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DU MÊME AUTEUR BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHI~I


À LA MÊME LIBRAIRIE
Fondateur: Henri GOUHIER Directeur: Jean-François COURTINE '
L 'œuvre de Kant. La philosophie critique.
Tome 1: La philosophie pré-critique et la critique de la raison pure, 1969,
6 e éd. 1993.
Tome 2 : Morale et politique. 1972, 5 e éd. 1993.
L 'œuvre de Fichte, 1984.
L'école de Marbourg. Cohen - Naforp - Cassirer, 1989. LA DESTINATION
Essais de philosophie de la guerre. 1976, 2 e éd. 1988.
Études kantiennes, 1982.
La liberté humaine dans la philosophie de Fichte, 1966, 3 e éd. 2000. DU JEUNE FICHTE
Théorie et praxis dans la pensée morale et politique de Kant et de Fichte, 1968,
3 e éd. 1988.
Schopenhauer. Une philosophie de la tragédie, 1980.
Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur, (3 volumes), 1984.
La théorie kantienne de l'histoire, 1986.
La jeunesse deFeuerbach (1828-1841). Introduction a ses positions fonda-
mentales. (2 volumes), 1990.
Qu'est ce que la philosophie? Kant et Fichte, 1991. par
Lecture de la phénoménologie de Hegel, Préface, Introduction, 1994.
Métaphysique et politique chez Kant et Fichte, 1997. Alexis PHILONENKO
La philosophie du malheur - 1. Chestov et les problèmes de la philosophie
existentielle, 1998.
La philosophie du malheur - 2. Concepts et idée, 1999.
Commentaire de la phénoménologie de Hegel. De la certitude sensible au savoir
absolu, 2001.

Traductions
KANT (E.) Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ?, traduction, commentaire
et notes, préface de F. Alquié.
KANT (E.) Critique de la faculté de juger.
KANT (E.) Réflexions sur l'éducation, traduction, commentaire et notes.
KANT (E.) Lettre à Marcus Herz du 21 février 1772 dans La Dissertation de
1770, traduction, introduction et notes.
KANT (E.) Métaphysique des mœurs. Première partie: Doctrine du droit,
introduction et traduction. Préface de M. Villey.
KANT (E.) Métaphysique des mœurs. Deuxième partie: Doctrine de la vertu,
introduction et traduction.
HEGEL (G.W.F.) Foi et savoit: Kant, Jacobi, Fichte, introduction et traduction.
FICHTE (J.G.) Œuvres choisies de philosophie première: Doctrine de la PARIS
Science, 1794-1797.
FICHTE (J.G.) Ecrits de philosophie première: Doctrine de la Science, 1801-
LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN
1802, et textes annexes, traduction, commentaire et notes. 6, Place de la Sorbonne, ye

2008

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1
INTRODUCTION

§ 1. Comme beaucoup de jeunes philosophes destinés à devenir


d'importants personnages, Fichte, comme Hegel, ne roulait pas, comme on
dit, sur l'or. Il était même originaire d'une famille paysanne assez pauvre et
son destin 1 ne consistait pas à professer ex cathedra la Doctrine de la
science dont il était l'auteur. Au domaine des fées un jeune comte passa,
fort ennuyé: il avait raté le sermon du pasteur dont on vantait les hautes
qualités. Il s'arrêta dans une auberge et buvant du schnapps parut si
dépourvu que l'aubergiste s'arrêta et lui demanda s'il allait bien. Gêné
d'être consolé par un aubergiste, il se laissa aller et raconta toute sa malheu-
reuse histoire. L'aubergiste ne sembla pas étonné. Si on retrouvait Johann
et s'il avait été à la messe au lieu de chasser les canards, on pouvait espérer
tout arranger. Il sortit et cria «Johann - allez me cherchez Johann! ». Je
passe ici sur des détails qui ne retiendront pas l'attention du lecteur.
En application du Code de la Propriété Intellectuelle et notamment de ses articles Toutefois après un bon quart d'heure Johann arriva. Il se tenait vif sur ses
L. 122-4, L. 122-5 et L. 335-2, toute représentation ou reproduction intégrale ou jambes, l'œil clair, la tignasse en bataille. Quelques amabilités et le comte
partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause
demanda à Johann s'il se souvenait du plan du sermon, ou de quelque détail
est illicite. Une telle représentation ou reproduction constituerait un délit de contre-
façon, puni de deux ans d'emprisonnement et de 150000 euros d'amende. frappant. Johann commenca par rechigner, mais pour consoler ce pauvre
Ne sont autorisées que les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage comte il se décida; les poings sur les hanches il débuta ainsi: « Chers frères
privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, ainsi que les analyses et et sœurs ... » et Johann récita tout le sermon du pasteur, sans oublier ni les
courtes citations, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la variations, ni les gestes du prédicateur. Le comte était sidéré. Comment
source. un gamin de huit ans pouvait-il posséder une si fabuleuse mémoire?
Ainsi qu'on le dit à Varsovie, « les cloches lui tintaient ». De plus l'enfant
© Librairie Philosophique J VRIN, 2008 n'était pas un perroquet. Comme l'indiquaient ses gestes, sa mimique, il
Imprimé en France comprenait ce qu'il disait. Doux Jésus! Ce fils de métayer méritait autre
ISSN 0249-7972 chose que ce qui l'attendait comme ouvrier agricole. L'enfant suivit le
ISBN 978-2-7116-1871-2
1. Je dirais son étoile.
www. vrinfr

]
]

INTRODUCTION Il
10 INTRODUCTION

française. C'est un choix très intime et qu'aucun argument extérieur ne


Quoi qu'il en soit, on observera qu'ontologiquement l'effort, la volonté, le pouvait déterminer. Fichte avait d'autant moins envie d'être pasteur qu'il
désir sont premiers par rapport à l'être et à l'existence comme calme voulait avant tout se marier et avoir des enfants. Il connaissait une certaine
satisfaction de l'essence. Faut-il penser avec Koyré que le fichtéanisme Jeanne Rahn à Zürich et après des années traversées par des événements
dérive en ceci des sombres rêveries du «philosophus teutonicus» comme
tristes ou burlesques, il l'épousa et lui donna un fils. Respirer, c'est agir.
Hegel nomme Jakob Boehme dans ses Leçons d'histoire de la philo- Pasteur non ! Avocat, plus sûrement.
sophie 1? Nous pencherions volontiers pour ces choses vers Leibniz! Mais Quand le comte, averti de tous ces exploits, comprit que décidément
il est manifeste que dans le positionnement de la vérité, Hegel et Fichte J .G. Fichte n'embrasserait pas la carrière écclésiastique, grandes furent sa
convergent vers Jakob Boehme. Le souffle de la pensée cartésienne de la fureur et sa déception; comme il n'avait aucun moyen de pression sur le
vérité est dépassé. Ce qui est recherché est moins la clarté de l'idée que la jeune homme, il jugea que le plus expédient était de lui couper les vivres et
présence du signifiant comme absolute, la Schiidelstiitte. La bataille chez Johann traversa une crise psychologique aïgue. On dit même - c'est son
Hegel et Fichte n'est plus représentée par les peintres suivant le dessin propre fils [Immanuel Fichte] 1 qui le mentionne - qu'il fit une tentative de
verni des régiments multicolores sagement ordonnés (de manière à ne pas suicide 2 : «Le monde se refusait à lui, il refusa le monde ». Sans doute il ne
se tirer dessus) mais par l'épouvantable Dos de Mayo où dans la lumière s'agissait pas d'une tentative très sérieuse - je veux dire d'une tentative
des torches cliquent les fusils enfin chargés 2. Dans ce désir de la genèse du dont on est sûr de réchapper avec le secours d'autrui et qui n'affectera pas
signifiant, Fichte suit avec attention la Révolution américaine: Que les le principe ou la maxime des actions. Elle nous montre cependant un
temps sont changés - dans ce climat vital, la vérité n'est pas la chose, mais profond souci chez Fichte de réagir très secrètement et très vivement en
l'homme dans son surgissement pour la mort. La plus haute pensée du lIIême temps qu'une tendance à dissimuler. Nous pouvons par cela seul
christianisme est, sui vant Feuerbach, Gott ist die Liebe - Dieu est l'Amour. csquisser la caractéristique propre de Fichte. C'est un « affectif dissimu-
« Amour» est le prédicat et «Dieu» est «substance ». Puisque selon la laleur », capable de jouer sur les mots et d'interpréter différemment un acte
parole sacrée Amor triumphat de Deo (l'amour triomphe de Dieu), le l'I doué par ailleurs de grandes aptitudes logiques dans la conduite d'autrui,
prédicat l'emporte sur la substance, il faut dire que l'amour l'emporte sur jlmmanuel Fichte]. Il voulait d'autant moins être pasteur qu'il ne désirait
Dieu, que la substance cède la place au prédicat comme fonction synthé- pas se perdre dans des disputationes stériles. Il l'a dit et redit: il voulait
tique qui fonde et fond les esprits en eux-mêmes. «Dieu n'est pas une vivre dans le monde des hommes comme konkrete Welt. Rousseau avait
chose, ni l' homme non plus et ce qui les relie est la mort, révélation que seul raison: « Vivre ce n'est pas respirer ». Chez un sujet« normal» cette carac-
l'effort personnel et le désir peuvent saisir (begreifen) ». Dès lors des IlTistique est limée par l'expérience de la vie. Chez un sujet «surdoué»,
éléments fondamentaux et pourtant personnels qualifient la source spiri- comme nous aimons à dire, cela peut entraîner une maximalisation des
tuelle de l'esprit fichtéen, qui ne se bornera pas à ramasser les miettes, .\iluatÎons de «stress» 3 et par exemple Fichte, lors de la Querelle de
exception faite de celles qui tombent de la table sacrée où les grands esprits l'I/théisme, se félicitera de n'être pas connu du Tzar Paul (qui avait sans
partagent le pain des anges 3 . d()ute autre chose à faire que de se mêler d'une dispute entre savants
11Ilhériens). Tel était l'homme qu'on venait de priver de ressources. Partagé
Les relations avec le comte n' allaient d' ailleurs pas en s'améliorant. Le l'ilire le besoin (la vie) et l'honneur et aussi par ce qu'il savait devoir au
comte aurait voulu qu'avec ses aptitudes remarquables et sa rapidité comte, J.G.Fichte tenta quelques médiations. Mais il savait aussi au
d'esprit, Fichte s'engageât au moins dans la carrière théologique acadé- dcuans de soi que la rupture était définitive. L'âge, les convenances
mique où il atteindrait les plus grands honneurs et les relations les plus rcnuaient inconcevable un duel. Il ne restait à Fichte que l'aide de ses amis.
puissantes. Toutefois il y avait des difficultés. D'abord Fichte ne voulait
pas être pasteur et entendait demeurer un admirateur de la Révolution
1. Il édita avec intelligence les œuvres de son père.
2. Nous n'avons guère de détails surce fait.
J. Cf A. Philonenko, La liberté humaine dans la philosophie de Fichte. Paris, Vrin, 1966,
1. Hegel, SW (Glockner), Bd. XIX, 297. 1IIII\lUUCti0I1. Il faut préciser que le Prince électeur de Saxe avait suivi cette demande contenue
2. Feuerbach, SW(Saas) Bd. VI, 60 sq. d,lIlS une lettre du COl1sistore et se disposait à demander à ses confrères souverains de l'imiter.

3. Dante, Convivio.
INTRODUCTION 13
12 INTRODUCTION

marché. Ses citations n'étaient pas toujours ad rem et, soit dit en passant, le
En dépit de ses bizarreries, Johann, qui n'avait plus un sou vaillant, fut livre était truffé de coquilles et d'inélégances. Fichte reprochait aussi à
poussé par ceux -ci à donner des leçons particulières. Fichte commença par Kant d'avoir en fait rédigé en langue allemande un texte latin. Encore un
initier ses premiers élèves dans la connaissance des langues étrangères. Il qui n'avait pas su se délivrer de la tutelle du latin pour suivre l'allemand qui
aimait ces entretiens en lesquels, plus ou moins orienté par lui, on lui réchauffait le cœur. Dans son petit Nachlass, il y avait bien un texte écrit en
imposait de lire un livre, ou plutôt d'en commenter les tournures linguis- latin - pour prouver au monde que personne ne devait se mettre en tête de
tiques élémentaires et souvent il admirait l'élégance des grands textes: lui donner des leçons en matière de latinité. Fichte, formé à pforta en ce qui
Montesquieu en français, Shakespeare en anglais (aisé pour Fichte, trop concernait les fautes, les latinismes, etc. n'en faisait pas explicitement état.
difficile pour l'élève - mais Johann n'entrait pas dans ces considérations), Mais il se surprit à réagir dans la lecture de Kant. De plus le livre le laissait
Calderon, Camoens, Diderot. Il aimait, dis-je, ces entretiens, car c'était
indifférent et il ne ressentait pas d'émotions intellectuelles. Nous avons
véritablement un éducateur. Ce point a été souvent retenu par les commen- quelques raisons de croire que Fichte lut la Critique jusqu'à la fin dans le
tateurs. Par la suite, près de sa fin brutale, il devint un pédagogue. Il fut même état d'esprit. Il posséda bien «son» Kant qu'il avait, freiné par
alors très influencé par Pestallozzi 1, l'auteur de Comment Gertrude élève l'auditeur ne possédant pas sa fabuleuse mémoire, entièrement et
ses enfants. Livre reposant sur l'expérience concrète et proposant des lentement assimilé, et qui l'ennuyait toujours, tandis qu'il lui semblait
ABC, par exemple celui des sensations. On regarde toujours Fichte comme facile et fastidieux. Aussi lorsque son «tapir» proposa une lecture de la
un penseur abstrait - sans tenir compte des mille points d'ancrage dans le Critique de la raison pratique il accepta de bon cœur. D'ailleurs il avait
réel. Ses idées parurent« singulières» - mais avant la rédaction des rappels sagement dépensé tout le bel argent qu'enchanté (Fichte se demandait
de l'ange Gabriel, on ne lui reprocha rien de sérieux. pourquoi) l'auditeur lui avait versé. Il fut enchanté lui aussi en considérant
Il fit la connaissance d' un jeune «fat» qui voulant être à la mode voulait que la Critique de la raison pratique comprenait moins de la moitié de
aussi être aidé dans la lecture de La Critique de la raison pure et qui pages que la Critique de la raison pure. À peine éveillé, Alexandre brise le
proposa pour le lendemain une lecture de la Critique, envoyant l'ouvrage à col des deux serpents qu'on envoie le mordre ... Nous sommes en 1790-
Fichte sur le champ ... Celui-ci éprouva quelques doutes devant la grosseur 1791, l'événement va se produire. Il lit la Critique de la raison pratique et,
du colis qu'il ouvrit: c'était bien un livre énorme; imprimé serré - il soudain, brille l'étincelle éblouissante qui va faire sauter tout le baril de
s'agissait de la troisième édition inchangée par rapport à la seconde. Enfin poudre qu'il porte en lui. Nous ne savons pas précisément dans l'Ana-
il hésita: ce livre était énorme - mais au fond il en avait vu de plus gros à lytique ce qu'il faut chercher [selon moi] mais plutôt dans la Dialectique de
Pforta, par exemple ceux de P. Bayle, Pensées sur la comète; rien n'était la raison pratique. Ce n'est qu'une suggestion toutefois; les éléments
encore décidé, car, commerçant loyal au point de vue de son métier, il kantiens sont si nombreux dans la première Doctrine de la science...
perdrait en refusant une bonne pratique et il avait faim comme on a faim «à Nous possédons toutefois un précieux document; il s'agit de la lettre de
vingt ans». L'aiguille de son destin oscilla encore un peu et se fixa dans la fin août-début septembre 1 adressée en théorie à F.A. Weisshuhn (que nous
direction de la Critique de la raison pure. Fichte prit le colis, monta à ne connaissons qu'assez mal). Pas de traces de cachets de la poste, pas de
l'étage en tenant sous le bras la Kritik der reinen Vernunftet un morceau de salutations d'entrée, pas de conclusion honorifique, pas de signature. C'est
pain, ses ressources ultimes. Il se jetta sur le sofa et attaqua à belles dents un fragment, dicté par le souci de faire le point. Une lettre miroir où l'on se
son morceau de pain, tandis qu'il débutait sa lecture par le commencement. regarde, si c'est important: «Depuis que j'ai lu la Critique de la raison
Il a confié par oral les sentiments qui l'habitèrent et forgèrent ses premiers pratique je vis dans un nouveau monde. Il y avait des principes que je
jugements. D'abord ce n'était pas agréable à lire, mais les livres de philo- croyais inébranlables et les voici renversés devant moi; il y avait des
sophie ne prétendent généralement pas faire rire, exceptionfaite de Platon. choses que je croyais ne point pouvoir m'être démontrées, par exemple le
Presque tous tempèrent l'humeur et procurent quelque modération au concept d'une liberté absolue, du devoir, etc; et elles me sont démontrées et
dandysme. À ce point de vue Aristote était un modèle ... Mais l'auteur de la je m'en trouve d'autant plus heureux. Ce que ce système peut procurer
Critique était plus ennuyeux qu'une lune blafarde, et pédant par-dessus le

1. F.II, 1,167-168.
1. A. Philonenko, La philosophie de Fichte, Paris, Vrin, 1984.

]
INTRODUCTION 15
14 INTRODUCTION

publiés par Fichte lui-même) les brouillons doctrinaux et les esquisses, on


comme respect pour l' humanité, comme force est inconcevable! Mais que obtient au total une œuvre monstrueuse coordonnée par les leçons. Mais
suis-je làen train de dire à vous qui devez l'avoir ressenti depuis longtemps voici que le «monstre» a faim. Son génie ne remplit pas son estomac; il
comme moi! Quelle bénédiction pour notre siècle où la morale était décide de frapper à la tête.
détruite en ses fondements les plus sûrs, et le concept de devoir rayé de tous
les dictionnaires; pardonnez-moi, mais sije ne m'abuse, avant la critique § 3. L'affaire est assez ténébreuse. Fichte d'une part semble avoir voulu
kantienne il ne s'est trouvé personne, sachant se servir librement de son substituer au comte un protecteur de la qualité de Kant dont il espérait
entendement, qui ait pensé autrement que moi et je ne me rappelle pas tendresse, charité et même tolérance. Puis se rendant compte du caractère
d'avoir rencontré quelqu'un capable d'opposer à mon système quoi que ce énorme de sa demande, Fichte se résolut à quémander une pension et à la
soit de sérieux. Certes j'ai rencontré bien des personnes vénérables qui fin sollicita une entrevue de Kant, une audience. Expert en votre doctrine le
ne pensaient autrement - ils ne le pouvaient absolument pas - mais qui jeune homme commence, les salutations faites, à vous montrer toutes les
sentaient autrement. Ainsi étais-je aveuglé par l'illusoire conclusion et <.:oquilles de votre dernier ouvrage - cela prouve qu'on vous a mal lu,
beaucoup sont encore aveuglés. Avez-vous déjà lu la Critique de lafaculté non qu'on vous a mal compris - les secrétaires ne sont pas des génies
de juger kantienne? C'est une Esthétique et une Téléologie et la première (heureusement) et la distinction n'est pas faisable tant qu'on s'en tient aux
vous intéressera doublement, puisque vous êtes occupé par une recherche «chiures» de mouches. Après, croit-il, avoir assuré ses arrières,
sur le beau - chose évidente, comme tout ce qui vient de Kant plus claire- l'impétrant essaye le renard et le corbeau, mais vous n'ouvrez pas le bec.
ment et mieux écrit, me semble-t-il, que ses œuvres précédentes - mieux C'est vrai: ma thèse est mémorable, mais j'ai besoin de mon argent pour
imprimé. Avez-vous lu son écrit contre Eberhardt,« Sur une vieille critique acheter une collection de volumes dont j'ai absolument besoin. Le
qui doit rendre superflue toute nouvelle Critique? ». Car cet écrit jette quémandeur, comprenant qu'il n'arrivera à rien, entame la grande scène du
beaucoup de lumières sur la Critique de la raison pure et encore plus sur les final. Il s'entend d'abord dire que sauf exception on ne prête jamais
coups de force et les manœuvres mensongères d'Eberhardt, et c'est par d'argent, que s'il a tellement faim, il peut faire un tour aux cuisines et
endroits écrit avec plus d'humour qu'on ne l'aurait attendu de Kant. Mais qu' entÏn on va rédiger une lettre pour « tel éditeur» et enfin ... parce que le
voilà qu'il promet une métaphysique de la nature et une métaphysique des mendiant est sympathique, quelques thalers pour finir la semaine. Ce
mœurs. Je me suis à présent jeté tout entier dans la philosophie kantienne: scénario est parfaitement exact. C'est celui qu'ont dû vivre Kant et Fichte
au début ce fut par besoin, je devais enseigner une heure sur la Critique comme je viens de le vivre régulièrement.
de la raison pure; mais par la suite, depuis que j'ai pris connaissance de Fichte dut subir une profonde humilation, mais il était têtu: s'étant
la Critique de la raison pratique, ce fut vraiment par plaisir. Un certain intégré au cercle des kantiens, il ne pouvait en sortir sans raison. L'épisode
Peuker en Silésie a donné une exposition de la Critique de la raison du suicide se place peut-être ici. Il ne voulait pas non plus vivre de la chasse
pratique, en même temps qu'une brève réfutation des objections qui lui ont au «tapir» ; il ne ferait aucune exception pour le «tapir» philosophe,
été proposées: en gros c'est un extrait qui cependant me semble correct, imbécile ou pas. Le temps de« l'enseignement» [comme il dit, déjà] était
mais qui à vrai dire ne me plaît pas, parce que j'avais plus ou moins le désir fini. Aussi à demi-éveillé, comme dans un cauchemar, il porta son livre
de faire quelque chose d'analogue. Il me semble qu'une des raisons de chez l'éditeur sans espérer grand' chose et le miracle auquel il ne croyait
l'incompréhension de la Critique tient à ses fréquentes répétitions, à ses plus se produisit. Après un bref coup d'œil sur le manuscrit, Hfutknoch
digressions, qui interrompent le cours des idées et je crois qu'elle serait l'attira vers lui, se pencha et ouvrit un tiroir dans son bureau, dont il sortit
plus facile, si elle était deux fois moins grosse ». Cette lettre est, dans une bourse très convaincante, considérable même. Le titre de l'ouvrage de
l' histoire des idées, un fait exceptionnel. Fichte était Kritik allen Offenbarung. Titre impie sans doute; mais le Ciel
Si Fichte a été aussi vite dans son apppréhension du kantisme, cela est paracheva la bonne action de lajudiciaire de l'éditeur de Kant qui prenait,
dû en partie à sa faculté herméneutique et aussi à sa prodigieuse mémoire. Il l'affaire bien examinée, de très gros risques en publiant une quatrième
est remarquable qu'il n'existe dans le copieux Nachlass de Fichte aucune Critique. L'ouvrage fut vite imprimé sans sa page de garde, donc sans
note des ouvrages qu'il cite; aucun résumé, aucun pense-bête. J'ai cité et aucun /lom. Il est facile de reconnaître à cette époque les exemplaires qui, si
commenté plusieurs fois ce fragment de lettre; mon admiration et mon officiels, si censurés fussent-ils, présentaient pour ainsi dire la marque de
étonnement ne cessent pas. Si l'on ajoute aux documents officiels (textes
16 INTRODUCTION INTRODUCTION
17

l'atelier. Tout le monde désigna l'éditeur de Kant: et c'était, pensait-on, à rend hommage à Kant en lui exposant les fruits de son travail et lui
juste titre. Kant n'allait quand même pas chicaner, à son âge, certaines demandant s'il veut en jouir. C'était une insulte gratuite - Fichte aurait
perfidies de la censure conduites par des caquets nuisibles à la vraie dû envoyer ces fruits sans poser de questions. Parmi ces fruits il y a La
religion et à la science. Seulement ce qui n'était qu'un caprice de la contribution à rectifier le jugement du public sur la Révolution française.
destinée, devint un boulet de canon. Les habituelles louanges qui depuis la En 1798 on peut lire la lettre publique désavouant Fichte 1.
seconde édition de la Critique de la raison pure, l'encens qui accom-
pagnaient les moindres propos du grand homme, se déversaient dans les
colonnes de l'Allgemeine Litteratur Zeitung. Un certain Reinhold mêlait
aux joies et aux larmes ainsi qu'au plaisir de lire et de relire la quatrième
grande Critique de Kant, l'expression d'une « reconnaissance éternelle ».
Kant dans tout cela? Il n'eut pas peur de rectifier le jugement du public et
s'il attendit quelque temps, ce fut afin de laisser s'instaurer un calme, un
climat plus favorable à une mise au point. On a cru que Kant souhaitait en
fait s'approprier les mérites du livre de Fichte. Cette interprétation est
erronée. Kant n'entendait pas du tout biffer les éloges attirés par la Kritik
allen Offenbarung mais les proportionner justement. Reinhold pouvait
sortir son grand mouchoir et s'arrêter de pleurer. Il aurait bientôt l'occasion
de pleurer sur sa grande œuvre: Théorie de la faculté humaine de la
représentation, Prague-Iena, 1791. Tout cela posé, il convenait de ne pas
noyer sous un torrent de crème à pâtisserie kantienne l'ouvrage du jeune
Fichte. Kant mit même le doigt sur ce qu'il estimait son plus grand mérite:
sa facilité dans l'écriture. Il appréciait aussi la prière du matin. Il se refusait
à voir en Fichte son successeur, mais lui octroyait son estime. Le temps de
la sagesse avait joué; chacun avai t sa part - même Reinhold qui savait enfin
ce que Kant pensait. Pour le principal intéressé les choses étaient aussi très
claires: il était reconnu aux yeux du public comme un Philosophe et c'était
en philosophe qu'i! traiterait les grandes questions de son époque et la
philosophie en général.

Post-scriptum. Les relations épistolaires entre Kant et Fichte sont très


minces et après ces faits, Fichte se trouva à son tour dans l'embarras au sens
moral. Kant, en effet, était malade, ses facultés intellectuelles baissaient. Il
devait en 1789 traverser une phase difficile. Aussi dans la préface de la
Critique de lafaculté de juger il jugea bon d'en avertir le public. On pense
aujourd'hui que Kant débutait un Allzeimer, mais qu'il était moins atteint
qu'il ne le pensait. 1788 fut la mauvaise année. La lettre la plus importante
de Fichte à Kant a été commentée et résumée dans Théorie et prœâs dans la
pensée morale et poltique de Kant et de Fichte en1793 1• En gros, Fichte

1. 3' éd .. Paris, Vrin, 1983. 1. Cf. Qu'est-ce que la Philosophie?, Paris, Vrin, 1991, p. 50-53.

1
CHAPITRE PREMIER

JÉSUS - LUTHER - KANT

§ 4. En France où les effets de la famine n'avaient pas été résolus par la


Constitution de l'An l, la politique et la guerre étaient le salaire quotidien
des nouveaux Français qui avaient vécu de grands moments: la bataille à
fronts renversés de Valmy sur les données de laquelle les historiens étaient
déjà divisés1.Toutes les questions se concentraient sur le sort qui devait
être réservé à Louis XVI arrêté lors de sa fuite vers la Belgiq ue à Varennes.
On avait d'une part le sentiment qu'avec la déchéance de fait de Louis XVI,
tout s'effondrait sous les pas des « monarchistes» et que la France devait
abandonner un système de gouvernement où par exemple le droit de veto,
sans interdire une décision, pouvait la reporter trois fois, ne faisant qu'user
l'énergie révolutionnaire. Mais on avait d'autre part le sentiment que sans
le Roi, gardien de la Constitution, tout pouvait arriver. Il fallait une
nouvelle constitution reposant sur la nature des choses - qui d'elles-mêmes
ne peuvent mentir, bien qu'on puisse mentir à leur sujet. En outre pour des
raisons aussi bien économiques que politiques, on désirait mettre sur pied
un régime censitaire qui opérât une scission profonde dans le monde
politique - d'un côté les citoyens passifs privés du droit électoral, une
«gauche en soi », de l'autre coté des citoyens actifs, possédant le droit élec-
toral selon qu'ils acquittaient ou non le cens fixé par l'autorité publique.
Cette distinction était très ancienne et les jus-naturalistes (Grotius et
Pufendorf) l'avaient formalisée. L'opinion, fût-ce royale, devait être déçue
par une décision qui portait en son sein Vendémiaire et Brumaire.
Mais enfin la famille royale ne cessait d'être retenue au Temple d'où les
conditions de communication avec l'extérieur étaient exclues. La prison

1. Michelet, Histoire de la Révolutionfrançaise, Paris, Gallimard, 1961,1.1,1. 190.

J
"I · 20 CHAPITRE PREMIER
JÉsus - LUTHER- KANT 21

comme un suicide de l'État 1. Tout pouvoir vient de Dieu. Celui de l'inspec-


avait été repeinte ou plutôt rafraîchie dans le souci d'une éventuelle visite leur des armées comme celui du concierge qui ouvre ou non la porte. En
d'un représentant de l'autorité politique. Les membres de la famille royale mettant le roi à mort, la «nation» française n'a pas seulement versé dans
communiquaient cependant depuis une fenêtre par signes avec des gamins l' illégalité, mais elle est devenue sacrilège: elle a donc offensé le droit et la
dans la rue 1. L'homme est un animal rusé. En décembre 1792, des événe- religion. Kant fit dès lors deux choses. D'une part il rompit tout lien avec la
ments funestes pour Louis XVI s'accumulèrent. D'abord, au cas où ... , on Révolution puisqu'elle n'était pas désormais conduite par le roi. D'autre
avait fait fonctionner la guillotine. L'engin avait donné «pleine satisfac- part il notifia et certifia sa prise de position. Ce faisant, il entraîna une foule
tion ». Ensuite le procès du roi, légal ou non - sa personne avait été déclarée Je notables qui crurent servir la Prusse en devenant ennemis de la France.
inviolable dans la seconde constitution appelée à compléter la première - Leurs forces militaires demandaient et même exigaient de nombreux
allait s'ouvrir prochainement, les juges étant les membres élus du Parle- remaniements, des incorporations méthodiques - mais ils avaient ce qui
ment. Louis XVI comparut le 21 janvier 1793, il fut jugé et condamné Jécide de tout, le nerf de la guerre: de l'argent. D'autres peuples allaient se
à mort et, s'étant vu refuser trois jours pour se préparer à la mort, fut exé- joindre à l'Angleterre et à la Prusse -là était le vrai champ de bataille -la
cuté le 21 janvier 1793, place Royale (place de la Concorde aujourd'hui) à mer et la terre.
10 heures 10 du matin, et lorsque le couteau tomba avec un bruit mat (il
pesait quand même 40kgs) on entendit un cri: «Vive la Nation! Les accu- Pendant ce temps Fichte écrivait. Flairant le danger et pour serrer
sations juridiquement scandaleuses soulevèrent une vague d'hostilité en l'actualité il avait commencé, anonyme, une réfutation jouxtant la réfu-
Europe. Les puissances étrangères (Condillac) allaient former une coali- tation de l'écrit de Rehberg sur la Révolution française 2 • Rehberg avait une
tion capable de réaliser le grand plan: réduire à l'obéissance les Français- longueur d'avance sur Fichte, pas plus, et la connaissance de la langue
et la paix qui n' avait jamais trouvé son principe chez les Anglais laissa les anglaise de ce dernier compensait cette avance. Ce léger décalage fut favo-
hostilités reprendre. Les Anglais étaient l'ennemi héréditaire du peuple rable à Fichte, car l'effet pour nous le plus sensible, le plus indispensable
français _ en somme depuis la guerre de Cent Ans. Entrés dans la coalition, était de commenter et le supplice du roi et celui plus ignoble en soi, mais
ils combattirent les Français sur tous les fronts. Trafalgar, Waterloo plus tardif, de Marie-Antoinette qui, lors de son procès, se révéla une
signèrent la déchéance du peuple régicide. L'ennemi héréditaire attendit femme de haut niveau, intellectuel et moral 3. Ainsi Fichte eut la chance de
jusqu'en 1912 (Agadir) pour tourner ses armes non plus contre la France, passer entre deux espaces de temps sanglants et cruels pour la nouvelle
mais contre la Prusse. On prend trop rarement la mesure de ce sentiment génération de Français. Anonyme, facilement repérable il est vrai, Fichte
hostile. Ille faut pourtant pour comprendre le style des événements. Les fut classé en Prusse parmi les «démocrates républicains ». Mince résultat
Anglais depuis l'exécution de Louis XVI furent les ennemis décidés des pour le pouvoir sur un homme auquel l'Université tendait les bras et qui le
Français, mais ils mirent quinze années pour triompher. C'était bien assez reçut, en effet, comme professeur extraordinaire (chargé d'enseignement
pour retracer les éléments. En somme la guerre contre la Révolution avait dans le classement propre à l'enseignement français avant 1968). Mais le
une certaine affinité avec les guerres puniques - Carthage et Rome. Le sang d'un homme se dépose non seulement dans ses artères, mais encore
nombre des morts anglais était élevé - mais une punition de fait n'abolit dans les archives et les mémoires. Sans seulement prendre la peine de le
jamais une faute de droit. certifier, Fichte se fichait à une place honorable sur la planche où l'on
Le sentiment d'horreur fut profond. Kant dans sa dernière grande crucifiait les papillons. Même un papillon souffre et meurt sous les clous
œuvre, La docrine du droit, donna un coup de fouet au visage de la assassins des enfants. Déjà appelé à la gloire philosophique, Fichte sentait
Révolution française. L'exécution de Louis XVI était non conforme à la en lui souffrir l'enfant. C'est un problème philosophique terrifiant... Ne
constitution et de fait illégale, et puisqu'il s'agissait de la force (comme faut-il pas être philosophe, mais seulement chrétien, père de famille et
« Walten» et «Gewalt») du représentant de la puissance juridique et
militaire (AK. Bd, 2, 3) la peine était illégitime et devait être regardée 1. Kant, Rechtslehre, Allgemeine Anmerkung A.
2. Cf A.W. Rehberg, Réjlexion sur la Révolutiollji'ançaise, trad. fr. L. Sosoe, Paris, Vrin,
1998.
1. Une main sur le cœur signifiait que les choses y prenaient une bonne allure pour la 3. A. Philonenko, Ùl mort de Louis XVI, Paris, Bartillat, 2000.
famille royale. J'y reviendrai.

J
JÉsus· LUTHER· KANT 23
CHAPITRE PREMIER
22
succès sur l'intraitable Pélage. L'Église avait perdu sa simplicité et son
épicier? Nous verrons que Fichte s'est posé la question et comment ill'a i IIl10cence. Elle tomba entre les mains de Papes de sinistre mémoire comme
résolue. Alexandre Borgia, assisté de son détestable neveu, César Borgia, duc de
Valentinois. À n'en pas douter, pour le simple fidèle, le temps de la
Dans la «Contribution », Fichte cite sans cesse trois noms: Jésus, tourmente et des doutes était venu. Temps de la tourmente: l'Inquisition
Luther, Kant. Un examen hâtif de l'index montrerait facilement que, plus d les sorciers se valaient bien. Que signifiait dès lors le Sermon sur la
un personnage est important et proche de nous, plus il est cité. Mais une montagne? Le nouveau Testament s'enténébrait de nouveau. Que signifiait
telle lecture est en l'occurrence inconcevable, car la très relative absence de cette sentence «On ôtera à ceux qui n'ont pas et l'on donnera à ceux qui
références indique que plus le personnage est unanimement connu, plus ont» ? Cela soulignait simplement cette idée: à ceux qui ne vivent que pour
l'absence de références est judicieuse. Jésus est semblable à la Jungfrau la foi, on ôtera le peu de biens matériels qui les empêchent d'aller plus loin,
qui est comparable à un pilier qui soutient le Ciel - depuis des siècles des d ceux qui ont, qui ne vivent que pour l'avoir, on les chargera encore
écrits et des réflexions ont été composés sur ses actions, ses paroles et ses d'autant plus de richesses dont le poids les écartera de Dieu. C'était simple;
prières. Il est devenu l'objet d'une science: la christologie, qui peut même mais les curés croyaient descendre de leur piédestal s'ils montraient le bon
constituer la dogmatique en se le proposant comme origine. Il est tout: sens des propos en apparence obscurs et aussi ils avaient peur de perdre
médecin qui ressuscite les morts (Lazare), puissant thaumaturge, rabbin les dons qui amélioraient leur ordinaire: pâtés de canards, quenelles de
(savant), il pourrait commander des légions, enfin il est présence réelle hrochets, porcelets, bonnes bouteilles de vin. C'était d'autant moins redou-
(heilige Gegenwart) et anime le «Geister-Welt» (Civitas Dei). Crucifié table que la gourmandise n'était pas un péché mortel. Voilà où en était
sous Ponce-Pilate, il est ressuscité d'entre les morts. Car ceux qui avaient venue l'Église du Christ et il y eut un grand débat pour savoir si le Christ
gouverné et mis à mort le Christ et joué ses vêtements aux dés n'étaient que avait voulu le rire et la pauvreté en ce qui touchait les biens de ce monde,
des athées, c'est-à-dire des hommes que la pensée de Dieu n'effleurait ou la richesse comme préparation au Paradis dès cette terre et à condition
même pas et qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient. À la Pentecôte, Jésus de ne pas rire: la question ne fut pas tranchée, mais retrouvée par
illumina les esprits des apôtres, chargés de répandre la « bonne nouvelle» Nietzsche et Feuerbach. Que signifie «Gott ist die Liebe»? Ce qui suit
chacun en une langue devenue sa langue. Et ils allèrent professant les deux dépend absolument des présupposés choisis. Fichte n'ajamais cru que le
testaments, l'Ancien et le Nouveau, annonçant le jugement dernier. christianisme était seulement ascétisme et tristesse: «Mangez et buvez à la
Jusqu'à celui-ci, l'Église (l'assemblér des fidèles) devenait en soi et pour gloire de Dieu ». La vie est faite pour être vécue 1.
soi, l'Église militante catholique, apostolique et romaine. Avec le juge-
ment dernier, l'Église de Pierre (Pierre, tu es pierre et sur cette pierre, je Fichte citait comme le véritable successeur de Jésus, Luther. Luther qui
construirai mon Église) deviendrait l'Église triomphante. Aussi l'Église du aimait bien la vie -les Tischreden le prouvent par leurs joyeuses plaisan-
jugement dernier, absolument universelle, devint-elle l'Église triomphante teries - ne se proposa pas à proprement parler une tâche impossible et en
dominée par le Père, le Fils et le Saint-Esprit qui intervient dans le rituel du dépit de ses «incartades» demeura longtemps en lui-même fidèle à ses
baptême, le premier de tous les sacrements. Des idées étranges et en partie vœux. Plus qu'un théoricien - et il était très fort dans l'histoire dogmatique
étrangères à la doctrine furent marginalisées. - c'était un homme qui réagissait à ce qu'il considérait comme mal et
Par exemple l'idée que lorsque le Sauveur redescendrait sur la terre mauvais: ses écrits furent lents à se souder dans une unité interne - ce qui
pour séparer les bons et les méchants, les mauvais anges cesseraient était la rançon de cette tétanisation - si l'on peut s'exprimer ainsi - d'une
d'obscurcir le ciel fut peu à peu maginalisée; sans pourtant entraîner avec âme liée au réel et en ce sens hostile à la mystique.
elle la doctrine de l'angélologie. Ce fut à partir de ce petit point sensible C'est à la fin du dernier cahier que Fichte, après certains détours,
dans la tradition qu'on osa imposer une foi totale sur tous les articles de la aborde franchement la question initiale de Martin Luther. C'était l'époque
croyance; il se trouva des résistances dont Augustin triompha 1, après son où profitant de l'ignorance des fidèles, qui souvent ne savaient ni lire ni

1. Cf A. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3 t. in-4°, Tübingen, Mohr, 1921. 1. A. Philonenko, Le rire et la tragique chez Nietzsche, Paris, Hachette, 1995.
Nygren, Erôs etagpe, 3 vol., Paris, Aubier, 1943.

