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HISTOIRE DE VIE ET FORMATION DE SOI AU COURS DE L'EXISTENCE

Gaston Pineau
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De Boeck Supérieur | « Sociétés »

2012/4 n°118 | pages 39 à 47


ISSN 0765-3697
ISBN 9782804175924
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-societes-2012-4-page-39.htm
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Histoire de vie et formation de soi
au cours de l’existence
Gaston Pineau *

Résumé : Plus de trente années d’entrée en contrebande dans le monde savant des pra-
tiques d’histoires de vie du monde courant, peut permettre d’avoir une vue longitudinale
plus informée objectivement de la nature et des effets de ce mouvement. C’est ce que
tente de faire cet article en rapprochant les conditions d’édition et de réédition, à trente ans
d’intervalle, d’un ouvrage inaugural d’un courant de recherche-formation des histoires de
vie comme art formateur de l’existence : Produire sa vie : autoformation et autobiographie.
Cette recherche visait à initier une approche autobiographique interactive et partenariale
de recherche sur l’autoformation. Cette visée lançait dans une triple aventure socio-per-
sonnelle, narrative et anthropo-formative. Les effets à moyen et long terme de cette triple
aventure sont étudiés à partir des traces écrites qui ont jalonné le trajet des deux co-auteurs,
ces dernières trente années.
Mots clefs : histoire de vie, co-biographie, autoformation, recherche partenariale, cours
de vie.

Abstract: Over thirty years of smuggling in the scientific world of practical life histo-
ries of current world can afford to have a longitudinal view more objectively informed of
the nature and effects of this movement. This is what this article is trying to close in the
conditions of issue and reissue, thirty years apart, opening a book of current research-
training stories of life as an art teacher of existence: “Produce his life: autoformation and
autobiography”. This research aimed to initiate a partnership approach and interactive
autobiographical research on self. This aim launched a triple adventure socio-personal
narrative and anthropo-formative. Effects in the medium and long term this triple adven-
ture are studied from the trail that marked the path of the two co-authors, the last thirty
years.
Keywords: life stories, co-biography, autoformation, partenairs research, long life.

* Professeur émérite Université de Tours. Science de l’éducation.

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Le fait que les histoires de vie travaillent avec des temps longs, tant au niveau de
leurs matières premières d’entrées, préfigurées par les âges vécus avant leur confi-
guration narrative, que par leurs effets de refiguration des âges à vivre, rend difficile
leur évaluation anthropo-formative précise, basée sur des données relativement
objectives. Contribuent-elles à former une historicité humaine singulière ? Appren-
nent-elles à conjuguer les temps et contretemps, physiques et sociaux, hétérogènes
et conflictuels, en des temporalités personnelles autonomes, unifiées, sensées  ?
Sont-elles de puissants synchroniseurs du cours des âges d’une vie ? Ou ne sont-
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elles que d’illusoires parades verbales pour essayer de conjurer des flux temporels
tragiquement hétéronomes et mortifères ?
Plus de trente années d’entrée en contrebande dans le monde savant de ces
pratiques issues du monde courant, peuvent permettre d’avoir une vue longitu-
dinale plus informée objectivement de la nature et des effets de ce mouvement
de recherche et construction de sens à partir de faits temporels personnellement
vécus. C’est ce que va tenter de faire cet article en rapprochant les conditions
d’édition et de réédition, à trente ans d’intervalle, d’un ouvrage inaugural d’un
courant de recherche-formation des histoires de vie comme art formateur de l’exis-
tence : Produire sa vie : autoformation et autobiographie 1. Cet ouvrage, co-signé
par un chercheur en formation d’adulte et une femme en recherche-formation
d’elle-même par l’approche émergente des histoires de vie, est paru une première
fois en 1983 au Québec et en France. Rapidement épuisé, il n’a pas été réédité en
raison du souhait de la co-auteure.
Presque trente ans plus tard, une démarche collective de biographisation du
chercheur partant à la retraite, fait reprendre un dialogue entre les deux. Ce dia-
logue permet d’expliciter les raisons de ce souhait, qui se lève après ces longues
années de silence. La réédition de l’ouvrage en 2012 rend compte conjointement
de l’apport formateur, sur trente ans, tant de l’expression que du silence autobio-
graphique qui en a résulté. Savoir se taire après avoir parlé est sans doute néces-
saire pour que la formation du foyer organisationnel invisible 2 qu’est l’«  auto  »
se déploie après son surgissement amorcé par une prise de parole personnelle
de soi sur soi et une écriture qui le fait passer du privé au public. Cette réédition
publicise une boucle réflexive et dialogique conjointe sur cette difficile conjugaison
formative au cours des âges de l’existence, de temps d’expression et de silence
biographiques. Elle pose un jalon relativement inédit pour comprendre un peu plus
le pouvoir performateur d’une approche socio-réflexive transdisciplinaire interro-
geant frontalement les pratiques disciplinaires instituées.

