en moins », pensa Étienne. Edmontine avait les
cils gelés après être restée quatre heures dehors. Elle ne manqua pas une
occasion de rappeler à son fils par le biais d’une insulte locale qu’elle
aimerait que sa poirette ne soit plus enfermée à double tour dans le buffet :
— T’as pas épluché toutes les patates, wiseux.
— Tais-toi et mange, gripette, lui répondit Étienne en lui faisant un clin
d’œil.
Ce qui redonna le sourire à Edmontine qui comprit tout de suite qu’elle
allait enfin pouvoir savourer autre chose qu’une Bintje pur cru.
Le génie ferma les yeux pour déguster sa création, la mâcha et la remâcha,
la fit tourbillonner avec sa langue, fit quelques succions bruyantes pour en
savourer le suc. Ce qu’il goutta là le fit frémir de plaisir. Jamais il n’avait
savouré une pomme de terre aussi succulente. La Flagada avait la chair
farineuse et un subtil goût de noisette. Elle flatterait sans aucun doute les
palais les plus exigeants. En rouvrant les yeux, il vit à peu près la même
expression que devait être la sienne sur le visage de sa mère qui ne put
refréner son enthousiasme.
— Ta salade de pommes de terre, elle déchire !
Évelyne en avala un gros morceau de patate et devint toute bleue. Trente
claques dans le dos et dix compressions abdominales plus tard, elle put à
nouveau respirer. La Edmontine, elle savait surprendre, quand même. Si elle
n’eût pas existé, on eût dû l’inventer.
Edmontine et Étienne s’échappèrent de table plus vite qu’à l’accoutumée et
se retrouvèrent dans le séjour pour faire le point sur leurs petites affaires.
— C’est quoi, le programme ?
— Six Flagada sont au frigo et quatre pieds de Flagada sont en train de
lever. Au printemps prochain, je déterre les tubercules de la cave et je les
plante sur une parcelle bien loin du champ des Petit, comme ça, je pourrai
aller contrôler la récolte régulièrement sans que Francis se doute de rien.
— Et après ?
— Je fais le point sur les rendements en pleins champs et je multiplie les
plants. Tu as vu comme elles se ressemblent ? Tout le monde n’y verra que
du feu.
— Comme deux gouttes de poirette.
— Qu’est-ce qu’il fait chaud ici !
— Moi aussi j’ai chaud, mais je vois pas comment c’est possible. Le
chauffage, ta femme a refusé de le mettre en route. Ça coûte trop cher. Plus
de poirette tous les jours. Plus de chauffage. Avec toutes ces restrictions,
bientôt, ce sera plus d’Edmontine !
Grand-mère Gros se laissa tomber dans le canapé la tête la première.
— T’exagères, maman. Joue pas la comédie.
Edmontine ne bougea point.
— Maman ?
Étienne mit sa mère sur le dos. Elle respirait et pouvait encore parler.
— Ça tourne.
Le fessier du père Gros ne tarda pas à s’asseoir sur les hanches de la grand-
mère.
— Vous voulez m’éliminer en m’envoyant à l’hôpital. C’est bien le col du
fémur que tu as visé là.
Puis elle éclata de rire et Étienne, dont le dos avait rejoint le dossier par
gravité, aussi. S’ensuivirent des fous rires qu’ils ne pouvaient contenir, des
fous rires comme Grenaille n’en avait jamais connu. Ce dont ils ne se
doutaient pas à cet instant, c’est que l’amidon de Flagada était en train d’être
rongé par leur estomac, qu’il se décomposait en dextrose, maltose et glucose,
molécules qui étaient gentiment déversées dans leurs intestins respectifs, en
bref, que la Flagada subissait le cours normal de la digestion.
C’est à ce moment précis que mère poule revint de la cuisine. Elle surprit
son mari et sa belle-mère en pleine crise de larmes, pas de celles de Jean, non,
plutôt des larmes anormalement accompagnées de bruits très caractéristiques
que tout être humain émet après avoir rigolé très longtemps, entre soupirs et
gémissements, toujours decrescendo et à la modulation tonale descendante,
un peu de ceux que l’on prononce lors d’un orgasme culinaire, à l’exception
de la modulation tonale qui, dans le cas d’un orgasme culinaire, est plutôt
montante puis descendante.
— Vous m’avez l’air bizarres, vous deux.
Comme seule réponse : deux bruits très caractéristiques que tout être
humain émet après avoir rigolé très longtemps. Hors d’elle, Évelyne tourna
les talons et partit se réfugier au premier étage. Les bienheureux n’en eurent
que faire et allèrent s’asseoir dans la cour pour se rafraîchir. Une douce
sensation de chaleur enveloppait leur corps, leur cerveau était comme
hypnotisé, dopé à la bonne humeur. Hagards, ils regardaient droit devant eux
quand des jambes arquées passèrent par là.
— Alors, les Gros, on fait une pause dehors ? Vous avez pas peur de
prendre froid ?
Le sourire aux lèvres, Étienne et Edmontine levèrent mollement la tête et
examinèrent Francis fixement avec des mines de joyeux abrutis. Afin de lever
ses doutes, Francis fit quelques pas vers la gauche puis quelques pas vers la
droite. Père et mère le suivirent du regard en déplaçant lentement la tête vers
la gauche et vers la droite tout en ne bougeant pas une seule fois les yeux.
— J’en connais deux qui ont abusé de la poirette ! Vous avez l’air
complètement beurrés.
— Ah ! s’exclama Étienne.
C’est tout. C’est tout ce que père Gros put prononcer avant de plonger la
tête entre ses genoux, tout mort de rire qu’il était. Lèvres serrées et joues
gonflées, Edmontine essaya de se retenir de pouffer de rire jusqu’à vouloir en
régurgiter son repas. Elle plongea la tête entre ses genoux à son tour.
— J’entends ma femme brailler. Faut que je file. On dirait les deux idiots
du village ! Vous avez pas l’air malins.
Certes, les complices avaient l’air idiots, mais Francis était tout au fond de
lui désireux de rire à son tour et avait aussi une envie pressante. Le Petit vida
donc sa vessie sur l’un des arbres de son verger comme il en avait pris la
mauvaise habitude depuis des années. Pour sa femme, l’urine de son mari
était un fertilisant naturel à bas prix. Pour les voisins, cette habitude
impudique, c’était courir le risque de voir jaillir une toute petite chose qu’ils
n’auraient pas dû voir.
— Fils, t’avais déjà remarqué que Francis avait à ce point les jambes
arquées ?
— Jamais à ce point.
— On dirait qu’il fait pipi entre parenthèses.
Et les rires reprirent de plus belle. Ces va-et-vient entrecoupés de blagues
potaches durèrent une trentaine de minutes avant que les deux drogués
malgré eux n’entament leur descente vers Grenaille.
Étienne fonça dans la cave et s’y enferma durant deux bonnes heures,
tourna en rond, refit mentalement toutes ses manipulations, recroisa quelques
données supplémentaires afin de trouver ce qui avait pêché. Ce qu’il avait
mangé à midi avait l’aspect, la consistance et le goût d’une pomme de terre et
pourtant, dans sa salade s’était invitée une substance qui n’avait jamais été ne
fût-ce qu’évoquée dans tous les livres qu’il avait lus. Comment s’était-elle
retrouvée dans sa Flagada et pourquoi l’avait-elle fait rire de la sorte ?
Comment avait-il pu obtenir une telle espèce à partir de deux spécimens
sains ?
Toutes les pommes de terre contiennent une petite dose de poison appelé la
solanine, un mélange de sucre et d’alcaloïdes, ces molécules à bases azotées
que l’on trouve entre autres dans le pavot à opium ou dans l’ergot du seigle.
Il le savait, ça, notre Étienne. Du poison, il avait pu lire que les tomates, les
aubergines, la cannelle ou encore l’amande amère en contenaient également
pour se protéger des prédateurs. Ce poison, il en avait consommé toute sa vie
à des doses tolérables pour l’homme. Ce qu’il avait ingéré là ne pouvait être
semblable à la solanine. L’apprenti sorcier avait joué avec une boule
d’amidon qui contient deux fois plus de gènes qu’un être humain et venait
d’en savourer là toute la complexité.
La honte d’avoir échoué lui fit l’effet d’une fourche enfoncée dans la
poitrine, lui qui avait espéré tout ce temps pouvoir planter son hybride sur la
totalité de ses terres et le faire passer pour une Bintje, seulement voilà, il ne
pouvait décemment pas péter la France entière sans que cela se remarquât.
Un fiasco, voilà comment Étienne qui avait travaillé sans relâche pour léguer
à son fils une ferme dont il pourrait être fier désigna l’expérience qu’il avait
menée : un fiasco. Tous ses espoirs s’anéantirent.
6

Étienne sombra dans une profonde dépression. Plus rien n’avait d’intérêt
pour lui. Même la dinde farcie aux marrons qu’avait préparée sa femme lors
du réveillon de Noël n’avait pas excité ses papilles. Il remplissait ses journées
en dormant et en regardant la télévision, mangeait peu et marchait peu, ne
faisait plus que des allers et retours entre le canapé, la cuisine, les toilettes et
sa chambre. La salle de bains ne faisait partie de ce programme journalier que
quand Évelyne le menaçait de le foutre dehors s’il ne prenait pas sa douche.
Elle craignait que son odeur pestilentielle n’imprègne le canapé qu’elle
n’avait pas les moyens de remplacer.
Emmanuel claquait quelquefois ses doigts devant les yeux de son papounet
qui ne réagissait pas. Évelyne lui fourrait tous les jours sous le nez sa poitrine
opulente, ce qui ne le ranimait pas pour autant. Edmontine avait même fait
quelques pas de moonwalk en espérant que son fils se détournerait enfin des
programmes abrutissants dont il se nourrissait. L’esprit d’Étienne avait été
séquestré par la télévision. Il n’était plus enfermé dans une cage au sous-sol,
mais dans une cage dans le salon, se goinfrait d’images prémâchées. Ses
rêves de grandeur avaient été accaparés par un rectangle de quatre-vingt-six
centimètres de long et de quarante-huit centimètres de large. Il n’avait plus le
temps de réellement s’ennuyer pour avoir des idées, plus le temps de sortir,
plus le temps de lire, même pas le temps de lire un poème de Rimbaud ou de
Verlaine. Regarder la télévision lui prenait tout son temps. Trente-huit
chaînes étaient à son service.
Les vieux s’emmerdaient sévère sans leur petit remontant. La poirette, ils
n’y avaient plus droit qu’un jour sur trois. N'en oubliant pas ses propres
priorités, Edmontine avait pleurniché à maintes reprises pour obtenir la clé du
buffet qu’elle avait cherchée des jours durant. Son fils n’avait pas entendu ses
protestations. Évelyne et Emmanuel n’avaient pas cédé et lui avaient même
passé un savon quand elle avait décidé de l’ouvrir avec un pied-de-biche.
Crises de larmes, yeux doux et menaces en tous genres n’y avaient rien
changé, pas même sa tentative désespérée d’obtenir quelques gouttes de
gnôle en se couchant sur le sol de la cour la bouche grande ouverte.
Ferdinand ne lui avait pas non plus été d’un grand secours. Félicie l’envoyait
justement chez les Gros pour ne pas avoir à lui payer des bouteilles de
boisson apéritive.
Déterminée comme pas deux, Edmontine changea son fusil d’épaule. La
Flagada qu’elle avait mangée au mois de décembre, elle ne l’avait pas
oubliée. Jamais elle n’avait autant ri de sa vie. Autant elle n’eût pas osé forcer
la porte du buffet la nuit pour s’enfiler quelques gorgées de poirette de peur
que son effraction ne laissât des traces, autant elle n’eut aucun complexe à
voler la clé du cadenas de la trappe dont Étienne lui avait révélé la cachette
secrète au cas où il lui arriverait malheur. Elle se trouvait cachée dans une
boîte en métal elle-même cachée dans un paquet de farine de blé lui-même
caché derrière une boîte de poudre à lessiver elle-même rangée dans le
cellier. Complètement sobre après sa cure, elle déduisit très justement que la
clé devait se trouver dans le cellier.
C’est donc à la cave que mémé dénicha dans le réfrigérateur de quoi rire
une bonne douzaine de fois si elle cuisinait les Flagada une par une et qu’elle
mangeait ses préparations par petites portions. Elle en profita pour vérifier
l’état des quatre plantes qui avaient mauvaise mine. Un doryphore qui s’était
fait la malle à travers les mailles du filet passa par là. « Toi, mon vieux, tu vas
pas me bouffer ma gnôle de substitution ». Elle piétina l’insecte, remit le
chauffage en route, actionna les lampes, arrosa la terre généreusement et
caressa Parmentier avant de remonter dans la cuisine. C’est pour toutes les
raisons énoncées ci-dessus que grand-mère Gros se retrouva à éplucher des
Bintje et une Flagada une nuit noire et froide de janvier pour se préparer un
délicieux gratin dauphinois.
Le lendemain matin, Edmontine sortit deux chaises dehors alors qu’il
neigeait. Même si elle avait trouvé dans la cave de quoi passer le temps, elle
n’était pas prête à baisser les bras. Sa poirette, elle finirait bien par en boire
tant qu’elle voudrait. Muet comme une tombe et emmitouflé dans un gros
pull en laine effrangé de toutes parts qui le faisait ressembler à une serpillière
agonisante, Ferdinand rejoignit mémé à huit heures. À dix heures cinquante,
les deux octogénaires claquaient des dents. Le bonnet recouvert d’une épaisse
couche de neige, Edmontine se rendit dans sa chambre pour déterrer le plat de
gratin dauphinois qu’elle avait caché sous son lit. Elle en mit une part sur une
assiette à l’aide d’une spatule subtilisée dans la cuisine et descendit la
réchauffer dans le four.
Gustave arriva en ni une ni deux devant la ferme des Gros pour mendier sa
dose de crème. Le manque développe chez les êtres humains des capacités
sensorielles parfois impressionnantes et Gustave fut durant des années un
sujet d’intérêt pour les scientifiques picards qui étudiaient diverses
dépendances à diverses substances dont la crème. Gustave sentait la crème
bien grasse à des kilomètres à la ronde.
— Chère Edmontine, rappelle-toi qu’en l’an 1864, ton arrière-arrière
arrière-grand-mère avait stipulé en ces termes qu’elle nous rendrait service à
la suite…
— Non.
Le manque développe aussi chez les êtres humains des facultés peu
communes propres à leur fournir ce dont ils ont besoin. Gustave était donc
capable de ruser comme un renard héroïnomane pour obtenir ses vingt
centilitres de crème hebdomadaires.
— J’ai vingt bouteilles de poirette dans ma réserve.
Il n’eut pas besoin d’en dire plus.
— Une bouteille de poirette contre une toute petite portion de gratin.
Ferdinand et moi on a faim.
— Je t’apporte ça demain.
Et c’est comme ça que le vieil homme goûta pour la première fois à la
Flagada. Les écrits de l’époque n’ont conservé que peu de traces de ce qu’il
advint de Gustave ce jour-là. Certains villageois affirmèrent l’avoir vu faire la
roue dans son jardin. D’autres villageois prétendirent qu’il riait à gorge
déployée en plein milieu de la Grand-Place, ce que Dédé infirma.
Philogomme crut le voir nu sur son perron. Gérard le vigneron était quant à
lui en train de soufrer son vin et n’avait donc ni vu ni entendu Gustave.
Edmontine résuma cependant très bien la situation :
— Notre Gustave, il s’en souviendra longtemps, de mon gratin.
— Tu as raison. C’est un crétin.
— Mange !
Une vingtaine de minutes plus tard, Ferdinand enleva sa serpillière et le
dialogue de sourds qui succéda à cet effeuillage fut tellement inintelligible
qu’il est extrêmement délicat d’en retranscrire ici toute la contexture. En une
métaphore très campagnarde, représentez-vous simplement une truie qui
grouine au côté d’un cheval qui hennit. Grand-mère Gros crut même entendre
un canard sauvage parler anglais.
Ce fut ensuite au tour de Philogomme d’arriver sur sa bicyclette jaune. Il
n’avait aucune lettre à distribuer aux Gros, mais il faisait tous les jours la
même tournée. C’est quand il se planta devant les vieux que leur crise de rire
se fit la plus vive.
— Vous avez bu combien de verres de poirette, les inséparables ?
Edmontine ne put prononcer que deux lettres en un grouinement, pas plus.
— Un.
— Je vous crois pas.
Elle pointa du doigt la bouteille presque pleine posée à ses pieds.
— Eh ben dis donc, c’est de la puissante, celle-là.
Se sentant un peu comme chez lui partout où il se rendait, le facteur alla
chercher un verre et une chaise dans la maison des Gros, s’assit à côté des
deux morts de rire et renversa discrètement le goulot de la bouteille au-dessus
de son godet. Il le but d’une traite sans ressentir les effets de l’alcool. Il se
servit donc une seconde fois de cette poirette extra-forte, puis une troisième
fois ou presque, car Edmontine lui arracha la bouteille des mains avant qu’il
n’eût eu le temps de remplir son verre à ras bord.
— Pas touche à ma poirette !
— Vous mentez ! Vous n’êtes pas saouls. C’est autre chose.
— Possible.
— Cannabis ?
— Gratin dauphinois.
— Là, vous vous foutez vraiment de ma gueule. Je me casse.
Edmontine ne perdant pas le nord, elle proposa un marché au postillon.
— T’en vas pas. Si tu m’apportes une bouteille de poirette demain et que
tu promets de rien dire à personne, je te prouve que je dis vrai.
Et c’est ainsi que Philogomme troisième du nom repartit assis à l’envers
sur son vélo en saluant les vaches au passage. Ce matin-là, il livra un canular
à Sophie, de la gaieté à Dédé, une crise de rire à Gleude et de la fantaisie à
Gustave qu’il crut voir nu sur son perron alors qu’en réalité, Gustave ne
l’était pas. En homme de parole, il n’omit évidemment pas de dire ce qu’on
lui avait dit de ne pas dire parce qu’il pensait que les choses qu’on ne pouvait
pas dire étaient faites pour être dites. En clair, le pipelet lâcha le morceau à
quiconque il croisa sur sa route.
Edmontine rentra toute guillerette à la ferme. Elle avait la dalle !
« Contracter ses abdominaux, si c’est pas du sport », cria-t-elle en entrant
dans la cuisine où son fils, avachi sur sa chaise, semblait avoir fait une
overdose de camomille. C’est en fredonnant la chanson Un Jardin
extraordinaire qu’elle lapa son velouté de pommes de terre. Émoustillée mais
pas idiote, la finaude savait que les choses qu’on ne peut pas dire nous
brûlent la langue…
7

À Grenaille, personne n’eut la langue brûlée. Sophie parla de la Flagada à


Jean qui en parla à Gérard. Gérard en parla à Josse qui hurla la nouvelle en
plein centre du village. Dédé en parla à sa porte. Gleude en parla au maire du
village voisin qui en parla à Lucien, à Prosper, à Ambroisine et enfin à
Célestin qui, lui, en parla à ses vaches. Gustave en parla à Perette qui en parla
à son cousin qui en parla à sa sœur qui habitait dans une grande ville. La sœur
qui habitait dans une grande ville en parla à la caissière du Leader Price qui
en parla à sa tante qui en parla à Jacky de Cayeux-sur-Mer. Jacky appela la
ferme des Gros et eut Évelyne au bout du fil. Évelyne demanda des
explications à Étienne qui était trop occupé à regarder la télévision. Ferdinand
en parla quant à lui à Félicie qui n’en parla à personne parce qu’elle ne crut
pas un mot de ce que lui raconta le vieux qu’elle pensait sénile.
En véritable femme d’affaires, Edmontine avait tout prévu en déterrant
cinq kilos de tubercules dont deux kilos avaient été immédiatement replantés.
Elle attendait de pied ferme ses premiers clients dans la cour. Il y en avait
pour tous les goûts. Salade de pommes de terre, purée et gratin dauphinois
étaient présentés dans des emballages individuels sur sa table en bois
d’étalagiste. Le prix de chaque recette était affiché sur de petits écriteaux.
Une caisse à monnaie en acier ne tarderait pas à se remplir avec de quoi
s’acheter de la poirette durant au moins six mois. La vente à la sauvette
pouvait commencer. Edmontine frotta ses mains gantées et souffla dessus de
l’air chaud sous forme de vapeur.
Les premiers villageois ne tardèrent pas à arriver. Tous s’attroupèrent dans
un premier temps à quelques mètres de la petite futée pour recouper les
informations qu’ils avaient entendues à propos de la pomme de terre des
Gros. Ambroisine prétendit que la Flagado était un puissant somnifère, ce à
quoi Gleude rétorqua qu’il s’agissait plutôt d’un tubercule qui permettait de
rouler à vélo en marche arrière. Sophie protesta vivement en remuant sa
poitrine. Elle était certaine que la Flazaza rendait plus intelligent. Dans la
crainte de se faire frapper avec des quignons de pain, Jean acquiesça.
Philogomme prit toute la mesure de ce que signifiait le téléphone arabe.
Avant que chacun ait pu donner sa propre définition de la Flagada et que tout
cela ne tourne en un véritable pugilat, il écarta les uns et les autres de ses
bras, se plaça au centre du groupe et résuma en une seule phrase ce qu’il avait
vu de ses propres yeux vu, entendu de ses propres oreilles entendu et vécu au
travers de sa propre expérience vécu : « La Flagada, c’est une pomme de terre
qui rend heureux. » Tout était dit et pourtant, il ne put s’empêcher de
rajouter : « Nous nous sommes toujours bien entendus, les amis. Écoutez
donc votre messager et adressez-vous un sourire. Continuez de vous envoyer
de l’entraide quand la vie vous joue des tours. Affranchissez-vous de tous les
préjugés en n’étiquetant pas autrui selon son enveloppe, mais en fonction de
ce qui se trouve dans son cœur. Évoluez en tandem et acheminez-vous vers
ces boîtes dont le contenu, mangé en bonne intelligence et sans excès,
exaltera chez vous ce qu’il y a de meilleur. » Cette phrase d’une philosophie
toute postillonesque laissa la bande de surexcités totalement coite.
C’est Dédé qui s’avança le premier vers Edmontine, non pas parce qu’il
était particulièrement téméraire, mais parce qu’il fut poussé par Gérard et
Lucien. Un peu intimidé face à mémé, il n’osa même pas toucher les
produits. Il radiographia donc les préparations du regard pour en percevoir la
moelle. Les pommes de terre qu’il voyait là ressemblaient à toutes les autres
pommes de terre qu’il avait vues avant. Comment pouvait-il dès lors être
certain qu’il ne s’agissait pas là d’une arnaque ?
— C’est de la vraie ?
— De l’authentique Flagada.
— Six mille cinq cent soixante anciens francs la barquette, tu trouves pas
que t’exagères ?
— Quand la came est extraordinaire, le prix l’est aussi.
— Pourquoi la purée est deux fois plus chère ?
— Elle est pas coupée avec des Bintje. C’est de la pure.
— Tu me conseilles quoi ?
— La salade. Ses effets sont moins forts, mais durent plus longtemps.
Parfait pour commencer.
— Tu peux m’en filer combien ?
— Une barquette de soixante grammes, pas plus. Il en faut pour tout le
monde. Avec ça, t’as droit à trois bouchées.
— J’achète.
— À manger sur place ou à emporter ?
— Sur place.
— Voici une fourchette en plastique.
— Merci, Edmontine.
— Mais c’est moi qui vous remercie, mon bon vieux monsieur. Au plaisir
de vous revoir.
Edmontine prenait son rôle de marchande, ou de dealer, comme on dit en
anglais, très à cœur. Dédé lui tendit un billet de dix euros puis il rejoignit ses
camarades très impatients de voir de plus près à quoi pouvait bien ressembler
le bonheur. Tous inspectèrent à tour de rôle la barquette d’un air dubitatif
avant que n’émanent d’eux des cris plaintifs : « C’est une farce ! », « Une
salade de pommes de terre comme on peut en manger tous les jours ! »,
« Passez votre chemin, y a rien à voir ! », « Le bonheur, ce ne sera pas pour
cette fois ! »
Et pourtant. Dédé alla s’asseoir sur le banc en bois du verger de la famille
Gros. Comme seul au monde, dos aux humains, il leva la tête vers le
pommier qui, avec l’une de ses branches nues, lui indiqua de tourner la tête
vers la droite, ce qu’il fit lentement. Au loin broutaient des vaches et
picoraient des poules. Son cœur se pinça lorsqu’il dénombra les bovins et les
volatiles. Le compte n’y était pas. Edwige beugla comme une vache
souffrante en secouant la tête en direction du hangar à machines comme pour
demander à Dédé de se retourner, ce qu’il fit doucement. Il eut une faiblesse
dans les bras qui lui en tombèrent lorsqu’il constata que le vieux tracteur
n’était plus. En tournant le buste, son regard balaya le beau jardin logé dans
ses souvenirs, aujourd’hui enterré par des fanes de carottes, oublié. Le froid
dont il avait jusqu’ici fait abstraction lui rentra par tous les pores. Il posa la
barquette de pommes de terre sur ses cuisses et se caressa les bras pour se
réchauffer, eut de légères convulsions, ce qui lui fit faire des bonds sur le
banc. « Il agit anormalement », dit Gleude aux spectateurs qui observaient
Dédé de la cour. Ce qu’ils ne voyaient pas, c’est que des larmes coulaient sur
ses joues, que ce qui autrefois lui aurait inspiré une humeur qui frisait le
soleil lui fit avoir le moral en flaque. Certaines choses avaient bel et bien
disparu : la sérénité des lieux, Étienne fringant et Évelyne regardant
amoureusement l’homme de sa vie lui réciter toute son affection en vers. Ses
sanglots le firent soubresauter. « Il est mort de rire », affirma Sophie. Dédé se
mit debout sur le banc et cria « Je suis là, mon ami ! », ce à quoi les
spectateurs répondirent en chœur : « Incroyable ! » Le bonheur ressemblait
donc à une salade de pommes de terre Flagada simplement assaisonnée à
déguster sur un banc.
La salade, Dédé ne la mangea pourtant pas. Se tordre de rire dans le jardin
d’un malheureux, n’était-ce pas une abomination ? C’est en courant qu’il
entra dans la ferme pour en extirper Étienne. Il lui fit faire quelques pas de
valse sous les regards ahuris de la troupe. Les villageois se précipitèrent vers
Edmontine qui leur fit son numéro de camelot : « Du frais, du fait maison,
notre toute nouvelle récolte bichonnée en cave, sans pesticides, du cent pour
cent naturel. Approchez, approchez, mesdames, messieurs. »
Emmanuel, Francis et Félicie sortirent dans la cour pour voir d’où
provenait ce chahut.
— C’est quoi, ce bordel ? cria père Petit.
Tous les chalands y allèrent de leur propre commentaire :
— Une pomme de terre rigolote.
— La nouvelle trouvaille de notre Étienne pour nous rendre heureux.
— Du gratin dauphinois qui fait rire.
— Des patates qui poussent dans une cave.
— Edmontine a ouvert un fast-food.
Célestin n’avait pas bien compris ce qui se tramait chez les Gros.
Edmontine clarifia la situation :
— Mon fils est un génie. Ce que tu vois devant toi est le fruit de plus d’une
année de travail. Étienne a inventé une pomme de terre qui va faire fuir tous
nos tracas.
— C’est interdit de créer ses propres rataplants !
— Pas pour la consommation perso ! Goûte à notre Flagada et tu seras
moins ronchon !
Tout le monde repartit avec sa portion de gratin, sauf Francis qui n’en
voulut pas.
Dédé avait de son côté emmené son ami dans la grange pour lui donner la
becquée.
— Goûte-moi ça.
— Pas envie de rire.
— Fais un effort.
— Télévision.
— T’as laissé tes vers tout au fond de tes charentaises ?
— Fatigué.
Je suis pas fatigué. Je suis pas fatigué.
Chaque matin, voilà ce que tu dois prononcer.
Pour sortir de ton lit et pouvoir travailler.
Et acheter une nouvelle poule ébouriffée.
Et Étienne éclata de rire. Ce que venait de faire le champion du monde de
la logorrhée de comptoir ressemblait à la plus belle preuve d’amitié qu’il soit.
C’est ensemble qu’ils dégustèrent la salade, qu’ils serrèrent dans leurs bras
des meules de foin, qu’ils pensèrent à organiser l’élection de la blague la plus
drôle de l’année et qu’ils rêvèrent d’un jardin plein de primevères où ils
pourraient se prélasser dans un transat et où les vaches auraient le droit de
venir leur lécher les pieds. Dédé savait très bien que rêver, c’était parfois
meilleur que de vivre ses rêves, car Dédé, il avait rêvé des milliers de fois
d’une femme nue dont il effleurait les seins, des vacances qu’il prenait sur un
îlot du Pacifique, de sa porte qui s’ouvrait et qui se fermait et c’est rêver qui
le faisait vivre. Ses rêves, personne ne pouvait les lui voler. Son lit était son
paradis.
À nouveau parfaitement conscient de la situation financière de la famille
Gros, Dédé le piètre poète poursuivit son argumentation en prose.
— Regarde tous ces gens qui font la queue pour acheter ta Flagada. C’est
de l’or que tu as entre les mains.
— Edmontine ferait tout et n’importe quoi pour avoir son verre de poirette
quotidien.
— Crois-moi, elle s’en moque. Elle sait très bien que si elle vient à la
buvette, je lui en fais couler dans le gosier gratos. Ce qu’elle veut vraiment,
c’est que tu continues ce que tu as commencé.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Ça vous aiguise les sens d’être derrière un comptoir toute la journée à
écouter les gens.
— Je dois descendre à la cave.
— Va vite.
En rentrant dans la ferme, Étienne entendit sa femme et son fils rire comme
ils n’avaient plus ri depuis longtemps. Emmanuel avait même un débit de
parole qu’il ne lui connaissait pas. Ce qu’il vit là n’était absolument pas un
fiasco. À la cave non plus, ce n’était pas un fiasco. Seize pots en grès étaient
alignés les uns à côté des autres et commençaient déjà à sortir de terre de
petites feuilles bien vertes. Le chauffage était réglé à une température de dix-
huit degrés, les lampes étaient allumées, les cahiers qui contenaient le résumé
de toutes ses recherches étaient bien rangés dans le coffre-fort et Parmentier
était assis sur la chaise qui faisait face au bureau. Sa mère avait fait du beau
travail. Elle avait ce don de visionnaire dont il était dépourvu, comme Dédé
qui avait su lire en elle. Le soir même, Edmontine glissa une liasse de billets
dans la main de son fils en lui murmurant à l’oreille « Voilà de quoi payer
quelques factures », après quoi elle clama « Les pièces, je les garde ! ».
8