J
mSUS-LUTHER-KANT 25
CHAPITRE pREMIER
24
1.~on X. Ses thèses furent affichées à Wittenberg: le Pape était mis au pied
écrire, Luther découvrit «le scandale» des «indulgences ». Moyennant du mur. Si Fichte a choisi, en un sens, le même chemin, ce fut en l'élar-
une certaine somme, les prêtres, les «séides» de Satan et du Pape, gissant au monde des humains vivants qui doivent pouvoir jouir en pleine
vendaient, confession faite, des contrats où l'Église proclamait des remises iIlJ~pendance de leur liberté -là où Luther écrivait propriété, il fallait chez
de peine pour le Purgatoire et parfois pour le Paradis. L'Église vendait la I·'jchte écrire: liberté. Non content de résoudre le problème de la propriété,
vertu _ chose scandaleuse qui dispensait évidemment de faire le bien. Si les la théologie fichtéenne était une philosophie de la liberté: l'avoir était
prêtres demandaient une confession préalable (et même souvent pas du sllumis à l'existence. Le Christ dans son ignominieuse et abominable souf-
tout) ce n'était pas pour s'assurer des bonnes dispositions futures de leur france avait montré la puissance de Dieu, Luther en montrait la justice et la
client, mais surtout pour être certains qu'ils ne traitaient pas avec un crimi- charité. «Notre Dieu est une citadelle absolue - une véritable almure».
nel avéré, ce qui les eût plongés dans de grands embarrras. Dans le dernier Luther établit pour les simples fidèles un retour redoutable: la simpli-
cahier de la Contribution, Fichte reprit l'affaire avec fougue, demandant en cité compréhensive, en renonçant au latin dans le culte en totalité (sermons,
particulier qui avait vu prospérer ses biens, s'étendre sa fortune, une mort lecture de la Bible, confession, etc.) et on peut dire qu'avec Nietzsche, il a
plus paisible: où étaient donc passé l'or et l'argent des terrains vendus et composé l'allemand classique et diplomatique. Attachée au latin, l'Église
quels intérêts pouvaient même être perçus? La mauvaise foi de l'Église catholique perdait de plus en plus de fidèles. D'un point de vue philo-
éclatait lorsqu'elle déclarait qu'il était trop tôt pour que soient versés les logique, l' œuvre de Luther est un travail de Titan. Il faut aller jusqu'au plus
dividendes ou leurs équivalents, ou lorsqu'elle soutenait que le contrat profond des racines, chercher les significations oubliées, mais peut-être
passé était un contrat franc, sans obligation conséquente de part et d'autre. aussi perdues. C'est dans cet esprit, guidé par le seul souci d'exactitude-
L'argent ne connaissait qu'une direction: vers la poche de l'Église, dont plus élégante que l'élégance (aristocratie) - que Luther entreprit de retra-
le Pape était le chef et donc le plus haut responsable. Chestov croit que duire certains passages de l'Écriture sainte: les Psaumes, vraisemblable-
la déception de Martin Luther fut immense lorsqu'il compris qu'il avait ment le livre de Job, et dans le Nouveau Testament, la relation de Jean et
servi non le Pape, mais le chef des démons: Satan. Une grande révélation certainement, dans les Actes des apôtres, la Lettre aux Romains. Avant
illumina son âme: il devait combattre le Diable. Par la notion de Diable, même de prendre ses importantes décisions, Luther donna une leçon très
Fichte n'entendait pas une métaphore 1; Satan était à ses yeux un être réel, remarquable sur La lettre aux Romains (Romerbriefvorlesullg) que Karl
le maître de l'argent, s'incarnant dans d'autres formes - et de ce chef l3arth examina dans un ouvrage aussi vaste que pénétrant. Personne en
immortel-et qu'il ne s'agissait donc pas d'assassiner, mais qu'il importait France n'a agi sur la langue aussi décisivement que Luther, et les
de dévoiler. Peu comprenaient Luther: le Pape Satan n'avait pas supprimé Allemands le reconnaissent. Il y a de très vieux mots pour caractériser un
une seule vie, tout se bornait à une affaire d'argent. Au pire le Pape n'avait angle dans l'horizon luthérien: «sagacité» et «perspicacité ». L'Acadé-
fait que mentir. Or, Fichte le savait comme Kant, ce n'était pas par le crime, mie française les a rejetés, souligne le Dictionnaire de Trévoux, mais
mais par le mensonge que le mal était entré dans le monde. Le Pape était le chacun les «entend» et ils déterminent bien la langue luthérienne.
mensonge vivant. Le problème se révélait dans ses dimensions effectives: L'influence de cette langue dans la philosophie et même dans la recherche
c'était l'Église qui tout entière se trouvait en question. Luther entre temps scientifique allemande (histoire et politique) a donc été considérable.
voyait la récompense de son immense et talentueux effort pour s'impré- Après Luther et Nietzsche, il est impossible de l'ignorer dans l'expression
gner de la théologie biblique et il fut nommé professeur ordinaire de théo- recherchée; on comprendra sans peine le caractère national de la réforme
logie. Ce n'était qu'un bouclier dans la bataille qui allait l'opposer à philologique de Luther. Autant Descartes a influencé la pensée française,
l'Église _ mais il la conduirait comme un général sage et prudent. Au terme autant Luther a élémenté du dedans la langue allemande 1.
de Révolution, il substitua celui de Réforme - deux images voisines théori- L'univers de Luther allait grandissant. D'abord du dedans où il
quement, c'est-à-dire astronomiquement -, mais opposées pratiquement. approfondissait ses grandes idées. Comment ordonner la Puissance et la
Luther affichait ses thèses et déposait ses conclusions adressées au pape Grâce? Il répondait que Dieu seul possédait la Potestas Clavium (le

1. Je suis l'édition des œuvres de Luther publiée par O. Clemen, 1950, 8 vol., Bd. 1, 19, 1. G. Büchner, Bibliche. Real/and Verbal- Handconkordansbuch, Berlin, 1889.

p.lxsq.

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,.,. _---~.

J
26 CHAPITRE PREMIER JÉSUS· LUTHER· KANT
27

Pouvoir des Clefs), pouvait délier ce qui avait été lié dans les Cieux. La 'dlnais à l'éclairer. Tout se fracasse dans un chaos épouvantable quand les
puissance de Dieu était infinie - Luther comprit qu'il était relevé de ses /lombardes de l'égoïsme entrent en action. C'est la fureur du Mal qui se
vœux qui ne l'engageaient que du point de vue contestable de l'autorité ,h:haîne tandis que Satan gronde. Seule l'immersion absolue dans la
catholique et romaine; libéré, il se maria avec une épouse avisée. Du dehors ( ir,1ce peut garantir le salut - seul il me redonne à moi-même et me
il s'enfonçait avec tout son génie et toute sa fougue dans des polémiques- p;lruonne. «Mon Père! pourquoi m'as-tu abandonné?» _ «Pour le salut
où pour être sûr d'être bien compris et par bienveillance envers son dl'S autres ». Par cette philosophie du don, assurément éloignée de tout
interlocuteur souvent ignorant de la langue allemande, il écrivait en latin. Pl; Jagianisme, Luther est proche « plus qu'il ne le croit» de Saint Augustin,

C'est pourquoi la plus célèbre de ses polémiques, celle avec Erasme, le ,al' il n'y a pas deux termes dans le souci du salut, mais quatre, où comme
savant le plus honoré de l'Europe, a finalement été rédigée en latin. d;lI1s une synthèse quintuple, le lien des quatre termes forme l'ultime
1ll(llIlent. Autrui-Dieu-Œuvres-Moi. l)Autrui s'entre-détermine avec
La polémique avec Erasme portait sur le libre-arbitre et l'on est un peu 1lieu; 2) Moi s'entre-détermine avec Autrui; 3) le premier couple s'entre-
surpris de l'entrée en matière de Luther; comme un jeune taureau, entrant ,10termine avec Dieu; 4) Le second couple s'entre-détermine avec Œuvres
dans l'arène il se flatte d'en écarter tout le monde. Ainsi Luther. Mais c'est l'l enfin 5) tout s'accomplit dans le souci du salut. L'avantage ue cette
qu'au fond, là se trouve l'écueil véritable de la religion que nul ne veut wllthèse quintuple (primaire) est de faire communiquer tous les moments
comprendre. La question sur le libre arbitre ne l'intéresse pas vraiment. Il du luthéranisme dans une libre circulation. À condition de conserver son
veut surtout exister dans l'ombre de Dieu, sonder l'infinie puissance et ,',~,ence, chaque moment pourrait occuper une autre place. La vérité,
pour ainsi dire par derrière contester l'autorité de Saint Augustin, regardé ,'{illlme le dira Hegel dans la Phénoménologie de l'Esprit, est le« tumulte
comme le Prince des théologiens soutenant l'autonomie de la Potestas hacchique» des moments du vrai. Mais Fichte ne dit pas: la vérité. Elle
Clavium par rapport à Dieu qui peut tout sinon se dédire et mentir. Pourtant Il 'est pas la lumière (du moins ici, pas en 1804). Il dira que c'est le «souci
c'est cette puissance infinie que méconnaît Augustin. Il ne comprend pas du uevoir» (Sorge des Sollens). «Être libre n'est rien, commentera Hegel,
comment par la Grâce, Dieu, sans se dédire, peut créer l'homme nouveau devenir libre, c'est le Ciel ». Suis-je dans le chemin du devoir? Ai-je assez
et libre. La Potestas Clavium n'est pas comme le Styx un fleuve où même ;limé autrui? Ces questions sont celles qui soutiennent le peristyle du
les dieux redoutent de se baigner. Aussije puis dire que je suis libre et fini et lemple de la vie bienheureuse. Fichte variera (très vite sur l'idée de
que Dieu est celui «qui fait tout en tout ». Ce qui pèse vraiment dans la lumière) sur certaines notions qui cependant jouent un rôle bien mince dans
balance divine c'est la liberté -la liberté du chrétien. la «Contribution ». Pourtant cet homme si impressionné par la Réforme
Dès la conclusion de la Romerbrief-vorlesung, Luther se faisait une luthérienne semble désireux d'éviter la notion d'œuvre dans son horizon
autre idée de l'homme. Reprenant ce qui sera la sixième proposition de religieux. Cette notion l'impressionne au point d'écrire dans le v c chapitre
l'écrit de Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmo-
de la Destination du savant que «le but de tout gouvernement est de
politique où il était declaré impossible de faire quelque chose de bien droit ~upprimerlegouvernement» 1. Le labeur de l'Étatestde se supprimer 2 .
à partir d'un bois aussi courbe (aus sa krummem Holze), il élargissait la
L' œuvre, en un sens, récapitule tout. Puisque Dieu est celui qui fait tout
future position kantienne en fondant son pessimisme sur les analyses de
en tout, il est l'œuvre se réalisant. Qui se réalise devient œuvre et mouve-
mystiques, qui avançaient Pascal. La position de Luther était commandée
ment. Donc agissant en moi Dieu se réalisant me réalise. Je suis, dira
par l'idée de l'amour d'autmi. L'Écriture sainte me dit d'aimer autmi
Fichte, l'Affect de la conscience absolue; aussi véritablement que Dieu
comme je m'aime moi-même. Or le commandement n'a de sens qu'à la
est, en moi, comme conscience agissante, aussi effectivement je suis
lumière de l'amour que je me porte à moi-même; c'est-à-dire un amour
conscience absolue. Cette dialectique n'aurait pas eu lieu si dans l'entre-
infini et sije puis aimer autmi d'un amour raisonnable,je ne saurais l'aimer
détermination on avait pris la notion d' œuvre comme un concept achevé en
infiniment. Voilà pourquoi Pascal écrira: «n'aimer que Dieu/ne haïr que
soi» 1. La courbure est infinie, une différentielle de droiture ne suffira
,. Cf. Conférence Slir la destinatio/7 du SIlVant, trad. fr. J .-L. Viellard-Baron, Paris, Vrin,
1994.
1. Tourneux, Pensées de Pascal, éd. paléographique, Paris, 1943. 2. Marx?

1
28 CHAPITRE PREMlER JÉSUS. LUTHER - KANT
29
soi et dès lors séparé du tout- comme si l' œuvre n'était que l'ombre portée ;lIlIloire et même peu de livres de philosophie - essentiellement des rela-
de la roue divine. Mais l'œuvre ne doit pas comme toujours être regardée t JI IIlS de voyage et des fascicules de revues consacrées à l'anthropologie.
comme résultat. Conscience, elle s'intégre à la totalité comme celle-ci en 1.' 0rudition souvent large de ses livres fait supposer qu'il empruntait
elle. On dira donc qu'elle est le devenir de l'entre-détermination qui elle- ht-aucoup d'ouvrages à la bibliothèque. Il passait beaucoup de temps à
même la rattache au souci. Tous les éléments sont alors, du moins en ce qui I,"digcr des notes et à les classer, Comme presque tous les grands penseurs
concerne les concepts fondateurs, proposés dans leur connexion. Mais si la philosophiques de l'idéalisme allemand (ou proches du Slurum und
conscience commune ne les comprend pas, cela n'est d'aucune impor- 1)rallg) , il n'a pas laissé de mémoires ou quelque chose qui y ressemble. Il
tance, car la Providence n'a pas voulu que les notions gouvernant notre Il'a parlé qu'en 1798 d'un rêve qui le poursuivait enfant. Pensait-il que
moralité reposent sur desfondements effilés comme le veut la scolastique. ,. 'est un sot projet que de se peindre?
Luther peut bien extravaguer pour maintenir l'unité divine, la conscience Voilà donc le philosophe qui impressionnait Fichte au point de l'unir à
commune possède une idée suffisante de l'unité absolue de Dieu. Avec .I0sus et à Luther. Nous avons déjà pu laisser entrevoir quelques aspects de
Luther, ce qui ne laisse pas d'étonner, le dogmatisme passe du côté de la l"~ltc relation, mais nous ignorons les dates exactes des événements.
conscience commune J.« " .lebt und webt ». l ,orsqu'il recut le jeune Fichte, Kant réunissait-il déjà les éléments de La
Nous avons laissé loin derrière nous l'imposante montagne qui figure le rl'iigion dans les limites de la simple raison? C'est probable; mais il n'en
Christ et où ceux qui ont entendu l'An ruf méditent sur les «Intentions de la dit rien à Fichte (nous l'aurions su). Il ne s'ouvrit pas non plus des diffi-
mort de Jésus ». Ce sont les apôtres, mais non les évêques qui ne sont que cultés qu'il rencontrait. Cependant Fichte n'était pas précisement dépourvu
leurs successeurs. Dans mon Commentaire de la Phénoménologie de d~ loute connaissance transcendantale. Sans doute avait-il remis un manus-
l'Esprit de Hegel, j'ai tenté d'éclairer cette mystérieuse dialectique de crit à Kant: Kritik aUen Offenbarung. Mais Kant le lui avait immédia-
Anrl({ comme initiation à l'inter-subjectivité religieuse. Mais enfin le Icment rendu avec le billet le recommandant à son éditeur 1. Ni Kant ni
meilleur commentaire est celui de Saint Luc: «Le vent souffle où il veut ». l'ïchte ne nous font part d'un échange de vues. C'est donc l'impasse.
Puis nous sommes descendus vers les contreforts de la montagne et avec Revenons donc à la lettre à Weisshun citée, mais non analysée dans une
Luther nous avons visité les grands monuments de la Civitas Dei; il nous certaine perspective dans mes précédentes présentations de ce fragment.
reste à descendre au creux de la vallée dans la cité des hommes. l,a phrase initiale nous suffira pour engager le débat: «Depuis que j'ai lu la
La cité des hommes n'est pas une belle chose. Essentiellement Critique de la raison pratique je vis dans un nouveau monde» [lebt und
regroupée autour d'une esplanade - qui comporte un kiosque où certains webt]. Des imbéciles ont sûrement lu : « un nouveau monde », c'est à dire:
dimanches après l'office, un détachement de la garnison donne un concert les États-Unis d'Amérique (forts à la mode à cette époque). Toutefois
de musique militaire - la ville se compose de ruelles obscures plus ou 0videmment Fichte n'a pas voulu dire cela. Il n'a pas dit non plus (ce qui
moins nettoyées et d'étroites maisons sombres à deux étages. Par ci, par là, 0lait plus plausible) «je respire dans une nouvelle ère des sciences
un peu excentriques se détachent des maisons, cette fois à un étage et dans mathématiques », Il ne peut pas dire non plus: «je rêve en de nouvelles
spéculations ». On remarquera tout simplement que les pensées évoquées
l'une d'elles, vaguement ornée par quelques plantes grimpantes, réside le
doivent être éternelles comme nouvelles. Enfin il ne dit pas: «Je pense en
philosophe Kant qui n'a jamais franchi les limites de Konigsberg. Les
un nouveau monde », mais «je vis en un nouveau monde ». /ch lebe! Le
guerres, les révolutions ont fini par tout détruire - y compris la tombe du
« Ich lebe» s'était dégradé depuis le Christ en un «!ch denke» _ ainsi la
philosophe. Et l'Université aussi, bâtisse incroyablement sinistre, avec le
pensée opprimait-elle la vie, sans que la vie la soutienne. Selon
long des murs, à l'extérieur, courant des escaliers de fer. On connaît très
M.Gueroult le «cogito» cartésien s'était écrasé dans un «le sens» chez
bien la vie ordinaire de Kant: elle était d'une telle sérénité, d'une telle
Malebranche; à présent à travers la sensatio c'était la vie qui était écrasée;
régularité qu'on finissait même par savoir quelle serait la place de ses
invités. À sa mort on aurait, dit-on, trouvé très peu de livres dans son

1. Je ne suis pas entré dans ces détails dans la traduction, présentation et notes de la
1. Comparer avec Kant. Qu'est-ce que.l 'orienter dans /a pensée 1, AK. Bd. VIII, trad. fr. Religon dans les limites de la simple raison, trad. fr. M. Naar, Paris, Vrin, 2001.
A. Philonenko, Paris, Vrin, 2001.

1
msus-LUTHER-KANT 31
CHAPITRE PREMIER
30
.III crilicisme allait de pair avec larefondation du platonisme. Quel système
il faudra conserver ceci en tête lorsque Fichte parlera du «Leben » et de la \ 'Ïlcndant pouvait connecter ces négations en dehors du spinozisme qui
sensation \. l'IL;cisément ébranlait sans aucun doute le devoir et la liberté?
«L'homme, écrit Spinoza, n'est pas un empire dans un empire» ; il est
«Dans un nouveau monde» : chez Fichte le mot monde possède un sens "Ilijours le résultat =X d'un croisement de tendances et de mouvements, il
très précis et original puisqu'il n'a pu examiner le début de la Géographie Il' L'sljamais principe efficace de quoi que ce soit. Voilà ce qu'était l'ancien
de Kant où le mot de monde est expliqué. La géographie de Kant, si IIlonde. Il était contenu dans des barbelés qui étaient les modes et les idées,
longtemps ignorée, était après l'œuvre d'Avenarius, selon le jugement Ilarbclés que le jeune Fichte jugeait infranchissables: toutes les objections
autorisé d'E. de Martone, la premiere tentative scientifique pour fonder la .',lIsceptibles de contester le cœur de ce système se voyaient réduites en
géographie. Sans doute comme A venarius, Kant accordait encore trop IIlidles et Fichte ne trouvant pas d'équilibre ailleurs en était venu à l'adop-
d'importance aux «curiosités» et aux « merveilles »2, mais identifiant le ln d à le faire sien. En un sens il en était satisfait; installé dans le spino-
«monde» avec la conception qu'on s'en faisait, à la «Weltanschauug» 1 isme, il pouvait soutenir une polémique philosophique avec n'importe qui
qu'on avait coutume de partager, il établissait une subtile connexion entre l'( jouir de la puissance de son entendement. Mais en un autre sens il était
l' homme que l'on est et le monde dont on avait la représentation. Il insi stait désolé parce qu'il défendait un système mort qui lui ôtait toute espérance
beaucoup sur la vision du monde japonaise. L'individu était soumis aux (/Ioffnung) et qui transperçait son cœur. Dans la première partie de La
éléments de la vision, comme à des piliers inébranlables. Kant montrait en t11'stination de l'homme (1800), Fichte a repris toute cette dialectique en
particulier comment les grands crimes étaient punis de mort et comment l'affinant dans le détail, sans rien changer à l'armature fondamentale. D'un
non seulement le coupable direct subissait la peine capitale, mais aussi cülé la mort ou le divorce de l'intelligence et du cœur - d'un autre côté la
toute sa parenté 3. La responsabilité collective n'était nullement dépassée, l'ie ou l'union de l'intelligence et du cœur. Quatre termes, deux couples, un
non plus que la« relation aux morts» déifiée. licn (cinquième moment) - c'était la seconde synthèse philosophique du
Il n' est peut-être pas nécessaire de pousser plus loin la conception de la S yslème de Fichte.
« Weltanschauung» pour comprendre ce que veut dire Fichte: le kantisme Fichte avait puisé son inspiration dans le contlit du Pantheismusstreit.
est une vision morale du monde, dévoilée par Kant et dont le maître-mot est 1'.H.Jacobi avait publié ses lettres à Moses Mendelssohn sur la doctrine
la liberté et le devoir. Je dis: liberté et devoir car, comme on le verra plus de Spinoza en 1785 et Mendelssohn, le grand-père du musicien, avait
loin, c'est une seule et même chose, comme on pouvait d'ailleurs s'en violemment protesté contre ce qu'il nomma alors une indiscrétion. Moses
douter en considérant la première synthèse quintuple dégagée grâce à Mendelssohn avait un grand crédit dans l'intelligenzia allemande. C'était
Luther. La civitas Dei n'est pas autre chose que le « Geisterwelt» (Beitrag) lin rabbin au sens propre du terme, c'est-à-dire un savant. Dans la polé-
avec une vraie liberté réglée par le devoir (Héliopolis) - une fin absolue mique qu'il menait contre Spinoza, les observations de Jacobi parurent à
dans la réalisation de l'homme. Ceci n'est pas formellement dans les Fichte en très grande partie justifiées. Mais surtout ses déductions lui
textes _ et encore - tandis qu'on y trouve une nuance colorée de la semblèrent intéressantes. Jacobi proposait l' alternati ve suivante: ou lafoi,
« Weltanschauung» fichtéenne. croyance en l'existence de Dieu ou les contorsions de l'intelligence et le
Mais enfin ce monde nouveau supposait un monde ancien en lequel nihilisme (terme employé par Jacobi pour désigner le saut dans le vide de
étaient bannis les concepts les plus relevés et d'abord le devoir et la liberté, l'intelligence). Enjeu du choix: la croyance en Dieu, la croyance en soi, et
la science de l'homme comme paideia, le souci de l'inter-sujectivité et dans la VIE. Jacobi s'est appliqué à parfaire ses concepts, conscient d'être
Leibniz qui seul« avait raison» parce que seul il possédait ces notions dans autre chose qu'un Spinoza à la sauce allemande; de son côté, Fichte affinait
leur pureté et leur légalité, «pouvait être convaincu ». Il est vrai que Platon lui aussi ses couteaux. Toutefois le sort en était jeté, il ne participerait pas à
voyait Leibniz lui tendre la main, et que de maillon en maillon la fondation la Querelle du Panthéisme: d'une part il était trop jeune pour se mesurer
avec ces géants, d'autre part il avait bien caché son admiration pour Spinoza
et Mendelssohn. Cependant il révérait le grand jeu de l'intelligence dans
1. M. Guéroult, Malebranche, Paris, Aubier, 1955, t. 1,7-47. l'Éthique et il vénérait le grand philologue qu'était Mendelssohn. Sans
2. De Martone, Géographie physique, Paris. Colin, 1909.
3. Fauconnet, De la respollsabillié, Paris, Alean, 1924.
doute pouvait-on ajuster parfaitement les concepts. Mais - même irrité -

J
32 CHAPITRE PREMIER JÉSUS-LUTHER-KANT 33

tout le monde jouait franc-jeu et la mort de Mendelssohn, que Lessing \, /l'//{"(' pour lui conserver sa priorité. D'où la Wissenschaftslehre (et Kant,

surnommait le second Spinoza, en janvier 1786 consterna tous les acteurs 1'"111 une fois dépouvu d'intelligence, s'en moquaI). Wissen signifie en
du drame, y compris Kant. F.H. Jacobi était un homme de grande politesse ,lilt-illand Savoir (théorie de la vie ou de la sagesse comme union de
et de parfaite distinction, pertinent et sagace. Au point de vue général, l' IIlldligence et du cœur) et Lehre: doctrine. Voilà d'où procède cette
Jacobi l'avait emporté sur Mendelssohn en l'acculant au nihilisme pour o'\l'rc~sion un peu curieuse. Le spinozisme est une doctrine de la mort.
essayer de donner un corps à l'athéisme, à cette notion devenue scolas- Il va de soi que comme Wissen, la philosophie est science rigoureuse
tique, le nihilisme n'étant que la traduction latine de cette fâcheuse expres- 1lllIsserliana, Bd. XXV); mais elle est toujours science rigoureuse en vue
sion athéisme dont il n'y avait rien à dire ou un rien de rien qui n'est pas ,l,· quelque chose. Rigueur envers les tortues (leurs dimensions, etc.). Une
rien ... comme dit un comédien, seigneur du rien. - Fichte ne lut pas toutes l'ililosophie qui ne serait pas science rigoureuse de l'intelligence et du cœur
les gazettes et tout donne à penser qu'il ne prit pas connaissance de la Il'' serait pas autre chose qu'un rêve au pays de Weiss-nicht-wo (Carlyle).

célèbre dissertation de Kant: Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée? la prétendue science rigoureuse de Husserl n'est que verbalisme trans-
Mais il avait saisi l'axe cœur/intelligence et cette liaison fondant la vie. 'l'/II/alltal. Puisque la philosophie (et son problème fondamental) est
Comme il s'engagea à tout relire de Kant, il dut connaître ce texte, toutefois l" fondée, on doit observer comment chez Fichte (dans la synthèse
trop tard pour en faire état. qlliutuple) elle est à la fois subjective et objective. Sans l'unité subjective,
Du point de vue du public, Spinoza était difficile à lire. Plusieurs fois l' IIlIité objective n'existe pas et c'est pourquoi Fichte qualifiera (mais il y a
censurée, L'éthique avait atterri en Annexe ou Appendice de la troisième d';lutres raisons) sa doctrine de Real-1dealismus et d'ldeal-Realismus.
édition (1743) de la Réfutation de l'Éthique de Spinoza par Christian Wolf 1~lcl\ chez Fichte n'est de pure convention. La moindre expression a son
dans une sombre bibliothèque où l'on s'était empressé de la mettre sur un IIIIII/amentum in re et on n'a tout simplement pas le droit d'introduire des
rayon obscur. Mal référencé, très peu annoncé, le livre sombra dans un Il Il 1ions là où elles n'ont pas lieu d'être. Nous aurons l'occasion de le voir

néant plus dur que le sommeil dogmatique de Kant. Ce fut l'incroyable 1,1 us loin à propos de l'intuition intellectuelle.
F.H. Jacobi qui mit la main dessus en 1766, ainsi que sur L'unique fonde-
ment d'une preuve de l'existence de Dieu par Kant, la même année -
procurant à Jacobi l'idée d'un spinozisme élargi, tandis qu'il pénétrait les
subtilités de Kant dans la théologie spéculative 1. Mais Jacobi ne put
obtenir l'accord des autorités pour une publication intégrale des œuvres de
Spinoza. Il fallut attendre Hegel, qui eut l'occasion de démontrer qu'il
n'était pas un amateur dans l'étude de Spinoza. Ainsi se fait-il que le
public, comme le note judicieusement Kuno Fischer, prit connaissance à la
fois du système de la pure nature (Spinoza) et du système de la raison pure
(Kant) - autrement dit du réalisme transcendant de Spinoza et de l'idéa-
lisme transcendantal de Kant. Le contemporain de Kant ne fut pas Leibniz
ou Hume, mais Spinoza, et dans La première introduction à la doctrine de
la science, Fichte pris soin dans la Ve section d'opposer le réalisme de
Spinoza et l'idéalisme de Kant.
Mais il y eut plus fort encore. L'expression de métaphysique semblait
usée à Fichte. Il décida de nommer la VIE comme unité du cœur et de
l'intelligence et dans la mesure où cette union était la sagesse, ill'appella

1. C'est grâce à Jacobi que j'eu l'idée de lire les 30.000 cartes à jouer de Lesage
(Université de Genève), renfermées dans des petits sacs de tissu (très usés). 1. Qu 'est-ce que la philosophie ?, op. cit., texte 2.

1
CHAPITRE II

DU BA VARDAGE À LA PHILOSOPHIE

§ 5. Ce qui reste avec évidence de Iéna après toutes ces guerres, ce sont
,'lIcore les gros pavés à la surface jaune et luisante qui sont disposés autour
dl' l'Église. Hegel, Schelling et Fichte ont dû marcher en été dans la
poussière; et en hiver dans la neige. Les carrosses en été avaient d'assez
l'landes roues et en hiver un équipage évitant les glissades. L'Université est
hl'Ile avec ses salles spacieuses inspirées du souffle de Schiller et compre-
liant des étudiants nombreux - moins nombreux que du temps de Fichte.
Attablés à la terrasse des «cafés », ils reconstruisaient le monde en partant
des jeux de cartes sur la Révolution française. L'hiver, on se réfugiait dans
la salle commune de l'auberge. Souvent c'était un brouhaha impénétrable,
cependant il arrivait qu'une voix solitaire se fit entendre dans un silence
illédit. Fichte qui n'a sûrement pas la sainteté de l'ange Gabriel n'a pas
résisté à l'idée de faire un tour parmi ses anciens camarades que le poids
des ans ne séparait pas encore de lui - et pourtant doutant encore de sa
chance stupéfiante (quoi qu'il fut un« homme de bien »): être déjà appelé
comme professeur extra-ordinaire de philosophie. Il savait que sa nomi-
lIation était restée très incertaine un temps durant en raison de l'hostilité de
certains membres du Sénat envers un démocrate. Mais enfin, enfin ... il
devait finir la Contribution qui circulait de mains en mains et sous le
manteau. Toutes les opinions s'exprimaient sans autre but que de s' expri-
mer, et même souvent dans une finalité sans fin, bref le caquetage coque-
l'igrue - dernier degré 1 avant les oies [et le bavardage] que Fichte peindra
un jour. Méthodique, Fichte n'aimait pas voir les uns et les autres cham-
bouler l'ordre du débat. Le langage, en tant que tel, ne lui répugnait pas

1. Nachgelassene Werke, Bd. II.

J
DU BA VARnAGE À LA PHILOSOPHIE 37
36 CHAPITRE Il

,,'1< lut'en soi à partir de la dialectique des essences. Le souvenir est profond,
absolument et il devait aller jusqu'à composer des «dialogues patrio- 1 >!us profond que ne le croyait le jour et ne se déploie que dans le silence
tiques ». Toutefois dans le bavardage, il voyait une déchéance ontologique , "lllIlle auto-construction de l'intuition intellectuelle 1. Car le silence n'est
de l'esprit dans la langue: au lieu de se coordonner, l'ordre des choses et 1"" seulement auto-construction de soi dans une réflexion qui resterait
l'ordre des raisons s'opposaient dans une déplorable confusion - ajoutez à ,iI'.,traite, mais il est construction de soi dans le dévoilement monado-
cela que le rythme de l'expression variait pour des raisons souvent l, 'l',ique se mouvant dans le libre jeu des essences, c'est-à-dire de toutes les
inexplicables. Dans cet horizon, le nombre des valeurs ontologiques mises '. Ylllhèses effectuées. Il demeure toutefois une difticulté à élucider. Nous
à mal était considérable. Par exemple la sincérité radicale pâtissait grande- ,IVOIlS trois termes dans cette synthèse: le caquetage, le bavardage et le
ment: elle était pour ainsi dire mise entre parenthèses 1, plongée de l'ordre ',dellœ - quel est le quatrième? Ce ne peut-être que la monadologie,
du temps dans le cours du temps. C'est ainsi qu'on parlait, sans y penser, , III/i'ue comme Geisterwelt: de même que le caquetage s'oppose au bavar-
des «instants de vérité », alors que la vérité habite tous les instants ,l;Jge, de même le silence s'oppose à la communication monadologique. Il
(Augenblick) ou n'en habite aucun. ., 'l'ilsuit quatre synthèses quintuples qu'unifie l'intuition intellectuelle
Le bavardage est un horizon qui, phénoménologiquement, se distingue ,lImllle lien général. Et comme elle-même est une synthèse quintuple
du caquetage où l'homme descend plus bas que l'animal. Le caquetage est IIlIifiant toutes les autres, il en résulte vingt cinq moments. Nous aurons
l'EXTRÊME limite externe de l'humanité; le renoncement à toute inté- bielllôt à nous interroger sur la synthèse des synthèses sans laquelle je ne
riorité2, et dès lors le déploiement dans l'extériorité inerte. Si strident que pllurrais pas même lever la main. Nous avons choisi de démonter les
soit le caquetage, il est dépourvu de toute énergie et ressemble aux fleurs ~,yllthèses des W-L de 94/95 et de1801, Le travail est proprement spéculatif
fanées qui encombrent l'étang. Il faut que souffle la puissance de la guerre l'I l'on vient de proposer la synthèse quintuple qui conduit à la philosophie.
pour retrouver «le sérieux de la vie» 3 comme dit Clausewitz suivant Il est temps de s'interroger sur le sens de la philosophie déjà exposée
Hegel4. Le sérieux de la vie est encore autre chose que le monde bourgeois l'II ce bref prélude. La W-L nous apparaît comme une réflexion d'abord
lui-même dans son bavardage opposé au caquetage. Dans le monde \uhjective, puis avançant saisie dans une cohérence de plus en plus
bourgeois, le bavardage est une réflexion qui n'aperçoit que de côté le IIhjective. De ce fait, de synthèse en synthèse, les termes s'enrichissent et
sérieux de la vie. .';'approfondissent de telle sorte que le passage d'une synthèse générale à
C'est alors qu'apparaît, opposé au caquetage comme au bavardage, le IIIIC autre devient toujours plus facile, comme en 1801. Fichte, nous aurons
silence. Le silence est une des vérités de la philosophie. La première pC ut-être à l'examiner, semble avoir parfois utilisé la synthèse à trois
introduction à la Doctrine de la science est le retour en soi de la conscience 1L'mps, coupant - si l'on ose s'exprimer ainsi - l'herbe sous le pied de
se sachant comme réflexion, tandis que le bavardage est une réflexion qui Ilegel, qui reconnaissait chez Kant la triplicité pythagoricienne dans
ne se sait pas elle-même comme telle; le bavardage est la conscience l'invention des catégories. Mais ce qui est étrange, c'est de constater
réfléchie en soi comme simple extériorité, trouvant, ce faisant, sa limitation comment le réel se dispose de lui-même dans les moments requis pour une
essentielle. Le silence est la réflexion se construisant comme intériorité synthèse mineure ou majeure. Tout se passe comme si, et pour ainsi dire
vécue. Par le silence qui pourrait bien être l'essence de l'extase, le Soi se dans la musique de l'Être, à moins d'être cette musique même, laSpaltung
médiatise avec lui-même: il est en soi ce qu'il est pour soi. Lorsque domine s' opérait
en lui le concept, il est a priori, comme le veut Natorp 5 : il est réminiscence On dira ce que l'on dit de toutes les méthodes - qu'elles sont formelles
6
ou encore souvenir pur. Le silence comme Errinerung est souvenance ; ou se rattachent à un formalisme (contestable). En somme la quintuplicité
lichtéenne consisterait à mieux conduire à un usage raffiné du langage.
1. Fichte im Gespriich, Bd. 1-VI/2. Mais à ce compte, même les mathématiques subirent cette critique avec un
2. J. Bouveresse, Le mythe de l'intériorité, Paris, Minuit, 1987.
élément supplémentaire. C'est que le langage mathématique, apparem-
3. Clausewitz. Yom Kriege, Livre II.
4. Hegel, Noh/. Theologische Jugendschriften.
5. Natorp, Platos Ideenlehre. Leibzig, Meiner Verlag. 1921 et A. Philonenko, Leçons
platoniciennes, Paris, Les Belles Lettres, 1997. 1. Fichte, Écrits de philosophie première, trad. fr. A. Philonenko. Paris, Vrin, 1987,
6. Ce terme, qui n'est pas français, mais pleinement satisfaisant, est employé par le vol. 2.
traducteur de la Maisons des morts dans la Pléiade.

1

38 CHAPITRE II DU BA V ARDAGE À LA PHILOSOPHIE
39

ment formel et exérieur au donné, le devance et c'est ainsi que par exemple ~(). Reste le problème de l'intuition intellectuelle. Elle est la flèche qui,
on peut, partant des schémas de la théorie de Fresnel, retrouver la structure "Il \llillmet des quatre synthèses quintuples, éclaire le dôme qu'elles com-
des équations de Maxwell. E. Cassirer s'étonnait de la «Spürkraft» (le l'''',l'Ilt et au sommet duquel un escalier intérieure permet d'accéder ... Un
flair) des mathématiques. Fichte eût pu s'étonner de la «Spürkraft» de la "lit Il' dôme (de quatre synthèses) un peu plus large peut glisser sur le
quintuplicité. II s'est pourtant fait du tort à lui-même avec cette quintu- l'Il' Illier et s'y adapter et ainsi de suite jusqu'à ce que le dernier dôme, celui
plicité qu'il introduisait presque partout. Pour expliquer Fichte, M. Geroult dl' la récapitulation des moments en général, soit possible et nécessaire.
s'est contenté le plus souvent de pointer du doigt un titre, par exemple la l ""st le palais de la Doctrine de la science ici symbolisé. Fichte choisit une

causalité, s'avançant à grands pas vers la critique de Schopenhauer. Nous "lit 1ci mage, plus facile et plus facilement trouvable, sans que l'intelligence
ne pouvons pas, en l'état de nos connaissances, expliquer cet état de ""II excessivement sollicitée: celle d'un oignon, qui couronne par
choses. Nous pouvons expliquer l'intelligence artificielle: c'est une affaire , "llronne, se dégage jusqu'en son cœur. L'image des dômes est peut-être
de données susceptibles de répondre à diverses solutions - mais jamais l'ilis plastique et met davantage en lumière l'intuition intellectuelle qui est
cette intelligence ne prendra une initiative, ni n'effectuera une solution 1" Ilèehe éclairant les parois du dôme. II suit d'après l'image des dômes que
générale complexe; et c'est pourtant ce qui se passe avec l'intelligence l'Illtuilion intellectuelle peut être placée à lafin de la construction, pendant
humaine déterminée par la Spürkaft: elle peut prendre des initiatives, 1.1 construction, avant celle-ci ou pas du tout. Elle peut se donner dans une
choisir des stratégies générales et complexes; et même 1 (gagnant ou .llItre expression (dans le cas qui nous occupe: imagination créatrice).
perdant cela n'est plus le seul signe déterminant) inventer un coup nouveau l 'l'Ile diversité ne doit pas surprendre: elle corrrespond au souci de mieux
- ce qui face à l'ordinateur le plus puissant du monde ne s'explique plus , "lIlprendre le réel. D'ailleurs, en un sens, Fichte est l'ennemi du langage
par la simple logique ou intelligence animale, ni par l'entendement, ni 'illijige les notions, et l'identité de la terminologie n'indique pas nécessai-
même par le génie. Nous avons bien des métaphores (<< un coup compa- "ïllent un grand philosophe 1.
rable à l'éclair de la foudre », « une explosion atomique») et nous savons L'intuition intellectuelle en tant que synthèse s'entend en un double
que ce sont des métaphores, mais nous ne pouvons avec notre intelligence ",·IlS. Ou bien elle est la synthèse des quatre précédentes, et puisqu'elle
aller plus loin que l'intelligence et même que le génie. De plus, ces illumine quatre synthèses quintuples, elle est elle-même une synthèse
«inventions» sont beaucoup plus fréquentes qu'il n'y paraît: un coup quintuple qu'on indiquera ou non si l'on juge l'auditeur suffisamment
nouveau dans un championnat international d'échecs est extraordinaire, l'dairé. D'aileurs en s'entre-déterminant, les parois du dôme s'illuminent
mais l'exemple fourni par Karl Marx dans le Capital est aussi singulier. Il·ciproquement.Il y a seize moments à corréler sous quatre titres. Bien
Deux enfants avaient été engagés pour manier une pompe alternative: l'un ('I\tendu, quand un personnage historique correspond à un moment, c'est
devait soulever un levier tandis que l'autre devait abaisser l'autre levier. Ils l' idée comprise en ce moment qui doit être retenue. Tout cela est évident et
eurent l'idée de nouer les leviers de telle sorte que l'un des leviers baissant, Ill' demande que du soin dans la pensée. Ensuite l'intuition intellectuelle,
l'autre se soulevait et le travail s'effectuait automatiquement, tandis que dont on a vu la simplicité, doit être exercée dans la paideia des sensations
libérés dujoug de la matière, les enfants s'amusaient. Sous l'impulsion des ,', llTIme agilité dans la pensée. La simple action rapide permet à la sensation
inventions intellectuelles l'homme et le monde se formaient. Fichte en un de révéler toute sa richesse. Lucide, l' homme fichtéen sera aussi rapide.
sens est venu trop tôt. Homme des manufactures, il ne vit pas la Révolution L'intuition intellectuelle peut être indiquée par le philosophe à
industrielle dans ses aspects lumineux et simples, mais aussi souvent l'endroit qu'il juge utile pour que d'une part l'objet et le sujet coïncident et
contraignants. Tout ce que sa philosophie de la quintuplicité lui permit de que d'autre part le cœur s'adapte à l'intelligence et réciproquement. En soi,
voir - ce fut le pouvoir radieux et libérateur de l'intuition intellectuelle. l'intution intellectuelle pourrait indiquer la « cinquième» synthèse quin-
tuple. Mais il vaut mieux inclure l'en soi dans l'unité du Pour soi. C'est une
question simplement dogmatique. En revanche dans la W-L 1794-1795, il
est préférable pour de nombreuses questions techniques de la faire inter-
1. Schiller, SiimtlcheWerke, K. Goedekeï (éd.) 4 vol., Bd. IV, Briefe ueber Aesthetik,
Erziehung, XV. XXI, Stuttgart. Cotta, 1877: « L'homme n'est homme que làoù iljoueetc'est
làoü iljouequ'ilesthomme». 1. Adickes, Kant alsNaturforscher, Berlin, 1925.

