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Le boson de Higgs

au LHC : la quête de l’origine


de la masse
Le mécanisme de Higgs joue un rôle fondamental en physique des particules élémentaires : dans le Modèle
Standard, théorie qui unifie dans un même cadre les interactions électromagnétique, faible et forte,
il permet de générer les masses des particules tout en préservant les symétries de la théorie. Ce
mécanisme prédit l’existence d’une nouvelle particule, le boson scalaire de Higgs, aux caractéristiques
uniques. La détection du boson de Higgs et l’étude de ses propriétés fondamentales sont l’enjeu majeur
des collisionneurs de particules à très hautes énergies tel que le Large Hadron Collider (LHC) du CERN.

L
e siècle dernier a vu les physiciens reconstituer le Particules de : matière (s = 1
2
) force (s = 1) masse (s = 0)
puzzle que forment les constituants élémentaires de la 3 familles de fermions bosons de jauge Higgs
matière et décrire d’une manière mathématiquement quark up quark charm quark top gluon
cohérente et expérimentalement authentifiée leurs interac- u c t g
tions fondamentales. Faisons un rapide état des lieux, Q→ +2/3 +2/3 +2/3 0
m → ∼ 5 MeV 1.6 GeV 172 GeV 0
résumé également dans la figure 1.
quark down quark strange quark bottom photon

d s b
Les particules de matière, de moment magnétique –1/3 –1/3 –1/3 Higgs
0
intrinsèque ou spin égal à s = 1/2 et obéissant à la statis- ∼ 5 MeV 0.2 GeV 4.9 GeV 0
H
neutrino µ
tique de Fermi-Dirac d’où leur nom de fermions 1, appa- neutrino e neutrino boson Z 0
> 114 GeV
e µ Z0 ∼
raissent en trois familles. La première forme la matière ordi-
0 0 0 0
naire : les leptons que sont l’électron et le neutrino ∼ 0 ∼ 0 ∼ 0 91.2 GeV

électronique, ainsi que les deux quarks up et down qui electron muon tau bosons W

composent la matière nucléaire, protons et neutrons. Les e µ W±


±1
deux autres familles en sont des répliques parfaites : les lep- –1
0.5 MeV
–1
0.1 GeV
–1
1.7 GeV 80.4 GeV
tons et les quarks qui les constituent ont exactement les
mêmes nombres quantiques mais des masses plus élevées ;
ils se désintègrent en fermions e, νe et u de la première a)
e−
b) ν̄µ c)
u g

génération qui, eux, sont stables. Notons que le quark top, e − µ
e− u
γ W−
découvert seulement en 1995, est 330 000 fois plus lourd ν̄e d g
que l’électron, observé par Thomson un siècle auparavant,
lui-même beaucoup plus lourd que les neutrinos dont les
masses infimes seront négligées ici. Pour être complet, ajou- Figure 1 – Les particules élémentaires du Modèle Standard, leur spin,
tons qu’à chaque fermion est associé une antiparticule de charge électrique Q et leur masse m (en unités où c = 1). En bas : dia-
charge électrique opposée. grammes (dits de Feynman) illustrant trois des interactions fondamen-
tales. a) L’interaction électromagnétique où un electron e− émet un
À côté de cela, il y a les particules de force, qui véhicu- photon et change de trajectoire ; b) l’interaction faible où un muon se
lent les interactions fondamentales entre fermions : elles désintègre via l’échange d’un boson W− en un électron et des anti-neu-
ont un spin égal à 1 et obéissent à la statistique de Bose- trinos νe et νµ ; c) l’interaction forte où les trois quarks u, u, d du proton
Einstein, d’où leur nom de bosons 2. Le photon est le mes- interagissent en échangeant ou en émettant un gluon g.

1. Le principe d’exclusion énoncé par Wolfgang Pauli en 1925 interdit 2. Contrairement aux fermions, différents bosons peuvent occuper le
à deux fermions de se trouver dans le même état quantique. même état quantique et donc s’agréger.

Article proposé par :


Abdelhak Djouadi, Abdelhak.Djouadi@th.u-psud.fr
Laboratoire de Physique Théorique d’Orsay, UMR 8627, CNRS/Université Paris-Sud 11, Orsay

