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Enfance

Science de la nature et science de l'homme : la psychologie


Henri Wallon

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Wallon Henri. Science de la nature et science de l'homme : la psychologie. In: Enfance, tome 12, n°3-4, 1959. Psychologie et
Éducation de l'Enfance. pp. 203-219;

doi : https://doi.org/10.3406/enfan.1959.1435

https://www.persee.fr/doc/enfan_0013-7545_1959_num_12_3_1435

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Science de la nature et science de l'homme :

1
La psychologie

Pour discuter de la classification qui rassemble sous la rubrique


« Sciences de l'homme ou de l'esprit » l'histoire, la psychologie,
la sociologie, la morale et qui semble les opposer ainsi au bloc
des autres : les « Sciences de la nature », il faudrait ou bien avoir
une compétence quasi-universelle ou bien savoir manier les critères du
logicien. Mais, sur son métier particulier, l'homme d'un seul métier peut
aussi apporter son témoignage. N'étant que psychologue, c'est de la
psychologie uniquement que je parlerai.
Au reste, la psychologie n'est-elle pas à cet, égard un cas privilégié ?
S'il est habituel de la considérer comme issue des sciences sociales, et
si elle s'y rattache effectivement par ses filiations littéraire et
universitaire, Descartes déjà lui reconnaissait des connexions intimes avec la
physiologie et, comme l'a rappelé Piéron, c'est la technique de certaines
sciences exactes, de l'astronomie et de l'optique en particulier, qui a,
pour la première fois, fait découvrir des relations dont la nature
psychologique est incontestable, puisqu'elles se rapportent exclusivement à
l'activité sensori-motrice ou intellectuelle de l'homme et qu'elles affectent
même chaque individu d'un indice personnel, mais qui s'expriment,
en même temps, par des mesures numériques aussi rigoureusement que
les relations du monde physique. L'apparentement ou les participations
de la psychologie aux sciences de la nature n'ont cessé de s'étendre. Et
même certains de ses domaines, celui de la psychologie animale par exemple,
semblent plutôt une conquête de la biologie, complétant l'étude de son
objet, que la transplantation sur un terrain voisin des connaissances
puisées par l'homme dans l'étude directe et immédiate de lui-même.
La psychologie ne peut donc plus être classée parmi les sciences de l'homme
en ce sens qu'elle s'opposerait aux sciences de la nature. Elle offre ainsi
une occasion de choix pour envisager tout au moins certains aspects
du dualisme qui dresserait face à face l'homme et la nature.
Vis-à-vis des sciences de l'homme la position de la psychologie est,
d'ailleurs, beaucoup moins nettement définie qu'il ne semblerait d'abord.
Maintenant encore, il lui arrive de ne pas se considérer tout uniment
comme l'une d'entre elles, appliquant à son domaine particulier de faits
les procédés courants d'information. Elle prétend en avoir de spéciaux,
qui lui donneraient ce privilège unique d'être comme identique à son
objet et de le connaître en étant son animatrice et sa vie.
Pour aboutir à des résultats objectifs et dont l'existence ne varie

1. Article extrait de la Revue de Synthèse, Tome II, octobre 1931.


204 PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE U ENFANCE

pas avec celle des modes ou des systèmes idéologiques, les sciences de
l'homme ont fait comme les sciences de la nature, qui rencontrent leurs-
objets dans le monde extérieur et qui les traitent en choses. Elles se sont
mises en quête de choses qui fussent extérieures à chaque individu et
semblablement indentifiables par tous. De ces choses elles n'ont voulu
connaître que les caractères, matériellement discernables et contrôlables.
Bornant leur étude aux seules relations que la comparaison peut en déduire,,
elles ont cessé d'immiscer à la réalité les velléités par lesquelles il peut
sembler à chacun qu'il en pénètre l'essence, ainsi que fait l'enfant, dans
ses jeux ou dans ses rêveries, quand il livre ses gestes, ses attitudes, son
imagination aux inspirations qui lui semblent venir des objets ou des
personnes dont la pensée l'occupe. Par exemple, au lieu de continuer à
insinuer sous les oripaux du « sauvage » sa conception optimiste ou pessimiste
d'une humanité non civilisée, l'ethnologue s'en tient à ce que l'inventaire
des objets, l'examen des témoignages dûment contrôlés lui permettent
d'établir pour une société déterminée ou pour l'ensemble des sociétés
dont il lui a été possible de comparer les vestiges et les manifestations.
De même, le linguiste n'expliquera plus l'histoire du langage à l'aide
des aptitudes ou tendances que l'intuition ou l'analyse subjective
paraîtront lui faire découvrir en lui-même ou chez ses semblables. Ne compte
pour lui que ce qui est matériellement attesté ou enregistré des dialectes
ou des formes phonétiques à étudier, et les seules lois qu'il se croit en
mesure d'atteindre doivent procéder des relations que l'analyse de ce
matériel permet d'établir.
Les sciences de l'homme ont donc eu pour condition préalable qu'en
fût radicalement éliminé ce sentiment de sa propre existence et de son
activité que spontanément l'homme mêle à tout. Mais elles présentent,
encore, dans leur état actuel, nombre de théories ou d'arguments
fallacieux qui font voir à quel point cette exclusion a dû être graduelle. Et-
ce qu'elle achève de poursuivre dans le domaine des sciences qui ont
l'homme pour objet, c'est une évolution dont les sciences de la nature
elles-mêmes ont été antérieurement le produit. Car leurs débuts ne
remontent pas à une date si reculée qu'il ne soit possible de connaître
les idées ou croyances qu'elles ont dû supplanter. Sous une forme plus-
ou moins abstraite, c'est toujours la notion d'un principe efficient qui
se confondrait à la fois avec l'existence ou les manifestations de l'objet
et avec la formule de son intelligibilité ou de sa connaissance. En lui
s'exprime visiblement l'illusion animiste, qui place au cœur de chaque
réalité quelque chose où se combinent à des degrés variables, suivant
le cas, le pouvoir et le vouloir, la vie et la conscience. Sa similitude avec
la représentation que se fait l'homme de son être personnel est évidente,
ce dont rend compte leur communauté d'origine. Car ces foyers, qui
ont été en aussi grand nombre que les objets ou les genres d'effets à
expliquer, s'étaient détachés, comme d'une nébuleuse primitive, de
l'intuition d'abord indivise et globale qui unissait l'homme à l'ambiance. Pour
en faire sortir l'univers, c'est-à-dire cette part de ses impressions et de
ses expériences qui s'oppose à lui sous forme d'existences ou de causes
étrangères, il a fallu qu'il y introduisît ces distinctions connues sous
le nom de catégories, qui élaborent un ordre de choses soustrait aux
variations et aux caprices de sa propre sensibilité.
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE L'HOMME 205