1. Initiation d’une approche interactive de recherche-formation au long cours


Produire sa vie : autoformation et autobiographie est une œuvre au long cours,
mobilisant soi, les autres et les choses, expériences et expressions, orales et écrites,

1. G. Pineau & Marie-Michèle, Produire sa vie : autoformation et autobiographie, Édi-


tions Saint-Martin, Montréal; Edilig, Paris, 1983.
2. E. Morin, Méthode, 2. La vie de la vie, Seuil, Paris, 1980.

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mais aussi silences, pour tenter de conjuguer temps et contretemps. L’ouvrage veut
rendre compte de la construction conjointe d’une méthode de conjugaison ou de
recherche-formation, que l’on a appelée interactive, dialectique, dialogique ou de
co-investissement au fil des ans, pour afficher les nouveaux rapports partenariaux
à établir pour mettre en forme et en sens formateurs. La construction de cette
approche partenariale se heurte à une division classique et disciplinaire du travail
de production de sens, à la base de deux autres modèles opposés, plus tradition-
nels : le modèle biographique ou d’investissement de la vie par un autre, chercheur
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ou professionnel du sens, qui à la limite désapproprie le vivant de son histoire ; et
le modèle autobiographique ou d’auto-investissement où le vivant, de peur de se
faire désapproprier, ne veut rien savoir des autres.
La terminologie de cette schématisation est à utiliser avec souplesse, car elle
a une histoire et les frontières ne sont pas étanches. Par exemple, le terme auto-
biographie s’est imposé quasi inconsciemment dans l’intitulé du volume voulant
construire cette démarche partenariale. En plus, il rend compte de l’activité pre-
mière de Marie-Michèle, qui, dans la recherche-formation, a littéralement écrit sa
vie plus qu’elle ne l’a parlée. Mais en acceptant d’exposer cette auto-écriture à
d’autres et de la réfléchir avec ces autres, du fait de la publication, elle a inscrit cette
opération personnelle primordiale dans une démarche de socialisation interactive
encore largement inédite.
S’est initié alors ce troisième modèle partenarial qui nous semble spécifique
à une auto- et coformation permanente de la et de sa vie. Notamment par une
recherche-formation spécifique pour traiter plus systématiquement les problèmes,
entre autres, d’interprétation. Et ainsi d’aller ensemble jusqu’à une production co-
signée.
Mais que fait-on après l’édition ? Cette publicisation n’est pas un événement
anodin. Elle ponctue fortement le cours de vie. De préfiguré, elle le configure et
le refigure, en plus ou en moins : défiguré ou transfiguré. La problématique de
Ricœur de la construction historique du sujet en trois phases aide puissamment
à situer la place du récit de soi dans la formation humaine : préfiguration du récit
dans une expérience temporelle vécue ; configuration narrative qu’il provoque ; et
enfin refiguration de la vie qu’il entraîne. L’écriture, et en plus l’écriture publiée, fait
entrer dans l’histoire humaine. Elle fait expliciter non seulement une conscience,
mais aussi une existence historique.
Ces après histoires de vie publiées, leurs effets transformateurs sont donc
importants et majeurs. Mais peu connus et encore moins étudiés. Les « après »
d’autobiographes presque professionnels, comme saint Augustin, Rousseau, Sar-
tre, Leiris, Annie Ernaux sont des arbres monumentaux qui ne doivent pas cacher
la forêt des autres. Forêt qui s’élève des profondeurs sociales, plus drue et plus four-
nie qu’on ne pense, surtout avec internet et ses réseaux sociaux, qui font vivre à la
communication interpersonnelle une révolution culturelle absolument inédite.
Le dernier texte public de Marie-Michèle remonte à 1989. Il s’intitule juste-
ment Les suites du récit de vie. Depuis, plus rien. Marie-Michèle disait être dans

