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DU Mf:ME AUTEUR

A LA Mf~ME LIBRAIRIE

Logique de la Philosophie. - 1967, 2 e éd. revue, gr. in-80 PROBLÈMES K~\NTIENS,


de xII-442 pages.
Hegel el l'État. Cinq conférences. -- 1970, 3 e éd., in-80 de
118 pages.
Philosophie Politique. - 196G, 2 e éd., gr. in-8° de 264 pages.
Philosophie IHorale. - 1969, 2 e éd., gr. in-8° de 224 pages.

Seconde édition, revue el augmentée

PARIS
LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN
Ô, Place de la Sorbonne, V e

1970
B
2798 PRÉFACE
.W47
~
M:PEG Les trois essais réunis ici ne prétendent en aucune façon
fournir une introduction à la pensée kantienne ou un résumé
du système. Ce n'est pas que de telles entreprises soient
dénuées d'utilité: comme la connaissance de la philosophie
fait partie du bagage de l'homme cultivé, il est souhai-
table, il est nécessaire qu'on mette à la disposition du
public ce que le public a le droit de demander, à savoir, le
moyen de connaître sans trop d'effort les thèses, positions,
résultats, règles de vie, - en somme, les opinions des
penseurs du passé, tout ce que, depuis l'antiquité,
transmet la doxographie.
Le but qu'on s'est proposé ici est autre. Il ne s'agira pas
tant des pensées d'un grand auteur que de son penser,
pas tant de ses résultats que de ses problèmes et de leur
naissance, en un mot, des recherches, de la quête d'un
esprit aussi sérieux qu'inquiet et qui ne se contente pas de
connaître la nature ou les dépôts laissés pàr la pensée de
ses prédécesseurs, mais qui veut comprendre, qui veut
même comprendre ce que ce pourrait bien être que com-
prendre. En d'autres termes, notre propos n'est pas de
simplifier la 'pensée kantienne, le penser de Kant, mais de
le présenter, dans la mesure de nos capacités de compré-
hension, tel qu'il se crée à partir d'une intention première
- qui ne se découvre elle-même qu'à la fin.
Cela signifie que nous ne nous adressons pas - du moins,
pas en première ligne - à des lecteurs qui cherchent des
renseignements afin de pouvoir se dispenser de la lecture
Ç) Ede WI'iI, IH63. des écrits de Kant. Une telle demande, répétons-le, nous
lJeluihnr lit/ilion. 1'('1'/1(' el tlugmenfée, 1970. paraît parfaitement justifiée, à son niveau. Mais il n'est

