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FIGURES DU SAVOIR

Collection
dirigée
par
Richard Z,°ehen
Dans la même collection

1. lean Michel Salanskis, Heidegger.


2. Richard Beardsworth, Nietzsche.
3. Patrick Landman, Freud.
4. Michel Paty, Einstein.
5. André Scala, Spinoza.
6. Charles Le Blanc, Kierkegaard.
7. Michel Paty, D'Alembert.
8. Gérard Haddad, Maïmonide.
9. Alberto Gualandi, Deleuze.
10. lean-Michel Salanskis, Husserl.
Il. Alain Vanier, Lacan.
12. Jean Lassègue, Turing.
13. Charles Lenay, Darwin.
14. Patrice Canivez, Weil.
15. François Schmitz, Wittgenstein.
16. Pierre Billouet, Foucault.
17. Alberto Gualandi, Lyotard.
18. Laurent Fedi, Comte.
19. Benoît Timmermans, Hegel
20. Jean-Pierre Belna, Cantor.
21. Denis Lamour, Flavius Josèphe.
22. Ali Benmakhlouf, Averroès.
ALAIN VANIER

LACAN

2e édition revue et corrigée

LES BELLE S LETTRE S

2 000
Ibus droits de traductio/), de reproductio/) et d'adaptation
réservés pour tous les pays
1 e édi tio/) 1998
© 2000, Société d'édition les Bel/es Lettres
95, bd Ra spa il 75006 Paris.

ISBN: 2 251 76013 X


Repères chronologiques

1900 : date de publication de L'interprétation des rêves


(Die Traumdeutung) de Sigmund Freud, parue en
novembre 1 899.
1 901 naissance le 1 3 avril à Paris de Jacques-Marie,
É mile Lacan, fil s d ' Alfred Lacan et d' Ém i l ie
B audry.
1903 naissance de Magdeleine-Marie, Emmanuelle,
Lacan.
1 907 naissance de Marc-Marie Lacan.
1 915 première édition du Cours de linguistique géné­
rale de Ferdinand de S aussure par Charles Bailly et
Albert Sechehaye.
1927 parution de Être et Temps de Martin Heidegger.
1 932 thèse de doctorat en Médecine, De la psychose
paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité.
Au cours de ces années, Lacan fréquente les surréa­
listes, s' initie à la psychiatrie avec Henri Claude et
surtout Gaëtan Gatian de Clérambault, suit les cours
d'Alexandre Koyré et d ' Alexandre Kojève, égale­
ment suivis par Raymond Aron, Raymond Queneau
et Georges Bataille. Il commence cette même année,
une analyse avec Rudolph Loewenstein.
8 LACAN

1934: mariage avec Marie-Louise Blondin à Paris. Trois


enfants naîtront de ce mariage Caroline ( 1 937-
1973), Thibaut (1939), Sibyl le (1940).
1 936 communication sur le stade du miroir au congrès
de l 'A ss o c iatio n Psychanalytique In te rna tio n ale à
Marienbad.
1938 pu bli ca ti on d ' un article sur la famille dans
l'Encyclopédie Française dirigée par Anatole de
Monzie.
1 947 parution de Le s structures élémentaires de la
parenté de Claude Lévi-Strauss.
1 953 le 16 j uin, à la suite d ' un conflit portant sur la
création d ' un insti tut pour la formation des prati­
ciens, D. Lagache, J. Favez-Boutonier, F. Dolto, B .
Reverchon-Jouve, puis J . Lacan démissionnent d e la
Société Psychanalytique de Paris, fondent l a Société
Française de Psychanalyse e t se retrouvent hors de
l 'Association Internationale de Psychanalyse.
Mariage avec Syl v i a Maklès, divorcée de Georges
Bataille. Judith, fille de Jacques Lacan et Sylvia
Maklès, est née en 1941.
En juillet, conférence '
« Le Symbolique, l 'Imaginaire
et le Réel ».
En septembre, « Fonction et champ de la parole et du
langage en psychanalyse » .
L e séminaire proprement d i t commence à l' automne
1953 (des réunions de travail régulières se tenaient
chez Lacan auparavant).
1955 rencontre avec Martin Heidegger. Lacan traduira
« Logos » l'année suivante.
1 963-64 scission de l a Société Française de
Psychanalyse après des tentatives de négociation
pour réintégrer l 'A ssociation Internationale de
Psychanalyse. Deux associations en sont issues
l 'Association Psychanalytique de France, qui rej oint
l 'Association Internationale de Psychanalyse, et l'É­
cole Freudienne de Paris - d'abord dénommée
REPÈRES CHRONOLOGIQUES 9
École Française de Psychanalyse fondée par
Jacques Lacan.
Le séminaire Les Noms-du-Père n ' a qu'une
séance, le 20 novembre 1 963. Lacan quitte Sainte­
Anne où se tenait j usque-là son enseignement pour
l' É cole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, où il
commence, en j anvier 1 964, son onzième séminaire
intitulé Les quatre concepts fondamentaux de la psy­
chanalyse.
1 966 paru tion des Écrits (regroupant 34 articles et
conférences) au Seuil dans la collection que dirige
Lacan « Le Champ Freudien », inaugurée en 1 964
par la publication du livre de Maud Mannoni,
L 'enfant arriéré et sa mère.
1967 « Proposition du 9 octobre 1 967 sur le psychana­
lyste de l' École » qui instaure la procédure de la
passe (mise en place par Lacan pour « inte rroger le
passage de l' analysant à l ' analyste ») à l 'EFP.
1 969 contestant la p rocédure de la passe, P. Aulagnier,
F. Perrier, 1.- P. Valabrega et quelques autres qu i tte n t
l 'École Freudienne de Paris et fondent
l'Organisation Psychanalytique de Langue
Française ou Quatrième Groupe.
Touj ours dans le cadre de l'École Pratique des
Hautes É tudes, le séminaire de Lacan se poursuit
dans le grand amphithéâtre de la Faculté de Droit ,
place du Panthéon. Le séminaire de l 'année 1969-70,
« L' Envers de la psychan a lyse », s'y tiendra ; s'y
tiendront aussi les séminaires qui suivront j usqu' à la
fin de l 'enseignement de Lacan.
Fondation du Département de Ps y chanal y se à
l ' Université de Paris VIII-Vincennes par S . Leclaire.
J.- A. Miller en deviendra ultérieurement le directeur.
1 973 paru t ion du premier volume du Séminaire aux
éditions du Seuil , Les quatre concepts fondamentaux
de la psychanalyse, dont le texte est établi par 1.- A.
Miller.
10 LACAN
1980 une l ettre datée du 5 jan v i e r signée par Lacan,
,

annonce la dissolution de l 'École Freudienne de


Paris.
1981 mort de Jacques Lacan le 9 septembre à Paris. Il
est enterré à Guitrancourt da n s les Yvelines.
Introduction

Qui était Lacan ? Un des grands-penseurs-de-notre­


époque, lui qui considérait la pensée comme une mala­
die? Un « psy » qui nous aurait permis de mieux com
prendre notre prochain et nous-même, lui qui recom­
mandait au psychanalyste de ne pas chercher à com­
prendre, et voyait dans la tentation de le faire, une mani­
festation de la résistance du praticien? Un idéologue,
sinon un gourou, entraînant à sa suite une jeunesse fas­
cinée, à qui il aurait évité de sombrer dans le terrorisme
qui flamba après Mai 68 dans des pays voisins ? Un
charlatan abusant les foules en usant d ' une façon illicite
des énoncés de la science, en manipulant d ' une façon
peu académique la tradition philosophique? Un surréa­
liste égaré dans la pensée sérieuse ? Une figure dérou­
tante, assurément, n ' occupant jamais la place à laquelle
on voulait l ' assigner que l 'on se reconnût parmi ceux qui
le vilipendaient, ou parmi ses adorateurs. Celui qui
déroute et vous entraîne sur des chemins ignorés, qui
pourtant ne sont q u ' à vous, tout en en recoupant
d' autres, n' est-ce pas le psychanalyste en action? Et
Lacan l ' a incarné sans concession.
Le lecteur ne trouvera pas ici une explication, voire
une clef du personnage Lacan. Pas de Rosebud* à espé-
* Mot prononcé par Charles Faster Kane, expirant, au début du
film d'Orsan Welles, Citizen Kane (/94/). Le spectateur apprendra
que c'est la marque du traineau laissé derrière lui par le petit Charles
quand on l'arrache à son enfance pour en faire un apprenti potentat;
les protagonistes du film qui recherchent la clef. justement, de ce mol,
n'en sauront rien. (NdE).
12 LACAN

rer, nous ne y sommes même pas essayé. Que son œuvre,


maintenant que la fascination qu'a pu exercer sa person­
ne s'éloigne, intéresse de nombreux champs de la cultu­
re, de la philosophie à la critique littéraire, la sociologie,
etc. est incontestable, mais nous avons voulu, ici, dans ce
bref ouvrage de présentation, en suivant le fil, sans doute
discutable, de questions qui nous retiennent particulière­
ment en ce moment, montrer que c ' est à la psychanalyse
en premier lieu qu' il revient d'assumer et de répondre
des questions qu' il a ouvertes et réouvertes après Freud,
et de la part q u i l l aisse encore à circonscrire.
'

« Je suis celui qui a lu Freud» déclarait Lacan à


Pierre Daix en 1 966, lors de la parution des Écrits. Il
pouvait l ' affirmer à plus d ' un titre. Il est celui qui a
conduit les analystes à retourner au texte freudien,
oublié derrière des travaux qui prétendaient le prolonger
en l ' annulant. Ce faisant, ils évacuaient ce avec quoi le
psychanalyste a affaire dans sa pratique, mais à son insu,
et que Lacan a cherché à dégager en lisant Freud comme
Freud lisait les rêves ou les formations de l'inconscient
- ces trébuchements de la vie quotidienne que sont le
lapsus, l ' oubli, les actes manqués - questionnant ce désir
du découvreur de l ' inconscient, désir énigmatique, resté
obscur et dont quelque chose n ' a cessé de se transmettre
depuis l' origine. Mais, de là, il a fait plus, il a réinventé
la psychanalyse pour les générations de l' après-guerre,
car, qui pratique l ' analyse aujourd ' hui peut difficilement
se passer de Lacan, même s ' il ne veut pas en passer par
la l ecture de son œuvre . . .
Qu' est-ce que la psychanalyse et quels sont les prin­
cipes de son pouvoir ? Telle pourrait être la. question
poursuivie Lacan tout au long de son enseignement. Est­
ce une variété récente de psychothérapie comme il en a
toujours existé, un avatar de la suggestion, de la pensée
magique ou du chamanisme ? La figure de l ' analyste
réédite-t-elle une position connue, celle du guérisseur,
INTRODUCTION 13
du médeci n d'avant la sc i e n ce m oderne, du ph i losophe
a n tique ? Ou bien la psychanalyse est-elle une i n ve n tion
sans précédent, liée aux bouleversements culturels de
la modernité, et, en part icu l i er, à l 'émergence de la
science, ce qui co n stitue la thèse de Lacan ? Le repé­
rage de son statut dans le champ des connaissances
co n tempo rai n e s - ce qu a tenté Lacan - n ' est pas sans
'

conséquence sur sa pratique et son orientation. Le pro­


blème est alors, comment en rendre compte ?
La psychanalyse rencontre régulièrement des résis­
tances qui sont aussi des difficultés internes qu' elle n 'est
pas sans susciter. Freud, le premier, y fut co n fro n té dans
les années vingt, ce qui le conduisit à refo ndre les énon­
cés théorique s de la première période. Les années cin­
quante et le succès d' une certaine psychanalyse made in
U.S.A., sa diffusion, eurent les mêmes effets et il fallut
1' « i nouï» de l'enseignement de Lacan pour rouvrir
l' expérience. Ainsi, la psychanalyse doit-elle s'inventer
avec les m ots, et à travers le s e nj eu x h istoriques du
mome n t où e lle se pratique. Car « celui qui ne peut
rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque »1
devra renoncer à l' exerce r : tel est le conseil que donnait
Lacan au futur p s ychanalyste.
Notre modernité montre bien l ' urgence toujours
renouvelée de cette tâche de civilisation qui est celle de
la psychanalyse, ses enjeux ne se résumant pas à un
« comment guérir ? » ce qui, pour autant, ne rend pas
-

cette dimension subalterne comme en témoignent cer­


taines des dernières i n te rrogat i ons de Lacan2.
Par les commentaires, voire la subversion qu'elle
apporte aux autres d i scours et discipli n e s - auxquels elle
emprunte beaucoup l ' œuvre de Lacan intéresse aussi
-

le non analyste. L' ambition de ce petit livre est d' ouvrir


quelques voies d' accès en suivant certains concepts qui
1. J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psy
chanalyse », in Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321 .
2. Voir infra chap. V.
14 LACAN

se retrouvent, régul ièrement repris et remaniés, tout au


long d'un chemin qui fut celui de Lacan et qui est, me
semble-t-il, le mouvement même d' une analyse.

Guy Lérès e t Richard Zrelzen ont bien voulu relire ce texte,


et je les remercie pour leurs indications et leurs remarques qui
m'ont été particulièrement utiles. Mes remerciements vont
aussi à Clara Kunde pour l 'é tablissement du manuscrit.
1

Jalons

1953 : rupture avec l'Institution et introduction de


nouveaux concepts

L' année 1 953 fut une année décisive dans l ' histoire
du mouvement psychanalytique fran ç ais et pour l'ensei­
gnement de Jacques Lacan.
La Société Psychanalytique de Paris, fondée en
1 926 par René Laforgue, M arie B onaparte, Édouard
Pichon, Rudolph Loewenstein (qui sera l ' analyste de
Lacan), Eugènie Sokolnicka, et quelques autres, seule
association psychanalytique en France, membre de
l 'International Pyschoanalytical A ssociation (IPA),
elle-même fondée en 1 9 1 0 par Freud et Ferenczi lors
d ' un Congrès à Nuremberg, voit certains de ses
membres s' affronter à propos de la création d'un institut
de psychanalyse destiné à la formation des praticiens .

Le con fl it aboutit à la démission, le 1 6 juin 1 953, de


Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonnier, Françoise
Dolto et B l anche Reverchon-Jouve. Jacques Lacan, pré­
sident en exercice de la Société (dont il est membre
depuis 1 934) les rejoint. Sans le savoir, les démission-
16 LACAN

naires se sont mis hors de l ' IPA. Ils fondent alors la


Société française de psychanalyse. À la SPP demeurent
notamment M arie Bonaparte, Maurice Bouvet, Sacha
Nacht. Cette première scission ne sera pas la dernièreI.
Lacan est déjà l'au teur de plusieurs articles, dans les­
quels il a introduit des notions nouvelles comme le
« stade du miroir »2. Mais ce qu'il propose, à l'été 1 953,

va subvertir la psychanalyse de son époque et ouvrir l a


voie d e ses avancées et travaux ultérieurs.
Deux textes peuvent être considérés comme décisifs
à cet égard d 'une part la conférence prononcée dans la
nouvelle soc iété, le 8 juillet 1 953, intitulée Le
Symbolique, l ' Imaginaire et le Réel » , et, d' autre part, le
rapport au Congrès de Rome, « Fonction et champ de la
parole et du langage en psychanalyse »3, en septembre
1 953.

Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel

Dans cette conférence, Lacan introduit trois


re gistres qui,avance-t-il, sont bien les registres essen­
tiels de la réalité humaine » le Symbolique, l'Ima­
ginaire et le Rée l4• L'exploration des champs que recou­
vrent ces registres sera l'entreprise de Lacan.
On peut, après-coup, remarquer que c'est l'Imagi­
naire qui avait été j usque-là l ' objet de sa recherche.

1. Cf. E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, t. 1


(1982) ; t. II ( 1 986), Paris, Fayard, 1 994.
2. Voir infra chap. II.
3. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psy­
chanalyse », op. dt.
4. Le Symbolique renvoie à la fois au langage et à la fonction
comprise par Claude Lévi Srauss comme organisant l'échange à l'in­
térie ur des groupes sociaux; l'Imaginaire désigne le rapport à l'image
du semblable et au « corps propre» ; le Réel, à distinguer de la réali­
té, est un effet du Symbolique : ce que le Symbolique expulse en s'ins
taurant. Ces définitions anticipent sur ce que Lacan propose en 1953.
Elles seront développées et précisées dans la suite de l'ouvrage.
JALONS 17

Le trav a il sur le narcissisme avec l' abord des psy­


choses et le stade du miroir av ait pour but d'introduire
un peu de clarté dans ce domaine et de redon n er une
assise à l ' instance du Moi qui avait pris un sens et une
p l ace tout à fait par ti c uli ers dans la p e n sée an alyti qu e de
l époq u e s .
'

Avec ces trois registres, il s ' ag i ss ait, en s ituant de


façon plus préci se les différentes instances introduites
par Freud6, de combattre ce que Lac an tenait pour des
dé viatio n s (venues d'outre-Atlantique) qu i conduisaient
la psychanalyse de l'après-guerre à s ' ori e nter vers une
pratique visant à l ' ad aptat i o n du suj e t à son environne­
ment et au ren force m ent du Moi.
La méthode, s o u lig né e dans cette conférence, était
ceBe d'un retour aux textes freudiens, qui faisaie n t l' ob­
jet d ' un séminaire que Lacan tenait déjà depuis deux
ans. Cette volonté de retour aux textes freudiens était
aussi volon té de mettre en cause la représentation cou­
rante d ' u n e psychal} aly se co mp arab l e au x d i scipline s
scientifiques? Un fo nd ateur dont on retiendrait q uelques
avancées essentielles, puis des vagues successives de
chercheurs prolongeant et développant le travail du
pi o nnier, vers lequel on n'a pas à revenir p our i nterroger
sa d is c ip line. Ainsi, un p hysi c ien d ' aujou rd ' h ui n ' a pas
besoin, pour sa recherc he , de relire Newton dans le
texte. Cette c ri tique, par Lacan, d'un certain sc ie n tisme
qui avait cours dans les milieux analytiques, est une pre­
mière question posée au statut de la psychanalyse d ans
le champ des s avo i rs c onst i tué s .
Les premières années du séminaire de Lacan por­
taient sur les grands te xte s de la c l in ique freud i en n e ( par

5. Voir chapitre II.


6. Voir infra p. 32 n. 3.
7. Ce qui constitue un paradoxe apparent puisque l'ambition de
Lacan. dans cette première période, est de donner à la psychana lyse le
statut d'une science, la linguistique structurale jouant pour elle le rôle
des mathématiques pour la physique.
18 LACAN

exemple l' Homme aux Loups8) . Ce choix va dans le sens


de ce que L acan affirme dès le début de sa conférence de
1953, à savoir que la théorie ct la tech n i que en psycha­
nalyse ne sont q u ' une seule et même chose. En effet, il
n'y a pas, selon lui, de différence entre théorie et pra­
tique en psychanalyse : celle-ci est une praxis, ou mieux,
u n e méthode. D'où la difficulté à situer la psychanalyse
parmi les co nn aiss a nc es existantes, car on n ' y tr o uv e ni
l'applica tion pratique d'une théorie, ni un protocole
expérimental reproductible à l' identique. En effet, dans
le cadre de la cure, c ' est une aventure à chaque fo is s i n­
gulière qui se j oue. Ni science expérimentale, ni pratique
i nitiatiq ue il y a que lque chose d ' inclassable dans le
statut de l a psychanalyse, qu'il convient de maintenir
comme tel , soutient Lacan. L' une de ses interrogations
constantes concernera ce problème. Si la psychanalyse a
quelque chose à voir avec l ' expérience, ce n'est pas
selon le sens que la science donne à ce terme, mais au
sens le plus radical et le plus singulier. Ainsi Lacan
pourra donner cette quasi-définition « la psychanalyse
[est] le traitement qu 'on attend d 'un psychanalyste »9
Le Réel est, à cette époque, défini comme la part qui
nous échappe. Part qui, si elle n 'échappait pas à Freud,
restait hors de sa prise et de sa portée. C' est l' introduc­
tion du Symbolique qui remanie et fonde les deux autres
concepts. L' accent est mis sur ce registre-là en 1 953
pour rendre compte de « l'efficacité de cette expérience
qui se passe tout entière en paroles ».
Lacan souligne que c ' est l 'Imaginaire qui app araît
en premier lieu dans la pratique analytique, surtout lors­
qu ' on oublie que toute la cure est d' abord et avant tout

8. Cf. S . Fre ud, « Extrait de l'histoire d' une névrose infantile


(L'Homme aux Loups») (I918b), trad. M . Bonaparte et R.
Loewenstein, in Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1954.
9 . J. Lacan, « Situation de la psychanalyse et formation d u psy­
chanalyste en 1956» in Écrits, op. cir., 1966, p. 460.
JALONS 19

une expérience de parole. Tout ce qui est de l 'ordre de la


captation, de l'illusion, des modes de satisfaction du
sujet sont d'emblée appréhendés dans le registre de
l 'Imaginaire. Lacan fait référence à l ' éthologie, au com­
p ortem e n t animal qui va de la parade au combat, pour
illustrer ce qu'est proprement l ' Imaginaire, avec la fonc­
tion du signe donné à voir à l'autre. La sexualité est ém i ­
nemment tributaire de ce registre. Or, ces éléments ima­
ginaires peuvent avoir une dimension symbolique, et
c'est dans c e registre qu'il faut les repérer pour po uvo i r
les analyser. En effet, ce qui est imaginaire ne se
confond pas avec ce qui est analysable. Sur ce plan,
Freud en a fourni l'exemple manifeste avec le rêve, dont
les images doivent être lues comme un rébus pour pou­
voir être déchiffrées, comme il le démontre au chapitre
VI de l'Interprétation des rêves. Si on s' arrête à leur
valeur d'images, si on se laisse capter par elles, on ne
peut pas les analyser. La dimension symbolique doit être
prise en compte car ce qui est en jeu est « la structure
même du langage ». En conséquence le symptôme se
voit défini comme une parole bâil lonnée qu' i l s ' agit de
dél ivrer.
Cette référence à la parole paraît s' imposer comme
une nécessité, provenant de l ' avancée des travaux de
Lacan et des impasses qu' il rencontre. En effet, comme
nous le verrons plus loin, la seule relation imaginaire,
c ' est-à-dire le rapport du sujet à son image dans le
m iroir et au semblable, conduit à une difficulté propre à
la dimension narcissique. Cette capture conduit à une
situation mortifère du type ou l'un ou l ' autre. Pour que
le lien social soit simplement possible, il faut concevoir
un autre terme, qui ne laisse pas le sujet dans une rela­
tion strictement en miroir à un semblable. Ce qui arrive,
dans le mythe, à Narcisse se noyant pour rejoindre sa
propre image, indique assez la limite du modèle. Cet élé­
ment médiateur, cette dimension tierce, qui sort le sujet
de J' impasse imagin aire, c' est la parole et le langage. La
20 LACAN

parole, affinne Lacan dès juillet 1 953, a une fonction de


médiation, et cette médiation « change les deux parte­
naires en présence » . Mais la parole n' es t pas simp le­
ment une émission sonore ; c'est quelque chose qui va
au-delà, c'est une action» comme par exemple la
parole donnée. Cette parole est ce q u i « pennet entre
deux hommes de transcender la relation agressive fon­
damentale au mirage du semblable », et de p lus , c ette
p arole devient constitutive de « la réalité elle-même ».

Le discours de Rome
Ce textelO est un véritable manifes te 'p lusi eurs fois
remani é jus qu' à sa publication dans les Ecrits où nous
pouvons le lire auj ourd' hui. Lacan y avance un certain
nombre de notions fondamentales pour l a suite de son
enseignement . L' accent est mis sur les premi ers textes
freudiens, en particulier sur L'Interprétation des rêves,
La psychopathologie de la vie quotidienne et Le mot
d 'esprit et sa relation à l 'inconscient, qui délimitent la
première topique freudienne. Parole et langage son t au
fondement des premières élaborations de Freud : c ' est la
leçon que tire Lacan de ces textes que l 'on a pu app eler
« linguis ti ques ».
Le rapport de Rome commence par une critique de
ce que Lacan tient pour des déviations de la psyc h a n a­
lyse. Les textes de Lacan à cette épo q u e sont très sou­
vent polémiques et mettent en cause une pratique qui
s ' est infléchie « vers l'adaptation de l 'individu à l 'en­
tourage social ». Dans cette perspective, l'imaginaire
app araît comme ce qui, dans l'analyse, doit être «assé­
ché » par le moyen de la parole et de sa fonction de sym­
bolisation .

1 O. J. Lacan, « Fonction et champ de la parole en psychanalyse »,


op. cil., pp. 237 322.
JALONS 21

«L 'art de l 'analyste doit être de suspendre les cer­


titudes du sujet, jusqu 'à ce que s'en consument les der­
niers mirages. Et c 'est dans le discours que doit se
scander leur résolution

Le proj et de Lacan dans ces années-là, on l ' a indi­


q ué , est de donner à la ps ych analy se le statut d' une
science. Pour cela, il s'appuie essentiellement s ur deux
références qui se rejoignent la li nguisti que structurale
te l le q u ' elle a été p rop o s ée par Ferdinand de Saussure au
début du siècle et les travaux anthropologiques de
Claude Lévi-Strauss sur les structures élémentaires de la
parenté que L ac an a lus en 1 9491 1 •
La thèse de Lé v i Strauss prend appui sur la théorie
-

freudienne de l'universalité de l'interdit de l inceste qui


'

constitue la limite e ntre Nature et Culture. Cet in terdit a


pour fonction de prescrire l' exogamie, le mari age hors
du groupe de référence, c'est-à-dire d' instaurer une loi
d'échange où Lévi-Strauss voit l e fo n dement même du
social. Ainsi la loi symbo l ique est ce q u i organise les
échanges sociau x en déterminant, en fonction des inter­
dits, des modes de circulation. L'ordre du langage inclut
et représente cette Loi Pour un homme donné, l 'en­
.

semble des femmes sera p artagé entre celles qui sont


interdites et celles qui sont permi ses Ce partage fait par­
.

tie de la langue qui dis tingue dans cet ensemble la mère,


la sœur, l' épouse, etc. Ce q ui permet à Lacan d' affir­
mer la loi de l'homme est la loi du langage. M a is , d'où
vient-elle ? Qui la transmet ?
Un « père », répond Lacan, q ui a tenté de m on trer
que l'œuvre de Freud pouv ait se l ire comme une tenta­
tive de réponse à u ne question qui la parcourt de bout en
bout qu' est-ce qu' un père ?
Il est vrai que Freud commence avec une première
figure du père qui est celle d'un séd ucteur C'est ensuite
.

d'un d éplac eme nt de la figure du père vers le fantasm e

Il. Pour Saussure, voir infra chap. III.