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son mouvement d’intériorisation. À ma retraite, en 2007, une collègue, Christine


Abels, a entrepris de coordonner une histoire collective sur mon trajet profession-
nel en invitant une vingtaine de compagnes et compagnons de route. Parmi ces
vingt figure un collègue, Vincent de Gaulejac, qui développe, avec les récits de vie
en sociologie clinique, une approche à la fois parente et différente. À propos de
Produire sa vie, il énonce deux remarques pouvant ouvrir un débat. La première
porte sur la relation interpersonnelle entre Marie-Michèle et moi, pas claire à son
avis : « Je pressentais, à travers la lecture du livre, combien c’était compliqué pour
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eux, que leurs relations n’étaient pas claires, en tout cas pas explicitées 3. »
La seconde remarque, plus épistémo-méthodologique, concerne la possibilité
d’une démarche partenariale entre chercheur et acteur, les associant à part entière,
avec leur différence  : «  Nous avons évoqué un événement qui le touche beau-
coup : le refus de Marie Michèle de republier son livre, leur livre. Si j’ai dit “son”
livre, ce n’est pas un lapsus, parce que je pense que c’est le livre de Gaston et qu’il
s’est trompé sur l’idée qu’on pouvait coproduire à égalité un livre en commun,
alors que c’est lui qui fixe la problématique et le cadre dans lequel elle rentre bien
volontiers. »
Comme Marie-Michèle était aussi impliquée, je me suis dit que c’était peut-être
le moment de reprendre contact pour voir où elle en était dans notre démarche
initiée voilà plus de trente ans. Ce dialogue, ainsi réamorcé, a donc porté essen-
tiellement sur les deux points évoqués  : nos rapports interpersonnels lors de la
recherche au début des années 1980 et les relations partenariales à inventer du
début à la fin, méthodologie d’analyse comprise, pour rompre la domination des
savoirs courants par les savoirs savants et instaurer de nouveaux rapports.
Mais que s’est-il passé dans ces longues années de silence entre les deux pro-
tagonistes  ? Pour le savoir, nous sommes partis d’un certain nombre de textes
comme autant d’indices à décoder. Ce retour réflexif sur les traces laissées pour
tenter d’en dégager le sens, est à la fois préfiguré par le conte prémoderne du Petit
Poucet et configuré épistémologiquement par la méthodologie postmoderne de
traitement de la complexité avec les principes récursif, dialogique et hologramma-
tique selon Morin.

2. Traces écrites des effets de l’approche sur les deux co-auteurs


Quatre traces écrites principales jalonnent, sur presque trente ans, les suites de
cette initiation d’une approche interactive de recherche-formation des liens entre
autoformation et autobiographie. Même si elles ne sont que les émergences bal-
butiantes d’un vécu beaucoup plus ample, elles constituent des indicateurs visibles
relativement inédits pour mieux connaître les effets de cette démarche vitale impli-
cante qui, en s’exprimant et s’imprimant ainsi, a construit une durée spécifique,
une histoire de vie.