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8 PROBLÈMES KANTIENS PRÉFACE 9
pas impossible que ceux qui lisent Kant, qui ont lu Kant, écarter les malentendus les plus graves, il aurait fallu en pre-
y aient rencontré des difficultés, même des difficultés mier lieu parler de la morale de Kant pour dire, ce qui pour-
fondamentales; que la lecture leur ait paru ardue, le texte, tant paraît évident, que cette morale n'est pas contenue
compliqué ou contradictoire, le sens, ou bien insaisissable dans la Critique de la Raison Pratique ou dans le Fondemenl
ou bien arbitrairement choisi. Nous serions heureux si de de la Métaphysique des Mœurs, qui tous deux s'occupent
tels lecteurs de Kant trouvaient ici une aide; nous le du statut du jugement moral, mais dans la Métaphysique
serions tout particulièrement s'ils voulaient, après avoir des Mœurs et que, par conséquent, les vieilles objections
parcouru les pages suivantes, revenir à Kant lui-même. contre le formalisme kantien sont ou non fondées ou
Nous ne demandons pas d'être lu avec approbation; un insoutenables sous la forme sous laquelle on les présente
désaccord fondé nous apporterait la plus précieuse des d'ordinaire : pour s'en convaincre, il suffit de comparer
récompenses. l'impératif fondamental des écrits critiques avec celui de
la morale même. Il aurait fallu rappeler - mais heureu-
sement, on commence à le dire - que la Critique de la
Raison Pure ne parle de la science que pour fonder une
Ces trois essais - il ne s'agit pas de chapitres d'un livre, morale, une théologie, une métaphysique positives. Il y
bien que l'ordonnance du tout ne soit pas fortuite _ aurait eu intérêt également à parler de la découverte du
traitent, le premier de la question tant discutée de la fail du mal radical, découverte qui, à notre avis, découle
chose-en-soi, le second, d'un problème qui, en revanche, de cette révolution qu'effectue la dernière des Criliques.
nous a semblé négligé par la plupart des commentateurs, Mais nous avons usé du droit qu'a tout auteur de limiter
à savoir, celui de l'unité de la Critique du Jugement (ou, son sujet à seule condition que les problèmes choisis
comme nous avons préféré traduire: de la Judiciaire), qui puissent être traités dans les limites qu'il s'est fixées sans
est, en même temps, celui de l'unité du système kantien et en devenir insolubles ou incompréhensibles.
celui de l'unité du monde, le problème du sens de l'existence
et de l'existence du sens; le troisième, déjà paru dans les
Annales de Philosophie politique (4, PUF 1962) a été repris
..
ici avec quelques modifications négligeables, parce qu'il Les principes qu'on a SUIVIS dans l'interprétation des
permet de voir, sur un exemple concret, comment la seconde textes sont simples. Nous avons essayé de rester aussi près
révolution de la pensée kantienne, celle de la Critique de la que possible du texte kantien; de ne pas lui faire violence;
Judiciaire, donne à Kant le moyen de penser non seulement de ne pas chercher les contradictions - entreprise futile si
le fondement nécessaire de tout jugement scientifique ou l'on en voit partout où les formules ne coïncident pas
moral, mais la réalité que ces jugements saisissent. exactement, entreprise particulièrement vouée au succès
Comme on voit, il s'agit de quelques problèmes kantiens. dans le cas de Kant, qui refuse toute définition initiale en
Si l'on avait voulu traiter, non de tous, mais seulement philosophie et permet à ses termes de se transformer et de
des plus essentiels parmi eux, des plus urgents, de ceux où se remplir d'un sens plus riche au fur et à mesure que sa
nous semble s'être trompée l'interprétation traditionnelle recherche progresse - ; mais de faire, au contraire, effort
(qui remonte souvent, probablement toujours, aux critiques pour déceler la cohérence du discours kantien ; de tenir
hégéliennes, desquelles même les adversaires de Hegel ( compte de tous les aspects et de toutes les formulations
n'ont pas su se détacher, ne donnant que des réponses qui importent à la compréhension. Il va sans dire, mais
différentes à des questions identiques), si l'on avait voulu nous aimons mieux l'avouer, que, sur ce dernier point,
nous sommes bien obligé de prier le lecteur de contrôler
10 PROBLÈMES KANTIENS PRÉFACE 11
notre travail : la juxtaposition de tous les textes aurait qu'une fissure à peine visible et d'où il n'entendra même
mené, au prix d'un grand effort technique, à un résultat pas s'élever les gémissements du pauvre englouti; elle ne
indigeste et inutilisable. Nous voudrions ajouter que dit pas davantage au nain qu'il a tout intérêt à ne pas
certains textes apparemment en contradiction avec l'inter- descendre pour essayer de marcher tout seul avant que le
prétation offerte ici ne nous ont pas échappé; ce n'est que géant n'ait terminé sa course, et à attendre qu'il soit
rarement que nous y avons renvoyé, comptant sur la vraiment obligé de trouver sa propre route. Kant, nous
bonne volonté de lecteurs qui savent qu'une citation semble-t-il parfois, n'a guère eu l'occasion de porter de
détachée de son contexte et interprétée comme si, à elle tels nains. Ou, pour ne pas nous appuyer plus longtemps
seule, elle exprimait toute la pensée, peut toujours être sur la sagesse des nations : il est possible que la pensée
confrontée à une autre à laquelle on a fait subir le même de Kant soit encore en avance sur nous, que nous n'ayons
traitement. pas encore su nous approprier l'héritage qu'il nous a laissé,
Une telle volonté de fidélité à la pensée, à toute la que même avec ses problèmes, surtout avec ses problèmes,
pensée, d'un auteur n'exclut pas la critique ou l'opposition. il puisse nous tirer de certains embarras dans lesquels
Il est possible et il est légitime de montrer des insuffisances, nous sommes tombés parce que nous avons pris chez Kant
des lacunes, des fêlures, l'absence de conclusions dernières ceci ou cela, mais n'avons pas accepté son penser, quitte
chez un auteur qu'on a approché selon les règles indiquées à nous en détacher, mais en sachant de quoi nous nous éloi-
ici. Il n'y a rien à redire à ce qu'on juge son auteur et se gnerions.
déclare en désaccord avec lui : cela sera même inévitable Nous serions satisfait et content si le présent travail
quand il s'agit d'un grand auteur, c'est-à-dire, d'un auteur pouvait contribuer à une discussion avec Kemt.
dont la pensée a influé sur la pensée du présent et, l'élevant
à un plan supérieur à celui dont est parti l'auteur lui..;même, Lille, le 9 février 1963.
a fourni à ces successeurs l'avantage de disposer, en vue de
leur propres efforts, comme d'un tremplin de ce qui, pour
le grand homme, devait rester aboutissement. Le nain sur
les épaules du géant voit plus loin que le géant, nous dit
la sagesse des nations, une sagesse qui ne se trompe guère,
mais qui dit rarement tout et que son style laconique ne
conduit pas à exprimer chaque condition requise : dans le
La nouvelle édition a fourni l'occasion de réviser
cas présent, elle indique seulement que le nain doit s'instal-
texte et notes de la première et de les corriger ou compléter
ler sur les épaules du géant, au lieu de se traîner dans la
poussière pour observer que le géant fait comme tout le sur des points mineurs. On y a ajouté un nouvel essai, consa-
monde et met ses pieds par terre ou pour crier que les cré à la morale, à la religion et au mal radical, dans l'espoir
talons de ses chaussures ne sont pas aussi propres qu'ils de remplir ainsi un vide que la Préface à l'ancienne édition
devraient l'être. Elle ne conseille pas au nain, car en sa avait déjà fait remarquer.
naïveté elle regarde de tels avis comme superflus, qu'il Nice, le 10 août 1969.
doit bien ouvrir les yeux, qu'il ne doit pas vouloir sauter
par-dessus la tête du géant de peur que cela ne finisse très (
E. WEIL.
mal pour lui, à supposer qu'il réussisse à sauter si haut,
qu'il ne doit pas essayer de creuser devant le géant ce qui
pour lui-même serait un abîme et ne serait pour le géant
1

PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI

Dans la Préface à la seconde édition de la Critique de la


Raison Pure, Kant se plaint d'avoir été mal compris (1), et
mal compris par des « hommes sagaces)), des « critiques
compétents et sans parti pris», des auteurs donc qui se
distinguent honorablement de ces juges qui, à la manière
de celui auquel Kant règle son compte à la fin des Prolé-
gomènes, condamnent sans s'être donné la peine de lire le
livre qu'ils rejettent. Mal compris, et, comme Kant l'ajoute,
peut-être par sa propre faute. La nouvelle édition remé-
diera à cela.
Le même désir de rendre plus accessible sa pensée
s'exprime dans plusieurs lettres, écrites pendant qu'il tra-
vaillait à cette nouvelle édition : « Je tiendrai compte
(pour la seconde impression, qui rendra ainsi moins urgente
la rédaction d'une métaphysique) de toutes les interpré-
tations erronées ou bien aussi des passages incompré-
hensibles (Unverslaendlichkeiten) dont j'ai eu connaissance
depuis que cet ouvrage a été mis en circulation» ; « je suis à
présent occupé... à une seconde édition de la Critique et
je m'efforce d'élucider différentes sections de celles-ci,

(1) c. R. P., 2 e éd., Préface XXXVII s. - Nous citerons les trois


Critiques selon la pagination originale, qui se trouve indiquée dans
presque toutes les éditions modernes. Pour les autres écrits, nous
citerons d'après l'édition de M. Weischedel (Insel-Verlag), la plus
accessible à présent.
14 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 15
dont la mauvaise compréhension a produit toutes les erreur les deux écoles, puisque leurs erreurs, si erreur il y a,
objections faites jusqu'ici» (2). ne sont pas, du propre aveu de Kant, entièrement de leur
Les formules de la Préface à la seconde édition doivent faute. Il faudra donc exposer ce qui est la pensée de Kant;
donc être prises au sérieux, et il y a lieu de se demander en ou plutôt, puisqu'!l est impossible d'exprimer plus briève-
quoi consistaient aux yeux de Kant ces malentendus qu'il ment que l'auteur la pensée d'un vrai philosophe (sans
croyait devoir éliminer au prix d'un effort qu'il n'a fourni quoi il ne serait pas un vrai philosophe), il faudra enlever
qu'à cette occasion, car, en ce qui concerne presque toutes les sédimentations qui obstruent l'accès à cette œuvre
ses autres publications, il ne s'intéresse guère aux réédi- difficile.
tions.
'Il n'est pas difficile de désigner les auteurs et l'occasion
qui ont déterminé Kant. L'article de 1786, Que signifie:
s'orienter dans la pensée?, et la note consacrée aux Morgen- Une comparaison, même rapide, des deux éditions de la
stunden de Mendelssohn l'indiquent clairement : entre le Critique de la Raison Pure montre où Kant situe les
wolffianisme mendelssohnien et la philosophie de la foi de malentendus dont il se plaint. A vrai dire, la seule compa-
Jacobi, Kant semble obligé de prendre position - et ne raison des deux Préfaces permet déjà de constater qu'un
peut pas le faire, étant donné qu'il est également opposé seul point importe à Kant. En effet, la première Préface
au dogmatisme de l'un et au fidéisme de l'autre. Pour lui, a affaire au dogmatisme, la seconde se tourne contre le
les deux ne peuvent conduire qu'au scepticisme, et puisque scepticisme. Si, en 1781, Kantl insiste sur l'absence de tout
sa propre position se situe à un autre niveau, il est inca- progrès et donc sur la valeur d\outeuse de la métaphysique,
pable de choisir entre des adversaires qui, l'un comme en 1787, il affirme, au contr~ire, la nécessité d'une telle
l'autre, lui paraissent avoir tort, quoique pour des raisons science et parle d'objets « p~)Ur autant qu'ils sont pensés
inverses et de manière différente. Il ne veut être ni scep- par la seule raison, et cela inévitablement» (p. XVIII),
tique ni dogmatique, toute sa philosophie tend à dépasser d'objets « qui, tels du moins que la raison les pense, ne
la nécessité d'une telle option; mais il n'a pas été compris. peuvent nullement être donnés dans l'expérience», mais
L'interprétation la plus superficielle de la pensée kan- « qui, certes, doivent pouvoir se laisser penser» (ibid.); et
tienne tiendra compte de cette intention de dépassement. il parle de la possibilité de trouver dans la connaissance
Cela dit, ce que Kant appelle un malentendu subsiste et pratique « des données pour déterminer ce concept trans-
l'on affirme souvent, bien que de points de vue opposés, cendant de la raison qui est celui de l'inconditionné»
que Kant n'aurait pas réussi dans son entreprise: selon les (p. XXII; cf. p. XXVI, avec la note). Surtout, il proteste
uns, parmi lesquels bon nombre de néo-kantiens, il n'aurait contre une façon de voir qui retiendrait de la Critique seule-
pas évité la métaphysique, terme en ce contexte et sous ment son aspect négatif et ignorerait la fonction positive
ces plumes nettement péjoratif; pour les autres, dont le d'une limitation de la raison spéculative (on dirait mieux:
chef de file fut Hegel, il aurait penché, coupablement, du constructiviste), limitation à laquelle la raison pratique doit
côté du scepticisme ou, à tout le moins, du subjectivisme. de pouvoir dorénavant procéder à la découverte du supra-
Sous ces conditions, il pourrait être utile de réexaminer sensible sans avoir à craindre les objections d'une raison
l'enseignement de Kant lui-même, afin de découvrir si théorique, auparavant présomptueuse, à présent consciente
l'un des deux partis a raison et lequel; ou, au cas où les de ses limites; la chose-en-soi, la foi de la raison, la pensée
deux se seraient trompés, pour élucider ce qui a induit en de l'absolu sont présentées au lecteur avant même qu'il
n'ait accédé à l'ouvrage même (p. XXIX ss.).
(2) A Johann Bering, 7 avril 1786 ; à L. H. Jakob, 26 mai 1786. Il ne s'agit évidemment pas d'une révolution de la
16 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE·EN-SOI 17