22 LACAN

et l 'Œdipe que n aît la psychanalyse. Totem et Tabou,


Psychologie des foules et analyse du moi, j usqu' à
L'Homme Moise e t la religion monothéiste, sont autant
de repri ses de cette question 12. Puisque la loi fondamen­
tale - celle de l' interdit de l ' inceste - est transmise par
un père, qui la tient lui-même du sien, qui la tient lui­
même du sien et ainsi de suite, « c 'est dans le nom du
père qu 'il nousfaut reconnaître le support de lafonction
symbolique qui, depuis l 'orée des temps historiques,
identifie sa personne à la figure de la loi ».
Cette dimension symbolique de « la fonction pater­
nelle » est toujours présente au delà des relations réelles
et imaginaires que le sujet peut avoir avec son père. Dès
lors, la parole et le langage ont une fonction qui va bien
au-delà de l ' information.
On notera au passage que Lacan insiste dès le rap­
port de Rome sur cette dimension de l 'expérience con­
cernant la psychanalysel3 et le statut qu'y a le savoir.
Freud soulignait que chaque analyse doit s 'engager sans
préj ugés, c ' est-à-dire sans tenir compte des connais­
sances constituées jusque-là. Et Lacan, parlant de la
découverte « prométhéenne» de Freud, rappelle, dans
son introduction, que celle-ci « n 'est pas moins pré­
sente dans chaque expérience humblement conduite par
l'un des ouvriers formés à son école ».
La parole et le langage, avec l 'ordre symbolique,
sont donc mis en avant pour critiquer ce qu' il appelle
une déviation de la psychanalyse. Celle-ci consiste à
mettre l ' accent sur l'imaginaire, sur la relation à un objet
que le mouvement du développement devrait conduire,

1 2. Voir Freud et Moïse: écritures du père, 1 . B. Lemérer, Les


deux Moïse de Freud (19/4 /939), 2. S. Rabinovitch, Écritures du
meurtre, 3. F. Balmes, Le nom, la loi, la voix, Toulouse Érès, 1 997.
1 3 . Ce qui va dans le sens de Freud, pour qui aucun enseignement
théorique ne forme à la psychanalyse, seule l'expérience de la cure,
l'analyse, peut donner celle conviction, celle croyance qu'il y a de l'in
conscient.
JALONS 23

dès lors que la cure rectifie ce qui, s' étant fixé à une
étape, aurait dû être dépassé dans l 'histoire du sujet, à
une adéquation de la relation d u sujet à l 'objet. Elle
inclut une vision symétrique de la position de l ' ana­
lyste et de l'analysé, avec une insistance mise sur le
contre-transfertI4, ce qui induit une conception symé­
trique, duelle, de la relation analytique. La personne de
l 'analyste devient alors l ' étalon de la cure, figure i déali­
sée, incarnation d ' un Moi fort auquel le patient est
amené à s' identifier à la fin du traitement.
Pour Lacan, ce fourvoiement t i e nt à la « tentation
qui se présente à l 'analyste d'abandonner le fondement
de la parole ». Concernant les modalités techniques de
la cure qu' une telle « théorie » promeut, il y critique un
« formalisme poussé jusqu 'au cérémonial »15. Le rap-
1 4. Le tran ifert est l'élément fondamental de la cure analytique,
caractérisant la relation de l'analysant à l'analyste. Il constitue un pro­
cessus d'actualisation des désirs inconscients un affect se déplace
d'une représentation à une autre et la personne de l'analyste peut en être
l'objet, prenant la place de l'une des figures impliquées dans le com
plexe d'Œdipe. En effet, le sujet est amené à répéter dans sa vie et dans
l'analyse de nouvelles éditions de tendances, de fantasmes, dont la pre
mière édition infantile a été refoulée. Laean pourra dire que le transfert
est « la mise en acte de l'inconscient ». Il est à la fois le moteur de la
cure et, sur son versant imaginaire, une résistance. Il met en jeu des
représentations des signifiants mais aussi la dimension d'un Réel
qui rend insuffisant le ternie de contre transfert (désignant les divers
effets du discours du patient sur l'analyste) pour repérer ce qui se passe
dans la cure. La paire transfert/contre transfert induit une conception
symétrique, trop imaginaire, du lien entre analysant et analyste.
1 5 . Lacan a apporté des modifications à la technique analytique,
notamment en ce qui concerne la durée des séances. Des standards
avaient été édictés par l'Association Internationale qui fixaient la
durée de la séance aux alentours de 45 50 minutes. Lacan a introduit
la notion de ponctuation et la séance à durée variable. La durée de la
séance se raccourcira au fur et à mesure que les années passeront et la
reprise systématique de séances courtes par certains de ses élèves a
créé un nouveau standard tout aussi discutable. Mais le principe est
cohérent avec ce que Lacan avance concernant le Symbolique. Toute
émission de parole, toute communication langagière, suppose un
double m ouvement d'anticipation et de rétroaction. Anticipation, car le
24 LACAN

procher des rites religieux comme il le fait, ouvre la


question non seulement du statut de la fonction pater­
nel1e tel1e qu' il va la relever en insistant sur son statut de
clé de voûte de la psychanalyse, mais aussi de son des­
tin à la fin de l 'analyse, ou comment « faire » avec l a
fonction paternel1e ? Cette orientation, qui vise la
recherche de patterns de comportements, objectivant les
relations humaines, se fait au prix d ' une « éclipse » de
notions fondamentales que sont l ' inconscient, la sexua­
lité, mais aussi le sujet.
À cela, Lacan oppose la parole. La parole qui appel­
le une réponse car il n'y a pas de parole sans A utre. Et,
donnant une portée nouvelle à l ' évidence que la langue
dite maternelle, nous la tenons d ' un Autre, primordial, à
partir duquel nous avons pu parler et au lieu duquel nous
nous sommes constitués, Lacan peut avancer que « l'in­
conscient du sujet [est] le discours de l 'au tre
Plusieurs définitions de l ' inconscient émaillent ce texte.
On pourra en particulier retenir :
« L'inconscient est une partie du d iscou rs concret
en tant que transindividuel, qui fait défaut à la dispo­
sition du sujet pour rétablir la continuité de son dis­
cours conscient. ,,16

C'est, ajoute Lacan, « le chapitre censuré », dont la


place est « marqué(e) par un blanc ou occupé(e) par un
mensonge » . Censuré, mais pas effacé déplacé et tra­
vesti. Il peut être retrouvé car il s'est inscrit ailleurs:
dans les comportements chez l 'obsessionnel, à même le
corps chez l ' hystérique, par exemple dans les souve-

sujet qui parIe anticipe sur ce qu'il va dire pour agencer les termes qui
constituent l 'énoncé q u ' i l prod uit, rétroaction, car le sens n'est donné
qu'avec le point final de la phrase, avec la scansion. Cette ponctuation
terminale, qui peut, par exemple, correspondre à l' interruption de la
séance, incombe à l ' analyste: elle est productrice de sens et ne peut se
régler sur l'horloge.
16. Fonction et champ de la parole et du langage en psychana­
lyse », op. cit., p. 258.
JALONS 25

nirs-écrans dans les traits qui caractérisent le sujet -


choix du vocabulaire, style propre, caractère, mais aussi
les mythes et croyances. Le travail de l ' analyste, dans
cette perspective, consistera alors à faire surgir du passé
une autre histoire. Si les faits du passé sont ce qu'ils
sont, l' histoire, la lecture, le sens que l' on peut leur don­
ner, sont remaniables, comme cela se voit dans l'his­
toire tout simplement les faits demeurent, changent les
évaluations auxquelles ils sont soumis, changent la pers­
pective, les mots dans lesquels ils sont rapportés, le sens
qu'ils prennent suivant le temps de l'Histoire d'où « je»
les considère. Du symptôme qui est langage, l 'analyste
se fait le décrypteur.
Une fois qu' il a posé que le langage n ' a pas pour but
l'information et que l ' inconscient du sujet c'est le dis­
cours de l 'Autre, Lacan peut alors énoncer la formule
suivante - qu'il dit ten ir d'un de ses auditeurs qui
pourrait bien être Claude Lévi-Strauss - le langage
humain i nstitue une communication où ['émetteur
reçoit du récepteur son propre message sous une forme
inversée ».
Le sujet [de l ' inconscient], dit Lacan, est animé d'un
désir qui est avant tout désir de reconnaissancel7. Ce
désir trouve son sens dans le désir de l 'Autre, parce que
précisément ce que le désir vise, est d'être reconnu par
cet Autre. Ce désir fondamentalement aliéné, n'est pas le
désir de l' individu mais de « sa » part divisée, avec
laquelle il ne peut pas faire totalité le sujet.
Et le langage? Pour Lacan, on l'a noté plus haut, il
a une fonction humanisante mais en tant qu'il symboli­
se, il a une dimension mortelle. Le mot est le meurtre de
la chose, c'est-à-dire qu'il faut que la chose disparaisse
17. Lacan s'appuie ici sur Hegel qu'il a lu en suivant l'enseigne
ment de Kojève. Cf. A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel
(leçons sur la Phénoménologie de l'esprit professées de 1933 à 1939 à
l'É cole des Hautes Études, réunies et publiées par Raymond
Queneau), Gallimard, 1947.
26 LACAN
pour que le mot existe. Dès l ' instant où elle est nommée,
elle n'est pl us. Dans ce processus qu'est une analyse
dont Lacan dit qu' elle consiste à introduire le sujet « au
langage de son désir » et dont on attend qu'elle ait pour
e ffet la levée du symptôme, la responsabilité du psycha­
nalyste dans son action est m aximale de sa position
dépend la reconnaissance du sujet.
Les termes cruciaux sur lesquels Lacan va revenir
inlassablement pour les travailler, les remanier et les
faire cheminer sont donc en place dès le début de son
enseignement, ce qui justifie amp lement qu'on se soit
attardé sur ces textes. Dans les chapitres suivants, on
tâche de suivre le travail des concepts et de parcourir
sommairement le chemin qui i nclut leur production et
leurs remaniements ce qui importe peut-être plus, en
psychanalyse, que la stabilisation stricte d' une définition
comme le montre le mouvement même de l ' œuvre de
Lacan, comme aussi bien avant lui, celui de l 'œuvre de
Freud.

Éléments biographiques et premiers travaux

Il ne s ' agit pas de proposer une psychobiographie de


Lacan, ce qui nous paraît quasiment contradictoire avec
la psychanalyse elle-même, mais de donner, avec
quelques éléments biographiques, les premières orienta­
tions de ses travaux.
Jacques, Marie, É mile Lacan naît à Paris le 13 avril
1 90 1 . Son père, Alfred Lacan, est issu d'une illustre
famille de vinaigriers orléanais - la maison Dessaux. Sa
mère, É milie Baudry, était une femme austère, « habitée
par un idéal chrétien »18. Il semble que son enfance ait
été dominée par la figure du grand-père paternel, Émile,

\8. Pour toute cette partie cf. E. Roudinesco, Jacques Lacan.


Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée, Paris, Fayard,
\993.
JALONS 27
personnage autoritaire, avec qui son fils se brouillera.
Jacques est le premier-né du couple. En 1 9 02, naît un
fil s qui mourra à l ' âge de deux ans. En 1903, n aît
Madeleine, puis en 1907, Marc-Marie, qui prendra plus
tard le nom de Marc-François quand il entrera, en 1929,
dans l' ordre des Bénédictins à l' abbaye de Hautecombe.
Madeleine se mariera avec un parent éloigné et vivra de
longues années en Indochine.
Jacques Lacan fait des études brillantes au collège
Stanislas, à Paris. Dès son adolescence, il se passionne
pour la philosophie, et en particulier pour Spinoza. On
raconte qu' était affiché dans sa chambre un plan de
l'Éthique. Très tôt, il fréquente la librairie d 'Adrienne
Monnier, où i l rencontre André Breton, Philippe
Soupault et assiste à la première lecture d'Ulysse par
James Joyce. Il s ' intéresse à Freud, mais il est aussi sen­
sible aux idées de Charles Maurras : Lacan semble avoir
hésité entre une carrière politique et la médecine. Il se
décide finalement pour cette dernière.
Cette période, qui succédait immédiatement à la
Première G uerre mondiale, était aussi celle du début de
la diffusion des idées freudiennes en France, où elles
s 'implanteront plus difficilement que dans d' autres
pays. Les travaux de Freud y furent introduits par la voie
psychiatrique, mais aussi par les surréalistes et les
milieux littérairesl9.
Lacan se spécialise en neurologie et en psychiatrie. Il
sera interne à l ' infirmerie spéciale des aliénés de la
Préfecture de Police, dirigée par Gaëtan Gatian de
Clérambault, dont Lacan dira qu'il fut son « seul maître
en psychiatrie », mais avec qui les relations ne furent pas
bonnes. Il sera ensuite chef de clinique à Sainte-Anne à
la clinique des maladies mentales que dirigeait Henri
Claude. C'est là que furent accueillis les premiers psy­
c hanalystes français dont René Laforgue, Angelo
Hesnard, Eugénie Sokolnicka.
19. Cf. Patrick Landman, Freud, Paris, Les Belles Lettres, 1997.
28 LACAN

Lacan suit aussi, à l ' École Pratique des Hautes


,
Etudes, le sém inaire d 'Alexandre Kojève, l ' introducteur
de Hegel en France. Il y côtoie entre autres Raymond
Aron, Raymond Queneau, Maurice Merleau-Ponty et
Georges Bataille Il suit également les travaux
.

d'Alexandre Koyré sur l'histoire des sciences.


Au cours de ces années, Lacan présente un certain
nombre de communications et publie divers articles,
traitant aussi bien de problèmes neurologiques que de
problèmes psychiatriques20• On retiendra surtout un
article sur les « folies simultanées » écrit en collabora­
tion avec Claude et Migault en 1931. La même année,
un article intitulé « Écrits "inspirés" schizographie »,
co-signé avec Lévy-Valensi et Migault. Cet article, ainsi
que les deux articles parus dans la revue Le Minotaure,
sont ceux qui ont été retenus sous la rubrique « Premiers
écrits sur la p aranoïa » en complément de la réédition de
la thèse de Jacques Lacan en 1975.
L'année suivante, en 1932, Lacan soutient cette thèse
de doctorat en médecine, intitulée De la psychose para­
noïaque dans ses rapports avec la personnalite'21. Elle
connaît un véritable succès et suscite aussi bien l ' intérêt
de Janet que celui des surréalistes, avec qui Lacan se
liera. Elle est construite autour d' une monographie, le
cas Aimée, pour laquelle il crée une nouvelle catégorie
nosographique, la paranoïa d autopunition . Une pre­
'

mière partie de la thèse, très documentée, examine la


situation des théories psychiatriques de l' époque. Il y
étudie les principaux courants, partagés entre les tenants

20. Pour plus de précision, on peut se reporter à l'annexe intitulée


Exposé général de nos travaux scientifiques », in J. Lacan, De la psy
chose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, suivi de
premiers écrits sur la paralloÏa, Paris, Seuil, 1 97 5 (rééd .), ou à Joël
Dor, Nouvelle bibliographie des travaux de Jacques Lacan, Paris,
E.P.EL, 1 994.
21. Parue initialement chez Lefrançois en 1 932, rééditée au Seuil
e n 1 975.
JALONS 29

d' une causalité o rganique ou d ' une conception psycho­


génétique de la psychose, mais qui ont en commun de
centrer leurs propos sur l ' idée qu' il il y a une cause au
délire. Pour Lacan, c ' est au-delà de la cause q u ' est à
cherc h er la raison de la paranoïa. Il i n troduit dans cette
thèse la notion de « personnalité » et l ' illustre à propos
du d i t cas A imée, dont il analyse de façon précise l ' his­
toire et les écrits. Lacan suivit Aimée à Sainte-Anne où
ell e était internée après avoir voulu poignarder une ac­
trice célèbre ; elle présentait des idées « persécutives » ,
et, nourrissant des ambitions intellectuelles, écrivait
deux ro m ans avant son internement, et de nombreux
textes dont des lettres q ue Lacan étudiera minutieuse­
ment. Ne peut-on d ' ailleurs rapprocher sa démarche de
ce qu' il dira beaucoup p lus tard « comm enter un texte,
c ' est comme faire une analyse »22 ?
Il s ' intéresse aux rapports entre l ' individu et le
social , le lien dynamique qu'ils entretiennent, et fait
appel à la théorie freudienne, en s ' appuyant sur l ' article
inti tulé « De quelques mécanismes névrotiques dans la
jalousie, la paranoïa et l ' homosexual i té » qu' il tra du i t la
même année pour la Revue Française de Psychanalyse.
En 1 933, il publie dans la revue surréaliste, Le
Minotaure, un article intitulé « Motifs du crime para­
noïaque le crime des sœurs Papin », à propos de l ' as­
sassinat d' une petite bourgeoise par ses deux domes­
tiques, qui défraya la chronique de l'époque et dont
s inspirera Jean Genet pour écrire Les Bonnes. Lac an
'

interroge ce crime sous l ' angle de la paranoïa, ici


comme folie à deux.
Relevons, pour co n clure que Lacan est e nt ré dans la
psychanalyse par le biais de la p s y c h ose avec l'étude du
,

narcissisme, alors que Freud l ' a inventée avec les hysté ­


riques.

22. 1 . Lacan, Les écrits techniques de Freud. Le séminaire Livre l,


( 1 953 1 954), texte établi par J . A. Mil ler, Paris, Le Seuil, 1 975, p. 87.
II

L' imaginaire

En 1 936, au XVIe congrès de l IPA I à Marienbad,


'

Lacan fait une communication intitulée « Le stade d u


miroir ». Il e s t interrompu a u bout de d i x minutes par
Ernest Jones qui présidait la séance, le temps étant appa­
remment écoulé. Du texte de cette époque, il ne reste
guère de traces. Seules demeurent les notes que
Françoise Dolto prit quelques temps avant le congrès,
lors d ' un exposé sur ce même thème à la Société
Psychanalytique de Paris . Mais l 'essentiel de cet apport
se retrouve dans le premier écrit psychanalytique d' im­
portance publié par Lacan avant la guerre. Cet article,
écrit à la demande d ' Henri Wallon, pour le tome VIII de
l ' Encyclopédie Française dirigée par Anatole de
Monzie, dans la partie consacrée à la vie mentale,
concerne la famille. Il est composé d ' une introduction
intitulée « L' institution familiale » , d' une première par­
tie, « Le complexe », et d' une deux ième partie, « Les
complexes familiaux en pathologie »2.

1 . International Psychoanalytie Association.


2. J. Lacan. Les complexes fr.mziliaux, Paris, Navarin éd. , 1 9 84.
32 LACAN

Avec le stade du miroir, Lacan se propose de clarifier


la notion de narcissisme, ce qui lui permettra ensuite de
resituer les instances de la deuxième topique freu­
dienne3. Lacan reviendra plusieurs fois au « stade du
miroir »4, notamment au moment de l ' introduction de la
triade Imag inaire-Symbolique-Réel, quand il s'agira de
l'articuler à ces trois registres. Dès la première année de
son enseignement, en 1953, il propose un schéma auquel
il se réfèrera souvent, et dont il dira qu' il constitue la
« forme généralisée du stade du miroir ».
L' accent mis par Lacan sur le narcissisme est la
conséquence de son intérêt pour la relation entre la per­
sonnalité et le milieu social, entre le sujet et son envi­
ronnement. Il s' agit d 'explorer la relation au semblable,
à ce q u ' i l appellera plus tard le petit autre, et d' interro­
ger cette fascination du sujet pour l ' i mage, sa capacité à
être captivé par certaines images.
Lacan utilise les observations du comportement des
bébés face au miroir qui furent pratiquées dès le début
de la psychologie scientifique. Cette étude visait le plus
souvent à comparer ce comportement avec celui des pri­
mates pour tenter, entre autres, de repérer une différence
qualitative entre l ' intelligence de l' homme et celle des
grands singes. Le premier à la pratiquer fut Darwin qui
observa son fils Doddy et releva ce comportement sin­
gulier. Lacan fait référence aux auteurs qui se sont inté­
ressés à cette expérience, Baldwin, considéré comme le
premier psychologue scientifique, mais aussi Wolfgang
3. Freud proposa deux modèles de l'appareil psychique un pre
m i er, en 1900, composé des sy stèmes inconscient-précolIscient­
conscient ; puis un second, en 1 923, après le remaniement de sa théo­
rie des pulsions et l'introduction d'un nouveau dualisme opposant puI­
sions de vie et pulsions de mort, composé de trois instances : Moi Ça­
Surmoi. Entre ces deux descriptions de l'appareil psychique, il avait
abordé la question du narcissisme à partir de l' étude des psychoses.
4. Cf. J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonc­
tion du Je, telle qu' ell e nous est révélée dans l' expérience analytique »
( 1 949), in Écrits, op. cit.
L' IMAGINAIRE 33

K6hler, Charlotte Bühler, Henri Wallon etc. Son souci


premier n ' est pas d'interroger ce qui nous sépare du
singe, Il fait du stade du miroir un moment exemplaire,
paradigmatique, de la mise en place de la relation de
l ' homme à son image et au semblable.
Ce rapport au miroir peut se produire, pour Lacan, à
partir de l ' âge de six mois, mais très rapidement, il se
dégagera de cette perspective diachronique pour insister
sur la dimensio n structurale et donc achronique de ce
stade.
À cet âge, le petit d 'homme « encore pour un temps,
dépassé en intelligence instrumentale par le chimpanzé,
reconnaît pourtant déjà son image dans le miroir comme
telle ». Cette reconnaissance est marquée par une
mimique et une gestuelle ludiques, une jubilation. Or,
c'est une période où l ' enfant est encore un prématuré, où
son développement neurophysiologique n ' est pas encore
complètement accompli. Pour Lacan, ce qui se produit
est une identification, « à savoir la transformation pro­
duite chez le sujet, quand il assume une image », ce qu'il
désigne du terme d ' imago, déj à utilisé dans les
Complexes familiaux.
Dans un autre temps, il ajoutera qu'il faut un tiers
nominateur pour que cette image soit conférée au sujet,
c'est-à-dire qu' une médiation symbolique est néces­
saire, comme nous le verrons plus loin, pour que le sujet
puisse assumer cette identification. Or, ce que le sujet
rencontre là, c'est une Gestalt, une forme, la forme to­
tale du corps, qui introduit un sentiment d' unité et de
maîtrise, en un temps où le sujet est encore dans la
dépendance de l 'autre. Cela correspond à la mise en
place du narcissisme primaire : le Moi du sujet trouve ici
son origine, Moi constitué par la somme de ces identifi­
cations que le miroir permettra d'effectuer. Lacan qui
avait commencé par l ' abord de la psychose paranoïaque,
en mettant l ' accent sur le lien de la personnalité et du
social, trouve avec le stade du miroir un modèle pour en
34 LACAN

rendre compte. Ce qui se met en place relève de ce qu'il


appelle la connaissance paranoïaque, propre au Moi. La
con naissance paranoïaque est commandée par la j al ou­
sie, dont Lac an dans Les complexes familiaux, faisait la
,

base du sentiment soc ial , la situant dans le complexe


d ' intrusion corrélatif du stade du miroir5
, .

[C' est] « celte base rivalitaire et concurrentielle


au fondement de l 'objet {. ]
. . qui sera surmontée dans
la parole [qui] est toujours pacte.6»

Il distingue ainsi le Moi, instance ima g i n aire du ,

sujet (à cette époque encore désigné comme le « Je »,


terme qu'il ne conserv era pas par la suite) comme ins­
tance symbol ique liée à la parole et au langage.
Cette identific ation qui fonde le Moi, le détermine
aussi comme un autre, et du coup situe l ' autre comme
alter ego . Avec l ' introduction ultérieure d ' un tiers qui
nomme - instance symbolique - il faut concevoir le
« stade du miroir » comme le temps d ' un nouage entre
les trois registres dégagés Le Moi se constitue donc
.

comme autre à partir de cette première ide ntifi ca tion. Ce


Moi unifié, totalisant, intervient comme une anticip a ­

tion, introduisant une disjonction dans la temporalité


même du suj et. En ou tre, à la suite de Freud, Lacan sou­
l igne que cette image est investie libidillalemellt7.