3. V. de Gaulejac, dans C. Abels-Eber (coord.), Gaston Pineau : trajet d’un forgeron de


la formation. Regards croisés de compagnes et compagnons de route, L’Harmattan, Paris,
2010.

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Ces quatre traces commencent avec la conclusion conjointe de la première


édition en 1983 de l’ouvrage Produire sa vie : autoformation et autobiographie.
Chacun des co-auteurs a fait sa conclusion pour identifier pour lui-même l’apport
qu’il ressentait à cette fin de la démarche écrite. Il s’agit donc d’une auto-évaluation
à chaud.
Trois ans plus tard, un premier colloque international sur les histoires de vie
à l’Université François Rabelais de Tours, permet aux deux auteurs de faire un
second point, qui ne sera édité qu’en 1989, en deux tomes  : Les histoires de
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vie, Tome 1. Utilisation pour la formation. Tome 2. Approches multidisciplinaires
(Pineau G. & Guy Jobert). Dans le tome 1, Marie-Michèle témoigne de ses Suites
du récit de vie. Les deux co-auteurs de 1983 ne signent pas ensemble. Les sui-
tes commencent à diverger entre les deux, selon leur place professionnelle. Pour
l’universitaire, les histoires de vie deviennent un objet officiel et institutionnel de
recherche-formation catalysant progressivement tout un réseau social internatio-
nal. Pour Marie-Michèle, la suite de son histoire de vie est l’engagement dans un
processus intime d’autoformation, signifié par la métaphore de l’arbre dont elle
arrache le tuteur pour le transplanter. Ces suites divergentes ne feront que s’ac-
centuer au fil des ans, Marie-Michèle ne souhaitant plus communiquer et refusant
toute réédition.
Il faut attendre 2010 pour que le dialogue reprenne. Il est provoqué par une
réponse à élaborer si possible en commun, à des remarques interrogatives portées
par un collègue, sur la clarté de notre relation homme/femme et sur les possi-
bilités d’une approche partenariale entre représentants de savoirs savants et de
savoirs courants. Cette réponse commune s’est effectuée dans une communication
conjointe intitulée Produire sa vie avec des temps longs : moments d’émergence et
de republication après vingt ans.

3. Traces de l’acteure-auteure : Marie-Michèle


3.1 Éléments des trois premiers textes
Dans Produire sa vie : autoformation et autobiographie (1983), la conclusion de
Marie-Michèle termine l’ouvrage. Elle énonce clairement trois objectifs qui l’ont
amenée à « participer à cette expérience » : faire un bilan d’étapes (35 ans) ; écrire
ses réalités de femme et y sensibiliser la société ; tenter de réconcilier l’autoforma-
tion et l’hétéroformation.
Le texte de 1989 veut « éclairer ou du moins confirmer certains éléments du
processus d’autoformation  ». Marie-Michèle le fait avec la très riche métaphore
de l’arbre dont elle actualise et enrichit les potentialités, en utilisant la matrice
cosmique des quatre éléments pour signifier les quatre phases importantes de ses
mouvements d’intériorisation/extériorisation… en tant que femme :
« Après mon récit de vie, j’ai pris conscience du tuteur accroché à mon arbre.
Ce tuteur, c’était les normes établies, les croyances, les valeurs, la formation,