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Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

sager de l’interaction électromagnétique à laquelle sont sujet- Pour une particule donnée, le nombre quantique d’hyper-
tes les particules chargées, soit tous les fermions à l’exception charge est défini par la charge électrique et le nombre
des neutrinos. Les bosons W+ , W− et Z0 sont les médiateurs d’isospin. L’interaction électrofaible se transmet par l’inter-
de l’interaction nucléaire faible responsable de la désintégra- médiaire des bosons massifs W± , Z0 et du photon γ de
tion radioactive des particules massives et qui concerne tous masse nulle.
les fermions. Finalement, huit gluons sont les messagers de
l’interaction nucléaire forte, responsable de la cohésion des Le Modèle Standard combine esthétique – puisque l’in-
noyaux atomiques et qui concerne seulement les quarks. variance de jauge est reliée à un principe géométrique – éco-
Notons que la quatrième interaction fondamentale de la nomie – le nombre de bosons de jauge étant fixé et leur
nature, la gravitation, dont le messager est l’hypothétique interaction induite de manière minimale une fois le groupe
graviton de spin 2, est d’intensité trop faible pour jouer un de symétrie donné – cohérence mathématique et donc pos-
quelconque rôle aux échelles d’énergie présentement accessi- sibilité de prédire les phénomènes avec une précision en
bles en laboratoire et sera donc ignorée par la suite. principe infinie. Last but not least, il a eu un succès expéri-
mental éclatant puisque certaines de ses prédictions ont été
confirmées au millième près, ce qui en fait une des théories
Le Modèle Standard les mieux vérifiées en Physique.

La théorie quantique et relativiste qui décrit dans un


cadre unifié les interactions électromagnétique, faible et
Le mécanisme de Higgs
forte des particules élémentaires est appelée le Modèle Stan-
dard. Elle est basée sur un principe puissant, celui de symé- Un pilier essentiel du Modèle Standard est le mécanisme
trie locale dite symétrie de jauge : les champs correspondant qui génère les masses des particules tout en préservant l’in-
aux particules 3 ainsi que leurs interactions sont invariants variance de jauge de la théorie. En effet, l’introduction
sous les transformations locales, c’est-à-dire en tout point directe des masses pour les fermions et les bosons messagers
de l’espace-temps, d’un groupe de symétrie interne. Le de l’interaction faible brise l’invariance par rapport aux
modèle est une généralisation de la théorie de l’électroma- transformations de la symétrie électrofaible. En effet, les
gnétisme décrivant l’interaction des particules chargées via bosons de jauge doivent en principe être non massifs pour
l’échange de photons. Cette dernière est invariante sous les préserver une symétrie locale, et c’est notamment le cas du
transformations de phase locales, décrites par un groupe de photon, dont la masse nulle assure l’invariance de l’électro-
symétrie noté U(1)Q , et conserve le nombre quantique magnétisme par rapport aux transformations de phase. Par
qu’est la charge électrique Q. Le groupe de symétrie du ailleurs, le fait que les fermions de chiralité gauche et droite
Modèle Standard est plus compliqué et il est noté n’aient pas les mêmes nombres quantiques d’isospin, empê-
SU(3)C × SU(2)L × U(1)Y (pour une discussion plus che de leur conférer des masses tout en respectant la symé-
détaillée, voir par exemple l’article de J. Iliopoulos cité en trie d’isospin. C’est le mécanisme de Higgs-Brout-Englert,
référence). communément appelé mécanisme de Higgs, qui permet de
conférer leur masse aux particules tout en préservant la
Dans l’interaction forte, basée sur le groupe de symétrie symétrie de jauge électrofaible.
SU(3)C , les quarks de chaque génération apparaissent en
trois espèces différenciées par un nombre quantique appelé Le mécanisme de Higgs postule l’existence d’un doublet
« couleur » (qui n’a rien à avoir avec le terme usuel) qu’ils sous l’isospin de champs scalaires complexes
s’échangent par l’intermédiaire de huit gluons non massifs. Re + +iIm + 
Les interactions électromagnétique et faible sont combinées = , (1)
pour former l’interaction électrofaible, basée sur le groupe Re 0 +iIm 0
de symétrie SU(2)L × U(1)Y . Les fermions ont deux états
quantiques appelés chiralité gauche et chiralité droite (cor- auquel est associé un potentiel invariant sous les transfor-
respondant, pour les fermions non massifs, aux deux états mations de la symétrie de l’interaction électrofaible :
possibles dans la projection du spin sur la direction de mou-
vement) : les fermions de chiralité gauche d’une même V ( ) = µ2 † + λ( † )2 , (2)
famille sont assemblés dans des doublets d’isospin et les fer-
mions de chiralité droite dans des singulets d’isospin 4. où µ2 représente le terme de masse du champ et λ la
constante de couplage (positive) de son auto-interaction.
3. En théorie quantique, à toute particule est associé un champ ayant un Pour des valeurs positives de µ2 , le potentiel V ( ) a la
nombre de degrés de liberté donné. Par exemple, un champ scalaire réel forme usuelle d’une cloche renversée où le minimum du
a un seul degré de liberté alors que le champ vectoriel associé à un photon champ , correspondant à l’état du vide devant être stable,
(non massif ) en possède deux. est de valeur nulle. Nous avons alors simplement affaire à
4. Dans le cas des leptons de la première famille par exemple, l’électron et
le neutrino de chiralité gauche apparaissent sous la forme d’un doublet
quatre champs scalaires correspondant à quatre nouvelles
ν  particules et donc à quatre degrés de liberté, ce qui ne nous
eL
et l’électron de chiralité droite apparaît dans un singulet eR ; il n’y
eL fait pas trop avancer vers la solution du problème de la
a pas de neutrino de chiralité droite νeR . masse. La situation devient plus intéressante pour des

