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24 heures et précise à 10 mètres près même en


cas de couverture nuageuse. Malgré cette prouesse
Au Brésil, l’armée fait semblant de
technologique, les militaires privilégient une stratégie
protéger l’Amazonie considérée comme archaïque, essentiellement basée
PAR JEAN-MATHIEU ALBERTINI
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 18 AOÛT 2020 sur des barrages routiers qui ont fait leur retour sur les
routes d’Amazonie.

Le 15 août 2020 à Novo Progresso, dans l'État de Pará. © Fernando Souza/AGIF/AFP


Des milliers de militaires sont déployés en Amazonie Des pompiers de l’Ibama luttent contre un incendie le 15 août 2020 à
Novo Progresso, dans l'État de Pará. © Fernando Souza/AGIF/AFP
pour lutter contre la déforestation et les incendies.
Mais les résultats sont insignifiants alors que les « C’est totalement improductif, on ne fait plus ça
mécanismes de protection de l’environnement ont été depuis au moins dix ans. Les criminels communiquent
démantelés par le pouvoir. entre eux et évitent les barrages. Ce qui marche, ce
sont des opérations ciblées », soupire Wellington*,
Rio de Janeiro (Brésil).– Les moyens déployés par fonctionnaire de terrain expérimenté de l’Ibama, déjà
les militaires impressionnent : 3 815 hommes, 110 visé par des tirs lors d’interventions.
véhicules terrestres, 20 embarcations et 12 aéronefs…
mais les résultats de l’opération « Verde Brasil 2 » Pendant longtemps, l’armée a appuyé l’action des
pour lutter contre la déforestation et les incendies ne fonctionnaires de l’Ibama en fournissant matériel
sont pas au rendez-vous. et escorte armée, mais dans le cadre de « Verde
Brasil 2 », une partie des effectifs de l’institution leur
Malgré cette présence massive, le nombre d’incendies est aujourd’hui subordonnée.
a augmenté de 28 % durant le mois de juillet (en
comparaison avec juillet 2019). Sur les 6 803 incendies Or, malgré des décennies d’expérience sur le terrain,
comptabilisés, 828 ont eu lieu aux alentours de la les militaires dédaignent leurs recommandations.
petite ville d’Apuí, alors même que l’armée était « Ignorer ceux qui vont chercher l’information,
présente dans cette zone durant toute la période. ont l’expérience du terrain et savent combattre ce
« L’armée n’a aucun plan, aucun objectif défini, type de criminels, c’est condamner l’opération à
aucune stratégie », soupire Evandro*, qui travaille en l’échec », analyse Marcio Astrini, secrétaire exécutif
collaboration avec l’Ibama (institution chargée de la de l’Observatoire du climat, réseau qui regroupe de
défense de l’environnement) depuis plusieurs années. nombreuses associations et ONG de la société civile.
La municipalité d’Apuí avait été choisie parmi cinq Pour lui, comme pour les autres intervenants
zones particulièrement à risque qui concentrent 45 % interrogés, le déploiement de l’armée est avant tout
de la déforestation. Le plus souvent, les incendies, une opération de communication alors que la saison
toujours d’origine humaine en Amazonie, servent à sèche, et donc celle des incendies, est désormais
nettoyer des coins déjà en partie déboisés. bien entamée. Les scènes se répètent d’une année
sur l’autre. La fumée de feux immenses mêlée à
Ces cinq zones ont donc été délimitées grâce au celle de foyers plus modestes obscurcit le ciel, et
travail de l’INPE (Institut national des recherches l’atmosphère, déjà lourde à cette époque de l’année,
spatiales) et de l’Ibama, qui ont créé une carte inédite devient irrespirable.
mise à disposition de l’armée, actualisée toutes les