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l’éducation reçues, que l’école, l’église, la société, la famille m’avaient incul-


quées et que j’avais contribué à renforcer. Ce tuteur, je l’ai arraché, car il avait
plus d’importance que l’arbre lui-même… J’ai transplanté mon arbre dans
une terre plus riche où il pouvait prendre racine… J’ai identifié quatre phases
importantes que j’ai reliées aux éléments :
–– Intégration (eau), volonté et désir de comprendre et de mettre en forme
cette expression vitale.
–– Exploration (air), devenir mon propre objet de connaissance pour réuni-
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fier mes différentes facettes.
–– Acceptation (terre), lâcher-prise, apprivoisement du soi, de ma sensibilité.
–– Recherche de mon élan vital (feu), unifier mes énergies pour construire
mon projet professionnel.
–– Tout au long de ma démarche, j’ai identifié mes mouvements d’intériori-
sation et d’extériorisation 4. »
Ce texte métaphorique très dense concentre la poursuite des trois objectifs
dans celui de construire un processus d’autoformation féminine. Ce récit de vie
l’aurait initiée en lui faisant prendre conscience des déterminismes sociaux anté-
rieurs comme autant de tuteurs nécessaires à sa formation première : nécessité de
la formation par les autres, hétéroformation. La reliance aux éléments dépasse la
superficialité d’une image littéraire. Elle remonte, comme elle le dit dans le texte
suivant, vingt ans après, de l’Université de la Profondeur.
« Mon bref passage dans le monde universitaire parmi la gent intellectuelle
fut difficile… La pensée, la logique, l’analyse, les discours, les structures, le
cadre rigide, la compétition, tout était au mode masculin… Je ne pouvais
me laisser mettre en cage… Ma recherche m’a conduite à l’Université de la
Profondeur… La vie reprenait… Il est très important de rester attentif au quo-
tidien… Le quotidien, c’est la réalité aux mille apprentissages 5. »
L’université de la profondeur de Marie-Michèle c’est l’université du quotidien,
mais aussi du silence, de la méditation, de l’écoute, du regard. « Certaines person-
nes ont besoin de courir le monde pour trouver des réponses à leur quête, d’autres
restent silencieuses sur leur terre. Elles méditent, contemplent cette immensité qui
les entoure et l’immensité qui les habite... Être immobile tout en restant mobile à
l’intérieur. Être à l’écoute 6. »

3.2 La formation de soi par soi au cours des âges : un processus initiatique entre jour et nuit ?
La publication du récit de vie, de et par Marie-Michèle, n’a donc pas entraîné pour
elle une rupture socio-familiale ou professionnelle, mais un profond ébranlement

4. Marie-Michèle, dans G. Pineau & G. Jobert (coord.), Les histoires de vie. Tome  1.
Utilisation pour la formation. Tome 2. Approches multidisciplinaires, L’Harmattan, Paris,
1989, pp. 232-233.
5. Ibid., pp. 30-31.
6. Ibid., p. 33.

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existentiel, un saut dans le vide, un lâcher-prise. Ce fut d’abord une rupture d’ano-
nymat, et d’anonymat refoulé, doublement nocturne socialement de mère au
foyer. Sa prise de parole écrite, son autobiographie signée, a affiché publiquement
au grand jour le vécu d’un sujet féminin privé, si privé d’une existence et d’une
parole publique qu’elle n’a pas signée avec son nom courant d’état civil, mais
en exhumant deux prénoms dormants. Cette signature la dédouble. D’une part,
une femme de terrain avec une expérience apprise sur le tas, avec les autres, une
acteure sociale de l’ombre ; d’autre part, une auteure, parlant et écrivant au je,
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publiquement, mais pas avec le même nom. Cette émergence d’un soi en forma-
tion par dédoublement d’un environnement vécu plus ou moins confusément, est
le premier geste héroïque du régime diurne de l’autoformation, du régime où les
formes se différencient 7.
Commence alors la deuxième étape initiatique, après celle de l’entrée/rupture,
l’engagement solitaire dans une nouvelle situation à apprendre. Vingt-huit ans plus
tard, elle identifie mieux cette terre des confins : « L’après-récit de vie, c’est comme
la vague sur le rivage qui retourne à la mer, emportant avec elle ses trésors au
fond de sa mémoire… » Les apprentissages provoqués par ses mouvements d’in-
tériorisation/extériorisation sous forme d’intégration/exploration, d’acceptation/
recherche ont développé une autoformation en coopération avec l’environnement
et même en communion cosmique avec lui. Après le passage public au grand jour,
l’université de la profondeur l’initie dans le clair-obscur du quotidien, aux relations
de coopération et de communion existentielle intime avec le monde. Apprentissa-
ges intimes du double régime nocturne, dialectique et mystique, du trajet anthro-
pologique de Gilbert Durand, repris par Galvani, pour explorer l’autoformation
existentielle, réflexive et dialogique. Cette université des profondeurs peut ren-
voyer aussi à la science des profondeurs de Nietzsche initiant paradoxalement,
selon lui, un « gai savoir » par l’expérience des grandes douleurs.