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Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

Propriétés du boson de Higgs


Le boson de Higgs a des caractéristiques remarquables
qui en font une particule à part dans la table des particules
élémentaires de la figure 1. Tout d’abord, contrairement aux
particules de matière de spin 1/2 et aux particules d’inte-
raction de jauge de spin 1, il est de spin zéro. C’est donc un
boson, mais il ne véhicule pas d’interaction proprement
dite. Une autre propriété unique est qu’il interagit avec les
autres particules élémentaires (on dit qu’il se couple avec
Figure 2 – Le potentiel scalaire de Higgs du champ . elles) proportionnellement à leurs masses. Il interagit ou se
couple donc très fortement aux messagers de l’interaction
faible, les bosons W± et Z0 , dont les masses sont de l’ordre
de la centaine de GeV. Il se couple plus fortement aux fer-
valeurs négatives de µ2 . Dans ce cas, le potentiel V ( ) a la mions de la troisième famille, le quark top (qui est la parti-
forme du fond d’une bouteille de champagne de la figure 2. cule la plus massive connue) et, dans une moindre mesure,
Le minimum du potentiel n’est plus atteint pour une valeur le quark bottom et le lepton τ, qu’à ceux des deux premiè-
 (ou plutôt de sa composante neutre ),
nulle du champ 0
res familles dont les masses sont beaucoup plus petites.
mais à v = −µ /λ appelée valeur moyenne non-nulle
2
dans le vide du champ. Le boson de Higgs ne se couple pas directement au
photon et aux gluons qui sont de masse nulle, mais des cou-
En interprétant tous les champs de la théorie à partir de
plages peuvent être induits indirectement par des fluctua-
ce vide non symétrique (la bille dans la figure 2 ayant choisi
tions quantiques : en vertu du principe d’incertitude de
un minimum donné), on se rend compte que trois compo-
Heisenberg de la mécanique quantique, le boson de Higgs
santes ou degrés de liberté du champ ont disparu du spec-
peut émettre des particules massives (comme des quarks
tre : ils ont été « absorbés » par trois bosons de jauge de l’in-
top) et les absorber immédiatement, mais ces particules vir-
teraction électrofaible. Ces champs de spin 1, initialement
tuelles peuvent émettre entre-temps photons et/ou gluons.
non-massifs et avec deux composantes ou degrés de liberté
dits transverses, vont donc acquérir un degré de liberté addi- Les couplages induits sont toutefois faibles puisqu’ils impli-
tionnel correspondant à leur composante longitudinale, quent les interactions intermédiaires de faible intensité des
signe caractéristique des bosons de spin 1 massifs. La symé- particules virtuelles aux photons/gluons. Finalement, le
trie SU(2)L × U(1)Y est alors toujours présente, mais boson de Higgs a aussi des auto-interactions, résiduelles de
comme le vide n’est pas symétrique, elle n’est pas apparente ; celles du champ initial donnée dans l’équation 2, dont
on dit qu’elle est spontanément brisée. C’est donc la brisure l’intensité est proportionnelle à sa masse.
spontanée de la symétrie électrofaible qui génère les masses La masse du Higgs MH est donc le seul paramètre encore
des bosons vecteurs W± et Z0 . Le photon reste de masse inconnu du Modèle Standard, puisque les constantes de
nulle comme il se doit, préservant de manière explicite l’in- couplage des trois interactions ainsi que les masses des fer-
variance de jauge de l’électromagnétisme. mions et des bosons de jauge ont été déterminées expéri-
Les masses des fermions du Modèle Standard peuvent mentalement. Une fois ce paramètre fixé, le profil du
être générées de manière invariante de jauge en introdui- Higgs, en particulier ses couplages, ses taux de désintégra-
sant, pour tout champ fermionique ayant une chiralité gau- tion et de production, est entièrement déterminé.
che et droite (donc pas pour les neutrinos qui n’apparais- Toutefois, MH n’est pas un paramètre entièrement libre
sent que sous leurs composantes gauches), des termes et il est sujet à diverses contraintes tant expérimentales que
d’interaction avec le champ scalaire . Une fois la symétrie théoriques. Les contraintes expérimentales sont principale-
électrofaible spontanément brisée, l’intensité de cette inter- ment dues à l’ancêtre du LHC, le collisionneur électron-
action sera identifiée avec les valeurs expérimentalement positron LEP qui a fonctionné au CERN dans les années
mesurées des masses des fermions. 1990 avec une énergie comprise entre 90 et 210 GeV, mais
Finalement, des quatre degrés de liberté initiaux du aussi au Tevatron, le collisionneur proton-antiproton d’une
champ et après que trois aient été « absorbés » par les énergie de 2 TeV du Fermilab, près de Chicago. Les expé-
bosons de jauge W± et Z0 pour acquérir leurs masses, un riences menées avec ces accélérateurs ont permis de tester le
seul va subsister. Ce degré de liberté résiduel va correspon- Modèle Standard avec un degré de précision exceptionnel.
dre à une particule physique, le boson de Higgs, « objet de Elles ont tout d’abord conduit à une recherche directe du
tous nos désirs ». Le Modèle Standard, en dépit de ses suc- boson de Higgs, et l’absence de tout signal a permis d’inférer
cès expérimentaux, ne sera complet qu’une fois cette parti- une borne inférieure de 114 GeV sur sa masse. En outre, les
cule observée et ses propriétés fondamentales déterminées. hautes précisions obtenues – de l’ordre du millième pour cer-
Ceci est l’objectif principal des collisionneurs à haute éner- taines observables – permettent de contraindre de manière
gie et, en particulier, du LHC. indirecte la masse du Higgs. En effet, même s’il est trop