Que cette transformation se soit faite par degrés, l'exemple du


primitif ou de l'enfant en témoigne. Dans leurs croyances ou pratiques,
le sentiment d'une participation, qui ferait dépendre de leurs désirs ou
de leur pensée le cours des événements ou le destin des êtres, ne régresse
petit à petit que dans la mesure où chaque objet, se fermant à leur influence
immédiate, semble contracter en lui-même, s'approprier et leur opposer
la vie et la conscience diffuse qu'ils extravasaient en lui. Mais cet
animisme n'est lui-même qu'une étape. Derrière ces reflets de vie et de
conscience qui semblaient provenir des choses, et où l'homme finit par
reconnaître son propre mirage, il discerne en même temps une constance
d'effets et de relations qui l'amène à éliminer de leur explication toute
trace d'interprétation subjective. L'ordre des facteurs, dès lors, se renverse.
La subjectivité humaine qui était, soit immédiatement, . soit par
délégation, la mesure de tout, se voit confrontée avec les mesures que la
science introduit dans l'univers et obligée de les prendre pour
dénominateur. Et le cercle ne cesse de se rétrécir autour d'elle. C'est d'abord à
propos du monde inanimé que son témoignage a pris simple signification
d'indice. Longtemps encore il a semblé que, sans un principe ou élan
vital qui n'est qu'une émanation d'elle, la vie serait impossible à
concevoir. Et puis les mesures rigoureuses que multiplient les sciences
biologiques ont réduit, petit à petit, l'action de ce principe au rôle d'une simple
affirmation générale, qui déjà semble moins destinée à faire la part de
notre ignorance qu'à satisfaire certaines survivances de notre sensibilité.
Où s'arrêteront, chez l'homme, les mesures qu'y introduit la biologie ?
Beaucoup veulent encore opposer au domaine biologique d'autres domaines
d'où, par définition, le nombre serait exclu. Mais le nombre est-il autre
chose qu'un moyen précis d'exprimer des relations 'exactes ? Or toutes
les sciences de l'homme ont pour but la découverte de relations exactes
et par là tendent vers lui.
Les répugnances que soulève cet empiétement progressif se font d'autant
plus grandes qu'il s'agit de faits où la participation de la personnalité
paraît plus intime. Elles sont variables, d'ailleurs, non seulement suivant
l'ordre des réalités envisagées, mais suivant les habitudes d'esprit'propres
à chacun de nous, et même suivant nos dispositions du moment. Il peut
sembler facile à certains d'admettre, pour les manifestations les plus
générales ou les plus courantes de l'activité humaine, qu'elles soient
l'effet de conditions plus ou moins rigoureusement déterminables, mais
excessif que ce genre de déterminations soit cherché jusque dans la
conduite individuelle et dans ses mobiles. L'unique témoin des intentions
qui le font agir et de ses pensées, dont beaucoup peuvent ne se traduire
extérieurement ni par des actes ni par des paroles, n'est-il pas leur auteur ?
Comment alors contester la certitude, qui est la sienne, de ne relever,
quand il agit ou pense, que de lui-même et, par suite, de n'être
réductible à aucune mesure commune ? Et il arrive, inversement, à celui que
sa culture dispose le mieux à ne pas accepter qu'il y ait chez l'homme
rien qui échappe à des conditions objectivement déterminables, de
retourner subitement de plusieurs stades en arrière et, sous le coup d'un choc
affectif, d'une situation qui exalte au paroxysme ses intérêts ou ses
passions, de s'opposer à lui-même, comme animés de sentiments et de desseins
hostiles ou propices, non seulement les hommes et les institutions humaines,
206 PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE V ENFANCE

mais les événements les plus mécaniquement explicables, et les choses


même, comme si elles étaient capables de maléfice ou avaient un pouvoir
de fétiches. Il n'y a peut être personne que l'émotion ne puisse amener
à maudire ou implorer le sort. Elle peut même aller jusqu'à faire tomber
la distinction du moi et du non-moi, en associant à ses transports
l'ambiance et la création tout entière. A la rage ou à la panique tout est aliment.
Une volonté frénétique se croit volontiers immédiatement agissante
jusque chez autrui et jusque dans les choses. Inversement d'ailleurs,
l'angoisse peut comme livrer l'intimité d'un être à l'emprise d'autrui
ou des choses. Et la pathologie montre la tendance de cet état à devenir
progressif et chronique chez ceux que le souci ou le sentiment de leur
propre personne dominent absolument et sans rémission.
Il y a, dans ces régressions, une vraie contre-épreuve, qui montre
l'antagonisme essentiel de l'intuition subjective et de la connaissance
objective. La pensée de l'univers et l'étude de ses lois ne sont devenues
possibles que 'par distillation de l'expérience immédiate, concrète, et
personnelle, où il est mêlé à l'action, à la sensibilité et à la vie de chacun.
Il a fallu, pour l'en dégager graduellement, l'élaboration par l'intelligence
humaine de ces notions ou systèmes stables et impersonnels qui, s'étant
trouvé une formule dans le langage puis dans la science, finissent par
s'imposer à la conscience de chacun et préparent l'instant où d'autres
systématisations détacheront du moi subjectif d'autres fragments de
réalité et de connaissance. Ainsi se multiplient, grâce au langage et aux
usages qui les fixent, les plans distincts sur lesquels la pensée projette
l'univers, y compris l'humanité et l'homme. Ils sont, à chaque époque,
déjà tout élaborés pour l'enfant, à qui ils s'imposent d'emblée, dans
la mesure où le développement de son intelligence lui permet de se répartir
entre eux, d'en concevoir la stabilité abstraite et la simultanéité tout
au moins virtuelle. Car les étapes, par lesquelles sa pensée rejoint celle
de l'adulte, semblent se ramener à l'aptitude, qu'elle acquiert par degrés,
d'ordonner à volonté les choses, suivant l'un des points de vue en usage
autour de lui et de se distribuer entre ^eux. Ainsi se rétrécissent, devant
l'ordre envahissant de la pensée, les domaines qui semblaient être ceux
des variations fortuites ou spontanées. Elles deviennent ainsi de simples
apparences, dont il faut chercher les lois.
Que le domaine de la conduite et" de la sensibilité individuelles soit
le dernier où elles continuent d'apparaître comme essentielles et

irréductibles, c'est bien en rapport avec la succession des étapes, par lesquelles
s'est quel
vers- constituée
refugeune
ultime
représentation
le sentiment
objective
d'absolue
des choses.
et d'incomparable
De recul en recul,
autonomie que donnent à chacun les impressions de sa sensibilité et les
manifestations de son activité pourrait-il émigrer, sinon vers celui de la
personnalité intime ? C'est là que l'élimination progressive de tout ce qui
répond à l'objet et aux nécessités externes de nos expériences permettrait
d'atteindre, condition suprême de toute expérience, le sujet lui-même.
A ce suprême degré de pureté, chaque sujet serait seul apte à se connaître
lui-même, et cette connaissance ressemblerait à une sorte d'auto-création.
Mais y a-t-il bien là une limite inaccessible aux procédés de la science ?
Et n'est-ce pas plutôt un dernier ensemble d'apparences, qui se laisseront
à leur tour pénétrer par les formules de la causalité ?
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE L'HOMME 207