1
DU BAVARDAGE À LA PHILOSOPHIE 41
CHAPITRE II
40
, 11" lUI' cela gagner en érudition et en précision -le reste vient tout seul. En
venir, comme sujet/objet et cœur/intelligence, désignée en tant qu' imagi- ',' IIIIIIIC c'est une belle histoire.
nation créatrice 1. Parmi ces raisons techniques, il en est une irréfutable Si J'on se place du coté de Fichte, cette affaire fut au contraire une
pour qui admet le primat de la raison pratique, et c'est que Fichte est en l",lIillc aventure. Il avait employé deux fois la notion en 1793 dans sa
possession des principes qui lui permettent de développer la Doctrine de la N'·,c'/I.I'ion de 1'Enésidème 1, sans donner d'explications. C'était dans cette
science comme droit et morale. On peut d'ailleurs observer que les 'l'"que de latence entre la Kritik der Urteilskraft et les préludes de la
problèmes historiques et concrets appellent cette fondation de la pensée Ndlgioll dans les limites de la simple raison. Quelques excités virent dans
pratique en urgence. Le même cadre problématique (les Grundzüge, les 1,IIHIIion d'intellectus archetypus (Kritik der Urteilskraft) l'exemple idéal
Reden) se représenterait en 1805-1807, mais élargi par la gloire de d,, l'intuition intellectuelle. Schelling tomba dans le piège; Hegel aussi,
« l'homme sans nom» (Napoléon). On peut relever d'autres raisons tech- 0111 un. L'intellectus archetypus était l'entendement divin qui par le fait
niques, mais il faut repousser avec rudesse ['interprétation de M. Gueroult, 'i Il' il pense les idées, les crée (les pose: ponit). Fichte fut contraint de
qui n'a su voir dans la Doctrine de la science que le développement d'une oI",larer que cette lecture était désobligeante au point de vue de la W-L,
contradiction. C'est la désarmante faiblesse de l'université classique 1"'11 soucieuse d'aventures spéculatives transcendantes. Maintenant il ne
française que de l'avoir suivi. Mais enfin, de mortuis aut bene aut nihilo l'''U vait empêcher tout un chacun de lire ce malheureux paragraphe 76 de la
Il est vrai que le R.P. Xavier Tilliette devenu mon ami - ce qui me flatte A Illik der Urteilskraft. Il y voyait, quant à lui, le signe que Kant, en dépit de
_ a poursuivi la polémique près de quarante ans. Nous avons ferraillé dur. Il ',1111 progrès dans l'écriture philosophique, avait perdu une partie de son
y avait un fait qu'il ne pouvait nier: c'était l'absence de l'intuition intellec- '.,·IIS critique. Fichte n'a pas voulu comme Schopenhauer critiquer les
tuelle au début des Principes 2 • Mais «puisque l'autorité [à propos d'une oIlIlinomies de la Kritikder Urteilskraft, mais il faut avouer que, sans une
doctrine de la liberté] du maître des études allemandes était mise en cause» l, 'ligue réflexion approfondie, on ne peut que souscrire au jugement du
_ si l'on estimait me remettre dans le droit chemin avec des arguments MOllde comme volonté et représentation: «ces antinomies sont bien tirées
pareils, on perdait son temps - il fallait faire quelque chose d'autre. 1';11' les cheveux »2 - Hegel dans Foi et Savoir occupa une position plus
X. Tilliette se décida: au fond, l'absence n'était qu'un trou; il convenait de ',lIillilc. Il fit gloire à Kant de s'être laissé embobiner par Reinhold et de s'en
l'explorer, la claire lumière de l'intuition intellectuelle ternissant un peu la ('In: délivré grâce à la notion d' intellectus archetypus, merveille critique. Il
voûte. Et l'on ne trouva rien. On avait aussi cherché à s'appuyer sur le Vom 1,'lIvoie d'ailleurs à Fichte et lui rend grâce d'avoir su gonfler d'air les
Ich de Schelling (que le R.P.X. Tilliette connaît merveilleusement) - mais veines de la statue de l'idéalisme transcendantal. Mais un incident tout à
X. Tilliette se fatiguait dans cette joute interminable où j'avais une lail navrant déchire un peu l'enveloppe de la statue qui s'affaisse sur elle-
supériorité stratégique incontestable: l'intuition intellectuelle n'était pas IIIl:me, chose repoussante à voir 3 • Plus on avançait, plus les concepts
au rendez-vouS fixé par M. Gueroult. Du côté des Allemands, on rechignait ,kvcnaient confus. C'était l'heure des hyènes. Déjà prenaient place autour
à voler au secours et le procédé retenu fut assez déplaisant 3 . Enfin dans .le la chaire du grand Kant les sauvages emportant un débris de sa chair
une préface à son dernier beau livre, X. Tiliette, qui y aspirait depuis ,'lIcore fumante. Fichte fut très irrité par la publication de l'Anthropologie
longtemps, déclara que nos points de vue étaient proches, plus même que je //{I point de vue pragmatique qui ne contribuerait en rien «à la gloire de

ne le croyais. Peut-être: ce qui est clair, c'est qu'en se plaçant du point Kant» (AK. Bd.13) et il s'en ouvrit à Schelling. Ce texte si admiré par nos
de vue de Schelling (mais non plus de Vom /ch qu'il m'abandonnait), il ('('lItemporains fut l'objet de critiques acides de la partie des grands idéa-
pouvait développer une atmosphère plus nuancée et plus ample. Les listes 4 • La publication tardive des Leçons sur la logique (reprise par le
Leçons de Schelling sur Fichte (Münich) l'ont bien servi, mais surtout les
écrits de 1804 et 1809. C'était le plus sage; féconder un auteur par un autre
1. GA, J,!.
2. L'œuvre de Kant, t.l.
3. Je ne sais pas où Hegel a pu trouver la source de cette image qui suppose des matériaux
1. Fichte, SW. Bd. l, 284. ,"connus de HegeL À moins de remonter à Montgolfier.
2. X. Tilliette,« Bulletin de l'idéalisme allemand », Archives de Philosophie, 1966. 4. La publication et la traduction de M. Foucaull sont consternantes, La publication
3. Personne ne voulut écrire, et la condamnation fut verbale et sans arguments - tous les l ,'Conduit aux méthodes du XIX' siècle, pas d'index, pas de relation au Bd. 15 de l' AK.

avis reposaient sur un« résumé» et non sur le texte. Pas une seule remarque précise ...

J
CHAPITRE Il
42

malheureux L. Guillermit) fut un scandale - plus modestement présentées,


les Réflexions sur l'éducation trouvèrent une bonne réception. À notre
connaissance,jamais Fichte n' a entrepris une présentation d'un grand texte
de Kant et son écrit sur Machiavel comme écrivain est son seul travail dans
l'histoire des idées: c'est un philosophe très peu intéressé par l'histoire des
idées. Des indications dans les Principes de la doctrine de la science
montrent une certaine attention pour l' œuvre de Salomon Maïmon - mais
de là à s'enfoncer dans la Versuch einer neuen Vernunft, il y avait un pas CHAPITRE III
qu'il était difficile de franchir et puis Maïmon supposait des connaissances
mathématiques que Fichte ne possédait sans doute pas, et un sens de LE PASSÉ TRANSCENDANT
l' humour juif que Fichte n' entendrait jamais L'AVENIR TRANSCENDANTAL
Voici replacée dans sa structure dans le système de la W-L, l'intuition
intellectuelle. On a exposé, en guise de commentaire supplémentaire,
l'ébauche d'une controverse. Puis enfin partant de la Kritik der Urteilskraft
on a ramassé sur la plage de l'idéalisme allemand quelques coquillages,
que, avec des cris stridents, les grands goélands semblaient vouloir garder
* 7. Fichte commença son enseignement à Iéna et bientôt les
'''Iltroverses surgirent: elles portaient sur plusieurs plages - le parti
comme leur trésor intouchable. '''Ilservateur et hostile à Fichte avait tant parlé des Contributions que le
parfum secret du mystère de l'anonymat avait fini par s'évaporer. Déductif
li uel ouvrage de Fichte n ' était-il pas déductif? Génétique - quel ouvrage
dl: Fiehte n'était-il pas génétique? En sorte que la combinaison de la déduc-
IH)1l et de la genèse les rendit plus décisifs. Cette combinaison qu'aucun
alltre auteur n'aurait pu soutenir bien longtemps signait les écrits de Fichte
,l'ulle empreinte décidée. Les étudiants se partageaient. Les uns hostiles et
ellvieux du succès de ce parvenu ne cachaient pas leur animosité, Fichte
'.alls le vouloir- on s'en doute - montrait par la négative l'importance dans
IIl1e université du professeur de philosophie. Xavier Léon a saisi et retracé
I"us les menus incidents qui se déroulaient à la fin de l'année 1794. Il lui en
,'st resté un grand talent d'historien érudit presqu'au sens de Nietzche et il
parvint même dans l'interprétation à goûter l'histoire critique (crisis) par
"il un peuple se recrée en s'inventant une autre histoire, un autre passé!,
Âussi bien le passé n'était-il pas figé dans une structure absolument close,
Illais se présentait-il comme une matière appelant une autre forme inspirée
par la raison pratique. Un peuple devait s'imposer comme conforme à son
existence. Je dis bien: conforme à l'existence - c'est partant du présent et
de la combinaison spécifique de la matière et de la forme que l'on pouvait
définir comme l'esprit d'un peuple son point d'équilibre. Ce point d' équi-
1ihre commandé par le ni trop tôt, ni trop tard, déterminait la nation. Aussi

1. Cf X. Léon, Fichte et son temps, Paris, Armand Colin, 1930, t. 1.

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LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'AVENIR TRANSCENDANTAL 45
CHAPITRE III
44
III r.' '1IIcnt sur un jugement, Seuil' homme possède le pouvoir de suspendre
bien Fichte était-il sensible à la Révolution copernicienne. L'œuvre de 1.1 Iill'sc factice qui attache l'esprit à l'existence, puis à l'essence, sans
Kant inaugurait une ligne de séparation entre le futur transcendant et le ,,"ll'llir pour autant la capacité de faire autre chose que de faire coïncider
surgissement de la Révolution française dont les conséquences étaient ,'lItll'lIlent la matière et la forme. Ce qui est en jeu ici est la notion de fait,
infinies et pour commencer, le nouvel esprit philosophique « Le Ich 'Pli divise les historiens dont certains vont si loin qu'à travers la recons-
denke» 1. Et sans doute la conception kantienne est très importante. En liant Illlt'lion du fait et même sa déconstruction, c'est la notion de fait qui est
anthropologie (AK. Bd.8) et histoire (AK. Bd.15), Kant entrouvre la porte 1111'.,' cn doute. Le fait s'effondre alors dans un nuage de pensées où il se
immense de la préhistoire et découvre ainsi une pensée indépendante de la d,·IIIL' irrésistiblement. On verra aisément en creusant un peu l'idée de fait
théologie biblique. Dans les premières phases de notre histoire actuelle, d,IIIS cette perspective qu'i! s'agit d'abord d'une métaphysique de la libé-
l'homme versera beaucoup de sang, plus que n'imagine Kant, mais la paix l.tll\\ll i où tout est permis, puisqu'il n'y a pas même de commandement, et
s'imposera, même par la force 2. C'est selon Bossuet ce qu'on appelle une '111';1 écarter tous les faits on tombe dans le rien qui ronge l'action. J'ai
époque: « Époque signifie ce devant quoi on « s'arrête »3 et qui, en ce sens Itt-:,oin moins de relations déconstructives que d'un rocher auquel j'atta-
déjà, supporte l'idée en sa transcendance. L'histoire, selon Bossuet, trouve , IlI'rai mon existence afin de pouvoir revenir à l'être depuis un fait psycho-
sa flexibilité dans son refus de pénétrer dans le conseil de Dieu et par 11I1'.iquc quelconque comme la monstrueuse réalité qu'est un mensonge
exemple le gouvernement héréditaire positif n'est jamais que « la moins 01"111 lous les éléments sont si soudés que si un seul moment défaille, c'est
mauvaise forme de gouvernement» qu'on ait vu régner (Walten & Gewalt) Iltllic la chaîne qui craque. Les actes psychiques peuvent servir de points
parmi les hommes. Mais cela détermine une époque. La philosophie ,l'appui à l'ensemble moral, car, on ne s'y trompera pas, il s'agit ici plus de
kantienne n'est pas la philosophie achevée, mais l'époque qui abrite en son 1I1l'iaphysique morale que d'ontologie brute. On remarquera aussi dans le
sein la pensée transcendantale: voilà - Wesen ist gewesen. Le propos de 1I1l'IlIC sens que les points d'appuis matériels ou psychiques, pour ne pas
Hegel est presque adéquat au fichtéanisme. Le passé transcendant est une ,'IIC frappés de nullité par l'application du principe des indiscernables,
essence indestructible, mais qui, comme matière aspirant à la forme, veut ,I,.i V L:I1 t, chacun, posséder un signe dans leur intimité qui, les différenciant
respirer dans la monadologie ou l'essence transcendantale, et comme passé ,l,' lous les autres, leur confère leur valeur. De là procède le moment concret
transcendant il conserve la détermination matériale. Le propre de r essence d,' la doctrine de la science morale. Le principium individuationis - qui
est comme le souvenir (psychanalytiquement vivant) de remonter à la Il 'l'si que l'autre aspect du principe des indiscernables regardé métaphori-
signification transcendantale, pour conférer transcendantalement son sens 'IIII'mcnt comme une pièce de monnaie possédant un endroit et un revers-
à la forme. C'est pourquoi l'essence n'est jamais sans existence, ni l'exis- Lili que les individus ne peuvent être regardés comme abstraits, mais
tence sans essence. Toutefois on apportera une précision: dans leur syn- , "Illme des moments du réel se situant ici et là. La place où je dois
thèse, l'essence et l'existence sortent transcolorées (Dante) et s'inscrivent d'l'O/Ilplir« mon» devoir est déjà par elle-même concrète. Je n'ai pas ici en
comme un moment actif dans une synthèse quintuple qui inaugure une 1'1 ance à remplir un devoir en Afrique du Sud, mais là en France oùje suis,
nouvelle série synthétique que nous ne développerons pas véritablement, 1'1 la notion de fait consolide sa situation en se glissant dans l'esthétique
pour laisser quelque chose àpenser à notre lecteur même si c'est du mal. Il''lIménale. Je dis esthétique parce que les cadres méthodiques que sont
Spinoza, que jamais Fichte n'a vraiment attaqué personnellement, a ''l'SpJce et le temps sont des notions nouménales; parce que l'agir moral
trouvé les deux autres moments synthétiques: la détermination comme Il \'sl pas à proprement parler un phénomène dépendant d'une affection

définition, c'est-à-dire négation 4 d'une part, et l'être d'autre part: le terme ',l'lisible, et dans la mesure où il dépend de moi d'être ici ou là où la bataille
le plus décisif est la négation; il s'agit avec le jugement de négation d'un lail rage et non de me tenir en retrait, c'est ma liberté qui s'épanche dans
côté d'une suspension de l'adhésion au réel et d'un autre côté d'un 1l101l action éthique. Voilà la raison pour laquelle, mais il en est d'autres,
l'al' cxemple mon savoir qui me raltache plus à la marine qu'à l'artillerie
1. A. Philonenko, Metaphysique et politique chezKallf et Fichte, Paris, Vrin. 1997. lin être raisonnable serré dans le tissu de l'espace et du temps et relié au
2. A. Philonenko, Essai sur la philosophie de la guerre. Paris, Vrin, 1976.
3. Bossuet, Œuvres complètes, Lachat (éd.), 31 vol. Cf ici tome XXV.
4. Y. Belaval a montré que la véritable définition étaitnegatio, tandis que Hegel y trouvait 1. Plutôt libération équilibrée.
la déterminabilité en écrivant Omnis deteminatio est negatio.

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LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'A VENIR TRANSCENDANTAL 47
CHAPITRE III
46
1d1ysique, quoiqu'elle permette de mieux la supporter. Au moyen du dépas-
nouménal est un citoyen de l'éthique mondiale. On comprend aussi "'lIll'lIl de l'enveloppe corporelle, l'ici-maintenant est déchiré comme un
comment les concepts éthiques kantiens paraissent abstraits et inconsis- \" Ill- pesant, el rejoignant les autres consciences le moi se dépasse vers
tants. Le concept éthique est vide s'il est privé de l'intuition et inversement, 1"'lle comme puissance et monadologie concrète.« So lebe, und so bin ich,
de sorte que l'esprit forme un tout où le cœur (intuition) s'allie avec l'intel- 1111t! so bin ich unveranderlich, fest, und vo\lendet für aIle Ewigkeit, denn
ligence. Dans ces conditions, le dépôt reste un dépôt. La question doit être dl'·.'.c isl kein von ausser angenommes, es ist mein eignes einiges wahres
bien saisie: si le donné éthique, J'ici-maintenant moral est clair, Hegel a ""YII und Wissen»l. Bien entendu, avant d'atteindre ce niveau et de
raison: je n'ai pas à «ratiociner », à «trouver des solutions» - et Bergson d',!)(luiller le vieil homme, la conscience devra franchir des notions du
qui a presque suivi Hegel serait aussi dans le vrai. Mais qui ajamais lu chez IIIIIlIde. L'initiation à la vie bienheureuse compte les moments suivants:
Kant que le donné éthique est clair? Mon devoir est donné ici et maintenant 1I1"ll(le sensible (de la mort) - monde intelligible où peuvent se développer
et la première question qui se pose dans n'importe quel cas est celle de 11111' lhéorie objective du droit et de la morale (Kant - première W-L),

savoir si «je» suis le plus apte à remplir une tâche éthique ici et maintenant; IIIIIlIde intelligible moral supérieur où est possible une morale créatrice
nous nouS trouvons devant le terrible problème de la démission, qui n'est IIlonde de la religion - monde de la pure science transcendantale du
pas un nexus d'idées particulièrement faciles. Du côté de l'objet quand on IIiIIll(le. Tous les mondes, sauf le premier, reposent sur l'intuition intellec-
dit «un dépôt est un dépôt », il faut tenir compte du fait que l'objet a été IlIclle qui contracte de plus en plus le cœur et l'intelligence jusqu'à les
remis dans un certain contexte où l'ici-maintenant était connecté à un ordre Ililldre dans l'être vrai et éternel; et en 1806 Fichte décrira l'intuition
du mouvant. C'était, par exemple, une question très sérieuse que celle de t IIllIllle lumière au sens de Dante et comme puissance créatrice 2• Dans
savoir si des objets sûrs d'être pris par l'occupant n'étaient pas dans une l'l'Illologie classique, l'idée que l' homme pût créer des valeurs était scan-
situation préférable lorsqu'ils étaient« conservés» par des particuliers Et d.llL-use, et sachant que Fichte à cette époque ne voulait plus en débattre
ce qu'il y avait de plus sérieux encore, c'est que c'était justement parce .1\'I·C la scolastique, l'idée de création des valeurs était dangereuse. Cepen-
qu'ils s'interrogeaient que les sujets éthiques étaient sincèrement moraux. o lalll dans le fait 3, il ne fallait y voir que la repJise de la pensée plus ancienne

Généralement un voleur ne perd pas son temps à réfléchir s'il doit ériger la 0111 thème de La liberté humaine dans la philosophie de Fichte 4 • Centfois
maxime de son action (prendre un «Gauguin») en loi universelle de la I//II/.\' aurions pu parler de «liberté humaine ». Nous ne le faisons qu'en ce

nature. Il doit bien plutôt penser à ne pas se faire prendre «prenant ». La loi Il Il Illlent où la corrélation avec les éléments éthiques est particulièrement

universelle des voleurs et des assassins est la suivante: « prenez, mais ne l'vidente et où l'humanisation n'est plus susceptible d'anhropomorphisme
vous faites pas prendre» l{ridO sensu. Voudrait-on par ailleurs que la conscience ne sache plus
La démission, dont nous avons si peu parlé, pose le problème de l'être l'orienter dans la pensée, et que semblable à la tête d'un être mort, elle se
ou de la mort. Démisssionner c'est, d'une manière ou d'une autre, se l",sse aller sur les eaux croupies et sales de l'étang? Mais bientôt le vent de
dégager d'une position plus ou moins abstraite en un sens vulgaire. Par 1.1 guerre se lève, dissipe ces miasmes et rend la liberté à elle-même dans
exemple c'est abandonner son poste ici-maintenant dans le monde mili- 1/1// humanité. Il est incontestable que dans la guerre l'homme, s'élevant

taire. On sait que de tels actes étaient encore, pendant la Grande Guerre, .111 dessus de lui-même, se découvre capable de faire des choses qui dans la
sanctionnés par la peine de mort et le tribunal était souvent déchiré - punir 1',Iix lui eussent été impossibles: pour commencer, exposer sa propre vie. Il
de mort: le rappel de cette situation était imprimé sur les livrets militaires l·,\t vrai que ça et là des feuillages se bloquent dans un faisceau fétide qui ne
pendant la guerre d'Algérie. Cette affaire serait à examiner. Tant qu'il
s'agissait de guerre, la peine de mort était juridiquement justifiable; mais l, F. l, VI, 309.
2, R. Polin, La création des valeurs, Paris, PUF. 1950; 2 e éd., Paris, Vrin, 2000. Cf la
dès lors que la loi définissait les actions comme relevant du maintien de
", '''' Je G. Gurvitch, Morale théorique el science des mœurs, Paris, PUF, 1961.
l'ordre, elle n'était plus justifiée - du moins en droit. Autant que je le sache 1. Je suis convaincu que Clausewitz s'est fait disciple de Fichte, tandis qu'il écrivait que
la peine de mort, prononcée, n'a jamais été éxecutée en Algérie. Cet 1.- dlcf de guerre doit savoir porter les âmes au rouge. Cf ma dissertation, «Clausewitz et
exemple trop bref montre que la pensée juridique peut se développer au {"I,lloi el la notion de différentielle », dans Guerre el paix de Tolsoï, Glasgow, Cahiers
1 Tolstoï,2004.
point de vue de la mort. En d'autres termes la mort n'est pas un élément
4. Cf: A. Philonenko, op. cit.
glauque et verdâtre que la pensée ne pourrait pénétrer. Toutefois que J'on
prenne garde: la spiritualisation de la mort n'annihile pas la souffrance
48 CHAPITRE III LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'A VENIR TRANSCENDANTAL
49
se dissipe pas. On voit alors des âmes qui ont cessé d'être vivantes et f'ffllilent) que les apparences (ou encore du grec,phainomena) ne sont que
auxquelles on ne peut prêter un propos commençant par « Ich lebe in einer ,l,·" 1li Il bres par exemple, et que leur théorie ou doctrine est Scheinlehre. On
neuer WeH» (Lettre à Weisshun) - « sa lebe und bin sa Ich » (début de la l,' f/()II/pe décisivement en croyant que Husserl a raison de déterminer la

conclusion de la Destination de j'homme) et comme vie l'intuition intellec- l'hililsophie comme faire [la] science rigoureuse en tant que science
tuelle est bien cette imagination créatrice qui crée les valeurs comme on ff)'.1 Il/l'cuse; mais, quoique ce soit grave, il peut arriver des erreurs dans les
vient de le décrire, tandis que pour l'âme chez Spinoza, nec ridere, nec '" Il'S, en revanche une faute sur le sens des termes est impardonnable.
lugere, necque detestari, sed intelligere - intelligere : elle est privée de rire ')11:1110 je dis que les ombres sont des phénomènes et par conséquent des
comme le Christ selon certains de ses disciples et ainsi que le souligne , "".,es «en chair et en os », il y a quelque chose qui ne va pas. Ou les
Nietzsche, Saint Jean interdisant à toute la chrétienté le rire - l'âme l,Ill;l1omènes sont des choses « en chair et en os » et alors les phénomènes ne
chrétienne ne doit pas non plus mentir et cela s'entend, mais c'est le '" 'III pas des phénomènes - ou alors les phénomènes sont des phénomènes
mystérieux pouvoir humain de dire les choses autrement qu'elles ne sont, ,.( alors ils ne sont pas des choses en chair et en os. Quant à l'idée d'une
soit l'imagination créatrice, qu'il suffit de redresser; enfin il ne faut pas l'Ill'l1oménologie qui devrait être occupée à traquer derrière l'ombre la
haïr, mais à la différence de la rage, la haine ne voit pas en autrui une simple , h. Ise - par exemple ce navet - je l'abandonne à Husserl, non sans remar-
machine, mais un être capable d'intelligence et se dépasse elle-même. Pour '11/1'1' qu'on ne voit plus quelle fonction médiatrice pourrait occuper la
clore cette série on dira qu'il faut cesser de comprendre par intelligere l,III 10sophie pratique.
l'acte d'un miroir reflétant, mais y voir la faculté de saisir l'intimité des
êtres '. Et ce ne sont pas là des vertus inaccessibles, même pour l'être ~ l:l. Cette question nous conduit à l'un des problèmes les plus tortueux
humain fini. Luther montre que l'homme sait et peut rire, qu'il peut mentir .1 •. l'idéalisme allemand: la place de la raison pratique. Nous devons
comme le prouve le scandale des indulgences, qu'il peut haïr comme , .. pendant élucider un problème de terminologie avant que de pousser plus
Luther a haï le Pape - et enfin qu'il peut comprendre comme il a compris IlIil1 notre analyse. Dans tous ses écrits critiques touchant à la philosophie
que le diable tentait de le surprendre sous la forme d'une femme tandis 1" "tique, Kant parle «au point de vue moral» de «[jugements] synthé-
l
qu'il lui jetait son encrier à la face. Le point le plus redoutable est le ("Il es a priori» et on sait que pour lui, dans la théorie du jugement scienti-
mensonge et le redressement de l'imagination créatrice engluée d'elle- Ilql/C, le jugement est scientifique s'il synthétise un concept et une intui-
même dans sa création de mensonges. C'est que le mensonge, par lequel et ,,, 'Il, car sans intuition les concepts sont vides et sans concepts les intuitions
non par le crime le mal est entré dans le monde, est une opération de l'ima- ',11111 aveugles. Cette maxime n'est pas reçue dans la morale. Certes des
gination, tant et si bien que cela revient à dire par dérivation de termes que "'I1CCpts sans intuition sont encore des concepts et inversement. Toutefois
le Mal trouvait sa source dans le Moi - «Ich Eben-Bild der Gottheit». 1111 'existe pas dans la morale d'intuition ~ustable au concept. Il manque à
L'ontologie pour laquelle un étant vaut (gelten) pour un autre étant et qui ne l' IIlIuition éthique la pureté dans la sensibilité. Ou bien l'intuition se
s'interroge pas sur la valeur morale de l'étant est complétement dépassée 1;llIache aux sens, à ce que l'on appelle communément la sensibilité et elle
par une théologie de la liberté humaine qui la fonde dans une phénoméno- Ill' peut s'élever à la pureté du concept parce que l'intuition sensible est
logie au sens strict comme Scheinlehre 2 . Ce faisant notre champ de travail , ollfingente (un tel verra plutôt bleu ce qui est plutôt vert). Il ne s'agit, dira-
s'élargit encore et si nous le voyons bien nous n'avons rien à perdre en ( •ln, que de divergences singulières; mais en rester là ne serait pas juste, il
prenant les mots et les expressions dans leur sens exact. Phénoménologie "l' trouve des différences de structure - il Y a des animaux _ nos chers

signifie chez Lambert: doctrine des apparences - et apparence il y a, Illinocéros - dont la conformation de la tête et des orbites leur interdit peut-
puisque je sais (par exemple les différents visages de la lune que m'offre "Ire de voir l'ennemi quel qu'i! soit, droit devant à l'horizon!. On dira
ma vision défOlmante puisque l'objet est «un» et se donne pourtant diffé- qu'ils sentent. Mais ce n'est pas tout à fait la même chose. Dans un récit
:I/Itdais plein de charmes, Moby Dick, l'auteur, pour éliminer la chicane,
1. A. Philonenko, Nietzche, Le rire et le tragique, p. 181-182; U. Eco,Au nom de la Rose. L,il appel à l'élément liquide, qui ampute l'odorat et l'on fait remarquer que
2. Lambert, Neues Organon, Bd. IV, Livre IV, réed. Olms, Hildesheim, 1765, trad. fr.
G. Fanfalone, « Phenoménologie », Paris, Vrin, 2002. Cf. également l'importante lettre de
Lambert à Kantde 1770. 1. Maisje crois que le rhinocéros a une vision binoculaire (faible).
50 CHAPITRE III LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'A VENIR TRANSCENDANTAL 51

jamais le cétacé, le monstre, n'a pu voir son ennemi de face. Que serait pour 1I\:st pas aveugle. Il est d'abord autoposition de la raison pratique et si
nous une femme dont nous ne pourrions jamais saisir les deux côtés en ;ulalyse il peut y avoir, il s'agit de la décompostion des éléments actifs des
même temps? Il n'y a donc pas d'intuitions pratiques extérieures singu- III()ments inclus dans la thèse. Dans la W-L de 1794/1795, on s'accorde à
lières ou générales. Et par conséquent à ce niveau l'intuition est aveugle et ILconnaître trois moments - d'une part le Moi absolu, puis le Non-Moi
le concept vide. On en déduira l'impossibilité du jugement synthétique a dhsolu, qui sont construits par le philosophe, et cela d'un côté suivant les
priori dans ce secteur de la raison pratique. Passons à l'intuition interne: IlIêmes lois -« celles de la logique générale» 1 et d'un autre côté, ce sont le
Kant nous met lui-même sur la voie. Soit le remords, c'est un sentiment si I~sultat d'opérations thétiques. Le troisième moment qui introduit non
relevé, si pur, qu'on pourrait y voir l'intuition correspondant au concept. l'identité dans les moments précédents, mais l'équivalence, et spéculati-
Cependant il ne faut pas oublier que le remords a des tonalités affectives vement ressemblant fonctionnellement,Jonde le troisième moment comme
très différentes. Un homme sera plein de remords d'avoir sauvagement It;âprocité de l'antithèse et de la synthèse, c'est à dire le troisième moment
coupé les oreilles à son chat et dormira paisiblement ayant écrasé une Ibérique: la synthèse de la déterminabilité. Nous avons donc: Moi absolu,
fillette de quatorze ans. Je grossis l'exemple pour bien montrer qu'il n'y a Non-Moi absolu, déterminabilité. Ces trois notions ont quelques parti cula-
pas de légalité du sentiment du remords. On peut aller plus loin et soutenir rilés exposées dans La liberté humaine dans la philosophie de Fichte _
qu'il n'y a aucune nécessité du souvenir et du remords. Ayant tué une l'remièrement elles sont toutes thétiques puisque dans la déterminabilité
fillette, je serai ou ne serai pas accablé de douleur. Le remords n'est pas "antithèse se renverse en son contraire. La notion d'a priori est validée en
pour ainsi dire «à la commande ». De même le respect pour la loi qui n'est dt'hors de la logique générale qui Ile repose que sur un contre-sens.
qu'un sentiment interne n'est pas l'intuition éthique a priori intérieure à nl'uxièmement ces synthèses ou plutôt ces thèses Ile s'élaborent pas
l'action. Dire que l'action est accomplie par pur respect pour la loi morale tI'elles-mêmes, mais sont le fait du philosophe. C'est moi qui partant de
n'est même pas encore une intuition intérieure à la proposition éthique en ''identité pure élabore le concept du Moi absolu, qui se dissoudrait dans
général l . Le résultat de cet examen bref est qu'i! n'y a pas de jugement l'abîme de l'identité (Schelling, SW, Hauptband, Bd.llI) s'il n'était soutenu
synthétique a priori moral. Pourtant dans les Fondements de la méta- par mon regard: Troisièmement, l'intuition intellectuelle n'est pas men-
physique des mœurs, Kant n'hésite pas à traiter de la proposition morale 1iOllnée et si elle était mentionnée ce ne pourrrait être que dans le domaine
synthétique a priori. Seul H. Cohen dans sa Kants Begründung der Ethik a de la conscience du philosophe, à titre de jugement imitant le jugement
entrevu la difficulté; il écrit qu'il faut retenir le terme« analytisch» dès lors thhique, c'est-à-dire comme une conscience créant une autre conscience
que le synthétique ne convient pas. Il est bon de repérer une difficulté, non t" ainsi de suite, sans jamais pouvoir faire place à la réflexion comme
de la baptiser en prenant le terme opposé. Schelling dans Vom Ich 2 avait vu dt;terminant (Condillac) ou reflexion appuyée sur l'imagination. Quatriè-
la difficulté sous l'angle opposé. Comme le remarque R. Kroner (Vom I/{cment: Comme la pensée ne peut pas tourner à vide en un jugement
Kant bis Hegel), il écrit« analytique », là où Fichte écrivait en opposition à thétique on s'aidera de l'imagination pour pouvoir viser le réel dans une
«synthétique », «antithétique ». Le vrai terme à retenir est thétique. Dans .. bienfaisante illusion ». Plus la conscience philosophique rentre en soi
un impératif catégorique il y a bien un moment synthétique, celui qui unit la visant l'origine de l'intériorité, plus la déterminabiIité est resserrée en soi,
volonté à la loi morale. Mais ce moment ne livre pas encore le passage du .\es moments passant les uns dans les autres. Cinquième moment: à la fin
concept à une intuition déterminée 3 • / 'origine de la conscience véritable se dévoile: c'est le temps fini humain.
Il y a beaucoup de choses à dire ici. D'une part la conscience ne cherche
Par un jugement thétique nous entendons un jugement qui, posant son plus l'intériorité, comme le veut Schelling dans ses Briefe ueber Criticis-
objet, se pose lui-même. Seul un jugement pratique coupé de l'intuition II/ilS und Dogmatismus, l'intériorité à la source de laquelle est la synthèse

di' la détenninabilité, c'est-à-dire le temps. D'autre part dans la mesure où,


1. D'ailleurs si le respect pour la loi était retenu. l'intuition éthique serait totalement IIOUS le verrons, la loi morale est dans mon cœur, puisque la conscience du
indifférenciée. IL'mps est Devoir-être et par conséquent le ciel étoilé au dessus de ma tête,
2. SW, Schroter(éd.), Haupt. Bd.l, 111.
3. Donc l'intuition reste indéterminée, c'est-à-dire aveugle. Cf.Fondements de la
métaphysique des mœurs, trad. fr. A. Philonenko, 3 e éd., Paris, Vrin, 1992, p. 92-93. 1. Addition de la3 'éd. Cf. La liberté humaine dans la philosophie de Fichte, 3'éd.
LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'A VENIR TRANSCENDANT AL 53
CHAPITRE III
52
III III synthétique, mais thétique repousse de soi tout rapport avec la
Kant a raison de considérer que sa doctrine est le platonisme inversé. Le '.l'ilsibilité externe ou interne, singulière où générale: il est donc adhésion
temps n'est plus l'obstacle qui me sépare du Bien, mais est au contraire dl' soi à soi dans l'émergence d'une raison pratique a priori. Le Soi veut
comme Luther l'écrivait à Melanchthon 1, le pilier du ciel. Enfin dans ,l''/le être Soi et auprès de Soi. Deux dimensions existentielles vont s'offrir
l'unité «dégagée» du cœur et de l'intelligence fleurit une naïveté de la ,1 Illi : le passé transcendant dont nous avons suffisament parlé et le futur

conscience trop occupée pour se poser des questions (warum?) au sujet du ILlllscendantal. Ajoutons une référence à l'œuvre d'Ét. Gilson, L'être et
temps qui est mon origine première que je ne puis comprendre sans revenir 1·,·,I.lcllce 1 - il demeure que le philosophe qui a encore le mieux popularisé
à moi; et d'un autre côté cette origine est origine de l'intériorité, donc du l' oillologie comme terme et discipline est Kant. Adhésion totale à soi,
temps. Dans l'ensemble, les concepts opératoires ne bougent pas en 1794; "" IGpendance de la sensibilité, ]' origine de ]' intériorité est à l' œuvre
pas même l'intuition intellectuelle qui, n'apparaissant pas au début, ne •Il'vant ces deux possibilités existentielles. Si elle choisit le passé transcen-
saurait changer au milieu du texte - quant à l'illusion bienfaisante, c'est •lalll (§ 7) elle aboutira à l'identité de la chose avec elle même 2 où le passé
une autre affaire: elle ne peut que s'effacer devant l'imagination créatrice, Il'l'sl un futur que parce qu'il est un possible qui a déjà été et c'est en ce sens
ce qui était simple remise des concepts en leur vrai lieu. Enfm religieu- '1l1'il est essence, mais comme condition de possibilté déjà donnée. Nous
sement la doctrine se proposait comme fondation des concepts éthiques 2
Ill' dirons que deux mots du présent qui n'est pas une dimension existen-
kantiens, c'est-à-dire refondation des principes de la morale kantienne . Il''lIe a priori. Fichte le montre à la fin du Grundriss des eigenthumlichen
,la W-L. Pour constituer le temps, il n'est pas nécessaire de posséder plus
La W-Lde 1794 a contre soi son aspect extérieur qui la fait ressembler à .t .. deux points (moments). Le présent refoule le moment = Y dans le passé;
un jeu de construction mécanique où s'élèvent des poutrelles, solidement Illais, refoulé dans le passé, le moment =X est propulsé dans le présent qui à
vissées entre elles, mais pas assez toutefois pour que si, par exemple, une ',' III lour va le refouler dans le passé. De là ce sentiment de «bien» être qui

terrasse s'effondre entraînant dans sa chute telle ou telle possibilité d'accès h;!llile le présent trop fugitif. «Die Gegenwart allein - ist unsere Freunde »,
à l'étage supérieur, le tout ne finisse par tomber. Il faut bien dire que, philo- Mais il en va autrement du futur. Dans le jugement thétique, le Pour soi
sophiquement, l'image proposée est d'autant plus prégnante que le texte l''spire auprès de soi. L'avenir est projet et sans projet, il n'y a pas de raison
imite le langage de la néo-scolastique. J'ai dit ailleurs comment j'avais été Illalique. Dans l'avenir le projet immédiat ou les projets à venir sont les
poussé, malgré moi à lire ce texte et éprouvé un sentiment de jubilation ,',sences comme conditions de possibilité des effectivités voulues par le
en lisant dans l'ancienne édition la page 284. Quand j'ai montré à ."oi comme réalisations de soi 3, si bien que, comme on l'a souvent dit, le
G. Canguilhem la traduction achevée et tombant sur une page un peu usée 1"ll1pS se temporalise à partir du futur, qui même éclaire le passé comme
(je l'avais tant lue) il eût une réaction qui m'encouragea: «Enfin du l' olll montré Tolstoï, Bergson, et même Clausewitz 4 • Dans la réflexion
français! ». Canguilhem savait «attraper» et «encourager ». Je déclare Vivante, tout projet dans sa cohérence interne doit se relier aux autres
ceci pour que l'on se rende compte que la W-L de 1794 est l'unique version I"ojets vivants selon le cœur et l'intelligence. Évidemment la cohérence
peu littéraire. Avec sa grande compétence dans les choses de matière alle- IIllerne d'une part et l'unité du cœur et de l'intelligence d'autre part
mande, Monsieur le Professeur de Gandillac aimait à dire que confronté Ililirnissent dans leur mélange réciproque non pas l'image d'une goutte
aux autres idéalistes allemands seul Fichte était un« écrivain ». •l'l'au tombant dans un récipient contenant du plomb fondu - auquel cas il
Il'y a pas mélange réciproque - mais celle d'un simple broc d'eau versé

Enfin, après cette brève remarque - qui pourtant éclaire bien des choses
_ il est utile d'observer que l'origine de l'intériorité est la raison pratique 1. ÉI. Gilson croit que le terme« ontologie» a pour père Clauberg. J.-F. Courtine exhibe
1',)) igine du terme chez plusieurs auteurs antérieurs à Clauberg.
elle-même. D'une part l'origine de l'intériorité est bien pour la conscience 2. C'est une erreur de parler de l'identité de la chose avec elle-même; nous réviserons ce
qui veut se réaliser _ et toute conscience veut se réaliser pour le Bien , ,,"ccpt dans les derniers chapitres.
comme pour le mal- une adhésion totale à soi. D'autre part le jugement, .1. A. Philonenko, Schopellhauercritique de Kant, Paris, Les Belles Lettres, 2005.
4. C'est le mouvement rétrograde du vrai. Cl Tolstoï, Guerre et paix. 2 e partie, chap.l,
l' .'.Iif.; Bergson, La pensée et le mouvant; Clausewitz,« Lettre à Fichte », dans Vesta, cité
d,IIIS t,'ssais sur la philosophie de la guerre (Machiavel), Paris, Vrin, 2000.
1. Cf. La Liberté humaine, op. cit., p. 333.
2. On trouvera dans La liberté humaine des détails suplémentaires.

