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- Doctorat de l’Université de Paris I-

PANTHÉON - SORBONNE

Démographie

PRATIQUE DU TERRAIN
Méthodologie et techniques
d’enquête

Tome 1

THÈSE
Nouveau régime
(Arrêté du 30 mars 1992)

Présentée par
‘Bernard LACOMBE

sous la direction du
Professeur Bernard GROSSAT

Année 1996- 1997


Note du Diffuseur
Cet ouvrage est la reproduction en I’dtat de l’exemplaire de
soutenance Les Presses Universitaires du Septentrion ne
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de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou
du Centre Français d’Exptoitation du Droit de Copie (20, rue des Grands Augustins - 75006 Paris)

0 Bernard LACOMBE
I.S.B.N. : 2-284-01251-5

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AVERTISSEMENT :
le hors-texte du pourquoi d’une thèse

Une thèse est un exercice intellectuei auquel il est coutume de se livrer


en début de carrière de chercheur. Je m’y suis personnellement consacré dans
les années 1965-70, mais l’exemplaire de ma rédaction a disparu 1 la suite
d’incidents politiques dans le pays où j’exerçais. On peut donc s’étonner que je
me remette à cet exercice après trente années et plus de recherches empiriques
et la publication de nombreux articles et de quelques livres, surtout quand on
saura que j’ai tramé cette interrogation avec moi depuis plus d’années encore.
Je sais qu’on comprendrait que j’écrive un livre sur cette question du « terrain »,
mais pourquoi le soutenir en thèse ?
C’est pour deux raisons essentielles que je soumets ce travail comme
thèse : la première est que cet exercice demande un effort personnel que je
crois irremplaçable. Je pense salutaire qu’un jury réclame d’un candidat d’avoir
fait l’effort de tenter de cerner un sujet dans ses axes essentiels, exercice dont
on peut se dispenser quand on écrit un ouvrage, et, d’autre part, d’affronter
l’épreuve d’une soutenance où ses idées seront critiquées, ses arguments dé-
montés, ses manies de style contestées et où seront mises en évidence les limi-
tes de sa recherche bibliographique.
Ce travail a servi de colonne vertébrale à toute ma vie de scientifique.
Pourquoi alors réclamer l’onction universitaire alors que je sais bien que ma
conception du terrain scientifique va porter la marque de qui je suis et de ce
que j’ai fait ? Mais mon parcours est pluriel : d’autres, de ma génération, l’ont
également vécu. Une thèse demande peut-être plus de distance et de sang-froid
d’écriture que je ne suis capable, mais le sujet que je traite est le travail scienti-
fique, même si sa toile de fond est un peu de l’ordre d’un discours sur l’action.
Aussi me paraît-il qu’affronter un jury en Sorbonne est reconnaître que ce dont
je parle est bien de la connaissance scientifique.
Je n’ai pas l’intention de biaiser et de tenter de faire accroire à mes ju-
ges une quelconque innocence. C’est sur l’expérience accumulée, un vécu et
des actions pratiques de recherche que je me fonde pour traiter ce sujet. Malgré
l’emploi du ‘nous’ singulier et le respect des usages, je formulerai mes conclu-
sions sur cette longue réflexion professionnelle dans un style qui aura peut-être
quelques aspérités, mais je crois que l’Université pourra les admettre, car elles
sont I’expression d’enjeux que je pense stratégiques pour le travail en sciences
de l’homme et de la société.
Je suis convaincu que, sans théorie,
il n’y aurait pas d’observation.
Charles DARWIN
[Lettre à Lyell du 1.6.18601
DhDICACE

Pour Lotis Henry, qui sut m’inculquer l’exigence de la science sans tuer
I’utopie et l’engagement qu’elle réclame.
À deux amis disparus : Dominique Hervé, qui n’eut pas le temps de
donner sa mesure, et Jean-Claude BO~~SS~U.
Tous uois savaient ce que terrain veut dire, ils en connaissaient la ri-
chesse et avaient mesuré l’humilité qu’enseigne la pratique. Je sais que ce
travail est une part de ce qu’ils m’ont laissée.

Ce travail n hi>teraitpas si quelques amitiés, appuis et reumntns ne l’avaient mmis de temps


à autre sur son erre. Rondn hommage à tous ne peut sefaire,]; wudrais donc k dédier à que~ues&eres
embl6matiques de mon imaginaire sciènts$que :
Tout d’aboti! je ne pourrais oublier mes maîtrw, que j’ai si souvent mnteste’s mais qui ont su
traiter avec mansuhude et amit mes insolences. ParticuLièrement Monsieur Wn& mon instituteur à
Niamey, qui m hpptit à penser et traduire mes idées, et de Monsieur Lafg, qui m ‘apptit La t@eur de b
rbitoriqueJ?rancaise. Lapassiou et /a hidit& les menaient.
Que Michel N’Dige, Dyodj Damanam, qui m kmmpagna si longtemps sur le terrain au SC-
@a/, soit celui qui accepte ma gratitude au nom de tous les enquêteurs et interptites queucj’ai connus.
QU?I ne garde de notre nncontm, brigue en l’ocn<ntwce, que I’exahation des enthousiasmes que nous
ayons ~nwés sur k terrain.
Que Marie-Louise Senegal Sar, de Diahanor, re@ue, au nom innombrable de toutes ceiles et
de tous ctux qui mht accueif/i, infotmh et hébergé dans mes voyages, l’e+ression de ma gratitude.
Lhnie sur soi qu éfk mon festait m’a beaucoup appris sur fe libre&% du sujt dans ses eforts de mai-
trise des ‘structures sociales’ et dans iëuolution de la so&?é.
Que Rageiio Martine? Flot-h soit celui qui ttphente in’ ceux à quij’ai voulu transmettn
l’héritage intellectuel que j’avais typ et les enseignements d’une pratique hent$que.

Que Sonia Comboni Salinas, Franfois Doumenge, Abdessaiem Kamoun, Abel Ebonsué
Nkoungoumu, Jean Séwrac et Christian Vaieniin anvptent ici le nmeraèment que je leur adresse au
nom de tous ceux qui funnt mes msponsab/es hiérarchiques et qui m’appuyèrent, passant outre mon
insolence, mes humeurs et mes emportements, car ih surent recounaitn l’exzkenn qui me menait. Que
Benjamin Dioue Franck Hagenbuchr-Sam&mti, Br&ima Kassibo, /os.! Manuel Judre? NsXeT et
AbdeKader Sid Ahmed soient, de mes mmpagnons de travai4 ceux qui témo&nent ici que h recherche
na2 de passion, se nourrit de mlkaborationr et vil de volonté. Je ne saurais oubhr ks administra@ de /a
rpchercbe et de b mopération qui m’ont aidi au LU~~S des années, que Syhiaue Chapelet, Chrhtiane
HeIiegouarc’h, Martba Luna et IsabeIe Voisin nfoivent pour eux l’expression de ma m~onnaissance.

Ne pouvant remercier toutes les personnes qui m’ont aidé, et sachant que j’oublierai foHjours
que.+ ‘un, je dirai, au nwrs des cbapitms, ce que je dois à ielui-ci ou à celle-k?, mais]> remetvie par&-
liènmenf mon dincteur de thèse, k Pm~sseur Benrard Gmssat, qui accep/a en 1994 que je npmnne /e
ptvjet d’uue thèse sur !a question du terrain ‘oubitie’ en 1986 à (a suite d’une nomination comme chef de
de)atiement, ptvmotion qui m’interdit de me L,onsarrer à une ~p~/vn personnelle de longue haleine. Il vi>
aller et venir, suer’ caime et imnie, nos idées de I’êcre au néanf et m$bmquement. Quand nous saumns
B fa.fin dr,jlm ~+j’e.@m qu’il ne sera pas défu de ce travaiI, si peu académique ma& l’onction univer-
sitaire à bqueie ilprt!tend.
Pratique de terrain :
Méthodologie et techniques d’enquête.
Mise en place du thème

La trilogie mythique hypothèse, expérimentation, conclusion est le


modèle de la découverte scientifique. Certaines disciplines scientifiques
- dont la quasi totalité des sciences sociales -, ne disposent pas de la moda-
lité “expérience reproductible” dans leurs processus de connaissance : le
terrain y paraît la variable essentielle de la connaissance du rCel chez elles.
Mais le terrain est-il bien un point de départ de la chaîne d’elaboration des
connaissances scientifiques, ne serait-il pas second, apres tout un processus
intellectuel qui prépare la collecte et la détermine ? Quelle relation y a-t-il
entre les idées a priori et la collecte ? Définir le terme ‘terrain’ sera néces-
saire ; ce n’est pas seulement le contraire de lointain, de théorie ou d’abs-
traction dans ses acceptions courantes ; c’est un espace concret et un lieu où
se déploie la connaissance. Mais ne voit-on pas pratiquement que ce qu’on
s’attend à voir ? N’entend-on que ce que nos conceptions nous ont préparé à
comprendre ? Et ne parlons-nous pas uniquement dans l’espace limité de
nos langues ? Sur quelle base donc peut-on se fonder pour faire un terrain
(connaissances, méthodes, théorie) ? Quelle connaissance retire-t-on de la
pratique d’un terrain scientifique où l’observateur est dans l’objet observé ?
Quelle est la nature du fait scientifique acquis ? Quel lien y a-t-il entre ob-
servation et concepts a priori ? Quel est le rôle de la variable personnelle
dans la pratique du travail scientifique ? Quel est le poids de l’implicite et du
formel ? Y aurait-il des faits scientifiques sans méthode ? Un terrain sans
théorie existerait-il ? Pourrait-on avoir, à un bout d’une échelle, une théorie
sans preuves et des faits sans perspective iI l’autre ? Toutes ces interroga-
tions, nous les avons faites natres. La vérité que nous voulons mettre au jour
parait fluctuante, jamais définitive. Il nous semble nécessaire de préciser, et
de défendre aussi, une activité scientifique, celle de l’observation, de lui
donner un champ d’exercice. Même si nous pensons qu’avec seulement du
terrain il n’y aurait pas de connaissances scientifiques, sans lui nous n’en
aurions pas non plus. Et, naturellement, nous serons confronté avec la ques-
tion des sciences sociales ou sciences humaines (mais toute science n’est-
elle pas humaine !) : sont-ce des sciences ? Ou bien seule leur pratique se-
rait-elle scientifique ? L’orthodoxie des sciences physico-chimiques est-elle
un absolu ?

Pour étudier ces questions, que nous nous sommes posees voilà près
de trente ans, nous avions deux stratégies : soit les aborder du point de vue
intellectuel en effectuant des étudesde philosophie des sciences,soit, du
point de vue de la pratique, en exerçant une professionque nousjugions au
plusprèsde ce projet. C’est cette secondevoie que nousavonschoisie. L’on
penseraque nousavons visé trop large pour pouvoir débroussaillerune telle
perspective.Cela n’est pasinexact : notre propre carrière scientifique nousa
mêléà de nombreux projets et, chaquefois que noussommesrevenu à notre
idée de fond, nous avons bien été conscient desdifficult& que nous affron-
tions. Surtout que, la littérature Cvoluant, nous allions, d’ttape en étape,
dans desquestionsplus largesencore: l’épistémologiedes sciencesphysi-
ques, les renouvellementsdu darwinisme, les avancéesdes travaux de la
réflexion sur l’épistémologiedessciencessociales.., et la modedu ‘terrain’,
devenue un deschevaux de bataille de la réflexion en anthropologie(depuis
que Malinovski a mis le terrain commeétapeincontournable)et en politique
(où le concept émergedepuisquelquesannéescomme en contrepoint de la
« virtualisation » danslaquellenousplonge la modernité),ainsi que le justi-
ficatif idéologiqued’institutions entieres.Transforméen ‘mot-valise’ chargé
de fantasmeset d’authenticite, ‘Terrain’ est devenu l’éponyme d’une revue,
et ‘Enquête’ également.Espacescientifique incontournable,égalementobjet
d’enjeux dansla communautéscientifique, le terrain a émergéau cours de
cette dernière décenniecomme point focal du travail en sciencessociales.
Aussi bénéficions-nousde cesréflexions et avons-nousdu nous « recycler »
durant ces deux dernières anntes ’ pour revoir la littérature accumulée. Nous
ne prétendons pas la maîtriser, nous avons surtout voulu recentrer notre
projet.

Notre recherche porte sur « méthodologie et techniques d’enquête et


pratique de terrain ». Peut-être faut-il s’exp!iquer sur ce titre : d’une part
nous voulons entendrece qu’est l’espace scientifique de l’enquête de ter-
rain. D’autre part, nous voulons exposer les d@érentes techniques de
l’enquête en sciencessociales.Enfin, nous voulons offrir un ensemblede
propositionssur le terrain. Le terrain est une parcelledu vécu et une activité
scientifique. Il restera cette contradiction, même si on arrive a résoudre,
dansun futur lointain, la questionde l’objectivit6 des scienceshumaines;
cette contradiction est au cœur de notre interrogation et de cette thèse.C’est
donc dire que nous ne pensonspas clore un débat (re-)naissant.Au con-
traire, nous voulons proposerde nouvelles pistesafin de conforter la cons-
truction des sciencessociales,commesciencesà part entière. Les défis aux-
quels est confronté le monde moderne rend urgente cette prise en compte
des sciencesde l’homme et de la société comme forces propositionnelles
dansl’évolution en cours,

Notre activité professionnelles’est dérouléedurant de longs séjours


en Afrique et en Amkrique Latine, elle a portée surla démographie,la socio-
économieet des projets de recherchemêlant sciencesnaturelleset biologi-
queset sciencessociales.Cestrois axes de notre pratique : travail scientifi-
que dans des pays étrangers, enquête démographique,enquête socio-
économiqueet projet multidisciplinaire serontla basede notre réflexion.

’ C’est en 1994 qu’après bien des hésitations nous avons décid6 de rédiger nos réflexions
sur le sujet et surtoul d’effectuer une thèse, ce qui transformait profondément notre appro-
che : l’exercice demandant une connaissance approfondie de ce qui a ét6 produit sur le
sujet ; nous devions de nouveau nous lancer dans des recherches documentaires avec tous
les risques de dérive inhérente à la recherche documentaire, où le plaisir de lecture retarde,
jusqu’à l’empêcher, le devoir d’écriture.

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Quoique cette thèse porte sur la pratique et non pas sur la théorie,
nous faisons nôtre la phrase de Darwin mise en exergue à cette introduction
et que nous pouvons traduire en notre langage en disant : l’oeil ne voit et
l’oreille n’entend que ce que le cerveau est préparé à percevoir. La théorie et
le concept sont donc d’une absolue necessité sans que cela annule le pro-
blème de déterminer la triple question de : comment voir, comment entendre
et comment trouver. Autrement dit : Comment chercher ? Comment enquê-
ter et observer ?
Nos sources et notre réflexion nous entraînèrent trop loin et nous de-
vions sérier notre question si nous voulions Pr&endre avancer dans cette
analyse. Notre interrogation a largement dépassé toutes nos prévisions et
cette recherche ‘tout azimut’ courrait le risque de trop embrasser et de mal
étreindre. Comme nous l’avons dit, nous avons glissé d’une interrogation
sur l’action à une reflexion sur le terrain dans le travail scientifique sans
pour autant abandonner cette notion très large qui reste en arrière-plan de
nos interrogations. À la rédaction de cette thèse, nous prenons conscience de
ce qui pourrait être une dérive.
L’apparition dans le langage commun du terme ‘terrain’ est en partie
responsable de ce qui pourrait être une déviation. En effet, en six ans, la
référence au concept ‘terrain’ est devenue de plus en.plus fréquente dans le
langage courant, particulibrement dans la presse, et la politique en a fait de-
puis moins de cinq ans un de ses termes de référence. Un événement para-
digmatique pour notre propos, l’élection présidentielle française de 1995, a
donné un “véritable statut scientifique” à ce concept en analyse politique
puisque ce terme est aujourd’hui utilisé pour expliquer des résultats electo-
raux ou pour rationaliser l’échec de certaines politiques sectorielles. Dans
l’élection présidentielle de 1995, il avait été couplé avec la question des
sondages. Un debat s’en était suivi sur la nature de l’information et la ques-
tion de la réalite des images fournies par des enquêtes. Ces débats illustrent
bien une question qui est au cœur de notre interrogation : la nature de la
collecte sur le terrain, mais, aussi, ils la dépassent. Nous reconnaissons que

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ces analyses Ctendaient nos conceptions hors d’un champ scientifique stric-
tement maîtrisé et nous avons donc décidé de les exclure de notre projet
stricto sensu. Nous signalerons seulement les extensions possible de notre
propos dans le cours de notre rédaction.

Nous devons donc préciser ce qui nous paraît novateur dans notre
projet par rapport aux problématiques jusqu’à présent développées sur la
question du terrain.

D’habitude, le terrain est soit envisage d’une manière extensive et


c’est alors « l’expérience pratique ou le lieu oh l’on s’informe ». Dans cette
acception, le terrain c’est le laboratoire, la réalisation d’une enquête, la pra-
tique, tout cela est envisagé comme l’autre pôle de l’abstraction, de la théo-
rie, de l’intellectualisme. C’est l’immersion dans un problème et une prati-
que qui sont en cause. Dans l’autre acception du terme, il est conçu et
n’existe que comme l’immersion dans une population que l’on étudie. Son
archétype est alors l’observation-uarticinante chère aux ethnographes. Les
géographes se definissent par l’espace, à l’image des historiens qui defini-
raient l’axe principal de leur travail par le temps, Les ethnographes
(ethnologues et anthropologues) pratiqueraient-ils une discipline fondée par
le terrain ? Nous avons des doutes sur des clivages scientifiques dont le cri-
tère serait les conditions d’apparition des faits sociaux. La méthode fonde-t-
elle une science ? Nous ne le croyons pas plus, ainsi que l’expose magistra-
lement Jean-Claude Passeron (1992) : l’objet est identique en histoire, en
géographie (humaine), en anthropologie, en sociologie... Ce qui diffère,
c’est les compétences, les corpus analysés, les méthodes de démonstration.
En conséquence, si l’optique des ethnographes, qui se fondent sur une me-
thode pour affirmer leur identité, est valable puisque nous n’existons socia-
lement que dans le champ de pouvoirs identitaires, mais leur prétention à
monopoliser cette méthode est, quant a elle, erronée.
D’une manière générale on situe une espèce de gradation entre les
techniques d’observation quantitatives, les techniques d’observation quali-
tatives et le terrain. On va ainsi, croit-on, du plus scientifique au plus fin, de

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l’objectif au subjectif, du général au particulier, jusqui& atteindre l’ineffable.
Nous n’avons pas du tout cette vue des choses et voici selon nous la ques-
tion telle qu’elle se pose :

L’observation est un fait humain et biologiquement déterminé, elle


ne porte jamais que sur des étants, des choses qui existent, singulières et
historiques par definition. La science, elle, veut obtenir un ensemble
d’observations pures, a-singulières et a-historiques, par le biais d’un langage
de synthèse (ou theorique, ou généralisant). La science est un processus de
connaissance intellectuelle pure. L’observation est une opération concrète et
un intermédiaire entre une réalité contingente, complexe, multiple, situCe
dans le temps et l’espace et une connaissance d’ordre intellectuel. Le terrain,
alors, est le lieu où existent les faits. L’observation dispose de multiples
techniques et methodes (et on retrouve ici les concepts de ‘quantitatif’, à un
bout de la chaîne, et de ‘qualitatif’ à l’autre) et le terrain fournit une
‘expérience’ à celui qui le vit. Dans le cadre d’un travail scientifique, le ter-
rain donne une dimension qualitative, globale et émotionnelle, une intuition
des faits, dont l’intérêt est l’objet d’une partie de notre thèse. Le terrain est
donc un certain rapport empirique au concret. Le terrain et donc à la fois
extérieur puisqu’il existe indépendamment de l’observateur et dépendante
de l’observation puisque celle-ci intègre l’observateur. De cette contradic-
tion, il est inutile espérer s’extraire.

Nous n’avons donc pas une observation qui répondrait à un schéma


en cascade : quantitatif / qualitatif I’ terrain, tel qu’il existe implicitement en
de nombreuses ttudes, mais un schéma en binôme : observation / terrain.
Cette manière de découper l’espace épistémologique permet de restituer tout
son statut à l’observation et de la placer antérieurement aux débats dichoto-
miques dérivés : quantitatif-qualitatif, macro-micro, global-local,, . L’obser-
vation ainsi resituée, dépend de la théorie, on n’observe que ce que l’on
s’attend à voir 2. Et l’expérimentation n’est qu’une des formes spécialisée de

2 Yves Coppens parlait lors d’une conférence d’un de ses collègues paléontologues disant,
descendant de la Land-Rover et posant le pied sur des ossements pré-hominien, «Ici, il n’y
a rien a voir » (Bordeaux, décembre 1996, Société d’écologie humaine).

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l’observation, comme ses dérives modernes que sont les différentes prati-
ques de la simulation scientifique.

Face à une position qui voit les procédures qualitatives et quantitati-


ves comme un empilement (on va du qualitatif au quantitatif ou J’inverse
selon que l’on est “partisan” du premier ou du second) ou un circuit (on va
alternativement et circulairement de l’un à l’autre) nous proposons quant ci
nous une optique non-dichotomique où les deux procédures sont conjointes
mais en proportions inégales. L’observation chez l’homme (ou I’Homme)
procède de nos sens ; sur le plan scientifique, deux sens sont privilégiés :
l’un est la vue, l’autre l’ouïe. L’observation participante, qui est le nec plus
ultra des procédures qualitatives, implique surtout la vue (Laplantine,
1996) ; est-ce que l’ouïe ne serait pas privilégiée dans la collecte quantita-
tive ? D’une certaine manière cela nous paraît être exact. À la nuance près
que l’observation participante, par définition, implique la totalité de l’être,
donc la totalité de ses sens (odorat, kinésie.. .)

Nous avons finalement la logique du plan que nous développerons :


qu’est-ce que la science, que sont les sciences sociales ? L’historicité systé-
matique des faits et l’intrusion du sujet dans le champ de l’observation étant
deux contraintes de nos disciplines. Cette question de la science s’est révé-
lée préalable à l’etude de l’observation, compte tenu de notre problématique
initiale restée permanente au cours de ces années : que1 est le statut des
sciences qui ne disposent pas de l’expérimentation ? Nous avons cru néces-
saire de la développer plus largement que nous n’en avions l’intention en
Premiere partie, car, pourquoi chercher et que chercher ? Dans cette partie,
nous aborderons également les questions liées à la pratique du travail en
équipe et multidisciplinaires qui a fait émerger des difficultés qu’aujour-
d’hui nous pouvons nommer quand hier les chercheurs individuels s’en ar-
rangeaient dans leur pratique scientifique isolée.

En seconde partie nous traiterons de l’observation : pour les sciences


sociales il s’agit de la collecte avec ses deux grandes pôles quantitatif et
qualitatif. Enfin, le terrain sera traité en troisième partie : que signifie de

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vivre la collecte au quotidien, là où les faits apparaissent et se produisent,
quand on exclut l’expérimentation de son analyse comme nous l’avons dé-
cidé quant à nous. Le terrain est donc le lieu objectif où les faits se produi-
sent et où ils existent ; mais le terrain est aussi le lien, la relation entre un
chercheur, c’est-à-dire un être humain qui a un projet scientifique, et cet
espace mental et physique. Tout le corps de cette thèse est centre sur la col-
lecte : le pourquoi et le comment.
En préalable 21ce corps principal de notre thèse, sera traité le corpus
sur lequel nous nous appuyons et la mise en perspective historique du sujet
et pourquoi nous en sommes partie prenante. En postface nous traiterons
dans un court chapitre de l’expression du terrain, car la question des scien-
ces sociales ne se limite pas aux difficultés épisttmologiques de définition et
à l’inclusion de l’observateur dans le champ de l’observation, elle est aussi
dans l’expression, en langue naturelle, des faits observés. Par ailleurs, la
question de l’absence d’objectivité dans les sciences traitant de l’homme
amène l’intrusion de la sensibilité, laquelle fonctionne par l’analogie et le
non-verbal. Comment passer de l’analogique au logique ? (René Barbier,
1997). Nous verrons que cette question, qui nous a aussi accompagné tout
au long de notre carrière, et que nous ne ferons qu’effleurer par la force des
choses, est une des grandes interrogations actuelles que se posent les diffé-
rents praticiens et chercheurs en sciences de l’homme et de la société et sur
la quelle débouche logiquement notre travail.
Nous nous mettrons parfois en sci‘ne, pas pour nous satisfaire de
quelconques aveux, mais parce que le ‘terrain’, s’il apporte une expérience,
ne l’apporte qu’à celui qui le vit. Il est donc impossible de s’abstraire d’un
processus expérientiel que l’on veut exposer. Mais ce n’est pas nous-même,
notre « moi » qui expliquent ces incursions, c’est que l’objet même de notre
recherche passe par la conscience du chercheur. Considérons l’ouvrage ma-
gnifique de Nigel BARLEY, 1992, Un anthropologue en déroute. Barley
parle certes de lui, mais comme individu, même si c’est Monsieur Barley
qui a la diarrhée, qui est piqué par les moustiques, insulté par les néo-

12
coloniaux français, étonné par les Dowayo. Il est l’archétype de l’ethno-
graphe et sa situation est paradigmatique de la situation du chercheur sur le
terrain. Nous-même, sans prétendre à la même rtkssite, si nous utiliserons
qui nous sommesou qui nousavonsété, c’est parceque ce serala seulema-
nière d’exprimer une situation plus générale,plurielle, vécue par d’autres,
avec d’autresoccurrenceset d’autres incidences,maisqui, grossomodo, de
leurs expériences,auront tiré des conclusionsidentiques (ce qui confirme
que, pour être personnel,le terrain n’est pas pour autant n’importe quoi).
Nigel Barley a dû son succèsa une certaine manière de mettre en scène
« mon terrain et moi » - d’autres furent moins heureux dansle mêmeexer-
cice -, maisson expérienceest bien celle que nousavonscollectivement eue,
et nousne sommespasle seul à s’être reconnudansce portrait d’une rela-
tion d’un hommeparticulier avecun terrain particulier. Le terrain, commele
voyage, le tourisme, le mariage,la famille.. . est un espacesocialementdé-
terminé, vécu par chacun selon des modalitésspécifiquesqui leur sont, 21
l’un et à l’autre, propres (propresau phénomène,propresà la personnequi
l’éprouve). La subjectivité n’empêchepasl’objectivite, car celle-ci n’existe
quepar le déploiementde celle-là. Nous pensonsdonc que, mis à part quel-
ques dérapagestoujours possiblesde notre part dans cette rédaction, nos
lecteurs entendront notre projet quand il réclamera l’expression de notre
Cquationpersonnelledansle coursde cette rédaction.

Nous savonscombienle sujet fera encorecouler d’encre car il touche


à la nature mêmedessciencessociales.

13
À mes amis, gens de terrain, qui parfois sont
amers devant les discours qu’ils entendent sur
ces pays et ces cultures qu’ils aiment tant:

Je suis voyageur et matin, c’est-à-din un menteur et un imbé-


de aux yeux de cette classe d ‘imvains pansseux et superbes
qui, ah l’ombre de leur cabinet, pMosopbent à perte de vue
sur le monde et ses habitants et soumettent impénèusement ka
nature à leurs imaginations. Ptvcé& bien singuliec bien in-
concevable de h part h gens qui, n’ayant rien obsemés par
eux-mêmes, n ‘hivent et ne dogmatisent que d’qprès les obser-
vations empruntées à ces mimes voyageurs auxquels ils rj4-
sent la faculté de voir et de penser.

Bougainville
L’yage autour du monde

3 Cité par Kilani, 1994 : 92, de Leclerc, 1979 : 49


Conventions graphiques :
Les possibilités informatiques donnent au rédacteur-dactylo des pos-
sibilités un peu trop «ouvertes » parfois et nous avons voulu profiter de
certaines possibilités du système utilisé :
Pour les guillemets nous avons décidé :
l $...’ quand nous voulions seulementattirer l’attention sur le fonc-
tionnementde concept de certainsmotsisolés;
. “...” quand nous voulions soulignerun terme ou une expression
fonctionnant en concept ;
. « ,., » quand nousnouspermettionsune expressionde facture un
peu trop extra-universitaire.
Par exemple: ‘terrain’ signifierait le concept de terrain, et “méthodes
d’enquête” signifiant alors l’ensemble du corpus de ces méthodes;
« terrain » signifie notre doute sur l’usage du terme que nous utiliserions
ainsidansune phrase.
Les citations sont toujoursen italiques,mêmequandelles sont suffi-
sammentconnuespour que nous ne mettions pasla référence. Nous souli-
gnonsd’un trait les raresmotsque nousvoulons mettre en valeur pour éviter
les risquesd’incompréhensionquand la phrasepourrait prêter i3confusion.
En généralles citations font l’objet d’un paragrapheparticulier formaté dif-
féremment des autres du textes (décalé à droite et à gauche et l’intervalle
entre les lignes est simple). Quand les citations sont soulignées,sauf men-
tion contraire, c’est le texte original qui l’est.
Les notes sonten basde pagesansrenvoi à la fin du chapitre, sauf le
cas d’une annexe. La gestionautomatiquedesnotesen bas de page est tou-
jours un problèmeet nousnousexcusonsde cellesqui déborderaientd’une
page ou seraientrejetéesà la pagesuivante. Nous avons autant que faire se
peut évité cespetits desagréments au lecteur, maisl’informatique a certaines
curiositésque nous n’avons’pu éliminer. Elles sont numérotéespar bloc :
Introduction, Chapitre préliminaire, puis partie par partie, chapitre final et
conclusion.
Sommaire

Avertissement, Dédicace, Mise en place du thème, Sommaire 2


Introduction : Thème et corpus 18
A- Collecte et terrain : processus et maturation d’une idée et ses conditions d’analyse
21
B- Le Corpus rassemblé pour cette recherche 39
C- Conceptions scientifiques d’une générafion : terrain et réflexion imtiturionnelie
53
Ille Partie : la science comme action et problème : science et société 73
A- Qu’est-ce que la science 77
Chap. 1 : Le monde et la connaissance 78
Chap. 2 : La science et les sciences 88
Chap. 3 : La demande sociale 105
Chap. 4 : L’information scientifique 122
B- Paradigmes et piéges : les grands dkbatsde la pratique des sciences sociales
131
Chap. 5 : Problématique et totalitt : deux grands thèmes 134
Chap. 6 : Le terrain comme paradigme 143
Chap. 7 : Échelles et niveaux 150
Chap. 8 : Continuit el rupture 166
Chap. 9 : QuaUt et quantités 184
Chap. 10 : L’expkimentation et la simulation 196
C- De Goldnrann à Passeron, 30 ans de sciences sociales 224
D- Lu question des compétences, approche de la dtfmographie 239
Ifmc Partie : Méthodologie et techniques d’enquête 247
Chap. 1 : Les enquêtes démographiques par sondage en Afrique francophone, exemple
d’une situation scientifique dans la collecte directe d’information sur le terrain. La situation
en 1965 254
Chap. 2 : L’enquête, lieu de confrontation probltmatique 268
Chap. 3 : La collecte : avant, pendant, après 279
A- Les colleeres quantitatives 291
Chap. 4 : Les diffkrentes dimensions des enquêtes quantitatives 294
Chap. 5 : Pourquoi des enquêtes démographiques ? Démographie et politique 320
Chap. 6 : Le questionnaire et les questions 338
Chap. 7 : Les sous-produits d’une collecte : analyse des données dkrivées d’une enquête,
exemples, usages et conditions de validité 366
B- Les collectes qualitatives 397
Chap. 8 : Les instruments de la collecte qualitative 401
III imc Partie : Le terrain 422
Chap. 1 : Les diffbrentes acceptions du terme “terrain” 426
Chap. 2 : Le terrain, rkalitt multiforme de la pratique 468
Chap. 3 : Le Colloque de sociologie d’Abidjan, 1972 506
Chap. 4 : Paroles de terrain 520
Chap. 5 : Terrain : voyages, aventure.. et récits 540
Chap. 6 : Le terrain des anthropologues 582
L’expression du terrain 628
Conclusion 640
Annexes 664
Bibliographie 665
Verbatim 776
Entretiens 811
Plan détaillé 840
INTRODUCTION:

THÈME et CORPUS
Dans ce chapitre introductif, nous allons cadrer notre recherche dans
son long, très long (trop long ?) processus de gestation. En effet, nous
« portons » ce livre depuis plus de 30 ans. 11a orienté tous nos choix de car-
rière, ou plutôt il a reduit a néant tout choix rationnel de carrière ‘. Après
tant d’années, nous reconnaissons avoir eu du mal à entamer cette redaction,
car notre recherche était devenue une espèce de hobby que nous traitions
avec indulgence, peu soucieux d’en faire un objet universitaire ou scriptu-
raire. Et puis, est arrivé un moment où la question a cessé de vraiment nous
motiver : il était temps d’abandonner totalement le projet et de passer aux
pertes et profits ce qu’il nous avait apporté et ce dont il nous avait privé, ou
de produire nos conclusions. Comme nous pensons qu’il n’est jamais bon de
ne pas établir un bilan, il nous était impossible de laisser les choses en
l’etat : tout doit avoir une fin. Souvent, la vie nous prive de la grande expli-
cation et laisse en nous, et dans les rapports que nous entretenons avec les
autres et le monde, des zones d’Ombre, des insatisfactions, - des blessures
parfois, comme cet air de musique entendu dans une rue qu’offenbach cher-
cha toute sa vie à retrouver, en vain. À un moment, nous en sommes donc

arrivé à la conclusion qu’il fallait mettre un terme ztcette interrogation ou


accepter une critique publique des conclusions, malgré l’imperfection que
nous ressentons quant à leurs construction et expression, Le travail scientifi-
que ne conclut jamais définitivement, il marque seulement une étape, nous
situons explicitement notre travail dans un continuum : nous avons cherche
à savoir ce qui s’était fait avant nous et autour de nous. Nous espérons que
notre effort aidera ceux qui voudrons faire avancer l’action scientifique de fa
collecte, comme pratique intellectuelle et comme action.

’ Par exemple, nous ne sommes pas resté au Séndgal pour pouvoir acquérir d’autres expé-
riences au début de notre carribre, nous ne sommes pas ‘rest6 en démographie, ni n’avons
vis6 A consolider les positions de pouvoir que nous avons occupées... nous n’étions pas
totalement inconscient de l’avantage incomparable que nous aurions eu à être une ‘taupe
monomaniaque’ (Einstein), spécialiste de l’enquête multidisciplinaire au SBnégal, des re-
gistres paroissiaux, de l’étude fine de la fécondité, et de la mortalité infantile au sevrage,
mais ce n’btait pas notre projet et les ennuis que nous avons connus, malgré quelques
‘coups de blues’ bien légitimes, nous les avons toujours assumés.

19
Cette partie introductive se divise en sous-chapitres : le premier re-
tracera l’historique et les conditions de maturation d’une idée qu’aujour-
d’hui nous présentons comme th$se à l’Université de Paris 1. Chemin fai-
sant, il donnera les grandes lignes des recherches empiriques que nous avons
réalisées comme propédeutique a cette thèse. Le second sous-chapitre expli-
citera l’ensemble du corpus d’informations sur lequel nous nous appuyons :
la bibliographie sur le sujet, les références annexes ou connexes, les enquê-
tes personmelles réalisées. Le dernier chapitre traitera de l’émergence au
cours du temps du concept de terrain en centrant notre analyse sur les con-
ceptions scientifiques d’une génération, la nôtre.

20
A - Collecte et terrain : processus et maturation
dkne idée et de ses conditions d’analyse

Historique d’une idée

Le terrain devient un théme à la mode, une revue porte ce nom, de


nombreux articles lui sont consacrés dans des revues, ainsi que des numéros
spéciaux. Pourtant, le projet que nous exposons ici n’est pas venu de la
mode actuelle : il a pris naissance il y a trente huit ans et il a déterminé toute
notre vie professionnelle, L’incident qui nous permet de donner une date de
départ à cette idée est sans intérêt ici puisqu’il nous entraînerait à parler de
la pré-histoire d’un événement en lui-même ténu et perdrait le processus
d’analyse dans les méandres des émotions et les cheminements chaotiques
d’une confession, insincére par obligation. Mais nous devons quand même
préciser cette idée d’origine quand elle s’est portée sur le champ de
l’exercice du travail scientifique, puisque l’on verra que notre orientation
n’est pas totalement dans le « vent » actuel où parler du terrain évite souvent
d’en faire. Dans notre jeunesse, un professeur nous avait fait un reproche
semblable : pourquoi parler de méthode quand toute la question est de
l’appliquer ! La méthode n’est valable que si elle s’applique à la spécificité
de l’objet étudie !

Notre ambition de départ était methodologique : nous espérions que


l’on pourrait concevoir des méthodes efficaces pour saisir le réel et donner à
celui-ci un statut théorique. De cette ambition, ou de cette illusion, nous
sommes bien revenu, mais revenu heureux d’avoir navigué si loin. La ques-
tion d’origine était de déterminer ce qu’était la ‘pratique’ générale et scienti-
fique dans les disciplines scientifiques qui ne disposaient pas de I’expé-
rimentation. Quand l’expérimentation est impossible, non pas tant pour des
raisons éthiques (qui existent et nous les verrons, mais dont le rôle épisté-
mologique est mineur ou médiatisé à travers d’autres impossibilités) que

21
pratiques (comment reproduire une situation singulière qui ne s’est jamais
produite et ne se reproduira plus ? ), est-ce que l’expérience a un sens perti-
nent, un contenu scientifique ? Nous étions confronté, à cette Cpoque OÙ

naissait la Pc République, aux rapports qu’entretenaient la pensée et


l’action ; l’époque était ‘sartrienne’, on se sentait responsable de tout et l’on
voulait que notre action répondît aux nécessités du monde. Nous étions jeu-
nes, cette explication suffit peut-être. Mais cette notion de « pratique à ob-
jectif scientifique » a naturellement évoluée et nous sommes passé d’une
conception générale qui magnifiait la théorie à une conception dont la mo-
destie nous a paru telle, qu’un temps nous avions abandonné ce projet.

Au cours de ces trente et quelques années, à la faveur des circonstan-


ces vécues et des pistes qui s’offraient, les unes freinant notre autonomie, les
autres élargissant ou rétrécissant notre projet personnel, et toutes empêchant
cette rédaction ; nos idées ont fluctué entre un «qui trop embrasse mal
étreint », informe de par son ambition démesurée, a un noyau dur que nous
pourrions résumer comme étant « le vécu sur le terrain » qui est la tendance
actuellement a la mode et frise à penser le vide « magmaeux » d’où naît
toute Pensé:e, sujet d’ordre littéraire plus que scientifique : sur cette question
Lao-tzeu nous écrirait quelque poème qui ne déparerait pas le Tuo tê king.
La ‘pratique scientifique’, sujet global sur lequel nous avons erré des an-
nées, dépassait notre intérêt en incluant toute l’activité scientifique et, se
confondant a la science en train de se faire, frisait le vide de trop d’ambition.
La science ne procède que par étapes, tentons donc d’apprécier celle que
nous connaissons actuellement avec lucidité pour., ,
Saisir le simple et embrasser le primitif
Réduire son moi et brider ses désirs. (Lao-tzeu)
Ce mouvement de balancierdu tout au rien s’estdonc quand même
stabiliséet, d’étape en étape, la ‘pratique’ s’estréduite à la collecte de ter-
rain comme activité scientifique. Souvent délais& parfois abandonnéou
oublié, le thèmedu terrain estdonc revenu de soi-mêmedansnotre réflexion
et nous acceptonsaujourd’hui d’en traiter malgré l’imperfection concep-
tuelle où nous l’amenonset l’indécision dans laquelle nous sommesde sa-

22
voir si le discours sur la connaissance est une connaissance. Indécision ou
indifférence. Mais notre sentiment est, qu’en réalisant ce travail, nous pro-
duisons non pas un plaisir que nous voudrions partagé, entre nous, qui écri-
vons, et le lecteur éventuel, un plaisir d’échange fondé sur un kit
d’expérience et d’expériences. mais aussi une connaissance particulière
parmi d’autres connaissances, toutes concourant a une connaissance géné-
rale dont la raison d’existence est hors de notre sphère d’interrogation. Ce
que nous pouvons dire à l’appui de cet essai est tout l’apport que nous avons
trouvé à lire et étudier les propos méthodologiques de nos devanciers, ainsi
que tous ceux qui ont un peu levé le voile sur leur manière de faire, que le
produit qu’ils aient fourni soit une œuvre littéraire, une expérience ou une
expérimentation, un voyage ou une aventure, un morceau de vie,

Nous devons noter qu’ayant le choix entre plusieurs institutions


d’accueil, et donc plusieurs stratégies professionnelles, nous sommes entré
et resté à I’Orstom (Institut français pour la recherche scientifique pour le
développement en coopération) car il correspondait au premier chef a notre
orientation de fond, malgré l’inconfort que nous y avons trouvé (il y était en
particulier déconseillé d’effectuer des recherches personnelles et de soutenir
des thèses dans I’O.R.S.T.O.M., quand ce sigle était l’acronyme de Office
de la recherche scientifique et technique outre-mer 2). Mais ailleurs n’aurait
peut-être pas été plus facile pour nous, vu la causticite de notre tempéra-
ment. Ce choix professionnel, pour &re totalement assumé, doit donc abou-
tir à presenter le résultat de nos réflexions, quelle que soit leur valeur intrin-
sèque : nous nous devons cela à nous-même.

Un autre argument nous oblige à produire cet ouvrage : nous avons


l’assurance que les données, qui sont le produit de l’observation des faits,
sont une partie déterminante du travail scientifique et que leur qualité de-

* Par convention, quand nous parlons de « I’ORSTOM ». nous I’dcrirons en majuscules


quand ce sigle est I’acronyme de Office de la recherche scientifique et technique outre-mer
(en toute logique nous devrions écrire toujours« O.R.S.T.O.M. », mais l’habitude était ain-
si) et « I’Orstom » quand il fonctionne comme nom, depuis son changement en 1982 en
Institut français pour la recherche scientifique pour le dtveloppement en cooperation,
l’ancien nom ayant Cte conserve.

23
pend de la manière dont est conduite l’observation et pas seulement de la
manière dont elle est envisagée (la trop fameuse problématique). L’obser-
vation n’est pas seulement un point de vue, c’est aussi une action et c’est cet
acte et cette pratique, que nous voudrions faire avancer pour améliorer la
qualité du travail scientifique. Car nous restons persuadé de l’importance
d’un travail scientifique de qualit& L’humanitC est « allée trop loin » pour
« laisser faire la nature », qu’elle a dévorée et qui ne va plus survivre qu’à
travers nous, comme dans certains cauchemars de science-fiction. Sans
avance scientifique ((cEncore », pourraient dire les sceptiques), une phéno-
ménale régression, explosion ou implosion attend la population humaine, et,
si l’avenir existe pour nous, il ne peut exister qu’avec la recherche scientifi-
que 3. Nous voulons donc aujourd’hui limiter notre projet à la question de
l’observation de terrain dans les sciences sociales. Sujet en soi-même suffi-
samment vaste. Et dans le cadre de l’observation, nous avons décidé de nous
limiter à la pratique des enquêtes et de l’observation de terrain.
Nous aurions pu, nous qui avions une si haute opinion de la théorie,
nous lancer dans la philosophie et analyser cette question d’un point de vue
externe, mais tel n’a pas tté notre projet ; nous voulions traiter la question
du point de vue de la pratique. La recherche épist6mologique nous paraissait
un discours de seconde main car il nous semblait qu’il manquait 4 une base
documentaire sur la question, mis à part les grands textes disponibles, ceux
de Lévi-Strauss, de Durkheim, des grands anthropologues anglais et améri-
cains, Margaret Mead, Gregory Bateson et l’incontournable Bronislav Mali-
novsky, ainsi que la flopée des récits de voyages dont peu sont utilisables
dans l’objectif qui est le nôtre. Nous devons dire aussi, par modestie bien

‘Jean d’ormesson, (Le Figaro, 3 avril 1997) : Nous sommes condamnés à avancer. La
poursuite de l’effort scientifique est indispensable pour esquisser des solutiorrs aux pro-
blémes qu’ont créés ses découvertes. D’Ormesson, commentant le dernier ouvrage de Fran-
çois Jacob, ne pense qu’aux sciences biologiques, mais c’est des sciences sociales que ris-
que de venir la r6ponse !
4 Nous reconnaissons aujourd’hui avoir été quelque peu léger dans nos jugements : il suffit
de lire les grands Cpistémologues modernes pour voir qu’ils ont tous dkbutc! après de solides
études scientifiques. Mais la pratique et l’étude ne sont pas équivalentes cependant.

24
entendue, que notre position sur le discours épistémologique n’est pas un
absolu : la pratique de l’épistémologie demande des qualités de théorisation
dont nous sommes certain qu’elles ne sont pas de celles dont nous pouvons
nous vanter. Que d’autres puissent le pratiquer avec bonheur ne fait pas de
doute et nous avons grandement retiré de nos lectures d’Habermas, Steigler,
Conche, Thuillier, Latour, Dewey OU Popper pour citer ceux que nous avons
sous la vue alors que nous écrivons.. . Mais nous devrons avouer notre in-
suffisance en la matière. Nous ne sommes pas un grand lecteur ; nous avons
toujours eu des difficultés à comprendre ce qui n’était que des idées abs-
traites pour nous, c’est-à-dire quand rien ne les liait à notre expérience.
Nous n’avons compris vraiment les sondages que lorsque nous avons eu à
remplacer un ménage absent sur le terrain ; Habermas, que nous n’avions
pas compris, nous a paru lumineux quand nous avons pu le raccrocher à nos
travaux ; nous n’avons compris le débat sur ‘IongitudinalAransversal’ des
démographes dans les années 60 qu’en écrivant notre livre sur Fakao ; les
thèses sur la mimésis et le bouc émissaire de René Girard nous ont paru très
claires en écrivant sur la sorcellerie au Congo comme jalousie.. . ; enfin,
c’est en faisant une analyse que nous avons pu avoir l’impression de com-
prendre quelque chose à Freud et épigones.. , Ce travail aurait grandement
profité d’une fréquentation de Wilhem Dilthey, aujourd’hui, il nous semble
accessible intellectuellement et nous regrettons de ne pouvoir l’inclure dans
ce travail, lui qui a si justement dit :
Il n’est de chose, d’objet, que pour une conscience et dans une con-
science. 5
On comprendra que nous ayons eu des difficultés à aboutir dans ce projet
puisque chaque expérience nouvelle nous demandait d’être entendue jus-
qu’au bout et nous écartait chaque fois de notre erre. Cependant, cette nou-
velle insuffisance de notre pensée ne nous paraît pas une raison de surseoir
encore. La science n’est jamais que temporairement certaine et notre point

‘Cité par René Milhau, in Encylopedia Urriversalis, 1 : 95, “Wilhem Dilthey, 1833-191 l”,
trad. de Jean Rtmy, Le monde de I’esprif, Tome 1 : 95 ; trouver hors des bibliothèques les
ouvrages de Dilthey estunegageure.

25
de vue, qui est celui d’un praticien, peut présenter un indrêt, car la philoso-
phie de la science n’est pas seulement du ressort des philosophes. Les
scientifiques eux-mêmes, du rang desquels nous nous plaçons résolument,
ont aussi un apport à produire dans ce champ de la réflexion. Non pas que
cela fera avancer la science, comme Poppers, Feuer et Chalmers l’ont si-
gnalé, mais parce que les sciences sociales, de par leur caractere historique
- leur historicité et leur liaison avec l’ensemble des phbnomènes culturels -
n’avancent qu’a la mesure de la compréhension dans laquelle nous sommes
de notre propre histoire : être consciemment un être conditionné (Dilthey),
ce qui nous demande d’assimiler les ressorts de notre pratique, ce à quoi
cette thèse prétend de contribuer.

Cependant, si nous exprimons ici les défauts que nous voyons à no-
tre travail, que l’on n’en déduise pas que c’est par humilité : notre point de
vue est tout différent. Nous avons fait des choix et pour répondre à notre
question et pour réaliser ce travail. Ces choix présentent des avantages, ils
comportent aussi des inconvénients, Nous assumons ceux-ci et presentons
ceux-là à la critique publique. Par ailleurs, nous pensons que toute chose
existe et se réalise dans des contraintes et que l’examen de ces contraintes
est une obligation intellectuelle pour qui prétend effectuer un travail scienti-
fique. Quand nous presentons des résultats statistiques, nous tenons à préci-
ser leur fiabilité. Celle-ci est toujours liée à la critique des sources et à
l’analyse des intervalles de confiance. Pour nous, une moyenne n’est qu’une
idée et, pour la discuter, nous exigeons de connaître quelle population de
base est en cause et le f o qui entoure le chiffre. Une idee ‘subit’ le même
traitement : d’ou vient-elle, à quelles contraintes elles satisfait, dans quelles
limites reste-t-elle valable, quelle est son étendue ? Quand passe-t-elle, de
« bonne idée », une idée erronee.. . Nous nous sommes beaucoup intéressé à
ces questions de logique des situations concrètes, que ce soit la tyrannie des
petites décisions, la théorie des jeux, celle des logiques sociales, l’origine et
la cause, les moments de rupture. C’est donc une véritable déformation pro-
fessionnelle chez nous de discuter des fondements et préciser les limites de

26
ce que nous avançons. C’est pour cela que nous signalons les défauts que
nous voyons à notre travail, et que nous assumons, sachant qu’il en présente
d’autres que nous ne voyons pas. À notre décharge nous dirons que nous ne
pouvions pas en même temps passer toutes ces années à faire du terrain et à
fréquenter les bibliothèques. NOUS travaillons pour gagner notre vie depuis
l’âge de 19 ans, soit donc 40 ans de vie professionnelle. Cette expérience
acquise ne pouvait pas seulement avoir que des avantages car les médailles
sans revers n’ont jamais été inventées. Nos orientations, qui se reflètent dans
cette thèse, comme ceux de tout un chacun, sont à la fois produites par le
hasard et la nécessité, et résultent de choix, les uns clairement définis et
d’autres dont la source nous est obscure. Nous n’aurions pas refusé une vie
de rat de bibliothèque, nous l’avons souvent enviCe. Tel cet archiviste qui
traque dans les archives la trace des bateaux engloutis et, ayant determiné le
lieu de leur naufrage, vend son information à des chercheurs de trésors ; ou
tel ce très vieux japonisant que nous avions rencontré jeune étudiant au Ma-
hieu (Boulevard Saint Michel), devenu depuis un fustlfood, dans la salle
calme et studieuse du premier étage et qui avait consacré sa vie à nos col-
lections orientales... Simon Leys entrevu a la télévision, à quarante ans de
distance, nous l’a rappelé : même voix, même physique, et, surtout, cette
recherche précise de l’expression de I’idte, car les idées sont importantes.
Étaient importantes. Et c’est parce que nous exposons les nôtres dans une
telle enceinteoù les idéesgardentde la valeur que nousdisonsde quoi elles
sesont nourrieset de quellescarenceselles nousparaissentsouffrir. Ce fai-
sant,nousexprimonsun fait, pasun meaculpa.

Comptetenu descontraintesque nousnousimposions,il nousfallait


acquérir une discipline scientifique sur laquelle nous appuyer pour ce tra-
vail. Nous avons cherche,dèsnotre premièreannéede licence à l’Université
à déterminer quelle discipline scientifique de sciencessocialesnous pour-
rions adopter qui nous mèneraitau but... Pourquoi les sciencessociales?
D’autres disciplinesseseraientprêtéesa cet objectif. Les sciencesnaturelles
d’observation par exemple, mais leur partie technique nous paraissaittrop

27
importante ; par ailleurs, l’tpoque ne se prêtait pas aux changements
d’orientation trop brutaux pour un jeune homme en sursis d’incorporation
avec notre dernière guerre coloniale en cours. Pourtant, nous nous sommes
posé la question et avons bien hésité sur les autres voies possibles. Un cur-
sus universitaire éclate était possible à l’époque et nous avons constitué nos
études d’orientations différentes : démographie, cartographie, géographie,
psychologie, anthropologie économique et histoire economique.. . Nous
voulions une discipline disposant de techniques bien définies, ayant un lien
avec des disciplines scientifiques ‘dures’ (physique ou biologie). Les scien-
ces sociales présentaient certes l’intérêt d’exclure (quasiment)
l’expérimentation. Mais toutes ne convenaient pas à notre projet. Nous
avions délaissé l’anthropologie économique malgré l’intérêt intellectuel que
nous y trouvions et abandonné la géographie qui présentait d’autres incon-
vénients (elle était à l’époque en pleine crise épist6mologique et on s’y sen-
tait un peu sur la défensive). Quant à la psychologie et psycho-sociologie,
par quoi nous avions commencé nos études universitaires, nous les avons
abandonnées car l’expérimentation y reste possible, même si de fortes ré-
sistances éthiques s’y opposent (voir les travaux de Joule et Beauvois,
1992) ; de leur approche, nous avons tiré des orientations qui se revelèrent
riches : l’une vers la psychanalyse, l’autre vers les recherches de dynamique
de groupe, questions sur lesquelles nous reviendrons.

Peut-être faut-il que nous modulions notre superbe en avouant deux


défauts qui ont grandement facilité nos choix : le premier est une certaine
nonchalance qui nous a souvent empêché de nous concentrer sur notre ob-
jectif et nous a fait prendre davantage les chemins de traverse et suivre
l’école buissonnière que d’aller droit à notre but. Nous sommes un excellent
nageur en mer et en fleuve : la natation en milieu naturel enseigne que le
chemin le plus court d’un point a un autre n’est pas une ligne droite mais la
ligne brisée qui évite les obstacles, utilise les courants adverses et, de dérive
en effort violent, vous mene au but. Il nous est difficile de savoir en quoi
cette manière d’être nous a facilité la tâche, nous pouvons seulement dire

28
qu’elle l’a souvent freinée. Le second est un défaut d’ordre intellectuel.
Nous admirons sincèrement ces grands liseurs de livres qui dévorent, 2, 5 ou
7 heures par jour, lisent sans effort, s’oublient dans la lecture. Nous-même,
nous le regrettons beaucoup : nous n’avons point cette qualité La lecture est
chez nous une longue rêverie. Il nous faut en géneral des mois pour finir un
livre qui nous plaît et la philosophie et tout ce qui porte sur des idées est
alors l’objet d’une lecture qui dure longtemps : des mois de transhumance.
dans la pensée des autres. Nous ne sommes pas capable de lire Weber ou
Marx entre deux portes, Mauss, Elster ou Passeron au galop, Conche ou
Stiegler dans le métro... seuls les livres techniques ou nous procurant de
simples informations peuvent être « consommés » en bibliothèque en un
temps raisonnable. Notre vie hachée et nomade ne nous a guère facilité la
vie stabulatoire des rats de bibliothèque. Ce n’est pas un défaut physique,
nous pouvons lire très vite les ouvrages informatifs ou le journal, la lecture
rapide nous est innée, mais nous lisons par plaisir et les livres qui nous ré-
sistent (comme disait Valéry), nous occupent des journées entières, comme
si nous les ré-écrivions dans notre tête. Quant a ceux qui ne nous plaisent
pas, nous les abandonnons sans vergogne. Ce défaut est dirimant quand on
veut faire de la logique ou de la philosophie ou d’autres recherches d’ordre
théorique : il faut «trop » lire par rapport à ce que nous sommes capable
physiquement de faire. Notre vie à I’Ccart des grandes villes, dans les villa-
ges africains en particulier, a naturellement aggravé cette tendance native,
« Sur le terrain » comme on dit, certains lisent des « polars », nous, nous
avons lus les Grecs, la Bible, les grands livres de l’Islam. .., non par es-
broufe mais par hygiène, et parce que nous allions beaucoup à pieds. Porter
Thucydite, pour le mode « ruminatoire » sur lequel nous fonctionnons, c’est
porter beaucoup d’heures de paix, de parenthèses et de voyages intérieurs en
un poids restreint. Peut-être que, dans ces conditions, viser l’onction univer-
sitaire est-il périlleux.

L’exercice de la démographie, comme discipline scientifique, a failli


pourtant nous détourner totalement de notre projet initial. Elle connaissait

29
une forte dynamique dans ces années et avait l’avantage d’allier sciences
sociales et mathématiques, théorie et enquêtes et l’exposé des données fai-
sait appel à tout un appareillage cartographique. Pourtant, faute de hargne
personnelle suffisante pour continuer dans cette voie, ou bien suivisme
d’opportunitCs financières de recherche, nous avons dérivé vers le montage
d’enquêtes multidisciplinaires. On pourrait ajouter deux autres raisons, plus
à notre honneur : une conception assezstricte de la démographie,science
essentiellementfondée sur le calcul, suivant en cela Louis Henry, hommede
grandeculture, qui nousen avait totalement « contaminé», et une pesanteur
institutionnelle qui bloqua lespotentialitésque nousaurionspu être en droit
d’espérer.Avec les outils intellectuels dont nousdisposionsen mathémati-
ques, il n’était guère possibled’envisagerfaire mieux que notre étude pu-
bliée par les Éditions de I’Orstom en 1969 : Fukuo... Nous avons eu à
l’époque une claire conscience,partagée l’avons-nous appris ensuite par
Louis Henry, de la haute qualité de cette étude qui mêlait le dépouillement
et la critique de documentsd’archives -travail d’ordre historique -, ainsi
qu’une enquêtede terrain approfondie,avec observationparticipante de lon-
gue durée dansles communautésen causeet enquêtespar questionnaires.
Tout cela ne nousa pourtant guèretraumatisé,conscientde ce que beaucoup
d’événementsseproduisentdansune vie que nousavons « voulus », comme
GeorgesDandin ; il est en d’eux commedespéchésavouésa la confession:
on lesa cri&%“par pensée,par action et par omission”,

Professionnellementil nous fallait un métier, nous étions entré à


1’O.R.S.T.O.M. (Office de la recherchescientifiqueet techniqueoutre-mer),
organismepublic de droit français, parce que cet organismecorrespondait
bien a notre projet d’effectuer des recherchespratiques.Mais, soit à cause
des événementssignalesplus haut, soit que notre idée nous tenait trop à
cœur et plus que nousle croyions, soit qu’elle nousait empêchéde prendre
vraiment au sérieux nos travaux proprementdisciplinairesréalisésau cours

30
de ces années en démographie et socio-économie 6, le résultat est que nous
ne pouvons échapper à aboutir ce projet aujourd’hui. Notre abandon des
pays et sujets de recherche successivement explorés dès que nous avions
achevé la tâche tirant de chaque expérience ce qui nous était demandé ‘,
nous paraît un signe d’une logique personnelle plus profonde que nous
l’avions longtemps pensé : la permanence l’a largement emporté sur le
changement.

Mais si l’idée initiale a perduré sur son erre, elle fut à l’image de ce
couteau dont on a changé alternativement la lame et le manche : notre pro-
blématique a bien évolué et aussi nos intérêts, et l’on ne peut être trop sOr de
parler, aujourd’hui, le même langage qu’hier. Au départ notre idée était la
pratique ; elle est aujourd’hui limitée à la collecte et aux contraintes qu’elle
rencontre sur le terrain. c’est pour cela que nous ferons plus appel à notre
exercice de la démographie et à la socio-démographie d’enquête qu’à
l’anthropologie culturelle et sociale, discipline dans laquelle nous nous re-
connaissons aussi. Ancien élève des équipes Balandier, Sautter, Mercier et
Maquet et de Bourdieu, Passeron, Godelier et Sahlins nous ne pouvons pas
reprendre à notre compte le discours sur le terrain comme unique source de
connaissance ainsi que l’envisagent certains anthropologues. L’appel à la
seule discipline anthropologique simplifie trop la question en lui donnant
une coloration par trop personnelle et émotionnelle, légitime pour certains
travaux, mais qui n’a pas été notre tasse de thé. C’est pour cela que notre
thèse enregistrée s’intitule très officiellement : Pratique de terrain : métho-

dologie et techniques d’enquête. ‘Techniques’ au pluriel, ‘Méthodologie’,


‘Enquête’ et ‘terrain’ au singulier.

‘Q uo1 ‘9ue nous n’ayons pas à rougir des travaux pakuliers que nous avons effectub dans
ces disciplines, dont voici les publications les plus marquantes : Fukao (1969), Mortulitf
infantile er sevrage (1970), Migrafion et santé menttlle (197 1), Le deuxième bureau (1986).
Congo-Océan (1989), La boue er la poussière (1992).
’ Quand nous exécutions un contrat institutionnel (rédaction d’un rapport de synthése) et
quand l’opportunité s’en dessinait en écrivant une série d’articles ou un ouvrage - si nous
voyions une possibilité de publication.

31
Au cours de ces décennies, nous avons donc accumulé notes et do-
cuments que nos voyages successifs ont dispersés en partie. Ayant exercé
notre profession de chercheur 3 l’étranger (18 pays), il était fatal que nos
archives pe,rsonnelles souffrissent de ces déménagements : par deux fois
elles furent détruites. Les événements politiques qu’a connu le continent
africain n’titaient pas propices à une accumulation ‘. Aujourd’hui, nous
avons reconstitué une documentation, où les restes de celles passées se mê-
lent aux documents plus récents. C’est en mètres linéaires que nous pour-
rions l’évaluer mais nous devons reconnaître qu’une vie consacrée à aller
sur le terrain effectuer des enquêtes, produire des documents de synthèse dès
les données sorties de l’ordinateur, ne nous ont pas préparé au long chemi-
nement intellectuel de la thèse que nous reconnaissons plein de difficultés,
compte tenu des habitudes de travail que nous avons acquises au fil des ans.
Nous avons effectué trois types de rédactions au cours de notre vie profes-
sionnelle : le compte-rendu d’enquête, qui analysait tableau par tableau les
données ou discutait point par point les demandes des financiers de
l’enquête, soit des synthèses de données très imparfaites, alors il fallait tout
lire et rédiger un rapport pour un public composé en général de politiques, et
des articles et communications, exercice de faible ampleur qui pouvait entiè-
rement tenir dans notre mémoire. (Nous avons déjà abordé cette question
dans notre ouvrage, Partenariat scientifique, 1996) L’exercice de thése, qui
demande une évaluation de la documentation existante, est d’une autre am-
pleur. Ceci ne se comprend bien que si l’on entend que nous travaillions
dans des pays oti la documentation faisait fortement défaut et où
l’information de base était soit obsolète ou fortement datée, soit hétérogène,
soit orale, et donc peu fiable.
Aussi décidons-nous de nous lancer dans cette rédaction en nous
fondant sur notre connaissance de première main du sujet et cette longue

* Nous avons systématiquement dkposé la plupart de notre documentation aux Archives de


la Rue Oudinot, mais il ne s’agit pas de cela : il s’agit de nos fichiers, de nos notes.et de
tous nos cahiers de travail furent dispersés.

32
série de réflexions qui ont émaille notre ‘pratique’ de scientifique en espé-
rant que les défauts que nous signalons ne soient pas trop dirimants pour une
soutenance de thèse.

Le corpus d’information

Nous ne limitons pas notre recherche à la seule expérience que nous


avons accumulée, nous avons aussi constitué un certain nombre de corpus
d’information, leur diversité et le caractère peu classique de cette these nous
oblige à y revenir plus abondamment au chapitre suivant, Hétérogene à
l’image de notre itinéraire, incomplet certainement, moins savant qu’oppor-
tuniste, ayant été rassemblé dans les à-coups d’une vie voyageuse et délais-
sant une partie de I’énorme masse que sont en train de « sédimenter » la
pratique anthropologique récente et le renouveau de la problématique des
voyages et du tourisme, ce corpus doit être arrêté au point où il en est sous
peine de ne jamais aboutir dans cette rédaction.

Conception de cette rédaction

Notre projet est donc centré sur la pratique du terrain dans les en-
quêtes, nous exposerons à chacune des Etapes de notre rédaction l’état des
débats tels que nous les connaissons et tenterons d’y positionner nos con-
ceptions telles qu’elles découlent de notre problématique. Nous n’éviterons
pas les jugements tranchés; ayant un go& certain pour la polemique ainsi
que la faiblesse de nous exprimer parfois en des formules abruptes, C’est
donc une thèse sur l’importance de la collecte et de la .pratique de terrain
dans le travail scientifique que nous allons soutenir plus qu’une synthèse sur
la question de la collecte et du terrain. Nous serons cependant contraint,
exercice de thèse y oblige, d’analyser la question telle que d’autres auteurs
l’ont exposée.

Présentation du parcours professionnel

Il n’est pas coutume dans une thèse de se livrer à une présentation


personnelle, mais il est difficile de ne pas dire que notre vie professionnelle

33
a été le terrain d’expérience de cette thèse. En effet, cette thèse garde la
marque de ce qu’à l’origine nous avions pensé qu’elle serait : une thèse sur
travaux, mais les circonstances et notre éloignement de France et de ses ré-
gles administratives nous a écarté de cette solution.

C’est un hasard externe au projet qui nous occupe aujourd’hui qui


nous a amené en Faculté de lettres et sciences humaines. Après la propé-
deutique, première année d’université à l’kpoque, nous n’avions pas d’idée’
précise sur ce qui pouvait nous intéresser sinon entrer dans le secteur privé
pour repartir d’où nous venions : à l’étranger (notre famille étant de cette
diaspora française dispersée par le monde : marins, marchands ou militai-
res.. .) Quelques études de psychologie et de géographie menées en parallèle
avec des statistiques et une incursion en administration des entreprises, et
nous nous sommes fixés en démographie quand notre idée de traiter de la
pratique dans les sciences ne disposant pas de I’expkrimentation a émergé
en notre esprit. Nous ‘reprochions’ a la psychologie de disposer de
l’expérimentation, à la géographie d’être un point de vue spatial sur les faits
de la société (comme l’histoire nous paraît être un point de vue focalisé par
le temps). La démographie, par contre, nous parut convenir, capitalisant nos
études mathématiques antérieures, disposant d’une spécificité logique im-
portante (par son aspect de physique sociale), et l’importance de la collecte
qu’elle manifestait - selon la perception que nous en avions, car cette posi-
tion n’a rien de rationnel quand on considère cette discipline, mais il est si-
gnificatif que notre imaginaire ait sélectionné cet aspect aux d6pends des
autres. Ceci étant, nous n’en avons pas moins continué à explorer d’autres
voies. Nous nous rappelons avec amitié les cours d’Ernest Labrousse, histo-
rien, à l’École pratique des hautes études (future EHESS, École des hautes
études en sciences sociales), qui nous a initié, par l’analyse des setiers de la
fin de l’Ancien régime, à I’Ctude documentaire et à la critique des sources ;
il nous inculqua une discipline rigoureuse qui explique notre réussite ulté-
rieure dans l’exploitation des registres paroissiaux à des fins d’analyse dé-
mographique. De même, la fréquentation des Hautes études nous amena aux

34
cours de Maurice Godelier sur l’anthropologie économique, discipline nais-
sante en France, puis à ceux des sociologues ‘duettistes’ ’ Pierre Bourdieu et
Jean-Claude Passeron à l’École normale de la rue d’Ulm, sans omettre de
continuer en cartographie jusqu’aux cours et recherches de Jacques Bertin.
Bertin se posait des problèmes d’exploitation non-classiques de données et
tentait de trouver de nouvelles orientations d’analyse avant que
l’informatique ne se répande et que les programmes pour ordinateurs des
élèves de Benzécri ne dévient l’ensemble de la recherche dans d’autres di-
rections.
Nous étions orienté vers les études africanistes, comme élève de
MM. Balandier, Maquet, Mercier et Sautter (Paul Pélissier n’enseignait pas
l’année où nous fréquentions l’École des Hautes études). Nous avons réalisé
ensuite une première recherche d’exploitation des registres paroissiaux con-
frontés à une enquête de terrain, sous l’aimable suggestion de Victor Martin
qui nous obtint les autorisations nécessaires de Mgr Hyacinthe Thiandoum,
qui venait de remplacer Mgr Lefebvre, dont on se souvient de la réputation
politique sulfureuse dans sa défense de ‘tyranticide’ - de Gaulle étant ce ty-
ran. Ce furent nos premiers travaux, dont la réussite faillit nous détourner de
notre projet, Ensuite, pour pouvoir achever la refonte de notre thèse de Troi-
sibme Cycle avec le Pr Gilles Sautter ” nous revînmes au Sénégal et nous
nous sommes lancé dans une seconde phase de notre carrière : les grands
projets multidisciplinaires prenant appui sur les financements internationaux
que l’on pouvait obtenir par les interrogations démographiques. Nous avons
également exercé notre activité non pas au sein de l’Office de recherche
scientifique et technique outre-mer mais plutôt dans les Instituts de statisti-
ques nationaux : INSRE (Institut national de la statistique et de la recherche
économique de Madagascar), INS (Institut national de la statistique de Tuni-

9 L’expression ‘duettistes’ est de Passeron lui-même, entretien, octobre 1996.


” Cette thése de Troisieme cycle a I’EPHE, qui faisait 600 pages dactylographiées plus les
annexes, dont on nous demandait de reprendre la partie géographique introductive, disparut
finalement lors d’un voyage. II nous en reste des fragments et la partie démographique a été
publiee sous le nom de : FAkXO, Sér~égal, Dépouillement de registres paroissiaux et en-
quête démographique rétrospective -Mdthodologie et r&dtats- Orstom, Paris, 1970, Coll.
Travaux et documents no7 : 156 p.+ annexes et a fait l’objet de quelques articles.

35
sie), puis au sein de l’Enquête mondiale sur la fécondité à Londres (World
Fertility Survey) qui fit de nous de ces experts internationaux qui sillonnent
le monde prêchant la bonne parole de la technique du “centre”, comme
d’autres prêchent d’autres discours. Mais la perte de la totalité de nos docu-
ments de terrain, oti étaient consignées toutes nos observations depuis
quinze ans, nous amena A retourner outre-mer pour retrouver nos interroga-
tions en pratiquant de nouveau du ‘terrain’ : cet épisode fut congolais au
sein de la DGRS du Congo (Direction générale de la recherche scientifi-
que). . . En renouant avec notre projet central en 1984, nous avons repris la
lecture de l’épistémologie telle qu’elle avait pu avancer durant toutes ces
années passées ZI courir le monde et a oublier pourquoi nous le courrions.
Nous avions le projet de soutenir une thése de Troisième cycle sur un nou-
veau thème, la précédante ayant disparue corps et biens. Nous fréquentions
alors le Centre d’Études des programmes économiques du Ministère des
Finances et. nous avons effectué une incursion dans le secteur privé des en-
quêtes de consommation. NOUS avons ainsi assimilé les techniques de re-
cherches de ce secteur bien trop méprise de la collecte de faits de société.
Une nomination A la charge de Directeur déltgué chef de département à
l’orstom, a interrompu, comme nous l’avons déjà signalé, cet épisode. Un
séjour au Mexique de cinq ans nous a permis revenir B notre projet :
« qu’est-ce que le terrain ? Qu’est-ce que la pratique ? Pourquoi et comment
la collecte ? quand et de quelle manière on doit appliquer telle technique
plutôt que telle autre ?. . I »

Durant ces longs périples nous avons connu, par notre travail, de
nombreux pays en voici la liste :

Pays d’affectation :
1965-67 : Sénégal 1967-68 : France 1968-70 : Sénégal
197 l-73 : Madagascar 1974-76 : Tunisie 1976-78 : Royaume-Uni
1979-8 1 : France 1982-83 : Congo 1984-89 : France
1989-93 : Mexique 1994-... : France

36
Pays de missions pour travail de recherche de courte et moyenne durée :

Belgique, Bénin, Burkina


Chili, Italie, Cameroun
Kenya, Côte d’ivoire, Mali
États-Unis, Niger, Équateur
Togo, Haïti, & Pérou
pour mkmoire :
Guadeloupe & Martinique

Dire ce que nous devons à chacun de ces pays et aux amities nouées
ne se peut. Par une part ou une autre de ce qu’ils sont, ils ont éveillé en nous
quelque chose, qui peut-être s’y trouvait, mais qui sans eux serait resté igno-
ré. Nous sommes conscient de ce qu’ils ont fait de nous et de la dette inex-
tinguible contractée. Cette thèse est un hommage que nous ne pouvions
éviter de leur rendre, car notre projet central de rédiger un jour cette étude
reste la seule justification que nous détenons pour nous être permis de tant
prendre et de si mal donner.
Dans ce sous-chapitre, nous avons voulu expliciter les fondements
historiques de notre recherche. Notre thèse d’aujourd’hui a certes suivi nos
interrogations mais elle a aussi subi certaines circonstances que nous avons
vécues, lesquelles ne furent pas toutes favorables. Notre exigence interne
explique quelques-uns de nos retards ; certains relèvent d’une relative non-
chalance qui frise parfois l’indifférence ainsi que d’une conception ludique
du monde qui nous a empêché de prendre au strieux de nombreux enjeux ;
d’autres relèvent de causes externes independantes de notre volonté, comme
la perte de notre documentation en 1972 et en 1978. . . Mais comme il est dit
dans les textes sacrés : qu’importe le chemin, s’il mène à Dieu “. Une vie
est toujours une cascade de choix et d’obligations, on choisit dans les con

” Pour le lecteur qu’inquikterait l’irruption d’une 6ventuelle transcendance extra-


scientifique, disons que c’est quand même une des leçons que l’on peut tirer du Jow-pou-
f’oan (La chair comme tapis de prière) de Li Yu (1600-1680, J.-J. Pauvert éditeur, Paris,
1962. Cet ouvrage a été republié dans une nouvelle traduction Editions Philippe Piquier.
Paris, 1996 : 273.

37
traintes et le temps sélectionne dans nos espérances : c’est presque une défi-
nition de la liberté que nous donnons ici.
Au cours de notre longue errance autour du sujet, nous avons abordé
des questions dont certaines sont frappées d’obsolescence, soit parce
qu’aujourd’hui elles ont été bien avancées par d’autres auteurs (par exemple
on dispose maintenant d’excellentes synthèses sur l’épistémologie des
sciences physiques -celle de Chalmers, 1990, en est un exemple -), soit
parce qu’elles se sont révélées erronées comme chemin vers l’explicitation
de notre projet. Pour ces raisons, le sous-chapitre suivant traite du corpus
général des informations sur lesquelles nous nous fondons pour traiter de la
question de la collecte et du terrain.

38
B - Le corpus d’information rassemblé
pour cette recherche

Toute recherche se fonde, même si elle se pose comme partant d’une


large expérience accumulée au fil des ans, sur un corpus. Compte tenu de la
fluidité du sujet que nous nous proposons de traiter, il est nécessaire que
nous nous attardions sur notre corpus

Corpus bibliographique

La bibliographie que nous produisons en annexe 1, reste incomplète


car nous avons Egaré de nombreuses références sur lesquelles, pourtant,
nous avons longtemps réfléchi ou sur lesquelles nous possédons des notes
manuscrites. D’autres références ne peuvent figurer ici, que nous ne pour-
rons citer que de mémoire : l’important nous paraissant d’affirmer que les
idées développées ici ou la ne nous sont pas personnelles (par exemple le
rapport de Reverdy sur les Sérères “), ou ne paraissent pas telles (nous
avons eu beaucoup de surprises au cours de la révision de notre corpus
d’information : des idées ou des citations que nous attribuions à d’autres
étaient bien différentes dans le texte original que ce que nous avions
“fantasmé” à leur propos). Cette bibliographie ne reprend pas l’ensemble de
ce qui nous a intéressé au cours de ces années : nous avons annoté la totalité
ou presque (une erreur de notre part s’avère toujours possible) de certaines
revues, dont Population. Pourtant, peu de références de cette revue figurent
dans notre corpus. De même pour la revue de vulgarisation ,!,a Recherche.
Pour d’autres revues scientifiques de vulgarisation, telles que National Geo-
graphie ou Pour la .science, nous n’avons pas procédé à l’exploration sys-
tematique de ce qu’elles pouvaient nous fournir. Nous n’avons donc pas
repris toutes nos notes accumulées, mais largement trié et exclu ce qui pa

” CINAM, Dakar, 1962 ou un peu avant, document multigraphié d’une centaine de pages
en 21 x 27. Il est référencié chez Jacques Brochier, 1968.

39
raissait marginal ou extérieur à notre propos. On sera peut-être étonné de
l’abondance des références puisées dans la presse. A cela, il y a deux rai-
sons : la première provient que le niveau des journalistes scientifiques per-
met aujourd’hui de disposer d’une information fiable sur les expériences,
découvertes et problèmes scientifiques en lisant leurs « papiers », dont l’in-
formation est recueillie en général aux bonnes sources ; beaucoup de jour-
nalistes redonnent à lire aux scientifiques le compte-rendus qu’ils font sur
les travaux de ceux-ci. Il en est de même pour les cinéastes (on dit aussi
« vidéastes D) qui produisent des films vidéo de grande qualité conceptuelle.
On est obligé de nuancer ces affirmations en ce qui concerne les journalistes
de radio qui sont souvent un peu « légers » dans leur désir quotidiennement
renouvelé d’un « scoop ». Signalons également que même quand on est in-
formé par ailleurs, les « papiers » des bons journalistes scientifiques sont de
parfaits resumés (et Le Monde, pour ne citer que lui, les produit en collabo-
ration avec des revues comme Nature ou Lu Recherche, ce qui leur donne
une qualité indéniable). La seconde raison est que dépouiller une littérature
scientifique hors de sa propre discipline, sans le garde-fou d’un mentor qua-
lifié qui explicite clairement les enjeux, est un exercice extrêmement dange-
reux. La lecture des philosophes modernes le prouve suffisamment qui dé-
duisent, pour des sujets que l’on connaît de Premiere main, des conclusions
errantes, non par inintelligence, mais parce que la logique de travail d’une
discipline n’a rien d’évident, et se dispenser du long apprentissage par im-
prégnation qu’une discipline requiert s’avère périlleux. La rédaction d’une
thèse n’est pas une conversation de salon et, au cours de cette rédaction,
nous avons souvent éprouvé toute la fragilité de certains de nos arguments et
la nécessité soit d’y renoncer, soit de les étayer par de longs détours. (Sans
parler des cas où l’exploration des arguments nous a fait changer
d’opinion IX).

l3 Ainsi, un des arguments que nous avons toujours fourni sur les sciences sociales, ttail
qu’elle n’étaient pas matures et que l’avenir leur donnerait des fondements plus assurés.
Nous ignorons si cette idée nous est venue toute seule, ou si nous l’avons puisé dans une
conversation ou chez Merton (introuvable en librairie depuis plusieurs anntes), puisque
Passeron (1!)92 : 352) signale qu’il a exprimé cette position dans un de ses ouvrages, idke

40
Pourtant, quand on a un sujet en tête (et nos premières notes qui ont
survku aux naufrages successifs de nos archives sont datées de juin 1963),
on a tendance a projeter son obsession intellectuelle sur tout. C’est ainsi
que, sur la masse de documents que nous avions collectée et conservée, nous
n’avons gardé que le dixième (en volume) dans ce corpus, le reste nous a
paru marginal ou manquant de pertinence au sujet, ou totalement hors sujet :
parfois nous n’avons même pas retrouvé l’idée initiale qui nous l’avait fait
conserver comme pertinent. Ce tri a été une tâche longue qui nous a occupé
plusieurs mois. Il a fallu entrer dans une pensée, qui fut certes la nôtre, mais
que nous ne reconnaissions plus. L’exercice aurait été par trop narcissique si
le perte de nos fichiers de notes et de fiches bibliographiques et la disconti-
nuité de nos notes et coupures n’avaient pas 6té la logique interne de
l’accumulation. Avec ce qu’il nous restait, il a fallu ré-orienter notre travail :
choisir est exclure, il nous a Cot%é quelques états d’âme pour décider. Mais,
même si nous-même contestons certains de nos choix positifs ou négatifs, il
nous paraît que ce corpus correspond grosso modo h ce que nous avons
voulu et ce que nous avons investigué en vue de ce travail. Disons que notre
corpus bibliographique nous paraît être une image correcte de ce que nous
avons voulu réaliser au cours de cette recherche.

Les rCférences accumulées ressortissent à six rubriques :


1. ouvrages scientifiques publiés ;
2. articles et chapitres d’ouvrages publiés (scientifiques) ;
3. articles de revues de vulgarisation ;
4. études et rapports de littérature grise (dont thèses) ;
5. littérature informelle ;
6. bibliographie personnelle.

Sans chercher l’exhaustivité, nous avons voulu exposer les chemins

ancienne d&jh puisqu’avancCepar Auguste Comte. Or, les lectures de cette dernièreannke
nous ont amené 13 trouver cette «opinion » totalement sans intérêl, même si, en tant
qu’argument polémique dans nos travaux multidisciplinaires, cela reste valable, surtout
qu’il faut bien parfois se donner cc type de raison si l’on veut travailler dans des secteurs
difficiles : on y espére bien, c’est humain, que l’avenir fournira des réponses aux questions
d’aujourd’hui.