France. Ile-de-France, plus exactement. La ville de Baris qui a ici été


rebaptisée pour préserver la tranquillité de ses habitants était devenue une
ville surpeuplée. Turbulente. La ville de Baris qui à la fin du Moyen Âge était
habitée par quelque cent cinquante mille âmes avait donc été assaillie au fil
des siècles. D’aucuns disaient que ce laideron de Saint-Germain-l'Herm ou
que cette guenuche de Satillieu étaient à l’origine de cette transfusion. Aucun
urbain non myope ou portant des lunettes ne pouvait cependant contredire
cette évidence : les bourgs déversaient leurs trop-pleins dans les
agglomérations, les villes étaient devenues les déchargeoirs des villages, la
capitale s’était gavée jusqu’à en devenir obèse tandis que les hameaux
filiformes se nourrissaient sans excès d’aliments provenant du potager,
voyaient encore des papillons et n’étaient pas incommodés par les gaz
d’échappement… bref, que la France avait bien changé. La France avait donc
changé et de ce fait, Baris aussi, les villes voisines également, pas moins ou
pas plus que les villes méridionales. Les scènes citadines excrémentielles, les
jongleurs, les marchands ambulants et les fleuves encombrés de bateaux
n’étaient plus que nostalgie.
Une seule porte pouvait être découverte par quiconque grimpait tout en
haut de l’escalier du plus petit immeuble de la rue du Beaubourg Saint-Denis
située dans le Xe arrondissement de la ville de Baris, mais comme personne
ne grimpait là par hasard, une seule porte pouvait être découverte par Erika
Pornaut qui grimpait tout en haut de cet escalier tous les jours et dont le
logement se trouvait justement derrière cette porte.
Erika, vingt-trois ans, grande, blonde platine et danseuse de samba de son
état portait été comme hiver décolletés plongeants et autres tenues
provocantes. Sa voisine du dessous disait qu’elle portait des jupes, la
concierge qu’elle portait des ceintures. Si elle eût été un homme, cette
dernière l’eût qualifiée de « grossière ». Comme Erika était une femme, elle
la qualifia de « vulgaire ».
Son caractère ? Insoumise et révoltée. Son appartement ? Minuscule, sous
les toits, un clic-clac, une seule fenêtre simple vitrage. Ce qu’elle pensait de
la ville de Baris ? « Trop de monde, trop de bruit, ça pue et ça vous élime les
nerfs. » Ambition désavouée ? Devenir actrice. Irréalisable. Ambition
avouée ? Aucune ambition. Ce qui se trouvait à cet instant devant sa porte ?
Une valise. Pour aller où ? Chez tonton Gustave, histoire de faire un break et
de rigoler un peu.
Erika claqua la porte, descendit l’escalier en faisant cogner sa valise à
roulettes sur les marches en bois puis rejoignit la gare du Nord par le
boulevard Bagenta pour aller dire au revoir à son amie Samantha qui était
caissière chez Leader Price. Samantha la caissière de chez Leader Price en
avait ras-le-bol de vivre dans un frigo, de se casser le dos en soulevant des
packs de bouteilles d’eau, d’extraire elle-même des pièces de deux centimes
des bourses des mamies et de vérifier sa manucure quand le magasin était
désert. Dure était la vie, à Baris.
Samantha offrit à Erika un kit de coloration pour cheveux, ou plutôt ne
scanna pas le produit, parce qu’elle en avait aussi ras-le-bol de trimer tout ça
pour toucher le SMIC. Son amie était pour elle une sorte de modèle. Qui
pouvait en effet se vanter publiquement de n’avoir aucune ambition dans la
vie ? D’autant plus qu’Erika avait décidé sur un coup de tête de partir
quelques jours dans un lieu qu’aucun urbain n’avait jamais exploré. La
danseuse en jupe mini se pencha sur le tapis roulant de la caisse et embrassa
Samantha. Quelques heures plus tard aux urgences de l’hôpital Lariboisière,
personne ne sut dire pourquoi le septuagénaire qui avait été cueilli par les
ambulanciers devant le Leader Price de l’avenue Bagenta avait eu une attaque
et encore moins pourquoi il était décédé en ayant le sourire.
Devant la gare du Nord, Erika respira à pleins poumons quelques
hydrocarbures pour mieux ressentir les effets bénéfiques de la campagne et
devant la ferme de tonton Gustave, Erika se boucha les narines en sentant
l’odeur du fumier qu’elle regardait avec tout le dégoût qu’un tas de merde
fumant lui inspirait. « Fumier au carré, étable soignée », dit fièrement
Gustave qui avait revêtu pour l’occasion un pull en laine dont aurait pu croire
qu’il avait été tricoté avec du fil barbelé. « Viens, mon petit, entre, tu vas
attraper froid. Tonton va te prêter un pull. Je ne savais pas qu’il faisait si
chaud à Baris en hiver. » Erika garda la bouche fermée de peur que cette
odeur infecte de fumier l’imprégnât et entra bon gré mal gré dans la vieille
ferme de son oncle qui vivait chichement.
Gustave lui tendit un pull qu’elle enfila à contrecœur puis lui fit visiter les
lieux. « C’est pas moderne ici, mais c’est commode. » La bouche d’Erika
s’ouvrit grand quand elle vit ce que Gustave avait décrit avec tellement de
lucidité. Pour tout revêtement de sol du béton, pour tous meubles une table,
un vieux canapé, quelques chaises en bois, un buffet et deux grands lits, pour
tout électroménager une vieille gazinière et un percolateur, pour tout
chauffage un poêle à bois, pour tous divertissements un vieux poste de
télévision et une radio, pour tous bibelots trois nains de jardin en porcelaine,
voilà la liste exhaustive de ce qui garnissait la ferme de Gustave. Cent ans en
arrière, voilà où elle se trouvait. Elle eut l’impression d’avoir remonté le
temps.
C’est avec dédain qu’elle regarda le lit que Gustave avait recouvert avec sa
plus belle couverture. Il entendait bien bichonner sa nièce qui s’était déplacée
tout spécialement de la ville pour venir lui rendre visite ! Soucieuse de son
confort, la bimbo daigna enfin lui adresser la parole.
— Il n’y a pas de chauffage dans la chambre ?
— Le poêle à bois suffit à chauffer toute la ferme.
— La fenêtre est couverte de glace.
— Si tu as froid, tonton t’apportera une brique chaude que tu pourras
glisser dans ton lit.
Gustave savait recevoir et était toujours aux petits soins. Ce lit était celui
de sa fille Perette qui lui manquait beaucoup. Cette visite inattendue était
probablement la dernière occasion qu’il aurait de côtoyer la jeunesse avant
que la mort ne vienne l’attraper.
— Où est le centre-ville ?
— À quelques minutes à vélo d’ici.
— Et en voiture ?
— Je n’ai plus de voiture. Elle appartient maintenant aux voisins. Tu
pourras emprunter mon vélo dès que tu le voudras.
Erika en avait assez entendu. L’accent de son oncle qui fleurait bon la
campagne, cette ferme à l’abandon qu’elle n’aurait habitée que sous la torture
et ce pull, ce pull qui lui grattait la peau et qui sentait la bête et qui avait été
porté par elle ne savait qui depuis des temps immémoriaux et qui n’avait
peut-être jamais été lavé, ce pull qui représentait la misère et qui selon elle
résumait à lui seul ce qu’elle exécrait : l’authenticité débridée, la pauvreté, la
décrépitude ; ce pull était son seul compagnon d’infortune dans un village
sans cinémas, sans salles de théâtre, sans boîtes de nuit, sans restaurants, sans
taxis, sans supermarchés, sans parcs et jardins, sans Vélib’ et où elle ne savait
plus pourquoi elle était venue, elle, Erika, qui n’eut alors qu’une idée en tête,
celle de retourner à Baris, mais pas avant d’avoir goûté à la fameuse Flagada
dont son frère lui avait tant vanté les mérites.
Informations prises sur le lieu de vente de ladite pomme de terre, à cheval
sur son vélo, pull qui gratte sur les épaules, seins au vent, abat-jour au ras de
l’ampoule, Erika faillit encore tuer un septuagénaire qui roulait à vélo à
contresens. Pressée d’arriver chez les Gros, elle pédalait de toutes ses forces
avec ses jambes de danseuse. Elle arriva à fond les ballons dans la cour. Les
freins fatigués de la vieille bicyclette de tonton Gustave ne suffirent
malheureusement pas à arrêter sa course. Le vélo percuta un bidon d’azote et
Erika fut précipitée cul par-dessus tête sur un ballot de paille. La campagne
n’était décidément pas faite pour elle.
Le dos sur la paille, la tête à l’envers, ses yeux crièrent braguette quand
une brique chaude passa par là. Le fils Gros revenait de l’étable où il avait
trait les vaches. Erika put deviner sous la cotte de travail de l’agriculteur des
jambes puissantes, des bras réconfortants ainsi qu’une brioche naissante
typique chez les Gros de cet âge. Elle se surprit à trouver adorable ce petit
ventre.
— Vous êtes le propriétaire de la ferme ?
Quelle ne fut pas la surprise d’Emmanuel quand il se retourna et qu’il
découvrit qu’une femme à moitié nue l’attendait dans la grange.
— C’est bien moi, Emmanuel Gros, le propriétaire des lieux. Quel est
votre prénom ?
— Erika.
Il n’en avait pas demandé tant. Ses prières avaient été entendues.
Emmanuel était envoûté, ensorcelé, époustouflé en examinant l’étrangère
exotique étendue et effeuillée. Galvanisé, le coq se para de ses plus belles
plumes de paon avant d’approcher la belle.
— Laissez-moi vous aider à vous relever.
Emmanuel lui tendit sa main qui sentait la bête. Erika lui tendit la sienne
après une brève hésitation. Malgré la douleur qu’elle éprouva quand il lui
serra vigoureusement la main, la force avec laquelle il la souleva lui rappela
qu’il existe des hommes qui savent démontrer aux femmes que les deux sexes
ne sont pas toujours égaux et Erika aimait se sentir femme dans les bras d’un
homme. Elle n’en était pas moins venue là dans un but précis.
— Vous avez encore des Flagada ?
— Quelques centaines de grammes. Nous avons presque tout vendu. La
nouvelle récolte sera disponible aux alentours du mois de mai.
Erika cligna des cils. Cela suffit pour que quelques minutes plus tard se
présente devant elle une délicieuse purée de pommes de terre qu’elle partagea
volontiers avec son fournisseur. Elle goûta pour la première fois à la
sensation d’être enfin sereine. Totalement détendue sur un petit nuage de
paille, elle en oublia où elle était, se surprit à rire en écoutant l’humour
primaire d’un homme qui se surprit à faire rire. Erika goûta aussi pour la
première fois à la salive d’un agriculteur. Le goût de cette salive n’était pas si
différent du goût de celle des hommes de la ville, constata-t-elle avec
bonheur. Afin d’en être certaine, elle y goutta plusieurs fois. Le tour en
tracteur et la visite de la ferme avec électroménager, chauffage et salle de
bains moderne qui succédèrent à cette dégustation électrisante lui donnèrent
dans l’œil. C’est pour toutes ces raisons un peu superficielles que cette
manipulatrice née travailla au corps le beau gosse durant plusieurs jours,
allant et venant sur son vélo, portant de quoi réveiller ses besoins primaires,
s’employant à être aimable avec père et mère.
La bimbo de Baris emménagea chez le fermier de Grenaille deux semaines
plus tard. Du never seen dans le village, pour reprendre une expression de son
cru. Edmontine et Évelyne trouvaient la jeune femme très rafraîchissante et
Étienne, qui en plus d’être un génie, avait été la meilleure agence
matrimoniale de la région, considérait son fils comme étant enfin un homme,
un vrai. La seule personne qui n’avait pas adopté la belle était Fleur la
jalouse. Son loup avait trouvé un mouton, mouton qu’elle avait espéré voir
quitter la ferme aussi vite qu’il était arrivé. Se pavaner dans la cour affublée
de nouvelles tenues plus risibles que sexy et dénigrer sa rivale à la moindre
occasion n’avait pour l’instant pas eu les effets escomptés. La tique était bien
accrochée à sa proie.
Fleur avait pourtant du ressort, comme son père qui, enfermé dans sa
nouvelle cave fraîchement creusée, avait humé et rehumé le gratin de Flagada
qu’il avait arraché des mains de sa femme jusqu’à l’étourdissement, l’avait
étudié sous toutes ses coutures, dégusté froid et chaud, en avait ressenti tous
les effets avec un enthousiasme presque honteux, car oui, remarquable était
l’hybride de son voisin. La mine patibulaire qu’affichait Francis ne laissait
rien présager de bon.
9

Étienne se détourna du poste de télévision et travailla d’arrache-pied pour


récolter les tubercules qui avaient été plantés par Edmontine au mois de
janvier, tubercules qu’il garda pour la revente d’une part et qu’il planta à la
main pour la première fois dans son champ d’autre part. Selon les estimations
faites à la cave, les rendements de sa nouvelle pomme de terre étaient au-delà
de ses espérances. Seul un lopin de terre avait pourtant été attribué à la
Flagada qui ne pouvait être vendue au-delà de Grenaille. La plupart de ses
vingt hectares de terres agricoles étaient toujours destinés à la production de
Bintje dont il écoulait les stocks auprès des industriels de l’agroalimentaire,
mais peu importe. Les préparations de sa mère se vendaient bien plus cher
qu’à trente centimes d’euro le kilo et sa famille pouvait enfin se verser un
salaire.
Tous les mercredis matin à huit heures, Edmontine installait tout son
matériel sur la place du village où se pressaient les locaux et les habitants des
villages voisins qui voulaient tous lui acheter une spécialité de pommes de
terre. Chaque villageois ne pouvait repartir qu’avec une seule portion de
Flagada dont la production était encore confidentielle. Edmontine servait les
clients et récoltait l’argent durement gagné avec entrain. Père Petit obligeait
Ferdinand à faire de même. Ainsi lui avait-il installé un stand sur la place du
marché. Même table, mêmes plats préparés, mêmes barquettes, mêmes prix.
Probablement avait-il espéré que les clients seraient dupes, mais grand-mère
Gros veillait au grain, rappelant et rappelant encore aux chalands qu’elle
seule vendait des préparations susceptibles de faire rire.
Sophie avait profité de cette aubaine pour sortir sa camionnette plus tôt.
Jean put ainsi manger du pain frais une fois par semaine. Dédé décréta que
ces matinées seraient dorénavant les « Flagada cafés ». Sa buvette redevint un
lieu de rencontre où petits noirs s’alignaient sur le zinc et où discussions entre
piliers de comptoir prenaient un autre relief que celles entendues jadis. Ce
paragraphe ne serait pas complet sans l’énonciation de quelques brèves qui
resteront dans les annales : « La pomme de terre, c’était déjà pas un légume,
comme le riz, mais là, c’est encore moins un légume », « Le yaourt qui te
donne une belle peau ou l’eau minérale qui te siphonne les intestins, c’est de
la connerie tout ça et le pire, c’est que si on faisait une publicité à la télé sur
la patate qui fait rire, personne n’y croirait », « Dédé, si tu sais écrire sur ton
tableau que tu proposes deux cappuccinos pour le prix d’un, c’est que t’as pas
mangé ta purée », « Moi je vous dis que dans trois cents ans, le prix Nobel de
médecine, on l’aura oublié alors que la Flagada, on en parlera encore. »
Les mercredis étaient donc devenus une occasion de rire entre amis en
utilisant la création d’Étienne à bon escient. Tous les administrés de Jean se
contentaient de leur modeste dose de rires éclatants. Cette perfusion de joie
leur faisait momentanément oublier les ampoules qu’ils avaient aux mains,
les créanciers qui leur collaient au cul ou leurs cheveux qui frisaient. Les
cheveux d’Erika supportaient mal l’hygrométrie rurale. Elle ondulait de la
toiture et ressemblait de ce fait à un vrai mouton, ce qui ne déplaisait pas à
Emmanuel qui était fou d’amour pour elle. Rien n’était trop beau pour sa
princesse. Petits déjeuners au lit, grasse matinée du dimanche matin, virées en
tracteur et lime passée régulièrement sous ses ongles pour en retirer les
résidus de terre n’étaient pas pour lui des compromis. Sa femme avec un
grand E, il l’avait trouvée et il voulait la garder. Erika se faisait aussi passer
régulièrement la bague au doigt. N’entendez pas par là qu’elle s’était fait
demander en mariage à plusieurs reprises… La toute première fois avec
Emmanuel avait été un désastre parce que c’était vraiment la toute première
fois pour Emmanuel et que sa carotte avait été cuite un peu trop tôt pour être
savoureuse. Elle ne lui en voulut donc pas et fit de lui son élève. Studieux, il
apprit vite, très vite.
Emmanuel entrevoyait donc un avenir meilleur. Le stress de l’angoissée
Évelyne s’était lui aussi volatilisé. Dédé était fou de joie de voir sa buvette se
remplir à nouveau. Edmontine était fière d’avoir pu contribuer à ce succès,
heureuse de pouvoir attendre que mort survienne en toute quiétude. Chacun
ou presque y trouvait son compte, sauf Fleur qui était le témoin d’un amour
naissant dont elle n’avait pas perçu qu’il était à sens unique et père Petit qui
rageait en regardant Étienne être encensé par ses pairs.
Quelques jours après les plantations de début mai, c’en fut assez pour
Francis. Dédé avait organisé une soirée en l’honneur du visionnaire qui avait
redonné un peu de vie au village. Beaucoup de verres furent levés et plusieurs
discours furent prononcés à la gloire du bienfaiteur. Alors que Ferdinand et
Edmontine s’imbibaient de poirette derrière le comptoir, Étienne se mit
debout sur une table pour prononcer ces quelques vers :
Persévérance, telle fut ma toute première vertu.
Chacun sait ici que je suis un homme têtu.
Quand bien même aurais-je échoué une nouvelle fois.
Ma femme, mon pilier, aurait toujours cru en moi.
Emmanuel, mon fils, prends la main d’Erika.
Viendra le jour où Flagada t’appartiendra.
Quand sonnera le glas annonçant ma dernière heure.
Continue sans cesse à répandre le bonheur.
Il fut cette fois ovationné par la foule en délire et quelques villageois
laissèrent même échapper des sanglots d’admiration dévots. Le poète se
pencha en avant la main sur le torse pour recueillir les applaudissements.
L’accordéoniste ayant déserté les lieux, c’est DJ Dédé qui se mit derrière les
platines pour faire danser damoiselles et lurons sur gente musique techno.
Erika grimpa sur le bar afin de montrer à tous ses plus beaux atouts.
Edmontine la suivit de près, car elle seule avait décidé que la cuisinière
attitrée de la nouvelle petite entreprise familiale ne serait pas privée de
Flagada ce soir-là pour cause de rationnement.
Alors qu’Erika montrait à Edmontine comment balancer ses hanches
pendant que Fleur lui jetait discrètement à la figure quelques cacahuètes de
loin en loin, un journaliste passa par là, pas par hasard, mais parce que Jean
avait cru bon de contacter la presse pour faire parler de la merveilleuse
ambiance qui régnait au village. Trop de larmes avaient coulé sur son bureau,
trop de pain sec était descendu dans son goulot. Il était certain que la Flagada
pouvait lui apporter son heure de gloire en plus d’apporter un peu de bonheur
à ses administrés. Jean voulait devenir président de la République quand il
était petit ; or il n’avait jamais quitté Grenaille. Ce fut donc en tant que
président de Grenaille que Jean accueillit le journaliste qui avait l’air d’un
homme en train de remplir sa déclaration d’impôts. Quand le maire se
présenta en ces termes : « Jean, président de Grenaille. Bienvenue au sein de
notre pays. J’espère que vous avez fait bon voyage », tout au plus laissa-t-il le
journaliste perplexe dont la réponse se traduisit par un haussement de sourcil.
Le journaleux se mit à arpenter la buvette pour prendre quelques photos,
après quoi il recueillit les impressions des convives sur la découverte
extraordinaire de leur ami patatier. Qu’un étranger se déplaçât tout
spécialement pour eux leur fit un peu le même effet que s’ils avaient
ingurgité un morceau de Flagada. Aux pouvoirs magiques du tubercule se
mêlèrent quelques anecdotes qui avaient jalonné la vie de ces paysans qui
nourrissaient la France entière et qui n’étaient pourtant connus de personne.
La tête totalement vide et le carnet de notes bien plein, le journaliste prit
place au milieu des villageois où l’attendait une part de gratin made in
Grenaille. C’est non sans une certaine appréhension qu’il planta sa fourchette
dans le plat. Lorsqu’il avala la première bouchée de gratin, le silence régna
dans la buvette et il en fut ainsi durant vingt minutes, jusqu’à ce que le visage
renfrogné de l’hôte se transfigurât en un visage épanoui. Sa tête pencha sur le
côté, ses bras tombèrent mollement sur la table et il fut pris d’une violente
crise de rire, si violente qu’il se cogna à plusieurs reprises le front sur son
assiette. Étienne et Emmanuel cherchèrent mémé du regard avant de
découvrir qu’elle se trouvait toujours derrière le comptoir. Edmontine haussa
les épaules. Oui, elle avait un peu forcé la dose. C’est à ce moment précis que
Francis s’éclipsa discrètement tandis que sa femme était en train de dérober
quelques verres vides qu’elle fourrait discrètement dans son sac en vue de
compléter sa collection de verres à moutarde ébréchés.
Pendant que les villageois installaient un coussin amortisseur de chocs
frontaux sous la tête de l’étranger, les phares d’une vieille Renault 5 se
frayaient un chemin dans la noirceur d’un personnage tortueux. Cela
déplaisait fort au père Petit d’être relégué au rang d’agriculteur de seconde
zone. Lui aussi souhaitait recevoir sa salve d’applaudissements et le paquet
de fric qui allait avec. Avoir son propre étal de Flagada au marché, voilà ce à
quoi il aspirait. Rien ne lui paraissait plus exaspérant que de voir que le
tracteur d’en face l’abandonnait sur le bord du chemin, lui qui avait de tout
temps appuyé sur la pédale de frein pour attendre celui qu’il considérait là,
dans sa Renault 5, comme étant un traître. C’étaient ses rendements, oui, ses
rendements supérieurs qui avaient poussé son ami, son frère, celui qui n’avait
jamais fait de mal à qui que ce fût à opérer en cachette pour l’humilier. Un
opportuniste qui avait soif de grandeur avait le culot de venir troubler
plusieurs décennies d’entente cordiale entre familles d’agriculteurs du même
rang. Il en était convaincu, convaincu également qu’il était en train d’agir
comme il l’avait toujours fait en tant qu’ami, lui, père Petit qui gara sa voiture
dans la cour et qui sortit du coffre une lampe torche et une paire de bottes.
Cœur battant, front luisant, il longea les champs des Gros et arriva près des
Flagada. De terre sortaient déjà de petites feuilles d’un vert profond. La
plante se sentait à ce point exceptionnellement bien chez eux qu’elle en avait
oublié la rudesse de leurs terres. Francis n’avait jamais observé levée aussi
rapide auparavant. Ses tripes s’en tordirent de rage. C’est impétueusement
qu’il arracha le pied qui se trouvait entre ses deux bottes. À lui, il était à lui
désormais. Il déterra les plantes qui se trouvaient de part et d’autre du pied
volé et les rapprocha pour dissimuler son crime imparfait avec un goût exquis
de triomphe en bouche.
Cinq minutes plus tard, le pilleur refit la même opération en sens inverse
dans ses propres champs : pieds déterrés et écartés, mise en terre des
tubercules naissants de Flagada capables de mettre en liesse un village entier
et reformation des buttes. Il se demanda alors à juste titre pourquoi il avait
creusé une cave puisqu’elle ne lui servirait strictement à rien. Une bonne
partie du travail avait déjà été faite par les Gros. Dix minutes plus tard,
chaussures de soirée aux pieds, mains lavées, front épongé et satisfaction
affichée, Francis mit sa main sur l’épaule de son voisin pour le féliciter.
Étienne fut surpris par ce geste fraternel, lui qui avait vu son ami prendre ses
distances depuis quelque temps.
— Merci, Francis.
— Tu nous as bien caché ton jeu, filou !
— Quand on est fou, mieux vaut se taire. Avais-je le choix ? Ma femme et
mon fils m’auraient dissuadé de créer un hybride en cave, vous auriez ri de
moi et les Gros seraient passés pour des hurluberlus.
— Des quoi ?
— Des hurluberlus. Des farfelus, si tu préfères.
— Des quoi ?
— Des cons, nous serions passés pour des cons.
— Pourquoi me l’avoir caché à moi, ton meilleur ami ?
— Tu peux dire ton secret à un ami, mais ton ami a aussi des amis.
— La confiance règne !
— Qu’est-ce que tu peux être susceptible ! Allez, viens dans mes bras.
Quand nous aurons planté toute la parcelle et que nous serons certains que
notre patate sera apte à pousser en pleins champs, je t’en donnerai quelques
plants, comme ça, tu pourras toi aussi en profiter.
Francis devint rouge de honte, lui qui puait la trahison et qui se faisait
enlacer par l’homme à qui il venait de voler son bien le plus précieux. C’est
alors que Dédé fit par une prouesse dont lui seul avait le secret une transition
absolument parfaite entre Rollin' & Scratchin' de Daft Punk et Magnolias for
ever de Claude François, morceau qu’il qualifiait de kitsch et non de ringard.
Le vortex de danseur qui aspira Francis lui fit s’envoler ses remords. « Ce
soir, on kiffe tous la vibe au Macumba ! » cria l’invité de marque dans le
micro du DJ. La descente sur sa feuille de déclaration d’impôts n’avait pas
encore été amorcée compte tenu de la sacrée dose de Flagada qu’il avait
ingurgitée.
Ce n’est que quand le journaliste s’adressa à Philogomme avec des termes
de journaliste pour lui demander ce qu’il pensait des nouvelles réformes de
La Poste que l’ambiance retomba. Ce trouble-fête rappela à chacun qu’il avait
à faire le lendemain et que la nuit serait courte. Aucune charrette ne ramena
les villageois chez eux ce soir-là. Jean avait loué un chauffeur pour
l’occasion. Il voulait que son bourg suinte le lieu de vacances idéal.
10