5. Dans le s complexes familiaux, Lacan considère le complexe


COITune fondé sur une imago, représentation inconsciente, déterminant
le mouvement d u développement. Ainsi la forme primordiale de l ' ima
go maternelle donne le complexe de sevrage, auquel succède le com­
plexe d ' i ntrusion qui « rep rése nte l 'expérience que réalise le sujet pri­
miTif. le plus souvent quand il voit un ou plusieurs de ses semblables
La jalousie infantile, qui apparaît à ce moment est l ' origine « de
la sociabilité et, par là, de la connaisance elle même en tant qu 'hu
maine ».
6. J. Lacan, Les Psychoses, Le Séminaire, Livre II ( 1 955 56),
texte établi par J. A. M il ler, Paris, Seuil, 1 98 1 , p. 50.
7 . La libido désigne l 'énergie psychique de la pulsion sexuelle.
L' I MAGINAIRE 35

Le modèle optique des idéaux de la personne

Le schéma optique, « fo rme généralisée du stade du


miroir », est proposé par Lacan lors de la première année
de son séminaire. Il part de l ' expérience de Bouasse.
Cette e x pér ie n c e repose sur la propriété de s miroirs
sphériques de produire une image réelle. La physique
distingue deux types d ' objets et deux types d ' images,
suivant qu' ils sont dits réels ou virtue ls . L' objet est l ' in­
tersection des rayons lumineux qui arrivent sur un ins­
trument d ' optique. L' image est le point d' intersection
des rayons lumineux qui partent d' un instrument d' op­
tique. Ils sont dits réels q uand l es rayons convergent et
passent effectivement par le point q u ' est cette image ou
cet objet. Ils sont dits virtue ls quand ce point est sur le
prolongement des rayons là où ils concourraient si l' ins­
trument d'optique ne s ' interposait Ainsi, avec un miroir
plan, l 'objet réel est situé dans un espace réel et, se reflé­
tant dans le miroir, il a pour image une image virtuelle
qui s ' obtient en prolongeant à l ' intérieur de l ' espace vir­
tuel du miroir les rayons réfléchis sur la surface de celui-
ci.
Bouasse utilise un miroir sphérique concave. Une
boîte fermée de tous les côtés sauf de celui qui fait face
au miroir contient, ren versées, des fleurs (B). Sur cette
boîte, dont l ' intérieur est inaccessible à la vue de l ' ob­
servateur, se trouve un vase (V). Les fleurs cachées dans
la boîte se réfléchissent et donnent une image réelle
(B ' ) . Pour que cette image réelle puisse être observée
directement, il faut q u ' un certain nombre de condi­
tions soient remplies. 11 est nécessaire tout d' abord qu'il
existe un support d' accommodationB. Or, l ' œil peut être
représenté comme l' association d' une lentille biconvexe
- le cristal lin - et d ' un écran - la rétine. Celle-ci peut
permettre d ' observer l ' illusion d 'optique, à la condition
que l ' œil se règle sur un poin t précis, de façon à ce que
8. L' image réelle ne peut être observée que s ' il y a un écran .
36 LACAN

Schéma op tiqu e 1 (Bouasse)9

l'écran puisse recueillir cette image le vase joue, dans


l 'expérience, le rôle de support d' accommodation. L' œil
doit se régler sur cet objet. Nous ne détaillerons pas les
conditions de position de l ' objet par rapport à la courbu­
re du miroir, mais remarquons seulement la condition
qui stipule que l' œil de l'observateur doit être placé dans
un cône précis, p, B ' , y. Enfin, l ' illusion sera d' autant
plus réu ssie que l'observateur sera éloigné du dispositif.
Lacan modifie cette expérience (schéma optique 2)
en introduisant, tout d' abord, une permutation entre le
vase et les fleurs. Celles-ci sont visibles et deviennent
donc des objets réels. C' est le vase qui est alors dis­
simulé dans la boîte et qui constituera par réflexion

9. J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache


"Pyschanalyse et structure de la personalité" » ( 1 960), in Écrits, op. cit
.•

p. 673 .
L' I MAG INAIRE 37

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Schéma optique 2 10

1 0 . Ibid.• p. 674
38 LACAN

l ' image réelle. D ' autre part, Lacan introduit un miroi r


plan dan s le di s pos itif.
Toute l a partie droite de cette ellipse, à partir du
miroir p l a n, est un espace virtuel, celui de ce miroir plan.
L'effet de ce montage est de déplacer l ' œil de l ' observa­
teur q u i , au lieu de se trouver au point (S, 1), se trouve
d a n s la p os i t i o n symétrique, là où il est dessiné. II obser­
vera l ' illusion d ' opt i q u e dans le miroir plan, ce qui aura
pour effet de la parfaire, puisque l in terpo s i t i o n du
'

m i roi r plan joue comme é lo i g nem e nt et donne à tous l e s


o bj e ts observés un statut d ' imag e .

Le premier sc hé m a peut figurer un temps antérie ur


au stade du miroir, u n t em p s « spéculaire » , témoignant
du déjà- là de J i mage s péc u laire Il i n di q ue é gal e me n t
' .

que pour que l 'observation p u i ss e se faire, i l faudra une


certaine positi on du sujet à l ' intérieur d e c e q u i e s t déj à
là, c'est-à-dire à l ' i ntéri eur d ' un certain repérage, préa­
lable n écés saire pour que l ' illusion puisse s ' e ffec tuer et
que le stade du miroir puisse avoir lieu. II p o urrait figu­
rer un premier p a rtage entre l ' intérieur et l ' extérieur
pour le sujet, qui a trait au narcissisme p r i m ai re le vase
figurant l 'enveloppe du corps et les fleurs les obj e t s du
Moi .
C ' est le contenant qui , lors de l ' introduction du
miroir plan, apparaîtra là où le sujet regarde, c 'est-à-dire
dans l ' espace virtuel du miroir plan, comme l im age vir­
'

tuelle d ' une image réelle d ' un o bje t réel le vase. En


revanche, les objets du Moi appa raîtro n t dans cet espace
du miroir plan, comme les i m age s virtuelles d' un objet
réel, les fleurs. Ce que l ' i l lusio n montre d ' emblée, c ' est
l ' hétérogénéité entre ce s obj ets et l ' image du corps. On
remarquera que le dispositif qui consiste à mettre le vase
représentant le réel d u corps dans la boîte le rend inac­
cessible directement au regard. Pour Lacan, le sujet n ' a
que peu d ' accès a u réel de son corps.
L'œil se trouve en une place - ,8 symétrique de la
-

p l ac e q u ' i l aurait occupée s'il n'y avait pas eu l ' interp o-


L' IMAG INAIRE 39

s ition du miroir plan (A) et se retrouve « au milieu des


fleurs ». Les fleurs (a) représentent les objets du Moi, ou
plutôt ces objets, ces morceaux de « mon » corps qui ont
pu passer, par exemple, dan s « mon » champ de vision,
s a n s que « j » ' aie pu encore en saisir l ' unité ou l ' appar­
tenance à « mon » corps. Il faut ici rappeller que pour
Lacan les o bje t s p a rt i els I l sont vécus par l 'enfant
comme des objets lui appartenant. Ainsi, pour le nour­
risson au sei n , la coupure passe entre le corps de l 'Autre
- la mère - et le sei n . Cet objet n ' a pparaîtra pas dans le
miroir mais, à sa place sera le t ro u que fait la bouche.
Dans ce temps d ' immaturité neurologique, l ' image
du corps est comme précipitée ». En effet, elle
contient, engl obe, total ise dans une unification formelle,
ce qui jusque-l à était morcelé, disjoint. C 'est également
un précipité au sens où e l le anticipe sur le développe­
ment, ce dont témoigne en particulier son effet de cap­
ture sur le sujet, la fascination, marquée par la jubilation
- il s'agit d ' une jouissance - de l ' enfant au miroir. Le
« déjà-là » que nous avons mentionné plus haut, ces
coordonnées qui permettent à l' œil de se repérer à l ' in­
térieur de l ' espace du schéma, nous pouvons maintenant
les situer comme « symboliq ues » - le déjà-là du
symbolique l 2• Mais il est nécessaire que quelque chose
as-sure l ' enfant dans cette identi fication. Cette média­
tion supplémentaire, Lacan la représente par ce miroir
plan qu' il désigne de la lettre A il s ' agit du grand

I I . La notion d 'objet partiel est due à Karl Abraham ( 1 877- 1 925)


et désigne l ' objet de l a pulsion partiel le. I l s ' agit de parties du c orps,
de leurs équivalents symboliques, voire d' une personne totale qui peut
être identi fiée à cet objet partiel . Lacan reprendra et critiquera cette
notion, à cause de la référence à l ' idée de totalité q u ' implique le terme
de partiel, total ité hétérogène aux parties q u ' e l le englobe, comme le
montre le schéma optique. Voi r infra chap. I V.
1 2. Nous nous référons ici à une reprise tard ive du stade du m iroir.
Cf. J. Remarque sur le rapport de Dan iel Lagache . . . », et Les
quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le Séminaire, Livre
XI ( 1 964), texte établi par J. A. M i l ler, Paris, Seuil, 1 973.
40 LACAN

A utre l 3• Est ainsi traduite la présence indispensable de la


mère, ou d ' au moins un personnage maternel, au stade
du miroir. L'enfant se retourne vers celle qui le porte
face au miroir pour lire dans son regard un signe de
re connaissance. Cette mère est le lieu d'où proc ède le
don, don de l 'objet qui nourrit, don de la parole, qui sont
reçus comme témoignages d' amour. Par ce signe de
reconnaissan ce, par la nomination qu' elle profère et qui
a po ur e ffe t de désigner les places respectives des deux
pro tagonis tes , l 'espace virtuel situé derrière le miroir
plan , s ' il est imaginaire, apparaît comme subordonné au
symbolique et déterminé par lui.
Dès lors, on comprend mieux le montage propos é
par Lacan. L' œil, pour que l ' illusion fonctionne, trouve
sa place assign ée en fonction de l Autre, en fonctio n
'

d'un repère qui se situe dans l 'A utre 1 ( grand i). Ce


point se trouve dans l ' espace virtue l de l 'Autre à l ' inté­
rieur du cône déj à précisé. Pour obtenir son image, le
sujet doit donc se régler sur un point appartenant au
champ de l'Autre. Cela i ntrod u it une disj onction entre
voir et regarder. En effet, « là où le sujet se voit, à savoir
se forge cette image réelle et inversée de son propre
corps qui est donnée dans ce schéma, ce n 'est pas là
d 'où il se regarde ». Il se regarde de cette place, celle du
sujet virtuel S, où se trouve é galement l, le trait unaire l 4,
matrice de l'Idéal du Moi l5• Il se regarde de ce point

1 3. La relation à l 'autre est fondamentale pour Freud dans la


constitution du sujet. Lacan distingue l'autre, le semblable, le parte­
naire imagi naire, cel ui avec qui se j ouent les phénomènes d 'identifi­
cation, de l'Au/re, place essentielle de la structure du Symbolique, qui
se confond à la limite avec le langage et i ntervient au delà de l'autre
dans toute relation humaine.
1 4. Traduction proposée par Lacan de l ' e inziger Zug de Freud
pour désigner l ' élément discret auq uel le sujet s' identifie en se consti
tuant lors de la perte de l ' objet.
1 5 . Lacan distingue l ' Idéal du Moi, instance symbolique, du Moi
Idéal qui appartient à l ' Imaginaire. Voir infra dans ce même chapitre.
L' IMAGINAIRE 41

idéal choisi dans l ' Autre, là d ' où i l peut s e voir comme


pouvant être aimé. Le regard en e ffet se rapporte tou­
jours à q uel q u ' un ou à quelque chose on est regardé
par.
C ' est ce ren versement à la forme pass ive q u i
s ' o pè re dan s certainsd élires où le sujet se sent é pi é Le .

regard est touj ours symbo l i q uement qual i fié. De même,


dès avant sa naissance, le suj e t en effet est « p ar l é » , et
un certain nombre de s i gn ifi an ts (noms propres, traits
gén é alo g ique s etc.) se constituent plu s ou moins liés en
,

un discours à son propos. Le sujet, avant de parl er est ,

avant tout parlé.


Lacan fera référence à la peinture pour s ou l ig n er
cette distinction entre voir et regarder. Il dit ainsi
« [. . . f dans le champ scopique, le regard est au­
dehors, je suis regardé, c 'est-à-dire je suis tableau.
C 'est là la fonction qui se trouve au plus intime de
l 'institution du sujet dans le visible. Ce qui me déter­
mine foncièrement dans le visible, c 'est le regard qui
est au-dehors }} 1 6 .

Cette distinction peut se repérer chez l ' animal sans


que pour autant le s ymboli q ue i ntervienne distinction,
s éparation dit Lacan, qui se mani fe ste « aussi bien dans
,

l 'union sexuelle que dans la lutte à mort. L 'être s 'y


décompose, d 'une façon sensationnelle, entre son être e t
s o n semblant, entre lui-même e t c e tigre de papier qu 'il
offre à voir. Qu 'il s 'agisse de la pa rade [ . . . ] de l 'intimi­
dation, l 'être donne de lui, ou il reçoit de l 'autre quelque
chose qui est masque, double, enveloppe, peau détachée
[ . . . ]. C 'est par cette fo rme séparée de lui- même que
l 'être entre en jeu dans ses effets de vie ou de mort » I ?
Seulement le s ujet humain, à la différence de \' animal,

1 6. J . Lacan, Les qua tre (,OIlceprs fondamentaux de la psychana


lyse. Le Sémillaire. Livre XI, op. cir., p. 98.
1 7. Ibid. , p. 98.
42 LACAN

n'est pas tout entier pris dans cette capture imaginaire :


grâce au langage il se repère, souligne Lacan.
La question du regard se retrouve dans l ' histoire de
la peinture, dans la façon dont a évolué au cours des
si èc les la représentation de l 'espace dans le tableau. On
se référe ici aux travaux d'Erwin Panofsky 18. Si la pein­
ture médiévale traite la surface à peindre comme une
surface où la ta i l l e des personnages et motifs importants
ne dépend pas de leur position dans l 'espace de la repré­
sentation, l ' introduction de la perspective avec les tra­
vaux de Brunelleschi, Dürer et Alberti, notamment, fait
apparaître l 'espace du tableau comme miroir de la réali­
té, comme double de l' espace où se situe le spectateur.
Le tableau est une portion de réalité et « désormais, [ 'es­
pace que [ 'on imagine déborde de tous côtés l 'espace
représenté. 1 9»
En effet, l ' introduction de la perspective, c 'est-à-dire
l 'existence d' un point de fuite dans l'organisation de
l'espace représenté, où toutes les parallèles semblent se
rejoindre en « trouant » la surface peinte, est aussi ce qui
permet d'inventer ou d ' introduire le tableau avec les
limites du cadre, renvoyant à « l 'infinité de [ 'espace et
sa continuité ». Cette unification de la perspective par
le point de fuite a comme effet d'assigner à celui qui
regarde une place particulière dans l 'espace réel, symé­
trique de ce point de fuite.
Il y a touj ours, remarque Lacan, un lieu manquant,
une absence dans un tableau, absence que l ' on peut pen­
ser comme corollaire du poi nt aveugle constitutif de
notre vision. Ce point « fonctionne » comme un trou.
C 'est à cette place qu' Holbein installe l ' anamorphose20
d ' un crâne, dans son tableau intitulé Les Ambassadeurs,
1 8. Cf. E. Panofsky, La perspective comme forme symbolique,
trad . G . Ballangé, Paris, Minuit, 1 975.
1 9 . /bid., p . 1 38 .
2 0 . L'anamorphose e s t une i mage déformée d ' u n objet, telle qu'on
peut l ' obtenir par réflex ion d a ns un miroir courbe.
L' IMAGINAIRE 43

qui fig ure sur la couverture du séminaire XI. De l ' en­


droit que le tableau vous « assigne », l ' objet a pp araît
brouillé, méconnaissable ; pour le voir, vous devez vous
placer dans le pl an même du tab l e au ça vous spécifie
d 'où ça regarde. On ne peut donc voir to u s l es obje t s
représentés, p u ique la place du spectateur est divisée en
de u x l i e u x ce l ui q u i permet de voir le crâne anamor­
phosé et celui d ' où l ' on peut voir le reste du tabl eau.
Lacan d on nera un statut parti c uli er au regard qu'il
nommera objet a 2 1 •

Il Y a donc un temps nécessaire où l'Autre est convié


à fourni r cette m éd iation symbolique, m arq u ée par ce
geste de l ' e n fant qui se tourne v e rs la « mère » pour lire
dan s s on regard un as se nti m e n t, un signe de reconnais­
sance. Il se retourne ensuite vers ce tte image, la sienne
donc, qui était déjà-là, mais du coup cette médiation lui
échappe. Elle était déj à-là et, écrit Lacan « il ne sub­
siste que cet être dont l 'avènement ne se saisit qu 'à
n 'être plus », di sp a ri t i o n de l 'être du fait de la no m i n a­

tion même. Ce qui soutient s o n image et son émergence,


c 'est ce signe de l 'A utre, s i g ne de son désir q ui lui signi­
fie qu'il représente quelq u e chose pour cet A utre sans
pour autant savoir quoi. Ma is ce signe reste voilé, énig­
matiqu e. C'est un t ra i t qui vient recouvrir cette place
o r i gi nelle du sujet, place déterminée dès lors co mme
vide, comme absence c 'est là où le Moi viendra se
lo ger. Le s uj e t est donc un lieu v ide, un trou réel, produit
par le Symbol i que , effet du signifiant. Il apparaît divisé :
c' est pourquoi Lacan l ' écrit $ . Le Moi est le voile de
cette division du sujet.

Idéal du Moi et Moi-Idéal

Le m iro i r A est mobile, l e s uje t peut le manipuler à


sa g ui se . Il se repè re donc en I, c'est-à-dire ce qui va
2 1 . Voir illfra, chap. IV.
44 LACAN

constituer ultérieurement \' Idéal du Moi et faisant pivo­


ter le miroir plan, recueille ainsi une série d' images dif­
férentes, une succession de « Moï » Idéaux auxquels il
s' identifie. La sommation de ces identifications succes­
sives constituera son Moi22• Ce Moi que Freud compa­
rait à un oignon constitué de l ' agrégat superposé de ses
pelures est, pour Lacan, une instance fondamentalement
i magi naire. La distinction, entre Moi Idéal, instance
imaginaire et IdéaL du Moi, instance symbolique, propo­
sée par Lacan à partir de la lecture de l ' article de Freud
« Pour i ntroduire le narcissisme »23, est inscrite dans le

schéma.
La dimension de l ' Idéal du Moi est toute symbo­
lique, sa fonction est celle d'être un guide, on l ' a noté,
un repère pour le sujet. Il est situé au-delà de
l 'Imaginaire. C ' est cette place qui règle nos relations
aux autres, à cette réalité désormais cadrée. Le schéma
indique donc que la régulation de l' Imaginaire se fait par
l e Symbolique et met en place de façon articulée ce lien

22. On voudrait i c i i ndiquer une proximité avec Husserl. Exposant


) ' " après » de la ré d u c tio n phénoménologique, J .-M. S al an sk is écrit :
" Les anciens objets du monde, les arbres et les tables que l 'attitude
naturelle prenait pour argent comptant ont une trace dans l 'imma­
nence ils s 'y résolvent en système d 'esquisses. "À la place " de
l 'a rbre, dans l 'immanence, j 'ai une multiplicité d 'esquisses qui me
présentent. l 'arbre sous telle ou telle face, avec telle ou telle luminosi­
té. Mon rapport immanellf à l 'ancien arbre n 'est pas enclos dans la
ponctualité d 'un vécu fugitif, il s 'élabore aufil de tou t un bougé d 'es­
quisses dijférellfes les unes des autres, variant selon les circonstances
de la connexion perceptive. En première analyse, mon rapport à
l 'arbre consiste en cela que l 'a rbre est constamment posé un et le
même tout au long de cette variation des esquisses. Cela, c 'est le mode
typique de présentation dans l 'immanence des entités qui valent pour
nous comme transcendantes . . . Elles ne se donllellt pas totalement
dans une intuition pleine, mais leur donation se divise en une multi ­
plicité d 'esquisses dont chacune est structurellement incomplète ».
J . - M . Salanskis, Hu.uerl, Les Belles Lettres, 1998, p. 44.
23. S. Freud, Pour introduire le ( 1 9 1 4c), trad.
J. Laplanche, in La vie sexuelle, Pari s, PUF, 1969.
L' IMAGINAI RE 45

entre les deux registres. Il permet de trouver une issue à


l ' impasse que Lacan avait relevée pour la relation ima­
ginaire, relation duelle, narcissique, qui, sans interven­
tion d' une dimension autre, est mortifère et se traduit en
termes d ' exclusive « ou moi ou lui ».
L'Idéal du Moi prend place dans l ' ensemble des exi­
gences de la loi, dit Lacan, il est à rapprocher, comme
le faisait Freud, du Surmoi . C'est originairement la
« grosse voix » . Le sujet se règle sur ce point choisi dans
l ' autre, l, et fait apparaître comme effet tel ou tel mirage
du Moi Idéal. Ces modifications, ces manipulations de
l 'A utre, sont ce que le névrosé opère dans le transfe rt
sauvage, c ' est-à-dire dans les relations sociales avec ses
semblables qu'il « investit » pour renouveler sans cesse
les ébauches identificatoires.
Le Moi Idéa l comme instance est au contraire à réfé­
rer au Moi dont il constitue l ' origine imaginaire, il est c e
q u i prête forme à l ' Idéal du Moi. L e sujet se reconnaît
ainsi comme forme et entre dans la fonction i maginaire.
Ce dispositif rend compte, par analogie, du mode de
relation à l 'autre, au semblable, du sujet humain. C' est
cette identification qui permet à l ' homme d' instituer son
rapport imaginaire et l ibidinal au monde en général. Ce
schéma permet aussi d' interpréter les phénomènes
d' héautoscopie, c' est-à-dire d ' hallucination du double.
En effet, ce dispositif montre bien comment quelqu e
chose fixe l ' image, mais peut aussi faire défaut et faire
que celle-ci s 'autonomise. Lacan rappellera comment u n
ego n ' est jamais tout seul. Il comporte toujours u n
« étrange j umeau, le Moi Idéal » .
Ainsi, partant d e l a psychose e t d e l ' importance des
phénomènes narcissiques qui s ' y manisfestent, Lacan a­
t-il pu proposer un modèle rendant compte du narcissi­
cisme pour tout un chacun . Le Sujet et le Moi sont donc
distincts, celui-ci étant une instance imaginaire. Le Moi
est le lieu d' une méconnaissance radicale, mais incon­
tournable, opacifiant la relation au sujet : de lui pro-
46 LACAN

cède ce que Lacan désigne comme connaissance para­


noïaque. Le s tade du miroir présente cette constitution
du Moi à partir des identifications à l ' image aliénante du
miroir, aux « semblables » également, comme le mon­
trent les multiples man i festations du transitivisme chez
l 'enfant Il permet en outre de comprendre la fon c t ion de
.

l 'amour comme relation éminemment narcissique, mais


aussi la fonction de l ' agressivité. Il montre aussi pour­
quoi le Sujet a ura tendance à déno n ce r chez l' autre ou
dans le monde un désordre auquel il participe, en le
méconnaissant Mais cette imputation, toute imaginaire,
.

n ' est pas sans vérité elle indique l ' aliénation fonda­
mentale du désir, qui est toujours désir du désir de
l 'Autre, comme, nous le développerons plus loin.
Lacan peut, dès lors, désigner comme un infléchis­
sement de la pratique analytique ce qui vise à renforcer
le Moi, proposant au terme de la cure l ' identification au
Moi fort de l ' analyste, donné en modèle accentuation
de la fonction de la méconnaissance, quand la découver­
te freudienne était découverte des effets de la vérité sur
le Sujet. C' est donc à une rectification de cette déviation
que s ' emploie Lacan. Avec l ' introduction du Sym­
bolique, comment s ' oriente le traitement et quels sont
ses enjeux24 ?
L' Imaginaire, et plus précisément le stade du miroir
qui a ouvert cette voie à Lacan, peut servir de fil rouge
dans son œuvre. Les différentes réélaborations de cette
notion, au fur et à mesure de ses avancées, de l 'explora­
tion des apories qu' elles suscitent, sont un axe essentiel
de son travaiJ25.
L'exposé que nous venons dé faire ne résume pas
l 'Imaginaire avant la mise en place des autres registres,
2 4 , Lacan reviendra, dans une perspective nouvelle, s u r cette
d imension de l ' Imaginaire. Voir infra , chap, I V.
25, C 'est ce mouvement qu'a remarquablement suivi Philippe
Julien dans son l ivre Pour lire Jacques Lacan, Pari s , E. P,EL, 1 990,
c o l l . « Points ».
L' IMAGINAIRE 47

c ' est-à-dire avant 1953. Il était i névitable dans l a pers­


,

pective d ' un livre du format de celui-ci, d ' i nclure


q u e lqu e s un s des éléments des reman iements que Lacan
-

a pu apporter ensuite. Dans le chapitre suivant, nous


reviendrons donc au point où Lacan a été amené à
repren d re le stade du miroir avec l' introduction des
reg istres, c'est-à-dire de la notion même d ' Imaginaire,
articulée au Symbolique et au Réel.
III

Le Symbolique

Que l' œuvre de Lacan connaisse une diffusion


importante hors de la psychanalyse par le biais de la cri­
tique littéraire ou de la philosophie, comme c' est le cas
dans les pays anglo-saxons, ne doit pas faire perdre de
vue que Lacan, lui, fut avant tout soucieux des enj eux de
la psychanalyse sur le plan de sa clinique et de sa pra­
tique et c ' est ce qu'on retiendra ici. Nous l ' avons posé
d' emblée c'est à partir de ce lieu spécifique qu' est la
cure analytique elle-même, qu' il convient, pensons­
nous, de resituer ses élaborations théoriques. Ainsi on ne
tiendra pas pour fortuit que le premier séminaire de
Lacan porte précisément sur les écrits techniques de
Freud, ni que ses démêlés avec ,'[PA tournèrent autour
des standards de la cure. Freud lui-même indiquait que
l' outil qu'il avait mis en place pour la psychanalyse -
séances d ' une heure, quotidiennes, etc. - était un outil
forgé à sa main et qu' il concevait q u ' un autre analyste,
« d 'un tempérament to ut à fait diférent » 1 , trouvât un

1 . S. Freud, « Conseils aux médecins sur le traitement


analytique » ( 1 9 1 2 a), trad . A . Berman, in La technique psychanaly­
tique. Paris, PUF, 1 953, p. 6 1 .
50 LACAN

style différent du sien. Il soulignait que toutes les règles


techniques se ramènent en fait à une seule qui est la
« rè g le fondamentale » , c e lle c i consistant pour l ' analy­
-

sant en cours de séance à dire tout ce qui lui vient à l ' es­
prit sans rien omettre . Le complément ou l ' envers de la
règle fondamentale étant la capacité de l ' analyste à se
mettre dans une position ct' « attention flottante » qui ne
peut être que le produit de sa propre analyse. Garder l ' at­
tention flottante (gleichschwebende A ufmerksamkeit)
consiste, pour l ' analyste, à ne privilégier aucune partie
des propos de l ' analysant et à ne pas se lai sser orienter
par ce qui conduit habituel lement l ' attention (par
e x em ple ses intérêts propres).
,

Lacan précise le but spécifique que la psychanalyse


a pour lui, qui est de défaire la dimension imaginaire
« La psychanalyse seule reconnaît ce nœud de ser­
vitude imaginaire que l 'amour doit toujours redéfaire
ou trancher

Il consacre la première année de son séminaire aux


écrits techniques de Freud c 'est à la résistance, plus
précisément au transfert et à son maniement, à l' orienta­
tion du traitement par conséquent, qu' il s ' intéresse3•
L' introduction du Symbolique rappelle que toute
l 'expérience se passe dans le champ de la parole et du
langage et que c ' est de là qu' elle tire son efficacité. Du
coup, nous pouvons redonner ici cette formule
« L 'art de l 'analyste doit être de suspendre les cer­
titudes du sujet, jusqu 'à ce que s 'en consument les der­
niers mirages. Et c 'est dans le discours que doit se
scander leur résolu/ion

2. J. Lacan , Le Stade du miroir i n Écrits, op. cit. , p. 1 00.


3. Cf. J. Lacan, Les écrits techniques de Freud, Le Séminaire,
Livre 1 ( 1 953 54), texte établi par J . A . Miller, Paris, Seuil, 1 975.
4. J . Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psy­
chanalyse i n Écrits, op. cit., p . 25 1 .
LE S Y M B OL I QUE 51

Un schéma, proposé par Lacan dans la deuxième


année de son séminaire, peut nous servir de guideS.