41
de traverse que notre recherche avait explorés. D’une part parce que de
nombreuses réflexions de cette thèse proviennent de sources parfois inatten-
dues pour le lecteur, d’autre part parce que les scientifiques n’ont pas le mo-
nopole de la connaissance scientifique, enfin parce que les sciences sociales
posent des problèmes spécifiques. La science constitue une activité intel-
lectuelle et rationnelle (car ses conclusions sont en rapport avec le réel
qu’elles veut exprimer en vue de sa maîtrise). La discussion de savoir si
l’adéquation de la description du monde dépend totalement de l’observateur
est une discussion dont on ne peut s’abstraire pour traiter un sujet tel que le
‘terrain’.
Nous avions un peu fait fleche de tout bois : la ‘littérature grise’ a
largement Cte utilisée. La distinction phvsictue entre littérature grise et litté-
rature publiee est difficile à déterminer aujourd’hui compte tenu des progrès
de présentation obtenue dans les revues et publications informelles moder-
nes. Mais, comme on peut le voir, peu de références publiées émergent des
anntes antérieures à 1980. Avant les années 80, la totalid des réflexions
méthodologiques appartenait aux ‘cuisines’ de la science et ces documents
ne se trouvaient pas dans les allées balisées des publications scientifiques.
Plus tard, on a vu des publications apparaître qui avaient déjà répandu leurs
idées par les chemins informels des relations interpersonnelles que la com-
munauté internationale entretenait généreusement par le biais de ses collo-
ques. Si les photocopieuses n’avaient pas la diffusion qu’elles possèdent
actuellement, le nombre de scientifiques était plus restreint et un débutant
entrait facilement dans l’échange généralisé des informations. Mais le ré-
seau n’etant pas formel on n’avait pas accès comme maintenant aux référen-
ces internationales. Notre corpus porte la trace de ces manques mais nous ne
pensons pas que cela le frappe de nullid.
Nous avions, au cours de notre carrière, effectué un gros effort pour
rassembler cette “littérature grise”, non-imprimée, de diffusion aléatoire, et
souvent liée à l’amitié ou à l’appartenance à un réseau. Pour autant, ce cor-
pus n’a aucun caractère clos et systématique : rassembler cette littérature,

42
par définition non-officielle, n’a pu se faire qu’au hasard, les collections
déposées étant d’accés réservé. Par exemple, il nous a fallu plus de cinq ans
pour rassembler, avec l’appui de Jean-Pierre Dozon, la collection complète
du colloque des sociologues ORSTOM tenu en Abidjan en 1971. La distinc-
tion physique entre littérature grise et littérature publiée ttait souvent diffi-
cile compte tenu des progrès de présentation realisée dans les revues et pu-
blications informelles modernes : des livres ne sont que les simples copies
sur offset carton de version dactylo. On ne peut prendre le critère de la dif-
fusion comme déterminant : des ouvrages sont mieux connus par leur ver-
sion ‘provisoire’ (en multigraphie, la diffusion pouvait dépasser 200 à 250
exemplaires) qu’en édition imprimée ; c’est souvent le cas pour l’édition
française ou espagnole quand l’tditeur est un éditeur confidentiel dont on ne
sait trop de qui relève la diffusion, ou qui met au pilon la collection com-
plète dans l’année qui suit l’impression. Les travaux ~‘AMIRA (INSEE-
Paris), publiés en notes informelles ont eu une diffusion qui ferait pâlir
d’envie bien des ouvrages et revues. Ceux qui les connaissent, compren-
dront que nous ayons mis sur le même plan l’ouvrage multigraphie Manuel
des enquêtes démographiques par sondage en Afrique (CEA-ONU, 1974) et
le livre publié Décrire, expliquer, prévoir de Benjamin Montalon. Finale-
ment, nous n’avons pas conservé cette présentation car le terme
“multigraphié” devient pratiquement impossible à utiliser aujourd’hui où
une partie de notre documentation est faite de copies ou de textes digitalisés
grâce à la reconnaissance graphique par ordinateur.
Nous avons utilisé les ouvrages littéraires, ou dits de littéraires. Ces
auteurs sont ceux que l’on pourrait classer comme n’ayant pas une profes-
sion universitaire ou de penseurs officiels. Pourtant, Les îles d’Aran de Syn-
ge, le Voyage à Rodrigues de Le Clézio ou Nus, féroces et anthropophages
de Staden n’ont rien à envier, en qualités d’observation et d’exposé, à de
grands professionnels d’aujourd’hui. De même les Swift, Carberay et Ex-
melin, tous auteurs de vies et aventures des pirates et flibustiers, (dont ils
ont été pour les deux derniers), les auteurs de relations de voyages Caillé ou

43
Maignien, Steinbeck (Voyage avec Charley), les journalistes comme John
Reed (sur les révolutions mexicaine et russe) ou Alan Riding (Distant
Neighbors, A Portrait of the Mexicuns), appartiennent à la « littérature in-
formelle ». Nous avons tgalement puisé dans la littérature produite par des
scientifiques quand ces études sont des œuvres de fiction ou des relations
extra-scientifiques pertinentes pour notre propos comme Pierre Pfeffer
(Bivouacs à Bornéo) ou Bernard Lortat-Jacob (Les indiens chanteurs de lu
Sierra Mudre). Enfin, nous avons conservé un certain nombre de nos pro-
pres travaux dans lesquels de nombreux exemples seront naturellement pui-
sés.
Nous aurions voulu adopter une presentation de ce corpus qui re-
prenne la logique de sa constitution, mais cela nous aurait obligé a reprendre
à part une bibliographie des titres cités et alourdi encore la presentation ma-
terielle de notre thèse. Nous classons donc les références par ordre alphabé-
tique des auteurs et des annees, le corpus bibliographique fera également
fonction de bibliographie. Il nous semble que la présentation adoptee souli-
gne l’origine multiple de nos idées et permet de rendre aux auteurs et à la
communauté intellectuelle leur dû. Mais nous citerons dans le corps de
l’ouvrage ces documents afin d’aider le lecteur intéressé à les retrouver.
Enfin, comme il est des “miels toutes fleurs”, ce travail a “ratissé large”
et suivi toutes les pistes que nous avons perçues comme potentiellement
intéressantes. Il y eut certes des échecs mais beaucoup d’orientations se rt-
vélerent fecondes. Il n’en reste pas moins que ce corpus ne contient que des
références connues de première main, En effet, quand nous avons repéré des
documents intéressants que n’avions pu consulter, nous les mettions alors en
note infrapaginale.

Mis à part, et ne faisant pas l’objet d’une recension systématique,


nous avons constitué de nombreux dossiers regroupés en fonction des thè-
mes abordes. Puisant dans ce que nous trouvions au fil de nos péregrina-
tions, nous avons rassemblé, selon différents axes, des blocs d’informations

44
qui ont constitué des dossiers que nous utilisons selon les besoins de la ré-
daction. La simulation, les enquêtes d’opinion, l’expression de l’expérience
et l’écriture, l’expérimentation, les recensements, les voyages, les différen-
tes évaluations numériques d’un fait historique, la serendipity (découverte
apparemment par hasard). . . ont été les grands axes de ces recueils
d’information, recueils qui tiennent plus du glanage que d’un travail systt-
matique, mais sur une si longue période nous avons pu constater une im-
pressionnante redondance des informations.
Mention particulière doit être faite d’une collecte sysdmatique de
toutes les acceptions du terme terrain et de ses usages. Ainsi que des mots
sémantiquement apparentés : collecte, pratique, action.. .
Comme tout chercheur nous avons accumulé par ailleurs un grand
nombre de notes, sur fiches, sur feuilles.. . enfin, le désordre habituel d’un
intellectuel. La disparition de nos fiches de synthèse a hypothéqué ce travail
sans pour autant le compromettre. Nous avons constitué un fichier informa-
tique de ce qui pouvait presenter de l’intérêt pour cette thèse.
Enfin, les cahiers et carnets de terrain que nous avions pu conserver,
puisqu’eux aussi ont disparu par deux fois a des passages de frontières. La
Premiere fois ils ont Cté très officiellement saisis avec la rédaction de notre
premiére thèse de Troisième cycle, la seconde... nous ne saurons jamais,
n’ayant reçu que les colis vides sans un mot d’explication, et ne voyant pas à
quoi, en dehors d’enrober des cacahuètes ou pour allumer un feu, pourraient
bien servir ces cahiers, déjà à peine lisibles pour nous.

Toute cette documentation n’a pas le même statut. Une très grande
partie se presente comme une toile de fonds de notre réflexion, mais certains
documents s’avèrent importants pour nous, que nous serons amenés à citer
plus souvent, compte tenu de leur valeur, ou que nous ne citerons pas
croyant développer notre pensée quand c’est la leur qui serait plagiée en
toute bonne foi : on a l’ouvrage de Chevry sur les enquêtes statistiques, celui
de Negroni sur la critique des gens de terrain en Afrique (Les colonies de

45
vacances), celui de Caplow sur les enquêtes, de Gramsci sur la politique
comme accord de l’action et de la pensée, de Godeliet sur la problématique
de l’anthropologie économique, de Henry sur la celle de la démographie.. .
Nous ne pouvons omettre notre ami Rémi Clairin ; les travaux, auxquels
nous participions : ceux du Groupe de démographie africaine (GDA puis
GDD) et d’AMRA 14, groupequi unissaitdesprofessionnelspraticiens de la
recherchede terrain de I’INSEE de la Coopération et de I’ORSTOM ; les
documentsproduits par le Centre d’Étude Africaine de I’ONU d’Addis-
Abeba, du CELADE ” de Santiago-du-Chili ont constitué des points de ré-
férencepour nous au coursde cesannées.Nous n’avons pasrepris la biblio-
graphie spécifique que nous avions établie quant aux travaux de
I’ORSTOM, recenséset analysesdansun documentde synthèsedu Groupe
de démographieafricaine de 1974 et celle portant sur la famille (1981). Et,
depuiscette date, nous n’avons conserve que quelquestitres car le gros de
l’effort méthodologiquede cet institut en matièrede collecte est resté ante-
rieur aux années1980. Une mention specialedoit être faite aux travaux de
l’École de Palo Alto et aux documentsde Chapel1Hi11(Université de North
Carolina) : ils ont été nos bibles tout au long de nos réflexions. C’est dire
tout ce que.nous devons à ces personneset a ces groupes: si c’est au point
de confondre leurs apports avec nos propres réflexions dans ce travail, ce
n’est pas forfanterie ou oubli, c’est parce que ce travail a tté parallèle au
leur et le continue.

Corpus de questionnaires

Au fil des annéesnous avons accumuléquestionnaireset carnetsde


collecte, le lot desquestionnairesreprésenteplusieurscartons, nous aurions
voulu l’exploiter pour cette thèsemaisnous craignons,d’aprèsles sondages
que nousavons réalisés,que l’information ne puisseêtre exploitable au vu
descoupessombresqu’ont produit la perte de nos documents: en effet, no-

l4Avec le tempset l’extension de ses sujets et zones d’intervention, I’acronymeAMIRA


devint le nom du “groupe de recherche pourI’am6lioration des méthodes d’investigations
en milieux informels et ruraux d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
” Centre latino-américain de recherche démographique.

46
tre idée initiale était de confronter les exploitations mises a la disposition du
public avec l’information collectée. Nous aurions voulu prouver un certain
nombre d’idées avancees dans ce travail, que les collectes mal conduites
mènent à une perte de temps et d’argent, et que le fantasme de la collecte
Cot&techer car une enquête doit être ‘pilotée par l’aval’, c’est-à-dire par les
analyses que l’on veut obtenir. NOUS nous sommes donc contente de revoir
les questionnaires un à un pour en retirer des observations d’ordre qualitatif,
mais nous n’avons pas effectué une analyse quantitative de ces questionnai-
res, ce qui ne se pourrait faire que si on avait un Cchantillon aléatoire de ce
type de documents. Nous ne pouvons même pas prétendre que ce corpus ait
véritablement Bté utilisé dans notre thèse en considérant l’orientation qu’elle
a prise au cours de la rédaction.
À part de ce corpus documentaire, nous avons collecté, par enquête
directe, un certain nombre d’interviews sur la question du terrain.

Corpus d’interviews

L’idée de depart etait de soumettre un certain nombre de nos collè-


gues à des interviews non-directives pour établir un questionnaire de type
‘questionnaire d’opinion’ et le’soumettre à un échantillon statistiquement
représentatif de nos collègues de I’ORSTOM, EHESS, CNRS et Université.
Mais le projet n’a pu être mis en œuvre pour des raisons indépendantes de
notre volonte (a l’époque il existait une forte tension dans le monde de la
recherche entre le corps des chercheurs et les directions : les années 70 fu-
rent celles qui mirent la dernière touche aux grands enterrements de la
France ‘traditionnelle’, dont 1968 ne fut qu‘un des signes, mythique quant à
lui...)
En 1981-82, nous avons lancé cependant une série d’interviews li-
bres sur la question du terrain (interviews non-directives avec des questions
ouvertes et en puisant dans la parole du sujet les relances nécessaires). Une
centaine de personnes ont été interviewées, mais il ne nous reste que

47
soixante-dix compte-rendus de séances et une trentaine en bandes magnéti-
ques couvrant l’integralité de l’interview.
Notre idée a été d’interviewer des personnes choisies dans des sec-
teurs très différents de l’activité sociale : démographes, chercheurs de
I’Orstom, des enseignants et des praticiens de diverses branches. Nous
avons ainsi rencontré dans le cadre formel de l’interview des représentants
de commerce, des professeurs de yoga, des psychanalystes, des militants
syndicaux, des hommes politiques, des hauts fonctionnaires.. .
À l’occasion de ces interviews, nous avons pris conscience de
l’intérêt que présentaient certains secteurs que nous n’aurions pas envisagés
auparavant, En particulier le ZEN nous a beaucoup intéressé à cause du rap-
port qu’il entretient à la pratique ainsi que de la dénonciation par les maîtres
zen de la dégradation de la pensée dans l’action en soi. Les débats des prati-
quants d’arts martiaux nous ont retenu également notre attention. 11 y eût
aussi la psychanalyse où, suivant ce qu’affirme Manoni dans Un commen-
cement qui n’en finit pas, nous avons voulu voir de plus près ce qui était
différent dans la pratique psychanalytique par rapport à la théorie freu-
dienne, lacanienne, et aux autres ricochets de la théorie originelle : nous
avons engagé une analyse personnelle qui nous a rendu plus prudent que
nous ne l’étions sur la theorie et plus circonspect encore sur la thérapeutique
qu’elle prétend être ; par contre, nous restons enthousiasmé par l’apport no-
vateur du divan comme ‘terrain’ et ce voyage a l’intérieur de l’être en a valu
bien d’autres.
À ce corpus personnel, nous pouvons ajouter certains textes produits
par différents groupes sur leur rapport au terrain. Très peu ont été publiés
mais certains, que nous avons pu rassembler, sont des textes de première
main sans prétention et très éclairants. Nous ne mettons pas dans cet ensem-
ble toute la tendance moderne ‘ethnométhodologique’, dont l’optique
« nombrilesque » et prétendument littéraire dommage grandement la sincé-

48
rité 16. Dans les années antkrieures, de nombreux rapports ont vu le jour,
« rapports-“dtfoulatoirs” » certes, mais qui avaient une grande authenticité :
le terrain n’était pas encore devenu un exercice littéraire. On a destextes de
Larue, de Sodter, des sociologuesde I’Orstom (sur l’instigation de Georges
Balandier qui avait organiséun colloque en Abidjan en 1971 et désirait
comprendrela situation connue par seschercheurs).Nous avons beaucoup
lu, quandl’occasionnousétait donnee,les rapportsd’élèves, ou les relations
particulièresde recherchequi ‘tournaient’ mal. Une grande partie de notre
critique de l’interdisciplinaire se fonde sur cette littérature informelle et non
publique, que nous ne citerons donc pas directementmais à laquelle nous
voulons rendre hommageici. Une littérature faite souvent de pleurs et de
rage, et non pas forcément de pleurnicheries: il n’est que de lire le journal
de Malinovski ou les deux récentsouvragesde Nigel Barley pour compren-
dre que chacun d’entre nous qui a fait du terrain a vécu grosso modo les
mêmeschoses,souffert les mêmesaffres et nourri les mêmesdésirs in-
avouables...

Corpus Orstom

L’ORSTOM (Institut français pour la recherchescientifique pour le


développementen coopération)est un organismede recherchequi concentra
le concept de terrain comme paradigmeinstitutionnel ; appartenant nous-
mêmeà cet organismeno& disposonsd’une large documentation interne
rassembléeau cours de trente ans de carrière et des audits dont cet orga-
nismea été l’objet. Ce qui nousa paru pertinent pour notre sujet regroupe,
en dehorsdesouvragespubliéspar cet organismesur lui-mêmeen 1983 et
en 1990-91(Projet d’établissementde I’Orstom), et sur cet organismepar le
CNER (1993) (Commissionnationale d’évaluation de la recherche) et le
CNC (1995) (Comiié national d’évaluation de la rechercheen coopération)
représenteune massedocumentaireimportante,même aprèssélection: cinq

l6Ici également
nousdevonsséparer
la pensCe
desmaîtres
et celle des élèves. Les fonda-
teurs ont créé une m&hode adapta A leur objet d’Ctude, prenant parfois le biais d’un conflit
organisé contre I’esrablishttwu pour se faire leur place au soleil. Plus épigones qu’élèves,
leurs suivants et admirateurs ont radotk en exploitant un filon.

49
boîtes d’archives plus les ouvrages. Nos réflexions sur le sujet figurent dans
les nombreux documents de littérature grise qui sont cites dans notre biblio-
graphie et dans deux ouvrages (1995 et 1996) que nous ne reprendrons pas
ici naturellement. Nous avons rédigé toute une étude sur le terrain et
I’Orstom et notre conclusion nous a nous-même étonné : le terrain s’est mis
à fonctionner comme idéologie justificatrice de cette institution. Comme
cette thèse ” n’est pas une thèse sur les institutions françaises, nous avons
donc décide d’exclure cette rédaction qui prenait un tour par trop marginal.

Corpus d’expériences

Une partie de notre expérience a fait l’objet de publications. Mais


beaucoup d’actions de recherche n’ont rien produit d’écrit. Ainsi, nous
avons participé a de nombreux expéditions de sciences naturelles, sur les-
quelles nous n’avons pas rédigé quoique ce soit, si ce n’est des notes épar-
ses. Certes, comme il est dit plus haut, nous avons été de ceux qui ont écrit
sur ce qu’ils vivaient : nos rapports de chercheurs (deux boîtes d’archives) et
nos rapports de tournées (quand ils étaient exigés, deux boîtes d’archives
également) seront donc mis à contribution dans ce travail ; de même que ce
qui nous reste de nos cahiers de terrain où se mélangent états d’âme et ob-
servations, réflexions imbéciles et éclairs d’intelligence. Nous utiliserons
ainsi les expériences de collecte auxquelles nous avons été associé. Si nos
critiques paraissent féroces parfois, que cela soit clair qu’il n’y a en notre
esprit aucune méchanceté ou règlement de compte : nous espérons, en criti-
quant nos propres erreurs et celles des autres, aider la recherche de terrain à
avancer. Nous restons bien conscient que certaines erreurs étaient inévita-
bles au moment où elles furent faites, soit parce que les connaissances du
moment, ou disponibles pour le/les Chercheur/s, ne permettaient pas de s’en
garder, soit parce qu’elles ne sont que la conséquence d’ambitions louables
mais prématurées (ce que l’expérience prouve mais qu’il était parfois diffi-
cile de prévoir), soit parce que le terrain lui-même a des ruses qui font

” Ouvrage sous presse Terrain et société, du réel et du virtuel dans la société française.
L’Hamattan.

50
échouer tout le projet : il ne faut pas considérer le terrain et l’enquête
comme un bloc passif mais, au contraire, comme un p6le dynamique d’une
relation dans laquelle sont le scientifique, les hypothèses, les idees a priori
et tutti quanti. Le terrain a savie, la comprendreest peut-être un desobjec-
tifs de cet ouvrage ; il constitue le produit d’une négociation entre un cher-
cheurou une équipe avecdessujets,un lieu et un temps.

Avec l’apparition de l’informatique, nous avons pu mener plus mé-


thodiquementla conservationde nos réflexions et nous avons constitué un
ensemblede fichiers de notes d’environ 189000 mots au total, auxquels
s’ajoutent d’autres, d’environ 100000 mots qui regroupent les étudesspé-
cialementrédigéesdansl’optique de cette thèse(pour donner une idée cette
thèsereprésentei 200 000 mots).

Mais autant dire tout de suite que la rédaction n’a avancé qu’à partir
du moment où nous avons acceptéde renoncer à toute cette “richesse” do-
cumentairequi nous noyait. Nous avons donc relu l’ensemble... et oublié
les détails pour écrire. Reprenantparfois tel ou tel Clémentune fois la ré-
dactionfinie, maisavecprécautionde peur de dériver encore.

La démographie et l’anthropologie, cœur de notre recherche

Nous ne voudrions pasinduire en erreur le lecteur qui pourrait pen-


ser que nous nous situonscomme ‘multispécialiste’ - les Mexicains disent
‘todologo’ qu’ils modifient en ‘rodoloco’ @go, logos, loto, fou) Nous
avonsau contraire, dèsque s’estpréciséenotre idéed’entrer dansla recher-
che scientifiquepour écrire sur la questionde la pratique, du terrain et de la
collecte, décidéde pratiquer une discipline scientifique : ce furent la démo-
graphie et l’anthropologie économique; cette dernière souffrit de ce que
nouseûmesquelque réussitedans la première,qui était aussifinancée lar-
gementet permettait donc une accumulation d’expériences.Car une autre
voie aurait pu être choisie: une orientation purementphilosophique... mais
ce n’était ni notre genre, ni nos capacités intellectuelles, comme nous
l’avons déjà dit. Par contre l’exercice de la démographie,avec l’ouverture

51
dont nous disposions sur l’anthropologie, nous a permis d’avancer large-
ment dans l’exploration de notre sujet : le terrain comme mode de connais-
sance spécifique. La montée en puissance de grandes enquêtes multidisci-
plinaires nous a personnellement permis de participer A tout un effort de
collecte (conception et terrain), d’analyse et d’exposition d’informations
sociales mettant en œuvre tant le quantitatif que le qualitatif, pour prendre la
dichotomie tarte-à-la-crème en usage, et que nous affinerons dans ce texte.
C’est donc pour cela que les données anthropologiques et démographiques
sont celles sur lesquelles s’appuie notre réflexion, qui se nourrit également
de deux autres axes, de seconde main ceux-la : les sciences biologiques,
disciplines pour lesquelles nous avions beaucoup hésité, et philosophie des
sciences, discipline que nous ne sommes pas certain de bien maîtriser mais
dont nous nous sommes beaucoup nourri.

Nous fondons donc cette recherche sur un ensemble documentaire


d’origine diverse : sources scientifiques et autres sources, sur un grand
nombre de récits d’expériences vécues, sur les compte-rendus de travaux de
terrain, sur des interviews réalisées à propos et sur notre propre expérience
qui a été dirigée dans cette direction durant plus de trente ans. Nous recon-
naissons l’insuffisance de certaines réflexions et plaidons pour rappeler
qu’une bonne partie de notre documentation a été‘détruite en deux occa-
sions, parce que durant toutes ces annees nous étions comme la tortue : nous
portions notre maison sur notre dos et, parfois, nous avons perdu quelques
écailles.
Il nous reste l’espoir que notre réflexion sur une pratique d’aussi
longue durée présentera un intérêt et méritera l’onction universitaire de la
thèse nouveau régime.

52
C - Conceptions scientifiques d’une génération :
terrain et réflexion institutionnelle

L’hypothèse centrale de Feuer

Dans un de ces livres qui vous marquent et vous accompagnent, fi-


gure pour nous Einstein et le conflit de générations, de Lewis S. Feuer
(1974) (nous l’avons lu en 1981). Nous en avons fait le centre de nos rt-
flexions, si nous nous permettonsd’appeler ainsi les vagues mouvements
qui nous emportent parfois. Enthousiasmé,nousavons prêté si souvent cet
ouvrage qu’on finit par nous le garder 18.Cet ouvrage analysel’émergence
de nouveaux concepts dans l’école de physique des années1900, quand
cette sciencea cru qu’elle avait tout compris et que rien de nouveau ne naî-
trait pour elle dans le futur... Ce n’est pas tant de la crise de la physique
dont nousvoulons parler que du concept central de la biographie que Feuer
a réalisésur Einstein : chaquegénération, dit-il, a un paradigme,une con-
ception des choses.En ce qui concerne les scientifiques,cela ne peut que
toucher tgalement leur travail scientifique. Feuerdéclare:

Ce que le jeurre Einstein a apporté aux faits scientifiques, c’est le désir


d’en établir la théorie de manière nouvelle, plus en rapport avec les as-
pirations et les sentiments d’un groupe d’étudiants révolutionnaires
qu’avec les règles des autorités scientifiques établies.
(110)
Nous ne pouvons que nous accorderavec ce schéma,non que nous
fussionsrévolutionnairesnous-même,n’ayant ni la foi, ni cet enthousiasme
béat, élémentessentield’une bonneadhésionà une meute. Mais nous som-
mesbien d’accord sur le fait, soulignépar de multiples autresétudes”, que
l’on n’existe qu’en s’opposant.Chaquegénérationtissesapropre légendeen
s’imaginantdes mythes, Parmi les mythes que nous avons caressécomme

” Le problème
n’estpas tantdeperdreun ouvrage que de perdre les notes dont on l’avait
surchargé.
‘9PatriceBollon(1990)et lesautresétudessurla modevestimentaire comme
processus
d’identifîcation
chez les géntrations qui accèdent au stade adulte parexemple.

53
novateurs quand nous avions plus de foi et d’enthousiame qu’aujourd’hui,
trois nous paraissent intéressants à souligner dans ce travail :

l le premier a porté sur le concept de terrain. Nous étions des fanati-


ques de la ‘pratique’ ;

9 le second est la perception de l’autre comme acteur indépendant,


ceci est le volet décolonisation ;

l le troisième a porté sur le concept d’institution - nous étions con-


tinuellement en ébullition pour adapter les structures que nous habi-
tions, qu’elles fussent universitaires, disciplinaires, étatiques.. ., aux
buts et raisons d’être de ces structures.

Lewis S. Feuer (1974) a donc particulièrement étudié, B propos du


« conflit de gt?nérations » dans lequel a baigné Enstein (l’expression est
d’Einstein lui-même), le poids de cette variable générationnelle dans les
mutations scientifiques, élaborant à ce sujet la notion “d’isomorphème”,
idée philosophique centrale, selon Feuer, de l’épistemologie. Cette notion
est parente de celle de “paradigme” de Thomas L. Kuhn, de “modèle” de
Lord Kelvin, ou encore des “vues sur la nature” de John T. Merz (Feuer,
1974 : 263). Avec le temps et la distance, on peut évaluer, a partir des scien-
ces sociales, que la génération âgée aujourd’hui de 50-60 ans, avait aussi
une vue particuliére sur la nature.

Sans trop projeter la notion de conflit de générations, il y eut cepen-


dant, dans les annkes 1960, une rupture générationnelle, sensible sur les
plans économiques et politiques, et, en ce qui concerne les sciences sociales
à tout le moins, un clivage épistémologique : les sciences sociales quittaient,
pour le meilleur et le pire, le vieux navire des humani& pour celui, qu’elles
jugeaient plein de merveilles, des sciences. On pourrait même soutenir que
le passage par le marxisme eût dans cette mutation ses racines les plus for-
tes 20.

*’ Une anecdote donnera un peu la mesure de l’enjeu : un de nos camarades d’ttudes entra
au Crédit Lyonnais comme économiste en 1963. Après les tests, les entretiens en cascade,
enfin, dernikre Btape, il fut re$u par le patron, sinon du Lyonnais lui-même du moins de

54
Pratique et terrain

L’importance de la pratique a été un point focal de notre pensée et de


notre vocabulaire, Nous passerons sur les détails ridicules, non par pudeur,
mais parce qu’ils sont hors de notre sujet. Que le lecteur sache seulement
que nous les assumons, comme il est normal pour quelqu’un qui n’a pas la
prétention de refaire le monde et le passe, et à qui personne, ni lui-même, ne
demande de renier quoique ce soit. Nous ne voulions plus des grands senti-
ments, et pas plus les actes qu’ils dictaient, mais nous prétendions aux fins
qu’ils proclamaient, et cela dans l’emphase propre à la jeunesse et B ses en-
thousiasmes *’ . . . Appliqués en politique 21de nombreuses bagarres de rues,
que l’on fusse de droite ou de gauche 22, spectateur ou acteur, il était fatal
que nous déportions ce que nous étions, notre idéal, hors de la sphère émo-
tionnelle où ces conceptions étaient nées.

Dans des disciplines où l’expérimentation n’est pas possible, et qui


ne disposaient pas d’un consensus comme en disposaient les sciences natu-
relles 23, la pratique prenait une importance que les travaux de nos devan-
ciers, surtout de la tradition française, niaient - du moins par l’exposé qui
nous en était fait. Ce n’est qu’incidemment qu’on apprenait que Darwin
avait été sur le ‘Beagle’, que la science répondait à des questions concrètes,
que... nos maîtres avaient fait du terrain. Le terrain de nos maîtres se diluait
trop souvent dans des plans-bateau qui, d’étage en étage ou de niveau en
niveau (ou de cercle en cercle concentriques) en arrivaient aux vraies ques-
tions (la version marxiste de ces plans allaient de l’infrastructure aux super-

I’arbopagedirecteur. Cela donna le dialogue suivanl après un peu de discussion oiseuse


autour du curriculum vitrz du candidat et de ses desiderata : Le directeur : M Avez-vous été
communiste ? » Gros silence, le postulant : * Oui ». « Êtes-vous toujours marxiste ? » Après
un autre silence : «Non » « Vous pouvez aller, déclara le directeur, ceux de votre genéra-
tion qui n’ont jamais étt marxistes sont des imbéciles qui n’ont rien compris à leur temps.
Ceux qui le restent sont des idiots qui n’entendent rien au monde moderne. La banque n’a
besoin ni des uns, ni des autres. »
” Un dessin de Lauzier nous a toujours amusé : un jeune boutonneux déclamait en page de
couverture d’une revue de bandes dessinées : J’ai dix-sept ans, je n’ai rienfait de ma vie, je
suis un inutile, je n’ai qu’à disparaître.
22C’est-à-dire ‘pour’ ou ‘contre’ la guerre en Algérie, l’époque avait ses raccourcis.
23 Nous éviterons les termes sciences de la nature, car toutes le sont, et sciences humaines,
car aucune ne l’est pas.

55
structures). Le particularisme d’une recherche particulière se noyait dans le
global. Rappelons aussi que les sciences sociales s’enseignaient historique-
ment : c’est par l’étude de toute,la littérature antérieure qu’on apprenait les
connaissances nécessaires. Le processus d’apprentissage s’effectuait par
assimilation : on lisait, on s’imprégnait et chacun pour soi en tirait ce qu’il
pouvait. D’origine scientifique, nous étions choqué de ce que, même en dé-
mographie, on n’apprenait pas le schéma de Lexis en premier, mais par la
construction d’une table de mortalité, dont l’incohérence logique nous a
frappé dès le début (l’astuce consistant (1 créer une fausse « génération du
moment >)). Au point que l’analyse longitudinale, qui a été la grande histoire
d’amour de notre vie de scientifique, était jugée impossible par certains dé-
mographes à l’époque. Or, comment faire comprendre la logique d’une table
de mortalité fondée sur une génération fictive, si on ne l’explique pas, soit
totalement historiquement depuis son inventeur, soit totalement logiquement
en l’abordant alors le pur schéma de Lexis qui croise le temps et l’âge et
permet de décrire les générations ? On peut regretter, et nous sommes de
ceux qui le déplorent, que l’histoire et la philosophie des sciences ne soient
pas une matière des études de sciences, mais on ne peut tomber dans l’excès
inverse de notre époque d’étudiant où l’histoire de la discipline était l’alpha
et l’oméga de l’apprentissage de nombreuses disciplines de sciences socia-
les.

À tort certes, pour nous aujourd’hui, nous avions le sentiment que les
« dts étaient pipés » : nous suspections les auteurs de démontrer ce qu’ils
avaient pour instruction de démontrer. Leur refus de parler de la science en
train de se faire accroissait notre suspicion que la science ne pouvait qu’être
à la solde de grands intérêts. Nous accusions la pensée de retrouver des af-
firmations antérieures à son développement. Le procès d’intention était pa-
tent, mais la fréquence de travaux d’une franche banalité nous paraissait
justifier notre opinion. Nous ne savions pas qu’avec d’autres idées, d’autres
problématiques et d’autres méthodologies, notre époque (c’est-à-dire nos
contemporains et nous-même personnellement) produirait une aussi bonne

56
proportion d’ouvrages de la même banale scholastique, quoique diffkrente
dans sa musique. D’une certaine manière, nous pensions que le travail
scientifique dépendait tout entier de la problématique -du point de vue
donc - et de la méthode. Il pouvait être « génial » parce qu’il l’était en soi
(opinion qui nous paraît curieuse aujourd’hui ci simplement l’énoncer). Nous
pensions que le complexe problématique u méthode pouvait seul aboutir
une recherche. Seule l’historicité d’une recherche pouvait en expliquer le
caractère exceptionnel. Nous avions fait la critique intelligente de ces idées
courantes a I’6poque qui plaçaient au-dessus de l’humanité des personnes
particulières en elles-mêmes 24. Nous reconnaissions les personnes
d’exception, mais nous attribuions en partie ou en totalitt leur exception au
contexte historique et social. Ou alors ils Ctaient tels que, notre modestie ne
nous accordant aucun génie - pas plus hier qu’aujourd’hui -, ils nous parais-
saient exemplaires mais inimitables. Les premiers travaux novateurs appa-
raissaient pourtant, qui prenaient en compte les différents mouvements des
sciences sociales. Ce qui pour nous est le maître-livre de cette époque alIait
paraître : Les contes de Charles Perrault, de Marc Soriano. Sur un petit vo-
lume de cent pages, il mettait à jour des merveilles. II utilisait l’histoire ins-
titutionnelle (formation de l’État et statut de l’intellectuel-propagandiste),
les recherches psychanalytiques (la question des jumeaux, à l’époque un des
fers de lance de la psychologieet dont les résultatspermirent les avancées
de Soriano), les analysesdu matérialismedialectique, l’analyse historique
issuedesAnnales.. . Aujourd’hui encore, il nous réconcilie avec nous-même
en justifiant nos inquiétudes et assurantnotre probl&matiquede rupture.
Maurice Godelier faisait des ravages parmi les vingt étudiants qui

24Conception
dontcertainespersonnts reslentbienprisonnières commeGeorges Soffert, à
propos
d’Einstein,
voir infra,3&“”partie; c’est au nom de ces id8es qu’une personne Ctait,
en soi, exceptionnelle ; Einstein les partageait, donna son cerveau A la science, ce qui nous
avait paru du plus grand comique à I’dpoque. Reste que certaines personnes soient excep-
tionnelles, quece SO~I dansleurvblocik?, commeMarie-Jose Pérec,leursens kinésétique,
comme Bubka, leur sens de la répartie comme Sacha Guitry, leur rythme cardiaque comme
Indurain ou l’acuité de leur vue etc. . . est une évidence que nous ne contestons nullement.
Mais ces qualités exceptionnelles ne constituent qu’un capital qui n’explique rien, car il est
beaucoup plus courant qu’on le croit. Certains affirment que nous n’utilisons qu’un pour-
centage infime de nos capacités tant physiques qu’intellectuelles et affectives, et fondent sur
cette observation de grands espoirs pour le futur de l’humanité.

57
l’entouraient, dont la plupart étaient des étrangers. Louis Althusser semblait
n’être qu’un modeste (car il s’asseyait à un banc d’éléve) et remarqué (car il
prenait toujours la parole en premier) étudiant aux cours de Bourdieu et Pas-
seron à la rue d’Ulm... Michel Debré appelait à résister aux parachutistes,
de Gaulle tançait un quarteron de généraux et nous-même passions nos nuits
à corriger des copies alimentaires dans des couloirs froids et mal eclaires, en
gardant les domiciles parisiens d’intellectuels menacés d’être plastiqués.. . II
nous semblait alors que le terrain serait ce lieu oh la pensée et l’action se
réconciliaient, tout comme s’y réconciliaient la science et la sensibilité.
Utopie, utopie.. . quand tu nous tiens.
Il est nécessaire, compte tenu de l’importance du sujet, de faire un
détour sur la question du travail de terrain et la place qu’il était appelé B
prendre, temporairement, dans le travail scientifique -puisqu’aujourd’hui,
les générations montantes, saturées de machine et plantées sur les avantages
acquis, l’oublient quelque peu.

Les scientifiques qui furent nos maîtres parlaient peu des travaux de
terrain qu’ils avaient engagés. Au contraire, même en géographie, on insis-
tait sur le raisonnement logique dans l’opportunité d’une recherche. Lors des
excursions on nous demandait de vérifier la théorie, car c’était ainsi que l’on
enseignait : le réel prouvait la pensée, il en était issu. Georges Gurvitch ré-
gnait en maître sur la sociologie *’ et il ne paraissait point qu’il y eût de salut
hors du savoir livresque, auquel contribuaient, comme par hasard, ceux qui
couraient le monde sur leurs pieds et non sur les ailes de la pensée.
D’ailleurs, Lévi-Strauss déclare, dans I’Anthropologie structurale que beau-
coup de ces récits sont impossible à utiliser, ce qui nous a paru dès la pre-
mière lecture bien trop pessimiste : d’une part, on ne sait où ira la science et
ses capacités d’analyse, d’autre part de nombreux exemples prouvent qu’on

” Qui ne se souvient pas des questions en chausse-trappe de ce grand sociologue ? « Quel


est le troisikme auteur du Manifesfe communisre ? » en reste un des classiques. Certes il
existe, mais tout le monde n’est pas familier d’Auguste Cornu, auteur d’une biographie de
Marx, dont ne savons pas si elle a pu Etre achevée (elle est citée dans notre corpus*biblio-
graphique pour les trois premiers tomes).

58
a pu analyser des questions incroyablement obscures (comme par exemple la
preuve, en utilisant les r&its mythiques en apparence des Norvégiens, que
les Vikings non seulement ont été en Amérique mais en sont revenus 26.
Notre expérience personnelle des Archives coloniales de la Rue Oudinot où
nous gagnions notre vie infirmait cette appréciation 27. Enfin, l’exploitation
des archives et l’usage divers qu’en fait l’histoire comme discipline, mon-
trent qu’il y a toujours quelque chose à tirer de documents. Ce n’était qu’au
détour d’un exposé que l’on apprenait comment travailler sur le terrain. Les
conseils que l’on nous donnait l’étaient à voix quasi-basse, comme, Place
Pigalle, les vendeurs à la sauvette proposaient des images., . Rappelons ici
ce que nous avons dit de l’apprentissage par imprégnation qui était de mise
en sciences sociales.

Le terrain ne paraissait qu’une scorie du travail scientifique chez nos


maîtres. Il semblait relever de la sphère de l’intime et du personnel ineffa-
ble. Il servait a faire de la littérature, sauf chez certains que leur statut met-
tait hors de portée, la Margaret Mead de Mœurs et sexualité en Océanie, ou
le Claude Lévi-Strauss des Tristes tropiques.. . on y mêlait Les sept piliers
de la sagesse et on débattait de savoir si Les Sanchez d’Oscar Lewis étaient
de la science ou de la littérature.. . Nous 6tions loin d’imaginer que paraîtrait
Nous avons mangé la forêt de GeorgesCondominas.Tout comme les an-
thropologuesignoraient la bombequi allait éclater quelquesannkesaprès2
la suite de la parution du journal de Malinovski. Pour entendrele terrain, il
fallait trouver, circulant sous le manteau, les manuelspolycopiés de Paul
Pélissierou de Maquet ou encorede Marcel Mauss, dont les notesrestaient

x Le continentamtricainétaitvisibledetrésloinde par la rbfractionlumineuse surles


nuagesen ceslatitudesqui donnent une image de terre continentale inversée. Un autre
exemple est la determiqation du site d’Alésia par recouvrement de cartes géomorphologi-
ques et d’une carte de même nature ttablie k la lecture des commentaires de Jules C&ar {les
reférences de ce travail sont kgardes), où l’auteur a d(l laisser sacarrière puisque tout le
monde sait que le site d’Alésia est dtfïni par l’industrie du tourisme et non pas par la
science. Une troisième reférence peut être lue dans Lu Recherche, 283-1996, d’Arie S. Is-
sar : Ca Bible et la science font-elles bon mCnaae : les plaies de I’Éevote et de I’Exode Das-
sées au crible de I’hvdronéoloeie.
” Nous pouvons ici saluer la mémoire de Monsieur Laroche qui dirigeait ces Archives, et
rendre hommage a Madame Pouliquen qui fut lant d’années notre chef de service dansle
dépouillement et le classement de ces archives.

59
introuvables, «épuisées ». Y étaient données quelques recettes, que nous
recopions à la main, avant de nous plonger dans la littérature anthropologi-
que anglaise, avec son prestigieux Notes and Queries on Anthropology.
D’ailleurs, chose étonnante, on avait entendu parler avec mépris des notes
de collecte dresstes pour les administrateurs de la France d’outre-mer, elles
paraissaient la marque d’un non-professionnalisme, d’un amateurisme
voyeur et touriste.. . Il fallait se référer aux œuvres publiées, dont la nature
élaborée ne nous échappait pas. Personnellemen, nous ne voyions pas la dif-
férence entre les lettres de Cortès au Roi d’Espagne, les Commentaires de
Jules César, les Immémoriaux de Victor Segalen, les Argonautes de Bronis-
law Malinovski, et les Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss 28. Tout
comme nous paraissent bien semblables aujourd’hui les Carnets d’enquêtes
d’Émile Zola, le Voyage à Rodrigues de Le Clézio, « le journal de terrain »
de Bronislaw Malinovski ou Nous avons mangé la forêt de Georges Con-
dominas, livres publiés soit par leur auteur soit par leurs admirateurs. Le
terrain n’etait exprimé ; directement, que par des récits de voyage, bien inté-
ressantsdocuments pour la science, ou par des écrits, journalistiques comme
ceux de John Reed, oulitteraires comme ceux de Victor Segalen. Mais Lévi-
Strauss nous mettait en garde en disant qu’il les haïssait, eux et leurs au-
teurs. Qui ne connaît l’incipit de Tristes Tropiques :

Je hais les voyages et les explorateurs.


Certes nos maîtres avaient fait du terrain, mais a part Pierre Gourou
qui l’affirmait au Collbge de France, et Jacques Maquet qui, en s’excusant
de raconter sa vie, l’avoua un jour de lassitude, on n’en savait rien. Comme
l’expérience du divan, le terrain était à vivre, pas à commenter (il semblait
un lieu de l’inavouable, comme ce mythe du divan où l’on croit que le pa-
tient déroule aux oreilles horrifiées ou perverses de son analyste des pensées
que la langue commune ne peut décrire et qui proviennent d’un magma
d’horreurs enfouies). On pouvait, au mieux, fabuler dessus et nourrir des

28 À juste titre Richard Pottier se propose d’tcrire un jour les Tropiques joyeuses, comme
les veuves peuvent l’être et comme on le sait bien à lire les ouvrages de Negroni (cf biblio-
graphie).

60
conversations d’après-boire. La science, telle Minerve sortant armée et cas-
quée de Jupiter, sortait de même de l’entremêlement des livres et du libre
jeu de la pensée. Le reste n’existait pas. Cela se faisait, « en pensant stoï-
quement à l’Angleterre », mais cela ne se disait pas 2g. Proclamer que New-
ton était un adepte de l’alchimie à laquelle il avait consacré plus d’heures
qu’à la physique des astres était extrêmement risqué, autant que de procla-
mer dans un catéchisme que Saint François d’Assise éjaculait dans ses crises
extatiques et que Sainte Th&èse d’ Avila connaissait des orgasmes durant
ses adorations. Choses qui, les unes et les autres, se trouvent cependant
écrites sans gêne dans les textes des uns et des autres. Ceux-ci n’avaient pas
plus honte de ces manifestations de leurs corps que celui-là de l’application
de son intelligence aux sciences occultes s” (Pierre Thuillier, 1983).

En fait, c’était l’impression que nous tirions de ce qu’on nous ensei-


gnait 31. Nous étions moins «révolutionnaires » que nous le supposions à
l’époque, d’ailleurs nous faisions cette ‘révolution’ mentale avec l’appui de
certains de nos professeurs. Nous pensons en particulier a l’historien éco-
nomique Ernest Labrousse et a tous ses jeunes collègues de Annales, deve-

” Jean Ferrat chante qu’une femme honnête n’a pas de plaisir, on a un peu cette image avec
le chercheur de terrain, ou pas d’ailleurs. Or la recherche, un des derniers artisannat du
monde, est un lieu ludique et de bonheur. On y trouve ce dernier bien plus souvent qu’au
travail à la chaîne dans une usine ou dans nombre de professions. Nous en avons frequentes
de nombreuses dans notre vie et nous sommes certain que c’est une grande chance
d’exercer un metier qui donne plaisir, jeu et bonheur, malgré quelques petits épisodes en-
nuyeux ou périlleux, intellectuellement s’entend ! Nous nous rappelons qu’à nos debuts,
nous dtions gêne de trouver autant de joies dans la vie sur le terrain. II nous semblait que
notre travail n’arriverait jamais a produire quelque chose d’intéressant et que nous man-
quions définitivement d’esprit de sérieux. L’homme n’esr pasfiit pour le travail, la preuve
c’est que cela le fafigue etait un des grands slogans de I’epoque, et, maigre Le droit à la
paresse de Paul Lafargue (1880, publié par Maspero dans les annees 60), l’ennui paraissait,
au moins sérieux d’entre nous, comme un des ingredients de la science.
3o Pour celui qui avait le gout du risque, il etait amusant de signaler B ses amis trotskystes
que Marx avait fait un enfant a sa bonne et qu’il les avait abandonnes tous deux (on a perdu
la trace du fils en Australie), ou aux communistes que Marx était un soulographe bien alle-
mand qui et% fait merveille comme étudiant à Rennes où il se serait attiré le respect de ses
collégues, et que Jenny, son épouse qui ttait noble de naissance et petite-bourgeoise de
mentalitt, refusât toujours de recevoir les amies d’Engels car celui-ci ne les avait pas Iégi-
timées par mariage..
3’ Pierre George un jour, nous signalât l’importance qu’il accordait aux connaissances li-
vresques acquises par voie de diplômes : ayant eu son certificat d’histoire ancienne trop
facilement selon lui, il nous dit avoir repris ces ttudes apres son agrégation et passe de lon-
gues et penibles heures a re-apprendre ce qu’il avait mal appris precédemment. Nous nous
souvenons parfaitement de la mention qu’il avait faite de cette pénibilité de l’étude qu’il
s’était inflige.

61
nus depuis des sommites universitaires, qui enseignaient à I’EPHE, l’École
pratique des hautes études (et nous ne pouvons passer aujourd’hui rue de
Varenne sans avoir une pensée émue pour eux, pour nous). Mais le temps
était à l’affaiblissement du mandarinat. Admirateurs ou adversaires des
grands mandarins, nous percevions bien l’effondrement d’un certain travail
scientifique, d’un statut de ‘savant’ s2 pour celui, plus modeste et mieux
adapté à notre modernité démocratique, de travailleur scientifique. La thèse
d’état, cet exercice d’une vie (et le lecteur doit sourire en lisant cette thèse
qui ne voulait pas être une thèse d’état) devenait un exercice qui perdait sa
légitimité. Les instituteurs, premiers intellectuels de l’ancienne sociéte à
perdre leur statut, devenaient un groupe de pression qui luttait pour ses ac-
quis et manifestait ses états d’âme (Les Temps modernes, Esprit, Lu NEF,
les trois revues-phares de l’époque, s’y penchaient immanquablement à cha-
que saison d’automne). Le monde n’était plus ce qu’il était, nous croyions
qu’il allait être nouveau, d’autres pensaient qu’un Satan rouge envahissait le
monde.. . Le travail en équipe devenait une évidence, on ne savait trop que
mettre dans cette notion, mais elle nous ravissait : nous la confondions
quelque peu avec les conversations de café et la mixité. Le terrain, ou la
pratique, dans ce contexte, nous paraissait ce qui nous permettrait de trans-
cender les difficultés et de faire émerger le monde nouveau.

Nous lisons également dans d’autres évenements qui traversèrent


notre génération ce besoin d’action concrète, d’engagement physique dans
un processus de connaissance, par exemple les mouvements politiques
(Robert Linhart, 1978 ; Christophe Bourseiller, 1996) qui précédèrent les
retours a la terre des annees qui suivirent 1968, date charnière car mythique.

C’est dans ce contexte que I’Orstom, comme institution qui <<ne


vous fatiguait pas la tête de grandes théories », comme nous le signalait un
ami, Marc Cohen, qui le quitta car il voulait, lui, s’interroger sur l’essence
du monde (comme nos propres théories nous semblaient sans faille, une

32 Marcel Mauss parle en toute modestie des bonheurs de la vie de savant, chose impensable
aujourd’hui ! (Non le bonheur, mais le qualificatif de savant).

62
institution qui fQt comme une auberge espagnole où nous devions apporter
nos idées nous paraissait parfaitement adéquate B notre point de vue et à
notre projet de intellectuel) nous parut être une institution repondant à notre
désir d’affronter le réel. La pièce de Claudel, Tête d’Or, était presentée a
l’Odéon, et une réplique nous est restée en mémoire :
Faire ! Faire, qui me donnera la force de faire ?
La réponse, quant à nous, nous paraissait simple : le terrain serait ce
qui nous libérerait, il était le lieu où la vérité naît, où les yeux se dessillent,
où l’expression se réalise, car l’idée, quand elle est juste, trouve son expres-
sion adéquate.. .
Définir ce que nous entendions exactement par terrain, nous en
sommes bien incapable. Nous avons bien nos premières notes qui datent de
ces années qui suivirent les Accords d’Evian pour l’indépendance algé-
rienne, mais elles confondent pratique et terrain, mythifiant celui-ci par
l’aura de celle-là. Et le jeune homme qui les a écrites nous est devenu quel-
que part totalement étranger (il ne serait peut-être pas trop satisfait d’être le
père de l’homme qui écrit cette thbe. i Quién sabe ?) Il reste cette interro-
gation que nous assumons aujourd’hui d’entendre.
Mais ne masquons pas que notre travail s’effectuant outre-mer, dans
les pays africains d’expression française, nous ne pouvions pas nous abs-
traire de ce contexte. Ce deuxième aspect de notre réflexion nous paraît im-
portant, car il a profondement determiné notre perception des choses en
nous interdisant de penser la question du terrain indépendamment des con-
traintes sociologiques de son exercice.

La décolonisation : l’époque néo-coloniale comme passage à la modernité

Tout le monde n’a pas aujourd’hui dans ses souvenirs d’enfance des
images de corps suppliciés à coups de matraque plombée, de mechta rasées,
de prisonniers mutilés, et ce regard insoutenable des humiliés : les coloni-
sés... La colonisation dure, que nous avions vue de près, n’était pas encore
un lointain souvenir au début de notre vie professionnelle. La presse regor-

63
geait de faits de ce genre qui tenaient à la situation de liberation des peuples
opprimés comme on disait alors. Les deux millions de Pieds-Noirs, qui
cherchaient à se faire oublier en France même, étaient une marque encore
toute chaude d’un passé. Ce passe, à la destruction duquel nous avions con-
sacré tant d’années, n’était pas pour autant effacé. Nous avions tous une
claire conscience de ce que “l’autre” existait, peut-être d’une manière moins
bavarde qu’aujourd’hui, mais cette conscience était plus aiguë nous semble-
t-il. Qu’elle ait amené certains à être ‘Pieds-Rouges’, allant en Algérie faire
la révolution que ce pays se ‘devait’ de ‘nous’ faire, selon les grands mythes
de la gauche de l’époque (Voir Jean Rolin, 1996), soit qu’elle en ait poussé
d’autres au ‘cartiérisme’ : « Puisque ces pays ne veulent pas de nous, lais-
sons-les » J3, la reconnaissance de l’autre comme acteur a part entière de
l’histoire, nous paraît avoir été une des caractéristiques de notre pensée en
tant que génération nouvelle (pour l’époque : nous étions la génération
montante).
L’époque était sartrienne : nous étions coupables de tout, du massa-
cre des Tcheques à la Montagne Noire à celui des Vietnamiens, des aberra-
tions du Traité de Versailles à la crétinerie de l’abolition de 1’Edit de Nan-
tes, des tortures de l’Inquisition a celles de l’Armée française en Algérie,
des camps de concentration au commerce triangulaire., , L’idée avait eu un
grand retentissement avec le film de Clouzot : Nous sommes rous des assas-
sins. Finalement, cette ambiance donnait à chacun une grande responsabilité
personnelle dans ce qui se passait autour de lui ou à l’autre bout de la pla-
nète. Nous avions des difficultés à ne pas nous sentir impliqué en chaque
mouvement, ce qui heurtait fort la hiérarchie structurt5e qui nous encadrait et
qui traitait la rupture de conception qui était la nôtre comme une poussée
juvénile d’acné. Ces deux précédentes ruptures, épistémologique quant au
terrain et décolonisation allaient se concentrer pour donner une caractéristi-
que importante de notre génération, avant que la poussée et l’affer-

” Carti&isme : d’aprés le nom du journaliste Cartier qui lançacette idéede ‘politique de


Monroe’ pour la Franceet l’Europe dansun articlefracassantde Paris-Match.

64
missement des suivantes ne la noie dans un tout indifférencié : il s’agissait
de la réflexion institutionnelle sur les structures.

Les structures, de quoi on attend tout, ou presque...

Malgré le mepris que nous affichions pour le droit comme discipline,


nous en étions imprégnés jusqu’à la moelle. Tous nos efforts se passaient,
en quelque activité sociale que ce fut, a adapter les structures aux objectifs:
Nous voulions définir ceux-ci avec précision pour organiser ceux-là. À
l’tchelle nationale, le débat faisait rage à propos de la constitution de la
toute jeune Cinquieme République. Nous débattions avec passion des arti-
cles de Viansson-Ponté et Duverger. Les billets d’Escarpit dans Le Monde
en faisaient également mention. Au moindre débat politique, nous nous je-
tions sur tous les journaux, dépensant en presse ce que le cinéma n’avait pas
absorbé. Le droit faisait partie notre vie intellectuelle. Il en fat comme pour
la décolonisation : que nous fussions d’accord ou non, c’était un fait. Ceux
qui déploraient la décolonisation voulaient un divorce complet avec les
pays, ceux qui l’approuvaient l’esperaient tout autant. De même en matiére
de droit : nos pensions que tout jeu a une règle, que la connaître permet de
gagner, quitte ensuite a la détruire, qu’on soit d’accord ou non n’était pas en
cause, chacun tentait de tirer les choses vers son bord. Au fond, nous étions
des conservateurs a la Talleyrand - qui s’appuyait sur les traditions jusqu’à
ce qu’elles cèdent.
À l’échelle internationale, le conflit sino-soviétique, l’enlisement
américain au Viêt-nam, les évolutions du Commonwealth et de la Commu-
nauté française, les « coups de gueule » de De Gaulle contre le « machin »
onusien, le jeu des pays en recherche d’indépendance entre violence et droit,
tout cela montrait et démontrait un monde en rapide mutation. La croissance
économique était de 7 a 8 % par an, le revenu doublait tous les dix ans...
Pour qui savait observer, il était évident que la poussée des cadres s’effec-
tuait en permanence dans les entreprises, et ce fut un des aspects les phrs
occultés de 1968, qui fut aussi une lutte pour les cadres et techniciens de

65
prendre le pouvoir ou de participer au pouvoir dans le monde économique et
du travail.

Une fois admis que le terrain était le lieu privilégié du travail scienti-
fique, nous avons toujours réfléchi, le nous est collectif, aux questions
d’organisation. Autant dire tout de suite que la divergence avec les généra-
tions qui nous ont directement suivi a été dramatique d’incomprkhension.
Nos jeunes collègues ne comprenaient pas ce souci que nous avions de met-
tre systématiquement à plat les fondements organisationnels, qui, par cer-
tains côtés, devait être ridicule, comique, et énervant. C’est sur ce plan que
notre divergence technique s’est très vite manifestke avec les institutions qui
nous permettaient pourtant d’effectuer notre travail et de réaliser notre vo-
cation.

L’absence de réflexion institutionnelle sur l’accord nécessaire entre


les fins et les moyens et la nécessaire adaptation des structures aux questions
scientifiques s’est bien manifestée sur les projets multidisciplinaires qui fu-
rent le cheval de bataille des institutions travaillant pour le développe-
ment 34. Ce type de projets a provoqué des conflits dans le cercle clos de
professionnels attachés à leurs idées ou, n’en ayant pas, soucieux du pouvoir
et des signes du pouvoir (on ne dira jamais assez comment la population des
chercheurs apprécie les signes extérieurs de considération, dont les publica-
tions ne sont que la partie la plus visible et la plus légitime 35). Aucune
évaluation des consCquences n’avait été réalisée ni avant, ni au cours de la
mise en place de ces projets, Et après on a préféré oublier les drames connus

34Ce qui ne poseraitguère de problèmes trop graves sinon d’inefficacité. Ce qui s’est passé
provient du fait que la réflexion sur le sujet étant nkcessaire pour qui dirige. La bureaucratie
s’est emparée de la question et l’a traitCe comme elle aime ?I traiter les questions : en
l’instrumentalisant (J. Habermas, La lechkque et lu science comme « idéologie a).
” Les chercheurs sont peu habitués au regard extérieur et rbagissent très mal aux intrusions
du monde rtiel dans leur monde virtuel : notre manie collective de la reconnaissance par les
pairs est un des étonnements de ceux qui nous regardent quand l’occasion leur est donn6e
de nous étudier, comme nous étudions les insectes et les mœurs bizarres de ceux qui ne sont
pas nous : cadres d’une entreprise, marginaux d’une banlieue, ou Papous, ou Persans...
(Voir les interventions des extkieurs if la recherche scientifique dans le colloque CNRS La
recherche scientifique face aux enjeux... 75-95, les 20 ans des SPI, CNRS, 3 novembre
1995, cf. Bibliographie). On peut dire aussi qu’ils rkagissent très mal B la critique et à
l’humour (C’ Voyage en Orstomie de Naymard, 1995, ou Fugue en Sorbonne mineure de
Tolra, 1996). tr& mal accueillis par les milieux mis en cause.

66
durant le déroulement de ces grandes recherches collectives. Il est vrai que
la tradition des projets menés comme des opérations militaires (tout comme
étaient menées les expéditions de géophysique), empêchait la prise de con-
science du caractère novateur des projets multidisciplinaires et de leurs spé-
cificités en termes de problèmes scientifiques. Les conflits scientifiques
étaient restés jusque-là au niveau de conversations de cafe et de RLP j6. Ces
conflits ttaient d’ordre scientifique mais furent traités comme des querelles
de personnes, Pourtant, dès les années 6570, quand étaient apparus ces
grands projets impliquant une foule de disciplines, on avait entendu pas mal
de coups de semonce, mais ces expériences furent refusées. Or, nous savons
bien que les conflits, même s’ils prennent une tournure personnelle, naissent
de divergences d’ordre épistémologique, pour ce qui concerne les milieux
scientifiques 37. Et plus celles-ci sont ténues, au sens où elles sont in-
appréciables de l’extérieur et brouillées de l’intérieur aux acteurs de par le
gonflement des rancœurs personnelles, plus les conflits sont aigus. C’est pas
parce qu’on n’arrive pas à déterminer précisément la cause du conflit que
cette cause est dirimante en termes d’action de recherche. Nous reviendrons
sur cette question en proposant quelques-uns des exemples que nous avons
rencontrés. L’absence d’évidences théoriques n’empêche donc pas la réalité
des différences épistémologiques dans les recherches multidisciplinaires ;
elles se focalisent alors sur des oppositions de personnes, oppositions féro-
ces que le temps n’efface jamais - comme si de n’avoir pas compris pour-
quoi on s’opposait ne permettait pas d’éteindre l’opposition. On le constate
a contrario, dans les ‘concessions’ qu’étaient les stations d’essais ou

x Radio-langue-de-pute : étaientappeléesainsi les conversations en petit comité où des


gens isolés dechargeaient ainsi les tensions accumulées par une vie confinee, en disant du
mal des absents. On trouve la même thérapie de groupe dans les milieux d’ambassades (voir
Lawrence Durrell : Sauve qui peur ! scènes de lu vie diplomarique. 1996, et les deux autres
ouvrages publies par le même tditeur de Dunell)
” L’explication par la mimésis (cftravaux de Rent Girard) ne pourrait fonctionner qu’avec
des groupes humains constitués, ce qui n’est pas le cas d’équipes forméescommedes équi-
pagesde bateaux, au hasard des besoins. Que des phénomènes de type “bouc Emissaire”
soient fréquents en milieux scientifiques est certain, mais ils ne sauraient expliquer la plu-
part des situations que nous avons observees.
d’exploitation (les stations expérimentales en Afrique ou les plantations de
caoutchouc des Terres Rouges en Indochine), qui auraient dû être des lieux
parfaits pour ces types de conflits, or on n’en vit jamais. Au contraire, les
gens qui ont VCCUdans ces univers concentrationnaires n’en gardent que de
bons souvenirs, ou racontent les mauvais sur le mode de la plaisanterie.
Comme on se souvient d’un service militaire, d’un séjour B l’hôpital ou
d’une traversée. Les pires moments sont magnifiés, ce ne sont plus des rtcits
mais les chants d’une geste glorieuse. Les situations, même difficiles, quand
elles sont comprises, finissent par être admises. Alors que celles qui restent
incompréhensibles gardent toute leur charge d’émotivité. C’est pour cette
raison que nous pensons que l’éclaircissement théorique de divergences ob-
jectives dans le travail scientifique reste fondamental si l’on veut monter des
équipes pluridisciplinaire (chapitres 7 à 9 de la 1”’ partie).

Avec l’arrivée des chercheurs en sciences sociales, l’équilibre hiérar-


chique qui existait dans les projets n’impliquant que des sciences dites du-
res, ou sciences rigides, disciplines historiquement bien compartimentées, a
été bouleversé. Auparavant, les projets étaient d’un mode d’organisation de
type ltonin ou de meute : une discipline régnait sur le projet, avec à sa tête
un cacique type chef de bande, coiffé d’un mandarin externe, parisien en
général, qui assurait la ltgitimité scientifique de l’ensemble. Une organisa-
tion pyramidale obligeait les dominés à se montrer discrets. Le modéle ap-
pliqué à ces équipes etait celui du poulailler. II fallait tirer partie de cette
expérience sur le plan organisationnel pour évoluer, ce qui ne s’est pas fait.
L’ironie est toujours que les applications possibles des sciences sociales ne
sont jamais realisées ni dans l’enseignement, ni dans la recherche. Par
exemple, un rapport sur le multidisciplinaire a et6 produit à I’Orstom, il est
à lui seul une curiosité (Ph. Couty, 1989). Il tient plus du cabotage que de la
navigation en haute mer, On trouve dans ce texte l’exposé en balancier
d’avantages aussitôt contestés par le contrepoids des inconvénients, et réci-
proquement comme le déclare la dialectique : rien n’est parfait mais tout est
simple dans la complication, le reste étant complexe dans l’évidence. Mâti-

68
ne de quelque cabotinage culturel, il ne quitte pas les questions éculées et les
repenses rabâchées, il cite Platon et Aristote dont on sait le poids dans la
science expérimentale : au moyen-âge, on avait débattu de savoir si l’huile
gelait en hiver, on avait consulté les textes grecs et brOlé les inconscients qui
avaient suggéré qu’on pouvait attendre l’hiver pour poser une jatte d’huile
dehors et constater. Fi que diantre ! Quelle vulgarité. Ce texte nous paraît
avoir fait régresser l’analyse (et nous aborderons cette question car elle
‘interpelle’ sur l’autre dimension des rapports scientifiques : pas plus qu’une
autre activité, la science est à l’abri de manipulations de pouvoirs et le com-
bat s’avère plus obscur que ne le laissent supposer les enjeux officiellement
proclamés).
Personnellement, cette inquiétude qu’il y ait autre chose que des que-
relles de personnes dans ces projets multidisciplinaires nous amena a une
action tendant à entendre les conflits de personnes et à effectuer a la suite de
nombreuses expériences de dynamique de groupe a engager une analyse
(psychanalyse). En effet, l’isolement que nous avions connu ne nous avait
pas permis d’élaborer une pensée collective, seule à même d’entendre un tel
problème puisqu’il est vécu par plusieurs personnes. Notre idée de base était
que si les questions de personnes faisaient éclater les groupes naturels (en
l’occurrence des équipes pluridisciplinaires), il fallait intégrer les rapports
interpersonnels dans le montage de tels groupes. Deux ans d’analyse qui se
sont terminés par un ‘acting out’ classique quand nous avons compris que le
problème ne venait pas de là mais de l’immaturité des questions abordées.
Au diable la psychanalyse, et retour aux sables mouvants de l’épistémologie
des sciences sociales. Chaque discipline scientifique a un point de vue, cer-
tes, mais aussi une tache aveugle, laquelle se manifeste dans les travaux in-
terdisciplinaires dès que les disciplines sont proches, Faire travailler un an-
thropologue et un astronome ne pose pas de problème, mettez un sociologue
et un ethnologue ensemble, il n’en va plus de même.
II n’y eût finalement qu’une analyse épistémologique qui nous donna
raison, et c’est avec bonheur que nous en avions traduit en espagnol pour

69
nos collègues mexicains les meilleures pages ; elle porte sur les systèmes
d’information geographiques et la question des divergences d’échelles et a
été menée par Christian Mullon (1991, 1992) et par Jacques Noël (1990).
Ces textes, sur lesquels nous reviendrons, explicitent bien les divergences
objectives, d’ordre logique, entre les Echelles tout d’abord : les diffeirences
quantitatives provoquent, à certaines échelles, ou à certains seuils, des diffé-
rences de nature s8, et aussi entre les données : de nature différente, les don
nées ne sont pas additionnables comme de vulgaires, ou purs, êtres mathé-
matiques, incolores, inodores et sans saveur. Mais avant de conclure, nous
devons aborder un point qui pour nous est évident, mais ne participe de
l’évidence générale des scientifiques et des citoyens : la science se fait-elle
seule, d’un ample mouvement vers la connaissance, ou bien y a-t-il une de-
mande sociale, et laquelle ?

Sans trop exagérer le phtnomène, il nous semble que le terrain


comme concept cpistémologique a eu des racines collectives et s’est mani-
festé en tant qu’objet indépendant durant ces années influencées par la pen-
sée marxiste, Les œuvres choisies de Gramsci était notre livre de chevet.
Nous avons voulu, dans ce chapitre, ‘cadrer’ cette question, il était fatal,
qu’en contrepoint, on fit le portrait d’une certaine jeunesse. Et tant pis si
c’était la nôtre.

Y * *
*

Dans ce chapitre d’introduction nous avons voulu expliciter les bases


méthodologiques, les corpus de nos références et l’historique de la naissance
et du développement de notre idée initiale. Nous allons maintenant aborder

x8On trouve la même questionen sciences naturelles : pour les êtres petits le magnétisme
est plus important que la pesanteur, et un chien qui serait gros comme un tléphant serait
comme un tléphant, pas comme un chien (cf. Stephen Jay Gould, 1982). On trouvera un
bon e.xemple de ces changements quantitatif/qualitatif dans l’article de Mphane Deligeor-
ges, A la limite Dossible du oetit. La musaraiene Btrusaue. mammifère de moins dc trois
grammes in La Recherche, 290-1996 : 38-39.

70
le cadre même de notre thèse, son corps central : méthodologie d’enquête et
pratique du terrain.

Dans une première partie nous allons traiter des grandes questions
posées par la science comme activité sociale aujourd’hui normée par des
règles, des rites et des lois. Nous tenterons de faire le bilan des idées expri-
mées en relation avec l’objet de notre recherche, dans les nombreux écrits,
intelligents et pertinents de nos devanciers : l’épistémologie est une science
réflexive parfaitement élaborée, même si la question des sciences sociales
continue à être un douloureux et conflictuel problème, du moins pour ceux
que taraude l’espérance de réponses définitives. Dans cette partie, nous
analyserons les grands paradigmes et pièges des actions scientifiques et pré-
ciserons le statut des sciences sociales.

Dans une seconde partie, nous exposerons la méthodologie


d’enquête, en distinguant enquêtes quantitatives et enquêtes qualitatives.
Malgré l’artificialité du procédé, l’opposition quantitatif / qualitatif reste
commode pour préciser ce dont on parle. En effet, cette opposition que nous
reprenons s’avère pratique, et, de toute façon, elle est courante même s’il
existe un continuum entre ces deux pôles. Dans cette partie, nous nous cen-
trerons sur la collecte démographique, car le sujet reste trop vaste pour
aborder la question gén6rale des enquêtes quantitatives.

Dans une troisième partie, nous exposerons notre analyse sur le ter-
rain, en détaillant les diffërentes acceptions du terme, en exposant les diffé-
rentes pratiques qu’il entraîne et en donnant une série de propositions qui
permettront d’avancer a ceux qui voudraient explorer la question ?Ileur tour.
Nous accorderons beaucoup d’importance aux différentes interprétations du
terrain et axerons notre intervention sur l’anthropologie qui est, de toutes les
disciplines scientifiques, celle qui se déclare de terrain par « essence ».

71
PREMIÈRE PARTIE

SCIENCE ET SOCIÉTÉ
Toute vérité doit être vtcue avant d’être dire.
BernardPingaud,’

Le travail scientifique, terme que nous préférons employer à celui de


‘science’ (ccLa science, cette nouvelle noblesse », disait Arthur Rimbaud
dans Une Saison en enfer), est un travail, et, comme tout travail, relève d’un
certain nombre de contraintes sociales. C’est a l’examen et à la critique de
certaines de ces contraintes que nous allons nous livrer dans cette seconde
partie. Pour cela, nous avons beaucoup lu, en désordre et en oubliant de
nombreux auteurs , pour citer les noms qui se présentent à notre mémoire en
écrivant : Feyerabend, Bloor, Thuillier, Kuhn, Dewey, Goode, Latour, Ser-
res, Progogine, Koyré, Passeron, Blanché, Devereux, Bourdieu, Jacob,
Merton, Mills, Stiegler, et nous avons lu également de nombreuses biogra-
phies de scientifiques : d’Enstein, de Darwin, Lavoisier, Messmer, Malthus,
Freud, Reich, Mauss, Bachelard, de Broglie. Nous avons aussi exploité de
nombreuses biographies de chercheurs quand nos fonctions administratives
nous ont donné accès à cette documentation, dont nous ne ferons pas état
explicitement naturellement. Nous avons beaucoup exploré les conditions
d’émergence d’koles, de mouvements de pensées scientifiques, de théories
(création des écoles de Palo Alto et du mouvement qui se créa autour du
concept de chaos, naissance de la sociologie et de l’anthropologie, de la
physique moderne, poussée de l’analyse longitudinale en démographie.. .) ;
nous avons dépouillé La Recherche en totalité depuis sa création et Pour la
Science en partie ; nous avons consulté au hasard de nombreuses revues.
Avons-nous bien lu et bien compris toute cette documeritation ? Cela n’est
pas sûr car nous lisons lentement et chaque ligne d’un texte est la source
d’une foule de réflexions que nous laissons aller ; par ailleurs nous avons eu
le défaut de vivre et de travailler d’abord et de tenter de comprendre après
ce que nous avions vécu et rencontré dans notre pratique 2. Notre intention

’ In L’Arc, Introducaonau num6ro«Lévi-Strauss », 1967, Comment on devient structura-


&.&
’ Karl Popperet Marcel Concheont procédt inversemen1,croyantà la raison, ils l’ont
debusquée là où elle se réfugiait pour échapper a l’esprit humain. Nous avons beaucoup
d’admiration de ces grands esprits, analystes fins, travailleurs acharnés de in pensde, mais
n’a jamais été de confronter les livres aux livres, les pensées aux pensées.
Nous n’avons jamais confronté que notre perception du monde avec celles
des autres, et, parfois, nous devrons signaler ce que nous en déduisons sur le
plan de nos conceptions scientifiques 3, et notre conception professionnelle
du travail de terrain avec celles des autres. En ce qui concerne le dernier
point, nous sommes souvent reste dans l’étroite sphère de notre propre
pratique collective (collecte dans les pays en développement), cependant, à
l’occasion de cette rédaction, nous avons largement Etendu notre recherche
des autres positions et trouvé le récit d’autres pratiques que la n&re. Nous
tenterons d’en écrire avec humilité sans pour autant effacer le point de vue
que nous avons. Nous ne voulons donc pas traiter du terrain et de l’enquête
comme un absolu et nous n’avons pas la prétention de rivaliser avec des
épistémologues comme Popper, des philosophes comme Habermas, des
sociologues comme Passeron, nous voudrions, partant de notre pratique de
terrain, expliciter ce en quoi elle nous paraît nécessaire à toute pratique
scientifique, sans pour autant répkter ce que d’autres ont dit, et mieux que
nous ne saurions le dire.
Nous signalons cependant, que cette thèse rédigée, nous trouvons
d’autres pistes. Certaines impasses sont volontaires, elles n’en restent pas
moins des erreurs : il nous a échappé l’intérêt que nous aurions eu a lire Paul
Ricœur ; d’autres ne sont que le reflet de notre manque de formation en
philosophie, comme celle de Wilhem Dilthey.
Après avoir envisagé la nature de la science, à la fois comme exer-
cice intellectuel et comme exercice social, nous allons nous attarder sur les
sciences sociales, sciences molles opposées aux sciences dures, ou “sciences

nous n’avons aucune honte de notre propre parcours. Nous bénissons le ciel, au contraire
que des gens comme eux aient explore les possibles de la philosophie et de la science, car
ils nous donnent ainsi a la fois la cl6 de certains de nos actes et l’unification des productions
anarchiques de notre esprit. Ce qui était hors de notre atteinte.
3 Nous savons que notre méfiance sur les grands idees et les grands sentiments, nos concep-
tions probabilistes de l’univers proviennent de notre sentiment d’un univers chaotique,
lequel sentiment provient de ce que nous sommes ne et avons étt enfant dans un monde qui
s’effondrait : les colonies françaises, Et que le scepticisme que nous en retirons est la racine
de notre indulgence pour des idées adverses, qui nous paraissent autant fragilement fondees
que les nôtres.
flexibles” ? Sciences dans leur démarche mais dont les conclusions ne se-
raient pas des « résultats scientifiquement prouvés ». . . Ensuite nous aborde-
rons la question de l’information scientifique, celle du terrain, comme para-
digme incontournable dans les sciences sociales et enfin, les grandes ques-
tions de la recherche : problématique, qualitatif/quantitatif, globaMoca1.. .,
et enfin l’experimentation et la simulation.

76
A- Qu’est-ce que la science ?

Dans cette sous-partie seront abordés les problèmes généraux des


sciences et de la place des sciences sociales dans le débat Cpistémologique
moderne. C:ertaines hypothèses seront proposées pour tenter de comprendre
en quoi les sciences sociales sont des sciences d’une nature spécifique qui
ne met aucunement en cause leur statut : en effet les sciences “nobles” ou
considérées comme telles (physique & biologie) montrent déjà entre elles
des contrastes non-réductibles qui permettent de comprendre que
l’accentuation des problèmes épistémologique est constante entre les scien-
ces de la matiére, les geosciences (et la “planétologie”) et les sciences de la
nature, la complexité maximum étant atteinte par les sciences de l’homme et
de la socitté qui ne disposent ni de la mathématisation ni de
l’expérimentation. Mais l’émergence des simulations permet d’aborder la
question sous un autre angle que nous présenterons. Une conclusion scepti-
que se dégage de ces examens où on tente de distinguer entre les faits
compte tenu des théories qui permettent de les coordonner, ce qui est
« déduisible P des observations d’une part et le récit qui peut être fait de ces
connaissances d’autre part.

77
Chapitre 1
Le monde et la connaissance

Ce n’est certes pas le moindre charme


d’une Worie que d’êrre réfutaable
Nietzche, Par deld le bien et le mai

Avec cette question : Qu’est-ceque la science? - qu’il a sous-titree


Popper, Kuhn, Lukatos, Feyerabend -, Alan F. Chalmers a fait un livre
pétillant d’intelligence et illumine,de bon sens.Mais que l’on ne s’y trompe
pas, il ne parle que des vraies sciences,celles qui suivent le modèle de la
physique,c’est-à-dire, soyonsclair, la physiqueet elle seule.Sa conclusion,
quant aux sciencesbiologiqueset socialesest pour le moins nuancée,car
Chalmersreconnaît se limiter à la seule physique comme tous les autres
épistémologuesqui l’oublient et tirent jugement de leur sphbreparticulière
pour traiter de toute science.En sasphèred’épistémologuede la sciencede
la physique, Chalmers défend des positions dont nous ne serions guère
éloigné : la physique existe, on peut décrire son processusde découverte
(lequel n’est jamais prévu dans la philosophie note-t-il bien lui-même,
commel’avait déjà fait remarquerKarl Popper), on peut décrire sesrévolu-
tions et évolutions, sesparadigmes,les détails de sesdécouvertes,sesétats
d’âme, du moins ceux des physiciens, et surtout sa particularité qui est
double: sciencefondée sur l’exuérimentation et oui utilise les mathémati-
guespour expliciter sesthèses,hypothèseset théories,et sesrésultats.Est-ce
la science? On ne sait, c’est un savoir parmi d’autre, peut-être plus facile à
analyser,à découper,à comprendregrâce au processusde l’expérimentation
et à l’exposition mathématiquedesrésultats,qui malgré toutes les subtilités
analyséespar Chalmersdonnent une (certaine) certitude, quand la pratique
dessciencessocialesmèneraitplutôt 21l’incertitude.

Cet ouvrage estremarquableà deux titres : d’une part, il sommeavec


intelligencela littérature épistémologiquedesgrandsauteurs,d’autre part, il
exprime une penséeautonomea-religieusequi reste au plus prés des faits
(Chalmers n’est pas de ceux qui sont entrtS en religion qu’elle fQt Poppé-
rienne ou Kuhnienne). Il note que
Les philosophes ne possèdent pas le moyen de l&férer sur le critère à
satisfaire pour juger acceptable ou ‘scient$que’ un domaine de savoir.
Chaque domaine de savoir peut être analysépour ce qu’il est.
(262)
L’étude de ce livre, après la lecture laborieuse de tant de textes origi-
naux, a été, nous le reconnaissons, une découverte qui a mis en place nos
connaissances éparses que nous n’avions pas personnellement la capacité
d’unifier.

Observation et théorie, le cycle de la poule et de I’suf

Il est fréquent que l’on veuille qualifier les débats sur la théorie et
l’observation en un conflit casuistique du type de celui de la poule et de
l’œuf qui, provenant l’un de l’autre ne connaîtrait pas de fin en remontant le
temps, sauf qu’à le trop remonter on tomberait sur une cellule originelle
unique, puis sur une molécule tout aussi unique d’oii serait sortie la vie. En
s’abstenant d’entrer dans ce débat fort bien analysé par d’autres, disons que
toutes les théories de la connaissance le prouvent : on ne voit que ce que
l’on s’attend à voir. A l’autre bout de cette chaîne on en est Cgalement arrivé
à affirmer qu’on n’apprend que ce que l’on sait (Kurt Lewin) 4 sans définir
d’où viendrait cette connaissance sinon qu’elle proviendrait d’une expé-
rience originelle de laquelle tout dépendrait. Mais cette seconde position ne
dit pas alors pourquoi, devant le même fait, les conclusions que l’on peut en

4 Ce qui dans un certain cadre ttait vrai mais a fait de gros ravages dans la pidagogie
moderne qui a oublié qu’elle avait pour but de faire avancer la connaissance des blèves en
un secteur particulier et pas seulement de leur enseigner ‘rien’ qu’ils n’ignorent par la
ptdagogie. La pkdagogie et les sciences de l’éducation ont pour fonction d’aider une
pratique sociale : celle des enseignants, et de faciliter les prises de décision dans le secteur
considéré. Si seule la pédagogie pouvait apprendre aux dléves, cela voudrait dire que les
connaissances seraient pkexistantes dans la conscience individuelle. Elles seraient dans
l’air et l’enseignement n’aurait pour fonction que de les cristalliser dans l’esprit des tlèves
(au sens du De l’an~our de Stendhal). L’absurdité de rkduire l’enseignement à une simple
maïeutique socratique a fait d’knormes ravages en France en ddgradant le “modèle républi-
cain de l’école” en un nivellement par le bas. Nous verrons (3”mC PARTIE) que la question
doit être bgalement critiquée dans la pratique de terrain et la theorie de Y&ole d’ethno-
95méthodologie.

19
tirer, et en tirent les personnes, soient si différentes. Pour se limiter aux
questions scientifiques, les pommes n’ont pas attendu Newton pour choir et
plus d’un dormeur fut réveillé par la chute d’un corps sans en déduire les
lois de la gravité des corps célestes. Donc l’observation reste bien sous la
contrainte de l’attente intellectuelle du sujet.
Nous allons donc analyser quelques-unes des grandes positions sur la
science mais, avant il est peut-être plus simple de synthétiser une partie de
nos positions pour abréger notre propos qui ne porte pas sur la science mais
sur l’observation non-expérimentale dans le travail scientifique.

Déclaration de principes, énoncé d’hypothéses ou d’articles de foi

Nous sommes obligé, pensons-nous, de nous situer dans le champ


des définitions, définitions que nous ne chercherons pas à préciser ici préci-
sément : nous sommes persuadé que le réel existe indépendamment de nous,
mais nous pensons qu’il est in-connaissable. L.e réel, c’est notre univers, qui
est définissable d’ici et maintenant au Big Bang, au mieux. Nous ne formu-
lons aucune hypothèse sur l’être, le néant, le chaos, le doute, la souffrance,
le plaisir et toutes ces sortes de choses dont notre vie a tous est faite (Marcel
Conche, 1990, 1994). Il nous suffit de les constater pour fonctionnelles,
inévitables, nécessaires, incontournables.. . En dehors de ‘notre univers
galactique’ nous ignorons si quelque chose ou entité existe ou pas et, à vrai
dire, ces interrogations et notre incapacité à y donner une quelconque ré-
ponse ne nous ont jamais empêché de dormir : nous vivons, et même très
bien, dans le doute absolu. Nous aurions fait un très bon chrétien, ou un très
bon musulman, ou un très bon parsi car, au fond, les réponses aux grandes
interrogations, interrogations que nous faisons nôtres, nous laissent totale-
ment indiffkrent, et, en cela, on comprend bien que les observations distan-
tes de Montaigne et les doutes critiques de Gramsci aient été nos références
constantes avant que la pensée construite de Conche nous soit connue, que
nous nous sommes appropriée.