L’article que le journaliste publia très peu de temps après la soirée dans la
presse avait redonné le sourire à maire Jean. Dithyrambique, voilà le mot qui
convenait pour le qualifier. Grenaille pauvre village déserté y était dépeint
comme le lieu où tous les urbains stressés se devaient de passer un long
week-end pour rire et se reposer. Dédé aussi avait le sourire. Son Macumba
n’avait pas été oublié et mignonnement décrit comme un bar aux airs d’antan
où l’on pouvait encore entendre du Claude François kitsch, mais pas ringard.
Grenaille, village où tous les urbains stressés se devaient de passer un long
week-end devint donc juste après la parution de l’article un village où
quelques urbains stressés vinrent pour passer un long week-end. Ils n’étaient
jamais déçus de leur voyage, emportaient avec eux dans leur valise quelques
souvenirs désopilants, se juraient de revenir l’année suivante parce que,
quand même, Grenaille, c’était le seul endroit qui leur avait vraiment fait
oublier leurs petits tracas du quotidien et même si c’était pas le grand luxe,
rire, ça valait bien toutes les chambres climatisées, tous les lits king size,
toutes les piscines à débordement et tous les buffets à volonté du monde,
voire de l’univers tout entier. Ils n’étaient pas avares de compliments, les
quelques touristes qui avaient séjourné dans ce village qui ne payait pas de
mine.
Les infrastructures de Grenaille qui à cette époque, rappelons-le, se
résumaient à une mairie, une buvette, une boulangerie ambulante et une salle
des fêtes étaient, il est vrai, assez peu adaptées à un tourisme que Jean
qualifiait, avec toute l’exagération qui le caractérisait, « de masse ». Les
touristes qui étaient donc venus « en masse » dormaient « en masse » dans
leurs voitures ou dormaient « en masse » dans les deux maisons d’hôte des
villages voisins, ou encore ne dormaient pas du tout, ce qui n’allait pas du
tout avec les mots qu’avait utilisés le journaliste et ce qui ne convenait pas du
tout à Jean dont la préoccupation première était dorénavant de satisfaire tous
ces nomades.
« Nulle part où dormir, nulle part où retirer de l’argent à un distributeur de
billets, où se restaurer décemment, où acheter du pain frais, de la charcuterie
et du fromage tous les jours de la semaine », songea Jean. C’était assis
derrière son grand bureau que ses dents avaient rayé le parquet et qu’il avait
bouffé ses ongles durant de longues heures en construisant les arguments qui
feraient rouvrir les commerces qui « pullulaient » autrefois dans son pays.
Disposant de peu d’outils, c’est son téléphone qu’il saisit et c’est Étienne
qu’il appela en premier lieu. Les pommes de terre venaient d’être récoltées en
ce début de septembre et il voulait s’assurer que le fermier pourrait fournir
aux touristes suffisamment de Flagada pour l’année à venir.
— Étienne Gros, j’ai à vous parler.
— Je vous écoute, maire Jean.
— La nouvelle récolte est-elle à la hauteur de tes espérances ?
— Les pieds de Flagada m’ont donné un millier de magnifiques tubercules.
— Ce qui fait combien de kilos de Flagada ?
— Cent vingt-huit kilos.
— Excellent tout ça, excellent. Il nous en faut une soixantaine de kilos
pour vendre de bons petits plats au village. L’année prochaine, il nous en
faudra au moins le triple.
— Nous ne sommes pas si nombreux à Grenaille.
— En effet, mais j’ai envie de te donner un coup de pouce. Si tu promets
de pouvoir fournir des centaines de kilos de patates à maire Jean, maire Jean
se fera un plaisir de te montrer comment tu peux les vendre.
— Marché conclu. Je peux livrer soixante-quatre kilos de Flagada et en
garder soixante-quatre autres kilos pour replanter. Comme ça, à vue de nez,
j’aurai cinq mille nouveaux tubercules de Flagada l’année prochaine.
C’est une larme de joie qui coula sur la joue du maire. Il n’oublia pas pour
autant d’énoncer les derniers détails de son plan.
— As-tu pensé à protéger ta parcelle de Flagada ?
— À la protéger de quoi ?
— Des attaques, des vols, des pillages.
— Qui voudrait me piller ?
— Tous ceux qui ont envie de rire, pardi !
Étienne n’y avait pas songé, aux attaques, aux vols et aux pillages. Bon de
nature, il ne lui serait jamais venu à l’idée de voler ce qu’un autre avait
produit.
— Es-tu sûr que c’est bien nécessaire ?
— Absolument nécessaire !
— Engager un gardien de Flagada nous coûterait trop cher.
— Ce que ton maire te fera vendre comme patates te permettra d’installer
des clôtures électrifiées et un système d’alarme. Vivons avec notre temps.
Les machines font mieux que les hommes, coûtent moins cher et lui
permettent de se reposer.
Étienne savait mieux que personne que les machines rendent esclaves les
hommes, lui qui travaillait deux fois plus depuis qu’il ne devait pas tenir
compte du repos de ses bêtes pour labourer. Il ne put s’empêcher de frémir à
l’écoute de ces propos qu’il considérait comme étant ceux d’un ignorant qui
n’avait jamais eu affaire à la mécanisation de sa vie. Ayant malgré tout une
boule dans le ventre à l’idée que l’on puisse lui voler le fruit de son travail, il
fut disposé à installer lui-même une clôture, une caméra de surveillance et un
éclairage extérieur avec détecteur de mouvement. Cela ne lui en coûterait
qu’une modique somme d’argent et le rassurerait.
Une autre larme coula sur la joue de maire Jean. La première discussion
avait été rondement menée. Jean barra sur sa liste le nom d’Étienne et appela
Sophie.
— Sophie la boulangère, j’ai à vous parler.
— Je vous écoute, maire Jean.
— Il faut que tu réorganises ta tournée le mercredi, le vendredi et le
dimanche pour être présente au marché de Grenaille dès huit heures du matin.
— Qu’ai-je à y gagner ?
— De l’argent, pauvre sotte ! N’as-tu donc pas remarqué que des touristes
dorment dans leurs voitures le long de la route ?
— Quand je roule, je regarde droit devant moi. Un coup de volant et tout
mon pain vole par terre.
— Ce pain, tu en vendras par dizaines sur la Grand-Place de Grenaille.
— Marché conclu.
Le goût du bon pain frais accompagné d’une tasse de café bien corsé venait
déjà titiller les papilles du traficoteur.
— Une dernière chose. Équipe-toi d’un lecteur de carte bleue. Comme il
n’y a aucune banque à proximité, tu en auras besoin.
— J’en parlerai à mon banquier.
« Et de deux », pensa Jean en barrant de sa liste le nom de la boulangère
tout en pianotant le numéro de la buvette.
— Dédé, j’ai à vous parler.
— Je vous écoute, maire Jean.
— Il faudrait que tu proposes plus de plats à base de pommes de terre dans
ta buvette et que tu y vendes des produits de première nécessité comme du
dentifrice, des rasoirs, du gel douche, du déodorant et des pansements.
— C’est ce que je suis en train de faire, pauvre sot ! As-tu vu tous ces gens
qui dorment dans leurs voitures le long de la route ? Un touriste aux abois est
venu mendier quelques Cotons-Tiges hier encore. Il a payé par carte bleue.
Apparemment, à la ville, on paie tout par carte bleue.
— Je vois que tu es déjà bien équipé. Appelle Étienne de ma part et
demande-lui de te livrer quelques kilos de Flagada. Notre pomme de terre
nationale se devra d’être la star de ta buvette. N’oublie pas d’écrire son nom
sur ton tableau noir et sur ton menu. Ton maire te fera de la publicité en
échange de tous tes efforts.
— Marché conclu.
Dédé le rêveur ferma les yeux et se vit au magasin de bricolage en train
d’acheter des charnières toutes neuves.
Il ne restait plus à Jean qu’à contacter le dernier groupe de villageois afin
de les rallier à sa cause avec force persuasion. Le maire exultait en imaginant
déjà son portrait affiché en grand sur la façade de la mairie.
— Sans-emploi, j’ai à vous parler.
— Je vous écoute, maire Jean.
— Président, appelle-moi président.
— Je vous écoute, président.
— Tu ferais un immense plaisir à ton président si tu accueillais dans ton
logis quelques touristes contre rémunération. Offre-leur le coucher, un
endroit où se doucher et le petit déjeuner. Ils te paieront grassement en retour.
— Vous êtes si bon avec moi.
— Cette offre est soumise à condition. Tu devras laisser tes volets ouverts
jusqu’à la nuit tombée.
— Marché conclu.
Jean fit la même proposition à d’autres sans-emploi ainsi qu’à des
employés de chez Super U ravis de pouvoir avoir un complément de revenu.
Être caissier chez Super U, c’était comme être caissier chez Leader Price : le
SMIC et point barre.
Une bande de chanceux y trouva donc son compte, Francis excepté qui, en
déterrant son pied de Flagada, avait constaté avec stupeur que ses tubercules
étaient tout rabougris, décrépits et plus frais du tout, bref, immangeables, sans
oublier Fleur qui voyait son seul amour lui filer chaque jour un peu plus entre
les doigts. Père et fille étaient inconsolables.
Père Gros avait quant à lui du mal à s’endormir. Sans cesse il se tournait et
se retournait dans son lit, pensait et repensait à ces sordides histoires de vols,
comptait et recomptait ses pieds de Flagada, grognait et grondait dans les
oreilles de sa femme. Vers trois heures du matin, Évelyne alluma la lampe de
chevet pour enfin faire cesser les gigotements de son mari qui l’empêchaient
de dormir. Étienne se trouvait à cet instant couché sur le dos et fixait le
plafond.
— Tu vas me dire ce qui ne va pas ?
— Il en manquait un.
— Il manquait quoi ?
— Cent plants ont très exactement été mis en terre en mai dernier. Hier,
lorsque j’ai récolté à la main les tubercules de Flagada pour vérifier les
rendements de chaque pied, il n’en restait pas cent, mais quatre-vingt-dix-
neuf.
— Toute cette histoire va te miner. Tu as sûrement dû mal compter.
Rendors-toi.
— Il en manquait un.
— Même s’il en manquait un, qu’est-ce que cela peut bien te faire ?
— S’il en manque un aujourd’hui, il en manquera deux demain, trois
après-demain, dix l’année prochaine, des centaines dans cinq ans et nous ne
pourrons plus rembourser nos dettes.
— Si tu as raison, ce dont je doute, ce doit être Edmontine qui a arraché ce
pied pour le vendre au marché. Elle m’a dit qu’il ne restait plus aucune
pomme de terre dans le cellier.
— Les pieds n’étaient plus parfaitement alignés depuis des mois déjà.
Emmanuel me l’avait fait remarquer en se moquant de moi. Il pensait que
j’avais perdu la main parce que nous plantons maintenant nos pommes de
terre avec des machines. Ce que mes ancêtres m’ont appris et que j’ai
pratiqué des dizaines de fois est enraciné dans mes doigts. Les pieds étaient
bien alignés. J’en suis certain.
— Tu as regardé trop de séries policières durant ta période de déprime.
— Lors de la soirée chez Dédé, Francis a quitté les lieux durant quarante
minutes environ. Il lui a fallu deux minutes pour arriver jusqu’à la ferme, une
minute pour troquer ses chaussures contre des bottes vu que ses chaussures
étaient comme neuves lorsqu’il nous a rejoints, cinq minutes pour atteindre la
parcelle, cinq minutes pour rapprocher les pieds qui se trouvaient de part et
d’autre du pied qu’il a volé et qu’il a ensuite emporté avec lui pour le planter
dans son champ, ce qui a dû lui prendre tout au plus un quart d’heure. Il a
ensuite regagné la ferme, a remis ses chaussures neuves, s’est débarbouillé et
est retourné jusqu’à la Grand-Place en voiture. Cela nous fait un total de
trente-huit minutes. Ça colle. T’en penses quoi ?
— La femme de Colombo pense qu’elle aimerait bien dormir.
— Je tirerai les choses au clair après avoir d’abord observé mon suspect
numéro un. S’il s’avère qu’il est coupable, je le titillerai jusqu’à ce qu’il
avoue lui-même son crime.
Pour seule réponse, un ronflement feint.
Père Petit avait lui aussi du mal à s’endormir. Il sentait l’hiver venir, les
feuilles tomber, le vent tourner. Il avait posé les tubercules tout rabougris sur
sa table de chevet et n’avait cessé de les observer des heures durant en
essayant de comprendre pourquoi ils ne se plaisaient pas dans ses champs.
Tout ce que ses ancêtres y avaient fait pousser avait toujours donné de bonnes
récoltes. De plus en plus nerveuse était son impatience, de plus en plus
furieuse était sa jalousie, de plus en plus pressante était son envie de voir
cette mascarade prendre fin. Il réduisit en bouillie l’un des tubercules crus à
la seule force de son poing.
11

Le plan de maire Jean fonctionna à merveille. En un mois seulement, le


marché de Grenaille renaquit de ses cendres pour proposer trois fois par
semaine aux touristes des préparations de Flagada, des produits de
boulangerie ainsi que de la charcuterie et du fromage de la région. Les
mercredis, vendredis et dimanches matin, la Grand-Place sentait bon le
saucisson, le maroilles, la baguette de tradition et la tarte au sucre, parfois
toutes ces odeurs à la fois. Les curieux qui s’étaient déplacés jusqu’à
Grenaille se rendaient d’étal en étal, retroussaient leur nez pour mieux sentir
les effluves de terroir, goûtaient les produits proposés à la dégustation sur des
assiettes en carton et emportaient avec eux leur lot de souvenirs sous vide
pour se vanter devant famille et amis d’être allés dans un recoin de France où
rire était permis et même très bien vu. Certes, le marché n’était pas ce qu’il
était d’antan, mais les producteurs locaux qui vendaient eux-mêmes leurs
produits pour survivre avaient ouï dire qu’ils pourraient écouler leur
production sans trop perdre leur voix à Grenaille, car concurrence féroce il
n’y avait pas encore sur la place. Le maire voulait voir affluer les vendeurs de
fruits, de poisson frais et de breloques, mais faisait le tri entre toutes les
demandes qui lui étaient adressées. Il ne souhaitait sélectionner que la crème
de la crème. Son sourire devenait de plus en plus large à mesure que les
touristes se faisaient plus nombreux et que la liste des prétendants au titre de
vendeur officiel de la République de Grenaille s’élargissait.
Les quelques chambres d’hôte faisaient elles aussi le plein. Sans-emploi et
employés de chez Super U avaient accroché à leurs façades de vieilles
enseignes en bois suspendues à des crédences en fer forgé dont le charme
rendait un côté authentique au village. Dans chaque logis se trouvaient une ou
deux chambres spécialement aménagées pour leur clientèle. La salle de bains
et les waters étaient souvent partagés et cette promiscuité enchantait pourtant
les touristes. Les locaux étaient des personnages hauts en couleur avec qui ils
aimaient prendre leur petit déjeuner et se brosser les dents côte à côte.
La buvette donnait sa touche finale à l’ensemble. Certains pèlerins se
seraient même déplacés tout spécialement pour voir Dédé qui servait ses
clients sans chichis, y allait de son petit commentaire sans retenue et offrait
volontiers un verre d’eau-de-vie de cidre comme digestif à ceux qui avaient
pris la « formule entrée / plat / dessert » à douze euros sans lésiner sur la
dose. Il vendait à la pelle bières, cafés-crème et Cotons-Tiges. À côté du
comptoir campait fièrement un présentoir de cartes postales hétéroclites où
rivalisaient photographies de champs de patates, paires de seins et portraits de
Jean qui avait toujours son mot à dire.
Un village pittoresque était né. On s’y sentait bien loin de la foule et des
bruits de perceuse à huit heures du matin, des pots d’échappement et des
parkings hors de prix, des boîtes mail pleines à craquer et des ports USB à
sens unique, des barres chocolatées coincées dans le distributeur automatique
et des ouvertures faciles de jus de fruits capables de saloper la cuisine en une
fraction de seconde, des gueules de déterrés et des robinets inversés, parce
que Jean avait à sa botte un excellent plombier. Pour les gens de la ville, le
dépaysement était total et leur voyage couronné par la dégustation tant
attendue de Flagada. Des particules de bien-être s’étaient glissées dans
chaque recoin de la Grand-Place, sous les matelas des maisons d’hôte, entre
les seins de Sophie et sous les bas de contention de grand-mère Gros.
Ces particules n’avaient malheureusement pas été emportées par le vent. À
la ferme, une caméra de surveillance et un éclairage avec détecteur de
mouvement avaient été installés aux abords de la parcelle de Flagada. Le
hangar à pommes de terre était lui aussi équipé d’une caméra et d’une alarme.
La mine flaireuse, Étienne subodorait la fourberie, allait contrôler ses champs
et son hangar nuit et jour, tenait une comptabilité où il notait précisément le
nombre de pieds qu’il possédait. Père Petit complotait quelque chose dans
son dos et même s’il n’avait toujours pas récolté une seule preuve allant dans
ce sens, Étienne était convaincu que son voisin était un voleur. Des fourches,
il lui en avait tendues maintes et maintes fois en lui demandant tantôt s’il ne
se sentait pas lésé dans toute cette affaire, tantôt s’il ne souhaitait pas profiter
de la manne financière dont lui-même bénéficiait. Pour seules réponses des
sourires gênés, des gestes fuyants, des bégaiements ou, avait-il cru percevoir
sans grande conviction, quelques regards haineux. Un simple « oui » à son
honnête proposition de cultiver la Flagada ensemble lui aurait suffi à dissiper
tous ses doutes. Au lieu de cela, père Petit lui avait répondu qu’il allait
réfléchir à son offre. Francis était soit un crétin soit un escroc. Quelle qu’eût
été la réponse, elle n’eût pas été glorieuse.
Coincé, Francis était coincé, dans l’impossibilité d’accepter la proposition
de son voisin sous peine de ne produire que des tubercules invendables et
dans l’impossibilité de lui demander de l’aide pour savoir comment il faisait
pousser sa patate dans ses champs sous peine de lui avouer son délit. Il ne
pouvait concevoir que seule la composition de la terre faisait toute la
différence. Étienne devait selon lui forcément avoir recours à des engrais de
sa composition ou à des méthodes peu orthodoxes pour faire pousser ce
tubercule de sorcier. La Flagada était pourtant bel et bien le fruit d’un
miracle, un pur produit de la génétique et un produit cultivé sans pesticides,
tout juste avec un peu de compost. Francis était dépité, ne savait plus que
faire, désirait ardemment voir pousser dans ses champs la star locale.
Pour Emmanuel aussi ça commençait à sentir le roussi. Sa danseuse prenait
dangereusement ses aises. Erika s’était dans un premier temps très bien
adaptée à son nouvel environnement. La ferme des Gros était accueillante,
mémé drôle à mourir, Évelyne toujours avenante, sa distraction un élève qui
avait presque surpassé le maître et dont la souplesse l’avait abasourdie plus
d’une fois. Disposée dans un premier temps à faire quelques tâches
ménagères et à se boucher les narines quand le vent charriait l’odeur des
bêtes jusque dans la cour, cette citadine par excellence avait estimé au fil des
mois que son beau petit cul suffirait amplement à contenter ceux qui
l’hébergeaient gratuitement, petit cul qui, au gré de ses caprices, s’était
accommodé sans peine au moelleux du canapé et à la rigidité des chaises en
bois de la cuisine où elle ne se levait qu’une fois la table débarrassée. Pour
résumer, son petit cul était devenu un gros cul.
Elle était enchantée, Erika, enchantée d’avoir réalisé son ambition de
n’avoir aucune ambition. Apathique au dernier degré, elle n’eût pu concevoir
qu’il en fût autrement. Ne rien faire, elle aimait ça. Lui vint alors l’idée
d’assurer ses arrières pour embrasser à jamais cette vie édénique, pour
surnager ad vitam aeternam dans ce paradisus voluptatis. Cela méritait bien
quelques sacrifices. Contre toute attente, Erika voulait travailler, mais pas
n’importe où, dans un endroit qui lui permettrait de ne pas sentir la bête, de
ne pas chasser les mouches et de pouvoir dialoguer avec des congénères
venant entre autres de Baris. La Flagada pouvait rapporter gros. Les liasses de
billets que mémé rapportait du marché l’avaient prouvé. L’ancienne reine de
beauté en connaissait un rayon, sur la beauté. Il lui avait donc paru tout
naturel de créer des produits qui rendraient les moches moins moches et les
beaux encore plus beaux.
Ses premiers cobayes étaient assis dans la cour et buvaient tranquillement
leur poirette. Elle se joignit à eux afin de commencer ses expériences sur des
sujets humains pas trop moches, mais dont la peau ridée avait été attirée vers
le sol par la pesanteur. Quelques minutes plus tard, Erika sirotait un jus de
pommes du verger pressé par Évelyne et déversait quelques gouttes de
poirette à intervalles réguliers dans la bouche des octogénaires qui avaient la
tête penchée en arrière. On aurait pu penser au loin qu’ils avaient rendu leur
dernier soupir. Emmanuel qui revenait justement du verger avec une brouette
remplie de pommes pour donner à sa mère de quoi surgeler des kilos de
compote pensa tout d’abord que les vieux avaient encore quelques
revendications à faire entendre.
— Qu’est-ce que vous foutez, tous les deux.
— On se refait une beauté.
— En vous mettant notre seule source de revenus sur le visage ?
— C’est Erika qui a eu l’idée de faire un masque avec des Flagada, pas
vrai ?
— Exact. Ce masque est un « cocktail jeunesse », un soin liftant qui retend
la peau, lui donne un effet bonne mine. Associé au sérum et à la crème de
jour, il la « repulpe » durablement et lui redonne toute la fermeté des jeunes
années.
Cet argumentaire marketing tiré des plus grands noms de la cosmétique
avait été travaillé depuis des semaines par Erika. Jamais fâché contre sa belle,
Emmanuel rit jaune, mais rit tout de même.
— Tu veux nous rendre plus beaux, mon ange ?
— Je compte vendre ces produits au marché pour gagner de l’argent. Fini
d’être une femme dépendante.
— Si ça peut te rendre heureuse.
— L’investissement de départ est de cent euros. Il me faut juste quelques
kilos de Flagada, des casseroles, une planche en bois, des tréteaux, des pots
en plastique et des étiquettes autocollantes. Si tu veux y jeter un coup d’œil,
le business plan est posé sur ton bureau. À vingt-cinq euros la crème et seize
euros le masque, je pense que ça peut être une affaire rentable.
— Tu as l’air d’avoir pensé à tout, mon cœur. Ton homme ira te chercher
une table dans la réserve.
— Edmontine, il va falloir qu’on appelle le placier ! Tu auras une nouvelle
voisine au marché.
— Tope là !
Intrigué par l’effervescence qui régnait dans la cour, Francis avait ouvert la
fenêtre de la cuisine et donné de l’oreille. Des montants alléchants bavés par
de grosses raclures, voilà ce qu’il avait entendu. Écœuré par tant
d’obscénités, il régurgita son déjeuner dans l’évier. Malade, il en était malade
de voir ses voisins lui cracher leur joie à la figure.
Francis se sentait impuissant. Rejoint par sa fille, il se mit à pleurer. Fleur
en avait également gros sur la patate, elle qui avait dépensé tant d’argent chez
Super U pour renouveler sa garde-robe, chez l’esthéticienne pour s’épiler les
sourcils et chez Gleude pour se faire arracher sa dent pourrie à l’origine de
son haleine fétide très proche de cette grande gueule de Madeleine Ouagne-
Capdebielle décédée en 1868 à la suite de ses blessures après avoir été
honteusement lapidée sur la Grand-Place.
Douloureuse était la main droite de Francis, comme l’était le trou dans la
gencive de sa fille, car ferme était la chair de la Flagada qu’il avait écrasée un
mois plus tôt et ferme était la main de Gleude le vétérinaire quand il procédait
à une extraction de dent. La patience n’était pas le maître-mot des Petit et
pourtant, c’est bien de patience dont Francis décida alors de s’armer pour
pouvoir réfléchir avant de dégainer pour de bon.
12

Huit mois s’étaient écoulés depuis qu’Erika avait décidé de travailler et


bien des choses avaient changé à Grenaille. Le bouche-à-oreille avait fait son
œuvre et le centre-village regorgeait de touristes en goguette qui laissaient
s’échapper leurs sourires sans aucune retenue. Mondanités et emplois du
temps remisés, ces gens qui n’étaient ni tout à fait la France d’en haut ni tout
à fait la France d’en bas étaient pour une fois où ils voulaient vraiment être :
au milieu de Grenaille, loin, loin de chez eux, loin de la France d’en haut,
loin de la France d’en bas.
Un panneau affichait la couleur à l’entrée du village : « Grenaille, village
rigolo. » Et pour cause, Grenaille était devenu un village où l’on festoyait
jusqu’à pas d’heure, où l’on riait à s’en tenir les côtes et où les locaux
vendaient du bonheur comestible contre des billets pollués et malheureux. La
France avait besoin de rire et savait à cette époque que le seul village rigolo
de France était une échappatoire à la mélancolie.
On se bousculait pour avoir le droit de s’asseoir dans le restaurant
bistronomique flambant neuf qui donnait sur la Grand-Place afin d’y déguster
l’un des nombreux plats préparés par un chef de renom volé à la ville de
Dunkerque. Le chef s’approvisionnait en Bintje et en Flagada auprès de la
famille Gros et se levait aux aurores pour préparer du frais, rien que du frais,
du bon, du fait maison, pas de ces plats sous vide « découpez, réchauffez,
ajoutez un brin de persil et c’est prêt » dont il avait horreur. Ses meilleures
ventes étaient sans conteste le gratin dauphinois façon Edmontine, la juste
snackée pour les petites faims, la pomme vapeur pour les clients au régime, la
crêpe et sa confiture de pommes de terre pour les gourmands, sans oublier le
carpaccio de patates crues et sa vinaigrette à la moutarde pour les estomacs
les moins sensibles et la déclinaison de Flagada XXL pour les dépressifs.
Les impatients pouvaient quant à eux se rendre à la nouvelle friterie tenue
par un homme qui avait un fort accent belge. La baraque à frites était une
affaire rentable. Les cornets s’y vendaient par centaines. Les frites étaient
plongées dans deux bains d’huile : un premier bain qui leur faisait cracher
leur eau et un second bain qui les rendait croustillantes à l’extérieur et
moelleuses à l’intérieur. Le Belge qui avait acquis ce savoir-faire dans son
pays natal se vantait de vendre les meilleures frites du pays, ni trop fines pour
pouvoir les enduire de suffisamment de sauce ni trop grosses pour que la
graisse de bœuf en sublime tous les arômes. « Faire des frites, c’est tout un
art », rabâchait-il.
Quelques urbains avaient fait de vieilles fermes abandonnées leur
résidence secondaire. Ces fermes entièrement restaurées avaient redonné un
petit coup de neuf au village. Les gens de passage pouvaient toujours loger
dans les maisons d’hôte à moindres frais, mais les plus fortunés séjournaient
dans l’hôtel nouvellement aménagé en face du restaurant. Le lierre qui
grimpait le long de sa façade lui donnait un cachet incomparable. Les trente-
six chambres de l’établissement ne suffisaient malheureusement pas à
absorber la demande, c’est pourquoi Jean de Grenaille avait réquisitionné un
champ pour y installer un camping où tentes, caravanes et camping-cars se
disputaient les meilleurs emplacements. Quelques voisins avaient gueulé en
prétendant que cela défigurait le paysage. Qu’à cela ne tienne ! Le jardinier
du président avait fait ériger des enceintes autour du campement sous forme
de haies.
Jean s’accoudait souvent au rebord de la fenêtre de son bureau pour
regarder les tourtes de seigle et les jambons bien gras exhibés fièrement dans
la vitrine de la boulangerie et de la boucherie. Il matait parfois les seins de
Sophie avec des jumelles et descendait lui acheter une baguette croustillante à
souhait dans sa nouvelle boutique sans roues tous les matins à huit heures. Le
bruit du pain qui craquait sous ses dents le faisait mugir de plaisir.
Dédé avait dû se procurer de nouvelles charnières au magasin de bricolage.
Sans cesse sa porte s’ouvrait et se fermait, même quand il avait très chaud. Il
n’avait pas réussi à dresser les touristes pour qu’ils ne la refermassent pas
systématiquement quand ils quittaient les lieux. Déjà qu’un touriste, ce n’est
pas facile à éduquer, alors imaginez-vous un touriste sous l’empire de
Flagada… Fini les Cotons-Tiges et autres produits de première nécessité. La
supérette qui se trouvait à quelques mètres de la buvette se chargeait de
vendre tout ce que vend habituellement une supérette, à la seule différence
que la pomme de terre y était reine. Le produit qui rapportait le plus restait
néanmoins le rouleau de papier cul vendu un euro l’unité, camping oblige.
Tous les habitants de Grenaille étaient aussi beaucoup plus beaux. Un
coiffeur brésilien avait ouvert un salon où tignasses et touffes de poils en tous
genres trépassaient après quelques coups de ciseaux donnés énergiquement,
le tout dans une ambiance très Copacabana. Fauteuils aux motifs jaguar et
perroquets en bois suspendus au plafond permettaient aux villageois de voir
du pays sans prendre l’avion. Les touristes avaient quant à eux droit aux
derniers potins truffés de « ã », de « õ » et de « ch » sur fond de bossa nova
ou de funk carioca selon l’humeur du virtuose de la ciselure capillaire.
Côté loisirs, des soirées dansantes étaient régulièrement organisées dans la
salle des fêtes, Dédé louait des vélos et une navette faisait toutes les deux
heures un aller et retour entre la nouvelle pharmacie et la ferme des Gros
rebaptisée « ferme rigolote ». Les vacanciers qui voulaient bien se délester de
la modique somme de vingt euros pouvaient visiter les champs et déguster
quelques préparations de Flagada en compagnie de mémé. Pour ce prix-là, ils
avaient aussi droit de prendre une photo avec une vache.
Huit mois s’étaient donc écoulés depuis qu’Erika avait décidé de travailler
et Erika avait eu l’air d’avoir beaucoup travaillé, tellement eu l’air d’avoir
beaucoup travaillé que sa table en bois s’était transformée en un magasin de
souvenirs. Son échoppe était située entre le restaurant et la mairie.
L’emplacement avait été choisi stratégiquement pour que les passants ne
pussent résister à l’envie de repartir avec une babiole vendue à prix d’or. Ses
produits de beauté avaient toujours bonne place sur les présentoirs, mais
Erika y avait également posé des terrines de pommes de terre et d’autres
objets totalement inutiles à l’effigie de la Flagada comme des porte-clés, des
aimants pour frigo et des boules à neige. Elle avait embarqué Évelyne dans
son projet pour s’attribuer le repos auquel elle avait droit. Faire faire, elle
savait faire, Erika.
Faire livrer aussi, elle savait faire. Elle avait commandé chez Ikea des
chaises de plage pliantes en toile de polyester rose fuchsia à vil prix. La
livraison était prévue en cette matinée de mai. Évelyne avait donc été
envoyée dans la boutique de souvenirs et Erika attendait le matériel dans la
cour aux côtés de Ferdinand et d’Edmontine qui étaient tout excités à l’idée
de recevoir un cadeau, car oui, Erika avait bien commandé trois chaises. Elle
avait pensé qu’il pouvait être judicieux de se délester de quelques euros pour
se faire bien voir, même si elle avait en premier lieu commandé ces chaises
parce qu’elle ne supportait plus le mobilier rustique des Gros. Du vite acheté,
vite monté, vite détraqué et vite jeté, voilà ce qu’elle voulait posséder.
Le camion arriva aux alentours de dix heures trente. Deux livreurs ultra-
musclés déposèrent trois colis dans la cour. Erika s’empressa de les ouvrir et
de monter les chaises sous le regard ébahi des vieux qui n’avaient jamais vu
de meubles d’une couleur aussi vive.
— C’est quand même incroyable, ce qu’on fabrique à notre époque. T’as
vu, Ferdinand, comme de tout petits cartons donnent de si grandes chaises ?
Moi qui croyais qu’on allait avoir les fesses qui débordent à gauche et à
droite, eh bien pas du tout !
— Tu peux même les plier pour les ranger dans un coin, mémé.
— C’est fou. Et ça vient d’où, tu m’as dit ?
— De Suède.
— C’est peut-être pour ça qu’elles sont si roses. Chez eux, il fait souvent
noir. Au moins, les automobilistes les voient de loin et ils risquent pas de se
faire écraser par une voiture qui se gare dans une cour. En plus, ça leur
redonne le moral !
— Tu préfères pas ces transats à tes vieilles chaises en bois ?
— Je sais pas. Faut que je teste la marchandise. Même si tes transats ont
l’air d’être confortables, les chaises en hêtre, ce sera jamais pareil. J’y tiens à
celles-là. Elles ont été fabriquées à la main par le grand-père de mon père.
Mes fesses me font remonter des souvenirs jusqu’à la tête quand elles frottent
leur assise qui a été polie par plein d’autres paires de fesses.
— Mes fesses à moi, elles aiment pas les vieilles chaises.
— Voilà Emmanuel qui arrive. Vous avez bien planté ?
— Comme des chefs ! Encore quelques heures de travail et on a terminé.
Papa m’attend. Je viens chercher des bouteilles d’eau. Qui a acheté ces
horreurs ?
— C’est moi ! T’as vraiment aucun goût.
— Pardon, ma tigresse. Maintenant que je les regarde de plus près, ces
chaises sont vraiment magnifiques. Il fallait juste que mes yeux s’habituent à
la couleur. Magnifiques, elles sont magnifiques.
— Tu mens très mal. C’est pas grave. Je t’en veux pas. Quand je vois tes
chemises dans la penderie, je comprends pourquoi tu les aimes pas.
— Arrête d’être susceptible, ma puce. Puisque je te dis que je les trouve
superbes. Assieds-toi et détends-toi. Tu m’as l’air un peu nerveuse.
D’ailleurs, allongez-vous tous dans ces beaux transats pendant que je vous
apporte du jus de pommes.
— Du jus de groseilles.
— Un jus de groseilles pour mon ange.
— Et de la poirette !
— T’as vu l’heure, grand-mère ?
— Il est onze heures. C’est l’heure de l’apéro. Et puis, t’as pas quelque
chose à te faire pardonner ?
— Du jus de groseilles et une bouteille de poirette.
Emmanuel servit à boire au trio qui avait déjà pris place dans les transats
puis rejoignit son père en oubliant d’emporter avec lui des bouteilles d’eau.
— On n’est pas bien, là, les vieux ?
— Ça pourrait être pire.
Après avoir bu trois gorgées de poirette, Ferdinand ouvrit enfin la bouche.
— Ils sont très confortables, ces meubles québécois.
— Bois !
De l’autre côté de la cour, Francis était retranché dans sa cuisine avec des
jumelles dans les mains. Depuis des mois, Francis épiait, enviait, salivait. La
ferme d’en face lui semblait être de plus en plus cossue, les vaches d’en face
de plus en plus lustrées, le tracteur d’en face de plus en plus rutilant, la coupe
de cheveux d’Évelyne de plus en plus brésilienne et pourtant, rien n’avait
changé chez les Gros. Étienne était un homme prévoyant qui savait que le
vent pouvait tourner. Il remboursait toujours ses dettes et mettait de côté de
l’argent qu’il léguerait plus tard à son fils.
Francis s’était mis à réfléchir, mais comme il n’en avait pas l’habitude,
puisque d’habitude il imitait son voisin, il lui en avait fallu du temps pour
activer ses neurones et savoir que faire. Après six mois de cogitation
intensive, il avait entrepris de redevenir l’ami du père Gros afin de lui soutirer
quelques informations utiles. Méfiant, presque paranoïaque, Étienne était
devenu muet. Père Petit avait pourtant usé et abusé de son bagout, utilisé
force courbettes pour apprivoiser cet animal craintif. De lui, il ne pouvait plus
rien tirer.
À l’affût de la moindre information qui lui permettrait de cultiver la
Flagada, Francis n’était pas en train de planter des pommes de terre dans ses
champs, mais à son poste d’observation d’où il sortit pour rejoindre les trois
moulins à paroles qui seraient certainement de bien meilleure composition
que le chef de famille. Marre, Francis en avait marre d’attendre, de réfléchir,
de ne pas agir. Trop longtemps s’était-il senti impuissant.
— Salut, les jeunes. On fait bronzette ?
Deux paires de lunettes de soleil répondirent en chœur par un son situé
entre un « oui » et un « fous-nous la paix » avant que mémé n’enfonçât un
peu plus le clou en s’adressant à Erika d’un ton désinvolte.
— T’as entendu quelque chose ?
Les ordres du chef de famille avaient été clairs : éviter autant que possible
de parler avec les traîtres d’en face. Francis se sentait bouillir intérieurement
par tant de mépris. Au grand dam de ses interlocuteurs qui étaient en train de
comater en déplaçant péniblement bras et jambes pour ne pas être dans
l’ombre du parasol à carreaux qui leur faisait face, il n’avait pas l’intention de
repartir bredouille.
— Il est où, le père Gros ?
— Dans les champs en train de planter des patates, répondit Erika qui fut
fusillée du regard par mémé.
Edmontine détaillait Francis avec une lueur dans les yeux. Ce qu’elle
ressentait au plus profond d’elle-même était enfin conforme à ce que son fils
s’était époumoné à lui faire comprendre. Père Petit cachait quelque chose.
Elle en était maintenant certaine. Elle décida de l’agacer afin d’en avoir le
cœur net.
— Elles sont pas belles, nos nouvelles chaises ?
— Pas mal.
— Erika nous les a offertes. C’est un designer suédois très réputé qui les a
créées.
La jugulaire de Francis saillit de son cou, sa mâchoire se contracta et ses
doigts bandèrent. Des chaises de designer, il manquait plus que ça ! C’était le
pompon ! Ces manifestations physiques non contrôlées n’échappèrent pas à
la très observatrice Edmontine qui avait bien envie de faire tomber le masque
de ce voleur de patates. C’est un peu à cause de lui que son fils s’était
endetté, après tout. Il était trop gentil, son Étienne. Elle ne l’aurait pas
ménagé, elle, Edmontine Gros, la fine stratège.
— Demain midi, nous irons tous pour la première fois au restaurant
bistronomique parce qu’avec tout ce qu’on a abattu comme boulot, on l’a
bien mérité, ce gueuleton, dit-elle en donnant un coup de genou à Erika qui,
pas très fute-fute, lâcha un « Aïe ! » très sonore.
— Je savais pas ! Merci, mémé. Depuis le temps que j’ai envie de me taper
un assortiment de Flagada XXL.
Pas très fute-fute non plus le Francis qui entrevit là une occasion unique
pour passer à l’action et qui changea de stratégie sur un coup de tête. Si la
Flagada ne pouvait pas pousser dans son champ, il ne voyait pas pourquoi il
la laisserait pousser dans le champ de son voisin. Probablement se serait-il
abstenu de faire quoi que ce soit s’il avait su ce qu’il se passerait le jour
suivant.
13