Contre l'investissement total du sujet, qui sent, agit et pense, par


la science, qui tisse entre toutes les réalités son réseau de communes
mesures, les objections sont encore trop vives et trop récentes, pour qu'il
soit possible d'extrapoler purement et simplement à l'homme psychique
le changement de point de vue, qui a successivement rendu possibles
les sciences du monde physique, de la vie et de la société. Leur
assimiler la psychologie se heurterait, croit-on, à ce fait qu'une façon propre
de se connaître est si essentiellement liée à la nature de l'homme, qu'y
renoncer ce serait se renoncer soi-même, ce serait abolir l'objet en même
temps que sa vision. S'il y a quelque chose dans l'homme qui soit
différent de ses fonctions physiologiques et de celles que lui impose la société,
n'est-ce pas sa vie intérieure, c'est-à-dire ce qui n'a d'existence que par
sa conscience, autrement dit par cette connaissance immédiate de soi-
même qui s'appelle introspection ?
La conscience, objet unique ou du moins essentiel et central de la
psychologie, se trouverait donc unir, sans distinction possible, la réalité
et son image intelligible. Elle pose comme identiques l'idée et son objet.
Est-il besoin de faire constater à quel stade primitif de la pensée ce
postulat ramène ? Car à ses débuts la pensée ne savait pas s'opposer son
objet, même quand cet objet était le monde physique. Le penser c'était
le faire exister, et ne plus le penser c'était, sinon l'anéantir, une pensée
créatrice d'existence étant absolument inapte à penser le néant 1, du
moins l'abolir momentanément et le rendre inefficient. Mais surtout
l'objet devait être tel qu'il était pensé. Les transformations que lui
faisaient subir l'imagination, les rêves ou le langage, il fallait qu'il les
présentât réellement, comme le montrent bien les croyances et les formules
de la magie. Dans le principe, il était uni d'existence avec l'impression
qu'il produisait et avec les images intellectuelles qu'il évoquait. Le lien
se relâchant, cette communauté d'existence est 'devenue simple
participation. Puis la participation est devenue simple sympathie ou
intuition assimilative, lorsque, le nombre envahissant le monde de l'expérience
et y multipliant les individus, chaque être individualisé, chose, animal
ou homme, est devenu lui-même un foyer simultané d'existence et de
conscience, son existence étant fondée sur sa conscience et sur sa
volonté de vivre, comme le veut/ la conception animiste de l'univers.
L'union, dans la conscience, de l'être et de la connaissance psychiques,
sur laquelle l'introspection prétend fonder son privilège, présente
exactement les mêmes degrés et les mêmes difficultés que celle de la pensée
avec l'existence des choses. La psychologie introspective ne peut sortir
de son subjectivisme initial, qui rendait impossible toute proposition
tant soit peu générale, sinon en attribuant au sujet le pouvoir de
s'assimiler aux autres par intuition et de trouver en soi-même, dans les formules

n° 7-8,
1. V.p. H.
83. Wallon, La mentalité primitive et celle de l'enfant. Rev. philos. 1928,
208. PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE L'ENFANCE

de sa propre conscience, les raisons de leur conduite et la substance de


leurs sentiments. Que l'intuition soit plus ou moins immédiate, qu'elle
procède davantage, de la simple analogie ou de l'identification intime,,
elle suppose inévitablement un pouvoir de participation, qui rende
possible à la conscience de chacun de se rendre intelligible la conduite de
tous et à la conscience en général d'impliquer l'existence de son objet.
C'est même cette dépendance ou plutôt cette confusion, où
l'introspection prétend trouver le fondement de son évidence et de sa certitude,
qu'A. Comte dénonce comme faisant de la psychologie une pure illusion.
Car, si son objet est identique à la connaissance de cet objet, il se
modifie et se renouvelle en même temps que se développe la connaissance,
et la connaissance ne peut rien saisir qu'elle-même. Elle est dans un
perpétuel présent, dans un incessant devenir, et ne saurait s'opposer une
réalité stable, pour en fixer les rapports constants, puisqu'elle est elle-
même cette réalité et qu'elle la transforme au gré de ses investigations.
Création et connaissance s'excluent. La connaissance n'est devenue
possible que dans la mesure où elle est devenue capable de se dédoubler
vis-à-vis de l'expérience immédiate, qui est réalisation vécue. Or la
conscience, dont l'introspection n'est que la forme plus ou moins intentionnelle,
se trouve exactement à l'opposé de ce dédoublement. Elle unit si indivi-
siblement la connaissance et l'existence que le problème de l'une et de
l'autre se pose simultanément. Pour éviter que le sommeil, en
abolissant la conscience, n'aboKt simultanément l'être psychique, c'est au
réveil que Descartes attribuait le pouvoir d'abolir le simple souvenir
des rêves, par le moyen desquels la conscience n'avait pu manquer de
se survivre pendant le sommeil.
Confondre existence et connaissance, c'est faire porter la connaissance
non sur des relations, comme fait la science, mais sur la substance même
des choses. Ce que peut alors saisir la connaissance, chaque fois qu'elle
s'exerce, ce n'est pas un aspect conditionné des choses, l'aspect qu'elles
ont d'un certain point de vue, ni l'ensemble des comparaisons et des
formules auxquelles elles sont réductibles de ce point de vue, c'est
invariablement leur essentielle réalité et le principe qui les fait, actuellement
et toujours, être ce qu'elles sont. Effectivement la psychologie est sub-
stantialiste dans la mesure où elle reste introspective. Ayant un procédé
d'investigation, qui la met immédiatement en possession de la raison
d'être à laquelle obéissent les réalités qu'elle étudie, elle n'a pas à sortir
d'elle-même, elle doit former un système clos. C'est du moins ce qu'affirment
certains psychologues contemporains, qui proscrivent les incursions sur
d'autres terrains et l'emploi d'un vocabulaire où se traduirait la recherche
de corrélations psycho-physiologiques par exemple. Mais la tendance
inverse, également observable chez d'autres qui en tiennent aussi pour
la méthode introspective, n'aboutit qu'à rendre plus évident leur sub-
stantialisme latent. Soucieux de marquer la place que tiennent les faits
psychiques conjointement avec les faits biologiques, ils n'ont su que
les juxtaposer entre eux, la connaissance des uns et des autres restant
en fait sans commune mesure.
Le parallélisme psycho-physiologique, auquel ils aboutissent en quelque
sorte nécessairement, ne peut faire autrement que de postuler, derrière
ce double langage imaginé par Taine, une seule et même réalité, dont
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE L'HOMME 209