80
Sommes-nous un bon scientifique ? Excellente question à laquelle
nous ne pouvons pas répondre. Dire que nous ayons tout fait pour l’être
serait un mensonge que notre manque d’esprit de sérieux nous interdit de
proférer. Car, et la nuance est importante, être un scientifique ce n’est pas
participer à une croyance et à satisfaire à ses rites, c’est avoir une certaine
action de connaissance et nous pouvons donc dire tout de suite que le plaisir
que nous avons à lire Feyerabend ne nous entraîne pas à épouser ses théses
sur la science, comme pratique equivalente à celles du vaudou ou de la
danse du ventre. Nous sommes parfaitement conscient que travailler dans le
secteur de la recherche scientifique nous a permis à la fois d’exprimer notre
marginalité émotionnelle, de lui donner un sens et de la faire accepter, sans
nous obliger à accepter tous les rites et mythes de la société des scientifi-
ques, sociéte humaine et sous-culture à la fois : nous savons le prix que nous
avons payé pour ces manifestations d’individualisme, les compromis et les
compromissions que nous avons du accepter pour trouver des accommode-
ments avec la ‘société savante’, et nous jugeons que, de toute façon, il est
bien agréable d’être dans une société et un temps qui nous aient épargné
d’être un héros (ou un lâche), car c’est une condition tout aussi modeste et
obscure que celle d’être humain. La référence a Gramsci a pu Ctonner :
pourtant, nous avons le sentiment que si son temps eut été autre, il n’aurait
pas eu le sentiment de la nécessité de son sacrifice 5.
Nous sommes donc persuadé qu’une « vtrité » du monde existe ob-
jectivement, mais la connaissance que nous en avons est stricfeement ins-
trumentale. (Quant nous parlons de monde, d’univers, il s’agit désormais
strictement de celui que nous percevons parce que nous y habitons). Le
premier de nos instruments est nous-mêmes et nos sens. Nous considérons
depuis plusieurs années déjà que notre intelligence est un sixième sens, tout
aussi coherent avec que les cinq autres (d’ailleurs les physiologistes distin-
guent d’autres sens, ou capacités, telle la kinésie). Le monde que notre

’ Gtamsciest mort dans les geôles mussoliniennes en 1937 après onze ans de captivitb ; ses
‘32 cahiers*, tcrits en prison, furent miraculeusement sauvés, soustraits à la police fascite
dans la chambre mortuaire par sa belle-sœur.

81
pensée perçoit et construit, est réel, même si ce n’est pas tout le monde,
c’est le monde tel que se laisse voir. Michael Guillen (1983) émet d’ailleurs
cette même hypothèse, et dans les mêmes termes que nous sans que nous
pensions rien lui devoir pourtant :
Mon explication personnelle de cette coïncidence /des théorèmes ma-
thématiques avec les faits du monde réel extérieur] part de la supposi-
tion que 1‘imagination humaine est, littéralement, un sixième sens. [...]
les idées mathématiques.. . sont.. . des observations. Nous percevons la
réalité avec notre imagination selon moi, de la même manière qu’avec
nos cinq sens. LA coïncidence entre le monde réel et les perceptions de
ce sixième sens est analogue à celle qui existe.entre ce même monde et
nos perceptions sensorielles : vue, ouïe, toucher, goût et odorat.
(1985 : Il)
Et d’ajouter que les mathématiciens, en tant que scientifiques,
n’appréhendentle monde que par cet unique sensau contraire des autres
scientifiques(mais ceci n’est pastout à fait exact si l’on seréfère à Mendel-
brodt qui n’entend rien qu’il ne voit, tel Saint Thomas; voir aussiles obser-
vations de David Ruelle -1991” sur les différences de tempéramententre
physicienset mathématiciens).

Nous savonsbien que l’autre hypothèse,celle qui dit que le monde


n’est que notre représentation,est adoptéepar beaucoup de scientifiques.
C’est cette position qu’exprime, dans Le langage du changement, Paul
Watzlawick (1980), éminent représentantde cette École de la nouvelle
communicationde Palo Alto qui estune de nossourcesd’inspiration :
Quant à l’homme, sa pekeption du monde est et restera toujours une
construction de l’esprit, elle n’a pas d’autre existence démontrable.
Noussommesbien d’accord sur la premièrepartie de cette expression,mais
à titre polCmique6.

Le mouvement de perception et d’invention, de découverte et de


constructionest le même,on ne peut les séparer,mêmesi en certainesopé-

‘Cela ne veut pas dire qu’il faille avoir une « idkologie » totalement conforme A sa prati-
que, car Einstein, pour ne prendre que lui, était un déterministe et a travaillé beaucoup en
probabilités pour ses découvertes ; ce fut le cas de très nombreux physiciens... Nous
connaissons un jésuite spécialiste en sciences sociales, dont la pratique et les positions
scientifiques ne diffèrent guère des nôtres ; les démographes appartiennent aux deux bords
également..

a2
rations on peut distinguer : Vénus existe pour nos sens, Vulcain par le calcul
et pour nos instruments ; une voiture est inventée, mais l’explosion des gaz
découverte. Une de nos positions de base, importante pour la suite de notre
démonstration, est que le ‘sujet connaissant’ est un être total. Même
l’équation e=mc2 n’est pas un pur produit de l’esprit ; John D. Barrow va
même jusqu’à pouvoir affirmer :
Même L’arithmétique contient une part de hasard. Certaines de ses véri-
tés ne peuvent être vérifiées que par la recherche expérimentale. Vue
sous cet angle, l’arithmétique commence à ressembler à une science ex-
périmentale. (1996 : 99)
Le monde est connaissableparce que nous sommesen cohérence
avec ce monde(nousen faisonspartie et en partageonsles caractéristiques):
nous ne croyons donc pas que les mathématiquessoient le seul reflet de
notre structure mentale(Jean-PierreChangeuxet Alain Connes,1989 ; John
D. Barrow, 1996).Nous croyons que l’univers est mathtmatique (mais qu’il
n’est probablementpas que cela : la biologie et le social sont là pour nous
alarmer à un éventuel espoir de reduction a une équation de base de
l’univers danssoncontenantet danssoncontenu). Ceci étant, nouspensons,
par conviction raisonnée,que l’homme est un animal doué de parole, du
sensdu nombre,de l’espace,de l’infini (il n’est pasforcément le seul), de la
conscience... Aucune démonstrationscientifiquement fondée ne peut ac-
tuellementtotalementjustifier cette prise de position : les nombreusesexpé-
riencesen cours sur les capacitésdu cerveau, la vision, la perception etc.,
noussemblentdonnerbeaucoupd’indicesen faveur de notre position. Quant
au sensde l’infini, sanssavoir si les épistémologuesaccepteraientnotre
position, il nous sembleque les sentimentsressentisde la transcendanceet
l’invention (ou l’évidence - le débat n’est pas d’ordre scientifique) de la
divinité sont des argumentssuffisants7. De toutes les façons, pensantque

‘John D. Barrow (1996). Page 58 : « Sans doute l’esprit humain a-t-il un penchant naturel
pour l’intuition mathématique. L’histoire ne nous donne pourtant pas de preuve à l’appui de
ce que j’avance. Il n’existe aucune trace de notion abstraite de nombre avant les debuts de
la civilisation heMnistique. » Pages 80 er sq, Barrow aborde la question des constructivistes
qui, voulant fonder les mathématiques a partir des seuls nombres entiers ‘évidents’ 1, 2 et le
calcul, en arrivent A rejeter comme non-acceptables logiquement l’infini et le raisonnement
par l’absurde.

83
l’univers nous dépasse totalement, ainsi que nous l’avons signalé précé-
demment ( à propos de Conche, 1990) nous ne sommes pas a la recherche
d’une réponse, nous contentant d:interrogations sans réponse mais œuvrant
pour réduire l’espace de ces interrogations (en ouvrant par là-même d’autres
chantiers, l’inconnu progresse plus vite que le connu).

Biologiquement, l’être humain est «apte » à un certain nombre


« d’operations » et d’expériences, mais la mise en place de ces opérations et
de ces capacités demande une éducation humaine : voir les travaux de Lu-
cien Malson (1971) à propos des enfants-loups ; les travaux dont rend
compte Boris Cyrulnik confirment l’intuition qu’avait eu Konrad Lorenz
(voir ses travaux sur la pie-grièche et les oies, 1969) que l’instinct n’est pas
une chose innée, «brute de coffrage », mais un processus d’événements qui
se construira si et seulement si un certain ordre se met en place qui permet
l’émergence de ces instincts : de ce point de vue, la continuité de l’animal à
l’homme ne fait aucun doute ‘. Yves Trotter (1992), par exemple, signale
que les muscles qui nous permettent de voir en trois dimensions
(phénomène de disparité rétinienne) est miseen placedéjà chez le singe.Le
programmegénétiquede chaqueespèceest particulier, plus ou moins com-
plexe en terme d’inné et « d’acquerrable» et l’homme, en tant qu’espèce,ne
fait pasexception. Sur certainspoints, par exemplela non-violence, qui peut
être considéreecommeune « valeur », certainesespécesanimalesparaissent
plus proche de cette valeur que l’humanité dont on connaît le penchantpour
la guerre et l’anéantissement(de l’autre, des autres,de la nature...) On ne
peut donc dire que le programmegénétiquehumain soit « meilleur » que
celui du vers de terre, mais il paraît plus complexe. Par exemple, chez
l’hommela marchedemande‘la vision d’adultesmarchantdebout’ pour que
l’enfant ait envie de marcherdebout (capacitéqui existe à la naissanceet se
« perd » (s’oublie) dans les premièresheuresde la vie - signalonsque le

’ Cf Lacombe,
1996, lors d’une conférence à Bordeaux B la Socikté d’Écologie humaine,
nous remarquions que la différence entre sexe ne paraît pas uniquement culturelle, cons-
truite par la socikté, si l’on examine les données mais les faits nouveaux collectbs par
l’éthologie et les travaux de psychologie.

84
jeune chimpanzé a également le même réflexe mais qu’il le perd, quelque
soit l’apprentissage qui lui est infligé), la parole se met en place dans les
premières années de vie, la sexualisation, biologique certes, se met en place
très vite mais s’éveille à la puberté (les bébés de sexe identique ont des
caractéristiques trans-culturelles semblables entre eux, et fort différentes de
celles de l’autre sexe ; rappelons que dès les premiers mois un bébé « sait »
de quel sexe il est), cependant cette sexualisation demande des stimuli bien
spécifiques, : l’arrivée des premières règles, observation qui peut se faire
facilement par enquête (Charreau, Lacombe et Vignac, 1970), varie non par
le climat (les femmes des tropiques etant plus « précoces », - le parler gras
colonial dit : « chaudes » -) mais par le genre de vie : les stimuli urbains, la
concentration de population dans les villes, la multiplicité de conjoints
potentiels, provoquent une précocité des règles quand la vie campagnarde
induit des retards. Il y a fort a parier que le sexe masculin lui-même connaît
la même regle, mais des raisons techniques rendent l’observation plus diffi-
cile. Même pour des traits très élaborés, la « nature » est là qui a tracé son
sillon que la «culture » va exploiter (en admettant que nature et culture
soient opposées, ce que nous ne croyons pas du tout, la culture étant la
nature de /l’homme) : Freud pensait que la scène primale était inscrite dans
le substrat biologique et, sans avoir plus de preuves que Freud pour
l’affirmer, nous en sommes personnellement totalement persuadé (Claude
Le Guen, 1982 ; Oscar Mannoni, 1980 et 1982), tout le monde n’est pas
L’homme sur loups, qui fit de cette scène, vue ou imaginee et nullement
inventée le point central de sa névrose - car la scène est certaine : l’enfant
qui la rêve étant là comme preuve de son occurrence, l’enfant est la preuve
des rapports sexuels de ses parents, mis à part quelques mythes religieux. La
contre-preuve de ce substrat biologique de comportements sociaux chez
l’homme comme espèce est donnée par l’étude des enfants autistes et de
l’examen du babillage chez les bébés-filles qui, l’expérience l’a revélé,
‘appellent’ plus que leurs frères le dialogue avec les adultes, et non
l’inverse, comme on le croyait il y a vingt ans, C’est le bébé qui appelle, et

85
non le parent qui l’inciterait à répondre par des « arreu arreu » initiaux.
Nous n’utilisons pas l’argument de l’inceste que l’on a cru longtemps
comme complètement social quand il est lui aussi inné : dans les troupes de
singes à harem (chez les cercopithèques d’Éthiopie ou les colobes), les
jeunes femelles, filles du mâles dominant, sont refusées par celui-ci. Des
observations rapportées par Cyrulnik (1983, 1993), Braconnier (1996) mon-
trent bien l’effet, indépendant de la culture, de l’évitement sexuel entre
parents (rappelons cette observation des enfants de kibboutz, élevés ensem-
ble et qui ne se sont pas mariés entre eux car la trop grande proximité empê-
che l’attachement. On a aussi celle des garçons de familles monoparentales
urbaines actuelles, et donc élevés par leur mère, qui quittent la maison sans
bien être capables de dire pourquoi si ce n’est dans la nécessité qui est la
leur d’aller rejoindre des ‘jeunes célibataires’ oi1 ils achèveront leur matura-
tion psychique). Cela n’ôte rien aux analyses anthropologiques de l’inceste
dans les sociétés (E. Badinter, 1992 ; F. Héritier, 1993).

Imaginer l’homme, et plus étroitement le scientifique, comme vierge


de toute donnée antérieure est absurde. L’anthropocentrisme du constructi-
visme n’arrive pas à convaincre que la base que l’on prend soit si ‘basique’
que cela, que ce soit pour les mathématiques, que l’on fonderait à partir des
seuls nombres, ou pour l’observation, où il s’appelle alors le positivisme
logique, où seuls les faits fonderaient une théorie : avant l’observation pré-
existe un donné, et pour le travail scientifique cela s’appelle la pensée, la
théorie. On ne voit que ce que l’on s’attend à voir, on n’entend que ce que
l’on s’attend à entendre, on ne perçoit que ce que notre pérception a préparé.
La serendipity, qui serait la découverte par hasard n’est pas un contre-

exemple, c’est simplement le signe que nos attentes sont et conscientes et


inconscientes. Les découvertes de la pénicilline par Flemming et des
« rayons uraniques » par Becquerel sont là pour le prouver 9 : quand on

’ Encore que pour la pénicillinece soir le laborantinde Flemming qui ait « remarqué » la
curiosit6 qui a permis la dtcouverle des antibiotiques, quant B Becquerel, pas même lui a
compris pourquoi il avait développédes pellicules et effectue des expériencescomplète-
ment ‘en aveugle’; sans parler de la difficulté qu’il y avait b interpréter une observation
totalement surprenante (Lawrence Badash, 1996).

86
trouve sans chercher, c’est qu’on cherchait sans savoir ce qu’on voulait
trouver. U suffit de changer de réveil pour s’apercevoir que sa sonnerie
surprend par son incongruité dans le sommeil : on ne «comprend » pas ce
qui arrive, et le sommeil n’est pas la seule cause de ce fait. On ne « sait »
pas. Comme Victor de l’Aveyron (Lucien Malson, 1971), qui n’entendait
pas un coup de fusil a trois mètres mais réagissait à un froissement de
feuilles dans la pièce voisine, L’ouïe n’est pas un sens brut, le cerveau pré-
existe déja. Aucun de nos sens n’est brut, mais aucune pensee n’est indé-
pendante. En cela nous sommes entièrement d’accord avec ce que nous

avons compris de Karl Popper :


les vretnières théories (c’est-à-dire les vremières solutions vrovisoires
avancées vour résoudre des vroblèmes) et les vremiers vroblèmes eux-
mêmes ont dû, en oueloue sorte. naître simultanément.
(1989 : 186)
[souligné par Popper lui-même)
D’une autre manière, on peut dire que l’homme est né en même
temps, dans l’échelle de l’evolution s’entend, que les problèmesqu’il se
pose.RenéeBouveresse(1986),mentionnejustement que Popper s’estposé
le problèmeavec des argumentsd’ordre biologique en ce qui concerne les
‘premiers’problèmes,car, depuisque l’humanité a pris sonessor,la théorie,
la pensée,précèdetoujours la perception et la prise de consciencedu pro-
blème.

Nous croyons donc a une liaison profonde entre l’existence d’un


problèmeet de sa solution. Mieux dit : nous les croyons CO-existantscar,
tout comme nous ne voyons pas (sauf pour les besoinsde l’analyse) de
différence entre le corps et l’esprit, entre la nature humaine et la culture,
nous ne voyons pas qu’un problèmepuisseexister indépendammentde ses
conditionsde solutions,ou alorsc’est la mort ou la folie, ce qui est un tout

autre problème.
Nous reprendronsl’exposé dogmatiquede nos ‘positions’ plus tard,
maisil nousparaît en avoir assezdit pour reprendrel’analyse de notre ques-
tion sur la naturede la science.

87
Chapitre 2
La science et les sciences

On aura peut-être remarque que nous utilisons beaucoup le terme de


“discipline scientifique”, ce n’est pas par goût de remplissage de notre texte
ou pédantisme, mais, quand il est au singulier, le substantif “science” est
souvent ambigu de par sa polysémie entre discipline scientifique d’une par
et LA scienced’autre part. Tout commenouspreféronsle terme “travailleur
scientifique” à celui de chercheur (autrefois on disait tout simplement
“savant”, commel’utilise d’une manièretout à fait ordinaire Marcel Mauss,
passeulementpour lui maispour la communautéprofessionnelleà laquelle
il appartient (<<notre vie de savant» dit-i! quelquepart en toute simplicité),
nous préférons la modestie, mieux dit, la banalité, du terme “discipline
scientifique” car le problèmesepose de savoir si on a une scienceunique,
avec différents aspects,ou des sciencesmultiples, dont l’ensemble alors
formerait LA science.

La nature de la science

La nature de la scienceestune questionqui occupedesbibliothèques


entières,il nous semblequ’en debattre ici dépassele cadre que nous nous
sommesfixe. Il faudrait confronter toute la réflexion philosophique: Hume,
Dewey, Sartre, Heidegger,Habermas; confronter, commeChalmers!‘a fait,
la penséedesgrandsépistémologuesde la physique; parler de ceux qui sont
à la jonction de la philosophie et de l’épistémologie comme Bachelard,
Thuillier, Lacour.. . ; en appeler aux sciencessociales,Passeron,Weber,
Gurvitch, Bastide, Lévi-Strauss, Marx, Godelier.. . ; parler des différents
courants nés de la biologie : Claude Bernard, Monot, Jacob, Gould... ; de
ceux nés des études comportementalescomme Eslter, Beauvois, Cyrul-
nik,... et de ceux qui fusentdestravaux theoriques: Mendelbrodt, Thom, de
Gennes,Ruelle.. . la tâche est hors de nos capacitéset de notre projet, qui
reste essentiellement pratique : le terrain et la collecte : pourquoi, pour quoi
faire et comment.

La science est une saisie intellectuelle du monde. On doit distinguer


la science, en tant qu’activité pratique, de la technique, même si, à un niveau
supérieur elle ne s’en distingue guère (Bernard Stiegler, 1994), et la suite de
notre exposé genéral se fonde sur cette Equivalence. Nous disons que, dans
sa forme actuelle, la science rtpond à des questions et à des besoins. Les
intellectuels aiment à penser que c’est surtout une valeur. Nous avons gardé
de notre jeunesse militante une forte prévention contre ce critère quandil est
pris isolémentet que l’on fait semblant de ne vouloir comme bénéfice à
notre activité scientifique que la culture et les émotions esthétiquesou de
connaissanceque l’on retire de sonexercice (Bruno Latour, 1996 ‘O). Dans
un article en l’honneur de Jean Dieudonné de 1987, nous trouvons cette
observation:
Le but ultime de la science n’est ni l’utilité publique ni l;lxplication des
phénomènes naturel. C’est l’honneur de l’esprit humain.
En quoi il seréfkre a Évariste Gallois qui écrivait en 1831 :
Lu science est l’œuvre de l’esprit humain qui est @riné à étudier plutôf
qu’à connaître, à chercher qu’à trouver la vérité.
Nous ne connaissonspas de tâche qui ne finissepar être investie affective-
ment par ceux que la sociétécharge de I’extcuter. On parlait autrefois du
gout de la belle ouvrage qu’avaient les gensdesmétiers, on a chez Marcel
Aymé une très belle pagesur toute la valeur que donneun facteur rural à son
travail et sonClogede la marche.Mais on peut «en dire autant de toutes les
activités. Engels, dansla Situation de la classeouvrière en Angleterre, parle

” Dans cet ouvrage Latour trace le portrait d’un biologisre en capitaliste sauvage, redres-
sant ainsi le portrait d’un scientifique comme ‘non-Professeur Tournesol’ : logique, froid,
informe du milieu et de ses règles sauvage. II fait un parallèle rhssi entre le cycle et la
capitalisation de l’argent chez Marx et ceux des Bnoncés scientifiques, dans les deux cas on
a plus-value, dans les deux cas, on a une logique de pouvoir et de puissance. L’industriel,
via l’argent et la marchandise, le scientifique via l’information et les situations.. .
‘t Christian Colombani in Le Monde du 1/7/87, qui se fonde sur I!expression de Jacobi dans
une lettre a Legendre en 1830. Que ce ne soit pas seulement I’utilite et aussi l’honneur, est
concevable, mais l’expression choisie nous apparaît particulierement malheureuse, et
obsolete.
l2 Cite. par Robert Bourgne, 1982 : 1326.

89
aussi de cet amour du métier chez des ouvriers de certaines industries pol-
luantes de l’époque, alors même que les conditions effroyables de leur
travail les assuraient de ne pas atteindre 40 ans, ce dont ils étaient con-
scients. Le travail scientifique, de ce point de vue, ne nous paraît pas excep-
tionnel et son intérêt est semblable à celui de tout autre : ressemeler une
savate, tcrire un roman, enseigner à des potaches ou monter un circuit élec-
trique. L’homme est tissé de passions, il ne fait rien sans passion, il est donc
normal que la recherche scientifique en soit aussi imprégnée. D’ailleurs,
cette concentration sur la tâche jusqu’a l’oubli de soi apparaît à Popper
comme un des fondements de l’humanité (ne se produisant chez l’animal
que dans des situations de concentration en tant que prédateur ou en tant que
proie inquiète). « C’est que pour trouver, il faut penser longtemps », disait
Henri Poincarré. La connaissance scientifique ne nous parait pas plus noble
qu’une autre, simplement elle est pIus intéressante sur le plan intellectuel
(elle procure parfois sur le plan manuel beaucoup d’intérêt par le bricolage
technique qu’elle comporte) ou esthétique ‘s et a quelque chose à voir avec
un jeu, et généralement moins fatigante sur le plan physique (c’est, quoi-
qu’on en dise, essentiellement, une activité de bureau). L’objectif de la
science est un objectif concret de saisie et de domination du monde, elle a
été pratiquée par toute les sociétés dans la mesure où l’humanité suit les
résultats de l’expérience, et on sait que l’homme a eu une action consciente
sur son milieu dès l’origine de la pensée. On a pu constater par exemple que
les forêts de populations de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas indemnes de
l’action consciente de l’homme qui tendait à aider à se reproduire preféren-
tiellement les espèces qui l’intéressaient. De même les selections vtgétales
et animales n’ont pas eu heu au hasard, Mais cette activité scientifique

l3 James Gleick, 1989, ?I propos d’Albert Libchaber pages 246-268, dans un chapitre
justement intitulé : L’expérimenrareur) et, pour l’esthétique (Mendelbrodt, et ce couple de
biologistes espagnols, prix Nobel de biologie 1992, que l’on s’est plu & traiter de rourte-
maux de la science car ils travaillent ensemble sur la biologie du cerveau et dont I’epouse
disait qu’elle tenait a ce que ses images scannérisées soient non seulement signifiantes, mais
belles, car l’esthétique était une manière de mieux appréhender intellectuellement les
informations que l’image contenait.

90
restait limit.ée et aléatoire, par contre avec le développement de civilisations
avancées, on a pu constater l’apparition de classes d’intellectuels et de
« cultures d’ingénieurs » qui ont réuni des connaissances et des pratiques
remarquables comme performances, mais elles restaient dispersées comme
recettes, cela marchait, certes, mais on ne savait pas trop pourquoi et il n’y
avait pas une liaison théorie/pratique. Léonard de Vinci est un bon exemple
de ce type de gens, plus ingénieurs que savants, bricoleurs comme le sont les
lauréats du Concours Lépine, mais pas expérimentateurs patients d’une idCe
projetant une action de connaissance. Car 19 est peut-être la différence : un
chercheur moderne est quelqu’un qui ne cherche pas un resultat d’action
mais un résultat de pensée et qui, pour l’obtenir, observe. Les ingénieurs du
moyen-âge eux, cherchaient un résultat pratique : pour trouver la meilleur
poudre ils procedaient certes par essais et erreurs mais ils visent un resultat
mesurable concrètement. Aujourd’hui, on tente de mesurer les détails des
effets et d”en déduire systématiquement ce qu’il faudrait faire pour obtenir
le meilleur mélange détonnant. Résultat d’action contre un résultat de pen-
sée telle nous paraît être la révolution introduite par Galilée, qui parlait
d’ailleurs d’expériences de pensée.

La science comme sphère d’activité, autonome et déterminée sociale-


ment

Dans nos sociétés modernes, la science est devenue une activité so-
ciale, c’est-à-dire une extension autonome de la société. Les sociétés savan-
tes ne sont plus des clubs secrets, l’activité savante n’est plus a l’image du
Pr Tournesol ou au Pr Nimbus, elles sont normées socialement, financées
par le contribuable, d’une manière ou d’une autre (aux États-Unis on dirait
« par le consommateur B), les chercheurs sont engagés dans des carrières, ils
ont des syndicats, qui disputent de profils de carrière et René Latour (1996),
dans le chapitre déjà cité de Portrait d’un biologiste en capitaliste sauvage
compare à juste titre l’ambition des scientifiques avec celle qui meut
d’autres citoyens en d’autres secteurs d’activité, Mais ce serait oublier un
phénomène dont il faut souligner l’importance : un bon scienttjlque est un

91
opportuniste (Christian Valentin 14), surtout s’il travaille la « matière »,
c’est-à-dire fonde son travail sur l’observation (et non sur des textes) qu’elle
soit d’expérimentation ou de terrain parce qu’alors, il faut savoir affiner et
inventer des méthodes et profiter de la moindre opportunité pour avancer.
Le second point que l’on peut appeler à la barre de ce petit procès en réa-
lisme, serait de dire qu’une des définitions souvent invoquée de
l’intelligence est la capacité d’adaptation du sujet. Les recents remous de
l’association contre le cancer, I’ARC, et les intérêts de son Président Cro-
zemarie, n’ont rien d’exceptionnel et rappellent que dans notre sociéte la
politique, les affaires, la science ou le sport sont des ‘lieux’ où l’ambition
- légitime - peut s’épanouir jusqu’à utiliser des moyens que la morale ne
saurait approuver (affaires Carignon ou Médecin, affaire Tapie et
l’Olympique de Marseille, pour citer les plus fracassantes). Sur un mode
plus ludique, nous avons du CAES du CNRS (1983) : Science et imaginaire
qui est une analyse des conditions sociales de la science.
Nous n’allons pas reprendre cette question en détail, nous lui avons
consacré un ouvrage précCdemment (1996 : Le Partenariat scientz$que),
disons seulement que l’appareil scientifique d’un État moderne est d’une
grande complexité : institutions, laboratoires plus ou moins privés, univer-
sites.. . officines diverses, et que les travailleurs scientifiques, terme que
nous préférons à celui de chercheurs, effectuent des recherches comme des
bons fonctionnaires : Neuf heures - midi, deux heures - six heures. Et que,
comme la société est faite comme elle est faite, il n’y a rien de plus normal.
Ils cherchent, ce ne sont pas des ‘trouveurs’. L’idée qu’ils soient dévoués
hors limites humaines à leur tâche est une phraséologie idéologique qui n’a
rien à voir avec le quotidien d’une catégorie de travailleurs qui, comme les
autres, ont aujourdhui conjoint et enfants.. . Nous connaissons des maçons
qui maçonnent à la lumière des lampes car leur bonheur est de maçonner,
nous connaissons des chercheurs qui cherchent 18 heures sur 24. . . Nous
connaissons de tout et le contraire. Ce que nous affirmons, c’est qu’en ce

r4Communicationpersonnelle.

92
qui concerne la passion de leur métier, les travailleurs scientifiques ne sont
pas plus ex.ceptionnels que les autres. Ce qui est important de comprendre,
par contre, est que la société moderne ait créé des institutions dont le but est
de chercher, elles dépendent des logiques nationales pour leur financement
et leur statut, mais toutes les sociétés modernes consacrent une partie de leur
budget à cet effort. On peut s’interroger au pourquoi de cet effort : il nous

semble qu’on peut avancer deux raisons. La première est que nos sociétés’
modernes découpent les activités et spécialisent institutions et individus ; la
seconde est le mouvement interne de chaque sphère spécialisée qui tend B
accroître son autonomie face à la structure de la société prise dans son en-
semble.
Une caractéristique du monde des scientifiques tient à sa précoce
mondialisation. Dès le moyen-âge, il possédait cette caractéristique : Erasme
correspondait avec toute l’Europe, Avicenne était d’origine arabe, Descartes
vivait en Hollande... C’est d’ailleurs a cause de cet aspect que le nouveau
monde découvert s’appelle ‘Amérique’ : c’est a Wadseemüller, membre
d’une petite société savante, le Gymnasium de Saint-Dié, que l’on doit
‘l’erreur’. Tiré en 1OOcjexemplaires dans la ville même en 1507, son ou-
vrage fit le tour d’Europe, et, trois décennies plus tard, Mercator l’adoptera
sur ses fameuses cartes du monde.

Cette mondialisation donne au monde scientifique, mais pas seule-


ment à lui (pensons à la jet society), un aspect particulier de grande frater-
nité. Les résultats sont revendiqués par chaque pays mais la réputation, elle,
est internationale. Urbain-Jean Le Verrier écrasera dans la mémoire des
Anglais eux-mêmes John Couch Adams dans leur découverte concomittante
de l’existence d’une planète déviant la courbe d’Uranus... Les migrations
des scientifiques de par le monde sont fascinantes a observer : Lotka, Elster,
Reeves, Selodowska-Curie iront en France, Clairin, Ruelle, Girard, Serres,
Van de Walles aux États-Unis, Popper, Elias, Marx en Angleterre. Cepen-
dant, cela ne freine pas l’existence de sphères scientifiques nationales bien
identifiées, comme le signale si justement Wolf Lepenies (1991) qui, dans

93
Les trois cultures, parle des écoles sociologiques allemande, anglaise et
française, Mais le plus important est l’internationalisation du travail scienti-
fique : de ce point de vue, l’ouvrage de James Gleick (1989), Uz théorie du
chaos, est très parlant. L’effort qui a amené au jour cette théorie s’est dé-
roulé aux quatre coins du monde, chaque pays bénéficiant des apports des
autres, chaque découverte frappant d’obsolescence tous les travaux menés
ailleurs dans la même direction et qui n’avaient pas abouti 15.
La communauté scientifique, ou la communauté des scientifiques est
une communauté internationale qui a donc des caractéristiques nationales l6
et beaucoup de scientifiques « slaloment » entre les contraintes nationales
pour effectuer une carrihe internationale, et réciproquement. Mais elle a
aussi une caractéristique internationale importante : les découvertes ne sont
faites qu’une fois : la Premiere. En ce qui concerne le premier point des
auteurs se sont amusé à décrire ces mondes clos de gens qui se connaissent,
se fréquentent, échangent des conjoints dans la plus pure tradition primitive
(cf Tolra - pseudonyme d’un de nos grands anthropologues -, 1996, avec sa
dtlicieuse Fugue en Sorbonne mineure, ou les romans de Tony Willerman
(1989) ou de David Lodge (1992 et 1993) et surtout l’étude sociologique
pleine de force et d’ironie de François de Négroni (1977) intitulé Les colo-
nies de vacances, et, naturellement, une grande partie de l’œuvre de Pierre
Bourdieu). La science, c’est souvent Clochemerle (Laburthe-Tolra, 1996),
mais cela est au fond rassurant et sain : les scientifiques sont des êtres hu-
mains.
L’existence dans nos sociétés modernes d’une sphère scientifique
disposant comme toute autre activité sociale d’une certaine autonomie n’a
rien d’évident et on ne peut pas affirmer que cette activite qui fonctionne
heureusement depuis quelques siècles va survivre aux bouleversements que
nous connaissons. L’affaire provoquée par la découverte du virus du SIDA

“Cf. les travaux du sociologue des sciences Bruno Latour, de David Bloor, 1976, du
groupe Pandore, 1982.
l6 On lira dans Edmund Leach (1970) et Nigel Barley (1983) des opinions bien intéressan-
tes sur les milieux scientifiques français.

94
est là pour nous alerter. Ceci étant, et pour l’instant, « le théorème sociolo-
gique » énoncé par Alan F, Chalmers (1976), « fonctionne » : au moment où
nous parlons, la pulsion tpistémologique de découverte de théorèmes nou-
veaux et d’observations et expérimentation neuves existe dans nos sociétés
et est favorisée, ou jugee encore nécessaire par nos gouvernants. Mais rien
ne dit que cela continuera, ne serait-ce que parce qu’après la fusion générale
des sociétés en une société mondiale (l’autre cas catastrophique d’une ex-
plosion qui rayerait notre terre de la carte céleste peut être éliminé de
l’analyse car la suppression d’un problème n’est pas sa solution) il se pour-
rait que nous en arrivions à une sociéte immobile ou lente, décrite par la
science-fiction (Pierre Boulle, La planète des singes) et dont certaines so-
ci&& historiques ont montré la force et la permanence, et, dans ce cas, la
scienceserait inutile socialement.

Qu’est-ce que la science ? une conclusion en forme d’interrogation

La science est la continuation de la main-mise technique de


l’humanité sur son milieu, l’homme lui-même étant egalementle milieu de
l’homme. L’homme est a soi-mêmeson propre environnement. C’est une
activité intellectuelle d’observation et d’analyse d’un monde extérieur qui
nous correspond, pour autant qu’on l’observe actuellement : notre monde
d’ici au Big Bang. Les sociétésmodernesont dévolu a une certaine classe
techniquela sciencecommeactivité norméeet socialementdeterminc’e: les
travailleurs scientifiques. Dans cette classede personnes,un sous-groupe
s’intéresseparticulièrementa la façon dont la sciencesefait, se produit. Ces
philosopheset sociologuesdes sciencesn’ont aucune influence, de leur
propre aveu, sur les avancéesde la science,par contre ils en ont une sur la
conceptionde ce qui & et n’est nasscientifique. Là où l’affaire secorse et,
nous en arrivons à un des thèmesde basede notre réflexion : Popper, Laka-
tos, pour ne citer qu’eux, partent en guerre contre la sociologie pour lui
dénier tout statut scientifique ; Lakatos verse même dans l’insulte en accu-
sant les sciencessocialesde « pollution intellectuelle ». Pourquoi ? parce
que la seule science qu’ils admirent et discutent, est la physique : de

95
l’infiniment grand, l’univers, B l’infiniment petit, les particules atomiques, le
monde, selon eux, s’expérimente et se décrit avec le langage mathématique,
est soumis à la vérification expérimentale et donc à la reproduction des
procédures. En procédant ainsi, ils utilisent la biologie (juste pour quelques
hypothèses et affirmations), la logique et la philosophie, et font donc, quoi-
qu’ils en aient, des sciences sociales. Mais cela ils ne le revendiquent pas :
c’est à croire que la seule science sociale qui ait un statut de science soit
l’épistémologie de la physique.

Y aurait-il science et science ?

Physique, biologie, sociologie, les trois sciences, ou les trois cultu-


res... reprenons un peu cette discussion : on peut dire que la question se
résume à trouver des Cquivalences et des différences entre ces trois grands
types de sciences à quoi se résument les autres disciplines annexes, con-
nexes, parallèles ou convergentes :
l la ph.vsique : la chimie, à lire nos épistémologues s’y rattache sans pro-
blème apparent, nous acceptons cette affirmation, car nous n’avons au-
cune possibilité de contester la question. Elle dispose de
l’expérimentation et du langage mathtmatique pour s’exprimer. Pour le
langage mathématique, nous n’exprimons aucun désaccord : les mathé-
matiques telles qu’elles sont expriment remarquablement et décrivent
avec perfection le monde physique ainsi que les recherches d’episté-
mologie l’ont parfaitement bien prouvé. Mais quant à l’expérimentation
cela ne nous semble pas si tvident en ce qui Concerne l’univers.
D’ailleurs Louis Lliboutry dans un article sur les modèles signalait
(1985 : 272) :
la nécessité absolue des modèles dans ces sciences exactes non expéri-
mentales que sont la géophysique ou l’astronomie.

Pour l’infiniment petit, on voit bien que l’expérimentation «trouve » les


vérifications nécessaires. Par exemple, les découvertes qui ont valu le prix
Nobel de physique en 1995 à Frederick Reines et Martin L. Perle, sont celles
du neutrino, qui après avoir étC prédit par Pauli ont été mis en évidence

96
(dont l’existence a été mise en évidence) par ces chercheurs. Ces découver-
tes, qui sont des vérifications d’existence prédite, sont reproductibles par
d’autres physiciens, sitôt qu’ils ont à leur disposition des réacteurs de la
puissance de celui de Savannah River. Mais comment affirmer que les
théories concernant l’univers soient prouvées par les expériences ? Ce sont
seulement des observations.. , de terrain. Le terrain dans ce cas est la
l’univers, et c’est des sondes qui mesurent, avec une sophistication instru-
mentale que l’on connaît : satellites d’astrométrie comme Hipparcos, satei-
lites que l’on dirige vers les planètes les plus éloignées et qui voguent vers
le soleil.. . Avec quelques échecs comme ce Mars-96 qui a éclaté avec la
fusée russe qui la transportait en novembre 1996... Les mesures que l’on
obtient vérifient les calculs, mais le commun des mortels oublie que, pour
les calculs qui sont vérifiés, pour les théories qui sont prouvées
(provisoirement), d’autres prévisions sont controuvées. Celles-là tombent
alors aux oubliettes. De même la composition de notre bonne vieille terre :
ce que l’on sait c’est des releves, réalisés à partir des événements naturels
que sont les tremblements de terre qui font résonner la croate terrestre
comme une cloche, et des théories qui les organisent, mais tout le reste est
spéculation. Quand on lit Hubert Reeves, auteur prolifique (1988, 1996),
c’est très enthousiasmant, mais rationnellement, on reste un peu gêné devant
tout le discours en termes littéraires qui est brodé autour de quelques équa-
tions. Ces discours ont certes pour but de rendre compréhensible Je phtno-
mene a des non-spécialistes, mais la façon dont ils sont émis fait croire à
une certitude qui n’est nullement dans les faits réellement connus. Les phy-
siciens, astrophysiciens ou pas, se fondent sur le caractère prédictif de leur
science pour affirmer qu’ils ont prévu ce qu’ils ont observés, mais ils ou-
blient aussi ce qu’ils avaient prévus et qu’ils n’ont pu observer. La réponse
qu’ils font est de dire qu’ils s’étaient trompés, qu’ils n’avaient pas trouvé la
bonne théorie. Mais alors, leur taux d’erreur réel, quel est-il ? Nous ne
voulons pas diminuer la puissance de calcul et de prédiction de la physique,
mais nous ne sommes pas certain qu’une grande part « d’esbroufe » ne fasse
prendre, au vulgum pecus que nous sommes, des vessies pour des lanternes,
des doutes pour des certitudes. Le modèle de la physique comme science
parfaite n’est donc pas aussi parfait qu’on veut nous le faire accroire.
Les géosciences sont un peu particulieres, leur statut est quelque peu
celui de l’astronomie, l’expérimentation n’y est guère que “naturelle” car
permise par des incidents provoqués par la nature (volcan, tremblements de
terre...) mais leur caractère scientifique tient aux prévisions que l’on peut
réaliser par la suite de l’occurrence d’un événements ou sa mesure (comme
l’est la mesure de l’éloignement des galaxies), mais le calcul ne permet pas
véritablement des previsions, ou bien à très court terme (explosion d’un
volcan, rupture d’une faille terrestre), comme pour le temps qu’il va faire.
On peut cependant nuancer notre première affirmation quant au caractère
« physique » de la chimie, car en ce qui concerne la chimie organique, nous
avons déjà un saut qualitatif qui fait que les mathématiques ne sont plus si
aisément applicables, ce qui nous amène au problème de la biologie, avec la
nuance que comme en physique, nous trouvons ici encore, le même phéno-
mène d’adéquation entre le monde et la structure qu’il donne à découvrir :
L’ADN s’inscrit dans une évolution chimique logique de l’univers. (88)
.. .
Le monde moléculaire est un monde de signes, la chimie est son langage.
(Joël de Rosnay, 1996 : 90)
Mais c’est déja de biologie qu’il s’agit.
l la biologie a laquelle nous raccrochons toutes les sciences de la vie pose
d’autres problèmes. Son statut scientifique est incontestable et incontesté.
Nous n’avons pas lu une ligne qui conteste le caractère scientifique de ce
groupe de disciplines. Et même Popper s’en sert pour fonder ses théories,
alors qu’il nous semble que, malgré leur intérêt novateur à l’époque, les
travaux de Konrad Lorenz ne sont pas aussi incontestables que le jugeait
Popper (mais Lorenz était des rares a travailler dans cette voie, on doit le
reconnaître). Elle regroupe des disciplines où l’expérimentation est reine,
mais où les mathématiques ne sont plus le seul langage. Du moins les
mathématiques telles qu’elles règnent actuellement. René Thom (1983,

98
1993) affirme qu’elles ne traitent pas la qualité, mais seulement ce qui est
mesurable. II propose d’autres orientations, dont la comprehension nous
échappe devons-nous reconnaîlre, orientations qui sont pourtant des ma-
thématiques puisqu’il a obtenu la Médaille Fields 1958 pour les résultats
de ses travaux.. . Il a pu ainsi permettre quelques avancées en des disci-
plines biologiques pures, ou d’autres, qui incluaient certains phénomènes
psychiques comme des questions de santé mentale. Il s’avoue ‘topologue
universel’, ‘métaphysicien du continu’ et a travaillé par sa théorie des
catastrophes les problèmes de la rupture, si fréquents dans nos disciplines
sociales. Le titre d’un de ses ouvrages : Prédire n’est pas expliquer, nous
donne déjà une piste qui nuance encore l’affirmation de la physique
comme unique modèle de la science : la biologie prédit, mais à l’intérieur
d’un continuum. En effet c’est grâce au « théoréme de continuité » enon-
cé par Cuvier au siècle dernier que la biologie prévoit : prenons le cas de
la lignée humaine, tout ce que l’on raconte est fondé sur quelques traces,
quelques chicots et bouts d’os, à part Lucy, notre cousine bipède et arbo-
ricole :
On sait, grâce aux lois de corrélations de l’anatomie comparée inven-
tées par Cuvier, que telle dent s’inscrit dans tel type de crâne, que tel
crâne se place sur tel type de colonne vertébrale, que telle colonne ver-
tébrale s’associe à tel type de squelette appendulaire, que tel squelette
soutient tel type de musculature, etc. Par déduction, on parvient à passer
de la dent à l’animal.
(Yves Coppens, I996 : 115)
Aux détails de scénarios près, nous nous trouvons quand même dans
des descriptions d’un possible éminemment probable. Et pour tous les pro-
blèmes étudiés par les biologistes on peut affirmer qu’aux méconnaissance
près, les scénarios établis sont « vrais », dans l’ici et maintenant imperma-
nent de la science. Mais nous ne voyons plus les mathématiques. Nous
n’appelons pas mathématiques les «tripatouillages » de chiffres auxquels on
se livre dans ces disciplines. Ce n’est pas énoncer une vérité mathématique
de dire que la gestation humaine est de 9 mois, celle d’un kangourou de
quelques 5 jours etc., alors qu’il est mathematique de dire que lI=3,1416. . .
Ces constats ne sont pas « prédits » par une théorie quelconque : on constate

99
le fait en le mesurant. La cohérence trouvée entre les comportements
d’animaux et leur milieu est seulement le fruit d’un raisonnement qui con-
fronte des événements d’ordre divers d’une manière logique. « Exit les
maths. u

JJ n’en reste pas moins que l’observation se double


d’expérimentationspossiblesqui vont permettrede prouver, par experiences
multiples, le bien-fondé des ‘théories’, lesquellessont en quelque sorte
prédictives mais par des opérations formelles de logique et non par des
formulations mathématiquementconstruites,comme le fit Claude Bernard
danssa fameuseIntroduction à la médecine expérimentale. Et une fois de
plus, on doit voir qu’a la différence de la physique, on peut expérimenter
sansavoir besoind’une théorie préalable(RenéThom, 1993: 130). Popper
dira que le darwinismen’est pasune théorie scientifique puisqu’on ne peut
la falsifier, et il lui accorde un statut de programmede recherche: or ce
simplestatut, quoiqu’il en dise, sert à explorer le passéde l’hominisation et
à «coller » les morceaux d’os que l’on trouve ici et là, au hasard ou par
fouilles orientéeslogiquement,or, s’il avait raison,le darwinisme ne servi-
rait a rien. Mais cette conclusion, personnene peut la soutenir, car, il le
confirme lui-même, on n’a rien de mieux à proposer. On voit apparaître
dansles sciencesbiologiquesle comparatismecommearmede connaissance
(voir par exemplel’étude de StephenJay Gould sur le Pouce du Panda dans
l’ouvrage du mêmetitre (1983), sestrois articles sur ce qu’il a appelé la
« trilogie du zèbre », (1984) et les travaux de Darwin qui a pu élaborer sa
théorie en se fondant sur cette méthode (S.J. Gould, 1979 : Darwin et les
grandes énigmes de la vie)

À mi-chemin entre la biologie et la sociologie que nous allons


maintenantexaminer, est la psychologie, qui d’un côtCcomporte une partie
expérimentale forte (même en ce qui concerne la micro-sociologie ou la
psychologie socialecf. Jean-LéonBeauvois, 1992), quoique les conditions
d’expérimentation deviennent quelquefoisd’une telle finesseque les preu-
ves peuvent n’être que des artefacts d’observation. On a ainsi de nombreu-
sesobservations sur l’enfance, on peut se référer à l’article de Peter Mitchell
(1992) sur la perception chez l’enfant et tous les autres travaux publiés dans
la revue de vulgarisation scientifique sur les bébes et les jeunes enfants, dont
les applications donnent toute la validité possible aux expériences réalisées
(Jean Piaget, 1970-a ; François Marchand, 1989, Britt-Mari Barth, 1994,
Antoine de la Garanderie, 1990 et tous les autres travaux sur la dyslexie et
les problèmes scolaires 17).
l la sociologie maintenant (et nous reviendrons plus tard à propos de ce
condensé « sciences sociales - sociologie », mais il plus simple de parler
ainsi à gros traits) : elle complexifie le schéma des sciences tel que nous
l’avons esquissé. D’abord, les mathématiques ne sont plus utilisées que
sous leur forme de statistiques et les mathématiques aujourd’hui disponi-
bles ne sont pas aptes à résoudre les questions qu’elle se pose. Les trois
disciplines les plus élaborées dans cette voie sont la démographie,
l’économie et la linguistique ‘*. La seconde faisait beaucoup rêver les
épistémologues, mais elle est surtout efficace pour prédire le passé et
montrer qu’il ne pouvait être que ce qu’il fut. La démographie elle, par ce
qui la rattache a la biologie n’est qu’une mise en évidence de constantes
(inconstantes et friables, comme le rapport de masculinité à la naissance)
et le déroulement chiffré de tendances lourdes qui parfois frisent la tau-
tologie “. Dire que les démographes se trompent toujours n’est qu’un cas

” Nous faisons mention ici des travaux vtritablement expérimentaux sur la pédagogie, pas
sur les elucubrations a la française comme celle qui a donné que les mathématiques moder-
nes furent appliquées B grande tchelle apres des essais «expérimentaux » réalises. sur des
professeurs de mathématiques du secondaire motivés ! Pages 73-74 John D. Barrow (1996)
se moque cruellement de cette pédagogie aberrante née dans le cerveau chromé de quelques
bureaucrates en mal de promotion et illumines par Jean Dieudonné du groupe Bourbaki, tels
Saint Paul sur le Chemin de Damas par le Dieu des chrétiens.
‘*Jean-Claude Passeron (1992) et in revue Enquête, na l-1995, en arrive lui-aussi B distin-
guer ces trois disciplines comme particuliéres dans le corpus des sciences de l’homme et de
la société.
l9 Un de nos collégues n’avait il pas observe ces deux faits fondamentaux : que les naissan-
ces d’une gentration sont autant de morts quand elle sera éteinte et que « l’enquête prouve
que c’est gtnéralement les femmes qui font les enfants ». On nous dira qu’il existe de
partout des Monsieur de La Palice potentiels et que la démographie n’en a pas le monopole.
Cequenousconvenonsdebonnegrâce.

101
particulier que de dire que les chercheurs en sciences sociales se trom-
pent toujours. La linguistique est la discipline qui séduit le plus les épis-
témologues, mais les schémas et démonstrations qu’elle utilise relbvent
de la logique et non des mathématiques. Quant aux espoirs que souléve
René Thom, il nous faudra attendre que les mathématiciens nous trouvent
des axiomatiques et des théorèmes adéquats a nos problématiques.
L’expérimentation, elle, n’est pas possible. Elle n’existe que dans des cas
rares, à la fois pour des raisons déontologiques, quand bien même ces
raisons n’arrêtent jamais les « savants fous » qui fleurissent toujours dans
les régimes totalitaires, mais surtout pour des raisons que les faits qui re-
lèvent de ces disciplines sont intrinsèquement uniques et non renouvela-
ble. Comment reproduire la Révolution française ou Ia découverte de
l’Amérique ? On ne peut. Même si on reproduit un événement, il ne res-
semble jamais au précédent car la société a changé, les acteurs ont changé
et ne sont plus les mêmes, le contexte a changé... rien n’est pareil. Et il
ne faut pas s’arrêter aux boutades prises au sérieux par des idéologues
comme la phrase de Lénine disant que la révolte de 1905 n’était que la
répetition générale de celle de 1917.. . La Revolution de 1917 n’est pas
celle de 1905, la preuve est qu’elle ne lui ressemble pas. Alors où est le
probléme ? René Thom dtclare à juste titre (certes a propos de sa propre
théorie des catastrophes) :
.*. une ambiguïté. Les gens disent volontiers que tout doit être vt!rtfïé par
l’expérience. Il serait plus juste de faire une distinction entre expérience
et expérimentation. Si l’on étend l’expérimentation à l’expérience, il y a
peu de choses que j’ai dites où l’on ne puisse trouver une représentation
ou une confirmation dans l’expérience. Mais aujourd’hui on ne se con-
tente pas seulement de l’expérience, on veut de l’expérimentation. Or je
pense que l’expérimentation ne devient nécessaire et utile qu’à la condi-
tion que l’on dispose d’un schéma théorique sous-jacent assez précis qui
permette effectivement d’avancer des prédictions. Or le schéma des ca-
tastrophes ne permet en principe pas d’en faire qui soient susceptibles
d’être utilisées pragmatiquement. Il faut, pour utiliser une prédiction de
manière pragmatique, qu’elle soit quantitative.
(1993 : 33-34)
Cette distinction entre expérimentation - impossible en sciences so-
ciales - et expérience, qui inclut l’observation et l’accumulation d’obser-
vations est fondamentale pour notre propos. Quant aux théories qui sont

102
élaborées par la sociologie, on doit remarquer qu’elles ne sont pas exclusi-
ves I’une de l’autre, on est extrêmement gêne de devoir reconnaître que
quoiqu’elles se contredisent, les théories ne s’excluent pourtant pas. Par
ailleurs, elles ne s’incluent pas l’une dans l’autre forcement (Einstein con-
tient Newton qui contient Galilée alors que Marx -qu’il l’ait cru ne fait
aucun doute - ne contient pas Ricardo qui contiendrait Quesnay qui contien-
drait les Économiques d’Aristote), elles coexistent et tclairent les différentes
facettes d’un même fait, au mieux. Au pire, elles restent inutiles ou hors de
propos scientifiquement,

Avant d’aller plus loin nous proposons ces conclusions à ce stade de


notre propos :

l la physique, modèle des sciences telles que les conçoivent les épistémo-
logues, est fondte sur le triptyque : mathématisation (quantitative), expé-
rimentation, prediction. Mais les extrapolations qui en sont faites par la
médiatisation en vigueur dans nos société du spectacle, n’ont pas le ca-
ractère scientifique qu’on leur prête. Certains récits du Big Bang frisent
le mythe, ou y sombrent ;
l la chimie organique et a fortiori la biologie et les autres sciences de la
vie ne sont pas ‘mathématisables’ ; elles se fondent pour avancer sur
I’experlmentation et la logique formelle pour avancer. Elles utilisent
certes les méthodes quantitatives et font usage de la statistique. La com-
paraison prend de l’importance chez elles. Elles présentent un tissu logi-
que ou de continuite, que manifeste clairement le «‘théorème de cohC-
rente » de Cuvier. Fondées sur l’expérimentation et l’observation, ces
disciplines ne disposent pas de schemas théoriques qu’elles peuvent
soumettre à l’expérimentation. Cette dernière se déroule indépendam-
ment et par tâtonnement sans que le but a atteindre soit clair ;
l les sciences sociales, elles, ne disposent quasiment pas d’expé-
rimentation, ni de théories fermes, elles ne sont pas ‘mathématisables’ et
utilisent la logique formelle ; le comparatisme est leur seule arme pOUr

103
Elaborer des conclusions. Leurs thCories ne sont que des programmes de
recherches et leurs conclusions soumises aux variations du temps et de
l’espace. De 1’Histoire. Elles peuvent être quantitatives et faire usage de
la statistique, mais elles ne sont pas « mathématisables ». Enfin, ce n’est
pas parce qu’elles seraient immatures 2o qu’il faut les exercer en croisant
les doigts. Leur statut est, et restera pour l’horizon historique qui est le
nôtre, dans l’ambiguïté que nous leur connaissons.

” R.K. Merton Cmettaitcette hypothèse, dont nous avons dit qu’elle nous paraissait appar-
tenir plus à l’argumentaire polémique qu’à l’argumentaire logique, contestée également par
Passeron, 1996.

104
Chapitre 3
La demande sociale

Qu’est-ce qui fait courir un scientifique ? Le désir de célébrité, la


soif de la connaissance, la faim ? Ou bien ne serait-il qu’un jouet de déter-
minations sociales ? C’est, nous semble-t-il, dans une conception plus sou-
ple des determinations sociales et individuelles que l’on peut expliquer
l’existence de la recherche scientifique. Le chercheur collectif ne serait-il
pas le vtritable sujet des avancées scientifiques car il aurait intégti la de-
mande sociale, dont il est un des acteurs ?

La demande sociale.. . nous ne serons pas très bavard sur cette ques-
tion, car nous pensons que chacun a des opinions bien ancrées fondées en
grande partie sur la perception qu’il a de sa propre personnalité et des rai-
sons qui le font agir, Beaucoup de gens répugnent à ne pas se penser al-
truistes par essence et ont du mal à accepter les déterminations qui fondent
les bons sentiments qu’ils ressentent. Au contraire de beaucoup d’autres
personnes, nous pensons, suivant’en cela le texte magnifique d’Henri Lefè-
vbre sur Marx sur la liberté *‘, que notre liberté ne peut exister que si on
accepte ses propres determinations. 11 illustrait parfaitement la phrase de
Dilthey dejà citée que nous devions être consciemment un être conditionné.
Pour nous, l’homme, à sa naissance, n’est qu’un potentiel (Malson, 1964) et
il est, et a tout a construire, dont sa liberté. C’est une grande partie du fond
du débat féministe né durant les années de notre jeunesse (on pense au
fameux slogan lancé par Simone de Beauvoir : On ne naît pas femme, un le
devient 22, dont on remarquera qu’il nous est difficile de l’accepter ‘s)...
Mais nous entendons parfaitement que cette position un peu cynique in-

2’ La rBférence de ce petit ouvrage, qui comportait des extraits de Marx préfacés par Henri
Lefibvre alors qu’il ttait au Parti communiste, a été égar6e : le livre nous ayant été définiti-
vement emprunté, nous n’avons pu la retrouver.
” Le deuxième sexe, Gallimard, Paris, 2 Tomes, 1949.
23 Notre conférence a Bordeaux à la SociBté d’écologie humaine, dkcembre 1996.
commode ; la même gêne saisit ceux qui, lisant Bourdieu à qui on deman-
dait ce qu’il aimait, répond : «Ce qu’aiment les gens dont je partage
l’habitus ». C’est peu pottique, c’est vrai. De même, nous entendons par-
faitement les grands discours sur l’amour et son éclosion, depuis les obser-
vations désabusées de La Rochefoucault (Beaucoup de gens ne tomberaient
pas amoureux s’il n’avaient pas entendu parler d’amour) jusqu’aux protes-
tations d’Oscar Manoni (L’amour de transfert entre un analyste et sa pa-
tiente est a& de l’amour, 1982). Nous admettons que beaucoup de choses
que nous vivons sont issues d’un libre jeu aléatoire entre ce qui nous cons-
truit, ce que nous vivons et ce que nous sommes seuls à ressentir. Aussi
pensons-nous que batailler sur cette question : la science activité indivi-
duelle ou la science activit6 sociale, est d’assez peu d’intkrêt. Ce que nous
pouvons cependant contester c’est la position de la gratuité des approches
scientifiques.

Nous n’aborderons pas directement cette question dans notre travail,


mais l’activité scientifique est une activité qui demande énormément
d’énergie mentale et la manière dont les Français traitent leur classe intel-
lectuelle (Nonmet l’intellectuel sur un piédestal et “le gonflement des che-
villes” qui s’ensuit génère certaines maladies d’ordre mental : Le chercheur
ne s’autorise que de lui-même, disait Jean Naymard (1995), parodiant ainsi
une citation cékbre de Lacan. Le problème de cette auto-définition est qu’il
faut &tre bien solide psychologiquement pour l’assumer totalement, car il
faut toujours garder à l’esprit le groupe de référence qui est celui de tout
homme : n’oublions pas que les scientifiques, ou pré-scikntifiques, OU intel-
lectuels de toutes les époques antérieures étaient très liés entre eux et
s’écrivaient régulièrement : penser à Érasme, ou à Descartes, ou aux écoles
de la philosophie grecque (Conche, 1987, 1994). Nous avons, quant à nous,
toujours tSté frappé par les proximités psychologiques entre les tares qui
affectent les artistes et celles qui affectent les chercheurs français (les AmC-
ricains sont plus rationnels sur ces questions). En général, on rapproche les
activités scientifique et artistique sur le seul plan de la créativité, ce qui est

106
minimiser les rapprochements au côté positif des choses. Une attitude plus
rationnelle sur le rôle modeste du chercheur et sur le statut de l’intellectuel
en France assainirait les finances de l’État pour une activité devenue normée
socialement, restée encore très artisanale en pratique, quoique son caractère
collectif ne saurait plus faire de doute nous semble-t-il. Il n’en reste pas
moins que nous pensons qu’une grande partie des productions scientifiques
actuelles en sciences sociales du moins, pour celles-la nous sommes com-
pétent croyons-nous, ne sont que de douces élucubrations. Certaines ont
pourtant eu pour conséquences des milliers de morts : le mode de produc-
tion asiatique appliqué par les Khmers Rouges par exemple, ou le mode de
production féodal appliqué par les Hutus au Rwanda avant que Ies vents
mauvais qu’ils avaient soulevés ne se renversent. Hildegard Ruzibiza (1976)
protestait contre le fait que l’on attribuât à l’Afrique de l’Est un schéma
d’analyse qui supposait que la classe dominante était de très faible propor-
tion - moins du pour cent I par rapport à la classe dominée - cas de l’Europe
féodale -, alors que les Tutsi pouvaient représenter jusqu’au tiers du total de
la population des royaumes de l’Afrique de l’Est, qu’ils fussent Hutu ou
Tutsi.
Se fondant sur l’expérience historique certaines personnes pensent
que les scientifiques visent la connaissance pure. C’est d’ailleurs toujours ce
qui est rtaffirmé par nos hierarques quand ils veulent canaliser les activités
scientifiques modernes, «pour mieux faire passer la pilule » des restrictions
budgétaires et des mises au pas. Certes, cette position était grosso modo
valable autrefois. Du moins pour les scientifiques qui n’etaient pas « trop »
asociaux, puisque, souvent, on ne trouve pas trop de distinction entre un
savant socialement qualifié de fou et un fou qui se croit savant. Tout comme
on peut discuter à Ilinfini sur la question de l’art à propos des activités
“maçonniques” du Facteur Cheval ou le passe-temps pictural du Douanier
Rousseau ; de même de savoir si l’activité d’alchimiste de Newton était
encore de la science ou plus du tout de la science. Trancher ces questions
avec des phrases définitives qui ne seraient pas la conclusion de longues

107
analyses cancrètes de l’activité de ces personnes et des résultats concrets
qu’elle a obtenue, nous ne nous le permettrons pas. Il n’en reste pas moins
que longtemps, ce schéma de connaissance pure a pu fonctionner sans trop
de problèmes. Mais ces gens du passé n’étaient jamais des professionnels de
la recherche. La recherche était leur passe-temps, comme d’autres prati-
quaient la chasse, les tables tournantes ou le whist. Avec la Révolution
industrielle sont apparus les professeurs qui ont grossi cette classe
d’intellectuels savants qui faisaient de la science leur passe-temps favori,
dont Lavoisier nous paraît être un bon exemple et dont Théodore Monod
reste, au statut social et aux sources de revenus mis à part, un parfait exem-
ple de psychologie individuelle. Des savants «purs », comme La Conda-
mine, financé par le Roi et ses societés savantes (Simon Leys, 1983), etaient
assez rares et c’était peut-être l’expression individuelle d’un hobby
“collectif dont il faudrait parler 24. La stratégie sociale poursuivie par ces
savants-professeurs ou ces professeurs-savants (leur “arrivisme”, leurs
ambitions autant intellectuelle que personnelle) était conforme à un certain
état de nos sociétes (et présente beaucoup de points communs avec leurs
équivalents mandarinaux de l’Empire de Chine, (Joseph Needham, 1973) à
certains de besoins de leur temps et de leur société et aussi une certaine idée
qu’ils avaient d’eux-mêmes et de leurs désirs de connaissance, L’exemple
nous parait pertinent de ces deux intellectuels contemporains (entre eux)
comme Ibn Khaldûn (1332- 1406) et Pierre Roger de Beaufort (1329- 1378),
pape sous le nom de Gregoire XI, dont on possbde sur l’activité scientifique
de nombreux documents quand il était évêque de Clermont. On peut citer,
pour bien préciser cette position, la phrase conclusive d’un article de Chris-

z4 Mais même dans ces cas, on peut sdrieusement s’interroger : l’Ancien Régime ne s’est
pas seulement intéresse 14envoyer des savants en astronomie, science dont l’impact sur le
quotidien des gens ttait assez faible, il a aussi, par exemple pour Madagascar, envoye des
botanistes qui ont recueilli tout ce qu’ils ont pu : et la, ce n’était pas totalement et con-
sciemment s gratuit » si l’on se réfère aux instructions royales. De même le Père Hue alla
sur commande jusqu’en Mongolie (Simon Leys, La forêr en feu, 1983) Les grandes décou-
vertes ont essaimé sur la planète ; envoyés par leurs autorités politiques respectives, de
multiples ‘chercheurs’ de toutes nationalités se sont répandus de par le monde. Leur poly-
valence est un modèle qui a duré jusqu’à récemment. Les mass-média en entretiennent la
nostalgie (emission sur Monod en avril 1997). les institutions le mythe (Orstom, 1994 :
Images et visages).

108
tian Colombani dans Le Monde (1. 7.1987) à propos de Jean Dieudonnt
(qui fut le dieu donné au groupe Bourbaki) :
Les jours d’aridité, rencontrez donc un mathématicien. kcoutez le mys-
tère des nombres et des figures, admirez ce témoignage vivant des hautes
abstractions où l’homme peut atteindre, et rafraîchissez-vous dans cette
évidence masquée : le but ultime de la science n ‘est ni l’utilité publique
ni i’explication desphénomènes naturels. C’est l’honneur de l’esprit
humain.
(Selon l’expression de Jacobi dans une lettre à Legendre en 1830)
On ne peut que douter de ce type d’affirmation partiale et partielle.
La nature humaine est complexe, ambiguë, faite de chair et d’esprit,
d’idéologie et de rationalité, de désirset de besoins(les Congolaisjoliment
disent: de soif et defaim), cesparolesà l’emporte-piècesne font rien avan-
cer. Une autre observationnuanceet replacehistoriquementde telles asser-
tions sur LA science,il vaut la peine de la citer intégralement,c’est celle de
ClaudeLévi-Strauss:
Il nous semble d’abord que, dans l’histoire des sociétés, les sciences
physiques ont bénéficié au départ d’un régime de faveur. De façon para-
doxale, celui-ci résultait du fait que, pendant des siècles, sinon pendant
des millénaires, les savants se sont occupés de problèmes par quoi la
masse de la population ne se sentait pas concernée. L’obscurité dans
laquelle ils poursuivaient leurs recherches fut le manteau providentiel à
l’abri duquel celles-ci purent demeurer longtemps gratuites : en parti-
culier, sinon peut-être (comme il eût mieux valu) dans leur totalité.
Grâce à quoi les premiers savants ont eu le loisir de s’intéresser
d’abord aux choses qu’ils croyaient pouvoir expliquer, ce à quoi les au-
tress’intéressaient.
j...] La situation s’est retournée depuis quelques années, sous l’effet des
prodigieux résultats acquis par les sciences exactes et naturelles. et l’on
note une sollicitation croissante s’exerçant à i’égard des sciences so-
ciales et humaines, pour qu’à leur tour elles se décident à faire la
preuve de leur utilité.
(Claude Lévi-Strauss,mai 1966, in Aletheia 4 : 193)
11nous sembleque si l’on peut admettre,d’une manièrenuancée,la
gratuité des activités scientifiques dans les siècles passés,on ne -peut
l’accepter aujourd’hui comme seule admissible: d’une part parce c’est se
limiter à une analyse d’ordre psychologiquequi ferait du seul individu le
moteur de l’avancée de la science,d’autre part parce que cela supposeque
l’État resterait indifférent à tout ce qui peut concourir à sa gloire et à son
efficacité, enfin parce que la science a une logique interne, comme toute
activité, humaineou matérielle (toute chose,tout être, concourt à sa survie

109
et à son développement) et le mouvement brownien des stratégie indivi-
duelles fait que, s’il existe un besoin social, une chose va être utilisée. La
poudre noire fait «boum », mais a été utilisée pour les feux d’artifices et la
guerre.. . le cuivre fait de beaux bijoux, mais aussi des haches etc.. . Donc,
poser le problbme en termes d’individus est inadéquat. On a un chercheur
collectif qui est en œuvre, lequel « avance » au hasard des besoin, des idées,
des possibilités.. .

Le simplisme comme système explicatif

En restant aux limites de nos capacites d’analyse, nous voudrions


ouvrir une large parenthèse qui n’est pas du tout « hors-sujet » et avouer
notre étonnement des vues manichéistes et schématiques qui entachent les
études sociologiques (terme pris dans son sens le plus genéral possible) :
dernièrement nous regardions à la télévision le documentaire tourné sur la
révolte malgache de 1949 : parmi les Malgaches il y a deux interprétations
concurrentes de ce qu’il faut bien appeler le sacrifice du premier militant
arrêté part les Français : il aurait été à la solde des Français - ou il aurait été
manipulé par eux - qui l’auraient assassinés pour pouvoir «charger » le
MPLM, au bien il aurait été un authentique héros. La révolte de l’fle
Rouge 25aurait été provoquée préventivement par le colonisateur, ou bien ce
fut l’œuvre de quelques excités, ou bien le plan m0ri par tel ou tel.. . Qui ne
voit pas que l’explication est à déterminations multiples ? Que la révolte
malgache de 1949 a Cté tout autant manipulation du colonisateur
qu’aspirations sincères ? Quant à ceux qui ont été broyés; ce n‘est pas qu’ils
étaient manipulés, c’est qu’ils étaient « manipulables » vu leurs positions-
charnière et cela quoiqu’ait été la sincérité de leur action. Parfois, nous le
pensons, l’une d’elles peut être déterminante et tirer la totalité, mais les
autres y concourent car, sans elles, rien ne se serait passé. Parfois la victime
est purement la victime, elle est totalement « innocente », victime involon-
taire ; parfois elle concoure a son asservissement ou à sa perte, mais parce

” Voir le film : L’insurrecfion de I’he Rouge, de Daniéle Rousselier, pr6fac6par Alexandre


Adler, Ane, 1994,60 mn.

110
que son asservissement et sa perte se seraient produits de toute façon, quel-
que soit son jeu, ou la riposte qu’elle ait tentée : elle devait être « mangée »,
elle n’a contribué qu’a la maniére de l’être. Comme le cerf forcé est finale-
ment massacré quelque soit la stratégie de survie qu’il ait choisie : elles
étaient toutes « mauvaises ».

Une explosion volcanique donnée est le résultat de nombreuses


“causes”, personne n’en privildgierait une, unique : pression de la nappe du
magma, rupture du manteau solidifié, pluies extérieures ayant saturé et
affaibli ce manteau, autres conditions internes et externes... On le sait, on
analyse. Mais qu’il se produise l’équivalent en sciences sociales et tout est
réglé en quelques assertions imbéciles et un ou deux boucs émissaires : Mai
68 ? Un juif allemand. La révolte malgache ? Le Gouverneur ou le MPLM.
Le Viet Nam ? Ho Chi Minh. Le stalinisme ? Staline (dirit Trotsky, person-
nage subtil, mais quand il ne s’agissait de son ennemi principal, il devenait
sectaire probablement pour nier, qu’avec Lénine, il lui prépara activement
les conditions d’émergence). On cherche, en sciences sociales, où les phé-
nomènes sont encore plus complexes que dans les sciences de la nature, des
réponses simples, univoques ou simplistes à des déterminations concouran-
tes multiples 26. Le phénoméne nous a toujours étonné. Du temps de la
Guerre froide, tout avait une cause unique : l’impérialisme américain et ses
valets français étaient la cause de tout, ou bien la politique communisto-
soviétique. C’était à croire, comme nous le faisions souvent remarquer que,
dans ce cas, et selon chaque système explicatif, les « claques » qu’ils rece-
vaient l’un ou l’autre étaient des « auto-claques ». Dans tine telle optique, le
régime communiste soviétique a programmé la construction du mur de
Berlin parce qu’il avait en vue la Perestroïaka. Or les situations sociales sont
complexes, tout le monde en est bien d’accord. Il y a un mélange de con-
traintes (démographiques, de conditions matérielles d’existence., .), d’effets
pervers (l’accumulation néfaste ou bénéfique de décisions individuelles,

26Les phbnomenes sont plus complexes parce que leurs déterminations sont celles de la
matière, qui continuent d’agir, avec en plus les consciences individuelle et collective qui
réagissent.

111
contradictions de logiques), d’idéologie, de hasards individuels, de straté-
gies et d’aveuglement., . et on ramène tout cela iI une décision unique. Un
volcan explose et tout le monde est bien d’accord que c’est parce qu’ici et
maintenant sont reunies les conditions de son explosion ; c’est un événe-
ment unique, une conjonction de faits. Mais qu’explose la Yougoslavie et on
va sombrer dans des schématismes et des jugements que renierait pas
l’Inquisition. Il est vrai que l’analyse des Cvenements recuse souvent les
analyses aléatoires. Que la nature soit déterministe - comme l’aurait aimé
Einstein -, ou pas - comme le soutient Conche -, est indécidable, indémon-
trable. La conclusion que donne la science n’est jamais que temporaire, elle
donne raison à l’un, puis à l’autre (et chacun reste convaincu dans le trt-
fonds de son cœur de ce qu’il pense contre la théorie dominante du jour). Il
est plus aisé de pratiquer les sciences en étant déterministe. Cela simplifie le
problème : il a toujours une solution, reste à la trouver. Mais dans la ma-
nière dont sont pratiquées les sciences sociales, on reste etonné qu’on les
veuille déterministes d’une manière bête, ou bestiale. On leur trouve tou-
jours un élément explicatif simple. Pourtant le jeu des grandes structures, la
« tyrannie des décisions individuelles » *‘, la dynamique historique, le jeu
des acteurs et les relations dialectiques entre le tout et les parties.. . tout cela
devrait interdire de parler à l’emporte-pièces. Pour suivre Feuer (1978), on
peut affirmer que si e=mc2 dépendait de Zurich et son bouillonnement
intellectuel et d’Einstein et ses interrogations ** - l’un sans l’autre n’aurait
rien donné -, de toute façon on aurait trouvé la relativité (qui alors ne
s’appellerait pas la relativité, nom très particulier que lui a donné Eisntein,
écho des interrogations de l’Académie Olympia, à laquelle il appartenait
avec les autres jeunes de sa genération 2g). On aurait attendu un peu pour
trouver la formule, Mais il y a de multiples manières de parler du monde, et

27 Référence kgarée, ouvrage traduit de l’américain, dont le titre etait Lu tyrannie des petifes
décisions.
2sEinstein était un individu exceptionnel, mais tout individu est exceptionnel puis-
qu’unique. Seuls certains ont la chance de le montrer.
” L’autobiographie de Popper (1974) donne rtellement à vivre le bouillonnement de la
jeunesse zurichoise de ces années.

112
nombreuses sont celles que l’on ne connaîtra jamais. Basil Davidson
(philosophe américain) :
Il existe unè foule de manières de parler du monde, dont la plupart ne
seront jamais découvertes.
(Le Monde,28.6.1994)

Revenonssur cette questiondu hasard,épineuseentre toutes, nous le


reconnaissons.
Il est vrai qu’isoler le hasard,le reconnaîtrecommealéatoire
(conjonction apparemmentaleatoire de lignéesdéterminéesd’événements)
est gênantintellectuellementparlant. Einsteinutilisait les probabilité comme
un pis-aller dansun univers qu’il pensait déterminé,nous-mêmepostulons
le déterminismeparce que nousne sommespascapablesde penserle monde
commealéatoire,ce qui est notre sentimentprofond.

Il nous faut rtcuser les analysesindividuelles de ce que veulent les


gens: Faidherbe a conquis le Sénégalparce qu’il voulait l’abolition ede
l’esclavagepour en arrêter l’approvisionnementà la source(volonté d’ordre
individuel), les g6néraux du Putch d’Alger étaient sincèreset Dzerjinski
fonda la sinistreGuéptou pour faire le bien. DansL’orme du Mail, Anatole
France présenteune scèneterrible d’une action décidée avec une lucidité
féroce par un directeur d’école au nom de ses« valeurs»... Les conditions
individuelles de décisions d’action sont dénuéesde valeurs explicatives,
maispas de consequences(voir les travaux de la psycho-histoire: Bizière,
1986). L’enfer est pavé de bonnesintentions. Donc les intentions sont nulles
et non avenues.Elles n’expliquent pasle développementde la science: elles
n’expliquent que le “pourquoi” d’Einstein découvrant la relativité (Feuer,
1978), ou celui de Christophe Colomb débarquanten Amérique (qui n’y
serait peut-êtrepas arrivé s’il avait été financé par le Roi d’Angleterre ou le
Roi de France a causede la latitude de son point de départ). Par contre si on,
prend la phrase de Jacobi cité par Colombani plus haut comme étant
l’expression d’un chercheur collectif, le but ultime de la science .. . est
1 ‘honneur de l’esprit humain. On ne peut pas non plus accepter cet excès
d’honneurcar y prétendentalors, avec plus de titres peut-être, l’humanisme,

113
la charité, la compassion, l’amour, etc... Donc, pourquoi seulement lu
science, cette nouvelle noblesse, dont se gaussait Rimbaud ?

Dire au contraire que le chercheur n’est qu’un assoiffé d’honneurs et


d’or, que Christophe Colomb n’aimait que la richesse, que Cortès n’aimait
que le pouvoir, que Becquerel ou Nobel ont inventé « sur ordre » est tout
aussi stupide. Combien, enrichis, n’ont-ils pourtant pas repris la mer 1
Combien, glorieux, n’ont pas repris le chemin de la paillasse ? A chaque cas
particulier ses conditions particulières. Comment alors doit-on, selon nous,
poser le problème ? Que ce soit pour les grandes découvertes de l’esprit
humain (au rang desquelles on peut mettre celle de l’Amérique par les occi-
dentaux), on peut dire que le vrai phenomène est «quelque part » entre
l’individu et le collectif, variable selon le point en discussion. Mais que
jamais l’un est sans l’autre et l’autre sans l’un. Même dans le cas des décou-
vertes de Mendel pensons-nous. Nous en tenons à notre hypothèse de
« chercheur collectif », qui nous paraît une solution tEgante pour traiter le
problème sans avoir la prétention de régler : 1’ les cas particuliers, 2” la
généralité complexe.
Notre hypothèse de base est que l’individu, LE chercheur, a integrb
l’ensemble des déterminants de sa société et des problèmes, comme l’artiste
d’ailleurs avec qui il a certains points communs comme on l’a signale.
Sinon, ce n’est pas un chercheur, sinon, ce n’est pas un artiste. Par ailleurs,
en tant qu’individu le chercheur (laissons l’artiste aux critiques d’art), a
besoin de vivre, il a aussi de l’ambition, il a envie de faire quelque chose
d’intéressant de sa vie, il a sa propre définition de ce qui l’intéresse lui.. . On
a donc un profil de carrière glissant d’un plan à l’autre dans une carrière
réussie. (Tout comme une vie réussie est un glissement de plans à plans :
privé, public ; travail, loisir ; sentiments, contraintes...) On peut se référer
au Portrait d’un biologiste en capitaliste sauvage de Bruno Latour (1996 :
100-130). Le chercheur individuel assimile les besoins de la science de son
temps, et c’est ce phénomène qui explique que les idées que nous explojtons
sont celles que nous avons eues jeune. Les besoins, ce sont les problèmes :

114
la vitesse de la lumière pour Einstein, l’analyse longitudinale pour de muiti-
ples sciences depuis 30 ans, la structure pour la génération qui nous a précé-
dé... et il va chercher l’opportunité concrète de ce “sentiment”, de cette
intuition, de ce feeling. S’il se trompe, il échoue. Et l’échec est monnaie
courante. On est bien d’accord en peinture qu’il y a de grands maftres, des
peintres mineurs et tous les autres qui n’ont produit que des « croûtes ». En
toute activité sociale c’est pareil : nous connaissons cent réparateurs de
motocyclettes sur la Region parisienne, 3 sont des génies, 10 sont bons.
Avec les autres, Il est préfèrable de vérifier les réglages.

Nous voudrions analyser notre cas en ce qui concerne deux recher-


ches : celle sur Fakao et celle sur la “sante mentale”, pour faire comprendre
notre point de vue que nous reconnaissons avoir du mal a exprimer en de-
hors de sa forme synthétique de c( chercheur collectif ».

Lorsque nous sommes arrivé au Sénégal en 1964, notre ambition


était d’effectuer une recherche et une seule puis de nous diriger vers le
secteur privé des bureaux d’ttudes. Ces contraintesnous avaient amenéà
penserà effectuer une monographie,de quoi ?, peu nous importait à vrai
dire. Nous n’avions pas penséque nous pourrions faire quelque chose en
démographie,vu Ies problèmesde datation desévénementsen Afrique, et
nous restions très ouvert aux possibilités qui s’offriraient, Ce que nous
savions (nous sommestoujours aussi sQr de ce que nous pensionsalors)
c’est que nos études de démographienous avaient laissé fort dubitatif.
N’ayant pas exactement compris le débat transversal/longitudinalqui, pa-
raît-il, divisait I’INED à l’époque (notre intérêt pour ies cours de Louis
Henry, nousles avions cru fondé sur notre goût pour desétudesd’histoire),
quand le R.P. Victor Martin nous parla de l’idée d’exploiter des registres
paroissiaux, ce fut une illumination. Nous nous rappelonsque nous n’en
avions pasdormi de la nuit, comprenanttout ce que nous pouvions tirer de
cette idée : exploitation de registresparoissiaux,mais surtout confrontation
avec une enquêterétrospective de terrain. Et danscet ordre : dépouillement
J& enquête.L’analyse longitudinale, concept que nous n’avions pas vrai-
ment compris mais qui nous parut aller de soi : rapporter les événements
dans leur suite à l’individu qui les vit, devait être appliquée comme décou-
lant de données que notre imagination nous présentait comme réelles. Quant
à la technique même de l’analyse longitudinale, il fallut l’intervention, que
nous pourrions qualifier de “musclte” de Louis Henry - qui ne passait rien à
ceux qu’il estimait -, pour nous faire comprendre théoriauement ce que nous
faisions dans ce travail 3oCe fut la même chose, le génie mis à part, lequel.
ne figure pas dans notre camp, qu’Einstein comprenant, dans une conversa-
tion de caf’6 avec Alfred Grossmann, tout l’intérêt de l’analyse matricielle
pour « son » problème. Dans ce cas-ci, il paraît que la volonté individuelle,
la « soif de connaissances nouvelles » ait été le moteur. Pourtant, ce faisant,
il semble &Vident que nous répondions, quant à nous, en engageant cette
recherche, à la « demande sociale » : à la croisée de plusieurs chemins, ceux

de l’avenir des recherches dans le secteur considért, ceux des besoins en


connaissances que nous éprouvions, notre ambition de maîtriser une disci-
pline scientifique, faire quelque chose qui ne soit pas une redite, mener une
vie intéressante quelques années au Sénégal, s’occuper durant un séjour
obligatoire,. .
Dans le deuxième cas, tout fut différent, et nous avons là, au con-
traire un financement que nous obtenons pour et avec un ami, Jean-Louis
Ravel, psychologue, qui travaillait avec le Pr Collomb à I’HôpitaI psychia-
trique de Dakar-Fann et qui nous avait demandé quelques « tuyaux » statis-
tiques. L’OMS de Genève, Organisation mondiale de la santé, voulait ef-
fectuer des études sur l’adaptation en termes de sante des migrants ruraux a
la ville. La question ne nous intéressait pas et nous avions donc proposé « le
bébé » à Ravel. De fil en aiguille (réticences de I’OMS à la psychiatrie,
amitiés personnelles, possibilités institutionnelles., .), on monta un très gros

‘a II nous avait montrk en particulier que nous n’avions pas réussi à comprendre théorique-
ment que nous utilisions des faits k la fois comme concepts, comme Evénements et comme
individu (par exemple, un naissance est un Événement chez la mère, un individu et une fin
de grossesse.. .)