pensée kantienne. La première édition porte bien les C'est là l'intention, c'est là l'affirmation. Mais si tant de
célèbres textes qui déclarent formellement que le but dernier fois de bons esprits, parfois de _grands philosophes, tel
de la raison n'est constitué que par trois objets: la liberté Hegel, ont déclaré que Kant n'a pas réussi, il paraît que
de la volonté, l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu le remède n'a pas été efficace et qu'un vice de constitution
(A 798, B 826), et que tout l'intérêt de la raison, intérêt rend tout traitement illusoire. Et en effet, comment parler
spéculatif autant que pratique, est concentré dans les encore de métaphysique s'il ne doit pas y avoir de connais-
trois questions : « Que puis-je savoir?, Que dois-je faire?, sance du suprasensible, si seule la foi, non la science, peut "-
Que m'est-il permis d'espérer? )) (A 805 = B 833). Si Kant dépasser les limites qu'une raison consciente de sa nature
récrit sa Préface (et son 1nlroduclion, sur laquelle on ferait s'est assignées à tout jamais, si le seul « objet» qui intéresse
les mêmes observations), c'est qu'il a trouvé nécessaire de la raison dans ses aspirations les plus hautes, la chose-en-
mieux orienter son lecteur, un lecteur qui s'était perdu soi, ce qui ne s'épuise pas en son paraître, est, par ~a nature
dans les négations de l'Analytique et, particulièrement, de même comme par celle de la raison humaine, inaccessible
la Dialectique. Il est arrivé à la conclusion qu'il ne peut pas au savoir? Ne faut-il pas choisir, quoi qu'en ait Kant,
assez tôt parler des questions d'une métaphysique positive, entre l'agnosticisme et le constructivisme, avec tout ce que
qu'il ne peut pas assez souvent rappeler qu'il s'agit pour le premier comporte d'insatisfaisant et le second d'arbi-
lui, non de détruire toute métaphysique, mais de fonder 1 traire? Bien plus, comment Kant, demandera-t-on, peut-il
« une métaphysique systématique selon la critique de la seulement parler de la chose-en-soi? Comment peut-il
raison pure», qui doit rester à la postérité comme un
c( envisager la possibilité d'un dépassement vers ce que lui-
legS» (B XXX) (3). Kant se veut métaphysicien, quoique même a caractérisé comme transcendant, transcendant
métaphysicien d'une espèce nouvelle. Il veut ériger et il précisément toute connaissance à la portée de l'homme?
est sûr d'avoir érigé la métaphysique sur des fondements Que reste-t-il de l'absolu sinon un concept sans contenu,
inébranlables, après tant de constructions arbitraires, concept toujours et nécessairement vide selon les thèses les
contradictoires entre elles et qui n'ont fait que fournir des plus fondamentales de la Critique de la Raison Pure et sur
armes aux sceptiques. lesquelles Kant n'est jamais revenu, un véritable non-
concept? Y a-t-il une autre réponse que celle de la foi la
plus formelle, la plus purement fidéiste, si tant est qu'on
(3) C'est le bon Mendelssohn qui, dans la Préface à ses Morgen- peut encore parler de réponse? Comment échapper au
slunden (L'Aurore) a frappé le mot à succès: « Kant qui réduit tout dédoublement du monde en un univers structuré sans
en poussière» (<< die Werke ... des alles zermalmenden Kant l, Œuvres
éd. Brasch, 1880, vol. l, 299). Du moins reconnatt-il honnêtement doute,mais purement phénoménal, et un autre monde, un
qu'il n'a pas lu Kant - aveu que l'on ne rencontre guère sous la sur- ou arrière-monde, dont, en bonne logique, qn ne peut
plume de ceux qui ne lisent de Kant que l'Analytique de la Crilique . même plus affirmer l'existence, étant donné que l'exis-
de la Raison Pure; car il faut supposer qu'ils n'ont pas étudié le reste tence n'est définie et saisissable que dans le cadre spatio-
s'ils croient pouvoir interpréter le début du livre sans tenir compte
de l'intention de ce début, qui ne peut se trouver que dans la fin. -
temporel, à l'aide des sensations, et dans un système de
Nous pouvons nous contenter des quelques indications fournies. références logiques et ontologiques qui, par principe, ne
Une comparaison tant soit peu attentive des ditTérences entre les peut ni ne doit être celui de la chose-en-soi, laquelle, si on
deux éditions - tâche aisée grâce à l'existence de bonnes éditions l'y fait entrer par force, on ne sait pas d'ailleurs comment,
qui présentent les deux rédactions ensemble - montre que, dans de se présentera nécessairement comme apparaissant, en
très nombreux cas, la nouvelle édition se détache de l'ancienne ou la
complète parce que Kant tient à insister sur la métaphysique positive, d'autres mots, comme phénomène, comme ce qu'elle ne
qui a été toujours le but visé, mais dont la possibilité, la nécessité, doit pas être?
la réalité sont maintenant rappelées dès que l'occasion s'en présente.
2
18 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 19