G) 'utre

(moi) a @utre
Schéma L

Le sujet
Dans cette première présentation du schéma L,
Lacan note le sujet S à cause de l' homophonie avec le Es
allemand, c ' est-à-dire le Ça, l ' instance freudienne. Dans
les reprises ultérieures de ce schéma, ce S qui représen­
te le sujet sera marqué d' une barre qui témoigne de sa
division. Cette division est à entendre à plusieurs
niveaux d' une part, comme Lacan le commente dès la
présentation de ce schéma, le sujet n ' est pas total. Il dit
à son auditoire ce jour-là
« Si o n était totaux, on serait chacun d e son côté,
total, on ne serait pas là, ensemble, à essayer de s 'or­

ganiser »6.

Il n ' y a pas de sujet sans A utre car, comme nous


l ' avons déjà noté, c'est à partir de l 'A utre que le sujet se
fonde. De plus, comme l ' i ndique également ce schéma,

5 . J. Lacan, Les écrits techniques de Freud, op. cit. , p. 2 84.


6. 1. Lacan, Le Moi dans la théorie de Freud el dans la technique
de la psychanalyse, Le Séminaire, Livre Il ( 1 954 55), lexie établi par
J. A. Miller, Paris, Seuil, 1 97 8 , p. 2 8 5
.
52 LACAN

le sujet est divisé, ne serait-ce que par l'existence des


registres puisqu'il est distinct du Moi. Cette barre qui
marque le sujet, g, témoigne aussi de la refente7 qui l'af­
flig e, re fen te qui renvoie au-delà de la division entre
conscient et inconscient, à la division du sujet, du simp le
fait de son lien au Symbolique. Cette barre i ndique qu' il
est sujet du signifiant, mais que le signifiant n'est pas
« u n », comme nous le préciserons plus loin.

L' axe a-a' est celui de la relation imaginaire. Le sc hé­


ma montre qu' il n ' y a pas de relation possible à l'A utre
sans passage par cet axe. S i l ' imaginaire est un obstacle,
il est aussi une voie de passage obl i gée. Il n ' y a pas de
relation s y m b oli qu e pure de toute dimension imaginaire.
Ce schéma est dit « intersubjectif )) . Lacan est un
homme de s o n époque, il répond aussi au débat de ces
années-là à propos de la relation entre les sujets. Cette
relation est-elle possible ou le rapport du s uj et à un autre
est-il de pure objectivation, par ex em p l e via le regard,
comme chez Sartre, par exemple ? Pour Lacan il existe
- à ce moment de son p arc o ur s - une relation intersub­
j ective8 . C e s t ce qu'il soutiendra dans sa repr i s e du
'

cogito cartésien.
Lacan lit dan s Descartes la naissance du sujet mo-

7. Lacan relève une première division qui objecte (. . . ) à toute


référence à la totalité dans l 'individu, puisque le sujet y introduit la
division division qui distingue aussi bien le moi du sujet q ue le
conscient de l ' inconscient. Le sujet sera représenté par un signifiant
mais, avant de disparaître sous ce signifiant, il n'est rien (voir infra).
Le signifiant le représente pour un autre signifiant appelé dans l 'Autre,
cette opération est l 'aliénation, avec comme corollaire une deuxième
opération, l a séparation, qui correspond à la refente » du s uj et . Car
il n ' y a pas dans l'Autre de réponse à la question de son être. Ce qui
est rencontré, c'est le désir de l'Autre, à savoir son manque d'où se
constituera le fantasme du sujet. Lacan désigne ces deux opérat io n s
comme les opérations de la réalisation du sujet dans sa dépendance
signiftame au lieu de l 'A rltre ». J. Lacan, Les quatre concepts fonda­
mentaux de la psychanalyse, op. cit. , p. 1 88 .
8 . E n 1 967, i l soutiendra que l e transfert est c e qui o bj ec te à la
poss i b i l ité d' une telle relation .
LE SYMBOLIQUE 53

derne, qu' il nomme « sujet de la science », celui sur qui


opère la psychanalyse. La science apparaît, pour lui,
comme une condition d' émergence de la psychanalyse.
Mais si la science moderne naît avec Galilée, c ' est avec
Descartes - Lacan est fidèle aux conceptions
d'Alexandre Koyré9 que l a philosophie moderne naît,
-

ce qui était déjà l ' opinion de Hegel lO• L' opération fon­
damentale de la méthode cartésienne est le doute.
L' esprit doit douter pour trouver des certitudes. Ce
doute, fondement de la méthode, aboutit à une certitude
qui s 'énonce dans le cogito l l
« Je pense, donc je suis
Savoir que je suis une chose qui pense, c'est-à-dire
une conscience, telle est la conclusion à laquelle arrive
Descartes l 2, ce sujet étant un sujet sans autre qualité que
d'être produit par le doute. Lacan relie le cogito à la
découverte freudienne, ce qui le conduira, lui, à écrire :
« Je suis pensant "Donc je suis "

Il distingue - au cours de son séminaire de l ' année


1 965 -66 intitulé Problèmes cruciaux pou r la psychana­
lyse les deux « Je » de l ' énoncé, produits dans une
-

énonciation qui est, souligne-t-il, refen te de l'être. La

9 . Alexandre Koyré, Études ga li léennes , Hermann , 1 966.


1 0. La s ci e nce moderne nait avec la formalisation mat hémat ique
de la physique. De même chez Descartes, la « méthode se présente
comme ayant une validité indépendante de la métaphysique, et comme
se fondant immédiatement sur la certitude immanente à la ra ison
humaine dans sa manifestation a u thentique orig ine lle. à savoir les
mathématiques ", M. G ué ro u h , Descartes selon l 'ordre des raisons, 1 .
L'âme e t Di e u ( 1 953), Paris, A ubier Montaigne, 1 968, p. 3 1 .
I l . M . GuérouIt souligne les trois caractères d u doute cartésien
mé th od ique , universel et rad i cal . Il aj oute « En olltre. son caractère
méthodique faisant de lui un simple instrument en vue de fonder la
certitude du sa vo i r; c 'est à dire le dogmatisme de la sc ience . i l en
résulte un quatrième ca ractè re le do ll te cartésien est provisoire ".
ibid. , p. 33.
1 2. Cf. Discours de la méthode et Méditations métaphysiques.
54 LACAN
division du s uj e t a pparaît alors «à la fois effet de la
marque et suppon de son manque », ce que nous préci­
serons plus loi n en abordant la relation d u sujet a u signi­
fiant.
Mais l a certi tude de l' existence ne suffit pas à établi r
qu'une chose perçue ou conçue existe. Descartes est
obligé d' e n passer par l a fiction d ' un malin génie, un
A u tre trompeur, pour re c o n s trui re le monde 1 3• Laiss a n t
là Descartes, Lacan soul igne, lui, que c 'est le fai t que
l'Autre puisse tromper, feindre, qui le pose c omme sujet.
Si celui avec qui je parle, à la d ifférence d ' une machine
ou d'un p e rroqu e t , peut me tenir des propos à seule fin
de m e tro m p e r ou si je peux simplement supposer qu ' il
,

le fai t dans ce desse i n , c ' est là précisément ce qui lu i


confère pour moi une dimension subjective.

Le langage et la parole
Pour comprendre ce schéma, il faut reprendre la dis­
tinction introduite par Saussure entre langage et parole.
Pour Sau ss u re , le la n gage est tout à la foi s une faculté et
une fonction, dont la l angue n 'est qu' « un e pa nie déter­
minée » . Elle a la prem ière place parmi les faits de lan­
gage et Saussure propose pour en rendre compte un
schéma où l ' on voit deux personnages de profil se fai­
sant face, reliés par des po i n t il l és qu i figurent les flux
verbaux entre eux 1 4. D on c là aussi, i n tersubjectivité et
c omm u nic ation Ce qui manque à la l a n g ue pour pro­
.

duire le langage, c ' est, pour Saussure, la parole, c'est-à­


dire une émission physique articulée, un acte i nd ivi d uel .

1 3 . Je supposerai donc qu 'il y a, non point un vrai Dieu, qui est


la souveraine soun:e de vérité, mais un certain mauvais génie, non
moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie
à me tromper ». (l, 1 2) . R. Descartes, Méditations métaphysiques
( 1 64 1 ), trad . F. Khodoss, Pari s, P. U . F. , 1 956, p. 3 3 .
1 4. F. d e Saussure, Cours de linguistique générale ( \ 9 1 5), édition
critique préparée par Tul lio de Mauro, Paris, Payot, 1 975, p. 27.
LE SYM BOLIQUE 55

« La langue est pour nous le langage moins la parole » 1 5 .

Pour Lacan, la distinction entre langage et parole est


la distinction entre l ' universel et le particulier, une des
plus délicates questions rencontrées par Freud. Il y a le
langage, que Lacan présente comme le mur du langage,
qui permet de nommer les objets comme te l s, y c om pri s
les semblables. Nous supposons « du » sujet dans ceux
à qui nous nous adressons, c ' est à ces sujets q ue nous ne
connaissons pas que nous nous adressons, et nous n' at­
teignons que des « ombres ». En effet, la parole suppose
« du » sujet dans l 'autre parce que cet autre peut nous
tromper, mais le langage renvoie à la dimension de l ' ob­
jectivité. « Je » rencontre l ' autre à la fois comme objet
nommé par le langage et comme sujet supposé à q u i
« je » m' adresse. Cette dimension sera reprise et déve­
loppée par Lacan ultérieurement quand il introduira la
dimension de l a lettre et s ' avancera vers la question du
réel.

Si nous reprenons le stade du miroir pour le l ire dans


ce schéma, nous pouvons penser que la mère primor­
diale est en place de grand A portant le sujet S face au
miroir. Le sujet se voit comme un autre total dans ce
miroir, totalité à distinguer du morcellement qui l ui était
imposé auparavant dans les modalités de son lien avec
l 'Autre. Mais cet autre que le sujet voit dans le miroir
n'est pas lui-même, il en est séparé. Le sujet se retourne
alors vers la mère qui est dans l 'une des places de l a
relation imaginaire, c'est-à-dire cette fois-ci la mère
qu'il voit, et dans ce lieu il cherche ce grand l - le trait
unaire qui servira de matrice à l ' Idéal du Moi - ce lieu
d' où peut être dit « tu es ceci ». Il en retire des traits dis­
tinctifs - le trait un aire - qui lui permettent d' assumer

1 5 . Ibid. p. 1 1 2.
56 LACAN

cette image en se retournant vers le m iroirJ6• Pour que


l ' ima g inaire puiss e s'installer, pour que le suj et puisse
assumer cette image du miroir, il faut une parole prove­
nant du g rand A utre. La sommation de ces images du
Moi Idéal va donner le Moi, en tant qu' instance imagi­
naire. Ce lien à l ' i m a ge est à la fois un lien j ub i lato i re,
jouissif, mais aussi angoissant car cette image apparaît
com m e parfaite, marquée par la dimens i on d' idéal . C 'est
parce que la mère parle que la relation imaginaire peut
s 'instaurer.
L'ordre symbolique est celui du langage, et l ' incons­
cient est « structuré comme un langage », ce q u i déter­
mine l ' orientation de l ' an alyse et souligne la primauté
du S ymbolique. Si l ' Im ag i n aire lui est subordonné, c'est
du fait du primat du signifiant, comme nous venons de
le rappeler à propo s du stade du miroir. L 'homme est
avant tout un être de langage. La loi primordiale de l ' in­
terdit de l ' i nceste, celle que dévoile le comple x e
d ' Œdipe, est identique à un ordre de langage
L' Œdipe, e t partant la fo n ction du père, supporte, et est
supporté par, cet ordre symbolique. Cet intérêt de Lacan
et de la psychanalyse en général pour la foll c tio n du père
est à mettre en rapport avec son d é clin c o n tempo rai n
dans les sociétés occidentales : il pose l e problème d'une
p osition parad o xale de la ps y c hanal y se dans la moder­
nité. D' une certaine faç on, c' est l 'effritement de cette
fonction sous le s effets de l 'avancée de la science qui
permet l ' émergence de l ' anal yse, comme l'avait cons­
taté Lacan dès 1 938 ; en même temps, le fait que l ' ana­
lyse répond de cette fonc t i o n, la situe dans une position
singulière, sur laquelle nous revien d ron s .

Le signifiant
La démarche de Lacan consiste, en revenant au texte
freud i en, non pas à le considérer comme étant la totalité
1 6. Voir supra, chap. II.
LE SYM BOLIQUE 57

du savoir psychanalytique, mais plutôt à tenter de l ' i n­


terpréter, au sens analytique du terme, c ' est-à-dire à l 'in­
terroger jusque dans ses impasses, et cela dans le trans­
fert, c'est-à-dire à le traiter aussi comme une parole.
On a reproché à Lacan une méthode qualifiée de
« détournement » 1 7 , mais cette méthode n ' es t pas un

défaut du maniement de la théorie par Lacan, elle est, au


contraire, au principe même de la démarche analytique.
Il s'agit de reprendre les concepts en les relisant avec la
dimension qu'ap porte la cure analytique, c'est-à-dire là
où s' affirme l 'existence de l ' i nconscient. La psychana­
lyse, expérience la plus particulière, prend son bien où
elle le trouve, et prélève en les détournant des notions
généralisantes, à ambition universaliste, appartenant aux
champs d' autres disciplines, pour pouvoir articuler ce
qu'elle doit inlassablement ré inv ente r dans les termes de
son époque .

Lacan part du schéma de Saussure comme pouvant


permettre d' articuler ce que Freud a avancé concernant
la théorie des représentations sans connaître les avan­
cées de la linguistique structurale moderne.

1 7. Voir J. L. N ancy, P. Lacoue Labarthe, Le ti t re de la lettre,


Galilée, Paris, 1 97 3 . Mais n ' e st ce pas là une méthode propre à la
théorie en psychanaly se ? Freud fait-il autrement quand il découvre le
complexe d ' Œdip e ? « J 'ai trouvé en moi, comme partout a illeurs, des
senTime/lTs d'amour e n ve rs ma mère et de jalousie envers mon père »,
découverte singul ière, effet de s on « auto analyse », et aussitôt « on
comprend ( ... ) l 'effe t saisissanT d 'Œdipe Roi », idée ay ant « une valeur
générale ", q ui pour se dire nécessite le recours au mythe, à l a culture,
qui ne peut pas ne pas être articulée à l' inconscient. La psychanalyse
est une théorie qui, comme le coucou , fait son nid dans celui des autres
en le détournant à son profit. Voir lettre 7 1 , in S. Freud, La naissa n ce
de la psychanalyse, trad. A. Berman, Paris, P. U . F. , 1 956.
58 LACAN

S aussure propose pour le signe le schéma suivantl8;

1 Signifié
Signifiant
l
Ce signe l inguistique est considéré par Saussure
comme une unité associant un signifié - un concept - à
un signifiant - une image acoustique.

« Le signe linguistique unit non une chose et un


nom, mais un concept et une image acoustique » 1 9.

Lacan défait cette unité. Il « décomplète » leur unifi­


cation dans le signe en supprimant l ' ellipse et inverse la
position respective du signifiant et du signifié. Il insiste
encore sur la barre qui sépare signifiant et signifié et
réécrit ainsi la formule saussurienne

.s.
s

La barre entre les deux affecte le sujet et témoigne de


ceci que quand il parle, il ne sait pas ce qu 'il dit. Signe
et signifiant ne sont plus dans le même registre. Lacan
définira le signe comme ce qui représente quelque chose
pour quelqu 'un, à la différence du signifiant qu' i l défi­
nira ultérieurement comme ce qui représente le sujet
pour un autre signifiant. En effet, le sujet n ' est que

1 8. F. de Saussure, op. cit. , p. 1 58.


1 9 . /bid. p. 9 8 . S i l ' on considère le mot arbre : le signe associe le
son, \ ' image acoustique constituée par ces phonèmes, a u concept
d ' arbre et non à la chose. La catégorie « arbre englobe une grande
variété de végétau x d ivers que le terme arbre réunit.
LE S Y M B OLIQUE 59

représenté dans l ' ensemble des signifiants - l ' Autre20 -,


on ne peut donc dire qu'il y soit. On peut faire un pas de
plus avec Lacan concernant ce rapport du signifiant au
sujet. Saussure indique qu' il n'y a dans la langue que
des différences. C'est-à-dire qu'un signifiant ne vaut
qu'en tant qu'un autre n 'est pas à sa place2 1 • Ce qui veut
dire qu'on ne peut poser un s igni fian t S I en soi ; on ne
peut le poser que dans sa différence d' avec un autre S 2 '
et même plus radicalement dans sa différence d ' avec
tous les autres. Ce signifiant (par exemple le nom
propre) va re prése n ter le sujet, sujet prod ui t par cette
nomination, en tant q ue sujet du signifiant, auprès de cet
ensemble de signifiants, de cette batterie qui se trouve
dans l'Autre. On peut alors écrire :

->

20. L'ensemble des signifiants se trouve dans l'Autre, que Lacan


nomme aussi trésor des signifiants . En effet, c'est dans cet Autre en
premier l ieu, la mère qui parle que se trouvent les éléments de la
langue avec lesquel s le sujet parlera, mais c'est aussi à ce lieu » de
l 'Autre qu'il s' adressera.
2 1 . On peut étudier un mot par exemple le mot « bureau » du
point de vue de l 'histoire de la langue, c' est à dire du point de vue dia
chronique. B ureau désignait au Moyen âge, l 'éto ffe la bure qui ser
vait à faire des tapis de table et par métonymie est devenue la table
couverte par cette étoffe, puis toute table de travail . (Cf. Alain Rey
(dir.), Dictionnaire historique de la langue fra nça ise , Paris, Le Robert,
1 992). Dans la perspective synchronique, que propose Saussure, on
s'intéressera à ce mot dans ses relations avec les autres mots de la
langue à un moment donné (bureau n ' est pas une table, ni une chaise,
etc.) Il vaut dans sa di fférence d' avec les autres éléments de la l angue,
mais, en mê me temps, dans un dictionnaire, pour le définir c ' est à
d'autres signifiants que l ' on renverra : le signifiant renvoie toujours à
un autre signifiant.
60 LACAN

Le pè re
La question du « père » aura travaillé Freud d' un
bout à l ' au tre de son œuvre c'est, on l ' a noté en intro­
duction, ce que fai t apparaître le retour au texte freudien
pour Lacan. On la retrouve dès les premiers textes où il
introduit l es tro is registres d u Symbolique, de
l ' Imaginaire et du Réel.
Lacan remarque que Freud a rencontré le « père »
dès le début de son approche de l 'hystérie avec la « théo­
rie de la séduction », première hypothèse formée par
Freud pour rendre compte de \' éti o log ie des psychoné­
vroses à leur origine il y aurait une scène réelle de
séduction de la part d ' u n adulte, le père le plus souvent,
c ' est-à-dire l ' intervention dans la vie du sujet d ' un choc
sexuel, à une pér i ode précoce. Freud finira par renoncer
à cet te construction pour la situer non plus dans la réali­
té mais « dans » le fantasme, ayant établi qu' il n'existe
pas dans l ' inconscient d ' « indice de réalité » qui per­
mette de « distinguer l 'une de l 'autre, la vérité et la fic­
tion investie d 'affect ». Le père dans la « théorie de la
séduction » a une fonction traumatique, puisqu' il intro­
duit la sexualité de façon externe en incarnant le désir
dans le monde du sujet. Quand Freud abandonne cette
théorie, il ne renonce pas pour autant au statut du père.
C' est même autour de son statut qu' il fait pivoter la
théorie. Il découvre, peu de temps après la mort de son
propre père, le complexe d' Œdip e : la « scène de séduc­
tion » située dans le fantasme, le père est désormais celui
qui permet au s ujet l ' entrée « dans » l ' Œdip e en trans­
mettant l ' interdit de l ' inceste. La fonction du père est
ainsi d 'articuler le sujet au Symbolique, il est l ' instance
qui permet de rendre compte de la question du désir pour
le suj et, c ' est par lui que passe l ' accès de ce dernie r au
désir. Au cœur du c o mpl exe d' Œdipe est la castration ­
opération symbolique qui peut se c omprendre comme
-

un renoncement, une perte de jouissance nécessaire à


l 'entrée du sujet dans l 'ordre symbolique.
LE SYMBOLIQUE 61

Freud proposera u n mythe fondateur d e la fonction


paternelle dans Totem et Tabou, texte que commentera
longuement Lacan. Ce texte, dont les sources anthropo­
logiques furent après Freud largement discutées, voire
récusées, Lacan nous invite à le lire comme un mythe.
Freud suppose à l 'origine de l ' humanité, avant l ' his­
toire, une horde à demi animale, dirigée par un vieux
mâle, un père j ouissant de toutes les femelles du groupe
et en privant, par la force, les fils. Ceux-ci fomentent
alors un complot pour tuer ce père et s 'approprier les
femmes, à l ' i nstar d ' un bien à posséder, dont on cherche
à jouir. Une fois le père tué, sa loi, paradoxalement,
s'i mpose d' autant plus. En effet, à partir du moment où
la voie vers les femmes interdites est ouverte, rien ne
peut empêcher que, le père mis à mort, les frères ne s 'en­
tretuent. La place, libérée, est à occuper pour pouvoir
jouir de ces femmes devenues disponibles apparaît la
rivalité fraternelle. Les fils sont donc conduits à con­
clure un pacte, à totém iser ce père mort. Ainsi, il trans­
met la Loi d'une façon plus radicale qu'il ne le faisait
auparavant quand, vivant, il régnait par la force 22 . En
effet, si le père, selon la Loi, est le père mort, celui
qui est représenté dans le Totem, ou dans le nom de la
pierre tombale, alors il n'y a qu' un pas à franchir pour
dire que le père est un signifiant ce que fait Lacan. Ce
-

signifiant, il J ' appelle le Nom-du-Père et sa fonction


concerne la castration . La place du père dans la procréa­
tion est l'effet de ce signi fiant.
Au cœur du mythe d' Œdipe opère ce que Lacan
appelle la métaphore paternelle

Nom du Père Q.ésir >


Désir de la M ère

S i g n i fié au S ujet
Nom d u Père (-b_)
Phallus

22. Vo i r S . Freud, Totem e t Tabou ( 1 9 1 2 1 9 1 3) , trad . M. Weber,


Paris, Gall i mard, 1 993.
62 LACAN

Cette formule est proposée par Lacan à partir de son


travail sur les psychoses23. La fonction paternelle opère
comme une métaphore, c ' est-à-dire par substitution d'un
signifiant à un autre signifiant24• Au désir de la mère,
désir obscur, voilé, qui se manifeste par exemple par ses
allers et venues et qui sont comprises par l 'enfant
comme pur caprice, sans loi, est substitué le Nom-du­
Père, comme représentant, pour l ' enfant, d ' un désir de
la m ère autre que lui-même.
Le père est donc cette fonction tierce qui permet au
suj et de sortir de l ' impasse imaginaire. En effet, au stade
du miroir, cet autre moi-même dans le miroir est à la fois
« moi » et à la fois « un autre » . Il y a d 'une part une cap­
tivation par cette image spéculaire, captivation érotique,
amoureuse, et d ' autre part il y a une tension agressive.
Cette identification se fonde sur une logique d' exclu­
sion ou moi ou l ' autre. Cette situation serait sans issue
s ' il n ' y avait pas la médiation d ' un tiers, tiers néces­
saire, qui est tout d ' abord, on l ' a vu, la mère authenti­
fiant cette image, maIs tiers qui passe par la mère - sa
parole, le langage - et dans lequel déjà la question du
père se trouve posée. Un enfant naît dans un monde déj à
réglé par la problématique du père. Il a u n e place à s a
naissance dans le désir e t dans l e fantasme d e la mère,
c ' est-à-dire dans le rapport au phallus de celle-ci et
donc à la question du père. L' Œdipe - la métaphore
paternelle - est le surgissement du père dans le désir de
la mère. C 'est parce que l 'enfant est aux prises avec ce
désir que la mère pourra introduire entre elle et son
enfant, dans sa parole, la dimension paternelle. Aux
signifiants liés à ce premier temps où le sujet désire être