116
projet,. Les détails vécus sont sans intérêt, pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-
là ? Comme l’affirme Theodore Caplow (1970) : qu’importe. Le chercheur
n’est pas comptable de préciser pourquoi il fait ceci plutôt que cela,
l’important étant qu’il le fasse et bien. Mais la logique de ce projet “santé
mentale et physique des migrants de Niakhar vers Dakar” (Lacombe et al,
1977) nous entraîna fort loin : vers les phénomènes d’adaptation, sur la
mesure des migrants zone de départ / zone d’arrivée, sur la mesure de la
santé mentale selon les hypothèses de Leighton, sur la ville, sur le retour
identitaire des migrants avec l’âge, sur la notion de groupe de migrants, etc.
Dans les deux cas, nous voyons que la demande sociale est une &-
mande intégrée par le chercheur. C’est une demande qu’il transforme en défi
personnel, mais qui lui est extérieure : a un certain moment de l’état de la
science, il existe certains problèmes (nous parlons quelquefois de
“l’inconscient” d’un système ; ce qu’il semble viser, vision un peu téléolo-
gique il est vrai, mais nous n’avons pas les capacités théoriques pour résou-
dre tous les problèmes qui se posent à nous 31). Pour des raisons qui font que
l’on est un scientifique ou non, on les intègre au plus profond de soi pour les
poser et les résoudre, avec ou sans succès. Mais certaines questions restent
immatures ; tout en étant latentes, elles flottent dans l’air, comme des idées,
elles restent impAcises, car « imprécisables » dans l’état actuel des problé-
matiques scientifiques ; tout individu doit se méfier d’être des rares et mar-
ginaux à les chérir. 32

3’ Nous reparleronsde cette questionà propos de l’anthropologie et ce qu’en dit Bourdieu


en 3tmc partie.
32 On comprendra que la folie n’est pas loin si l’on veut avoir raison contre tous. Ou que
l’on soit atteint par le dtcouragement devant trop d’opposition (le nôtre concernant la
continuation de nos recherches sur l’exploitation des registres paroissiaux confrontée B des
enquêtes de terrain n’a pas ett pour rien dans notre orientation scientifique ulthrieure). Mais
on doit bien constater que beaucoup de travaux sans grand int&êt ont frisa le génie. Nous
devons nous abstenir de jugements dksobligeants, mais comme devant certaines œuvres
d’art, quand on regarde certaines recherches, on ne peut que se dire que l’auteur est passé &
côtt du problbme, B c6te de la demande sociale. L’auteur paraît avoir toutes les cartes en
main mais il ne les joue pas. Parce qu’il n’a pas compris, ou pas OS~, ou parce qu’il n’en a
pas eu le courage. Ou que c’&ait trop tôt (mais en g&kral, dans ce cas, le chercheur le
perçoit, sauf si la guerre qu’il a engagé contre le monde entier pour faire admettre ses idées
a fini par lui déranger ses facultés mentales. Dans ces cas, le phénomène du “bouc em&-
saire” de la midsis chère à Rend Girard fonctionne i% plein et l’on comprend bien que ce
fut le cas de quelqu’un comme Reich, victime autant de I’establishmenc que de lui-même.
La demande sociale existe donc même quand elle est peu apparente.
De toute façon, c’est elle qui va accorder les financements de recherches
ultérieurs. Ceci est clair nous semble-t-il pour des recherches extrêmement
coûteuses en astronomie, mais aussi pour de simples projets de sciences
sociales. Cependant, continuer contre vents et marées un projet intelligent
mais condamné socialement, c’est risquer sa santé mentale. Nous en som-
mes totalement persuadé. Nous disposons de quelques exemples de gens qui
n’étaient ni plus bêtes ni plus fous que nous et qui pourtant le devinrent et le
sont toujours pour s’être dispensé de ce recours au réel collectif de l’état
actuel de la science. Avoir raison trop tôt c’est avoir tort. Et nous sommes
bien d’accord avec Popper (1989) quand il fustige le concept de scientifique,
d’artiste ou de novateur incompris, comme Btant une grosse bêtise de ro-
mantiques.
La demande sociale a un autre sens que nous ne pouvons pas omettre
ici : c’est la logique interne de la science, secteur par secteur. Cette logique
interne de la science est souvent contestée par ceux qui soit l’aimeraient à
leur botte et attribuent le choix des sujets de recherche qui émergent à une
main étrangère qui voudrait déstabiliser l’État (on a eu en France un bon
exemple avec les remous post-1968 quand tout sujet sociologique était
contesté par la hiérarchie administrative). Elle l’est aussi par ceux qui trou-
vent bien pratique de croire que si c’était eux qui définissaient les sujets de
recherche, ce serait parfait. On a eu ce genre de tendance « apocalyptique »
durant les trente dernières annees. Les reformes de 1’Orstom de 1982 et les
debats qui les ont précédées en sont un parfait et ubuesque exemple
(Orstom, 1982). Illusion de croire que l’inverse de ‘mauvais’ est ‘bon’,
quand il peut être pire. Ainsi, le constat de ce que la science africaniste était
‘coloniale’, position ‘rationnelle’ vu le contexte historique, a amen6 certains
à vouloir la rendre non-coloniale. L’idée de départ était bonne mais le ré-

Par contre la théorie du Big Bang a et6 menée par un physicien ancien avocat, qui sut faire
admettre sa théorie rtvolutionnaire en arrivant.. a faire signer l’introduction négative a son
article par son opposant le plus dangereux, pape de la discipline dans les années 20-30 !, la
signature a facilite la lecture de l’article et désarmé les opposants qui ne voulaient pas
heurter un favori du grand chef).

118
suitat n’a jamais été à la hauteur des intentions. La raison est que, dans une
activité humaine,il est difficile de séparerlescausesdes effets :
Nous croyons que, comme dans toute société totalitaire, les produits
(statistiques entre autres) du système colonial sont le reflet des formes
monolithiques du pouvoir et qu’à ce titre, dans un premier temps, il est
vital de s’interroger sur la place des statistiques de population dans
[‘ensembleet, dansutt secondtemps, de cerner notre positionperson-
nelle, en tant qu’analyste, face au système et ces produits
(Raymond Gervais, 1986 : 13)
“Nettoyer” une discipline de son caractbre raciste par exemple
(l’anthropologie, culturelle ou physique) est louable, mais ne peut se con-
tenter d’intentions et de bonnevolonté. Nous nousen étions rendu compte
en nous lançant dans la refonte des basesd’enquête (Gueye et Lacombe,
1977).Tout cela était inttressantmaisd’une productivité incertaine.

Prenonsl’exemple du ménagecomme unit6 d’observation : que ce


soit pour desraisonsobjectives pures (qui diraient que le ménageserait un
concept opératoire obligatoire), ou pour des raisonsque les outils mis au
point au cours de plusieursgénérationsde scientifiquessocialementdéter-
minésdes sociétésoccidentalessonf ainsi qu’ils fonctionnent avec ce con-
cept et/ou que ce concept est critiquable maisqu’on n’ait rien pour le rem-
placer, le résultatest le même.On a aussila possibilitéde faire du racismeà
l’envers et de déduire que ce qui n’est pas occidental est “bon” scientifi-
quement(et donc que c’est les Noirs qui ont découvert l’Amérique comme
il l’a été soutenuà Dakar en 1991, alors que le problèmeest idiot puisque
l’Amérique a été découverte concrétementpar les Indiens et intellectuelle-
ment par Amerigo Vespucce33). On a quelquestextes intéressantssur le
sujet, de la part de gens que nous estimonsfort, surtout quand ils ont su
raison garderdans“l’iconoclastie” militante (Copans,1979,Edmund Leach,
1968, Temps Modernes, 1971, Copanset al, 1975, Jomo Kenyatta, 1960,
Gérard Leclerc, 1972, Abdoulaye Bara Diop, 1989...)

33 Quant a I’idCe que des hommes venant d’autres continents aient pu débarquer par hasard
en Amérique, comme ont dériv6 sur des îles vég&ales des animaux à la suite de longues
errances en mer, elle est tellement Cvidente qu’en discuter est sans intérêt : le probléme
n’estpas le fait, c’est les conséquences - linguistiques, techniques, génétiques.

119
Retenons que la demande sociale est en partie liée à une demande
interne a la science, elle connaît a l’évidence un certain nombre de dévia-
tions d’ordre politique (ou d’oppositions politiques), mais aussi un certain
nombre de raffinements qui sont des demandes internes de la disciplines.
Mais on peut s’interroger sur ce qui est, déjà, des déviations de la demande
sociale, qui n’est plus la demande de la science et de la sociétt, mais des
demandes formulées par un sous-groupe qui se croit en charge de la science
particulière qu’il gère, comme un rentier ses capitaux : on doit à cette atti-
tude de belles déviations comme les delires sur le terrain par les anthropolo-
gues, ceux sur le quatrième, puis cinquième etc., chiffre après la virgule des
statisticiens, la description des « margouillats à la colonne vertébrale tor-
due » (Notes africaines, 1955), celle des petits bancs du Senégal, la poésie
du Big Bang, les délires sur la physique bouddhiste et autres joyeusetés de
scientifiques en folie qui s’oublient dans la tâche et oublient leur tâche.

Car enfin, dernier aspect, qui est assez désagréable mais inévitable :
la demande sociale c’est aussi l’effet d’un groupe de pression, les scientifi-
ques, qui se battent avec les armes de leur société pour survivre dans leur
être, comme tout être vivant. Une société humaine est composée de groupes
d’hommes qui ont des intérêts (intellectuels et matériels) en commun et qui,
« naturellement », les défendent et cherchent à les étendre. Les scientifiques
n’échappent pas à la règle, Dieu merci, comme les mineurs, les cheminots,
les médecins, les internes des hôpitaux, les fonctionnaires ou les camion-
neurs et tout autre groupe socio-professionnel. En demographie, les recen-
sements internationaux nous ont toujours plus paru être l’effet d’un groupe
de gens ultra-spécialisés sur la question, que d’un évident besoin de la re-
cherche démographique 34. Nous avons assisté à quelques échecs d’im-

M C’est une réflexion que nous avons souvent entendue dans les services statistiques natio-
naux des pays africains que les recensements que leur rkclamaient les officines spécialis6es
des Nations Unies ne correspondaient pas aux besoins exprimés par la struture de I’fitat.

120
plantation de sujets de demande sociale : le coQt de l’enfant, par exemple 35.
Parfois, c’est la société qui pousse à la consommation : on a aujourd’hui un
bon exemple de ce type de demande sociale avec les études sur le SIDA, oil
il y a plus d’argent que de groupes scientifiques sérieux, même en élargis-
sant le concept aux marges du <<pas-du-tout-sérieux » (mais en excluant les
purs folkloriques) 36. Il est toujours étonnant de voir une activité humaine
déviée de son origine et de sa pertinence par des intérets individuels aggluti-
nés en logique sociale. Mais l’examen actuel des ONG charitables sur le
Tiers Monde est plein d’enseignements : quoiqu’on en dise, beaucoup sont
devenues des moyens de voyager sans débourser un sou. Sans parler des
scandales récents qui ont affecté des ONG comme I’ARC, association pour
la recherche contre le cancer, qui n’est qu’un petit morceau de la part émer-
gée de l’iceberg (Lacombe, 1996) 37.

Mais après avoir dit le négatif, redisons le positif : la science est une
activité sociale collective et si l’on peut critiquer certaines déviations de ce
groupe de scientifiques, ce que l’on peut dire, c’est qu’il fonctionne encore
dans nos sociétés. Bien malin qui dira pour combien de temps encore et bien
imprudent qui dira que c’est pour l’éternité.

35 Quand, au Colloque d’Edimbourg sur l’histoire demographique de l’Afrique (African


Historical Demography, 1981), nous avions reçu la reconnaissance sociale de nos travaux
sur Fakao et qu’un de nos interlocuteurs americains regrettait que nous eussions abandonné,
notre réponse n’avait tté que celle-ci : scientifiquement oui, mais en terme de santt men-
tale ? Le lecteur comprendra toute la reconnaissance que nous avons éprouvée pour Louis
Henry et plus tard JC Caldwell qui seuls, durant tarif d’années, reconnurent l’intérêt de ce
travail sur les registres paroissiaux ! Quand il furent repris, la mode était venue des grands
thémes, et l’affaire est dbsormais entendue. Aujourd’hui, les changements en Afrique sont
tels que ce projet n’a guère de chance de se voir utilisé (pensons aux “mines” qu’étaient le
Ruanda, le Burundi, le Zaïre, le Burkina dans les années 60 ou 70 !)
%n spécialiste international signalait en 1994 qu’il y avait de sérieuse diffcultbs à dépen-
ser les credits alloués, même en prenant les bquipes peu sérieuse qui P&endaient travailler
sur le SIDA.
“Dans les projets farfelus d’ONCi dont nous avons eu récemment connaissance (mars
1997) figure un projet pour un pays du sud de la Méditerranée fondé sur une étude qui ne
concernait que quelques départements limitrophes de I’Ile et Vilaine., . La supercherie
apparut parce que celui qui avait « vendu b> le projet avait oubli6 de nettoyer le texte des
références franco-françaises l Mais « l’etude » avait mobilise à travers le dit pays :
5 «experts humanitaires », 5 véhicules tout-terrain, pour transporter femmes et enfants
naturellement. Cas exceptionnel ?

121
Chapitre 4
L’information scientifique

L’information scientifique est une des questions-clés des sciences de


l’homme et de la société. Dans les sciences physiques, la mathhmatisation
permet une élaboration raffinée des faits aux théories et la compréhension
claire des différences entre fait brut et fait élaboré, ne pose pas de problèmes
dirimants à la recherche.

Connaissance vulgaire, connaissance scientifique

Les sciences physiques et chimiques, dans leur développement contem-


porain, peuvent être caractérisées épistémologiquement comme des do-
maines de pensées qui rompent nettement avec la connaissance vulgaire.
(G. Bachelard, 1992 : 12) L3s]
À la diff6rence dessciencesphysiquesoù l’information scientifique
est aujourd’hui parfaitement norméeet en rupture avec le senscommun et
avec nos perceptions, tant en ce qui concerne la nature des phénomènes
observés,que le caractère de haute technologie des instrumentsutilisés et
que l’expression des résultats par des outils mathématique(au point où
quelquesphysiciens, parmi les plus grands et les plus révolutionnaires de
notre époque,doutent que nous« comprenions» ce que nousmettonsà jour,
car ce que nousdécouvronsest trop en rupture avec notre senscommun 3g),
les sciencesde l’homme et de la société, elles, restent d’une incroyable
banalité dansleur expression,quelquesoit le caractèreraffiné des concepts
d’observationet d’analysemis au point. Et d’ailleurs, logiquement,plus que
pour les autressciences,la mode langagièrese saisit desconceptsélaborés
et desmotsforgés par ces disciplinesdanssesdébatsde socibté.

38Nous citerons en général Bachelard dans l’efficace compendium qu’en a dressé Domini-
que Lecourt au PUF : Bachelard, Épistémologie, rextes cfwisis, 1992. Les textes utilisés
dans ce chapitre sont ceux tirés de Rationalisme uppliqué, 1949, ouvrage que nous n’avons
d’ailleurs pas en référence.
‘YCette observation est un argument qui nous paraît à verser dans le dossier que ce que
nous dbcouvrons existe bien indépendamment de nous, même si le langage particulier dans
lequel nous le d6crivons dtpend lui de nous.
Bachelard, quant aux sciences physiques, déclare que cela est du au
caractère indirect de la mesure en physique et en chimie (entre une balance
Roverbal et un acdltrateur à particules, la différence est effectivement de
nature et relève d’un saut qualitatif et non pas seulement quantitatif). Il en
déduit :
Le seul fait du caractère indirect des déterminations du réel scientifique
nous place dans un règne épistémologique nouveau. [...]
. .. théorèmes réifib.. .. ce que 1‘homme&& dans une technique scientifi-
que.. . n’existe pas dans la nature et n’est même pas une suite naturelle
des phénomènes naturels.
(1992 : 13)
Car pour observer des phénombnes, l’homme provoque des opéra-
tions qui n’existent pas dans la nature.
Bachelard nous propose là une possibilité de distinguer deux types
d’expérimentation : les expérimentations qui, par des opérations physiques
n’existant pas dans la nature, produisent des phénomènes qui, en tant
qu’événements particuliers n’existent pas dans la nature (ne serait-ce qu’à
cause de leur pureté d’apparition), comme la séparation des isotopes,
comme le courant électrique dans une patte de grenouille par exemple, de
l’expérimentation de phénomènes qui existent indépendamment, qui pré-
existent, comme l’observation des planètes par des télescopes placés sur des
sondes spatiales. Peut-on dire que cela est comme les observations de scien-
ces naturelles ? Oui, car les observations sont répétitives, même si les évé-
nements singuliers ne le sont pas. Peut-on alors dire comme celles de scien-
ces sociales ? Non, car les événements sont singuliers et ne sont pas repro-
ductibles pour celles-ci.
Pourtant, on peut affirmer que l’information scientifique a une ca-
ractéristique : c’est une information construite selon une procédure qui vise
à l’objectivité dans le but de soutenir des analyses dans un domaine précis.
Et c’est ce caractère qui la distingue d’une autre information. On peut dire,
certes, qu’une information quelconque peut devenir une donnée scientifique,
mais elle doit pour cela subir une série de manipulations critiques qui la
norment pour un usage donné. Les historiens sont tellement familier de ces

123
opérations que le lecteur trouve « normal » les analyses préalables qu’ils
effectuent de leurs documents, mais toute discipline doit recourir à cet effort
quand elle utilise des informations : la critique des sources effectuée
d’Ernest Labrousse sur les setiers de l’Ancien régime qui établissaient le
prix du grain avant la Révolution française (Cours EPHE, Paris, 1964),
celles de Fleury et Henry (1965) sur les registres des paroisses, celles de
Paul Murray Kendall (1971) sur les rapports des ambassadeurs vénitiens
auprès de la Cour de France à la Sérénissime République de Venise ou de
Jean-Louis Planche (1995) sur le pogrom algérois de 1925, portent tous la
marque de ce professionnalisme qui se fait oublier tellement il paraît
« kvident ». Ce travail préalable, en matière de sciences sociales, est primor-
dial et premier. On le trouve dans les disciplines biologiques également
(Darwin, Gould, Coppens., ,)
La distinction qu’il faut savoir faire est celle qui sépare donnée et in-
formation. Pour traiter de ce sujet, nous disposons de deux documents
d’importance quoique de litthrature grise 4o Ils vont servir de base B notre
propos, et montrer que les projets empiriques mont& avec la meilleure
bonne foi et le plus grand enthousiasme, ne solutionnent pas forcément les
problèmes conceptuels, qui doivent être trait& à leur propre niveau : scienti-
fique.

Donnée et information

Les données représenk-nr les valeurs mesurées d’un paramètre et per-


mettent de connaître quantitativement une dimension arbitraire d’un
phénomène. L’information est le résultat d’une déduction et d’un ensem-
ble d’indicateurs, elle est très d#kile à quantifier. fille ne oeut être uti-
lisée pue dans le domaine où elle a été faire.
(J. Noël, 1991 : 4) [souligné par l’auteur]
C’est la mise en place de grands projets de systèmes d’information
géographique qui a révtlé les imprkcisions sur lesquelles reposaient les
études de sciences humaines. En effet, il s’est révélé que la sommation

4o Jacques Mullon, 1992, L’Orstom et les systèmes d’information géographique, Rapport au


Conseil scientifique de I’Orstom, 1992, multigr. : 31 et Jacques Noël, 1991, et si... SIC,
une t&%Mtection renouvelée, Orstom, Paris, 1991, multigr. : 5 + 8. Ces documents nous
avaient paru tellement importants que nous les avions traduits en espagnol en 1992.

124
d’une masse hétérogène d’informations en une base de données informati-
ques posait de nombreuses difficultés conceptuelles.

L’étude de Christian Mullon (1992) fait état des projets différents


montés en télédétection et bases de données (30 exemples) et des dédllu-
sions entraînées par les échecs, prévisibles pourtant, car ce n’est pas un
simple matériel, informatique en l’occurrence, qui va solutionner les diffi-
cultés objectives que connaissent les différentes disciplines scientifiques.
Avec l’apparition de machines informatiques performantes (en particulier le
matériel Sun fonctionnant avec Unix), de logiciels performants (en particu-
lier SAS) et les observations satellitaires (Spot...) il est venu l’idée à plus
d’un scientifique que l’on pourrait effectuer aisément des synthèses en
superposant les informations de différents ordres, la machine se chargeant
de donner les resultats aux questions les plus incongrues. Daniel Hiernaux
(1989) fut, parmi les adorateurs de ce nouveau dieu montant au firmament
de la science, l’un des plus excessifs dans l’espoir de transmettre à
l’informatique la solutionde nosdoutes.Les différents essaisne répondirent
pas à l’attente et ce fut l’honneur de Christian Mullon d’aider à cerner le
problème:

Un SIG (systèmed’information géographique)est, dit-il, la conjonc-


tion de trois axes :

l un outillage permettant la superpositionsde cartes (et c’est ainsi que les


définissentlesanglo-saxons);
l une basede donnéesgéographiquementdéfinies, ainsi qu’un matériel de
gestionde cesdonnées;
l un systbmed’information qui coordonne la collecte des dondes, leur
gestionet leur diffusion selonune dimensionspatiale.

À l’essaiest’apparuque l’on n’avait pastenu compte des subtilités


entre donnéeset informations, en effet, les divergences d’échelles entre
données(Mullon, 1991: les transferts d’échelles),les différencesde nature
entre informations, et lescapacitésdifférentes entre l’homme et la machine
ont créé de très nombreux problèmesque peu d’équipesont su OU PU SO~U-

125
tionner. Dans le premier probleme doit &re versé l’inexactitude foncière
entre géographie et géométrie, la première n’est pas la seconde (la terre est
ronde, on l’avait parfois oublié, les mesures de base étaient fluctuantes).
Dans le dernier problème relevé, signalons, chose tvidente tout autant, que
le cerveau de l’homme n’a rien a voir avec le système de calcul d’une ma-
chine : prenons un exemple simple, la télédétection (image satellitaire)
prend des mesure en un point donné et « mesure » un carré de 100 métres ou
mille mètres de côté, quand on réalise des images a partir de ces mesures en
cartes et qu’on les jouxte, l’œil n’a aucun problème pour « voir » les che-
mins s’ils sont assez larges pour être saisis par le « système 0, mais la ma-
chine elle, n’arrive pas à les calculer, elle ne peut calculer la jonction de
pixel à pixel. Le cartographe, pour rendre visibles les différences, va accen-
tuer tel trait, agrandir telle zone.. . tous choix que la machine ne peut faire,
trop exacte pour approximer en fonction d’un œil et d’un regard qu’elle ne
possède pas.
Les informations ne sont pas des données, Jacques Noël nous a four-
ni dans la phrase liminaire de son texte une définition parfaitement opéra-
toire entre ces deux concepts. 200 mètres est une donnee, une haute altitude
une information. On voit tout de suite les conséquences dynamiques de cette
distinction : le sexe est une information que l’on peut transformer en don-
née, l’âge est une donnée, que l’on peut transformer en information (l’âge)
que l’on peut transformer a son tour en donnée (0 an, l-4 ans, 5-9 ans, etc.),
la catégorie socio-professionnelle, qui peut être fondbe sur des informations
et des données (les revenus, la zone d’habitation, la taille de la famille...)
est une information que l’on transforme en donnée (classe 1, 2 etc.) Et Noël
de conclure :
Dans un GIS (matériel-logiciel) on désire traiter les informations comme
des données et, en calculant un résultat, en faire une nouvelle informa-
tion. (1991 : 3)

126
Et Noël d’insister que le pilotage de tels projets ne doit être confit
qu’au thématicien (Daniel Delaunay 4’) et sous le contrôle strict du raison-
nement et de la représentation des donnkes initiales dans le cadre d’une
application stricte et non fantaisistedesméthodeset techniques.11égratigne
en passantles grandsprojets régionaux ou quasi-continentaux,dont il dit

que
la conception.. . relève des fantasmes des docteurs Folamour de
l’informatique.
Car une méthoden’estjamais « tout-terrain », elle ne vaut que ce que
vaut son application, c’est pour cela qu’en ce qui concerneles SIG, Mullon
dira, en analysant la circulation d’information du monde réel aux données
brutes, lesquellesvont aux basesde donnéesqui alimentent les documents
de synthèsepour revenir au monderCe1dansle schémasuivant :.

1 monderéel ;d;ùnnées brutes 1

documentsde synthèsee basede donnée


Selon les combinaisonsdes axes privilégiés de cette configuration,
Mullon (1992 : 15) détermine7 types de systèmesd’information géographi-
que :
l pour l’aménagement
l pour la cartographiestatistique
l pour l’édition

0 pour la gestionspatiale
l pour la production cartographique

l pour desobservatoires

l pour desconservatoires

L’information scientifique n’est donc pas neutre par rapport aux dé-
marchesempiriqueset saqualité dépend,on peut arrêter ici cette analyse,de
la qualitk desoutils intellectuelsd’appréhensionet de la qualité desdistingo
qui sontfaits par leschercheurs.

” Information particulière, D. Dalaunay a monte le projet SIG de Puebla, Mexique, 1991-


1993 et celui de Tijuana, 1993-1996. Auparavant il avait mont& la base de donnée agraire
de l’Équateur. Voir in Mullon, 1991.

127
Des ouvrages prétendument scientifiques

Longtemps nous avons été étonné de ce que certaines études ou cer-


tains ouvrages nous laissaient une impression mitigée. Comme si la per-
sonne qui les avait rédigés avait usurpé sa qualité de scientifique. Ceci
arrive fréquemment en science sociales que tout le monde s’estime habilité à
traiter. Ceci est également normal dans un projet philosophique car tout un
chacun a le droit de se poser les grandes questions :
« D’où viens-je, où vais-je, quefais-je, en quel étatj’erre ?»

En sciencesphysiquesou biologiques, les erreurs sont moins fré-


quentes.Les mathématiquesinclinent à la modestieles auteurs,de mêmeen
biologie, quoique la fantaisiene soit pasexclue, surtout en ce qui concerne
les animaux vivants et prochesde nous (étudesCcritesavec force anthropo-
morphismedansune certainelittérature, voir Florence Burgat, Animal, mon
prochain, 1996).On a de nombreuxexemplesde gensqui n’ont aucunesprit
scientifique, dans un ouvrage precédent (Lacombe, 1996), nous donnons
quelquesexemples. Nous pourrions en donner d’autres : une étude pour
utiliser les cratères de volcans pour y mettre des reserves d’eau (ou les
seulesquestionsoubliées étaient: où trouver l’eau, les couches de lave
étaient-elles étanches),une étude de l’impalpable urbain... Nous revien-
dronssur cette questionen ce qui concerneles « faux terrains», maisdisons
tout de suite que de nombreusesrecherchesen sciencessocialesparticuliè-
rement sont menéessansgarantiesépistémologiques(car la discussiondes
fondementsd’un travail est plus malaiséequ’en sciencesnaturellesou phy-
sique).

Le systèmemédiatiquedominant en vigueur aggrave bien évidem-


ment cette tendance.Les œuvres remarquéesne sont pas forcément remar-
quables(mais peuvent cependantl’être naturellement),puisque des ouvra-
ges, parce que intellectuellementmineurs, obtiennent une forte réputation
dans le milieu des médias,ou bien parce qu’un parfum de scandaleen
émane (penseraux campagnesrkgulièrementouvertes sur 1’Ève originelle
ou la languepremière..., ou la sociobiologiede Wilson ou le mode de pro-

128
duction asiatique de Marx 42). Sont ainsi mis en évidence des travaux qui
bénéficient dans le public de l’aura de travaux scientifiques quand ils ne
sont que de.seconde main, de vulgarisation, ce qui est en soi honorable mais
dont la réputation scientifique est usurpée (parfois avec la meilleure bonne
foi de l’auteur qui, ne sachant ce qu’est le travail scientifique en sciences
sociales, se prend pour tel pour avoir passi: une semaine chez les Dayaks ou
cinq ans au Mexique,..) Nous avons frequemment ce probléme de confu-
sion avec des littéraires, qui croient que tout est dans l’expression et des
naturalistes, qui croient que tout est dans l’observation, et qu’il suffit donc
d’y aller pour savoir et qui confondent des conversations de bivouac avec
une recherche menée jour apres jour, entretien après entretien, dans le doute
et a contradiction des faits).
Il faut bien dire que : ou bien cela a un sens de lire Gurvitch, Marx,
Weber, Sauvy, Landry, Mauss etc. des heures entières, et alors il faut bien
reconnaître que les sciences sociales existent (même si on ne leur attribue
pas les mêmes critères de scientificité que la physique et qui les rapproche
en beaucoup de points communs avec la philosophie), ou bien cela n’a
aucun sens et alors il faut supprimer tous les scientifiques hors les physi-
ciens et quelques biologistes.. . et revenir aux humanités (et c’est alors que
de nouveau pointe notre interrogation de l’observation et du terrain qui
permettront d’établir des lignes de démarcation des différentes approches).
Dans cette littérature de vulgarisation, intéressante et pleine de rap-
prochements heureux et de réflexions pertinentes nous pouvons citer, en ce
qui concerne l’histoire, les ouvrages « parallèles » de Mauriac et Aragon,
l’un sur les États-Unis, l’autre sur l’Union Soviétique, l’ouvrage de Le
Clézio sur Le rêve mexicain ou la pensée interrompue ou celui de Pierre-
Jean Rémy, Chine, un itinéraire, 1977.. . Certains laissent rêveur : les au-
teurs parlent plus d’eux-mêmes que de ce dont ils sont sensésparler, comme
ces psychanalystes d’auteurs ou d’hommes politiques en disent plus sur eux-
mêmes qu’ils n’éclairent le personnage qu’ils sont sensés dévoiler. Nous

42 Dont on connaît surtout l’application qu’en firent les Khmers rouges au Cambodge.

129
reconnaissons notre jugement sévère, mais il tient au fait, qui nous paraît
patent, que certains auteurs, ne sachant pas critiquer les informations dont
ils disposent, n’ont pas les capacités techniques de leur ambition. En ce qui
concerne les pays africains l’affirmation nous apparaît encore plus évidente.
On a ces ouvrages mi-journalistiques mi-évidences, qui frisent le ridicule,
quand ils n’y sombrent pas. Certains sont pourtant r6alisés par des gens dont
la compétence est indéniable, mais cette compétence est mise en œuvre en
contre-emploi : les travaux de sociologie de vulgarisateurs sont souvent
d’une bêtise affligeante, alors que ces personnes, dans l’exercice de leur
profession, sont parfaitement respectables et compétentes. Nous disposons
ainsi d’une pseudo-sociologie, qui est a la sociologie ce qu’est la littérature
de gare A la littérature. Et qu’on ne croit pas parce que l’on dispose d’une
jolie plume que cela autorise à écrire des ouvrages «scientifiques » : ce
n’est toujours que de la pseudo-science, et rien qu’un discours, au mieux,
d’homme cultivé (on trouvera toute une critique de cette sociologie de gare
dans Les colonies de vacances de François de Negroni, 1977). Tout scienti-
fique en fait l’expérience A l’occasion d’une conférence ou d’un cours : il est
extrêmement difficile de tirer des ouvrages hors de sa discipline les infor-
mations pertinentes nécessaires, car si on perçoit clairement l’argumen-
tation, on n’arrive pas à la critiquer pour l’utiliser ; cette observation permet
de comprendre que, quelle que soit leur culture personnelle et leur qualité
littéraire, de nombreux ouvrages ne durent pas plus que le bruit du tam-tam
de la renommée. Notre époque ktant celle des télescopages, on voit cette
pseudo-sociologie rejoindre les travaux « nombrilistes » de certains
“convertis” à l’ethnométhodologie qui, sous le prétexte que l’observateur est
dans l’observation sociale, occupent des pages entières à l’exposé de leur
moi quand ce n’est pas de leurs problèmes intestinaux. Il nous paraît donc
nullement superfktatoire et parfaitement ntcessaire de faire l’inventaire des
difficultCs propres au travail scientifique en sciences sociales.

130
B - Paradigmes et pièges :
les grands débats scientifiques
de la pratique des sciences sociales

Dans cette sous-partie sont abordées les grandes questions qui font le
débat dans les sciences sociales, quitte ZI effleurer certains points sur les-
quels nous reviendrons dans la suite du texte. Les difficultés propres aux
sciences de l’homme et de la société seront étudiées à la lumiere des travaux
menés dans le cadre des projets multidisciplinaires, excellents révélateurs
des ambiguïtés qui freinent la mise en commun des connaissances dans une
action de recherche ou de synthetisation d’informations scientifiques et de
données rassemblées par plusieurs professionnels differents.

Les sciences sociales se fondent sur certaines evidences, ou sur cer-


tains paradigmes, ou sur certains programmes., ., certains de ces paradigmes
sont des pièges que l’avancée des travaux collectifs et multidisciplinaires
mettent en évidence, après que des querelles parfois “sanglantes” aient
entaché le bon déroulement des travaux des tquipes pluridisciplinaires.
Nous voudrions dans ce chapitre traiter des questions qui nous paraissent
faire problème et alerter le lecteur, et l’éventuel candidat à ce type de re-
cherche, des difficultés inhérentesa l’action de recherche. L’imbrication
étroite de certainsdesdifférents axes que nousallonsdetailler ne facilite pas
l’exposé de ces difficultés et contradictionsqui sont commeun point aveu-
gle de nos analysesquand nouspensonssouvent manquerd’un pont invisi-
ble que nous trouverions à franchir avec confiance, comme Indiana Jones
franchit le précipice vers le Graal par la seuleforce de safoi. Aussi, certains
desexemplesseréféreront à plusieursordresde causesen mêmetemps.Ces
exemples seront tirés de la littérature que nous connaissons,certes, mais
principalement de nos propres recherches,que nous ayons eté l’animateur
principal de la rechercheou un simpleexécutant.

131
Nous devons cependant tout d’abord lever une ambiguïté. Dans son
ouvrage sur Les nouvelles sociologies, Philippe Corcuff parle de ces con-
ceptsappariésdeux a deux qui ont permisaux sciencesscoialesd’avancer et
de seconstruire :
Depuis leurs débuts, les sciences sociales se débattent avec toute une sé-
rie de couples de concepts [*..] Ces paired conce&, comme les ont
nommés Reinhard Bendix et Bennett Berger, tendent à nous faire voir Le
monde social de manière dichotomique. Ils invitent le chercheur à choi-
sir leur camp [...] Or la répétition et la solidification de ces modes de
pensées binaires apparaissent assez ruineuses pour la compréhension et
1‘explication de phénomènes sociaux complexes.
(Philippe Corcu& 1995 : 8)
La penséedichotomiquen’est pascelle que nousallons contesterici.
Commediraient nos vieux paysans: « Ça a eu paye ». Aujourd’hui, lutter
contre ces dichotomiesn’a guère d’intérêt car, soit l’opposition par couple
est heuristique,et alorspourquoi s’en priver ? Soit elle est culturelle (c’est-
a-dire déterminee par la culture du chercheur et non par la logique de
l’objet) et elle est inutile dansle casprécis, dont il ne sert à rien de faire une
généralité.

Les quatre chapitresqui vont suivre ne sontpas, malgré les apparen-


ces pour certains, organisésen paired cancepfspar la “tradition”, comme
‘micro’ / macro, ou ‘qualitatif / quantitatif.. . ce sont seulementdes pôles
bien utiles pour s’exprimer, maisqui ne nousfont pasoublier l’équateur et
les tropiques de cet espacemental. Surtout c’est l’acceptation qu’il y a des
césuresirrémédiablesentre certainesapproches: s’il est bien évident que
l’on va sansproblème du micro au macro, par exemple, de proche en pro-
che, cela n’implique pasqu’il n’y ait pasdesseuils,qu’ils soient quantitatifs
(une tonne plus un grammec’est toujours une tonne, un grammeplus une
tonne ce n’est plus un gramme),qualitatifs ((t cette phraseexiste » est un des
anagrammes
possiblesde « 5 e, 1 c, 3 t, 1 p, 1 h, 1 r, 1 a, 1 i, 2 s, 2 blancs»),
d’échelle (écourter la suitedesnombresaprèsla virgule modifie les résultats
et a fait apparaîtreles phénomèneschaotiques),de nature (divisée à l’infini
l’eau devient une molécule)... Mais tous ces seuilsne fonctionnent pas, en
mêmetemps, au mêmeendroit, et peuvent parfois être anodins,ou hors de

132
l’approche choisie. Cependant, sauf quand le chercheur est parti sur une idée
d’opposition centrale à la pensée qu’il développe hic et nunc, on oublie ces
seuils et nous voudrions donc les rappeler, car c’est ce défaut principal qui
nous semble actuellement en œuvre dans les sciences sociales.

133
Chapitre 5
Problématique et totalité, deux grands thèmes

Deux grands thèmes agitent les chercheurs en sciences de l’homme


et de la société : la problematique et le fait social comme totalité, nous
allons nous attacher à débroussailler ces deux questions qui nous paraissent
liées avant d’avancer dans l’étude de notre sujet.

La question de la problématique

La problématique est un des mots des plus couramment employés en


sciences sociales sans pour autant que l’on sache très bien ce qu’il signifie.
Son usage contradictoire amène de grandes difficultés dans la définition des
recherches. Il est vrai que son sens est double (Le Robert) : « 1. Qui fuit
problème » et « 2. qui pose un problème, est dzftkile à faire, à obtenir ». Le
premier sens renvoie A aléatoire et hypothétique.. . ce qui est tout un pro-
gramme problématique. Dans le travail scientifique, la problématique est
une mise en perspective et un point de vue. Dans les sciences physiques et
biologiques la problématique est annulée par l’appareillage technique et la
définition précise des plans d’expérience ou du problème 2~résoudre ; en
sciences sociales, le flou des objets scientifiques accroît le poids du dis-
cours, parfois nécessaire, sur la probltmatique. Dans les réformes qui tou-
chèrent les universités depuis les grandes vagues de 69, on a vu fleurir ce
mot.

Dans certaines disciplines la pratique de la définition de la pioblé-


matique s’est substituée a la pratique de l’enquête. On a eu l’impression que
le discours sur la méthode et les fondements de la recherche l’emportait
parfois sur l’action concrète de recherche, que celle-ci impliquât une action
de terrain ou une orientation dans une littérature et des archives. Ii est vrai
que, devant la sclérose des sciences humaines il y a quarante ans, on pouvait
se réclamer de mythes novateurs, mais après 1968, il y eut, en France,‘mais
pas seulement, un vent de problématique soufflant sur le paysage des scien-
ces de l’homme et de la société. Pour avoir été de ceux qui levèrent leurs
voiles pour avancer, nous ne pouvons nier le fait, mais des grands mots ne
font pas de grandes idées et il faut reconnaître qu’au bout du compte le bilan
n’est guère positif, On peut signaler les dégâts provoqués par exemple par
l’ethnomtthodologie (Alain Coulon, 1996), discipline que forgèrent quel-
ques insatisfaits de l’absence de l’observateur dans l’ethnographie et que des
zélotes empressés ont pris comme argent comptant pour exprimer leurs
délires personnels. Les fondateurs de l’ethnomethodologie tirèrent de leur
propre terrain et de ses difficultés spécifiques, de leur propre expérience en
actes, leur méthodologie. Le problème vint de ce que certains de leurs tpi-
gones firent des conclusions de leurs maîtres, une religion : « Mon terrain ;
Mon moi et le terrain ; Mon terrain et moi ; Nous, les autres et moi, etc. » Il
y eut ainsi en France, postérieurement à 1968 des discours qui manquaient
de bon sens mais pas de vocabulaire, la richesse de celui-ci cachant
l’indigence de celui-là. A I’Orstom par exemple, le discours sur la problé-
matique se mit dans les annees 80 à remplacer tout discours sur la méthode
et la technique. On eût ainsi des débats surréalistes où la politique tiers-
mondiste, l’idéologie marxiste, la pensée structuraliste et la prétention
scientifique se mélangérent dans un délire enthousiaste (Orstom, 1983 :
1298 pages dont beaucoup auraient pu ne pas être écrites) et totalement
inefficace sur le plan scientifique (qui trop embrasse mal étreint). Au Mexi-
que, nous devions retrouver ces mêmes debats quelques années plus tard
(Lacombe et Seck, 1992). Pourtant, il suffit que quelques années passent
pour frapper d’obsolescence les discussions sur la problématique alors que
les faits collectés et repérés restent toujours un bien commun et collectif. Ils
continuent à nourrir l’activité scientifique : vérité de base trop souvent ou-
bliée. Le débat sur la problématique a provoqué en France un retour au
débat d’idées, cher aux Français, aux dépends d’un débat sur les faits, selon
le vœu d’IÉmile Durkheim qui disait :

135
jusqu’à présent, la sociologie a plus ou moins exclusivement traité non
de choses, mais de concepts.
(1963 : 19)
Pour certaines disciplines, celles qui connaissent un fort degré de
formalisation, la problématique est largement déterminée par la méthodolo-
gie mise en œuvre : systématique, statistique, étude de la parenté, démogra-
phie par exemple. En soi, la méthode est, pour elles, une problématique
contraignante laissant peu de place à la problématique individuelle. S’il est
sain et utile et nécessaire de discuter des fondements sociaux, politiques et
épistémologiques de cette méthodologie, il est assez vain de la remettre en
question à chaque travail particulier. Or, l’habitude se prend d’éplucher les
problématiques dans les collectifs de travail en les traitant comme des pro-
blématiques d’ordre personnel alors qu’elles relèvent très souvent de métho-
dologies dont on demande la collaboration. La modestie s’impose : utiliser
une méthodologie scientifique c’est accepter d’elle le bon et le mauvais.
Il faut remarquer que ces discussions sur la problématique n’entraî-
nent pas forcément un approfondissement théorique, c’est plut& l’inverse
que l’on peut observer. Le verbiage n’est pas de la théorie. Les travaux empi-
riques sont encore plus empiriques avec le verbiage académique (même si
l’académie est celle d’une groupe anti-académique) que chez ceux qui se
contentent des balises du travail scientifique normé par la tradition scientifi-
que de leur discipline.
Nous nous sommes interrogé sur l’origine de cette mode qu’est de-
venue la “problématique”, une relecture au hasard du Dieu caché de Lucien
Goldmann (1959), nous permet de supposer que, comme beaucoup de con-
cepts qui ont fleuri après 1968, celui de problématique n’est qu’un avatar
d’un concept marxiste 43du matérialisme dialectique, celui de totalité :
La catégorie de Totalité, qui est au centre même de la pensée dialectique
nous interdisait d’emblée toute séparation rigoureuse entre la réflexion
sur la méthode et la recherche concrète qui ne sont que les deux faces
d’une seule et même médaille. (71

43 En 1970 un commentateur remarquait : «Aujourd’hui tout le monde est marxiste ou


marxien. Même ceux qui sont contre SO~I imprégnés [de la pensée de Marx] ».

136
Goldmann, dans cet ouvrage, et particulièrement dans son chapitre
premierle tout et les parties, défendun programmefort, dont la problémati-
que ne seraitqu’un ricochet médiatisé.C’est bien un programmeau sensoù
Karl Popper déclare que le matérialisme dialectique est un programme
scientifiqueet non pasunethéorie. Les postulatsde basesont :

l la partie n’existe et n’est analysablequ’en fonction du tout, mais la tota-


lité n’existe que danset par sesexistencespartielles;
l il n’existe pas de point de départ certain et de questiontotalement réso-
lue ;
l «La marche de la connaissance apparaît ainsi comme une oscillation

perpétuelle entre les parties et le tout » ( 15) ;


l la construction de l’objet scientifique est une des plus ardues qui se
puissetrouver : comment, pourquoi et où faire passerla frontière qui
permetde dire “ici, danscet espacemental, est une totalité et voilà où et
commentelle seraccrocheau niveau supérieur”
C’est pourquoi, bien qu’on ne puisse jamais arriver à une totulité qui ne
soit elle-même élément ou partie, le problème de la méthode en sciences
humaines est celui du découpage du donné empirique en totalités relati-
ves suffisamment autonomes vour servir de cadre de travail à un travail
scientifique.
(Goldmann, 1959 : 21)
D’ailleurs Goldmannva tenter de definir son « objet » comme étant
une vision du monde. Et nous pourrions dire que le programmequ’il tente
d’expliciter est effectivement une vision du mondedansle travail scientifi-
que tel qu’on le cherchât a cette époque et dont nous avons parlé en pre-
mièrepartie a proposdu terrain commeparadigmed’une génération:
Une vision du monde c’est précisément cet ensemble d’aspirations, de
sentiments et d’idées qui réunit les membres d’un groupe [..,] et les OP-
pose aux autres groupes.
(Goldmann, 1959 : 26)
Faceà ce programmefort auquelGoldmann va consacrerson chapi-
tre XII (264-290), Épistémologie, nousdevons quandmême nous interroger
sur l’abatardissementdu concept en problématique,passe-partouten scien-
cessociales,instrumentde la recherche,disposantcommeun avion renifleur
d’une géométrievariable, au point qu’on pût lire, dans les documentspu-

137
blies par 1’Orstom en 1983, cette phrase : « Changer d’unité de recherche,
c’est changer de problématique ». Or une unité de recherche est un lieu
administratif où s’exécute un certain programme de travail, un ensemble
concret de tâches ; la problematique est une ligne de force, une vision des
choses. Si on comprend qu’on puisse changer d’unité administrative quand
la tâche est achevée, on ne voit pas comment on pourrait changer de pro-
blématique, à moins de confondre ce terme avec un plan de travail, variable
par définition en fonction de l’objet, saupoudré de pensées épistémologi-
ques, assaisonne d’un zeste de sentiment(alisme) et pimenté d’idées politi-
ques (subversives 44). Le conflit de la problématique allait reveler toute sa
force d’implosion quand on le verra affronter les problemes concrets de la
recherche, lesquels se résolvent dans le cadre de certaines orientations (des
problématiques) précises et particulières de disciplines historiquement
construites (démographie, sociologie, histopire, cartographie, etc.) ou en
émergence (systèmes d’information géographique, télédétection, bases de
données, analyses mathématico-statistiques de Benzécri.. ,) La société de
consommation avait digeré les enseignements des épigones marxistes et
marxiens, celle du spectacle les vidait de tout sens. Du matérialisme dialec-
tique, la problématique n’a gardé qu’un fumet évanescent et une fonction
idéologique : masquer le vide et l’incompétence. Et aujourd’hui on peut dire
que la problématique est a la totalité ce qu’est la fumée au feu, l’expression
corporelle à la danse : un programme faible, apte à tout, comme le vin rosé
est bon à tout et propre à rien. Cela explique son succèset la faible efficacité
heuristique qu’on est bien obligé de lui attribuer.
La faiblesse de la « croyance >>en la probltmatique vient de ce que
ses tenants, ceux qui prônent le primat de la problématique dans le travail
scientifique, que ce soit en sciences sociales ou dans les autres, supposent
qu’une “bonne problematique” ne peut que donner un “bon travail”, ce qui
est mettre les bœufs avant la charrue et supposer que la fin justifie les
moyens ; ceux-ci on les connaît, celle-là reste incertaine. Dans se travaux

4 Dans un caf.5 parisien s’entend.

138
sur la pensée scientifique de Thomas H. Morgan (1866-1945), l’historien
des sciences Garland E. Allen (1985) montre au contraire que c’est en re-
nonçant aux grands mythes de leur époque que les biologistes de la fin du
siècle dernier purent &udier les mécanismes pour eux-mêmes et, en privilé-
giant cette ‘courte-vue’, trouver en systématisant I’exp8rimentation.
Morgan, ainsi que beaucoup d’autres chercheurs de sa génération, finit
par s’opposer à la démarche spéculative telle qu’elle était en vogue dans
la tradition. (1985 : 595)
Or, justement, ce ‘spéculatisme’ mettant en exergue la “probl6matique” en
sciences de l’homme et de la société n’est que la marque d’une volonté de
compliquer le débat, freiner l’avance des sciences sociales, au nom d’un
esthttisme idéologique de type idéaliste. Nous constatons que ces program-
mes à base de problématique sont des programmes qui privilkgient la sub-
jectivité, le caractère visionnaire de l’idéologie politique, l’anathéme sur les
autres, et l’émotion partagée. Nous contestons cette attitude individua-
liste 45. La problématique est un programme scientifique faible, et c’est en le
gardant faible qu’il peut alors aider la difficile avancées des sciences socia-
les. D’ailleurs, nous ne sommes pas le seul a condamner cette attitude. Jean-
Pierre Olivier de Sardan, dans une étude in Genèses, 1993, déclare (et notre
appropriation de son observation vu le contexte est parfaitement légitime) :
On sait que certains anthropologues et historiens assument volontiers de
n’être que des bavards, acceptant ainsi à la fois le choix du tout ou rien
et la position du rien. Ce qui est un enfer pour les autres devient, para-
doxalement, paradis pour eux-mêmes, et vice-versa : il sufit de dévalo-
riser l’épistémologie scientiste et de revendiquer le subjectivisme de leur
démarche, I’ineffabilité de leur expérience, ou la textualité de leur écri-
ture. (1993,: 148)

En conclusion, et sans dire que les discours sur la problématique ne


serviraient de rien pour ceux qui auraient à cœur de r&.oudre leurs problè-
mes de recherche scientifique, on doit les remettre à leur juste place : un
effort préalable et suivi d’éclaircissement des bases de toutes sortes sur
lesquelles on fonde son travail scientifique. Consacrer son effort scientifique

45 En science, I’ubjectivirC se concr&ise exclusivetnenr au niveau collectif - et non au


niveau individuel - par effet des contrôles croisés el puiblics sur les faits, les thiories, les
assomptions, les mkhodes, qui sont exercées par l’ensemble des scientifques. Rodolfo
Samcci, épidémiologue italien, in Le Mande. 12.1996.

139
a éclaircir cette question est aussi inutile que celui que fournirait un enfant
qui tenterait de définir comment on marche et qui ne tenterait de marcher
que lorsqu’il atirait compris le dét$l de la marche. Nous avons entendu une
mère dire à sa fille : «Tu ne te baignerasque quand tu saurasnager» 46 .
C’est exactement le problème: il faut penserun peu et tenter un peu, en
mêmetempset en alternance.Il faut Vingt fois sur le métier remettez votre
ouvrage, aller de la totalité au détail, et retour et encore aller., . Et ne pas
confondre idéologie et travail, mêmesi tout travail est emprunt d’idéologie,
mêmesi tout travail est imprégnéde l’âme et du corps, de l’être entier de
celui qui le réalise.

« Fait social total »

Le vœu d’Émile Dukheim était de prendreles faits sociaux comme


des faits totaux 47, Beaucoup d’encre a coulé sur cette question et nous
n’allons pasajouter desconsidérationspeu fondéesà toutes celles, si perti-
nentes,de nosdevanciers.Notre point de vue est essentiellementpratique :

l Lesfaits sociaux sont totaux pour nousen cela qu’ils sont le creusetd’un
ensemblede déterminationsqui les rendentinterprétablesselonplusieurs
dimensions,chacunerelevant d’une ou plusieursdisciplines;

. Un fait social est total au sensoù il implique la totalité de la structure


sociale, même s’il paraît divergent, même si, ce même élément se re-
trouve dansune autre totalité fort différente. Le manipuler“bouger” tous
les autresplans.

Par exemple, en ce qui concerne la première acception, une société


peut être machiste,cas dessociétésjaponaiseet méditerranéennes
et donner
à la femme un statut tout a fait différent. Les «racines » de ce machisme
sont effectivement tout différent dans les deux. De même, une fécondité
donnée,de 6.7 enfants par femme en fin de fécondité peut recouvrir des

46 Cette stupidité, entendue en 1951, la petite fille était notrecamarade de classe, estde
celles qui nous ont illuminé et interpelld jusqu’à aujourd’hui.
47 Un anthropologue, et non des moindres, faisait remarquer que, quelque part, cette for-
mule n’ktait que la forme savante de la remarque que tout est dans tout et réciproquement.

140
données fort différentes quant à la société, à la mortalité infantile, à la nup-
tialité etc. On conçoit bien par contre que les éltments ne sont pas là au
hasard, et comme exemple de la seconde acception du terme on peut suivre
Jean-Robert Pitte (1991) à propos de la cohérence des plans historiques et
géographiques impliqués par la passion culinaire en France. Ce qui ne veut
pas pour autant dire que nous disposions d’une continuité de la matière et
que d’un élément on puisse déduire un autre etc. jusqu’a voir se derouler un
schéma plausible du reel (ce qui n’est le cas en paléontologie ou en linguis-
tique - Coppens, 1996 ; Merritt 1997). Cas par cas, la cohérence paraît donc
solide.
Le sens d’un élment dépend de 1‘ensemble cohérent de 1‘œuvre entière.
(Goldmann, 1959 : 22)
Le fait que la société globale puisse ainsi se “concentrer” en une de ses
parties est selon nous l’origine de la multiplicite de facettes que revêt un fait
social et qui le rend à la fois difficile à interpréter d’une maniére
“définitive”, comme est “définitive” la théorie de la chute d’un corps lancé
en l’air et qui décrit une parabole, et d’autre part susceptible de recevoir de
multiples interprétations paralleles et non pas inclusives comme en sciences
physiques.
Les faits de socittés sont en effet interprétabies d’une manière non
contradictoire, d’une part, et non inclusive, d’autre part. Alors que la physi-
que newtonnienne inclut celle de Galilée, un fait de société peut être inter-
prété selon un corpus de référence ou un autre : le psychohistorien Lloyd de
Mause (1986) interprète la defaite belge de 1940 selon le défaitisme du roi
Albert, mais d’autres probltmatiques, plus brutales, fondées sur la force
pure en jeu dans un conflit militaire, expliquent cette défaite. Le mythe
d’Oedipe est interprétable par la psychanalyse, mais aussi par la théorie de
Girard du bouc émissaire. Un fait économique peut trouver plusieurs répon-
ses selon diverses théories : on peut appeler Keynes ou Marx, la production
ou les finances. Selon nous, cette ubiquité du fait social dans plusieurs
théories me tient pas tant à l’insuffisance de chacune des théories que de
l’impossibilité des théories des sciences sociales à prendre en compte la

141
totalité du phénomène qu’est un fait social. Avec de nombreuses curiosités
que les acteurs eux-mêmes injectent : il y a des « éléments accidentels », au
sens où Lucien Goldmann (1959) et Althussser (1964) en parlent : Montes-
quieu croyait en la noblesse et fonda cependant une partie de la pensée
révolutionnaire, Fichte était croyant mais fonda l’athéisme. A moins que le
développement d’un élément ne devient un kyste social : celui du juridisme
dans la société américaine et qui s’exporte dans le monde entier comme
modèle normt, va provoquer des blocages qui ne font que commencer car
l’antidote américain (individualisme et sociologie des petits groupes ne sont
pas exportés par l’Amérique - en prenant l’hypothèse pas du tout certaine
que ce juridisme ne finisse par bloquer la société américaine elle-même 48).
Nous pouvons aussi penser que cette nature totale du fait social pro-
vient de ce que tout fait social est le produit d’agents qui négocient leur
présence et leur existence en chaque moment et chaque lieu de la société, et
que cette présence permanente (CXimmanente ») des agents sociaux explique
en partie pourquoi toute la structure, d’une certaine manière autant que
d’une manière certaine se reflète dans chaque fait social.
Après ces deux questions générales, la ‘problématique’ et le ‘fait so-
cial total’ s’ajoutent de nombreuses difficultés de l’analyse scientifique ;
certaines sont spécifiques aux sciences sociales, d’autres ont une portée plus
générale. Malgr6 nos efforts, nous ne sommes pas parvenu à une synthèse
logique des liaisons entre ces différentes difficultés, toutes cependant tour-
nent autour d’une dichotomie de nature et non pas un clivage qui serait
d’ordre quantitatif, nous allons en traiter sans véritable ordre car tout ordre
mis dans cette liste reste chaotique puisque non fondée en termes logiques.

48 Tocqueville avait bien vu les consbquences de la démocratie qui pouvait parfaitement


dériver, notre histoire en donne la preuve, vers la médiocratie. Ceci étant, l’histoire .n’est
que changement, à long terme, tout se rt%oudra, Keynes en Ctait bien conscient.

142
Chapitre 6
Le terrain comme paradigme

Les sciences sociales affirment le paradigme du terrain comme étant


leur creuset de définition. Il est nécessaire d’éclairer ici cette notion, quoi-
qu’elle fera le fond de la quatrième partie de ce travail.
De tous les grands discours que l’on entend sur les sciences de
l’homme et de la société, le plus fréquent porte sur le terrain, considéré
comme un lieu t5pistémologique privilégié de la pratique scientifique dans
ces disciplines. Pourtant, Marcel Mauss n’en fit pas, du moins l’affirma-t-il.
De son temps, a simplement voyager en France, on avait la possibilité
d’exercer son sens ethnographique en regardant la forme des pains et celle
des tuiles des toits - notre pays était encore un pays imprégné d’un folklore
puisant ses racines dans une longue tradition,. . De toute façon, cela
n’empêcha pas Marcel Mauss de produire un manuel de terrain (1967),
thème d’un de ses cours 4g. A lire ses travaux, on ne peut douter qu’il n’ait
lui-même disposé d’une expérience qu’il n’avou& jamais.
On peut parler ‘terrain’ pour sillonner l’Afrique Centrale du fleuve
Congo 21l’Atlantique comme Gilles Sautter, pour braver les volcans comme
Haroun Terzieff ou 1’Attique comme Charcot... Mais on parle aussi de
terrain, simple extension du terme ‘terrain de recherche’, a exploiter ligne à
ligne des documents que ce soit des registres paroissiaux (Louis Henry, ou
Jean Ganiage), ou les états de prises de bateaux de pêche (François Dou-
menge), ou des listes d’esclaves transportés d’Afrique a Maurice et La
Réunion (Jean-Michel Filliot). . . On voit donc que le terme de terrain, dans
son sens large, doit être réservé, au mieux, à la donnCe de départ : et alors,
les textes grecs vieux de 40 siècles sont effectivement le terrain de Marcel
Conche, au sens où c’est son matériau de base, et alors les statistiques de

” Publié plus tard par ses éléves d’après leurs notes.


pêche sont le terrain d’une macro-économiste des pêches comme Marie-
Hélène Durand ? Mais c’est quand même différent de la grotte de Tautavel
pour Henry de Lumley, la Rift Valley pour Yves Coppens, et 1’Adamaoua
pour Nigel Barley. Tant de choses diverses regroupées sous le même nom ?
Ce qui est net pour ces scientifiques cités, c’est l’effort personnel,
l’affrontement permanent avec des informations que l’on travaille et retra-
vaille. Mais dans ces acceptions, ce qui est traité c’est d’enquêtes et pas
seulement de terrain : en fonction d’un pourquoi, le scientifique se donne les
moyens de répondre à une question en allant collecter les faits là oh ils sont.
Et même en mer pour les oceanographes “. La question difficile est donc la
définition du terrain, Si l’on prend une définition trop restrictive, le terrain
devient le seul bien d’une unique discipline : l’anthropologie culturelle et
sociale ; l’ethnographie, pour employer un vocabulaire ancien qui renvoyait
à d’autres classifications que les américaines (l’ethnologie travaillant plus
sur les textes que sur le «terrain » même, ces lieux où vivent les gens, avec
lesquels s’exerçait l’ethnographe). Trop large, la notion de terrain se con-
fond avec celle « d’enquête ». Le terrain, en une première approximation, est
le lieu où l’on recueille les informations et les données nécessaires au travail
scientifique. On peut élargir le concept de terrain : parler de terrain quand on
Ctudie l’industrie pétrolière et que l’on visite des usines. Celui qui s’enferme
des mois entiers dans une petite communauté, que ce soit un village Fali du
Cameroun (Chantal Gauthier), ou un groupe de clochards à Paris (Patrick
Gaboriau), celui qui parcourt la forêt pour recueillir plantes ou échantillons
minéralogiques tous paraissent bien mériter qu’on dise qu’ils “font du ter-
rain ” “, mais est-ce que la participation à des meetings politiques, des repas

SaDans un reportage(la Cinq, mars 1997) sur les baleinesbleues,le reporter parle de ceux
qui sont chez eux. traquant grâce aux sondes envoyant des messages par satellites placées
dans le gras épais de ces mammiferes, on les voit dans le films traitant les donnbes sur leurs
ordinateurs et sans transition, image suivante, il revient aux bateaux et SUT le bateau
« l’homme de terrain » (sic), qui poursuit les baleines du nord au sud, a travers les 7 mers et
les cinq océans. La mer est donc un lerrain, parce que l’objet d’observation y vit. Par
contre, Isabelle Autissier utilise uniquement ce mot pour parler de son avance dans la
course (173).
” Le botaniste Achmad Jahja Kostermans a collecté sur l’Asie tropicale une masse de
plantes telle, qu’on évalue à 2 500 ans de travail de botanistes qualifies pour les seules

144
de famille, la fréquentation des cimetières (Jean-Didier Urbain) ou des seins
nus sur les plages (Jean-Claude Kaufmann) ou celle du personnel politique
français (Marc Abélbs) ou encorq les marabouts africains à Paris (Liliane
Kuczynski) sont des «terrains » ? L’hôpital est-il le terrain du médecin et le
ciel tout entier celui de l’astronome 52 ? On voit, à simplement énumtrer ces
cas particuliers, que le terme pose quelque problème.
Pourtant, si on peut traiter sous le vocable « enquête » toute recher-
che en sciences sociales : enquête documentaire, visites des espaces géogra-
phiques, interviews de personnes, peut-on en déduire qu’il en soit de même
pour le terrain autrement que sous une forme métaphorique ? Prenons les
affirmations suivantes : les archives sont le terrain de l’historien, les écrits
de Flaubert sont le terrain de Victor Bromber, les contes de Pairault ceux de
Marc Soriano, les sagas norvégiennes celui de Marcel Mauss, les statistiques
de I’LNSEE sont celui de l’économiste.. . On sent bien qu’un imperceptible
glissement sémantique s’est produit : les affirmations précédentes sont
exactes, mais fausses aussi. C’est vrai au sens où c’est cette mati&re brute
que chacun travaille et retravaille ; c’est faux au sens où, alors, on devrait
dire que les cartes sont « aussi >>le terrain du géographe (qui les aurait bâties
à partir de tournées de terrain), ses propres cahiers d’enquête sont « aussi »
le terrain de l’anthropologue (qui les a écrit sur le terrain), les questionnaires
sont & le terrain du démographe (qu’il n’a pas pu tous remplir sur le
terrain, même s’il a participé à cette opération), etc. Une autre remarque est
plus d’ordre linguistique : le vocabulaire visuel et donc spatial est détermi-
nant dans notre manière de concevoir : notre système culturel l’a fortement
favoris6 aux dépends des autres sens (c’est la fameuse dimension cachée
chère à Edward Hall, 1971) ; signalons en français l’usage du «je vois »,
« vois-tu ? » etc. donnant à entendre une illumination brutale de la comprt-
hension comme d’un coup d’œil ‘j, de même a-t-on vu ces dernières années

analyses if fin d’enregistrement ! A 84 ans il continuait à dicter ses notes étendu sur son lit
(Narional Geographic, April 1991).
” Celui de l’astrologue ne fait par contre aucun problème : c’est celui de son imaginaire.
s3 Nous avions Bté témoin d’une scène assez touchante dans un avion : un couple de retrai-
tQs,dont le mari avait rtcemment perdu la vue autant que nous ayons pu le déduire de

145
l’émergence du « quelque part » et du terme « lieu » 54, reférences spatiales
pour désigner des phenomènes qui ne relevent en rien de cette dimension.
Mais est-ce bien un terrain le désert de Théodore Monod, ou celui de
Wilfred Thesinger, ou la Gréce de Jacques Lacarriere ? Ne seraient-ce pas
plutôt des lieux d’expansion de l’âme ? Ou des occasions pour se rencon-
trer ? Peut-on parler de terrain pour les théoriciens du Big Bang, comme
Hubert Reeves ? Pourquoi pas ? Après tout eux aussi se confrontent 2 la
dure réalité de l’observation scientifique. Et est-ce un terrain la piste du
Castellet ou celle du Mans pour un pilote de courses ? Alors, la chair
comme tapis de prière serait, pour le jeune lettré Wei yang cheng, un terrain
et la toile blanche celui du peintre ? Pousser l’argument a l’avantage de
montrer qu’il est nécessaire d’éclaircir la question et pour ce faire on doit
s’interroger sur la finalité du travail et sur le mode de son exercice et pas
seulement sur le mot étendu a l’infini tel que l’usage est en train de
l’imposer 55.
Pratiquement toutes les sciences sociales se donnent le terrain
comme paradigme, ce faisant elles se pensent originales, ce qui n’est pas
exact : l’observation sur le terrain est le fait de très nombreuses disciplines
de sciences naturelles (si ce n’est la totalité), de certaines sciences physiques
(au moins a certaines de leurs etapes historiques 56.,Ce peut &tre aussi le
moment particulier dans un travail pour un spécialiste des géosciences
comme le vulcanologue Tony Montfret. D’un autre côté, toutes les sciences
sociales, malgré leurs dires, ne sont pas du tout fondées sur l’observation de

l’ensemble de la situation, Ccoutait les descriptions de sa femme sur l’escale que nous
venions de faire et quand il comprenait parfaitement, il s’exclamait : « Oui, oui, je vois, oui,
c’est clair... », là où un aveugle eut pu dire plus correctement : « J’entends, je comprends ».
Q Le terme “lieu”, au singulier, a eu un suc& inesptré ces derniéres annbes en français :
u mon mariage est un lieu où je wte sens bien » (une femme, tmission radiophonique,
1993), « mon cours defrançais est le lieu où se développe ma Pens&e H, (un professeur qui
nous parlait). Cette habitude est manifestement venue de tout un mode langagier sorti tout
droit de Barthes et Foucault mais que la langue commune a saisi avec passion, comme ce
vigoureux *<tout à fuir » qui est devenu un des clichés ecult?s de la conversation post-
moderne et banalisé jusqu’à ne signifier qu’un ‘oui’ dubitatif (Tout à fait Thierry est devenu
une expression de nos collegiens et lyceens et signifie le Cause toujours de la n6tre).
” Voir en annexe 2.2.
5b Les travaux de Charles Marie de la Condamine ou ceux de Pierre Louis Moreau de
Maupertuis, pour mesurer la longueur d’un arc de 1O, l’un en Équateur, l’autre en Laponie.

146
terrain : la psychologie, la socio-psychologie, l’histoire.. . Certains, tra-
vaillant sur des sources autres (externes à leur propre logique scientifique),
ne demandent pas forcément des observations directes, comme l’économie,
la démographie, la linguistique. Dans ces disciplines, le terrain n’est
l’apanage que de quelques professionnels travaillant sur des sujets specifi-
ques, il n’est pas fondateur de la discipline. Seule I’ethnologie/ethno-
logie/anthropologie 57 s’attribue le terrain comme seul fondement et critere
unique de son travail. Peut-on décider que le terrain soit des gens que l’on
affronte et dont on confronte les paroles et affirmations ? Le tri que l’on
opère dans les renseignements recueillis ?.. . C’est limiter le terrain à la
seule anthropologie, définition réductrice ici encore.
Cette multiplicité en elle-même est donc un problème ? Comme on
tourne en rond avec une grande facilité sitôt que l’on s’interroge, il faut bien
se dire qu’il y a une autre question cachée. Cette question nous paraît être
celle de l’observateur comme instrument d’observation, Seuls les épigones
de l’école d’ethnométhodologie ont eu l’audace de franchir le pas et de
remplacer le discours sur le terrain par un discours sur l’observateur - de
l’observateur sur l’observateur - (Alain Coulon, 1987), dont Carlos Casta-
neda est un bon représentant. Xavier de Maistre se contentait d’un Voyage
autour de ma chambre, eux vont chez « l’autre absolu » pour se raconter. On
a un charmant petit livre imaginaire et parodique de Bernard Lortat-Jacob,
1994, Indiens chanteurs de la Sierra Madre, l’oreille de l’ethnologue, tout
d’ironie, sur ce terrain particulier qu’est soi-même confronté au terrain. Pour
la description de ce terrain, on a aussi The innocent Anthropologist de Nigel
Barley (1983), “sur-traduit” en français par Un anthropologue en déroute
(1992) 58.

” Les débats sont, par periode, tres aigus dans la profession des ethnologues pour savoir
s’ils font de l’ethnologie, de l’ethnographie ou de l’anthropologie, ce débat, de l’extérieur,
frise la casuistique. Les gdographes savent l’autre niche linguistique, celle des géologues,
occupte ; quant aux demographes, ils leur arrive de contester l’etendue de leur discipline
mais ils ne combattent pas encore pour une ‘démologie’ aux relents un peu démagogiques.
*s Techniquement la “surtraduction” cionsiste à surligner le sens originel des mots,
“l’understatement” et3 ttt plus heureux pour cet ouvrage pleine d’humour, anglais naturel-
lement.

147
La pénibilité physique ou psychologique du ‘terrain’ est quelquefois
citée pour établir une différence, l’argument est irrecevable. L’équipee de la
découverte du passage du Nord-Ouest (McClintock et Admundsen -1992-)
a-t-elle ete moins ou plus pénible que celle de Tombouctou par Rend
Caillé ? Et les souffrances de Gaspard Théodore Mollien (1977) lors de son
voyage à pieds en Afrique Occidentale en 1818, sont-elles diminuées d’être
comparées a celles de l’équipée autrichienne Payer-Weyprecht, dont le
calvaire est raconté dans ce grand texte que sont Les efrois de la glace et
des ténèbres, de Christoph Ransmayr (1989) ? Va-t-on se mettre à juger de
la qualité scientifique des terrains en fonction de la survie des chercheurs ?
Les thèses se mesureraient en souffrances et plus en nombre de pages et la
qualité scientifique aurait pour aune la durée du calvaire, et les meilleures
seraient celles que l’on n’a jamais écrites ” puisque les savants auraient
sacrifié leurs vie sur l’autel de la science. Il serait comique de voir le titre de
Docteur délivré uniquement à titre posthume ce que conclurait un raisonne-
ment par l’absurde. Les murs de la Sorbonne seraient noircis de nouvelles
plaques de marbre où défileraient les nouveaux noms des morts au champ
scientifique. Pousser le raisonnement en montre l’inanité : le vécu et la
pénibilité n’ont rien à voir avec la définition scientifique d’une méthode
scientifique, si le terrain est une méthode scientifique, ce que nous croyons,
et les meilleures thèses sont celles qui existent.
Limiter le terrain au seul déplacement plus ou moins touristique est
abusif (Lacombe, 1996, Urbain, 1991, 1995), car ce déplacement est d’une
durée finalement extrêmement brève dans la vie d’un chercheur : les docu-
ments demandent, pour parler bref, un long travail de première main et tout
cet effort personnel fait autant le terrain que le voyage sur place. Que ce
voyage soit loin dans l’espace (le Népal pour Marc Gaborieau) ou le temps
(la guerre des hoplites grecs pour Victor Davis Hanson) ou l’étrangeté (les
marabout de Paris pour Liliane Kuczynski, 1995). C’est cette effort de

59 Pousser un raisonnement B la limite prtsente, on le voit, un certain int&êt. Les mathéma-


ticiens disent : raisonnement par l’absurde.

148
problématiser des informations recueillies qui fait toute la valeur heuristique
du terrain, et l’on comprend que ceux qui croient s’en dispenser ne produi-
sent finalement que des compilations plus ou moins journalistiques. En
général de moins bonne qualité que celles recueillies par les journalistes qui,
n’ayant pas la prétention (en génbral, pour les bons) a «faire original »,
peuvent, en interviewant les specialistes, produire des synthèses de valeur.
Mais le terrain n’est pas un certificat de qualité scientifique, et on connaît
des vies entières passées à faire du terrain qui n’ont rien produit, et alors,
peut-on parler encore de terrain dans ce cas-là ?

En conclusion, le terrain comme paradigme essentiel en sciences so-


ciales ne paraît pas pertinent. Pourtant si le mot reçoit un tel usage (surtout
chez ceux qui n’en font guère), c’est bien qu’il répond à une fonction. Cette
fonction paraît être que c’est la caution trouvée par les praticiens de sciences
sociales pour justifier qu’ils ont toujours à l’esprit que les faits de sociétés
sont l’expression de la totalité. Le ‘terrain’ est le moyen pour le chercheur
de retrouver (ou de prouver, ou d’affirmer) ce «phénomène social total »
qui reste sa « ligne ble.ue des Vosges » (“y penser toujours, n’en parier
jamais. “). Pourquoi fait-il ainsi l’économie de répéter la théorie au profit
d’une pratique ? Pourquoi nos maîtres ne parlaient-ils jamais de terrain et si
peu de méthodes alors que nous avons tant méthodologisé et dialectisé et
que nos successeursparlent tant de terrain, confondant techniques sophisti-
quées et méthodes, pensée et épanchements de l’âme ? Qu’il y ait un évident
phénomène de société qui déborde largement le cadre scientifique d’une part
(depuis la vogue hippie au fantasme de l’action, sans parler de l’émotion
comme vertu cardinale des sociétés occidentales) et que, d’autre part, il soit
conséquent à l’émergence de méthodologies automatiques ne fait aucun
doute. Une fois de plus les mots nous piègent : les éclaircir et préciser leur
contenu sera une tâche que nous devrons reporter pour notre quatrième
partie.

149
Chapitre 7
Échelles et niveaux

Autour de la question d’échelles et niveaux, nous allons traiter dans


ce chapitre les différents points connexes au sujet dans les sciences sociales
(macro/micro, local/global., .). Ces questions se règlent assez bien quand on
reste a l’échelle du chercheur individuel, son bon sens lui suffit pour régler
les problèmes qui se posent à lui. Par contre, dans les travaux collectifs,
nous aboutissons souvent à des contradictions «explosives », et pour les
équipes, et pour leurs recherches.

L’observateur en sciences sociales n’a souvent guère le choix de la


position qui est la sienne. L’experimentation ne lui etant pas donné, il doit
puiser dans de multiples sources, directes ou indirectes, ses informations. ?Le
résultat est qu’il est souvent confronté à des informations hétérogènes. Nous
allons dans ce chapitre examiner quelques-uns des couples opposés les plus
voyants de notre travail collectif : macro/micro, global/local, limites spatia-
les et changements d’échelles, avec la mise en evidence d’une difficulté
majeure : les biais sont irréductibles, comme le montrent de mieux en mieux
les avancées actuelles qui, avec les bases de données informatisées, font
« éclater les contradictions ». La question qui se pose est que l’échelle d’ob-
servation change le phénomène lui-même et pas seulement la vision que l’on
peut en avoir. On ne voit pas “plus ou moins gros” : on ne voit pas la même
chose. Nous ne disposons pas de théorie unificatrice, aujourd’hui. Nous n’en
disposerons peut-&tre jamais.

De la nature des informations

Antonio Gramsci, à propos des études marxiennes, disait déjà dans


ses Cahiers la prudence avec laquelle il faudrait puiser dans les différentes
sources, inégales de valeur et de signification : la biographie, la vie intel-
lectuelle, les ouvrages de circonstances, les textes remaniés (jusqu’au re-
niement parfois) et jamais publiks, les textes publiés, les lettres et les
brouillons.. . (Gramsci, 1957 : 77-80). Certes, pour les grands auteurs, leurs
hésitations sont la source délectable de thtises et d’approfondissements. Leur

moindre état d’âme fait les blandices de leurs disciples, épigones et com-
mentateurs. Au point que Montaigne n’est jamais publié sans ses va-et-
vient, ses remords et ses annotations. Sur les papiers préparatoires de Flau-
bert, on a même un roman dblicieux : Le perroquet de Flaubert, du très fin
Julian Bames (1984) et un essai de Mario Vargas LLosa : Lu orgia perpetua
(1975). Pourtant ces réussites ne doivent pas inciter à oublier de se méfier de
ces informations hétérogènes difficiles d’utilisation sans précautions,
comme l’enseignent si bien les historiens, qui savent qu’un document brut
n’existe jamais, et que tout l’art est de le faire parler.
Il suffit d’avoir une fois tenté de soumettre à l’analyse secondaire un
matériel recueilli en fonction d’une autre problématique, si neutre soit-
elle en apparence, pour savoir que les data les plus riches ne sauraient
jamais répondre complètement et adéquatement à des questions pour
lesquelles et par lesquelles ils n’ont pas été construits.
Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1968 : 62-63 6o

Des observations de la même eau figurent chez Lucien Goldmann :


Tout d’abord, comment délimiter cette œuvre ? Est-ce tout ce que
l’auteur a Etudié et écrit, y conipris les lettres et les moindres brouillons
et publications posthumes ? Est-ce seulement ce qu’il a publié ou destiné
à la publication ?
(1959 : 19)
La distinction et l’appel Li la prudence qui nous paraissent devoir être
retenus dans le fond de la pensée de Gramsci peuvent être resumés dans le
caractère immédiat ou non de l’information (on peut éviter l’apparentement
du couple « pensée définitive », définitif étant un bien grand mot pour parler
de science). Dans les travaux de sciences sociales, on a une fâcheuse ten-
dance à l’tgalisation des informations : un texte officiel sert de preuve à un
texte oral, etc. Le grand reproche que nous adressons aux travaux, et à cette
critique nous n’échappons pas forcément nous-même dans nos propres
écrits, c’e.st de présenter des analyses qui utilisent des arguments d’ordre

60No~s avions mis la totalitb de la citation en exergue de notre ouvrage Fakao... 1969.

151
hétérogène. Louis Henry ” nous l’avait personnellement reproche, qui était
un critique vigilant. Il nous avait convaincu de produire, isolée, la partie
démographique de notre premier travail, justement parce qu’elle s’appuyait
sur une homogknéitk de sources et d’arguments (Fakao..., 1969).
Les faits n’ont pas la même « résistance » A la critique, certains attei-
gnent la certitude et les arguments qui en découlent de même : le plus trivial
serait de dire que si on vous coupe la tête vous mourrez, fait sur lequel tout
le monde s’accorde. Celui-la est sfir. A l’autre bout de la chaîne, pensons 21
ces « seuils psychologiques » dont les médias nous entretiennent : celui & 5
francs du prix de l’essence, porté maintenant à 10, sans que pour autant la
révolution promise des consommateurs ait eu une quelconque amorce.
D’autres faits sont farfelus, pour beaucoup de gens, mais pas pour tout le
monde : par exemple nous pensons que la liaison entre notre kriture et
notre caractère, et celle entre notre naissance et les astres, si elles existent,
sont hors de notre capacité de perception, en conséquence tout argument de
graphologie ou d’astrologie, ou de toute autre technique divinatoire, nous
apparaît totalement stupide 62. Mais d’autres personnes leur donnent une
parcelle de réalité., . De toutes les façons, chacun balance entre des certitu-
des absolues et des incertitudes totales et chaque fait ou chaque argument va
se situer sur ce continuum qui lie les unes et les autres. En matière scientifi-

” II s’agissait de notre premier gros travail, de 500 pages environ, qui devait être soutenu
en thèse de Troisiéme cycle sous la direction du Pr Gilles Sautter. À la suite d’incidents
politiques le texte disparut, c’était le deuxiéme tome de l’ouvrage de démographie Faho...,
Lacombe 1969.
62 Ce qui ne nous empêche pas d’avoir fait des Gommes de Robbe-Grillet un de nos romans
favorisel d’Au dessous du volcan de Malcom Lowrynotrelivre-culte, de trouver beaucoup
de plaisir A lire Nostradamus et surtout ses commentateurs qui disputent B Pierre Dac en
jongleries intellectuelles. Et de consulter régulièrement les prCdictions astrologiques qui
nous inléressent toujours, alors même qu’elles ont trois ou quatre ou dix ans d’âge et
portent sur la semaine prochaine d’un temps révolu, d’être un passionk de Yi Kin... car
c’est de l’ordre de la sensibilité. pas du rationnel et de la logique. Et si, dans des moments
d’indécision, il nous arrive de prendre des orientations en tirant une pièce en l’air, c’est que
nous pensons que l’univers ktant irrationnel (pour nous au moins), il faut souvent prendre
des ddcisions dans des situations logiquement indécidables ; souvent une ddcision est
meilleure qu’une non-dtcision, qui est une d6cision de toute façon (‘meilleure’ non logi-
quement mais psychologiquement, pour la même raison qu’attaquer est plus facile que se
d6fendre). Dkider une position rationnelle d’une manière irrationnelle n’est pas du tout
irrationnel. Voir dans notre Corpus bibliogruphique, sur la rationnalité des prises de déci-
sion : JonElster, 1987 ; Godelier, 1966 ; Beauvois et Joule, 1992 ; Gtrard-Varet et Passe-

152
que, il paraîtrait normal que l’on fonctionnât avec des certitudes absolues
logiquement construites. Or c’est complètement faux. Au mieux nous pou-
vons dire notre axiomatique des principes sur quoi nous nous fondons, les
faits auxquels nous « croyons » et dérouler les raisonnements logiques.. . Au
mieux et in ahtracta, car les raisons de nombreux actes sont la partie im-
mergée de l’iceberg de notre obscure conscience de soi et du monde. Mais
nous savons tous que ce n’est pas “rationnel” et “économique”, le langage
des jeunes d’aujourd’hui dirait « que ça prend trop la tête ». On ne peut, à
chaque pas, repenser le monde. En matiére de science et d’argumentation
sur des faits, nous devons, comme en tout, nous contenter d’une voie
moyenne, que nous qualifions de juste (juste entendu comme contraire
d’incorrect, pas d’injuste 63), ‘Juste’ par rapport à nos moyens, ‘juste’ par
rapport à. nos objectifs. Ce qui est un peu juste, pour continuer a jouer sur ce
mot perfide.
Aujourd’hui, avec l’éclatement des sciences provoqué par la crise de
l’université, les facilités de communication et la montee des travaux collec-
tifs, nous nous trouvons souvent devant des travaux intellectuellement
gênants car ils font appel a différents registres d’argumentation qui sont
utilisés par l’auteur pour avancer. Le cas le plus patent est l’utilisation de
chiffres dans une étude qualitative. Le plus comique que nous ayons ren-
contré dans notre vie est une.etude médicale fondee sur trois cas où l’auteur
présentait ses données en pourcentages : le retour systématique de 33 %,
66 % et 100 % nous avait alerte 64. Dans des études sociologiques on voit
brusquement l’auteur assener des chiffres, qu’il a parfois collectés lui-
même, dont on ne voit pas qu’ils soient autre chose que des affirmations

ron, 1995 ; sur le Yi kin : Javary, 1989 ; sur l’astrologie : Jean-Claude Pecker, 1983, Pierre
Couderc, 1974.
63 Une histoire courrait du temps du communisme,c’est un ‘camarade’qui demandeB un
dirigeant du Parti ce qu’est la voie juste et droite que doit suivre un bon communiste et
l’autre de lui dire : B droite c’est le révisionnisme, B gauche c’est le trotskysme et la voie
droite c’est la ligne brisée qui va de l’un a l’autre en un mouvement alterné perpétuel.
64Dans un autre cas, une etude de géographie rurale, l’auteur présentait des statistiques
«bizarres B (8 ou 9 %, 18 ou 22 %, 38 ou 42 % etc.) ; alerté par les curiosids des chiffres
pour des concepts qui se recoupaient, nous étions alle voir l’auteur qui nous avait gentiment
avoué qu’il avait 5 parcelles sous observation et qu’il avait juste changé les chiffres pour
correspondre b son sentiment qualitatif et faire plus vrai pour le quantitatif !