il constituerait, terme à terme, la traduction juxta-linéaire. Pas


d'interaction par suite, mais simple concomitance entre les deux séries
psychique et physiologique. Et si cette concomitance a quelque chose
d'essentiel et d'inéluctable, si même il advient qu'il soit possible de modifier
l'une en modifiant l'autre, c'est qu'elles sont foncièrement identiques.
Il faut donc, sous leur diversité, postuler un substratum' commun, dont
elles ne seraient que les apparences. C'est lui le siège et la source véritables
des changements qui s'observent en elles. Sa productivité ou sa
mutabilité ne dépendent pas de leurs relations mutuelles. Contrairement à
ce que fait la science, il faut supposer derrière1 les phénomènes, non pas
une sorte . de structure commune, qui les rende commensurables sans
rien retrancher de leur diversité possible ni de leur réalité, mais une
existence, dont leur diversité ne fait que refléter, sous des aspects différents,
l'identité fondamentale.
C'est en effet la substance unique de Spinoza qui donne au parallélisme
sa formule la plus parfaite. Avec les deux substances de Descartes, il
était besoin, pour justifier l'accord de la pensée et de l'étendue, d'en
trouver le fondement dans la contradiction qu'il y aurait à imaginer
que Dieu eût voulu tromper les hommes. Si nécessaire que pût sembler
ce raisonnement, c'était un détour. Mais sur le terrain des faits, où le
problème est aujourd'hui transposé, la conciliation présente d'aussi
grandes difficultés et la solution est loin d'être plus satisfaisante. D'une
part, le parallélisme supposé a induit à inférer des constatations faites
dans un domaine à ce qui existait dans l'autre. L'analyse introspective
ayant abouti à décomposer le contenu de la conscience en images, les
images ont été directement assimilées aux éléments matériels qui
constituent les centres nerveux. La destruction de ces éléments devait
expliquer celle des images dont ils étaient devenus le répondant cérébral.
Et leur mécanisme était assimilé à des combinaisons d'images. Sans
s'informer des faits accessibles aux méthodes de l'histologie et de la
physiologie, les seules qui aient précisément pour objet de connaître la
structure et les fonctions des organes, le psychologue et le clinicien
construisaient cette structure et ces fonctions sur le type de la description, d'ailleurs
vicieuse, qu'ils s'étaient donnés de la conscience et, par son intermédiaire,
de la vie psychique. Mais, comme la conscience devait, d'autre part,
trouver dans l'organismeun équivalent exact et spécifique pour chacune
de ses' manifestations et comme elle participe aux manifestations
idéologiques, linguistiques et autres qui appartiennent à la vie des sociétés,
l'ensemble de ces manifestations était ramené, non seulement à la mesure
de l'individu, mais, en chaque individu, à la mesure de ce qui pourrait
être obtenu par l'étude directe de son activité nerveuse.
Pour justifier dans lé détail des faits la correspondance des deux séries
dont il postule l'identité, le parallélisme est donc amené à les dénaturer
et à les hypertrophier. Tout ce qui est dans l'une étant simultanément
dans l'autre, son idéal serait de les déduire l'une de l'autre, alors qu'elles
supposent chacune des ensembles de conditions totalement différentes,
ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de trouver l'une dans l'autre
certaines de leurs conditions. A chaque ordre de faits répondent des méthodes
d'étude et une science particulières. Mais il n'y a pas de sciences qui puissent
s'isoler des autres, pas plus qu'il n'y a de faits constituant une série étanche.
210 PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE- L'ENFANCE

II ne faudrait donc pas ne repousser l'identification substantialiste de


toutes les séries que pour affirmer des spécificités irréductibles, qui
procéderaient, d'ailleurs, du même préjugé substantialiste.

Contre les erreurs du parallélisme psycho-physiologique la réaction


la plus radicale a été celle de Bergson. Il a dénoncé comme factices non
seulement l'application à l'activité nerveuse des résultats obtenus par
introspection, mais ces résultats eux-mêmes. Poussant même plus avant,
il a condamné avec l'introspection toute tentative de ramener la réalité
psychique à des relations quelconques, c'est-à-dire en définitive à la
connaissance scientifique, qui est uniquement fondée sur des relations.
A l'introspection il reproche, très justement, d'être simplement la mise en
œuvre de formules idéologiques et verbales, qui sont d'origine et d'usage
interindividuels, mais qui ne sont nullement faites pour permettre à
l'individu de pénétrer dans sa propre vie psychique. Elles sont une monnaie
d'échange. Elles ne peuvent signifier que ce qui a été dépouillé de toute
substance personnelle, pour ne représenter que ce qu'il peut y avoir de commun
dans les contacts de chacun avec tous et de tous avec les réalités extérieures.
Ces contacts, suivant lui, sont l'origine et. le type des relations dont la
science a fait son domaine et, par suite, la science non plus ne peut
prétendre à s'insinuer dans l'intimité et dans la réalité de l'être psychique.
Comme le langage, en effet, non seulement elle s'arrête à la surface des
choses, mais il lui faut fixer en chacune de ses formules et isoler, dans
l'ensemble perpétuellement changeant qui constitue la vie individuelle
et la vie universelle, non pas même un moment, d'une existence
particulière, mais ce qui doit pouvoir rester comme un point d'intersection pour
un nombre indéterminé d'entre elles. A l'imitation du langage, la science
taille dans le réel, pour n'en retenir que ce qu'elle peut stabiliser, c'est-à-
dire ce qui est le plus étranger à l'existence profonde de toute chose,
qui n'est concevable qu'à l'état de perpétuel devenir. Avec ces éléments
inertes, dissociés et discontinus elle ne peut construire que des mécanismes,
dont l'utilité pratique juge l'opportunité, mais qui ne sauraient être
donnés comme l'image des forces qui font de l'existence un incessant
changement.
De cette analyse la conclusion pourrait être qu'en effet, la science
n'ayant pu se constituer qu'à la condition de se borner à constater et
à mesurer des relations, elle ne saurait faire sur la nature des choses que
des hypothèses, celles qui facilitent le plus ses calculs, mais qu'elle a
renoncé par principe à la connaître d'une connaissance immédiate et
certaine. Et s'il n'est pas d'autre procédé de connaissance que la
connaissance scientifique, pourquoi ne deviendrait-elle pas applicable à la
psychologie ? Mais précisément le but de Bergson n'était autre que d'opposer
à la science un autre mode de connaissance et d'en trouver le type dans
la psychologie. Après avoir disqualifié l'introspection comme trop
imprégnée de relativité usuelle, il admet la possibilité d'une intuition qui,
s'étant dégagée de l'activité conceptuelle dont notre pensée coutumière
et scientifique est encombrée, serait l'expression immédiate • de l'être
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE L'HOMME 211