J
LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'A VENIR TRANSCENDANTAL 55
54 CHAPITRE III

Il demeure que toute authentique philosophie connaît ses obstacles et ce


dans un petit récipient de plomb en ébullition. Alors on peut mesurer que nous avons pu indiquer de plus difficile chez Fichte est le Mal qui ne
l'intensité du phénomène. De même la cohérence interne-externe du projet laisse pas d'être en nous. Nous nous dispenserons ici de défiler la chaîne
(exprimons-nous correctement) pour être convenablement estimée doit dcs notions. Tout ce que nous pouvons dire est que l'on doit distinguer le
atteindre l'unité du cœur et de l'intelligence et dans cette pondération Mal et la finitude. La finitude est d' abord un problème technique: d'un côté
renforcer les éléments requis. Le projet n'est donc pas nécessairement une la grandeur de l'obstacle, de l'autre côté la faiblesse des organes et des
détermination fantaisiste ou morte que chacun pourrait forger et laisser ustensiles en notre possession: toute l'histoire des télescopes illustre de
traîner derrière soi. Dans le projet comme jugement thétique et dans le manière paradigmatique cette dialectique qui est accusée par le souci du
jugement thétique a priori comme l'acte de la raison pratique «je» suis progrès technique. Il arrive des choses cocasses. On avait en 1785 encagé
«je ». J'écris «je» parce que je ne voudrais pas qu'on croie que je m'appuie lin mouton, un coq et un canard pour voir si ces pauvres bêtes toléreraient
essentiellement sur la psychologie. Mais la psychologie universelle, la l'altitude de 200 m. et le ballon prit son vol: on le retrouva près de
théorie des fonctions psychiques dans le cadre de la raison pratique Vaucresson à quelques lieux de Versailles. Mais l'atterrissage avait été
a priori, -le problème de la psychologie empirique affective différentielle rude: le mouton, pauvre bête, pleurait sa patte cassée, le canard avec son
écarté (Proust, Tolstoï) - suffira bien à pénétrer (ce que Clausewitz a voulu grand bec et ses énormes coins-coins se croyait au Capitole, et enfin le coq,
faire) les moments affectifs d'une décision stratégique. Chacun aisément un mauvais caractère celui-là, s'étranglait dans ses cris de guerre. Voilà à
verra que cette temporalisation du temps par le futur loin d'être abstraite, quoi conduisait le progrès technique. Où était la raison pratique en tout
au sens de l'Aufhebung, est au contraire concrète et systématique dans cela? Fichte qui n'était pas ennemi du rire n'en faisait pas une affaire d'État
l'équilibre humain. Nous ne sommes pas loin du caractère intelligible chez - Gaudeamus. Le mal est une toute autre affaire - disons seulement ici que,
Kant qui est (hélas!) déformé par les structures toujours vivaces chez lui et contraire à la raison pratique comme Thathandlung, le Mal est aussi
réanimées par Schopenhauer 1. Et pourtant il y a quelque chose de vrai dans contraire à tout projet, donc à toute activité, et surtout à celle morale ou
cette notion. Je veux dire que le projet originaire comme retour à l'inté- intellectuelle qui suppose de la peine, ou, si l'on préfère un effort. Il ne faut
riorité à partir de l'origine s'enveloppe dans le style dont Buffon disait que pas confondre la douceur chrétienne et l'inactivité. La douceur est déjà
c'était l'homme. Maintenant Fichte a divisé les «hommes» en caractères souvent un effort sur soi. C'est par la notion d'inactivité que le mal et la
veules et en caractères courageux, en tempéraments obscurantistes et amis finitude peuvent être extérieurement corrélés. Dans les échecs de la fini-
de la lumière. C'était une conséquence inévitable de sa philosophie du Soi; tude, il y a souvent malice (malitia). Par exemple, pour ceux qui savaient
et cette conséquence, reliée aux conceptions du monde, permettait de situer que la cellule où étaient enfermés le mouton, le canard et le coq était
un homme et de structurer le concept majeur de monadologie jusqu'ici un l'instrument d'une expérience qui n'était qu'une sottise-il suffisait d'aller
peu vaporeux ou alors précis, mais ne jouant qu'un rôle négatif. Et sans dans les alpages pour voir si 200 mètres plus haut le coq s'intéressait
doute Fichte sait-il en fonction de la monadologie et de la chaîne de toujours aux poules, si le canard ne se croyait pas au Capitole et si le
concepts dont elle dérive, ainsi les concepts médiateurs qui, par exemple mouton avait une patte cassée - il était mal de ne pas chercher à l'interdire
le style, conduisent de l'origine de l'intériorité jusqu'à la monadologie ou même plus simplement de verser dans l'indifférence. J'ai choisi à
comme intériorité de l'intériorité, soit le Logos et la vision du monde dessein ce« fait» parce qu'il montre que la quasi totalité des« faits» sont,
comme Wissenschaftslehre, à un pré-jugement sur la personne, qu'il y a quoique simples, susceptibles de mettre en évidence les relations morales,
des hommes qui plutôt qu'agir préfèreraient voir leur «Moi comme un car l'essence des faits moraux consiste à être simples, même si le fonde-
morceau de lave dans la lune ». Enfin la Monadologie comme intériorité de ment est compliqué. À l'inverse du calcul différentiel, la morale est
l'intériorité ne correspond-elle pas à la voûte céleste constituée par la accessible à tous - je souligne accessible pour deux raisons: le Bien n'est
Communion des Saints dont participe l'Idée de Dieu? nullement une tunique et le Mal un accroc - secondement la tunique du
Bien est tissée, pour ainsi dire, par des mains expertes et nous retrouvons
1. Si Fichte répugne à écrire caractère intelligible, il n'aime pas davantage parler de chose
en soi. 11 n'emploie que deux fois l'expression de Ding an sich dans la Y' section de la Erste
Einleitl/nM in die W-L. Il se contente d'écrire le mot Ding. Yoir A. Philonenko, Schopenhauer
critique d,· Kant, op. cit., Ire partie.
56 CHAPITRE III
LE PASSÉ TRANSCENDANT - L'AVENIR TRANSCENDANTAL 57

'lÙ la mort est liée au mal (Anweisung zum seligen Leben, 1re Conférence).
l'idée de paideia, dont on sait l'importance pour Fichte: après la désas-
Il reste enfin à considérer comment tous les moments sont inter-connectés
treuse bataille d'Iéna, il dira: «Nous avons tout perdu; mais il nous reste
dans la vision fichtéenne. Nous croyons développer un exemple moral et
l'éducation» J. C'est dire que la raison pratique trouve sa place partout
nous sommes entraînés avec une conscience toujours claire jusqu'à
et comme jugement thétique envahit toute l'âme, la raison théorique
/ 'intuition intellectuelle qui comme synthèse du cœur et de l'intelligence
ou entendement servant à élaborer les instruments du Bien. Et, certes,
esl une UNITÉ VIVANTE qui se déverse sur tout l'édifice. D'où il suit que,
trouvera-t-on des «penseurs» de choc pour se détourner des «vérités
pour prouver à ceux qui en ont encore besoin que l'intuition intellectuelle
simples », à moins d'avoir la hauteur 2 d'un Feuerbach, qui, comme Fichte,
esl vie et liberté, il ne sera pas nécessaire de produire un exemple très
savait que« der Mensch ist was er isst ». L'idée que la religion plus simple
eompliqué, mais simple - je vous tends la main amicalement et vous
que la morale servirait de béquille à l'âme est une idée dogmatique qui,
comprenez immédiatement ce que cela signitie. J'ajouterai que, comme
chassant la réflexion de l'éthique, lui nuit gravement, et inversement une
dans l'exemple précédent, l'immédiateté du sens est un des piliers de la
exclusion radicale de la religion en dehors de la sphère éthique serait une
Logique des significations. Mais nous nous égarons. Il serait plus sage
blessure mortelle au flanc de la pensée morale. L'erreur de Hegel dans la
de sonder l'intuition intellectuelle comme raison pratique et jugement
Phénoménologie de l'esprit est de «crétiniser» la morale pour renverser la
thétique. Dans le projet, avons-nous dit, les forces centrifuges du résultat
spéculation qui la suit et d'ériger «à la place» de cette spéculation des
encore incomplet semblent projeter en dehors de soi (Entfremdung) le Moi
considérations anthropologiques dans le« Weltlauf », perdant ainsi l'Idée
pur pratique. Accomplir un pro-jet c'est se poser en dehors de soi. Mais il
de Dieu comme on le voit dans sa métaphysique du Logos3. Ajoutons que
est non moins clair que les forces centripètes agissent - dans le projet je ne
de soi, comme Jésus, Luther et Kant41e savent, l'éthique a une dimension
réalise pas seulement la chose - réaliser signifie ici supprimer la chose
enfantine - pénétrante dans la sagacité avec laquelle elle juge les
comme obstacle, ou l'appeler à l'être comme moyen - mais je vois ma
problèmes moraux - et pose comme allant de soi le primat de l'éthique sur
liberté s'épanouir (forces centrifuges) et alors forces centrifuges et forces
la religion déterminée (bestimmte), c'est-à-dire définie. On en tirerait
centripètes s'équilibrent dans un nexus fondé dans le jugement thétique. Il
facilement la pensée que la philosophie est pour l'essence de l'éthique, que
est évident que si les forces centripètes sont les plus fortes, dans le résultat
la totalité de la spéculation est en vue de l'éthique, en sorte que, partant
incomplet les forces centripètes me guideront auprès de moi et que le
d'une idée simple, et même d'une idée crétinisée au sens de Hegel, on peut
résultat final - l'adaequatio intellectus et reil - est qu'être auprès de la
parvenir au cœur du système fichtéen comme architectonique des «visions
chose est être auprès de soi. L'adéquation n'est pas une structure mathé-
du monde» qui se résument dans la synthèse morale soutenue par
matique, mais une relation organique où chaque moment est à la fois fin et
l'imagination créatrice ou intuition intellectuelle. Il s'ensuit aussi que rien
moyen pour tous les autres et réciproquement, et la progession de cette
n'est jamais perdu. Si tout était perdu, selon la terminologie kantienne, le
relation est l'apothéose de la liberté comme intuition intellectuelle. Toutes
diabolique serait, quoiqu'inqualifiables: le diabolique est le néant absolu
les personnes qui m'ont entretenu au sujet de ma lecture de la conclusion
et l'appendice de l'éthique est la question: peut-on penser ou concevoir le
n'ont pas relevé combien j'insistais sur le mot «lest». Je dirai à nouveau
néant, étant bien entendu que cela n'a aucun sens dans une ontologie
ceci: «[est» se trouve dans la première ligne (deuxième mot) du Cantique
vulgaire où prévaut le valoir (comme gelten). Question qui devrait d'abord
de la Réforme.
démontrer sa pertinence - comme il est bon de le savoir dans une réflexion
Réforme, «fest» évoque la liberté stoïcienne, mais débarrassée de
l'obscure théorie de l' hégémonikon : je suis « fest» auprès de moi, imper-
1. En écho cet éclair de l'homme sans nom, tant la bataille de Wagram avait été sanglante,
«Bah! une nuit de Paris réparera tout cela ».
turbable devant l'éventuel échec, car ce n'est pas encore la mort comme
2. SW, Bd. VII et contre Stirner. nous le verrons plus loin, et le solide (jest 2 ) est aussi le transparent, même si
3. Cf A. Philonenko, Commentaire de la Phénoménologie de Hegel, op. cit. dans le Cantique de la Réforme ce qui est évoqué est bien plutôt le granit.
4. Critique de la raison pratique, tr. fr. H. Wissman et L. Ferry, Paris, Gallimard, 1985,
p.203.
5. On ne peut pas dire que le diabolique est une sphère de légalité, un ordre des choses, ou 1. La bonne formule serait: l'adéquation de l'intelligence et du cœur avec l'objet.
un désordre (Bergson). Le diabolique est ab-solument inhumain et inconcevable dans la 2. Il n'y a pas de bonne traduction pour« fest ».
perspective de la raison pratique.
58 CHAPITRE III

La conclusion de la Bestimmung des Menschen nous aide à comprendre


comment Fichte a résolu dans le sens avantageant les Stoïciens l'antinomie
opposant au sujet du souverain Bien disciples d'Epicure et disciples de la
Stoa. Dans cette résolution, l'orientation épicurienne fondée essentiel-
lement sur le plaisir rendait le Moi trop dépendant des forces centrifuges,
mou et sans autre solidité que la peur de voir le plaisir, force extérieure au
Moi, se dérober sous le sol de la conscience et sombrer dans la douleur
et l'affliction. La jouissance n'est qu'une peur différée. Aussi le Moi
d'Épicure n'était pas vraiment écarté de soi (Entfremdung), mais aliéné CHAPITRE IV
(Entaüsserung) dans les choses. Le stoïcisme dans ses structures intimes
n'était pas étranger à l'épicurisme, mais il ne voulait pas voguer dans LE MYTHE ET LA SAGESSE
l'écume des choses - comme, repoussant le plaisir et les choses (dès le
niveau du cœur et de l'empirisme), il ne parvenait pas pour autant à les
dominer par la seule intelligence, ni soi-même non plus, l'hégemonikon
n'étant qu'une partie de l'âme et non sa vérité absolue. Dès lors se profilait § 9. La question des relations entre le mythe et la sagesse m'a souvent
l'idée du bonheur chez Fichte: visité. Lisez: Relire Decartes. Goethe à Valmy: «de ce temps et de cette
Das eine Eine ewig.
époque date un nouveau monde ». II n'est absolument pas nécessaire que
Lebt mir im Leben, sieht in meinem Sehen 1.
l'idée soit précise; c'est comme une idée qui flotte - «schwebt» - dans
l'air soutenue par l'intuition intellectuelle dont, ici, la fonction principielle
Sehen und Leben, ces termes sacrés chez le jeune Fichte reviennent consiste à injecter de la vie, là où les brumes du doute ne sont pas dissipées.
depuis les profondeurs de la guerre (L'Empire des Français contre la L' Wade est un jeu d'armures 1. Le mythe comme la science comprend des
Sainte Russie, le monumental ouvrage de Thiers reste à lire 2). Fichte doutes et des lacunes - ce n'est pas là ce qui les différencie fondamen-
parvint à la joie suprême; l'hilarité. Un officier avait placé dans son talement. Mais le mythe se veut souvenance, tandis que la science est pro-
chapeau, en avant sur le front, un exemplaire de la Doctrine de la science et jet. L'hymne au mythe est un récit, que développe Clio; l'hymne à la
le livre avait arrêté la balle qui autrement, traversant le chapeau, eut trans- science est un discours réglé par la raison. Je n'invente rien - ces oppo-
percé la tête de ce gentilhomme. Cette histoire ébouriffante achevée, sitions ne sont pas nées avec moi et d'ailleurs, comme l'a montré avec
il demanda à Fichte ce qu'il pouvait faire pour cet exemplaire de la profondeur J. ElIul, il y ades dérives: les mythes modernes (par exemple le
W-L. Fichte fut secoué par un rire homérique, un rire profond et sonore qui mythe de lajeunesse) mêlent l'idée de la statuaire grecque (le discobole -la
trouve ses racines dans les entrailles et répondit enfin à travers des hoquets référence) et l'image de la vedette. Les «jeunesses du Maréchal» eurent
et des larmes de rire: «Mais, cher Monsieur, le lire - le lire Monsieur quelques peines à insérer dans la France les thèmes du froid, du soleil et du
l'officier!!! ». vent. À chaque pas, selon l'analyse élulienne, une néo-topologie des vertus
et des passions serait à tisser. N'en déduisons pas la fragilité des mythes
modernes: ils sont efficaces et l'on pourrait se demander loyalement si la
philosophie heidegerienne n'est pas un mythe moderne. Une structure
fantastique habite la pensée de Heidegger; il veut par exemple relire
Newton à la lumière d'Aristote, retrouver le sens profond et solennel de
I.SW, Bd. VIII, 462. X. Tilliette date ce poème de 1812. Pour le sens je préfère 1802.
Maintenant X. Tilliette a un argument fort: vraisemblablement le papier du ms. date de 1812.
Nous estimons que l'objet de ces vers est l'intuition intellectuelle et le rapport à Dante 1. Patrocle vaincu par Hector portait les armes d'Achille; victorieux Hector porte les
probable. armes d'Achille auquel les Dieux fabriquent de nouvelles armes. Sauf erreur de ma part on ne
2. A. Thiers, Le consulat et ['Empire, 201., in-8°, Paris, Laffont, 1972. voit pas la profanation tragique, en laquelle Hector revêt les armes d'Achille.
LE MYTHE ET LA SAGESSE 61
60 CHAPITRE IV

preuve apagogique ne se trouvant pas pertinente des deux côtés. Dès lors,
l'aurore germanique à partir de la lumière hellénique 1. Il Ya là selon Fichte
puisque ces tendances ne sont pas des Idéalités trancendantalcs elles
une contradiction non dans les termes, mais dans les tendances. Le Grec ne
tombent du côté de la transcendance et on dira donc que l'avenir est risqué,
pense jamais le progrès, si ce n'est en allant du présent au passé. Il regarde
fragile, comme le verre, et qu'en revanche le passé est oppressant, inehan-
en arrière. Le troisième œil des Titans d'après un texte ancien, œil qui
geable, assuré. Ces déterminations ne supposent aucune démarche trans-
permettait de voir l'avenir (J. Brunschwig), était placé dans la nuque et
cendantale - bien au contraire; de tout un chacun comprehensibles, dies
penser ce qui allait arriver était littéralement faire «marche arrière ». De ce
portent en soi le sceau de l'évidence: « le verre est fragile» et la prétendue
point de vue le Sens du sens chez G. Steiner est un Logos qui éclaire un
flhénoménologie transcendantale s'établit à ce niveau qui n'est pas celui
futur encore à naître. V. Goldschmidt, dans Le système stoïcien et l'idée de
de l'Idée, ni même de l'opinon vraie accompagnée de raison, mais de
temps, soulignait cette perspective si contraire à la nôtre depuis qu'avec
l'opinion brute. La phénoménologie transcendantale est la déchéance de
Descartes nous assistons à la déchéance du passé. Reste à savoir si cette
l'Idée comme objet de la science dans le bourbier de la simple opinion.
déchéance est radicale. Il semble bien qu'il en aille ainsi de Fichte. On ne le l"
L'échec de Husserl particulièrement sensible ici procède de la confusion
verra pas dans le système des citations. En dehors des polémiques avec ses
entre la description (Beschreibung) et l'analyse: toute analyse est une
contemporains, Fichte use très peu de références nominatives. Ce n'était \1

description mais toute description n'est pas une analyse. De là suivent les
pas l'usage - et cela suscitait des doutes, d'autant plus puissants que l'on Il!,
difficultés du chapitre premier de la Phénoménologie de la perception de
pratiquait facilement l'amalgame: «Les amis des Idées ». Certes ce l'!
système a ses inconvénients, ainsi l'imprécision, le contre-sens, les mille et
M. Merleau-Ponty. Que ces approches philosophiques, soucieuses de nous
plonger dans le réel, finissent par un débat sur le savoir en lequell'idéa-
li
une manières de se défendre d'avoir émis «cette» opinion. Mais en
revanche il n'échappe pas au ridicule de donner une « lourde» référence
lisme prend un avantage décisif - non comme savoir de l'origine transcen- I!
,l,
dantale de l'intériorité, mais comme description de la sensation -, suscite le
l1,'
l
pour chaque mot avancé si bien que le texte finit par disparaître. Ce même
sentiment d'un retour à un Hegel coupé arbitrairement de sa pensée
vice se présente de manière moins évidente, pour les outils, mais certaines
religieuse t. Et de ce fait exténué. Il devient également clair que les ten- Iii
indications par exemple pour les automobiles supposent chez l'utilisateur
dances fixent des attitudes politiques. Qui s'oriente vers le passé transcen- '1
des connaissances complexes. Mais ces deux systèmes de la référence ne
dant souhaite que la conduite de l'homme soit conforme à certains idéaux III

sont que le reflet des deux tendances opposées, celle qui avec Platon va du ,
ou encore Idées. En règle générale, l'idée qui règne est que le droit n'est pas
présent au passé et celle qui avec Fichte va du futur au présent. En outre la 1

un attribut de l'homme, ou plus exactement qu'il n'y a pas de droits de 111

modalité du jugement n'est pas la même selon les deux tendances. Dans la 1
l'homme, mais seulement un droit substantiel, déterminant l'essence de
philosophie ancienne la tendance allant vers le passé pose ce dernier
l'État 2 auquel l'homme fait appel pour définir ses capacités. Cette orien-
comme ne pouvant pas être autre qu'il est. La transcendance du passé
tation peut être doublement comprise - ou bien elle est la déterminité
suppose l'identité de l'Être; c'est pourquoi il est si difficile de découvrir le
(Bestimmtheit) choisie selon le pro-jet de l'État et alors bien que n'étant
synthétique dans les moments platoniciens. Le passé est la résolution de la
qu'une définition réfléchissante, elle est un certain conservatisme - ou bien
synthèse. Inversement, dans la pensée moderne l'immanence du futur
elle est la déterminité fixée par l'essence pure de l'État et alors se voulant
suppose l'altérité et c'est pourquoi il est si difficile de découvrir l'ana-
définition déterminante, elle est un totalitarisme qui absorbe l'individu
lytique dans les moments fichtéens. On montrerait assez facilement les (aussi bien comme sujet que comme personne) dans la substance de l'État.
emprunts contractés par Heidegger (qui ne les a pas fait, volontairement)
Il est manifeste que les attitudes opposées comme profils sont aisées à
aux deux tendances, comme il aurait pu le faire en s'alliant avec Bergson 2.
dégager. Ou bien règne en régIe générale la constatation que l'homme ne
Il demeure que ces deux tendances ne sont pas des Idéalités transcen-
peut fixer sa conduite d'après les Idées parce que les Idées ne peuvent être
dantales et que pour cette raison, on ne peut les ériger en une antinomie, la

1. J'ai tenté dans mon commentaire de la Phénoménologie de Hegel de renouer avec la


1. A. Philonenko, Leçons plotiniennes, Paris, Les Belles Lettres, 1997. puissante dialectique de l' Anruf.
2. On doit dire à la vérité que l'alliance entre les deux hommes ou même entre les deux 2. H. Cohen, Werke, Bd. VII, 10.
doctrines était inconcevable.
LE MYTHE ET LA SAGESSE 63
62 CHAPITRE IV

M. Vlachosl ait manqué ce point dans son livre Fédéralisme et raison


saisies et dans l'absence de l'essence s'impose comme jugement déterminé
tI'État chez Fichte est incompréhensible, comme est incompréhensible la
déterminant, l'anarchie - seule attitude cohérente devant l'état de décom-
vague des critiques qui s'est abattue sur Fichte, même à propos de l'édition
position de l'État, de sorte que ne valant pas comme citoyen, l'homme
ni tique par J.H. Schulz de la Staatslehre de 1812. Il est cependant utile
devant l'anarchie défend une relation réciproque des droits, faisant de la
d'appliquer cette synthèse quintuple comme grille herméneutique. Cer-
personne, de l'individu et du sujet les faces visibles de l'ipséité transcen-
taines positions, en particulier celle de Hegel, ne passent pas. Quand Hegel
dantale. Ou bien les Idées sont déclarées saisissables, mais impraticables et
conscient des« bornes» qu'il impose à l'individu, lui offre d'atteindre son
alors on proclame la liberté de l'homme sujet du droit et personne ayant des
,cns et ses limites comme citoyen de l'État par la mort ou l'exposition de sa
droits, et le problème juridique et politique consiste à élaborer une consti-
vic - ici est enjeu l'idée de la tragédie grecque -d'une part il verse dans un
tution où la liberté de chacun coïncide avec la liberté de tous les autres:
œrtain romantisme et d'autre part il ne propose pas une Idée de l'État
l'État reconnaît alors le citoyen comme ayant pour tâche de travailler à la
\;oncrète. Les marxistes - Lukacs, Bloch, Kojève - n'ont dans l'ensemble
plus grande liberté possible et la liberté devient et est devoir être.
pas su non plus remplir la notion de la mort. La tâche était rude pour deux
Dans cette synthèse quintuple où la liberté comme intuition intellec-
raisons -l'Occident avait réussi à élaborer une vision active de la mort.
tuelle forme le cinquième moment, le premier moment correspond à la
( "est la première raison et Renan insistant sur le double sens du terme
philosophie de Hobbes que ses interprètes, en soi favorables au totalita-
martyr - victime et témoin - dans son adroit commentaire de la cruauté
risme, cherchent à établir par des sophismes sur la liberté, afin que surpris,
romaine à Lyon - notait comment un homme sommé de dire son nom
nous tombions dans le piège de la tyrannie, c'est-à-dire le gouvernement
criant: «Christianus sum» replacé sur la chaise ardente 2 faisait face à ses
d'un seul. Aristote dans sa Constitution d'Athènes dit que tout n'est pas fini
tortionnaires. Voilà une mort où le supplicié à la fois victime et témoin (de
par là, puisqu'il est légitime et conforme à l'Éthique de dire que Pisistrate
la foi qui le visitait) rendait grâce au Christ. Chez Hegel lu par Kojève cela
fut « le bon tyran ». Le second moment correspond à la position platoni-
Il' a aucun sens. Mais voici la seconde raison que rejette le jeune Hegel: le
cienne qui se divise en deux parties: a) D'une part elle exprime dans la
christianisme a réussi à forger l'idée d'un dépassement de la mort dans la
généalogie de l'État un certain conservatisme prôné par les Oligarques.
résurrection conçue comme un au-delà de l'au-delà. L'art moyen-âgeux
b) D'autre part (République, Livre IX) elle offre un tableau de la tyrannie.
pose une question beaucoup plus fondamentale que l'art de l'Extrême-
Ces deux mou vements n'en font qu'un puisqu'une nécessité de fer conduit
Orient dans la théorie hégélienne de l'art. On peut en dire autant de
- par la médiation du vice - de l'oligarchie à la la tyrannie. On passe ainsi
Feuerbach, qui dans cette problématique s'est aligné sur les positions
au troisième moment où les Idées sont perdues; c'est alors que surgit
hégéliennes: Masslosigkeit. Ces deux raisons se rejoignaient dans une
l'anarchique Calliclès qui bousculant tous les droits acquis comme étant
problématique remplie de difficultés: la fondation de l'immortalité de
sans valeur, instaure le règne animal de la force. Puis quatrième et avant-
"âme où l'on s'accordait à voir le moment central de la philosophie. Tous
dernier moment dans la synthèse: philosophie de Kant et de Fichte. Enfin
les systèmes tournent autour de cette notion depuis le Phédon. Il y a bien
cinquième et dernier moment: la liberté comme lien de la synthèse et
quelques originaux pour nier l'immortalité de l'âme, mais les grands
synthèse cinquième, d'après laquelle on ne peut que vouloir la plus grande
penseurs italiens, Dante, Marsile Ficin, Pétrarque et bien d'autres sont
liberté possible à laquelle on ne saurait assigner de limites. C'est pourquoi
illisibles en dehors d'un concept de l'immortalité de l'âme circonscrit par
repérant ce point dans la critique de Brucker au milieu de la Critique de la
Aristote et Platon. L. Feuebach, l'un des plus subtils partant d'une triade
raison pure, Fichte dit de la définition de Kant qu'elle est un« problème »,
développera une théorie des mystères dont le dix-septième est le point de
et prend ce terme au sens grec - qui est «devant nous ». La liberté n'est pas
retournement à partir duquel on remonte à Dieu, mais dorénavant saisi
un donné, mais une «question» à résoudre, question bienfaisante et non
comme miroir de l'homme. Tous ces éléments invalident les positions
torture, parce qu'elle enveloppe la réponse à ce problème: «Qu'est-ce que
l'homme? ». Fichte ajoute qu'il passera la« moitié» de sa vie à se pencher
sur les problèmes spéculatifs et l'autre moitié sur les problèmes de 1. Fédéralisme et raison d'état chez Fichte, Paris, PUF. 1955.
philosophie juridique et sociale. Notons entre parenthèses que Fichte dira 2. La chaise ardente était un siège de fer porté au rouge en lequel on forçait le criminel de
que le meilleur de ses ouvrages est l'État commercial fermé. K. Marx en s'asseoir. Torture abominable qui provoquait souvent un arrêt cardiaque.
savait quelque chose: il y a trouvé la définition de l'exploitation. Que
LE MYTHE ET LA SAGESSE 65
64 CHAPITRE IV

La lecture kantienne entraîne tout ce qui est reçu dans l'idée


hégéliennes et c'est encore Feuerbach qui a raison en disant que la question
d'intelligible et en particulier la question de la chose en soi. Mais elle met
est de savoir quel sens donner à la vie. D'autres difficultés nous attendent.
aussi l'accent - par la médiation du caractère intelligible - sur la question
La réflexion sur l'idée de mort et le système hégélien montrait que la
de la politique. Fichte ici est en accord avec Kant: le politique ne doit pas
pénétration dans la grille herméneutique d'un quelconque système n'allait
seulement choisir ses amis et ses collaborateurs sans étudier ni examiner
pas de soi. Et cela en dépit d'une ouverture de la systématique selon la
leurs compétences, et surtout sans examiner leur style. Par où l'on voit la
quintuplicité. Il y a quatre moments généraux formant des synthèses quin-
fidélité à l'orientation prônée par Buffon -le style c'est l'homme. La poli-
tuples, plus la synthèses fondamentale. Ces synthèses quintuples se divi-
lique est donc bien une science, mais c'est aussi et surtout un souci du tact,
sent chacune en synthèses quintuples, ce qui nous donne seize moments 1
une longue pratique des hommes (que selon Thiers, Napoléon savait
ou douze si l'on considère la position de Calliclès comme n'étant pas la
imiter, grâce à sa prodigieuse mémoire!). Donc Théorie et praxis signifie
politique (mais elle comprend l'anarchie, le nihilisme, le terrorisme, la
Politique (Pure et appliquée). Toutefois et de plus: ces deux segments
barbarie [et l'esclavagisme]). Mais aussi devons-nous laisser à notre
fondamentaux chez Kant, la science et la politique, exigent une lumière
lecteur quelque chose à penser. D'un autre côté il est clair que nous devons
achevée sur la chose en soi. Plus loin, nous verrons que Fichte possède la
croiser les résultats de cette grille avec le développement sur le mythe et le
réponse.
différentiel, d'où résulte la détermination de la sagesse. Ce n'est pourtant
§ 10. Une question, qui n'a pas grand'chose à voir avec la politique et
pas là que nous choisirons la perspective chargée de nous amener à 2 un
encore moins la philosophie, se propose à nous et concerne Marie-
problème central chez Kant. Nous partirons d'un texte bien connu de la Antoinette. Cette femme n'était pas du tout conforme à l'image ordurière
Première Introduction à la Doctrine de la Science, Ve section - «Ce que colportée par la tradition. Plutôt grande, elle était la digne compagne de
l'on choisit comme philosophie dépend ainsi de l' homme que l'on est: un
Lous XVI, qui mesurait lm. 75. Elle était fort bien faite et à une époque où il

~
système philosophique n'est pas en effet un instrument mort que l'on
le libertinage était le pain quotidien, elle se montra réservée n'octroyant ses
pourrait prendre ou rejeter selon son bon plaisir; mais il est animé par
faveurs peut-être qu'au seul Fersen 2• Elle avait aussi épousé la France,
l'esprit de l'homme qui le possède. Un caractère veule de nature ou avili
s'astreignant dès le début à ne parler que le français en sorte qu'elle en
par une mentalité de valet, un luxe raffiné et la vanité - un caractère
oublia la langue allemande. - Fichte savait que Marie-Antoinette était
déformé ne s'élèvera jamais jusqu'à l'idéalisme»3. On remarquera
détestée 3, bien que vivant dans un système où toules les choses étaient aux ,'II"

d'abord que Kant utilise l'expression: caractère intelligible, non pas mains des hommes y compris les bijoux, le collier de la reine, que le "

Fichte: «Schon der litteratische Gang eines Mannes enthüllt seinen


"

Cardinal de Rohan avait cru bon d'acquérir au nom de la reine. Même


Charakter»4. Schopenhauer retournera l'argument en ajoutant une Louis XVI fit chorus (il ne se souvenait plus d'avoir offert à son épouse peu
formule scolastique: Operari sequitlir esse (<<i' acte suit de l' esence») 5. avant une paire de girandolles estimées 800.000 livres, la moitié de la
L'acte, c'est-à-dire l'agir. Mais Schopenhauer n'y souscrit que si operari valeur du collier). Fichte n'a pas souligné ces faits parce qu'ils étaient déjà
est la traduction de cette formule difficile. Par operari on signifie le verbe bien connus et bien qu'impliquée la reine n'était nullement coupable. Il a
synthétiquement lié à Wesen comme essence dont il procède. Cette minus- attaqué la famille royale détenue au Temple après l'exécution de Louis
cule nuance de Schopenhauer voudrait donc dire que l'agir dépend du XVI. Et il traite la reine et les enfants d'irresponsables et d'inconscients.
Vouloir. Nous ne croyons pas que cette lecture soit digne ct' êlre reçue 6 • Ils ont l'indispensable et même beaucoup plus que l'indispensable, à
commencer par la royauté, car on les traite autrement qu'une famille
quelconque. Inusable, la royauté s'attache à leur ombre même. Bien vêtus

1. On pourrait, en effet, partir de Platon etdu mythe d'Er. 1. La mémoire est un mauvais point pour Fichte; elle procède et multiplie la dépendance
2. On pourrait attaquer lachoseen soi. Ici chap. 7. de l'esprit par rapport aux choses.
3. OCPP, p. 263. 2. Un seul fait tend à le prouver. Comparant les nattes des cheveux de ses enfants, Marie-
4. F. 1,679. Antoinette trouva bien foncés les cheveux de son fils et presque blonds ceux de sa fille aînée.
5. Schopenhauer, SW, Hübscher(éd.), Bd. IV. 3. A. Philonenko, La mort de Louis XVI, Paris, Bartillat, 2000.
6. A. Philonenko, Schopenhauercrifique de Kant, op. l'if., Il.
66 CHAPITRE IV

(ce n'est pas vrai: Marie Antoinette racommodait tant bien que mal son
linge), bien nourris (ce n'est pas vrai), inconscients et irresponsables, les
membres de la famille royale étaient plus heureux que des millions de
famille. Fichte pense que la prétendue misère de Marie-Antoinette est due
au « star-system» de la presse qui déforme systématiquement la vérité en
amplifiant la moindre plainte et ce «star-system» est efficace: dans ce
pays traversé par une crise spirituelle profonde, et où la moindre feuille de
chou est un caisson de grenades. Paradoxe pour paradoxe: la famille royale
CHAPITRE V
est dans la misère et Fichte devient un allié objectif de la censure: il
manipule et est manipulé 1. Finissons-en avec Marie-Antoinette - compte
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
tenu du fait que devant les personnes présentes les jurès sont moins fiers
qu'on ne le penserait à les entendre la veille - rien ne se passa comme
prévu: elle fut l'objet d'accusations ignobles dont naturellement l'inceste;
elle se tourna vers les jurés et dans un flux de colère elle déstabilisa le
§ 11. Valmy, c'est bien beau. À part E. Quinet 1 peu stratège, tout le
Tribunal révolutionnaire. Lors de son exécution, la même année que son
monde ou presque y voit une brillante manœuvre. Un peu trop spontanée.
mari, elle demanda àjouir comme son époux d'un cabriolet fermé par une
À Valmy il semble que les avant-gardes françaises aient débordé sur ses
toile, à la place de la charrette qu'on lui présentait. On lui répondit (savam-
ailes la «colonne prussienne» et les Autrichiens, et que les canons de
ment!) que la charrette au Moyen Âge était réservée aux animaux et aux
Brunscvick demeurèrent pointés vers le centre des troupes françaises, alors
chevaliers félons 2. La réponse est juste - On trouve dans les lettres
qu'on se battait plus loin à la baïonnette, «l'arme de la jeunesse
gothiques le récit du Chevalier à la charette. Croquée par David, les mains
française »2. Si les Autrichiens et les Prussiens avaient fait pivoter leurs
entravées, - était-ce utile? - Marie-Antoinette passe et repasse devant nos
troupes et surtout leur artillerie - opération délicate avec les armes d'alors
souvenirs, en attendant d'autres charrettes. Et il y en aura beaucoup ...
- ils auraient tiré dans le dos de leurs propres soldats. Au total, après
Jemmapes, une belle victoire pour les Français. Seulement - il Y a un
« seulement» - voilà: à la différence des soldats de plomb des soldats «en
chair et en os », «ça mange» -- pas de temps en temps, mais tous les jours
- sous Napoléon, trois-quarts de pain noir et un quart d'eau de vie par jour-
le reste à trouver chez l'habitant. Sans doute le pain noir n'est pas de la
baguette plus faite d'amidon que de blé, mais du vrai pain et l'eau de vie
cela tient au corps - certes les poulets ne sont pas aux hormones, mais
garantis fermiers, mais l'on di t qu'à la longue cette viande blanche délabre
l'estomac. Un soldat, c'est aussi un uniforme, mais pendant la retraite de
Russie, on verra des montagnes de guenilles. Il y a bien un risque: sans uni-
forme on est regardé comme un espion et en conséquence fusillé. Va pour
l'uniforme: les montagnes de guenille parcoureront des verstes. Cepen-
dant quelque chose est plus indispensable que tout: les chaussures, les
brodequins, les godillots. Et enfin -last but Ilot least - il y a la solde. Un