153
gratuites. En tant que chiffres, ils n’ont aucune résistance dans leur cons-
truction et l’auteur les utilise parce qu’ils «collent » à son sentiment des
choses. Un chiffre, comme un fait, comme une idée, est un outil intellectuel
construit et, hors son mode de construction, il ne vaut pas plus qu’un bavar-
dage sur les planètes de notre constellation personnelle, ou la configuration
des hexagrammes de la chute de baguettes d’achillte du yi kin ou de
l’histoire racontée par les cartes lors du tirage d’un tarot. L’article de Flo-
rence Weber sur l’ethnographie armée par les statistiques 65, et d’autres
ouvrages de méthode (Benjamin Matalon, 1988) insistent également sur la
nécessaire prudence qu’il faut savoir déployer dans l’usage de techniques
mixtes : c’est un précepte de la peinture, on peut l’accepter en sciences
sociales.
Un sociologue que nous avions interviewé pour ce travail nous avait
gentiment ~ffirrné, contrit, qu’il ne travaillait que sur les questionnaires qui
lui paraissaient «corrects » en fonction de la perception qualitative qu’il
avait de la situation. II éliminait de ses calculs ceux qui ne lui convenaient
pas. Il utilisait certes des questionnaires fermés, des équipes d’enquêteurs,
mais il ne croyait pas aux résultats issus de cette méthode. Son propos était
qu’il lui fallait utiliser des questionnaires parce que la demande qui lui était
faite et les financements obtenus l’y obligeaient. Pour le reste, il les lisait
tous et les abandonnait apr&s avoir tiré quelques chiffres qu’il corrigeait en
fonction de son sentiment de I’exactitude des réponses. Il reconnaissait
honnêtement sa pratique ; l’ennui c’est qu’il utilisait les chiffres comme
« preuve ». Cette attitude est bien plus répandue qu’on ne le croit chez les
partisans des méthodes d’immersion dans les populations ttudites. Nous
l’avons retrouvée chez plusieurs personnes, souvent dénuées du scrupule
d’aller voir elles-mêmes de quoi il retournait sur place. Les démographes et
autres statisticiens d’enquêtes affirmeront leur non-culpabilité en ce qui
concerne ce type de pratique : nous n’acceptons pas leur refus, car nous

65 Journée d’étude ‘sociologie er statisfiques’ , Paris, octobre 1982 (INSEE, 1982).

154
l’avons rencontrée plus d’une fois chez nos collègues 66, et, en ce qui con-
cerne des données fines ou des points difficiles d’analyse (comme l’étude de
la famille), nous savons la facilité, qu’il y a de verser dans de telles erreurs.
Dans une etude démographique sur l’Afrique, nous nous étions étonné de ne
pas trouver de femmes sans grossesse, pensant à un biais d’observation 67.
Nenni, nous fut-il répondu, mais comme c’était « impossible », « tout le
monde sachant » que les femmes africaines sont perclues d’enfants, on avait
corrigé vaillamment les femmes affectées de stérilité définitive en les faisant
mères d’un ou deux enfants, selon l’impression qualitative que donnait leur
cas. Au nom de la moyenne que de violence on ne fait pas à la variante.
De même, on peut citer les arguments puises à différents registres
des sciences sociales. On a comme bon exemple les démarches approxima-
tives où se mélangent les genres, les textes, les écritures : pourtant une carte
ne se lit pas comme un palimpseste, un chiffre comme un écrit, une parole
comme une photographie (voir les travaux actuels de Jean-François Werner
sur la photographie populiste en Afrique de l’Ouest), la traduction d’une
émotion comme celle d’une idée. C’est le grand reproche que nous adres-
sons aux articles de Michèle Cros, dont son ouvrage (1990) est exempt : elle
traite son matériel psycho-sociologique (dessins d’enfants) comme si c’était
du matériel anthropologique. C’est pour cela que l’exercice intellectuel de
ces auteurs qui se fondent sur des documents pour fonder une lecture an-
thropologique nous paraît si intéressante : ils sont confrontés, pour avancer,
à une des difficultés cruciales des sciences sociales qui est la lecture adé-
quate des faits (adéquation entre la construction et l’interprétation des
faits) : citons, entre autres, le numéro l-1995 de la revue Enquête (articles
de Jacques Revel, de Gérard Lenclud...), Foucault et la folie (1961) ou les

66 Dans deux cas precis, il était question d’oubli d’enquêtés : dans les deux cas, on a
« redressé PD l’échantillon des ‘nombres absolus, au nom de la sacréso-sainte moyenne
inchangee, mais la variante elle l’etait, et serieusement !
67 Nous-même, pour notre dtude de Fakao, n’avions pas trouve de femmes sans grossesse,
Louis Henry, qui ne passait rien aux lravaux qu’il estimait, nous avait fortement critiqué (et
recevoir un “savon” Louis Henry dtait une Bpreuve !), c’est en faisant la gtnealogie du
village que nous avions trouvé le biais : les femmes stériles quittaient leur communaud
d’origine.

155
prisons (1977), Conche et sa lecture de Pyrrhon, Veyne et ses conclusions
sur la Colonne trajanne (1991),Victor Orozco et les guerres indiennes dans
le Chihuahua (1992), et tant d’autres historiens ou anthropologues se fon-
dant sur des documents historiques (Julio Caro Baroja, Georges Duby, Jean-
Louis Flandrin, Victor Hanson.. .)
C’est donc dire que la nature des informations, hétérogènes, essen-
tielles car obtenues souvent en dehors de toute observation « construite »,
inconstructibles et non reproductibles, en un mot inexpérimentables, fait,
des sciences sociales, des disciplines fragiles au maniement incertain.

A ces observations, sont connexes celles qui concernent les diver-


gences de point de vue, le halo de l’idéologie ou de la vision scientifique sur
l’observation, celle de la divergence des sources et de la contradiction des
informateurs. Pour en terminer, nous voudrions citer le remarquable petit
opuscule où Jean Norton Cru a résumé son ouvrage Témoins, publié en 1928
à compte d’auteur : il y établit une hiérarchie entre la qualité de ses sources
en fonction de l’authenticité du rapport de I’auteur avec son kit. Norton
Cru eût beaucoup d’ennuis avec les va-t-en-guerre et les anciens combat-
tants de J’arrière. Il y traitait de la verité a la guerre de 14-18 ; il a beaucoup
de relation avec un ouvrage introuvable aujourd’hui sur la conquête de
Madagascar par Mathos et celui d’Hanson sur la guerre des hoplites grecs
(1990), sans ce parti-pris d’exprimer l’horreur que l’on trouve dans Le feu
de Barbusse. Cet opuscule s’appelle Du témoignage (1967) :
Notre époque estfière de son esprit scientifique, elle se pique de ne rien
accepter sans contrôle, il lui faut des preuves issues d’une expérimenta-
tion rigoureuse. Encore faudrait-il ne pas faire d’exception, ne pas ac-
cepter sans contrôle l’interprétation traditionnelle de certains phénomè-
nes humains observables et vérifiables
(24)
Norton Cru va d’ailleurs aller plus loin mettant en cause la qualité
des informateurs, qu’il définira précisément pour son propre corpus qui
regroupera 282 vrais ‘temoins’ de la guerre, et critiquera les historiens de la
guerre :
(Les bons témoins Kimpjlin, Genevois, Delvert sont cités une, trois, cinq
fois par Palat, mais le témoin Veaux, abondant, héroïque, légendaire et

156
fort suspect, est citk 89,fois.. . Le Goffic est cité 26 fois malgré les contes
et légendes dont il remplit sa compilation d’anecdotes du front. Les
mauvais tt!moins amhent Palat à endosser des absurdités. («...les cada-
vres étaient si serrés qu’ils se tenaient debout parmi les ruines. >;..)j
(54)
On ne sauraittrop insister,en conclusion,sur la nécessitéde la criti-
que des sources,le recadragedes informations dans la situation de leur
collecte, avant d’utiliser les informations et les traiter comme des données.
Mais une fois adoptéesaprèsla critique externe, une information ou une
donnéedoivent &tre critiquées par une critique interne. Les chiffres pour
cela ont un grand intérêt : si on prend deux mesuresou plus d’un même
phénomène,la migration par exemple, on peut arriver à desconclusionsfort
différentes, d’une part parce ce qui est mesuréest deux (ou plus) événe-
ments particuliers diffdrents du mêmephénomène(par exemple durée de
présenceau lieu, date d’arrivée ou présenceà telle date passée),d’autre part
parce que l’inconscient de l’analyste n’intervient pas dans le calcul lui-
même(alors que le raisonnementqualitatif s’infléchit imperceptiblementet
amènea descompromisboiteux avec lesfaits).

Nous voudrions citer, en démographie,deux élémentsexemplaires:


la mesurede la migration par la durée passéeau lieu de l’enquête ne donne
jamais un résultat identique à la mesureobtenuepar le lieu de résidencea
une date de référence(une personnenéeà Pariset enquêtéeAParis va donc
répondre “depuis toujours”, alors qu’elle a pu s’en absenterpour une pé-
riode supérieureà la périodede réfkrencechoisieet dansles critères décidés,
et que c’est ce dernier retour qui nous intéressesur le plan scientifique de
l’étude desmigrations),Cette dernibre,malgr6soncaractèreimparfait vu de
l’extérieur est bien plus résistantecar sa collecte est moins biaisée69. En
effet, la premièreprt%entel’inconvknient que l’informateur donne toujours
la date de sapremière arrivée au lieu d’enquêteet non celle de sa dernière

” En retranscrivant
cette phrase, cela nous rappelle une confkrence de Raoul Follereau, le
chantre de la lutte contre la lbpre, il avait, orateur emporté par I’kmotion, déclamé : « Et ce
pauvrehomme m’a serrk la mainet humblement s’est retiré, sa main était restée dans la
mienne... » II nous est quelques fois arrivt: de risquer notre vie, celle-là fut bien involon-
taire, mais le rire, en excès, est dangereux pour la santk.

157
arrivte quand il s’est absenté du lieu où il est enquêté ‘O. Chacun peut en
faire l’expérience : nous l’avions faite pour prouver le fait a un ministre en
Afrique qui ne nous croyait pas et tenait à voir figurer cette information sur
le questionnaire. « Depuis quand vivez-vous ici, à quelle date situez-vous
votre dernière venue ici [dans la capitale] ? », lui avions-nous demande.
« Depuis ma douzième année, nous repondit-il, à la fin de mes études dans
le primaire, pour entrer en sixième. » Je lui fis remarquer que notre question
portait sur sa dernière venue, il en fut d’accord : «Douze ans. » « Et vos
études en France, de huit ans, où vous étiez absent d’ici ? », lui avons-nous
demandé.. . Mais l’expérience ne convainc que les convaincus et la question
fut maintenue.

L’autre exemple porte sur l’usage de la formule de Chandrar-Sekar


et Deming : soient deux sources mathématiquement independantes de col-
lecte de l’information, un événement cppeut figurer dans la source 1 et dans
la source 2. Nous avons un tableau à double entrée : figure ou non en
source 1, figure ou non en source. 2”.

Somme 2

On voit que certains événements n’ont été saisis ni par la source 1 ni


par la source 2. Chandrar Sekar et Deming ont donc établi une formule
établissant le calcul des événements (p qui ne sont ni saisis par la source 1 ni
non plus par la source 2, en cas d’indéuendance totale entre les deux sour-
ces, au sens mathématiques du terme. Nous nous sommes essayé a calculer
dans notre enquête Fakao (Lacombe, 1970) ces événements que nous

69Soyonsclair : aucunedonnCe recueillie auprés d’un informateur et recueilli par un scien-


tifique est sans biais !
” Il y a donc encore de nombreuses recherches particulières B mener sur le plan méthodoio-
gique, et cette question en une qui ne manque pas d’intérêt.
” Chandra Sekar C. and Deming W.E., 1949, Jv!ethod of Estimatino Birth and Death Rates
and the Extend of Retzistratioc. Journal of& american S~atisticul Association, 44, 1948 :
101-l 15.

158
n’avions pu saisir ni par les registres paroissiaux et ni par enqu&te : notre
résultat était aberrant. Nous avions exposé ce cas à Nairobi au colloque de
1969 (S.H. Ominde and C.N. Ejiogu ed., 1972) et Chandrar-Sekar, qui était
présent dans la salle, avait opiné à notre avis : il n’y a pas d’independance
entre deux sources quand on se fonde sur des informations qui sont relevées,
en dernière instance, auprès des mêmes personnes : en effet, si un sujet ne
donne pas une information en source 1, sauf oubli momentané, il aura ten-
dance, inconsciemment ou consciemment, à celer l’information à la
source 2. Chandrar-Sekar avait d’ailleurs fait le récit de l’établissement de
sa formule, née d’un “terrain” particulier qui était les données des recense-
ments indiens.. . la masse des données permettait I’hypothése d’indepen-
dance mathématique, l’application «bête et méchante », à des données
autres était imprudente, il fallait d’abord vérifier que l’hypothèse mathéma-
tique était bien vérifiée.

Cohérences et incohérences des approches micro- et macro-

Une première difficulté de « détail » peut être décrite : celle des ap-
proches entre disciplines différentes, les une étant micro- et les autres ma-
cro-. Beaucoup de projets collectifs sont montés en croyant que les deux
approches se complètent, ce qui n’est pas faux, mais au sens le plus trivial :
un objet social a ‘n’ dimensions - cas type de toute réalité sociale. La ques-
tion du macro- et du micro- biaise l’entendement : logiquement on pense
qu’un fait est mieux vu avec deux dimensions qu’avec une seule et que si on
l’observe de près l’image scientifique sera plus parfaite.que de loin. Mais,
d’une part, la complétude entre les deux images n’est pas une complétude à
un (le micro donnant par exemple p% et le macro q% et que p+q=l). Rien ne
permet de penser que cela soit. D’autre part, pourquoi deux dimensions et
non pas plusieurs ? (Point sur lequel nous reviendrons dans la discussion sur
le multidisciplinaire).
Par ailleurs, très souvent on n’observe pas la même chose selon
l’échelle, croire que l’union de ces visions soit réductible à une discussion

159
sur la problématique n’est pas une opinion défendable. Dumontier nous en
avait déjà fait l’observation pour les études sur l’éducation : on ne pouvait
ajuster les visions offertes par les études ponctuelles avec les études globa-
les 12.

À ce propos le meilleur exemple que nous ayons est celui tiré d’une
enquête sur la migration des Voltaïques (on dirait aujourd’hui des Burkina-
be) vers la Côte d’ivoire. Des études statistiques globales montrèrent, ou
démontrèrent, que cette migration de travail n’était pas “rentable” vu du
pays d’origine, l’actuel Burkina (Jean-Louis Boutillier, André Quesnel,
Jacques Vaugelade, 1976). Des études suivant des migrants (Jean-Marie
Kohler, 1972) démontrèrent le contraire. Les premières se fondaient sur un
calcul statistique d’un gros échantillon par la méthode de l’enquête renou-
velCe 73. Les secondes, plus anthropologiques, suivaient certains migrants et
calculaient les sommes rapportées. Biais de méthode ? Certes, mais ce n’est
pas le même phénomène qui était observé, même si les faits sociaux obser-
vés étaient identiques.

À cette question micro-/macro- se rattachent deux autres, que nous


allons traiter tour à tour : :

* fait statistiqueet fait significatif ;


* les divergencesd’échelle.

Les changements d’échelles

Longtemps les changementsd’échelle n’ont retenu l’attention que


des cartographesou bien des sondeurs.Même dansles sciencesnaturelles,
ces questionssemblentne pas avoir été largementétudieesquoiqu’il allait
de soi que la questionseposait en termesprécis (StephenJay Gould, 1979,
1983):
La prégnante des lois d’échelle qui interdit, entre semblables extrêmes,
la simple replication proportionnelle des paramètres anatomiques, phy-

“Centre d’ttude des programmes Economiques, Paris, cours 1980-1981.


” Cette méthode partait d’une enquête antérieure, dont on recherchait les personnes pré-
sentes lors du premier passage et absentes au second réalisée quelques années apr&s
(enquête mise au point par Jacques Vaugelade).

160
siologiques et mktaboliques.
Stéphane Deligeorges, 1966 : 50 74
C’est d’ailleurs dans ces deux cas précis que nous les avions ren-
contrés comme problèmes : le premier lorsque nous avons dû effectuer une
synthèse de la documentation pour notre étude sur les communautts rurales
de la Pointe de Sangomar (Lacombe, 1967), l’autre pour l’établissement de
la base de sondage de l’enquête sur la migration et la santt mentale, les
migrants sérères de Niakhar à Dakar (Lacombe et al, 1977 : 60-66). Les
changements d’échelle sont désormais bien étudiés dans la finesse de leurs
effets divergents. Christian Mullon (et al, 1991, à propos des transferts
d’échelles, et 1992, à propos des systèmes d’information géographique) et
Jean-Pierre Treuil (1997, sur l’univers multi-agents) ont Bté de ceux qui ont
permis de souligner en les synthétisant les difficultés spécifiques aux chan-
gements et transferts d’échelles. La mise au point d’outils communs B plu-
sieurs disciplines comme le montage de bases de donnéeset de systèmes
d’information gbographique a beaucoup aidé d’une part à la mise en évi-
dence des incompatibilités et d’autre part aux possibilités restreintes de
réduction des contradictions, le mot ‘réduction étant pris en son sens quasi
médical de ‘rdduction des fractures’. Des solutions techniques existent qui
ne règlent pas la totalitt du problème, car si 1’Cchelle spatiale peut trouver
des solutions, la vraie question, et Mullon souligne bien le fait, se pose dans
«l’identification du niveau auquel se situent les sources de variabilité »
(1992 : xv).

Le global et le local

Le global et le local sont une des formes particulières des divergen-


ces entre échelles spatiales ; c’est aussi l’expression d’une divergence de

74 Stkphane Deligeorges a écrit un certain nombre d’articles sur ces questions en sciences
biologiques : l’extrait suivant est tiré de son article sur la salamandre g6ante. mais il a écrit
aussi un article (1996) sur une limite possible du petit : la musaraigne étrusque (plus petit
animal connu ex aequo avec le vampire colibri). Il signale que l’observation que les varia-
tions de taille entraînaient des conséquences qualitativement très grandes a été une des
observations de Galil6e. On pourrait rappeler les effets drastiques des troncatures après la
virgule pour la découverte du chaos par Lorenz (Gleicke, 1989).

161
niveau 75ou de structure globale / unité ou individu ; on peut dire que c’est
la réalisation spatiale du macro/micro.. . la question se pose frequemment
avec celle de la representativité de la monographie. S’éreinter a prouver
qu’une monographie est representative est une aberration mentale : une
monographie peut être exemplaire, ou révélatrice, significative en ceci ou
cela, mais elle n’est pas statistiquement représentative, son efficacité scienti-
fique de démonstration n’est pas du même ordre, du même niveau. On ne
peut simplement que soutenir que c’est un cas non aberrant, moyen ou
médian.
C’est sur des observations semblables que l’École de Palo Alto a
fondé son étude du changement et des paradoxes : un paradoxe est soluble
dans une méta-structure où son caractère paradoxal se dissout (Watzlawick,
Weakland et Fisch, 1981, Changements) car le passage d’un niveau a un
métaniveau se fait par rupture qualitative et discontinuité. Le problème qui
nous intéresse ici est l’affirmation qu’on ne peut sans imprudence grave et
erreur épistémologiques passer du global au local et du local au global.

Les limites spatiales

Les limites spatiales relèvent en partie du phénoméne d’tchelle qui


n’est pas un phénomène spatial pur : il s’agit des limites des zones
d’observations. Il a par ailleurs à voir avec les unités d’observation, thème
plus gtnéral. Nous allons expliquer le phénomène en prenant le cas de
multiples disciplines en œuvre en même temps mais le chercheur individuel
est confronte identiquement au problème, que son “inconscient” résout avec
économie, chose impossible en collectif. Les decoupages de l’espace ne sont
pas les mêmes selon la discipline ou selon le phénomène étudié. Quand on
veut établir des « synthèses » ou des cartes synthétiques, le probléme alors

” Un numérospécial de 1961 des Cahiers du Centre d’études socialistes 6tait consacrea


cettequestiondes analyses de niveaux. On a aussi une étude de Jean-Pierre Vigier, 1961,
1963 : la théoriepostuledes niveaux différents de qualite qui iraient de l’infiniment grand à
l’infiniment petit (suivant en cela une id6e de Blaise Pascal) dont aucune theorie physique
unifibe ne pourrait rendre compte. Nos connaissances tpistémologiques ne nous permettent
pas de dire si cette theorie était un de ces efforts marxisto-marxiens de I’aprés-guerre pour

162
explose sur le plan conceptuel (Lacombe, 1995, Des lignes de crêtes comme
limite...). Résumons cette question que nous avons rencontrée dans un
travail collectif :
Dans un projet mené dans le nord Mexique, les lignes de crêtes, sont
adoptées comme limite (critère imposé par l’hydrologie). Elles délimitent
ses bassins hydrographiques. Ceux-ci ne correspondent jamais limites que
les hommes ont mises en place. Elles ne correspondent pas plus aux besoins
des autres disciplines, mais la question dans ce cas ne gêne personne : dans
les sciences naturelles la problématique, le champ scientifique, les outils
technique et la mtthodologie, que l’on peut résumer en disant la
“construction de l’objet”, sont établis dans l’évidence partagée d’une longue
tradition scientifique (même si la discipline scientifique est relativement
neuve, plus récente en tout cas que la sociologie). Aucun chercheur ne
conteste le champ et l’objet d’un autre chercheur. Mais pour les limites
d’État l’utilisation des données statistiques de I’INEGI (rappelons que le
Mexique est un État fédéral), les limites scientifiques de l’hydrologie ne
coïncidaient en rien.. , L’INEGI, l’organisme de statistiques du Mexique,
présente ses données selon un critère politico-administratif : localidad,
municipio, estudo. Il fallait donc opérer des calculs d’approximation pour
analyser les données par États et grandes régions administratives, qui ne
correspondent pas aux bassins ou aux sous-bassins... Les données statisti-
ques par municipio, quand elles étaient disponibles, ne correspondaient pas
plus à ces régions “naturelles” que les hydrologues jugent indiscutables : les
lignes de crêtes. Les communautés humaines ne prennent jamais en compte
les lignes de crêtes comme limites entre territoires socialement definis. On a
voulu donc se dispenser de ces données “officielles” et préparer une recher-
che de collecte directe, Mais on est tombé de nouveau sur le point central
que les lignes de crêtes ne sont pas des limites acceptées naturellement par

rksoudre le gouffre que la science ouvrait sous les pieds de la religion marxisto-marxienne
ou bien si elle a un quelconque int6rêt. Voir aussi M. Vassails, 1963.

163
les sociétés humaines. L’unité de base des enquêtes et l’exploitation statisti-
que des données ne correspondaient jamais aux divisions hydrologiques. Au
Mexique, la matérialité des limites établies par les hommes pour marquer
les propriétés ou les territoires appropriés, est parfois marquée par un long
mur qui court dans la nature et l’orientation de ces murs n’a rien à voir avec
les pentes dont ils se moquent totalement, ni pour ni contre. Ils ne sont ni
parallèles ni perpendiculaires aux courbes de niveaux, aux lignes de crêtes
ou à quoi que ce soit. Bien au contraire, et c’est assez “naturel”, sur le plan
humain s’entend, les sociétés locales tentent de couvrir un espace hétérogène
pour diversifier leurs ressources : un morceau de plaine, un morceau de
pente, un morceau de montagne, un morceau de flanc sous le vent, un autre
sur le vent, une part d’adret, une part d’ubac.. . on peut nourrir des bêtes et
faire des cultures de maïs, blé et haricots, affronter les mauvaises années et
exploiter les bonnes, s’approvisionner en ressources naturelles (SO& dont on
fait du tequila, plantes grasses de collection vendues aux amateurs, fibres
naturelles. ..) On a donc un système fractal : quelle que soit l’échelle, les
limites naturelles (que les hydrologues voudraient voir adopter) et les limites
humaines ne coïncident pas, De l’État/région hydrologique, au plus petit
bassin possiblelexploitation agricole, rien ne va.
Si l’on prend les autres disciplines, le problème est moins crucial (en
termes de collecte d’information), mais tout aussi ardu. La géologie ne cor-
respond pas aux lignes de crêtes, tout géographe qui a fait une coupe géo-
morphologique le sait. Parfois, certes, quand l’orientation de la crête est
perpendiculaire aux vents dominants, surtout à ceux .qui apportent des
pluies, alors la ligne de crêtes peut être une frontière impressionnante de
précision entre une forêt et un espace herbeux ou désertique. Mais quand
cela n’est pas le cas, quand l’orientation du réseau est la même que celle des
vents, les pluies tombent alors également sur chaque flanc. Que la ligne de
crête soit parallèle aux pluies, que la géologie soit semblable et les sols
identiques de chaque cW de la ligne de crête (identiques de nature physi-
que, identiques en pluviométrie ou autre effet climatique.. .) et alors rien qui

164
manifeste sur le terrain une limite autre que celle, topographique, prisée par
les hydrologues. Pour les autres scientifiques, comme pour le commun des
mortels, la ligne de crêtes n’est pas une limite adéquate. Il n’y a aucun dé-
terminisme, autre qu’hydrologique, dans la définition des bassins.
On voit, d’après cet exemple, et lors du colloque sur les Territoires,
liens ou frontières ? (Paris, Institut de géographie, rue Saint Jacques) octo-
bre 1995), où beaucoup d’autres exemples furent fournis que les limites
spatiales souvent omises lors des travaux de terrain posent des problèmes
subtils ou dirimants, mais à ne jamais oublier.

Mais les contradictions que l’on trouve dans le travail scientifique ne


sauraient, malheureusement, se limiter aux questions que nous avons abor-
dées dans ce chapitre, d’autres se manifestent quant a la ‘continuité’.

165
Chapitre 8
Continuité et rupture

Les sciences biologiques disposent d’une continuité de la matière


dont ne disposent pas les sciences de l’homme et de la société. Nous
n’abordons pas dans ce chapitre la question sous son angle théorique mais
sous son point de vue pratique tel qu’il apparaît dans I’ensemble des travaux
multidisciplinaires dont nous disposons aujourd’hui à titre d’exemples :
unités d’observation, nature de l’informateur.. . entraînent des ruptures
irréductibles dans les données de sciences sociales.

Continuités et ruptures

La plupart des recherches en sciences sociales supposent une conti-


nuité des phénomènes, postulat assez contradictoire avec les querelles fa-
rouches que se livrent certaines disciplines scientifiques. En effet, il est
courant de voir glisser l’analyse d’un plan à un autre, du détail au général
par exemple, et, sans autre précaution que verbale, une métaphore prend
statut de démonstration. Pourtant, il est assez clair qu’au contraire de la
biologie, la sociologie, elle, ne dispose pas de “continuité de la matiére”
pourrait-on dire. Nous avons insisté sur ce point précédemment. Cette ques-
tion permet de comprendre que l’on passe facilement d’un point de vue B un
autre. Prenons un exemple comme la fécondité. On peut « l’expliquer » avec
une certaine thkorie sans pour autant que d’autres clefs d’interprétation
soient frappées de nullité.
Certains sujets de recherche ne sont pas des sujets de recherche, nous
nous sommes souvent interrogé pour savoir oh était la racine de ce <‘non-
être” et il nous a paru que c’était dans cette particularité des faits sociaux
d’être interprétables selon différents modes qui ne sont pas miscibles. Certes
René Girard, 1986, dans son ouvrage intitulé Des choses cachées depuis la
fcmdution du monde, a cm pouvoir affirmer que la mimésis, cette imitation
qui fonderait notre personnalité humaine, est la base à quoi pourrait se
ramener, et qui éclairerait, de nombreux phénomènes psychiques, institu-
tionnels et autres. Mais comment croire qu’il ait vraiment raison 1 Il
s’appuie sur la science pour affirmer que sa “théorie du bouc émissaire”
synthétiserait des pans entiers de ce que l’on sait de l’homme, par les my-
thes, la psychanalyse etc., mais on éprouve quelque difficulté à adopter son
enthousiasme, car, même si cela se passe (ou paraît se passer) dans les
sciences physiques, où la continuité de la matière, malgré les difficultés
d’élaborer les équations de synthèse qui réuniraient les différents champs de
forces connus, ne semble pas faire (trop) de problèmes, on ne voit pas pour-
quoi cela s’appliquerait aux faits de l’homme et de la société. D’ailleurs les
travaux issus de l’hypothèse centrale de Girard, que ce soient ceux de disci-
ples ou ceux de Girard lui-même nous paraissent peu convaincants. En
particulier son dernier ouvrage (1990), sur Shakespeare, ne nous a pas du
tout convaincu : c’est trop beau, tout “colle ‘trop’ bien”. Il nous semble que
Girard fait une erreur sur la continuité des phénomènes qu’il étudie et que
son principe rtducteur du bouc Emissaire ne fonctionne que dans un champ
très précis de phénomènes sociaux et pas dans tous, comme il le croit.
Tout le monde connaît l’observation sur les psychanalystes, dont les
analyses éclairent plus la conscience de celui qui l’émet que celle qu’elles
sont censees éclairer. Tous ceux qui, comme nous, ont une expérience psy-
chanalytique, savent que l’analyste propose des interpretations qu’il leur
revient à eux de la discuter, de la confronter avec leur propre expérience
intime, le retour au réel, en l’occurrence, la perception de la conscience en
analyse, est primordial. Sans ce garde-fou, les analyses d’tcrivains sont
largement d’aimables spéculations (Serge Tisseron, 1985 ; Jean-Pierre
Winter, 1996). Le maniement des concepts psychanalytiques sortis de leur
champ de fondation et d’exercice est très délicat (Georges Devereux, 1980,
1983). On trouve de multiples exemples des aberrations de l’ethno-
psychiâtrie en acte dans les travaux de Tobie Nathan (1993) et la polémique
qu’il ouvrit dans Le Monde en fin 1996 où certains de ses collègues, dont

167
Fethi Bensalam, moins emportés qu’il ne l’est, lui répondirent vertement en
termes logiques et non sur le seul terrain de l’émotion et de l’anathème qu’il
affectionne particulièrement (Le Monde 22.10.96 ; Le Monde, 4.12.96).
D’ailleurs, Nathan reconnaît être :
« Plus ou moins bien [considéré]. Mais je ne suis nullement un clan-
destin. Je suis professeur... »
(Le Monde, 22.10.96 )
Lx Arsène Lupin, portrait d’un caractère lb, de Gérard Guasch (1997), ne
tombepasdansce travers, dénoncéégalementpar Élizabeth Roudinesco:
La psychobiographie, cette façon de tout psychanalyser , cette manie
interprétative, beaucoup de mal, mais la psychanalyse
afait n’en est pas
comptable. À moins de s’y être adonnée elle-même.
(Lire, Avril 1997 : 56)
En effet, dansson ouvrage, Guasch analyseLupin et non pas son créateur,
Maurice Leblanc, qui a donné de nombreusesindices sur son héros. Par
ailleurs, il met en rapport cesindices avec les théoriesen vogue à l’époque
de Leblanc. Alors que TisseronmélangeTintin et Hergé et son unique inté-
rêt est de laisserrplaner le doute : on ne sait pasqui de Hergé et Tintin est le
fils de l’autre..

Ceci étant, notre remarqueacerbene supposepasque nousrefusions


le droit à la psychanalysed’interpréter des faits de société. Mais la cohé-
rence de ce qu’elle est par rapport à d’autres méthodesfait que souvent
l’auteur de ces psychanalysesexprime des Cvidencesou des contrevérités.
Par exemple l’historienne américaineLynn Hunt a écrit le ‘roman familial
de la révolution française’ avec le problèmeque sa “lecture” « évacue » les
autresinterprétations.Danssacritique de l’ouvrage Nicolas Weill 77déclare
qu’ainsi :
L’historiographie américaine de la Révolution étale, ainsi, et sa radica-
lité et ses limites.
Mais (indépendammentdes débats franco-français sur la propriété de la
parole légitime sur LA Révolution), et on l’aura souvent remarquécar nous

76 Le terme ‘caractère’ du titre est à lire dans son sens anglais : a characrer, un personnage
imaginaire.
” Lynn Hunt, 1995 : le roman familial de la rkvolution française, trad. par JF Sené, Albin
Michel éd. 1995 : 262 ; ouvrage commenté par Nicolas Weill dans Le Monde du 3/2/1995.

168
le faisons continuellement remarquer, il nous semble que la radicalité des
débats en sciences (sociales et autres) provient souvent de ce que les limites
des méthodes appliquées ne sont pas connues et que les acteurs en cause se
déchirent pour des questions dont ils n’ont pas la solution.

Un anthropologue avait par ailleurs fait remarquer que l’on pouvait


prendre au hasard une série de mots et qu’un structuraliste en tirerait une
étude d’une logique irrefutable. Avec le même procédé les surréalistes ont
produits des écrits intéressants. Qui ne voit pas qu’à partir de la liste sui-
vante (tirée du Petit Robert en ouvrant lespagesau hasardet en tirant le 5éme
nom en gras): 411 commanditaire,633 dévisser,877 fabliau, 1185 inspec-
teur, 1483 nettoyant, on peut tirer des vues d’une grande profondeur :
d’abord, la fréquencedesdoubleschiffres danschaquenombre (11, 33, 77,
11) permetl’exercice de la numérologie,ensuiteon lit clairement cefabliau
où un commanditaire, inspecteur, dévisse un nettoyant ? Ou bien : comme
nettoyant, un inspecteur, poussé par le commanditaire, utilise un fabliau.. .
Molière, déjia,nous en avait fait rire : Me font, Marquise belle, mourir, vos
yeux, d’amour. Le principe logique est toujours irréfutable en soi. Seule
l’action que l’on peut en tirer fonde savéracité et par sonadéquationau réel.
Or notre joli fabliau n’a aucun ancragedans le réel 78, Souvent dans les
analysesde sciencessociales,les exercices d’équilibrisme intellectuel sont

‘* La methode des noms au hasard est également un teste de fluidité verbale trbs appréciee
de la culture française. Un groupe d’instituteurs avait BtC amen6 a plancher quatre heures de
suite sur une série semblable de noms : “dieu, gentration, inconnu, surprise” et une des
institutrices avait patiemment attendu quatre heures qu’on lui donne la permission de sortir,
sur sa feuille elle avait écrit : Seigneur, je suis enceinte, el je ne sais qui. L’exercice est
tellement prise dans notre système éducatif que nous fondons la selection de notre 6lite
administrative sur cette capacité qui tient plus de l’esbroufe de clown que de la réflexion.
En tant qu’exercice mental ce n’est pas sans intérêt. Un de nos professeurs, que
j’interrogeais si je devais, faire Sciences Politique nous l’avait déconseillé en nous disant :
« Quand on dit “Reine d’Angleterre” à un historien, il vous argumente sur la royauié
britannique, un journaliste vous parle des frasques de la couronne, un géographe traite de
Iu la part de la royauté dans la construction du paysage. un élève de Sciences Po, lui, vous
demande : “Voulez-vous ma r6ponse en trois parties-trois paragraphes, ou en thèse-
antithèse-synthèse, ou en deux parties - statique-dynamique ? - trois paragraphes ?” Cela
vous ne savez. que trop bien le faire, ce qu’il vous faut à vous, c’est un carcan, faites de la
géographie ». (nous devions cela à la formation que m’avait imposée M. lafay, notre
professeur en “rhétorique”. Georges Pérec S’&ait fait une spécialité de faire donner aux
mots, par leur hasard, tout leur poids de vérité..

169
irréfutables parce qu’on ne peut pas leur trouver de racines dans la réalité.
Ce qui n’est pas du tout le cas des analyses en sciences naturelles où, ce que
nous appelons la continuit du réel joue à plein : prenons l’exemple de la
paléontologie, Yves Coppens nous raconte nos ancêtres (1983, 1996), il
imagine un scénario mais la validité de ce scénario est testée par les décou-
vertes ultérieures ” qui peuvent l’améliorer, le renforcer ou le controuver,
alors qu’en sciences de l’homme et de la société l’expérience infirme rare-
ment une analyse particulière, on est obligée de la mettre de c&é en atten-
dant que des faits semblables éclairent le cas, mais souvent l’analyse est trop
specifique pour être bouleversée par des ttudes réalisées sur le même cas
avec d’autres instruments (une conclusion psychanalytique n’est pas forcé-
ment mise en cause par une étude macro-économique par exemple : la dé-
faite belge de 1940 est une chose, l’attitude du Roi Albert autre chose
- Lloyd de Mause, 1986) : un fait n’est pas “épuisC” par une interprétation
partielle, au contraire de la physique par exemple. De même un halieute
(Fournier, communication personnelle, 1972), fin mathématicien, nous
signalait qu’à une série de nombres pris au hasard, s’applique toujours une
loi : la difficulté est patente dans les analyses de tests statistiques (Lacombe-
Vaugelade, 1969) -en raffinant à l’infini, on arrive toujours à prouver ce
que l’on veut prouver -. Avec un intervalle de 5 %, on ne doit pas oublier
que 5 % donnent une assuranceerronée, etc.
Nous voudrions ici parler un peu plus abondamment de la question
des politiques de population qui nous paraît poser des questions du même
ordre. Tout démographe croit qu’il arrivera à étudier les politiques de popu-
lation. Ce fut aussi notre faiblesse, jadis. Mais cette question est scientifi-
quement insoluble : les faits qui sont embrassés par une telle optique sont
trop différents, trop divergents, pour que l’on puisse espérer aboutir. En
1980-86, il y eût B I’Orstom des tentatives pour fonder des politiques de

“Par exemple, l’hypothèse que l’homme de Néandertal était un rameau paraMe a dté
prouvte par la nature de son ADN enfin isolée en juillet 1997 seulement (in Cell,
11.7.1997).

170
population comme sujet de recherche. Une note émanant d’une commission
scientifique disait :
que des recherches sur les politiques de population soient mises en (EU-
vre le plus rapidement possible. Il s’agit d’un domaine que la commis-
sion considère comme fondamental et qui paraît devoir donner lieu à la
mise en place d’une équipe à pari entière.
Notre réponse(F. Sodter et B. Lacombe,Novembre 1984) traitait des
différents échecsde projets de ce type, depuis celui de la Division de la
population A New York à celui d’un groupe de recherche marxiste... En
effet, la remarqueest communede dire que Marx a laissétoute la question
de côté en tant que corpusconstruit de réflexion, alors qu’il en parle partout.
L’idée a donc été de refonder cette question. Charles Bettelheim, dans un
polycopié du CDU s” de Paris avait établi un texte de grand intérêt, qui fut
de ceux qui déterminèrent notre appétenceà la démographie,mais... on
n’arrive pas à aller plus loin, mêmesi on arrive à faire plus long que les 80
ou 100 pages, aujourd’hui perdues, qu’il avait produites. Rémy Clairin
affirmait que la CL4 avait financé un groupe de recherchesau Mexique sur
la question.Si ce groupe n’avait rien rt5digéen dehorsde textes de problé-
matiquede recherche,Rémy Clairin pensait,commenous-même,que c’était
parce que ce sujet était un « non-sujet» scientifique, tout simplement.Nos
amis Canadiensde Montréal (Joël Gregory, 1980: Bibliomarx) ont aussi
tentCde poursuivre ou reprendrecet effort.. . maissi tout le monde a échoué
à traiter de ce sujet “scientifiquementcommed’un sujet scientifique” et non
pascommeun sujet de droit, ou de jurisprudence,ou d’observation jouma-
listique ou sociologiquedesfaits de sociCtés...ce n’est pas parce que ces
hommeset ces femmes,qui s’attachèrentà cette question,étaient stupides,

“NOUS n’avons pu retrouver la r<ofhence de ce document malgrk son importance pour


nous, il a disparu
denotre documentation personnelle, Bettelheim traitait en particulier de la
crise de la pomme de terre en Irlande, première colonie de l’bpoque moderne ; un autre
ouvrage du CDU, sur les villes mt?diterranéennes, important de par la logique d’analyse, de
BernardKayser,fait également défautdans notre corpus bibliogruphique.

171
c’est parce que le phénomène ‘politique de population’, sujet sur lequel tout
le monde a des opinions et des lumières, des informations et des données,
est trop complexe. Il fait appel à trop de dimensions hétérogènes de la réalité
sociale pour être traité en termes scientifiques (ce qui n’empêche pas que
l’on peut « écrire » dessus, que ce soit des pamphlets, Michel Debré en avait
fait un de ses exercices favoris, ou des descriptions de cas concrets... qui
sont à la recherche scientifique ce que sont des briques pour une maison).
En tout cas, le défi que Sodter et nous-même proposions que, si les politi-
ques de populations existaient comme objet scientifique, alors on pourrait
voir au jour un ouvrage comme Théories et modèles de la macro-économie,
d’Alain-Pierre Muet, n’a pas été relevé. Sœur Anne n’a rien vu venir. Auch
ado about nothing.

Un des travaux les plus remarquables, selon nous, où a été pris en


compte cette discontinuité de l’information, reflet d’une discontinuité plus
profonde des faits eux-mêmes, est l’étude de Rogelio Martine2 et Javier
Ortiz, 1993, sur le trajectoire scolaire d’étudiants de sociologie mexicains.
Nous pouvons citer aussi un maître-livre, celui de Marc Soriano sur Les
Contes de Charles Pairault (1968). où il est fait appel, dans une même
visée, à la psychanalyse, 21l’histoire, à la psychologie (des jumeaux), à la
littérature et à la sociologie politique sans pour autant qu’une tendance
fusionnelle de ces différents apports masque les hiatus de l’information et de
l’analyse.

Les unités d’observation

Les unités d’observations sont également un problème connexe aux


questions territoriales enoncées précedemment. Nous possédons sur cette
questions de nombreux travaux réalisés par le groupe AMIRA (acronyme de
“amélioration des méthodes d’investigation et de recherche appliquées au
développement”). Fondé par I’Orstom, ~‘LNSEE et le Ministère de la Coopé-
ration, ce groupe, composé de statisticiens et de socio-économistes et long-
temps dirigé par Gérard Winter, a beaucoup fait pour affronter intelligem-

172
ment les questions pratiques d’enquête de terrain, en Afrique particulière-
ment, avant de se dissoudre. Nous-même, y participant a titre de membre,
avons suivi les débats qui s’y déroulèrent et contribué par certaines analyses
à la discussion *t d’autant que celle-ci répondait à nos propres interroga-
tions. Un ouvrage de synthèse a été produit sur les unités d’observation,
édité par Jean-Marc Gastellu (1982). On pourrait reprendre le même type
d’analyse que ce qui a tte dit sur les territoires et frontières : chaque disci-
pline, ou chaque objectif scientifique, construit une base d’observation et un
découpage conceptuel du réel, et ce découpage ad hoc contredit celui d’a-
côté. Ainsi, les besoins des études de consommation définit un espace social
que l’on pourrait qualifier comme « ceux qui mangent la même cuisine »,
mais sur le plan de la production agricole, on a l’exploitation qui ne corres-
pond pas forcément à l’unité démographique du ménage pour les recense-
ments et à coup stIr diverge du couple pour la fécondité, mais que faire en
cas de polygamie, comme nos travaux avec Charreau et Vignac (1970) l’ont
prouvé ? On a un ttude de Chebika (oasis de Tunisie) par Jean Duvignaud
(1964), qui s’amuse des démographes en prouvant que leurs definitions sont
déplorables. . . C’Ctait le début de la grande mode du « stupide comme du
quantitatif ». Or, le problème, c’est que cette recherche de Duvignaud, qui
nous avait par ailleurs beaucoup intéresse, se donnait comme un absolu
quand il n’était qu’un relatif et la “vérité anthropologique” qu’il dévoilait
n’ttait pas plus efficace, en l’absence d’orientations précises et fermes,
qu’une “vérité démographique”. On ne reviendra jamais assez sur le fait que
c’est l’utilité (l’objectif poursuivi) qui détermine de la valeur du concept et
de l’instrument. Les unités d’observations, fluctuantes selon l’objectif, sont
donc à lier decidement a l’objectif visé : c’est en fonction de lui que l’on
doit juger de leur pertinence, c’est-à-dire de leur efficacité.
Nous pouvons revenir sur ce concept de ‘cuisine’ comme unité
d’observation en économie africaine de l’ouest, tel que Jean-Marc Gastellu,
le lança par un article fort alerte : Mais où sont ces unités économiques que

” Lacombe 1972, 1975, 1982, 1984. 1989.

173
nos amis cherchent tant en Afrique (1978). Dans un ouvrage (198 1) Gastellu
reprit également cette discussion. Nous nous arrêterons là au strict point de
vue de l’observation initiale et non de sa discussion économique :

Dans les villages de Ngohé (Sine sénégalais), Jean-Marc Gastellu par


une immersion dans ces villages (observation participante classique, mais
l’étude avait un objectif économique) en arriva à la conclusion que l’unité
économique pertinente était la cuisine. Comme son observation recoupait
largement notre propre observation sur une autre zone sérère sz du Saloum
sCnégalais (Lacombe, 1972 83), nous avions dCcidé de préciser la réalit de
cette unit6 d’observation ‘nouvelle’, en effectuant dans le cadre de l’enquête
dtmographique de l’arrondissement de Niakhar (dans le Sine également,
comme Ngohé) au recensement des cuisines, concession par concession (la
concession équivaut à une famille étendue, Lacombe, 1983 84). Quel ne fut
pas notre étonnement de voir la proportion de cuisines “fondre” au fur et
mesure de l’enquête de terrain ? Il n’y avait pas de biais géographique, pas
de biais d’équipe d’enquêteurs, les définitions paraissaient bien calées, un
briefng g6néral n’aboutit à rien, il fallut voir de près de quoi il retournait.
Nous ne mettons absolument pas en cause la validité de l’observation de
Gastellu sur Ngohé, mais nos conclusions titrées du recensement de
l’arrondissement de Niakhar mit en bvidence que la cuisine ne pouvait, pas
plus qu’une autre unité conccc?teconnue, r6soudre le probl&me de “ces unités
économiques que nos amis cherchent tant en Afrique”, dont il avait fait le

*2 Nous gardons la vieille transcription du terme ‘s&ère’. Les SBnbgalais,B juste titre,
utilisent de nouvelles graphies plus conforme aux prononciations vernaculaires. De même,
les Malgaches ont voulu redonner if leur capitale le nom originel qui est le sien : Antanana-
rivo, mais nous ne voyons pas pourquoi il faudrait pour nous les adopter par suivisme de
mauvaise conscience. Les Anglais disent London, et nous écrivons toujours Londres, Les
Portugais disent Lisboa et nous 6crivons Lisbonne. D’ailleurs nous n’avons pas compris
pourquoi les SénCgalais n’ont pas retranscrit Dakar en Ndakaru, qui est son nom vernacu-
laire. C’est différent poui Bandyul, l’ancien Bathurst puisqu’il y a eu changement de nom
(Bandyul est le nom vernaculaire s6rére de cette ville d’ailleurs), ou Benin pour Dahomey.
II est curieux que chaque fois que les Français sont confronté concrètement avec leur passC
colonial, ils surenchérissent dans la décolonisation comme s’ils Btaient toujours des ac-
teurs !
83 L-es Communautés rurales de la Pointe de Sangomar, Sine-Saloum, S&égal.
84 La question est très complexe et nous la laissons de côté ici : Famille et thidence dans
les villages de la Pointe de Sangonrar. Étude pour la rtunion du CICRED de décembre
1983. Paris : 32.
titre de son article. En effet, au d6but de la saison chaude et skche préc6dant
les pluies, les gens s’occupent, charité bien ordonnée, de leurs propres
champs. Les femmes travaillent 21leurs champs personnels et, durant cette
période, puisent, pour elles et leurs enfants, dans leurs greniers personnels.
Le mari, s’il prétend manger avec elles doit fournir du grain ; quant aux
autres membres du ménage, ils travaillent leurs champs personnels et se font
leur frichti à part ou bien donnent leur quote-part, lequel détermine
l’existence d’une ‘cuisine virtuelle’ - déclarée comme cuisine concrète. Plus
tard, ces personnes travailleront sur les champs de leur ménage, plus ou
moins élargi s’il y a plusieurs épouses et affiliés (parent un peu âgé du mari
par exemple, dgpendant), dans ce cas, il n’y aura plus qu’une cuisine pour
l’ensemble de ce groupe domestique. Quand ces terres seront cultivées,
et/ou, le grenier afférent vidé, les membres du ménage vont coopérer collec-
tivement à la culture de champs de caractère plus collectif encore, par
exemple celui de la famille élargie, celui de la concession, jusqu’à travailler
en grand groupe le ma mâk, champ collectif du quartier.,. et alors la
‘cuisine’ seraréalide par quelquesfemmes,pour l’ensemblede la commu-
nautéen cause... et on a alors moins d’une cuisine par concession... ce qui
est absurde.IA cuisine, loin de fonder une unité socialeétait définie par des
liens sociaux.

Pour conclure donc notre observationsur lesunités d’observation, on


peut dire :

l une mêmeunit6 d’observationn’estjamaistout terrain géographique;


l une mêmeunité d’observation n’estjamaistout terrain conceptuel ;
l le réel n’offre jamais toute prête une unité qui soit à la fois concrète et
conceptuelle.

Sauf exception naturellement, mais valable alors dans un ici et


maintenant restreints, ce qui était peut-être le cas de Ngohé, étudié par
Gastellu.

175
Qui répond au nom de qui ?

L’unité d’observation est aussi des personnes interviewees, en elles-


mêmes et sur elles-mêmes, ou comme “porte-parole” d’une unité qui les
inclut. C’est le cas des ‘chefs de ménage’, qui parlent au nom de leur mé-
nage (réalité concrete au sens où un groupe de personnes le forme), ou des
femmes, qui parlent (par exemple) de leurs fécondité (réalite qui n’a pas
“d’autonomie d’expression”, si on peut s’exprimer ainsi), Jusque là il n’y a
pas de problème. Mais tout se complique quand, pour un ménage, disons
une famille restreinte (couple plus enfants), on interroge l’homme et la
femme : ils peuvent avoir des vues divergentes sur les sujets les plus divers,
y compris ceux qui ne devraient pas ‘poser de problèmes’ : ce peut être le
nombre d’enfants (nous avons rencontré plusieurs fois le cas et pratiquement
chaque fois, en vérifiant dans le détail, c’est.. . le mari qui avait raison quant
au nombre d’enfants), les revenus, les dépenses, les droits de propriété etc.. .
Quel informateur privilégier ? Le chercheur individuel, comme nous l’étions
dans les cas cités trois lignes plus haut, résout facilement la question. Quand
on fait des enquêtes collectives, ce n’est pas évident de trancher et, sauf a
avoir organisé la double collecte (dans l’exemple choisi sur les hommes et
les femmes, mais ce pourrait &tre les chefs de ménage et leur fils aînt, etc.),
on affronte des biais d’enquêtes insolubles. On obtient des images differen-
tes d’un même réel (si ce réel existe, comme le nombre de bêtes possédées
par le ménage, mais ce n’est pas certain : une femme qui possède des co-
chons les soustraira des biens du menage quand son mari les inclura, tous
deux avec d’excellentes raisons logiques, de tradition, d’usage, objectives,
juridiques et pratiques.. ,)

De même les échantillons, on croit que les échantillons, qui “parlent”


au nom de la population totale, sont neutres. C’est faux : un échantillon
statistique, d’une certaine manière, est un individu. Il est représentatif des
grandes variables mais pas des variables de détail, peu représentées dans
l’échantillon vu sa taille absolue. Dans le projet de Chalco, ville de Mexico
(Lacombe et ai, 1992) nous avions plusieurs équipes et un plan de référence

176
(établi par Jorge Gonzaléz Aragon) qui était une base cartographique com-
mune. De cette base, les différents chercheurs ont tiré des sous-tkhantillons
représentatifs pour leur problématique particulière. Les “images” fournies
lors des premiers traitements informatiques par ces sous-enquêtes particuliè-
res (sous-enquêtes par rapport à l’échantillon ayant été utilisé pour l’enquête
collective disposant d’un questionnaire complexe ou ‘complet’) étaient
divergentes. Certains des chercheurs se sont serieusement accrochés à la
sortie des premiers résultats.. . alors que l’image définitive donnée par les
différents travaux soutenus dans le cadre de projet (thèses nouveaux régimes
de Sonia Comboni (Nanterre, 1996), Dominique Mathieu (1995, Toulouse),
José Manuel Ju&rez (Paris 1, 1964), ou Jean-Michel Eberhard (1995, Paris
4) par exemple) sont confondantes de convergence sur les grands thèmes.
Mais dans le cadre de la synthèse que nous avions du produire à la fin des
premières analyses, nous avions été dans l’obligation de délaisser certaines
conclusions parce que nous ne pouvions, de l’extérieur et « à chaud », tran-
cher entre professionnels Cgalement compétents, sérieux et informés, mais
dont les divergences tenaient aux divergences “d’individualité” des tchan-
tillons.
L’information est donc relative à l’informateur, à sa position dans la
société, à son sexe, à son statut social... sans parler de ses caractéristiques
personnelles : certaines personnes n’ont rien à dire sur certains sujets et
quand on les interroge on obtient ce que l’on voit et entend sur nos medias,
où des gens qui n’ont rien à dire se voient forcés par des journalistes pressés
de le faire savoir, parfois maigre eux. Ce n’est insulter personne que de dire
que certains ne savent pas bien s’exprimer (Marcel Achard ne desserrait pas
les dents des journées entières *‘, un chanteur-compositeur français talen-

*’ On connaît l’histoire de Marcel Achard mis lors d’un grand raout à coté d’une sémillante
personne qui se dépensait sans compter pour nouer le contact avec lui. Achard restait de
marbre. La soirée tirant B sa fin, la jolie personne craque et lui dit : N Soyez gentil, Mon-
sieur Achard, j’ai parie que j’arriverais a vous vous faire dire quatre mots a, et Achard de
répondre : * Vous avez perdu ». D’Achard on a aussi l’histoire oh lors de l’épuration, il
Btait allt en prison voir un autre homme de lettres, qui n’t?tait nullement de ses amis, pour
marquer sa solidarité avec ce que le Tout-Paris considérait comme une injustice, mais
n’avait pas le courage de l’exprimer publiquement dans ces temps de surenchbre. Marcel

177
tueux et très connu, Chedid, paraît supporter les interviews que le système
médiatique moderne lui fait subir comme un vrai calvaire. Et il faut bien
aussi entendre que l’enquête est en grande partie un processus de connais-
sance qui recours à l’oralité et le recours à l’informateur fait de celui-ci un
maillon stratégique de la collecte (Laplantine, 1996).

De quelques points « mineurs »

Notre ambition n’est pas de repertorier la totalité des difficultés que


l’on peut rencontrer, mais on peut cependant en lister rapidement quelques-
unes avec l’ambition de montrer que la pratique est souvent imprudente
d’une part et, d’autre part, pour signaler que l’observation doit, pour être
efficace, clarifier le plus qu’il est possible le champ de sa perception.

Discret et continu

Les phénomènes sont soit discrets, c’est-a-dire qu’il apparaissent et


disparaissent (les individus d’une population sont discrets) ou continus (la
population est un phénomène continu). Mais un objet scientifique en-soi
n’existe pas : quelque soit sa nature, l’objet construit peut être different :
l’.Qge ou le temps sont continu, pourtant on les étudie comme discontinus
(tel âge, ou telle année).

Objet qualirutiJ objet quantitatif

De même en ce qui concerne la qualité des objets scientifiques, on ne


doit pas confondre ce qu’ils paraissent être dans notre mode sensible et leur
traitement scientifique : si le sexe est une donnée qualitative, elle se prête
très bien à un traitement quantitatif. Par contre l’âge qui est une donnée

Achard resta toute une heure sur un tabouret face au prisonnier,,. sans dire un mot,, puis
partit quand le délai fut ~COUIC.
quantitative (et continue comme il l’a été dit au paragraphe précédent)
s’analyse comme une donnée qualitative classée.
Les analyses suivent les mêmes errances : un entretien qualitatif peut
parfaitement être étudié quantitativement par l’analyse dichotomique, de
même d’ailleurs que les modalités d’un état... On voit là encore que les
nouvelles technologies unifient la pratique scientifique et rendent obsolètes
la plupart des conflits qui faisaient rage dans les années 60 et 70, et dont la
survivance n’est qu’un jeu social d’attardés ou un masque sur des conflits de
pouvoir au sein des équipes scientifiques.

Diachronie et synchronie

A priori, il pourrait sembler que diachronie et synchronie soient de


nature bien définie, pourtant les chercheurs vont allègrement de l’un à
l’autre quand ils veulent prouver quelqu’idée. On a les éternelles querelles
polarisées par une histoire sans présent et une anthropologie qui fait du
présent sans histoire. Les démographes sont familiers de forger un instru-
ment dans la diachronie et de l’utiliser dans la synchronie comme on le voit
avec les tables de mortalité. Construites a partir de générations fictives elles
expriment mieux le réel d’être exposées dans le moment. Nous avons vu
précédemment comment le temps pouvait jouer de vilains tours au cher-
cheur quand nous avons exposé les résultats de notre enquête sur les cuisi-
nes en pays sérere de la région de Niakhar.. . Sans trop insister, l’extension
dans le temps de conclusions est aussi hasardeux que leur extension dans
l’espace. Le moment n’est qu’un morceau monographique non-représentatif,
il ne faut pas l’oublier. C’est aussi un ‘individu’ (un morceau de réei con-
cret) et comme tel, ses caractéristiques “individuelles” peuvent l’emporter
sur la part de généralite qu’il recele, comme tout individu. Nous savons que
cette manibre de présenter les choses n’est pas courante, pourtant, nous
pensons qu’elle est exacte et devrait recevoir plus d’attention en sciences
sociales qu’ailleurs où, le temps se déroule d’une manière irréversible

Achard resta toute une heure sur un tabouret face au prisonnier... sans dire un mot, puis
partit quand le délai fut écoulé.

179
(Conche, 1990 : 221-260). La pratique scientifique touche à «l’ordre du
monde » (Conche, 1990 : 241), elle se doit d’en tenir compte.

Passé et avenir

L’École de Palo Alto (Yves Winkin, éd., 1984) a largement critiqué


le marxisme parce qu‘il privilégie la connaissance du passé pour en déduire
l’avenir, La réussite globalement négative des économies de l’Est Europeen
ne lui donne pas tort. La tendance, en France particuliérement, est de trouver
le “pourquoi” des choses aux dépends du “comment” inscrit dans leur fonc-
tionnement. Privilégier le pourquoi amène à un allongement de la recherche
dans le temps de travail (enquêtes historiques longues) et une incertitude
quant aux r&wltats. De toutes les façons, une fois que l’on sait, si l’on sait
jamais, pourquoi les choses sont devenues ainsi, cela ne donne aucune
indication pour savoir ce qu’elle vont devenir et comment les faire devenir
autrement. Nous n’avons pas de position personnelle ferme sur ce sujet
délicat, mais nous sommes persuadé qu’une recherche tournée vers la dé-
termination du passé n’est pas heuristique pour l’tvaluation des conditions
futures, Mais les recherches tournées strictement vers l’utilitaire tournent
vite court également. Il nous semble, ici encore, que la solution ne saurait
être individuelle. La recherche est le fruit de l’action d’un « chercheur col-
lectif », dont il reste à organiser plus intelligemment l’activité qu’aujour-
dhui...

Phénomène et situation

Nous reconnaissons que la différence entre phénomène et situation


pourrait être passée sous silence, mais notre passé de démographe nous
l’interdit. Dans une étude scientifique, très souvent une information inter-
vient en plusieurs endroits, quand c’est une donnee, nous disons qu’elle
apparaît en plusieurs sous-fichiers. Un même Cvénement peut être un phé-
nomène, une situation, un individu : Louis Henry nous avait obligé pour
notre étude de Fakao (1969) à préciser notre vocabulaire, et donc notre
pensée : une naissance est un évenement pluriel : c’est un début de vie pour

180
l’enfant, une fin de grossesse et un début d’allaitement chez la mère, c’est
aussi un événement pour la population, et l’apparition d’un individu. De
même, la noce n’est pas le mariage : dans nos sociétCs on connaissait un
court laps de temps entre le mariage civil, religieux, social (les noces elles-
mêmes), la consommation : si on excluait les fiançailles, tout se passait en
vingt-quatre heures. Aujourd’hui les choses ont changé et le mariage a perdu
ce caractère ordonne et total qu’il avait dans notre société (Lacombe, 1982).
Cela peut paraître trivial exprimé ainsi, mais les grandes idées ne sont pas
forcément complexe et beaucoup de recherches très complexes auraient été
mieux menées si leur auteur s’était livré à ce “nettoyage” conceptuel préala-
ble.

Structure et mouvement

Nous avons avec structure et mouvement un phénomène semblable à


celui abordé prkcédemment de diachronie et synchronie. Le glissement
sémantique, méthodologique et conceptuel du continu à l’instantane, comme
celui du global au local, comme celui du micro au macro est ici mieux
connu quoique tout aussi négligé. En effet, on peut passer mathématique-
ment de la structure au mouvement, mais pas l’inverse a cause de
I’existence de la constance d’intéaration, fréquemment oubliée dans des
travaux mathématiques tendant a traduire les modèles empiriques 86. L’idée
de base est de passer de l’un de ces Btat a l’autre sans problème, mais nous
croyons que c’est une illusion. Trop de preuves nous semblent avoir été
données par les travaux que nous connaissons.
Dans un cours au CEPE, Jean Cartelier et aussi dans son ouvrage
avec Carlo Benetti (1980), aborde cette question des difficultés de passer
entre la structure (la richesse) au flux (la marchandise), Marx avait cru

*’ Perrier, Rieu, Sposito et Marsily, 1996 : Models of the wuter retention curve for soils
with a fractal pore size distribution, voir particulièrement l’observation B propos de Two-
Parameter Mode! page 3026 où sont critiques des auteurs ayant fait I’&onomie de cette
constance d’intégration.

181
trouver le point de liaison en faisant de la théorie de la valeur son passage
du nord-ouest, mais les équations macro-économiques actuellement ne
paraissent pas devoir confirmer ses thèses. Boutillier, Quesnel et Vaugelade
ont également produit (1977), en démographie, à propos des migrants mossi
de Haute Volta (Burkina actuel) une analyse où le flux et le stock se révèlent
irréductibles l’un à l’autre. Peut-être avons-nous en sciences sociales des
impossibilités du même genre que celles que l’on trouve dans les sciences
physiques dans lesquelles on accepte de ne pas pouvoir saisir en même
temps la vitesse et la position. Vouloir donc lancer des recherches pour
trouver ces passages du nord-ouest chers à Michel Serres, n’est peut-être pas
une absurdité théorique mais c’est sfirement une erreur tactique, actuelle-
ment tout au moins.
Observons aussi que très souvent sont m6langés trois types de don-
nées : les données de structure, synchroniques qui sont une photographie de
“l’ici et maintenant”, les donnCes longitudinales, qui sont le suivi continu
d’une même population ou d’un même phbnomène sur une période plus ou
moins longue, et les données dynamiques résultat de l’interaction de plu-
sieurs facteurs, qui mêlent et mixent des données de structures avec des
séries temporelles (avec plusieurs recensements les démographes obtiennent
des évaluation de migrations). En démographie et en économie, les choses
sont à peu près claires, il semble que dans d’autres disciplines ce ne soit pas
le cas.

En conclusion générale ZIces chapitres 5 à 7 qui ont exploré les diffé-


rentes contradictions dans l’information en sciences sociales, avec les con-
séquences que l’on a montrées quant aux projets multidisciplinaires, nous
dirons que quoique la nature présente une continuité certaine entre les phé-
nomènes, qu’insensiblement on aille du local au global, du petit au grand en
passant par le moyen, du continu au discontinu, etc., il n’en reste pas moins
que la nature elle, ne se donne pas ainsi a capter et que nos instruments,
physiques ou conceptuels pour la saisir ne sont jamais parfaitement ad6quats

182
et donc jamais parfaitement transmissibles d’un terrain à l’autre, d’un sujet à
l’autre. Prenons l’exemple de cette côte chère à Mendelbrodt (Gleick, 1989,
129) : c’est toujours la même plage, mais. si vous grossissez votre vue, vous
n’arrivez pas à lisser mieux votre tracé entre l’eau et la terre et, dans
l’infiniment petit, chaque grain de sable, chaque molécule d’eau augmente
la distance du tracé à.. . l’infini. Il faut atteindre les mesures atomiques pour
que le processus d’allongement de la c8te cesse, tout comme alors cesse le
problème qui se dissout dans le néant... Reconnaître ce dCfaut de notre
perception du monde est essentiel à la compréhension des données scientifi-
ques que nous construisons, que nous inventons, même si, quelque part,
elles appartiennent au monde qui nous est donné.
Pourtant, nous n’en avons pas terminé avec ces irritantes contradic-
tions que les sciences de l’homme et de la société se plaisent à nous dévoiler
dans l’effort que nous faisons pour approfondir nos connaissances scientifi-
ques, tout un ensemble de questions ardues se cachent derrière un débat
éculé et essentiel entre qualité et quantité.

183
Chapitre 9
Qualité et quantité

Quantité et qualité, monographie, le travail individuel et collectif


sont les trois plus importants items qui nous paraissent les pommes de dis-
corde de la question quantitatif/qualitatif, faux probléme s’il en est, même
s’il est utilise de garder ce couple de mots pour converser sur les grandes
tendances de la science.

Cas statistique, cas exemplaire

L’analyse statistique suppose que les données rassemblées ont une


structure implicite. Tel est le postulat de l’analyse statistique : soit un en-
semble de données, l’analyste suppose que, quelque soit l’hétérogénité de
ces données (temps, espace, objets d{crits...), une structure cohérente est
‘décrite’ par ces données. Ces données ont un ‘lien’ et l’analyste doit le
mettre en évidence. On oublie toujours, quand on critique une analyse sta-
tistique (ou toute autre d’ailleurs), que ce postulat doit être admis, et que
seul le résultat compte, qui est la preuve logique de l’existence d’une cohé-
rence, et de la définition logique de cette cohérence et de ses limites.
Dans une analyse quantitative, ce qui importe, c’est la description
des diff&ents états des variables. II est trbs rare que l’on puisse a priori ou a
posteriori définir l’étendue du champ de variation. De, toutes les façons,
quoique l’on fasse, quelque soit l’effort réalisé pour circonscrire la question,
on a toujours des cas qui sortent des normes que l’on s’est fixé. En démo-
graphie, on a deux cas bien clairs : celui de la résidence, celui de l’état de
mariage. Sur ces deux concepts nous avons personnellement beaucoup
écrit 87, car les difficultés ne sont pas d’ordre politique (‘impérialisme’ des
Occidentaux qui imposeraient leurs normes aux pays africains, ce qui est
leur faire trop d’honneuret surestimeleurs capacitésde maîtrise du mouvc-

ment du monde), ni techniques(commentdécidertel ou tel cas), maisépis-


témologique: la fluidité du réel est trop grandepour entrer dansnotre cadre
de définitions, mêmeraffiné à l’infini. Mais, aux réductionsacceptéesprès,
on arrive à décrire le phénomènedansles termesde l’analyse, et on rejette
les cas bizarres, aberrants,mal vus ou mal construits... D’une certaine
manière,l’analyste retombesur sespieds: si (et seulementsi) il a employé
une “bonne” methoded’analyse,il arrive à extraire d’une foule de données
une structure dbmonstrativeou explicative “correcte”. Dans les étudesqua-
litatives, on ne procèdepasainsi : la structure desphenomeneétant cachée,
comme pour le statisticien,et la totalité cherchéeéchappant,on va recher-
cher au contraire le cassignificatif, celui qui éclaire la structure.

Dans un travail [Lacombe, 1969), nous avions pu effectuer le rap-


prochement des deux types de cas, suivant l’hypothèse que, puisque les
Sérèressont matri-linéaire (dévolution des bienspar les femmes)et virilo-
Caux (résidencechez l’époux), alors, quand une femme est en visite, c’est
plut& avec une de sesfilles (élément essentielpour la mémorisationde la
parenté)qu’un de sesfils qu’elle sefait accompagner: le calcul « prouva »
que l’hypothèse se vérifiait : le fait pertinent était vérifié par la statistique.
Dans l’enquête précédemmentcitée des migrants vers la Côte d’ivoire, le
cas a étt plus douloureux. Les anthropologues(sociologuesetc.), suivant la
filière de connaissancesinterpersonnellesqui les amèneà puiser leurs in-
formations danstous les stratesde la société,avaient, par la force des cho-
ses,eu dans leur ‘tchantillon d’observation’ des personnagesimportants,
des caciquesdu systèmesocial mossi. Personnesrares en effectif absolu
mais qu’un anthropologuene peut Cviter de rencontrer. Ces personnesal-
laient donc, au nom des fonctions qu’elles exerçaient, « faire la quête » en
Abidjan auprèsdes migrants originaires de leur zone d’influente.. . et ils
ramenaientchacunbeaucoupd’argent. Les démographeseux, avaient peu de

*7 1967 -avec S. Charreau-, 1968, 1968 & 1969 -avec J. Vaugelade-, 1974 -avec A. Bel
Hadj-, 1975, 1979 -avec L. Gueye-, 1982 -avec P. Saada-, 1982 -avec R. Clairin-, 1982,
1984.

185
chance de “tomber” sur ces ‘Cvénements statistiques rares’ **. Effective-
ment, ils n’en eurent pas dans leur échantillon aleatoire... La divergence
entre les apports des deux disciplines était dramatique et insoluble, chacun
optant pour sa religion : l’aléatoire quantitatif ou l’ineffable qualitatif. Une
étude avait donc été refaite pour accorder les violons : l’expertise par la
macro-économie avait de nouveau divergé des résultats des études écono-
miques fines. Le problème était insoluble, il faut l’admettre : le cas statisti-
que ne correspond pas au cas significatif.
Nous voudrions aussi rapporter un autre exemple. Gérard Althabe
(1966), dans son étude sur les Betsimisaraka de Madagascar, conclut de son
observation qualitative (enquête participante), que les Betsimisaraka se
vêtent en traditionnel pour cultiver le riz de montagne, traditionnel, alors
qu’ils s’habillent à l’européenne pour travailler sur les champs de rapport
(cultures de rente). La conclusion nous avait paru personnellement trop .
belle... Un jeune agronome de la SATEC ” séduit, comme beaucoup de
gens, dont nous, par l’hypothèse, voulut la vérifier : il fit soigneusement
noter deux saisons entières les habits portés par un tchantillon aleatoire de
paysans selon la nature des cultures effectuées, traditionnelles ou de rente.
Le résultat n’a pas correspondu à l’hypothèse : celle-ci n’était pas vérifiée.
La conclusion tiree par le jeune agronome disant qu’Althabe (1966) avait
fait une mauvaise observation, négligeait l’écart de temps entre
l’observation statistique et l’observation anthropologique, l’échantillon etc.
De plus, même si l’anthropologue a été quelque peu optimiste et trop rapide
dans sa conclusion, l’hypothése générale qu’il avait posée sur la societé
betsimisaraka n’était pas pour autant “démolie” par la “vérification” statisti-
que... Une fois de plus, nous rencontrons ici l’incompatibilité entre une

“Cependant, les sondages produisent quelques fois des gags savoureux : en 1956,
l’enquête au 1/20” de la Guinée, colonie française à l’époque, avait trouve dans son Bchan-
tillon l’evêque de Conakry. Les resultats publièrent dans la catégorie professions : “total
Guinée, évêques = 20”. L’évêque demanda gentiment au service de statistique si on aurait
l’obligeance de lui presentet ses 19 autres collègues.
89 Nous ne nous souvenons pas de son nom.

186
observation fondée sur des cas exemplaires, qui révèlent une structure, et
une observation statistique, qui la décrit “.

Qualitatif & quantitatif

Le clivage quantitatif / qualitatif fait partie des dichotomies que l’on


se plaît a débattre. On pourrait citer d’autres couples tout aussi pervers,
comme fondamental / applique.. . II faut d’abord écarter l’envie de brocarder
ceux qui se sont complus, ou se complaisent encore, dans ces vaines que-
relles, ou ces querelles que nous jugeons vaines : le qualitatif n’existe pas.
Pas plus le quantitatif. C’est seulement un couple de pensée, pratique pour
discuter, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux sous peine de tomber
dans un épisode du Quichotte, par exemple la fameuse bataille contre les
moulins à vent.
Dans une étude sur la question, Philippe Couty, du Groupe Amira,
avait très sérieusement schématisé la question en plaçant le qualitatif
comme une procédure préalable aux procédures quantitatives. Sans affirmer
qu’a un certain niveau de discussion cela peut s’entendre (pour la construc-
tion d’une enquête quantitative par exemple), c’est tres abusif : où est la
poule, où est l’œuf? Éternelle question, question sans intérêt. Le quantitif
est un ordre de connaissance, le qualitatif, un autre. Pour connaître, il faut
utiliser les deux modes et savoir ce que l’on perd comme information et
certitude quand on utilise l’un ou l’autre.
D’une manière générale, on attribue au qualitatif une qualité qu’on
doit lui nier si l’on se refère à l’évidence que l’on n’observe que ce que l’on
attend (voir la première partie de ce travail) : le qualitatif serait spontané, ce
serait une observation non-organisée.. . C’est, en science, ce qu’est le spon-
tanéisme des masses en politique, ce spontanéisme cher à Rosa Luxem-
bourg. Les travaux mathématiques de René Thom (mcdaille Fields 1958)
devraient alerter cependant les tenants du qualitatif. Il serait «plus hu-
main », disent-ils, car il tient compte du sujet, on parle avec lui, on l’inclut

w Du verbe ‘décrire’, et non pas du verbe ‘dhier’, quoiqu’en pensent des qualitativistes.

187
dans la collecte de l’information, quand il n’en est pas le décideur de la
recherche comme dans certaines dérives de l’ethnométhodologie. De dérive
en dérive, le qualitatif prend une allure de procédure qui saisirait l’objet
scientifique dans toute son étendue et en restituerait toute la profondeur.
C’est confondre, en ceci, le don d’expression avec la réalité décrite. Il nous
semble qu’il y a une erreur méthodologique dirimante : l’objet scientifique
est un morceau bien circonscrit du réel dont l’existence est méthodologique,’
ce n’est pas un objet ‘en-soi’, c’est un objet construit. Rappelons cette
observation de Lucien Goldmann :
Pour le chercheur, la signt$cation du fait individuel ne dépend, en effet,
ni de son aspect sensible immédiat - il ne faut jamais oublier que pour
l’historien le donné empirique est abstrait - ni des lois générales qui le
régissent, mais de l’ensemble de ses relations avec le tout social et cos-
mique dans lequel il est inséré.
(1959 : 265)
Par ailleurs, ce qui nous gêne le plus c’est qu’il est trop souvent le
cheval de bataille de gens qui se refusent à aborder les questions scientifi-
ques sur lesquelles ils se fondent. La dernière fois où cet argument nous fut
opposé, il était exprimé, dans un projet multidisciplinaire fondé sur
l’hydrologie (dont nous filmes obligé devant le résultat de refuser de voir
figurer notre nom dans le rapport final) sous la dénomination de “démarche
naturaliste”, “saisie globale du milieu”, “expression des qualités du pay-
sage” , “expression des relations unissant qualitativement les phénomènes”
et autres billevesées. C’était, à la science, ce qu’étaient les pr6dictions de
feue Madame Soleil à la prévision économique. Précédemment, dans un
projet antérieur, ce fut au nom de la qualité de vie dans un projet sur
l’urbanisation ; encore avant, c’était au nom de l’intimité du sujet qu’agresse
l’attaque sorcière, etc. Chaque fois que cet argument est utilisé comme
argument (et non comme tendance dans un champ épistémologique de
possibles), chaque fois l’expérience nous a amené à mettre en cause ulté-
rieurement la compétence professionnelle du chercheur ou son incapacité h
se plier à toute discipline collective de recherche (en général cette dernière
caractéristique est corrélée avec une forte capacité à imposer une discipline

188
de recherche aux autres). Robert Pirsig (1974) traitera justement cette con-
ception qualitative de ‘romantique’ :
L.e style romantique est inspiration, imagination, création, intuition, les
sentiments 1‘emportent sur les faits. Le romantisme joue l’ut-2 contre la
science. Il ne se laisse pas guider par la raison ou par des lois, mais par
le sentiment, l’intuition, la sensibilité esthétique. Dans la culture nord-
européenne, ce style est fréquemment associé à la féminité - une asso-
ciation qui ne s’impose aucunement.
Pirsig, 1974 : page 65 de la traduction française
Or le qualitatif n’a rien à voir avec la qualité, ou du moins peu à voir.
C’est un reste, n’en déplaise à ceux qui le defendent. Quand on ne sait pas
comment qualifier une méthode, ou qu’on ne sait pas comment la définir
parce que c’est rien et n’importe quoi on la juge “qualitative”. Mais les
méthodes dites couramment qualitatives ne sont pourtant pas “n’importe
quoi” : les travaux sur la parenté, l’analyse de Richard Pottier sur
l’anthropologie du mythe (1994), ceux de de l’École de Palo Alto sur la
communication, de Beauvois et Joule sur la manipulation (1994), de Wolf
Lepenies sur la science et la litterature... ne sont pas des travaux
“qualitatifs”. Ce sont des travaux scientifiques : l’affinage des observations,
l’affûtage des instruments, la rigueur des analyses, la clarté des expositions,
tout contribue à «objectiver » les conclusions et à les universaliser. Une
enquête qualitative, faite sans questionnaire, peut être rigoureusement me-
née. On le voit bien dans les enquêtes de consommation ou d’évaluation de
publicités par les techniques de focus group (cf 3émepartie). Nous avons
réalisé dans le secteur privé des bureaux d’études de telles recherches ; ce
qui ttait remarquable était que nous étions à chaque fois plusieurs enquê-
teurs nantis d’un simple protocole d’investigation limité à quelques lignes et
souvent à une unique question et, en travail de groupe, nous confrontions les
informations collectées et les conclusions auxquelles chacun aboutissait :
elles avaient une remarquable convergence. Dire qualitatif n’est pas dire
personnel, sensible, ineffable.. . On doit ici aussi devoir moduler les juge-
ments habituels. Qualitatif n’est pas quantitatif, mais il peut être normé
(analyses de parenté ou de linguistique, une partie des mathématiques,
même si on aboutit pour certaines à des calculs). Quantitatif n’est pas arith-

189
métique : le «chiffre », cette bête noire, cette « obscénité » que réprouvent
tant d’adeptes de sciences sociales vissés sur le fauteuil de leurs ignorances
et de leurs incapacites, n’est pas seulement un nombre, c’est aussi une idée.
Et à lui ne se limitent pas les mathématiques. Nous pourrions dire que ne
sont pas mathématiques les analyses statistiques qui tiennent de la
« cuisine » des chiffres
Le quantitatif n’existe pas plus que le qualitatif, Il est tout aussi
divers dans ses approches et ses résultats. Depuis que l’usage des machines
informatiques s’etend, toutes les disciplines y recourent. On a pu ainsi, en
analyse dichotomique, ttudier les abbayes cistériennes de France et détermi-
ner comme cistériennes des abbayes qui n’étaient pas nomenclaturées
comme telles (et les recherches purement qualitatives historiques confirmè-
rent le fait). Comme le qualitatif, le qualitatif est un énorme «pot » dans
lequel on mêle l’arithmétique la plus simple avec, à l’autre bout de la
chaîne, les analyses à la Benzécri. Le calcul informatique est-il vraiment
quantitatif ? La statistique est un autre champ que le quantitatif, elle est bien
differente du quantitatif bête.
Ce que l’on peut affirmer c’est que le qualitatif n’existe que parce
que le quantitatif existe. Ce sont les deux pôles d’un continuum ou d’un
‘discontinuum’ (le passage d’une méthode ou d’une technique à l’autre n’est
pas forcément continu, et certaines techniques sont ‘discrètes’ au sens ma-
thématique du terme). Limiter le qualitatif au sensible et le quantitatif au
nombre est la marque de l’esprit étroit d’infirmes scientifiques. Enfin, des
tvénements sont qualitatifs, comme le sexe, qui se quantifie si bien, d’autres
sont quantitatifs, comme l’âge, que l’on ne peut traiter que comme qualité
(classe des ‘un an’, des ‘deux ans’, des ‘trois ans’ etc...) Alors... il faut
arrbter ce verbiage et tenter de cerner, pour chaque cas, pour chaque objet,
dans chaque visée, les définitions, les méthodes, les instruments et ne pas se
battre contre des moulins.
Il est un apologue qui dit que la recherche de la seule qualité amène à
la folie, il s’agit du merveilleux roman Robert M. Pirsig (1976) : Zen and

190
the Art of Motocycle Maintenance, nous nous sommessouvent plu à en
conseillerla lecture :

C’est ça qui les épuise. D’y penser sans arrêt.