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Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

lourd pour être produit directement, le Higgs apparaît de l’ordre de la centaine de GeV, le Higgs va se désintégrer sur-
manière virtuelle dans les fluctuations quantiques, petites tout (voir la figure 3) en paire de quarks bottom et, dans
mais néanmoins mesurables, des masses des bosons Z0 et une moindre mesure, en paires de leptons τ et de quarks
W± . Une analyse globale de toutes les mesures électrofai- charmés, la hiérarchie des taux étant donnée par les masses
bles effectuées a permis d’imposer la borne supérieure (au carré) de ces particules.
MH  180 GeV avec un degré de confiance de 95 %. Cette
contrainte étant indirecte, elle serait toutefois moins sévère Toutefois, des modes de désintégration induits par des
en présence de contributions de nouvelle physique (voir corrections quantiques, comme ceux en deux photons ou
plus loin). gluons, peuvent jouer un rôle non négligeable. En particu-
lier, le taux de la désintégration en deux gluons (le 4ème pro-
Des contraintes théoriques sur la masse du Higgs peu- cessus de la figure 3), induit par une boucle de quarks top
vent aussi être obtenues à partir de considérations sur virtuels qui se couplent fortement au Higgs, peut être com-
l’échelle d’énergie au delà de laquelle le Modèle Standard ne parable au taux de désintégration en leptons τ. Le mode en
peut plus être valable et une nouvelle physique devrait se deux photons est plus rare, conséquence de la faiblesse de
manifester. Une première contrainte vient de la préserva- l’intensité de l’interaction électromagnétique par rapport à
tion de l’unitarité de la théorie, contrainte essentielle en l’interaction forte.
mécanique quantique puisqu’elle correspond à la conserva-
tion des probabilités. Or, pour un boson de Higgs trop De surcroît, le Higgs peut se désintégrer en deux parti-
lourd, certains processus tels que la diffusion de bosons W± cules dont l’une est réelle et l’autre virtuelle, cette dernière
et Z0 , où un Higgs virtuel peut être échangé, auraient des se désintégrant alors en deux particules réelles. C’est le cas,
amplitudes qui augmenteraient avec l’énergie et qui, à une par exemple, de la désintégration en une paire de bosons
échelle proche du TeV, violeraient l’unitarité. Pour préser- W+ W− dont l’un est virtuel et se désintègre en une paire
ver l’unitarité, le Higgs devrait avoir une masse inférieure à de fermions légers (le 3ème processus de la figure 3). En fait,
environ 1 TeV. pour des valeurs de MH de l’ordre de 130 GeV, le taux de
ce mode à trois corps est comparable à celui du mode en
Une autre contrainte peut être déduite du fait que l’auto- paires de quarks bottom puisque la virtualité d’un des
couplage du Higgs, proportionnel à M2H , évolue avec bosons est partiellement compensée par l’intensité plus
l’énergie en vertu de fluctuations quantiques. Cette évolu- forte du couplage du Higgs aux W± comparée à celle de
tion est assez violente et à des énergies élevées, le couplage son couplage aux quarks bottom.
devient infini et la théorie perd complètement sa prédicti-
vité. Si l’énergie jusqu’à laquelle l’auto-couplage doit rester Pour des masses de Higgs de l’ordre de 180 GeV et au
fini et le Modèle Standard effectivement valable est de delà, les canaux de désintégration en paires de bosons
l’ordre du TeV, le Higgs doit être plus léger que 1 TeV. Par W+ W− et Z0 Z0 réels dominent largement, avec un rap-
ailleurs, pour des faibles valeurs de l’auto-couplage, les port de deux pour un en faveur du premier canal. Même
fluctuations quantiques tendent à faire prédire des masses pour des masses de Higgs supérieures à 350 GeV, où le
négatives, qui déstabiliseraient le potentiel scalaire au point canal de désintégration en paires de quarks top est cinéma-
que son minimum ne serait plus stable (le potentiel de la tiquement accessible, ces deux canaux restent dominants
figure 2 serait inversé et le minimum atteint pour un grâce aux composantes longitudinales des bosons de jauge
champ à −∞). Requérir que le couplage reste positif jusqu’à qui renforcent substantiellement les taux.
des énergies de l’ordre du TeV implique un Higgs de masse
supérieure à une centaine de GeV. Toutefois, si le Modèle
Standard devait être extrapolé jusqu’à des échelles ultimes,
comme celle de la masse de Planck MP ∼ 1018 GeV, ces H f=t,b,c,