4. Traces du chercheur-auteur
Dans ma conclusion de 1983, je commence par identifier deux apprentissages
majeurs. Un apprentissage personnel qui est justement la découverte du genre et
de la génération féminine. L’apprentissage professionnel est la découverte de la
richesse épistémologique de la singularité. Pour la travailler méthodologiquement,
les recherches d’alors sur le dialogue, la dialectique et la dialogique m’ont fait
construire une modélisation du champ dialectique de l’utilisation des histoires de
vie pour l’autoformation. Pour moi, ce modèle a posé un jalon très inspirant pour
travailler la complexité des recherches ultérieures.
Cette complexité a jailli socialement au colloque de Tours de 1986. Les deux
tomes des Histoires de vie de 1989 l’ont propulsée aux frontières des mondes

7. P. Galvani, «  L’exploration réflexive et dialogique de l’autoformation existentielle  »,


dans P. Carré, A. Moisan, D. Poisson (coord.), L’autoformation. Perspectives de recherche,
PUF, Paris, 2010, pp. 263-313.

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savants. Le premier tome visibilise une émergence multiforme et multitopique de


pratiques, dans différents secteurs professionnels, avec différents acteurs et pour
différentes finalités. Le texte de Marie-Michèle clôt ce tome. Mais sa référence sym-
bolique aux quatre éléments me fait souvenir que ce qu’elle avait écrit en 1983
de ses transactions intimes avec la mer, l’eau, l’air au creux de certaines solitudes,
m’avait initié à ce que pouvait être une éducation par l’environnement. Le néo-
logisme d’écoformation en était né, ainsi que le projet de suivre la piste bachelar-
dienne des quatre imaginaires matériels pour l’explorer. Le feu couve.
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Le second tome, de 1989, situe les approches multidisciplinaires de ces prati-
ques d’Histoires de vie, dans une crise paradigmatique provoquée par l’irruption
dans le champ scientifique, de ces nouveaux problèmes bio-cognitifs. Ils bousculent
de façon conjointe, les modes disciplinaires de traitement, socialement, méthodo-
logiquement et épistémologiquement : l’émergence de nouvelles praxis socio-for-
matrices, les problèmes méthodologiques, les dimensions socio-institutionnelles,
les langages, la temporalité et les problèmes épistémologiques.
En final, un appel à une recherche transdisciplinaire audacieuse est lancé par
Guy Jobert directeur de la revue Éducation permanente. Mais aussi un constat et
un souhait de recherche solidaire. Cette solidarité de recherche n’est pas un des
moindres défis éthiques à relever pour travailler cette crise paradigmatique dans
une dynamique interactive de recherche autoformatrice, humaine autant que pro-
fessionnelle. C’est cette solidarité biographique existentielle qui a produit l’ouvrage
déclencheur de cette grande boucle réflexive et dialogique sur les effets des histoi-
res de vie sur la formation de soi au long cours de l’existence.
Un trajet ne préexiste pas tout fait dans le monde vécu, même s’il existe déjà,
préfiguré, comme matière première massive, plus ou moins sensible et dégrossie.
Il faut une triple mise en mots, en dialogues et en perspectives pour le configurer 8.
Autant d’opérations nécessitant des interlocuteurs, des partenaires, et si possible
des compagnons et des compagnes de route avec qui se sont forgées des synergies
profondes à peine conscientes que cette triple mise travaille.
Ce livre qui affiche la construction d’un trajet avec des regards croisés de com-
pagnes et compagnons de route n’est donc pas le produit d’une génération spon-
tanée. Il s’est construit avec des personnes pour qui le compagnonnage n’est pas
un mot vide. Mais un partage de pain et de pas tout au cours de la vie, même
professionnelle, un échange de paroles et de silences, de présences et d’absences
qui permet de passer de discours surplombant sur l’humain à des apprentissages
partagés de parcours humains, en auto- et coformation. Ce livre est donc celui
d’un réseau à la fois universitaire et socio-professionnel, développant des métho-
dologies de construction interactive d’histoire de vie.