(p.75, édition française)

De la monographie

La monographiedemandeque l’on s’arrêtesur elle commeopération


de rechercheet de compte-rendud’une recherchecar elle reste très prati-
quée, quoiqu’elle soit effacée derrière des problématiquesthématiquesqui
occultent parfois que le recueil s’est opéré dans une unité de lieu que
n’aurait pasrenié notre théâtreclassique.

L’exercice de la monographien’a de sensque si l’on recherchedes


élémentsfins reliés entre eux par les sujetsobservés.Seule une monogra-
phie permetd’effectuer (non pasen principe maisen pratique) desanalyses
rapprochantles différents événementsvécuspar une personneet non pasun
grouped’événementsElet d’événementsE2 chacuns’étant déroulésdansdes

populations~1 et ~2 que l’on supposeidentiquesou semblables... Quand on

disposede documents on peut effectuer des observations longitudinales


calculer desprobabilitéset passeulementdestaux.. . ” LUIoù le bât blesse,
c’est que l’on veut toujours étendrelesconclusionsde ce que l’on a observé
sur un petit espaceou un peîit groupe à l’ensemble.Cette erreur est fré-
quente en Afrique où nous avons beaucouptravaillé car les donnéesman-
quent et il faut bien sefier à ce dont on dispose,mais le problèmeest qu’on
oublie que c’est sur des donnéesmonographiquesque l’on se fonde et non
sur desobservationscontrôléesstatisdquement.

Notons que l’extension desrecherchesde type expérimental esi dans


le mêmecas: ainsi la SATEC étendit-elle au Sénégaltout entier sesconclu-
sionsfondéessur desessaisen station parfaitementvalables (elle avait parié
sur l’augmentationde la production d’arachidedu quart, alors que les essais

” Une probabilid ne peut être calculée que si chaque individu du dknominateur peut figurer
méthodologiquement au numérateur, sinon on a des taux, car la population du num6rateur
n’est pas issue de celle du dénominateur.

191
en station promettaient beaucoup plus, mais pourquoi a-t-elle choisi le
quart ? et pas la moitié ou 10%. . .) Là encore, on étend des conclusions à
l’espace total sur la foi de travaux ponctuels, en eux-mêmes irréprochables.
Pourtant, une recherche nous paraît remarquable, c’est celle intitu-
lée : Rapport de I’INED ir M. le Ministre desAffaires sociales sur la régu-
lation desnaissancesen France, de 1966, ainsi que l’étude sur la fécondité
de Louis Henry (1959 & 1961), qui toutes ont su ajuster, en une même
analyse prudente et pleine de finesse, les informations tirées de monogra-
phies et d’ttudes ponctuelles en confrontation avec des données macro-
démographiques. L’anthropologue, qui vise a obtenir des données par
l’observation participante est de ceux qui pratiquent le plus cet exercice,
mais on peut regretter que le désir de faire de grandes choses masque aux
chercheurs d’autres disciplines l’intérêt de ces recherches ponctuelles dont
la grande richesse tient aux possibilités nombreuses d’analyses fines, les
Anglo-Saxons disent, à juste titre, sophistiquées. Les socio-économistes qui
lancèrent l’anthropologie économique dans les années 1960-80, furent aussi
de ceux qui illustrèrent savamment cet exercice, citons Alfred Schwartz
(1971), Gérard Ancey (1974), Jean Roch (1972)... En démographie, on eut
ceux d’André Podlewski (1966), de François Sodter (1981), Daniel Benoît
(1976). . . Sans parler de toutes ces recherches lancées par l’école de démo-
graphie historique initiée par Louis Henry sur les familles genevoises, Jac-
ques Henripin (1954), Jean Ganiage (1960, 1963)... On pourrait citer aussi
les recherches organisées en Afrique par Balandier, Maquet, Mercier, Saut-
ter et Pélissier, en sociologie et géographie. Sautter et Pelissier (1964) inau-
gurèrent ainsi une série de recherches de terroirs dans un article paru dans
L’Homme : Pour un atlas des terroirs africains. Structure-tyue d’une étude
de terroir. Toutes ces recherches précises ont démontré la fécondité du
genre, décrié car il lui a été demandé ce qu’il ne pouvait pas fournir. La plus
belle fille du mondene peut donner que ce qu’elle a, ici comme ailleurs
cette parole reste exacte. Il nous semble nécessaire de « redresser la barre »
en ces temps où les jeunes chercheurs se posent facilement de grandes ques-

192
tions et oublient comment y répondre. La vraie question a été la confusion
de la monographie et du catalogue. Les exemples que nous avons cites sont
bien loin des collectes, certes dépassees, qui ont été la manière de faire
avant les années 50, issues des conceptions des travaux de Frazer, Taylor,
etc., où une liste de questions étaient posées a des administrateurs et des
missionnaires, dont les repenses, collationnees a Londres, à Paris ou à Ber-
lin, devenaient le socle d’analyses ou d’elucubrations g2. C’est le remplis-.
sage des questions posées dans le fameux Notes and Queries, ouvrage de la
Société anthropologique de Londres, aux innombrables rééditions, où tout
ce que l’on peut se poser avait été prévu. Aujourd’hui, on ne peut plus pro-
céder ainsi, mais le cadre monographique qui a servi à ces recherches, que
ce soient celles des familles genevoises ou du Burkina, que ce soit des ter-
roirs du Congo ou la sorcellerie d’un village français, reste valable, iI est
seulement nécessaire de cerner la question centrale autour de laquelle doit
s’organiser la collecte et l’exposé des résultats d’un fait social total choisi
dans le vaste champs des déterminants des sociétés humaines. Un des argu-
ments contre Super Phénix était que ce projet se fondait sur des résultats en
éprouvette et appliqués en vraie grandeur sans études préalables intermédiai-
res (chaîne ARTE, mars 1997, lors d’une émission sur cette centrale nu-
cléaire, l’argument était avancée par un directeur de recherches en physiques
du CNRS),

Chercheur individuel, chercheur collectif

Tous les énoncés de problèmes qui ont précédé .et que nous avons
détaillés au cours de cette seconde partie peuvent faire penser que devant

” Alfred M&aux, dans son ouvrage sur L’Île de Pâques, a largement pourfendu ces mythes
nés de quelques lectures sur des récits auto-glorificateurs de voyageursplus nourris des
voyages de Sinbad le marin et de l’odyssée d’Ulysse que d’informations rigoureusement
contrôlées. Cette critique venant d’un des maîtres de l’anthropologie se fondait sur une
expérience de première main : «II (A.M.) érair m-t.6 un chercheur à l’ancienne mode,
gardant un peu de l’esprit aventureux de ces voyageurs ou pionniers d’il y a quelques
siècles dont il a toujours fortement goûté les récits. » (Michel Leiris, pr6face au Vaudou
hai’tien, Gallimard, [1958], TEL 1968 : 35’7).

193
tant de chausse-trappes les chercheurs auraient bien du mérite. La question
n’est pas si grave cependant pour la bonne raison que tant que l’hypothèse
sociologique chère a Alan F. ChaImers (1987) qu’il existe un monde de
scientifique attache à résoudre scientifiquement des problèmes, le chercheur
individuel, sauf cas pathologique (mais est-ce de recherche que l’on parle
alors ?), n’existe pas : il appartient à une communauté dont l’existence
garantit une normalité de fonctionnement individuel et de travail. Nous
avons rendu à plusieurs reprises un hommage à nos maîtres qui nous ont
empêché de tomber dans des pieges que nous nous étions généreusement
construits ou que nos données nous tendaient. Ils ne faisaient que ce
qu’aujourd’hui nous-même faisons : empêcher de jeunes enthousiasmes de
se rompre le cou dans des entrelacs de définitions, des vides de concepts, ou
des fosses de problèmes insolubles 93. Une autre raison intervient : le bon
sens existe, et individuellement un chercheur perçoit bien, dans sa banale et
bienfaisante normalitt, s’il délire de trop g4. Le problème se pose au-
jourd’hui pour deux raisons connexes qui tendent à faire du travail scientifi-
que, ce dernier haut lieu de l’artisanat, un problème d’équipe :
l la demande sociale exerce une forte pression sur la recherche scientifique
et le travail de recherche devient un travail socialement normalisé, sou-
mis à une évaluation des cotlts. Il est nécessaire d’optimiser les investis-
sements consentis ;
l les objets scientifiques sont de plus en plus collectifs et impliquent des
collaborations de personnes différentes, souvent de spécialités différen-
tes.

Nous y avons souvent fait référence : beaucoup des problèmes que


nous abordons dans cette partie ont été mis en évidence par l’action pratique
de recherche et non pas par la philosophie, même si l’on savait que ces
problèmes existaient théoriquement. Henri Poincaré avait compris les Cqua-

” Insolubles ici et maintenant, la science ne traite que du problème présent.


” Une psychanalyste nous dit une fois : «Le sur-moi, Monsieur, va sert ! » C’est d’ailleurs
un des bons côtC de I’tzdipe.

194
bons de base du chaos (dès 1899, alors qu’il travaillait sur les mouvements
des planètes il avait vu que des systèmes déterministes peuvent, selon
l’approximation numérique choisie, entraîner des comportements erratiques,
mais l’absence d’ordinateurs à l’epoque rendit cette observation intellec-
tuellement intéressante mais sans plus), pourtant, ses observations étaient
restées d’amusants paradoxes jusqu’à ce que Edward Lorenz (1963 au MIT)
bouleverse la science après les premiers travaux climatologiques démontrant
l’&er papillon par simulation informatique en ayant pris deux au lieu de
quatrechiffres aprèsla virgule danssesinformationsde base(Gleick, 1989 :
25-51, Ruelle, 1991 : 87-95). C’est les systèmesd’information géographi-
ques qui mettent à jour les problèmesd’échelle et de nature de données
(Mullon, 1992, Noël. 1991). C’est donc les travaux collectifs qui exigent
que, dèsleur conception, nousprenionsen compte cescontraintesque nous
analysonsici. Le risqueest d’enlisernos travaux, d’invalider nos résultats...
et de nousbrouiller avec tous cesamisavec lesquelsnousavons pris tant de
plaisir à travailler.

Pourtant, l’apparition de nouveaux modesde recherchespermis par


l’informatique généraliséevont probablement profondement changer la
donnede nostravaux dansle futur. Nous voulons parler de la simulation.

195
Chapitre 10
Expérimentation et simulation

La simulation a bouleversé le paysage scientifique par l’apport tech-


nologique qu’il permet. Dans ce chapitre, pour en parler avec profit, nous
devront repartir de l’observation et de l’expérimentation afin de proposer un
éclaircissement du débat en sciences sociales.

Les informations scientifiques

Tout scientifique sait combien il est difficile d’utiliser la littérature


scientifique produite en dehors de son propre champ d’expkrience. On com-
prend que nous ayons beaucoup hésité à traiter de la question de la pratique
et du terrain en dehors de notre expérience de socio-démographe. Pourtant,
il nous semble que ce faisant, nous pouvons effectivement faire avancer la
connaissance de ce sujet crucial. Il y a quinze ans, quand nous avions dû
délaisser ce projet parce que nous étions submergé d’autres tâches, le plan
que nous avions adopté était largement différent de celui que nous suivons
ici parce que l’on ne disposait pas des nombreuses recherches qui sont ve-
nues au jour lors de ces deux dernières décennies grâce à l’apport et à la
diffusion de la micro-informatique qui a permis aux professionnels con-
frontés 21des problèmes originaux d’appliquer leurs idées, de traiter deurs
problèmes, d’échouer pour beaucoup, de réussir pour certains, Aujourd’hui,
tenant compte de toutes ces avancées, il nous semble important d’accepter
“de courir des risques” et d’examiner les enseignements que l’on peut tirer
du champ multidisciplinaire pour aboutir à une analyse pertinente, ou, au
moins, à l’ouverture de pistes que d’autres, mieux armés, pourront emprun-
ter avec plus de profit. Pour tenter de comprendre ce qui se faisait en
d’autres champs de la connaissance, nous avons souvent eu recours aux ou-
vrages de base des scientifiques mais ceux-ci, quand nous les lisions, ne
nous disaient pas forcément en quoi ils étaient novateurs, en quoi ils étaient
erronés. Nous ne disons pas que les auteurs se trompent mais qu’ils
s’expriment dans le cadre d’un certain corpus de connaissances, comme
nous-même ici qui supposons connu du lecteur un certain référentiel
d’items, de faits, d’observations et d’analyses. Quand on n’appartient pas à
la discipline, on a tendance à prendre pour argent comptant des conclusions
que l’auteur lui-même sait fragiles, mais il sait que ses lecteurs (ceux pour
qui il écrit) le savent aussi et redresseront l’observation sans qu’il lui soit
besoin d’insister. Nous avons souvent dQ utiliser les r6sultats de disciplines
éloignées de la nôtre ; cela peut se faire et se fait bien souvent en citant les
conclusions des auteurs, mais il est difficile d’utiliser les processus en œu-
vre dans les autres disciplines. On voit bien ces difficultts quand on lit les
gonflements médiatiques de dkouvertes scientifiques : depuis I’Ève noire,
jusqu’à la nature de Lucy, née à la science en 1974, dont Yves Coppens vous
explique qu’elle est une australopithecus afarensis et avait les jambes qui
partaient dans tous les sens et kait donc une arboricole, ce qui est vrai, doit
l’être, mais qu’un non-spécialiste ne peut absolument pas “contester”. On
pourrait aussi gloser sur les délires quant a la descendance de Cro-Magnon
chez ceux qui n’ont aucune compktence particulière. De temps en temps,
avertis de ces difficultés, des auteurs vous les signalent : Catherine Vincent,
dans Le Monde daté du 5 avril 1996, titrait intelligemment :
Selon la génétique, l’homme moderne serait apparu en Afrique.
D’après une étude sur lés populations humaines subsahariennes, nos
proches ancêtres seraient issus d’une même communauté initiale qui au-
rait essaimé, il y a environ 100 000 ans. Mais cette lecture ne convainc
pas l’ensemble des chercheurs.
Et on nous présente les trois scénarios possibles : celle dite de 1’Arche de
Noé, celle du “candélabre”, celle de l’évolution réticulée. Pour faire un mé-
chant jeu de mots, c’est réticuler pour mieux sauter par dessus son igno-
rance.
Qui n’a pas «tiqué » en lisant des écrits de seconde main sur des
questions de population ou d’économie, dans les secteurs qu’il connaissait ?
Actuellement où les organisations non-gouvernementales font florès, on est
souvent confrontc! à des articles d’un enthousiasme débordant mais d’une

197
pauvreté intellectuelle effrayante à l’aulne des critères de la recherche
scientifique que ces organisations prétendent atteindre, alors même qu’elles
sont composées de gens dont aucun des diplômes n’a rien à envier aux nô-
tres mais oui n’ont nas la pratique de ce dont ils parlent. Le cas arrive aussi
dans les milieux scientifiques. Nous avons par exemple le souvenir d’un
article paru dans Population sur les « grands ensembles » dans les années
60, l’auteur, démographe mathématicien, traitait dans ces pages de
l’interview libre comme d’une méthode d’interview up to date, (les jeunes
d’aujourd’hui diraient : une enquête top), alors qu’elle était, déjà, une mé-
thode largement éculée (qui reste toujours valable, comme on le dira en troi-
sième partie - la question n’est pas de critiquer une technique -), méthode
qui lui paraissait devoir combler tous les «trous » de la connaissance. Son
enthousiasme juvénile était charmant mais montrait plus son incompétence
sur la collecte qu’il ne validait l’interview libre. Le travail en équipes pluri-
disciplinaires nous a convaincu que la lecture des seuls produits directs des
recherches d’autrui amenait souvent a des erreurs monumentales.. . que dis-
sipe un entretien, mais pas forcément. Des travaux comme ceux de Gon-
zalez Barrios (1992) sur les sols salés de la Laguna (Nord Mexique), ne
peuvent par être « critiqués » par quelqu’un comme nous ; les évaluations
des pompages dans les nappes phréatiques (travaux de Bouvier, Ch&ez
Cortés, Huizar et Niedzielski) dans le cadre du projet Chalco que nous diri-
gions (Lacombe et al, 1992) sont, pour un non-spécialiste d’hydro-géologie,
incompréhensibles dans leur processus mental et technique, Un autre exem-
ple auquel nous avons été confronté personnellement a été la rédaction de la
synthèse collective, dont nous étions personnellement chargé, des Oasis de
Z’Atucama (désert du Nord Chili) (Nufiez & Pourrut et al, 1996). Des ques-
tions de base étaient impossibles a résoudre pour nous : devions-nous traiter
du Niho (nom scientifique ENSO), cette masse froide qui migre d’ouest en
est vers le Pérou ? Comment également trancher entre les différentes hypo-
théses présentées par les professionnels entre leurs évaluations des nappes
phréatiques et les hypothèses concernant leurs migrations ? Comment enfin

198
coordonner l’information d’un transect avec celle d’une aire ?... Nous
n’avions pas de réponse, même en nous étant plongé dans les “textes” origi-
naux (théses., .) Un dernier exem,ple peut être présenté en sociologie de la
musique, ou en ethno-musicologie.. I on ne sait trop, en simplement parler
c’est déjà entrer et prendre position dans les conflits qui déchirent les pro-
fessionnels de ces Ccoles. Pourquoi ne sont-ils pas d’accord ? On ne le sait
pas si on est pas soi-même de la partie. Pourtant, malgré leurs divergences,
parfois acerbes, tous sont des professionnels respectables : Defrance, 1993,
Lortat-Jacob, 1994, Boudinet, 1995, Laborde, 1995, Zemp, 1979, 1978,
1995, Stiegler, 1986, 1996.. , Personnellement, nous admirons leurs travaux
respectifs, la qualid des données qu’ils apportent, la validité des analyses
qu’ils en établissent, la pertinence des études qu’ils produisent.. . et, vrai-
ment, nous n’avons pas encore compris depuis deux ans où est le pro-
blème g5, et cela parce que la technicité des débats de fond place les diver-
gences hors de notre portée intellectuelle et sensible, même si nous perce-
vons que transcrire la musique pygmée dans une gamme occidentale doit
être un problème technique difficile. Certains de nos collègues concluent
que ce doit être des conflits de personnes, mais nous n’en croyons rien :
c’est ce que l’on avait déjà déduit - à tort, aujourd’hui cela est “évident” -
sur d’autres dtchirements d’équipes comme celle de l’enquête chargée de
l’enquête sur la migration Mossi (Boutillier, Kohler et al, 1972), ou sur ceux
qui ravagèrent nos équipes “santé mentale” (Sénégal, 1969) ou ‘projet Chal-
CO’ (Mexique, 1990). Quand des scientifiques ne sont pas d’accord sur des
questions qu’ils n’arrivent pas B définir clairement, les ,problèmes person-

” Nous avions deux ouvrages de « musicologie » et avions demand6 A deux collègues ne se


connaissant pas, leur avis sur ces livres, le hasard ayant voulu que chaque livre appartienne
B une des Ccoles opposées à celle de chacun de nos deux collégues et néanmoins amis.. . La
force tmotionnelle de leur opposition el de leur refus de discuter des ouvrages nous avaient
stupG5 et nous avait remis en mémoire certains des conflits d’koles scientifiques que nous
avions observés dans notre vie. C’est pour cela que nous pensons que le fond doit avoir
quelque rtalité mais nous ne savons pas laquelle.

199
nels se greffent et font exploser des antinomies de caractère et favorisent par
ailleurs l’apparition de phénomènes de groupes, cliques et coteries. Il en est
de même des considérations sur le lent cheminement de l’hominisation à
travers les quelques morceaux d’os trouvés ici et là, à des millénaires de
différence dans le temps, et des centaines ou des milliers de kilomètres dans
l’espace.
Par ailleurs, l’époque est aux mélanges des genres et au multidisci-
plinaire. Fréquemment nous trouvons des « convertis » d’un genre nouveau :
des sociologues convertis au chiffre, des statisticiens convertis au qualitatif ;
d’honnêtes chercheurs, conscients des insuffisances de leur propre travail,
ont la faiblesse de croire que celui des autres pourrait y suppléer. Ils espèrent
que la vérité existe ailleurs, au lieu de se dire que, peut-être, elle n’existe
pas. C’est souvent le cas de ceux qui ouvrent des voies nouvelles. Face a ce
défaut, qu’assurément nous avons eu bien souvent nous aussi et tant d’autres
avec nous, il nous a semble que le recours à la litttrature de vulgarisation
écrite par des scientifiques reconnus qui écrivaient tant pour leurs pairs spé-
cialistes que pour le grand public scientifique averti, était primordial. Ce qui
explique que nous ayons beaucoup analysé et fiché les revues scientifiques,
en consacrant ?I La Recherche une attention particulière par un dépouille-
ment quasi-complet de la collection. Notre objectif étant de comprendre,
dans ses nuances, le phénomène de la simulation, fille moderne de
l’expérimentation.

Observation, expérimentation et simulation

Comme nous l’avons vu, beaucoup d’auteurs assimilent expérimen-


tation et expérience (l’expérience acquise, pas l’expérience que l’on cons-
truit), et expérimentation avec observation. Le Premiere couple de terme
nous paraît erroné : l’expérience (au sens défini par la précédente paren-
thèse) et l’expérimentation ne sont pas reliées. Sauf par le biais du terrain,
comme on le verra en quatrième partie. Par contre, le second couple de ter-
mes est lui tout à fait pertinent, pour une raison liée au développement mo-
deme de la technologie scientifique. C’est en effet par un glissement sé-
mantique que, à cause de la montée en puissance dans l’observation de la
technologie (informatique ou autre) que l’observation prend le statut d’expé-
rimentation,

Il ne faut pas croire, cependant, que nous pensions que ce triptyque


soit précis et qu’un cas particulier aille dans une direction ou une autre : là
encore nous polarisons le débat car nous pensons, ici comme ailleurs que le
réel se joue de nos limitations et qu’un continuum existe. Les situations in-
termédiaires existent qui bouleverseraient dans le détail notre propos, qui ne
reste valable que parce que, si nous ne radicalisons pas notre propos, il ne
nous serapaspossiblede traiter la question.

Prenonspar exemple la cosmologie,aujourd’hui, on penseque nos


sensperçoivent I’héliocentrismede notre monde,ce qui est faux. On ne le
perçoit pas plus qu’au moyen-âgeou chez les Pygméesdu siècle dernier :
c’est notre esprit qui le perçoit, pasnossens.ConanDoyle, à la fin de sa vie,
fit une émissionde propagandepour le spiritisme, son argument a été
d’affirmer l’existence de cette dimensioncachéesur la preuve qu’il énonçait
des faits (sic) dont il avait l’expérience Q6,Ayant perdu son fils, il espérait
entrer en contact avec le disparu et tout é16mentqui renforçait son espoir
était transformé en fait. Nous pourrions aussiciter ces centainesde mille
d’Américains persuadésd’avoir été enlevés (sic) par des Extra-terrestres.
Lorsqu’Amstrong marchasur la lune, desvoitures avec haut-parleurssillon-
nèrent Dakar pour affirmer que ce n’était paspossibleet que ce qui avait été
vu à la télévision n’était que propagandeaméricaine,commepouvait le ju-
ger avec bon sensbon tout musulman.Galilée devait dire à propos de Co-
pernic, qui avait adoptécette « hypothèse» :
Je ne peux qu’admirer ceux qui ont opté pour l’héliocentrisme en dépit
du témoignage de leurs sens.

%Ii collectionnait
ainsilespreuvesdel’existence desfées,en particulierdes‘photos’tru-
quéesquelui vendaient fon cherdesfaussaires
(desimages devisagesdefemmes ensur-
impressionfloue sur la photo de son fils décédé. ..) (émission de la chaîne &TE,
10.9.1997).

201
L’observation

L’observation est une operation inhérente à la nature animale, c’est


d’elle que les être vivants animés tirent leur alimentation et leur survie. Pour
l’homme, quand elle devient de science, l’observation est une opération
“naturelle” de base : il fait pour cela appel à ses sens et aux images que son
cerveau en retire. Pourtant, on est d’accord que les simples prolongations de
ses sens appartiennent encore a l’observation : la vision par un télescope,
celle par un microscope, celle par un amplificateur de son ou de tout autre
amplificateur, conformes a ce modèle “naturel” : le raisonnement est de se
dire que si nous avions la vue plus perçante, l’ouïe plus fine, l’odorat plus
affirmé, le toucher et le go& plus affinés, nous verrions, entendrions, senti-
rions ces choses car elles restent dans notre aire de sensibilité g7VOn peut
prendre l’exemple des lunettes infra-rouge qui nous permettent de voir une
source de chaleur la nuit et donc de repérer des animaux qui existent
“vraiment”. Mais l’instrumentation sophistiquée actuelle nous présente des
objets qui n’existent pas : la télédétection nous donne une image en pixels
qui n’existe pas, c’est notre matériel qui transforme ces données enregistrées
en données perceptibles par nos sens, ainsi en est-il de la géodésie par satel-
lite. De même, les travaux d’Hugo Zemp (1979), musicologue qui analyse
par la vue des données d’audition dans ses analyses de la musique ‘Aré’aré
des Îles Salomon, montrent que ce qui est analysé n’est plus des faits
d’observation, tout en étant toujours des « observations de terrain ».
L’observation doit donc rester dans cette plage étroite : on observe
avec nos sens, plus ou moins augmentés artificiellement, des objets qui
existent et que nous percevons dans le registre que nous ressentons. C’est un
peu la question des enregistrements numériques des sons qui nous font en-
tendre une recomposition et non pas le son originel enregistré comme il
l’était avec une bande magnétique ou sur un disque de cire ou de vinyl. On a
actuellement des opérations de nettoyage de vieux enregistrements où

202
l’opérateur qui nettoie la bande son travaille avec la vue, par ordinateur, en
ôtant tout le brouillage qui se présente sur écran.. . C’est un travail technique
visuel qu’un sourd peut parfaitement faire de même. De même quand les
« planétologues » vous disent qu’il y a de l’eau sur Mars ou sur un astéroïde
de Neptune cela ne veut pas dire qu’ils l’ont vue, cela veut dire que des
analyses informatiques des bandes de donnees recueillies par une sonde, leur
fait dire que dans le spectre des ondes enregistrees on a celles correspondant
à H20. L’observation s’étend donc vers un aspect « d’observation par ins-
trumentation » (Michel Soutif, 1979).

L’expérimentation

L’expérimentation n’est pas fréquente dans les sciences sociales, on


la trouve en psychologie, et aussi en économie :
L’économie expérimentale (en émergence en France) peut se définir
comme une activité de création, contrôlée par le chercheur, de situations
économiques réelles impliquant des agents économiques réels, de façon
à pouvoir tester des comportements dans des contextes bien identifiés et
reproductibles. Elle permet ainsi de valider ou de prtkiser le domaine de
pertinence d’une théorie, mais aussi de faire apparaître des régularités
empiriques, susceptibles de produire des hypothèses donnant lieu à une
mathématisation.
(Comité national CNRS, 1997 : 566)

Deux acceptions nous paraissent être recouvertes par le terme


d’expérimentation (ou celui « d’expérience », au sens d’expérience de labo-
ratoire, d’expérience in vitro, in vivo, etc.) :

l expérience de simulation, c’est-à-dire que l’on construit le phénomène ou


un autre qui va permettre d’entendre le phénomène sous observation
scientifique. C’est le cas des expériences menées par Claude Bernard
qu’il a popularisées dans sa fameuse Introduction à la médecine expéri-

mentale “, suffisamment connues pour qu’on n’y revienne pas ;

” C’est ainsi qu’amplifit! 10 000 fois, le grignotement d’un termite est parfaitement audible.
Et celui d’une termitiere en action fait l’effet d’une braise nue sur quoi une légère ondée se
répand, un bruissement inquiétant plus qu’un ronronnement joyeux d’ailleurs !
98 Le lecteur aura compris notre goût des petites histoires (nous reconnaissons être en cela
très influence par les ouvrages américains), aussi allons nous raconter cette “blague” qui
donne un sens clair a notre propos : un polytechnicien dresse une puce a sauter a son ordre
et ce premier but atteint, il lui coupe une patte, deux pattes, etc., et, jusqu’à l’avant-dernière,
la puce saute mais de plus en plus difficilement. Quand il lui coupe la dernibre patte, notre

203
expérience d’observation, ce qui est le cas des « observations in vivo »
utilisant une haute technicité pour exister, ou recomposantle phénomène
observé par l’instrument dans un langagevisuel, sonore ou intellectuel
perceptible par nos sens,expériencestelles que la physique moderneet
l’astronomie les produisent actuellement. Les observations sont d’une
grandetechnicitk, d’ailleurs une nouvelle professionen est née: lespla-
nétologues.Ces expériencesd’observation mettent à profit le matkriel
dessondesspatiales(Voyager 2, 1989 ; Ulysse, 1994 ; Hipparcos, 1996 ;
Galileo, 1997.. . “), ou des expériencesnaturelles prévisibles (passage
des cométesde Halley, ou celle d’Hyakutake (mars 1996), ou encore
Hale-Bopp (mars 1997) - qu’on n’avait pas vu depuis4200 ans*Oo-, et
naturellementles éclipsestotales ‘O’. Pour lesMnements inopinéstels la
chute inattendusdes météorites,les tremblementsde terre, les éruptions
volcaniquesou les cycloneset les raz-de-marée,il faut espérerqu’un ob-
servateurou un instrumentfiables les enregistreracorrectement,étant au
bon endroit au bon moment. ‘02

La sondeGalileo a, en janvier 1997,détermint la nature particuliére


des lunes de Jupiter : 10, Europe, Ganymède, Callisto, mais sansimage (à
causede probl&mestechniquesde l’enregistreurs)cependant les mesures,
elles,ont pu être retransmiseset l’on en a déduit (on ne l’a pasvu) que 10est

X demande à la puce de sauter, et celle-ci, sourde aux injonctions de son maître qu’elle a si
fidélement servi, reste immobile, et le polytechnicien note sur sa feuille d’observation : « La
puce a les organes de l’ouïe dans les pattes, car, quand on les lui coupe, elle devient
sourde ».
99Le taux d’tchec est assez important : perte des 4 satellites de la mission Cluster, ceux
d’Ariane 5, 1996 ; Hete, Mars 1996.. .
IM Dtcouverte indtpendamment dans la nuit du 22 au 23 juillet 1995 par deux astronomes
qui lui ont donnb leurs noms.
‘O’C’estainsiqueprtvoyantle passage d’une comète en mai 2012, cométe nommée Wirta-
nen, la mission européenne Rosetta prévoit d’y poser deux sondes pour vérifier que les
comètes sont bien contemporaines de l’origine du monde.
‘02Nous ouvrons juste une parenthèse sur ces hasards qui permettent B la science d’avoir de
vraies expériences en signalant que certaines conditions naturelles creent de véritables labo-
ratoires : on a les oasis sous-marines (François Doumenge, 1992) encore & peuprès intactes,
maintenant quela moindreîle a Ctt contaminée parl’homme d’unefaçonoud’uneautre
(voir les Galapagos et les oasis qu’&aient les espaces coraliens), ou bien l’oasis sous-
terraine de Movile, découverte a l’occasion d’un sondage en 1986, où on déja Cté rbperto-
riées cinquante espbces nouvelles et une symbiose étonnante. Voir Cristian Lascu, Radu
Popa et al, 1993, b grotte de Movilé : une faune hors du temos in La Recherche, et Jean-
François Augereau L’oasis du monde oerdu. Le Monde, 9.9.92.

204
volcanique, Europe et Callisto sont couvertes de glace, Ganymède a un
champ magnétique.. . Cela étant « prouvé » par plusieurs équipes indépen-
dantes, on peut « croire » l’« observation ». Toute la littérature scientifique
vulgarisée actuellement apporte d’autres observations de faits, qui ne doi-
vent rien à l’observation directe : ce qui est «observé » est une mesure (à
partir de l’observation d’Edwin Hubble, 1929), celle du bruit de fond de
l’univers (Amold Penzias et Robert Wilson, 1969). De petits faits, par-ci
par-là, confirment une thkorie « globalement positive » :
Un siècle de recherches, de tâtonnements, a permis aux théoriciens de se
bâtir un scénario superbe qui retrace toute la genèse de l’Univers, du
Big Bang, l’explosion initiale, jusqu’à la formation du système solaire.
En dépit des doutes de quelques-uns, ce u modèle standard » emporte
toujours l’adhésion de la quasi-totalité de la communauté astronomique.
Reste que toute théorie, aussi élaborée soit-elle, n ‘est qu’un modèle sus-
ceptible d’être remis en cause à chaque nouvelle découverte. Le modèle
standard n ‘échappe pas à la règle. Et il a été particuliérement mis à mal
ces derniers temps.
(Jean-Paul Dufour, Le Monde, 18/4/96)
Si bien que chaque nouvelle mesure bouleverse la carte de nos cer-
titudes. Par le satellite d’astronomie Hyparcos :
. ..quelques certitudes sur la banlieue de la terre vont s’effondrer
titraient les journaux en mars f9?6.
Car le fond n’est pas le récit en verbal qui est fait, que ce soit par
Reeves pour l’histoire de l’univers, ou celui de Coppens, pour l’histoire de
I’Homme, c’est les faits : quelques mesures pour le premier, quelques mor-
ceaux d’os pour le second. Ceci étant, dans l’état actuel de nos connaissan-
ces, les récits qui nous sont proposés par l’un et par l’autre “collent” les
morceaux d’une manière satisfaisante. C’est tout ce qu’on peut dire.
Signalons à ce propos la critique faite par un astronome qui relève
les incomprthensions ou les délires des uns et des autres :
On lit partout que « le Big Bang est la violente explosion qui a donné
naissance à l’Univers ». Tout est faux dans une telle proposition, qui
confond le début de l’Univers (qui échappe à toute description scientifi-
que) et le début de l’intelligibilité de l’Univers.
(Jean-Pierre Luminet, 1994 : 42)
Mais, ce qui est remarquable aujourd’hui avec ces développements
de la technologie moderne d’observation par la mesure, c’est que l’on re-
vient au schéma mythique de la science : une théorie provoque une observa-
tion, qui prouve ou non.. . Mais, quand on discute avec des spécialistes des
géosciences, on apprend, la première fois avec stupkfaction, qu’il y a de
multiples théories et que l’une ou l’autre devrait bien être prouvée. L’ut~
d’eux (dont ignorons le nom), qui s’est présenté à nous comme « clochard
ou maître sonneur », car, disait-il, «J’étudie la terre comme cloche, et je
tente de l’entendre en analysant les r6sonances qu’elie produit quand elle
craque », et qui se moquait avec une joyeuse férocité de ses collègues
« cosmomédiatiques » (sic) qu’il prenait pour des charlatans. A le voir avec
ses collègues dans une salle de conférence face à un tableau noir rempli
d’équations, ce monsieur paraissait pourtant tout aussi compétent que ceux
sur qui il ironisait. D’ailleurs, on trouve des reférences du même type dans
la littérature. Reprenons l’article dans Pour lu science, déja cité de Jean-
Pierre Luminet (1994 : 44) :
Ce cadre formel [de la relativité générale] permet de concevoir une
grande variété de modèles de l’Univers.

Qu’observe-t-on depuis quinze ans ? Des retouches compliquées et in-


vraisemblables apportées successivement aux modèles d’inflation pour
les rendre conformes aux faits.
D’ailleurs il conclura gentiment (page 48) Bpropos des idées de la simplicité
topologique que nous attribuons à l’univers par :
*.. on se met dans la position de la fourmi qui, au milieu du désert, est
persuadée que le monde entier est composé de grains de sable.
Mais, par bonheur, la science est une activité collective et les scienti-
fiques ne sont pas encore trop contaminés par le système médiatique ; un
accord se fait pour n’accepter une thkorie comme prouvée, pour un certain
temps, que si une convergence de preuves se produit en sa faveur, Une hi-

rondelle ne fait pas le printemps, une preuve ne fait pas une théorie.
On pourrait aussi parler de ces techniques d’observation-
expérimentation mises au point, comme le titrait un numéro du Monde :
Bardés d’électroniques,
les animaux sauvagesWavaiUenrpour la science
(Le Monde 7.9.1996)

206
Et c’est ainsi qu’on apprit que des manchots, des baleines bleues et des
saumons sillonnent le globe avec un émetteur que les satellites suivent à la
trace et que le phoque de Weddell descend en apnée d’une heure à - 600
mètres, qu’un cormoran va à - 120 mètres.. .
Pourtant, les expériences dans l’espace ne sont pas toutes des expé-
riences d’observation, ce peut être de l’expérimentation pure et simple,
comme celles que permettait la station Saliout-6 (comptes-rendus dans la
presse en 1982) et celles qui lui ont succédé : le développement de la physi-
que en apesanteur, et la biologie humaine ont grandement profité de ces
« laboratoires de l’espace ».
Nous voudrions enfin préciser la différence entre expérimentation
d’observation et expérimentation de mesure de phénoménes provoqués, par
la remarque suivante : si la première concerne bien les sciences cosmologi-
ques, les secondes semblent permettre les grandes avancées de la physique
et être beaucoup plus assurée. Certes, nos sens ne peuvent pas « voir » un
neutrino, un boson ou un graviton, mais l’observation que l’on peut en faire
étant contrôlée expérimentalement, on est bien plus assuré des résultats,
même si l’observation de cet infiniment petit est le relevt de sa mesure et
pas la photographie de son existence (mais ce peut être la trace de son exis-
tence).
Nous devons signaler que certains faits ne peuvent être compris que
par la simulation numerique qui permet de comprendre qu’ils sont la quin-
tessence d’un phénomène et pas seulement un “hasard”. Ainsi les travaux
sur la bicyclette, ou sur le lance d’une balle de base-ball, ou encore l’étude
mathématique du fameux but marqué grâce à un tir brossé shooté par Plati-
ni, dans la rencontre France-Hollande en 1981 et qu’a Ctudié le professeur
Istvan Berkès de Lyon 1 qui a du utiliser la theorie des «effets Magnus »
pour en venir à bout (cet effet explique les balles slicées des services de Mac
Enroe, fameux tenniman, le “saut” par dessus les arbres des balles de golf, et
la traversée l’Atlantique en 1975 de I’Alcyon, ce navire expérimental de
Cousteau, grâce à des voiles qui étaient.. . des cylindres d’aluminium). Sans

201
la simulation informatique qui reproduit les contraintes de certains de ces
« coups », on ne pourrait comprendre ces « faits ».
Une Ctude avec des modéles réduits sur les déformations des trains
nous permet aussi d’avancer dans notre sujet : il s’agit des déformations des
trains. Louis-Marie CIBon dans un numéro du Monde déclare :
L’utilisation d’un modkle réduit présente 1‘intérêt de montrer un proces-
sus global de déformation. Mais elle ne permet pas d’apprécier toutes
les déformations véritables. Aussi ne remplace-t-elle pas un essai en
vraie grandeur.
(Le Monde, 10.10.1996)
Et un essai en vraie grandeur, dont on imagine le coût, ne remplace pas non
plus un véritable accident, mais celui-ci alors est un événement particulier
dont il est difficile parfois d’extraire la généralité qu’il contient.
Citons un exemple d’expérimentation un peu sophistiquée : les
éclipses totales naturelles sont trop rares pour qu’on ne compte que sur elles
pour analyser et comprendre, alors elles sont reproduites artificiellement
grâce au ‘coronographe’ du Français Bernard Lyot depuis 1930. En montant
cet appareil sur des satellites comme Yohkoh ou Soho, on a encore avancé
dans l’étude du soleil mais les astronomes reconnaissent que les éclipses
réelles et les éclipses artificielles, obtenues par l’exp&rimentation du coro-
nographe, donnent des informations complémentaires ‘03.
La grande caract&istique des deux types d’expérimentation est
qu’elles sont reproductibles. On affine, de programme d’observation en pro-
gramme d’observation, les mesures, et, quand elles divergent, on trouve soit
l’erreur, soit la cause logique, et on ouvre de nouvelles incertitudes. On peut
aussi voir que l’expérimentation n’est jamais aussi simple qu’on l’imagine :
celle de Galilée (Pierre Thuillier, 1963) ou celle de Gregor Mendel (dont on
est certain qu’il a “trafiqué” ses résultats sur les petits pois car ils sont
« statistiquement » impossibles) ne sont en rien l’application d’un simple
programme de recherche qu’il n’y avait qu’à dkrouler. La subtilité des situa-
tions concrètes est d’ailleurs confondante : Lewis S. Feuer, 1978, sur Ein-

‘03Les observations sont complhentaires, déclare Serge Koutchmi, de l’Institut d’astro-


physique de Paris (Le Monde, 26.9.1996).

208
stein ; Stephen Jay Gould, 1979, sur Darwin ; James Gleick, 1989, sur les
découvreurs du chaos.
Pourtant, insensiblement, POU~ en arrivons au cœur de notre débat :
une partie de l’expérimentation n’est pas de l’observation, mais de la simu-
lation Même si on l’appelle encore de l’expérimentation num&ique par
ordinateur (titre d’un article dans La recherche de Jean-François Colonna et
Marie Farge, 1987). Il est intéressant de voir que ces deux auteurs ‘04 com-
mencent leur article sur la question de nos sens - c’est d’ailleurs les deux
premiers mots de l’article ‘Os- et Marie Farge a également réalisé une im-
portante recherche sur l’expression, pour nos sens visuels, des données ob-
tenues par le calcul, «dans une approche résolument pragmatique », dit-
elle, page 454. Car le problème fondamental est effectivement ces sens qui
sont les notres, dont nous avons abondamment parlé plus haut, trop peut-être
pensera le lecteur ‘06 :
Le problème du dépouillement des résultats produits est donc tout aussi
délicat et essentiel que celui de la validation initiale et mise au point du
modèle sous-jacent.
Dans ces conditions, l’idée de faire des facultés de reconnaissance de
l’ail le principal outil d’analyse des données ou des résultats de calculs
semble naturelle. En effet, l’œit, associé au cortex visuel, possède une
large bande passante permettant une perception globale de formes colo-
rées surgissant d’un environnement changeant, mouvant et bruité. En
outre, l’esprit humain qui procède par images mentales demande des
images “e.xIernes” pour être stimulé, confronié à de nouveaux probtè-
mes, mené sur la voie de nouvelles découvertes et solutions, Enfin, la vi-
sualisation facilite les fonctions associatives et mnémoniques du cer-
veau. Ces d@rentes raisons ont concouru à l’emploi, aujourd’hui très
répandu, de matériels graphiques variés permettant d’analyser de façon
visuelle les résultats d’expériences numériques.
(451)
Après cette parenthèse, nous pouvons aborder le sujet de la simula-
tion, dont on verra, via la question des modèles et du numérique, qu’elle est
aussi complexe que l’expérimentation.

Iw II se trouve que nous avons traaillé, sur nos données sur la sorcellerie au Congo, avec
Jean-François Colonna, 1985.
‘OsNos sens nous permetrent de déceler des régularités dans le monde qui nous entoure.
Colonna et Farge, 1987 : 445.
‘06 II nous paraît important de déceler chez d’autres scientifiques qui ont pour objectif de
faire entendre leurs travaux, notre souci d’entendre comment nous connaissons. Voir les
travaux d’ A. de la Garanderie (1990).

209
La simulation

La simulation recèle quant à elle deux grands axes : le premier est la


modélisation, et le second est l’expérimentation numérique. Nous voyons
que notre vocabulaire d’une part ne correspond pas à la richesse des faits
que nous voulons mettre à jour et que, d’autre part, les notions que nous
analysons sont toutes des notions limites et que l’on passe d’une acception à
l’autre et une même procédure peut être a la fois et tout autant observation,
vérification, expérimentation et simulation : l’expérimentation est comme
un pont logique entre l’observation et la simulation, car elle est B la fois ob-
servation, expérience, modèle intellectuel, modèle numérique., . Des simu-
lations ne sont que des expérimentations sophistiquées : on a ainsi les études
d’altitude réalisées par la COMEX et les universitts de Paris et Marseille :
on a installé un caisson à Marseille de façon à pouvoir simuler la montee de
l’Everest. Si certaines simulations sont bien connues, comme les souffleries
pour l’établissement de modéles aérodynamiques d’avions, de bateaux, de
bicyclettes même, d’autres sont plus novatrices, comme le montrent ces
quelques exemples d’usage de la simulation :
De nombreux scientifiques souhaitent le faire [fabriquer la vie en labo-
ratoire]. C’est le domaine très récent de ce que l’on appelle la ‘vie arti-
ficielle’ qui comprend plusieurs approches. On peut réaliser des synthè-
ses de molécules, ou encore susciter une évolution spontanée en tube à
essai, en créant des conditions de sélection darwinienne pour fabriquer
des molécules qui se reproduisent. On peut faire aussi sauter quelques
étapes en utilisant la simulation par ordinateur. On parvient aujourd’hui
à fabriquer des robots insectes.. . Certains chercheurs veulent kgalement
fabriquer d’autres formes de vie, à base de silicium par exemple.
Joël de Rosnay, 1996 : 91-92
Par la simulation informatique, on a pu « inventer » (en quel sens?
trouver ou fabriquer de l’inexistant, du virtuel auquel on donne vie ?) le
visage d’une américainede 22 ans décédeea Austin (Texas, USA) il y a
prèsde 10 000 ans,et modeler,grâce à du caoutchoucsynthétiquespéciale-
ment mis au point, le visagede cette inconnuequi prend ainsi visagedansle
monderéel.

On a eu aussila miseau point de poissons-robots


par plusieursdqui-
pes scientifiques de par le monde. La propulsion de ces « engins» qui

210
« imitent la nature » (rappelons cependant le fameux : « Quand l’homme
voulut imiter les jambes, il inventa la roue >>) reproduisent par des
« machines » les simulations réalisées par l’observation, et impliquent un
ganime variée de techniques et de recherches (voir en particulier Trantafyl-
~OU,in Pour la science, 1995). On n’est pas encore dans un univers d’objets
virtuels, c’est au contraire l’ancrage dans le réel d’objets reproduisant des
variables naturelles qui sont prises en compte.
Si on décompose l’objet et la situation, on arrive, selon que le pre-
mier est réel (nature ou miniature) et la seconde r6elle (artificielle ou vir-
tuelle), à une série de situations dans laquelle se rangent plus ou moins bien
les différents cas recensés. On peut distinguer donc plusieurs phénomènes :

l l’objet est une miniature de l’objet réel, I’exptrience est réelle


mais, par la force des choses, miniature également. Les effets ne
sont pas mesurable en vraie grandeur puisqu’on ignore les effets
d’tkhelle pour l’épisode en vraie grandeur (l’effet d’échelle d’une
bombe atomique de 1 000 megatonnes est différent de celui mul-
tiplie par 1 000 d’une bombe d’une mégatonne). C’est le cas des
accidents de trains (procédé déjà utilisé par Clouzot pour son fa-
meux déraillage de train dans son film La bataille du train portant
sur la Rtsistance), des effets en soufflerie.. , À cela on peut ratta-
cher toutes les situations expbrimentales agronomiques en sta-
tion ;
l l’objet est réel mais la situation est simulée, on trouve énormé-
ment d’expériences de ce type dans les effets en soufflerie où l’on
introduit des objets strictement identiques à celui dont l’on veut
tester les caractéristiques ; A cela on peut rattacher également
toutes les situations expérimentales agronomiques in vivo, chez le
paysan par exemple ;
l l’objet est un artéfact matériel, un modèle : c’est le cas de la cy-
bernétique, il « reproduit » l’objet réel dont il est un modèle, sim-

211
plifié ou partiel, la situation est, quant à elle, réelle au sens qu’elle
existe matériellement ;

l l’objet est matériel, miniature ou artefact, mais la situation est


virtuelle, c’est le cas de certaines animations cinématographi-
ques ;

l l’objet et la situation expérimentale sont virtuelles, c’est le cas de


la simulation numérique.

Mais toutes ces expérimentations reposent sur la qualité des données


qui décrivent les situations réelles. Prenons deux cas : Lucy, dont au début
on fut certain qu’elle était un bipède, la construction de la lignée
d’hominisation prenait un certain sens, lequel fut compliqué quand on se
rendit compte que Lucy était « encore » un singe qui remontait dans ses ar-
bres. Lorsque k President Chirac decida de refaire des expérimentation en
vraie grandeur de bombes atomiques à Mururoa (1993, l’argument avancé
avait été que nos armées ne disposaient pas d’assez de données fiables pour
effectuer des expérimentations numériques. Car un modèle ne vaut que par
sa concordance avec la réalité qu’il prétend atteindre (Norbert Wiener,
1962).

On a l’arrivée actuelle de simulations qui reproduisent les accidents


réels dans les prétoires et dont la visée est scientifique :
Ces productions plus atibitieuses sont réalisées en deux temps. Tout
d’abord, un logiciel de simulation intègre les paramètres relevés sur le
terrain et procède aux calculs et interpolations requis... On passe en-
suite à la seconde étape, somme toute secondaire, consistant à mettre en
images les résultats obtenus par simulation.
(Le Monde 24.3.1997)
On ne peut être plus clair sur le refus d’irréel qu’implique de tels procédés
commele montrent lestravaux de Colonnaet Fargecités par la suite.

DansL’uffuire Tournesol (pages51 et 52), nous voyons une simula-


tion où Hergé fait état d’une expérimentation en miniature où le chef de
l’armée bordure fait s’écroulerun modèleréduit de Mahattan sousl’impact
desondesde choc misesau point par le ProfesseurTryphon Tournesol.

212
A propos de la sonde Mars-96, et de son échec (novembre 1996),
Jacques Paul, astrophysicien déclare (in Le Monde) :
Les échecs sont de moins en moins bien anticipés [pour des raisons sou-
vent budgétaires]... Les ingénieurs ont tendance à accorder trop de
confiance aux simulations, au détriment des modèles réels. Le chercheur
adopte parallèlement la mentalité de <Ijoueur de roulette » en jouant sa
carrière sur une expérience à haut risque.
On voit 18 apparaître une distinction entre simulation et modèle, la
nuance, pour les spécialistes, est importante. Nous pensons comprendre de
quoi il s’agit, mais nous ne sommes pas certains d’arriver dans ce texte à
préciser cette nuance.
La simulation est née de la modtlisation (Lliboutry, 1985) :
au départ simple schéma mécanique reproduisant les propriétés de
l’objet étudié. (1985 : 272)

Il faut appeler modèle la schématisation de la réalité Qui offre


prise aux calculs, et non pas les calculs qui s’en déduisent logi-
quement.Le réel est injkiment riche et interconnecté. Son étude
demandequ’on isole une partie aussi autonome que possible, que
l’on n’en retienneque lesprocessuset lesgrandeursessentiels.
(1985 : 273) [souligné par l’auteur]
On connaît des modèles en sciences sociales : au prix de nombreuses
simplifications, on étudie la variation des variables de certains phénomènes.
En économie et démographie, le fait est courant (Carlo Benetti & Jean Car-
telier, 1980 ; Louis Henry, 1953, 1964, 1972 ; Léon Tabah, 1966). On a aus-
si les fameuses tables de mortalité de Coale et Demeny ‘O’, les travaux sur la
mortalité des moins d’un an de Bourgeois-Pichat 1946 & 195 1, son ouvrage
sur les populations stables et quasi-stables de 1978 ; ceux de Rémy Clairin,
1983, 1985 ; le Manuel X des Nations Unies, 1985.. . Ce sont des schémas
qui permettent des calculs quantitatifs et des tests.
Mais ces modèles restent, pour autant que nos connaissances ma-
thématiques puissent en juger, des modèles mécaniques, en effet, nous
sommes loin dans les sciences sociales d’arriver à l’établissement de ce que
Lliboury nomme des modèlesphysiques qui intègrent les promiétés des

‘07 Ces tables-types de mortaN apparurent dks l’après-guerre dans la fin des années 40.

213
phénomènes ‘O*, on doit se contenter de modéliser les awects des phénomè-
nes. Par contre une autre modélisation intervient, qui est la modélisation
mathématique, dont Lliboury déclare qu’elle est obligatoire quand les ruptu-
res d’échelle des phénomènes les mettent hors de notre portée sensible :
L’étude des particules élémentaires a montré qu’aucun modèle physique
établi à notre échelle ne pouvait rendre compte des propriétés de la ma-
tière à l’échelle de l’atome et au-delà, vers l’infiniment petit.
(1985 :272)
Pour cescas,on ne disposedonc de modèlesmathématiqueset, si les
sciencesde la terre disposentde modèlesphysiques,l’hydrologie est la seule
à pouvoir utiliser desmodèlesmathématiques‘Og.Pour le physicien, le pas-
saged’un modèlephysiqueà un modèlemathkmatiquea étB un progrès(on
est passéde formules mathématiquesempiriques21des modèlesphysiques
fournissantdesliaisonsmathématiques),maison ne peut croire que ce serait
partout identique. Lliboury a d’ailleurs cette formule savoureuseque nous
ne pouvonsque reproduire:
Que ceux qui croient qu’un modèle mathématique, «démarche de
l’esprit à buts prédictifs, et se traduisant par des calculs », est ce qu’il y
a de plus élevé dans la pensée humaine, songent qu’un horoscope est
aussi un modèle mathématique : il n’a que le tort de ne correspondre à
aucune réalité, présente ou future.
(1985 : 273)
Dans leur article déjà cité, Colonna & Farge (1987), vont assimiler
l’expérience numériqueavec l’expérience de laboratoire,en lui donnant les
mêmescaractéristiques(fécondité de comportementsinattendus par exem-
ple, aideau raisonnement,formulation de nouvellesthéories..,), ils donnent
de nombreuxexemplesoù la simulationinformatiquea prédit desétatsde la
matièreque l’on ne pouvait pasobserveret que l’on a soit observésensuite,
à titre de vkrification plusieursannéesaprès,soit les conclusionsont été
justifiées par d’autres observationsultkrieures. L’enthousiasmedes deux
auteurspour l’expérimentationnumériquen’est pascontraire au scepticisme
développépar Lliboury, en effet ils reconnaissenteux-mêmes:

‘OsD’ailleurs
nousnevoyonspascomment cetypedemodèles pourraitbienarriverdansles
disciplines
tellesquelesnôtres,saufexceptions
limitées, car il nous semble que, compte
tenu des rapports dialectiques qui sont le fond des phénomènes sociaux, nous n’arriverons
peut-être jamais à définir quelles sont les propriétés de la « matiére sociale ».

214
l’intérêt de l’approche numérique n’est pas de remplacer l’expérience,
ce qui serait d’ailleurs dangereux et illusoire. Le numérique, tout comme
la théorie, a besoin de l’expérience de laboratoire pour confirmer ou in-
firmer ses prédictions (...] En faity l’expérimentation sur ordinateur ne
remplace pas l’expérimentation en laboratoire, mais lui est complé-
mentaire : l’intérêt du numérique est d’ouvrir de nouveaux champs
d’expérimentation.
(Colonna & Frage, 1987 : 448)
Ils situent de toute façon l’intervention de I’expbrimentation numéri-
que dans un second temps, après qu’une modélisation adéquate ait été cons-
truite. Quel est donc le caractère novateur de cette expérimentation par rap-
port à une mod6lisation ? Il nous semble qu’elle réside dans la construction
d’un artefact mathématique du continuum d’espace-temps par un espace-
temps discontinu. Ce continuum est prdsent dans la simulation physique
d’un objet placé dans une soufflerie par exemple, et par la mesure des effets
qui sont des effets simulés (non-réels). Au contraire des effets mesurés dans
une simulation physique qui sont, eux, réels, même si la situation est un
artefact.
Dans la simulation phvsiaue. l’artefact c’est les effets ; dans une si-
mulation numériaue, l’artefact c’est la situation. Dans la simulation infor-
matique l’espace-temps est remplact par des variables discrktes, par un
échantillon de points et un échantillon d’instants.
pour résoudre la plupart des problèmes, il faut à la fois une taille mé-
moire importante, pour stocker les valeurs du champ en chaque point du
maillage, et des temps de calcul d’autant plus longs que le pas de temps
choisi est plus petit.
(Colonna % Frage, 1987 : 450)
Comme on le voit alors, l’expérimentation par ordinateur est incon-
tournable. De même on pourra aiskment procéder à un.5 simulation de vol
d’une fusCe compte tenu que les paramétres sont connus (attraction des pla-
nètes, gravité terrestre, poids de la fusée, force de ses propulsions successi-
ves...) quand une simple mod6lisation ne donnerait qu’une ligne générale.
On a aussi les simulations des trafics routiers urbains, qui, suivant plusieurs
modélisations, permettent, après essais et vérifications sur le réel (par

‘09 C’est un hydrologue amtricain, Amorocho, qui, le premier, parla de modèle.

215
exemple « le trafic du week-end de Pentecate quand le temps est beau »),
des prévisions et des conseils (lesquels modifient la situation).
Le propos de Louis Lliboury (1985) est quelque peu différent, il se
pose le problème de validité du modèle par rapport au réel :
En sciences de la terre, les expkriences sont relativement très limitées...

Les modèles réduits, en souflerie, canal noyé ou autres, servent à ré-


soudre un problème de mécanique trop compliqué pour être traité par le
calcul numérique, mais ils supposent l’établissement préalable d’un mo-
dèle physique du phénomène étudié, à partir d’obsewutions et de mesu-
res de terrain.
I.-I
Qu’est-ce qui va alors, lorsqu’il n’y a pas d’expérimentation possible,
constituer des tests pour une théorie en sciences de Ia Terre ? Eh bien,
c’est l’élaboration de modèles physiques, permettant de retrouver des
valeurs numériques mesurées (les données sewant aux tests) à partir
d’autres valeurs numériques mesurées indépendantes (les données ser-
m qui tient lieu d’expérimentation.
(1985 : 274)[souligné par I’auteur]

Il est un aspect de la simulation qui nous paraît important, que l’on


ne trouve qu’en peu de cas ‘isolés’, c’est-à-dire qu’elle est signalée comme
telle en peu de cas, maisqui devrait cependant s’étendre : c’est la simulation
ayant pour objectif de Pr&iser ce que l’on va observer. Nous l’avons trou-
vée définie dans un document sur les Corn&es, présenté sur La Cinq en avril
1997 : la cohorte de comètes Schumaker-Uvy devait s’écraser sur Jupiter.
L’impact dut être simulé par ordinateur afin de savoir ce qui pouvait se pro-
duire, afin de préciser ce qu’il fallait s’attendre à observer afin de pointer les
télescopes, dont Hubbles. C’est donc d’Australie qu’on put positionner les
observateurs (car l’écr&ement du fragment W devait se produire sur la par-
tie obscure) et d’Hawai d’où l’on pourrait observer les impacts après
l’écrasement. Mais la nature même du phénomène d’impact devait être si-
mulé afin de déterminer exactement l’objet «explosion » qu’on pouvait
s’attendre à voir et organiser l’observation. Un gros travail informatique
prépara donc l’observation qui fut alors possible : l’impact serait passé
‘inaperçu’ ou mal défini sans cette simulation préparatrice.

216
Donc, proposons quelques définitions pour conclure ce long exposé
incontournable :
l l’observation, c’est le fait d’utiliser nos sens pour saisir le monde exté-
rieur et, quant au plan scientifique, déceler certaines des régularités du
monde ; on inclut sous ce terme les procedures qui étendent nos sens
dans des spectres qui ne sont pas les leurs (grossissement des phénomè-
nes, par extension de nos capacités sensorielles : vision infra-rouge, au-
dition des ultra-sons) ;
l l’expérimentation, c’est la reproduction « artificielle » d’un phénomène,
soit pour l’isoler, le purifier des « parasites » (Michel Serres, 1979, 1980)
et observer ou mesurer l’effet d’une variable ;
l la modélisation, c’est la construction d’une image évolutive d’un phé-
nomène (un bon exemple nous paraissent être les robots issus de la cy-
bernétique, Norbert Wiener, 1962) ;
l la simulation, c’est la reproduction d’une situation par la dynamisation
numérique d’un phenomène ;
l l’expérimentation numérique, où seuls les calculs travaillent, une fois
fournies les variableset les lois du système introduites en machine.
Chaque procédure scientifique particulière mise au point par les
chercheurs actuellement ne rentre pas dans une catégorie et une seule, on a
en effet un appel à une ou plusieurs techniques et plusieurs procedures
mentales pour une seule opération scientifique. La encore, le réel se joue de
nos classifications.
Dans un rapport sur Le calcul scientifique, le CADAS (1992) ’ KJmet
au même niveau les activids scientifiques traditionnelle : expérimentation et
construction de théories, et calcul scientifique avec l’apparition des ordina-
teurs. L’intérêt de cette synthèse, comme celles établies par certaines sec-
tions du Comité national de la recherche scientifique pour l’année 1996
(Comité national CNRS, 1997 : 15-30 ; 109-124 ; 299-300 ; 560-567) est de

“’ II s’agit d’un rapportdu Comité des applicationsde l’Académie des sciences, in Comp-
res rendus, 1.9.1992 : 63-83.

217
montrer qu’on est en train d’assister a une véritable révolution scientifique,
avec la montée en puissance du calcul parallèle. Au stade actuel,
l’ordinateur est en train de mettre BOUSune forme opératoire la connaissance
scientifique et de rompre la séparation qui existait entre recherche fonda-
mentale et les diff&entes applications et bricolages. On sait que les sciences
de l’homme sont tri3 en retard, n’utilisant l’ordinateur que comme une ma-
chine à 6crire perfectionnée (on n’a même pas encore établi un programme
qui permettrait de pouvoir utiliser aisément les références de terrain, verba-
les donc, pour de nouvelles interrogations, et pas seulement pour celles prt-
vues à l’avance pour lesquelles la demande n’existe (encore) pas. On en
reste encore à des fiches bibliographiques avec items préétablis et interroga-
tion d’informations verrouillées par une liste fermée de termes définis ‘Il).
Mais la situation se renversera assez brutalement car les capacitCs de calcul
disponibles permettront de modéliser et de simuler des situations qui ne
seront pas seulement de l’économie ou de la démographie.

En ce qui concerne notre expérience personnelle, nous voudrions


rappeler que nous avions tenté de montrer pourquoi, dans une enquête a
passages répétés d’une ville-banlieue de Dakar (Pikine), la population appa-
rente diminuait. Nous avions montré (Lacombe 19’70, 1972) que le phéno-
mène tenait B la nature de la définition temporelle de la migration-résidence
et qu’il n’y avait pas de solution technique à ce biais de méthode de défini-
tion dans la collecte. En effet, quand les passages de recensement sont rap-
prochés et inférieurs à un an, on a un phénomkne chaotique avant une stabi-
lisation au bout de deux ans. Lorsque nous avions produit cet article, on
s’était quelque peu moqué de nous, mais le biais a affecté ensuite toutes les

“’ Anne Sauvage, au SHADYC de Marseille, met au point un projet informatiquepour


l’analyse SQAW qui tente de résoudre ce type de difficulds, mais nous ignorons où en est le
projet et s’il prend en compteles diffkrenles conlrainlesque nous dnonçonssanspour aulant
être capablede les rtsoudre. Les mddecins utilisent des programmes fondés sur un proces-
sus mathtmatique de classement très complexe ; l’obtention du brevet est extrêmement
coûleuse. Pour cette catkgorie de professionnels, le coût est déja de 3 000 B 6 000 FF (selon
la complexitt demandte qui dépend de la spkialité médicale), malgré toutes les aides pro-
venant des laboratoires pharmaceutiques.

218
enquêtes de ce type sans que personne ne s’en soit trop soucié, sauf un jeune
étudiant americain, qui ne fit pas non plus carrière ensuite en démographie
et qui, lui, avait démontré théoriquement la même chose, non à partir de
données empiriques comme nous l’avions fait, mais par simulation infor-
matique. Nous regrettons de ne pouvoir ni citer ce livre, ni citer le nom de
l’auteur, mais nous nous portons garant de leurs existences respectives :
nous les avons rencontrés effectivement. Mais l’ouvrage a disparu en 1973 à
la suite d’une mise à sac de notre bureau. L’ouvrage faisait 500 pages envi-
ron, dont 400 de calculs, son auteur modelisait les différentes variables
(durée de résidence, flux de migrants, intervalles entre passages de recense-
ment.. .)
Nous avions aussi, avec Claude Meillassoux dans les années 80,
pensé modéliser les différents systèmes de parenté africains selon
l’existence ou non de l’esclavage comme facteur interne. Par ailleurs, nous
avions également tenté de modéliser les ponctions démographiques realisés
par la traite des noirs a partir des informations disponibles (tant des bateaux
partants d’Afrique de l’Ouest que des capacités des sociétés africaines en
surplus démographiques, ces dqcuments furent perdus dans les incidents
cités précédemment. L’usage de la règle à calcul et de I’additionneuse a
main dont nous disposions comme seuls outils à cette époque, permet de
comprendre que nous n’ayons pu aller très loin dans cette voie, mais nous la
pensons prometteuse. Car, autant il nous paraît difficile qu’une modélisation
simple soit vraiment d’un grand intérêt en sciences sociales, autant il nous
semble que des simulations intégrant les variables tant qualitatives que
quantitatives des modèles de société permettront d’avancer, même si nous
savons que ce n’est pas des modèles fondés sur les qualités physiques des
populations et des sociétés qui seront établies.

Nous pensons avoir exprimé dans ces pages un optimisme raisonna-


ble sur les futures avancées des sciences sociales. Le travail scientifique,

219
David Ruelle l’a déjà dit (1991), est difficile, contraignant. Nous croyons
que c’est un travail qui a deux jambes :
l l’observation
. la théorie
Certains les voient opposés, en conflit permanent. Ils choisissent leur
camp, comme René Thom (1983, 1993), qui affirme le primat de la théorie
sur l’observation. Nous avons affirmé ici que, sans l’esprit qui conçoit
(l’esprit au sens de cerveau humain), les faits n’existeraient pas. Mais llr se
limiterait notre accord avec Thom. Dans une entretien avec Roger-Pol Droit
il affirme :
Je rappelle que la pensée doit primer sur l’observation et la collecte des
données. J’ai soutenu devant l’Académie des sciences que la théorisa-
tion est plus essentielle que l’expérimentation. Cela a soulevé chez mes
confrères un beau tollé..
(Le Monde, 23.1.1995)
On peut n’être que d’accord avec la première phrase : on en voit que
ce que l’on conçoit. Mais on ne peut être d’accord quand il poursuit et qu’il
confond expérimentation, observation et la préoccupation «des petits détails
expérimentaux ». Où est le point de divergence ? Il est manifeste, et si nous
nous référons à cet article du Monde c’est qu’il était certain que nous l’y
trouverions clairement exprimé. Effectivement, on a la remarque suivante
avec laquelle nous sommes en desaccord :
Il paraît en général préférable de pouvoir agir sur les phénomènes que
de tenter de les comprendre. Je ne pense pas que ce soit là Ia vocation la
plus haute de la pensée scientijque.
(Le Monde, 23.1 I 1995)
Quel est le besoin de vouloir dire que l’homme est tout l’un ou tout
l’autre ? Tout esprit ou tout corps. Que des intérêts matériels ou que des
idées angéliques ? Marx disait : l’homme, c’est le maître et l’esclave. La
science, c’est la théorie et la pratique. Pourquoi chercher plus loin ? Que
certains priviltgient dans leur travail la théorie, comme Thom, ou l’analyse,
comme Colonna et Farge cités quelques pages plus haut, ou l’enquête,
comme nous, c’est un problème de compétences, d’aire d’application de ses
compétences professionnelles et pas du tout un acte de foi en faveur d’un

220
primat de la théorie, de la simulation ou du terrain. Comme si nous devions
choisir entre notre père et notre mère, la pratique ou la theorie, la jambe
droite ou la jambe gauche, le cerveau droit ou le cerveau gauche... ? On
peut discuter du point à certains moments, dire que, ici, il y a trop
d’observation et pas assez de réflexion, que là on trouve développement
nevrotique de finesses de calcul sans intérêt... Qu’à un certain moment,
dans tel champ scientifique, il y ait trop de recueils imbéciles de données
sans intérêt et à un autre qu’il faudrait se poser et r&lCchir... Ce peut être
vrai, mais ce n’est pas le problème : à un moment, les chercheurs ne rem-
plissent pas les tâches nécessaires au stade où est la connaissance. Au-
jourd’hui, il nous semble que les données recueillies sans théorie sont la
plaie de nos disciplines : on a une répétition des procédures et des observa-
tions qui ne font rien avancer. Ainsi nous voyons apparaître des recherches
sur le clochards, sur les marabouts africains à Paris. Les travaux de Gabo-
riau pour le premier, de Kucsynki pour les seconds sont intéressants, mais a
quoi va servir de recommencer la même chose sans hypothèse nouvelle ? “*
On comprends que certains sujets demandent de nombreux chercheurs pour
avancer dans la collecte : l’anthropologie de l’entreprise (Monique Sélim,
1991, -1997 ; Nicole Fazzini-Feneyrol, 1995 ‘13) ; l’étude des groupes
d’immigrés en France (Catherine Choron-Baix sur la communaute laotienne
en France est pratiquement la seule à effectuer des recherches de ce type) ;
les bandes de jeunes dans les banlieues et les risques de l’alcool (Maryse
Esterlé-Héribel) par exemple, dont on voit bien l’importance pour l’avenir
de notre société. On comprend qu’il faille, pour maîtriser notre avenir, plus
de données que celles dont nous disposons qui sont journalistiques ou de
fiction (ne déprisons pas Ia fiction. Des films comme La haine sont impor-

‘12 Dans Clochard. L’univers d’un groupe de sans-abri parisiens, Gaboriau se reconnaît
deux prkcurseurs, l’un est le fondateur du concept de « culture de pauvreté », Oscar Lewis,
in Cinq familles.. . , l’autre, Colette Petonnet, est auteur de quelques études sur la situation
française, chez Maspero et Galilee entre 1968 et 1981. Mais ici nous insistons sur le con-
cept de répétition d’etudes sans qu’une nouvelle problematique d’observation soi1 valable-
ment Claboree; nous ne contestons pas les produits actuels mais le fait que leur Assite
entraîne certainsjeuneschercheurs vers la rbpetition de ces ‘terrains’ (la France noble a été
le terrain de trois ou quatre thèses, les riches bourgeois parisiens de deux.. .)
“‘Les apprentissages du changement dans l’entreprise, L’Harmattan, Paris, 1995 : 304

221
tants pour entendre notre société, mais ce n’est pas des analyses ‘14). Mais
bientôt il va y avoir autant de chercheurs sur les marabouts que de mara-
bouts, les premiers analysant les seconds et les seconds exploitant les pre-
miers, Cette répétition est différente de celle que l’on est obligé de lancer
sur l’exploitation des registres paroissiaux en France (Fleury et Henry,
1965) puisque pour obtenir un résultat national, il fallait étudier cas par cas.
Il en a été de même pour le programme d’atlas des terroirs de Pélissier et
Sautter, 1970). Nous savons bien qu’il n’y a aucun sujet scientifique mineur,
mais un sujet scientifique surexploite perd de son intérêt, si personne n’a
réussi avant vous à en «tirer quelque chose » d’intéressant et de nouveau,
mieux vaut ne pas conclure trop vite que c’est parce qu’ils avaient, eux, la
tête vide 1’5. Surtout qu’il y a beaucoup d’autres questions névralgiques qui
restent sans observations : les banlieues, les différentes populations
d’immigrés, la sociologie de l’éducation, etc.
Actuellement, nous pensons qu’en sciences sociales on est loin
d’avoir fait le plein des données nécessaires, et tri3 loin d’avoir élaboré des
« problématiques » nouvelles pour des recueils heuristiques de données
nouvelles. Les données’nouvelles ne sont pas des données sur des champs
ignorés, ce sont des données construites adéquatement à des positions
scientifiques heuristiques. Le chercheur est un être collectif, au sens où
l’entendait Gramsci et il faut toutes les compétences s’y développent : voir,
entendre, analyser, quantifier, qualifier, lire, exposer, écrire.. .
On a l’impression qu’il pourrait y avoir, entre théorie et observation,
une espèce de « no man’s land » abstrait où l’homme de science ne pourrait
survivre. Pourtant le travail pratique, en particulier dans les travaux collec-
tifs le montre bien : ce «désert » pullule d’animaux bizarres : modbles,
analyses divers, conclusions, idées, macro, micro, niveaux, Cchelles, local,
global.. . des bêtes de toute sorte. On est bien loin du tableau schématique

‘14Tout comme les romanspoliciersde Chester Himes sont de vt?ritables recueils de socio-
logie du Harlem des anntes 50, avec ses deux héros Ed Cercueil et Le Fossoyeur, ou So-
merset Maugham pour le racisme au quotidien dans ses nouvelles de L’archipel des sirénes.
“’ Si ta tête heurte un pot n’en déduis pus trop vite que le pot est vide, proverbe chinois ou
observation que nous nous sommes souvent faite ?

222
de Thom dont les précisions sur ce qu’est la théorie ne résiste pas à une uti-
lisation. Ce qu’il dit est inttrressant mais d’aucun usage pratique (pas pour
une action sur les pht?nomènes, mgis pour comprendre les phénoménes aus-
si).
On retrouve donc l’hypothèse sociologique chère à Alan F. Chalmers
(1987) : dans la science en train de se faire, une question essentielle et tou-
jours occultée reste le personnel des scientifiques : que font-ils ? Pourquoi le
font-ils ? Que veulent ? On retiendra cependant de ce qui prkède que deux
facteurs sont largement favorisés par la science moderne : le calcul et les
capacités visuelles. On voit qu’un problème se pose. N’irions-nous pas vers
un univers virtuel qui ne satisferait que le sens de la vue, le calcul étant
l’intermédiaire entre le monde et notre sensibilité ? Tout n’est pas calcula-
ble, mais est-ce si important que cela dans l’envahissement de notre monde
par le virtuel auquel on assiste actuellement ? Pour tout système existe un
seuil de complexité, comme le rappelait Jacques-Louis Lions dans sa leçon
inaugurale au Collège de France en 1973, et, au-delà de ce seuil, le contrôle
des comportements des systèmes devient hasardeux. Que la science mo-
derne n’ait pas épuisé toutes les joies et fécondités du virtuel et du simula-
cre, nous en sommes persuadé. Un jour ou l’autre le réel, chassé par la porte,
reviendra par la fenêtre, et au galop, comme le naturel. II faudra bien alors
de nouveau accorder au rkel, au terrain et 21leur observation leur place, place
que ne lui dénie, mis à part quelque farfelu, aucun scientifique, car le réel
est notre maître 3 tous.

223
C - De Goidmann à Pusseron
30 ans de sciences sociales’

Deux textes, qui nous paraissent importants, permettent de mesurer


le chemin parcouru par les sciences sociales en trente ans. L’ouvrage de
Lucien Goldmann sera confronté à celui de Jean-Claude Passeron sur quel-
ques points et l’on verra que, contrairement à ce qui est dit, les sciences so-
ciales, devenues sciences de l’homme et de la sociéd, ont fait beaucoup de
chemin et qu’on ne peut continuer affirmer les poncifs et les accabler de
quolibets malveillants car si l’image qu’elles ont dans le public ne change
guère, elles-mêmes et en elles-mêmes changent et avancent dans le champ
des connaissances auxquelles elles apportent leur quote-part.

L’examen des difficultés du travail scientifique ne doit pas nous


masquerque nous œuvronsdansle cadre des sciencesde l’homme et de la
sociétéet quec’est l’explicitation de ce sur quoi ellessont fondéesque nous
avons voulu développerdanscette secondepartie. Nous voudrions mainte-
nant permettre au lecteur de mesurerl’énorme avance qu’elles ont connue
durant ces trois décenniesdurant lesquelless’est exercée notre activité.
Nous répétonsque, quelquesoit le niveau de reflexion que nous avons eue
au cours de ces années,c’est surtout dans des actions pratiques que nous
avonsrencontrécesdifficultés et que notrejugements’estforme, et c’est sur
ces actions de rechercheque nous nous fondons pour écrire ce travail, La
récenteparution d’ouvragesde Jean-ClaudePasseron,l’un sur le raisonne-
ment sociologique (1992), l’autre sur le modèle et l’enquête (avec Gerard-
Vallet, éd., 1995) nous permet de confronter la situation actuelle avec un
ouvragequi faisait fureur quandnousavonsdébuté: il s’agit de J’ouvragede
Lucien Goldmannsur sciences humaines et philosophie avec, comme sous-
titre : qu’est-ceque la sociologie( qui datait de 1952et est cité ici dansson
Cdition de 1966), qui concluait un cheminementqui menait du marxisme à
la sociologie(Murxisnte et sociologieantérieurde quelquesannées).

224
Dans cet ouvrage de Goldmann, on trouve tout ce que la sociologie
- et les sciences sociales avec elle -, allait traîner après soi durant ces trente
années : un abus de suffisance, une méconnaissance des sciences physiques,
un mépris du quantitatif, une surévaluation du global jugé seul apte à donner
un sens à tout. Il est bien curieux de le relire trente ans après. Un des livres
de référence de Goldmann : George Lukacs, Histoire et conscience de
classe, que nous aurions pu ficher dans noire corpus bibliographique, nous a
fait l’effet d’un revenant d’être ainsi citC à chaque page, il est désormais trop
loin de ce que nous apprécions aujourd’hui, de notre problématique actuelle,
pour que sa relecture nous soit d’une quelconque utilité. Critiquer
Goldmann, pour nous, c’est, quelque part, tuer le père, même si ne nous
sommes jamais reconnu son fils. En le relisant, nous lisons toute une pensée
qui nous a nourri et toute la gêne que nous ressentions et qui nous avait
écarté de la philosophie et amené à nous enthousiasmer pour les travaux
d’Ernest Labrousse et de ses collègues médiévistes. Si Goldmann avait rai-
son, cela se saurait. À le lire et à le relire aujourd’hui, on se dit : « C’est trop
beau, Si c’est vrai, c’est trop simple. »
Cette littérature marxiste nous a toujours enchant par son aspect lo-
gique et, en même temps, c’est elle qui nous a guéri de la logique trop rigide
appliquée en sciences sociales, car, même honnêtement, quand un raison-
nement de science sociale est impeccable, on a de grandes chances d’être
dans une impasse ou dans une mauvaise observation. D’ailleurs, Goldmann
fait la même remarque A propos de Durkheim, trop bon sociologue pour
avoir à la lettre suivi ses propres conseils de traiter les faits sociaux comme
des choses.. . (Marx, plus conscient, plus lucide ou plus cynique, avait pro-
clamé qu’il n’était pas marxiste).
Nous allons prendre quelques points pour préciser notre sentiment :
Goldmann attaque résolument la mise en place des sciences de
l’homme face aux sciences de la nature. Déjà, on voit que le discours est
entièrement philosophique. C’était l’époque des grandes idées dont on
croyait qu’elles donneraient la réponse aux petits problèmes, lesquels, selon

225
la religion en cours, ne pouvaient avoir d’existence en dehors des grandes
tendances. Goldmann s’en distingue résolument :
...apparition d’une valeur durable et commune aux différents groupes
sociaux la maîtrise de la nature, avait permis la constitution d’un corpus
considérable de sciences physico-chimiques à la fois a-historique, non-
dialectique et extraordinairement efficace et opératoire.
Dans les sciences humaines cependant, tous les essais de penser sur le
modèle des sciences dites <Yexactes » ont donné fort peu de résultats ef-
fectifs. (13)
Mais les raisons qu’il va donner de cette rupture ne sont pas, con-
vaincantes : c’est l’appel à la totalité, qui donne son sens à tout, et la nature
dialectique des faits sociaux. Mais Goldmann va s’empêtrer pour définir ce
qu’il appelle une totalité, qui est toujours une sowtotalit6 tant qu’on en-
globe pas l’humanité toute entière. On aboutit à un truisme : une totalité
c’est ce qui est fonctionnel pour une analyse sociologique. Nous reconnais-
sons que notre auteur est plus subtil que nous le sommes, mais ses partis-
pris le gênent quand il thtorise, alors qu’il est très convaincant dans son
magnifique Dieu caché, où le praticien de l’analyse des textes est alors dans
son élément et où il mettra en œuvre son idée.. .
d’une réalité humaine totale. s’exurimant sur tous les plans de la vie so-
&&. (701
Goldmann va donc parler de la méthode cartésienne, qui a deux prin-
cipes : le premier est de considérer une communauté comme un « objet
d’étude », ce qui est une « déformation scientiste » ; le second est de diviser
en “chacune de ses difficultés” un tout trop compliqué car trop complexe.
Mais là, il n’est pas non plus d’accord car ce serait, dit-il :
« valable jusqu’à un certain point en mathématiques et en sciences phy-
sico-chimiques, s’avère inutilisable en sciences humaines où le progrès
de la connaissance ne va pas du simvle au comvlexe, mais de l’abstrait
au concret par une oscillation continuelle entre l’ensemble et ses par-
ties. D (90)

On ne voit pas très bien de quoi il retourne et si, nous le citons, c’est
parce que cet ouvrage qui se veut scientifique ne l’est en rien, aux normes
d’aujourd’hui. Il vaut mieux recourir au bon vieux Gramsci (1959), dont les
position théoriques restaient théoriques et a qui la pratique politique qu’il
détenait donnait quelques lumi&es pertinentes sur l’action,

226
Goldmann, sur la lancée des questions de sciences, affronte la ques-
tion de l’objectivité. II parle, pour la séparation du matériel et de l’idéel,
d’abstractions provisoires, qui, parce qu’elles seraient provisoires, sont
alors légitimes. L’usage du mot même abstraction, montre toute l’influence
de la pensée non seulement marxiste, mais physique et, 21travers la pensée
marxiste, de la penste physique telle qu’elle était en vigueur au siècle der-
nier. Ce qui est étonnant c’est les affirmations sans exemple sur les sciences
physico-chimiques et le recours a des arguments du début du siècle. On dé-
cèle le Lénine critique de Mach, dont Fueur (1974) a montré toute l’inanité,
et l’Engels de la dialectique de lu nature “‘. Ses références datent quelque

peu. Il ne parle pas de Bachelard et se fonde sur Poincarré pour énoncer que
la première thèse du chercheur en sciences sociales est de ne pas fonder de
jugement de valeur. Ce qui
requiert du sociologue qu’il étudie les faits sociawc « comme des cho-
ses » c du dehors », mais ne se demande pas si cela est &istémolot+
auement possible.
(33)
L’objectivité, va dire Goldmann, ne dépend pas de l’individu et de sa plus
ou moins haute moralité ou intelligence ou pondération, mais de la classe
sociale à laquelle il appartient et qui lui accorde un certain degré de liberté
(sous caution naturellement. )
La gêne que nous décelons chez ce grand professionnel de l’analyse
sociologique de la littérature, quand il parle des sciences sociales en général,
c’est celle qui l’enserre dans la contradiction : il critique certains des travaux
antérieurs mais cette critique n’est légitimée que par le politique (lecture de
classe, manque de pensée dialectique et refus de la totalité) :
Fin dernière vour le chercheur, la pensée scientifique n’est qu’un moyen
pour le groupe social et pour l’humanité entière. Pa

‘16 A I’kpoque, dans un de ses cours B I’EPHE, Maurioce Godelier avaiyt dtclart que le
pointy de tangence d’une droite sur un cercle était une rksolution dialectique. Comme la
stcante devient tangente puis de nouveau sécante, nous avions conteste cette interprétation
(il n’y a pas de saut qualitatif, c’est un simple phénomkne circulaire). Baby, lors d’un oral ZI
l’Institut de sciences politiques avait demandé a un Btudiant (Jacques Abeillé) un phéno-
mène dialectique dans la nature, devant le silence de l’étudiant, il avait lui fourni l’exemple
de la lune, « coincée » entre la terre et le soleil et qui serait en kquilibre dialectique.. . or la
lune s’éloigne de la terre au point où la vie l’a enregistré dans les croissances de certains
coquillages (Stephen Jay Gould, 1982). L’équilibre serait-il de la dialectique ?