23. J. Lacan, « D' une question préliminaire à tout traitement pos


sible de la psychose », in Écrils, op. cil., p. 557.
24. Lac an a repris du linguiste Roman Jakobson les notions de
métaphore et de métonymie qu' i l identifie à la condensation et au
déplacement que Freud indique comme mécanismes fondamentaux du
processus pri maire, cel u i qui règne dans ] ' inconscient.
LE SYMBOLIQUE 63

l' objet du désir de la mère, le phallus2 5, vont se substi­


tuer des signifiants q u i sont ceux de la Loi et de l ' ordre
symbolique. Le désir pourra dès lors se maintenir s'il
porte sur tout autre objet que la mère. Cette opération est
celle du refoulement o riginaire , fondateur de l ' i ncons­
cient. Il entraînera dans un temps second, en leur don­
nant une nouvelle signification, les pertes antérieure­
ment rencontrées par l ' enfant.
Donc un s i gnifiant, celui du Nom-du-Père, vient
comme symbole de l' absence de la mère, il est ce nom
qui porte la cause de l ' absence, il se substitue à ce qui a
été le signifiant premier du désir de l a mère. L'effet de
cette opération est de faire surgir la signification phal­
lique, l iée à la castration. Une fois l ' opération de l a
métaphore paternelle effectuée, le ph al l u s s e trouve e n
position d e signifié, c ' est-à-dire que tout dire aura d u
sens phallique, sexuel . C'est ce q u i donne sens au désir
du sujet. Pour Lacan le désir est le désir de l'Autre. Que
la mère parasite l ' enfant avec son désir, c ' est une néces­
sité, car nul n ' a de désir en propre.
L'effet de la métaphore paternell e est qu' une partie
de la jouissance est interdite, il y a une perte, mais du
coup aussi une partie est permise, la jouissance phal­
lique. Lorsque la métaphore paternelle a opéré, le Nom­
du - Pè re est inscrit hors de la parenthèse symbolique,
comme le montre la partie droite de la formule proposée
par Lacan. Ce signifiant ne se trouve pas dans l ' en­
semble des signifiants A, marqué par la signification
phallique mais, en même temps, la soutient. Freud aussi
situait le père hors de l ' histoire, dans la préhistoire.
C' est ce que démontrait Totem et Tabou. On peut le figu-

25. Le phallus n 'est pas le pé nis réel . La dial ectique œdipienne est
centrée autou r du passage du phallus, o bje t im aginaire supposé à la
mère, auquel l'enfant, dans un premier temps, s ' identifie, au phallus
sy mbolique, qui est un signi fiant, cel ui qui désigne les e ffets du signi
fié dans leur ense mble, c'est à dire, à partir de l ' intervention de la
fonction paternelle. l 'instauration du sens comme sexuel.
64 LACAN

rer, avec Lacan, en se référant à l a tradition juive pour


elle, la pronon c iation du nom de Dieu, le tétragramme26 ,

a été perdue avec la destruction du second Temple. C'est


un signifiant inassimilable à l ' ensemble des autres signi­
fiants. La religion, à sa manière, interprète l ' inconscient
et la question paternelle. Le Nom-du-Père est impronon­
çable, il est u n si g nifiant qui ne se trouve pas dans
l 'Autre. Ainsi l 'A utre, trésor des signifiants, est un
ensemble fini, marqué par u n signifiant qui lui est exté­
rieur, le Nom-du-Père.
***

D e cette métaphore paternelle située a u cœur de


l ' Œdipe, Lacan fera le carrefour des structures. S i la
métaphore paternel l e n ' opère pas, il y a, dit Lacan , fo r­
clusion. Cette forclusion du Nom-du-Père marque pour
lui la psychose. Le psychotique dès lors reste pris dans
la captivation de la relation à l ' autre, la c aptivation
amoureuse, voire la captivation agressive. Il suffit alors
que « le Nom-du-Père verworfen, forclos, c 'est-à-dire
jamais venu à la place de [ 'A utre, y soit appelé en oppo­
sition symbolique au sujet »27 pour que la psychose se
déclenche. Cette opposition se réal ise à certains
moments-clés de l a vie du sujet en l ' absence de cette
métaphore paternelle, de ce signifiant du Nom-du-Père,
s' ouvre un trou dans le signifié qui va amorcer « la cas­
cade de remaniements du signifiant d'où procède le
désastre croissant de l 'imaginaire ». Dans ce cas-là, le
grand Autre se déchaîne sans la signification phallique.
Plus rien n ' a de sens phallique et du coup le sujet aura
un énorme travail à faire pour redonner du sens à son

26. YHVH souvent vocalisé (à tort selon l a tradition juive) e n


YaHVe H .
27. 1. Lacan, D ' une question préli minaire à tout traitement pos­
sible de la psychose », in Écrits, op. cit. , p. 577.
LE SYMBOLIQUE 65

monde, et pouvoir l ' habiter.

Avec" la mise en évidence du Symbolique, Lacan a pu


sortir de l'impasse imaginaire et rendre compte de ce qui
s e passait dans une analyse cadrée par la règle fonda­
mentale du tout dire, e n montrant la p l ace fondamentale
de la p arol e et du langage. Mais la cure peut-elle entiè­
rement se résoudre ainsi conçue comme processus de
symbolisation ? Celle-ci s'effectue-t-elle sans reste ? Le
Réel, auquel le sujet a affaire, peut-il entièrement se
résorber de cette façon ? Le tra i tem ent ne ren co ntre t i l - -

pas une limite, déjà relevée par Freud dans L 'analyse


avec fin et l 'analyse sans fin28, butée qu' il désignait
c om m e « envie du pénis » pour la femme et « refus de
la féminité » pour l 'homme, et qui correspondent au
« roc d' origine » d e la castration ?

28. S. Freud, L' anal yse avec fin et l ' analyse sans fin » ( l 937c),
trad. 1. Altounian, A . B o urgu ignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Résultats.
idées. problèmes, t. II, Paris, P. U.F., 1 985, pp. 23 1 268.
IV

Le Réel

En 1 963, après des négociations compliquées avec


l'Association Internationale de Psychanalyse, la Société
Française de Psychanalyse éclate. L' IPA accepterait la
réintégration de la Société en son sein à la condition que
soient mises des limitations aux fonctions didactiques de
Jacques Lacan et de Françoise Dolto . . . Une scission a
lieu d ' où émerge nt deux nouvelles associations
l'Association Psychanalytique de France qui intègre
l' IPA , et l ' École Fre udienne de Paris que Lacan fonde et
que Françoise Dolto rejoint. Le séminaire de Lacan est
interrompu. Le séminaire sur les Noms-du-Père n' aura
qu' une séance en novembre 1 963. En janvier 1 964,
Lacan commence son nouveau séminaire, Les quatre
concepts fondamentaux de la psychanalyse à l ' École
Normale Supérieure de la rue d' Ulm. Un lieu nouveau,
un auditoire accru indiquent, écrit-il, « un changement
de front de notre discours ». Au cours de cette année, il
aborde l ' inconscient, la répétition, le transfert, la pul­
sion, mais surtout, il développe le problème de l ' objet, à
partir de la notion freudienne d' objet perdu, qu'il for­
mule comme « la cause de cette position du sujet
68 LACAN

que subordonne le fantasme » 1 et qu'il a déjà nommé


quelques années auparavant objet a.

L'objet a
En 1920, Freud s'intéresse à ce qui apparaît comme
une difficulté dans la cure analytique. Cette difficulté
qu' il isole dans la névrose traumatique, où le sujet fait
répétitivement le rêve d' une situation douloureuse qu' il
a vécue, mais aussi dans ce jeu de l 'enfant décrit dans le
Fo rt-Da, lié à une expérience de déplaisir, est à rappro­
cher de ce qu'il appelle la réaction thérapeutique néga­
tive2• Dans ce cas, le traitement analytique bute sur la
compulsion de répétition. En effet, ces répétitions dans
la vie du sujt>t ne sont pas des sources de plaisir et
contreviennent au principe du plaisir qui, jusque là pour
Freud, orientait la vie psychique. Ainsi naîtra l ' hypo­
thèse d' une pulsion de mort.
Freud observe le jeu d'un petit garçon - l ' un de ses
petits-fils - d'un an et demi . Ce petit garçon, très attaché
à sa mère, ne pleurait pas lorsque celle-ci l 'abandonnait
pendant quelque temps et Freud avait remarqué qu' il
avait l ' habitude de jeter au loin dans la pièce divers
objets pendant ces absences. Généralement, quand i l
jetait ces objets, i l émettait u n son long, marqué « d' in­
térêt et de satisfaction », un 0-0-0-0 que la mère et Freud
entendaient comme le mot allemand fort (que l ' on peut
traduire par « parti »). À une autre occasion, Freud
observe le jeu complet où l ' enfant, avec une bobine atta­
chée à une ficelle qu' il tient, jette celle-ci par-dessus le
rebord de son lit en prononçant ce 0 - 0 - 0 - 0 , puis ensuite
1 . J. Lacan, Les qua tre collcepts fondamelltaux de la psychana­
lyse, Le Sémillaire Livre XI ( 1 964), texte établi par J . A. Miller, Paris,
Seuil, 1 97 3 , 4" de couverture (résumé paru dans l ' annuaire 1 964 (iS de
l ' Ecole Pratique des Hautes Etudes).
2 . Type de résistance qui fait qu'à chaque fois qu' une améli oration
devrait survenir du fait du progrès du traitement, il se produit, au
contraire, u ne aggravation.
LE RÉEL 69

tire la ficelle pour la faire réapparaître et la ramener vers


lui, et à ce moment-là proclame de façon joyeuse da
(que l ' on peut traduire par « voilà »). Freud conclut :
« Tel était donc le jeu complet, disparition et
retour ,,3.

Il i n te rp rè te c e j eu comme u n progrès d ' ordre cultu­


rel, une manifestation qui témoigne d ' un renoncement à
la pulsion puisqu' il permet à l'enfant de supporter le
départ de sa mère. En même temps, la question qui se
pose pour Freud est de savoir pourquoi cet enfant répè te
un jeu qui renvoie à une situation chargée de déplaisir.
Ce que le jeu dufort-da introduit, c' est une symboli­
sation primordiale, celle des allers et venues, des
absences/présences de la mère. Et cette symbolisation se
fait par le moyen du langage. Lacan soulignera deux
points à ce propos : est en jeu, d' une part, la constitution
du sujet celui qui énonce les signifiants fort-da indique
-

une position subjective séparée çle l'A utre, de la mère


primordiale ; la bobine, d' autre part, est non seulement
un objet représentant la mère, mais aussi un objet que le
sujet vit comme arraché à lui-même. Ainsi, dans cette
opération le sujet est « décomplété » de cet objet, et cet
objet, séparé de lui, acquiert une fonction d' obturation
de l ' absence, du manque, en même temps qu' il l' in­
carne au plus près, tout en étant absolument contingent.
« Cette bobine, ce n 'est pas la mère réduite à une
petite boule par je ne sais quel jeu digne des Jivaros -

c 'est un petit quelque-chose du sujet qui se détàche


tout en étant encore bien à lui, encore retenu. »

Lacan ajoute

3. Voir S. Freud, « Au delà du principe de ( I 920g), trad.


J . Laplanche et J . B . Pontalis, i n Essais de psychanalyse, Paris, Payot,
1 9 8 1 , pp. 52 5 3 .
70 LACAN

« S 'il est vrai que le signifiant est la première

ma rq u e du sujet, comment ne pas reconnaître ici - du


s eu l fa it que ce jeu s 'accompagne d 'une des premières
oppositions à paraître - que l 'objet à quoi cette oppo­
sition s 'applique en acte, la bobine, c 'est là q ue nous
devons désigner le sujet. À cet objet nous donne­
rons ultérieurement son nom d 'algèbre lacanien - le
petit a »4

Ainsi la répétition du départ de la mère est la cause


de la division du s ujet , division liée à cette opposition
signifiante, seule manière d ' i n staurer le s i g n i fi a n t en
tant qu ' il est pure diférence. Cette première perte, avec
la s y mbol isation permet à la fois de poser le sujet divi­
,

sé et de mettre en place ce que Lacan appe l l e l ' objet a .


La formule proposée antériel)rement5 devient alors :

->

La s y mbolisation produit un reste l' objet a.


***

Lacan s ' es t souvent présenté comme simplement le


« commentateur » , l 'épigone de Freud. Mais il a reven­
diqué comme son apport propre cette notion d'objet a et
ses avancées concernant le Réel . Il importe donc de
sui vre quelque peu s e s élaborations et les reprises de
cette notion, même si nous ne pouvons, ici, que rester
succinct .

La tradition philosophique, surtout à partir de Kant ,

distinguera trois termes sujet, objet et chose. La chose


n ' est une chose pour personne. Même si j 'en suis affec-

4. J. Lacan, Les quatre concepts !ondamentarH de la psychana


lyse, Le Séminaire, Livre XI. op. cit. , p. 60.
5. Voi r supra, chap. I l l .
LE RÉEL 71

té, elle n ' est pas une chose pour moi o u pour quiconque.
L'objet, par contre, appelle une autre notion qui est celle
de sujet. Le terme d' objet veut dire étymologiquement
« ce qui est placé devant », et par extension ce qui affec­

te les sens ; il implique donc un corrélat, c ' est-à-dire


celui devant qui cet objet est placé ou celui qui est affec­
té par lui. Il suppose l a notion de suj e t, c' est-à-dire « ce
qui est mis dessous », ce qui est subordonné. Nous avons
vu comment Lacan subvertit ce terme, puisque, pour lui,
le sujet de la psychanalyse est un sujet barré, subordon­
né au signifiant, re pré s e n té dans la chaîne signifiante
sans y figurer, et, en même temps, « inépinglable » par
un signifiant en tant q ue tel . Le sujet de l ' inconscient est
un sujet évanescent, sans totalité. De plus, classique­
ment, le sujet est un s ujet de la connaissance, et l ' objet
est à connaître. Si le sujet est le sujet parlant et si l ' on
fait place à l ' hypothèse de l ' inconscient, alors cette rela­
tion établie par la philosophie est tout à fait désorgani­
sée. Lacan proposera d ' ai i leurs une formule un
« mathème » - pour rendre compte de cette relation par­

ticulière du sujet à l ' objet


$Oa
qu'il nommera - et nous y reviendrons plus loin - for­
mule du fantasme puisque le fantasme est précisément ce
qui « cadre » le rapport du sujet à la réal ité, à ses objets.
Pour Freud, le fantasme est un scénario imaginaire
qui met en scène, de façon déformée par les défenses,
l ' accomplissement d ' un désir inconscient. Il est donc, à
la foisI'expression d' un désir refoulé et le prototype des
désirs actuels conscients ou inconscients du sujet. Lacan
insistera sur la dimension langagière du fantasme, à la
fois imaginaire, mais aussi symbolique recouvrant le
Réel . Le mathème montre comment le fantasme peut
voiler la division du sujet (la barre sur le S, que l ' objet
peut obturer) et donner son « cadre » à la réalité (à d is­
tinguer du Réel).
72 LACAN

Dans l' histoire de la psychanalyse, comment s ' est


développée cette notion d'objet ? Chez Freud on trouve
ce terme pour parler en général d ' une personne du sexe
opposé, par exemple comme ce que l ' on veut avoir
ainsi la femme pour l' homme, voire la mère - il s' agit
dans ce cas d ' u n objet total investi I ibidinalement.
L' autre statut de l ' objet est celui en jeu dans la pulsion
qui n ' est pas sans rapport avec l'autre, c 'est-à-dire avec
la personne « totale ». L' objet dans la pulsion sert à
atteindre un but ; il est, selon Freud, indifférent mais
nécessaire. Là aussi c ' est un objet i n v e s t i l ibidinale­
ment. Or, cet objet a une particularité dans la psychana­
lyse, Freud l ' affirme dès le début, qui est d' être un objet
radicalement perdu. La mère; comme en témoigne le jeu
dulort-da, par ce « coup de ciseau dans le réel » dû à la
symbolisation, est un objet perdu dont l ' objet a ne
constitue qu' un reste, qu' un fragment. Cet objet n ' est
pas perdu à cause de son départ mais par le fait de l' opé­
ration de symbolisation, qui, lui substituant son sym­
bole l ' a « absenté ». En même temps - et c ' est l ' une des
impasses de la psychanalyse si elle n'est conduite que
dans une référence au symbolique, si elle n ' est conçue
que comme un processus de symbolisation - cet objet
oriente la vie du sujet, comme quête de la retrouvaille de
cet objet perdu. Or dès l ' instant où il est dans le lan­
gage, le sujet n ' a plus à sa disposition que le langage
pour tenter de retrouver cet objet perdu du fait même du
langage.
Le paradoxe s ' énonce ainsi : c'est au moment de sa
perte que cet objet apparaît comme tel. Il n ' accède à
l 'existence que d'être perdu, et son statut ne lui est
donné qu' après-coup. Avant, il n'est pas séparé de ce qui
n' est pas encore le sujet. Il est donc d' autant plus perdu
qu'il est quelque chose qui choit précisément dans l' opé­
ration constitutive du sujet. Et chaque tentative de
retrouvaille le désignera encore un peu plus comme
manquant. Le sujet, sur un autre versant, est un sujet
LE RÉEL 73

fondamentalement aliéné du fai t du langage et du signi­


fiant, ce n'est donc plus un sujet de la connaissance, un
sujet « scient » , c'est le sujet en tant que suj et de l' in­
conscient, sujet d 'un savoir qui ne se sait pas savoir. Ce t
objet initial perdu du fait de la symbolisation, Lacan le
désignera comme la Chose, que peut figurer la mère pri­
mordiale, visée par l ' i nceste. Ce que la symboli sation
permet aussi, c ' est que cet objet n ' apparaisse pas radi­
calement comme manquant. Dans cette quête de retrou­
vaille, pourtant impossible, d ' autres objets peuvent
venir à cette place. Du fait de la symbolisation, il y a des
possibilités de substitution. Pour Freud, les étapes du
développement sont marquées à chaque fois par la pré­
valence d ' un objet oral, anal, phallique et plus tardive­
ment génital. Cet objet génital pose un problème que
Lacan ne manquera pas de soulever comment conce­
voir la rencontre, la retrouvai Ile d ' un objet total, pleine­
ment sais faisant ?
C'est Karl Abraham , on l ' a rappelé, qui a introduit la
not i on d' objet partiel comme corrélat des pulsions par­
tielles. Son élève, Melanie Klein, l ' a reprise et lui a
donné une importance considérable dans la psychana­
lyse. L' objet a n ' est pas sans rapport avec cette notion
d' objet p artiel Mais Lacan soulignera la difficulté qu' il
.

y a à parler d' objet partiel pour autant que la partie sup­


pose une référence au tout or la référence à un obj et
total, nous venons de l ' i n diqu e r à partir dufort da n 'est
- ,

pas pensable puisque l ' un et l ' autre, objet total et objet


partiel, se trouvent de part et d'autre d' une ligne de
démarcation infranchissable parce qu'irrévcrsible6. La
difficulté de l a perspective kleinienne pour Lacan est
qu' elle privilégie le signifié des objets, c' est-à-dire leur
dimension imaginaire.

6. On se reportera également au sché ma optique des idéaux de la


personne, décrit plus haut, pour saisir l ' hétérogénéité d u c o nten u (le
vase) et des objets d u Moi (les fleurs). Voir supra ch ap . II.
74 LACAN

Mais la notion d ' objet transitionnel, avancée par


D. W. Winnicott, est sans doute la plus proche de ce que
Lacan élabore comme objet a. Winnicott repère cet objet
dans le bout de tissu, la plume, la peluche, qui intéres­
sent l ' e n fant à un certain moment d e son développe­
ment. Cet objet apparaît quelconque et en même temps
il ne l ' est pas puisq u ' i l n ' est pas aisément remplaçable.
Il faut qu'il présente un certain nombre de caractéris­
tiques de texture, de toucher, etc. Cet objet accompagne
l 'enfant dans des moments particuliers comme l 'en d or­
missement. Winnicott souligne q u ' i l représente la mère
ou une partie de la mère, mais qu'il n 'est pas la mère.
C ' est quelque chose que l 'enfant sait. Ce n'est ni une
partie ni un tout, dit Winnicott, ni la partie d'un tout. Or,
cet objet est le point d'origine de la relation d 'objet,
c ' est, dit-il, l a première possession externe, non-moi. Et
elle dessine le cadre dans lequel s'effectuera toute rela­
tion à l ' autre et aux ohjets du monde dans le futur. Il
opère une délimitation et produit l ' espace transitionnel,
espace de jeu, de créativité, qui subsistera lors de la dis­
parition, de l ' abandon de l 'objet. En même temps cette
aire privilégiée, présente dans la relation du sujet à
ces objets, est aussi un espace de disjonction puisqu ' il
rend inadéquat tout rapport direct, congruent, du sujet à
l ' objet?

Mouvements de l 'objet
Lacan va reprendre cette question de l ' objet en
l ' abordant à des temps divers de son enseignement
d ' une façon variée mais non contradictoire. Chaque

7. Voir D . W. Winn icott, « Objets transition nels et phénomènes


transitionnels. Une étude de la première possession non moi » ( 1 95 1 ),
in De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. 1. Kal manovitch, Paris,
Payot, 1 969 ; et Obj ets transitionnels et phénomènes transitionnels
i n Jeu et réalité. L 'espace potentiel, trad. C . Monod et J. B. Pontalis,
Paris, Gallimard, 1 97 5 .
LE RÉEL 75

avancée éclaire une facette d' une vérité qui ne peut être
que fragmentaire, ou pour reprendre les termes de
Lacan, qui ne peut que se « mi-dire )}. Ce qui, notons-le
au passage et conformément à ce que soutenait Freud,
fait obstacle à la possibilité pour la psychanalyse de se
présenter comme un système.
Dans un premier temps, Lacan essaie de concilier ces
différentes approc he s de l' objet en les situant dans les
registres qu' il a avancés. Ainsi pour les objets partiels de
Melanie Klein - le sein, le pénis - Lacan les considère
comme des obj ets réels. Mais le sein en tant que tel , pur
objet de satisfaction, dépend de quelqu 'un, la mère, qui
a le pouvoir de le donner ou de le refuser. Et cet objet ne
prend cette valeur d' avoir été réel que précisément parce
qu' il peut manquer. Ce manque-là, c 'est la frustration.
Ces objets prennent rapidement la dimension d'objets
d'échange, de don, ce qui introduit un autre registre, le
Symbolique. Dans le même mouvement où ces obj ets
deviennent symboliques, la mère toute symbolique au
départ - en tant qu' alternance de présence et d' absence
- devient, du fait de ce tout-pouvoir qui lui est confé­
ré de donner ou non l ' objet, réelle car toute-puis­
sante. L' impuissance de l ' enfant devant cette mère l a
fait réelle.
Freud n' insiste pas, concernant cet objet toujours
perdu, sur les caractéristiques ni de l ' objet premier, ni
des ùbjets substitutifs que le sujet croit retrouver à cette
place. Il met l ' accent sur la trace de satisfaction déposée
lors de ce premier temps, trace selon laquelIe la tenta­
tive de retrouvaille s'effectuera. Lorsqu'un objet quel­
conque vient occuper cette place de l' objet perdu, la ren­
contre est nécessairement manquée. Il y a dans la répé­
tition une différence radicale mais essentielle, puisqu' il
n'y a aucune retrouvai Ile véritable avec l ' objet.
Lacan proposera dans les premières années de son
enseignement, et en particulier dans son quatrième sémi­
naire, de mettre en avant non pas la notion d' objet ou de
76 LACAN
relation d'objet, mais celle de manque d 'objet8• Toute
rencontre avec un objet se fait sur le fond de ce manque
radical qui en souligne la discordance. Celle-ci n 'est pas
simplement l ' inadéquation d'un obj et propre à satisfaire
le désir, elle est inadéquation en tant que telle puisque le
statut même de l ' objet pris dans le réseau des signifiants
le rend inapte à sa fonction. Dans l a perspective analy­
tique ainsi ouverte, l' objet est donc un objet construit, à
ceci près qu' il est construit par l 'effet du signifiant.
À ce moment-là, l ' objet a une dimension symbo­
l iq ue, liée à une mère réelle, toute-puissante, et cet objet
s ' inscrit sur fond de manque. Ce manque est réel et cor­
respond à l ' absence de pénis chez l a femme. Bien évi­
demment, dans le Réel, rien ne manque à une femme
pour être femme. Mais c' est parce que, sur un plan sym­
bol ique, cela peut s ' inscrire comme manque que j uste­
ment la notion même de femme peut exister. Ê tre femme
procède d ' une détermination symbolique et non réelle.
Ce qui manque, c ' est le phallus, en tant que sym­
bole, c ' est-à-dire en tant que signifiant de ce qui n'est
pas là. Le phallus comme objet imaginaire est avant tout
le phallus maternel. C'est parce que l' objet manque
effectivement qu'il s ' « imaginarise ». Le manque d ' ob­
jet est donc, du fait même du mouvement œdipien,
indexé à la signification phallique. Le phallus est cet
objet avant tout imaginaire qui, par l ' effet de la méta­
phore paternelle, prendra une dimension de signifiant,
signifiant du manque. II a une double fonction en tant
qu' objet sur le versant imaginaire, d' une part, en tant
que signifiant sur le plan symbolique, d' autre part.
Dans le séminaire de l 'année suivante9, le petit a
apparaît dans cette formule (citée plus haut) qui rel ie le