Le lendemain midi, tous les membres de la famille Gros s’étaient affairés


pour revêtir leurs plus beaux habits du dimanche. Edmontine avait passé une
robe avec des fleurs un peu plus colorées que d’habitude. Emmanuel avait
enfilé un jean qui mettait certains de ses atouts en valeur. Erika était restée
enfermée une heure dans la salle de bains. Évelyne avait attaché ses cheveux
en chignon et portait une robe blanche en mousseline plissée soleil qu’elle
avait cru ne plus jamais pouvoir sortir de sa garde-robe.
Douchée et apprêtée, toute la famille attendait Étienne qui fit une entrée
triomphale tout en haut de l’escalier quelques minutes plus tard. Son costume
de jeune marié lui allait encore à ravir. Étienne avait fait l’effort de porter une
cravate même s’il détestait la sensation d’asphyxie que cela provoquait. Elle
n’allait pas lui servir à parader au village puisqu’il n’allait en fait la porter
que très peu de temps. Même après des années de mariage, il avait
simplement encore envie de séduire Évelyne. Il ne possédait que deux
cravates : une cravate bleue et une cravate rouge. C’est sa femme qui les lui
avait offertes peu après leurs fiançailles. Elle les avait achetées du temps où
la couturière du village qui rapiéçait les vêtements des villageois soucieux de
réparer plutôt que de jeter vendait quelques accessoires.
Étienne s’avança vers elle en rajustant sa cravate rouge.
— Il est pas beau, ton homme ?
— Tu n’aimes pas la cravate bleue ?
Les femmes, toutes les mêmes.
— Mais si, bibiche. Je remonte. Attendez-moi.
Deux minutes plus tard, Étienne refit une entrée triomphale avec deux
cravates ajustées à son cou. Qu’est-ce qu’il n’aurait pas fait pour faire plaisir
à sa femme.
— Tu vas lancer une mode, beau-papa. C’est pas si moche que ça.
Les cinq endimanchés s’entassèrent dans la Renault 5 sous les yeux de
Francis qui, de sa cuisine, épiait, enviait et salivait toujours beaucoup,
accompagné cette fois de Fleur qui salivait elle aussi en regardant le fessier
du beau gosse parfaitement moulé dans son jean. À la demande d’Étienne,
c’est Évelyne qui se mit à la place du conducteur. Père Gros n’entra pas dans
la voiture. Il lui restait une dernière chose à faire.
— Attendez-moi encore quelques minutes.
Évelyne sentait l’entourloupe à plein nez. Son mari avait un comportement
étrange. Lui qui était d’habitude le premier à être prêt et à presser tout le
monde pour partir, il avait là une attitude qui ne lui plaisait guère. Étienne
était lent, car il repassait en boucle le timing très serré de son plan
machiavélique. Il marcha d’un pas très sûr vers la porte d’entrée de son
voisin et n’eut pas besoin de s’annoncer. À peine arrivé devant la porte, cette
dernière fut ouverte par père Petit qui attendait que les Gros d’en face s’en
aillent depuis une bonne heure.
— Francis, mon ami, nous sommes de sortie. Nous allons manger en
terrasse au village. Pourrais-tu jeter un coup d’œil dehors de temps en temps
pour voir si tout se passe bien ? Comme il y a toujours quelqu’un à la ferme
d’habitude, j’ai un peu peur qu’il se passe quelque chose en notre absence. Tu
dois comprendre de quoi je parle.
— Et comment ! Partez tranquilles. Francis va surveiller la ferme.
Et les Gros étaient partis tranquilles dans la petite voiture qui roulait
tranquillement à trente kilomètres à l’heure parce qu’Évelyne n’avait plus
trop l’habitude de conduire. Tandis que trois passagers sur cinq se
demandaient ce qu’ils allaient commander au restaurant, Étienne comptait les
secondes en chuchotant, jusqu’à ce qu’il hurlât :
— Stop !
La voiture freina net en laissant des traces de pneu sur la route.
— Tu m’as fait une de ces peurs ! On a failli avoir un accident !
— Excuse-moi, ma pomme de terre en sucre. Edmontine et l’homme qui
t’aime comme un fou doivent descendre.
— Et voilà que mes acidités d’estomac me reprennent. Toutes vos histoires
commencent à me miner. Au risque de radoter comme mémé, je te le dis,
c’était mieux avant.
Edmontine passa sa tête entre les deux sièges situés à l’avant du véhicule
en levant le bras et l’index.
— Oui, mémé, on t’écoute, soupira Évelyne.
— Si je puis me permettre, et je ne sais pas si vous l’aviez remarqué, c’est
d’ailleurs pour cette raison que je souhaite relever ce détail qui vous a peut-
être échappé, même si c’est pas le moment, mais je ne dis plus que c’était
mieux avant.
— Tu m’étonnes. Avec ce que tu t’enfiles comme poirette et comme
Flagada.
— Pas du tout, Erika. Edmontine avait juste besoin que ça swingue un peu
plus au village. Rester assise à regarder les oiseaux qui passent et Francis qui
pisse contre un arbre, c’est plus de mon âge, tu comprends ? Je veux pas
mourir avant d’en avoir pris plein les yeux.
Quand Edmontine parlait d’elle à la troisième personne, c’est que c’était
vraiment sérieux.
— Ma tourterelle en colère, va donc jusqu’au village avec Erika et
Emmanuel. Détends-toi pour faire passer ces vilaines acidités. Comme c’est
bientôt ton anniversaire, va te faire couper les cheveux chez le coiffeur et
achète-toi une crème de jour au magasin.
— Tu me trouves moche, c’est ça ?
Les femmes, toutes les mêmes.
— Belle comme au premier jour.
Étienne sortit de la voiture, aida Edmontine à faire de même puis passa une
dernière fois sa tête dans l’habitacle.
— Allez, allez. Filez. Profitez-en pour vérifier si Ambroisine s’en sort bien
au magasin.
C’est alors que commença une course contre la montre. Père et mère se
mirent à marcher dans les champs pour ne pas être vus par les automobilistes
qui se rendaient au village. À la ferme, une autre course commença. Père
Petit fonça dans son hangar à machines agricoles où étaient stockés les
produits phytosanitaires. Il glissa ses pieds dans des bottes et mit sur son dos
un pulvérisateur avec un bidon rempli d’un puissant pesticide.
Étienne et Edmontine arrivèrent près de leur ferme le dos courbé. Une
grand-mère avec une pâquerette entre les dents et un fermier affublé de deux
cravates marchant nonchalamment auraient forcément attiré l’attention.
— On fait quoi maintenant, fiston.
— Allons d’abord nous changer.
— On a le temps ?
— Pas vraiment, mais si je salis mon costume, ce sera ceinture pendant
deux mois.
Suivi comme son ombre par Edmontine, père Gros ouvrit le portillon qui
donnait sur son jardin, courut jusqu’à la ferme, colla son dos sur le mur et
regarda à gauche puis à droite afin de vérifier que personne ne les avait vus.
— On casse un carreau ?
— Non, maman, la porte est ouverte.
— Zut ! J’avais mis un chiffon dans ma poche au cas où.
— Et il fut une époque où on se plaignait parce que je regardais trop la
télévision.
— C’est le renard qui m’a montré comment on faisait cette nuit.
Cottes de travail, bottes et pantalons avaient été déposés dans le cellier par
Étienne le matin même. Les deux comploteurs se changèrent directement
dans la cuisine.
— Mets ta cagoule.
— D’où tu sors ça ?
— J’ai sacrifié un bas de contention.
— À partir de demain, t’es privée de renard ! Tu penses qu’il va faire
maintenant ce que tu pensais qu’il allait faire ?
— Edmontine sait voir à l’intérieur des gens.
— Et tu crois qu’il va faire quoi ?
— Un truc moche.
— Il ne nous manque plus qu’un dernier accessoire et on est prêts.
— Le voilà qui sort du hangar ! Baisse-toi !
Père Petit se dirigeait vers les champs de son voisin à pas rapides quand
deux fermiers sortirent dans leur jardin pour le suivre. Alors que l’homme
avançait avec des bigoudis sous les orteils et que la femme marchait sur une
cotte de travail beaucoup trop grande pour elle, l’intrus se mit à courir et
donna le top départ d’une attaque à main armée qui fut effroyablement
sanglante. Père et mère poursuivirent le criminel en courant sur la pointe des
pieds puis se mirent à ramper sur le sol à l’aide de leurs coudes jusqu’à être
arrivés à quelques mètres de leur cible qui leur tournait le dos. C’est à ce
moment précis que le massacreur de patates dégaina son pulvérisateur et visa
les pousses d’un vert très tendre. À peine eut-il mis son doigt sur la détente
que ses deux adversaires pointèrent des pistolets à eau vert fluo droit sur lui.
Du jus de groseilles jaillit des deux armes et toucha de plein fouet le voyou
qui, quand il se retourna bouche grande ouverte pour voir qui l’aspergeait, en
but malgré lui une lapée. Il avala de travers, se plia en deux et se mit à tousser
comme un bœuf. L’occasion fut trop belle pour les deux tireurs d’élite qui se
levèrent de concert et arrosèrent copieusement Francis. Du jus rouge écarlate
dégoulina sur son visage, sur son torse puis sur ses fesses, ses cuisses, ses
mollets et enfin sur ses chaussettes blanches dont on aurait cru qu’elles
étaient imbibées de sang. Ce que les Gros n’avaient pas prévu, c’est qu’une
abeille affamée passa par là, laquelle trémoussa son abdomen pour reproduire
la direction entre la ruche et le butin. Elle ameuta des dizaines d’ouvrières qui
tournèrent en rond autour de leur victime. Francis se délesta de son
chargement pour foncer se réfugier chez lui après s’être fait piquer sur les
avant-bras et le cou.
Étienne se dirigea vers le chargement laissé à terre par Francis et sentit ce
qu’il contenait.
— Ça pue les pesticides ! Quel sacripant !
— Edmontine avait bien vu l’intérieur pourri de ce pourri !
— Il va en prendre pour son grade. Je t’en donne ma parole.
— Les Gros en ont vu d’autres, mais nous n’avons pas été attaqués sur nos
propres terres depuis des siècles. Compte sur moi pour t’aider.
— Il a quand même dû avoir la trouille de sa vie.
— Bien fait !
Et les vengeurs repartirent bras dessus bras dessous. Edmontine pressa la
détente de son pistolet pour se faire une rasade de jus de groseilles. Jamais
elle n’avait vu telle traîtrise au village, mais jamais elle ne s’était sentie aussi
vivante. Quant à Étienne qui n’avait cessé durant huit mois d’être poursuivi
par la malplaisante idée que son voisin était un individu malhonnête, il se
sentit peiné. « La bêtise humaine, pensa-t-il, l’incarnation de la jalousie, la
lâcheté personnifiée, oui, un jaloux doublé d’un sot ». Voilà ce qu’Étienne
Gros pensa à cet instant avant de penser à se rhabiller et à cacher les armes
afin que sa femme n’angoisse pas à la vue du sniper qu’il était à regret
devenu.
Évelyne, Emmanuel et Erika revinrent repus deux heures plus tard.
— Ma chatounette a-t-elle bien mangé ?
— Même s’il manquait deux personnes à table, c’était délicieux.
Heureusement que nous avions de quoi rire.
— Pourquoi n’es-tu pas allée chez le coiffeur pour te faire une coupe
brésilienne et un brushing ?
— J’y suis allée et j’ai fait une coupe brésilienne.
Étienne s’approcha de sa femme et regarda de plus près ses cheveux
toujours rigidement attachés en chignon.
— Pas là, idiot, plus bas.
Étienne observa la nuque de sa femme avec insistance.
— On voit que t’as jamais ouvert un magazine féminin. Tu verras ça ce
soir.
Erika grogna en ouvrant le frigo :
— Il est où, mon jus de groseilles ?
— Je sais pas, répondit Edmontine qui avait des résidus rougeâtres collés à
la commissure de ses lèvres.
— Menteuse.
— Je te jure.
— Ta bouche est toute rouge.
— Même si tu vas encore me dire que j’ai réponse à tout, sache que là
n’est pas le problème. Le problème, c’est que nous avons du jus de pommes
maison à ne plus savoir qu’en faire dans le cellier et que tu achètes du jus de
groseilles industriel à la supérette.
— Il est dégueu, votre jus.
— Impertinente. Tu veux du jus de groseilles ? Tu vas avoir du jus de
groseilles.
Mémé récupéra le pistolet caché dans l’armoire située sous l’évier et tira
sur Erika qui eut du jus de groseilles partout sur elle, sauf dans sa bouche.
Fallait plus emmerder Edmontine depuis qu’elle avait goûté au sang.
Félicie et Fleur ne furent pas épargnées en voyant un homme ensanglanté
et boursouflé rentrer chez lui. Cris d’effroi, hurlements réprobateurs et
phrases exclamatives ponctuèrent le récit de Francis en train de recevoir les
premiers soins. Selon lui, c’était bien du sang qui avait souillé sa cotte, son
sang, la preuve résultante des coups qu’il avait reçus, lui, l’honnête homme
dont l’assiduité aux champs lui avait valu d’être battu sans raison par un
voisin sans foi ni loi. Si de la bave eût pu couler sur son menton, elle l’eût
fait, mais sa bouche était sèche et il avait soif, soif d’avoir couru. Les nuits
qui suivirent cet incident, il rêva qu’il se faisait dévorer par un groseillier
coléreux qui l’avait étouffé avec ses grappes de petits fruits acides. Ce que
Francis ne but plus jamais, ce fut bien du jus de groseilles.
14

L’après-midi qui avait suivi l’attaque à main armée avait été silencieuse,
un moment de recueillement pour que chacun prenne un peu de recul sur les
événements sans inquiéter inutilement toute la communauté qui vivait à la
ferme. Père Petit et père Gros avaient pourtant eu drôlement envie de sortir
les poings. Ils n’en avaient rien fait. Ce n’est que le lendemain que la querelle
prit une nouvelle tournure.
Tandis que vieillards, femmes et enfants étaient partis au marché de bon
matin, les deux hommes se regardaient droit dans les yeux de leurs cuisines
respectives depuis une bonne demi-heure en relevant de temps en temps le
menton en signe de provocation. Vol contre profits, pesticides contre jus de
groseilles, chaises en bois contre chaises en polyester, forêt amazonienne
contre coupe brésilienne, les revendications des deux hommes étaient
nombreuses, trop nombreuses pour qu’aucun corps ne tombe dans la fosse
qui les séparait à cette époque, de façon imagée, bien entendu, puisque ni l’un
ni l’autre n’avait encore songé à tuer son voisin.
C’est Étienne le premier qui ordonna d’un signe de la tête à son adversaire
de sortir pour voir ce qu’il avait réellement dans le ventre. L’adversaire fit le
même signe de la tête pour signifier à son adversaire qu’il souhaitait lui aussi
voir ce qu’il avait dans le ventre, ce à quoi son adversaire répondit par un
signe de la tête et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin Francis disparût de
derrière la fenêtre et apparût sur le pas de sa porte. Le duel pouvait
commencer.
La cour était déserte. Les vaches et les porcs, uniques spectateurs de ce qui
se produisit ce matin-là, retenaient leur respiration. Seule une truie ballonnée
sujette aux flatulences ne pouvait retenir son souffle, rappelant aux deux
hommes tournant comme des lions en cage à une vingtaine de mètres l’un de
l’autre qu’ils étaient observés, qu’il y aurait peut-être après cet affrontement
un gagnant et un perdant.
Une boule de paille roulant au gré du vent passa par là, conférant à la scène
une ambiance de western. Et les deux hommes faisaient quelques pas sur la
droite, puis quelques pas sur la gauche, se jaugeant d’un regard menaçant les
mains posées sur les poches de leur cotte. C’est Étienne qui le premier prit la
parole.
— Voleur.
— Bourgeois.
— Pilleur.
— Capitaliste.
— Bandit.
— Requin.
— Brigand.
— Trafiquant.
— Pirate.
— Nanti.
— Cleptomane.
— Rentier.
— Copiste.
— Ploutocrate.
C’est bien une joute verbale qui s’était engagée entre les deux adversaires.
D’habitude assez peu inventif, père Petit était particulièrement en verve ce
jour-là. Plus étonnant encore, c’était avec une certaine aisance qu’il contrait
son rival pourtant supposé avoir une longueur d’avance sur lui d’un point de
vue strictement linguistique, ce qui déstabilisait quelque peu Étienne. Francis
connaissait ses lacunes et s’était préparé au combat. Il n’avait pas fait
qu’épier, envier et saliver. Il avait pour la première fois de sa vie ouvert le
seul livre qu’il possédait et qu’il trouva fort intéressant : Le Robert. Robert
était pour sûr un homme lettré qui connaissait un paquet de mots. C’est ainsi
que père Petit s’était constitué une liste de ceux qui lui seraient les plus utiles.
Il ne se souvenait plus de la définition de la plupart d’entre eux, mais peu
importe, ce qu’il proférait là avait l’air de faire son petit effet.
La joute dégénéra en une série d’injures bien trempées, en une rafale
d’épithètes scandaleusement outrageantes, exutoires et défouloirs que nous ne
pourrions ici retranscrire sans choquer les lecteurs les plus farouches. D’une
finesse rare et plusieurs fois scatologiques, ces insultes échauffèrent les
esprits, mais seul Étienne reprit le dessus parce que lui seul avait l’esprit pour
insulter scatologiquement avec finesse, sans oublier ce ton, ce ton qui se fit
tour à tour colérique, mielleux, flatteur et insolent, donnant des sueurs au
Petit merdeux dont l’adrénaline se déversait en masse dans son sang,
provoquant chez lui l’envie de fuir ou de tuer. Nul n’est censé ignorer que
courir comme un dératé ou tuer son interlocuteur lors d’une dispute sont des
réactions d’un autre âge. Bien que Petit n’eût pas été contre l’une de ces deux
options, il préféra néanmoins offenser Gros de plus belle.
C’est à ce moment précis que la truie ballonnée venta un prétexte à Étienne
pour changer de sujet, car enfin, ce n’était pas l’art et la manière d’amener ce
fieffé menteur à avouer son crime, tout de même ! Où étaient passés son
savoir-vivre et sa diplomatie instinctive ? Deux primates, voilà ce qu’il voyait
là dans la cour et qui ne lui plaisait guère. Étienne retira ses mains de sur ses
poches et se caressa légèrement la poitrine pour vérifier une dernière fois que
tout le matériel était bien en place. Rien n’avait bougé. Tout était bien collé.
— T’as voulu empoisonner mes Flagada !
— Je les surveillais comme tu me l’avais demandé.
— C’est un bidon rempli de pesticides que tu avais sur le dos. Pour quoi
faire ?
— T’avais pas désherbé.
Aucune preuve n’était suffisamment accablante. Francis ne se laissait pas
cuisiner si facilement. Il fallait le travailler au corps.
— C’est une parcelle de terre que je cultive en bio et tu le sais très bien.
T’es qu’un incompétent.
— Qui savait ce qu’il faisait.
— Un bouseux qui ne sait pas faire la différence entre du blé et de la
luzerne.
— Je voulais pas rater mon coup.
— Un cul-terreux qui couine comme un lapin quand il est attaqué par des
groseilles.
— J’aurais voulu qu’elles crèvent toutes, tes plantes !
Un résumé s’imposait afin de rendre tout ça un peu plus clair.
— Ce que j’entends, c’est que toi, Francis Petit, fermier de Grenaille, tu
t’es rendu dans mes champs avec comme intention de délibérément
pulvériser du poison sur mes pieds de Flagada.
Nous ne saurons jamais si c’est le jus de groseilles qui avait décuplé les
facultés intellectuelles du père Petit, mais après avoir énuméré nombre de
mots savants, il démontra également qu’il était un fin limier.
— T’as un mouchard.
La clairvoyance de Francis abasourdit totalement Étienne qui ne put dès
lors cacher ses intentions. Sur son front aurait tout aussi bien pu être écrit :
« Crache le morceau, que je t’enregistre le tout et que je te montre de quoi
Étienne Gros est capable. »
Francis lut sur le visage de son voisin qu’il avait vu juste. Il avança le pied
droit en direction d’Étienne qui détala vers son étable en moins de deux, suivi
de près par père Petit qui, tel un marathonien kenyan sur une piste
d’athlétisme, remontait ses pieds près de son fessier et fléchissait ses genoux
au maximum à chaque foulée. Grâce à sa grande souplesse, Francis n’eut
aucun mal à rattraper Étienne qu’il plaqua au sol sur la paille souillée par les
bouses de vache. Une lutte entre les deux hommes commença. Bras tordus,
coups de coudes, têtes plongées dans le fumier, chevauchements sur le dos et
autres acrobaties eurent raison de père Gros dont la cotte à moitié en
lambeaux laissa apparaître un micro-espion collé sur sa poitrine. Francis
arracha le micro et le posa sur le sol pour l’écraser. Étienne saisit aussitôt la
jambe droite du père Petit et le fit tomber gueule la première sur la brosse à
vaches « Une vache propre est une vache heureuse ! » qu’il venait d’acquérir.
C’est avec le visage écorché que Francis riposta en tirant les cheveux
d’Étienne qui tentait désespérément de récupérer le mouchard laissé sur le
sol. Oubliant la douleur, il crochetait ses doigts, les faisait avancer comme le
petit bonhomme qui marche sur la paille humide. Tandis que sa main allait
saisir le minuscule boîtier, Francis y posa son genou, saisit le micro et le
goba. La preuve de ses méfaits fut expulsée par les voies naturelles quarante-
huit heures plus tard.
Pas peu fier de lui, Francis se releva et se pavana en imitant, il faut le
reconnaître, assez bien la poule.
— Pense pas que tu vas t’en sortir comme ça.
En guise de réponse : quelques caquètements. C’en fut trop pour Étienne.
— Si tu remets un pied dans mes champs, chaque jour que comptera ma
vie sera entièrement consacré à faire de toi la risée du village.
L’inflexion grave de la voix d’Étienne, ce visage cramoisi de colère et ce
regard, ce regard perçant rempli de haine fit frissonner Francis. Jamais il
n’avait perçu fermeté plus grande chez son ami par le passé. Cette mise en
garde ne raviva toutefois chez lui que l’envie de provoquer encore. Un sourcil
relevé et le sourire en coin, il émit un rot si puissant que l’une des vaches de
l’étable eut une crise cardiaque et tomba à quelques centimètres seulement du
bras d’Étienne. La guerre était déclarée.
15