221
Ainsi Goldmann va rejeter les monographies (47 et sq.), parce
qu’elles n’ont pas de vision d’ensemble. Comme’elles occultent l’ensemble,
affirme-t-il, elles sont inutiles. II ya même jusqu’à débiter des âneries et en
retranscrire comme paroles d’Évangiles :
La recherche empirique (monographie, statistiques, enquêtes, etc.) dé-
pend d’un système d’ensemble et ne répond qu’aux questions que lui
pose le sociologue.
(8:)
La méthode monographique est le meilleur moyen de se fermer 1‘horizon
devant le problème.
G. Lukacs, 1923
Il est vraiment contre les tendancesqui nous ferons rallier les Etudesde
communautésrurales et celles de terroirs (cf. Pélissieret Sautter, 1964, et
lestravaux initiés à I’EPHE VI” sectionpar Balandieret al). Pourtant, il y a
une critique forte chez lui (au sensoù en scienceon parle d’hypothèseforte)
quandil affirme que :
L.es données comme telles dépendent, elles aussi,de la vision consciente
ou implicite de l’enquêteur. Il n’y a pas de faits bruts. Aucune enquête,
aucune monographie n’est jamais intégrale, Elie oose certaines aues-
fions ù la réalité et choisit les faits à la lumière de ces auestions.
(48)
Et Goldmannreviendraalors sursonhypothèsede base:
Il en résulte un ensemble de travaux à la fois de plus en plus nombreux,
vastes et développés sur le plan quantitattx mais aussi, pour la plupart,
de plus en plus routiniers et dépourvus d’élaboration théorique
(9)
C’est là une des faiblessesde cet ouvrage : en critiquant légitime-
ment une certaine tendancede travaux menésà courte vue, il en déduit que
la théorie sociologico-politiquequ’il proposerésoudrale problème.Ce fai-
sant, il se place hors de tout débat épistémologiqueet toute discussionest
impossible.

Goldmann a écrit ce livre en 1956; dix ansaprès, à la faveur de la


guerred’Algérie et du gauchissement
politique conséquentde la jeunesse,le
marxismeavait fortement influencé la rechercheen sciencessociales,ce qui
fait qu’à l’époque déja, nousallions vers d’autres modèles.Ce qui nous ap-
paraît évident, aujourd’hui, c’est que nous étions dgjà des héritiers de ‘cette
pende critique, que nous en ayons compris les détails (comme des Jean

228
Copans, Passeron.. ,) ou pas (ce qui était manifestement notre cas person-
nel). Certes, nous restions critiques envers ces études sans vision, mais nous
voulions faire ces monographies et ces recherches mono-disciplinaires, avec
notre propre regard, notre propre pensée. D’une certaine manière, Goldmann
disait ne pas contester l’utilité des monographies, mais il voulait qu’on les
intègre en une vision d’ensemble (47). Entre l’ensemble et la partie, il nous
parait aujourd’hui tvident que nous avions fait notre choix tout en gardant
en tête les critiques.
Pour Goldmann, il est facile de choisir entre deux sociologies diffé-
rentes et antagonistes : il suffit de choisir celle qui inclut l’autre, elle est plus
complète (53). Mais comment décider de ce qui est meilleur in abstructo ?
Car, comme deux méthodes ne donnent pas le même résultat, la meilleure
n’est pas celle qui inclut l’autre, c’est celle qui est la plus productive. On l’a
bien vu quand on suit Feuer (1974) : la postérité en physiciens de Lénine est
nulle ; celle de Mach, que le grand chef bolchevique croyait tuer intellec-
tuellement par sa critique, a eu pour «petits-enfants » : Eisenberg, Ein-
stein,. . . et tout le « gratin » de la physique moderne.
De partout, on voit que Goldmann confond chercheur et théoricien, il
a beau s’en défendre, il a un profond mépris pour la sociologie d’enquêtes et
les r&ultats de l’observation. Les faits ont tort, seuls Marx et Lénine, et leur
angelot Lukacs, ont raison. D’ailleurs il traitera les résultats américains avec
un profond mépris, se faisant gloire de ne pas les lire (81). Sa critique de la
sociologie américaine se limitera aux aspects les plus caricaturaux des tra-
vaux de Lewin, Moreno et autres psycho-sociologues ou micro-sociologues
de l’école américaine. Pourtant Gramsci avait déjà dit que si l’on veut dé-
faire un adversaire sur le plan intellectuel, ce n’est pas le maillon le plus
faible qu’il faut attaquer, mais le plus fort, différenciant en cela la lutte in-
tellectuelle de la lutte militaire ; car on ne convaincra pas, en se moquant de
ses ‘manières baroques de penser’, un second couteau quand on aura laissé
le leader intellectuel à l’abri des attaques. II est curieux que Goldmann n’ait
pas attaqué ces questions d’enquêtes : il avait tous les moyens intellectuels à

229
sa disposition, mais il est passé à côté car il ne s’intkessait qu’à la littéra-
ture. En matière de sociologie non-littéraire (hors la littérature) il n’avait pas
de comprkhension des problèmes.

À sa propre question, « Qu’est-ce que la sociologie ? » Goldmann


n’avait au fond aucune réponse à proposer ; cela nous le comprîmes parfai-
tement pr6fkrant la lecture de Gramsci, des monographies tant décriées et
des grands textes sur des problèmes (notre éblouissement à l’Esmi sur le
don a été un desgrandsmomentsd’exaltation que nous ayonsconnus).Au-
tant qu’on puissecomprendresonraccourci, il met Le Bras au mêmeniveau
que Lévi-Strausset les traite tous deux de chercheursappartenant« à cette
tradition de recherches concrètes ». 11manifesteaussiun mépris souverain
pour l’ethnographie. Toutes ces positions théoriquesne l’empêcheront pas
de seplaindre :
A part quelques spkialistes qui perpétuent une ancienne tradition de re-
cherches concrètes, la sociologie contemporaine perd, de plus en plus, le
contact avec la réalité.
(7-V
Il est vrai que les recherchesconcrètesc’est l’étude des textes con-
crets (littérature ou écrits politiques), et qu’un texte marxiste, parce que
marxiste, estconcret.

Goldmannestun peucommeJanus.Quand il parle en marxiste, on a


l’impressionde lire desmots creux, et quandc’est le scientifique qui parle,
alorsle bon sensrevient au galop :
Il n’y a pour la recherche, aucune règle générale et universelle si ce
n’est celle de s’adapter toujours à la réalité concrète de l’objet étudié.
(118)
À la base de la distinction entre les bons et les mauvais schémas, il y a,
ainsi, comme à la base de toute pensée scient$que, le seul critère de la
vérité, l’adéquation de la pensée à la réalité objective.
(1-j
On est bien d’accord, mais le degré de généralité est tel qu’on
n’arrive pasà y croire. Ce bon vieux Gramsciest bien plus prkis dansses
critiques et sesessaisde construction de ce que l’on pourrait appeler une
sociologie,cherchant lesarticulations réellesdesproblèmeset ne parlant de
généralitésquequandcelles-cipeuvent être évidentesou sont sansprobl’ème

230
d’intelligence. Même derrière des statistiques, celles de l’ouvrage
d’Halbwachs sur Les classes ouvrières et les niveaux de vie, Goldmann lit
les classes sociales, la révolution en marche et la dialectique marxiste écra-
sant l’hydre du capitalisme impérialiste d’État.
Malgré ses critiques de Gurvitch, celles qu’il proférait contre la so-
ciologie et la psycho-sociologie américaine, la monographie, les études de
cas et les statistiques, Goldmann n’a pas moins eu une influence que nous
ne renions pas. Aujourd’hui encore, on trouve des points que l’histoire de
nos disciplines a enrichi, Prenons sa remarque :
L’histoireet la sociologieétudientlesmêmes
phénomènes.
(18)
et nous nous retrouvons personnellement sur les mêmes positions énoncées
par Passeron dans le numéro 1 de sa revue Enqudte (1995). Mais chez
Goldmann, c’est la lecture des insuffisances (politiques) de l’une et de
l’autre auxquelles il croit suppléer par les points forts de l’autre et de l’une.
Il croit qu’en faisant agir les deux connaissances il arriverait à pallier les
défauts de l’une par l’autre, mais c’est une position trop optimiste.
L’histoire, c’est la connaissance du spécifique, du non-reproductible.. .
l’historien cherche la vérité, celle d’un fait.. . tout cela est bouillant de mots
mais vide d’idée.
À l’aube de notre carrière scientifique, nous étions baigné dans un
refus : celui de ces plans-bateaux comme nous les appelions alors, celui de
ces études où, à l’image des physiciens (ou à l’image de l’image qu’ils
avaient des physiciens), les chercheurs en sciences sociales coupaient un
morceau du réel et le trituraient jusqu’à plus soif, croyant qu’à copier leurs
illustres aînés et dieux en épistémologie, ils fabriquaient de la science. Dans
cet étouffement, des penseurs comme Goldmann nous interessaient, propo-
sant une critique et un appel a la totalité La totalité peut rester hors de notre
saisie, elle n’en reste pas moins le global à ne jamais oublier car il ne se fait
jamais oublier quand on travaille sérieusement une question, isolée par la
force des choses et la faiblesse de nos moyens intellectuels. Mais en dehors
des critiques souvent injustes qu’il faisait (pensons à celles qu’il profère

231
contre Gurvitch, dont le meilleur élève à I’Bpoque était Balandier dont la
Sociologie actuelle de l’Afrique Noire (1949) reste un des grands ouvrages
des années 60). En dehors de ces critiques, Goldmann apportait peu. Mais
son intérêt ttait peut-être de proposer ce programme flou car il ne nous em-
pêchait pas d’aller chercher chez Sauvy, Gourou, Bourdieu, Godelier, Saut-
ter, Balandier, Mercier, Labrousse, Pressat, Barbut, Bertin, etc, ce que
Goldmann ne pouvait nous donner : des règles d’enquête, des techniques
d’observation, des m6thodes d’analyse. Toutes choses avec quoi se fait la
science en actes.
Jean-Claude Passeron dans les ouvrages cids (1992 et 1995, voir
aussi son interview avec Raymonde Moulin et Paul Veyne, 1996) permet de
mesurer le grand pas effectué par les sciences sociales depuis 30 ans.
Fondateur du SHADYC, laboratoire du CNRS et de I’EHESS de Mar-
seille, acronyme de Sociologie, histoire, anthropologie des dynamiques

culturelles, Passeron a mis en exergue de la problématique scientifique de


cette équipe (dirigée actuellement par Jean-Louis Fabiani), qui produit une
excellente revue dont le titre est tout un programme : Enquête, le triptyque
anthropologie, histoire et sociologie en partant d’un triple constat que nous
devons citer intégralement plutôt que de le paraphraser :
* Il est devenu Pvident que ces trois disciplines sont confrontées à des
objets construits sous des contraintes méthodologiques et argumentati-
ves qui sont de même nature, même si toutes les conséquences de cette
évidence sont loin d’avoir été tirdes : leurs escarmouches de frontières
continuent à faire peser sur la communication des résultats de recherche
une charge inutile de malentendus corporatifs.
* Ces disciplines - et à vrai dire toutes les sciences sociales lorsqu’on
les considère comme sciences historiques - sont indiscernables par les
caractéristiques sémantiques de la langue de description du monde
qu’elles utilisent comme la forme des démarches interprétatives qui fon-
dent leur intelligibilité commune.
* Leur sens scient$que tient à la pertinence empirique, c’est-à-dire à
leur ambition de rassembler des données sociales par l’enquête, de les
construire et de les interpréter par la comparaison statistique et/ou his-
torique. Leur point d’honneur méthodologique est de ne point démordre
d’un tel projet empirique face aux d@kultés inéluctables que rencon-
trent les sciences sociales pour mettre en rapport la pluralité de leurs
langages théoriques avec l’observation.
([Passeron] Au lecteur, no l-1995 Enquête : 7)

232
Il nous paraît significatif que nous, qui avons été séparé durant deux
décennies complètes de ce qui se faisait en France et qui ne pourrons jamais
rattraper notre retard de lectures, ayons abouti séparément, de par la seule
logique de notre travail scientifique, aux mêmes conclusions : la cohérence
des approches, l’inanitk des classifications des disciplines scientifiques né-
cessaires et historiquement déterminées par des conditions nationales,
l’évidence que ce qui fait un chercheur de sciences sociales c’est la logique
de ses travaux et que cette logique se rit des classifications car elle suit celle
du n?el étudié ’ “, et que :
L’exhortation à i’interdisciplinarité est une vieille lune des bureaucra-
ties scientifiques
([Passeron] in Enquête, 1991-1, Au lecteur : 7)
Et que le problème n’est pas dans les mots mais dans les compétences indi-
viduelles que d6veloppent les chercheurs dont l’action de recherche pratique
doit seulement ne pas oublier le « Grand Tout » dans lequel s’effectue leur
travail et dont ils ne doivent pas oublier le poids dans ce qu’ils font de parti-
culier et parcellaire, parce que le travail scientifique est <(comme ça ».
C’est à juste titre que Passeron a écrit, ce que nous avons déja dit et
6crit nous-même (comme en 1982, lorsque les grands vents des mythes ra-
vagèrent l’institution de recherche A laquelle nous appartenons ont soufflé,
nous protestions contre « le multidisciplinaire comme religion » ‘18 (Orstom,
1983) et tant d’autres aussi confrontés aux mêmes problémes rkels du travail
scientifique :
La non-appartenance à une école n’est pas ici une clause de style : nous
recherchons des confrontations vraies.
([Passeron] in Enquête, 1991-1, Au lecteur : 8)
On voit déjà, à la comparer à la problématique politique de Gold-
mann, le chemin parcouru, on peut lire également cette avancée dans les

“‘C’est aussi ce que disait Jean Copans, dans un article de 1979 : D’un africanisme à
m : La reconstruction des structures sociales autochtones est de fait une description
du pas&. Le fameux présent ethnopravhiaue krait un passé qui s’ignorait : l’ethnologie
s’attache à des bpoques datées et on peur dire que tout le monde, d un moment ou à un
autre de sa carrière, a fait de l’histoire. (1979 : 58).
“s Nous avions eu ce mot que nous ne pouvons que rép6ter ici : « Nous sommes plusieurs à
avoir cru que mai 1981 6tait I’t5lection prdsidentielle, nous ne savions pas que c’était un
vote sur 3 millénaires d’épistémologie occidentale ».

233
travaux empirique de Passeron et l’affrontement accepté avec les autres dis-
ciplines plus spécifiques de par leur objet, leur logique ou leurs mtthodes
comme la linguistique, la démographie, l’économie : cela a donné cet ou-
vrage édité avec Gérard-Val]et sur le modèle et l’enquête, et les discussion
sur la rationalité, tant des systèmes que des acteurs (Elster, 1987, Walliser,
1977).
Aujourd’hui, la science a bien avan&, le nier, comme le fait Philippe
Couty (1990 : Sciences sociales et recherche multidisciplinaire à L’Orstom),
pour qui le débat épistémologique n’est qu’un intéressant jeu d’idées, est
aberrant. Citer Aristote, et autres Grecs, et traiter du multidisciplinaire
comme il l’a fait, c’est en rester à un mode de pensée antérieur aux interro-
gations de Goldmann qui, pour être datées, n’en sont pas moins intéressan-
tes. Mais cette position ne peut naître quand chez quelqu’un qui n’a affronté
aucun des problèmes actuels des sciences sociales dans sa pratique scientifi-
que, chercheur de tour d’ivoire et synthétiseurs de textes. Couty, pour paro-
dier Laurent Fabius, est l’épistémologie ce que le Front National est à la
politique : il pose les bonnes questions mais rkpond Li côté.
Les travaux de Passeron parlent bien de ce dilemme duquel ne sor-
tent pas les travaux critiqués :

l l’illusion scientiste voulant forcer nos disciplines à entrer dans le double


carcan de la mathématisation et de l’expérimentation (dont se dispensent
à 50% les disciplines biologiques.) ;
l la tentation herméneutique qui ferait des sciences sociales un amusement
intellectuel, une danseuse pour esthètes attachks à l’immobilité du
monde, un aimable sujet de conversation d’après-boire, justifiant tous les
épanchements du « moi », véritable sujet de ce type de recherches,
Certains autres auteurs, comme Alain Testard “‘, en tiennent tou-
jours pour que les sciences sociales puissent être des sciences comme les
autres, cette illusion doit être combattue car elle n’évite aucun des auteurs à

“’ Alain Testard,Pour les sciences sociales, essai d’épiste?mologie, Christian Bourgeois,


Paris. 199 1.

234
signaler quand même que les sciences sociales sont « différentes », par une
part de ce qu’elles sont, des sciences « nobles », dont nous avons vu qu’elles
ne se ressemblent pas non plus entre elles. En fait, le problème n’a aucune
solution valable. Notre expose ne pretend convaincre personne sauf sur plu-
sieurs point quAnous semblent d’un accord général :
l les sciences sociales sont historiques, ce qui implique le particulier y a un
statut différent :

l la mathématisation y est marginale et essentiellement « numérico-


statistique » ;
l l’expérimentation y est marginale, le comparatisme essentiel ;

l l’observateur étant partie prenante dans l’observation complique encore


la question de l’objectivité.
A quoi nous ajouterions une position qui nous est commune avec des
gens comme Passeron, Pottier, Olivier de Sardan et que nous exprimons
sous deux aspects reflexifs :
l I’épistémol~ogie mise sur pied pour les sciences physiques et biologiques
(Kuhn, Feyerabend, Popper, Latakos, etc.) n’a rien, mais absolument
&, à voir avec la pratique scientifique des disdplines scientifjques qui
étudient l’homme et la société ;
l que cet étrangete ne diminue en rien leur validité scientifique, tout
comme le fait que la biologie ne soit pas mathématisable ne diminue pas
son caractère scientifique, que tout le monde lui reconnaît.
Nous sommes certain que nous aurions pu effectuer la même analyse
avec un autre thème, comme celui de la théorie des jeux : qu’on juge de la
différence entre Michel Plon, 1976 et son ouvrage sur La théorie des jeux :
une politique de l’imaginaire, et celui de Jon E]ster, 1987, Le laboureur et
ses enfants, deux essais sur les limites de la rationalité et celui de Louis-
André Gérard-Vallet et Jean-Claude Passeron, éd., 1995, Le modèle et
l’enquête. Les usages du principe de rationalité dans les sciences sociales
ou de Bernard Walliser, 1995, L’intelligence de l’économie, OY de

235
d’Auturne et de Cartelier, 1995, L’économie devient-elle une science
dure ?... De l’id&ologie au départ, de la discussion de problémes techniques
avec de l’idéologie à l’essai de comprendre aujourd’hui ce qui meut nos
sociétCs.. . tout un mouvement s’est produit ces deux dernières décennies. Il
a touché l’ensemble des sciences sociales, à des vitesses diverses (la démo-
graphie s’est « idéologisCe » assez tard et ne nous paraît pas en être totale-
ment sortie, mais de la démographie, notre métier, nous ferons un chapitre à
part). Et cela est, pour nous, important et « rassurant » quant a la capacitt
des sciences de l’homme et de la société à aborder les problémes de la so-
ciété mondiale en train de se construire : si le grain ne meurt, l’espoir sera
permis.
Il est important que des esprits intelligents et cultiv8s comme Passe-
ron et Testard explorent non seulement les frontières entre disciplines
scientifiques, celles dures et nobles, celles molles et incertaines, mais aussi
le contenu de cet espace méthodologique. Grâce à eux, on y verra plus clair
dans quelques années et l’on pourra mieux entendre ce que sont les sciences
sociales et leur apport. Que nous ne soyons pas d’accord avec certains ne
nous gêne aujourd’hui plus. Notre dksaccord, par contre, est total avec ceux
qui dénient aux sciences sociales toute scientificité, qu’ils soient épistémo-
logues comme Latakos, poètes ès sciences comme Philippe Haeringer
(1982), ou philosophes en économie comme Philippe Couty (1996) “O. Que
Popper et attaque le marxisme, nous l’entendons, qu’il attaque la psycholo-
gie adlérienne, nous l’entendons. Là où il nous hérisse et nous le jugeons
pour crétinisme avancé, c’est quand il les attaque au nom de la logique de la
physique. Autant reprocher à la choucroute de ne pas être sucrée et à l’ébène
de ne pas donner des roses bleues. Une discipline doit sejuger en elle-même
d’une part et en regard de la pratique dont elle prétend rendre compte
d’autre part.
Les philosophes ne possèdent pas le moyen de légiférer sur le critère à
satisfaire pour juger acceptable ou « scientifique un domaine de savoir.

lzn Philippe Couty, La apparences intelligibles. Une expérience uj-icaine, Arguments,


Paris, 1996.

236
Chaque domaine de savoir peut être analysé pour ce qu’il est. Autrement
nous pauvons nous demander quels sont ses buts, [...], quel sont les
moyens utilisés pour y parvenir et quel degré de succès ils atteignent.
(Chaimers, 1990 : )262

Après avoir donc traité de l’objet de ce travail et du cadre épistemo-


logique tel que nous pouvons l’entendre à travers notre pratique
d’anthropologue ayant effectué des enquêtes qualitatives, dites
d’observation participante dans des populations étrangères, et celle de dé-
mographe passionné de recherches longitudinales dont l’originalité est de
poser des problèmes de méthode extrêmement pointus.
Mais avant, nous devons faire ici l’aveu que, dans cette deuxiéme
partie de notre thèse, nous avons été aux limites de ce que nous pouvions
expliciter des fondements de notre travail. Nous savons bien, et sans un ex-
cès d’orgueil qui tournerait à une masochiste modestie, que notre activid, de
laquelle nous tirons la quasi-totalité de notre connaissance du monde, a
surtout et6 toumee vers la résolution de problèmes pratiques et que nous ne
sommes pas des grands lecteurs qui gardent en leur cabinet leurs lectures en
fiches, À l’image du Petit Poucet, nous avons semé derrière nous, non des
miettes de pain, mais nos feuilles de lectures, nos livres, souvent prêtés et si
rarement rendus. Nos références sont à l’image de cette vie un peu épar-
pillée qui a 6th la notre : un patchwork. D’autre part, les livres ne nous par-
lent que si nous pouvons les raccrocher à une expérience concrète que nous
aurions. Enfin, il nous semble que, dans ce long effort, il y avait une logi-
que ; cette logique nous avons tenté dans ces deux premières parties de la
restituer car, si nous avons quelque chose à apporter, c’est peut-être dans
l’explicitation de ce rapport particulier que nous avons eu vis-a-vis de la
connaissance intellectuelle. Après avoir relevé les difficulds rencontrées
dans notre pratique du métier de démographe d’enquêtes larges et collecti-
ves et de sociologue quantitativiste étant intervenu et ayant dirigé de nom-
breux projets multidisciplinaires à but pratique (c’est-à-dire répondant à une
question precise comme par exemple la famille congolaise ou la pêche dans
le Delta cenrral du Niger au Mali . . .) et avoir replacé les conclusions que

237
nous avons tirées de ces pratiques d’observation, de collecte, d’enquêtes et
de terrain dans le cadre des débats contemporains tels que nous pouvons
intellectuellement les appréhende,r, nous allons aborder maintenant la ques-
tion de la collecte par enquêtes, qui fera l’objet de la seconde partie de cette
thèse.

238
D- La question des compétences :
Qu’est-ce que la démographie ?
Dans ce chapitre est analysée la question de la discipline démogra-
phique comme discipline des sciences de l’homme et les problèmes que
posent les competences face aux champs scientifiques d’expression socia-
lement déterminés. Nous devons ce chapitre au lecteur vu l’importance de
notre démarche qui s’appuie en grande partie sur la pratique de cette disci-
pline, même si nous faisons seulement un bref rappel de contraintes
d’existence puisque la seconde partie de notre thèse prendra largement appui
sur les informations collectées en démographie.
Comme il l’a été dit, nous avons une conception unitaire des scien-
ces de l’homme et de la société, cependant, cela ne suppose pas pour nous
que des disciplines n’existent pas dans ce champ epistémologique géntral.
Nous pensons, au contraire, que l’histoire de la pensée et les histoires natio-
nales et internationales (l’histoire des institutions) ont constitué des champs
socialement définis d’exercice de professions et de compétences. Nous di-
sons que ces champs de compétences existent et qu’on ne peut pas s’en
désintéresser sur un plan pratique. Croire que des diplômes d’études supé-
rieurs permettraient de passer de l’un à l’autre est une grave erreur, trop
souvent repetée. Ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse et ne doive trans-
gresser ces règles administratives constituant le champ scientifique, mais il
faut le faire avec précaution. Notre position n’est pas contradictoire avec
une position rigide sur les competences. On peut prendre l’exemple de
l’histoire : longtemps, elle était restee une matière littéraire avant de deman-
der maintenant de fortes compétences dans le maniement du numérique. Il
ne faut pourtant pas trop s’obnubiler sur ces difficultés dues aux études de
formation car on a bien vu des professionnels devenir pas trop mauvais dans
un exercice qui,, précédemment, les rebutait, mais incontournable dans leur
stratégie de recherche. À condition de pouvoir faire cette mutation, nous

239
sommes persuadé, vu notre passé professionnel, que ces glissements de
compétences sont utilisés paf certains pour masquer soit une incapacité per-
sonnelle dans le champ défini, soit un esprit intrinsequement brumeux ou
une incapacitk à exercer la profession de scientifique. C’est par pure charité,
née dans le terreau d’une culture judéo-chrétienne, que nous ne donnons pas
d’exemples. On nous permettra de contester l’existence dans la rCalité de
travaux qui devraient figurer au catalogue des objets insolites ‘*‘. De même,
nous nous permettons de signaler que, dans les travaux manuels, un maçon
ne sait pas faire de chaises et un plombier ne répare pas la télévision. Le
raisonnement ne doit pas s’arrêter à ‘la main à charrue’ mais concerne aussi
‘la main à plume’, puisqu’elles se valent, affirmait Rimbaud.
Cette attitude est très différente de celle qui exige de devoir glisser
de «profession » parce que l’objet qui intkresse le chercheur réclame
d’autres approches. Encore ne faut-il pas, là encore, abuser. Viser quelque
chose d’impossible dénote que le chercheur a perdu pied avec le réel, or
c’est dans le réel que s’effectuent les recherches et leur vérification. Ainsi,
un économiste (de formation) s’intéressant à I’Ccologie, ne va pas devenir
un écologue naturaliste, mais va intégrer cet intérêt et des connaissances
écologique dans l’économie ou ré-injecter dans son nouveau champ ses
compétences d’tconomiste (Marie-Hélène Durand, Cconomiste des pêches,
OU Jacques Weber, sociologue des pêches artisanales). C’est fréquemment le

cas dans les nouveaux champs disciplinaires avant qu’ils aient atteint un
“statut” disciplinaire, comme l’écologie, l’anthropologie économique ou la
démographie. Mais ce n’est pas le lieu où l’amateurisme peut se développer.
On pourrait citer le cas d’autres essais, non transformés dans le champ des
disciplines, comme ceux sur la pédologie et les paysages (Chatelin, Richard
et Leneuff, 1982). Sans parler d’une hypothétique « science de l’urbain »
(Lacombe, 1996, Partenariat scientifique : 39, note 24), ou de celle du sec-
teur informel (Lisa Peattie, 1987).

12’ Le curalogue des objets introuvables, coll. Le livre de poche.

240
Sans aller dire, avec certains, sur la foi d’une mésinterprétation de ce
que devait affirmer plus tard, Hermann Minkowski, étonné devant la
« réussite » d’Eisntein :
Pour moi, ce fut une immense surprise, car, du temps de ses études, Ein-
stein était un paresseux. 11 se souciait des mathématiques comme d’une
guigne.
(cité in Feuer, 1974 :94)
qu’Albert Einstein etait “nul en maths” et qu’il ne devint “bon” que quand il
vit à quoi elles pouvaient lui servir, on doit cependant bien dire que son intt-
rêt pour les nouvelles mathematiques de son époque (en quatre dimensions)
fut tardif; c’est son ami Marcel Grossmann qui les lui expliqua et fut son
mentor en la matière (CO-auteur pour la partie des développements mathé-
matiques de l’ouvrage d’Einstein sur la relativité généralisée de 1913, qu’il
ne signa pas, mais nullement l’inventeur de la relativité comme théorie ré-
volutionnaire). Dans un temps comme aujourd’hui où la fluidité des statuts,
des rôles et des fonctions devient un état normal d’anomie, on doit méditer
cet exemple : un des freins de l’avancée des sciences sociales est le refus du
“technicien”, et, plus généralement de la position d’appui, d’aide à la re-
cherche. Chacun en tient pour signer et, surtout, ne pas paraître pour un
simple adjuvant du travail collectif. Ceci n’est qu’un des effets de ce que
nous appelons «le modèle du chercheur comme modèle dominant », du
moins en France, modèle que nous avons sévèrement critique dans Le Par-
tenariat et Le voyage en Okomie de Jean Naymard. Combien de fois nous
sommes nous, personnellement opposé à voir notre nom figurer pour des
tâches qui relevaient de la technique (celle de la collecte,,ou celle de la con-
ception technique, ou celle encore de l’appui à la rédaction...). C’est pour
cela que nous apprécions la technique du « générique » qui a l’avantage de
rendre à chacun son dtl sans pour autant faire accroire des “menteries”. NOUS
ne sommes que des’ artisans : le chercheur aujourd’hui cherche, “trouver”
demande d’etre au bon moment au bon endroit et pas seulement de
l’intelligence et de i’imagination scientifique. Il n’en reste pas moins que le
manque de techniciens dans les sciences de l’homme et de la sociéte est un
probleme auquel il faudrait bien un jour se confronter (Alain Costes, 1997,

241
note que pour les SHS (sciences de l’homme et de la société) du CNRS
30 % des ingénieurs et techniciens n’exercent pas une activité conforme à
leur statut, mais que, par ailleurs, beaucoup de chercheurs ont des fonctions
d’ingénieurs.
Pourtant, avant d’écarter ce sujet de notre réflexion, il nous semble
qu’il y a un problème quand on « s’amourache » d’une technique ou d’une
discipline sans se donner les moyens de la maîtriser. Il en est ainsi de ceux’
qui sombrent en une discipline étrangère et bien Ctrange pour eux, croyant
l’avoir assimilée pour en avoir lu quelques livres, et bénéficier par ailleurs
des passerelles administratives d’équivalence qu’ils prennent pour des di-
plômes lourdement acquis à la suite d’années de travail. Avec les technolo-
gies modernes et la montée en puissance de l’idéologie multidisciplinaire
(quand ce qui est nécessaire, c’est le travail collectif), on a vu souvent le cas
de « colonisation » de certaines aires scientifiques par des gens qui y appor-
té, avec leur enthousiasme, leur vide conceptuel et leur absence de logique :
le cas est patent avec les bases informatisées de données, l’exploitation des
enquêtes par micro-informatique et les systèmes d’information géographi-
que... Les passages d”une discipline à une autre sont des opérations pé-
rilleuses. On peut parler des réussites : Franz Boas, devenu le grand anthro-
pologue.que l’on connaît, Rémy Clairin de chimiste devenu démographe ou
Jacques Tournon de physico-chimiste devenu ethno-botaniste (1995). . . On
peut quand même parler des échecs de ces médecins devenus démographes,
qui ont cessé l’exercice du noble art sans acquérir une autre compétence, ou
bien de ces matheux convertis à l’ethnologie sans s’être donnés les moyens
d’une reconversion professionnelle. On doit à ce type de gens des travaux
simili-scientifiques quand ce n’est pas des simili-travaux scientifiques dont
on reste étonné qu’ils continuent à être financés par des institutions sérieu-
ses.
A bien y réflechir, il est nécessaire de distinguer les “reconversions”,
plus ou moins totales, des glissements de compétences, des utilisations de
compétences externes pour une problématique scientifique inchangée. Dans

242
ce dernier cas se rangent Albert Einstein ou Ernest Labrousse, dans le pre-
mier se rangent Rémy Clairin, Jacques Tournon ou Albert Jacquard I mais
tous se sont reconvertis -. Par contre c’est g6néralement dans le glissement
des compétences que se rangent la majorité des chercheurs que leur logique
interne, ou celle de leur travail, mènent d’un champ scientifique à un autre :
Pierre Cantrelle, passé de la médecine à la démographie via les vaccinations,
Jean-François Werner, passé de la médecine à l’anthropologie via la mede-
cine urbaine, Boris Cyrulnik passe de la médecine a l’éthologie via la psy-
chiatrie, Jack Cioody passé de la littérature à l’anthropologie via l’expérience
de la guerre, Daniel Delaunay passé de l’économie aux systèmes
d’information géographique via l’analyse des recensements démographi-
ques. Compétences glissantes qui répondent à des défis nouveaux.
Nous devons affirmer ici que l’existence de ces disciplines-champs
de compétences, pour être artificielle (mais quoi n’est pas artificiel avec
l’être humain ‘? ‘22) ne sont pas moins efficaces sur le plan pratique et que
s’en dispenser, comme on se dispense de règles sociales, est périlleux. Pas-
ser de l’une à l’autre de ces disciplines, demande plus d’humilité que ne le
reconnaissent les règles administratives d’équivalence et un sérieux
“recyclage” dans les cas où l’éloignement est maximum. C’est, selon nous,
l’origine des <(b&tises » (car un chat est un chat, et il est inutile de le nier)
profMes par des esprits éminents comme Popper ou Latakos jugeant les
sciences de l’homme et de la socitté du piédestal de la physique théorique.
Le grand danger est dans ces gens qui sautent d’une discipline à
l’autre sans trop se soucier de logique et de reconversion et qui dérivent
d’incompétence en incompétences, que nos institutions françaises sclérosées
entretiennent dans leur névrose individuelle, coiiteuse au contribuable.

La démographie, quand nous avons débuté dans notre profession


était une science jeune. L’équipe de I’INED regroupée autour d’Alfred Sau-

‘22 Albert Einstein : Du point de vue de la logique, IOUS les concepts, même ceux qui sonf
les plus proches de l’expérience, sonf... des conventions choisies librement. (cité in Feuer,
1974 : 112).

243
vy (et avant de Landry) était une équipe faite de gens venus d’horizons très
divers 123.Elle nous paraissait bien correspondre à notre projet : visant la
totalité de par le fait qu’on en pouvait détacher le chiffre sur les hommes de
la sociologie, de l’histoire, de l’éthologie, de l’écologie.. . et bien définie par
une technique. À l’époque où on nous l’a enseignée, on procédait encore
comme les sciences sociales le faisaient, historiquement : après Graunt vint
Malthus, puis Lotka, puis Landry, puis Sauvy. . . Pressat l’enseignait plus
comme technique et son effort de rationalisation doit être salué ici, même si,
quelquefois, cette optique nous frustrait. Seul Henry, selon nous, tentait d’y
mettre un peu d’ordre, en enseignant à la fois la technique et le bien-fondé
de cette technique. Relativisant l’outil il le rendait plus « percutant ».
Nous avons toujours eu vis-à-vis de la démographie la position de
ceux que nous reconnaissons comme nos maîtres : Louis Henry et Rémy
Clairin :
science ayant pour objet l’ktude des populations humaines et traitant de
leur dimension, de leur structure, de leur évolution et de leurs caractères
généraux envisagks principalement d’un point de vue quuntitatg
(Dictionnaire démographique multilingue des Nations Unies, 1958)
On peut aussi citer Guillaume J. Wunsch :
If most, if not ail, demographic expianations are statistical explanations,
the choice of the correct statistical mode1 is crucial.
(1984 : 10)

(Notons que Wunsch, malgré cette position ‘dure’, ne tombe aucunement


dans des délires de démographie science ‘falsifiable’ , ou autre qualité qui la
rendrait équivalente en “noblesse” avec la science physique. Il conclura
d’ailleurs sur ce mot de Merton : la science est une institution qui fait une

vertu du scepticisme).

‘*’ Aujourd’hui, c’est une science installée. Avec ses institutions, ses gourous, ses cliques,
ses mythes et ses tics. Remarquons que cette « autonomie » du «champ démographique »a
pu se réaliser en France de par les insuffisances de la sociologie en procédures quantitatives
et de par la personnalité d’Alfred Sauvy qui transformât son a os B ronger », I’INED, en
institution découpant une part du savoir institutionnel. Dans les pays anglo-saxons, la force
de la sociologie quantitative en a fait une annexe de la sociologie. Notons, petit trait de
notre histoire personnelle, que notre étude sur Fakao ne put devenir « thbse de troisiéme
cycle » en Sorbonne parce que la démographie n’avait pas B l’époque de statut universitaire
dbfini.

244
Nous sommes resté donc quant à nous attaché a cette définition
‘étroite ou dure’ de la discipline. Quand les ravages de la « problématique »
politico-globahsante prirent le dessus, nous nous en sommes éloigné jus-
qu’au renoncement, engageant une longue et pénible reconversion profes-
sionnelle vers nos premières amours sociologiques, tout en gardant la varia-
ble collecte de terrain et analyse des données.
Sans pour autant penser aussi abruptement que V.A. De Ridder, dans
son hommage pour le centenaire de la mort d’Adolphe Quetelet à I’Aca-
démie Royale de Belgique, nous étions pour une démographie centrée sur
les faits et les chiffres, dont la logique nous apparaît, de par les raisonne-
ments normés en logique qu’ils impliquent, parfois contradictoire avec les
autres raisonnements qu’il est nécessaire de faire quand on étudie les faits de
population :
11 y a, rappelons-le, deux démographies, la pure et l’incertaine,
l’analyse des faits et leur interprétation.
(De Ridder, in Adolphe Quételet, 1974 : 24)
La montke en puissance sur le plan international de la démographie,
par ce qu’on peut nommer le « catastrophisme américain » qui a caressé le
rêve le dominer l’explosion démographique par la science, n’a pas été etran-
gère à ces dérives. En effet, la démographie, fut pour notre génération ce que
sont les études sur le SIDA actuellement : une « inépuisable pompe à finan-
ces ». Cet afflux d’argent avait amené dans cette discipline une masse de
chercheurs qui ont dévié vers cette discipline leurs interêts intellectuels per-
sonnels. C’est ainsi qu’on vit au Congrès de Liège un orateur ethnologue
d’origine défendre l’idée que nous devions modifier notre conception de la
population et des tables de mortalite pour les sociétés où les morts font tou-
jours partie de la «population ». Il n’y eut aucun tollé, juste une résignation
chez certains.

245
DEUXIÈME PARTIE

MÉTHODOLOGIE
ET
TECHNIQUES D’ENQUÊTES
Avant d’aborder la troisième question, centrale, de ce travail, le ter-
rain, nous allons parler de celle des enquêtes, plus générale que ce qui nous
préoccupe, mais qui, en quelque sorte, le définit. De nombreux ouvrages ont
vu le jour qui ont fait grandement avancer la connaissance de la méthodolo-
gie et des techniques des enquêtes. C’est pour cela que nous commençons
cette partie en parlant « d’une » origine : celle que nous avons connue, nos
ttudes faites, en Afrique, en mars 1965. C’était la fin du grand programme
d’enquêtes lancé par les Français dans leurs anciennes colonies, alors que les
Britanniques avaient conçu de leur côté un grand programme de recense-
ments. Dès la fin des années 60, les Américains prirent pieds sur le continent
africain, et leur effort était si patent, si coordonné, que nous avions pense
que l’tlimination de la puissance française (éviction qui connaît un regain de
vigueur actuellement par les tvénements de l’est africain, la crise ruandaise
et la ‘transformation du Zaïre en Congo), se ferait dans les 15 ans qui ve-
naient. Nous estimions, comme beaucoup de collègues, que les annbes 80
verraient le glas de toute une époque, celle qui commença au milieu du
siècle dernier. Nous nous étions trompe d’une décennie ou deux, au
mieux.. . Grâce a la complicite de la victime française (B. Lacombe, 1996,
Partenariat scientifique), nous assistons aujourd’hui à la fin de cette période
ouverte au milieu du siècle dernier. Mais la lucidité politique permet
d’affirmer que cette période coloniale n’est qu’un épiphbnomène vu à
l’échelle de vie de ces peuples millénaires : les Europeens partent de
l’Afrique, chasses par le reflux de l’histoire. Certains pensent que c’est au
profit des Américains, ce qui nous paraît une vue totalement a-historique.
L’histoire nous dira ce qu’il en sera exactement. Mais revenons B notre
propos.
Nous avions, au début des années 80, caressé l’idée d’effectuer une
synthèse des diff&entes méthodes d’enquête.. . Ce projet nous paraît main-
tenant obsolète pour trois raisons :
0 la premibre est qu’un énorme effort a été réalisé sur la vulgarisation
méthodologique et que cette thèse n’a pas pour prétention de refaire ce qui
est fait ;
l la seconde est qu’il nous semble qu’un tel projet, aujourd’hui, se devrait
de prendre en compte non la généralit6, mais la singularité, ce qui est un peu
le projet soutenu par Theodore Caplow (1970 ’ ) dans les conférences qu’il
fit à la Sorbonne et dont il tira cette petite merveille qu’est son ouvrage,
c’est-à-dire l’enquête comme mouvement de saisie spécifique d’un terrain et
d’une problématique ;
l enfin, dernière raison, il nous paraît illusoire de vouloir traiter ce sujet
sous l’angle que prend cette thése, qui embrasse notre expkrience en trop de
domaines différents, même si on se restreint au complexe des enquêtes
démo-socio-économiques, et en mettant dans le terme ‘socio’ tant
l’anthropologie que l’histoire... Reprendre une synthèse méthodologique
serait un ouvrage considérable en soi. Il faudrait rkrire le Benjamin Mata-
Ion (1988) ou le William J. Goode et Paul K. Hatt (1952), ou, en se limitant
strictement à une discipline ou à un champ de collecte comme la démogra-
phie, fusionner William Seltzer (1973) avec Dominique Tabutin (1984),
- auteurs d’ouvrages homonymes : La collecte des données démogruphi-
ques -, avec les manuels des officines internationales et ceux des collectifs
méthodologiques qui ont fleuri en France et aux États-Unis (manuels du
Groupe de démographie africaine et ceux de l’llniversity of North Carolina,
de Chapel Hill, avec sa collection Laborutories for Population Statistics).
Autant dire, en clair, que l’interêt ne nous paraît pas évident au niveau actuel
où nous en sommes collectivement de la production intellectuelle en la
matière, déjà inflationniste. Trop tardive, cette orientation peut être aban-

’ Cet ouvrage est épuisé, interrogbes, les Cditions Armand Colin nous ont rkpondu qu’elles
ne le republieraienl pas car un autre ouvrage d’une autre nouvelle collection le remplaçait
désormais !

249
donnée dans la présente rédaction. En tant que projet futur, il nous paraît
arriver trop tôt : il faudra attendre quelques années pour qu’une nouvelle
problématique naisse des travaux actuellement en cours en matière de col-
lecte multidisciplinaire et de besoin d’alimentation des bases de données.
Parmi toutes les expériences de collecte que nous avons connues,
certaines ont Bté d’une grande complexité dans les objets que nous étions
chargé de collecter. Pourtant, nous n’avons jamais trouvé « pire » que dans
des questions aussi simples que celles de la démographie. C’est-à-dire que la
démographie est dejà aussi complexe qu’un autre sujet de science sociale. À
vouloir simplement relever l’âge ou la résidence, on sait toutes les difficul-
tes méthodologiques que l’on peut trouver dans le recueil de toutes les au-
tres variables : on est en face du problème de la définition des faits pour
qu’un accord se réalise entre l’enquêté et l’enquêteur, entre un réel multi-
forme et une formulation scientifique. Déjà, dans certaines recherches fines,
le sexe pose parfois des problèmes, pour les décès d’enfants en bas âge
(nous avons même le cas d’un enfant décedé à 15 ans dont la mère elle-
même ne put nous dire le sexe) ; on a aussi des problèmes avec les noms,
soit parce que traditionnellement ils font l’objet d’interdits (cas chez les
populations peules - F. Sodter, 1980 ou P. Riesman, 1974 -), soit parce
qu’on en change au cours de sa vie (les Malgaches sont coutumiers du fait,
Coulaud, 1973), soit parce que la variabilité est faible (dans certaines popu-
lations arabes les noms sont très rtpétitifs, comme en Haïti ou chez nos amis
anglais). À bien y réfléchir, on ne voit donc pas de “faits simples” à observer
ou a recueillir. William Seltzer (1970 : 1), le signalait déjà :
Les statisticiens s’intéressent à la collecte et à l’analyse de données sur
divers aspects du comportement humain : économique, social, démogra-
phique, psychologique. D’une manière générale, on s’accorde à consi-
dérer que dans ces grands domaines, ce sont les statistiques démogra-
phiques qui présentent le moins de dt#kultés.. . les concepts de base en
la matière sont u définis d’une façon à la fois soutenable du point de vue
de la logique et adéquate de celui de la réalité » (Myrdal, 1968)...
Le lecteur ne doit donc pas craindre que nous réduisions notre sujet
en nous centrant sur la collecte démographique, car les autres collectes
presentent des difficultés identiques, même si elles sont quantitativement

250
supérieures. La. raison en est que la démographie relève certes des faits qui
sont biologiques et qui peuvent être objectivement décrits mais elle relève
aussi des faits sociaux (la parente, la residence, les variables-cadres écono-
miques ou sociales sans lesquelles elle parlerait dans le vide) qui eux ont
une complexitt identique aux autres disciplines des sciences de l’homme et
de la société quand on les appréhende d’une manière quantitative. Prenons
l’âge, que seules certaines populations envisagent d’une manière quantita-
tive, ou comme un attribut quantifîable (W. Seltzer, 1973 : 12), pour les
autres, le chiffre est un non-sens, aussi aberrant que de compter sa richesse
au nombre des ses bœufs, son pouvoir au nombre de ses divisions, et son
être personnel et social au bilan de son compte en banque. Donc, choisir la
démographie pour parler des enquête n’est pas appauvrir le débat, c’est lui
conserver toute son authenticite.
Par ailleurs, si nous allons centrer notre débat sur les enquêtes socio-
démographiques ou socio-économiques dans l’expbience essentiellement
africaine que nous avons, ce n’est pas pour insuffisance d’informations,
mais par trop-plein. Nous avons acquis une expérience de collecte par en-
quêtes en des genres tri% divers, sur 3 continents et nous n’avons pas vu de
grandes différences dans les difficultés, les erreurs, les bêtises. . . Alors,
pourquoi aller chercher des exemples de seconde main quand nous en avons
avec nous par expérience directe ? Nous essayerons, sans considération de
lieu, ou de promoteur ou de logique, de puiser ici et là des informations
diversifiées afin de presenter au lecteur des considérations qui ne l’ennuient
pas trop sur un sujet que nous savons rébarbatif, même s’il nous a occupé et
passionné des années entières, sur lequel nous avons bavardé avec des per-
sonnes très differentes - des experts internationaux aux villageois
d’Afrique -, dans des stages, des séminaires, des colloques et des congrès, et
qui nous a accordé tant de fins plaisirs de l’esprit pour une raison qu’il n’est
peut-être pas indifferent de mentionner :
L’effort scientifique est une volonté prométhéenne de saisir le
monde. Mais le monde se refuse à notre saisie. Nous sommes comme des

251
pêcheurs qui préparons nos lignes et nos filets, mais le poisson est subtil et
nous échappe. Nous avons souvent eu ce sentiment : il nous semblait avoir
tout organisé, chassé l’inclassable par la porte, mais il revenait par la fenê-
tre. Au detour d’un questionnaire apparaissait un cas que nous n’avions pas
prévu, que nous ne pouvions pas prevoir, car le réel nous tchappe. Combien
de fois n’avons-nous pas entendu de nos contradicteurs : « Donnez-moi de
l’argent et je ferai une bonne enquête, vous, les démographes, les statisti-
ciens, n’avez rien compris. » Et, quelquefois, nous avons eu la chance de
pouvoir relever le défi : nous avons donné à des jeunes impatients les
moyens de faire... Ils reçurent du réel les mêmes claques qu’il nous a don-
nées. L’enquête.. ., quelles leçons de modestie ne donne-t-elle pas. Mais
quels moments nous a-t-elle pas accordés. Que d’amitiés n’y avons-nous pas
connues. C’est toujours banal de dire qu’on a aimé les gens qu’on a côtoyés.
Les noms nous ont échappé, mais pas les visages. Il se mêle dans notre
mémoire, cette femme qui, dans le djebel tunisien, nous parlait de la déré-
liction d’être une mal-mariée et de ce maçon de Diahanor qui s’intéressait
aux étoiles et aux mystères de I’univers. Il y eut ce charretier de Ngetj qui
donna notre nom à son cheval. C’était presque un hommage d’immortalité.
Et cette enquêtrice de Douala qui nous parlait en pleurant des misères que
lui faisait son « chaud » dont elle était éperdument amoureuse et, enfin, pour
arrêter la une liste qui serait trop longue, cet enquêteur de l’enquête fécon-
dite d’Haïti qui fut, comme nous nous sommes souvent plu a le dire, « notre
meilleure enquêtrice » car il savait faire parler les femmes sur les sujets les
plus délicats et remplissait les questionnaire avec une grande intelligence
critique. Souvent nous nous entretenions des difficultes qu’il y avait à cons-
truire des questionnaires qui fussent a l’abri de l’erreur. L’expérience est
commune de percevoir que le rtel déborde nos cadres mentaux et intellec-
tuels, et de s’en entretenir avec des gens très divers : l’expérience de
l’enquête est commune à tous, c’est une structure de base de l’humaine
condition. Ce qui a fait dire à André Warusfel(l980 : 5) :
Une observation, si élémentaire soit-elle, si primitif que soit celui qui s’y
livre, amène automatiquement une comparaison.

252
Et quel plus grand plaisir que de comparer ce que l’on voulait à ce que l’on
obtient et de voir comment les autres se sont sortis de mauvais pas que vous-
mêmes avez franchi ?

Nous pouvons aussi rappeler ici avec amitié des gens comme Gérard
Théodore et Chadli Tarifa, comp6tents et scrupuleux, qui relisaient chaque
questionnaire Zten perdre la vue ; Mamadou Diagne, qui nous apprit tant de
la collecte, Bachir Mbacké, Ousseynou Gueye, qui savaient faire d’une
enqu&te de terrain un lieu ludique, Oumar Sow, Ernest (Ndyaré) Faye, Ah-
med Tidiane Sène qui “crapahutèrent” avec nous sur tant d’enquêtes, Bruno
Disaine, Ndjana Atangana SttSphane, Abdou Karim Diop, qui furent autant
nos collaborateurs, nos amis que nos patrons.. .
Mais cet hommage rendu aux ruses de l’enquête, nous allons dans
cette partie tenter de rendre, le plus rationnellement possible, les diffhrentes
enquêtes possibles. C’est a un inventaire des grandes difficultés des métho-
des et des techniques que nous convions le lecteur, remettant en quatrième
partie les ruses de l’enquête qui sont aussi celles du terrain.
Deux premiers chapitres vont introduire le sujet des enquêtes, une
première sous-partie va examiner les techniques d’enquêtes quantitatives et
une seconde les qualitatives, Nous préférons procéder ainsi, car nous allons
ainsi du plus simple au plus complexe dans l’exécution, même si nous pen-
sons qu’une enquête quantitative est plus difficile 2 concevoir et B mettre sur
pieds qu’une enquête qualitative.

253
Chapitre 1
Les enquêtes démographiques par sondage en Afrique
francophone, exemple d’une situation scientifique dans la
collecte directe d’informations sur le terrain.
La situation en 1965

Dans ce chapitre sont analysés les fondements des donnees démogra-


phiques sur l’Afrique francophone, d’une part parce que ces données don-
nent une idées des méconnaissances des années 60, d’autres part parce qu’un
de ces grands mouvements de collecte qui agitèrent le Tiers monde est ainsi
synthétisé dans ses apports et ses insuffisances historiquement determinées.
Il nous semble important, pour dessiner ce que nous devons pouvoir
apporter a l’analyse de la question des enquêtes, d’aborder les connaissances
qui etaient disponibles dans les années 60 en démographie africaine quand
nous avons commence à travailler. Ce rappel historique nous apparaît néces-
saire et utile, mais que l’on comprenne bien que nous avons « pris le train en
marche » en 1965 et que notre expérience personnelle ne nous permet pas de
distinguer dans cette analyse nos premiers travaux avec ceux qui
s’achevaient, c’est-à-dire l’enquête Sine Saloum avec les enquêtes r&ro-
spectives a passage unique.
Nous nous limiterons à cette question des « enquêtes rétrospectives a
passage unique par sondage » pour une raison de compétences personnelles
mais aussi parce qu’il nous semble que nous pouvons devoiler ici une part
de ce qui a étt le mouvement scientifique depuis 30 ans. Nous ne doutons
pas que d’autres exemples seraient également pertinents.
Dans les pays anglophones, la « mode » était aux recensements, les
Français prirent dans leurs colonies une autre voie qui fut celle des enquetes
par sondage, au 1/20*” en général. Cette manière de faire était tirée des
leçons que nous avions retiré des enquêtes socio-économiques mekes
parailblement d’une part et, d’autre part, parce que c’est I’INSEE qui prenait
en charge les opérations. Les deux grandes enquêtes socio-éconoomiques
réalistes en primeur a ce grand mouvement de collecte avaient été celle du
Fleuve Sénégal de la MISOES (1956) et celle de Bongouanou (Côte
d’ivoire) (Boutillier, 1692) De ces volumes de données (première enquête,
celle de Guinée, 1955, dernière enquête, celle du Sénégal, 1962) I’INSEE,
en collaboration avec I’INED et I’ORSTOM, sous l’égide du Ministère de la
Coopération, devait sortir deux volumes de synthèse, regroupant les fasci-
cules parus entre 1962 et 1968, intitulé Etudes de synthèse.

Pourquoi des enquêtes par sondage rétrospectives h passage unique ?

L‘introduction des ktudes de Synthèse ‘pose de la manière suivante


l’ensemble des problèmes méthodologiques qu’ont dû affronter les initia-
teurs des grandes enqu&tes rétrospectives ?I un seul passage réalisées en
Afrique.
l La méthode des enquêtes par sondage s’est imposée comme méthode pour
deux raisons principales :
- aucune infrastructure matérielle et humaine n’existait en Afrique;
- aucune information valable n’était disponible, les dénombrements
administratifs fournissaient seulement une information globale.

l La méthode était neuve, il fallut innover et tâtonner.


l La base de sondage était défectueuse car :
-d’une part les informations administratives qui étaient utilisées
présentaient des carences réelles ;
- d’autre part, un fort tcart existait entre les unités administratives
et les unités sociales réelles ;
- enfin, les enquêtes préalables ne pouvaient redresser ces erreurs
par manque de temps et de crédits.

Cependant, l’apport fut largement positif. Quoique les informations


soient à fa fois approximativement incertaines. (Introduction : lO), elles ont

’ Nous citons le num6ro de I’btude en chiffres romains et le numtro de la page.

255
eu le grand mérite d’exister. Elles portaient sur des données habituellement
non-recueillies dans les pays développés, ou recueillies différemment :
+ données dites collectives
3 données longitudinales
3 données sur les migrations
Les études de synthèse elles-mêmes effectuent l’analyse critique des
enquêtes de trois manières différentes :
l par la critique interne, particulièrement dans la partie Fécondi-
té : niveau ;

l par la critique externe : la partie Mortalité : niveau fait appel aux métho-
des comparatives et à l’appareillage thkorico-empirique de la dbmogra-
phie pour élaborer sesconclusions ;
l par l’étude des résultats d’un point de vue différent de l’analyse dhmogra-
phique. Trois auteurs, avant d’être dkmographes, sont l’un médecin, l’autre
sociologue, le troisième ethnologue : et ce n’est pas un des moindres mé-
rites de ces études de synthése que d’avoir rassemblé sur un même sujet
(la démographie en Afrique), des personnes dont les préoccupations
étaient si diverses.
Les études manifestent une grande prudence de leurs conclusions.
Par exemple page III-48 :
Nous aboutissons à deux conclusions opposées. En fait cela vient de ce
que nous avons été obligés de poser un certain nombre d’hypothèses
pour voir comment les choses se passent, sans pouvoir tirer ces hypothè-
ses des données elles-mtmes.

Observations critiques sur cesenquêtes

La plupart des observations qui vont suivre ont été maintes fois fai-
tes, y compris par les promoteurs des enquêtes eux-mêmes. L.e seul objectif
que nous avons est ici de les rassembler, de montrer combien elles étaient
générales, ceci afin de resituer ces enquêtes dans leur contexte.
Le contexte politique ne doit jamais être oublié. L’on ne dira jamais assez
que, succédant et coexistant avec les dénombrements administratifs à.buts

256
fiscaux de la colonisation française, les enquêtes menées par des statisticiens
dbmographes & des fins scientifico-administratives n’ont pu être tri% favora-
blement perçues des populations. Cependant, d’une manière générale, l’on
peut dire que les enquêtes par sondage ont facilité, dans les populations,
l’éclosion d’une comprkhension plus exacte, sinon des buts qu’elles visaient,
du moins que les objectifs n’étaient pas fiscaux.
Cependant certaines gênes subsistent, et dans une note datée d’avril
1968, Abidjan, pages 4 et 5, se trouve cette observation :
De nombreuses difficultés rencontrées sont inhérentes à tous les recen-
sements en Afrique : .. .
- sous estimation de la famille par crainte d’impôts . . ,
- imprécision des déclarations relatives aux activités secondaires, par
crainte de l’imp&...
- d’une manière générale, et en dépit de séances d’information répétées
auprès des notables et de la population, il est extrêmement dificile de
vaincre [es réticences de la population. Il faut dire que les administrés
ont d’exce%lenles raisons de ne pas croire que le recensement que nous
réalisons n’est pas comme les autres et ne servira en aucun cas à I’éta-
blissement de l’impôt, à la perception des cotisations du parti et n’est pas
le signe avant-coureur d’un u déguerpissemenr » ‘suivi d’une démolition
du quartier.
En des termes semblables, le problème se pose dans tout pays d’Afri-
que francophone : la population a une certaine perception des opérations
«recensements » et agit en consttquence. En innovant, les enquêtes par
sondage ont dO vaincre ces préjugés nés d’une situation bien claire : être
inscrit sur une liste de recensement équivalait à payer l’impôt de capitation.
Les Techniques d’Enquêtes (1956) de l’enquête de Guinée effleurent
la question et ne l’abordent pas de front en l’esquivant par un argument
technique. Répondant a l’objection formulée page 89 :
II n’est pus prouvé que de telles enquêtes ne pourraienr être assurées par
ces mêmes responsables à moindre frais.
Le rapport répond page 90 :
Le doute est permis, chefs de région ou de subdivision ont à faire face à
des exigences très diverses et l’expérience prouve que [...], il me semble
donc exclu d’espérer qu’une telle enquête aurait pu être décentralisée et

3 Le déguerpisement consiste B chasser manu militari toute la population d’un quartier


spontané pour rkupérer le terrain pour des opérations immobilibres (un quartier d’Abidjan
en a été l’objet en aollt 1997, la presse française s’en est fait l’tcho).

251
réalisée à une époque imposée à tous par l’ensemble des responsables
d’unités administratives régionales.
Enquêter pour la premièrefois entraînedesdifficultés avec la popu-
lation, La preuve est fournie a contrario par l’enquêtepermanenteà passages
répétés.Pour celle de Sine Saloum,Cantrelle (1966 : 17) note à ce propos :
D’une façon générale, les visites renouvelées de la même équipe d’en-
quêteurs disposent favorablement la population à leur égard. LQ popu-
lation acquiert la preuve qu’il ne s’agit pas d’impôts et qu’on ne peut lui
nuire. Elle semble sensible à la continuité de [‘entreprise.
Le manque de connaissancedu milieu est maintesfois souligné par les
promoteursdesenquêtes:

Dansles Techniques d’enquête 1956,il est signalé:


Dans la mesure où les crédits et les délais d’exécution d’une enquête si-
milaire le permettraient, il y aurait lieu, semble-t-il de prévoir quatre
semaines supplémentaires de préparation gtkérale avant la formation
proprement dite des enquêteurs.
Deux semaines seraient consacrées à préciser l’inventaire et les parti-
cularités des secteurs soumis à l’enquête. les deux autres seraient utilisés
à une enquête commune préalable sur le terrain, permettant de régler à
l’avance les principaux points encore litigieux (plan de sondage en par-
ticulier). (54 et 55)
Un tel vœu répondaità la constatationque ce mêmerapport faisait
Une partie importante de la préparation de l’enquête restait encore à
accomplir le 10 octobre 1954, au moment où le personnel d’encadrement
se .trouvait rassemblé en Guinée, pays d’ailleurs nouveau pour la plupart
de ces membres. [...]
C’est d’ailleurs l’un des enseignements de l’enquête de savoir que .. . -
plus lonn délai est nécessaire (en dehors descontactsojjïciels) pour
parvenir à une connaissance, même sommaire, du pavs et des hommes.
(Souligné par les auteurs) (17)
Par contre l’enquête réaliséedans la subdivision de Bongouanou
(Côte d’ivoire) (Boutillier et al, 1902) les auteursinsistent sur le bénéfice
tiré d’unelongueprésencede 15mois avec la population,

Sanspouvoir établir véritablement une différence entre les enquêtes


menéesen l’Afrique anglophoneet celles menéesen Afrique francophone,il
faut cependantsignalerque les deux types de colonisation ont eu quelques
conséquencesau niveau qui nous occupe: l’administrationdirecte des Bri-
tanniquesfavorisait la naissanced’administrationslocales autonomes,per-
manenteset largement prisesen main par les autochtoneseux-mêmes.La

258
politique française restait plus réticente vis-à-vis des élites locales et moins
bien informée de la diversité du milieu humain. Les enquêtes françaises, du
moins les premières, se construisirent à partir de cette inégalité.
L’on trouve un Cchec de cette attitude dans Technique d’enquête. À
propos de « l’Accuei1 de I’Administration », il est signalé :
On a pu relever ainsi un certain scepticisme sur la possibilité d’obtenir
des renseignements valables par interrogatoires menés exclusivement
par des agents africains. (1956 : 13)
Le même rapport fait état des expériences étrangères pour souligner :
Ces tentatives ont été entièrement couronnées de succès et c’est dans le
même esprit, que l’emploi de tels enquêteurs avait été décidé dès l’étude
préliminaire de l’enquête de Guinée.
(551
Dans ces conditions il est probable que les enquêtes françaises
étaient plus d&fectueuses dans la connaissance du milieu que les enquêtes
britanniques. Ceci a eu des conséquences sur les enqu&tes elles-mêmes :
essentiellemen,t à deux niveaux : la définition des concepts et l’établissement
de la base de sondage.

Il ne s’agit pas de noircir le tableau et de déclarer que les concepts de base


n’étaient nullement définis. Cependant leur définition restait trop subjective
car liée à une. perception globale de type administratif. Pour l’enquête de
Guinée, les quatre Ctudes approfondies de type monographique ont été réali-
stes en même temps que l’enquête elle-même. Par ailleurs aucune enquête
approfondie d’ethno-sociologie n’avait été effectuée préalablement. Quant à
la littérature disponible elle était maigre : administrative mais quasi-
confidentielle, ou orale, car on avait peu écrit sur l’Afrique à cette époque 4.
Les multiples contraintes propres 21cette première enquête rendent ce fait
compréhensible. Ce qui est regrettable c’est que les enquêtes nationales qui
suivirent celle de Guinée n’aient pas tenté de corriger ce défaut. Au con-
traire, l’impression que l’on retire de l’examen de cette série d’enquêtes est

’ Rappelonsque quandnousavons commenck Btravailler sur les S&i?res du Sénkgal, alors


qu’aujourd’hui ce qui leur est consacr8 fait des bibliothèques entiéres, l’information dispo-
nible consistait en deux opuscules datant de 1892 et 1896, d’un article du R.P. Gravrand, et

259
que la qualité s’est dégradee avec le temps, celle du Sénégal ayant été déplo-
rable, malgré quelques exploitation pertinentes comme celles de Victor
Martin (1970).
Les bases de sondage se sont révélées difficiles ?I établir. Le manque de
connaissances que YAdministration avait des pays de son ressort en était la
cause principale, En second les promoteurs étaient confrontes à la non-
adequation des documents administratifs avec les problèmes démographi-
ques. Dans I’Étude démographique et économique en milieu nomade, il est
dit(T.1.: 11):
Cette unité administrative ne correspond que rarement à la réalité.
et l’on voit au fil de pages la base de sondage changer avec les difficultés au
point qu’on finit par se demander ce qu’il en reste. Par ailleurs ce même
rapport signale :
Les recensements administratifs sont de date variable.
(77)
et conclut que ces gênes sont Ioin de se compenser :
. .. on arrive ainsi à une sorte de cristallisation des erreurs.
(78)
Il est vrai qu’il s’agit là dune enquête pilote en milieu nomade et
qu’en règle génerale les difficultés politiques y Ctaient moindres. Mais le
fond de la question restait identique : la base de sondage est défectueuse.
Robert Blanc déclare dans son Manuel :
L’expérience montre que les listes dont dispose l’ldministration, si elles
peuvent géntralement être considérkes comme satisfaisantes du point de
vue de la complktude, ne sont, le plus souvent, pas à jour et surtout ce
qui est plus grave, correspondent palfois à des groupements artificiels,
constitués pour les besoins de l’administration et sans grand lien avec la
réalité. (1962 : 86)
Le rapport Techniques d’enquête (1965) y consacre des paragraphes
très pertinents et conclut ainsi quant aux conséquences de cet état de cho-
ses :

de notes manuscrites du R.P. Martin, ainsi que le bref dictionnaire franco-sbr&e du


R.P. Ezzano, enfin des 100 pages de Reverdy de la CINAM.

260
La méthode de sondage proprement dite gagnera toujours, quant à elle,
à être la plus simple possible. Même si cette opinion n’est pas partagée
par l’ensemble des techniciens en sondage dans les milieux sous-
développés, les organisateurs de cette enquête ont acquis la conviction
qu’il n’est pas J& d’appliquer des méthodes hautement raflnées à une
prospection qui demeure, de toute façon, imprécise et entachée pour des
postes importants, d’erreurs d’observation qui, pour être diflcilement
appréciables n’en sont pas moins notables.
(1965 : 90-91)
Une deuxième critique peut être faite quant a l’établissement des ba-
ses de sondages. Et la simple lecture des titres des publications l’indique :
étude démographique et economique; étude démographique et agricole,
enquête nutrition-niveau de vie, etc. . . . Dans l’enquête de Guinée cela est
signalé :
Force est de constater qu’en Afrique comme ailleurs, les problèmes éco-
nomiques retiennent davantage l’attention et que les enquêtes économi-
ques annexes ont obtenu un bien plus grand succès auprès des autorités
administratives que l’enquête purement démographique.
in Technique d’enquête (1965 : 13)
Les constquences de ce mélange furent finalement assez peu profita-
bles à la dtmographie. On pourrait reprendre ici le paragraphe intitulé
“économie contre démographie’* d’un article de Louis Henry (1966) où est
constat6 le « grignotage » que la démographie subit dans une situation de
concurrence.

Cette multiplicite d’objectifs (pas moins de 5 dans l’enquête en milieu


nomade) rend difficile l’établissement dune base de sondage. Ainsi, dans
l’Enquête démographique Centre Oubangui (1960) de 1959 la base de son-
dage doit être : à la fois agricole et démographique, homogène par rapport à
un groupe ethnique, homogène par rapport a une division geographique
dune part et administrative d’autre part. À quoi s’ajoutent les contingences
liées à la mtthode des sondages.
De même trouve-t-on dans l’.??tude démographique du premier sec-
teur agricole de Côte d’ivoire (1958) cette observation :
L’échantillon agricole hait stratifié selon le sol et la vocation agricole
des differents villages, l’échantillon démographique s’est trouvé automa-
tiquement stratifié selon les mêmes critères. 11 ne sera toutefois pas fait
usage de cette strati’cation dans la présentation des résultats, sa liaison

261
avec les phénomènes démographiques étant par trop incertaine.
(5)
Pour conclure ii n’y a pas mieux que cette citation de Gilles Saut-
ter (1966) au sujet des enquêtes par sondage, au Congo où semble être ré-
sumée toute la question :
Regrettons seulement Ia délimitation assez contestable des «strates» uti-
lisées au Congo. Il ne s’agit pas seulement des concessions - inhitables -
à la carte administrative. Mais, en calquant leurs divisions sur des aires
ethniques et des régimes agricoles, les organisateurs ont fait crédit, a
priori, à des faits dont rien ne prouve qu’ils ont effectivement un rapport
avec la démographie. De même la corrklatioti dans l’espace est loin
d’être étroite, ils s’exposaient soit à créer des divisions bâtardes, soit à
devoirfaire, dans chaque cas particulier, un choix plus ou moins gratuit
entre les deux principes de délimitation. C’est bien ce qui s‘est passé...
(47)
La méthode rétrospective, I’bvaluation des douze mois précédents et
l’évaluation de l’âge ont dû être utilisées comme un pis-aller en Afrique à
défaut de toute autre méthode possible.
Les organisateurs des enquêtes démographiques en Afrique ont pleine
conscience des difiicultés auxquelles ils se heurtent et sont les premiers
à reconnaître l’impetiection d’une méthode que l’on rejette ordinaire-
ment en Europe comme ne présentant pas les garanties nécessaires, celle
de l’interrogatoire sans recoupement avec des obsewations objectives.
(R. Blanc, 1959 :12).
Cette critique n’en est bien évidemment pas une. C’est une simple constata-
tion.
Les enquêteurs ont posé aux organisateurs de multiples problémes. Dès
l’enquête de Guinée ceux-ci sont abordés. Cinq sortes de problèmes sont
évoqués dans les rapports des différentes enquêtes :
l différences de langues et d’ethnies ;

l différences de milieu geographique et social (urbain/rural ; castes) ;


l différences d’âge (la jeunesse des scolarisés, seuls aptes a remplir les
questionnaires, ne facilite pas la situation de l’interview dans une population
africaine où l’âge est un critère fondamental dans les rapports humains, et la
jeunesse des enquêteurs ne plaide pas en leur faveur auprès des chefs de
ménages, qui peuvent considérer un jeune adulte comme un enfant ;

262
l différences de sexes (pour 1’6tude de la fécondité, l’engagement d’enquêtri-
ces n’a jamais eté possible dans les enquêtes par sondage) ;

l difficultés de recrutement : à noter ici que ces difficultés très contraignan-


tes pour les premières enquêtes vont s’amenuisant avec la forte proportion
dans beaucoup de pays de personnes scolarisées depuis un long temps.
Voici quelques notations glanées dans la littérature a ce sujet :
Il faut souligner le faible niveau intellectuel des candidats qui, joint leur
jeune âge, n’a certainement pas facilité l’exécution du travail.
Les agents ont notamment tendance à assimiler le recensé à un membre
de leur famille et à lui attribuer un âge correspondant. De même ils con-
sidèrent le plus souvent leurs propres coutumes comme générales.
En résumé le faible niveau technique des enquêteurs, les rigueurs du mi-
lieu, les di$ïcultés du contrôle ont considérablement nui à la qualité des
renseignements recueillis.
En revanche il convient de signaler l’excellent esprit dont a fait preuve
la majorité des enquêteurs, leur bonne volonté et leur conscience.
. .. les perturbations infligées h telle ou telle communauté rurale par des
citadins un peu trop stîrs d’eux, même s’il s’agit de faits isolés, n’ont pas
gagné partout aux enquêteurs une collaboration sans réserve de la po-
pulation.
Plus subtils étaient les biais dus aux différences hiérarchiques où
s’entremêlent le traditionnel et le nouveau : critères ethniques, de caste,
d’origine sociale, de statut, de scolarité.. . Dans l’enquête en milieu nomade
est signalke la difficulte de trouver des personnes instruites à l’école fran-
çaise en dehors des castes inférieures (lesquelles ont du fournir les contin-
gents de scolarisés réclamés par I’Administration française, les hautes castes
s’en étaient dispensées et y ayant envoyé leurs esclaves).
De même Gilles Sautter (1966) signale :
L’attitude cavalière de certaines équipes de recenseurs, les perturbations
infligées à telle ou telle communauté rurale par des citadins un peu trop
sûrs d’eux, même s’il s’agit de faits isolés, n’ont pas gagné partout aux
enquêtes une collaboration sans réserve de la population. f-51)
En conclusion, une critique globale doit être adressée aux enquêtes réalisées
après celle de Guinée, et cette critique s’adresse plus spécialement aux
enquêtes nationales, et deux citations introduiront le sujet :
l la première, de Gilles Sautter 1966 : 49 (note no 7), signale :

263
Regrettons soit dit en passant que les publications exposant les rksuhts
des dernières enquêtes démographiques, celle du Congo et du Gabon en
particulier, livrent si peu d’élétnenrs de critique interne, sur les méthodes
employées et le déroulement des opérations.
l la seconde déclare, de Franck Lorimer 1961 : 39
These subsequent inquiries have usually been carried out with use of a
smaller sampie and with less elaborate supervision of procedures and
analysis of information rhan in the initial pilot project.
(Lorimer fait ici mention sous ce terme de l’enquête de Guinée).
Ces deux objections sont d’autant plus importantes que les études ne
consacrent que quelques lignes aux problèmes méthodologiques et au dé-
roulement de l’observation elle-même, Tout se passe comme si les promo-
teurs de ces enquêtes pensaient que tout a été dit dans le fascicule Technique
d’Enquête de 1956, et que désormais rien ne pouvait être ajouté. D’une
certaine manibre, on comprend que la qualité méthodologique se soit dégra-
dée avec une telle position. Mise à part l’enquête pilote en milieu nomade au
Niger (1966) qui consacre, parce que c’est son but exolicite, une large place
à la description des difficultés pratiques rencontrées, seule l’enquête de
Bongouanou fournit quelques lumières.
Pourtant l’on peut légitimement penser que chacune de ces enquêtes,
se déroulant dans des lieux écologiquement très divers et portant sur des
populations très différentes, présentait plus de particularités individualisan-
tes que leurs promoteurs semblent le penser par leur silence. Pratiquement
certaines modifications ont bien été apportées mais on ne peut les saisir
qu’au prix de longues confrontations de questionnaires. Cependant, ceci
apparaît dans les différents tableaux tracés par les auteurs des Études de
Synthèse, ce qui explique que l’un d’entre eux écrive (page I-6) :
Malgré l’assez grande homogénéité des méthodes et des concepts utili-
sés, les résultats n’ont pas toujours été présentés d’une manière stricte-
ment comparable ; leur signification et leur degré de validité ne sont pas
toujours les mêmes ditne enquête à l’autre.. Il est écrit dans un rapport
d’enquête au Gabon que les questionnaires utilisés étaient les mêmes que
ceux de Côte d’ivoire mais adaptés à des conditions différentes : mais
celles-ci nIétaient pas explicitées et les modl&ations restaient incon-
nues.

264
Nous savons combien la description de ce genre de données qualita-
tives à l’excès, de type expérimental et donc difficile à expliciter est pénible
à écrire, il semble toujours que l’on est hors sujet, Pourtant c’est par elle
qu’une large critique des données est possible puisque seule cette description
fournit la possibilite d’une critique des sources, les sources étant l’enquête
elle-même. Cette observation est surtout valable quand on sait le caractère
trop qualitatif ‘du sondage par rapport au caractère théorique de son élabora-
tion. De degré en degré le sondage finit par être autant dQ au bon sens qu’à la
théorie mathérnatique, et donc, pour l’utilisateur des résultats, la description
du bon sens finit par avoir autant d’importance que celle des procédés de
calcul.
Une science procède avant tout comme elle peut, et par cons&uent au
hard.

déclarait Marcel Mauss (Nanuel, 1967), cette observation semble avoir été
le credo des enquêtes suivant celle de Guinée puisqu’aucune amélioration n’a
été explicitée, chaque enquête améliorant ses procédures au hasard des
collaborations qu’elle réunissait. Une telle attitude semble avoir entraîné un
certain piétinement dans la recherche de terrain, Celle-ci était coupée de
toute recherche théorique sur les méthodes ; elle n’a pu s’ajuster à un état
changeant de l’analyse démographique. Cette coupure a été peut-être aggra-
vée par le fait que la collecte des données et leur analyse n’ont souvent pas
été le fait d’une même équipe, ou bien que jamais une même équipe ait été
chargée de plusieurs enquêtes (malgré la présence certaine d’éléments euro-
péens ou africains, qui ont suivi plusieurs enquêtes successives). Cette
négligence dans la remise en cause continuelle de la méthodologie de col-
lecte expliquerait pourquoi finalement aussi peu de tableaux ont été sortis
comparé à l’ampleur des questionnaires mis en œuvre : c’était seulement au
stade de l’exposition des données que certaines questions s’avéraient inutili-
sables. Les biais de methodes ont souvent été assimilés à des biais
d’observation et ceux-ci à des négligences.
Un tel travers n’est pas propre à notre discipline. R est également dé-
noncé dans une critique de trois ouvrages méthodologiques anglo-saxons,

26.5
intitulée : Le m&ier d’anthropologue par Jean Copans (1967). Ce qu’il écrit
de l’anthropologie pourrait être repris intégralement à notre compte pour la
démographie :
L’anthropologie comme toutes les sciences humaines, nécessite une dou-
ble initiation théorique et pratique. Mais comment doit-on aborder les
problèmes posés par laformution théorique proprement dite et la prépa-
ration à la pratique du terrain ?Jusqu’à présent, une nouvelle solution a
prévalu, celle de la facilité, qui a consisté à réduire cette formation à la
lecture d’ouvrages monographiques. Or la plupart de ces ouvrages pos-
sèdent une vice épistémologique grave : on ne connaît absolument pas
les conditions de leur élaboration. Le contexte de l’enquête, la manière
dont les matériau sont recueillis puis traités, les obstacles rencontrés
par le chercheur, les particularités de son terrain : autant de problèmes
qui ne sont abordés qu’en passant et avec une telle pudeur qu’on est en
droit de suspecter la qualité scientifique de ces ouvrages.