requêtes sur l’auto-couplage deviendraient plus contraignan- f̄
tes et la masse du Higgs devrait être comprise dans la plage
120 GeV  MH  180 GeV, une plage étroite très proche H

V=W, Z
V
de celle obtenue à partir des contraintes expérimentales.
H V=W, Z

V∗
Modes de désintégration du boson f̄
f
de Higgs g
H
• t
g
En vertu du fait qu’il se couple aux particules propor-
tionnellement à leurs masses, le boson de Higgs aura ten-
dance à se désintégrer préférentiellement vers les particules
les plus massives permises par la cinématique (il faut, bien
sûr, que la somme des masses des particules finales soit plus Figure 3 – Processus de désintégration dominants du Higgs (à gau-
petite que la masse du Higgs). Pour une valeur de MH de che) et probabilités ou taux de désintégration (à droite).

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Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

Finalement, notons que la largeur de désintégration Les deux détecteurs généralistes ATLAS et CMS (il y a
totale du boson de Higgs, l’inverse de son temps de vie, est aussi d’autres détecteurs dédiés à la physique du quark bot-
de seulement quelques MeV pour une masse proche de tom et à celle des ions lourds) ont été conçus pour fournir
100 GeV, mais augmente considérablement pour atteindre le maximum d’informations sur les interactions qui se pro-
des valeurs de l’ordre de la masse du Higgs quand celle-ci duisent en leur sein et couvrir un très large spectre de signa-
s’approche du TeV. On dit que le Higgs est une résonance tures possibles de phénomènes physiques, standards ou
étroite pour des faibles masses et que la résonance est très nouveaux. Leur potentiel a particulièrement été optimisé
large pour des Higgs très lourds. pour détecter le Higgs pour des masses comprises entre 100
GeV et 1 TeV dans ses modes de production les plus impor-
tants et pour les modes de désintégration vers des photons,
Le Large Hadron Collider ou LHC des leptons chargés ou neutres, des quarks lourds, etc.