La relation entre les termes de foi et de pensée (penser)
'" '" est peutrêtre particulièrement indiquée pour ouvrir une
Qu'il ne s'agisse pas, pour commencer par là, selon enquête de cette nature : avec elle, on se trouve de prime
Kant, quand il parle de foi, d'une foi du cœur, d'une foi, abord en face de toute une série de contradictions. La foi
sinon déraisonnable, du moins a-raisonnable, cela appert est foi de la raison, de la raison pure. Elle pense ses objets.
déjà (les textes équivalents sont nombreux) dans ce texte Elle a un contenu. Et la raison pure, séparée des formes
de la Préface à la seconde édition de la Critique de la Raison de la sensibilité et du donné de l'expérience sensible, est
Pure que nous avons cité: les objets de la foi sont pensés, tout à fait incapable de nous fournir la moindre connais-
doivent se laisser penser, ne se montrent qu'à la pensée, sance. Comment des affirmations si radicalement diver-
à une raison non prise dans, ou enrichie par, la sensibilité gentes peuvent-elles coexister dans la même tête, dans le
(B XXVIII). Mais pensés comment? Et que signifie alors même livre? Il Y a, bien entendu, une issue commode :
l'emploi du terme de foi? Kant, admirable théoricien de la connaissance et de la
Il faut dire que la terminologie kantienne est extrême- science naturelle, n'aurait pas réussi de s'affranchir du
ment vague quand on l'apprécie selon les critères d'une joug de la tradition et, chrétien infidèle quant aux dogmes,
cohérence formelle, lexicographique. Cela n'est pas un mais très fidèle à l'inspiration de la théologie protestante,
accident: Kant ne se lasse pas de rappeler qu'en philoso- se serait égaré sous l'influence d'une sorte de subconscient
phie les définitions ne peuvent être données qu'à la fin, philosophique. En somme, il s'agirait d'une théorie de la
qu'elles ne doivent pas précéder le développement comme connaissance insuffisamment radicale. Or, Kant sait très
elles font en mathématique, que la philosophie ne peut pas bien, et dit de la façon la plus consciente, qu'il s'agit pour lui
construire, mais doit analyser, et que, par conséquent, non de théorie de la connaissance, mais de métaphysique :
« tout exposé systématique peut être attaqué sur tel point ce 'h'est pas pour rien qu'il déclare: « J'ai dû abolir le savoir
ou tel autre, car il ne saurait se présenter armé de pied en afin de trouver place pour la foi» (B XXX).
cap comme l'exposé mathémathique ... De même, on peut Aussi une telle interprétation purement psychologique
relever d'apparentes contradictions quand on compare traÎne-t-elle çà et là plutôt qu'elle ne survit. On peut en
entre eux des endroits isolés et arrachés à leur contexte ... prendre le contre-pied et ne voir en Kant que le sauveur
(contradictions) qui cependant seront résolues très faci- de la métaphysique (et de la théologie) - position moins
lement par celui qui s'est emparé de l'idée en sa totalité» absurde, mais également insatisfaisante : si Kant a
(B XLIV). Excuses valables, mais excuses, dira-t-on;
ce qui signifie que le langage de Kant en a besoin.
La difficulté, pour être réelle, n'est pourtant pas invin- ailleurs) nous avons analysé sous le titre de reprise - phénomène
fondamental dans l'histoire de la pensée et de l'histoire tout court,
cible, à seule condition qu'on ne cherche pas à prouver la saisie du nouveau dans un langage ancien, le seul à la disposition
sà propre supériorité, - et pourquoi étudier un auteur à du novateur (qui le transforme cependant), le seul surtout dans lequel
moins d'être prêt à en tirer quelque chose, à le considérer, il puisse se faire entendre par ses contemporains, au risque, voisin de
par conséquent, comme quelqu'un dont on peut apprendre la certitude, de n'être pas compris sans effort considérable par la
postérité qui, elle, a profité de ce que lui a apporté pour développer
si l'on cherche non ses faiblesses, mais sa force? Il suffit un nouveau langage (un nouveau système conceptuel) : Hegel en a
de regarder dans la direction que Kant lui-même indique, parfois comme un sentiment quand il déclare, au milieu de ses critiques
de le comprendre à partir de ses propres intentions, non à les plus acerbes à l'adresse de Kant, que la philosophie commence
partir de nos intérêts à nous - quitte à le contredire, mais avec Kant. - Sans vouloir entrer dans une analyse détaillée de cette
à la fin et dans ce que lui-même a voulu affirmer (4). reprise particulière, nous pouvons indiquer rapidement qu'elle est
constituée, quant à l'essentiel (l'inessentiel cependant y est considé-
rable) par le langage de la condition appliqué à la c0118cience.
(4) Il s'agit de ce qu'ailleurs (Logique de la Philosophie, p. 80 et
20 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAïTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 21