Cette bataille pour l’honneur fit pousser des ailes d’imagination à Francis
qui ne copiait plus guère son voisin. Il dénotait même une certaine habileté à
la provocation et savait mobiliser ses troupes. Toute la famille Petit avait été
mise à contribution. Un bus déversait-il son flot de touristes venus visiter les
champs des Gros ? Pour couronner la visite, père Petit leur offrait une
parenthèse pornographique non plus contre un pommier, mais directement
face aux roues du bus. Philogomme arrivait-il tout fringant sur son vélo ?
Immédiatement était-il capturé par des bras musclés et enjoint de colporter
calomnies diffamatoires sur « les culs-terreux d’en face ». Mémé était-elle en
train de vendre sa marchandise sur la Grand-Place ? Félicie n’hésitait pas à se
poster devant l’étal en criant à tue-tête que les pommes de terre vendues là
étaient des contrefaçons. Les roues de la Renault 5 étaient régulièrement
crevées, les murs de la ferme souvent décorés d’injures lapidaires, les vaches
des Gros repeintes en bleu, Ferdinand privé de sortie, Francis toujours plus
créatif. Évelyne avait même failli se casser une jambe quand l’une des
marches de l’échelle en bois avait cédé alors qu’elle était en train de cueillir
des pommes dans le verger. Sa chute aurait pu lui être fatale.
Fleur ne demanda pas son reste pour marcher sur les traces de son père.
Erika lui hérissait les poils sur les bras. Cette voleuse de moutons lui était
devenue de plus en plus insupportable. Un beau matin, elle prétexta qu’elle
avait besoin d’aide pour nourrir les cochons et enferma la danseuse dans le
box du verrat. L’animal sournois de quatre cents kilos la plaqua contre le mur
et faillit lui broyer la jambe. Emmanuel entendit les cris de sa belle et vola à
son secours en chevauchant l’animal pour faire diversion. Il n’en sortit pas
indemne. Un rodéo à dos de verrat demande des années d’entraînement.
Étienne n’en était pas initialement doté, de la perfidie des Petit. Il apprit
cependant vite, très vite à répliquer aux comportements agaçants de Francis
dont il était devenu l’élève. Encore trop bleu pour prendre le dessus en
frappant le premier, pas une seule fois avant de s’endormir il ne prévoyait un
plan pour contre-attaquer presque aussitôt, car chaque jour comportait son lot
de bassesses. C’est ainsi qu’au fil des heures, des jours et des semaines, une
Renault 5 fut criblée d’injures lapidaires, des pans entiers de murs repeints en
bleu, Edmontine priée de sortir Ferdinand tous les jours dès huit heures du
matin, Fleur portée par Emmanuel jusqu’à la mezzanine de la grange sans
échelle pour en descendre à la demande d’Erika. Sans oublier que les vaches
des Petit furent traumatisées parce qu’elles durent jouer à cache-cache avec
un verrat qui avait atterri on ne savait comment dans l’étable et qu’un expert
en pommes de terre fut placé devant le stand d’Edmontine.
L’expert était un ingénieur agronome diplômé de la prestigieuse université
de Harvard. Il avait tout spécialement été dépêché sur place par le maire pour
attester de l’authenticité des Flagada. Féru de biotechnologie végétale et
membre de nombreux groupes de recherche en biologie cellulaire, lui seul
était apte à délivrer ce genre de certificat. Attirer un tel ponte de la patate au
village avait été moins difficile que ce qu’avait pensé maire Jean. Ce dont il
n’avait pas conscience avant d’appeler le docteur ès sciences était que
l’extraordinaire hybride qu’avait créé Étienne était devenu célèbre au-delà
des frontières. Certains exemplaires de Flagada étaient même vendus aux
enchères sur la Toile.
Jean de Grenaille poursuivait ses rêves de grandeur et se moquait bien de
ce qu’il pouvait se passer à quelques minutes seulement de son bureau
présidentiel. Entre une baguette bien fraîche et une baguette rassie, un expert
de renommée mondiale et un expert en brèves de comptoir, des recettes
municipales qui puaient la banqueroute et des recettes municipales qui
sentaient bon l’oseille, Jean savait que choisir. Sa seule décision face au
combat que menaient ses voisins fut de ne rien faire. La réputation de son
village était sa seule priorité. Tant qu’il y avait des Flagada, il ne voyait pas
pourquoi il serait intervenu pour faire cesser les hostilités. Mieux encore, la
guerre avait eu un effet bénéfique sur les profits que faisaient les administrés
grâce au tourisme. Francis avait balancé aux autorités son voisin qui vendait
au-delà du cercle familial une pomme de terre de façon totalement illégale.
L’histoire fut portée devant la justice locale, s’ébruita jusqu’à Montreuil-sur-
Brêche, Chantilly, Neuilly-sur-Seine et Baris, jusqu’au ministère de
l’Agriculture et enfin jusqu’aux oreilles d’une personnalité éminente friande
de pommes de terre qui s’empara de cette sérieuse affaire. C’est elle-même
qui avalisa l’inscription de la Flagada au catalogue officiel des espèces pour
faire remonter sa cote de popularité. La France était en crise. Rome avait déjà
amadoué le peuple avec le pain et les jeux du cirque. La France fournissait
déjà la télévision. Il lui manquait le pain pour reformer le Panem et circenses,
ou plutôt la pomme de terre pour reformer le Solanum tuberosum et
televisum.
Étienne venait tout juste de récolter un peu plus d’une tonne de Flagada.
L’année suivante, il en récolterait le double. La production ne cessait de
croître et ses visites chez Dédé de décroître, mais l’offre ne répondait pas à la
demande. Ses pommes de terre étaient exportées jusqu’à Tokyo, New York et
Milan. La Flagada se mangeait aussi bien dans les palaces pékinois que dans
les palais d’Orient. Chez certains traiteurs de luxe, elle était présentée dans un
coffret en cuir de grande qualité comme l’auraient été une bouteille de
champagne millésimée ou une boîte de caviar iranien. Comme le caviar
iranien d’ailleurs, le prix d’une seule Flagada pouvait atteindre des sommets.
La rumeur courait qu’un tubercule avait été adjugé au prix de trois mille six
cents euros dans la salle des ventes Sotheby's de Londres. Rire était légal.
Rire n’avait pas de prix. Rire était hors de prix.
Étienne pouvait rembourser ses dettes sans se préoccuper du lendemain, ce
qui redonnait un peu de baume au cœur à un homme dont la balance
émotionnelle était en train de pencher vers une philosophie toute
edmontinienne du genre « C’était mieux avant ». Sa Évelyne, l’amour de sa
vie, son seul amour dépérissait devant ses yeux. Tous ces gens qui
s’affairaient autour d’elle pour avoir leur part du gâteau lui répugnaient. Les
conflits avec les voisins obligeaient sa femme à prendre des médicaments
contre les acidités d’estomac. La pharmacie était elle aussi très rentable. Un
jeune médecin allait même emménager dans le centre-ville. Les maladies les
plus diverses appréciaient de plus en plus le village. Stress, dépression et
anxiété s’y sentaient si bien.
La balance d’Erika penchait quant à elle vers les quatre-vingts kilos. Elle
s’engraissait dans tous les sens du terme. À gros cul, gros compte en banque.
Le magasin de souvenirs faisait un chiffre d’affaires qui aurait fait pâlir
d’envie le gérant de la boutique La Prairie de la rue Saint-Bonoré de Baris.
La ville lui manquait de plus en plus. C’est pourquoi, après avoir amené des
chaises Ikea à la ferme, elle avait décidé d’y amener la ville elle-même, ou
plutôt un ersatz de ville : des légumes du supermarché à l’esthétique parfaite
et sans goût, un réveille-matin qui sonnait tous les jours à la même heure, un
baladeur pour se couper du monde et un nouveau téléphone mobile pour
rester connectée avec le monde. Emmanuel ne comprenait pas bien pourquoi
les légumes du potager faisaient hurler Erika quand elle apercevait un petit
ver par-ci, une trace laissée par un puceron par-là, pourquoi elle appuyait
violemment sur le réveil pour pouvoir se rendormir et pourquoi le chant des
oiseaux ne l’apaisait plus autant qu’auparavant. Cette discorde entre ses
aspirations et celles de sa belle envenimait leur relation chaque jour un peu
plus. Il voulait combler les désirs de son premier amour, mais il ne les
comblait plus, plus rien ne les comblait d’ailleurs. Où qu’elle se fût trouvée,
Erika eût toujours manqué de quelque chose parce que certains êtres humains
pensent qu’ils ne sont réellement vivants que quand ils désirent. Se poser et
regarder ce qu’ils ont déjà ne leur fait voir que ce qu’ils n’ont pas encore.
Ce que Francis n’avait pas encore, c’était la Flagada et l’argent qui allait
avec. En outre, sa Renault 5 était devenue vulgaire, Fleur ne voulait plus
entrer dans une grange et ses vaches tremblaient dès qu’elles sentaient
l’odeur d’un porc. Ce qui n’effrayait pas Francis, c’était l’odeur métallique
du sang. Elle lui donnait envie de se venger toujours plus vite, d’aller
toujours plus loin, de frapper toujours plus fort, quitte à provoquer des
séquelles irréversibles. Sans cesse il cherchait comment il pourrait faire mal
pour de bon.
Tous les villageois sans exception savaient ce qui se passait non loin de
chez eux et tous sans exception avaient d’abord pensé que ce ne serait qu’une
passade. Des paris avaient même été faits chez Dédé. Chacun voulait savoir
qui allait capituler le premier. Un seul morceau de Flagada avait à l’époque
suffi à détendre les plus inquiets qui s’étaient même permis de railler Francis
lorsqu’il garait sa voiture non loin de la buvette. Étienne avait quant à lui eu
droit à tout un diaporama des plus belles photos de l’arrière-train de ses
vaches. Sans le savoir, ils avaient nourri l’animosité qui existait entre Gros et
Petit. Lorsque mère poule était tombée de l’échelle, ces inconscients s’étaient
enfin rendu compte que le conflit était peut-être plus grave que ce qu’ils
pensaient.
L’argent des paris avait été utilisé à bon escient pour faire repeindre la
carrosserie des deux Renault 5 et les équiper de pneus anticrevaison.
Philogomme avait demandé aux deux hommes de se faire une accolade très
fraternelle, ce qu’ils avaient fait sans grande conviction. Gleude le vétérinaire
était venu faire des séances de psychothérapie avec les vaches des Petit. Lors
de la première séance, il les avait détendues à l’aide d’un massage et leur
avait parlé durant des heures. Lors de la deuxième séance, il avait proposé à
chacune d’entre elles un petit tour par la brosse à vaches pour les débarrasser
de leurs parasites. Lors des séances suivantes, il avait quelques fois grouiné
sans prévenir, ce qui avait fait détaler plusieurs vaches dans les champs.
Persévérant, il avait grouiné encore, encore et encore, de plus en plus fort,
puis avait emmené dans l’étable un porcelet et pour finir une truie. Gérard le
vigneron était alors arrivé les bras chargés de bouteilles de vin chargées de
soufre afin de fêter dignement la guérison des bovins dans l’étable et par la
même occasion, espérait-il, la réconciliation des deux hommes. En vain.
Francis et Étienne avaient trinqué si violemment à leur santé que leurs verres
s’étaient brisés, que le vin rouge avait giclé sur la vache Frisette, que cette
dernière s’était ruée au fond de l’étable, apeurant de ce fait Fleurette, Fourme
d’Ambert, Folle-Avoine et Furibonde qui, malgré les thérapies de groupe de
Gleude, ne purent plus jamais se faire approcher par une bouteille de vin ; or
Francis aimait s’envoyer un coup de pinard dans l’étable avant de pailler.
À court d’idées, les amis proches des deux familles s’en étaient éloignés
petit à petit, peu à peu, imperceptiblement. Prendre parti leur était impossible.
Philogomme ne voulait plus se retrouver le cul entre deux selles de vélo,
Dédé s’interdisait de choisir entre insultes en vers et insultes en prose, Gérard
ne souhaitait plus que son vin tourne au vinaigre et Gleude refusait de
psychanalyser les deux mufles qui s’entre-déchiraient comme des barbares.
Tous savaient ce qui était à l’origine du conflit. C’est pourquoi même la
Flagada ne leur faisait plus envie. À quoi bon vouloir rire à tout prix quand
tout au fond de soi on pleure ? Les cache-misère hypnotiques furent remisés
et réservés aux touristes. Le village de Grenaille était devenu riche de
moyens, mais pauvre de bonne fortune.
16

La fête nationale de Grenaille dont Jean avait décrété qu’elle aurait lieu
chaque année le 28 septembre fut l’occasion pour eux de découvrir qu’ils
n’étaient pas au bout de leurs surprises. Un troupeau de touristes était
agglutiné sur la Grand-Place et attendait que les festivités commencent. Dédé
avait posé sur les tables bistrot de la terrasse de petits drapeaux de Grenaille
que Jean venait de faire fabriquer. Et il en était fier, Jean de Grenaille, de ses
drapeaux, symboles de toute une nation. Il pouvait en parler des heures, de
comment il les avait conçus.
Jean entama donc sa tournée pour raconter le cheminement de ses idées
aux vacanciers. « Je vois que vous regardez le drapeau posé sur votre table.
Savez-vous comment il a été créé ? » « Mangez donc ces frites et vous m’en
donnerez des nouvelles ! Les frites de Grenaille sont les meilleures frites au
monde ! Tant que j’y pense, savez-vous qui a imaginé notre drapeau ? »
« Mesdames, laissez-moi vous dire que le président est très honoré de vous
accueillir sur ses terres et qu’il a lui-même inventé le drapeau que vous voyez
affiché à côté de son portrait sur la façade de la mairie ». Et ainsi de suite.
Une fois prises dans ses filets, ses proies n’avaient plus d’autre choix que de
l’écouter, ce qu’elles faisaient toutes avec beaucoup de peine. Le président
pouvait être prolixe quand il s’agissait de parler de tout ce qu’il faisait de bien
pour son village. Voici à peu près quel était son discours. Il lui avait bien
fallu puiser son inspiration dans l’existant. C’est pourquoi il avait décidé de
sélectionner un drapeau existant qu’il trouvait à son goût. Le drapeau du
Brésil lui avait paru être une bonne base, puisque le vert représentait les
champs à la belle saison et le jaune la pomme de terre. Il s’était ensuite
ravisé. C’était un choix trop évident qui ne lui aurait valu aucun compliment.
Le drapeau du Maroc avec son unique étoile était un peu trop modeste et
celui des États-Unis d’une prétention qui lui aurait été reprochée. Il
s’inspirerait de ce dernier quand le village de Grenaille aurait colonisé les
villes voisines et qu’il serait découpé en de nombreux États. Le drapeau de la
Tanzanie dont le bleu et le vert étaient séparés par une bande noire lui faisait
penser aux conflits entre les Gros et les Petit, celui de la Namibie et des Îles
Salomon également. Le drapeau de la Barbade dont le trident pouvait être
confondu avec une fourche lui avait bien plu, mais la fourche était une arme
potentielle qui eût pu passer pour un message de haine. L’évidence s’était
alors enfin imposée à lui. Il devait trouver un drapeau simple avec un
emblème fort et positif. Le drapeau du Japon représentant un soleil rouge sur
un fond blanc virginal était ce qu’il lui fallait. Il avait remplacé le rond rouge
de ce drapeau par une pomme de terre. Le drapeau de Grenaille était donc un
drapeau blanc avec une pomme de terre en son centre. Simple et efficace,
sauf pour Jean qui avait cogité longtemps pour le dessiner.
La foule retint son souffle quand elle vit arriver au loin une vingtaine
d’hommes et de femmes portant une toge jaune avec un grand col marron,
des gants blancs ainsi qu’une coiffe rose ornée de lisérés d’or et de lardons.
Ces drôles de zigotos en tenue d’apparat appartenaient tous à la Confrérie de
la rolliflette, ladite rolliflette étant la tartiflette picarde, une tartiflette au
fromage de rollot. La toge jaune représentait les pommes de terre, le col
marron la partie gratinée du plat et la coiffe rose les lardons. Le grand maître
et ses disciples arrivèrent sur la Grand-Place. La foule s’écarta pour les
laisser passer. Quelques gourmands auraient bien mangé leurs coiffes en
velours qui, faute de pouvoir être lavées, sentaient assez fort les lardons. L’un
des disciples demanda à Étienne de le rejoindre au centre de la foule. Surpris,
père Gros s’avança vers les membres de la confrérie déguisés en rolliflette
d’un pas très cérémonieux. Le grand maître appuya sur ses épaules afin qu’il
se mît à genoux.
— Étienne Gros, la Confrérie de la rolliflette va procéder céans à ton
intronisation pour te récompenser de tes mérites.
— C’est trop d’honneur que vous me faites là.
— Lève-toi et lis le serment.
— Moi, Étienne Gros, intronisé au titre de chevalier, m’engage à
promouvoir la rolliflette, à faire connaître la rolliflette en tous lieux de
convivialité et à la faire déguster à ma table.
— Mange une bouchée de rolliflette afin de sceller ce serment.
Le grand maître enfouit dans la bouche du chevalier un gros morceau de
rolliflette à l’aide de sa spatule en bois géante qui faisait office de sceptre,
après quoi il posa cette spatule sur l’épaule gauche, puis sur l’épaule droite
d’Étienne.
— L’artisan costumier a cousu une toge à l’image de la Flagada. Revêts-la.
La toge fut amenée par deux disciples comme on aurait présenté une robe
de bal à une princesse. Très rigolote, voire ridiculement rigolote, la toge
jaune était brodée avec du fil bleu qui rappelait la peinture que père Gros
avait utilisée pour repeindre les murs de son voisin. Les broderies se
croisaient et s’entrecroisaient à n’en plus finir. Il fallait prendre un peu de
recul afin de percevoir toute la beauté de ce travail d’artisan. Ce n’était qu’en
se trouvant à quelques mètres de la toge que l’entrecroisement de fils révélait
toute la splendeur d’une bergère épluchant un tubercule au-dessus d’une table
recouverte d’une magnifique nappe. Cette broderie ressemblait à La Laitière
de Johannes Vermeer en version patate. La couleur des fils y était aussi
sûrement pour quelque chose. Sur la coiffe pendouillaient des pommes de
terre en peluche qui faisaient aussi office de grelots. Bien que flatté, Étienne
se demanda quand il allait pouvoir porter cet accoutrement mis à part en ce
jour de fête. C’est vrai qu’il faut quand même avoir une certaine classe et un
air détaché pour sortir les poubelles ou aller faire ses courses chez Super U
tout en ressemblant à la fois à un professeur de lettres, à un fou du roi et à une
Flagada.
Les disciples remuèrent les mains pour chauffer le public qui applaudit le
nouveau chevalier. Entra alors en scène l’animateur du Super U engagé par
Jean. Capable de faire acheter aux ménagères plus de six cents melons
charentais en promotion en quelques heures seulement, la pile électrique sur
ressorts avait de la voix. Jamais à court d’arguments, jamais fatigué, toujours
souriant, encore plein d’allant, Elvis Gosselin de Benicourt connaissait son
métier. Issu d’une famille de camelots, il avait pratiqué leurs méthodes sur les
marchés et dans les salons avant de les importer dans les supermarchés. Sa
technique ? Dévoiler le prix de la huitième merveille du monde après un long
discours bien rodé, prendre l’accent local, avancer des arguments
scientifiques, être convaincu de la qualité de son produit et saupoudrer le tout
d’un zeste d’humour. Sa devise ? « Un client qui prend le produit en main est
un client qui achète » Son talon d’Achille ? La mère de famille nombreuse
dont il avait brossé un portrait assez réaliste à la suite de sa longue carrière :
« Dès que tu aperçois les roues de son chariot, tu sais que tu vas en baver un
max. Ses monstres courent déjà dans tous les sens. Tu te prépares à toutes les
éventualités. Même si tu sais que t’as peu de chance d’attirer suffisamment
l’attention de la mère pour écouler ton produit, t’essaies quand même. Je te
donne un exemple :
— Bonjour, madame. Ce sont de beaux enfants que vous avez là. Puis-je
vous présenter…
— Timothée, arrête de frapper Léonie !
— … notre nouvelle gamme de produits détergents qui dégraissent tout sur
leur passage et qui sentent bon la Provence ?
— Capucine, si tu avales ce liquide vaisselle, tu vas te prendre la raclée de
ta vie ! Excusez-moi, monsieur, je vous écoute.
— Je disais donc que nous vendons un produit révolutionnaire qui vous
fera gagner un temps précieux et…
— Arthur et Ethan, descendez de cette étagère tout de suite ! Timothée,
lâche les cheveux de ta sœur ! C’est la dernière fois que vous venez faire des
courses avec maman ! Vous disiez ?
— Nos bonbons à la fraise sont en promotion. Ils sont sans sucre,
spécialement adaptés aux enfants surexcités. Ça vous intéresse ? »
Attiré par les rumeurs qui couraient sur la Flagada, ce vendeur
professionnel avait daigné venir jusqu’à Grenaille pour animer le tout premier
concours de mangeurs de pommes de terre du village, concours ridicule s’il
en est, et pourtant très attendu. Fraîche et dispose même après avoir parcouru
la France entière tout l’été, la coqueluche aux zygomatiques bien musclés
s’était déjà emparée du micro afin d’annoncer qu’un invité de marque était
présent, et pas des moindres. C’était le très célèbre Joey Chesnut, le
champion du monde du concours du plus gros mangeur de hot-dogs qui
attendait les prétendants au titre dans la tente installée en face de la mairie.
Son estomac entraîné successivement par des périodes de jeûne et des
étirements réalisés avec du lait et de l’eau pouvait se remplir de soixante-dix
hot-dogs en l’espace de dix minutes. Le glouton était là pour faire une
démonstration et ne participait évidemment pas au concours.
Elvis invita les concurrents à se rendre dans la tente où des caméras étaient
postées à plusieurs endroits. Elles retransmettraient une demi-heure plus tard
des images de goinfres à l’agonie sur les réseaux sociaux. Des centaines de
milliers de curieux allaient voir un film d’horreur. Contrairement aux belles
histoires, les horreurs font beaucoup parler d’elles. Faire le buzz pour attirer
plus de touristes dans son village, voilà quelle était la nouvelle stratégie du
maire.
Joey Chesnut fit la démonstration de son talent en fourrant dans sa bouche
pas moins de soixante-six pommes de terre en huit minutes. Pas des Flagada,
cela va de soi. C’eût été fâcheux qu’un invité fît une overdose. Vint ensuite le
tour des villageois de prendre place devant les monticules de patates. Alors
que le top départ allait être donné, Francis arracha le micro des mains d’Elvis
pour signaler que lui aussi voulait relever le défi avec son ami Étienne qui,
rappelons-le, s’était engagé à promouvoir la rolliflette et donc indirectement
la pomme de terre. Vêtu de son habit de cérémonie, Étienne ne rendrait le
tableau retransmis par les caméras que plus original. Père Gros se sentait
d’attaque. La bouchée de rolliflette qu’il avait avalée un peu plus tôt n’avait
fait qu’aiguiser son appétit. On installa deux couverts supplémentaires sur
l’une des tables de pique-nique en bois. Évelyne sentit des reflux acides lui
remonter jusque dans la bouche.
Elvis redonna le top départ et c’est alors que commença une véritable
orgie. Les vingt participants devaient engloutir un maximum de pommes de
terre en huit minutes. C’était la règle. Chacun d’entre eux avait toujours une
patate en main pour ne pas perdre quelques précieuses secondes. Pendant
qu’une main poussait un tubercule dans la bouche, l’autre main attrapait un
autre tubercule ou un gobelet rempli d’eau pour faire passer la bouillie
épaisse qui glissait difficilement dans l’œsophage. Les langues s’asséchaient
de plus en plus à mesure qu’elles ne pouvaient plus produire assez de salive.
Un bourrage n’était pas à exclure. C’est pourquoi un médecin observait
minutieusement chaque visage pour intervenir au premier signe
d’étouffement.
À deux minutes de la fin du temps réglementaire, le ton commença à
monter, les touristes se mirent à encourager ceux qui avaient toutes les
chances de gagner et parmi ceux-là se trouvaient encore Étienne et Francis.
Ils se jetaient de temps en temps un regard en rêvant secrètement qu’une
pomme de terre passe par le mauvais trou de leur ennemi respectif.
Edmontine criait dans les oreilles de son poulain pour l’encourager tandis que
Fleur faisait de même dans celles de son père. Elvis devait hausser le ton pour
se faire entendre. Le prodige de la phraséologie mercantile savait y faire pour
enflammer la tente : « Ça mastique, ça mastique, mais faut que ça passe ! »,
« Allez, les champions, faites-moi descendre tout ça », « Tous ces vilains
boutons de pantalon doivent sauter ! », « N’oubliez pas que des sacs de
pommes de terre à l’effigie de Joey sont en vente devant la buvette à Dédé. »
Tel était le tour de main par trop stupéfiant du camelot pour faire vibrer les
téléphones mobiles des spectateurs en train de vouloir rendre leur déjeuner à
la simple vue des concurrents qui avaient enfin compris qu’il valait mieux
écraser les patates préalablement plongées dans l’eau avant de les avaler.
À trente secondes de la fin du temps réglementaire, Étienne et Francis
étaient très clairement annoncés comme étant de potentiels vainqueurs.
Francis n’avait que cinq pommes de terre d’avance sur Étienne qui redoubla
ses efforts pour gober la bouillie qu’il avait dans la bouche en la poussant à
l’aide d’autres pommes de terre écrasées avec les paumes de ses mains. De
l’eau dégoulinait des bras des deux hommes. Des gouttes de sueur
ruisselaient sur leurs fronts. Leurs visages commençaient à se crisper, leurs
estomacs à se contracter, propulsant leurs têtes en avant, leur faisant émettre
des bruits de régurgitation sans que rien ne sorte de leurs gosiers cependant.
Leurs corps voulaient expulser la masse compacte qui dilatait leurs panses.
Leurs têtes le leur interdisaient. « Pas maintenant, pas si près du but »,
répétait intérieurement Étienne. Il voulait lui mettre la branlée de sa vie, à ce
serial bousilleur de pneus, à ce tagueur d’insultes, à cet exhibitionniste à la
ponctuation mal placée.
Edmontine et Fleur hurlaient de plus en plus fort, tapaient des pieds,
effrayant des touristes qui firent quelques pas en arrière. Vingt secondes, il ne
restait plus que vingt secondes avant la fin du concours. Francis ne devançait
plus son adversaire que d’une pomme de terre. Il n’arrivait plus à suivre. Son
cœur s’était emballé depuis deux bonnes minutes déjà et il sentait qu’il était
en train de le lâcher. La vengeance étant parfois plus forte que la raison, il
continuait malgré tout à avaler patate après patate. Pour rien. Ce fut Étienne
qui remporta le trophée. Il avait mangé cinquante-quatre pommes de terre.
Deux de plus que Francis. Chesnut n’avait jamais vu des amateurs réaliser un
tel exploit. Le médecin se précipita près des deux champions pour prendre
leur pouls et leur faire passer quelques examens et ce qui devait arriver
arriva : leurs estomacs reprirent le dessus et se vidèrent. Étonnamment,
personne ne sortit de la tente à la vue des deux tas qui, métaphoriquement,
parce que les décrire tels qu’ils étaient réellement ne serait pas très ragoûtant,
ressemblaient à… Non. Même métaphoriquement, ce serait ignoble.
Blanc comme un linge, Étienne releva la tête et fit ce qu’il n’eût pas dû
faire : gober une pomme de terre en narguant Francis d’un sourire. Furibard,
père Petit se leva, arracha la spatule géante des mains du grand maître et se
rua sur Étienne en la plaçant au-dessus de son épaule comme une batte de
baseball. C’est là que les villageois et les touristes sortirent tous de la tente en
courant. Étienne grimpa sur la table, sauta en l’air quand Francis fendit l’air
avec la spatule, évitant ainsi de se faire briser le tibia. Il courut sur les tables
adjacentes, suivi de près par son enragé de voisin. Les plats de patates
volèrent en l’air, tombèrent par terre, les gobelets d’eau éclaboussèrent les
bâches de la tente. Jean avait eu la présence d’esprit de couper les caméras
avant de déguerpir. Les deux belligérants étaient seuls et seuls les bruits des
objets qui faisaient les frais de leur combat donnaient des nouvelles de leur
état à leurs proches tout proches de la tente. Évelyne se bouffait un doigt,
Emmanuel tenait la main de sa belle et Fleur fixait ses yeux sur Erika quand
vint le silence, un silence de mort, un silence tout aussi inquiétant que celui
qui survenait quand mémé arrêtait de parler après avoir bu cinq verres de
poirette et que toute la famille se précipitait dehors pour voir si elle n’avait
pas passé l’arme à gauche.
Edmontine la courageuse découvrit la première que toutes les tables étaient
cassées, toutes les caméras détruites, tous les plats renversés, que deux corps
gisaient sur le sol dans leur propre bol alimentaire. Elle se précipita au chevet
de son fils qui avait quelques contusions sur les bras et une énorme bosse sur
le crâne de laquelle coulait du sang. Son fils respirait. « Tu peux dire à
Francis qu’on refait ça quand il veut », lui chuchota Étienne. Elle cria à l’aide
pour que l’on vienne examiner Francis. Un peu farouche, le médecin se fit
porter dans la tente par Chesnut himself. Il procéda à un examen complet du
second blessé qui n’avait apparemment reçu aucun coup. Sa jambe droite
était malgré tout bien amochée, son genou gonflé par un œdème et son mollet
plus tout à fait dans l’axe. Le genou avait dû être bloqué pendant que le corps
effectuait une rotation. Une opération était à prévoir pour visser et clouer l’os
durant neuf mois avec en bonus un plâtre à porter pendant trois mois au
moins.
Les deux hommes furent transportés à l’hôpital en ambulance et après
quelques examens plus poussés, il s’avéra qu’Étienne n’avait pas non plus été
épargné. Il avait un traumatisme crânien qui lui avait fait perdre connaissance
durant quelques secondes. Son os occipital avait été fissuré par un objet
lourd, avait dit l’infirmière. Quand Edmontine avait demandé au chirurgien
s’il pouvait s’agir d’une spatule en bois d’un mètre de long et de quinze
centimètres de large à son extrémité, il avait eu l’air sceptique. La fracture
n’était heureusement pas accompagnée de lésions cérébrales et aucune
intervention n’était à prévoir, mais ce n’était pas tout. Étienne avait une
fracture de la hanche qui s’était produite dans le tibia même. Punition
identique : vis et clous pour maintenir l’os en place durant la consolidation.
Évelyne et Félicie étaient hors d’elles. Bien qu’ils fussent en piteux état,
elles ne ménagèrent pas leurs hommes au sortir de la salle de réveil. Si tous
ces bleus, ces plâtres et ces interventions de menuisier sur leurs charpentes
n’étaient pas un avertissement, qu’est-ce qui aurait pu l’être ? Sermons dans
la chambre de gauche, reproches dans la chambre de droite, récriminations et
plaintes avaient fusé pour enfoncer les vis et les clous un peu plus
profondément. Ces femmes n’étaient pas inquiètes, elles étaient soulagées
parce qu’elles pensaient que ce tragique accident allait faire cesser une bonne
fois pour toutes les hostilités.
À Grenaille, tout était revenu à la normale. La fête se poursuivait sur la
Grand-Place où des bouchées apéritives surmontées d’une râpée de Flagada
avaient été gracieusement proposées aux centaines de visiteurs pour leur faire
oublier l’incident qui s’était déroulé là en fin de matinée. Envolés, les qu’en-
dira-t-on ; chassé, le désordre ; refoulés, les scrupules et dissipé, l’émoi qui
avait donné le bourdon aux fêtards. Les muscles étaient détendus, les langues
déliées et les rires tonitruants.
Jean décida qu’il organiserait un concours d’épluchage de pommes de terre
l’année suivante. Ce serait moins impressionnant qu’un concours de
mangeurs de pommes de terre, mais il y aurait moins de casse. Quant à ceux
qui avaient encore faim, un plat à partager était au menu de la buvette : Le
plateau de Bintje extra-large et sa sauce au cheddar. Bon appétit !
17

Onze mois s’étaient écoulés depuis l’hospitalisation de Francis et Étienne.