Le Large Hadron Collider ou LHC, installé au CERN


près de Genève, forme un anneau circulaire de 27 km de
Production du boson de Higgs au LHC
circonférence enfoui près de 100 m sous terre (figure 4).
C’est le plus grand instrument scientifique jamais conçu et Au LHC, le boson de Higgs pourrait en principe être pro-
sa construction a représenté un défi technologique majeur. duit simplement dans l’annihilation des quarks up et down
Le LHC est un collisionneur proton-proton opérant à une des protons et de leurs antiparticules qui apparaîtraient en
énergie de 14 TeV dans le centre de masse. Comme les vertu des fluctuations quantiques ; toutefois, les masses de ces
protons sont formés chacun de trois quarks, l’énergie effec- quarks étant très petites, les taux de production s’avèrent
tive, c’est-à-dire dans le centre de masse des quarks, est de complètement négligeables. Le Higgs devrait en fait être pro-
l’ordre de 5 TeV. Cette énergie est largement suffisante pour duit en association avec des particules beaucoup plus lourdes,
tester en profondeur l’échelle du TeV. telles que les bosons massifs W± , Z0 ou le quark top, grâce
aux substantiels couplages à ces particules. Quatre processus
Une caractéristique essentielle est la luminosité délivrée dominants s’offrent alors à nous (voir la figure 5). Il y a tout
par la machine, correspondant à sa capacité à produire des d’abord la production en association avec un boson massif
collisions. Intégrée sur le temps, son unité est l’inverse de W± ou Z0 : un quark et un antiquark des protons initiaux
celle de la section efficace, elle-même proportionnelle à la s’annihilent pour donner un boson virtuel qui se désintègre
probabilité d’une interaction lors d’une collision, et le pro- alors en un boson réel et un Higgs. Il y a aussi le processus où
duit des deux donne le nombre d’événements attendus. les quarks des protons émettent des bosons virtuels qui
L’unité normale d’une section efficace est le cm2 mais, fusionnent ensuite pour donner le Higgs ; on aura lors un
comme les événements sont très rares, l’unité usitée est le Higgs et deux quarks ou antiquarks dans l’état final. Une
picobarn, 1 pb = 10−36 cm2 . La luminosité attendue au troisième possibilité provient du couplage très intense du
LHC est de l’ordre de 104 pb−1 par an en début d’opéra- Higgs au quark top : une paire de quarks top est produite
tion et montera jusqu’à 105 pb−1 par an ensuite. dans l’annihilation des quarks (et des gluons) du proton et le
boson de Higgs serait émis par un de ces quarks
lourds.
Enfin, il y a le processus où deux gluons prove-
nant des protons (via les fluctuations quantiques
des quarks u et d qui les composent) fusionnent et,
par l’intermédiaire d’une boucle de quarks top vir-
tuels, produisent un boson de Higgs. Ce processus
est l’inverse de celui qui permet au Higgs de se dés-
intégrer en deux gluons. Il s’avère que ce mécanisme
de fusion de gluons est, de loin, le processus domi-
nant pour la production du Higgs au LHC. En
effet, la petitesse des fluctuations quantiques est
compensée par la haute probabilité de trouver un
gluon dans le proton à haute énergie, par le cou-
plage élevé du quark top au Higgs et par la cinéma-
tique favorable puisque l’on ne produit que le boson
de Higgs dans l’état final.
Les sections efficaces ou taux de production pour
ces divers processus sont montrés dans la figure 5,
avec pour unité le picobarn (pb) qui correspondrait
à 10 000 événements pour la luminosité attendue
Figure 4 – Le tunnel du LHC et les diverses expériences associées (photo CERN). du LHC. À faible masse de Higgs, la fusion de

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Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

gluons a une section efficace de plusieurs dizaines de pb et particulières des divers signaux, en général très différentes
les autres processus sont un ordre de grandeur moins com- de celles des événements de bruit de fond. De plus, il faut
pétitifs. Plus d’un million d’événements comportant un se focaliser sur les modes de désintégration du Higgs (ou
boson de Higgs dans l’état final sont donc attendus après des particules associées dans la production comme les
quelques années d’opération du collisionneur. Les taux de bosons W± , Z0 ou le top) qui sont faciles à extraire du bruit
production décroissent rapidement avec MH et, à l’appro- de fond ; les modes purement hadroniques, comme par
che du TeV, les sections efficaces de production via les exemple la désintégration en quarks ou en gluons, sont
fusions de gluons et de bosons W± , Z0 deviennent compa- donc à éliminer bien que beaucoup plus fréquents. Pour un
rables, de l’ordre de la fraction de pb, correspondant à un Higgs de masse proche de 100 GeV, une signature intéres-
millier d’événements contenant un Higgs. sante serait, par exemple, la désintégration en deux photons
Notons qu’en tenant compte des corrections quantiques très énergétiques, une configuration difficile à imiter par le
de l’interaction forte au processus de production dominant bruit de fond. Bien que ce mode de désintégration soit très
du Higgs – la fusion de gluons –, le nombre d’événements rare, une probabilité de quelques millièmes comme montré
est augmenté d’un facteur proche de 2. dans la figure 3, les taux de production sont assez consé-
quents et le tout donne assez d’événements pour permettre
d’observer le Higgs. Pour des masses de Higgs plus grandes,
¯ q V un autre signal intéressant serait la désintégration en deux
V∗
• bosons Z0 qui se désintègrent par la suite en deux leptons
q H chargés, électrons ou muons. L’état final avec quatre leptons
q
chargés est une signature facile à détecter et permet d’ob-
q
V∗ server le Higgs même à très grande masse.
• H
q V∗ Un effort monumental a été fourni par les collaborations
q
expérimentales ATLAS et CMS du LHC, avec l’aide pré-
¯ q t cieuse de théoriciens phénoménologistes, pour déterminer

le potentiel de découverte du Higgs dans les canaux de pro-
H
q duction importants et de désintégration intéressants. Il a été