cherché une métaphysique qui soit science solide, il n'a cru encore plus exactement, puisqu'il n'existe qu'une seule
y parvenir qu'au prix de cette destruction de la connais- et unique raison, la raibon entant que pratique.
sance métaphysique, condition nécessaire du succès; si Théorique (ou spéculative), -la raison est absolument
l'on est en droit de parler du métaphysicien Kant, on n'a incapable de formuler un jugement sur Dieu, l'âme, la
rien dit aussi longtemps qu'on n'a pas élucidé ce que peut liberté: aucun jugement, ni positif ni - et cela importe
signifier une métaphysique qui, science, reposerait néan- infiniment plus à Kant - négatif. La raison spéculative ne
moins sur la foi. Le problème reste, toujours le même : donne que des directives, ou des directions, à l'entendement
comment est-il possible de détruire le savoir dans l'intérêt afin que celui-ci puisse suivre une méthode claire dans son
d'une foi qui, par conséquent, ne sera pas savoir et de travail, lequel, sans ces indications de la raison, ne s'orga-
maintenir, en même temps, que cette foi pense ces objets, niserait pas et ne produirait qu'une accumulation de faits
qu'elle a des objets, qu'elle peut les caractériser (5)? décousus. Elle montre la voie à l'entendement, mais c'est
Le premier malentendu, presque inévitable pour nous (6), l'entendement qui est seul à avancer; elle lui permet de
porte sur le terme même de foi, puisque nous ne concevons viser un système de connaissances, mais elle ne peut même
plus de foi qui ne soit déterminée par un credo. Pour Kant, pas lui promettre que le donné auquel il a affaire s'y prêtera,
en revanche, tout credo historique est inadmissible (quoi- encore moins qu'il s'y prête avec nécessité: le monde ne
qu'il puisse être interprété comme philosophiquement peut pas être construit, il doit être étudié, et toute la
sensé, à condition qu'on le dépouille de ce qu'il contient législation apriorique ne fonde que la possibilité (à la
de purement historique et, partant, de non-philosophique) : vérité, il faudrait dire: la possibilité de comprendre le fait)
la philosophie ne connaît pas de dogmes ni d'autorité de la science toujours existante. Cependant, raison pra-
spirituelle. D'autre part, ce qu'on peut appeler la foi du tique, raison de l'homme agissant, de l'être qui agit parce
cœur, aux yeux de Kant, n'est qu'enthousiasme, et""Sî. qu'il est fini et ainsi dans le besoin et dépendant, mais
quelque chose peut lui être plus désagréable que le scepti- qui est aussi raisonnable (7), c'est-à-dire, toujours orienté
cisme, c'est bien l'enthousiasme, ne serait-ce (mais on par, et vers, l'universel, et qui par là est être moral, -
discerne de plus une sorte d'antipathie presque instinctive) en tant que pratique donc, la raison a le besoin et le droit
que parce que l'arbitraire, le désordre et le discrédit de la de donner son adhésion à des pensées que, en tant que
religion en découlent. Le seul porteur légitime d'une foi spéculative, elle est incapable de saisir autrement qu'au,
vraie est la raison, pour être précis, la raison pratique, titre de pure possibilité logique, comme « problématiques »,
comme simple non-contradiction entre les prédicats du
(5) On néglige souvent. que, dès la C. R. P., Kant ne propose
concept sous considération. A ce qu'elle a conçu, raison
pas seulement la preuve morale de l'existence de Dieu, mais déduit théorique, comme simple concept pensable, en tant que
tous les prédicats du Dieu de la tradition : unité, toute-puissance, pratique, elle donne son adhésion dans la foi (8).
omniscience, omniprésence, éternité (il conclut d'ailleurs par un etc.) :
C. R. P. A 815, B 843.
(6) L'ambiguïté est, en revanche, presque inconcevable pour le (7) A de nombreuses reprises, Kant emploie dans la C. R. Pro
lecteur de Hume, cf. Treatise, Bk. l, Part III, Sect. VII : « It (sc. l'expression «l'homme comme être fini et raisonnable J (ou des
belief) is something felt by the mind ... It gives them more force and termes équivalents). Il ne semble pas que cette formule, essentielle
influence (sc. to the ideas of the judgment) ; ... and renders them the pour la compréhension de la morale (et de la philosophie) de Kant,
governing principles of aU our actions. li Malgré les différences fonda- ait toujours rencontré l'attention à laquelle elle a droit.
mentales entre Kant et Hume quant au rôle et au contenu de la foi, (8) Pour tout ceci, cf. C. R. P., Canon de la Raison Pure, Section 1II :
chez les deux il ne s'agit pas de faith, mais de belief, l'adhésion donnée de l'Opinion, du Savoir et de la Foi (Vom Meinen, Wis8en und Glau-
,). un jugement d'existence irréfutable, mais incapable de preuve ben). Nous renonçons intentionnellement à l'utilisation des textes
(jugement qui ne contient pas de contradiction interne). plus accentués des Critiques suivantes, parce que nous désirons
22 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE·EN-SOI 23