Les deux impotents étaient rentrés à la ferme après plusieurs opérations.
Francis avait été contraint de marcher avec des béquilles des mois durant et
Étienne de rester alité sous peine de ne plus pouvoir remarcher correctement
un jour. Ces mois de convalescence avaient été l’occasion pour Évelyne de
retrouver un peu de sa sérénité, l’occasion pour leurs amis de revenir boire un
coup à l’improviste, l’occasion pour Ferdinand d’asseoir sa surdité aux côtés
d’Edmontine et l’occasion pour Jean de poursuivre son entreprise. Ses
ambitions étaient démesurées, son appétit féroce, les comptes en banque de la
mairie toujours trop pâles et ses visées toujours plus obscures. Jean rêvait lui
aussi, rêvait de bâtir, de construire, d’agrandir.
Jean le maire devint donc Jean le promoteur immobilier. De terre sortirent
des pustules laides et purulentes qui défiguraient le paysage. De leurs cours
impeccables sortirent des portails coulissants qui barraient la route à tous
ceux qui se présentaient à l’improviste. Du goudron sortirent des lampadaires
et des dos-d’âne en plastique rouge et blanc. Du Super U sortirent des
voitures à plus de dix mille euros. Les urbains recréèrent exactement ce
pourquoi ils voulaient fuir la ville, transposèrent leur modèle ailleurs,
imposèrent leurs règles aux paysans du coin qu’ils ne connaissaient pas
vraiment, préférant rester isolés dans leur cité, préférant manger tout seuls,
veiller tout seuls et regarder la télévision tout seuls. Certains d’entre eux
avaient élu domicile dans leur pustule pour respirer trois cent soixante-cinq
jours par an un air plus si pur que cela. N’ayant plus nulle part où fuir, ils
partaient souvent en vacances parce que, quand même, Grenaille, c’était
bourré de pustules et qu’il fallait faire des heures et des heures de transport
pour se rendre au travail. Ce n’était pas une vie.
L’école du village avait rouvert ses portes. Petits urbains et petits ruraux
s’asseyaient donc côte à côte face à leurs professeurs et jouaient ensemble
dans la cour de récréation. C’étaient là les seules occasions pour les petits
ruraux de créer des liens, car l’emploi du temps des petits urbains était bien
chargé. Lundi : cours de danse. Mardi : football. Mercredi : piano. Jeudi :
cours d’anglais. Vendredi : courses au Super U. Samedi et dimanche : faire
des pointes, acheter une paire de crampons, faire ses gammes au piano et ses
exercices d’anglais. Pas le temps de jouer à l’aventurier dans le jardin ou à
cache-cache dans les rues du village, de grimper aux arbres ou d’apprendre à
traire les vaches, pas le temps d’imaginer ou encore de rêver. Les petits
ruraux, eux, avaient le temps de rêver et ils rêvaient beaucoup de la mer, des
pagodes et des dauphins dont leurs camarades leur avaient parlé. Comme
certains adultes, ils n’avaient pas conscience de la chance qu’ils avaient de
pouvoir vivre où ils vivaient.
C’est l’âme du village qui était corrompue, altérée, décédée. Le cœur des
habitants également. L’hôtel avait été racheté par un grand groupe et les
chambres se payaient une petite fortune. L’auberge était passée de
bistronomique à gastronomique, les prix aussi. Les caravanes avaient été
priées de débarrasser le plancher des vaches. Le café qui s’était installé non
loin de la buvette faisait de la concurrence à Dédé qui ouvrait souvent sa
porte pour se convaincre que ses nouvelles charnières n’avaient pas été un
achat inutile. Il les avait observés, les garçons de café de la buvette grand
luxe, ces travailleurs androgynes qui couraient entre les tables le plateau au-
dessus de leur épaule, ces acrobates qui brandissaient leur décapsuleur d’un
geste ample, ces prestidigitateurs qui glissaient l’addition en dessous des
soucoupes, ces voleurs qui savaient rien qu’au toucher faire la différence
entre une pièce de vingt centimes et d’un euro et qui pourtant se trompaient
souvent au moment de rendre la monnaie. Autant dire que ça l’énervait, le
Dédé, parce que chez lui, tout le monde se sentait unique et qu’en plus, les
boissons étaient moins chères. Certes, la déco n’était plus toute fraîche, mais
quand même !
Erika avait dû aider son homme pendant que le blessé était alité. Plus
capricieuse que jamais, elle avait exigé que les Gros embauchent une
vendeuse à plein temps et avait fait exprès de tout faire de travers pour ne pas
avoir à porter cette cotte qu’elle trouvait immonde et qui lui donnait de
l’urticaire. Peu convaincante au lit, elle avait lancé un ultimatum : « Si je dois
travailler aux champs, je me casse ! » Évelyne prit la relève. Erika resta à la
ferme et endossa le rôle de mère au foyer, rôle qu’elle prit très à cœur.
Les déjeuners en famille se résumaient à une pizza surgelée insipide vite
avalée devant la télé. Les pommes du verger servaient de compost. Les portes
du Super U faisaient la révérence à Erika. Les lits n’étaient plus faits, le linge
n’était plus étendu dehors, Emmanuel se prenait sans cesse les pieds dans
l’aspirateur robot et mémé se plaignait parce qu’il manquait toujours une ou
deux bouteilles de poirette dans la réserve. Il arrivait que la danseuse se
saoule devant la télévision afin d’oublier sa condition d’agricultrice
surexploitée.
La Flagada ne faisait plus rire que les gens de passage. Les villageois, eux,
n’étaient pas contents, mais pas contents du tout. Les environs de Grenaille
étaient moches, les rues sales et pleines de gens, les routes embouteillées, les
classes archipleines et les blagues de Dédé ennuyeuses. Seule une poignée
d’entre eux encaissaient l’argent dépensé par les touristes. Et quand bien
même eussent-ils été riches au point de pouvoir mettre des feuilles d’or sur
leurs façades ou de pouvoir manger tous les jours des pommes de terre
accompagnées de caviar, quand bien même, rien n’eût pu égaler le
scintillement des yeux de Dédé, la saveur des énormes cocottes que les
femmes de paysans posaient au milieu de la tablée et le toucher des mains
calleuses que leurs maris faisaient volontiers traîner sur dos et épaules. Le
coucher du soleil ne se regardait plus mie qu’avec un pincement au cœur.
Pendant qu’au restaurant on fricassait et qu’à l’hôtel on récurait sans grand
peine, c’en fut trop et le soulèvement fut populaire. Des sans-emploi des
fermiers des commerçants des parents s’étaient donné rendez-vous sur la
Grand-Place où fourmillaient des aoûtiens en short. D’un tas d’insatisfaits
émanaient des plaintes dont les éclats de voix se répercutaient sur les vitres
du bureau de Jean. En train de faire ses comptes, le maire n’entendait que la
mélodie des pièces qui s’entrechoquaient quand un objet non identifié éclata
sur la vitre et dégoulina jusqu’au rebord de la fenêtre, laissant derrière lui des
traces jaunes et translucides. Un œuf, on venait de jeter un œuf sur le palais
présidentiel. Les protestations se firent plus bruyantes. Jean n’eut pas besoin
de rejoindre la fenêtre pour savoir ce qu’il se passait dehors.
Bien qu’il n’entendît que par bribes les réclamations des manifestants, il en
connaissait la texture et elle était à peu près identique à celle de l’œuf qui à
cet instant était en train de cuire sous l’effet de la chaleur : insignifiante ; et il
en connaissait la texture, Jean de Grenaille, parce que ses oreilles étaient
partout et qu’il avait l’ouïe fine et qu’il avait déjà perçu des murmures et des
chuchotis et des gazouillements tout aussi insignifiants au comptoir de la
buvette, à côté de la poiscaille du marché ou entre deux tables de bistrot.
Toujours les mêmes, c’étaient toujours les mêmes qui ragotaient et c’étaient
toujours les mêmes qui avant ragotaient. Jamais contents étaient selon Jean
les habitants de Grenaille. La France était contente, toute la France, la France
entière, sauf les habitants de Grenaille.
Quoi qu’il en soit, sa cote de popularité était en baisse et il fallait qu’il
sauve son cul de maire. « Une mesure, vite ! » Fallait-il mettre en place un
système de visa ? Vendre des tickets de rationnement pour limiter la
consommation de Flagada et ainsi réduire l’attrait touristique du village ?
Fallait-il arroser les marches du perron de la mairie sur l’heure de midi pour
éviter les pique-niques intempestifs ? Caillasser les maisons des étrangers peu
scrupuleux ? Construire des postes-frontières ? Telles étaient toutes les
questions qui fusaient dans la tête de Jean. Il était tellement difficile de
revenir en arrière, de pouvoir à la fois avoir la paresse productive et la
productivité paresseuse. Faire des affaires, c’était aussi faire des choix et des
sacrifices, c’était aussi prendre le risque de se faire écraser un œuf sur le
visage tel que celui qui était figé sur la vitre et qui ne tarda pas à être rejoint
par un autre œuf, puis un troisième et enfin par plus d’œufs que les poules de
Grenaille ne pouvaient en pondre.
Mort de peur, Jean se cacha sous son bureau. Si les villageois avaient pris
d’assaut la mairie, qui sait ce qu’ils eussent pu lui faire ! La vision d’un
écartèlement sur la place publique fit se recroqueviller le président. Ce qui se
tramait dehors ressemblait à un coup d’État. Les villageois feraient de la
mairie leur siège et éliraient probablement Étienne le sage président. Une
bataille des fourches s’ensuivrait, faisant fuir les touristes, donnant à
Grenaille une image de village gaulois. Étienne Obélix nommerait Francis
Astérix Premier ministre et la paix entre les deux hommes serait totale. Jean
avait une idée fixe : aller se cacher dans les toilettes. Malheureusement pour
lui, la porte de son bureau grinça. Les envahisseurs avaient probablement
ligoté l’hôtesse d’accueil à la main courante du majestueux escalier qui
menait aux salles du conseil municipal séparées par un couloir pareillement
majestueux lequel menait au bureau de Jean. « Je suis un homme mort », se
dit-il.
Dehors, la maman de Jules cherchait son fils du regard. Elle ne le trouva
pas et se mit alors à renifler comme une chienne qui cherche son chiot, à se
baisser pour regarder entre les jambes des touristes, à courir vers tous les
recoins de la Grand-Place où par endroits cela gloussait, où les éclats de rire
fusaient, où l’on noyait dans la purée les dernières bribes de son chagrin sans
se soucier de l’omelette géante qui recouvrait les vitres de la mairie où au
premier étage un maire était en train de ramper pour s’échapper par la porte
située derrière son bureau. Elle avait été percée à cet endroit le 18 thermidor
de l’an IV, période à laquelle les coups d’État étaient légion.
Alors que Jean était sur le point d’en saisir la poignée, une ombre
gigantesque se dessina sur le mur. Foutu, il était foutu. Et tandis qu’il
pleurnichait, l’idée s’imposait à lui que sa place était là et nulle part ailleurs
et pourtant, il pensait qu’il se retrouverait quelques minutes plus tard sur le
perron en face de plusieurs centaines d’yeux ronds, lui, Jean de Grenaille,
ridiculement ligoté. Le cul en l’air, les coudes sur le sol et sa tête entre ses
mains, Jean n’eut d’autre choix que de :
— Capituler. Je ne peux que capituler.
— Ça veut dire quoi, capituler ?
C’est un enfant à la voix fluette qui avait posé cette question. Jean resta
quelques secondes dans sa position très suggestive avant de faire demi-tour
en soulevant successivement genoux et coudes pour vérifier s’il ne s’agissait
pas là d’une hallucination auditive. Jules se tenait devant lui les bras croisés.
— Comment es-tu entré ici ?
— Je suis passé par la porte de service.
— Où est ta maman ?
— Dehors. Elle jette des œufs sur vos vitres.
— Elle doit plutôt être en train de te chercher.
— Pourquoi sommes-nous dérangés par des gens que nous ne connaissons
pas, Jean de Grenaille ?
— Tous ces gens viennent pour manger notre Flagada.
— Pourquoi viennent-ils manger notre Flagada ?
— Flagada les rend heureux.
— Ils sont malheureux ?
— Beaucoup de personnes sont malheureuses.
— Ces gens ont pourtant l’air d’avoir tout ce dont ils ont besoin.
— Ce n’est qu’une façade, mon petit Jules. Toutes ces perles que tu vois
accrochées aux oreilles de ces femmes et toutes ces voitures qui possèdent
plus de chevaux que tous les villages alentour ne sont là que pour dissimuler
leur malheur. Dans la vie, ils font semblant d’être heureux. C’est leur second
métier.
— Pourquoi font-ils semblant d’être heureux ?
— À la ville, être malheureux est mal vu. Les urbains doivent montrer
qu’ils détiennent beaucoup de choses et qu’ils sont heureux parce qu’ils sont
riches. Des gens qui ne sont pas très riches et heureux, ça existe aussi. Les
malheureux pensent pourtant qu’ils sont malheureux et continuent donc de
vouloir être riches plutôt que de chercher la clé du bonheur.
— Ça doit être fatigant d’avoir deux métiers. Ils achètent donc nos
pommes de terre pour travailler moins.
— C’est un peu ça.
— Et que font-ils quand ils n’en ont plus ?
— Ils sont de nouveau malheureux ou ils reviennent ici.
— Sommes-nous heureux à Grenaille ?
— Nous sommes heureux, même si nous avons aussi nos petits soucis.
— Pourquoi cherchons-nous à être malheureux ?
— Nous ne cherchons pas à être malheureux.
— Si nous cherchons à être riches, c’est que nous cherchons à être
malheureux.
Jean ne sut que répondre à Jules parce qu’il ne pensait qu’aux manifestants
et qu’il voyait en cet enfant la providence. Il savait que faire pour calmer ces
lanceurs d’œufs : lâcher un peu de lest en fermant la rue principale aux
voitures une journée par semaine. C’était un minuscule pas en avant. Jean
n’était pas prêt à faire plus de sacrifices. La colère de ses administrés finirait
bien par s’estomper ou tout du moins par être reportée à une autre date, date à
laquelle il trouverait de quoi faire un autre minuscule pas en avant s’il n’était
pas déjà sénateur à Baris.
Jean vit aussi en cet enfant un bouclier humain. Il ouvrit la fenêtre, saisit
l’enfant par la taille et le brandit en guise de drapeau blanc. Les bruits de
révolte cessèrent immédiatement. La maman de Jules fut rappelée près des
troupes et s’engagea une discussion à voix basse entre les villageois.
— Il faut qu’on grimpe là-haut vite fait pour le neutraliser.
— Ce serait courir le risque qu’il blesse l’enfant.
— Ou qu’il le jette par la fenêtre !
— Jean est prêt à tout.
— Il est devenu fou.
— Il va tuer mon Jules !
— On doit négocier.
— Je suis d’accord.
— On peut échanger des otages. J’ai lu ça dans le journal la semaine
dernière.
— Qui veut y aller ?
— Pas moi. J’ai deux enfants à la maison et un crédit à rembourser.
— Moi non plus.
— T’as pas d’enfants.
— Peut-être, mais j’ai dix vaches à nourrir.
— Si personne veut y aller, faut qu’on négocie.
— Faut qu’on négocie.
— On récupère l’enfant et en échange, on promet au maire de nettoyer ses
vitres.
— Bonne idée.
— Qui parle ?
— Pas moi.
— Moi non plus.
— Vous êtes courageux, vous les hommes. Moi, un enfant, j’en ai qu’un et
je voudrais bien le garder, alors je vais y aller. Après, faudra plus rien me
demander. Compris ?
La maman de Jules s’avança vers la mairie, anxieuse à l’idée que son
fiston soit défenestré.
— Maire Jean, nous avons une proposition à vous faire.
Le maire secoua l’enfant de haut en bas pour signifier à la mère de
poursuivre.
— Pourriez-vous reposer Jules ?
Terrifié à l’idée de se prendre des œufs en pleine face, Jean secoua l’enfant
de gauche à droite.
— Bien. Si on vous promet de laver les vitres de la mairie, voulez-vous
bien descendre ici avec mon fils ?
Et l’enfant fut secoué de gauche à droite. Jean n’était pas idiot. Ça sentait
le guet-apens à plein nez. « Il n’a pas l’air de vouloir coopérer », murmura
l’un des manifestants, mais la maman de Jules avait plus d’un argument dans
son sac.
— Bien, maire Jean, bien. Et si je vous donne ma maison ?
Jules fut une nouvelle fois ballotté de gauche à droite. Ne sachant plus que
dire, la mère de Jules se mit à genoux sur le perron.
— Par pitié, ne tuez pas mon petit. Je ferai tout ce que vous voudrez, tout
ce que vous voudrez.
Le prétendu bourreau d’enfants comprit alors qu’il avait entre les mains de
quoi entamer d’âpres négociations. Cela lui importait peu que tout le monde
pensât qu’il était un défenestreur de mioches, bien au contraire, cela avait
même de quoi le ravir. Voilà qui allait lui rendre son autorité.
— Si vous lavez les vitres, que vous dégagez tous de la place et que vous
me promettez de dire du bien de Jean de Grenaille, je vous rendrai l’enfant.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— D’accord. Relâchez-le, maintenant.
— Lavez d’abord les vitres en signe de bonne volonté. Après, Jules sera
libre.
Les vitres de la mairie ne furent jamais aussi propres que ce jour-là. Jules
retrouva sa maman et Jean se remit tout de suite au travail en sachant qu’il
aurait dorénavant la paix.
La tentative d’infanticide fit le tour du village en moins de temps qu’il ne
fallut pour le dire. Les villageois avaient peur de leur maire devenu fou, sauf
Edmontine l’intrépide qui s’enfilait son sixième verre de poirette pour mieux
faire passer la nouvelle.
— Non mais ! Tu te rends compte, Ferdinand ? Vouloir tuer un enfant.
Émilienne doit en avoir les os qui frétillent là où elle est.
— C’est vrai qu’à être resté couché comme ça si longtemps, Étienne doit
avoir les os qui fourmillent.
— Edmontine se serait pas laissée faire comme ça !
— Pauvre Évelyne.
— Bois !
Francis, lui, en avait presque les os qui se brisèrent à nouveau de voir ainsi
son père pactiser avec l’ennemi. Il n’avait pas oublié sa défaite. Son corps ne
l’oublierait pas non plus. La charpente refaite à neuf et l’énergie débordante
après être resté si longtemps immobilisé à ne rien faire, cette histoire de prise
d’otage l’inspira.
18

Une semaine plus tard, Grenaille semblait avoir retrouvé sa quiétude


d’autrefois. Les villageois ne braillaient plus, les visiteurs patientaient
calmement dans les embouteillages en attendant de pouvoir pénétrer dans le
centre-ville et Dédé observait les serveurs du café. Jambes écartées et pouces
accrochés à leur réserve d’or, ils attendaient qu’un client lève la main pour
feindre d’avoir le champ de vision d’une taupe et ainsi pouvoir lire sur son
visage une exaspération qu’ils trouvaient très jouissive.
Du côté de la ferme, Emmanuel s’en allait contrôler les pieds de patates
dans les champs, Étienne était encore allongé dans le canapé et Erika était
couchée dans son lit. Mémé avait quant à elle sorti les chaises roses dehors.
Ferdinand ne tarda pas à arriver et s’assit sans rien dire comme il le faisait
depuis des années. Évelyne venait tout juste de terminer ses tâches
ménagères. Elle enfila sa cotte et sortit à son tour pour rejoindre Emmanuel.
— Bonjour, Ferdinand. Comment vas-tu ?
— Rentre donc dire à Edmontine que je l’attends.
— Elle n’est pas à l’intérieur de la maison. Elle doit être en vadrouille. Il
faudra patienter ! Les femmes savent se faire désirer.
— Si elle est en patrouille, dans ce cas, je vais l’attendre ici.
— En vadrouille, pas en patrouille.
— Tu dis ?
— Rien, Ferdinand. Emmanuel m’attend.
Personne ne s’inquiéta donc de la disparition d’Edmontine avant l’heure du
déjeuner. Au moment de mettre la table, Évelyne fit part de son inquiétude à
Étienne qui chercha sa mère deux minutes à dix mètres à la ronde et qui
conclut qu’elle avait dû se rendre au village. Ce n’est que sur le coup de dix-
sept heures qu’il commença à angoisser à l’idée qu’il ait pu lui arriver
quelque chose de grave. Il se rendit dans son bureau pour ne pas inquiéter
Évelyne et appela Dédé afin de savoir si quelqu’un avait vu sa mère au
village. La réponse fut négative. Il appela ensuite Philogomme et Gustave.
Mémé s’était volatilisée.
Évelyne avait senti comme une tension dans l’air et revint à la charge.
— Ce n’est quand même pas dans les habitudes de ta mère de disparaître
sans rien dire.
Étienne se sentit obligé de mentir.
— Elle doit encore être chez Dédé.
— C’est probable. Comme tu es sorti plus tôt de ton lit, va donc ouvrir le
courrier avant le dîner pour voir si nous avons bien payé toutes les factures.
— Ton homme fera tout ce qui te fait plaisir, ma perle rare.
Étienne ouvrit la première enveloppe qui contenait sans surprise une
facture d’eau qu’il classa avec les autres factures d’eau. La seconde
enveloppe avait été fabriquée manuellement avec du papier journal et ne
pouvait donc vraisemblablement contenir aucune facture, à moins que son
fournisseur d’électricité n’eût eu besoin de réduire démesurément ses frais de
gestion. Dans l’enveloppe se trouvait un simple feuillet sur lequel étaient
collées des lettres en gros caractères elles aussi découpées dans des journaux.
Le message était court et avait été écrit par une personne qui s’était amusée à
massacrer la langue française. Il a ici été corrigé pour en faciliter la lecture :
« Mémé retenue en otage. Rends la vieille contre rançon de cinq mille euros à
déposer sous pierre blanche au bout du pré. » Pour ceux que ça turlupinerait
de ne pas avoir à disposition les faits exacts, voici le message original :
« Mémé retenue en autage. Rends la vieille contre ransson de cinq milles
euros à déposer sous pière blanche au bout du pré. » Soit il manquait des
lignes au Robert de Francis, soit c’est Francis qui l’avait lu entre les lignes.
Évelyne attendait que les lasagnes achetées par Erika gratinent dans le four
quand Étienne déboula dans la cuisine. Son visage était empourpré de colère,
ses mains tremblantes et son souffle court. Évelyne lui arracha quelques mots
et, à force de persévérance, eut la demande de rançon entre ses mains. Son
estomac libéra une bonne dose d’acide chlorhydrique jusque dans son
pharynx, ce qui la fit tousser. C’en était fini de la trêve. Elle en avait la
certitude. La gorge du père Gros se desserra et il put enfin expulser son
aigreur.
— Ce saligaud va finir par me briser la hanche ! Ça va barder ! Notre
voisin est un pervers doublé d’un crétin qui, en plus, nous prend pour des
idiots.
— Calme-toi. Tu connais ta mère. Si ça se trouve, il va la relâcher d’ici
peu. Se farcir une mémé en colère pendant toute une journée, ça use. J’en sais
quelque chose.
Évelyne avait cette façon à elle de sentir ce qui se tramait ailleurs.
Edmontine avait été appâtée par l’analphabète au petit matin. Son radar à
nuisibles avait été trompé par la jambe de Francis qui semblait être
terriblement douloureuse. Il la pria de le suivre au pré où Furibonde avait
besoin de recevoir sa dose quotidienne d’antibiotiques à la suite d’une
infection bactérienne bovine qu’il qualifia de gravissime. Son aide était
requise pour immobiliser la tête du boviné, le temps que Francis lui fasse sa
piqûre. C’est quand ils contournèrent la maison que Ferdinand traversa la
cour et c’est quand Ferdinand s’assit que grand-mère Gros reçut un coup de
pelle dans les jambes. À terre, elle se fit ligoter les mains avec la corde qui
aurait dû servir à fabriquer un harnais de tête à Furibonde.
Évelyne se rendit dans les champs et Edmontine se rendit dans la cave des
Petit sans son consentement. Dans le cachot dont Francis n’avait encore eu
aucune utilité se trouvaient deux chaises. Le ravisseur força la captive à
s’asseoir sur l’une d’entre elles. Il la ligota solidement à la taille afin que la
chaise lui colle aux fesses. Pas farouche, la vieille utilisa tout le registre des
aigus de son arme vocale pour rendre le fils tout aussi sourd que le père. Elle
fendit les tympans de celui qui, quelques secondes plus tard, la bâillonna non
sans une certaine difficulté. Privée de sa voix, Edmontine se mit à frétiller
comme un poisson hors de l’eau en faisant avancer la chaise par de petits
bonds successifs. Une heure plus tard, la chaise fut lestée à l’aide de grosses
pierres. Oui, Edmontine avait sautillé durant soixante minutes et oui,
Edmontine n’était pas au bout de ses forces. Père Petit remonta aider sa fille
aux champs pour montrer sa trogne aux Gros et pour laisser le temps à sa
captive de se calmer.
Il redescendit à la cave à l’heure du déjeuner. Alors que dans la ferme d’en
face on mettait la table, à la cave on mettait une rouste à mémé pour être sûr
qu’elle la fermerait pour de bon.
— Tu vas te taire ?
Edmontine prononça un « oui » étouffé par le bâillon.
— Je t’enlève le truc que t’as sur la bouche. Si tu cries, gare à toi.
La prisonnière prit une bonne bouffée d’air qu’elle trouva puante comme le
sauvage qui venait de lui rendre la parole.
— T’es qu’une enflure. Attends de voir ce que tu vas prendre quand je
sortirai d’ici.
— Tu me donnes une idée. Et si je t’enfermais dans cette cave jusqu’à ce
que tu crèves de faim ?
— Si mourir signifie te voir croupir en taule, te gêne pas.
Francis trouvait la vieille un peu trop coriace à son goût. Il songea à tous
les instruments de torture qui étaient entreposés dans la grange. S’il le jugeait
nécessaire, il n’hésiterait pas à utiliser une fourche pour lui faire cracher le
morceau parce que là était bien son intention. Les revenus perçus grâce à la
vente de Flagada étaient autrement plus alléchants que quand il avait volé un
pied de pomme de terre dans les champs des Gros et il ne désespérait pas
qu’elle poussât un jour dans ses propres champs.
— Dis-moi comment le génie a créé sa patate.
— Non.
— Si tu me dis comment il a fait, je te libère.
— Ça servirait à rien. T’es aussi brillant qu’un trou noir.
La main de Francis partit toute seule. La tête de mémé faillit faire un tour
de trois cent soixante degrés. C’est pourtant un sourire qu’elle adressa au
kidnappeur. Edmontine avait envie de savoir si elle pouvait encore viser aussi
loin qu’à l’âge de douze ans. Elle bascula d’avant en arrière sur sa chaise
pour donner de l’impulsion à la boule gluante qui partit comme un boulet de
canon vers Francis.
— En plein dans le mille !
Edmontine n’aurait jamais pu imaginer que les concours de crachats
auxquels elle avait participé il y avait plus de soixante-dix ans de cela lui
seraient un jour utiles. Francis avait le visage visqueux et la mine déconfite. Il
croyait que mère-grand allait céder dès l’instant où il la ligoterait. L’intimider
afin d’obtenir les informations nécessaires pour cultiver la Flagada, voilà ce
qu’il voulait initialement faire. Il n’avait pas pensé que les choses prendraient
une tournure aussi sordide et pourtant, son avidité des richesses et des
honneurs l’avait pris au piège. Il ne pouvait plus reculer ou plutôt, il ne
voulait plus reculer, pas si proche de son but. Quelles qu’en fussent les
conséquences, il devait savoir comment créer un tubercule tel que la Flagada
ou du moins savoir comment le faire pousser dans ses champs.
— Dis-moi ce que ton fils met sur ses pieds pour qu’ils poussent si tu veux
pas me dire comment il a créé sa saloperie de pomme de terre rigolote.
— Rien de plus que sur les Bintje.
— Vous avez vraiment l’art et la manière de vous foutre du monde, vous
les Gros.
— Il ne met aucun produit que tu ne possèdes déjà sur les pieds de
Flagada.
— C’est impossible. Ses patates poussent pas dans mes champs. Ton fils a
forcément un produit miracle dans sa cave, menteur comme il est.
— Écoute, Francis. Edmontine voudrait t’avouer quelque chose.
Les yeux du père Petit se mirent à briller. Pour lui, c’était sûr, elle allait
cracher le morceau.
— Je veux bien être d’accord avec toi parce que je sais que ça te ferait
plaisir, mais dans ce cas, nous aurions tous les deux tort.
Les nerfs de Francis lâchèrent. Pris de quelques convulsions, il remonta
pour déjeuner. Sa femme et sa fille ne l’avaient pas attendu. Elles lui avaient
réservé un plat de macaronis au fromage dont la texture très gluante lui coupa
l’appétit.
Cette pause laissa le temps à Edmontine de réfléchir pour savoir que faire
afin de sortir de ce trou. Aucun objet coupant n’était à portée de main.
Aucune ouverture mis à part la trappe ne lui permettait de s’échapper.
Personne ne s’inquiéterait de sa disparition avant ce soir-là, elle qui avait pris
l’habitude de se rendre à la buvette en catimini pour aller se fendre la poirette
et remonter le moral à Dédé. Francis n’était pas un génie. Tout le village le
savait. Cependant, lui faire miroiter les cahiers de notes d’Étienne, c’était
prendre le rustaud pour plus sot qu’il n’était. Lui demander de la détacher en
échange de fausses informations n’était pas non plus envisageable, cela pour
les mêmes raisons. Lui expliquer que la Flagada avait besoin qu’on lui dise
des mots doux était quant à elle une échappatoire un peu capillotractée, ou
tirée par les cheveux, si vous préférez.
Ça bouillonnait dans le cerveau de la Gros. Ses mollets étaient raides. Elle
avait vraiment besoin de se dégourdir les jambes. Malgré les boulets qui
étaient accrochés aux pieds de sa chaise, elle se souleva pour faire quelques
pas et fit quelques pas encore puis, à force de pratique, fit le tour de la cave
en marchant à pas rapides. Elle essaya de se soulever un peu plus haut, mais
la chaise retomba net sur le sol. De rage, elle proféra quelques grossièretés.
L’adrénaline que son corps propulsa dans son sang lui donna une force
herculéenne. Elle souleva la chaise tellement haut qu’elle put presque se
mettre debout. La grand-mère avait de bons restes. De son temps, les femmes
s’occupaient des bêtes, du potager et de la maison. Ça vous forme un corps
pour la vie. De la force, elle en avait à revendre. Elle savait maintenant que
faire pour mettre chaos son adversaire.
À seize heures trente, le maître chanteur souleva une pierre blanche et n’y
découvrit qu’un ver de terre. À dix-sept heures, Évelyne commença à
s’inquiéter et Francis redescendit à la cave. Il était contrarié de devoir garder
mémé enfermée jusqu’au lendemain. S’il n’arrivait pas à obtenir d’elle ce
qu’il désirait, il lui semblait que c’était la moindre des choses de recevoir une
compensation financière de la part de ses voisins.
— Je t’ai pas trop manqué ?
— Si tu savais… Tu m’as rien apporté à boire ?
— Pas tant que t’auras pas été coopérative.
— J’ai soif !
— T’as qu’à parler !
— Si tu m’offres un verre de poirette, je veux bien te révéler un secret.
T’attends pas à ce que je te dise tout ce que je sais, mais je suis prête à faire
un effort. C’est aussi histoire de voir si je peux te faire confiance.
Francis réfléchit quelques instants à cette proposition qui n’était pas à la
hauteur de ses espérances, mais qui néanmoins faisait avancer son
interrogatoire. Si mémé lui racontait des craques, la poirette, il la boirait
devant elle.
— Tu me balances d’abord ce que tu sais.
— Ça me va.
— Je t’écoute.
— Approche et assieds-toi.
Francis vint s’asseoir en face d’une grand-mère plus que retorse.
— Approche encore un peu. Je veux pas m’esquinter la voix. Par ta faute,
j’ai trop gueulé ce matin.
Et père Petit s’approcha un peu plus près. Edmontine colla sa bouche sur
son oreille et lui susurra :
— Tu sais quoi ?
— Non. Quoi ?
— J’ai été lanceuse de poids dans une autre vie.
C’est en une fraction de seconde qu’Edmontine se hissa sur ses deux
jambes, qu’elle entama un mouvement oscillatoire et utilisa l’effet centrifuge
pour faire tourner les poids accrochés aux pieds de sa chaise comme les
nacelles d’un manège. Une toupie armée de grosses pierres se rua dans la
seconde qui suivit sur Francis qui se prit l’un des projectiles en plein sur la
joue. Edmontine eut mal pour lui. Le coup avait produit un drôle de
craquement, probablement celui d’un os de la mâchoire ou d’une dent. Elle
n’avait pas le temps de vérifier minutieusement l’état de santé de
l’inconscient qui gisait sur le sol. Edmontine s’approcha doucement de lui
afin de s’assurer qu’elle ne l’avait pas tué. Dans le pire des cas, ce serait de la
légitime défense, mais mémé ne voulait pas quitter cette terre en ayant tué un
homme. Cette idée l’aurait poursuivie jusque dans sa tombe. Francis respirait.
Elle secoua ses hanches pour défaire les cordes qui la maintenaient
attachée à la chaise. L’effet centrifuge avait légèrement dénoué les liens qui
lui serraient la taille. Elle les détacha donc sans peine. Pour ce qui était des
cordes qui lui enserraient toujours les mains, elle verrait plus tard.
À dix-sept heures dix, Étienne était sur le point de débarquer chez les Petit
avec une fourche et une casserole. C’est à ce moment que mémé refit surface
comme si de rien n’était. Les mains dans le dos, elle marcha en crabe dans la
cuisine pour aller saluer Évelyne.
— Salut, la compagnie !
— Tu es de retour ! Quel soulagement ! T’étais où ? On était morts
d’inquiétude !
— Dédé m’a enchaînée au comptoir. J’ai pas eu le choix. Je suis restée à la
buvette toute la journée. Il est au bord de la dépression, le pauvre.
Edmontine avait déjà un pied en dehors de la cuisine, mais Évelyne n’en
avait pas fini avec elle.
— Ici ! On a reçu une lettre anonyme nous demandant de verser une
rançon pour pouvoir te récupérer. C’est Dédé qui l’a rédigée, peut-être ?
— Écoute, Évelyne, j’ai eu une journée difficile. Tu peux pas savoir
comme c’est fatigant de se taper un Dédé dépressif durant toute une journée.
T’as l’impression de parler à un emballage de Carambar. Dans ces cas-là,
même la poirette suffit pas à faire passer le temps. Tu comptes les bouteilles
qui sont alignées sur les étagères derrière le bar et tu rêves qu’il te fasse un
cocktail flambé qui te fasse illico piquer du nez sur le comptoir, alors j’aspire
à un peu de calme quand je rentre chez moi le soir. Vos histoires de lettres,
gardez-les pour vous.
Elle avait l’art et la manière de mentir comme personne.
— Désolée de t’avoir froissée, belle-maman.
— Il est où, mon fils ?
— Dans son bureau. Il se demande encore comment il va s’y prendre pour
aller te récupérer en face.
Edmontine ressortit de la cuisine en crabe sous les yeux scrutateurs
d’Évelyne qui trouvait le comportement de sa belle-mère très étrange.
Étienne sauta dans ses bras quand elle fit irruption dans le bureau.
— Tu es vivante !
— Évidemment que je suis vivante ! Vous vous débarrasserez pas de moi
comme ça !
Edmontine se retourna pour montrer les liens à son fils qui les coupa à
l’aide d’un canif.
— Comment tu as fait pour t’enfuir ?
— Je l’ai assommé avec des pierres.
— Tu l’as tué ?
— Non. J’ai fait le travail proprement.
— Va falloir être vigilant en surveillant les champs vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. On se relaiera pour regarder les images prises par les caméras
de surveillance. Et à partir d’aujourd’hui, couvre-feu à vingt heures. Pas de
virées nocturnes, sauf autorisation de ma part.
— Oui, commandant en chef !
— Il faut vraiment qu’on calme une bonne fois pour toutes ce salopard.
— Quelle est la stratégie du commandant ?
— Cette nuit, c’est toi qui es d’astreinte. Tu restes assise devant l’écran de
contrôle. Je vais aller massacrer deux rangées de Bintje.
— À vos ordres !
— Arrête, maman, on n’est pas dans un film.
— Faut faire monter l’adrénaline si on veut le battre. Comment tu crois
que je suis sortie de la cave ? Je me suis imaginée enfermée dans le trou de
Francis jusqu’à ce que je meure de faim et de soif. C’est comme ça que j’ai
pu soulever la chaise à laquelle il m’avait ligotée et que je suis devenue une
toupie meurtrière. Faut se mettre en condition.
— À vos ordres, caporal-chef !
— Rompez !
On était plus fort que son adversaire quand on était épaulé par un
coéquipier tel que mémé. On ne se laissait plus faire, pas quand on s’appelait
Étienne Gros, qu’on avait la ferme intention d’en finir avec le mal et qu’on
avait une âme de guerrier.
19