tenu compte de tous les bruits de fond, et l’environnement
g
t • H
expérimental attendu, ainsi que les performances de la
g machine et les caractéristiques des détecteurs, ont été simu-
lés le plus précisément possible. Le résultat est qu’avec la
luminosité finale prévue au LHC et en combinant tous les
canaux de production et de désintégration, le Higgs ne
Figure 5 – Processus de production et prédiction pour les taux de pourra pas nous échapper quelle que soit sa masse. Comme
production du Higgs au LHC (sections efficaces en pb) ; les correc- montré dans la figure 6, la signifiance statistique du signal
tions d’ordre supérieur sont incluses. du Higgs par rapport
√ au bruit de fond résiduel (irréducti-
ble), σ = Nsignal / Nbruit , est pour toutes les valeurs de
MH , bien supérieure à σ = 5, seuil à partir duquel une
Détection et étude du boson découverte peut être revendiquée.
de Higgs au LHC Un autre objectif, tout aussi important, sera de déter-
miner les propriétés fondamentales du boson de Higgs, une
fois qu’il a été produit. Ces mesures, essentielles, permet-
Produire le Higgs au LHC est donc assez aisé, mais le traient de vérifier que le mécanisme de Higgs est bien à
détecter dans un environnement très complexe est une toute l’origine des masses des particules. Au LHC, la masse du
autre affaire. En effet, les taux de production de toutes les Higgs pourrait être mesurée de manière très précise en
autres particules connues, qui se présentent comme des exploitant les désintégrations en deux photons ou en quatre
bruits de fond indésirables qu’il faut éliminer, sont tout sim- leptons chargés via des bosons Z0 . En utilisant ce dernier
plement gigantesques. Par exemple, la section efficace totale canal, la largeur totale du Higgs (ou son temps de vie) pour-
de production des hadrons, les quarks et gluons qui ont des rait en outre être mesurée pour des grandes valeurs de MH .
interactions fortes, est de dix ordres de grandeur supérieure Le spin du Higgs peut être déterminé à partir de l’observa-
à celle d’un Higgs de faible masse. Même les sections effica- tion de la désintégration en deux photons, qui est impossi-
ces de production de W± et Z0 sont 3 à 4 ordres de gran- ble pour un boson de spin 1. Les couplages aux W± , Z0 et
deur plus élevées. Détecter le Higgs dans ces conditions éventuellement aux quarks top pourraient être mesurés
s’apparente alors à trouver une aiguille dans une botte de dans certaines plages de masse du Higgs, mais la précision
foin, les défis à surmonter étant fabuleux. attendue ne sera, au mieux, que de l’ordre d’une dizaine de
Pour pouvoir détecter le boson de Higgs, il faudra utili- pourcent. Les autres couplages seraient difficiles à détermi-
ser de manière optimale les caractéristiques cinématiques ner dans l’environnement complexe des collisions au LHC.

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Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

polable à des énergies beaucoup plus élevées que le TeV où


Signal significance

H → γ γ + WH, ttH (H → γ γ ) une nouvelle physique doit apparaître. C’est la raison qui
ttH (H → bb)
H → ZZ
(*)
→ 4l
donne à penser aux théoriciens que quelque chose de nou-
H → WW(*) → lνlν veau, en plus du Higgs, devrait se manifester au LHC.
H → ZZ → llνν
10 2 H → WW → lνjj
Total significance Parmi le grand nombre de possibilités envisagées pour
cette nouvelle physique, l’option qui émerge le plus natu-
rellement est la supersymétrie. La supersymétrie allie les
symétries internes et celles d’espace-temps, relie les fer-
mions aux bosons et stabilise de manière naturelle la masse
10 du Higgs vis-à-vis des fluctuations quantiques. Elle prédit
l’existence d’un grand nombre de nouvelles particules, par-

tenaires supersymétriques des particules connues, et la plus
ATLAS légère d’entre elles est le candidat idéal pour la matière noire
∫ L dt = 100 fb
-1 dans l’Univers.
Dans le modèle supersymétrique minimal, deux dou-
1
10
2
10
3 blets de champs scalaires sont nécessaires pour briser la
MH (GeV) symétrie électrofaible, menant à un secteur de Higgs élargi :
en place du seul Higgs standard, il y a cinq bosons de
Figure 6 – Signifiance statistique du signal de Higgs au LHC dans Higgs, trois neutres (notés h0 , H0 et A0 ) et deux chargés
divers canaux de production et de désintégration. (notés H± ). Le Higgs neutre le plus léger h0 a, en général,
les propriétés du Higgs standard mais une masse inférieure
Des mesures plus précises de ces couplages, des coupla- à 140 GeV. Au minimum, cette particule devrait être
ges aux autres particules (quarks bottom et charmé, lepton observée au LHC ; les autres Higgs pourraient aussi être
τ , gluon, photon) et de l’auto-couplage (essentiel pour détectés s’ils ne sont pas trop lourds ou leurs couplages aux
reconstruire le potentiel scalaire responsable de la brisure de fermions pas trop faibles.
la symétrie électrofaible) ainsi que la détermination de
manière non ambiguë de certains nombres quantiques 50
tg β