intime. Sous le personnage superficiel, aux formes figées que lui imposent
ses rapports avec ce qui lui est étranger, il appartiendrait à chacun de
retrouver en lui-même l'être original, à tout autre incomparable, dont
l'existence, pour mieux échapper à toute possibilité de relations, serait
incomparable avec elle-même, c'est-à-dire en changement et en création
continus. La réalité de l'être psychique nous étant ainsi directement
accessible, pourquoi vouloir le connaître à l'aide du langage et du nombre
qui sont ce qu'il peut y avoir de plus opposé à sa nature ?
Resterait à savoir la portée de l'intuition bergsonienne. « Confier ainsi
à une superintrospection le soin de pénétrer une infra-conscience », comme
dit Ch. Blondel, en admettant l'opération possible, quelle garantie donne-
t-elle d'atteindre, non pas une couche plus intime de la vie psychique, mais
l'être psychique dans son essence créatrice ? Le sentiment de la durée
pure a été décrit par d'autres, en particulier par saint Augustin, en termes
aussi nuancés que par Bergson, et encore d'autres intuitions de temps,
comme celle de l'éternité, sans qu'il y ait aucune raison de voir dans
l'une plutôt que dans l'autre l'aperception immédiate qui nous mettrait
en possession de notre moi essentiel. Bien plus, s'il existait un moyen
de démontrer la réalité des différences irréductibles qui peuvent
distinguer entre eux les individus, lorsqu'ils s'abandonnent au pur sentiment
de vivre et de durer, seuls pourraient le fournir les résultats de la
psychologie industrielle, qui a su déceler, en mesurant le travail de l'homme
au travail de la machine, des différences irréductibles de rythme entre
les individus. Il serait bien invraisemblable que de ces rythmes
fonctionnels et moteurs, de leur variabilité momentanée et de leurs interactions
ne dépendît pas la diversité de nuances, dont est susceptible les enti-
ment simultané d'être et de changer, que Bergson s'est appliqué à décrire.
A l'origine de l'intuition d'où il voulait tirer la preuve que l'expérience
psychique échappe à toute mesure, il y aurait donc ce qui est le plus
immédiatement réductible au nombre, des rythmes.
En réalité, si par l'intuition de la durée il a cru pouvoir atteindre
au principe de l'existence, c'est en faisant substance une impression.
L'illusion est ancienne. Mais il s'agissait, par une suprême tentative,
de réserver à la subjectivité pure le domaine de la psychologie. Et, pour
que ce sanctuaire fût rendu plus impénétrable, l'introspection, trop mêlée
au monde des relations, a été sacrifiée. Définir l'objet de la psychologie
comme celui dont il est impossible de rien dire, parce qu'il est, de sa nature,
irréductible aux concepts de la pensée discursive, c'est en effet le
soustraire -à ce qui ne serait pas une simple affirmation d'existence. C'est
en même temps, d'ailleurs, fausser les rapports de l'intuition et du nombre.
Car seule une représentation substantialiste de la connaissance peut
faire objecter à l'emploi du nombre qu'il n'est pas immédiatement
perceptible dans les sensations ou dans les autres états dont la psychologie
s'occupe. Il n'est pas, en effet, question de le retrouver comme élément
constitutif des choses qu'il mesure. Sa signification est toute relative,
il n'est que l'expression quantitative d'une relation. Indifférent à la nature
des choses, il traduit leurs rapports. Il suffit de deux séries dont les
changements soient simultarîés pour qu'ik puisse intervenir. Peu importe
que ces changements soient purement qualitatifs comme seraient ceux
des états psychiques. En définitive, n'est-ce pas toujours à du qualitatif
212 PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE UENFANCE

pur que se réduisent les choses, ramenées à l'intuition immédiate qui


nous les révèle ?

Beaucoup plus souple, plus comprehensive et, pour tout dire, plus
éclectique est la conception de Ch. Blondel. Car ce n'est pas, semble-t-il,
par une rencontre purement fortuite que, dans son article tout récent,
« Vie intérieure et psychologie » 1, il évoque l'opinion des philosophes
éclectiques Gamier, Bouiller, Paul' Janet. Avec eux il est d'avis que la
psychologie, sans doute, doit largement s'ouvrir sur les sciences voisines,
au premier rang desquelles il met la biologie et la sociologie, mais que
son objet c'est essentiellement la vie intérieure. « Et il faut bien reconnaître,
dit-il, que n'était la vie intérieure, elle n'aurait pas d'objet propre et
se ramènerait tout entière à la biologie d'une part, à la sociologie de l'autre. »
La vie intérieure lui paraît être un monde à l'égal du monde extérieur,
mais distinct. « Serait-il trop paradoxal de soutenir que de même
que les lois physiques ne sont valables pour nous que rapportées à des
expériences matérielles qui les confirment, de même les vérités
proprement psychologiques ne nous deviennent intelligibles que rapportées à
des expériences mentales que nous sommes capables, sinon de réaliser,
tout au moins d'imaginer ? »
A son avis, c'est donc un dualisme qui est fondé sur la nature des
choses. Le clivage qui se fait, aujourd'hui, dans notre sensibilité, entre
ce que nous nous opposons comme dû à des facteurs indépendants de nous,
étrangers, externes et ce qui nous semble le plus étroitement lié à nos
manières d'être personnelles, n'a jamais pu et ne pourra jamais s'opérer
que suivant les mêmes lignes et de la même façon. L'univers et ses lois
ne seraient pas une conquête graduelle de la pensée sur les impressions
et les velléités subjectives. Dans le domaine qui est resté celui de la
subjectivité pure, s'il nous arrivait de reconnaître certains effets comme
constants, la découverte de leurs lois ne les détachera pas de notre moi,
comme l'ont été les mouvements de notre cœur et toutes les fonctions
physiologiques, pourtant si mêlées et si indispensables • à nos réactions
les plus intimes. Bref, il faudrait réserver dans l'univers une enclave,
qui serait à jamais le domaine de la subjectivité. — Mais la subjectivité
a-t-elle un domaine propre ? Présente à notre expérience totale, n'est-elle
pas ce qui fait exister pour chacun de nous aussi bien l'univers que nous-
mêmes ? Et à ce titre, n'est-elle pas aussi assujettie à des lois ?
Si la biologie et la sociologie doivent être utilisées par le psychologue,
ce n'est pas, selon Blondel, qu'elles soient indispensables à l'étude de
la vie intérieure, c'est simplement comme moyens de contrôle.- La vie
intérieure se suffit à elle-même et forme, pour la connaissance, un système
clos. Liée par son existence à d'autres réalités, il faut donc qu'elle en soit,
sur son propre plan, la traduction exacte et suffisante, ce qui ramène
à l'hypothèse d'une parfaite . correspondance entre les différents, plans
du réel, autrement dit à l'hypothèse paralléliste. Mais ayant son procédé

. 1. Le Livre, févr. 1931, Alcan.


SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE L'HOMME 213

spécifique de connaissance, l'introspection, et se confondant même avec


elle dans la conscience, comment peut-il se faire qu'il lui soit besoin d'un
contrôle extérieur ? C'est que Blondel n'a pas été sourd à la critique que
Bergson a faite de l'introspection. Il avait même paru d'abord
l'interpréter dans le sens d'un agnosticisme radical. Une fois éliminées les
déformations que, par l'intermédiaire du langage et de la pensée discursive,
la société inflige à la conscience, il ne resterait que le psychologique pur 1,
dont il est, par définition, impossible de rien dire ni de rien penser. Et
c'est même à l'invasion par le psychologique pur des cadres régulateurs
de l'intelligence que seraient dues les monstruosités de langage et de
pensée qui s'observent chez l'aliéné. Pourtant il admet, d'autre part,
que, par le truchement de l'introspection, non seulement la vie intérieure
de chacun est ce qui peut lui rendre intelligibles la vie intérieure d'autrui
et la psychologie en général, mais qu'il faut de l'intelligibilité à l'origine
de toute expérience et de toute activité psychiques. De quelque manière
que puisse s'expliquer cette ambivalence de sa pensée, il reste que la
thèse d'une psychologie essentiellement fondée sur l'intelligibilité est
posée et qu'il y a lieu de la confronter avec celle d'une psychologie fondée
sur l'efficience et sur la causalité.
Qu'il soit nécessaire, pour agir sur autrui, de connaître et de comprendre
les motifs qui sont capables de le faire agir et que seule l'expérience intime
puisse faire connaître et comprendre le sens et la portée de ces motifs ;
que l'emploi du langage ait pour condition préalable la compréhension
de ce qu'il signifie à la fois par celui qui parle et par celui qui écoute,
que ces exemples invoqués par Blondel 2 montrent qu'il n'y a pas d'action
concevable, du moins dans le domaine de l'activité psychique, s'il n'existe
pas dans l'agent, non seulement la prévision des résultats à obtenir,
mais l'intelligence des moyens qu'il va mettre en œuvre et des ressorts
qu'il va faire jouer, c'est ce que semble exiger la logique et c'est ce qui
paraît être de toute évidence. A l'origine de toute conduite il y aurait
donc le pouvoir d'en éprouver mentalement les effets sur autrui comme
si c'était sur soi-même. L'hypothèse contraire serait facilement taxée
d'absurdité.
Et pourtant, dira-t-on du nourrisson, qu'il réussit à apitoyer sa mère,
parce qu'il est capable de réaliser en lui le sentiment de la vigilance
maternelle ? Du pervers que, faute de savoir éprouver lui-même des sentiments
de bonté, il est incapable d'exploiter la bonté chez autrui ou que, s'il
fait des dupes, c'est qu'il est apte, dans la même mesure, à se sentir
généreux ? Dû manieur d'hommes, que sa réussite est d'autant mieux assurée
qu'il agit sur ceux dont il peut le mieux se représenter la vie intérieure
parce que, sans doute, ils sont ceux qui lui ressemblent le plus, ou qu'il
étend son pouvoir d'action en cultivant, dans son expérience intime,
les manières de sentir les plus diverses et les plus disparates ? La marche,
dans la réalité, est inverse. C'est sur les effets successivement produits
par sa présence,- ses mines ou ses discours que le manieur d'hommes s'oriente
vis-à-vis de chacun. Il sent son interlocuteur soit résister, soit vaciller,
sans avoir besoin de revivre lui-même les états intérieurs par lesquels

1. Voy. La Conscience morbide, Alcan.


2. Voy. article cité.
214^ PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE V ENFANCE

il le fait passer. Tendu vers son objectif, il enregistrera peut-être, dans


son expérience de plus en plus avertie, les moindres signes anticipateurs
du succès, mais c'est d'une expérience toute tournée vers le dehors qu'il
s'agit, nullement d'une expérience intime. Et c'est seulement beaucoup
plus tard, à Sainte-Hélène, que faisant la philosophie de son action, il pourra
s'attarder à imaginer la personnalité psychologique de ses instruments
ou de ses antagonistes. Chez le pervers ou chez l'enfant enfin, quelle
surprise peut leur causer un jour la révélation des sentiments et des mobiles
dont ils savaient pourtant si adroitement jouer chez autrui.
Quant au jour attendu par Blondel, où l'art de manier les hommes
deviendra science, il est bien probable qu'en même temps le témoignage
de l'expérience intérieure apparaîtra comme définitivement caduc. Ce
n'est pas seulement la psychothérapie qui nous apprend combien les
facteurs les plus puissants ■ de la conduite sont habituellement ignorés
du sujet. Déjà les études, auxquelles la réclame a donné lieu, mettent
en évidence des actions psychiques, qui ne sont pas formulables en termes
de conscience. Et les conduites, les décisions, qui résultent de leur
efficience, le sujet les justifie communément à l'aide de raisons, que, s'abusant
lui-même, il croit pouvoir emprunter à ce que ses introspections lui
racontent de son expérience intime.
Des remarques toutes semblables peuvent être faites au sujet du
langage. Il n'est pas une collection d'étiquettes, qui répondraient
exactement à des idées antérieurement toutes formées. Son emploi, loin de
supposer sa compréhension préalable, la précède très souvent et s'en
fait l'artisan. Ce qui fait reconnaître au mot un sens, ce n'est pas sa
confrontation avec une idée ou un sentiment qui lui préexisteraient dans
la conscience, ce sont les effets qu'il produit quand il est énoncé, c'est
son efficience. L'enfant assiste à ses évolutions, dans le langage des
personnes qui l'entourent, comme il assiste aux évolutions d'un objet dont
il voudrait savoir l'usage ; et il lui arrive d'en essayer les effets en le
manipulant lui-même, c'est-à-dire en l'utilisant dans. des situations diverses.
Suivant que le mot paraît ou non produire, en chacun de ces cas, l'effet
prévu, sa signification est modifiée, rectifiée et, par approximations
successives, elle devient plus précise. De celle qu'a pu lui attribuer le sujet
il ne reste bientôt que ce qui répond à l'effet produit sur les auditeurs.
Ainsi la part de sensibilité intime dont il peut avoir été chargé est soumise
au contrôle des réactions obtenues chez autrui. Mais que le besoin
d'exprimer l'expérience intime vienne à l'emporter sur ce contrôle, et le langage
dégénère, comme chez certains aliénés, en une sorte de soliloque
extravagant et incompréhensible. Elle ne peut donc être sa norme. Lui, au
contraire, est comme l'instrument qui affine chez celui qui l'emploie
le sens de la technique. Par les possibilités qu'il offre à l'expression de
la pensée il la développe elle-même. Ainsi s'explique la vitesse avec laquelle
un enfant s'assimile les distinctions ou points de vue intellectuels qui,
dans l'histoire de l'humanité, ont mis des siècles à se définir. De toutes
façons l'intelligibilité du langage est moins la source de son emploi qu'un
résultat de son efficience.
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE' DE U HOMME 215