Francis était sorti indemne du mauvais coup que lui avait porté la très
sportive Edmontine. Il avait juste recraché un bout de dent dans l’évier de la
cuisine en remontant de la cave. Cette énième lutte avait quelque peu
échauffé les esprits chez les Petit. Contrairement à Étienne, Francis n’avait
pas sa langue dans sa poche et ne préservait nullement sa famille. Que son
père, sa femme et sa fille s’inquiètent lui était égal, puisque le plus inquiet,
c’était bien lui. Il n’y avait aucune raison que tout le monde ne se gorge pas
pleinement de l’anxiété située juste à côté de l’oreiller de peur de voir qu’un
tour pendable avait été joué durant la nuit.
Autant dire que les Petit étaient sur leurs gardes. Ils redoutaient les
représailles, soupçonnaient l’imminence de la vengeance, essayaient de
contrecarrer les futures ripostes de leurs voisins. Il y avait comme une tension
dans l’air et presque, dirait-on, comme une odeur de poudre à l’intérieur de la
ferme, pas celle de la cocaïne, de la poudre dentifrice, de la poudre à éternuer
ou de la poudre détersive, pas non plus celle du sucre en poudre, du cacao, de
l’amande ou de la poudre de lait, non, cela ne sentait pas le gâteau tout chaud
sorti du four chez les Petit, ni même la poudre aux yeux, cela sentait la
poudre à canon. Aucune des deux familles ne possédait pourtant un canon,
bien qu’elles détinssent chacune dans leur hangar quelques obus datant de la
Première Guerre mondiale dont elles n’avaient jamais pensé à se servir. Cela
sentait le charbon et l’allumette brûlée parce que les Petit se faisaient un bon
gueuleton. Dans la maison, le climat était donc propice à la rébellion. L’odeur
de la viande sanguinolente avait réveillé le requin blanc qui sommeillait en
Francis. Ses trente-deux poignards déchiqueteurs de chair broyaient les fibres
musculaires d’une vache de réforme cuite au barbecue.
Étienne avait peut-être reçu le grade de commandant en chef, mais la
cruauté de Francis était incomparablement plus prodigieuse que celle de
l’homme dont le cœur rechignait à devenir Petit. Étienne avait un cœur grand
comme les tours Petronas, la Tokyo Skytree ou le barrage de Jinping, ou
comme toutes ces constructions mises les unes au-dessus des autres. Il voulait
rosser, cogner, attaquer, mais au moment où Francis avalait son bout de
barbaque, si Étienne eût fait le bilan des points marqués, son voisin
l’emportait haut la main. L’arroser de jus de groseilles, voilà comment il
s’était défendu jusqu’alors. Misérables étaient ses ripostes, admirable était sa
grandeur d’âme, réfractaire était sa haine. Étienne Gros était un honnête
paysan.
Le soir venu, le goût de la viande qu’avait dégustée Francis à midi lui
revenait dans la bouche par des renvois successifs. Cela faisait déjà vingt
minutes qu’aucun Gros n’était sorti de chez lui. Le couvre-feu avait été
respecté. Cette absence inhabituelle donna envie à Francis d’aller explorer le
seul lieu extérieur qui n’était pas observé à l’aide de caméras par son voisin.
Il était toutefois un peu trop tôt pour aller fouiner chez l’ennemi. Dans son
fauteuil, Francis regardait dans le vide, levait quelquefois la tête pour
consulter l’heure sur l’horloge puis regardait à nouveau dans le vide. Il
patientait.
Minuit sonna. Ferdinand s’était assoupi dans le canapé. Fleur était allée se
coucher. Félicie aussi. Francis regarda une dernière fois dans le vide pour
voir s’il n’y avait rien oublié puis se rendit dans la cour où il n’y avait pas un
chat, bien qu’un chat passât justement par là. Le félin caressa les mollets du
truand avec sa queue. Paranoïaque, père Petit se demanda s’il n’avait pas été
envoyé par les Gros pour l’espionner. Afin d’écarter tout danger, il fouilla
l’animal pour vérifier s’il n’avait pas de caméra accrochée à son collier ou de
micro dissimulé dans son pelage. Rien n’était à signaler. Il avait toute liberté
pour agir à sa guise. Francis entra dans le hangar à machines de son voisin,
enfila la paire de gants déposée sur le siège du tracteur, s’approcha de la
Grimme GT 170 S et jeta un dernier coup d’œil autour de lui avant d’arracher
l’une de ses griffes de toutes ses forces. Il subtilisa ensuite une paire de bottes
et s’enfuit au volant de sa Renault 5 pour se rendre chez Gustave où la
cuisine était encore éclairée.
Le vieil homme faisait rissoler une dizaine de Flagada qu’il avait trouvées
sous un manteau. Les trafics de pommes de terre étaient tenus par une
poignée d’étrangers peu scrupuleux, principalement des traders de profession
qui ne pouvaient, même à des kilomètres de leur lieu de travail, s’empêcher
d’acheter et de revendre toutes sortes de denrées en encaissant une plus-value
au passage. Ce n’était pas dans les habitudes de Gustave de noyer son chagrin
dans l’alcool. Même la crème fleurette ne lui faisait d’ailleurs plus envie. Il
n’avait plus envie de rien, Gustave. Il attendait que les grues passent au
printemps, que les flocons de neige tombent en hiver et qu’un touriste perdu
vienne frapper à sa porte pour lui demander son chemin. Son vélo avait été
remisé dans l’étable. Ses jambes atrophiées ne lui permettaient guère plus de
pédaler et guère personne ne pédalait jusque chez lui, même Philogomme
dont la tournée avait été considérablement rallongée à cause de toutes les
pustules qui étaient sorties de terre. Seuls quelques traders qui faisaient du
porte-à-porte pour refourguer leur came se présentaient chez lui. Le désarroi
et la misère affective faisaient vendre. Gustave avait pour une fois cédé à
leurs avances. Le marché auquel il ne pouvait plus se rendre était venu
jusqu’à lui. Le trader lui avait fait un bon prix. Il était même entré un instant.
C’est ainsi que cela sentait bon les échalotes et les réjouissances dans la
cuisine de Gustave. Il mangeait seul à une heure improbable un plat
improbable sans savoir qu’il était observé. Ces deux conditions très
improbablement réunies changèrent le cours des événements. Les Flagada
que savourait Gustave allaient ce soir-là à la fois le sauver des griffes d’un
tueur et le tuer. Trente minutes plus tard, Gustave mourrait.
Père Petit longea la vieille ferme délabrée en prenant soin de laisser
l’empreinte de ses pas sur les chemins boueux qui serpentaient à travers les
herbes hautes du jardin autrefois recouvert d’une belle pelouse. Mis à part la
lumière qui perçait les fenêtres de la cuisine, aucun éclairage extérieur ne
pouvait le guider jusqu’à la bouverie. Il s’aida donc de son nez pour rejoindre
l’étable où deux vaches étaient couchées les yeux à demi fermés et y fit sa
petite affaire. Il revint ensuite sur ses pas et jeta un coup d’œil à l’intérieur de
la ferme. Gustave était affalé sur son fauteuil troué d’un autre âge, se tournait
et se retournait en gesticulant, parlait seul, levait quelquefois subitement les
bras. Il n’avait rien entendu de ce qui venait de se dérouler dans sa bouverie
et fort heureusement pour lui, car Francis était d’humeur tueuse cette nuit-là.
Dans l’étable, du sang imbibait la paille et se mêlait à l’odeur d’urine, une
longue pique en acier avait été intentionnellement posée à côté de la queue
des deux victimes dont les yeux ouverts traduisaient l’effroi. La mort était
entrée sans y avoir été invitée. Les vaches avaient été apprivoisées par les
hommes, mais tous les hommes ne méritaient pas leur confiance. Les caresses
avaient anesthésié leur instinct, la promesse d’une gerbe de foin chloroformé
leur intuition. Les pauvres n’avaient rien vu venir, sauf une fraction de
seconde avant que le pic ne transperçât leur jugulaire.
La Renault 5 quitta les lieux phares éteints. La tête à l’envers, Gustave
grimpa l’escalier avec des dizaines de personnages plus drôles les uns que les
autres dans la tête. Il se rendit dans sa chambre à coucher et ouvrit la fenêtre
pour rafraîchir la pièce. Ensorcelé par les milliers d’étoiles filantes qui
traçaient des arabesques dans le ciel, il s’appuya sur le rebord de la fenêtre
pour contempler ce spectacle hallucinant. En regardant vers le bas, il aperçut
dans son jardin trois nains en porcelaine qui dansaient la farandole. Que
Gustave trouvât la vie belle à cet instant, tellement belle qu’il décida
d’approcher sa tête plus près des nains, tellement près que ses jambes
atrophiées ne purent plus faire contrepoids et qu’il dit au revoir à la vie.
Dans la cheminée des Petit, des flammes nourries par une paire de gants
couverte de sang léchaient l’épais mur en briques noirci par les centaines de
feux qui jadis réchauffaient des marmites de soupe. Il était content de lui, le
Francis. Bien que le plan avec mémé eût échoué, celui-là de plan, il en était
certain, allait se dérouler comme prévu, et ceci même s’il avait très chaud
parce que faire un feu au mois d’août, ce n’était pas vraiment une bonne idée.
Trois corps restèrent ainsi à terre durant plusieurs jours. Personne
n’attendait Gustave, nulle part, et encore moins ses vaches. L’annonce de sa
mort fut ébruitée par le vent et la chaleur. Une odeur de mort s’engouffra
dans les narines de son voisin qui découvrit un cadavre à côté de trois nains
de jardin. Le massacre qui avait eu lieu dans l’étable avait plus que
probablement été exécuté à l’aide du pic laissé sur place. Les policiers
récoltèrent suffisamment d’indices pour ouvrir une enquête pour meurtre
bovin. Concernant le corps de Gustave, ils ne surent que penser. La victime
s’était peut-être jetée par la fenêtre après avoir découvert ses vaches
ensanglantées. Le vieux avait aussi pu être poussé par l’assassin qui voulait
avoir le champ libre pour tuer les vaches. L’homme qui s’était introduit dans
la chambre pouvait également avoir une profonde aversion pour les nains de
jardin. Aucun policier ne songea évidemment que c’étaient les nains eux-
mêmes qui avaient précipité la mort de Gustave.
Deux poulets débarquèrent quelques heures plus tard chez père Gros. Ils
inspectèrent ses machines, trouvèrent une paire de bottes dont les semelles
étaient couvertes de boue fraîche, passèrent les menottes à Étienne et
l’emmenèrent au poste. Les indices étaient confondants, un peu trop
confondants même, même un peu trop Gros pour être crédibles. Emmanuel
fut consterné d’apprendre que son père croupissait dans une cellule quand il
revint des champs. Il fit immédiatement monter Évelyne et Edmontine dans la
Renault 5 pour les conduire au poste de police. Seule Erika resta à la ferme
parce qu’elle puait la poirette et qu’elle avait envie de dormir. L’occasion fut
trop belle pour Fleur qui se demanda que faire pour que sa rivale sortît de ses
gonds. Elle avait entendu les tourtereaux se disputer à plusieurs reprises et
elle s’en frottait les mains. La fausse blonde était au bord de l’explosion et ne
tarderait pas à péter un câble. Elle en était certaine. Un tout petit coup de
pouce suffirait à précipiter les choses. Les chaises roses avaient été laissées
dans la cour et Erika, elle le savait, y tenait beaucoup, à ses chaises roses.
Elle transporta les transats dans le hangar à machines, leur donna quelques
coups de marteau pour expulser sa haine puis les enterra dans les champs des
Gros en prenant soin de laisser dépasser de terre quelques barres en acier
blanc. Même si elle eût préféré mettre un coup de marteau sur les jambes de
la danseuse, elle jubilait en imaginant Erika bouillonner de colère.
Alors que le reste de la famille Gros était en chemin, Étienne étudiait la
prostituée et l’ivrogne qui l’attendaient dans la cellule collective. Le
lieutenant qui lui tenait le bras était un gars du coin nommé Taillandier qui
avait passé plusieurs fois ses vacances en compagnie d’Emmanuel quand il
était petit. Bien qu’il fût informé par ses collègues que le Gros était
indiscutablement un boucher et qu’il n’était pas exclu qu’il fût également
nanophobe, il ne voulait ni ne pouvait croire en la culpabilité du fermier. En
ami de la famille, c’est donc tout naturellement que le lieutenant avait tenu à
amener lui-même Étienne jusqu’à la cellule. C’est aussi tout naturellement
qu’il le traitait avec le plus grand des égards. Même si les preuves étaient
accablantes, ce père de famille respectable était présumé innocent jusqu’à
l’issue de son procès.
Taillandier détacha le trousseau de clés qu’il portait à sa ceinture. Il fit
glisser la porte de la cellule qui avait sacrément besoin d’être graissée.
L’ivrogne se réveilla et la prostituée se boucha les oreilles.
— Je vous en prie, monsieur Gros.
— Non, lieutenant, allez-y d’abord. J’ai tout mon temps.
— Non, après vous.
— Je vous remercie, mais j’insiste.
— Puisque vous insistez.
Taillandier entra donc le premier dans la cellule, suivi de très près par
Étienne dont il tenait toujours le bras.
— Désirez-vous un verre d’eau avant que je parte ?
— Non, merci, ça ira.
— Moi, je veux bien un verre de pinard !
C’est évidemment l’ivrogne qui avait crié.
— T’es assez alcoolisé pour l’année à venir !
Et Taillandier repartit. S’engagea ensuite une conversation entre un fermier
suspecté du meurtre de deux vaches, une prostituée arrêtée pour racolage et
un ivrogne soupçonné d’avoir trop bu. Enfin, plutôt entre un fermier et une
prostituée, parce que l’ivrogne s’endormit presque instantanément.
— T’as fait quoi pour être coffré ? demanda la prostituée.
— Rien.
— Moi, j’ai été ramassée sur le bord de la route par un poulet déguisé en
étalon. Voilà, tu sais tout. Dis-moi ce que t’as fait. Ici, tu peux parler.
Personne te jugera.
— Ça fait combien de temps que vous êtes enfermée derrière ces
barreaux ?
— Douze heures et trente-six minutes.
— C’est précis.
— On a que ça à foutre, compter les minutes.
— Vous n’avez pas les fesses engourdies ?
— Si, mais je peux pas rester debout. T’as vu la hauteur de mes talons ?
La prostituée se leva et fit le tour de la cellule avec ses échasses en cuir
verni rose pour les faire voir à Étienne.
— Si je puis te tutoyer et te donner un conseil, évite le rose la prochaine
fois, ça met la puce à l’oreille. Tes chaussures ont la même couleur que mes
chaises de jardin suédoises.
— Toi, le fermier, t’as des chaises roses dans ton jardin ? Je te crois pas.
— Dans la cour. Et une mère qui sait danser le moonwalk.
— Tu me charries…
— Du tout.
— T’es un fermier qui vit avec son temps.
— Situé à mi-chemin entre tradition et modernité.
La femme aux talons vertigineux cracha son chewing-gum et extirpa de la
poche de sa jupe une petite boîte en carton qui en contenait une dizaine
d’autres.
— T’en veux un ?
— Pourquoi pas.
Et c’est ainsi que père Gros se retrouva dans une cellule assis à côté d’une
prostituée et qu’il mâcha du chewing-gum pour la première fois de sa vie.
— T’as d’autres trucs géniaux à me balancer ? Parce que tu peux pas
savoir comme ça fait du bien de causer un peu. Je te raconte même pas
comment l’autre poivrot à côté, il m’a saoulée toute la nuit pour avoir à boire.
T’as de la chance qu’il se soit endormi. Attends de voir quand il va se
réveiller.
— La copine de mon fils est danseuse de samba.
— Mémé et elle doivent drôlement vous divertir quand vous savez pas
quoi foutre en hiver.
Étienne ne releva pas le « savez pas quoi foutre », même s’il eut envie de
lui proposer de faire un stage à la ferme pour qu’elle sache que « savez pas
quoi foutre » est une expression que les paysans sont très loin d’employer.
— Nous avons aussi nos loisirs, nous autres. Tiens, voilà maintenant
presque un an, j’ai participé à un concours de mangeurs de pommes de terre
et j’ai gagné. J’ai avalé cinquante-quatre pommes de terre en huit minutes.
— Non !
— Et en portant un chapeau avec des grelots qui avaient la forme d’une
pomme de terre.
— Incroyable !
— Bon, après, ça a mal tourné. On a frappé mon bassin avec une spatule
en bois géante. Résultat : j’ai eu des vis dans la hanche. Regarde, là, t’as vu la
cicatrice ?
— Tu paies pas de mine avec ta gueule d’homme à qui on confierait son
nouveau-né pour aller pisser et tes vêtements de troisième main, mais en fait,
t’es un mec hypercool. Tu devrais écrire un livre. Ça marche bien, les livres,
surtout quand les gens qui les écrivent ont des choses intéressantes à raconter.
J’ai voulu écrire un livre sur mon métier pour expliquer pourquoi j’en étais
arrivée là, mais j’ai pas pu écrire plus de dix lignes. Je suis pas une as du
stylo. Par contre, je connais mon métier sur le bout des doigts. Je te fais
grimper un mec aux rideaux en quelques secondes, ce que je fais d’ailleurs
souvent, histoire que ça dure pas trop longtemps, surtout quand le mec a pas
une super hygiène. Là, j’y plonge la tête en me disant que ce ne sera pas une
partie de plaisir, que ce que je vais lui faire, à son oiseau, ce sera
certainement la première douche qu’il aura prise depuis au moins une
semaine, mais que ce sera court. Alors je descends lentement, histoire de
m’habituer aux odeurs, puis…
— Ça va, ça va, j’ai compris.
— Ta femme, elle sait y faire ?
— On fait plus trop, si tu veux tout savoir.
— C’est vrai que tu commences à te faire vieux. La machine doit plus être
aussi performante.
— Pas du tout ! Tout a commencé quand j’ai un jour creusé une cave.
— Continue.
— J’y ai passé des mois pour faire des expériences scientifiques. Je vais
t’épargner les détails. La Flagada, c’est moi qui en suis l’inventeur !
— C’est pas vrai ! Dommage que les Schtroumpfs m’aient pris mon
mobile. Mes copines auraient été grave jalouses si j’avais pris un selfie avec
toi.
— Et c’est ainsi que je suis en quelque sorte devenu dealer et que chez
moi, ça ressemble à un lieu hypersécurisé avec des caméras partout. J’ai
même dû acheter deux pistolets à eau.
— T’as été attaqué, c’est ça ?
— Juste un vol, un kidnapping et une demande de rançon.
— Moi qui pensais que tu foutais rien, James Bond.
L’ivrogne se réveilla pour réclamer son verre de rouge.
— Ferme-la, l’alcoolo, sinon mon pote va t’en coller une. Il a pas l’air,
comme ça, mais c’est un dur à cuire.
Taillandier revint des bureaux où s’était déroulée toute une série
d’interrogatoires.
— T’es libre, l’ami. Ta femme et ta mère ont été interrogées par des
collègues pendant que je prenais ma pause et elles nous ont assuré que tu
étais à la ferme entre vingt-trois heures et une heure du matin. Personne n’a
pu retrouver les gants qui ont probablement été utilisés pour commettre le
crime. Nous n’avons donc pas suffisamment de preuves pour te retenir ici. Ne
t’inquiète pas, on va continuer à chercher et on le trouvera, cet enfoiré qui t’a
fait ce sale coup.
— Je n’en doute pas, lieutenant.
— Évelyne et Edmontine ont été raccompagnées à la ferme après
l’interrogatoire. Ton fils t’attend ici. Il va te ramener chez toi.
Conforme à ses principes, Étienne eût été bien mal à l’aise de proposer au
lieutenant d’aller faire un tour chez les Petit et de passer pour une balance.
Les conflits entre villageois se devaient de se régler entre villageois. Il en
avait été ainsi durant des centaines d’années à Grenaille. Lorsqu’ils fourraient
leur nez dans les affaires des paysans, les policiers étaient mis sur de fausses
pistes, abusés lors des interrogatoires, voire attaqués par quelques pierres ou
quelques œufs dont ils ne pouvaient identifier la provenance.
La prostituée et l’ivrogne se bouchèrent les oreilles quand le lieutenant
entra dans la cellule pour retirer les menottes accrochées aux poignets
d’Étienne. Tandis que ce dernier allait passer la porte, il se retourna et dit au
revoir à ses compagnons de cellule.
Vous qui m’avez tenu compagnie tout ce temps.
Merci de m’avoir permis de faire un bilan.
Aujourd’hui plus que jamais mon courage est grand.
Je m’en vais de ce pas guerroyer dans mes champs.
— Poète, en plus ! C’est trop beau. Le poulet, t’as pas un carnet pour que
je note ?
— Et puis quoi encore !
— Merci, le fermier. Tu m’as redonné envie d’écrire.
— Les amis, ce n’est qu’un au revoir. On se reverra, soyez-en sûrs.
— J’espère bien ! Lieutenant, quand est-ce que je peux sortir pour aller
acheter un cahier et un stylo ?
— Pas tout de suite. Ce n’est pas la première fois qu’on te ramasse sur le
bord de la route alors quelques heures de plus en cellule ne te feront pas de
tort. Toi, l’ivrogne, dans une heure, tu peux sortir d’ici.
Étienne était libre.
— Merci, Taillandier. Vous passez prendre l’apéro à la ferme quand vous
voulez.
— Ce sera avec plaisir, s’il est accompagné d’une purée maison, si vous
voyez ce que je veux dire. Ça me rappellera ma jeunesse. J’avais oublié que
vous étiez un très bon poète.
Le lieutenant avait cru que le dernier alexandrin était une métaphore et que
le fermier comptait simplement labourer ses champs. Il se trompait. Étienne
venait de se donner du courage en vers. Lui qui n’avait plus récité de poème
depuis des mois, ce n’était pas bon signe pour son voisin.
20