-1
devraient attendre le successeur du LHC. Celui-ci serait, 40 ATLAS -ATLAS
300 fb
idéalement, un collisionneur électron-positron d’une éner- 30
gie de l’ordre du TeV ; un projet international pour un tel 0 0 0 +
-
20 h H AH
collisionneur, le ILC, est en cours.
0 +
-
0 0 0 h H
h H A
Le Higgs au-delà du Modèle 10
9
8
Standard 7
6 0
h only
5
4
Malgré ses succès, le Modèle Standard est considéré 0 0
LEP 2000
3 h H
comme imparfait à bien des égards. Il n’explique pas la pro- LEP excluded

lifération des fermions et leurs différentes masses et n’unifie 2


+ +
0 0 0 - 0 -
pas de manière satisfaisante les trois interactions électroma- h H AH h H

gnétique, faible et forte, sans parler de la gravitation qu’il


1
ignore. En outre, il ne dit rien sur la masse observée des 50 100 150 200 250 300 350 400 450 500

neutrinos et ne prévoit pas de particule massive et stable MA (GeV)


pour former la matière noire dans l’Univers. Mais le pro-
blème qui nous mène à penser que le modèle n’est qu’une Figure 7 – Les bosons de Higgs du modèle supersymétrique minimal
théorie effective (valable seulement aux énergies déjà explo- qui pourraient être produits au LHC dans l’expérience ATLAS sui-
rées et donc inférieures au TeV) est justement relié au sta- vant les valeurs de MA et tgβ .
tut particulier du Higgs.
En effet, contrairement aux fermions et aux bosons de
jauge, la masse prédite du Higgs ne peut être protégée Ceci est illustré dans la figure 7, où est montré le nombre
contre les corrections quantiques. Ces dernières ont ten- de bosons de Higgs du modèle supersymétrique minimal
dance à la conduire vers des valeurs très élevées, de l’ordre pouvant être produits dans l’expérience ATLAS du LHC
de l’échelle de la nouvelle physique sous-jacente ou, à (avec un luminosité de 300 fb−1 ) dans le plan (MA , tgβ) où
défaut, de celle – ultime – de Planck (MP ∼ 1018 GeV), MA est la masse d’un des Higgs neutres et tgβ le rapport des
alors que l’on a besoin qu’elle soit de l’ordre de quelques deux valeurs moyennes non-nulles dans le vide des deux
centaines de GeV. Le Modèle Standard n’est donc pas extra- doublets de champ de Higgs.

106
Le boson de Higgs au LHC : la quête de l’origine de la masse

D’autres extensions du Modèle Standard prédisent un


secteur de Higgs plus riche. À l’opposé, certains modèles POUR EN SAVOIR PLUS
comme des théories avec des dimensions supplémentaires
d’espace-temps ou des modèles inspirés de l’interaction Iliopoulos J., « Le Modèle Standard : théorie géométrique des
forte mais à l’échelle du TeV, n’incorporent pas de boson de interactions », Images de la Physique, p. 64, 2005.
Higgs dans leur spectre. Toutefois, pour préserver l’unitarité
Janot J. et Grivaz G.F, « L’héritage des collisionneurs LEP et
de la théorie, un ingrédient nouveau devrait apparaître dans
Tevatron », Images de la Physique, p. 73, 2005.
la diffusion de bosons massifs W± et Z0 et ces effets
devraient être mesurables au LHC. Schwemling P., « Les enjeux du nouveau collisionneur LHC »,
Images de la Physique, p. 84, 2005.
En conclusion, plusieurs scénarios pour générer la masse
des particules élémentaires sont possibles : en plus de celui Djouadi A., « The anatomy of electroweak symmetry breaking »,
du Modèle Standard avec un seul boson de Higgs, il y a la Physics Reports, Vols. 457 et 459 (2 tomes), 2008.
possibilité d’un secteur de Higgs plus riche comme dans le
cas des théories supersymétriques ou l’absence totale de
Higgs comme pour certains modèles de dimensions supplé-
mentaires ou d’interaction forte. À la question de savoir
laquelle de ces options la nature a choisie, le LHC nous
donnera bientôt la réponse.

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