8 . Voir J . Lacan, La relation d 'objet, Le Séminaire, Livre I V ( 1 956-


57), texte établi par J. A. M i l ler, Paris, Seuil, 1 994.
9 . J . Lacan , Les formations de l 'inconscient, Le Séminaire, Livre
V ( 1 957 5 8), texte établi par J. A. Mil ler, Paris, Seuil, 1 99 8 .
LE RÉEL 77

sujet à l ' objet. Cette lettre provient de l ' i nitiale du « petit


autre » , le semblable, car c ' est dans le re g is tre de l 'ima­
ginaire que cet objet se manifeste. Cette formule s ' i n s ­

crit d ans une série qui présente la di al ecti q ue du désir et


de la demande. Lacan a avancé une ré férence tri p a rtite
entre besoin, désir et demande . Chez le peti t d' homme,
le besoin pour se satisfaire doit en pas ser par les si g ni­
fi ants de l'Autre, c ' est-à-dire que le sujet doit pouvoir
articuler une demande adressée à cet Autre , à partir des
s ignifiants déposés dans cet Autre. Ce qui reste de cette
opération est ce que Lacan ap p el l e le désir. L ac an fait,
déj à à cette époque, référence à ce pa s s ag e des
Confessions de Saint A u g usti n où celui-ci évoque l a
jalousie ressentie à la vue d ' un enfant appendu à la
mamelle I O. Il le re p rendra à de nombreuses repr ises pour
év o q uer l ' objet a. M ais là, il insiste sur la rivalité dan s
le rap port à l' alter ego, com m e il l ' avait déjà in d iqué en
1 938 d an s l ' article sur la Famille. C' est l 'enfant dans
l 'érection imaginai re d ' une rivalité face à celui qui oc­
cupe la place qu ' i l voudrait avoir par rapport à la mère.
Plus tardivement, Lacan com m entera cette évocation de
Saint A u g us t in comme incarnation de l 'objet a pour
celui qui regarde cette image d e com p létude . La notion
d ' obj et a est ce qui permet d'articuler le fantasme.
L acan y revient l ' année suivante ! ! en proposant de lire
cette formule S 0 a sujet barré désir de a .
Ces objets apparaissent d' abord l iés au rapport du
s ujet à la question phallique. Face à ce qui peut menacer
comme suspension du désir, pour garantir la perma­
nence de ce désir dont la perte est vécue d an s le re g is tre
de la c astration , le sujet s ' assure d ' un certai n nombre de
supports , d ' objets qui, même s'ils sont pris dans la
,

1 0. Saint Augusti n, Confessio/lS, trad . L. de Mondadon, Paris,


Pierre Horay, rééd . Seu il, 1 982, p. 36.
I l . J . Lacan, Le désir et SOli interprétatioll, Le Séminaire, Livre VI
( 1 958 59), i n édit.
78 LACAN

signification phall ique, sont autre chose que le phallus


en tant que tel . L' obj et est ce qui supporte le sujet au
moment où il a à faire face à la question de son exis­
tence, c ' est-à-dire là où il a, comme sujet, à s ' effacer
derrière un sign ifiant. Dans ce moment de panique, c'est
à l ' objet du désir que le suj et s' accroche. Lacan prend
l'exemple de l 'Avare et de sa cassette. Dans la pièce de
Mol ière, le désir se manifeste dans la rétention d ' u n
objet, q u i ne donne pas d' autre j ouissance que d ' être
support de désir, gage de celui-ci, voire son otage. Cette
valorisation, dit Lacan, est aussi une volatilisation de
l 'objet puisque celui-ci s ' arrache au champ pur et simple
du besoin. La cassette assure la permanence du désir et
accomplit en quelque sorte une fonction causale et non
pas une fonction de visée. En effet, si l ' objet constam­
ment retrouvé dans ses s ubstituts n ' est pas l ' objet plei­
nement satisfaisant de la première satisfaction, il peut
alors être compris non pas comme ce que vise le désir
mais comme c e q u i l e cause puisque chaque nouvelle
rencontre ne peut aboutir qu ' à une conclusion cet objet
retrouvé n ' est pas l ' objet recherché. Le sujet est renvoyé
d ' objet en objet, et l objet a est ce qui cause le désir,
'

bien plus que ce q u ' i l vise. C ' est dans le Séminaire sur
l 'Angoisse l 2 que Lacan parlera de cet objet comme
cause du désir.
Dans notre rapport à l ' autre, ce que nous pouvons
appréhender est une image. Cette image du corps est
« médiée » par le grand A utre au stade du miroir, comme

le montre le schéma L présenté plus haut. L' objet a est


ce que la zone érogène enserre, il n ' apparaît pas dans le
miroir. Lors du sevrage, la coupure passe non pas entre
la bouche et le sein mais entre le sein et le corps mater­
nel, car le sein est, pour le sujet, l ' un de ses objets. Dans
l ' image du miroir, le sujet ne retrouve pas cet objet qui
permettait l a satisfaction. Le produit de cette séparation

1 2 . J . Lacan, L 'Angoisse, Le Séminaire, Livre X ( 1 962 63), inédit.


LE RÉEL 79

- comme le montre le jeu de la bobine - laisse donc


choir un objet. C 'est l ' obj et a, objet détac h able , non spé ­

cularisable et, sur un autre plan, objet leurrant, car des


objets a le sujet, d' une certaine faç o n, en retrouvera par­
tout. Freud avait identifé deux obj e ts principaux, le sein
et les fèces, et un troisième, le regard, en avançant la
notion de p ulsion sco p iq ue l 3 ; Lacan y aj ou te un qua­
trième objet pour la pulsion la voix.
Ces a vancée s de Lacan, d o nna nt une importance
croissante au Réel et à l ' objet a, ne sont pas sans consé­
quence sur la vi sée de la cur e analytique. Pour Lacan,
dans un premier temps (non contrad i ctoire avec le sui­
vant), l' an a l y ste est celui qui, par son désir, par le désir
énigmatiq ue qu' il incarne pour l ' analysant pu i squ' i l ne
ch erc he pas à se sati s faire dans la situation même, est en
position d ' i ncarner le désir de l ' A utre c 'est- à- di re la
raç o n dont le sujet a été une pre m ière fois confronté à
l ' énigme de ce désir. L'analyste ai nsi est u n i nterprè te
puisque la place qu' i l occupe n ' est pas sans rapport avec
cel l e du grand Autre il est une instance symbolique.
L'analyse est, dans cette perspect i ve , un processus de
symbolisation. C'est au sujet que l ' analyste s'adre sse et
non pas au Moi, à la personne. Dans son séminaire sur
le transfe rt l 4, Lacan montre qu'au cœur du transfert est
un désir, le désir de l 'analyste, renversant ains i l ' i nter ­

prétation cl assique d u transfert. Ce désir n'est pas à


entendre comme le désir d' un analys te en p articulier,
mais comme un élément fondamental dans la structu re
en place dans l ' analyse . L' adresse à l ' analyste met en
place une dimension, le sujet-supposé-savoir. L' intro-

1 3 . D an s le miroir, le sujet ne se voit pas regarder. Lorsque cela se


produit, dans certains dispositifs, émerge un sentiment d' angoisse,
d ' inquiétante étrangEté. Voir S. Freud, « L' i nquiétante
( I 9 1 9h), i n L ' inquiétante ét ra ngeté et autres essais, trad. B . Féron,
Paris, Galli mard, 1 9 8 5 .
14. 1 . Lacan, Le Transfert, Le Séminaire, Livre VIlI ( 1 960 6 1 ),
texte établi par J. A. Miller, Paris, Seuil, 1 99 1 .
80 LACAN

duction de cette sup p ositi on double dé pl ace déj à la fonc­


tion de l'A utre dans la cure. Le transfert dès lors n ' est
plus à c omprendre comme une relation intersubjective,
ainsi que le p ré s e ntai t le schéma L. Il est même ce qui y
fait objection.
Ce s ujet-supposé-savoir pe u t être incarné par l ' ana­
lyste da n s un premier temps du traitement, l ' analysant
s' adressant à cet analyste supposé savoir quelque chose
sur SOli symptôme. Mais il est par le processus même de
la cure le suj et s u pp osé au savoir i nconscient, tel qu'il va
se dégager du processus. La position de ce s avoi r est
d' ailleurs d'emblée problématisée, ne serait-ce que par
l 'énoncé de la règle fondamentale où le sujet est i nvité à
tout dire, ce qui laisse entendre que c'est dans sa parole
et dans ce qu' il va pouvoir dire dans la séance que gît u n
savoir qu'il conviendra d 'articuler.
Dans un premier temps, pour Lacan, les objets ont un
statut imaginaire. Dans un deuxième temps, il les situe
dans une série signifiante, comme l ' a montré la formule
que nous avons donnée pour la symbolisation primor­
diale, formule que Lacan app el l e discours du Maître,
discours étant à entendre au sens de lien social . Or ce qui
vient en position d' agent dans le discours analytique,
dans ce l ien social singulier, est cet objet a 1 5 • De sa place
corrélée au grand Autre, l ' analyste, dans cet autre temps,
vient en position d ' objet cause du désir. Dans cette pers­
pective, c ' est la question du fantasme qui devient un élé-

1 5 . Lacan résumera en qua tre discours les possibilités de lien


social, le discours de l 'allu lyste é t ant l ' u n d' entre eux, qu' i l note a insi :
a --> $
S2 S;
L'objet est en position d'agent du discours, S, sujet barré est en
position d' autre . Le Savoir S2 v i e n t en place de vérité : faire de la véri
té, entr' aperçue, mi dite, un savoir, telle est la tâche analytique. Ce qu e
produit le d i scours, ce sont ces S I ' les sign i fiants-maîtres propres au
sujet, qui le déterminent.
LE RÉEL 81

ment central de l a cure, comme ce qui peut faire l e l ien


entre le transfert et le désir de l' analyste. Car l' objet a
est « intéressé » dans le fantasme. L' une des visées de la
cure, à son terme, est la dénudation de cet objet.
L'objet prend enfin une dimension réelle. Il est le
reste d'une opération que Lacan désigne comme causa­
tidn du sujet. C'est une o p érati o n double aliénation et
séparation, aliénation en tant que sujet représenté par un
signifian t, séparation en tant que le sujet se sépare de cet
Autre à partir duquel il s' est constitué. L'objet a est ce
reste, causant le désir, de cette double opération.
L'analyste supporte cet objet que l 'analysant lui sup­
pose. Le dispo sitif même de l a cure y conduit : analyste
hors de la vue du patient, son silence, etc. Si cette posi­
tion est suppos ée receler « q uelque chose » de précieu x ,
son destin à la fin du traitement est d'être ce qui choit de
l 'opération anal y tiq ue . C'est une perspective de la fin de
la cure moins heureuse que la congratulation de deux
« moi » fortifiés au terme de l ' expérience.

L'effet de la métaphore paternelle, du refoulement


originaire, est le refoulement après-coup de ces obj ets
partiels perdus lors des premières séparations. Ainsi,
l' objet a est lié à la castration. Ces obj ets se trouvent dès
lors indexés par la signification phalli q ue , ce qui
explique la façon dont ils peuvent apparaître dans la
cure. Si nous rev e n on s à la question de la psychose, avec
l' hypothèse de la forclusion du Nom-du-Père, c ' est- à­
dire de la non-effectuation de cette métaph ore , on
co n çoit que, dans la psychose, le sujet ne soit pas sépa­
ré de l ' objetl 6. Si l' objet a n ' e st pas séparé, c ' est-à-dire
s'il n ' a pas été « repris » par l a castration, il n ' y a pas de
limite et la signification phallique pour le sujet psycho­
tique ne canalise pas la j ouissance. Le sujet est dès lors
en proie à une jouissance qui n'est pas la jouissan ce

1 6. La voix intervient dans l ' hallucination acoustico-verbale, l e


regard dans l e délire d e survei llance, où l e sujet se sent épié, etc.
82 LACAN
phallique, ce1\e qui advient du fait de la castration -
mais une jouissance que Lacan nomme j ouissance de
l 'Autre et qui est à comprendre comme j ouissance de ce
qu'il a été pour l ' autre, lui, comme corps tout entier. Il
n ' y a pas eu ce petit objet concédé à l ' autre qui aurait
permis la séparation. Ainsi le sujet ne peut pas articuler
son désir au dési r de l'A utre, car pour cet A utre il n ' a été
qu'un objet de jouissance et non de désir. Le sujet
devient lui-même cet objet qui condense la j ouissance.
S ' il n'y a pas de signification phallique, c ' est le sujet qui
va donner sens au monde.

La sexuation
S ' il n'y a pas de retrouvaille possible avec l 'objet qui
permette d ' assurer une complétude, si la rencontre avec
le « bon objet » génital, total, est une illusion, comment
concevoir alors la relation à l ' autre, et en particulier la
relation amoureuse ? Lacan souligne, à la suite de Freud,
que l ' amour est fondamentalement narcissique et a plu­
tôt pour fonction de voiler la différence des sexes.
L' amour est à la différence des sexes comme le Moi au
sujet refendu. Il y a un tiers terme dans toute relation
sexuée, tiers terme qui n'est là que du fai t du langage,
qui est le phallus. Il est ce à quoi chacun a rapport dans
la relation sexuelle. Il n'y a donc pas de rapport sexuel,
c'est-à-dire qu' il n ' y a pas de m ise en rapport entre les
sujets à travers la sexualité. Pas de complétude telle que
l ' anatomie pourrait imaginairement le laisser croire, pas
de complémentarité des sexcs. Chacun ne rencontre
l 'autre qu 'à travers son propre fantasme. C 'est cela qui
constitue la découverte du rôle fondamental de la sexua­
l ité par Freud, selon Lacan. Celte dimension d' impos­
sible du rapport sexuel offre à Lacan une définition du
réel.
Mais alors, si la différence des sexes tient au symbo­
lique, comment la comprendre ? Lacan proposera une
LE RÉEL 83

écriture sous la forme d ' un tableau, celui des formules


de la sexuation l7.

3x cI>x ::l x cI>x


Vx <I>x 't/x cI>x

Il n ' est pas possible de détailler ici toute la réflexion


de Lacan autour de la logique. Néanmoins, c 'est ce rap­
port entre la logique formelle et une logique de l' in­
conscient concevable à partir des particularités que
Freud lui attribue qui a intéressé Lacan. La logique per­
met-elle de repérer ce qui se joue dans le symbolique ?
La sexuation, terme avancé par Lacan, est le fait de
se reconnaître homme ou femme. Pour Lacan, c ' est une
affaire de signifiant. Ici , à sa manière, il rectifie Freud
pour qui « l ' anatomie est le destin ».
Ces formules de la sexuation font référence à la
logique aristotélicienne des propositions de vérité et,
faisant appel à une notation moderne, utilisent deux
quantificateurs, le quantificateur universel V et le quan­
tificateur existentiel 3. Mais les modifications que
Lacan apporte à la logique d 'Aristote font que ce renvoi
ne peut être considéré que comme approximatif. Car la
logique ici est subvertie par l ' e xistence de l ' inconscient.
Le phallus, signifiant particulier indexant le lien de la
sexualité au langage, a pour fonction de désigner pour le

17. J . Lacan, Encore, Le Séminaire, Livre XX ( 1 972 73), texte éta


bli par J . A. Miller, Paris, Seuil, 1 97 5 , p. 73.
84 LACAN

sujet l 'ensemble des effets de signifié, c ' est-à-dire la


di mension du manque. Il a été un objet im agin aire, celui
qui manque à la mère. Il est aussi s ym bolique comme
effet du refoulement o riginaire puisqu'il devient alors le
signifiant de la c astra tion Il est choisi en référence à ce
.

qui peut apparaître de Réel dans la relation sexuelle. En


d ' autres termes, dans toute une première partie de son
ense i gnement, Lacan, conformément à Freud, fait du
phallus le point central d articulation pour le s uj et dans
'

son rapport à la sexual ité et au langage. Ici , il en fait une


fonct i on à e n ten dre « du côté » de la castration, ce q ui
n'est pas contradiction mais affinement des propositions
précédentes.
Ces formules soulignent aussi que la sexuation n ' est
pas la sexualité biologique. En effet, même si celle-ci
n ' est pas sans incidence, elle n ' est pas ce qui détermine
l ' identité sexuelle du sujet, qui est le produit d' une iden­
tification. Le sujet aura donc à s' ins c rire d' un côté ou de
l 'autre de ce tableau, le côté gauche étant le côté
« homme », le côté droit étant le côté « femme ». Un

rapide coup d' œil sur le tableau montre que Lacan radi­
calise la diférence des sexes ni compléme n tari té ni ,

sy métrie .

Du côté « homme », on trouve une proposition exis­


tentielle et en-dessous une p roposition universelle. La
proposition existentielle est une particulière négative ;
elle peut se lire il existe un x qui n 'est pas soumis à la
fonction phallique. Ce qui se comprend il y a un
homme qui n ' est pas soumis à la fonction phalli qu e,
c ' est-à-dire à la castration. La fo rm u l e en-dessous est
une universelle affirmative qui peut se lire « Tous les
hommes sont soumis à la fonction phallique ». Lacan a
rep ris les travaux de Pe irc e 1 8 qui m o ntrent, par rapport à
la logique d'Aristote, la nécessité d' une particulière

1 8 . Charles S. Peirce ( 1839 19 1 4), philosophe et mathématicien


américain.
LE RÉEL 85

négative pour pouvoir fonder une universelle affirma­


Cette formalisation est confonne au Totem e t
tive 1 9•
Tabou de Freud, qui voyait à l' origine de l' humanité une
horde dominée par un père jouisseur possédant toutes les
femmes et excluant tous les fils de cette jouissance.
Comme nous l ' avons déj à évoqué, les fils ourdissent un
complot, tuent le père pour pouvoir s 'approprier les
femmes et s aperçoive n t que, ce père tué, pour pouvoir
'

posséder les femmes, ils vont devoir continuer à s'entre­


tuer. Ils sont conduits à constituer un pacte qui, pour
Freud, est la base du pacte s oc i al , dans lequel ils renon­
cent aux femmes elles deviennent taboues - et instau­
-

rent le totem du père mort. Ils célèbrent l ' i nstauration du


lien entre ce totem et ce tabou par un repas totémique,
incorporation de ce signifiant du père mort. Ce
« meurtre originaire » est pour Freud le fondement de

l ' histoire et aussi celui de la religion.


Lacan reprendra à son compte et prolongera la ques­
tion fondamentale de Freud : qu' est-ce qu'un père ? Est­
il seulement celui qui profère l' interdit, qui limite la
jouissance et qui , à sa l1,1anière, symbolise la loi ? Mais
n ' est-il pas aussi celui qui incarne la dimension de la
jouissance - père jouisseur qu'il fut ? Le père de la
horde est, en tous cas, celui qui aura fait exception à la
castration. Freud, de la même manière, montrera que ce
schéma se retrouve dans la constitution des groupes,
organisés autour d' une figure qui i ncarne le Un d'ex­
ception.
Tout sujet doit s' inscrire dans la fonction phallique
pour parer à l'absence du rapport sexuel. Ainsi, c'est par

1 9. Pour Aristote, il existe quatre formes de propositions dites


catégoriques: (A) universelle affirmative (Tous les S sont P) ; (E) uni
verselle négative (Aucun S n ' est P) (1) particul ière affirmative
(Quelques S sont P) ; (0) particulière négative (Quelques S ne sont pas
P). Voir S. C. Kleene, Logique mathématique, trad. J. Largeault, Paris,
Armand Colin, 1 97 1 ; Aristote, Organon, trad. 1 . Tricot, 5 vol., Paris,
Vrin, 1 966.
86 LACAN

l a fonctio n phal l ique que l ' homme trouve sa limite


dans l'existence d ' un Un par qui cette fonction est
n iée. C' est la fonction du père qui permet, du fait de
cette exclusion, de considérer les hommes comme un
ensemble2o.
Lacan est confronté à ce qu'a m i s en évidence Freud,
la non existence de la différence des sexes dans l' in­
conscient. Or, la féminité était restée pour Freud l e
continent noir de la psychanalyse. Il y a un paradoxe de
la jouissance chez la femme, jouissance dédoublée qui
peut se représenter dans l a distinction entre le vagin et le
clitoris, mais qui ne s ' y ramène pas. En effet, Freud n ' a­
t-il pas soul igné - et Lacan sur ce point reste tout à fait
freudien, comme nous l ' avons montré plus haut à propos
de la métaphore paternelle - q u ' il n ' y a qu' une libido
pour les deux sexes, la libido pha llique ?
L'A u tre est à l ' origine du côté féminin, puisque c' est
la mère, l 'Autre en tant qu' autre pour les deux sexes,
c ' est-à-dire en tant qu' altérité radicale, premier autrui,
mais aussi premier étranger. Avec cet Autre primordial,
se constituent les premiers échanges, et, passant par le
corps, ont lieu les premières jouissances. Lacan redéfinit
cette notion de jou issance comme ce qui fait barrière au
savoir, ce qui fai t barrière à l ' i nconscient en tant que tel.
La jouissance n ' est n i le plaisir freudien, ni le désir, ni la
satisfaction. Il faut l ' entendre sur un fond j uridique, au
sens par ex emple où l ' on a l' usufruit d'un bien, à ceci
près qu'avoir l ' usufruit comprend une limite qui est de
ne pas entamer le capital .
La j ouissance posait des problèmes à Lacan dès le
séminaire sur l ' É thique où il la développe pour l a pre­
m ière fois en commentant Freud sur le Malaise dans la
Cu ltu re et sur le lien du sujet à son prochai n. Il est
conduit à considérer que cette limite qui affecte la jouis­
sance lui est i nterne, et la partage. Il y a d' une part une

20. J . Lacan, Encore, op. cil. , pp. 73 75.


LE RÉEL 87
jouissance phallique, j ouissance limitée du fait de la
castration, mais accessible. Sa limite dépend du signi­
fiant, car c ' est lui qui introduit le sexuel chez l 'être
humai n, avec l' organisation phallique et la castration le
phallus organise le corps autour d' u n organe isolé par le
signi fiant. On remarque ainsi, qu' à la différence de
Freud, la castration n ' est pas pour Lacan ce qui empêche
la jouissance, mais bien au contraire, ce qui permet l ' ac­
cès à une jouissance possible. Le père de la horde, celui
de Totem et tabou, jouit de toutes les femmes d ' une
manière illimitée. La l imitation n 'affecte que les fils. Sa
jouissance n' est donc pas phallique au sens propre du
terme ; elle est d' une autre nature. D ' autre part, à côté de
cette jouissance phallique ou jouissance sexuelle, il y a
la jouissance de l 'Autre, jouissance non sexuée et hors
langage. Preuve en est le silence sur cette jouissance
puisque les femmes n ' en parlent pas. Elles n'en parlent
pas parce que cette j ouissance ne peut pas se dire, elle
n ' est pas de l 'ordre du signifiant mais nous pouvons la
supposer à partir de cette jouissance supplémentaire
féminine, de l'expérience des mystiques, etc.
Si l ' on revient aux formules de la sexuation, on sai­
sit aussi que la notion de structure est à remanier et à
situer dans une autre perspective. Les catégories noso­
graphiques, héritées de la psychiatrie, doivent être
entendues autrement. Cc qui importe est la position du
sujet pris dans le langage pas tant une psychopatholo­
gie au sens de la psychiatrie ou de 1 ' histoire de la psy­
chologie, que de la pathologie dont chacun est affecté
dès l ' instant où il entre dans le langage.
La partie gauche du tableau, avec la mise en avant de
cette figure de l'exception, peut se lire comme manifes­
tant la position hystérique. L' hystérique espère un père
qui ne serait pas castré, non soumis à la castration, per­
mettant au sujet un rapport sexuel . L' espoir inlassable de
l' hystérique qu'il y ait un rapport sexuel, c'est aussi l ' es­
poir qu'il ait eu lieu lors de sa conception et q u ' elle en
88 LACAN
soit i ssue. Le paradoxe est que pour pouvoir se dire
homme, il faut payer le prix de la castration, ce que
Lacan soulignera en disant que ce qu'un père transmet à
son fi ls, c ' est justement la castration.
De l ' autre côté, du côté femme, Lacan introduit des
fonnules qui n ' ont plus rien de classique au sens de la
logique. Sur le côté d r oi t , « la part-femme » des êtres
parlants i nscrit tout d' abord une existentielle négative
il n 'y a pas de x qui ne soit pas soumis à la fonction
phallique, c ' est-à-dire que la castration fonctionne pour
toutes les femmes, sans exception. La deuxième for­
mule, en-dessous, introduit un quantificateur universel
négatif, inventé par Lacan, qui se lit « pas-tout ». Ains i :
la femme n ' est pas toute-entière dans la fonction phal­
l i que. De ce côté-là, il n ' y a pas d' excepti on correspon­
dant à la fonction du père. Rien n' échappe à la fonction
phallique, mais du fa it q u'i l n'y a pas de fi gure d'excep­
t ion, il n ' y a pas de figure fondatrice capable d ' organi­
ser l ' ensemble des femmes. II y a donc quelque chose
qui manque pour faire tenir cet ensemble au sens où pré­
cisément la fonction phallique est la seu l e q ui puisse le
faire. Il n ' y a donc pas de figure de femme qui fasse que
l 'ensemble des femmes existe en-dehors de la logique
phallique. Dire qu'il n'y pas d'ensemble des femmes est
équ ivalent à la formule que Lacan avance dans ces
années-là : « La femme n 'existe pas » .
Pour u n e femme, il y a une alternative soit refuser
cette s itu ation où il n ' y a pas de fondement permettant la
con s titution d ' un ensemble ; l ' issue est alors est de se
ranger de l ' autre côté du tableau, du côté homme - ce
que l ' on peut rapprocher de ce que Freud appelait le
complexe de masculinité qui renvoie à l 'envie de pénis,
constituant la butée de l ' analyse par e x cel lence pour une
femme, comme nous l ' avons déjà mentionné. Dans ce
cas, c'est de se poser comme castrée en référence aux
hommes qui situe ces femmes et non pas de s' assumer
dans u n e identification féminine. Faire l 'homme, c 'est
LE RÉEL 89
la pos ition de l 'hystérique. La fonnule de Lacan i ndique
une autre possibilité, partant de cette inexistence de
« la » femme, qui consiste à considérer les femmes une

par une, sans que pour autant elles constituent un


ensemble fini. Dès lors, les femmes sont, d ' une certaine
manière, dans une position dédoublée, comme l' i ndiq ue
la partie inférieure du tableau. De ce La barré - qui ren­
voie à la formule la femme n ' existe pas - deux flèches
partent l ' une qui indique que manque dans l 'A utre ce
signifiant qui pourrait organiser l ' ensemble des femmes,
et l 'autre qui marque u n rapport à la fonction phallique
inscrite du côté homme. Une femme dès lors est divisée
dans sa sexualité entre ces deux signifiants, divisée dans
sa jouissance. Un homme peut incarner pour elle le
signifiant phallique, mais d' autre part, elle a rapport à ce
grand A utre, et de cette jouissance nous ne savons rien.
Dans cette partie inférieure du tableau, du côté
homme, Lacan a inscrit le S et aussi le grand <1>. C' est
ce qui supporte le signifiant comme sujet. Quant au sujet
lui-même, il est barré du fait du signifiant. Mais en tant
que partenaire, il n ' a affaire qu'à l' objet a, inscrit dans
l'autre partie du tableau.
« Il ne lui est donné d 'atteindre son partenaire
sexuel, qui est l 'A utre, que par l 'intermédiaire de ceci
qu 'if est la cause de son désir » 2 1 .