La police déduisit dans l’après-midi que Gustave s’était jeté par la fenêtre
de sa chambre à la suite d’une overdose. Erika conclut que des vandales s’en
étaient pris à ses chaises. Au village, ces nouvelles se répandirent comme une
traînée de poudre. Des dealers de grands chemins frappaient à toutes les
portes. Des fossoyeurs de meubles suédois rôdaient près des habitations. Un
tueur de vaches était toujours en liberté et pouvait frapper à nouveau à
n’importe quel moment. Étienne avait été placé en garde à vue et s’était lié
d’amitié avec une pute. C’est un ivrogne qui venait de passer quelques heures
en cellule qui l’avait dit à Dédé en échange d’une bouteille de vin. Le village
pittoresque était devenu un « village qui craint » selon les termes de Sophie
qui se demandait si elle n’allait pas fermer boutique.
Des valises furent bouclées. Quelques voitures quittèrent le parking de leur
pustule. L’hôtel n’affichait plus complet. Jean décida sur le tard d’organiser
une fête pour faire cesser ce sauve-qui-peut. Un artificier fut dépêché sur
place et des affiches placardées sur tous les commerces du village pour
annoncer l’événement. Des employés municipaux rassuraient les touristes en
passant entre les tables des terrasses. Tout allait bien au village. C’était un
lieu sûr. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Que tout le monde prenne
un verre sur l’ardoise du maire et santé !
De retour du poste de police, Étienne fonça dans son bureau et invita
Edmontine à le suivre.
— Tu vas aux champs et tu me dis où en sont les Petit.
— Chef, oui, chef !
Une demi-heure plus tôt, Emmanuel avait dit « c’est le moment ». Son père
étant absent, il avait appelé Prosper pour qu’il vienne l’aider à récolter les
pommes de terre. Les Petit les avaient suivis un peu après pour faire de
même. Francis tractait l’arracheuse et Fleur la benne. Ils avaient commencé
par récolter la partie du champ la plus proche de celle des Gros.
Edmontine s’approcha nonchalamment des parcelles en éclaireur afin de
voir où ils se trouvaient et à quelle vitesse ils roulaient. De retour dans le
bureau, elle annonça à son fils :
— C’est le moment.
— Propriétés du champ ?
— Un champ de bataille.
— Je parlais de la texture de la terre.
— Sèche et friable.
— Parfait. Les tranchées ?
— Toujours bien hautes.
— Doctrine zéro mort, uniquement des bombes inertes et des frappes
chirurgicales, aucun dommage collatéral et attention aux tirs amis.
— Entendu.
— Prends ton barda. On y va.
Nantis d’une certaine assurance, les deux soldats s’étaient dirigés vers les
champs. Les petits fauteurs de guerre conduisaient leurs engins. Ils n’avaient
pas vu que mémé et son fils s’étaient cachés entre les buttes qui avaient été
tout spécialement aménagées à cet effet. Il était enfin là, Étienne, vêtu de sa
cotte, armé d’un lance-pierres et couché à côté d’un sac à dos rempli de
missiles, là où il voulait être depuis des jours, observant les Petit qui allaient
et venaient tout proches de lui.
— Prête ?
— J’attends vos ordres, commandant.
— Dès qu’ils sont de retour, on attaque.
Le bruit de l’arracheuse se fit plus franc. Quelques oiseaux s’envolèrent.
— Ils arrivent. Tiens-toi prête.
Edmontine prit une pomme de terre dans son sac à dos et la plaça sur le
lance-pierres. Quand Fleur passa devant elle, elle tira maladroitement sur une
roue. Étienne visa quant à lui père Petit qui avait laissé la fenêtre de son
tracteur ouverte. La pomme de terre atterrit sur le toit du tracteur. Francis ne
tourna même pas la tête en direction des deux mitrailleurs. Le bruit de
l’arracheuse avait dû couvrir celui du tir. En quelques secondes, Étienne
rechargea son arme et tira à nouveau. Cette fois, la pomme de terre percuta la
mâchoire de Francis.
— En plein dans la face !
— Bien fait pour lui !
— On vise la fille. Faut qu’elle déguste, elle aussi.
Fleur se fit tirer dessus à trois reprises. L’un des projectiles brisa la vitre de
son tracteur. Folle de rage, elle freina d’un coup sec, contraignant son père à
faire de même pour que l’arracheuse ne crache pas les pommes de terre dans
les champs. Père et fille sortirent de leur tracteur et regardèrent dans toutes
les directions.
— Fille, c’est un coup des Gros. Ils doivent se trouver pas loin.
— Si c’est eux, je ferai ce qu’il faudra pour t’aider.
— Va chercher le fusil de chasse qui est caché dans le hangar. Je vais leur
foutre la trouille de leur vie.
Francis continuait à inspecter les lieux quand il entendit un rire étouffé non
loin de lui. Edmontine n’avait pas pu s’empêcher d’imiter la tête qu’avait fait
Francis quand il s’était pris la patate en pleine figure. Père Petit s’approcha
discrètement de la tranchée avec quelques pommes de terre dans les mains. À
quelques mètres seulement des deux moqueurs, il put voir une touffe de
cheveux dépasser de la butte. Il tira à son tour. Edmontine et Étienne
détalèrent comme des lapins en direction de la ferme. Francis grimpa dans
son tracteur et les suivit en appuyant à fond sur l’accélérateur. Alors qu’il
était presque arrivé à leurs bottes, les lapins se séparèrent en faisant de petits
sauts de gauche à droite. C’est Étienne à qui Francis en voulait le plus, il
continua donc à le poursuivre. À la sortie du champ, il l’avait presque
rattrapé. Manquant de se faire écraser par deux roues presque plus grandes
que lui, le génie se transforma en sprinteur. Le visage tiré par l’effort, les bras
pliés à quatre-vingt-dix degrés et le front en sueur, le fermier qui n’était ni
Michael Johnson ni au mieux de sa forme réussit à rejoindre son hangar et
grimpa à son tour dans son Fendt 720. Edmontine s’était pour sa part cachée
derrière une botte de foin. Francis surprit Étienne quand il emboutit son
tracteur en lui démolissant à moitié l’arrière-train. Étienne était coincé. Il ne
pouvait ni avancer ni reculer. Francis fit marche arrière et se rua une nouvelle
fois sur le tracteur du père Gros qui fit un bond en avant.
Alertées par les bruits, les deux familles sortirent dans la cour. Emmanuel
et Prosper revinrent à ce moment-là des champs pour décharger les pommes
de terre. Quand il vit le tracteur du père Petit foncer droit sur celui de son
père, Emmanuel donna un grand coup de volant sur la gauche, tellement
grand que Prosper fut projeté sur la droite. La gueule collée à la vitre, le nez
cassé, il se mit à geindre. Le craquement des os et les subséquents
gémissements plaintifs de son copilote n’arrêtèrent pas Emmanuel qui fonça
droit sur Francis, le contraignant à faire marche arrière à toute vitesse.
Étienne profita de cette aubaine pour sortir du hangar. Complètement fou,
père Petit redonna un coup d’accélérateur. Il faillit écraser Évelyne qui s’était
mise en travers de son chemin et percuta les tracteurs du père et du fils Gros
en même temps.
C’est à ce moment qu’Erika émergea après avoir fait une interminable
sieste. À bout de nerfs elle aussi, fatiguée de rien foutre, exaspérée par le
chant du coq, par les mouches, par la bonhomie d’Edmontine et par les
odeurs de fumier, c’est donc à ce moment qu’elle trouva opportun de mettre
son grain de sel : « Vous êtes vraiment des taches, des fous, des
péquenauds ! » C’est cette phrase assassine qui allait à jamais changer le
visage de Grenaille. Il faut cependant reconnaître ici que le terme « fous »
n’était pas totalement inapproprié.
Sans aucune autre forme de procès, Fleur épaula le fusil de chasse, y colla
sa joue, ajusta la position de l’arme en regardant bien la bande et tira sur
Erika. Les plombs n’eurent pas le temps de transpercer la chair de la
danseuse. Edmontine était de retour et s’était jetée sur la bimbo. À plat ventre
sur le sol, les deux femmes ne quittaient pas la furie du regard. Emmanuel
ouvrit la portière pour venir en aide à sa belle. Fleur pointa son arme sur lui et
le contraignit à la refermer aussitôt. Étienne fit marche arrière pour l’écraser.
Fleur esquiva et se mit à tirer en direction d’Étienne. Ce dernier roula à toute
vitesse pour éviter que les plombs ne viennent percuter son tracteur et s’arrêta
au niveau de mémé qui eut la présence d’esprit de grimper dans le véhicule. Il
démarra en trombe en criant à Évelyne à travers la vitre : « File dans la
cuisine pour te mettre à l’abri et nous préparer à manger, mon canari bleu du
Brésil. Ne t’inquiète pas, on va faire un tour et on revient. » Il fut aussitôt
suivi par Francis.
Fleur s’approcha d’Erika et posa son pied sur son dos pour l’immobiliser.
Emmanuel se mit à hurler, mais cela ne l’arrêta pas pour autant. Elle appuya
sur la détente. Le chargeur était vide. Emmanuel et Évelyne se jetèrent sur
elle et lui arrachèrent le fusil des mains. N’en ayant pas terminé avec Erika,
Fleur se débattit de toutes ses forces, cogna Emmanuel à un endroit
particulièrement sensible et Évelyne au genou droit. Dégagée du tas humain
qui la recouvrait, elle se rua sur Erika qui fit un saut digne d’une danseuse et
courut se réfugier dans la grange. En ayant trop vu et trop entendu, Évelyne
ordonna à son fils de la suivre à l’intérieur de la ferme. Elle voulait vérifier si
elle pourrait encore avoir des petits-enfants un jour. Le déculottage fut vite
fait bien fait. « Plus de peur que de mal, mon chéri. Va t’allonger un peu dans
le fauteuil pendant que je vais chercher quelques légumes au potager pour
préparer le dîner. J’espère qu’on mangera en famille ce soir. Si ça continue
comme ça, je demande le divorce. »
Félicie rentra elle aussi dans la ferme pour trouver une arme au cas où sa
fille aurait besoin d’elle. Les couteaux Laguiole que lui avait offerts sa grand-
mère le jour de son mariage étaient bien trop précieux pour être abîmés et
puis, qui sait, se dit Félicie, ils pourraient être revendus à bon prix en cas de
besoin. La broche à viande aurait été parfaitement adaptée à la situation, mais
elle l’avait tout de même reçue en cadeau lorsqu’elle avait acheté par
correspondance ses sous-verre et sa carafe d’eau.
Alors que Félicie cherchait depuis dix bonnes minutes une arme tranchante
à bas prix et que les deux jeunes femmes se couraient l’une après l’autre dans
la grange, Philogomme arriva tout guilleret à la ferme en espérant pouvoir
boire un petit remontant après une tournée éreintante. Il passa sa tête dans
l’embrasure de la porte des Gros et n’aperçut personne, marcha vers les
champs où des arracheuses attendaient leurs conducteurs, se rendit ensuite
dans les hangars à machines où il n’y avait pas âme qui vive et enfin près de
la ferme des Petit où il observa Félicie qui cherchait il ne savait quoi dans la
cuisine. Ce n’était sûrement pas cette radine qui allait lui proposer un apéro.
Il lança un dernier appel désespéré qui ne fut même pas entendu par
Ferdinand qui était assis dans le canapé en attendant que la nuit tombe et qui
aurait lui aussi bien bu un verre de poirette. Vexé de ne pas avoir été accueilli
comme il l’avait espéré, le facteur enfourcha son vélo et entreprit de se rendre
chez Dédé qui était pour une fois un peu moins dépressif. La fête était
également annonciatrice de charnières surmenées. Le café concurrent ne
pourrait absorber la foule qu’il y aurait sur la place un peu plus tard. C’était
l’occasion rêvée pour le barman de pouvoir faire la démonstration de son
talent.
Si Philogomme était resté quelques secondes de plus dans la cour, il aurait
pu entendre les cris des deux lutteuses. Fleur tirait les cheveux d’Erika qui
tirait les cheveux de Fleur depuis quelques minutes déjà. Irritée au possible,
Erika donna un coup de coude dans le ventre de Fleur qui se plia en deux de
douleur.
— T’as eu que ce que tu méritais.
— J’aurais directement dû te balancer le pot de cacahuètes chez Dédé,
comme ça, en plus d’avoir un gros cul, t’aurais une sale tronche.
— C’était toi ! J’en étais sûre !
— Les chaises aussi, c’était moi.
— T’es jalouse parce que toi, t’auras beau faire ce que tu voudras, tu seras
toujours un thon. T’as déjà pensé à faire appel à un vrai professionnel pour te
faire épiler les sourcils ?
— Et toi, t’as déjà pensé à manger un peu de ton maquillage pour être plus
jolie de l’intérieur ?
— Tu crois vraiment que t’es assez belle pour te permettre d’être bête ?
— Attends un peu que je t’arrache tes cheveux qui frisent et que je te les
fasse bouffer.
Ça ne volait pas très haut. La bagarre repartit de plus belle. Après moult
gifles et coups de pied, Erika terrassa son adversaire par une prise énergique
digne des meilleurs judokas. Sa hargne, elle l’avait puisée au plus profond
d’elle-même en pensant très fort à sa prochaine ambition. Remplie d’un
destin tout neuf, elle quitta la grange en laissant Fleur à demi consciente sur
un ballot de paille pour aller boucler ses valises.
Durant la bataille, le village s’était rempli de touristes et de paysans venus
assister au feu d’artifice. Un tel spectacle nocturne n’avait jamais eu lieu à
Grenaille. L’annonce du maire avait donc été colportée de porte en porte, de
ferme en ferme et de tracteur en tracteur. Jean était satisfait de voir les
festoyeurs s’amasser sur la Grand-Place. Ils n’étaient pas aussi nombreux que
si le feu d’artifice eût été tiré la veille avant le drame, mais tout n’était pas
perdu. Le maire avait un plan pour apprivoiser les plus peureux et les faire
revenir au village.
Dédé rêvait des inconnus qui allaient bientôt affluer dans son bar.
Philogomme, Sophie et Gérard étaient déjà accoudés au comptoir et
l’encourageaient à redevenir drôle pour fidéliser sa clientèle. Fort de son
imagination débordante, Dédé avait lui aussi prévu un show pyrotechnique.
Des centaines de verres étaient alignés sur le zinc, des bouteilles d’eau-de-vie
présentes par caisses entières derrière le comptoir. Le barman versait déjà le
contenu dans les contenants pour être fin prêt le moment venu.
Le début des festivités fut quelque peu gâché par la présence de Taillandier
qui procédait à des interrogatoires pour trouver le tueur de vaches. Jean
chercha Elvis dans la foule afin de saboter le travail du policier. Une fois
trouvé, il le tira par le col de sa chemise et l’implora de bien vouloir animer la
soirée en mettant le son à son maximum. Elvis répondit par la positive et s’en
alla chercher tout le matériel nécessaire. Ce laps de temps suffit à l’enquêteur
pour récolter quelques témoignages accablants sur un vétérinaire hypnotiseur
de vaches qui sévissait dans la région.
Les serveurs du restaurant allaient passer entre les tables de la terrasse pour
proposer des tapas quand un tracteur vrombissant entra dans le village, suivi
de près par un second tracteur roulant à vive allure. Les têtes de centaines de
personnes se déplacèrent de droite à gauche en même temps et à la même
vitesse. Elles avaient, pourrait-on dire, entamé une chorégraphie où tous les
mouvements des danseurs étaient parfaitement synchrones. Les tracteurs
disparurent de leur champ de vision et réapparurent quelques instants plus
tard. La chorégraphie se poursuivit par des mouvements de tête lents et
synchrones de la gauche vers la droite. Tout le monde pensait que ces allées
et venues faisaient partie du spectacle, même si cette animation ne fut pas
considérée par tous comme étant de très bon goût.
Alors que certains fêtards tournaient déjà le dos à la rue principale, les
tracteurs firent une troisième apparition. Au lieu de sortir à nouveau du
village, le premier d’entre eux se gara sur le rebord du trottoir situé juste en
face de la boulangerie en défonçant au passage un coupé sport rouge. La
foule fit un pas en arrière. Le second tracteur freina en bloc et exécuta un
demi-tour en faisant crisser ses pneus. Toujours à l’arrêt, il monta dans les
tours à trois reprises avant de bondir vers l’avant comme un cheval de rodéo
libéré de son box. Ce furent cent quatre-vingts chevaux et non pas un cheval
qui mobilisèrent toute leur puissance avec pour dessein d’aller emboutir les
chevaux adverses. À la dernière seconde, le tracteur garé devant la
boulangerie roula à reculons, laissant la voie libre aux chevaux fougueux
pour foncer sur la devanture de la boutique. Des centaines de cris déchirèrent
le ciel étoilé. Des chiens aboyèrent à quelques centaines de mètres à la ronde.
Les serveurs qui jusque-là avaient été très professionnels en continuant leur
service comme si de rien n’était pour que fête se passe s’arrêtèrent de
travailler. Jean hurla de rage et ordonna à Elvis et à l’artificier d’installer leur
matériel fissa.
Ce n’était pas fini. Plein de ressources, le tracteur qui avait démoli la
vitrine de Sophie recula sur la route en emportant au passage quelques débris
de verre. Les deux engins monstrueux étaient à cet instant face à face à
quelques dizaines de mètres seulement l’un de l’autre. Tels deux hommes qui
s’affrontent en duel, ils s’observaient, rugissaient parfois, avançaient et
reculaient de quelques centimètres pour voir quelle serait la réaction du
conducteur assis dans l’autre cabine quand tout à coup, ils roulèrent à toute
vitesse en projetant des éclats de verre sur la foule. Ne souhaitant pas mourir
et alors que les deux véhicules allaient entrer en collision, le premier
conducteur donna un coup de volant qui projeta son tracteur sur la Grand-
Place. Le second conducteur donna lui aussi un coup de volant au détriment
d’une voiture hors de prix qui fut littéralement broyée. Là, c’en était fini.
Baisser de rideau. Il n’y avait plus rien à voir. Les têtes des conducteurs
avaient toutes deux cogné violemment leurs volants, calmant leurs ardeurs.
L’ardeur des spectateurs fut contraire à celle des conducteurs. Tous ceux
qui le purent fuirent à toutes jambes. Jean ne l’entendit pas de cette oreille.
Même au centre d’un cataclysme, il ne perdit pas le nord et cria « The show
must go on ! » Et le spectacle continua. Jean alluma ses serviteurs parce
qu’ils n’allaient pas assez vite à son goût, Elvis son micro, l’artificier les
fusées. Félicie alluma une lampe torche pour se rendre au grenier afin de
trouver un couteau qui ne valait pas un rond, Ferdinand un feu pour passer le
temps, Évelyne la gazinière pour préparer un pot-au-feu. Emmanuel alluma
son ordinateur portable pour consulter des articles sur les bourses, Erika son
baladeur sur le quai de la gare en attendant un train pour Baris. Taillandier
alluma sa lampe de bureau pour interroger Gleude l’hypnotiseur de vaches,
Dédé les yeux de quelques clients restés dans la buvette en faisant flamber
des centaines de verres d’eau-de-vie. Philogomme alluma Sophie qui lui
balança son verre à la figure, Gérard la sono qui se mit à chanter Tout éclate,
tout explose de Cloclo dans la buvette. Fleur frotta une allumette sur la
surface rugueuse des murs de la grange des Gros et la jeta sur une meule de
foin. Grenaille brillait de mille feux.
21

La nuit fut courte pour tous les habitants de Grenaille. Quelques blessés
avaient été recensés, les touristes avaient quitté le village, les résidents leurs
pustules, Erika la ferme des Gros. Une bande de casseurs avaient brisé la
vitrine de la boutique de souvenirs. Des pilleurs avaient braqué le restaurant,
la friterie et la buvette pour voler tout le stock de Flagada du centre-ville.
La Grand-Place était déserte. Les nouveaux commerçants tiraient la
gueule. Jean aussi. Le ciel était gris, les façades étaient ternes, les mines
étaient tristes. Enfin, pas toutes les mines. Si l’on entrait chez Dédé, on avait
droit à une blague comme il savait si bien les raconter. Si l’on entrait chez
Gérard, on pouvait y découvrir Philogomme trinquer avec son ami comme
jadis. Si l’on voulait bien marcher sur des débris de verre, on pouvait
entendre Sophie parler amoureusement de sa camionnette qui serait bientôt de
sortie. Si l’on entrait chez les sans-emploi et chez les salariés du Super U…
On n’entrait pas chez les gens dont les volets étaient fermés.
Chez les Gros et les Petit, on faisait le bilan. Francis avait perdu un tracteur
et un lambeau de peau. Fleur avait perdu l’homme de sa vie pour toujours,
mais elle pensait surtout à Elvis qui lui avait proposé de faire le tour des
foires de France avec lui pour vendre un tout nouveau matelas anti-feu.
Félicie n’avait rien perdu du tout puisqu’elle ne réussit jamais à trouver un
couteau digne d’être sacrifié. Emmanuel se touchait régulièrement
l’entrejambe afin de vérifier que tout s’y trouvait bien à sa place parce qu’il
savait que ce qu’il tenait entre ses mains servirait encore un jour. Erika n’était
pas faite pour lui. Il l’avait compris. Les filles de la ville seraient
définitivement rayées de sa liste de moutons à l’avenir. Il n’avait d’autre
choix que de trouver son grand amour au sein du village. Évelyne se
demandait quant à elle si elle était capable d’aimer un homme autre que celui
qu’elle avait connu autrefois et Étienne qui s’en était sorti avec seulement
quelques égratignures songeait que non, ce n’était pas possible, que ses
voisins n’avaient pas pu mettre le feu à sa grange, que ce qui avait été une
dispute puis une série de petites attaques en règle n’avait pas pu dégénérer à
ce point. Sa ferme aurait pu être détruite. Sa famille aurait pu mourir. Rien
n’aurait pu racheter ce qu’il avait de plus précieux. Son hybride avait rendu
les gens heureux un temps seulement et avait ensuite amoché le village, les
villageois, sa famille et lui-même. Étienne le génie de Grenaille était devenu
l’Alfred Nobel campagnard en inventant un bâton de dynamite comestible. Il
était temps qu’il agisse vraiment, qu’il remonte le temps non pas pour frapper
toujours plus fort, pour se venger toujours plus vite ou pour exporter toujours
plus loin. Il devait redevenir Étienne Gros le poète qui n’était compris de
personne, le paysan pauvre de moyens mais riche de l’intérieur, le nounours
d’Évelyne, le compagnon de beuverie de Philogomme et un père sur lequel
Emmanuel pourrait prendre exemple.
Étienne alla emprunter un tracteur et une pailleuse dernier cri à
l’agriculteur qui avait racheté les terres de Célestin. Il leur fit faire une balade
dans ses champs pour faire sortir de terre tous les tubercules de Flagada et les
recouvrir de paille. Il rapporta les machines à son ami avant de filer dans la
cuisine pour se préparer une salade de Bintje assaisonnée avec juste un peu
de sel et de poivre. Il courut ensuite s’asseoir sur le banc en bois du verger
accompagné de sa salade pour admirer les flammes rougeoyantes qui
détruisaient son champ.
Les Gros et les Petit ne tardèrent pas à sentir l’odeur de brûlé qui s’était
répandue jusque dans le centre de Grenaille. Nombre de villageois arrivèrent
les uns après les autres et hurlèrent de concert face à un spectacle de
désolation. Près d’un hectare de terres était en feu sous leurs yeux et ils ne
savaient ni pourquoi ni que faire. Edmontine ordonna que personne n’appelle
les pompiers et que tout le monde prenne tout ce qui pouvait contenir de l’eau
afin d’asperger le brasier. Elle savait lire à l’intérieur des gens et elle ne
voulait pas que son fils eût des ennuis. Au grand étonnement de mémé, père
Petit prit les choses en main en demandant que l’on sorte des hangars deux
énormes bobines de tuyaux d’arrosage et leur canon propulseur.
Trois heures plus tard, les flammes avaient laissé place à une terre noire
comme la suie qui fumait encore. Edmontine avait surmonté la crise d’une
main de maître. Son visage était juste un tout petit peu enfumé. Tout était
brûlé. La Flagada avait été rayée de la carte des espèces de pommes de terre.
Il n’y en avait plus un seul spécimen dans la boutique, dans la friterie et dans
le restaurant qui avaient été pillés lors de la fête, plus un seul spécimen dans
le hangar à pommes de terre incendié ni même un seul spécimen qui ne soit
pas calciné dans les champs. Seule la famille Gros détenait encore quelques
grammes de purée au réfrigérateur.
C’est à ce moment que deux policiers et un camion de pompiers arrivèrent
sur place. Grand-mère Gros s’avança vers eux.
— Police. Un résident du lotissement situé près du centre-ville nous a
appelés pour nous prévenir que ça sent le brûlé et effectivement, ça sent le
brûlé.
— C’est pas vous qui veniez jouer ici avec Emmanuel quand vous étiez
encore à l’école ?
— C’est bien moi, Edmontine.
— Qu’est-ce que tu as grandi ! Et que tu es devenu un beau jeune homme !
Tu dois toutes les faire craquer. J’ai l’impression que c’était hier quand tu
portais ce short beaucoup trop grand pour toi et que t’avais que la peau sur les
os. D’ailleurs, faudrait que tu viennes déjeuner à la ferme. Emmanuel et toi,
vous devez avoir beaucoup de choses à vous raconter.
— Mémé, n’essayez pas de faire diversion.
— C’est une parcelle de notre champ qui dégage cette odeur.
— Quelqu’un y a mis le feu dans le but de vous nuire ?
— Pas du tout. C’est une nouvelle technique d’enrichissement des sols.
— Edmontine, vous devez coopérer.
— Madame dit vrai, lieutenant, insista Francis qui avait rejoint Edmontine.
Ça s’appelle l’écobuage.
— Le brûlage des déchets verts est strictement interdit.
— Si on avait su, lieutenant Taillandier, jamais, non jamais nous n’aurions
mis le feu.
— Allez donc vous débarbouiller le visage tous les deux. Vous avez l’air
d’être carbonisés.
— Merci de vous être déplacé, lieutenant. Vous aussi, les pompiers ! C’est
rassurant de savoir qu’on peut compter sur vous ! N’hésitez surtout pas à
repasser pour prendre un verre de poirette. Ferdinand et moi on aime avoir de
la visite. On se fait vieux et on se sent parfois bien seuls dans ce village où il
ne se passe jamais rien.
— Avant de partir, vous n’auriez pas un plat fait maison à nous offrir à
moi et à mon coéquipier ? On n’a rien mangé depuis ce matin.
— Avec plaisir. Suivez-moi dans la cuisine.
Et les deux policiers repartirent le ventre plein sans poser plus de questions
et sans infliger une amende aux Gros. La dernière portion de Flagada qu’avait
préparée Edmontine avait pour une fois servi à quelque chose de réellement
utile. De retour dans la cour, elle posa sa main sur l’épaule de Francis sans
dire un mot, le remerciant discrètement, avec toute la retenue qu’il méritait.
— D’où t’as inventé un mot aussi absurde qu’écobuage ?
— J’ai rien inventé ! Je l’ai lu dans Le Robert à l’entrée « écobuer ». Si tu
veux, je te montre ça maintenant.
— Plus tard. Je vais rejoindre mon fils.
Malgré l’effervescence qui régnait autour de lui, Étienne n’avait pas bougé
d’un iota. Il tenait son bol rempli de salade de pommes de terre entre les
mains et regardait droit devant lui. Ses Flagada avaient brûlé avec ses années
de dur labeur.
Comme seul au monde, dos aux humains, il leva la tête vers le pommier
qui, avec l’une de ses branches pliant sous le poids des fruits, lui indiqua de
tourner la tête vers la droite, ce qu’il fit lentement. Au loin broutaient des
vaches et picoraient des poules. Son cœur s’emballa quand il contempla les
poils luisants et les plumes légères de ses bêtes dont il s’était ridiculement
détourné. Edwige beugla comme une vache heureuse en secouant la tête en
direction du hangar à machines comme pour demander à Étienne de se
retourner, ce qu’il fit doucement. Il eut une faiblesse dans les bras qui lui en
tombèrent lorsqu’il constata qu’un vieux tracteur offert par un patatier du
village voisin avait pris la place de l’engin de malheur dans lequel il était
assis la veille. En tournant le buste, son regard balaya son jardin recouvert de
primevères dont le dégradé lui faisait penser à un arc-en-ciel. Étienne n’avait
jamais autant aimé sa ferme que ce jour-là. « Une fois la grange et le hangar à
pommes de terre reconstruits, elle sera comme j’en avais rêvé étant petit et
Emmanuel pourra être fier de diriger une exploitation comme celle-là »,
chuchota-t-il. L’odeur de brûlé dont il avait jusqu’ici fait abstraction lui rentra
par tous les pores. Il posa le bol sur ses cuisses et s’applaudit pour se féliciter
d’avoir mis le feu à ses champs, eut de légères convulsions, ce qui lui fit faire
des bonds sur le banc. Tout était terminé. Pas une larme ne coula sur ses
joues. C’était maintenant que tout allait commencer.
Il ferma les yeux. Déjà ses problèmes s’envolaient, les pustules
disparaissaient, Évelyne rayonnait à nouveau, Philogomme troisième du nom
entrait chez lui sans avoir sonné et Francis s’invitait à dîner. C’est alors qu’il
sentit une main délicate effleurer sa cuisse gauche, une main ridée lui
caresser la joue et une main d’homme se poser sur son épaule. Il ouvrit les
yeux. Sa famille était là près de lui.
Alors que les quatre Gros mâchaient silencieusement et lentement la salade
en écoutant un rouge-gorge chanter, Étienne sut qu’il était en train de vivre la
vie dont il avait toujours rêvé. Fini la course à la productivité, fini d’avoir
peur des créanciers, de vouloir à tout prix changer la terre héritée de ses
ancêtres, de torturer sa femme et de ne plus prendre le temps de s’arrêter de
travailler pour boire un verre avec ses amis, fini de sans cesse regarder
derrière soi et de toujours vouloir aller de l’avant.
Voyant que son père était apaisé comme il ne l’avait plus été depuis
longtemps, Emmanuel sauta sur l’occasion pour lui faire une demande qui
choquerait très certainement toute la famille.
— Papa, je peux te demander une faveur ?
— Tout ce que tu voudras !
— Tu veux bien que j’invite une fille à dîner ce soir ?
— T’es déjà sur un autre coup ? Tu ne perds pas de temps ! Bien sûr que tu
peux inviter une fille à dîner.
— Son prénom ne commence pas par un E. C’est pas faute d’avoir
cherché. Si je fais le bilan, à part Elvis, dans le coin, personne ne pourrait
convenir.
— Pour toi, mon fils, Étienne Gros déclare qu’à partir d’aujourd’hui, la
lignée de E, c’est fini ! Si tu pouvais toutefois éviter de sortir avec une fille
qui s’appelle par exemple Flaviana, Falbala, Francesca ou Fidela, ça
m’arrangerait. La Flagada, j’en ai fait une indigestion.
— Je voudrais inviter Sophie. Quand on a dansé chez Dédé, le courant est
passé. Elle me plaît bien et je crois que c’est réciproque.
— Évelyne, n’oublie pas de mettre un couvert de plus. Sophie Gros mange
avec nous ce soir.
— Papa, mets pas la charrue avant le tracteur !
— C’est comme avant et c’était mieux avant. À condition que je puisse
avoir droit à ma poirette tous les jours. C’est pas tant que j’ai envie de boire,
mais plutôt parce que Ferdinand se fait vieux et que sans alcool, il parle plus.
— Ce n’était pas mieux avant, maman, ce sera mieux dès à présent.
Étienne se leva et grimpa en haut d’un pommier. Il arracha quelques fruits
qu’il croqua goulûment, s’en mettant partout sur le visage. Rassasié, il
s’agrippa à une branche, fit des mouvements de balancier, chanta comme un
fou, hurla qu’il ne descendrait pas de l’arbre tant qu’il n’aurait pas capturé un
écureuil, faisant pleurer de rire sa famille, leur montrant le visage du nouvel
Étienne mi-adulte mi-enfant, à mi-chemin entre raison et fantaisie, tantôt
insouciant et tantôt prudent sans être soucieux pour autant.
Et c’est ainsi qu’il se produisit un événement extraordinaire à Grenaille.
Pour la première fois au monde, un génie fut capable de donner une
définition au mot « bonheur », définition que voici : le bonheur ressemble à
une salade de pommes de terre simplement assaisonnée que l’on déguste sur
un banc en tournant lentement la tête à gauche et à droite pour regarder des
vaches et des primevères tout en écoutant les rires des êtres qui nous sont les
plus chers sans jamais oublier ses rêves d’enfant, mais en prenant aussi le
temps de vivre l’instant présent.
Ce fermier de rien du tout, cet homme qui retomba dans l’oubli goûta
vraiment au bonheur pour la première fois de sa vie et partagea avec
quiconque il croisa sur son chemin toute la richesse qu’il avait accumulée en
ayant échoué à plusieurs reprises, en ayant été poussé dans ses
retranchements, en ayant appris à vivre sans plus rien posséder et en sachant
qu’il pouvait tout perdre du jour au lendemain.
Grenaille fut pour toujours un village abandonné, mais pas un village mort.
Ce fut le seul village de France qui pouvait se targuer d’avoir des habitants
qui étaient heureux vraiment. Jean s’en vanta à quelques journalistes qui
n’écrivirent rien à ce sujet. Le bonheur, ça ne se relate pas, ça ne fait pas
vendre, ça ne peut pas s’acheter non plus, on n’en parle jamais dans les
journaux et c’est bien dommage.
Du même auteur :

Les Douceurs d’Adrien.


Vis.
Je vous hais.
Ceci n’est pas une banane.
Veuillez me lire.
Édition électronique qui repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN 979-10-96961-16-0).
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