convention, il est permis, il devient inévitable, d'affirmer


que Kant, qui dénie à la raison pure la possibilité de
La difficulté est-elle levée? Certainement pas du point connaître et de développer une science, lui reconnaît, en
de vue de la logique du système; elle semble plutôt aggra- revanche, celle d'acquérir un savoir qui, au lieu de
vée, puisque la raison pure paraît ainsi avoir été dotée connaître, pense. La foi est alors l'adhésion donnée par la
d'une faculté que toute l'Analytique implicitement, toute raison pratique, la raison de l'être fini, à ce que la raison
la Dialectique très explicitement lui avaient refusée, celle spéculative se trouve capable ..de penser sans contradiction
de connaître en dehors du cadre spatio-temporel. Est-il interne, adhésion qu'eUe donne raisonnablement, pour
principe kantien plus fortement établi, plus fondamental, de bonnes et valables raisons.
plus souvent répété que celui qui veut que seules les caté- Des raisons bonnes parce que le but de la vie et de la
gories schématisées, temporalisées, fournissent des connais- pensée humaine en toute son étendue, l'intérêt de tout
sances? On comprendrait à la rigueur une sorte d'accès homme (et non seulement du philosophe), est connu par
immédiat du sentiment à des - disons « réalités ll, à défaut la connaissance immédiate (si le langage kantien n'y
d'un terme suffisamment vague, supérieures. Mais une chose faisait pas obstacle, mieux vaudrait parler d'un savoir
qui n'est pas objet pour la connaissance, qui ne peut pas immédiat) de la loi morale, par la présence du principe de
le devenir, comment seulement la concevoir aussi longtemps l'universalité dans l'être fini et dépendant: « Quel usage
qu'il s'agit, non de sentiments et de cœur, mais de pensées pouvons-nous faire de notre entendement, même en ce
et de raison? qui concerne l'expérience, à moins que nous ne nous
Il se peut que ce soit à ce point précis que le langage proposions des buts? Or, les buts les plus élevés sont ceux
kantien oppose les plus grands obstacles à la compréhen- de la moralité.» (A 817, B 845). Et «le but donné, les
sion. En effet, il n'y a pas de connaissance du supra- conditions de sa réalisation sont hypothétiquement
sensible, pour la simple raison que, par définition, le terme nécessaires. Cette nécessité est subjective, ... mais elle est
de connaissance est réservé à la connaissance par catégories absolument suffisante et l'est pour chacun si je sais avec
schématisées : pour Kant, il n'y a de connaissance que certitude que nul ne peut connaître d'autres conditions
celle de la scie~ce naturelle, de-la physique mathématique. qui conduiraient au même but » (A 825 ss., B 853 ss.). Une
Cette orientation détermine sa terminologie - la déter- telle condition, c'est qu'il y ait un regnum gratiae, un
mine, mais ne la fixe pas, malheureusement, car le sens de monde des âmes, dont la cohérence soit garantie par
mots comme savoir (wissen), connaître (erkennen) , penser l'existence d'un Dieu qui soit à la fois souveraine raison,
(denken) reste partout fonction du contexte dans lequel juge moral et créateur omnipotent. L'homme accorde son
ils se rencontrent : même le terme de science (W issen- adhésion parce que les raisons de cette adhésion sont
schafl) ne désigne pas partout la physique: la métaphy- (subjectivement) nécessaires et universelles: la vie n'aurait
sique elle-même ne doit-elle pas devenir science? pas de dignité, de sens, de valeur, elle ne serait pas humaine
Nous sommes donc obligés de fixer nous-même l'usage sans règle morale absolue, sans fin absolument valable,
et d'opposer d'une part penser et connaître, de l'autre sans possibilité de penser un monde dans lequel il ne soit
savoir et science, en réservant les premiers termes à la pas insensé d'obéir à la loi et de tendre vers le but. La règle
IIlétaphysique et à sa forme particulière du savoir, les absolue n'admet aucune restriction, aucun compromis.
seconds à la science et à ses objets. Si l'on accepte cette Elle oblige absolument l'être humain en tant que fini, le
même être qui, en tant qu'infini et raisonnable, la pense, la
porte en lui et la connaît comme loi libre de la liberté,
montrer que, en ce qui concerne sa pensée fondamentale, Kant n'a
pas eu à faire des découvertes sur ce point. avant même de l'avoir explicitée dans sa pensée. Mais
24 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI· ET LA CHOSE·EN·SOI 25