Inutile de multiplier les exemples. Mais il y a dans la littérature,,


dans le théâtre, dans les confessions, mémoires ou romans, des trésors
pour la psychologie. Ne serait-ce pas y renoncer que de renoncer à la
psychologie de la vie intérieure ? Cette inquiétude tire son origine de
certaines confusions. Ce n'est -pas même chose d'assimiler la psychologie
à la vie intérieure, comme à son objet essentiel, et d'appliquer aux
manifestations ou aux témoignages de la vie intérieure l'analyse psychologique.
Tout témoignage doit être critiqué, et il arrive, d'ailleurs, que dans la
critique des témoignages l'intérêt de leur contenu soit dépassé par celui
des influences déformantes qu'elle vient à révéler. Il y a deux façons
de lire. Se chercher soi-même dans les descriptions de l'auteur ou, ce qui
revient au même, s'imaginer soi-même à sa place, pour mieux accueillir
ses révélations, comme si l'écrivain était un Prométhée qui dût extraire
de son foyer intérieur quelques étincelles de vérité humaine. Ainsi lisait-on
naguère Horace et Cicéron.
Mais le psychologue a souvent mieux à faire. Au lieu d'épouser les
ressentiments de Jean- Jacques contre Grimm et la clique holbachique,
certain ton d'auto-justification apitoyée, une certaine façon de disposer
les faits, certaines rencontres d'expressions peuvent susciter en lui des ,
souvenirs de son expérience clinique, des comparaisons, d'où suivra son
diagnostic. Pour combien Balzac n'est-il pas le prodigieux médium qui
a su évoquer, dans leur vérité saisissante, les types humains et leurs,
passions ? Rien ne contribue davantage à donner cette impression que
la présentation physique qu'il fait de ses personnages, de leur stature,
de leur complexion, de leur physionomie. Dans des études qui offrent
un modèle des enseignements que le psychologue peut demander à la
littérature, Pierre Abraham a montré le peu de concordance qu'il y a
entre les traits décrits par le romancier et ceux relevés par les
ethnographes ou les morphologistes. Par contre, à l'aide d'autres recoupements,,
il a découvert l'espèce d'appropriation intime qui existait, pour Blazac,.
entre l'image visible et les passions, les intérêts, la vie qu'il prêtait au
monde émergé de lui. Et cette appropriation révèle des mécanismes et
des raisons psychologiques qui mettent à nu le créateur et, derrière le
créateur, l'homme. Mieux que des tests, parce qu'ici le document est
librement, spontanément fourni,1 les comparaisons auxquelles il prête
permettent de saisir derrière les inventaires de mots, d'images et d'idées-
quelles affinités les combinent et les raisons de ces affinités. Comme avec
les tests, c'est à l'efficience constatée que sont reconnues les virtualités,
les aptitudes, le fonds mental.
L'enseignement psychologique à tirer de la littérature n'est pas
toujours aussi indirect. Dans certaines œuvres, il est possible de retrouver
des observations semblables à celles de l'aliéniste, qui s'interdit
habituellement de se substituer au malade qu'il décrit et de l'expliquer par référence
à son expérience intime. Au reste, les plus vivantes et les plus riches en
substance psychologique sont loin d'être toujours celles où l'auteur semble
vouloir transfuser dans ses personnages les raisons de se mouvoir et de
216 PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE L'ENFANCE

vouloir, dont il trouve la justification dans les réminiscences ou dans


les hypothèses de sa propre expérience intime. Que valent ces démarches
plus ou moins explicitement accompagnées de leur théorie, en
comparaison de celles qui précipitent les héros d'un Dostoïevski dans des
situations où sont perpétuellement mises à l'épreuve leurs aptitudes à réagir.
Les problèmes, ainsi posés comme par des tests, compensent largement
la difficulté souvent éprouvée de s'immiscer dans ces personnages par
introspection. Mais les péripéties de la vie réelle n'étonnent-elles pas
aussi bien souvent nos routines intimes ? Plus instructifs, en tous cas,
sont des problèmes, même déconcertants, que des fictions commandées
par leur solution. Et de toutes façons, les sentiments intimes que peut
exprimer l'écrivain ne sont pas une explication. Ils sont un fait à
expliquer.

Opposer la psychologie de l'efficience à la psychologie de la conscience


n'aurait aucune espèce d'intérêt, s'il ne s'agissait que de doctrine. Mais
il s'agit d'opposer pratique à pratique. Sans doute, il est possible, dans
l'état actuel de la psychologie, de montrer, et quelquefois chez le même
auteur, la coexistence des deux pratiques. Pourtant entre elles il n'y
a pas de partage, pas de conciliation possibles. Car comment répartir ?
Du côté de l'efficience, assurément, la psychologie « appliquée » ou «
concrète », la psychologie animale. Mais du côté de la conscience ? Avec
la psychologie de l'homme normal, déjà bien entamée par la psychologie
appliquée, mettra-t-on la psychologie pathologique, celle de l'enfant,
celle du primitif ? Que de coupures arbitraires, que de malentendus !
Dissociera-t-on chaque ; objet de la psychologie en deux ou plusieurs
règnes ? Lesquels ? Le sociologique, le biologique ? Mais auquel des deux
s'appliqueront respectivement l'introspection et les méthodes objectives ?
Resterait de les concilier pour l'étude de chaque objet; Mais leurs
principes sont trop contraires.
La psychologie de l'introspection, quelles que soient ses atténuations,
ne peut faire autrement que d'avoir pour objet essentiel l'être-substance,
alors que, dans tous les autres domaines, la science n'a pu se constituer
qu'au prix de son élimination. Elle ne sait voir, dans les faits qu'elle
prétend étudier, que les modalités ou les -apparences diverses de cet être
fondamental. Toujours elle se pose la question de ce qui est compatible,
ou non, avec sa nature, avec son essence. Elle répugne à lui appliquer
le nombre, en raison de l'antinomie qu'il y aurait entre les qualités
intrinsèques du psychisme et les caractères du nombre, comme si le nombre,
appliqué aux choses, devait faire partie de leur nature et*y être réalisé
substantiellement. Au lieu de chercher à formuler des relations, elle est,
dans la moindre de ses démarches, hantée par le souci d'exprimer ce
qui existe tel qu'il doit exister en soi. Il arrive à toutes les sciences d'avoir
à se représenter, pour donner un support à leurs formules, quelle est
la structure intime de ce qui existe. Mais, loin de prendre cette structure
pour point de départ, afin de décider quelles sont les espèces de formules
à rejeter ou à accepter, c'est la structure qu'elles modifient ou remplacent
selon ce que paraissent exiger, les formules. Impossibilité et. non-sens
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE L'HOMME 217