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Des nuages de fumée opaque noircissent le ciel l’Ibama est en constante réduction depuis 2013,
d’Amazonie et se déplacent parfois jusqu’à des mais depuis l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro,
grandes villes à plusieurs centaines de kilomètres, tout s’accélère. L’année prochaine, le budget de
comme São Paulo en 2019. Mais cette fois, les l'institution va encore baisser de 33,6 %. « C’était loin
mauvais chiffres ont fait tiquer de grands investisseurs d’être parfait, mais c’est pire que tout maintenant.
internationaux qui menacent de retirer leurs capitaux L’année sera terrible », assure Gasparo*, autre
du pays. fonctionnaire chevronné de l’institution.
Sous pression, le gouvernement de Jair Bolsonaro Le gouvernement de Jair Bolsonaro a notamment
tente de prouver sa bonne volonté : le président a facilité l’exportation illégale de bois en supprimant
publié un décret de façade interdisant les incendies certains contrôles effectués par l’Ibama tandis que
en Amazonie, le vice-président ne cesse de vanter les le nombre d’amendes appliquées par l’institution a
mérites supposés de « Verde Brasil 2 » et Ricardo diminué de 60 % en 2020 et de 40 % l'année d’avant.
Salles le ministre de l’environnement a participé à « En fait, le président brésilien considère que la
une opération contre l'orpaillage illégal le 6 août conservation de l’Amazonie va contre les intérêts du
dans le Pará. Sauf que, dès son départ, l’opération a Brésil », assure Marcio Astrini. Jair Bolsonaro est
été stoppée par les militaires qui ont interdit à trois non seulement marqué par l’idéologie paranoïaque
hélicoptères de l’Ibama de décoller. des militaires qui considèrent qu’il faut occuper
Pour Evandro*, « tout ça c’est du maquillage, mais l’Amazonie pour éviter toute invasion étrangère, mais
du maquillage qui coûte cher ». Un mois d'opération aussi par le vieux mythe de la nature infinie, très
« Verde Brasil 2 » coûte autant que le budget annuel présent dans ce pays aux dimensions continentales.
d’inspections et d’opérations de l’Ibama (10 millions « Il encourage du coup la déforestation en
d’euros). « C’est du gaspillage d’argent public. Au démantelant méthodiquement les mécanismes de
bout du compte, tout ça ne sert qu’à rassurer les protection environnementale », continue Marcio
investisseurs et donner de l’argent aux militaires », Astrini. Le 22 avril, Ricardo Salles a proposé lors
complète Wellington*, désabusé. d’une réunion ministérielle de profiter « du fait que
Selon plusieurs articles du journal Estadão, l’armée est la presse soit focalisée sur le coronavirus » pour
allée jusqu’à s’approprier les résultats des opérations « assouplir les règles » liées à la protection de
de l’Ibama et a même gonflé son bilan avec l’environnement.
des confiscations ou des destructions de machines Selon un décompte de la Folha de São Paulo, 195 actes
inexistantes. « Le premier bilan a été publié trois jours liés à des questions environnementales ont été publiés
après la signature du décret autorisant le déploiement au Journal officiel entre mars et mai 2020, contre 16
de l’armée ! Ils ont utilisé des chiffres de l’année sur la même période en 2019. Quand la législation est
dernière. La quantité de mensonges est tellement trop difficile à modifier, « ce gouvernement appuie
importante qu’il est impossible de tout démentir », ceux qui pratiquent des crimes environnementaux.
soupire Wellington*. C’est ça la grande nouveauté : les criminels ont
L’argent disponible n’est même pas réservé aux un partenaire qui dirige le pays », dénonce Marcio
actions en Amazonie. 40 000 euros de pots de peinture Astrini.
achetés sur le budget de « Verde Brasil 2 » ont été Le gouvernement a par exemple reçu à de nombreuses
utilisés pour repeindre une base dans le sud du pays, reprises des orpailleurs illégaux ou des voleurs de
bien loin de la région amazonienne. terres. « C’est une totale inversion des valeurs,
Bien sûr, ni la destruction de l’Amazonie ni le s'insurge Evandro*. L’idée est d’envoyer un message :
démantèlement des organismes de protection de la loi a tort et on va vous soutenir. » Or, en Amazonie,
l’environnement ne sont nouveaux. Le budget de le taux de déforestation dépend beaucoup de l’attitude

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des autorités. Si le crime environnemental est gêné à long terme estime Gasparo*. « Avant, le ministre
par l’action du gouvernement et devient du coup trop de l’environnement pouvait changer, les principaux
cher, ses financiers diminuent leur activité prédatrice directeurs de l’Ibama aussi, mais maintenant ils
et migrent vers des projets plus légaux. remplacent jusqu’aux 7e ou 8e rangs. La plupart
Mais les criminels sont en confiance, d’autant plus des supérieurs sont aujourd’hui des partisans du
motivés que le prix des matières premières augmente gouvernement. Il ne nous reste qu’à produire des
fortement en ce moment, notamment celui de l’or. Et documents et tenter d’alerter les médias sans se faire
c’est dans les rangs de l’Ibama que la peur règne. prendre. »
Intimidés, surveillés, interdits de communiquer avec Pour Marcio Astrini, cette sorte de chasse aux
la presse, les fonctionnaires sont cantonnés dans leurs sorcières s’inscrit dans une logique plus vaste. « C’est
bureaux. un gouvernement qui n’aime pas la vérité. Au-delà
« Les supérieurs demandent une montagne de de la presse, il a critiqué des données de satellites
documents inutiles pour autoriser une opération et a limogé le président de l’INPE en 2019 parce
hors de l’égide de l'armée, refusent d’allouer des qu’il n’avait pas apprécié les mauvais chiffres de la
ressources, détaille Gasparo*. Le Covid-19 leur a déforestation. »
aussi fourni une excuse toute trouvée pour repousser En juillet, la responsable de la coordination des images
les interventions prévues. » Ceux qui font preuve satellites a elle aussi perdu son poste trois jours après
d’un zèle jugé excessif sont limogés. Les responsables la publication des données du mois, une nouvelle fois
de l’opération la plus efficace de l’année, réalisée catastrophiques. Pour la première fois depuis 1988 et
en avril dans la terre indigène la plus déforestée du le début de la surveillance de la forêt tropicale, la
pays, ont été licenciés après la diffusion des images déforestation a augmenté de plus de 30 % pendant
de l’intervention sur la principale chaîne du pays. Le deux années consécutives.
déboisement avait totalement cessé à la suite de leur
Boite noire
action dans la région, mais sans le suivi adéquat, il
a repris en juillet. Tout cela s’inscrit dans un projet * Pour des raisons de sécurité, les prénoms des
intervenants liés à l’Ibama ont été changés.

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