1. E. Quinet, La révolution, t.!, p. 41Osq., Paris, 1865.


1.F.!,1,319-321.
2. Ibid. Quelle inconscience!
2. Strictement exact. Jedoute que cette réponse ne fOt pas préparée.
68 CHAPITRE V L'ÉGLISE ET L'ÉTAT 69

soldat n'est pas un curé: il ades enfants, qu'il faut nourrir, habiller et dontil certains pays droit à la retraite avec un grade d un degré supérieur à celui
faut régler les sottises. II y en aura qui suivront ce régime quinze ans - de atteint dans l'active - par exemple un colonel à la retraite passera briga-
Valmy à Waterloo. J'oubliais: il y a les malades (les «pestiférés de Jaffa»), dier). Souvent aussi les «campagnes» sont «compensées », compensation
les blessés et les morts. On ne le croirait pas mais un mort, cela coûte d'être dans l'active« activé ».
(rapatriement du corps, pension, etc.). Dès cette époque l'armée est un
vide-poches extraordinaire. Parlons des pensions. Comment rendre la guerre humaine? D'une part opérer la synthèse de
cette diversité et d'autre part trouver les ressources visant à écarter le spectre
Si l'on tient compte du fait que le système de recrutement peut être très de la banqueroute? Nous partirons d'un détail: Napoléon Bonaparte lui-
différent (par exemple en Russie le frère cadet célibataire peut «prendre la même a frôlé la banqueroute. En gros les troupes ne trouvèrent plus rien à
place» du frère ainé, lui marié et chargé d'enfants -ce qui paraît noble et manger et ce n'était pas un caprice - il n'était plus question de « se nourrir
généreux, mais en cas de décès la pension versée sera seulement celle d'un sur l'habitant». Pas de quoi boire non plus: si ce n'est l'eau d'une rivière
célibataire, ce qui nuira à l'équilibre économique de la famille, nullement qui donnait de violentes diarrhées chez des organismes pour ainsi dire usés
consolée sur le plan moral), on se trouve devant un véritahle château de et fort fatigués. C'est la débâcle. Napoléon sût changer le cours des choses 1.
cartes. Le montant de chaque pension doit être évalué en fonction des D'abord il changea de général et confia à Masséna, dont il connaissait le
ayant-droits s'il s'agit d'un décès (rien pour les enfants ayant atteint l'âge mérite, le commandement de l'armée d'Italie (nov. 1799). Ensuite il
du recrutement ou de la conscription, mais tout pour le reste de la famille, la adressa une déclaration extra-ordinaire à ces soldats qui refusant de pour-
pension des enfants en bas-âge incapables de gérer eux-mêmes leur part, suivre les combats allaient déposer les armes: ainsi la 17 e légère avait
étant à verser au compte de l'épouse jusqu'à un niveau qui ne peut excéder abandonné ses positions. «Soldats! Vos besoins sont grands; toutes les
un certain plafond). II va de soi que dans les pays «dynamiques» où la mesures sont prises pour y pourvoir. La première qualité du soldat est la
monnaie se dévalue plus ou moins régulièrement des calculs de réajuste- constance à supporter la fatigue et la privation; la valeur n'est que la
ment sont nécessaires et souvent aboutissent à des résultats que l'État ne seconde ... Qu'eussiez-vous fait si ... vous vous fussiez trouvés au milieu
peut honorer; dans les« pays statiques », les moins nomhreux, oules moins du désert, sans pain ni eau, mangeant du cheval et des mulets 2? La victoire
pauvres, la dette est toujours lourde, mais supportahle i't condition que par nous donnera du pain [disaient les soldats] ». Nous n'ouvrirons pas le
le jeu de la dévaluation la pension (omme unité montaire) n'ait pas anticipé dossier extraordinaire de Napoléon: un livre paraît chaque jour à son sujet.
sur le réajustement prévu. On voit que la hohine est compliquée. Mais, si Mais qu'un grand général ose dire que la valeur est la seconde qualité du
l'on ose dire, la palme est remportée par les «invalides de guerre» qui soldat, alors que tout va mal et que comptent d'abord la résistance à la
d'une part ne peuvent pas plus «travailler» qu'un mort d qui d'autre part fatigue et aux privations, le place au-dessus des autres et à part 3 .
«mangent» - il semble que cela va de soi - en tout état de cause plus qu'un On versera de l'argent aux soldats d'Italie. Qui paye?: l'État!!! il a
«mort ». Les «déréglés» mentaux (à la suite d'un événelllent assez banal trouvé de l'argent - enfin presque de l'argent: des assignats couverts, en
sous l'Ancien Régime comme une explosion de canon causant un «choc principe, grâce à un certain montage financier, par certains biens du clergé.
psychique ») remportaient le pompon. Louis xrv l'avait compris en En attendant il est urgent d'attendre que l'argent du Ciel soit convertible en
établissant les Invalides où, à une certaine époque, on héhergeait les argent «bel et bien sonnant ». Très vite la «confiance », qui ne se décrète
«handicapés-mentaux-invalides psychiques» tant pour se garder de leur pas, s'effrite et vers le 15 décembre la crise monétaire repart, tandis que la
absence de conduite intérieure, que pour les effets de propagande politique guerre menace. Demain il n'y aura plus d'assignats pour «payer» les
extérieure où un certain respect les entourait.
Et puis pauvre pour pauvre, on retournait à la guerre et l'État s'usait. Je l. Un consul eût ce motà propos de Bonaparte:« Il sait tout, il peut tout, il veut tout».
n'ai fait ici qu'indiquer vaguement dans le système des pensions quelques 2. Animal de charge, le mulet offre une viande d'une incroyable dureté etd'une fermeté à
grands traits dans la structure de la pension. Le maître mot du système est: toute éprreuve. À certains moments c'est même, en raison de l'acide lactique, une nourriture
dangereuse.
compenser et récompenser. La structure: versement d'argent, soins médi- 3. Àquoi a donc pensé le gouvernement français en instaurant pour l' A.F.N.lacroix de la
caux gratuits, entretien général à la charge de l'État. 1'ai négligé plusieurs valeur militaire?
éléments différentiels: le système des grades (avec dans tous les cas dans
1

70 CHAPITRE V L'ÉGLISE ET L'ÉTAT 71

soldats qu'on ne peut licencier. Qui va payer? L'État ne peut plus. Alors redoutable à la longue. Il semble bien mais quelques recherches seraient
Napoléon convoque les douze grands banquiers de Paris: et l'argent, en encore nécessaires, que Cartouche ait connu une certaine notoriété chez les
bonne monnaie, afflue pour douze jours. Fichte attentif aux déboires de la petites gens et trouvé certaines complicités. Certes, comme tout le monde,
France comprend que le prix de la guerre est la ruine de l'État. Au fond Cartouche rançonne à la fin les travailleurs agricoles. Mais au moins c'est
r Ancien Régime n'a pas agi très différemment. Il n'a pas su réellement en franc et direct; voilà de l'argent - autant que l'État n'aura pas. Quant à
finir avec la guerre maritime franco-anglaise et la construction de bateaux comprendre le système de l'impôt étatique, c'est vouloir étudier toutes les
de guerre - le collier de la reine ne valait pas une frégate - était déjà un pattes des abeilles d'une ruche à mains nues. Il y a bien entendu les grands
fardeau insupportable pour un pays accablé, pour les ouvriers agricoles et impôts qui nous «disent» encore quelque chose: le vingtième, les impôts
les esclaves des manufactures. Dans ce contexte, la victoire de Valmy est locatifs, la taille, la gabelle, puis les impôts dérivés, les édits (l'édit sur les
une chose miraculeuse. Mais enfin tout se déroulait depuis 1780 comme suifs qui ne passionne personne, mais qui a l'immense mérite d'exister),
dans un mauvais rêve. Parfois il y avait des éclairs de semi-lucidité. enfin les redevances, subsistances d'une féodalité navrée. À cela s'ajoute
Visitant Cherbourg en 1786, Louis XVI acclamé de toutes parts soupira: la dîme, impôt écclésiastique, souvent complétée par des donations en
«Mais qu'ai-je fait à tous ces gens-là pour qu'ils m'embrassent? ». Rien- nature (canards pour les pâtés de Monsieur le Curé). Des impôts excep-
presque rien: dans cette grande cité normande vivifiée par une tradition de tionnels durent, des impôts permanents s'éliminent (difficultés dans le
construction navale, il avait signé, par l'entremise du ministre de la marine, recouvrement), enfin des impôts vont et viennent: l'usage ou le non-usage
des contrats de construction et d'armement naval qui avait animé le déve- des magasins à grains (J.-J. Rousseau s'y appliquera), l'usage des canaux et
loppement économique et permis à chacun de manger pendant des années le coût variable de ce service. Je ne veux pas poursuivre sur un sujet qui
de disettes l, où l'âge de la mortalité baissait, frappant durement les enfants, embarrasse à juste titre les historiens eux-mêmes. Le propre du système
tandis que chaque travailleur pouvait satisfaire sa faim et boire son vin. fiscal d'un grand pays est de ressembler à un tissu vital qui, pour ainsi dire
Quand les troubles de la guerre des farines remontèrenljusqu' à Cherbourg, cancéreux, s'étend et gonfle, alors que selon la nature des choses, il devrait
il n'y eut pas de grandes émeutes dans la Cité où l'on ne vit pas «les aller se simplifiant avec l'expérience. Situation désolante - et tant pis si je
louves »,« les ménagères» comme les appelle Taine. Mais ailleurs mauvais commets des erreurs! - que vient aggraver tout un système servant de
rêve, mauvais film. Guerre - argent - recherche de l'argent - entre'acte- contre-poids, je veux dire la foule des exemptions relayée par la fraude.
guerre - argent - recherche de l'argent. Eadem, sed aliter. C'est avec ce mulet à deux pattes qu'on veut gérer la guerre ... J'oubliais: il
y a des fraudeurs de bonne foi: dans ce pays singulier qu'est la France
Élargissons un peu notre vue pour analyser la recherche de l'argent. On «mère des arts et des lettres», il y a un nombre impressionnant d'anal-
se doute qu'il n'y a pas que le problème ici très simplifié des pensions, ni phabètes qui ne s'y retrouvent pas. Mais, dira-t-on, il y a bien le voisin qui
même de l'alimentation du soldat qui, parfois, en temps de paix, retourne peut aider. Certes! Toutefois on n'aime pas qu'autrui mette son nez dans
travailler aux champs. Le problème du financement des dépenses publi- vos affaires. Je ne sais l'origine de ce sentiment chez les« Gaulois ». Mais il
ques et de la répartition des charges, en un mot le problème de l'impôt est est vivace. En gros le peuple doit aimer cacher et l'État se satisfaire de cet
un casse-tête chinois sur lequel de l'aveu de tous, les meilleurs (Turgot, état de choses, qui lui permet d'augmenter la pression fiscale sans craindre
Necker) naviguent sans boussole. Le vol d'un Cartouche est pour ainsi dire de tout faire sauter. Le principe du «système»l est l'idéal de l'immobi-
la photographie en négatif de l'impôt régulier. Il dit voler non pas l'argent lisme: tant que ça va, ça va. Descartes dans le Discours de la méthode
de l'État, mais «reprendre» l'argent du peuple - voilà les grands mots recommande de ne pas toucher aux grands corps de l'État, qui «abattus»
lâchés et si Cartouche (le peuple contre l'État) est craint des bourgeois, cela sont fort difficiles à « relever». On cherchera à contenir le budget dans ses
n'est pas en raison des sommes sur lesquelles il met la main - de petites limites - sans «dépassement », mais ce que le politique tisse à présent, ce
ponctions çàet là- c'est bien plutôt parce qu'il entretient un climat d'esprit ne sont plus des hommes, mais des billets de banque. Quant à rénover le

1. H. Taine, La révolution française, 10 vol.. Paris, Hachette, 1896, t. I.; E. Faure, La 1. Le mot« système» est mal employé, si 1'on consent à le prendre dans son sens grec. Il
disXrâce de Turgot, 2 vol., Paris, Gallimard, 1961. vaudrait mieux parler d'agrégat.

J
1.' CHAPITRE V L'ÉGLISE ET L'ÉTAT 73

système de la fiscalité, il n'y faut pas penser. Bien sûr on abolira, progressi- peuples fédérés refusant de payer l'impôt, la taxe, ou le tribut (je simplifie).
vement, l'impôt sur les fenêtres, mais établir un plan de réformes global et Précisons que l'histoire de la nouvelle Carthage, explicable par l'angoisse
rationnel en même temps qu'organique est un doux rêve. D'ailleurs par où romaine devant une grande puissance qu'elle avait déjà dû détruire dans
commencer? Laissons agir ['habitude. Dostoievsky dans les Souvenirs de les guerres puniques, brillant par ses nouvelles richesses et sa splendeur
la maison des morts dit: «Ce qu'il y a de plus extraordinaire en l'homme, retrouvée - retrace un sentiment de liberté. Et c'est là où toute la vision
c'est son aptitude à s' habituer à tout». fichtéennne se délite: dans les peuples liés à Rome : il n'est pas question de
En attendant Fichte se heurtait à un obstacle massif. Il était obligé de fédération, mais de soumission. La Gaule, province pro-consulaire,
reconnaître la spécificité des nations. Regardons la France «révolution- plongea dans la guerre lorsque César parvint à prolonger son mandat de
naire» - elle mettra plus d'un siècle et un imbécile (un prétendant) pour pro-consul l .
digérer sa révolution - elle forme une totalité autonome qui n'a de leçons à Plus simple peut-être, l'Antiquité ne fournit, à bien y regarder, aucun
recevoir de personne. Et un siècle pour digérer une grande révolution, qui schéma à Fichte pour élucider la question de la fédération. On en reste au
remanie en profondeur les réactions personnelles et sociales, c'est une point de départ: respecter les totalités éthiques dans leur spécificité. En
opération d'une rapidité exeptionnelle. Voilà donc une totalité juridique, outre en 1793, Fichte qui maîtrise mal le système grec, ne se rend pas
économique, sociale et militaire 1 qui possède son ipséité. Peut-on imposer compte, semble-t-il, des difficultés linguistiques, des différences cultu-
le système français à d'autres nations? Ce fut le pari de la colonisation relles provoquées par la différence des langues. Toute la richesse lexicale
stupidement perdu. Dès lors le schéma fichtéen s'imposerait aussi: le cycle est, pour ainsi dire, mise entre parenthèses et c' en est à se demander s'il
de J'argent et de la guerre. Il a fallu l'équilibre de la Terreur pour mettre fin possède le sens de l'histoire - se bornant à des théorèmes éculés comme:
à ce mauvais film. Tout le monde le sait et le fédéralisme, sans doute «Le plus dur des despotismes cultive », dont Hegel tirera la romance du
souhaité par Fichte, a vu le jour sous la lumière de flambeaux - les armes « maître et du serviteur» 2. C'est à grand peine qu'en si bon train Fichte
nucléaires -, auxquels il n'ajamais pensé. Il demeure que le fédéralisme se retient de donner un exposé systématique des doctrines des jus-
n'est pas une fin en soi, mais seulement une étape. naturalistes. C'est l'échec. Durable.

§ 12. Dans la conclusion de la «Contribution» Fichte s'est appliqué § 13. Fichte était donc pris dans un étau: d'une part les totalités spéci-
surtout à des réflexions concernant des États fédérateurs, possédant chacun fiques excluaient tout fédéralisme et d'autre part la réalisation d'une entité
leur grand homme: Alexandre et César. Il ne dit absolument rien de politique mondiale, rasant toutes les particularités, donnant à tous \' argent
nouveau par rapport aux manuels de droit romain de son époque. Par de tous et réciproquement. Les totalités spécifiques saisies dans leur
exemple, il explique que la plèbe tenait son origine des soldats qui, contradiction (the bad movie) devaient être dépassées, égalisées dans un
incapables d'entretenir un cheval toute l'année (condition de l'accession à cosmopolitisme, dont, en un sens, l'Église fournissait non la réalisation
l'ordre équestre), devaient marcher à pied. Cet exemple éclaire la structure factice, mais le schéma idéal. Évêque de Rome, le Pape était le Souverain
de l'impôt: incontestablement plus riche que le pléhéien, le chevalier Pontife, souverain de iure des Espagnols, des Français, des Aztéques (s'il
devait acquitter une somme plus élevée. Ainsi le système de l'impôt à en restait) des Esquimaux, des Polonais et des Japonais. L'Église avec ses
Rome était-il censitaire 2 • Fichte n'a pas été beaucoup plus loin et on ne structures raffinées et polies par les siècles avait aussi sa langue: le latin.
trouve rien d'approfondi au sujet des tributs imposés par les Romains aux Les grands féodaux japonais avaient dû, à la suite de leur conversion par les
peuples fédérés, ce qui est un des nerfs des rébellions contre Rome - les Jésuites, au XIve siècle, unifier leur langue certes, mais aussi apprendre le
latin pour bien des usages, y compris le commerce 3 • Ce résultat cosmopo-
litique montrait que la diversité des langues, obstacle naturel, n'était pas
1. Les Français reprendront les armes en 1827 à la bataille de Trocadéro. D'où le nom de
la place.
2. Il Y a au cimetière du Père Lachaise, dans le secteur anglais, une énorme tombe 1. G. G1otz, Histoire ancienne, me Partie, II, 2; Cémrpar J. Carcopino, p. 50 1 sq.
pyramidale dont la dalle palière est ornée par l'inscription: propriétaire. Le défunt n'a sans 2. La même question pourrait se poser au sujet d'Alain Renaut dans sa thèse sur la
doute pas soupçonné qu'on l'accuserait d'avoir confondu l'être et l'avoir. Il voulait dire que philosophie du droit de Fichte.
propriétaire il était soumis au cens et était électeur. Une dignité. 3. H. Sansom, Histoire du Japon, Paris, Fayard, 1988,

J
74 CHAPITRE V L'ÉGLISE ET L'ÉTAT 75

une barrière culturelle infranchissable. Mais surtout en cette période éco- des changements de gouvernement, dont on ne pouvait espérer ni la
nomiquement désastreuse pour l'Europe et en particulier pour la France, simultanéité, ni la cohérence réciproque mais seulement (et encore!)
l'Église possédait d'immenses richesses, dont l'utilisation raisonnable per- l'adhésion à un même régime.
mettrait de construire un pont entre les totalités spécifiques et la réalisation Pourtant la pratique des assignats (bons à valoir sur la vente des biens
progressive du cosmopolitisme. Depuis l'Antiquité, le fédéralisme était écclésiatiques) paraissait une idée ingénieuse et politique: L'assignat -
allé d'échecs en échecs et la constitution du Saint Empire germanique sous monnaie gagée sur une vente, c'était une sous-monnaie - fonctionna
le règne de Charlemagne s'était déchirée comme un tissu vulgaire dès la correctement à ses débuts. La «confiance» était là. Mais très vite elle se
disparition du grand Monarque. II fallait donc jeter par-dessus bord l'idée dissipa. De mauvais indices se présentaient. D'une part les ventes réelles de
du fédéralisme et ne conserver que l'idée du cosmopolitisme à la fois biens appartenant au clergé mirent longtemps, trop longtemps à s'effec-
général et concret, et faisant évidemment peu à peu abstraction de la tuer, trop longtemps aussi à donner lieu à une «concrétisation» réelle en
tonalité spécifique de certains secteurs. «Toucher» aux biens de l'Église, « véritable argent». Et il faut payer l'armée!. D'autre part furent vendus
Talleyrand, ministre des relations extérieures, y était hostile. Fouché, (argent contre assignats) des biens «écclésiastiques» qui n'existaient pas
ministre de l'intérieur, y était favorable. On voit d'ici les beaux échanges ou «en puissance ». Aucune politique financière sensée et concrète n'était
de vues prévisibles à l'intérieur d'une totalité spécifique - qu'en serait-il concevable dans ces conditions. L'assignat dégringola; la sous-monnaie,
lorsque plusieurs totalités spécifiques seraient appelées à «échanger» ou, si l'on préfère, la monnaie à valeur effective différée - sombra dans le
leurs points de vue - par exemple le reverse ment d'argent pour permettre à vide. On avançait des argumnts fallacieux pour défendre l'assignat; c'était
l'Église de subsister? Ces oppositions en soi déplorables se multipliaient et comme si, par exemple, on vendait la Bavière avant de l' avoir conquise.
leur température s'élevait dès que l'on touchait à l'Église, désormais Fichte, avant de proposer sa théorie de la monnaie dans l'État
considérée comme un propriétaire particulier soumis à son tour à l'impôt, commercial fermé, ne fut pas radicalement hostile à la théorie des
par exemple locatif, sur les portes et fenêtres. Est-ce que le sol occupé par assignats. Elle lui permettait, paradoxalement, de rejoindre Luther. Ce
l'Église encore était un espace public, exempté d'impôts, ou un espace
privé soumis à l'impôt? Encore un exemple: les messes consacrées aux
défunts étaient une source de revenus appréciables (on ne voyageait pas en
1 dernier aussi, dans la Querelle des indulgences, avait exigé que la preuve
visible des contrats signés entre les «bernés» fut administrée. Or, naturel-
lement, c'était là chose impossible. Les Jésuites ne pouvaient plus faire
classe publique, mais en première classe, seconde classe, etc.) pour le marche arrière, fuir en avant. Ils avaient été trop loin soumettant la
versement du salaire très modeste des ministres du culte. Ce salaire propriété invisible à l'impôt ecclésiastique, comme il était stipulé dans le
devait-il être imposé? Ou devait-on taxerI'ensemble, laissant aux autorités contrat. L'assignat lui aussi fut soumis à cette exigence: on voulait voir
ecclésiastiques le soin d'en distribuer le rôle, en fonction du nombre de l'argent sorti de la vente des biens ecclésiastiques. Mais cela ne pouvait se
paroissiens? En si bon chemin on pourrait taxer, fruit par fruit, les cerises faire par un coup de baguette magique. II faudrait de longues, très longues
du cerisier de Monsieur le Curé. «Tout ce qui est excessif, disait négociations. De son côté l'Église - sous la menace de l'assignat -laissait
Talleyrand, est de trop» et en un sens il avait raison: dès qu'on instituait un tomber en ruine de nombreux locaux ou sur-évaluait certains biens. C'est
impôt sur l'Église, on ne savait plus s'arrêter et ainsi le ministre des ainsi que la solde des soldats devenait, jour après jour, un attrape-nigauds et
relations extérieures condamnait-il dans la praxis le cosmpopolitisme au l'État un vulgaire voleur. La première tâche de Napoléon fut de restaurer la
profit d'une partie d'« une» totalité spécifique. Le ministre de l'intérieur dignité de l'État et de la Nation. À dire la vérité, le Directoire avait traîné
soutenait en théorie le cosmopolitisme. II crut voir d'ailleurs dans le dans les grandes eaux fétides la vérité, source du patriotisme.
Concordat un pas allant en ce sens!. Quoi qu'il en fût (et la guerre de
Vendée fut un miroir et une vitrine remarquables), on pouvai t bien craindre
qu'avec le temps, nécessaire à des négociations très longues et très dures,
les oppositions se durciraient et continueraient à subsister, même au-delà

1. S. Zweig, Fouché.

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J
'---'

CHAPITRE VI

LA CHOSE EN SOI

§ 14. Je ne me souviens pas exactement de mes premiers contacts avec


la chose en soi; je n'ai pas éprouvé de frissons particuliers. La Querelle
des Indulgences avait dénoncé la vente par l'Église romaine et les Jésuites
de biens inexistants et de durées de misère (au Purgatoire) abrégées. Le
peuple allemand avec son «robuste bon sens» avait suivi Luther. Il devait
comprendre qu'en temps de révolution générale, de semblables pratiques
(vendre ce qui n'existe pas) étaient toujours existantes et toujours condam-
nables. En fait l'assignat, discréditant la totalité spécifique, devait se
limiter à la réalité. Dans ces conditions la Révolution française appelait un
jugement du public justifié. Ce jugement justifié supposait qu'on fit
entendre aux Français qu'ils devaient appliquer la théorie politique de
Luther, comme principe de régénération de l'assignat, considéré dès lors
comme monnaie, qui casserait le mauvais rêve menant du besoin d'argent à
la guerre. Fichte n'a pu exposer en quelques pages les principes de la
politique de Luther; mais il est allé au principe: c'est la dénonciation de
l'invisible. Un père de famille a acheté aux Jésuites au nom du Pape un
terrain au Paradis; il areçu un certificat de la vente; mais s'il a conservé son
certificat, il n'a jamais pu voir «son» terrain. Le fils demande à voir le
terrain - l'Église tergiverse, bloque la négociation, propose un arrange-
ment tout à son avantage - têtu ou imbécile, le fils du père de famille
s'obstine: il veut «voir» son terrain, et ainsi de suite va en justice
demander à l'État une décision qui, peut-être, fera jurisprudence. La situa-
tion devient alors insupportable, car l'État n'a pas véritablement intérêt à
entrer en conflit avec l'Église allemande et à méconnaître toute la théorie

J
...
78 CHAPITRE VI LA CHOSE EN SOl 79

objective du contrat 1. D'un autre côté - risquer la jurisprudence, avec de comment faire tenir debout un œuf. Colomb lui casa le cul et sur ce support
«bons allemands », des gourdes, des imbéciles, rien n'est plus dangereux. l' œuf se tint tout droit - narguant les «sorciers» et les «faiseurs de thèses ».
L'État souhaite condamner l'Église évitant ainsi une révolution au profit Un sorcier, sans paroles magiques (Reinholldus), tenta le premier de
d'une Réforme qui sera tolérée par la noblesse allemande. Sans doute chauffer l'œuf dans sa main - on s'est échauffé de manière folle avec la
Luther sera-t-il excommunié mais il en a tant fait qu'il subira ce châtiment chose en soi - mais n'obtint aucun résultat - un autre (Jacobus) gonfla ses
qui lui épargne au moins de cultiver des navets dans les demeures du Père poumons et souffla sur l'œuf afin de le faire disparaître (et le problème
éternel. Le résultat principal n'est pas à notre avis à rechercher dans la avec), mais il ne parvint à rien. - Hegelus consacra l'œuf au Dieu Rhà
cartographie de l'Église luthérienne, mais bien plutot dans ses principes. (raison et sagesse), mais l'œuf demeura indifférent. Tous semblaient
Le plus important de tous est le dualisme de l'Église et de l'État - dualisme partager la même conviction: la chose en soi, immobile comme l'œuf,
qui est une antithétique parce que devenu objet de droit. ressemblait à une pomme de terre, enfouie dans le sol et qui était, simple
La France était un pays trop catholique pour, devant certains abus, se tubercule à la racine d'une jolie plante, avec ses fleurs blanches dentelées,
dresser contre l'Église catholique, apostolique et romaine, mais l'on ne d'où jaillissaient nos affections, puis nos représentations je veux dire les
saurait effacer d'un coup d'éponge la longue querelle de la France et de la phénomènes qui sont liés aux concepts par la catégorie de causalité. Si
papauté, qui pour beaucoup culmina dans le sacre de Napoléon prenant la j'étais méchant, «carrément méchant », je vous conduirais au fou rire.
couronne des mains du Vicarius Filii Dei pour la poser lui-même sur sa tête. Mais le fait est que la chose en soi a été pensée comme un tubercule.
Le divorce de l'Église et de l'État était prononcé; il restait à l'aménager, à D'abord un tubercule est une chose dans la terre: elle est invisible -et on ne
définir les règles de la garde des enfants (les peuples), de leur éducation et peut pas dire si elle est légère, lourde ou pesante. Ensuite elle possède un
enfin d'établir un concordat là où certains soutenaient à grands cris leur principe actif - de la sève, mais à moins de l'arracher, d'en couper une
autonomie (Strasbourg). Mais avec le temps, ces échardes perdent de leur lamelle et de l'examiner au microscope, nous ne comprendrons pas la
acuité. Je connais un ancien doyen de la faculté de théologie protestante nature dynamique du processus, etc. Le langage n'est pas tendre avec la
de Strasbourg, un homme comme vous et moi, qui m'a dit que tout reposait pomme de terre J. On a même dit que, parvenant à maturation sans le
sur le concept de la chose en soi. J'ai quand même regardé la traduction de concours du soleil, cette «chose» - terme qui en français a une valeur
Born: «res in se ». Lisant la Critique de la raison pure j'ai été très impres- péjorative et méprisante - était diabolique. La pomme de terre a des vertus
sionné par la lecture kantienne méprisante de Brucker et j'ai conclu de là étonnantes et E. Kahane montrant que seul Parmentier (et Louis XVI) en
que si les grands concepts kantiens se rattachaient, selon Kant, à la question sut faire la promotion 2 - d'où le titre où figure le mot dignité - a bien œuvré
centrale de la liberté, la chose en soi, sans être identifiable avec la liberté, pour la science. Retirons de cette première considération que les choses ne
était néanmoins une notion essentiellement politique. J'ai rédigé pendant sont pas forcément des êtres indignes et que certains ont pu voir dans
l'été 1955 une longue étude sur la déduction transcendantale où je présen- 1'Histoire, dont Hegel a vanté la grandeur, un ramassis de choses indignes.
tais une remarque allant dans ce sens. Lorsque j'ai eu composé Qu'est-ce Suivant l'ordre des textes, nous devons aborder la Doctrine de la
que s'orienter dans la pensée? Fichte cogna à ma porte et me conforta dans science 1794/1795. J'ai montré jadis 3 comment,jusqu'à la Déduction de la
le sens de ma recherche. À ce jour mes convictions se sont encore fortifiées représentation comme Histoire pragmatique du genre humain, Fichte
et je juge les beaux travaux d'E. Lask 2 et de N. Wallner 3 insufisamment délaissant les principes initiaux (fondés sur les lois de la logique générale,
rigoureux. Xavier Léon dans Fichte et son temps, pas plus que dans sa donc dialectiques) développait la synthèse de la déterminabilité, jusqu'au
thèse, La philosophie de Fichte n'a su dominer le problème et M. Gueroult moment où tous les termes se lient dans un nexus en mouvement soutenu
encore moins que tous. Mais au fond, comme dirait Schopenhauer, le par l'imagination à propos de laquelle Fichte, le moyen lecteur d'Aristote,
problème est celui de l' œuf de Christophe Colomb. Personne ne savait s'entousiasmait 4 • Mais puisque l'imagination dans son «Schweben »,

1. J'ai si longuement étudié la théorie du contrat dans Théorie et praxis qu'il n'est pas l. E. Kahane, Parmentier ou de la dignitéde la pomme de terre, Paris, Blanchard, 1978.
utile de la reprendre ici, mais seulement de l'évoquer. 2. A. Philonenko.l.a mort de l.ouisXVI, op. cit.
2. Lask, Fichte's ldealismus und die Geschichte, dans GesammelteSchrijten, Bd. 1. 3. Cf cependant la 3 e éd.
3. N. Wallner, FichtealspolitikerDenker. 4. A. Philonenko, Leçons aristoteliciennes, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

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LA CHOSE EN SOI 81
80 CHAPITRE VI

l'élève qui répond à la sollicitation du maître-charpentier. Palier par palier


rattrapant l'ombre au moment où elle va sombrer dans le néant et la conscience commune gravit les marches qui conduisent au sommet de
inversement, dans un rythme inlassable dont seul notre cœur peut nous l' Ideal-realismus dont le maître est descendu pour se tenir sur le palier tout
procurer une image puissante, soude le temps dans son objectivité et sa juste supérieur à celui où se tient la conscience commune: sensation,
subjectivité, chacune se rendant (réciproquement) possible, nous sommes intuition, imagination-entendement, jugement, raison 1. Le maître est ainsi
sur le sol de la réalité. Cependant cette réalité ne serait rien pour nous si sans cesse auprès de l'élève. C'est du tutoring avant la lettre. Tout dans
nous ne pouvions nous immerger en elle. Nous venons de voir que le temps, la monadologie transcendantale - évidemment animée par l'intuition
comme réalité - car il s'agit de cela: plonger dans la réalité était objectif- intellectuelle - est paideia: communiquer c'est apprendre quelque chose
était objectivité dis-je, c'est-à-dire destiné à devenir pour l'imagination et d'autrui. Quand Fichte dira après Iéna: «Nous avons tout perdu, mais il
alors nous obtenons un Real-Idealismus, tandis qu'inversant nécessai- nous reste l'éducation », il dira: « nous n'avons rien perdu puisqu'il nous
rement tous ces rapports puisqu'ils se conditionnent réciproquement, nous reste l'éducation ». On nous a même rendu service en faisant place nette, en
obtenons un ldeal-Realismus. Nous avons donc deux séries dont pour la éradiquant les préjugés. Enfin il y a des contre-sens éclairants. L'élève
commodité (je m'en expliquerai) l'une est dévolue à la conscience gravit les paliers et parvient à celui où se tient le maître. Il ne devient pas le
commune et l'autre au philosophe qui décrit le mouvement de la W-L, dont maître du maître comme le veulent les romantiques Hegel et Kojève. Il
il est le scribe, comme tentera de le faire Hegel dans sa Phénoménologie 1. devient à son tourun maître, l'égal du maître et dans une horrible traduction
C'est ici qu'intervient la théorie de l'Anstoss. de la Commedia Dante fait dire à Virgile: «Tu es devenu roi de tes pensées.
Dans la série du Real-Idealismus, un choc s'exerce sur la conscience. Va! ». Un académicien qui voudrait suivre Hegel et devenir par l'épée, le
Ce n'est pas nécessairement la chute d'une brique sur la conscience. C'est maître du maître ferait aussi bien de jeter son épée loin de lui. Puisqu'on ne
plutôt la réponse de l'enfant, son premier cri à la douleur de la mère qui signale aucun fait de ce genre à l'Académie des sciences morales et poli-
s'exprime dans sa délivrance. Le choc est dans la souffrance le mystère de tiques française" ,j'en conclurai donc qu'elle ne doit pas être hégélienne.
l'Anruf Comment dans ce nexus l'union des âmes, indissoluble, plus dure
que le diamant, peut-elle surgir? C'est le secret de la création: une chose Mais me direz-vous l' œuf? Ah ! je croyais mes explications suffisantes.
qui était invisible, non mesurable et même abritée des rayons du soleil vient Il semble que non. La vérité est cependant évidente. Comme l'intuition
au jour, resserrant les liens de la monadologie qui dans sa totalité comme intellectuelle l' œuf est une vérité simple, et de manière absolue et radicale
infinité ouverte sera d'une part liberté, comme on l'a vu dans un chapitre nous ne respectons pas ce que Feuerbach appelle« les vérités simples ». On
précédent, c'est à dire que lachose en soi est bien un concept politique, et qui peut vivre sans philosophie - pas tellement bien certes; mais on peut. La
d'autre part répond à la question centrale de Qu'est-ce que s'orienter dans «chose» en soi, das Ding an sich, est la liberté morale et politique. La
la pensée?: «Mais penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup si liberté est simple -levez la main - et vivante, baissez!, ne se réalisant que
nous ne pensions pas en commun avec d'autres qui nous font part de leurs dans un projet cosmopolitique dont l'idéal est la monadologie transcen-
pensées et auxquels nous communiquons les nôtres? ». La métaphysique dantale comme devoir être et rire 3. N'oublions jamais le rire; c'est le
se démontre comme politique et la politique comme métaphysique. principe de la transcendance. Quant à ceux qui, négligeant la dimension
L'unité transcendantale de la monadologie est à rechercher dans politique de la chose en soi, croient tout résoudre en affirmant que dans
plusieurs directions. D'abord comme elles ne communiquent pas entre deux fragments Kant assimile la chose en soi et le phénomène, nous
elles, les pommes de terre, ces humbles légumes, dont nous estimons la oserons en rire au nom de l' œuf. À propos de l' œuf, encore un détail: était-
totalité fermée, mais constituent un «tas» qui n'a aucune unité interne
infinie où les monades se lient dans un ordre spirituel parce que fondé dans
une logique des communications et des significations. Ensuite cet ordre est
1. Dans la W-L 1794/1795, Fichte couple imagination et entendement pour obtenir une
toujours constitué comme paideia. Soit le métier de charpentier. À la
synhèsequintuple.
conscience commune est attribuée la série du Real-Idealismus: elle est 2. A. Philonenko, Tueurs,jïgures du meurtre, Paris, Bartillat, 1999.
3. Nietzsche dit que le grand pêché du christianisme fut d'interdire le rire. De là ces deux
pages de bonne humeur ...
1. Je renvoie à la Liberté humaine, etc., chap. xv.

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82 CHAPITRE VI LA CHOSE EN SO! 83

il cru ou cuit?: «Je ne l'ai pas dit, car je voulais laisser quelque chose à voir avec la réflexibilité sur laquelle se fondait Mr. Lamblin - les objets
penser à mes lecteurs» (Fichte). sont déterminés ou définis par l'intelligence (d'où l'idéalisme transcen-
dantal stricto sensu) et qu'un cercle légitime se manifeste: on peut aller de
§ 15. La seconde Introduction à la Doctrine de la science est surtout un l'objet au sujet ou du sujet à l'objet. Il va de soi que ce cercle légitime ne
texte polémique qui suppose une certaine familiarité avec le système doit pas être confondu avec celui de l'idéalisme transcendantal et du
kantien, l'idéalisme de Fichte, et les divers systèmes qui ont vu le jour dans dogmatisme. Il faut plutôt ajouter que le moment essentiellement propre au
cette perspective. On peut se faire une idée du mouvement de pensée de criticisme est relativement étroit. Il se limite aux «lois de l'intelligence» l
Fichte en considérant le début du texte. Il est constitué par une méditation ou pour parler le langage kantien - obscurci par l'Esthétique transcen-
sur les deux séries définies plus haut. Mais Fichte ne retient pas tout. Il dantale - les catégories 2 , reprenant ainsi la problématique d'Aristote.
introduit son analyse en décrivant le caractèrefonnel des deux séries, dont Toutefois ne voulant pas gâcher ses atouts, Fichte demande que dans la
l'une est celle de la conscience commune et l'autre celle de la conscience série du sujet, qui est génétique 3, l'on considère comme libre le mouve-
philosophique. Il ne caractérise pas le rapport de ces deux séries _ ment du sujet vers l'objet et libre l'acte de réflexion qui le pènètre. Làest le
dissociées dans la conscience par une« abstraction» 1_ en suivant le nexus principe irréductible de toute philosophie, il y a un choix: dogmatisme ou
complet des déterminations: rien sur le rapport au temps, rien sur idéalisme - question de style. Du point de vue érudit on soulignera l'idée
l'Anstoss, rien sur la monadologie transcendantale. Pour comprendre le génétique qui sera le moment original de la seconde partie de la Destination
système fichtéen, il faudrait parvenir à l'idée de paideia: rien ne s'y de l'homme et de l'auto-construction de l'intuition intellectuelle dans la
oppose. Il ne retient comme point de départ que les deux séries dont l'une W-L de 1801. C'est que l'idée génétique ne joue pas un rôle décisifdans le
(la conscience commune) se plonge dans l'objet, tandis que l'autre est texte de 1797. Faut-il s'étonner dès lors si Fichte parle, enfin, de l'intuition
réflexion sur la première dont elle fixe l'essence. Tel est le point de départ intellectuelle dans la ye section de son travail? (Il avait parlé dans la ye
de la re-conquête de l'Idée transcendantale, telle est sa tête de pont. C'est section de la première Introduction de la notion de «caractère» et les deux
mince -le résultat sera d'autant plus riche. En attendant il souligne un fait: notions se soudent). Qu'il choisisse le même numéro de section n'est
on confond souvent les moments des deux séries et même les deux séries. évidemment pas le fruit du hasard; mais la quintuplicité ne va pas pour
On aurait sans doute aimé que Fichte parte du début de la W-L, 1794/1795, autant apparaître - ce serait une erreur tactique; il faut une certaine
mais c'est exactement ce qu'il fait en commençant par l'histoire pragma- préparation. De même il met de côté la distinction entre le système de la
tique de l'esprit humain qui scinde en deux parties le développement: d'un raison et le système du monde Uuridique, éthique et historique/Naturrecht,
côté la dialectique transcendantale, de l'autre côté la doctrine de la vérité. Sittenlehre, Geschichte). Il choisit une autre stratégie: il va élargir sa tête
Ensuite, mais seulement ensuite, interviendra dans l'analyse l'intuition de pont en creusant l'idéalisme transcendantal.
intellectuelle. Donc, loin de partir de l'intuition intellectuelle en 1797,
Fichte va d'abord élargir sa tête de pont. Suivant la distinction des deux Il choisit comme voie d'entrée dans l'intuition intellectuelle sa théorie
séries il distingue deux systèmes philosophiques: l' déalisme transcen- de la définition qui connaît trois étages. I)La définition nominale.
dantal et le dogmatisme 2 • L'idéalisme se repose sur l'affirmation que la 2)La définition selon l'évidence métaphysique. 3)La définition selon
représentation de l'objet est pour le Moi (sujet) et il fixe'cette représen- l'évidence transcendantale.
tation selon les lois de la réflexion, ou lois de l'intelligence, qui ne prove-
nant pas de l'expérience - en effet je puis les penser à ma guise, tandis que
les objets se donnent selon leur caprice - sont a priori et non a posteriori.
1. Ibid., p. 444. Au système de la raison se relie comme englobant le système du monde et
L'idéalisme transcendantal est le système de l'a priori. On précisera sans le propos du philosophe ne concerne que latéralement la théorie du monde concret. distinct de
grand développement que soumis aux lois de la réflexion - qui n'a rien à la Weltanschauung qui l'encadre. A. Renault n'a pas véritablement fait usage de cette
structure.
2. E. Lask n'avait donc pas tort de faire suivre son travail sur l'idéalisme de Fichte et
1. L'abstraction n'est pas un vocable très heureux. l 'histoire par une « Kategorienlehre », Gesammelte Schrijiell, Bd. II.
2. SW. Bd. J, p.441. 3. SW, Bd. J, p. 446.