« [Pour l ' homme] toute sa réalisation au rapport


sexuel aboutit au fantasme »22 .

Avec les formules de sexuation, Lacan rend compte


de la différence des sexes en la détachant, plus radicale­
ment que Freud ne l ' avait fait, de la référence biolo­
gique. Elles pennettent un repérage des troubles de
l'identité sexuelle, qui se manifestent en contradiction
avec l'anatomie, tels que le transsexualisme ou les phé-

2 1 . 1. Lacan, Encore, op. cil., p. 75.


22. Ibid. p. 80.
90 LACAN

nomènes de fém inisation observés dans les psychoses.


En outre, ce tableau manifeste une dissymétrie entre l a
position masculine e t la position féminine, conforme
aux modifications apportées tardivement par Freud à la
conception du complexe d ' Œdipe chez la fi lle, qui n ' est
pl us conçu comme l ' inverse de celui d u graçon. Enfin,
avec l ' introduction de la division des jouissances et la
m ise en place de l' objet a di st i n c t du phallus dans la
sexualité, il rend compte de cette dissymétrie qui se
manifeste de façon variée mais constante dans la psy­
chopathologie de la vie amoureuse des hommes et des
femmes.
Le nœud bor�oméen
L' introduction de cette autre jouissance, pour rendre
compte de l 'opacité de la question féminine laissée en
suspens dans les écrits freudiens, va conduire Lacan à
reprendre tout ce q u ' il avait avancé j usque-là, à com­
m encer par la relation entre le Réel, le Symbolique et
l ' Imaginaire, et à les réorganiser autrement qu'autour du
phallus.
Pour remanier l 'articulation de ces trois registres,
Lacan va avoir recours à une figure topologique, le
nœud borroméen . Il le présente une première fois le 9
février 1 972, au cours de son séminaire . . . Ou pire.
« Une charmante personne qui écoute les cours de

monsieur Gui/baut » lui a donné quelque chose « qui


n 'est rien de moins, paraît-il [ . . . ] que les armoiries des
Borromée » 2 3.

23. J . Lacan, . . . Ou pire, Le Séminaire, Livre XIX ( 1 97 1 72), inédit.


LE RÉEL 91

Mais c 'est l ' année suivante, à l a fi n d u s e m m a ire


Encore24, qu'il re p ren d ce nouage qui possède une par­
ticularité il suffit de couper l ' u n des trois ronds pour
que les deux autres soient libres. Il présente dans cette
même séance la figure de la chaîne borroméenne25. Il
rappelle q ue la pre m iè re prés e ntation du nœud borro­
méen, l ' année précédente, a eu lieu au cours d ' une séan­
ce où il essayait de donner une traduction formelle de l a
fo rm u l e « Je t e demande de refuser c e que j e t 'offre,
parce que ce n 'est pas ça », form ule de l' amour, de ce
q u'il appe ll e la « lettre d 'a-mu r ». En effet, l e ça dans la
formule « parce que ce n 'est pas ça », est l ' objet a.
L obje t a qu'il définit ici comme « ce que suppose de
'

vide une demande » .


« Dans le désir de toute demande, il n 'y a que la
requête de l 'objet a, de l 'objet qui viendrait satisfaire
la jouissan ce [ ] supposée da ns ce qu 'on appelle
. . .

improprement da n s le discours psychanalytique la pul­


sion génitale, celle où s in sc rira it un rapport qui serait
'

le rapport plein inscriptible, de l 'Un avec ce qui reste


,

irréductiblem ent l 'Autre »2 6 .


[ U n obj e t a multiple, objets a] « diversifiés en
quatre, en tant qu 'ils se constituent diversement, s e lon
la découverte freudienne, de l 'objet de la succion, de
l 'objet de l 'excrétion, du regard et de la voix. C 'est en
tant que substituts de l 'Autre, que ces objets sont
réclamés el sonl faits cause du désir ».

Mais il n ' y a pas de rapport sexuel, seulement des


corps par l ants
« If y a des sujets qui se donnent des corrélats dans

l 'objet a, corrélats de paroles jouissantes en tant que


jouissances de paroles » .

24. J . Lacan, Encore, op. cif. , p. 1 1 2.


25. J. Lacan, Ibid. , pp. 1 I 2 1 \ 3 .
26. Ibid., p. 1 1 4.
92 LACAN

Ainsi s'éclaire cette position de l ' obj et a dans les


formules de \Ia sexuation il est ce qui intéresse le sujet
dan s cette division, ce qui, souvenons-nous des réélabo­
rations de Lacan quant au stade du miroir, est l 'enjeu de
la j ubi latio n de l a j ouissance - de l' infans [qui ne parle
-

pas encore] face au m i r o i r à savoir qu il s e d é c o u v re


, '

obj e t sous le regard de l ' autre. Le petit a est ainsi c e par


q u o i le s ujet tente d ' avoir rapport à l A u tre , rapport au
'

m onde, mo n de que le sujet construit comme symétrique


de lui-même, en miroir. En ce sens, comme le souligne
Lacan, l ' objet a est a-sexué.
C' est l ors de la première séance du séminaire de
l ' a nnée su i v an te , Les non-dupes errent, que Lacan iden­
tifie chacun des tro i s ronds avec les trois registres, le
Symboliq u e , l ' Imaginaire et le RéeJ27. Cette figure intro­
duit une nouveauté les trois registres apparaissent stric­
tement équivalents. Lors de leur introduction, il y avait
un primat du Symbolique, l ' Imaginaire lui étant subor­
donné. Cette remarque souligne ce qui dès l ' étude du
fantasme, vers la fin des a nn ées 60, était indiqué dans
l ' enseignement de Lacan, à savoir une réorientation des
visées de l a cure. Comme nous l ' avons déj à noté, une
conception de la c ure a n alytique comme processus de
symbolisation trouve une l imite dans ce qui caractérise
l ' ensemble �es signifiants. En effet, comme l ' avaient
déjà remarqué les ro m an tiques allemands, un m o t ne
peut que renvoyer à un autre mot, un signifiant à un
autre signifiant, et cette circularité ne permet pas d 'en­
visager une fin possible au traitement. Le fantasme, avec
la mise en avant de l 'objet a et le remaniement de l a
dimension imaginaire, ouvre u n e autre voie.

***

27 1 . Lacan, Les non dupes errent, L e Séminaire, Livre XXI ( 1 973


74), inédit.
LE RÉEL 93

Ce nœud bOIToméen qui va s u s c iter et su s c i te ,

encore, polémiques et débats y compris parmi ses


élèves, occupera Lacan jusqu'à la fin de son en se i gn e ­

ment il va inscrire les catégories produites j u sq ue l à -

dans les espaces découpés par le nouage bOIToméen,


dans les i n tersec ti o n s .
En 1 974, l ' École Freudienne de Paris, devenue une
i n s t itu t io n considérable, tient s o n vue C o n g rè s à Ro me .

Le 1 er novembre, Lacan prononce une conférence, inti­


tulée La Troisième. Lacan fait curieusement référence au
poème des Chimères de Gérard de Nerval, intitulé
A rtémis mais qu i fut aussi i n titulé Ballet des Œuvres ­
-

le premier vers de Nerval étant d ' ailleurs:


« La Treizième revient [ . ].
.. C 'est e n co r la Première ,, 28 .

Dans cet article, Lacan propose plusieurs écritures


du nœud bOIToméen avec des commentaires que nous ne
pouvons détailler ici. Indiquons, pour montrer le mode
d' utilisation de cette figure, celle-ci 29 :

s
R

2 8 . G. de Nerval, « Les Chi mères » in Œuvres complètes, t. III,


Paris, Gal l i mard, B ibl iothèque de la Pléiade, 1 9 93, p. 648 .
29. 1 . Lacan, La Troisième », in Lettres de l'École Freudienne,
n° 1 6, Paris, EFP, 1 975, p. 1 99 .
94 LACAN

Les troi s ronds équivalents correspondent aux trois


di m e n si on s du Réel, de l' Imaginaire et du Symbolique.
Ils serrent e n leur centre l 'objet a. L' Im agi naire est iden­
tifié au corps, qui est donné par l ' image du miroir. À
l ' intersection du Réel et du Symbolique figure l a jouis ­
s an c e ph all i q u e, et l ' on peut noter ici le dépl acement
opéré par rapport à Freud et même par rapport à L ac an
pre m i ère manière, où l ' on aurait pu concevoir un sché­
ma centré sur le p hall u s . Entre Im agi na ire et Sym­
bolique se trouve l e sen s auquel Lacan donne dès lors
une nouvel le valeur. Le petit a se trouve au ce n tre . En
effet, c ' est sur lui ({ que se branche toute jouissance ," et
donc ce qu i est externe dans chacune de ces intersec­
tions » . La joui ssance phallique q u i se trou v e à l ' inter­
section du Réel et du Symbol ique est définie comme
hors-corps, \c' est-à-dire en-dehors de l ' Imaginaire . Tout
comme le se n s se trouve hors du Réel. Il y a quelque
chose dans le Symbol ique - il y a quelque chose dans
l ' i nconscient qui ne sera j a m a is interprété, s ou lig n e
Lacan, c ' est ce refoulement o rigi n aire q u i se constitue
en le trouant. Enfin, la j o uissan ce de l'Autre est à l ' in­
tersection de l ' Im agi n a ire et du Réel - ne faisant pas
i ntervenir le Symbolique, comme l ' indiquaie n t déjà les
formules de la sexuation - cette jouissance do n t rien n e
peut se dire. Jouissance de l ' Autre, ({ parasexuée » qui
« n 'existe pas, ne pourrait, ne saurait même exister que
par l 'intermédiaire de la parole, parole d 'amour notam­
m ent ». Ainsi la j ouissance phallique est hors corps et ] a
j ouissance d e l ' Au t re est hors langage, c'est-à-dire hors
symbolique. Elle est en tant que telle impossible, une
limite à l ' Éro s de Freud, puisqu'elle cond u irait à faire un
et qu' ({ en aucun cas deux corps ne peuvent en faire
un ». En 1974 déj à, Lacan conclut ce texte sur une ques­
tion cruciale a uj o urd ' h u i , q u i concerne l' avenir de l a
ps y cha na ly s e
« L 'avenir de la psychanalyse est quelque chose
qui dépend de ce qu 'il adviendra de ce Réel, à savoir
LE RÉEL 95
si les gadgets par exemple gagneront vraiment à la
main, si nous arriverons à devenir nous-mêmes animés
vraiment par les gadgets

En effet, la modernité produit à foison ces objets a,


objets de la consommation contemporaine, propres à
boucher les trous du corps, qui, s ' ils finissent comme
déchets, s o n t con stamme n t renouvelables. La jo uiss ance
pour tous n ' est- e l le pas la promesse i ns c ri te à l ' ho ri zo n
de nos sociétés d ' auj ourd' hui ?

Le père en question

Dans les toutes dernières années de son enseigne­


ment, un dernier remaniement - et l ' on remarquera, ce
qui pourrait faire l ' objet d'un travail concernant tout le
parcours de Lacan, ce parallèle avec le mouvement de
l ' œuvre freudienne : Lacan revient à la q u estio n du père
qui lui fait reprendre ce nœud borroméen dont il avait au
départ tant attendu.
En effet, avec le nœud borroméen, c ' est le statut du
père et le possible dépassement de la question de
l ' Œdipe qui est en jeu. Lacan aura été celui qui aura
redonné au père sa place à une époque où la fonction
paternelle était oubliée au profit d' une recherche tou­
j ours pl us poussée vers les stades préœdi p i e n s , les rela­
tions précoces entre la mère et l 'enfant ; il aura été celui
qui aura redonné son statut à la fonction paternelle, au
phallus et à l ' Œdipe, rectifiant par là les élaborations de
Melanie Klein en leur donnant une dimension symbo­
lique n éc essaire . Pourtant, son ambition n' aura-t-elle
pas été de trouver une voie de passage au-delà de
l ' Œdipe, malgré le père, en particulier avec la mise en
avant toujours plus i mportante de l a fonction de l' objet
a, et ensuite avec la topologie du nœud borroméen ?
L' enj e u est'de dépasser les impasses freudiennes de l a
visée et de la fin de la cure analytique - question de la
vérité, problème du « roc de la castration » .
96 LACAN

Les formules de la sexuation, commentées plus haut,


montrent que « pas plus qu 'autrefois le Nom-du-Père se
résorbait da n s une logique R[ éél} S[ymbolique}
I{maginaire}, aujou rd 'hui il ne se rés orb e dans la
logique des formules de la sexuation. De même qu 'il y
avait un éc'art entre le ternaire R. S. 1. et le Nom-du­
Père, il y en a un, qui n 'est pas le même entre le Nom­
du-Père et les formules sur la fonction phallique »30.
Lacan en effet ne c herche pas comme Freud l ' a fait,
,

pense-t-il, à sauver le père, et c' est ainsi qu' il donnera


tout autant à l Œdip e q u ' à Totem et Tabou la dimension
'

d' un mythe que l ' on peut rapporter aux structures. En


outre, Lacan en vient à distinguer avec cette dimension
du Nom-du -Père ce qui avait paru confondu, à savoir la
fonction phallique, le père symbolique, la fonction
p aternelle dans la métaphore paternelle, etc.
Lacan n' est pas sans se poser les questions qui ont
surgi dans une clinique orientée par d' autres repères que
les siens, où ont été isolées des catégories nouvelles inti­
tulées b o rde rlin e , cas-limite, etc3 1 • Correspondent-elles
à une évolution de l a clinique dans le monde moderne ?
Est-il nécessaire de réviser les repères structuraux qui

30. E. Porge, Les noms du père chez Jacques Lacan. Ponctuations


et problématiques, Toulouse, Erès, 1 997, p. 1 37 . Par ailleurs, Erik
Porge montre fort bien que toute l ' évol ution de Lacan n'est pas sans
rapport avec les événements hi storiques de l'époque, ainsi qu' avec les
Soubresauts du mouvement analytique et les questions que ces diverses
ci rconstances ont ouvertes ou dévoilées.
3 1 . Ces notions ont été i n troduites par les psychanalystes anglo­
saxons pour d�igner une catégorie clinique qu'ils situent à la frontière
de la névrose et de la psychose. Ces personnalités border Une se carac­
térisent par des relations de grande dépendance par rapport à J 'objet, et
de s comportements séducteurs qui ont pour fonction d 'éviter la dépres­
sion. Les passages à l' acte sont fréquents mais ces sujets pe uvent se
présenter comme très bien adaptés socialement, etc. La question qui se
pose alors est de savoir comment les situer au regard des structures
névrotiques, psychotiques ou perverses ? Ou bien il faut se deman­
der s' il y a lieu de repenser ce repérage à l a lumière de nouvelles caté­
gories ?
LE RÉEL 97

ont orienté celle-ci ? Ou bien faut-il seu l e m ent considé­


rer qu'il s ' agit de modes d e x pre ss io n nouveaux liés aux
'

discours de l'époque ?
Dans la formule de l a métaphore paterneIIe32, le
Nom-du-Père a déjà un s ta tu t particulier par rapp ort au
Symbolique. Signifiant qui n ' est pas dans l 'Autre mais
qui en même temps le fai t tenir, c o m m e nt s ituer cette
dimension du Nom -du-Père dans le nœud borroméen?
Est-il un élément du Sy m boliqu e ? Mais ce serait contra­
dictoire avec ce que Lacan a avancé jusque - l à ? Est-il à
l ' un des po i nts de serrage ? Mai s il sembl e bien que
Lacan n ' ait pu le situer à l ' une des intersections. La
position sin g ulière du Nom-du-Père ne permet pas de
l ' inscrire strictement dans l ' une des trois dimensions. La
question qui se pose est celle de la nomi n ation des trois
ronds. Leur identité conduit à concevoir une instance
nom-mante pour pouvoir les distinguer. Lacan commen­
ce par proposer trois nominations correspondant à cha­
cun des registres33. Mais il y renonce et avance un nœud
borroméen à quatre ronds, le quatrième é tant cette
dimension du Nom-du-Père nécessaire pour nommer : le
père est aussi celui qui nomme. La nomination i m pliq ue
la nécessité d'un quart élém ent. Ce qu atrième élément,
ce q uatriè m e rond, Lacan l e désigne comme le Nom-du­
Pè re , lieu d ' où procède cette nomination, et cela pose la
question du fait qu ' el l e fasse « trou » .
***

L e père est à l a fois le père mort e t le gardien d e la


jouissance. Le père mort, c'est-à-dire la marque d ' un
manque dans l'Autre, dans la mère, ce qui est « du côté »
de la castration. Si la mère désire, au-delà de ce que l ' en-

32. Voir supra chap . III.


33 J . Laca n, R.S.J. , Le Séminaire, Livre XX// ( 1 974 75), inédit.
Version établie par J . A. Mi ller dans Ornicar ?, 1 976 1 977, nOS 6 1 1 .
98 LACAN

fant peut prétendre combler, c'est qu ' il y a un manque


de j ouissance, q u ' i l faut entendre sur plusieurs versants
ce q ui est retiré à l ' enfant, mais aussi ce qui manque
chez la mère. Ce m anque, paradoxalement, n'est pas
pour Lacan un e ffe t de l ' i n terdit p or té sur la mère il le
précède. C' est au contraire par ce biais que l'enfant
entre dans l ' ÇEdip e . L' interdit proféré par le père donne
sens à ce manque et produit le désir. Là, le névrosé va
construire un fantasme où il y a un père qu i « tient le
cou p ». Mais cela le renvoie aussi à une jouissance non
l im i tée par la Loi , ceIle d u pè re de la préhistoire, la s ien­
ne. Pour interroger cette nouvelle clinique et cette rééva­
luation de la fonction paternelle, Lacan va avoir recours
à James Joyce et à son œuvre34. C'est aussi l ' occasion
d ' une reprise de l' abord des psychoses.
Lacan, dans son approche de Joyce, ne procède pas
d' une manière strictement structuraliste. Il ne se limite
pas à l' œuvre, les indications biographiques l ' intéressent
tout autant. Il revient sur la question du symptôme et
choisit pour le titre de ce séminaire une orthographe
ancienne du terme, « sinthome » , qui lui permettra de
distinguer symptôme et manifestation symptomatique35•
Le symptôme dans cette pe rspective nouvelle a une
importance considérable, ce à quoi le sujet tient néces­
sairement, puisque c ' est ce qui le particularise. La cure
ne le vise pas à propre m en t parler, ce qui est aussi une

34. James Joyce ( 1 882 1 94 1 ) naît à Dublin dans une famille


catholique sans fortune, d ' un père grand buveur, qui fit vi vre les siens
dans de grandes difficultés. James Joyce quitte Dublin en 1 904 pour
Trieste, q u ' i l quitte ensuite pour Zurich, puis Paris où i l séj ourne de
1 920 à 1 939, et en fi n Zurich où il retourne et où i l mourra en 1 94 1 .
L' œuvre d e Joyce est tissée des é vénements d e s a vie e t des questions
que ceux-ci ont ouvertes . Cela est particul ièrement sensible dans
Dubliners (Gens de Dublin). mais se retrouve aussi dans Dedalus (A
Portrait afthe Artist as a Young Man) ainsi que dans son œuvre la plus
célèbre Ulysses (Ulysse), publ iée en 1 922 à Paris.
35. J . Lacan, Le Sinthome, Le Séminaire, Li�.,e XXllI ( 1 975-76),
i nédit.
LE RÉEL 99

indication technique concernant sa levée. Jusque-là le


symptôme étàit conçu comme la réponse que le sujet
donne à l a question de savoir ce q u ' il est p o ur l 'Autre.
Cette question est fondamentale et la psychopathologie
de la vie quotidien ne montre comment elle est répétiti­
vement posée pour chaqu e sujet. Le symptôme, Freud
l ' a souligné, est u n compromis permetLant une satisfac­
tion s e x u e lle substitutive, compromis qui vient à la place
de l ' énigme origi nelle de ce désir de l'Autre. Cette énig­
me, l ' analyste l ' incarne dans la cure. Il n ' y a pas de pos­
sibi l i té dans un travail limité comme celui ci de préciser
le chemin par lequel Lacan indique que, suivant les
structures, la que st ion diffère ainsi pour l ' hystérique, l a
question est : q u 'est-ce q u ' une femme ? ou sUIs-Je
homme ou femme ?, pour l 'obsessionnel s u is-j e mort
ou vivant ? etc. En l ' espèce, là où, dans la névrose, c'est
le manque qui est en jeu sous la forme essentielle du
refoulement, dans la psychose il s'agit de forclusion la
fonction du Nom-du-Père, n o n advenue, ne vient pas
donner sens par ses effets à ce qui originairement n'en a
pas.
Il y a dans la biographie de Joyce une « carence » du
père réel, ce qui fait de Joyce quelqu ' un « chargé de
père » au sens où c ' est lui qui a à pro mou v o i r son nom ;
et Lacan va lire l ' œuvre de Joyce comme un e tentative
de restauration. Ainsi, dans Ulysse, toute la culture est
convoquée pour se faire « du » père36, mais c'est l'écrit
lui-même qui construit une métaphore. Lacan com­
mente longuement la façon dont « Joyce reste enraciné
dans son père tout en le reniant », et en relè ve les traces
dans son œuvre . Joyce est contraint de se faire, dit-il,
« le soutien du père pour qu 'il subsiste » . À partir de

quelques éléments de sa biographie par exemple,


quand Joyce déclare qu'il écrit pour que les universi­
taires s ' occupent de lui pendant trois cents ans - Lacan
en vient à penser que ce qui a pennis le nouage chez lui,
3 6 . J . Joyce, Ulysse, t ra d . A. Morel, Paris, Gallimard, 1 948.
1 00 LACAN

qui n'a j amais déliré - sa fille fut, en revanche, inter­


née c ' est un quatrième rond Lacan l'intitule le sin­
-

thome qui, dans le cas de J oyce est l ' ego, identi fi é à sa


fille.
Lacan s' attarde sur Finnegan s Wake. Cette œuvre,
véritable « wo rk in p rogress » qui occupera une longu e
période de la vie de Joyce, n'a pas été écrite pour la
publication. C'est un l ivre difficilement lisible, mélange
de multiples langues, j ouant constamment sur le mode
du mot d'esprit, à ceci près que Finnegan 's Wake ne fait
pas vraiment rire, c ar ces puns, ces j eu x de mots ne sont
pas adressés à un autre . Il y a là, relève Lacan, une j ouis­
sance. Elle n'est pas sans évoqu e r celle qu'on peut repé­
rer chez les jeunes enfan ts lors q u' ils jouent littéralement
avec les mots en les disjoignant, les recomposant, etc .

Lacan lit Finnegan s Wake comme un symptôm e, symp­


tôme qu ' il qualifie de réel - et non plus de symbo­
lique -, symptôme que Joyce construit, et auquel il
s ' identifie.
« Le symptôme chez Joyce est un symptôme qui ne

vous concerne en rien. C 'est le symptôme en tant qu 'il


n 'y a aucune chance qu 'il accroche quelque chose de
votre inconscient à vous ,,37.

Il y a chez Joyce un manque du rapport imagi n aire à


l 'A utre. Lacan souligne divers épisodes de la biographie
de Joyce qui en tém oigne n t Ainsi Joyce remarque, à
.

propos d u n e raclée que lui a flanquée un camarade,


'

q u' il ne lui en voulait pas.


« MétamOlphosant ainsi son rapport à son corps,

il constate que toute l 'affaire s 'est évacuée, c 'est


comme une pelure, dit-il »38.