Comme on le voit, ces enquêtes étaient des enquêtes démographi-


ques rétrospectives du moment, l’idée était de renouveler les données en
apportant des possibilités d’analyse longitudinale. C’est tout cet effort qui
devait faire la gloire des démographes de la période 1965- 1980.
C’est dans cette conjoncture, nous devions d’une part participer à la
première enquête à passages rkpétCs menée par le Dr Cantrelle au Sénégal :
l’enquête du Sine Saloum (Cantrelle 1969), et monter l’enquête par con-
frontation de Fakao, qui rapprochait les données recueillies par
l’exploitation de registres paroissiaux avec une enquête démographique
rétrospective. L’enquête de Cantrelle ttait née d’un besoin de monter un état
civil et S’&ait construite à partir des insuffisances des enquêtes à passage
unique rétrospectif des enquêtes par sondage de I’INSEE, de l’intérêt de
maîtriser la mesure de la population de base par un recensement initial
complet. Elle s’inspirait d’une enquête réalisée dans le delta du Yang-t&, en
Chine, par Chiao et a1 en 1932-35 qui avaient fondé la méthode. Elle devait
être développée ensuite par l’enquête de Maroantsetra menCe par Francis
Gendreau à Madagascar (1969), de I’Adamaoua par Andr& Podlewski au
Cameroun (1970), et surtout celle, nationale, de Tunisie 1968-69. Au Maroc,
une autre mtthodologie, d’inspiration plus anglo-saxonne, voyait le jour,

266
menée par Krotki et Rachidi (1972) enquête dite PGE/ERAD, de double
collecte, qui e.xploitait les idées déjà développées en Inde par Chandrar-
Sekar et Deming. Toute une méthodologie nouvelle de collecte devait ainsi
voir le jour, jusqu’à celle de Quesnel-Vaugelade sur les migrations mossi,
fondée sur une idée déjà développée par Hurault dont l’analyse avait été
réalisée en partie par Louis Henry (1969 et 1970) qui utilisait les enquêtes
administratives, quand Quesnel et Vaugelade partaient de l’enquête rétro-,
spective par sondage de la Haute Volta menée quelques années avant par
Rémy Clairin. Parallèlement, les analyses « suivaient » le mouvement :
Chandrar-Sekar, Deming, Brass, Bourgeois-Pichat, Demeny, Coale et Clai-
rin, pour parler des plus grands, qui faisaient flèche de tout bois et tentaient,
par la théorie, de combler les vides de la connaissance et d’utiliser tout
renseignement disponible.

267
Chapitre 2
L’enquête, une situation problématique

Une enquête est une rencontre entre deux personnes différentes ;


c’est à travers ces différences que va se construire l’information scientifique.
C’est aussi une relation interculturelle : différence profonde entre les deux
acteurs, mais surtout différence de par l’objectif du questionnaire qui va
tenter de transformer une parole en faits scientifiques. Par ailleurs les pro&-
dures sont différentes selon que l’enquête est qualitative (plus visuelle) ou
quantitative (plus orale). De toutes les façons, une enquête se fait à plu-
sieurs, même dans une relation duelle, car la vérité, en matière de sciences
sociales, est le produit d’une négociation entre l’enquêteur et l’enquêté, ou
les enquêtés.

Procédures quantitatives et qualitatives dans l’enquête

L’enquête est la situation normée socialement où l’on recueille des


informations là où elles existent. C’est donc une situation interpersonnelle
précise orientée vers un but qui ne concerne qu’une seule des deux person-
nes idéalement confrontées, Un continuum existe entre les deux procédures-
pales : l’une est dite quantitative, l’autre qualitative,
Les dénominations des procédures n’ont rien à voir avec ce qui est
recueilli : chiffre ou autre information (photo, plan, objet, paroles...) mais
avec le cadre loaioue de collecte des informations, Une enquête quantitative
est une procedure qui collecte les informations en suivant un plan de col-
lecte final nommé « questionnaire ». Les enquêtes qualitatives, elles, suivent
des procédures informelles non systematisées, en tant que procédures de
collecte, mais pas forcément en tant que problématique (le maximum de la
procédure étant résumé dans la technique ethnographique de I’enquête-
participation).
Dans les premières procédures, les quantitatives, l’initiative de
“L’enquêteur fmal” qui recueille les informations ou les données, est quasi-
ment nulle : dans l’idéal, il suit un questionnaire, coche des cases et peut
même disparaître quand on donne le questionnaire à remplir à l’enquêté.
« l’enquêteur fmal » devient un simple grouillot qui porte les questionnaires
du lieu d’enquête au bureau d’enquête. Dans ces enquêtes, la division du
travail est la règle : on parle de concepteurs d’enquête, de contrôleurs,
d’enquêteurs, de questionnaires, de chiffreurs, de captureurs, de program-
meurs, d’analystes et de rédacteurs.. . Dans les procédures qualitatives, la
qualité des observations dépend largement de la qualité personnelle de
l’enquêteur, de: son degré d’implication. Dans l’idéal, cet « enquêteur final »
est aussi l’enquêteur initial et celui qui écrira le document final. Mais Ca-
plow (1970) nous décrit de nombreuses enquêtes collectives qui nuancent
fort cette “position à la limite” que nous décrivons (L’école de Chicago,
pp. 27 et sq, Mddletown, pp. 34 et sq par exemple). Nous excluons, sauf
pour en faire mention par-ci par-là, les procédures d’enquête sur documents
qui ne mettent en scéne que le chercheur (ou le scientifique, ou l’enquêteur,
ces termes étant interchangeables au niveau où nous nous situons) et qui
présentent un tout autre ensemble de procédures. La démographie s’est
beaucoup appuyée sur les documents pour devenir une science. On peut
même affirmer que c’est encore la base de la documentation démographique,
plus que les enquêtes directes ayant pour objectif central le recueil de don-
nees démographiques :
Le recensement, l’état civil et l’enquête constituent assurément la trilo-
gie fondamentale de l’observation en démographie.
(Tabutin, 1984 : f49)
Mais pour les pays où nous avons travaillé, en Afrique francophone,
les recensements administratifs (établis pour servir l’impôt de capitation mis
en place par le colonisateur français) n’ont pas fourni beaucoup “de grain a
moudre” pour les démographes, mise à part l’expérience de Hurault (1969 et
1970). Il y eut aussi un travail de Joseph Boute, qui avait dans les années
soixante un projet pour I’ex-Congo belge, mais nous ignorons le r&ultat

269
final de ce projet. Nos essais personnels ne nous ont rien fourni, sauf en ce
qui concerne des calculs macro-économiques (B. Lamy et J.-Cl. ROUX, 1969,
étude multigraphiée suivie d’un article méthodologique la même année),
auquel nous avions participe. De même Gilles Sautter (1966), pour sa mo-
numentale thése de géographie 5, ou nous-même avec Jacques Vaugelade et
Bernard Lamy dans un chapitre de synthése sur le Sénégal dans l’ouvrage
collectif de SI-I. Ominde et C.N. Ejiogu (1972) ‘.
L’état civil est également au cœur de la recherche de donnees sur le
mouvement naturel en démographie, mais malgré les essais de Cantrelle
(1969) ou Podlewski (1970), les conclusions n’ont pas été probantes. Quant
à nous, seuls nos travaux sur l’etat civil à Madagascar réalisés avec Bruno
Disaine (1973) nous ont apporté quelques satisfactions quant à la prtcision
des données obtenues par l’état civil en pays africains. On comprend que
nous ayons 6tC amené à privilégier l’obtention de données démographiques
par enquêtes et que ces techniques aient retenu toute notre attention. Ce qui
nous amène à traiter de la situation de l’enquête, fondement de la recherche
démographique telle que nous l’avons pratiquée. Mais, avant toute chose,
nous devons traiter d’un point qui porte sur la situation même de l’enquête :
l’enquête représente une situation interpersonnelle qui ressort d’une situa-
tion bien connue, l’enquête est une situation interculturelle.

L’enquête, situation interculturelle

Toute rencontre contient en soi une relation interculturelle puisque


chaque personne, non seulement est biologiquement unique, mais aussi est
culturellement unique, puisque son passe, ses connaissances (sa culture),
l’histoire du groupe humain dont elle est I’héritiere (la culture de son
groupe), sa trajectoire personnelle.. sont uniques également. On peut donc
mettre de l’interculturel en tout, comme en tout on peut mettre n’importe
quoi en tout, mais, en ce qui concerne la situation concrète de l’enquête, il

’ De l’Atlantique au Fleuve Congo. Une géographie du sous-développement.


6 Population Growth and Economie Development in Africa (actes du colloque de Nairobi
de décembre 1969).

270
nous semble impossible d’omettre ce fait en preambule : la situation de
l’enquête est essentiellement interculturelle.
Comme on l’a décelt dans les remarques faites précedemment par les
rapports des enquêtes en Afrique francophone, on a une série de différence
enquêteur/enquêd que nous voudrions citer sans trop nous y étendre, mais
que nous ne pouvons pas omettre : si l’on se réfère au terme d’habitus, forgé
par le sociologue Pierre Bourdieu, qui exprime que nous avons des com-
portements qui ne nous sont pas personnels mais qui sont le reflet de ce à
quoi nous adhérons de par certaines dimensions de notre être (au sens ou
une personne est un univers à ‘n’ dimensions), la situation d’enquête est un
heurt de deux habitus qui vont devoir s’ajuster a travers la procédure
d’enquête :
1. Par chance, la situation d’enquête s’est fortement banaliste de nos jours
alors qu’elle était plus problématique autrefois. Sans qu’on se méfie de ce
que vous puissiez être le représentant des impôts, l’enquêteur doit affronter
une situation inégale où l’un sait ce qu’il veut et l’autre ne sait pas ce qu’il
doit dire ;
2. La notion de langage va être déterminante. C’est en général par la parole que
l’on recueille les données, même si une part de visuel intervient et si les
enquêtés estiment, à juste titre, que l’attitude d’un enquêteur est celle d’un
voyeur (François Laplantine, 1996 : 1 I-25). Cette difference entre la parole
et le regard est d’un grand poids entre l’enquête quantitative et l’enquête
qualitative. En effet, l’enquête qualitative, dont l’archetype est l’observation
participante est, elle, fondée sur la vue, quand l’enquête par questionnaire
passe essentiellement par la parole ;
3. Toute diff&en,ce entre deux personnes explique certains dysfonctionnements
de la relation : les femmes ne réagissent pas comme les hommes, pourtant il
faut dire que, contrairement à la « religion » prônée par la “modernité” dans
la collecte, les hommes n’enquêtent pas moins bien les femmes que les
femmes, et réciproquement. Nous avons toujours affjrmé que notre meilleur
enquêteur sur les femmes pour l’enquête fécondité (projet de l’Enquête

271
mondiale sur la fécondité) ttait un homme, qui savait faire parler les dames
sur le plus intime d’elles-m&mes. Cette observation a également et6 faite
pour l’enquête Kinsey (Theodore Caplow, 1970) : certains enquêteurs,
même jeunes, savaient faire parler de vieilles dames puritaines sur ces ques-
tions tabous de leur sexualité. Centralement, ces différences n’ont pas
l’importance qu’on leur accorde en géneral, simplement, pour des raisons de
cofks, il est plus simple de prendre des femmes pour enquêter des femmes,
leur tâche est plus facile. En matière d’enquête quantitative, nous pensons la
question surestimée ’ et pour l’enquête qualitative, on fait avec ce qu’on est,
et la variable sexe n’est qu’une des nombreuses variables de l’équation
individuelle globale avec quoi femmes et hommes enquêtent. La vraie ques-
tion est : est-ce que leur travail est meilleur ? Notre expérience nous fait
penser que cela n’a rien à voir avec le sexe. Nous avons vu des enquêtrices
interviewer magistralement des hommes de pouvoir imbus de leur statut.
Être une femme peut être un désavantage, mais une bonne enquêtrice en fera
un atout. La question selon nous est sociale : on a vu émerger les femmes, et
cela en toute Iégitimid, dans les enquêtes, parce que le mouvement général
était mondial qui accordait une place aux femmes. On s’est servi, idéologi-
quement, de cet argument technique (‘les femmes sont pour les femmes’,
argument qui avait en plus l’avantage de faire baisser les cottts
- contrebalancé par de multiples gènes, provoquées parfois par des dames
habitutes à un certain statut et qui n’avaient aucun intérêt personnel à en
déroger : avant elles, les ‘lettrés’ des villes transplantés à la campagne nous
avaient vaccines contre ces errements) en toute bonne foi ‘pour certains, mais
les plus lucides, qui avaient l’expérience de la collecte, qui savaient diriger
des équipes, y mettaient un autre contenu. Personnellement, notre point de
vue a tté une recherche consciente de plus d’égalité et pas de meilleure
qualité des informations collectees, ce qui depend de la qualification per-
sonnelle, du degré de compréhension des buts de l’enquête, de la considéra-

’ Mais nousl’avons toujours personnellement et tactiquement dtfendue afin d’ouvrir les


enquêtes aux femmes ; la formation et le niveau des enquêteurs nous paraît la question
essentielle sur le plan technique,

212
tion que I’on porte à ce travail : une femme vaut un homme, l’inverse est
exact aussi ;
4. Une des difficultés rencontrées dans la situation d’interview est d’amener
l’enquêté à partager un certain nombre de notions qui sont en totale diver-
gence avec ses M~irus : par exemple, accepter qu’on cherche g quantifier
son fige, a définir une dénomination personnelle ‘tout terrain’ (un nom uni-
que), qu’on découpe son habitat en unités définies.. . Demandez à un Fran-
çais de se définir par ses revenus monétaires. C’est pourtant ce que fait
toujours l’enquêteur, car, quelque soit le chemin qu’il fasse, il doit faire
admettre sa logique par “l’autre”. Personnellement, nous avons toujours
perdu du temps à faire comprendre notre travail à une deux personnes des
lieux ou nous enquêtions, elles savaient ensuite, mieux que nous aurions pu
le faire, faire entendre aux sujets les réponses que nous cherchions, car elles
seules avaient la finesse pour entendre les incompréhensions que notre
recherche provoquait.
5. On est toujours étonné que la situation d’enquête puisse se nouer malgré les
divergences entre les personnes en présence, surtout quand rien ne prépare la
situation d’interview (aucun ‘hors-texte’, pour prendre un concept de la
sociologie en litttrature), mais c’est donc une simple situation de rencontre
interpersonnelle qu’il va falloir transformer en situation objective
d’interview.

On ne peut donc dire que la situation soit vraiment exceptionnelle :


alors, pourquoi le paraît-elle ? Apres avoir tenté d’y entendre quelque chose
qui ne soit pas banal, comme ce que nous avons Cnoncé précédemment sous
les cinq points, nous en sommes arrivé à la conclusion que l’enquête est un
lieu de confrontation culturelle par excellence car c’est une situation où une
pratique scientifique tente de saisir une pratique coutumière qui n’a, en
général, aucune tvidence chez les sujets de l’enquête. On ne peut se limiter
en effet à croire qu’est seulement interculturelle la situation que nous avons
connue dans les pays etrangers ; nous n’avons pas eu le sentiment d’avoir
des problème,s différents en Région parisienne qu’à la Guadeloupe, au Séné-

213
gal qu’en Haïti, à Madagascar qu’au Mexique, à Dakar qu’à Chalco... Par
contre, chaque fois, ce qui nous a surpris c’est la réflexivité de la situation :
poser des questions, c’est accepter d’y répondre soi-même si le sujet vous la
renvoie au visage ’ ; poser des questions c’est tenter de traduire une pratique
ou des informations en donnees, avec la distinction que nous avons déve-
loppée au chapitre 3 de la IFme partie. La situation d’enquête est donc à la
fois une confrontation interpersonnelle et interculturelle.
On a aussi la dimension linguistique. La langue est évidente et on ac-
cepte cette différence, surtout si on travaille dans un pays et une société
différents de la notre. Ce que nous ressentons, à l’expérience, c’est que la
langue qui nous a construit, nous la Ainjectons dans la langue que nous
utilisons. C’est pour cela que les grandes idées qui nous ont bercé (que l’on
pourrait en arriver à débarrasser nos techniques de leur lieu de naissance - la
culture occidentale -), ne sont pas aussi viables que nous l’aurions aime. A
partir de là il y a deux attitudes extrêmes : refuser de changer, de s’adapter,
refuser la situation concrète dans son originalité, ou bien nier les bases de la
technique et vouloir tout bouleverser. Les deux attitudes sont communes, et
souvent se mélangent inconsciemment chez un même professionnel. Qu’une
pensée née en une langue survive en une autre, nous en avons de multiples
exemples et vérifie un des théorèmes énoncés par Popper : un concept n’est
pas lié à une langue. Mais, plus gravement, tout un système culturel peut
freiner cette traduction. Un autre piège est là, plus subtil, qui apparaît quand
on parle, quand on croit parler la même langue. Tobie Nathan signale lui
aussi ce piège de la proximité linguistique à propos des entretiens avec des
migrants :
*.. même s’ils parlent correctement le français :(en note : surtout s’ils
parlent correctement le français].
(1993)

* Lors d’une enquête nationale pour le compte du projet d’Enqu&te mondiale sur la fbcon-
dit& nous avions assistt A un conflit surr6aliste entre une enquêtrice, choquke qu’on lui
demandât ses pratiques sexuelles, quand elle interrogeait une femme dans une maison sur
les mêmes questions.

274
D’autres différences apparaissent quand on confronte des personnes
ayant des bases géographiques différentes : on parle des cultures urbaines et
des cultures rurales, mais on a aussi les différences de classes sociales. Ces
différences entre enquêteur et enquêté se manifestent très fortement. Le
travail en Afrique Noire a présenté souvent le piège de deconsidérer les
personnes des villes, jugées moins ‘authentiques’ et perverties au profit de
l’image qu’offrirait le milieu rural. Nous avons retrouvé cette image mythi-
que du bon sauvage-Bécassine en Amérique Latine. Disons,
qu’effectivement, plus on peut rtçduire la difference, mieux se déroule
l’enquête, mais, comme celles entre personnes de sexes différents, ces diffé-
rences ne sont pas irrémédiables et dépendent de la qualité des personnes en
elles-mêmes. A l’expérience que nous avons, il y a statistiquement autant de
personnes manquant de finesse dans un village au fin fond de la brousse que
dans un bar-tabac parisien, et les gens intelligents abondent dans la même
proportion en tous les milieux et toutes sociétés.
Dans cette situation, on doit considérer la situation d’interview,
qu’elle se réalise avec ou sans un questionnaire, comme une interface, une
situation de traduction linguistique d’une situation reelle en un artefact
mental, le fait scientifique, seul retenu par le scientifique. Malgré toutes les
idéologies en cause sur le terrain, la situation d’interview, avec ou sans
questionnaire, est une situation artificielle normée par un objectif : le recueil
de donnees.
L’interview est donc d’abord enrrevue de deux personnes, qui ont en-
semble une conversation, qui poursuivent un dialogue ; à certains égards,
l’interview paraît être une sorte d’interrogatoire. Entrevue, conversation,
dialogue, interrogatoire sont des phénomènes psychosociaux comparables à
l’interview qui ne s’identifie cependant à aucun d’eux. L’interview ne se
confond pas avec l’entrevue. On est pourtant tenté de les assimiler parce que
la première suppose la seconde : il faut bien une entrevue de l’interviewer et
de l’interviewé pour que l’interview ait lieu ; parce que le mot interview est
l’équivalent anglais du mot français entrevue : quelque raison doit. bien

275
justifier cette équivalence. - Mais s’il ne peut pas y avoir interview sans
entrevue (a moins d’élargir exagérement le sens du terme, on ne saurait
appeler interview une suite de questions posées par dléphone par une per-
sonne à une autre), il peut en revanche y avoir entrevue sans interview
comme le signale Daval (1963) dans une étude sur 1‘interview comme phé-
nomène psychosocial.

Maintenant, si l’on considère l’ensemble de ces variables, on voit


bien que la rencontre de deux personnes « différentes sur tout » demande du
doigté et une certaine intelligence de la situation, mais cette rencontre, au
fond, se passe bien en général. Les différences interviennent d’une façon
dirimante bien plus souvent quand on a ‘oublié’ qu’on est différent. Rete-
nons qu’à qualité égale et moyenne d’enquêteur, il vaut mieux employer des
enquêteurs ayant avec les enquêtes une plus grande proximité d’origine, de
classe, de lieu, de sexe. Mais un trés bon enquêteur vaut une très bonne
enquêtrice, un blanc vaut un noir, un Indien vaut un urbain.. . et reciproque-
ment.
La situation d’enquête est finalement assez stéreotypée malgré le
grand nombre de variables qui interviennent. Il n’y a pas de recettes de
comportement, en dehors de la reserve en terrain inconnu, de l’acceptation
de l’autre, et de l’acceptation de soi, celle-ci donnant celle-là. En effet, les
gens, même quand ils ont des difficultés à apprecier vos différences et à les
accepter, finissent par les assimiler. Ils font la même erreur que nous : ils les
perçoivent comme différences individuelles et sur ce plan-18 les acceptent
totalement (profonde unité de la nature humaine) mais achoppent sur
l’incompréhensible qu’est la différence culturelle car ils ignorent la cohé-
rence externe a votre propre personnalité. Dans la relation interindividuelle,
on est habitué depuis la plus tendre enfance, à la différence, mais on ne
s’habitue jamais complètement à la différence interculturelle (on peut la
manipuler, mais c’est différent). On est perçu correctement individuellement
par les gens mais chacun est stupide devant une dimension culturelle incon-
nue qui se manifeste dans un comportement individuel donné. Et, en ce qui

276
concerne l’enquête, la vraie différence est dans le conflit que peut ouvrir la
contradiction entre le langage amical que l’on tient a l’interviewé et la logi-
que de la stratégie que nous suivons. On joue sur l’interpersonnel pour
capter des informations que nous construisons ensuite en faits scientifiques.
Comme toute situation humaine, la situation d’enquête est complexe par la
motivation des protagonistes mais sa dimension principale est de confronter
une culture de type scientifique à une culture qui n’a, en général, pas cette
dimension dans sa propre configuration.
L’enquête est une situation artificielle entre deux personnes repré-
sentant chacune un groupe. Si le groupe référentiel de l’enquêteur n’est pas
évident car l’enquêteur vient (en général) d’ailleurs, c’est un référent vir-
tuel ; celui de l’enquêté est réel (en général) car présent : les enquêtes se font
souvent chez l’enquêté et les proches de celui-ci sont toujours là.
La situation est artificielle au sens où elle est déterminée de
l’extérieur, indépendamment d’une occasion de la vie normale de l’un ou
l’autre, quoique te scientifique soit 18parce qu’il est scientifique profession-
nel, ou payé par le scientifique (individu ou institution).
Nous devons aborder maintenant une autre question qui est au cœur
de la situation d’enquête : I’empathie entre personnes, même si elle est un
fait, que certains contestent et dont la discussion est hors de notre sujet ‘,
passe, en matière d’enquêtes, par les deux sens principaux des hommes : la
vue et l’audition.

L’ouïe et le regard

On va aborder dans cette partie la question des procédures quantitati-


ves et des procédures qualitatives. Ce que l’on peut noter c’est qu’elles sont
différentiables A la limite selon l’organe sensoriel qu’elles privilégient : on
peut dire que dans les enquêtes qualitatives c’est la vue qui est privilégiée.
Le summun étant l’enquête participative ethnographique, qualitative par
excellence (Laplantine, 1996, insiste sur ce point tout au long de son ou-
vrage) où la vue est essentielle, même, curieusement, quand il s’agit d’une
enquête sur la musique comme l’apologue de Lortat-Jacob (1994) : Indiens
chanteurs de la Sierra Madre, Sous-titré : L’oreille de l’ethnologue. Par
contre, dans les enquêtes quantitatives par questionnaires, c’est l’oreille qui
est le sens le plus utilid puisque les renseignements sont recueillis auprès
d’enquêtés dont la parole est essentielle (on exclut ici les enquêtes où c’est
l’enquêté qui remplit son questionnaire).

On peut s’étonner de ce classement, mais il a une certaine logique :


dans l’enquête statistique, le sens qui est le plus utilisé est l’oreille. Il suffit
de lire tous les manuels de collecte démographique, c’est le seul dont il est
fait mention explicitement. On ‘demande’, on ‘pose la question’... par
contre, dans l’enquête participative de type anthropologique, on regarde, on
observe., . Dans un remarquable travail d’ethnologue sur les procès des
nationalistes basques à Paris, Denis Laborde, musicologue, spécialiste des
aèdes basques, les bertsulari, décrit les scènes telles qu’elles se déroulent
sous ses yeux, comme si le contenu des discours n’était qu’un bruit de fond,
1997 ‘O.

On comprendra donc que nous analysions les enquêtes selon ces


deux pôles, en sachant que beaucoup d’enquêtes réelles mélangent allègre-
ment les différents plans, procédures, modes, outils de collecte. Nous tente-
rons donc de décrire les grandes procédures, sans trop alourdir le texte pour
signaler ces mélanges de genres, mais on devra cependant le comprendre
lors de l’énoncé de nos exemples sans s’étonner de notre silence sur la
permanence de ce phénomène.

9Voir les travaux du psychosociologueMeaucorps, ou de Nédoncelle,La communication


des conscience, B ce sujet.
” In i Creer, saber ? Juicio y referencia en 10s procesos de militantes vascos en Park, A
paraître.

278
L,e temps est une banalité du vécu humain, aussi paraît-il surprenant
que nous découpions le sujet d’une collecte selon lui, mais cet axe est stra-
tégique dans une collecte. Démocrite disait : On ne se baigne jamais deux
fois dans le même fleuve, en ce qui concerne les enquêtes, cette v&ité est
souvent oubliée : une collecte est une opération à étapes temporelles, plus ou
moins radicalement coupées entre elles et de nombreuses difficultés
s’élèvent quand ce qui devait être exécuté lors d’une étape a Cté oublié, ou
mal fait : les conditions du terrain, étant historiques, sont changées, même
pour des disciplines qui disposent d’un objet scientifique plus stable que
l’homme.
Nous voulons donc mettre en évidence, selon notre position précé-
demment exprimée de cohérence du champ scientifique étudié, la collecte
vue comme un tout. Un des éléments qui nous paraît bien signifier cette
cohérence interne, au-delà des idées reçues, c’est qu’on ne voit pas que la
collecte ne pas soit unique quand on l’examine comme un processus tempo-
rel : la collecte proprement dite comprend un « pendant », a un « avant » et
s’achkve par un « après ».
Contrairement à ce qui en est dit, le déroulement même de
l’opération de collecte est la ptriode la plus brève des trois. Dans toute une
vie de chercheur professionnel ayant une grande réputation et un bonne
production, la collecte atteint deux, trois ans, cinq tins au mieux dans une vie
productive de trois ou quatre décennies. Même si l’on additionne lei mois de
travail collectivement consacré à, mettons, un recensement simple (c’est-a-
dire en multipliant les agents par le nombre jours travaillés réellement) on
constate que c’est très peu, La collecte dans le cas d’un recensement prend
moins de temps que l’archivage, le nettoyage, la capture, la correction des
données (certaines pratiques n’incluent pas ce contrB1e a posteriori des
questionnaires par les enquêteurs eux-mêmes, mais il nous semble qu’elle
est néfaste “), ,. Même pour les simples agents recenseurs, la durée de la
formation l’emporte largement sur la durée de collecte et les corrections des
documents prend une bonne partie du temps de collecte de terrain. En terme
de coûts, selon le travail qualifié, le dkséquilibre est encore plus grand : le
travail préalable et le travail d’exploitation et d’analyse l’emportent large-
ment. De même, si l’on prend le simple « enquêteur de base », on voit que la
duke de son travail est bien inférieure au temps de correction et capture des
données recueillies. Mais ii est vrai qu’il est plus prestigieux de courir le
monde que de l’éplucher en bureau. L’aventure au fin fond d’un bureau à
manipuler des questionnaires n’a pas l’aura de récits de route magnifiés par
l’imagination. Prenons un simple accident et comparons ces deux informa-
tions qu’il nous a été donné de connaître :
Une land-rover du recensement se retourne dans un oued soudain en
crue. Les quesrionnaires ont &ré sauvés par 1‘héroïsme d’un agent recen-
seur &i a sauté s’étant attaché aux dossiers enveloppés dans une forte
toile cirée et que ses camarades onf sorti de l’eau en lui envoyant une
corde. (Tunisie, 1975)
C’est magnifique et glorieux. C’est de héros dont on parle. C’est l’Iliade.
Voici l’autre :
Mangées par Les termites, les poutres du toit se sont effondrées sous la
tornade. Fortement endommagés, les documents onr été retirés de des-
sous les décombres par les enquêteurs sous une pluie battante.
(Sénégal, 1967, Congo, 1981)
Galoper tout nus sous la pluie et les éclairs, avec des lampes-tempête à
pétrole défaillantes, c’est Clochemerle. Pour avoir vécu ces deux types
d’événements, Ie second nous a beaucoup plus impressionné que le premier.
Mais le récit en est sans intérêt. Nous pourrions aussi parler de ces naviga-
tions oi1 nous accrochions nos questionnaires en paquets à des jerrycans
vidés, préfémnt les données à l’essence, qui ont été des moments si brefs

” Les enquêteurs sont parfaitement capables de s’auto-critiquer. au moins les uns les autres,
et de vtritïer chaque soir le contenu de leurs questionnaires, dont eux seuls peuvent savoir
inf&er les manques et erreurs car ils se souviennent de l’entretien fait quelques heures
avant. On peut exiger des questionnaires remplis au mieux et ne pas d6responsabiliser les
enqu&teurs.

280
dans notre vie mais qui nous ont donné de si jolis récits, quand entreposer
les documents dans un endroit sur, a l’abri de la pluie, des termites et des
chévres, des enfants et de notre propre fatigue à venir nous a occupé des
journées entières. Racontes, ces récits vous font passer pour un bureaucrate
invétéré reste au « stade anal », comme l’avait fait si gentiment remarquer
un psychanalyste ” soucieux de nous éclairer sur les tréfonds de nos person-
nalités tandis qu’avec nos chefs d’équipe nous rangions les dossiers, retar-
dant d’autant le repas. Pourtant, une bonne collecte est plus une longue
patience qu’un acte d’illuminé.

Prkparation d’une collecte

Une collecte est une opération de rassemblement des informations.


La prédde un ensemble de travaux dont un connaisseur, Theodore Caplow
(1970 : 113-114), declare :
Une vieille recette veut qu’on enseigne aux étudiants qui préparent une
thèse qu’il faut compter deux mille heures pour mener à bien une re-
cherche. Ces heures se partageant en quatre parts égales : 500 heures
pour la préparation, 500 heures pour la collecte des données, 500 heu-
res pour l’analyse des données et 500 pour 1‘interprétation des resultats.
Comme la plupart des recettes, celle-ci est trop simple... elle rappelle au
chercheur inexpérimenté la nécessité d’accorder une importance @gale à
chacune de ces étapes ; son penchant naturel le poussant à raccourcir le
temps de prtfparation d’une recherche.
Quel que soit le type de collecte que I”on va effectuer (de I’enqu&e
documentaire à l’observation participante), le travail préalable est essentiel :
préparation des outils, collecte des informations sur la zone, revue des pro-
cédures engagées par d’autres, exploration de la littérature et des archives., ,
Un temps énorme - nettement supérieur, à l’expérience personnelle que nous
en avons, 21 ce “quart” dont parle Caplow -, doit être consacré à ce
« débroussaillage » qui nous mène d’une idée, plus ou moins vague, a
l’exécution d’une collecte.
Certes, une grande partie de ce travail est effectue par les études que
nous avons realisées préalablement, à l’université, mais en ce qui concerne

‘* Rappelons que le « stade anal » est celui auquel est censé “rester” un “collectionneur.”

281
l’objet spécifique étudie, encore faut-il savoir ce qui est connu de lui (<tTout
lire avant », disait à ses étudiants Georges Balandier au Centre d’ktudes
africaines de l’École pratique des hautes études dans les années 1962-63),
préciser ce que l’on veut soi-mbme chercher, définir les modalités pratiques
de recherche, en sachant que la réalité changera le beau plan que l’on a tracé,
mais sans lequel on va à l’aventure et on se perd.
La recherche préalable inclut l’examen tant des connaissances empi-’
riques rassemblées sur les questions qui sont liées que les connaissances sur
la zone sous étude. Dans notre cas, en ce qui concerne notre premier travail
Fakao, où nous avons exploité des registres paroissiaux confrontés a une
enquête rétrospective de terrain, nous avions lu tout ce qui avait 6té publié
par I’INED (Institut national d’études démographiques) sous la direction de
Louis Henry sur l’exploitation des registres paroissiaux en France (Henry,
Ganiage, Henripin., .), les ouvrages méthodologiques qu’il avait produits
avec Michel Fleury (1965), les différents rapports méthodologiques et de
résultats des enquêtes rétrospectives réalisées en Afrique francophone (voir
le premier chapitre supra), et les documents existants sur l’ethnie sérère et le
Sénégal du Sine Saloum, littérature B vrai dire limitée à l’époque (nous
avions passé aux Archives nationales du Sénégal de journées entières à
dépouiller les dossiers que mettait généreusement à notre disposition Mon-
sieur Maurel, responsable des archives dans les années 60). Il aurait été bon
que nous puissions tester nos idées sur place, mais, par la force des choses,
le travail ne put &tre précédé d’aucun préalable en dehors du fait que, par la
CINAM, nous avions pu effectuer des sondages sociologiques dans les
paroisses qui pt-ésentaient de l’intérêt pour notre projet (selon les orienta-
tions que nous avait fournies le RP Victor Martin 13).
Personnellement nous incluons dans ce panel de travaux préalables,
la possibilité d’aller baguenauder dans les lieux futurs des enquêtes, fussent-
elles quantitatives, même si le projet est strictement précis (comme un sim-
ple recensement). On apprend beaucoup des difficultk que l’on va affronter

” Il s’agissaitde Mont Roland,chez les Sér6res Ndut, Fadiuth, Palmarin(Fakao).

282
à tout simplement se promener dans les lieux des futures enquêtes. De mul-
tiples questions vont se poser (où resider, où s’approvisionner, les diffkultes
de communication.,,). Tout un ensemble de questions pratiques émerge,
qu’il est souvent inttressant de connaître avant. Dans un autre exemple, il
nous avait suffi d’aller dans le Sud Tunisien avant le recensement prévu
pour 1975 pour voir que, quelques soient les arrangements, que l’on faisait
subir au concept de “ménage” nous allions au devant de difficultés
d’application des définitions à la réalité sociale d’un Sud largement dominé
par des familles résidentielles élargies. Point n’était besoin de faire des
sondages préalables, il n’y avait qu’à regarder autour de soi l’organisation de
l’habitat. De même qu’aller dans Tunis et voir les « bidonvilles aériens » sur
certaines maisons ne devait pas manquer de poser des difficultés concep-
tuelles, hors de toute difficultés possibles de rapports avec la population.
C’est dans cette étape que les rapports de terrain réalisés par nos pré-
décesseurs nous aident le plus. Nous-même avions Bte largement aide par
celui de Reverdy, charge d’études de la CINAM, qui avait rédigé après un
mois d’immersion dans un village sérère, un rapport à la fois personnel et
cadré (il s’inttressait à la mise en place de cooperatives arachidières) qui
nous a permis d’affronter notre premier « terrain » avec quelques atouts qui
nous auraient fortement fait défaut si Reverdy ne S’&ait pas livré en toute
modestie à ce petit exercice (1960), qu’admirait aussi très fort Denise Paul-
me. Mais depuis, malgré l’expérience que nous avons pu acquérir, nous
n’avons jamais trouvé que les rapports trop personnels, centrés sur le moi du
chercheur ou la sptcificité de leur terrain (ce qui d’une certaine manibre est
la même chose, comme l’avers et l’envers sont une seule medaille unique)
soient d’une quelconque utilité car l’expérience qui est exprimée l’est faite
en termes et dimensions trop personnelles et spécifiques pour être utilisa-
bles. Ce n’est pas le style qui est en cause, c’est un abus d’originalitt, lequel
peut être exprimé en un langage lisse et objectivité. Nous pouvons en reve-
nir à ce livre déjà cité au cours de notre travail de Nigel Barley (l992), ou
celui de Paul Rabinow (l988), ou encore celui de Hugo Zemp (1995) : dans

283
chacun, l’auteur, pour parler de soi, n’en exprime pas moins une face des
difficultés qu’une collecte contient. Parler de soi n’est pas forcément
l’expression d’un égotisme, ce peut être aussi une maniére de parler vrai de
ce dont on est compétent pour parler.
Tous les bons auteurs en matière de collecte (CEA-UNESCO, 1974,
Manuel des enquêtes démographiques par sondage en Afrique 14), Tabutin
(1984), Caplow (1970) recommandent une pré-enquête comme partie inté-

grante des travaux d’une collecte. Normalement, dans cette phase, l’on teste
en “vraie grandeur” la méthode, le questionnaire, l’exploitation et
l’analyse.. . Nous avons fait beaucoup d’enquêtes, et donc, pratiquement
autant de pré-enquêtes, parfois même, comme lors du projet Chalco, mene
entre 1’Orstom et la UAM-Xochimilco à Mexico (1989-92), seulement la
pré-enquête (celle-ci ayant tellement ‘bien’ réussie, qu’il avait été inutile de
dépenser plus d’argent pour l’enquête elle-même,) ; ce fut également le cas
de l’enquête Oursi (Sodter, 1980). Pourtant, malgrk ce qui en est dit, nous ne
sommes pas persuadé de ce qu’une pré-enquete definie comme test total de
la procédure (la pré-enquête comme reduction de l’enquête elle-même) soit
une pratique qui corresponde au,dogme tel qu’il est proclamé dans la litté-
rature. D’une part, quand elle est réalisée, elle demande, sauf dans le cas
d’opérations très coûteuses où elle ne représente qu’un cotit marginal (cas
d’un recensement), une mobilisation financiére et énergétique très elevée.
Personnellement, notre expérience ne nous a pas montré un cas où elle ait
été réalisée totalement. Pas un cas. Ses enseignements n’ont jamais été tirés,
que ce soit pour garder ou exclure ou question litigieuse, pour changer une
définition (ce qui aurait supposé qu’on l’exploite en totalité pour déterminer
les exploitations et les analyses à garder), pour modifier une logistique. On
doit entendre, pour les grosses enquêtes, qu’elles sont souvent le résultat de
négociations épineuses entre plusieurs acteurs et que l’on ne peut les remet-
tre en cause quand un certain acquis de compromis a été décidé. Quand c’est
une ‘petite’ enquête, le petit nombre de personnes en cause se contente de

l4Cet ouvrageavait pourrkdacteur principal Christopher Scott.

284
mémoriser qualitativement les erreurs relevées. Nous acceptons une de
notre positioncritique : notre expérience présente un biais certain, car elle est
en effet surtout africaine et le peu d’expériences antérieures que nous possé-
dions collectivement (les scientifiques œuvrant en Afrique) lors de la mise
en place des projets d’enquêtes démographiques ou socio-économiques
faisait que les professionnels faisaient défaut. Dès 1965, peu de pays
n’avaient aucune expérience, et, pour le meilleur et pour le pire, on a plus
procédé par ajustement des projets aux compétences, et connaissances,
acquises et aux contraintes budgétaires et de logistique qu’aux contraintes
mises en évidences par les pré-enquêtes. Caplow souligne l’importance de
ces pré-enquêtes dans l’expérience américaine, nous ne doutons pas non
plus que, pour les recensements français, cette tradition soit respectée, mais
notre témoignage est que les pré-enquêtes auxquelles nous avons assistées
n’ont pasapporté de modifications au projet final. Et, souvent, elles ont été
utiliséespour étudier des sujetsqui ttaient en soi difficiles, afin d’obtenir
desinformations sur des milieux spécifiques(milieu urbain, milieux noma-
des...) On s’explique d’autant mieux le fait que, quand on porte un très
grand soin aux préalablesd’une enquête,commenousl’avions fait à Chalco
(ville satellite de Mexico), nous ayons fini par ‘reculer’ devant l’enquête
elle-mêmeau vu desrésultatsde la pre-enquête.Réaliserle projet aurait plus
que doubléles coûts pour une “vérité statistique”qui n’aurait été que margi-
nalementmeilleure (et inférieure.. . à l’erreur de sondage.) En accord avec
nos colléguesmexicains nousavions donc préféréconserver nos ressources
pour d’autres recherchesde terrain plus pointues et plus spécifiques: sur
l’habitat, sur la migration, sur l’éducation, sur l’environnement,. . Ayant
travaillé dansdespays africains où le poids desorganisationsinternationales
et de leursexperts étaienttrès forts, nousreconnaissons
notre vue biaiséepar
les demandesqu’ils formulaient, contradictoiresavec les touts qui étaient
allouésaux servicesstatistiquesnationaux danslesquelsnous étions affecte
comme technicien, Ceci étant, notre réserve sur la conception d’une pré-
enquête (qui supposedans l’absolu que l’on ne sait a), n’est pas une

285
réserve sur le soin à accorder à la préparation d’une enquête, au test des
questionnaires, a la mise au point des définitions etc., mais une réserve sur
l’application d’un dogme que chacun tourne au gré des vents qu’il rencontre.
La phase préal,able d’une collecte est pour nous primordiale, souvent omise
ou bâclée, elle inclut tant un énorme travail intellectuel qu’une longue pré-
paration pratiq,ue : beaucoup de gens peuvent aider à la realisation d’une
enquête, prendre langue avec eux, entendre leurs critiques, évaluer la mesure
de leurs prudences nous apparaît une absolue nécessité, et une sagesse bien
employée.
Entre parenthèses, ici, nous pouvons traiter de la question des en-
quêtes de contrôle post-censitaire. Au moyen d’une enqu&e par sondage, on
tente d’évaluer les defauts de l’observation de la collecte. La seule qui soit
parvenue à notre connaissance, qui ait été menée d’une manière scientifique
et exploitée jusqu’à son objectif ultime, est celle de M. Vangrevelinghe
(1963), elle portait sur le recensement français de 1962. La procédure
(appliquée également au dernier recensement français) est inttressante mais
coûteuse et inapplicable dans les conditions dans lesquelles nous avons
exercé notre métier de démographe.

Le déroulement d’une collecte

Une collecte de terrain, qui est la phase ‘pendant’ d’une enquête,


connaît un certain nombre de contraintes. Cette phase active est souvent la
plus propice & des récits et marque souvent ses acteurs. Pannes de voitures,
fréquentation de gens inconnus, amitiés dans les bivouacs sont de bien
beaux souvenirs qui souvent occultent le caractère méticuleux de “la col-
lecte en train de se faire”. Dans les enquêtes quantitatives comme on en
réalise en démographie, les questions matérielles l’emportent bien souvent
sur les difficultés scientifiques. Les difficultés de logistique et les aléas
climatologiques annulent le poids des difficultés scientifiques : les défini-
tions inadéquates ici ou maintenant, les refus de réponse, les biais de col-
lecte. Dans les enquêtes par sondage, le fait devient plus grave car le dérou-

286
lement de la procédure peut engager le fond de la proctdure. Ainsi dans
l’Enquête nationale démographique (1968-1969) de Tunisie, la proddure
de remplacement ‘à chaud’ des ménages absents avait compromis
l’exploitation fine de certains résultats car les menages remplaçants
n’avaient pas du tout la même structure que les ménages remplacés, ce qui
ne s’est vu qu’à l’exploitation “. Il est donc important de “tout prévoir” en
sachant qu’on ne prévoit jamais tout. La correction sur place, au fur et à.
mesure, des documents recueillis, en toute enquête, est fondamental. On ne
peut remettre cette tâche ‘après’, en se disant “qu’on reviendra”. Même si on
revient, tout a changé : les lieux, les gens, les conditions.. . On ne se baigne
jamais deux fois dans le mêmejleuve. Cette maxime vaut pour toute en-
quête. Le fameux Notes and Queries on Anthropology le dit : chaque soir,
revoyez vos notes, recopiez-les, faites des doubles, mettez vos papiers en
sureté. Dans toutes les enquêtes que nous avons réalisées, nous avons tenu
des cahiers de notes, cahiers d’écolier comme le recommandait Georges
Condominas 16, et demande a nos collègues de se soumettre à cette con-
trainte. Cette discipline est extrêmement difficile à ‘tenir’, comme toute
astreinte quotidienne : quand la fatigue envahit, ou bien qu’on vous a fait
boire pour vous fêter, ou que l’énervement vous fait oublier des documents
(au Mali, nous avions ainsi perdu un lot d’enquêtes qu’il a fallu refaire : il
avait fallu vider le vehicule enlisé, nous n’avons pas retrouvé le lieu précis
où s’était produit l’incident perdu parmi des dunes). Durant une enquête, le
grand ennemi est la fatigue, physique et psychologique (il est fastidieux
d’interroger et de poser toujours les mêmes questions, d’entendre les mêmes
réponses). C’est là, selon nous, la grande leçon de la pratique des enquêtes
de terrain. Dans les enquêtes participantes d’ethnographie, cette lassitude
psychologique est moindre car l’anthropologue sur le terrain est un peu
comme l’acteur, dopé par le vécu du spectacle (encore qu’il faille moduler le

” IA?fait fut suffisamment exemplaire pour être également rapport6 par Sektzer, 1974 : 26 :
11 existe lut danger réel que les méflages nouvellement formb soient sous-re@sen$és.. . Ce
genre de probléme s’est pose dans l’erquêre démogruphique tunisienne et à Guanabara.

287
fait à lire le journal de Malinovski, nos propres cahiers ou les récits de Bar-
ley ou Rabinow). Mais aucune procédure, quantitative ou qualitative n’est
dispensée de ce travail le soir, a revoir notes et questionnaires, à déceler les
manques, à pointer les défauts de l’observation, à s’interroger sur la collecte
du jour, sur sa moisson.
La collecte sur le terrain est une question préparée à l’avance à une
réalité que l’on connaît plus ou moins bien, dont la réponse, en elle-même,
posera un certain nombre de défis. Croire qu’une excellente préparation
annule l’imprévu de la réalité est une erreur dont il faut se garder. Certains
ont affirmé qu’il y a quelque chose de l’action militaire dans la collecte de
terrain : à I’ONU, un de leurs experts disait que le meilleur recensement
jamais réalise l’avait été par un ancien général. Peut-être était-ce un mauvais
général et un bon statisticien, aussi l’observation vaut pour ce qu’elle est :
une boutade. Mais comme toute opération de terrain, une collecte vaut ce
que vaut sa préparation et la capacité des équipes sur le terrain a répondre
aux imprévus (climatologiques, scientifiques, occasionnels, logistiques). La
collecte de terrain terminée, une autre géhenne débute, la plus longue :
après, que faire de ces données ?

Exploitation et analyse

Comme il y a un ‘avant’ et un ‘pendant’, il y a un ‘après’. Là com-


mencent de longs mois, ou de longues années de travail : classement des
documents, vérification des pièces, des cahiers, des données, chiffrement
des donntes et des informations, exploitation, rédactions. Des incohérences
doivent être situées : sont-ce des incohérences de réponse, de collecte, de
logique propre aux sujets, de contradictions logiques entre systèmes (le réel
et le scientifique). Cette phase est semblable pour toutes les recherches et ne
se limite pas aux seules collectes quantitatives. C’est une phase de travail
sur documents, un travail de fourmi. C’est l’ttape la mieux connue, celle qui

“La totalitt de nos cahiers de terrain a tté détruite B la suite d’un pillage de notre bureau.
Un de nos collkgue s’est fait voler sa valise avec les notes d’un terrain de trois ans dans un
akroporl,.. Les conseils de prudenceque nousdonnonsne nousavaientpasservi.

288
est la plus normée universitairement parlant. Chaque discipline a ses procé-
dures, ses codes, ses tics d’analyse et d’exposition. En temps également,
c’est celle qui prend le maximum de temps dans la totalité d’un travail
d’enquête. C’est aussi le moment de vérité. De nombreuses collectes ne
voient jamais cette phase. On estimait au service de statistiques des Nations
Unies que la majorité des collectes n’aboutissait jamais B cette phase.
Christopher Scott avait même déclare un jour : 90 %. Nous pensons ce
chiffre valable de toute façon ” si l’on rapporte cette observation non au
nombre des collectes mais à celui des données collectées : au plus 10 % des
données collectées servent Li une analyse. Car, d’une part, il y a les enquêtes
qui ne sont jamais exploitées ou analysées, soit parce qu’elles ont et6 mal
conçues, ou mal exécutées, ou maladroitement exploitées, et, d’autre part,
parce que la plupart des données collectées... ne servent à rien, sont inex-
ploitables, soit parce qu’elles sont collectées a des buts externes à l’analyse
même, soit parce qu’elles sont collectees pour faire fonctionner la ‘machine-
collecte’ et elles n’ont de raison d’être que de permettre la collecte
d’informations. La déperdition faramineuse d’informations est souvent
décourageante pour les débutants. Devant la minceur des rksultats qu’ils
comparent à l’énormité et au sérieux des efforts de collecte, certains se
découragent et préfèrent ‘oublier’ leurs données et abandonner leurs projets
de redaction.
S’il est une chose contre quoi on doit mettre en garde les scientifi-
ques c’est de faire une comparaison entre le travail de collecte soi-même et
les résultats qu’ils en sortiront. Entre le ‘vécu’ de la collecte de terrain et la
minceur des rdsultats, il y a effectivement un grand hiatus. Dans les enquêtes
de types ethnographiques, le problème est quelquefois aigu car les données
ont été collectées par le chercheur seul qui se sent ainsi mis en cause per-
sonnellement par la minceur des conclusions qu’il en tire. Dans les collectes

” Même si alors il est trop optimiste, mais de toutes les façons le problème n’est pas quan-
titatif et parler ainsi est plutôt une manière de dire qu’une évaluation rigide.

289
collectives, la mise en cause personnelle est moins forte et la mesure du
temps de collecte entre moins dans le ‘calcul’ des analystes. Par contre,
entre en compte l’espèce d’espoir qui saisit quand on perçoit la masse de
données engrangdes dans les banques de données et les ordinateurs, et on se
décourage, apks des mois de calculs, de voir la montagne de papier accou-
cher d’une souris ‘*. C’est pour cela que nous avons toujours vigoureuse-
ment combattu l’enthousiasme débordant de certains débutants qui se décou-
ragent ensuite.. Leur déception ‘après’ l’enquête de terrain est la mesure
contraire de leur passion ‘pendant’.

Pour conclure, nous pouvons affirmer qu’une collecte est une opéra-
tion qui se preSpare avec soin, qui s’exécute avec imagination et qui laisse
derrière soi, pour de longs mois studieux, une masse documentaire qu’il faut
mettre en ordre, organiser, analyser et traduire en termes scientifiques ou
intellectuels d’ordre diffërent de celui de la collecte elle-même.

‘~POU~ notre travail sur Fa&, les tableaux publiés ne représentent que 2 A 3 96 des ta-
bleaux rtalis&. Quand on pense que chaque tableau demandait une demie journde de tris
manuels et une journée de calculs avec l’additionneuse B main et la régie & calcul, on
comprendra que: le découragement nous ait parfois saisi., . Situation bien commune.

290
A - Les collectes quantitatives
Avant de traiter les enquêtes quantitatives, et compte tenu de
l’importance que nous allons accorder à la démographie d’enquête dans
notre propos, nous devons faire une courte parenthèse sur la définition de la
démographie comme discipline scientifique afin de préciser notre position
de professionnel en collecte de données démographiques et socio-
économiques dont trente années d’activité fonde aujourd’hui un certain
profil professionnel plus que des études aujourd’hui lointaines.

La démographie commediscipline scientifique

La démographie est une discipline scientifique qui, de proche en pro-


che, peut être étendue à la totalité, ou presque, des sciences sociales. Les
démographes sont relativement d’accord pour lui donner un ‘noyau dur’ qui
est l’analyse démographique des chiffres de croissance de la population.
Science sociale, la démographie est une discipline quantitative dans ses
fondements. Si la population mondiale ne connaît que naissances et décès,
(on n’a pas encore de mesure de la mortalité des cosmonautes dans
l’espace), la croissance d’une population est par contre régie également par
la migration. Au départ, analyse résiduelle des populations d’unités spatiales
définies, la migration est devenue aujourd’hui une partie fondamentale de la
démographie, quoiqu’elle relkve autant des autres disciplines (sociologie :
insertion des populations étrangères ; psychologie : adaptation des migrants ;
économie : main-d’œuvre ; géographie : peuplement ; histoire : transferts de
population...) On pourrait même affirmer que ces autres disciplines élabo-
rent autant de modes de mesure qu’il leur est nécessaire pour répondre Èi la
spécificité de leurs définitions que la démographie elle-même.
La démographie est fille de l’administration, laquelle est fille de
l’impôt, c’est dire tout le poids du ‘chiffre’ en démographie. Les premières
mesures de la population remontent à 3000 avant notre ère (Dominique
Tabutin, 1984 : 18). L’existence de ‘chiffres’ ‘sur la population a donné
naissance à des analyses et cette discipline est autant née de d’interrogations

291
d’ordre de Ia philosophie politique que de possibilités de répondre à des
interrogations numériques pratiques. Les premiers “démographes” ont cher-
ché à analyser les données disponibles pour effectuer des mesures ” et
certains “inventeront” la collecte en procédant à l’interview directe.
A. Deparcieux, dés le XVII ème, interrogera quelques centaines de femmes
sur leur vie génesique passée (Louis Henry, 1963). On pourrait dire que, née
du chiffre, la démographie s’en est abstraite. Cela est vrai en partie, mais
parce que l’interrogation numérique a conquis des secteurs de plus en plus
vaste de la connaissance sociale. Par contre, l’analyse quantitative reste au
cœur de cette discipline : la démographie des débuts a abouti à la création du
schéma de Lexis. Le schéma de Lexis combine, dans un espace graphique à
deux dimensions : Ie temps (en abscisses) et l’âge (en ordonnées). Son
intérêt est de présenter les individus par génération (figure page suivante).

Diagramme de Lexis
Selon la construction actuellement en usage
(élaborée par Roland Pressat
Lirée de Chrislophe Vandeschrick, 1992 : 1249)

Ages

t lsochrone

Certes, depuis que Lotka a mis au point cette présentation des don-
nées “, les méthodes d’analyse et les statistiques sont venues apporter de
grands changements à l’analyse démographique, mais on peut considérer

l9 lohn Graum utilisa les bulletins de dCcés publiés par les paroisses londoniennes pour
construire la premiére table de mortalilé.

292
que ce schéma reste le noyau de l’analyse numérique en démographie et que
cette analyse numérique reste le noyau dur de la discipline.
Il n’est pas de notre point de vue de limiter la démographie a la seule
analyse des chiffres : structure des population, entrées (naissance, immigra-
tion) et sorties (de&, émigration). Sinon, cette thèse, qui considère que la
démographie est une des disciplines des sciences sociales, n’aurait aucun
sens. D’ailleurs, la démographie est une science encore jeune et ses prati-
ciens “sortent” de spécialités universitaires très différentes : Clairin était
chimiste, Sutter était médecin, Calot, statisticien, Pison, naturaliste, Sodter,
économiste, Raulin, anthropologue.. . Mais chacun produit les considéra-
tions externes au travail purement démographique avec les outils et les
compétences qu’il manie le mieux et étend vers ses compétences person-
nelles le champ scientifique né de l’analyse démographique. C’est dire qu’en
dehors de ce noyau dur, il y a autant de manières de pratiquer la démogra-
phie qu’il y a de démographes, afortiori dans la recherche où la nature des
travaux finit par fonder une spécialité et rend illusoire l’idée qu’un cher-
cheur en vaille un autre : chaque chercheur, de par ses compétences est
‘unique’, en toute modestie s’entend.
L’intérêt de la démographie pour notre sujet est donc de nous per-
mettre de le skier en parlant essentiellement des techniques quantitatives
d’enquête en démographie. D’autres exemples, tout aussi pertinents pou-
vaient être pris, comme les enquêtes socio-économiques, mais d’autres
professionnels et praticiens nous paraissent pouvoir le faire avec plus de
compétences, comme nos collègues de l’orstom, Alfred Schwartz, socio-
économiste, OU Gérard Ancey, économiste sociologue. Contentons-nous de
parler avec le moins d’incompétence possible du sujet en choisissant nos
exemples dans ce champ scientifique de la demographie.

2o Lotka avait construit un graphique dans le sens inverse de celui utilisé aujourd’hui, plus
logique selon notre mode de pens6e ‘de gauche A droite’ (INED, 1991).

293
Chapitre 4
Les différentes dimensions des collectes quantitatives

Les collectes quantitatives sont très diversifiées, nous insistons en-


core sur le fait que ce qu’elles recueillent est centralement des données
puisque leur objectif est de pouvoir effectuer des analyses quantitatives.
Nous ne voulons pas redonner ici une classification des différentes appro-
ches (CEA-ONU, 1974 ; D. Tabutin, 1984 ; B. Matalon, 1988) remarqua-
blement traité par d’autres auteurs. Nous voudrions aider ceux qui engagent
des recherches de terrain à préciser leur problématique de collecte et à
mieux evaluer la procédure qu’ils mettront en œuvre en vue de répondre aux
problèmes qu’ils se posent, ou qu’on leur pose.

Définition d’une enquête quantitative-type

Une enquête quantitative est déterminée par l’usage d’un question-


naire parce qu’elle vise a une analyse numérique et statistique de ses résul-
tats.

Accessoirement, une seconde dimension intervient qui est que la


collecte est effectuée en général par plusieurs personnes :
II est très rare qu’une seule personne réunisse les compktences voulues
l...], et c’est pourquoi les meilleures êtudes sont presque toujours des
entreprises collectives.
(William Seltzer, I974 : 44)
Mais la nature collective n’est pas un critère déterminant: les enquêtesde
François Sodter sur Mariatang, de Daniel Benoît sur Kongoussi-Tikaré,de
Gérard Ancey au Burkina, de Jean Roch chez les Mourides au Sénégal
(1972) ou de Philippe Couty sur les circuits de commercialisationau Tchad
(1964) ont été desenquêtesindividuelles, c’est-à-direeffectuéespar un seul
et unique chercheur, parfois aidé par un agent qui était tellement lié au
chercheurqu’il est difficile de distinguer l’apport de l’un et de l’autre dans
l’élaboration de l’information collectée.Dansnotre enquêtesur Fakao, nous
étions avec Michel ‘NDiaye qui nous servait d’interprete. Avec les longs
mois de présence dans les villages de la Pointe de Sangomar, Sénégal, il
était né entre nous une profonde connivence et des relations de travail ex-
trêmement étroites, un mimétisme que ne rompit pas notre compréhension
du sérère. À cette nuance près, on peut considérer que le travail était indivi-
duel. Mais même individuel, le travail est décomposé en phases logiques
organiques. Les différents moments de la collecte sont parfaitement définis.
Certes, toutes les collectes sont décomposables, mais pas fordment décom-
posées a priori. Les enquêtes quantitatives ‘souffrent’ d’une certaine rigidi-
té. C’est leur faiblesse, mais c’est aussi leur force.
Si donc: la nature collective ou individuelle ne nous semble pas dé-
terminante, la variable définissant une enquête quantitative nous paraît être
l’usage d’un questionnaire, dont la plupart des questions ont un champ
défini de réponses, dont certaines, ou la plupart, sont des donntes (des
quantités) :
L.es données représentent les valeurs mesurées d’un paramètre et per-
mettent de connaître quantitativement une dimension arbitraire d’un
phénomène. (J. Noël, 1991 : 4)
Il s’agit de l’âge, des revenus, mais aussi de dates, de durées, de lieux.. .
Cela ne signifie pas qu’un questionnaire se limite à des données, il
recueille aussi des informations :
L’informarion est Le rksultat d’une déduction et d’un ensemble
d’indicateurs, elle est très dtflcile à quantifier.
(J. Noël, 1991 : 4)
Les informations recueillies permettent de définir ou de cadrer les unités
d’enquête, ou plus exactement les enquêtés : nom, filiation, religion, etc...
qui permettentd’analyserles données.
Nous reconnaissons volontiers que certaines enquêtes démographi-
ques ont pu être réalisées sans questionnaire fixe. Ce fut notre cas à Fakao,
pour des raisons de logistique (longues marches a pieds, poids excessif
d’exemplaires de questionnaires fixes à remplir, difficultés diverses qui
firent que nous avons utilisé un simple cahier d’écolier pour écrire car le
papier glacé et la couverture plastifiée des couvertures supportaient

295
l’humidité). Mais les questions, nous les savions par cœur, ainsi que leur
succession. Nous disposions d’un questionnaire-type pour nous rappeler ce
qui aurait pu nous tchapper, que nous examinions, avec Michel NDiaye,
avant de ‘lâcher’ la personne interviewée.
Nous proposons donc d’utiliser le terme «collecte quantitative »
pour «toute opération interrogeant d’une manière systématique un certain
nombre de personnes, avec des questions toujours identiques relevant des
réponses dans des grilles fermées, qui seront analystes selon des procédures
quantitatives (numériques et statistiques) ».
Une enquête quantitative relève des informations et des données, et
vise à obtenir une analyse des donnkes collectées. C’est cette perspective qui
les détermine et leur donne leur rigidité. C’est donc par ces deux axes qui les
fondent que nous devons les étudier :
- les données recherchées, et
- les questionnaires.
Mais avant, nous devons envisager les grands types d’enquêtes, en
utilisant celles de démographie pour ne pas nous disperser, ce qui nous fera
déjà errer malgré nous.

Les classifications possibles des enquêtes démographiques

Plusieurs axes permettent de différencier les enquêtes démographi-


ques : la complttude géographique en est un, un autre est la complétude
scientifique, un troisième sera la spécificité... Nous allons en examiner
quelques-uns sans prétendre épuiser le sujet qui est parfaitement bien expli-
cité dans l’ouvrage de Dominique Tabutin, 1984, Lu collecte des données
démographiques. Nous allons uniquement donner, ci-après, les grands axes
d’une classification des collectes démographiques. Quand on prend une
collecte empirique, on a forcément un mélange sui generis de ces différentes
dimensions.

296
Recensement et sondage, un débat

Les recensements ont paru dbs le début de la statistique de popula-


tion comme le seul moyen de savoir les chiffres. Alors que les enquêtes
«sociologiques » (ou ce qui en tenait lieu), n’ont pas t5té soumises à cette
contrainte, car l’esprit humain est construit de telle manière qu’il se fait une
opinion à partir d’informations partielles : tout un chacun trouve midi ZIsa
porte et il nous suffit de quelques informations pour en déduire nos conclu-
sions. Par contre. l’expérience commune nous montre combien nous som-
mes rapidement en désaccord dès qu’il s’agit d’évaluer quantitativement un
phénomène. On comprend donc que pour les faits de population, on ait vite
recouru aux recensements, 3 000 ans avant JC pour la Mésopotamie, 2 238
pour la Chine.. . Le recensement d’Hérode est célèbre, qui fit migrer le
couple Marie et Joseph jusqu’à son lieu d’origine au point de départ mythi-
que de notre ère 2’. On constate donc que le recensement est né avec l’État.
Les sondages ont émergé grâce aux progrès des mathématiques et ils ne sont
apparus, comme méthode scientifiquement validée, qu’au siècle dernier,
aprés quelques essais de calculs de probabilité qui cherchaient une martin-
gale gagnante aux jeux de hasard.
Le débat entre ces deux procédures est assez simple : il est financier
et qualitatif. IJn recensement demande une mobilisation d’agents en grand
nombre, dont l’encadrement est cofiteux. Cette masse d’informations et
d’agents amène une baisse de la qualité de l’observation. Pour être efficace,
un recensement doit viser la simplicité. Par la méthode des sondages, on
peut, B un coftt moindre, embaucher des agents de meilleure qualité
(formation), faciliter la logistique (transport, encadrement), donc augmenter
le nombre des questions et le champ intellectuel de la collecte. Mais des
difficultés interviennent alors. Elles portent sur la représentativité : un son-
dage ne vaut que ce que vaut la présence minimum d’une variable étudiée et

” Nos compktemces en christologie sont minces mais ce recensement se serait déroulé en


l’an 6 avant JC.
le caractère tranché des différences 22. Les formules mathématiques donnent
une fausse assurance car la collecte dans les sondages provoque des biais qui
s’amplifient dans les calculs. ,
Les avantages de la méthode des sondages, du point de vue des coûts et
de la qualité des activités de terrain, sont maintenant bien reconnus par
les spécialistes de la recherche démographique. Cependant, on perd
parfois de vue les responsabilités qui incombent à ceux qui appliquent
cette technique pour la collecte des données.
(W. Seltzer, 1974 : 43)
Et Seltzer de recommander de s’adjoindre des spécialistes en sondages,
tellement la question est difficile a résoudre.
Malgré tout ce qui est dit sur les sondages, on voit très rarement les
intervalles de confiance prksends dans les résultats.
Malgré ce problème important de l’erreur de sondage, ii est relativement
rare que les démographes en tiennent compte. Souvent les résulats sont
présentés sans intervalles de confiance, sans calculs de tesfs de signifi-
cation.. . comme s’il n’y avait aucun problème statistique.
(D. Tabutin, 1984 : J 16)
À notre connaissance, pour toutes les enquêtes dkmographiques en
Afrique francophone qui furent réalisées entre 1956 et 1966, seul le rapport
sur celle de Madagascar (publié par Francis Gendreau, 1966) présente les
intervalles de confiance. Il est vrai que l’enquête ayant 6th réalisée en 1966
par Michel Volle et le rédacteur pouvait faire confiance aux données. Celui
qui fait l’enquête est souvent réticent, psychologiquement, à diminuer la
valeur de ses données, à moins qu’il ne craigne d’ajouter, par une évaluation
mathkmatique, une erreur d’optimisme à l’erreur d’observation qu’il craint
d’avoir faite. Comme le dit Seltzer :
Manifestement, il existe une interaction très directe entre les erreurs
d’échantillonnage et les erreurs de mesure...
(Seltzer, 1974 : 44)

22C’est-&-direque si une variable est rare dans I’tchantillon elle n’est plus discriminante ;
par ailleurs, si la diffbrence entre deux sous-populations est faible la taille de I’dchantillon
croit trks vite pour les distinguer, ainsi, pour ‘mesurer’ le sex ratio il est necessaire de
posséder un échantillon de 550 000 individus pour le connaître. car c’est la diffërence entre
les effectifs qui détermine les capacids d’analyse, et non pas l’effectif global. Les sondages
en politique sont aussi assez reprtsentatifs des diffïcukés de l’estimation des paramétres :
plus les gens pensent pareil, plus la taille de l’échantillon doit croître pour les distinguer.
Ici, comme ailleurs, c’est le maillon le plus faible qui fait la force de la chaîne.

298
Une image est souvent employée pour définir l’erreur d’une enquête par
sondage : c’est l’hypoténuse d’un triangle rectangle dont un des côtés, le
plus petit, est l’erreur de sondage, l’autre, beaucoup plus grand, l’erreur
d’observation. Mais ce n’est qu’une image.
JJ ne faudrait pas en conclure que les recensements, eux, soient par-
faits. JJ y a toujours une erreur de complétude, spatiale et qualitative, les
vieillards, les enfants, les marginaux, ttant souvent l’objet d’une mauvaise
observation dans les grandes opérations, même quand elles sont menées par
un général d’intendance.

Structure et mouvement

Les enquêtes peuvent se distinguer entre celles qui visent à obtenir


l’État de la population (ou d’une situation) et donc sa structure, et celles qui
visent à déterminer le mouvement. L’idéal souvent caressé est d’obtenir les
deux, mais comme nous l’avons signalé en seconde partie, la contradiction
se fait rapidement jour entre ces deux types de données (Jacques Vaugelade,
1982 dans un article sur Les stocks et les jlux dans l’étude de la migration).
Le grand classique de 1’Ctude de la structure est le recensement, base de tout
travail de collecte en sciences sociales, même si les autres disciplines ne
demandent pas autant de finesse que la démographie pour des variables
comme I’age (mais elles vont en demander plus pour d’autres, comme le
statut socio-économique pour une enquête de main-d’œuvre). Dans une telle
problématique, l’enquête cherchera à obtenir une photographie de la popu-
lation selon plusieurs variables : lieu de résidence, lieu de naissance, sexe,
âge, filiation, statut matrimonial, profession, activité., ,) Le temps n’in-
tervient pas, sauf pour la résidence : de façon à éviter les doubles comptes et
les omissions, on va tenter de prtciser les personnes qui pourraient être
réclamées par deux, ou plus, unités d’enquête et distinguer entre population
de fait (celle qui a dormi ici, par exemple) de la population de droit (celle
qui réside ici en principe). Ce peut être les hommes mariés et polygames ou
les personnes a qui la société donne un statut résidentiel assez flou (du point

299
de vue scientifique s’entend) et qui peuvent être réclamées par leur père ou
leur conjoint (au Sénégal tant que la compensation matrimoniale - dite
souvent à tort dot quand elle l’inverse - n’est pas payee, en France parce que
le jeune vit toujours chez ses parents tout n’y dormant jamais). Mais on voit
aussi que de multiples cas particuliers se posent, véritables casse-tête des
enquêtes démographiques : les gens qui n’ont dormi nulle part, parce
qu’elles voyageaient, ou celles qui sont parties d’ici sans arriver ailleurs...,
même pour le plus simple des recensements, on voit que la démographie ne
peut se contenter de ratiociner sur des définitions exclusivement logiques et
que les normes de la société posent leur marque.

IX mouvement peut être appréhendé par des enquêtes très diverses :


enquêtes rétrospectives à passage unique (interrogation des personnes sur un
passé proche, d’au plus un an), à passages répétés (on repasse à intervalles
réguliers), par observation continue.. . Tout cet appareillage technique, plus
ou moins sophistique a été célébré, par des auteurs comme Benoit, Boute,
Cantrelle, Henry, Krotki, Quesnel, Scott, Sodter, Van de Walle, Vaugelade
et d’autres naturellement, dans diverses publications d’un grand intérêt et
dont l’ancienneté des dates ne doit pas en décourager la lecture pour
d’éventuels débutants : leurs textes restent toujours actuels et ils n’ont pas le
poli de textes ultérieurs qui font parfois penser que les questions sont réso-
lues, alors elles ne le seront jamais.

Tant dans l’organisation de la logistique que dans celle des instru-


ments, les enquêtes demandent une spécificité technique, une adéquation
instrumentale a l’objet visé qui rend difficile d’accepter I”illusion qui consi-
dère «qu’une enquête est un train et un problème est un wagon ». « Quel
wagon voulez-vous accrocher ? » avons-nous entendu demander au Sénégal.
La encore, le vieux proverbe dit vrai : qui trop embrasse mal étreint.

Enquêtes multi-objectifs

Les enquêtespeuvent être centréessur un objectif majeur, et tout le


questionnaireet l’organisation lui sont soumis,ou avoir plusieursobjectifs.

300
Le coût de certaines observations amène les concepteurs à tenter de saisir le
maximum de phénomènes. Cette tendance a bien été critiquée par William
Seltzer, et nous partageons totalement son point de vue : nous avons
l’exemple d’un recensement auquel nous avions participé et où l’âge, varia-
ble fondamentale, avait une questions (âge ou date de naissance) quand
l’activité des femmes en avait six, obligatoires pour toutes pour seulement
conclure si oui, ou non, elle avaient une activité professionnelle. La com-
plexité de la détermination de l’activité féminine, dont nous ne dénions
nullement l’importance, faisait que les enquêteurs passaient une dizaine de
minutes par femme d’âge actif alors que relever les âges de la totalité des
membres d’un ménage ne leur prenait pas cinq minutes. L’analyse avait
ensuite prouvée que les données sur l’activité féminine dépendait... de
l’enquêteur (sexe de I’enquêteur, conception du travail féminin) et des équi-
pes d’enquête (formation) et que les âges dépendaient des zones géographi-
ques : là où les gens savaient leur date de naissance, il n’y avait rien à dire,
mais pour le reste du pays, c’était n’importe quoi.
Cette conception d’imaginer une collecte « comme un train » fait des
ravages dramatiques dans les collectes et en oblitère plus d’une, On pourrait
pour employer une image que nous avons forgée pour convaincre les com-
manditaires et que nous utilisions chaque fois que nous devions
‘conseiller’ : une enquête donnée, vu les financements disponibles, la logis-
tique possible, ie niveau de recrutement et de formation, va obtenir 100
d’information. S’il y a dix questions, chacune aura un poids en qualité de
10, s’il y en a cent, de 1. . . . tout en sachant que la dégration n’est pas arith-
metique mais exponentielle. Si avec dix questions, on a un poids de 10, avec
20, on a un poids de 4, avec 30, un pojds de 2 etc., . Ceci, naturellement, est
une image, une mttaphore, qui permet d’entendre ce qui se passe : plus le
train est gros, avec la même machine pour le traîner, moins il ira vite, et ces
diminutions d’efficacité ont des seuils successifs, au dernier, le train reste à
quai.

301
Transversal et longitudinal

On peut moduler les paragraphes préctdents en parlant aussi


d’enquêtes transversales et d’enquêtes longitudinales. Nous pensons que
nous sommes de ceux qui, Blèves de Louis Henry, avons donné toute la
place qu’elle mérite à l’enquête longitudinale. D’ailleurs, cet effort se lit
également en d’autres disciplines (les travaux de Christian Valentin en
pédologie, de Morat en botanique, portent aussi la marque évidente de ce
souci : suivre une zone sous observation durant plusieurs années). Mais
comme y avons précédemment insisté (première partie), on ne doit pas
confondre étude ad hoc du mouvement qui est l’étude du mouvement par
observation directe de ce mouvement, avec la mise en Evidence du mouve-
ment par la comparaison de deux états (ce qui peut se faire avec deux recen-
sements successifs). L’étude de la dynamique de la population comme Rémy
Clairin le fit (1970-80), que l’on trouve dans les travaux de Quesnel et
Vaugelade (1975), ou les travaux d’observation suivie (Waltisperger, 1974),
et les études longitudinales s’appuyant sur des documents confrontes a des
enquêtes (Lacombe 1969) sont radicalement différents dans l’essence des
faits rapportés avec les manipulations plus ou moins hasardeuses de données
qui transforment en cascades des données d’un certain type en données d’un
autre, procédé justifié quand l’on manque d’informations et qu’il faut bien
tenter de savoir certaines choses malgré une situation défavorable en qualité
et quantité d’informations. C’est ainsi que Brass, Bourgeois-Pichat ou Clai-
rin se sont brillamment illustrés dans l’essai de transformer des données
incomplètes en données cohérentes en s’appuyant sur une cohésion, une
continuité de la matière, propre aux données biologiques telles que la démo-
graphie les manipule 23.

23 Les données démographiques “de base” sont d’ordre biologiques, nous ne disons pas
‘naturelles’, terme que nous récusons totalement. On bénbfïcie 18 aussi d’une continuité qui
permet de dire que si on a telle pyramide d’âge, on doit avoir une table de mortalité dans
une ‘fourchette’ donnke. On peut citer l’étude de la mortalité par la survie des parents
directs des personnes enquêtees. comme idée pertinente de ce genre de travaux qui permet-
tent de combler les manques d’information. Pour ces travaux et leur résumé, voir RCmy
Clairin, 1985, Contribution à l’analyse des données démographiques imparfaites des pays
africains.

302
À ce propos, on doit faire une parenthèse importante : on ne doit ré-
server le terme ‘longitudinal’ que lorsque les événements sont rapportés aux
individus qui les vivent précisément lors de la collecte et que l’observation
de l’état et celle du mouvement sont deux opérationsdifférentes, nous ne
disonspas ‘indépendantes’puisqueces deux observationssont ‘vécues’ OU
‘subies’par les mêmespersonnes.En effet, très souvent l’observation de la
personneet celle desévenementsqu’elle vit sontsaisiesen mêmetempslors
de la même opération ce qui modifie la nature statistique de l’observation
(par exemple dansune opération rétrospectivecomme celle citée de Clairin
pour l’enquête Haute-Volta de 1962, on ne saisit que les personnesayant
connu l’événement, cellesqui ne l’ont pasconnu sont absentes,et celles qui
l’ont connu mais ne sont plus là pour en parler, également).Ce biais est très
fréquent et signalépar d’autres auteurs.Cela amènedonc à bien distinguer
les enquêtesqui ne disposentque d’une seule technique d’observation de
cellesqui disposentde deux ou plus.

Les collectes disposant de plusieurs stratégies d’observation

Certainescollectes ne mettent en œuvre qu’une seuleprocédure de


collecte desfaits : par questionnaireunique à un seulpassaged’un coté de la
ligne, par l’exploitation de documents,l’enquête qualitative, le passagede
plusieurs questionnairesdifférents sur plusieurs échantillons différents et
d’autrestechniques(télédétection, cartographie..,) à l’autre bout. On a ceci
idéalement, car même un recensementd’amplitude restreinte manipule
plusieurs techniques (cartographie, questionnairesdifférents, documents
administratifs...) Mais noussommesde ceux qui pensentque pour obtenir
des donnéesdémographiques(de simplesdonnéesdemographiquespour-
rions-nousajouter), il est nécessairede rester ouvert, méthodologiquement
parlant :

de ce genre [... sur la validite des donnéesobtenues


Des incertitudes
dansle cadred’enquêtesà viséeunique...], impliquant In mesure de va-
riables ddmographiques de base, ont conduit un certain nombre de per-
sonnes ayant l’expérience du travail sur le terrain, dont moi-même, à lti
conclusion qu’il est souvent nécessaire de vérifier les informations four-

303
nies par l’enquête au moyen de données recueillies de manière indépen-
dantes et mises en parallèle, cas par cas, avec celles qui reposent sur les
estimations...
(W. Seltzer, 1974 : 29) 24
On peut aussi se référer à l’ouvrage de Theodore Caplow (1970), qui
incite explicitement à ne se priver d’aucune source, d’aucune méthode pour
assurer ses faits. Mais cela, c’est ‘avant’ et ‘apr&s’, pour la prkparation de la
collecte et l’analyse et la discussion des résultats. Ce que nous affirmons,
c’est que les enquêtes complexes, parce qu’elles visent des phénomènes
d’observation complexe, comme les enquêtes longitudinales, demandent très
souvent, pour être réalis6es, le concours d’axes divers dans la collecte. C’est
donc reconnaître que les enquêtes de grande complexid dépendent de cir-
constances particulières, comme celles de registres paroissiaux en Afrique,
celles sur le suivi de grossesses,etc.
Nous pouvons citer en exemple notre propre enquête sur Fakao,
(1970), où nous avons explicitement réalisé plusieurs enquêtes pour viser le
même objet : la mesure des grandes variables démographiques de la struc-
ture et du mouvement. Sans même aborder la question de l’usage de
l’enquête-participante, car nous vivions chez l’habitant 25, nous devons
signaler que pour la seule démographie il y avait eu : le dépouillement des
registres paroissiaux, des fichiers, celui des stutus animarum (recensement
de la population, 6tablis par le Père Berhaut, cs spj, reconstitution des fa-
milles (couplage des enfants rapportés à chaque mère), l’enquête de terrain
couplant recensement et enquête rétrospective sur les événements des douze
derniers mois, interview de chaque femme survivante en prenant comme
base la reconstitution de ses enfants baptisés ou ondoyés (et donc décédés),

24En toute logique, Seltzer parle d’une questionIdgèrement diffbrente a notre point de vue,
maisqui dans le fond est identique : pour s’assurer des données, plusieurs points de vue et
des méthodes de collectes diffkrentes sonf primordiaux (Seltzer) ; pour obtenir des données
confrontant deux ordres (par exemple structure et mouvement), il faut des données mettant
en relation des données appartenant à deux collectes fond6es diffkremment en termes
thtoriques.
2s Nous vivions bien naturellement dans la famille de Michel NDiaye pour l’étude de terrain
de Fakao même, mais pour le village de Diahanor et celui de Ngallu, nous avions transfëré
nos pénates dans ces villages meme, connus B l’avance et oh nous n’avions pas eu de
difficultés à obtenir une habitation au sein d’unfulang, concession de m6nage au sein d’un
abind, concession ou famille thugie.

304
interviews spécifiques pour les femmes décédées en interrogeant la parenté
et les voisines, retour sur les documents (cas des enfants dont on n’arrivait
pas à déterminer la mère aux seules mention des documents) et enfin, cons-
titution de la généalogie (qui nous a permis de constater le biais de notre
enquête malgré le soin que nous avions pris : les femmes définitivement
stériles avaient quitté le village après plusieurs mariages infructueux). Par
ailleurs, nous avions réalise le plan des villages, en partant de photographies
aériennes, l’étude des conditions économiques et sociales, en particulier sur
la migration -détermination de la résidence -, interview des hommes
- exposition aux risques de grossesse des épouses - 26 a leur retour de cam-
pagne, terme désignant au Sénégal les migrations temporaires de travail
(périodicité annuelle d’une saison). . . Cela pour la seule demographie et en
dehors des autres recherches plus anthropologiques sur le système de pa-
renté, le travail, les cultes, les traditions, etc., toute la panoplie du ‘parfait
petit ethnographe’ en quelque sorte. Toute cette collecte, extrêmement riche,
n’avait pour but que de nous assurer de la qualité de nos données démogra-
phiques, qualité jamais totale, presentant encore des défauts - dus en parti-
culier que nous avions dQ inventer la méthode en l’appliquant -, mais il y a
quelque imprudence à croire que l’on peut arriver à @IIJ saisir du réel. La
vraie question est d’effectuer les recherches de précision avec soin, et
d’arrêter quand, par rapport au sens global de l’enquête, on en arrive à des
gains marginaux (et donc prohibitifs comparés aux cottts moyens de
l’enquête elle-même). Cette question doit être abordée ici, car elle pose le
problème très général de ces enquêtes qui n’en finissent jamais, parce que
l’on n’arrive pas à trancher entre des informations contradictoires, ou parce
qu’on n’arrive pas à décider d’arrêter un terrain, car il manque toujours
‘quelque chose’.

26Nous avionsmême repris la fiche de fëcondite des épouses en interrogeant les hommes,
signalonsque quelques-uns avaient une meilleure connaissance de la vie genésique de leurs
épouses qu’elles-mêmes. Leur appui avait Cte précieux pour distinguer les morts-nés des nés
vivants. Nous avions pu ainsi également préciser les cas de longue infécondite pour
s’assurer qu’elles n’avaient pas pour origine un évitement entre époux ou une absence du
mari, ou toute autre raison d’ordre relationnelle dans le couple.

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Observation sur les informations supplémentaires
Toute personne qui a le sens et l’expérience de l’enquête et du terrain
sait bien qu’il arrive un moment où le