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'11 ''fl/ll'ITRE VI LA CHOSE EN SOI 85

1) l " 1 h'lllIitilln nominale: «Je nomme (ich nenne) intuition intellec- loin ». C'est, pour ainsi dire une roue de feu, où l'objet dans la représen-
1//t'lIt' 1,'11(' illtuitioll ue soi-même, supposée chez le philosophe dans tation s'élève aux lois de l'intelligence qui le préfonnent. Intuition
l'I'Ill'rtuation de l'acte par lequel le Moi est engendré pour lui, Elle est intellectuelle - intuition sensible: à la fin du Précis de ce qui appartient en
l' IlIlmédiale conscience que j'effectue un acte et tel acte» 1, Il ajoute elle est propre à la Doctrine de la science, Fichte déduisait les trois dimensions du
Ct: par quoi je connais quelque chose, parce que je le fais, Aucune discus- temps à partir du roulement incessant de deux termes, le passé et le présent,
sion n'est à ce niveau possible. On observera néanmoins que la définition où se déployait l'a-venir. Le passage synthétique transcendantal n'est que
nominale s'explicite dans un rapport qui se lit dans l'extériorité 2 • la généralisation de la structure intentionnelle de l'intuition sensible et de
2) La définition s'approfondit selon \' évidence métaphysique: l'intuition intellectuelle. Dans la Ve section de la Seconde introduction à la
« ." cette intuition intellecuelle intervient en tous les moments de sa Doctrine de la science, l'analyse de la «représentation devant -être» stabi-
conscience. Je ne peux faire un pas, lever la main ou le pied sans [posséder] lise la Doctrine 1 et du même coup conduit au plus profond de la théorie
en ces actes l'intuition intellectuelle de ma conscience de soi. C'est par fichtéenne. Nous partirons de l'intuition intellectuelle, principe de vie et
cette seule intuition que je sais que je le fais ... Celui qui s'attribue un acte moyennant l'a-venir principe de la réalisation du Moi, c'est-à-dire la Loi
fait toujours appel à cette intuition. En elle est la source de la vieet sans elle, morale, qui m'oblige à poser l'être comme «devant-être» et à refuser
il n'est que mort». Cette définition repose sur l'évidence métaphysique. de voir en mon Moi «un morceau de lave dans la lune ». Dès lors la
«Métaphysique» doit être pris ici en un sens kantien. On sait que dans son philosophie se scinde en trois moments:
exposé de l'Esthétique transcendantale, Kant oppose l'exposition a priori, 1) Réalisme dogmatique. Il soutient que pour vérifier si la représen-
dite métaphysique, et l'exposition transcendantale comme principe de la tation qui dérive du Moi, comme nexus ordonné, correspond à la chose
possibilité de la production d'autres concepts synthétiques. Il semble que qu'elle veut découvrir au-delà et derrière la représentation, il faut saisir la
Fichte amplifie l'exposition métaphysique, tandis qu'il en fait d'une part la chose même. C'est, exercice inédit, vouloir que la conscience saute par-
conscience de la liberté: lever la main! - nous y revoilà - et d'autre part le dessus elle-même. Mais, hélas, la philosophie ne s'apparente ni de près, ni
principe de la vie, dont on sait qu'il est le terme majeur de la synthèse de loin au saut à la perche qui en est fondamentalement distinct et peut
quintuple de l'intuition intellectuelle. Puisque Fichte a écarté 3 dans sa seulement en procurer une image fantaisiste pour les cervelles creuses.
polémique la quintuplicité qu'il n'aurait pu détailler sans donner l'impres- Comme le réalisme dogmatique prend, dit-il, les choses «telles qu'elles
sion qu'il sort de son sujet -la chose en soi - il ramasse dans l'évidence sont », il ne les soumet pas aux lois de l'intelligence, et ne peut assurer que
métaphysique l'essentiel de la définition et par un jeu d'équivalences demain les haricots n'engendreront pas des rhinocéros et il se repose sur
parfaitement admissible la chose en soi, l'intuition intellectuelle, la Vie, la l' habitude, pur éloge de la folie.
liberté et la conscience 4 • 2) Idéalisme dogmatique. Il soutient que la représentation dans la
3) La définition, enfin, est transcendantale. «Cette intuition ne surgit conscience constitue un nexus ordonné. Mais considérant les aventures du
jamais seule comme un acte complet de la conscience; tout de même réalisme dogmatique, il se replie sur lui-même et veut de la conscience
d'ailleurs l'intuition sensible ne surgit jamais seule, ni n'achève la qu'elle absorbe le monde. Image alimentaire assez grossière et assez ridi-
conscience; l'une et l'autre doivent être comprises. Cela n'est pas tout: car cule, car le monde ne tiendra jamais dans l'assiette et puis - allez savoir! -
l'intuition intellectuelle est constamment liée avec une intuition sen- la conscience ne doit rien laisser dans l'assiette, licher le dernier débris
sible »5. Avec cette liaison est donnée comme un «agir» (Thathandlung) la d'objectif, ne pas ignorer ce qu'elle absorbe si c'est du veau ou des oranges.
relation transcendantale synthétique au sens de Kant, l'intuition intellec- Quel travail! Le monde dans la conscience, Schopenhauer dira avec raison
tuelle et l'intuition sensible« ayant toujours du mouvement pour aller plus que cela se traite non avec des arguments, mais avec des douchesfroides.
L'idéalisme dogmatique n'est qu'un autre éloge de la folie.
3) L'idéalisme transcendantal. Appuyée sur le futur, la roue transcen-
l.Ibid., p. 463.
2. Ce rapport toutefois est absolument réversible.
dantale synthétique tournoyant dans le sens d'un forage vers l'énigme du
3. Désaccord ici avec les premiers écrits de Schelling, englué dans le schème platonicien.
4. Synthèse quintuple dont le nerf est la Vie.
5. SW, Bd. 1, p. 464. 1. SW, Bd. I, p. 465.

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LA CHOSE EN SOI 87
XII CHAPITRE VI

,( Leibniz: «Leibniz pouvait également être convaincu; car bien compris - et


ll10nde reconnaît. dans son intentionnalité temporelle, l'absurdité de tous
{ pourquoi ne se serait- il pas bien compris lui-même? -il a raison» 1.
les systèmes qui prétendent se passer du temps et être inféodés au plato- 1
nisme. Jusqu'à la Doctrine de la science, réalismes et idéalismes dogma- 1
§ 16. Fichte a peut-être commis une erreur psychologique en ne traitant
tiques confondus n'ont pas eu honte de leur paresse. Avec la Doctrine de la
pas par le mépris et le silence ses adversaires. J'ai tendance à croire d'une
science la philosophie commence. Et naturellement elle cherche, entre
part que les dés étaient jetés depuis longtemps et qu'ils avaient fini de
autres choses, si derrière la représentation il n'y aurait pas un objet = X;
rouler, et que d'autre part, conscient de sa formidable puissance intellec-
mais elle a tôt fait de comprendre que l'objet =X peut lui-même être une
tuelle, Fichte croyait qu'il parviendrait à mâter ses adversaires. La présente
représentation d'un objet =Xl, qui renvoie à X2. X2 n'étant pas saisi dans
exposition de la philosophie du jeune Fichte, montrant la complexité de sa
l'intuition, non plus que X3, est un noumène au sens kantien, c'est-à-dire
démarche, est un argument de poids pour soutenir la thèse voulant que
une addition de pensée à l'intuition sensible-intellectuelle par laquelle
Fichte n'ait pas édifié un système compréhensible de chacun, à commencer
nous saisissons les choses. C'est la classique opposition depuis Kant du
par ceux qui regardent leur Moi comme un morceau de lave dans la lune. Le
connaître et du concevoir 1. On demandera sans doute, tant de choses repo-
théorème fondamental de la philosophie est qu'elle s'expose à J'ostra-
sant sur elle, comment le philosophe transcendantal peut isoler l'intuition
cisme, si elle ne flatte pas les imbéciles. Et Dieu seul sait s'ils sont
intellectuelle dans la relation transcendantale et synthétique de l'intuition
nombreux! Le théorème second est que les imbéciles sont méchants.
intellectuelle et de l'intuition sensible. La réponse est d'une simpIcité
L. Brunschvicg qui a gâché tant de belles choses a bien saisi cette propo-
biblique: par abstraction. On pourrait se demander s'il y a des angles, des
sition. Commentant, à grands traits comme toujours, la chute de Fiche, il
perspectives d'abstraction privilégiés et comment les repérer? Question
nous dit qu'une fois de plus Eutyphron l'a emporté sur Socrate, - bête et
nulle selon Fichte: de toutes les perspectives du globe terrestre, on peut
méchant cet Eutyphron 2. Bêtes, méchants, et égoïstes - c'est le troisième
s'élever à l'intuition intellectuelle: «abstrahere mentem a sensibus »2.
théorème. Ce n'est pas à la vérité qu'ils pensent - c'est-à-eux. Conclusion
Comment ne pas voir que l'abstraction - pour bien des raisons, dont le de Brunschvicg: «On dirait que l'histoire recommence ». Fichte a mis le
«devant-être» comme temps et loi morale - s'adosse en définitive au pied dans ce nœud de vipères - il est allé sur le terrain de l'adversaire.
principe suprême de l'éthique? On peut alors conclure cette analyse en C'était la dernière chose à faire. Par exemple, on sait que les expressions de
montrant que, pour nous, le jaillissement de l'idée transcendantale est à la caractère intelligible et de chose en soi lui déplaisent: qu' a-t-il besoin
fois un acte de raison et un acte de croyance'. Nous sommes alors en train prenant l'expression chez ses adversaires d'écrire: «leur triste chose en
de basculer décisivement dans la seconde période de la philosophie soi»? C'est vrai, Fichte est un bagarreur, un cogneur qui ne répugne pas à
fichtéenne, et les interprètes ont coutume (mais ils ont tort 4) de croire que envoyer son adversaire au tapis- mais c'est aussi un anxieux et un être sans
Fichte a tendu la main à Jacobi. Il l'a plutôt obligé à se plier sous les solidité comme je l'ai montré dans ma brève introduction à La liberté
fourches caudines. Mais sans doute Fichte commence à hésiter: il a tous ses humaine dans la philosophie de Fichte. Poursuivi par l'accusation
résultats - d'une part «l'intuition intellectuelle est ainsi l'unique assise d'athéisme, Il se félicite que le Tzar de Russie ignore son existence. Il était
ferme pour toute philosophie », d'autre part, loi et futur se liant, il peut fait pour le combat en salle d'entraÎnement. .. Moderato cantabile.
scinder les moments du Devoir-être et poser l'intuition intellectuelle Il voulait avant tout éviter une déclaration de Kant, «ce digne
comme le point de départ éthique de la conscience morale et le Moi comme vieillard» qu'il croyait encore dangereux, contre la Doctrine de la science.
Idée 5 ainsi que le terme infini de l'effort moral- enfin il pouvait remercier Ou alors il acceptait une déclaration sur ses propres écrits bien interprétés.
Il est probable que Fichte ne redoutait pas véritablement Kant, encore
dangereux, je le répète. Comment démêler cette apparente contradiction
1. SW. Bd. r, p.483.
2. La Destination de l'homme commence par le doute et nous entraîne dans la sphère
cartésienne. l.Tbid.,p.514.
3. SW, Bd.l, p. 466. 2, L. Brunschvicg, Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale, § 177,
4. L. Levy-Brühl, Laphilosophie de Jacobi, Paris, Alcan, 1896. Paris, PUF.
5./bid.,p.515.

J
....

88 CHAPITRE VI LA CHOSE EN SOI 89

psychologique? Fichte d'une part croyait Kant gâteux. Depuis la Préface Il serait sans doute plus sensé de reprendre les écrits des personnages
de la Critique de lafaculté de juger et l'aveu fatal,plusieurs années avaient indiqués, par exemple Reinhold, cité, mais roulé dans la farine. Le résultat
passé-la force de l'intelligence kantienne avait dû sensiblement diminuer. serait toutefois mince et à part peut-être la mention du recteur Forberg
Fichte d'autre part jugeait sur pièces. «Ceux qui l'avaient conduit à publier - personnage trouble - peu enrichissant 1. La conclusion de la Seconde
l'Anthropologie au point de vue pragmatique, écrivait-il à Schelling, introduction à la Doctrine de la science est sans forces. Fichte y dénonce
n'avaient pas mesuré l'ombre qu'ils avaient étendue sur la pensée de une confusion, salue Leibniz, répute de mauvaise foi les juifs et les amis
Kant» (AK. Bd. 13). Il aurait fallu ajouter un bémol à cette lecture. D'un des juifs2 et surtout n'indique pas que cette introduction, qui est une
côté les «Ceux» qui avaient pris le risque de publier l'Anthropologie défense de la W-L de 1794/1795, est une introduction parmi d'autres
étaient bien vivants, méchants, mais pas gâteux et tout-à-fait capables de puisque l'abstraction peut prendre naissance en tous les points.
publier sous la signature de Kant une déclaration coléreuse, une vraie
torpille. Pour des arguments spécieux et tendant tous à maintenir l'image
d'un Kant actif et toujours profond, on concède que Kant était devenu
incapable de pénétrer d'autres idées que les siennes (que penser alors d'une
déclaration hostile à un système dont on n'avait lu que le titre?) - en sorte
qu'on pouvait continuer à écrire des thèses 1 sur le Nachlass. La contra-
diction psychologique s'éclaire: pour maintenir l'image de Kant, il fallait
prendre une hache et abattre le chêne fichtéen. Ajoutons qu'exalté par ses
idées morales Fichte a peut-être cru, en dépit de tous les indices, que Kant
ferait une exception. l'avoue que j' hésite beaucoup à suivre Fichte s'il s'est
engagé dans cette voie. Alors que ses facultés intellectuelles n'étaient pas
diminuées, Kant« déjà trop occupé par son propre système» avait refusé de
lire l'Éthique de Spinoza, .
Il Y avait - cette fois une règle générale - dans la compréhension
fichtéenne des exigences de son système. En 1801 dans le Journal de
Spener il affirma que la Doctrine de la science voulait être enseignée - ô
Gabriel- par voie orale et accessoirement par écrit. C'est ainsi - catas-
trophe dans la pensée allemande - que les grandes W-L de 1801 et 1804 ne
furent pas connues du public savant. Ces exposés dont nous possédons les
traces écrites, étaient-ils absolument fidèles aux exposés oraux? Nous n'en
savons rien. Mais pour la première W-L (1794/1795) le problème était le
même: pour bien comprendre la W-L, non seulement Kant aurait dû la lire,
mais encore suivre le cours - Fichte confondait deux choses que Chestov
voulait qu'on distingue absolument: démonstration et prédication. La
question est de savoir dans quelle mesure la sauvage torpille kantienne n'a
pas contribué à fortifier cette confusion: cette question cependant est 1. Dans le cadre de cette réflexion les annotations données dans ma traduction suffiront.
inextricable. 2. L. Poliakov et moi avons passé au crible les textes de Fichte sur les Juifs. On peut
affirmer que Fichte n'aimait pas les Juifs. Mais il se distingue de l'idéologie nazie en ce que
jamais il ne se montre raciste. C'est quand même un point fondamental qu'illustre involon-
tairement le recueil de textes de Fichte de Wolframm Steinbeck, Fichte ais politischer Dellker
1. A. Philonenko, La philosophie du malheur, t. l, L. Chestov et la philosophie publié en Allemagne en 1941 et dans la préface duquel on reproche à Fichte de n'avoir pas su
existentielle, Paris, Vrin, 1998. s'élever à la pensée politico-raciale.

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CHAPITRE VII

L' ACCUSATION D' ATHÉISME

Des considérations en un sens extérieures au sujet me font un devoir de


reprendre quasi mot pour mot, l'exposé de la Querelle sur l'athéisme
donné en 1984 dans mon résumé de la philosophie de Fichte. En effet ce fut
le dernier livre sur Fichte que P.-Ph. Druet (avant sa parution) ait pu lire. Il
fut emporté par un cancer bien jeune encore. Il ne fut pas pris au piège par
cette maladie qui fut cruelle et affreuse: il avait écrit un dernier livre où il
refusait l'euthanasie et voyait dans l'acceptation de la mort telle qu'elle se
donnait sa pure dignité. Avec P.-Ph. Druet la communauté fichtéenne
comme Geisterwelt a perdu un chercheur éminent et moi un ami qui
m'enchantait par son rire et un joyeux savoir dans la confection de tourtes à
la maison. Ce Belge aux pieds immenses me manque et c'est guidé par ce
manque que je composerai - enfin! - ce chapitre.

§ 17. Les dés avaient été jetés; ils avaient roulé; le gouvernement
prussien avait compté; on donnerait une sévère leçon de religion aux
esprits libéraux. Évidemment on courait un risque. En matière de religion
les Professeurs de Iéna où enseignait Fichte, n'étaient pas tous des ignares
et le gouvernement, s'il laissait aller trop loin les choses, s'exposait à un
revers puissant. La cible principale était Fichte et son «Moi absolu ». Mais,
en un sens, même les nàifs avaient compris qu'en cette époque un peu
troublée on voulait abattre Fichte, le républicain, le démocrate, l'auteur de
la brillante «Contribution ». Que Fichte ait repoussé l'idée de caractère
intelligible, identifié la chose en soi et la liberté dans un horizon transcen-
dantal, personne ne semblait le comprendre et davantage on «s'en
moquait». C'est ce qui est étrange dans cette dispute. On dispute du sujet
avec violence, mais le conflit en un sens est latéral; le public se passionne,
parce qu'il voit un démocrate condamné pour ses opinions religieuses et

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'l' CHAPITRE VII L' ACCUSATION D'A THÉISME 93

Il' III l'as un religieux condamné pour ses opinions politiques. Le cabinet- Les choses se précisèrent peu à peu. Depuis 1797 Fichte était devenu
qlli ne contenait pas seulement des imbéciles parmi ses membres - savait avec Niethammer le directeur du Journal philosophique. Forberg, recteur
jusqu'où aller trop loin. On n'allait tout de même pas réserver à Fichte le de Saalfeld - cité dans la seconde Introduction à la Doctrine de la science-
sort de Vanini que l'auteur de la Doctrine de la science salue avec vint proposer à Fichte un article intitulé: Le développement du concept de
emphase 1. Cependant, dans ce climat théologico-politique qui devenait religion. Xavier Léon a donné un intelligent résumé de cet article 1.
plus ardent chaque jour, le risque d'un acte fatal d'un déséquilibré n'était Utilisant les concepts et la terminologie de l'idéalisme critique, Forberg en
pas négligeable. Fichte et le gouvernement le comprirent lorsque des venait à conclure en émettant des doutes sérieux sur Dieu et sur son règne 2.
« étudiants» lancèrent des pierres dans les carreaux de Fichte en hurlant: Se servant habilement de Kant, Forberg représentait les perplexités de
«Tiens! V' là le Non-Moi ». En attendant de lapider le « bonhomme» on l'entendement et se dégageait en faisant appel à la volonté - ce qui était
lapidait sa maison 2. encore fichtéen 3, mais qui cessait totalement de l'être lorsque Forberg
Le véritable coup de gong de ce combat fut une lettre adressée par le poursuivait: «y a-t-il un Dieu? Cela est et demeure incertain et cette
Consistoire supérieur au Prince-électeur de Saxe le 29 octobre 1798 (qui, question relève simplement de la curiosité historique» - «La religion est-
c'est mon sentiment, l'avait sollicitée); la lettre demandait au Prince: 1) de elle une conviction de l'entendement ou une maxime de la volonté?
mettre «en accusation les professeurs suspects d'athéisme, et, leur affaire Réponse: elle n'est pas une conviction de l'entendement, mais une
instruite, de les punir comme ils l'auraient mérité; 2)de prévenir les maxime de la volonté »4. Fichte avait déjà cherché à retourner l'attaque de
gouvernements qui ne prendraient pas contre eux des mesures rigoureuses, Forberg en republiant avant la diffusion de l'article (3 c éd., s.d., SWV) La
de la nécessité où se trouverait le Prince-électeur d'interdire à ses sujets la Critique de toute révélation de telle sorte qu'en ce temps de crise avec les
fréquentation de leurs Universités; 3)d'entrer en négociations avec le «kantiens» on l'accueillit quand même dans le «Burg» transcendantal. Il
gouvernement prussien pour conclure un accord avec lui au sujet de la mesurait les devoirs. Une pure chronologie est impuissante dans cette
propagation de l'incroyance. Seul le premier point de cette lettre était bataille de chiffonniers où l'on savait que Fichte voulait republier la Kritik
relativement clair: rechercher et punir les professeurs d'Iéna (Fichte et aller Offenbarung bien avant de la voir sur la table du libraire, où le
Niethammer) coupables d'athéisme. Sans doute Fichte avait-il une arme directeur du Journal philosophique - comme c'était d'ailleurs son devoir-
puissante pour répondre : quand on accuse quelqu'un d'un vol ou d'un viol, prenait connaissance des articles avant qu'ils ne fussent imprimés. Nous
on sait exactement de quoi on parle. Mais l'athéisme n'est rien: il ne pouvons seulement souligner que Fichte fut très gêné à la lecture du texte
possède pas une langue, pas davantage un territoire ou une armée, encore de Forberg. Maître du double sens, il voyait très bien en quoi consistait le
moins un ambassadeur ou un gouvernement, ni un système de devoir, fait venin de ce texte: son apparente nullité. Beaucoup penseraient que, sans
unique de la raison pure, tandis qu'il établit que nous devons penser parce \' appui des doctrines de Kant et de Fichte, Forberg n'aurait rien écrit. Plus
que nous avons une liberté, il laisse entendre qu'il n'y a pas besoin de Forberg se montrait nul et sans originalité, plus il était crédible. Quand
princes 3• L'athéisme est un pur concept négatif, vide, qui aurait tout fait Fichte réalisa pleinement la situation, il convoqua Forberg et lui conseilla
sombrer dans une dispute verbale. Mais il savait que le débat était ailleurs: de reprendre son texte. Conseil stupide à deux points de vue. D'un côté, et
ordre ou démocratie? Hélas, le coup vicieux de Forberg qui avait poussé on le comprend, Forberg refusa tout net. D'un autre côté, Fichte ne pouvait
jusqu'à son terme le moralisme kantien et fichtéen en lui substituant la interdire à Forberg de publier son article ailleurs en expliquant que Fichte
métaphysique dogmatique, brouillait les cartes. C'est le problème de la l'avait accepté, puis refusé pour des raisons qui, que, quoi, dont, où. La
chose en soi comme liberté. Le prince n'a d'autre légitimité que celle situation devint «embarrassante» (pour ne pas user d'un vocable moins
reconnue par la Phénoménologie, comme Scheinlehre. académique) pour Fichte. Il savait très bien que les jours heureux qu'avait

1. X. Léon, Fichre et SOI! temps, t. l, p. 520-521.


I.F.I,V,418. 2. C'estici que prendra sa source le développement de Fichte surune« Weltregierung ».
2. En 1968. où les heurts furent particulièrement violents aucun professeur ne vit sa 3.Bd. V, 12.
maison lapidée ainsi. 4. Philosophisches Journal, Bd. VII. ers tes Heft, II, Entwickelung des Begriffs der
3. Cf. infra. Religion, p. 41-46.

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94 CHAPITRE VII

connus la tolérance sous Frédéric le Grand étaient révolus, et Kant en avait


1 L'ACCUSATION D' ATHÉISME

suppose la partie subjective, une Thathandlung) sans que le philosophe


intervienne; «Par conséquent notre raisonnement ne doit pas être compris
95

su quelque chose 1. En outre il ne pouvait, lui qui avait toujours revendiqué


la liberté de penser, écarter un article - cela se saurait. Situation extrême- comme une tentative de «convertir» l'incroyant, mais plutôt comme une
résolution extrême; Fichte proposa à Forberg de publier son texte en justification de la conviction du croyant. Notre seule tâche consiste à
l'assortissant de ses propres commentaires. Bien naturellement Forberg répondre à la question; «Comment l'homme parvient-il à cette foi? ». On
refusa. Fichte n'avait plus qu'une issue; non pas démissionner de son poste retrouve ici sous-jacente la théorie des séries 1. Cette disposition méthodo-
dedirecteur-Ie mal était fait- mais publier l'article de Forberg et en même logique, provenant des profondeurs ultimes de la W-L,2 rend Fichte libre
temps un texte de sa main, dissipant les ambiguïtés et corrigeant Forberg ; des griffes de Forberg. Ce dernier n'a pas vu les richesses de l'Aufkliirung
voilà l'origine du texte célèbre; Sur le fondement de notre croyance en une comme théorie et histoire pragmatiques de l'esprit humain en laquelle le
divine Providence (Weltregierung) 2. philosophe est essentiellement observateur et pédagogue 3. Donc la philo-
Il débuta en expliquant qu'il s'acquittait de deux devoirs. D'une part il sophie comme Doctrine de la science n'avait pas à produire d'argument
remplissait sa tâche d'éditeur. D'autre part l'article de Forberg «lui pour ou contre le fait religieux, mais seulement à le comprendre, et on
paraissant sur beaucoup de points, non pas tant s'opposer à sa conviction pouvait sans peine lui accorder le droit à l'erreur comme on accorde à
que tout simplement ne pas l'atteindre »3, il trouvait l'occasion d'exposer chacun le droit de se tromper en un calcul mathématique; qu'une tâche
«sa façon de penser en cette matière». Il demandait qu'on l'excuse, en s'impose n'implique pas ipso facto qu'on trouve la bonne réponse. En
débutant, de ne pas s'être exprimé plus tôt, ayant été accaparé par d'autres outre Forberg, précisément parce qu'il n'avait pas une juste méthodologie,
travaux. Jugement de Forberg sur cette excuse; il a passé son temps à pensait qu'en l'absence d'une solution décidée, on était en droit de
bondir comme un gros thon bien ferré. Mais enfin -le texte de Fichte suit soulever des doutes qui à vrai dire étaient autant de théorèmes. Fichte
diverses lignes d'orientation (c'est-à-dire manque d'unité). Donc en pouvait se croire plus ou moins à l'abri en se reposant sur les sages
premier lieu, et en ceci quand même il a parfaitement raison; la philosophie précautions qu'il avait développées. Comme on le verra, ce fut une erreur.
n'a pas à présenter une preuve (Beweis). Toutes les preuves supposent
quelque chose de plus que ce qui se trouve dans l'homme; qui prétendra Nous retrouvons dans ce breftexte de Fichte beaucoup d'éléments issus
savoir plus, étant homme, que ce qu'il y adans l'homme? Supposé qu'il se de sa Critique de toute révélation La fonction de la raison était à bien des
trouve un tel homme, comment trouverait-il un accès à nous qui ne sommes égards la même; «Le point décisif, écrit Fichte, qui déterminera la réponse
qu'hommes 4? J'insiste sur le caractère tout à fait classique dans l'Aufklii- est que la foi ne doit pas être présente, en celle-ci, comme une hypothèse
rung de cet argument. La révélation suppose un langage transcendant arbitraire que l'homme pourrait accepter ou non, ou encore comme une
traductible. C'est dans Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée? que Kant libre décision de tenir 4 pour vrai ce que le cœur désire parce que le cœur le
expose ce points. La philosophie, poursuit Fichte, ne peut qu'expliquer des désire, soit comme un complément, soit comme remplacement par l'espé-
faits. Par exemple eHe ne doit pas persuader les hommes de poser et situer rance des raisons suffisantes (ou insuffisantes?) d'être convaincu. Ce qui
les objets dans l'espace et tisser des liens qui les unissent sous le rapport du est fondé dans la raison est absolument nécessaire, tandis que le reste n'est
temps; sa tâche est de justifier le procès de l'intelligence et d'exhiber le que rêve et illusion si pieux le rêve puisse-t-il être »5. Sans entrer dans une
développement nécessaire de l'esprit. De même pour la religion, fait analyse fondamentale de ce texte, nous voudrions cependant relever les
incontestable qui s'engendre évidemment comme «Thatsache» (qui moments les plus saillants. D'une part Fichte s'appuie sans cesse sur la
raison pratique. Il est faux de croire que raison et foi s'excluent, comme

1. Kant, Œuvres philosophiques, Alquié (éd.), t. III, La religion dans les limites de la
1. SW, Bd. /, p. 277, 222.
simple raison, présentation et notes A. Philonenko.
2. Dans sa belle édition de la Querelle de l'athéisme, J.c. Goddard semble avoir manqué
2. Philosophisches Journal, Bd. VIII, erstes Heft, II, Entwickelung des Begriffs der
ce point pourtant décisif.
Religion, 1-20; F. l, V, p. 347 sq.; Écrits de philosophie première, t. II.
3.F.I,V,347. 3. La liberté humaine dalls la philosophie de Fichte, chap. XVI.
4. Attaque très modérée contre Jacobi, disons une nuance de divergence.
4. Argument kantien, repris dans la Critique de toute révélation.
5.SW,Bd.I,p.222etSW,Bd. V,p.179.
5. A. Philonenko, La théorie kantienne de l'histoire, Paris, Vrin, 1986.

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96 CHAPITRE VII L'ACCUSATION D'ATHÉISME 97

semble le poser Forberg distinguant mal entendement et raison. Fichte Fichte actualisait, si l'on ose s'exprimer ainsi, deux idées fondamentales.
retient la leçon de Kant bien formulée par Kuno Fischer; il y a en notre être Premièrement il refusait de concevoir Dieu comme objet, res!. Dieu n'est
une Vernunftglaube. Il allait très loin en ce sens se rapprochant de Jacobi; pas une chose transcendante et la représentation judàiquc de Dieu comme
«Notre monde est le matériau rendu sensible de notre devoir; voici ce qui élevé sur une montagne 2 était franchement repoussée. Fichte voulait vider
est véritablement réel dans les choses, voici la vraie matière première de la religion de tout « chosisme ». Deuxièmement il précisait avec prudence,
tout phénomène. L'obligation avec laquelle la foi est la réalité propre des que le di vin ne se distinguait pas de l'ordre moral du monde (la communion
choses s'impose à nous, est une obligation (Zwang) morale, la seule qui soit des Saints comme monadologie transcendantale 3). Plus tard dans une lettre
possible pour l'être libre. Personne ne peut renoncer, sans s'anéantir à tel à Schelling il se plaindra de n'avoir pu encore à cette date - pendant
point,je veux dire la perte de la liberté, à sa détemination morale, qu'elle ne l'accusation d'athéisme - élaborer correctement la synthèse du monde des
le garde même plus à l'intérieur de ces limites, en vue du plus grand enno- esprits: « II ne manq ue rien à la Doctrine de la science dans ses principes;
blissement dans l'avenir. Ainsi considéré comme le résultat d'un ordre mais elle souffre d'un inachèvement, en effet la synthèse suprême n'est pas
moral du monde, on peut appeler le principe de cette croyance en la réalité encore faite, je veux dire la synthèse du monde des esprits. Comme je me
du monde sensible, une révélation. Et c'est le contenu de nos devoirs qui se disposais à effectuer cette synthèse, on cria à l'athéisme» 4. Notre essai, un
révèle en elle»!. Ainsi l'éthique devenait en sa rationalité le principe de tant soit peu original, est radicalement justifié par ce texte. Nous ne
cette croyance à la réalité sensible, théâtre de nos obligations et de nos conviendrons que d'une chose: bien compris, un grand esprit pousse à
devoirs. On peut diverger sur l'intensité du rapprochement avec Jacobi 2. Il l'originalité. Certes, simple à énoncer le problème était difficile à traiter: il
est certain que, parlant du monde sensible comme une révélation appuyée convenait d'élucider le rapport entre l'éternité, l'ordre moral du monde,
sur le principe de la moralité, Fichte accomplissait un pas en avant 3. Jacobi considéré comme une totalité ouverte, Welt aIs Welt et l'engagement de la
l'apprécia de son point de vue si particulier comme nul. Toutefois, comme conscience dans l'histoire. Seule une logique des significations peut
on ne saurait le contester - sauf dans une lecture malveillante de la Lettre à fournir le fil guidant le sujet en ce labyrinthe. En 1799 il fallait concevoir
Fichte 4 - il ne croyait 5 pas plus à l'athéisme de Spinoza qu'à celui de une chaîne des esprits, depuis un passé immémOlial, tournée vers un avenir
Fichte dont il dénoncait l'enthousiasme logique". Ces éléments indiqués, éthique et caractériser la chaîne par la liberté comme style et la conscience
on peut estimer cependant que le rapprochement était assez sensible: si comme nouant chaque maillon avec un autre. C'était un exercice périlleux
Jacobi faisait reposer la réalité du monde sur un acte de croyance, Fichte le et le risque était grand. Dans le style on devaitfixer le sens du temps. Cette
suivait et s'écartait assurément de Kant? Mais d'autre part, dans son texte conception à laquelle Fichte ne renonça vraimant JAMAIS non seulement
s'approchait du panthéisme éthique et pour éviter l'obstacle il fallait re-
1. F. J, V, 353. penser la personne et la monade, comme le « vit» F. Schlegel, tandis
2. La première analyse sérieuse et éclairante est celle de L. Lévy-Brühl, La philosophie qu'était écartée l'idée d'un Dieu personnel, extérieur au monde et que
de Jacobi, Paris, Alcan, 1894, p. 202 sq. L'auteur envisage les relations de Fichte et du l'idée d' immortalité (celle de la pierre par exemple) reculait au moins dans
romantisme sous un angle un peu dépassé. Dans sa Préface aux Œuvres philosophiques de
une pénombre indiscutable, et que, ainsi que le voulait avec pénétration
F.H. Jacobi, Paris, Aubier, 1946, J.-J. Anstett fait de pénétrantes remarques et indique des
points très précis, notamment sur l'athéisme, p. 36 sq. On pourra touours se reporter à l'écrit Schleiennacher, le fonnalisme rationalisme éthique reconduisait aux vues
un peu bref de V.Delbos, De Kant aux post-kantiens (et à ma préface, p. 1-107). Mais on étroites de Kant. Aussi bien Schleiermacher posa dans ses Discours sur la
consultera plutôt le grand ouvrage de V. Verra, F.H. Jacobi, dal! il!uminidmo al idealismo, Religion que «La Religion n'était ni Métaphysique, ni Morale, ni un
Turin, Edizioni di filosofia, 1963, p. 246 sq.
3. Fichte espérait rallier Jacobi à sa doctrine. N'y parvenant pas et devant se rendre à
l'évidence il en prit son parti et il s'en expliqua nettement dans une note de son opuscule
satirique, Vie et opinions étranges de Friedrich Niw/ai (1801), SW, Bd. VIII, 32, il regarde
Jacobi« comme un des chaînons de la vraie tradition philosophique ». !. Il aurait pu en son sens identifier Dieu et la chose en soi. Mais personne n'aurait
4. Jacobi, Werke, Roth (éd.), 1816,III,9sq. compris. Cf mes précédentes analyses.
5. J.-J. Anstett, op. cit., 37-38. 2. Psaumes, XV,!.
6. Jacobi, Werke, Ill,27. 3. F. l, V, 354.
4. F. Ill, V, 45 et R. Lauth, «Die Entstehung von Schelling Identitatsphilosophie », dans
7. On se reportera aux analyses concernant Jacobi dans mon commentaire de Qu'est-ce
que s'orienter dans la pensée? Auseinandersetzungmit Fichtes Wissenschaftlehre, 147.
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98 CHAPITRE VII
L'ACCUSATION D'ATHÉISME 99

mélange de l'une et de l'autre>>l. Il la définit comme «intuition et Certes. repoussant le Dieu anthropomophique, le Dieu-substance, le Dieu
sentiment de l'Univers ». Nous voici au cœur de la philosophie première personne et créateur. sans parler du Dieu infiniment bon et tout puissant des
dont la Logique des significations trouve les Prolégomènes dans la théologiens, Fichte s'exprimait en philosophe. Et pourtant aux yeux du
première Doctrine de la science 2 • Ces remarques sont présentées afin que plus obtus des commentateurs l'auteur du libelle n' avait pas tort d' écrire au
l'on puisse correctement apprécier l'orientation de Fichte qui fut appelé à début de son texte que le christianisme était menacé. Fichte aurait pu écrire
s'expliquer 3 et n'y réussit pas toujours avec un égal bonheur. On est en pour des Japonais ou des Malgaches ou enfin des Iroquois - pas un mot sur
droit de penser que le refus du Dieu-chose était en partie étayé par le refus le Crucifié, rien sur l'incarnation (Menschwerdung). C'était une erreur
d'une chose en soi transcendante. inaccessible à l' esprit humain comme on formidable. Fichte avait pour se dépêtrer de la théologie biblique choisi
le voit selon certains dans La critique de la raison pure, tandis que Fichte deux références. sans donner en ce qui concerne la seconde le texte même.
plaidait pour la communion des Saints. la monadologie transcendantale qui C'était très grave. Fichte n'avait eu recours à la théologie biblique que pour
s'ilIuminaitdans I·Annif. cour-circuiter Forberg. Plus tard - dans L 'Anweisung zum seligen Lebel! -
Fichte sera plus prudent; mais à l'époque il se présentait comme «Le
§ 18. Quelques mois après cette publication paraissait un libelle Messie de la Raison pure ». Ridicule. Descartes avait été plus sage en
intitulé: Lettre d'un père à son fils étudiant au sujet de l'athéisme de Fichte discernant dans la philosophie et dans la Bible deux langages pleinement
et de Forberg. Libelle sans nom d'éditeur. Nouveau coup bas. Les respectables. Enfin! c'est ce qu'on dit l. Le prince-électeur de Saxe.
commentateurs - ainsi P.-Ph. Druet 4 - s'insurgent contre le fait que Frédéric-Auguste. donna le 19 novembre1798 un rescrit très clair. D'une
Forberg et Fichte soient mis sur le même plan: «Le lecteur le plus obtus ne part il ordonne la confiscation des écrits de Forberg et Fichte - évanouie la
pourrait confondre les deux thèses en présence» 5. Mais si! mais si! peur de voir ces écrits se répandre comme tout ce qui est défendu! - et
Regardez. tout se termine. Euthyphron est un imbécile qui ne comprend d'autre part. il justifie cette mesure par son souci de «veiller à répandre
rien à rien et des Euthyphrons se donnent comme les huîtres: treize à la partout et à confirmer la croyance rationnelle en Dieu et la vivante
douzaine. Ensuite le combat cst devenu, on l'a dit, une bagarre de chiffon- conviction du christianisme» 2.
nier: coups bas. marche sur les pieds de l'adversaire. rabbit-punch ...• j'en
passe. Obtus. Euthyphron est le virtuose des coups interdits. On confondra Avant de poursuivre, revenons sur le paragraphe central de l'écrit de
les deux thèses en présence. Sans doute tout les distingue: Forberg propose Fichte: «Cet ordre du monde moral vivant et agissant est lui-même Dieu;
nous n'avons pas besoin d'un autre Dieu et nous ne pouvons pas en saisir
ses doutes et Fichte expose le principe de notre croyance en une divine
un autre. Il n'y a dans la raison aucun fondement pour partir de cet ordre
Providence. Ce n'est quand même pas la même chose. Toutefois en une
moral du monde; l'entendement originaire ne fait donc certainement pas ce
matière si « délicate» à son époque. Fichte avait commis une erreur
raisonnement, et ne connaît nul être particulier de cette sorte; seule une
tactique: c'est seulement à la fin de son texte qu'il fait deux allusions au
philosophie qui ne se comprend pas elle-même fait ce raisonnement. Cet
Nouveau Testament (Matt. X, 29-30 et Rom. VII, 28). Mais tout se passe
ordre est-il quelque chose de contingent qui pourrait être ou ne pas être -
comme si quittant le champ de la philosophie et pénétrant dans celui de la
être tel qu'il est ou autrement; quelque chose dont vous ne devriez expli-
théologie biblique, Fichte avait tenté de se dédouaner. Et alors, la théologie
quer l'existence et la constitution qu'à partir d'un fondement. quelque
biblique prenant la place de la raison pratique laissait supposer qu'elle
chose à quoi vous ne devriez légitimer la croyance avec des points
n' accomplissait ce mou vement que pour sauver de ses doutes la prétendue
d'interrogation ». D'abord Euthyphron est comblé d'honneurs (on ne sait
«croyance rationnelle». Donc Fichte = Forberg et Forberg = Fichte.
pourquoi) par Druet. C'est qu'en démontrant ce fondement, il avance? «Si
vous n'écoutez plus les exigences d'un système vide, mais si vous inter-
1. Schleirmacher, Discours sur la Religion, J. Rouge (éd.), Paris, 1944 et surtout
W. Dilthey, GesammelteSchriften, Bd. XIIl, Leben Schleiermachers,!, p. 394sq., 399.
2. W. Dilthey, op. cit., pAOO.
1. F. Alquié, La découverte métaphysique de "homme chez Descartes, Paris, PUF, 1950,
3. F. l, VI, 380.
p.122-123.
4. P.-Ph. Druet, Fichte, 131.
2. Fichte'sLeben, II, ErsteAbth, VI, 1,76.
S.lbid.