évidemment, quand il s'agit de l'introspection, quisqu'elle se donne


pour l'intuition et l'expression de ce qui lui est immédiatement présent,
l'être lui-même, dont elle est la conscience réfléchie.
En principe, et quelles que soient les contingences, la psychologie
de la conscience est du type déductif, en ce sens que tout ce qu'elle
constate doit découler de la nature qui est propre aux êtres, auxquels elle
prétend s'identifier pour les interpréter. Mais elle ne sait ni établir de
lois, ni prévoir. Et même s'il lui plaît d'insister sur la perpétuelle variation,
l'incessant renouvellement de l'être, quand il est saisi dans sa
spontanéité et non à travers les cadres immobilisants de la pensée discursive,
néanmoins, du point de vue ontologique, qui est celui de l'intuition berg-
sonienne, elle ne saurait échapper à cette conséquence, l'être ne pouvant
jamais faire que de développer sa nature essentielle. Quelle que soit la
figure qu'elle se donne, la psychologie de la conscience va de ce qui est
vers ce qui doit arriver. Les sciences remontent de ce qui arrive vers
ce qui peut être.
Par tous ses principes et procédés, la psychologie de l'efficience entre
en opposition avec la psychologie de la conscience. Elle ne veut connaître
que des actes, actes moteurs . ou mentaux, manifestations spontanées
ou réactions provoquées. Elle les recueille tels qu'ils se présentent,
sans décider d'abord de leur nature, mais en leur associant toutes leurs
circonstances. Elle fait de cet ensemble une sorte de tout indivisible,
et non la résultante de forces ou d'éléments préalablement individualisés.
Tout fait psychique, comme tout fait biologique, tirant ses origines d'un
contact entre l'être vivant ou l'être psychique et son milieu, elle ne décide
pas a priori de la part qui revient, dans sa production, à la nature du
milieu ou à celle de l'être qui réagit. La limite de leur participation peut
se déplacer, avec un résultat extérieurement identique. La réaction,
qui ne s'est d'abord produite qu'exceptionnellement, par la rencontre
fortuite dans l'ambiance de toutes les circonstances favorables, peut,
à quelque temps de là, se reproduire en l'absence de toute circonstance
immédiatement déterminante. Ainsi s'expliquent, chez l'enfant, certaines
manifestations, qui anticipent de plusieurs semaines et de plusieurs mois
sur l'apparition définitive d'une aptitude ou sur l'établissement d'une
fonction. Ce fait est d'ordre très général.
En réagissant sous l'influence du milieu, l'oganisme s'approprie
graduellement la réaction et, plus tard, elle se reproduit à propos d'une
circonstance, qui n'avait rien pour être déterminante par elle-même,
mais qui l'est devenue par association. Ou même, elle reparaît sans influence
actuelle d'une circonstance extérieure, par le simple jeu des capacités
acquises et des appétitions biologiques ou psychiques. Ainsi, toute réaction
peut marquer comme une extension de l'être psychique. Il dépend d'elle
comme elle dépend de lui. Et il n'est, d'ailleurs, définissable lui-même
que par l'ensemble des réactions qui lui étaient, déjà antérieurement,
devenues plus ou moins habituelles. A sa nature, à son essence ne répond
aucune notion fixe. Rien de stable ni d'absolu. Rien qui puisse être saisi
par intuition immédiate, comme un support ou une substance, dont
les réactions de l'être ne -seraient que des modalités ou les conséquences.
Il est le résultat d'une intégration variable, qui s'opère entre ses capacités
acquises et les situations auxquelles il doit réagir.
218 PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION DE UENFANCE

L'étude de ces . réactions, qui est l'objet de la psychologie, peut se


faire en différents sens. Elles peuvent être assemblées et comparées selon
qu'elles sont le fait du même individu : elles donnent lieu alors à la
psychologie individuelle. Elles permettent ainsi de définir tout ce qui peut
être défini de l'individu, y compris le sentiment qu'il a de son
individualité, la conscience qu'il a de sa personnalité. Elles peuvent être aussi
classées selon qu'elles semblent plutôt appartenir à un groupe, gens de
même âge, de même situation sociale, de même sexe, de même race, de
mêmes conditions climatériques, de même époque historique, etc. Et
elles se répartissent entre les chapitres de la psychologie différentielle
et de la psychologie comparée. Elles peuvent être enfin réunies suivant
leurs ressemblances ou la similitude de leurs .conditions et c'est la
psychologie fonctionnelle.
Mais il ne s'agit pas seulement de classer et de décrire, il faut expliquer,
découvrir des rapports de causalité,- c'est-à-dire rendre compte des
similitudes ou des dissemblances constatées. Le problème est pour la
psychologie, comme pour toute autre science, de reconnaître à quelles conditions
constantes sont liées les ressemblances, et quelles modifications dans
les conditions accompagnent les dissemblances. Mais la psychologie
présente au maximum un caractère déjà manifeste en biologie, celui
qu'entraîne cette dépendance où est la réaction à la fois du milieu et
de l'individu. A cette conjonction est liée une part de hasard.
L'événement ou la situation auxquels l'individu devra réagir et qui sont
susceptibles de le* transformer restent, dans une certaine mesure, imprévisibles.
Inversement, le même événement ou la même situation peuvent rencontrer,
chez différents individus, différentes formules de réaction. Il en résulte
que la causalité prend en psychologie l'aspect de la probabilité ; et le
degré de la probabilité ne peut être établi qu'à l'aide de statistiques.
Il est d'ailleurs extrêmement variable. Il peut approcher tout près de
l'unité, c'est-à-dire de la certitude, dans certaines recherches de
psychologie expérimentale, par exemple, où la réaction cherchée et le dispositif
de la recherche sont susceptibles d'être assez rigoureusement isolés et
réglés pour que la part du fortuit soit presque réduite à, zéro. Pourtant
jamais une seule mesure ne peut suffire comme en physique. Il y a des
cas, au contraire, où l'écart avec l'unité, rend plus ou moins douteuse
l'influence du facteur envisagé. C'est particulièrement le cas, lorsqu'il
s'agit de facteurs aussi polyvalents que certaines influences - sociales.
Les lois du calcul des probabilités peuvent alors fournir des indications,
mais seulement des indications, le dernier mot ne pouvant être obtenu
que par l'appel à l'expérience.
Avec le système des corrélations et leur calcul, le nombre peut être
introduit en psychologie, sans qu'il y ait à se demander s'il est, ou non,
compatible avec la nature des faits qui sont mesurés. Quelque qualité
spécifique que l'on suppose aux deux séries comparées, il suffit que leurs
variations présentent une certaine régularité de concordance pour qu'il
soit légitime de les mesurer l'une par l'autre. Les corrélations qu'il est
possible d'étudier en psychologie sont extrêmement diverses. Elles peuvent
pourtant se répartir grossièrement entre deux domaines, celui de la
biologie, et par son intermédiaire celui du monde physique, influences
météorologiques par exemple, et celui des sciences sociales dans leur extension
SCIENCE DE LA NATURE ET SCIENCE DE U HOMME 219

la plus grande, sociologie proprement dite, économie publique,


linguistique, histoire, etc. Cette classification n'implique d'ailleurs, en aucune
façon, que la psychologie ne soit rien par elle-même entre la biologie
et la sociologie. Les faits dont elle s'occupe sont une forme d'intégration
particulière, qui se fait aux dépens de ces deux domaines, de même que
les faits biologiques représentent une intégration particulière des réactions
physiques et chimiques.
Pascal plaçait l'homme entre deux infinis, non que sa substance fût
comme un lambeau de ces deux infinis, ce qui serait une conception
incohérente, mais parce qu'en s'approfondissant lui-même, l'homme découvre
ces deux infinis. L'homme de Pascal pariait sur sa destinée, c'est-à-dire
qu'il y introduisait la probabilité, mais de façon globale et dans le plan
métaphysique. L'homme psychique se réalise entre deux inconscients,
l'inconscient biologique et l'inconscient social. Il les intègre diversement
entre eux. Mais s'il veut se. connaître, il doit établir ses corrélations avec
l'un et avec l'autre. Et c'est à tous les moments de sa vie présente qu'il
rencontre le hasard, stimulant pour les forts, raison de s'abandonner
pour les faibles.