36. J . Lacan, Joyce le Symptôme 1 » ( 1 975), in 1. Aubert (dir.),


Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, 1 987, p. 25.
37. J. Lac an , Le Siluhome, op. cir. , séance du I l mai 1 976.
3 8 . /bid.
LE RÉEL 101

Cela n'est pas masochiste, car i l n ' a pas j oui de cette


raclée, c'est « une forme du laisser-tomber du rapport
au corps-propre. »
Dans la névrose, le quatrième rond est celui du Nom­
du-Père. En effet, « le complexe d 'Œdipe est comme tel
un symptôme ». Chez Joyce c' est son ego qui fai t tenir le
nouage. L' art « a suppléé à sa tenue phallique ». En
illustrant le Nom-du -Père, Joyce se fait un nom. Ici, la
jouissance n ' est pas phallique. Cette forclusion
( Verweifung) du Nom-du-Père n'entraîne pas la psychose,
quelque chose y supplée.
Pour le névrosé, le père n ' est en somme qu'un symp­
tôme, et c'est dans la faute que comprend sa j ouissance
qu'il va l'y chercher.
« C 'est en tant que le Nom-du-Père est aussi le

Père du nom que tout se soutient, ce qui ne rend pas


moins nécessaire le symptôme » 39.

En ce sens, le Nom-du-Père est un point du réel qui


organise le monde du névrosé.
La cure des psychotiques, dont Lacan réévalue l'en­
jeu dans ces années-là, sera désormais orientée en fonc­
tion de cette possibilité de reconstruire quelque chose à
partir d' un « point de réel » permettant, ensuite, une
identification au symptôme.

3 9 . J . Lacan, Le Sintlzome, op. cir. , séance du 18 novembre 1 975.


v

Au reste . . .

Ce retour au père, avec la réarticulation qu'elle sup­


pose, relance la question des enjeux et de la visée de
l ' analyse. En effet, si le discours de la science est cause
du « déclin social de l 'imago paternelle » , souligné dès
1 938, la nécessité de la fonction paternelle, ne renvoie­
t-elle pas à la religion et au problème de l ' athéisme du
psychanalyste ? Lacan pourra dire en 1 976
« L 'hypothèse de l 'inconscient, Freud le souligne,
ne peut tenir qu 'à supposer le Nom -du -Père. Supposer
le Nom-du-Père, c 'est Dieu. C 'est en quoi la psycha­
nalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut
aussi bien s 'en passer, à condition de s 'en servir » 1 .

Le dernier séminaire de Lacan, La topologie et le


temps, a lieu au cours de l ' année 1 978-79. Lacan
y semble fatigué, et laisse la parole à ses élèves
(A. Didier-Weill, J.-D. Nasio . . . ). Le problème du temps,
déj à évoqué l ' année précédente, se voit accorder
une attention particul ière. En janvier 1 980, Lacan

1 . 1. Lacan, Le sin/home, op. cit., séance du 13 Avril 1 976, texte


établi par J. A. Miller, in Ornicar?, n O I O, J u i l let 1 977, p. 1 0.
1 04 LACAN

dissout l'École Freudienne de Paris qu'il avait fondée


vingt-six ans auparavant. Les dernières années de sa vie
seront obscurcies par de nombreux débats concernant
son état de santé et la capacité qu'il pouvait avoir de
rédiger les lettres et d'effectuer les actes qu' on lui attri­
buait. Il semble pourtant établi que la dissolution fut un
acte qu'il approuva2• Lacan meurt le 9 septembre 198 1
dans les suites d' une intervention chirurgicale.
Le mouvemen t lacanien s' est ensuite dispersé en de
multiples associations en France et à l' étranger3. Mais
l ' influence de l 'œuvre de Lacan va bien au-delà des
limites de son mouvement puisqu'elle a irrigué les
conceptions d' analystes d' orientations différentes, mais
aussi l ' œuvre de penseurs n 'appartenant pas au champ
de la psychanalyse 4 •
Lacan a été celui qui aura remis sur pied l ' expérien­
ce freudienne en soulignant ce qui peut guider l' action
du psychanalyste, « à qui est confié l 'opération d'une
conversion éthique radicale, celle qui introduit le sujet à
l 'ordre du désir »5.
Pour Lacan, il y a une éthique de la psychanalyse
une éthique qui provient de la psychanalyse, de la propre
analyse de l ' analyste, d ' où peüvent s'extraire les prin­
cipes qui orienteront son action dans les cures qu' il
entreprendra6. Cette préoccupation n' était pas absente

2. Voir E. Roudi nesco, Jacques Lacan. Esquisse d 'une vie.


Histoire d 'un système de pensée, op. cit. , pp. 5 1 6-5 1 8.
3. Belgique, Italie, Espagne, etc. avec un développement particu
lièrement important en Amérique du Sud.
4 . Des philosophes (comme Lyotard, Foucault ou Deleuze, entre
autres, qui ont pensé avec ou contre Lacan), des féministes (en France,
aux États-Unis), des critiques littéraires, etc.
5 . J . Lacan, Les problèmes cruciaux de la psychanalyse. Le sémi­
naire, livre XII ( I 964 1 965), i nédit, séance du 5 mai 1 965.
6. Une notion comme celle d' « éthique de la psychanalyse sup
pose bien évidemment un remaniement de la notion d'éthique telle
qu 'elle apparaît dans la tradition où elle renvoie à la morale , une
opération de « détournement en quelque sorte.
AU RESTE . . . 1 05
des écrits freudiens. Freud en donne quelques éléments
épars dans ses textes concernant la technique psychana­
lytique. Il insiste sur le fai t que le « traitement psycha­
nalytique repose sur la véracité, c 'est même à cela
q u 'est due une grande partie de son influence éducative
et de sa valeur éthique »7, que nous ne devons pas
« inculquer nos idéaux » au patient, ni « cherc he r à le
modeler à notre image »8. Le psychanalyste, dit-il aussi,
ne doit pas vouloir le bien du patient, mais n' avoir,
comme le chirurgien, qu' un « seul but mener aussi
habilement que p ossible son op éra tio n à bien » . Il peut
faire sienne la devise d' Ambroise Paré « Je le pansai,
Dieu le guérit »9. On pourrait multiplier les exemples
mais la nouveauté de Lacan est de proposer le terme
d ' « éthique ». Il met ain s i l ' accent sur la dimension
d'acte, en jeu dans la psychanalyse, et donne un statut
central à la notion de conflit inconscient - par e x emple,
celui du dualisme pulsionnel -, conflit qui a toujours sa
traduction dan:;y la morale courante, et qui renvoie au
« mala i se dans la culture » repéré par Freud - « malé­
diction sur le sexe » dira Lacan -, ainsi qu'au sentiment
de culpabilité dont l ' importançe ne fit que s ' accroître
dans les conceptions de Freud au fur et à mesure de leur
développement.
Cette éthique n ' est pas une duplication de l ' éthique
de la philosophie car, non seulement la psychanalyse ne
propose pas de conception du monde, mais surtout ce
qui en constituerait le Sou v e rain B ien est pré ci sémen t ce
qui est interdit, et

7 . S . Freud, « Observati ons sur l ' amour de transfert » ( 1 9 1 5 a), i n


La technique psychanalytique, trad . A . B erman, Paris, P. U.F., 1 953,
p . 1 2 2.
8. S. Freud, « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychana­
lytique a), i n La technique psychanalytique, op. cit. , p . 1 3 8 .
9 . S . Freud, « Conseils a u x médecins sur le traitement analytique
( 1 9 1 2 el, in La techniqlle psychanalytiqlle, op. cit. , pp. 65 66.
1 06 LACAN
' » 1 0.
Il n y a pas d 'autre bien

Pour Lacan, il y a trace dans la m étapsychologie


freudienne d ' une « pensée éthique ». Il ajoute ceci, qui
est important si l ' on examine la situation actuelle du
mouvement a n alytiqu e
« Celle ci [la pensée éthique] est au ceflre de notre tra
vail ( . . . ), et c 'est elle qui tieTlt tout ce mOTlde que représefle
la communauté analytique » I l .

Enjeu majeur il permet de distinguer la psychana­


lyse de la psychothérapie, au sens qu' a actuellement pris
ce terme, avec ces techniques multiples et diverses qui
se sont répandues dans notre monde ces dernières décen­
nies.
Dire que la psychanalyse est une éthique implique
aussi de ne la situer ni comme philosophie, n i comme
science, ni comme psychologie. La question qui ouvrait
l'enseignement de Lacan « Qu 'est-ce que nous faisons
quand nous faisons de l 'analyse ? » 1 2 - l 'ensemble de
son enseignement pouvant être lu comme une tentative
d ' y répondre - en a recoupé d ' autres comme « La psy­
chanalyse est-elle une science ? » ou « Qu 'est-ce qu 'une
science qui inclut la psychanalyse ? » 1 3. Le statut du
sujet dans la psychanalyse, celui de son objet, ne per­
mettent sans doute pas - c 'était l' avis de Lacan - de la
ranger parmi les sciences, mais le lien à l a science était
pour lui essentiel. La psychanalyse lui fait cortège, elle
lui est liée dans ses conditions d'émergence, elle tente de
répondre de ce que la science écarte pour se constituer.

1 0. 1 . Lacan, L'Éthique de la psychallalyse. Le SémiTlaire . Livre


V I I ( 1 959 1 960) , texte établi par J. A. Mi ller, Paris, Seuil, 1 986, p. 85.
I l . Ibid. , p. 48.
1 2 . J . Lacan, Les écrits techniques d e Freud, op. cit. , p. 1 6 .
1 3 . J . Lacan, Les quatre COTlcepts fOlldameTltaux de la psychana
lyse, Le SémiTlaire. Livre XI ( 1 964), texte établi par J.-A. Miller, Paris,
Seuil, 1 973, 4e de couverture (il s ' ag i t du résumé paru dans l'annuaire
de l ' École pratique des H autes Études, 1 964 1 965).
AU RESTE . . . 1 07
De plus, la psychanalyse peut aussi interroger la
modernité dans ses effets, liés aux avancées du discours
de la science. Ainsi, dans une conférence houleuse au
Collège de Médecine, rappelait-il aux médecins que le
corps n ' est pas seulement un assemblage mécanique fait
de divers organes, mais qu'i l est aussi «fait pour jouir » .
Dans le rapport au corps, et dans le lien à l ' autre, la
parole introduit une dysharmonie qui reste irréductible.
De même, Lacan annonçait dès les années 70, la
montée du racisme, pronostic surprenant si l'on se sou­
vient de l' ambiance de l ' époque, et en donnait les ra i ­
sons suivantes
« Dans l 'égarement de notre jo u issance il n 'y a ,
que l 'A utre qui la situe, mais c 'est en tant que nous en
sommes séparés. D 'où des fantasmes, inédits quand on
ne se mêlait pas .

L'Autre, c ' est l 'autre côté du sexe. En effet, s' il n ' y


a pas de rapport sexuel, c' est que cet Autre est d' une
autre race.
« [Car] laisser cet A utre à son mode de jouissance,
c 'est ce qui ne se pourrait qu 'à ne pas lui imposer le
nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé. » 14.

Lacan avait déjà évoqué les camps de concentration


à plusieurs reprises, qu'il voyait comme l' une des consé­
quences des progrès de la science . . .
La science offre le modèle de la transmission inté­
grale d ' un savoir. Qu'en est-il de la psychanalyse, où le
statut même de l' expérience est incontournable ?
La question de la formation des analystes, à l ' ori­
gine de l'EFP (cf. supra, chap. IV) finira par la troubler
avec l ' institution de la passe, procédure mise en place
par Lacan en 1 967, pour interroger le passage de l ' ana­
lysant à l ' analyste. Si la formation du psychanalyste
n 'est pas de l ' ordre de l' apprentissage d' une technique,

14. J . Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1 97 3, pp. 5 3 54.


1 08 LACAN
mais qu'elle est, avant tout, un effet de l' analyse, l ' ac­
ception traditionnelle du terme d ' analyse didactique
devient caduque puisqu' une analyse ne peut s 'avérer
didactiqu e que dans ses effets, c'est-à-dire après-coup.
En effet, comment prescrire au départ l 'effet d' une
cure ? Lacan pourra même écrire qu'il n'y a pas de for­
mation de l'analyste, seulement des formations de l'in­
conscient, l'émergence du désir de l ' analyste n 'étant pas
concevable autrement que comme produit de la cure.
Mais quelque chose doit pourtant être repérable de ce
passage à l 'analyste qui a lieu dans la cure même. Il met
en place un dispositif qui consiste pour un analysant
arrivé à ce point particulier de son analyse, à en porter
témoignage auprès de deux autres supposés en être au
même point, qui à leur tour en rendront compte auprès
d' un jury. Cette procédure met en jeu un témoignage
indirect.
« Le psychanalyste ne s 'autorise que de lui-même » ,

dira Lacan ni le jury d e la passe, ni aucune instance de


l 'appareil institutionnel ne délivre une autorisation à pra­
tiquer. Cette formule, à l' origine, n ' est qu'un constat : le
psychiatre, le psychologue clinicien, etc. en formation
analytique signait un engagement de ne pas pratiquer
l' analyse avant d'en avoir reçu l' autorisation par une
commission ad hoc. Mais alors, s'il reçoit un patient,
comment l 'écoute-t-il, et comment peut-il mettre de côté
ce qu'il a pu tirer de sa propre analyse ? L'analyste, seul,
est en position de répondre de son acte qui ne peut s'au­
toriser d' une quelconque institution. Lacan rallongera
cette formule en disant qu' il ne s' autorise que de lui­
même et de quelques autres, à commencer par son ana­
lyste et l' analyse qu' il a pu mener avec lui, mais aussi ses
contrôleurs, la communauté analytique, etc.
Peu avant de dissoudre son école, Lacan fera le
constat que la passe est un échec. Une telle formule doit
être interrogée et ne rend pas automatiquement caduque
l 'expérience.
AU RESTE . . . 109

L'effort théorique de Lacan n'est pas séparable de sa


pratique et d ' un projet de transmission de la psychana­
lyse. La psychanalyse est une praxis, une méthode et
non pas une pratique appliquant une théorie. L'effort de
rendre compte de cette pratique, de ce «fait qu 'il y a des
gens qui guérissent, et qui guérissent de leur névrose,
voire de leur perversion » ne se laisse pas aisément cer­
ner par l 'effort théorique. « Malgré tout ce que j 'en ai dit
à l 'occasion, je n 'en sais rien » pourra dire Lacan le 9
juillet 1 97 8 . En fin de compte, « la psychanalyse est
intransmissible » 15.
La conséquence est claire pour les psychanalystes
l' injonction à poursuivre n' étant pas affaire de contenu
mais de responsabilité, chacun d'entre eux est appelé à
répondre de et pour lui-même.
« [Il incombe al ors à] chaque psychanalyste [ . . . ]
de réinventer la psychanalyse. [II faut que] chaque
psychanalyste réinvente, d 'après ce qu 'il a réussi à
retirer du fait d 'a voir été un temps psychanalysant, la
façon dont la psychanalyse peut durer » 16.

Le psychanalyste est celui qui est en position de


répondre de et pour la psychanalyse dans chaque cure.
Et ces disciplines auxquelles, on l'a noté, Lacan a
souvent emprunté en s ' y confrontant, en subvertissant,
hypothèse de l ' inconscient oblige, leur systématicité et
leur cohérence ? Qui, en retour, font référence à ses tra­
vaux ou s'en inspirent ?
Elles peuvent trouver dans les avancées de Lacan,
avec et après Freud, matière à se réinventer, renouvelant,
à l eu rs risques, leur approche de la modernité et de ses

1 5 . Au sens de la transmission telle qu'elle s'opère, par exemple,


dans les sciences, intransmissibilité du fait du Réel, qui occupa le der­
n ier temps de l 'enseignement de Lacan.
16. 1. Lacan, Conclusion du 9" Congrès de l ' École Freudienne
de Paris », 6-9 j uillet 1 978 à Paris, i n Lettres de l 'École, na 25, vol. II,
Paris, EFP, j uin 1 979, pp. 2 1 9 220.
1 10 LACAN

effets sur la subj ectivité contemporaine. Mais le mouve­


ment de l 'œuvre de Lacan fut celui de l ' analyse eIIe­
même, celui d'un dégagement incessant des signifi ants
particuliers pour dire cette expérience incomparable.
Car ces frayages délimitent et soutiennent un lieu conser­
vant, pour ce que Benj amin appelait ]' expérience et dont
i l constatait que le cours avait baissé l7, une possibilité
encore irremplaçable et, souhaitons-le, irréductible.
Cela aussi nous espérons avoir contribué à le faire
entendre dans les trop brefs développements qui précédent.

1 7 . W. Benjamin, « Le narrateur. Réflexions à propos de l'œuvre


de Nicolas Leskov » ( 1 936), in Écrits/rançais, Paris, Gallimard, 1 99 1 ,
p. 206.
B ibliographie

1. Ouvrages de Jacques Lacan

La bibliographie la plus complète à ce j our est don­


née dans l'ouvrage de Joël Dor, Nouvelle bibliographie
des travaux de Jacques Lacan, Paris, E.P.E.L., 1 994.

Écrits, Paris, Seuil, 1 966.


De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité, Paris, Le François, 1 932 ; rééd . Paris,
Seuil, 1 975.
« Moti fs du c iime paranoïaque : le crime des sœurs

Papin », in Le Minotaure, 1 933-34, n° 3/4, pp. 25-28.


« Le problème du style et la conception psychiatrique

des formes paranoïaques de \' expérience », in Le


Minotaure, 1 933, n° l , pp. 68-69
« Le mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité

dans la n évro se ( \ 953) in Ornicar ?, 1 979,


n° 1 7/ 1 8 .
« L a famille l e complexe, facteur concret d e l a psycho­
logie familiale. Les complexes familiaux en patholo­
gie », in Encyclopédie Française, Paris, Larousse,
1 938, tome VIII, nOS 40-42 ; réed. Paris, Nav ari n ,
1 984.
112 LACAN

Les écrits tech n iq u es de Freud, Le Séminaire, Livre l,


( 1 953-54) texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,
1 975.
Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de
la psychanalyse. Le Séminaire. Livre II, ( 1 954-55)
texte établi par J.-A. Miller, P ari s , Seuil, 1 97 8 .
Les psychoses. Le Séminaire. Livre 1I/, ( 1 955-56) texte
établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1 98 1 .
La relation d 'objet e t les structures freudiennes. Le
Séminaire. Livre IV, ( 1 956-57) texte établi par J.-A.
Miller, Paris, Seuil, 1 994.
Les fo rm a tio n s de l 'inconscient. Le Séminaire. Livre V,
( 1 957-5 8) texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,
1 998.
Le désir et son interprétation. Le Séminaire. Livre VI,
( 1 95 8-59) inédit (publication partielle dans
Ornicar?, 1 98 1 -83, n° 24-27).
L 'éth ique de l({ psychanalyse. Le Séminaire. Livre VII,
( 1 959-60) texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,
1 986.
Le Transfert. Le Séminaire. Livre VlI/, ( 1 960-6 1 ) texte
établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1 99 1 .
Le Séminaire des Noms du P è re
- - (20 novembre
1 963), in Bulletin de l 'Association Freudienne,
1 985, n° 1 2, 1 3 .
Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
Le Sém i na i re Livre XI, ( 1 964) texte établi par J.-A.
.

Miller, Paris, Seuil, 1 973.


L 'objet de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre XIII,
( 1 965 -66) inédit ; la première séance, « La science et
la vérité » est parue dans les Écrits.
« Réponse à des étudiants en philosophie sur l' objet de

la psychanalyse » , in Cahiers pour [ 'Analyse, 1 966,


n° 3.
L 'envers de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre XVII,
( 1 969-70) texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,
1 99 1 .
B I BLIOGRAPHIE 1 13

Encore. Le Séminaire. Livre XX ( 1 972-73) texte établi


,

par J.-A. Miller, Paris, Seuil , 1 975.


R. S./. Le Séminaire. Livre XXII, ( 1 974-75) inédit. Une
version établie par J.-A. Miller est parue dans la
re vu e Ornicar ?, 1 975, n O 2-5 .
« Joyce, le symptôme 1 », in Joyce a vec Lacan, Paris,

Navarin, 1 987.
« Joyce, le symptôme II » , i n Joyce avec Lacan, Paris,

Navarin, 1 987.
Le Sinthome, Le Séminaire, Livre XXI/l, ( 1 975-76)
i né d it . Une vers ion établie par J.-A. M iller est parue
dans Ornica.r?, 1 976-77, n° 6- 1 1 .
L'insu que sait de l 'une-bévue s 'aile à mourre. Le
Séminaire. Livre XXIV, inédit ( 1 976-77). U ne ver­
sion établie par J.-A. Miller est parue dans
Ornicar ?, 1 977-79, n° 1 2- 1 8.

2. Ouvrages inédits de Jacques Lacan

L'identification. Le Séminaire, Livre lX. ( 1 96 1 - 1 962).


L 'angoisse. Le Séminaire, Livre X. ( 1 962- 1 963).
Problèmes cruciaux pour la psychanalyse. Le
Séminaire, Livre XII. ( 1 964- 1 965).
La logique dufantasme. Le Séminaire, Livre XIV. ( 1 966-
1 967)
L 'acte analytique. Le Séminaire, Livre Xv. ( 1 967- 1 968).
D 'un A utre à l 'autre. Le Séminaire, Livre XV/. ( 1 968-
1 969).
D 'un discou rS" qui ne sera it pas du semblant. Le
Séminaire, Livre XVIII. ( 1 97 1 ).
Ou pire . . . Le Séminaire, Livre Xrx. ( 1 97 1 - 1 972).
Le savoir du psychanalyste, exposés à l ' hôpital Sainte­
Anne ( 1 97 1 - 1 972).
Les non-dupes errent. Le Séminaire, Livre XXI. ( 1 973-
1 974).
Le moment d� conclure. Le Séminaire, Livre XXv.
( 1977- 1 978).
1 14 LACAN

La topologie et le temps. Le Séminaire, Liv re XXVI.


( 1 97 8 - 1 979).

3. Ouvrages consacrés à Jacques Lacan

Nous ment (onnons quelques-uns des travaux, extrê­


mement nombreux, qui peuvent accompagner une lec­
ture de l 'œuvre de Lacan

ALLOUCH J. Ma rguerite ou L 'A imée de Lacan, Paris,


E.P.E.L., 1 99 3 .
A N D R É S., Que v e u t une femme ?, P ar i s , Navari n , 1 9 86.
AUBERT J. (dir.), Joyce a vec Lacan , Paris, Navarin,
1 987.
CHABOUDEZ G . , phallus dans s e s articu­
L e con cept d u
lations lacaniennes, Paris, Lysimaque, 1 994.
CHEMAMA R. (dir.), Dictionnaire de la psychanalyse,
Paris, Larousse, 1 995 .
DARMON M., Essais su r l a topologie la c a nienne , Paris,
É ditions de l ' Assoc iation freudienne, 1 990.
DOR J. Introdu ction à la lectu re de Lacan, t. 1 :
L' inconscient structuré comme un langage ; t. 2 : La
structure du sujet, Paris, Denoël, 1 985-92.
FALADÉ S., Repères structurels des névroses, psy-
choses et perversions » in Esqu isses Psychana­
lytiques, n° 7 , printemps 1 98 7 .
G A R ATE 1 . , M A R I N A S J.-M . , Lacan en Castella n o ,
Madrid, Quipù, 1 996.
J U L I EN Ph., Pour lire Jacques Lacan, le retour à Freud
( 1 9 8 5 -90), Earis, Seuil , 1 99 5 .
M I L L E R G . (dir. ), Lacan, Paris, Bordas, 1 9 8 7 .
MILNER J .-C . , L ' œuvre claire, Paris, Seuil, 1 995 .
KAUFM A N N P. (dir.), L 'apport freudien , Paris, Bordas,
1 99 3 .
NANCY J . - L . , LACOU E-LA BARTHE Ph., L e titre d e la
lettre, Paris , Galilée, 1 97 3 .
B IBLIOGRA PHIE 1 15

NASIO J.-D., Cinq leçons sur la théorie de Jacques


Lacan, Paris, Rivage, 1 992.
PORGE E. Les' Noms du Père chez Jacques Lacan.
Ponctuation et problématiques, Tou l o u s e Erès,
,

1 997.
ROUDINESCO E., PLON M., Dictionnaire de la psychana­
lyse , Paris, Fayard, 1 997 .
SAFOUAN M., Études sur l 'Œdipe. Introduction à une
théorie du sujet, Paris, Seuil, 1 974.

MILLER J. A lbum Jacques Lacan, Paris, Seuil, 1 99 1 .


Iconographie recueillie par l a fille de Lacan.
ROUDINESCO E., Jacques Lacan. Esquisse d 'une vie, his­
toire d 'un système de pensée, Paris, Fayard, 1 993.
Biographie et introduction à l ' œ uvre de Lacan .
ROUDINESCO E., Histoire de la psychanalyse en France,
t. 1 ( 1 982) ; t. 2 ( 1 986), Paris, Fayard, 1 994.
Sommaire

Repères chronologiques 7

Introduction Il

1. Jalons 15
1 953 : rupture avec l ' Institution e t introduction
de nouveaux concepts 15
Le Symbolique, l 'Imaginaire et le Réel 16
Le discours de Rome 20
Éléments biographiques et premiers travaux 26

II. L' Imaginaire 31


Le modèle optique des idéaux
de la personne 35
Idéal du Moi et Moi-Idéal 43

III. Le Symbolique 49
Le sujet 51
� ���e � � �rok 54
Le signifiant 56
� �œ �

IV. Le Réel 67
L 'objet a ........... . . ................ ....... ............... 68
1 18 LACAN
Mouvements de l 'objet 74
La sexuation 82
Le nœud bo rroméen 90
Le père ell question 95

V. Au reste 1 03

Bibliographie III
Ce l'ail/me,
le onzième
de la col/ection " Figures du savoir ",
publ ié aux Éditions Les Belles Lel/res,
a été achel'é d 'imprimer
en avril 2000
dans les ateliers
de Bussière Camedan Imprimeries,
18203 Saint Amand Mulllrond.

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