j

100 CHAPITRE VII
L'ACCUSATION D'ATHÉISME 101

rogez votre intériorité propre vous trouverez que cet ordre du monde est mais il en reste encore beaucoup d'inédits en langue française. Il y a une
l'élément absolument premier de toute consistance objective, exactement importante documentation: les écrits de Fichte où il en appelle au public et
comme votre liberté et votre destination morale sont l'élément absolument les réactions, sa Réponse juridique, sa correspondance, et de nombreux
premier de toute connaissance subjective; que toute autre connnaissance témoignages 1. Tout nous montre Fichte précipitant sa chute et ses amis
objective doit être fondée et déterminé par lui et qu'il ne peut d'aucune devenir moins sûrs. Ce fut le mérite de X. Léon que de présenter avec clarté
manière être déterminé par un autre élément, parce qu'il n'y a rien au-delà ce processus et de ne pas masquer les maladresses de Fichte qui obligèrent
de lui» 1. E. Cassirer a parfaitement raison de dire que «toutes ces Goethe à se prononcer en fait pour la révocation du philosophe 2 . Mais il y
propositions durent apparaître aux adversaires de Fichte, dans le cas le pl us avait un motif plus profond. Sans doute l'accusation d'athéisme avait sa
favorable, comme une métaphore enthousiaste (ais eine enthusiastische gravité. Mais au pays de Kant on en avait vu d'autres. Fichte a clairement
Metaphore)2. Mais, bien qu'attaché à la lecture traditionnelle de Fichte, exprimé comment, derrière l'accusation d'athéisme, se profilait le noble
issue de Hegel, il voit encore mieux que Fichte ne pouvait pas écrire autre cœur républicain qui battait dans sa poitrine 3 • «Pour euxje suis un démo-
chose. On a vu comment dans la W-L de 1794/1795 la dialectique de crate, un Jacobin ». Évidemment il ne se trompait pas. On a pu retrouver les
l'intersubjectivité exigeait un déplacement du fondement de l'être en la noms des adversaires de Fichte en remontant jusqu'à l'accueil réservé aux
liberté, de la res en l'acte et les Introductions de 1797 accentuaient encore Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution
ce mouvement 3 • C'était donc son système que Fichte mettait enjeu et il n'a française. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail. Mais il est clair que les
pas ou pas voulu composer avec la religion dans ses formes statutaires. Son adversaires de Fichte, les défenseurs du trône et de l'autel, n'avaient pas
système devenait pour le commun étranger au christianisme. Fichte allait précisément vu le jour au début de la Querelle de l'athéisme. Il y avait
s'engager dans une affreuse déroute que Descartes, prudent4, avait su d'ailleurs des cœurs sincères qui, encore en larmes, ne pardonnaient pas à
éviter. Sur le plan de l'Université, ayant reçu un blâme, Fichte était dans Fichte ses flèches contre Marie-Antoinette, dont il savait bien qu'elle serait
une position difficile. IlIa rendit plus difficile encore par son obstination. rapidement décapitée après son époux. La question était indissolublement
Souvenons-nous toujours que Fichte n'était en rien un esprit posé - c'était, religieuse, politique et psychologique et les déchirements dans l'Église de
comme on l'a vu dans la Liberté humaine dans la philosophie de Fichte, un France, fille aînée de l'Église, ne pouvaient pas conduire les adversaires du
être torturé, traversé par des tendances parfois obscures. Il agit comme tous philosophe à une indulgence à leurs yeux coupable. Fichte paraissait à
les angoissés: il répondit à ses adversaires en les accusant d'athéisme leurs yeux coupable d'usurpation, tandis qu'engagé dans une voie poli-
tique qui leur répugnait, il semblait prétendre fonder en la raison la religion.
(doublant ainsi la mise). Il prétendait que leur Dieu distribuant les richesses
Le conflit entre la métaphysique et la religion, aggravé par les maladresses
sensibles, prévenant les désirs, n'était que« le Prince de ce monde» (Jean, :111
de Fichte, prenait une vigueur nouvelle en s'associant à un grand débat
XII, 31 & XVI, Il) 5. Il tenta sans un très grand succès de retrouver le chris- 1

tianisme. J.-c' Goddard, en sa présentation de la Querelle de l'athéisme- politique sur le sens et la valeur de la démocratie. De quelque manière "

qu'on retourne la question, elle déborde largement le champ purement


où, on ne sait pourquoi il inclut le texte du Nachlass pourtant réservé par
philosophique. La plupart des adversaires de Fichte estimaient qu'être
Fichte mais en salue la dignité, -ne constitue pas une monadologie, mais
athée est être démocrate et qu'être démocrate est être athée. Fichte avait
une théologie dont nous soulignons plus que lui encore la pureté et la
donc entièrement raison d'indiquer la dimension politique du conflit, mais
légalité, qui ne fondent pas certes non plus une monadologie, mais une foi
il se trompait peut-être, si l'on tient compte de son époque, dans le
dont nous admirons la hauteur de vue, et la profondeur, qui ne détermine
maniement des concepts politiques. Selon Fichte, on l'accusait d'athéisme
pas non plus une communauté, mais une souvenance sur Les intentions de
parce qu'il était démocrate - mais pour ceux qui s'opposaient à lui il n'y
la mort de Jésus (II, 1). J.-c' Goddard a réuni beaucoup de documents;
avait pas une séquence «parce que)) - athéisme et démocratie s'impli-

1.I, V, 354-355.
2. E. Cassirer, Das Erkenntnisproblem, Berlin, 1923, Bd. III, 171.
1. E. Fuchs, Fichte im Gespriiche, Bd. l, 6,2, Fichte in Rezensionen, Bd. 1-4.
3. A. Philonenko, Le transcendantal et la pensée moderne, p. 49 sq.
2. Goethe, SW, HamburgerAusgabe,Briefe Band2. Br. 736, 393.
4. Voir l'effort de Descartes pour composer les visions de l'univers (Le Monde).
3. l, VI, 72.
5.1, V, 437.

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L'ACCUSATION D'A THÉISME 103


102 CHAPITRE VII

populaire pour se perdre en de vaines disputes. Et l'accord vrai entre la


quaient réciproquement J. Fichte quitte donc Iéna le 3 juillet 1799. Épuisé.
philosophie transcendantale et le christianisme consiste d'abord, en déve-
Le dernier coup l'a mis à genoux. La première œuvre qu'il va publier est
loppant la science, à livrer à la doctrine chrétienne un champ d'application
l'État commercial fer/né, édité à Berlin dans les derniers mois de l'année
toujours plus vaste et ensuite à le débarasser des fausses idées engendrées
1800. Cette œuvre est toujours détachée de la Querelle de l'athéisme. C'est
par la pensée dogmatique choséifiante J • Que penser d'un système philo-
une erreur. Certes dans cet ouvrage - auquel il tenait beaucoup2 - Fichte sophique qui ne se préoccuperait pas en tant que science des conditions de
entendait exposer les compléments du Droit naturel. Mais la proximié des possibilité de la sagesse pratique ?2. Or la W-L comme science jusque dans
dates donne à penser que Fichte voulait aussi donner une leçon de démo- sa philosophie économique (application d'une application de la philo-
cratie appliquée. On pouvait l'accuser d'athéisme, il restait démocrate et sophie du droit) prépare le développement du christianisme aVeC lequel
montrait comment, par la fermeture progressive de l'État, on pouvait éviter
elle n'a pas à être ou non en accord dogmatique, mais à qui elle doit
le mercantilisme et l'anarchie qui pervertissent les âmes. Dans ces
apporter son aide. - Voilà ce qu'il y a derrière l'État commercial fermé, et
systèmes odieux on ne sait ce que c'est que liberté, égalité, fraternité. Mais la date de sa parution est très significative comme l'attachement porté par
qu'on commence par fermer l'État en instituant à la place de l'or et de
Fichte à cet écrit. (Évidemment la référence au christianisme a été inter-
l'argent une monnaie nationale, on verra naître une concorde entre les prétée par les marxistes comme un effet désastreux de l'idéologie bour-
citoyens (l'État ayant seul le droit, aussi longtemps que cela est nécessaire, geoise. Mais de son côté le marxisme dans la guerre coloniale s'est
d'utiliser l'or pour les ultimes transactions avec l'extérieur). Et cette effondré lamentablement. Passons). Là gisait le principe rénovateur des
concorde sera d'autant plus ferme qu'enfin on repoussera la définition concepts d'athéisme et de démocratie et l'auteur de la Doctrine de la
dogmatique de la propriété en ne voyant plus en celle-ci la possession de science se rétablissait à un niveau très supérieur à celui de ses adversaires.
choses, mais la possession d'un acte, d'une fonction déterminée à l'inté- Le texte est malheureusement rarement lu en ce sens. On s'attache avec
rieur de l'État, donc d'une expression concrète de la liberté 3 • Dans cette raison aux idées économiques de Fichte, à la notion de valeur (valeur
perspective, Fichte dénonçait l'odieux système de la plus-value en lequel d'utilité - valeur de travaiP). Mais il faut tout relier, s'il est vrai que le
l'ouvrier asservi à une machine retirait de son travail juste de quoi réparer système fichtéen est d'un bout à l'autre une analyse du concept de liberté.
ses forces, tandis que le maître percevrait tout le profit du travail bien C'était la réponse démocratique de Fichte; elle ne fut pas comprise: on
supérieur à la somme requise pour que le travailleur vive 4 . Nous ne réfuta dans L'État commercial fermé le mouvement utopique de la pensée.
pouvons entrer dans le détail de l'économie fichtéenne, mais ce que l'on Or s'i! est vrai que l'État commercial fermé renferme une tendance utopi-
doit comprendre, puisque tout se tient, c'est qu'un vrai démocrate est seul .i
que, on doit bien voir qu'opposé à l'internationalisme marxiste dans sa
capable d'établir une pensée sociale en laquelle comme «sagesse combinaison de la pensée prussienne et d'un idéal jacobin, l'ouvrage inau-
pratique» le christianisme, seule vraie philosophie populaireS, peut gurait le socialisme gouvernemental et bureaucratique dont Rodbertus,
s'épanouir. Qu'on parle de métaphysique tant qu'on voudra, Fichte, Lassalle, A. Wagner et Bismarck, dans une certaine mesure, seront en
publiant après sa lamentable défaite, L'État commercial fermé donne à Allemagne les grands serviteurs. On percevra sans peine par là combien
entendre que seul le vrai démocrate est un vrai chrétien. La W-L ne prétend Fichte dans ce qu'i! croyait avoir de meilleur se fermait pour ainsi dire
pas se substituer au christianisme, mais montrer le contexte en lequel il toutes les portes: il enseignait la difficulté à une génération facile. En
peut fleurir à titre de philosophie populaire, soulignons-le toujours, car il même temps deux éléments allaient influencer sa carrière. Déjà dans une
ne faut pas exiger du christianisme qu'il dépasse la sphère de la sagesse lettre à Tieftrunk du 5 avril 1798, Kant condamnait la Doctrine de la

1. X. Léon en ce sens n'a pas entièrement raison d'écrire «C'est donc bien un procès 1. Ibid. , V, 349-350.
politique qui fut intenté à Fichte au nom de la religion », op. cit., t. 1,535. Nous irions jusqu'à 2. Cf aussi!, V,435.
dire que X. Léon voitles choses à l'envers. 3. C'est sur ce point que Jaurès dans sa thèse latine sur les origines du socialisme a cru
2. SW, Bd. III, XXXVIII. apercevoir une contradiction chez Fichte glissant d'une conception de la valeur, par exemple,
3. A. Philonenko, Études kantiennes, autour de Jaurès et de Fichte. la valeur de travail, à l'autre sans jamais se fixer. Seul Marx, selon Jaurès, a résolu ce difficile
4. Fichte, De geschlossene Handelsstatt, Buch.lI, Kap. 3. problème. Mais cela suppose au moins qu'avec Fichte on vaau fond des choses.
5. SW, Bd. V, 349.

J

pr
104 CHAPITRE VII

science!. Il s'étonnait de l'étrangeté de la réflexion purement logique et


sans relation comme conscience de soi à la matière. Dans le Journallitté-
raire universel, il publia une déclaration qui fit sensation, mais retomba
dans la mare car l'intérêt était politique. Fichte prétendait poursuivre et
parachever la théorie kantienne et Kant répondit: « Je déclare que je
considère la Doctrine de [a science de Fichte comme un système absolu-
ment intenable. Or, une pure Doctrine de la science n'est ni plus ni moins
qu'une pure Logique dont les principes ne parviennent pas jusqu'à la
CHAPITRE VIII
matière de la connaissance, mais qui en tant que pure logique, fait abstrac-
tion du contenu de la connaissance: vouloir, à force de l'éplucher, en
extraire un objet réel est une chose encore inédite»2. Verbiage, pensa LE PRÊTRE DE LA VÉRITÉ
Fichte, heureux de s'en tirer à si bon compte. Les gens penseraient que
Kant rejetait Fichte pour ne pas être impliqué dans une affaire avec la
censure. C'est sur un ton très modéré qu'il répondit à Kant, citant les
passages des lettres de ce dernier qui l'encouragaient. Ce qui pouvait À Berlin, Fichte retrouva des forces et il comprit que, fait pour
paraître comme le coup de pied de l'âne ne fut qu'un bruit d'assiette cassée. combattre dans la salle d'entraînement, l'arène publique ne lui valait rien.
Au demeurant, dans l'édtion C de la W-L (Iéna & Leipzig, Gabier, 1802) Désormais il ne s'engagerait que dans des polémiques philosophiques où il
Fichte apporta de minuscules retouches pour faire comprendre à qui pourrait dire: «Halte! ». C'était le début de la sagesse. Il eût la satisfaction
voudrait réfléchir qu'il débutait par une dialectique transcendantale en de constater que les éditeurs ne lui claquaient pas la porte au nez. Publiée en
février 1800, la Destination de ['homme (initialement prévue pour la fin de
utilisant les lois de la logique générale comme organ on. Le second
1799) fut éditée sans autre problème. Fichte retrouva son rire: «Muth will
événement fut évidemment l'ascension de Napoléon Bonaparte. Fichte
lachen» écrira Nietzsche 1. Et il se replongea dès 1801 dans l'élaboration
avait des amis qui connaissaient le futur Empereur des Français et qui
de la W-L. Comme la W-L, issue d'une abstraction, pouvait partir de tous
chantaient ses mérites. Mais le philosophe était sceptique. Dès cette
les points du globe, il entreprit de creuser les sillons préparés par la
époque il redoutait que Bonaparte ne confisquât à son profit la Révolution
française, et il en savait assez pour imaginer le fruit désastreux d'une telle
Destination de ['homme. Il considéra la W-L de 1801 comme réussie et
dans l'exact prolongement de la W-L de 1794/95. Comme traducteur et
opération. Ce serait la guerre :pourqui? pourquoi? et jusqu 'où ?
commentateur de 94/95 et 1801/1802, je considère que Fichte a raison. ! 1

Sans doute il existe d'importantes divergences terminologiques, mais


certaines notions sont parfaites (l'intuition intellectuelle), d'autres affinées
(ainsi le doute, en rapport avec la première partie de la Bestimmung des
Menschen), mais sur le plan formel la W-L de 1801 est ratée: Fichte ne
maîtrise pas à la perfection la nouvelle version de la synthèse quintuple. Il
demeure que la concordance avec 94/95 est assurée et Fichte estime avoir
progressé. Il a plutôt démontré la variation possible dans les débuts et le
développement de la W-L; la W-L de 1804 sera une véritable percée, une
rupture décisive avec toutes les difficultés, une grande victoire stratégique.
Pendant tout ce temps Fichte méditait en solitaire. Comme il n'avait plus
son salaire de professeur ordinaire, ni un local à l'Université, il enseignait

1. AK., Bd. 12,241.


1. A. Philonenko,Nietzsche, le rire et le tragique, Paris, LOF, 1995, p. 181-182.
2. AK., Bd. 12, 370-371.

J
__ A ....
l,

106 CHAPITRE VIII LE PRÊTRE DE LA VÉRITÉ 107

ce que nous supposons être la W-L chez lui. Pour être inscrit comme toujours. Voici comment (de nos jours) un général de corps d'armée
auditeur il fallait verser deux pièces d'or, et Fichte n'était pas condamné à s'exprimait: «Le commandement le plus grossier, le plus dégoûtant, et le
manger matin, midi et soir des harengs de la Baltique. Avait-il l'intention plus clair à ma connaissance fut donné par Murat commandant la cavalerie
de communiquer ses écrits fondamentaux? Xavier Léon n'a pas apporté lors de l'assaut de la grande redoute à Borodino ». Grande âme délicate!
une réponse décisive à la question. De plus, dans l'annonce dans le Journal Elle n'ose pas, même à la fin de la péroraison, répéter le commandement
de Spener, Fichte avait affirmé que la W-L ne pouvait être exposée que par qui était: «Direction: le trou de mon cul! ». On vous dit où, qui, à la tête de
la voie orale. Il nous manque forcément quelque chose. Fermer sa pensée quelle troupe le commandement a été donné: maintenant, si vous ne savez
est une tentation de beaucoup de philosophes. Descartes écrit le Discours pas, cherchez. Je m'en voudrais en tout ceci de souligner des différences
de la méthode en français, mais les Méditations sont rédigées en latin: la «sémantiques » ... Mais les marquis désargentés qui trouvent de l'argent à
poissonnière de la Sorbonne ne fera pas des discours ineptes et ennuyeux. servir dans la grande armée, parfois des honneurs et des blessures, dont la
Bien sûr on n'évite pas tout. «Ô chair! ». Il y a des penseurs qui vivent gloire est, fermées, de toujours faire mal, et puis des filles, des aventures et
d'une manière et écrivent d'une autre. Ainsi l'abbé Meslier, prêtre des paysages nouveaux, sont tout heureux de servir sous le drapeau trico-
exemplaire le jour depuis les matines et écrivant la nuit des «ordures» sur lore, coiffé par un aigle, qui promet la croix ou plutôt la légion d'honneur
le Tout-puissant. Il y a, enfin, ceux qui brûlent leurs papiers en partie, ou qui est devenue pour ainsi dire le label-bœuf. Napoléon était décidément
tout ensemble. Et même il y a ceux qui pensent et n'écrivent rien. Fichte se très intelligent: il savait admirablement tondre la laine des moutons.
situe à peu près au niveau de Descartes qui, c'est mon sentiment, suscep- En outre cet homme satanique était parieur et grand stratège. Grand
tible d'une démonstration, n'a jamais perdu en 1630 son Traité de méta- stratège, Fichte ne l'a pas contesté. Austerlitz ne se réfute pas. D'ailleurs
physique où il traitait des vérités éternelles, des vérités supérieures aux entre les gares de Paris c'est la seule dédiée à Napoléon (Gare du Nord,
vérités géométriques. Fichte a donné ce qu'il voulait - et, en un sens, il Gare de l'Est, Gare de Lyon ... et Gare d'Austerlitz). Napoléon était aussi
avait déjà tout donné, puisqu'il avait livré la W-Lde 1794/1795. un grand parieur. Voyons. Il constate après Iéna que le conflit va connaître
Cela posé, Fichte avait en un sens quitté la politique. Son œuvre une nouvelle extension. En Russie? C'est de la folie! Pas tellement. Le
politique après Iéna reste sans aucun doute importante 1; mais son enga- géant de l'Europe, c'est la France avec 20 millions d'âmes qui n'ont pas
gement, sans cesser d'être intense, est moins compromettant. Il déclarera trop mal vécu des revenus de la guerre. La Russie ne comprend que 8
jusqu'à sa fin être un démocrate. Mais l'ennemi de Napoléon, qu'il appelle millions d'âmes et la Grande Armée (sous le commandement du «roi des
« l' homme sans nom », peut aussi bien être un aristocrate qu'un démocrate. vingt nations» comme le dira Alexandre 1 cr) compte 650.000 hommes.
Avec l'homme sans nom c'est le césarisme qui renaît de ses cendres. C'est donc jouable. On y gagnera l'accès à la mer, le désenclavement
Napoléon nomme rois, princes et ducs ses adjoints: Murat est roi de durable de la Révolution française, irrémédiablement sortie de son orbite et
Naples 2 , Ney prince de la Moskova' et Masséna duc de «Weiss-nicht- la fondation de la dynastie. À Iéna Hegel a vu à cheval l'Esprit du monde.
wo ». C'est un fait qui a plusieurs sens. D'abord il est comique: «Duc Cependant il ne semble pas avoir saisi la grande stratégie, dont personne il
d'Otrante passe-moi le sel ». Ensuite il scinde la noblesse française en deux est vrai ne savait ni n'avait le courage de parler. Le fait était qu'il y avait de
parties: la noblesse d'Ancien Régime et la noblesse d'Empire, et on ne se mauvaises cartes dans le jeu de Napoléon. D'une part il ne savait pas ce
mélange pas 4 • L'engagement massif de la noblesse d'Empire dans les qu'était un Russe. Quand il s'agit de défendre la patrie d'Alexandre
commandes de l'État atteste la main mise de Napoléon sur la France, et qui Newski, le Russe le plus faible et le moins intelligent devient cruel et rusé
plus est une main mise militaire. D'ailleurs l'armée ne se comprend pas comme un loup. Ensuite le Russe, quel que soit son grade, ne discute pas
des ordres en apparence insensés: par exemple la politique (chose signifi-
cative: on appelle politique un acte stratégique) de la terre brulée 1. Enfin le
1. X. Léon, Fichte et son temps, t. II, 1 et 2. Pour un résumé, voir A. Philonenko, La Russe est profondément religieux. Gospodi poulimaï - quarante génu-
philosophie de Fichte, Paris, Vrin, 1984.
flexions dans la neige après avoir fait reluire sur la manche l'icône de Saint
2. A. Dumas, dans Crimes célèbres, reproduitl' exécution (par les armes) du roi de Naples.
3. Fusillé en 1815.
4.Comme les titres s'achètent (Giscard d'Estaing père) on assiste quand même à
1. Tolstoï a fait cette concession à Clausewitz.
d'étranges mélanges.

J
pi •
108 CHAPITRE VIII
LE PRÊTRE DE LA VÉRITÉ 109

Georges - et la mort ouvre les portes du Paradis. D'autre part Napoléon ne selon un Russe, ne consiste pas à penser encore quelque chose de plus: elle
sai t pas ce qu'est la Russie: le continent de l'ennui - un pays où l'on ne consiste à écouter le chant des fidèles, à communier avec l'immense clarté
donne pas la mort, mais où l'aveuglement sous ses trois formes, indiquées de la voix des enfants, qui plonge du haut de l'Église jusque dans le chœur
par Platon dans le Gorgias, 1 conduisent indirectement au décès. Mais enfin des hommes dont les cœurs s'unissent comme les vagues profondes de la
il y a pire que la mort: l'ennui. Spinoza: sentimus experimurque nos mer. Ecoutant le choral des anges je puis dire avec humilité que je n'en suis
aeternos esse. C'est peut-être vrai pour l'Européen - pas pour la Russie pas digne, que je suis un misérable, que la grâce me baigne dans sa lumière
proche de l'Asie. Napoléon ne le sait pas - Fichte non plus. Il doit seule- invincible, que Dieu est grand et que je suis bienheureux d'être son
ment savoir qu'Alexandre Newski a abattu les «chevaliers teutoniques»- serviteur. Job dit: «Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Béni soit son
donc un Allemand ne peut pas aimer les Russes. Or Fichte est allemand, nom!» 1. Mais ce n'est pas assez. Le Seigneur donne toujours «L'insensé
donc, etc. Nous ne prétendons pas en cette introduction au neuvième dit en son cœur: il n'y a pas de Dieu» (Ps. XIV).
chapitre apporter des remarques vraiment nouvelles, mais sûres. Qu'il Pas plus que Napoléon Fichte n'a compris la mystique orthodoxe. Il eut
nous soit donc cependant permis de souligner un moment de l'esprit russe: bien l'ambition d'être un prédicateur aux armées et l'on a noté comment, se
la terre de l'ennui, en dépit ou à cause de cela, fleuve de la paperasserie, défiant de récrit, il donnait sa faveur à l'expression orale. Mais le souci de
n'est pas le sol où germe la démonstration. Le sous-sol de Dostoievsky en vérité lui collait à la peau. On ne peut dire qu'il ait ignoré la force de la
est l'éclatante manifestation vivante 2 • 2 + 2 =4 - Qu'en dites-vous? Je dis prédication: après tout, son maître ou plutôt son image du savant est celle
que 2 + 3 =4 est aussi une chose «charmante ». Mais «vous mettez ma d'un prêtre. Etcequi manque est simple : c'est la voix cristalline des enfants.
réforme de l'enseignement des mathématiques absolument par terre! » -
«Je m'en fous ... ». En revanche n'étant pas l'aurore des sciences la Russie § 19. Fichte n'a pas cru vraiment, en raison de la Révolution coperni-
est l'eau limpide de la prédication; Pascal veut associer prédication, cienne et de l'idée que la Doctrine de la science est un commencement 2,
démonstration et manifestation et choisit le pion le plus difficile à enlever: qu'il existât une chaîne des philosophes ou des grands esprits. Bien sûr il
le libertin. Le pari est un calcul des probabilités, une démonstration, en cite Jésus, Luther et Kant, comme on l'a vu au début de cet essai. En
laquelle le libertin ne veut pas rentrer. revanche, il croit qu'il existe une tradition de l'éducation, de lapaideia en
Car, dit-il: «Peut-être que je mise trop ». Trop! Mais encore: quoi? Eh laquelle Kant veut voir le second grand problème de la philosophie, le
bien la vie! - «j'ai envie de coucher avec Marinette - vous savez ou plutôt premier étant l'art de gouverner les hommes (ou, si l'on préfère, qu'on
vous ne savez pas, mais c'est très important ». À bout de nerfs, mettant sa prenne l'ordre inverse). Cette tradition est gigantesque comme l'a bien
montré W. Jaeger, la paideia est le lien qui enserre la pensée antique,
démonstration sous le bras, Pascal demande qu'on suive les conseils de la
l'ancienne culture hélIinique, comme dit Plotin qui verse des larmes
prédication: «Abêtissez-vous », «mangez dans la gamelle des chiens ce
amères sur son crépuscule. Dante et Marsile Ficin reprendront le flambeau,
qui a été préparé pour eux» ; - réplique: « Et vous croyez que ces bonnes
Dante s'appuyant sur Aristote et Marsile Ficin sur Platon qu'il a popularisé
habitudes (car il faut dire le nom des choses) me feront croire que les
en donnant une juxta linéaire - texte grec et texte latin 3. Pétrarque profitera
concombres engendrent des rhinocéros? ».
de cet immense travail. La chaîne passe alors par Luther et Calvin, sans
Fichte, et c'est désolant, a confondu la prédication et la démonstration.
qu'on néglige Erasme. La balle rebondit chez les Anglais et après l'inu-
Il a fixé lui-même le clou en définissant la vocation du savant, du maître,
sable Hobbes, elle aboutit chez Locke. Un détail amusant: Locke recom-
du professeur. Pendant la Querelle de l'athéisme il a écrit: «lch bin ein
mande qu'on perce les souliers des enfants pour que par temps de pluie ils
Gelerhter », et en 1794 dans ses premières leçons sur La Destination du
s'endurcissent - Rousseau trouve ingénieuse l'idée de Locke, mais, tant
savant: « ein Pries ter der Wahrheit». Le prêtre c'est la prédication, le mou-
qu'à faire, ôte ses souliers à Émile : «La pluie ne le gênera pas ». Benjamin
vement spirituel qui ~~ laissera quelque chose à penser à son lecteur ». Vérité
signifie démonstration - on l'acordera sans peine. Mais la prédication,
1. Cf ma conférence de Tunis sur Job-destin et liberté.
2. Voirie chapitre surla chose en soi.
1. Gustave Schlurnberger, L'épopée byzantine au xe siècle, Minerva, 1900,3 vol,
3. Je m'appuierai si besoin sur l'éditionde 1560.
2. La langue française fait ici défaut.

J
~.

LE PRÊTRE DE LA VÉRlTÉ 111


110 CHAPITRE VIII

expressement une synthèse quintuple'), assimilée sans précautions au


Franklin se fait l'adepte de Rousseau '. Enfin, si j'ose dire, Fichte plonge
déisme. Fichte ne contestait pas vraiment cependant ce passage assurant
dans le grand bain. Pendant qu'on y est qu'on prenne des bains froids.
l'autonomie de l' éthique 2 par rapport à la religion, il ne contestait pas non
D'une part cela« tonifie ». D'autre part c'est la base de la« Kaltblütigkeit
plus le célèbre passage: « Conscience! conscience! ... » - repris par Kant
im Urtheile ». Temperatur: 31°5 celsius. On n'imagine pas un «Oberst»
dans la Critique de la raison pratique 3: «Devoir! devoir! ... » - et il
(Colonel) ne méditant pas dans ce bain «froid ». 31 °5, c'est très bas. Si en
approuvait même la tradition orale du message moral. Cependant il se
même temps le Colonel (Heer Oberst) dans son bain déguste du cognac en
séparait de Rousseau sur un point fondamental: chez ce dernier l'intériorité
entendant ses hommes fusiller de la racaille dans le parc il soupirera d'aise:
conduisait à l'intériorité et à une philosophie du sentiment aussi contin-
« Ich werde sentimental». Fichte a eu un descendant général dans l'armée
gente finalement que le sentiment d'extériorité - chez Fichte; au contraire
allemande: cet officier n'a sûrement pas négligé les bains glacés. Cette
le moment sentimental de l'intériorité devait s'évaporer dans la raison
petite histoire est intéressante parce qu'elle est petite: on cherche à régler
pratique, qui livrait son passsage à l'action sans médiation, ou plutôt en
les moindres détails de la vie de l'enfant. Rien de moins spontané, de moins
étant la médiation destinée à se supprimer elle-même. «Rerz und That» dit
réglé que l'existence d'Émile 2 • Kant et Benjamin Franklin étudient les
le cantique allemand. La religion n'était que le reflet de l'éthique selon
conditions en lesquelles on peut apprendre à nager; expert en la matière je
l'extériorité et en somme Rousseau s'en était tenu là. On s'est étonné - moi
peux dire qu'appliquer cette méthode, c'est à coup sûr inviter à la noyade.
le premier- que Fichte ne se soit pas davantage appliqué à retracer la portée
Dans ce fatras B. Franklin dit quand même une chose juste et cohérente: il
de la vision de Rousseau sur la route de Vincennes. Mais d'abord la manie
faut passer de l'idée de l'eau représentée comme un vide à l'idée que l'eau
de la citation des pages ne l'avait pas pénétré, telle un virus; encore moins
est porteuse. Voici comment la chose s'opérera; on prendra un œuf cru afin
la tactique de la longue référence. Et enfin, ayant vécu à la lecture de la
que l'air qu'il contient le fasse flotter et l'on s'apercevra que l'eau a beau
Critique de la raison pratique une expérience finalement semblable, il en
devenir plus profonde, l'œuf flotte toujours. Où placer l'œuf? Sous le
venait à croire que cette expérience était très commune chez les êtres
menton. B. Franklin passe complètement à côté du fait que les jeunes gens
humains et que tout dépendait de l'usage pratique qu'on en faisait. Il
ont une pomme d'Adam qui rendra bien difficile le maintien de l'œuf...
croyait avoir fait de sa vision - décrite dans la lettre à Weisshun 4 - un bon
Kant a suivi un peu à l'aveuglette la fantaisie (tout à fait sérieusement
usage; mais pudeur, ou réserve sur l'expérience personnelle, il n' y ajamais
exposée) de Benjamin Franklin. Voilà les détails (grotesques) auxquels
fait une allusion claire et décisive: « ... lebt und webt ». «En Lui nous
s'attachaient au siècle des Lumières de grands esprits. On voit par là
avons l'être, la vie et le mouvement ». C'est clair (<< ganz klaf») pour
combien l'éducation était une matière encombrée.
Fichte; mais à la vérité, c'est une très, très longue histoire (pragmatique)
Ne pouvant encore se rattacher à Pestalozzi 3, Fichte devait tendre la
que Fichte a lue en lui-même. On accuse Fichte d'ignorer le détail de
main à Rousseau et non à Locke foncièrement empiriste. Mais il ne se
l'expérience de Rousseau; mais tous comptes faits, il en sait beaucoup plus
cachait pas les divergences. La première et la plus fondamentale consistait
long que la plupart de ses contemporains. Il connaît même le prix à payer
sans doute en ceci. Comme le prouve la première Introduction à la
pour qui veut réaliser sa vision philosophique: c'est la solitude. Ayant
Doctrine de la science, Fichte était un philosophe tablant sur l'intériorité
vécu l'expérience totale, il voit disparaître le monde empirique (où les
(<< ..• détache ton regard de tout ce qui t'entoure et tourne-le vers ton
hommes sont séparés sans le savoir) et il pénétre dans la monadologie
intériorité, telle est la première exigence de la philosophie à l'égard de son
absolue des esprits dans le «Geisterwelt» ; les « autres »quand il est seul
disciple ... »)4. Rousseau en revanche était un philosophe du sens interne
dans son cabinet de travail bousculent sa rêverie solitaire par leurs
ou plus justement du sentiment d'intériorité. Sa philosophie sentimentale
« bruits ,,5 (appels ... «Gretta!!!! », cavalcade dans l'escalier avec de gros
se greffait sans médiation sur la religion (dont il donnait sans le vouloir

1. Rousseau et la philosophie du malheur, t.III.


1. B. Franklin, Essais de morale et de politique, cité dans mes Réflexions sur l'éducation 2. Lajeunessede Feuerbach, t.1,cf.SW, Bd. V, 190sq.
de Kant. 3. L'œuvre de Kant, t. II, intuition.
2. A. Philonenko, Rousseau et laphilosop/,ie du malheur, t. III. 4. Reprise et commentée dans Qu'est-ce que la philosophie?, Paris, Vrin, 1991.
3. Cf. L'œuvre de Fichte. 5. J. Attali, Bruits, Paris, PUF, 1977.
4. SW, Bd. J, 4, 24.

J
- l.
1

LE PRÊTRE DE LA VÉRlTÉ 113


112 CHAPITRE Vlll

rendait l' heure passée et l'on s'en allait, le cœur gros de larmes et les yeux
sabots, etc.). Sur les sabots, Fichte a gagné: on ne circule chez lui que
rougis. La sensibilité elle-même se dégradait en sensiblerie. Voilà le
chaussé de bottes de feutre. Devant ce silence on s'étonne; non! le maître
jugement que porte le prêtre de la vérité qui par ailleurs veut du courage et
ne travaille pas: il rêve. En langue française de l'époque rêveries signifie:
du rire. Sans doute Rousseau a voulu convaincre ses contemporains, mais
méditations et inversement (de Senancourt). Là se justifie le «mutisme
non par la raison, mais par ses channes, comme une fille de joie en somme;
absolu» - selon l'expression de Xavier Léon - en ce qui concerne la
et Léon Tolstoï dans Anna Karénine donnera une assiette plus solide à ses
Doctrine de la science du moins (cf ici chap. III, caquetage, bavardage,
héros. Certes la description des vendanges à Clarens a inspiré la «fenai-
silence, philosophie). Rousseau aussi a cherché le silence comme on le voit
son» dans l'ouvrage de Tolstoï qui décrit la fatigue virile (ce que Rousseau
dans 1er Fragment allégorique sur la Révélation et dans les Confessions (la
ne fait pas). Le Contrat social lui-même - que Mornet regardait d'un œil
nuit de Lyon) 1. Et sans doute on trouvera d'importantes divergences. Par
sec, attribuant le succès de l'ouvrage à ses formules tranchantes 1_ n'a pas
exemple au début des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau se plaint
trouvé grâce chez Fichte. Il jugeait simpliste et contradictoire la leçon du
amèrement d'avoir été exclu de la communauté des hommes si bien qu'il
pacte sociaP. Ainsi tout s'effondrait - le système de Rousseau était nul
en vient à préférer les plantes aux hommes dans son Dictionnaire de
comme son auteur qui savait écrire et séduire. Tous les genres sont bons
Botanique 2 ; on ne trouve pas de sentiment de ce genre chez Fichte, qui
hormis le genre ennuyeux. Rousseau n' est jamais tombé dans ce dernier. Je
s'élève au-dessus de la détresse de Rousseau. Sans discuter profondément
ne crois asolument pas que cette critique sauvage a été élaborée en vue de
la notion d'État de nature chez l'auteur d'Émile - reliquat du jus-natura-
donner un gage aux professeurs réactionnaires de l'Université de Iena: il se
lisme - il considère que Rousseau s'est trompé gravement: l'État de nature
trouvait chez le prêtre de la vérité bien d'autres feuilles provocatrices et
n'est pas derrière nous dans un passé transcendant, mais devant nous dans
comme l'a montré X.Léon de nombreux motifs de discorde. La publi-
un futur transcendanntal. dont on a expliqué ici la genèse. Tout est à
cation de la «Contribution» avait suffit pour geler les positions. Cette
l'avenant chez Rousseau; là où il faut un caractère fort, il met un caractère
critique donc était libre et redoutable parce qu'elle évoquait une liberté
tendre. Dans la partie de pêche à Clarens, Sainte Julie d'Etanges remet à
d'esprit, une énergie au sens du Cardinal de Bérulle3, hostile à tout
l'eau un beau poisson esquinté par un coup de rame. On se flatte de borner
conformisme; l'Université redoutait le non-conformisme par-dessus tout
les assauts 3 de la sexualité, au lieu de la régler. Cela va loin: <damais
et c'est le démocrate anarchiste qui plus tard sera visé. La question de
Rousseau ne s'est préoccupé de remonter à partir d'un moment quel-
savoir si cette critique était fondée appartient plus au philo-sophe qu'à
conque 4 jusqu'au fondement du savoir humain; il semble même ne s'être
l'historien de la philosophie. Nous avouons cependant pencher pour
jamais posé la question à leur sujet»5. «II confond partout le vrai et le
Fichte. Il reproche en particulier à l'auteur de La nouvelle Héloise d' encou-
faux ». On dira qu'il ne s'est pas trompé sur la religion - à première vue
rager la paresse mère de tous les vices. Monsieur et Madame de Wolmar ne
«non », déclare Fichte en 1794. Mais il suggère l'idée que Rousseau
font rien et ne sont astreints à rien. Pour les parties ennuyeuses de la
n'a pas compris l'idée monadologique 6• Jugement (Herz und That):
scolarité des enfants, on engage un jeune précepteur, porte ouverte sur le
«Rousseau dépeint sans cesse la raison en repos et non au combat; il
vice. Ce n'est pas la seule erreur. Et comme toujours à l'origine la paresse:
affaiblit la sensibilité au lieu de renforcer la raison ». Il a eu un grand
c'est parce que l'on répugnait à enseigner l'alphabet qu'on a engagé le
succès. Voici comment les personnes modestes purent lire la Nouvelle
précepteur et qu'il s'en est fallu d'un cheveu que Julie ne se retrouve
Héloïse: on faisait la queue devant les librairies qui louaient pour trente
enceinte des œuvres de Saint-Preux. En fait Rousseau n'a pas pris en
sols une heure de lecture, le volume tenu fermement par une chaîne, on le
compte «le sérieux de la vie ». Les démocrates savent se critiquer eux-
mêmes. On laissera une pierre sur la tombe de J.-J. Rousseau.
1. A. Philonenko, « Essai sur la signification des Confessions », Revue de Métaphysique
et de Morale, 1972.
2. Cf les lettres à Madame d' Houdetôt (histoire de l' ortie blanche). 1. Mamet, Les origines intellectuelles de la Révolution française. 5 e éd. Paris, Armand
3. I, 3, 60sq., 62. Colin, 1936.
4. Par exemple: lever la main. 2. Surl'idéedecontrat, Théorie et praxis.
5./bid.,61. 3. Traité des énergumènes.
6. Ibid., 62.