8. N. Denoyel, «  Réciprocité interlocutive et accompagnement dialogique  », dans J.


Boutinet, N. Denoyel, G. Pineau, J.-Y. Robin, Penser l’accompagnement adulte. Ruptures,
transitions, rebonds, PUF, Paris, 2007, pp. 149-160.

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Conclusion : la triple aventure biographique


Le survol de ces traces de trente ans de recherche anthropo-formative par une
approche interactive des histoires de vie permet de saisir un peu plus la teneur
et les enjeux de ce que fait advenir le récit de vie : le surgissement d’un sujet his-
torique inédit ; la configuration d’un discours bio-cognitif spécifique et enfin une
refiguration existentielle complexe de la et de sa vie. Le mouvement de biographi-
sation actuelle lance donc dans une triple aventure socio-personnelle, narrative et
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anthropo-formative. Cette triple aventure nous semble actualiser et démocratiser,
dans nos sociétés postmodernes, les germes de la triple révolution autobiogra-
phique, selon Philippe Lejeune 9, à l’aube de la modernité  : révolution sociale,
littéraire et psychologique. De façon plus métaphorique, c’est peut-être tout sim-
plement l’aventure du Petit Poucet qui pour construire dans la forêt son trajet de
survivance comme sujet, cherche à relier les indices de sens créés par ses traces. Ce
qui demande quand même d’être prévoyant, réflexif et entreprenant.
On comprend que la prise en compte sociale et scientifique de cette triple
aventure, initiée par ces pratiques courantes aux frontières universitaires, soulève
autant d’enthousiasmes que d’oppositions ou de scepticismes. Ce ne sont pas des
pratiques insignifiantes. Mais la panne des grands modèles pourvoyeurs de sens,
l’inachèvement de l’humain et l’entrée de la vie en formation permanente, sem-
blent nous faire entrer, de gré ou de force, dans ce qui est déjà appelé la société
biographique (Astier, Duvoux).

Bibliographie
Abels-Eber C., (coord.), Gaston Pineau  : trajet d’un forgeron de la formation. Regards
croisés de compagnes et compagnons de route, L’Harmattan, Paris, 2010.
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Ruptures, transitions, rebonds, Presses universitaires de France, Paris, 2007.
Carré P., Moisan A., Poisson D. (coord.), L’autoformation. Perspectives de recherche,
Presses universitaires de France, Paris, 2010.
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Pineau G., Marie-Michèle, Produire sa vie  : autoformation et autobiographie (1983),
Éditions Saint Martin, Montréal ; Edilig, Paris (rééd. Téraèdre, Paris, 2012).
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Tome 2. Approches multidisciplinaires, L’Harmattan, Paris, 1989.

9. P. Lejeune, 2009, « Rousseau et la révolution autobiographique » dans D. Bachelart


et G. Pineau (coord.), Le biographique, la réflexivité et les temporalités. Articuler langues,
cultures et formation, L’Harmattan, Paris, pp. 49-65.

Sociétés n° 118 — 2012/4