J
~

114 CHAPITRE VITI


LE PRÊTRE DE LA VÉRITÉ 115

âgé (de cinquante quatre ans) il s'en est allé porter secours à des malades
§ 20. Le moment des conclusions de cet essai est venu à sa place selon
les régies de la quintuplicité appliquées ici. Nous ne suivrons pas ces règles atteints de quelque peste, ou plutôt du typhus examthématique. II contracta
la maladie et son dernier commentaire fut: «Je n'ai plus besoin de médi-
- ce qui serait facile - en tenant compte du nombre des synthèses et en
caments ». Hegel, c'est autre chose: l'épidémie faisait rage à Berlin. Il resta
prenant le moment final comme le lien (quintuple) des synhèses
précédentes. à son poste de professeur, tandis que Schopenhauer prenait la fuite. Hegel
succomba. J'ignore les raisons qui ont conduit Hegel à ne pas suivre le sage
a) Ce serait un processus de mauvais goût et en outre un débordement exemple de Schopenhauer. Lui qui avait si profondément médité sur la
de l'esprit fichtéen où l'on ne souligne pas toujours (et même rarement) mort ne résista pas à ses attraits - ou alors, comme Fichte, il devait croire
l'intervention de la quintuplicité. Reconnaissons cependant que ce qu'il existait quelque chose d'autre et de très différent de la mort. Ces deux
processus est un principe herméneutique sûr et un aIIié puissant dans la tombes suscitent un étrange sentiment: après tout ils avaient peut-être
rédaction - on ne se demande pas: «Que dire ensuite? », mais «Comment raison et l' œu vre admirable de Feuerbach devrait être relue - en particulier
introduire le mouvement suivant? ». les Todesgedanken où l'Esprit trouve en la mort son miroir, tandis que Dieu
Ainsi des relations organiques apparaissent. Un exemple suffira: il faut n'est qu'un miroir tranquille et mensonger.
quelques lumières sur la condition de soldat et sur les pensions, les
assignats, le message adressé par Bonaparte aux soldats d'Italie pour c)Fichte, mort dans l'indifférence, devait connaître une résurrection.
comprendre le scepticisme de Fichte à son égard. Un consul, coIIègue de D'abord timide - en 1835 publication des œuvres posthumes, puis en 1845 ,Ill
Bonaparte disait: «Il sait tout, il peut tout, il veut tout ». Napoléon perçait publication des Œuvres complètes. Dans le grand public ce fut comme des
sous Bonaparte. Fichte a compris, bien avant tout le monde, la montée en pavés lançés dans la mare. Cependant dans les milieux milititaires et poli-
\\1\

puissance du césarisme et on ne l'a pas écouté: un jeune homme - quitte à tiques le philosophe réapparut surtout grâce à ses écrits populaires et
se promener plus tard le nez en l'air et le bec enfariné avec des <de vous surtout la Bestimmung des Menschen. M. de Gandillac, juge respecté en
l'avais bien dit» ... Pas de chance : on vous vole vos meilleures idées, ou on matière de philologie allemande, estime que le seul écrivain chez les
vous traite d'iconoclaste: je partage avec Fichte cette dignité. Je n'ai pas idéalistes allemands fut précisément Fichte. Les petits livres comme
seulement épousseté les vieux tableaux du mur,je les ai décrochés: rendez- Anweisung zum seligen Leben se multipliaient, éditions et rééditions. Mais
vous compte: la chose en soi déterminée comme liberté dans le .cadre de surtout les admirables Discours à la nation allemande allaient droit au '1

l'État rationnel et de la monadologie transcendantale ... Où est passé cœur des Allemands qui se souvenaient de l'Appel à la noblesse allemande Il
Uberweg? Qu'on corrige ce sacripant qui fiche les dictionnaires à la de Luther. Windelbland composa son discours de réception comme pro- 1

poubelle en faisant l'éloge des «patates» qu'il appelle pommes de terre ... fesseur ordinaire en exposant un texte intitulé: L'idée fichtéenne de l'État.
Il nous assomme avec le mot «Leben» ; mais c'est déjà dans l'Évangile C'était parti. Plus tard, F.Médicus publiait en six volumes les Œuvres de
selon Saint Jean - nous le savons: « ... Lebt und webt ». Et après ... Nous le Fichte, très incomplètes, mais philologiquement très sûres. En 1954
savons (?). Ces philosophes sont des ennemis de la tranquillité publique, j'étudiais dans cette collection la Bestimmung des Menschen. J'ai eu la
des brigands et en plus ils nous traitent d'imbéciles. Reprenons leur hymne chance de passer mon oral de diplôme d'études supérieures avec le grand
favori et comme un seul homme abattons-les à coups de marteau: «Aux spécialite de Fichte qu'était G. Gurvitch 1. Vers les années soixante,
armes, citoyens -Formez vos bataillons ... ». Qui soulève le vent, récolte la R. Lauth et ses collaborateurs décidèrent dans le cadre de l'Académie de Ill,
tempête ... Bavière de publier intégralement l'œuvre de Fichte avec un apparat ,1
critique, philologique et érudit pratiquement inconnu jusqu'ici. Cette
b) Le vent souffle où il veut. Au cimetière des Huguenots à Berlin deux édition académique (AK. ausgabe) compte un très grand nombre de
tombes sont serrées l'une contre l'autre. Dans la plus ancienne de quelques volumes - complétés par des séries où sont regroupés par exemple les
années repose Fichte; dans l'autre git Hegel. C'est un symbole unique qui comptes-rendus des ouvrages de Fichte. On attend encore quelques
donne à penser. La mort n'est pas la séparation absolue pour le vivant qui
contemple ces tombes. II doit y avoir quelque chose d'autre; comme la
1. Fichte 's System der konkreten Ethik, Tübingen. Mohr. 1924. 1

permanence des pensées les plus opposées. Personne dans l'au-delà de


l'au-delà ne peut chanter faux. Fichte ne craignait pas la mort - pas assez 1\,.

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LE PRÊTRE DE LA VÉRITÉ 117


116 CHAPITRE VllI

où pourront dès lors prospérer les voyous, les membres du Lümpen-


volumes, en principe trois - mais je dirai bien cinq. L'édition des œuvres de
proletariat. La noblesse demeurée dans l'armée sera décimée. C'est
Hegel prend du retard, et pose d'ailleurs des problèmes très difficiles. Ces
entendu - Fichte n'aime pas les juifs, mais il n'est pas antisémite. Il reste
Œuvres géantes posent aussi la question du lecteur. Qui peut les dominer
que ses Discours sont l'invention de la propagande moderne. Les mythes
en dehors de ceux qui, ayant souscrit, ont avalé les volumes un par un en 1
vont déferler sur l'Allemagne en même temps que le machinisme. La
ayant toujours assez d'argent pour payer? Certains collaborateurs de
paideia est un composé de bains froids, de gymnastique - dont rêvait
l'édition ont décidé de faire l'impasse sur certains volumes et par exemple
Pestalozzi - et de nobles chants qui préparent à la religion de Wagner. C'est
ne connaissent pas le début de la correspondance de Fichte. Et puis pendant
une boule de feu qui commence à rouler et Fichte, qui n'est pas devin, ne
le développement de l'édition, des collaborateurs sont tombés au champ
fait rien pour l'éteindre. Et puis, il faut bien le dire-Ies« bourgeois» furent
d'honneur, laissant des vides très difficiles à combler. Dans le même temps
sensibles à la «propagande» dont la théorie (géniale pour 1' époque) fut
des lectures de Fichte - en particulier la thèse de M. Gueroult - se sont
élaborée à Landsberg. Fichte apparut enfin comme un gêneur: il conservait
effondrées sous le poids des inédits. On date aussi les écrits de Fichte par
toujours l'Idée cosmopolitique. L'Allemagne voulait dominer le monde.
l'analyse du papier et c'est ainsi que le Père X. Tilliette a pu dater avec
Comment cette ambition aveugle a-t-elle été possible? Nous nous perdons
exactitude et précision un important poème de Fichte. Si l'on n'a pas lu
en conjectures et pourtant nous ne doutons pas de la responsabilité de
toute l' œuvre de Fichte, l'importance attachée à ce détail est délirante. Pour
Fichte et de Hegel. En effet ils ont affirmé que philosophie et politique
ma part je soutiens que ce poème était possible dès 1802. C'est le Nachtlied
étaient une seule et même chose et que ce qui manquait à la mystique pour
de Fichte. Les index synthétiques et onomastiques poseront de difficiles
devenir concrète était précisément la politique. Platon pourrait leur servir
questions; archi vés sur ordinateurs, ils rendront des services incalculables.
d'avocat (tandis qu'il affirme dans le Politique qu'il faut éliminer du tissu
d) Le problème le plus difficile - ce qui ne veut pas dire le moins clair social «par la déportation et par la mort» les mauvais éléments), mais
- n'apparaît que vers la fin de l'exposé. On a vu comment au temps de l'auteur de la République refuse absolument qu'un criminel ou un malade
Fichte, le cosmopolitisme n'était qu'un Idéal de la raison pratique. Fichte mental prenne la tête de l'État. Le roi garantit la pureté de la politique.
d'ailleurs n'avait pas la moindre idée technique des moyens de commu- Fichte et Hegel n'ont pas suivi Platon.
nication par exemple téléphoniques, ni bien entendu des archives filmées,
e) Nous voici au terme de notre analyse. Il est frappant, si l'on détourne
ni des avions, ni des armes dont disposerait au demeurant «un machin»
un instant le regard de la politique, de voir quelle cohérence interne habite
impuissant. Pétrole, napalm, bombes anti-personnelles, tout cela n'effleure
la philosophie fichtéenne si l'on adopte notre ligne d'interprétation, et le
pas sa conscience bien que ce soit notre réalité. Qu'un enfant ait les jambes
problème est de savoir pourquoi il a fallu tant de temps, près de deux
broyées par l'explosion d'un engin oublié depuis quarante années enta-
siècles, pour pénétrer le sens exact de son propos. Fichte a peut-être voulu
merait peut-être sa détermination en faveur de l'idée cosmopolitique ...
que son système soit saisi à différents niveaux et selon une progression
Mais l'idée de la fédération comme moyen terme ne lui paraissait plus
continue. Aucune raison n'interdit de penser que l'idée d'histoire pragma-
pertinente. La France, la Révolution française, riches en Idéaux, avait en
tique ne possède une valeur pour le devenir de la lecture de Fichte. Il fallait
massacrant leurs Souverains creusé un immense fossé dans l'Europe. Il a
franchir des obstacles massifs, par exemple la synthèse de la chose en soi et
bien sûr tenté de refermer les plaies; mais il devait apprendre qu'en Europe
de la liberté. Certains n'ont pas su ni voulu s'acharner à creuser le tunnel.
être un démocrate était chose condamnable. Dès lors le fédéralisme
On doit à la vérité de dire et d'accorder que cela était lassant, et cela
rejoignait le cosmopolitisme au niveau des utopies douloureuses comme la
d'autant plus que Fichte n'avait pas développé sa théorie du rire. Il voulait
Pieta de S. Dali.
rire - plus d'un document l'atteste -« au nom de la rose », mais l'homme
Restaient les nations - la paix des crocodiles. Pour survivre
sans nom ne lui facilitait pas les choses. Et pourtant il distinguait les «amis
l'Allemagne devait devenir grande et forte; prête à la guerre. Fichte ne fait
de la lumière» et les «obscurantistes» : d'un côté la pauvreté, mais la joie
pas comme Luther appel à la noblesse allemande. Un démocrate ne traîne
de l'esprit; de l'autre côté les ténèbres, les richesses et au fond la désolation
pas derrière la noblesse arrogante et paresseuse - il fait appel à la nation
d'être homme. Nous voici ramenés à la cinquième section de la Première
(allemande). Et une idée apparaît dont les conséquences seront effroyables.
Introduction à la doctrine de la science. Il faut choisir.
La noblesse - en grande partie du moins - abandonne le service des armes

j
....,....

ANNEXE

J.G. FICHTE

SUR LE FONDEMENT DE NOTRE CROYANCE


EN UNE DIVINE PROVIDENCE

L'auteur de ce traité a depuis longtemps reconnnu qu'il devait présenter


à un large public les résultats de sa réflexion philosophique sur le sujet
mentionné ci-dessus et qu'il ajustement exposé dans son cours, afin qu'il
i
les examine en détail. Il a voulu procédér avec la netteté et la précision
auxquelles de nombreux respectables savants recourent, le caractère sacré 1:

de la matière obligeant tout écrivain; d'autres travaux l'ont accaparé entre "

temps et la réalisation de son projet fut toujours reportée. il'


Comme il lui appartient en tant que co-éditeur de ce Journal de
présenter l'article suivant d'un excellent philosophe 1, il en ressent d'une
part un certain soulagement, étant donné que cet article correspond sous
beaucoup d'aspects à sa propre conviction, et qu'il peut s'en référer à lui et
laisser à son auteur le soin de parler également en son nom. Cependant
d'autre part, il ressent vivement l'urgence d'une exposition personnelle de
ses vues, l'article en question lui paraissant, sur beaucoup de points, non
pas tant s'opposer à sa conviction que tout simplement ne pas l'atteindre. Il
lui semble aussi important que sa façon de penser en cette matière, qui est
liée à ses vues philosophiques, soit exposée d'emblée au public de manière
complète. Toutefois, il se voit contraint ici de se contenter de retracer les
grandes lignes de sa démarche et se réserve un développement plus détaillé
pour une occasion ultérieure.

1. Forberg, Évolution du concept de Religion.

J
~.

n
SUR LE FONDEMENT DE NOTRE CROYANCE EN UNE DIVINE PROVIDENCE 121
120 ANNEXE - J.G. FICHTE
1

nisme. On peut regarder le monde sensible soit du point de vue de la


Ce qui,jusqu ici, a presque généralement décontenancé l'opinion et qui
conscience commune, que l'on peut aussi appeler le point de vue de la
peut-être continuera longtemps de la décontenancer, c'est que l'on a [tenu]
science de la nature, soit d'un point de vue transcendantal. Dans le premier
la preuve dite morale, ou n'importe quelle preuve de la Providence divine
cas la raison est obligée d'en rester à l'être du monde qui est alors pris
pour une véritable preuve. C'est ainsi que l'on a semblé croire que la foi en
comme un absolu; le monde est par le simple fait qu'il est; et il est ainsi tout
Dieu, devait, d'abord par ces démonstrations être apportée à l'humanité,
bonnement parce qu'il est ainsi. De ce point de vueon part d'un être absolu,
puis démontrée en celle-ci: Pauvre Philosophie! Si ce n'est pas déjà en
c'est justement le monde; ces deux concepts sont identiques. Le monde
l'homme, j'aimerais au moins savoir d'où tes représentants eux-mêmes,
devient un tout qui porte en soi-même son principe et sa perfection, par
qui ne sont pourtant bien que des hommes, prennent ce qu'ils veulent nous
conséquent est un tout organisé et s'organisant, qui contient en soi -même la
donner par la force de leurs preuves; ou bien si ces représentants sont
cause de tous les phénomènes se manifestant en lui et dans ses lois
effectivement des êtres d'une nature plus élevée que la nôtre, comment
immanentes. Expliquer le monde et ses formes à partir des fins que se
comptent-ils trouver en nous quelque chose d'analogue à leur foi? - Il n'en
propose une intelligence, dans la mesure où seulement le monde et ses
est pas ainsi. La philosophie ne peut qu' expliquer des faits, et en aucun cas,
formes doivent véritablement être expliqués et où par conséquent nous
elle ne peut en produire, excepté celui de se produire elle-même comme
nous trouvons sur le terrain de la pure science naturelle, c'est une folie
fait. De même qu'il ne viendra pas à l'esprit d'un philosophe de persuader
complète. De plus le postulat: «C'est une intelligence qui est le principe du
les hommes d'appréhender désormais les objets comme il se doit, en tant
monde sensible» ne nous aide pas et ne nous fait pas avancer d'un pouce,
que matière dans l'espace, et leurs transformations se succédant dans le
car elle n'a pas le moindre sens et elle ne fournît que quelques mots privés
temps, de même il ne se laissera pas aller à vouloir les convaincre qu'ils
de signification au lieu d'une réponse à la question que nous n'aurions pas
croient à une Providence divine. Car ces deux choses se produisent sans
dû soulever. Les déterminations d'une intelligence sont, en effet et sans
son intervention; il les pose au préalable comme des faits; et lui, le
aucun doute possible, des concepts. Comment peuvent-ils dès lors, soit se
philosophe, est là uniquement pour déduire ces faits de la démarche de
transformer en matière dans le monstrueux système d'une création ex
l'esprit qui caractérise nécessairement tout être intelligent. Par conséquent
nihilo, soit modifier la matière déjà existante dans la synthèse guère plus
notre raisonnement doit être compris comme un essai non de «convertir»
raisonnable où seule une matière autonome est continuellement en travail?
l'incrédule, mais bien plutôt de déduire la conviction du croyant. Notre
Rien de compréhensible n'a encore été dit à ce sujet. Si l'on considère le
seule tâche est de répondre à la question: Comment l'homme parvient-il à 1

cette foi ?
monde sensible du point de vue transcendantal, toutes ces difficultés il
disparaissent; il n'y a plus de monde existant en soi: dans tout ce que nous
Le point décisif qui déterminera la réponse, est que cette foi ne doit pas
regardons, nous n'avons toujours sous les yeux que le simple reflet de notre
être présentée dans la réponse comme une hypothèse que l'homme
propre activité intérieure. Mais on ne peut demander quel est le fondement
pourrait, à sa guise, accepter ou non, ou comme une décision libre de tenir
de ce qui n'est pas; il n'est pas possible de supposer quoi que ce soit en
pour vrai ce que le cœur (Herz) désire, en complément où en remplace-
dehors de cela (ce qui n'est pas) pour l'expliquer 1.
ment par l'espérance des raisons suffisantes (ou insuffisantes?) d'être
convaincu. Ce qui est fondé dans la raison est absolument nécessaire; ce
qui n'est pas nécessaire est de ce fait même contraire à la raison, et soutenir 1. Il faudrait poser également la question du Moi lui-même. Bien sûr, parmi les questions
que cela est vrai, c'est être fou et rêver, aussi pieux que puisse être le rêve. originelles qui se posaient à la W-L celle-ci fut uniquement réservée au dernier philosophe de
Goettingue, qui dans sa recension de la W-L dans le Journal des Savants de Goettingue la
Où le philosophe qui présuppose cette foi en ira-t-il chercher le soulève vraiment. À quelle sorte de gens (F. Bouterwerk, l, V, 3, p. 50, note 5) n'a-t-on pas
fondement qu'il doit mettre au jour? Dans la prétendue nécessité peut-être affaire lorsqu'on s'occupe de philosopher dans notre siècle philosophique? Le Moi peut-il
de déduire de l'existence ou de la constitution du monde un auteur s'éclairer, se définir seulement comme voulant, sans sortir de soi et cesser d'être Moi? Et l'on
raisonnable? Aucunement, car il sait trop bien que seule une philosophie peut d'ailleurs poser ici la question: s'agit-il bien du Moi pur (absolument libre, indépendant),
car toute explication rend dépendant.
égarée, dans l'embarras de vouloir expliquer quelque chose dont elle ne Du même type et sorti du même cerveau vient le reproche adressé à la W-L dans cette
peut nier l'existence mais dont elle ignore la cause véritable, est capable recension: la W-L n'aurait pas révélé son principe, c'est-à-dire son postulat. Si la proposition
d'une pareille conclusion, mais jamais l'entendement originaire (ursprun- sur laquelle elle se fonde pouvait être prouvée, elle ne serait pas un postulat, mais le principe
glich), qui est maintenu sous la tutelle de la raison et dirigé par son méca-

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122 ANNEXE - J.G. FICHTE


SUR LE FONDEMENT DE NOTRE CROYANCE EN UNE DIVINE PROVIDENCE 123

l'infini, et il doit le pouvoir; car je suis libre de tous mes mouvements et je


~
Il n'y a donc aucun chemin possible, qui partant du monde sensible
conduise à admettre l'existence d'un ordre moral du monde si l'on s'en peux seul m'imposer une limite par la volonté. Ainsi la conviction de notre
tient à penser exclusivement au monde sensible, sans présupposer, comme détermination morale découle déjà de notre disposition morale, et elle est
l'ont fait ces philosophes, un ordre moral du monde. foi. Et c'est à juste titre que l'on dit: «La foi est l'élément de toute certi-
C'est donc par notre concept d'un monde supra-sensible que devrait tude». Et il fallait qu'il en fût ainsi, car la moralité, aussi certainement
être fondée cette foi. qu'elle est cela (qu'on vient de dire), ne peut en fin de compte se constituer
II existe un semblable concept. Je me reconnais libre de mon influence que par elle même et non par exemple, en étant soumise à une contrainte
du monde sensible, absolument actif et par moi-même en tant que logique.
puissance élevée au-dessus de toutes les choses sensibles. Cependant, cette Je pourrais continuer à douter, sije voulais moi aussi me précipiter pour
liberté n'est pas indéterminée; elle a un but; seulement elle ne le reçoit pas des raisons uniquement théoriques dans l'insondable sans limites et si je
de l'extérieur, elle se l'impose à soi-même par soi-même. Moi et mon but voulais renoncer à tout point d'appui solide et me décider à trouver tout
nécessaire constituons le supra-sensible. bonnement inexplicable la certitude même qui accompagne toute ma
Je ne peux douter de cette liberté et de sa détermination sans renoncer à pensée et sans laquelle, si je n'en avais pas le profond sentiment, la
moi-même. spéculation me serait fermée. Car il n'existe pas de point d'appui fixe, à
Je ne peut douter, dis-je, je ne peux pas même m'imaginer qu'il n'en part celui que j'ai indiqué et qui est fondé non par la logique, mais par la
soit pas ainsi, que cette voix intérieure trompe, qu'elle doive recevoir son disposition morale; et si notre raisonnement, soit n'atteint pas celui-ci, soit
autorité et son fondement d'ailleurs; je ne peux par conséquent pas le dépasse, alors nous nous trouvons dans un océan sans limites où chaque
continuer à raisonner, à trouver je ne sais quelles significations, à donner je vague est poussée par une autre.
ne sais pas quelles explications. Cette affirmation est ce qu'il y a En saisissant ce but que je me suis imposé par moi-même et en faisant
d'absolument positif et catégorique. de lui le but de mon action réelle, je pose du même coup comme possible la
Je ne peux pas continuer à douter si je ne veux pas déduire mon être réalisation de ce but par une action réelle. Ces deux propositions sont
intérieur; et c'est parce que je ne veux pas continuer que je ne peux pas identiques; car: «Je me propose quelque chose comme but» signifie: «Je
continuer. Voilà ce qui limite le vol insoumis du raisonnement, ce qui lie le pose comme réel à un quelconque moment de l'avenir» ; or la réalité
l'esprit en liant le cœur. C'est ici le point qui unit pensée et volonté et pose nécessairement aussi la possibilité. Si je ne veux pas renier mon être,
apporte à mon être l'harmonie. Je pourrais bien continuer à douter si je je dois premièrement me proposer la réalisation de ce but; de même et
voulais me mettre en contradiction avec moi-même; car le raisonnement ne deuxièmement, je dois admettre la possibilité de sa réalisation. Il ne s'agit
porte en lui-même aucune frontière immanente: il s'élance librement vers pas ici, de deux choses distinctes, mais d'une seule chose absolument une;
ce ne sont pas en fait deux actes, mais bien un et un seul acte indissociable
de l'esprit.
serait la toute dernière proposition par laquelle on pourrait la prouver, et c'est de çà qu'on
Que l'on remarque ici d'une part l'absolue nécessité de qui est là
pari rait. Toute preuve renvoie à un terme antérieur improuvable. Ce dont la W-L découle ne se
laisse ni cerner, ni communiquer par des concepts; on ne peut qu'en avoir une immédiate médiatisé; qu'on dissocie encore un instant pour considérer la possibilité
intuition; pour celui qui n'a pas cette intuition, la W·Ldemeure nécessairemnt sans fondement de réalisation du but moral comme quelque chose de médiatisé. Il ne s'agit
et purement formelle; et ce système ne pourra rien faire de lui. Cet aveu n'est pas fait ici pour pas ici de désirer, d'espérer, de réfléchir et de peser des raisons pour ou
la première fois; mais on a coutume, une fois présenté un souvenir en général, de devoir le
contre, de décider librement d'admettre quelque chose dont on croit le
communiquer à chaque nouvel adversaire en particulier et de ne pas s'en offusquer le moins
du monde: et je veux ici en toute amitié me débarrasser de ce devoir envers ce contradicteur. concept également possible. Cette hypothèse, à condition d'avoir pris la
Le protos pseudos de cet aveu est le suivant: il n'est pas encore suffisamment clair pour lui décision d'obéir à la loi intérieure, est absolument nécessaire: elle est
que, s'il existe une vérité dans l'Absolu, et surtout une vérité indirecte (transmise par immédiatement contenue dans cette décision, elle est elle-même cette
déduction) le vrai doit, au contraire, être immmédiat. Dès lors qu'il aura compris ceci, qu'il
décision.
cherche cet immédiat jusqu'à ce qu'il le trouve. Alors seulement il sera capable de porter un
jugement sur le système de la W-L, alors seulement il pourra le comprendre, ce qui n'est pas le Qu'on observe ensuite le déroulement de la pensée. On ne déduit pas la
cas jusqu'à maintenant, en dépit de nombreuses assurances; ce système lui semblera peut-être réalité de la possibilité mais le contraire. On ne dit pas: je dois, car je peux;
vraisemblable lorsqu'il pèsera froidement les rappels ci-dessus. mais je peux car je dois. Le fait que je doive etce que jedois, voilà ce qui est

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124 ANNEXE - LG. FICHTE
SUR LE FONDEMENT DE NOTRE CROYANCE EN UNE DIVINE PROVIDENCE 125

tout à fait premier, ce qui est le plus immédiat. Ceci ne demande aucune commandement moral, l'expression vivante de ce que tu dois, puisque tu
autre explication, aucune justification, aucune autorisation; c'est connu de dois; voici ce qui est véritablement réel dans les choses, voici la vraie
soi et vrai par soi; cela n'est fondé et déterminé par aucune vérité; au matière première de tout phénomène ». L'obligation avec laquelle la foi en
contraire toute autre vérité sera bien plutôt déterminée par rapport à celle- la réalité du monde s'impose à nous est une obligation morale -la seule qui
ci. On a très souvent ignoré cette manière de penser. Celui qui dit: «Il me soit possible pour l'être libre. Personne ne peut, sans s'anéantir, renoncer à
faut d'abord savoir si je peux, avant de pouvoir juger si je dois », celui-là un tel point à sa détermination réelle qu'elle ne le garde même plus à
soit supprime le primat de la loi morale et par là même la loi morale elle l'intérieur de ces limites en vue du plus grand ennoblissement dans
même s'iljuge ainsi dans le domaine pratique, soit méconnaît totalement la l'avenir. - Ainsi, on peut fort bien appeler révélation le principe de cette
démarche orginelle de la raison s'il juge ainsi sur le plan de la spéculation. croyance en un monde sensible, si on le considère comme le résultat d'un
«Je dois simplement m'imposer le but de la moralité, sa réalisation est ordre morall du monde. Et le contenu de cette révélation, c'est notre devoir.
possible, ellle est possible à travers moi» signifie après une simple C'est ici la vraie foi, cet ordre moral est le divin que nous admettons.
analyse: «Chacune des actions que je dois accomplir, et les états intérieurs Elle est constituée par l'acte de faire le bien. Voici la seule profession de foi
qui les conditionnent, sont tous des moyens de réaliser le but qui m'est possible: accomplir joyeusement et ingénument ce que le devoir réclame
proposé». Toute mon existence, l'existence de tous les êtres moraux, le en chaque circonstance sans émettre de doutes ni ergoter sur les
monde sensible, en tant que scène de notre communauté, entretiennent conséquences 1. Ainsi ce divin prend vie et réalité pour nous, chacun de nos
maintenant des rapports avec la moralité et un ordre tout nouveau fait son actes est accompli en présupposant le divin et toutes les conséquences de
apparition, un ordre dont le monde sensible avec toutes ses lois imma- nos actes ne sont conservées qu'en lui.
nentes n'est que la base immobile. Ce monde va tranquillement son train, Le véritable athéisme, la véritable incrédulité et la véritable impiété
selon ses lois éternelles, pour fournir un domaine de la liberté; mais il n'a consistent en ceci, que l'on ergote sur les conséquences de ses actes et
pas la moindre influence sur la moralité et l'immortalité, pas la moindre qu'on ne veut pas obéir à la voix de la conscience tant qu'on ne croit pas
puissance sur l'être libre. Ce dernier plane, autonome et indépendant au- prévoir le succès de ses actions; qu'ainsi on élève son propre avis au-
dessus de toute nature. Le but de la raison pure ne peut devenir réel que par dessus de l'avis de Dieu et qu'on se fait soi -même Dieu. Celui qui veut faire
l'action de l'être libre; mais la réalisation du but de la raison peut être le mal pour qu'en découle un bien est un impie. Dans un ordre moral du
atteinte grâce à une loi supérieure. Il est possible de faire le bien et chaque monde, jamais le bien ne peut résuler du mal, et aussi sûrement que vous
situation est prévue en vertu de cette loi supérieure et y tend; l'action croyez en cet ordre; aussi sûrement, il vous est impossible de penser que
morale, si l'on se conforme à cette disposition de la (Providence) réussit à cela est possible. - Vous n'avez pas le droit de mentir, même si le monde
coup sûr et l'action immorale échoue à coup sûr. Le monde entier a pris à devait s'écrouler peu après. Mais ceci n'est que façon de parler; si vous
nos yeux un aspect complètement différent. deviez croire sérieusement qu'il va s'écrouler, votre être serait pour le
Cette transformation appaîtra plus clairement encore si nous nous moins en contradiction et se détruirait lui-même. Mais vous ne le croyez
élevons au point de vue transcendantal.« Le monde n'est rien d'autre que la pas, ni ne devez le croire; vous savez que dans le plan de la conservation du
vision de notre propre activité devenue sensible selon les lois compréhen- monde il n'est certainement pas prévu de mensonge.
sibles de la raison, activité qui consiste en une pure intelligence s'exerçant La foi que nous venons de déduire est en même temps aussi toute la foi.
à l'intérieur des limites incompréhensibles dans lesquelles nous sommes Cet ordre moral vivant et agissant est lui-même Dieu; nous n'avons besoin
enfermés» dit la théorie transcendantale; et l'homme ne doit pas être d'aucun autre Dieu et nous ne pouvons en saisir un autre. Il n'y a pas, dans
blâmé s'il est pris de frayeur en sentant ainsi s'enfoncer complètement le la raison, de motif de sortir de cet ordre moral du monde et d'admettre, à
sol sous ses pieds. En effet ces limites sont incompréhensibles considérées l'aide d'un raisonnement concluant de ce qui est fondé à son fondement, un
sous l'angle de leur origine. «Mais que t'importe?» dit la philosophie être particulier comme cause de ce raisonnement; aussi l'entendement
pratique, «ce qu'elles signifient est ce qu'il y a de plus limpide et de plus originaire ne fait certainement pas cette déduction et ne connaît pas d'être
certain au monde; elles sont la place qui t'es assignée dans l'ordre moral
des choses. Ce que tu perçois grâce à elles a une réalité, la seule réalité qui 1. Je souligne.
te concerne et qui existe pour toi; c'est l'interprétation continue du

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126 ANNEXE - J.G. FICHTE
SUR LE FONDEMENT DE NOTRE CROYANCE EN UNE DIVINE PROVIDENCE 127

particulier semblable; et seule une philosophie qui se méconnaît peut le Ainsi, la foi est attachée à ce qui est immédatement donné, et demeure
créer. Cet ordre est-il donc le fait d'un hasard, qui pourrait être ou non, être inébranlable; si on la fait dépendre d'un concept elle est ébranlée, car le
tel qu'il est ou bien autrement? De telle sorte que vous dussiez tout d'abord concept est impossible et plein de contradictions.
expliquer son existence et sa nature par un fondement et légitimer la foi en C'est pourquoi c'est une erreur de dire: «On ne peut savoir s'il y a un
lui seulement après avoir montré son fondement? Lorsque vous Dieu, ou s'il n'yen pas». Cela ne fait aucun doute, c'est au contraire la
n'écouterez plus les exigences d'un système vain, mais que vous chose la plus certaine qui soit et le fondement de toute autre certitude qu'il
interrogerez votre propre être intérieur, vous découvrirez que cet ordre y a un ordre moral du monde, qu'à chaque individu raisonnable est
moral du monde est le principe absolu de toute connaissance objective, de assignée une place déterminée et que son travail est indispensable. Que
même que votre liberté et votre détermination sont le principe absolu de chacun de ces destins, dans la mesure où il n'est pas causé par son propre
toute connaissance subjective, que toute autre connaissance doit être comportement, est le résultat de ce plan; qu'il ne perd pas un cheveu de sa
fondée et déterminée par elle, mais qu'il ne peut absolument pas être tête sans que cela soit prévu et que dans toute la sphère d'activité de l'ordre
déterminé par autre chose pace qu'il n'y a rien au-delà de lui. Vous ne moral aucun passereau ne tombe du toit!. Que toute action véritablement
pouvez pas même tenter cette explication sans porter atteinte à la valeur de bonne réussit, que toute mauvaise action échoue certainement, que toutes
cette hypothèse, sans la faire vaciller. Sa valeur est d'être en soi-même choses concourent au mieux pour ceux qui n'aiment que le Bien 2 • D'autre
absolument certaine et de ne pas tolérer de subtilités Vous la faites part, il ne peut demeurer aucun doute pour celui qui veut bien réfléchir un
dépendre de vos arguties. seul instant et s'avouer loyalement le résulat de sa réflexion sur le fait que
Et comment donc cette manière de raisonner vous réussit? Après avoir le concept de Dieu comme substance particulière est impossible et
ébranlé la conviction immédiate, par quoi la consolidez-vous? O! votre foi contradictoire: il est permis de dire ceci sincèrement et de faire taire les
bavardages scolaires afin que la vraie religion, la religion d'une morale
est en péril, si par la simple affirmation de ce fondement que vous posez,
joyeuse, s'épanouisse 3 .
vous pouvez à la fois l'affirmer et devez l'abandonner lorsque le
fondement s'est écroulé.
Car si l'on vous permettait de tirer cette conclusion-là et par elle de
supposer qu'un être particulier fût la cause de cet ordre moral du monde, de
quoi auriez-vous émis l'hypothèse exactement? Cet être doit être distinct
de vous et du monde, il doit agir dans ce dernier selon des concepts, il doit
donc être capable de former des concepts, il doit avoir une personnalité et
une conscience. Mais qu'appelez-vous donc avoir une personnalité et une
conscience? C'est sans doute ce que vous avez trouvé en vous-même; ce
que vous avez appris à connnaître en vous-mêmes et que vous avez appelé
de ce nom. Cependant que vous ne pensiez pas cela et que vous ne puissiez
absolument pas le penser sans limites et sans finitude, la moindre attention
à la façon dont vous construisez ce concept peut vous l'apprendre. Par 1. Matth., X, 29-30.
l'adjonction de cet attribut vous faites de cet être un être fini, semblable à 2. Rom., VIII, 28.
3. Deux citations concluent le texte. D'une part un extrait de la première partie du Faust
vous, et vous n'avez pas pensé Dieu comme vous le vouliez, mais vous
de Goethe, v. 2427-2458, GoetheWerke, Hamburger Ausgabe, Bd. III, p. 109-110. D'autre
n'avez fait que vous multiplier vous-même par la pensée. De cet être vous part une strophe du poème de Schiller, Die Worte des Glaubell, dans «Musen-Almanach
pouvez aussi peu tirer une explication de l'ordre moral du monde que vous für das Jahr 1798, Hrsg. V. Schiller», p. 221-222 ou la Schilllers Siimmtliche Werje, hrsg.
ne pourriez en tirer de vous-même; celui-ci demeure aussi inexpliqué et K.Goedeke, Stuttgart, Cotta, 1877, Bd.l, p.235. Deux observations. D'une part, Fichte a
coupé dans le texte de Goethe et précisé le sens qu'il donnait à la pensée de Goethe dans deux
absolu qu'auparavant; en fait, prononçant semblables paroles, vous n'avez parenthèses, dont la plus importante consiste à souligner que Dieu comme« Allumfasser»
pas du tout pensé, mais seulement fait trembler l'air d'un bruit sans doit être entendu comme totalité morale et non fondé par la spéculation. D'autre part, dans le
importance. Vous pouviez prévoir sans peine qu'il en irait ainsi. Vous êtes texte de Schiller, Fichte a souligné les mots Wille et Gedallke.
finis: comment le fini pourra-t-il embrasser et comprendre l'infini?

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~-

TABLE DES MATIÈRES


ACHEVÉ D'IMPRIMER
EN JUILLET 2008
PAR L'IMPRIMERIE
DE LA MANUTENTION
A MAYENNE
INTRODUCTION... ............. .............. ........... .......... ... .............................. 7 FRANCE

CHAPITRE PREMIER : Jesus-Luther-Kant.............................................. 19 N° 08N-68

CHAPITRE II: Du bavardage à la philosophie ........................................ 35 Dépôt légal: 3' trimestre 2008
CHAPITRE III: Le passé transcendant- L'avenir transcendantal........... 43
CHAPITRE IV: Le mythe et la sagesse ................................................... 59
CHAPITRE v: L'Église et l'État ............................................................ 67
CHAPITRE VI : La chose en soi ............................ .................................. 77
CHAPITRE VII : L'accusation d'athéisme .............................................. 91
CHAPITRE VIII: Le prêtre de la vérité .................................................... 105

ANNEXE

J.G. FICHTE, Sur le fondement de notre croyance en une divine


providence ..................................................................................... 119

TABLE DES MATIÈRES 128

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. ...... ...... ... - ......... -----
J
----".~_.,,~._-_._.~ ,~
Chez certains pP.ilosophes, il est
difficile de distinguer entre
l'évolution de l'existence et celle
des idées. Le cas du jeune Fichte est à cet égard
typique, en particulier jusqu'à la rédaction de la
Destination de l'homme. Certes, il reste possible de
démêler avec patience et minutie le tissage des idées et
des faits, mais il faut pour cela en dégager la trame
essentielle - ce que j'ai décidé de faire ici: un portrait
de ce très jeune Fichte, saluant la Révolution française,
et accusé d'athéisme au point d'en être chassé d'Iéna.

www. vrin.ft

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ISBN 978-2-7116-1871-2
UQAM - Centrale
5
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