pour que cette loi soit observée par l'être fini-infini, il faut raison théorique parle en tant que critique est la nécessité
que l'existence empirique de cet être, son désir inextir- de sa propre possibilité, le besoin invincible de se com-
pable de bonheur, désir naturel d'un être raisonnable et prendre soi-même, de se mettre en accord avec soi, nécessité
animal à la fois, obtiennent la certitude absolue d'un universelle en même temps que nécessité subjective ou,
assouvissement qu'aucune expérience ne lui promet: de si l'on admet une formule exacte mais paradoxale, objec-
là l'affirmation de l'existence de Dieu, de l'âme, du règne tivement nécessaire à la subjectivité: on pourrait dire que
des fins. Dieu, pour Kant, ne se montre ni dans la nature toute la philosophie kantienne est un discours portant
des physiciens ni dans l'histoire (quoique, comme théori- objectivement et de façon universelle sur la subjectivité
ciens, nous soyons obligés de présupposer le caractère en tant qu'universelle - en terme kantiens, sur l'humanité
raisonnable des deux et que nous le présupposions, sans de l'homme - , universelle autant par la structure de sa
quoi nous ne poserions même pas nos questions). L'âme sensibilité passive que par celle de sa spontanéité raison-
libre diffère radicalement des contenus psychologiques que nable.
nous observons; le bonheur et la satisfaction, si tant est Néanmoins, cette inquiétude levée, la question reste :
qu'ils existent sur terre, y constituent de purs accidents comment un discours qui dépasse l'expérience est-il
sans justification ni sens: seul, le savoir de la foi permet à possible en tant que discours vrai? Car ce discours - ce
l'homme de vivre sous la loi, avec cette loi qu'il découvre qui précède montre que, sous cet angle, il n'y a pas de
immanquablement dès qu'il se tourne vers lui-même et se différence entre le discours de la raison spéculative et celui
demande ce qui le fait homme au lieu de brute. La raison de la raison de l'être agissant - , ce discours ne porte pas
pratique, autrement dit: la volonté (opposée au désir), sur ce qui est fondé par la science, mais sur ce qui fonde
étend son « primat)) sur tout le champ de la pensée et toute science et tout discours, sur la raison et - cela est
de la vie humaines; c'est elle qui développe la foi décisif - non sur ses objectivations et leurs sources dans
raisonnable, contenue, mais comme enveloppée, dans tout la subjectivité œuvrante, mais sur elle-même en tant que
acte humain, fût-il acte de recherche « désintéressé )). sujet, telle qu'elle se découvre à elle-même, avec sa nécessit~.
subjective, comme sujet en même temps autonome et finI.
La raison, il est vrai, parle d'elle-même, mais de quel droit?

Cependant, si le problème est ainsi mieux circonscrit, si Comme il est préférable de ne pas faire violence à un
son origine et sa raison d'être se discernent plus clairement, grand auteur en le forçant de répondre à des questions qui
il n'est pas pour autant résolu. n'ont pas été les siennes et que probablement il n'aurait
Nécessité et universalité subjectives: cette subjeciivation pas comprises si on les lui avait posées, traduisons le pro-
de ce qui, pour la raison spéculative, constituait l'objec- blème dans la terminologie de Kant. Il s'énonce alors sous
tivité même n'est-elle pas inquiétante? Elle ne l'est qu'au cette forme : comment l'usage des catégories non-schéma-
premier abord. On peut y répondre en faisant remarquer tisées peut-il être légitimé? Comment les catégories - et
que la raison théorique est elle-même subjective, que la toute pensée se fait au moyen des catégories, dans les
réflexion qui porte sur elle, qu'elle porte elle-même sur catégories - peuvent-elles trouver un emploi en dehors du
elle-même, l'est également, et que la nécessité dont elle sensible, en dehors du domaine de la science naturelle?
parle découle de son besoin de fonder un discours scien- Comment la raison en tant que pratique sait-elle à quoi,
tifique existant. Si la science est un fait, le fait de l'homme, dans la foi, elle donne son adhésion si, en tant que théo-
elle doit être a fortiori possible, c'est-à-dire, compréhen- rique, elle n'arrive pas à penser le contenu de sa foi?
sible à l'homme dont elle est le fait: la nécessité dont la La liste des endroits, très nombreux, où Kant se prononce
26 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 27

sur cette question et celle des différentes réponses qu'il y d'un seul texte. Dans la section bes Paralogismes, la
apporte laissent son lecteur dans le plus grand embarras. première édition déclare : « Sans une représentation
On sait que pures, non schématisées, non temporalisées, (Vorslellung) sous-jacente, la catégorie est incapable de
les catégories ne sont d'aucune utilité; elles ne servent me procurer un concept d'un objet; car seule la repré-
qu~ schématisées et dans l'expérience: Kant ne croit pas
sentation me fournit l'objet qui, après cela, est pensé
pouvoir insister suffisamment sur ce principe. Hélas (ou selon la catégorie )) (A 399). La seconde, qui réduit consi-
heureusement), d'autres textes y contredisent et déclarent, dérablement la longueur de cette section, affirme en revan-
sur un ton tout aussi décidé, qùe les catégories ne sont che: « Cependant, en vue de l'usage pratique, lequel est
nullement restreintes dans leur portée, qu'elles pensent le pourtant toujours dirigé sur des objets de l'expérience, je
suprasensible, l'en-soi, l'absolu: Kant lui-même parle de serais en droit d'appliquer, avec une signification analogue à
ce qui s'oppose au sensible, de ce qui limite ce sensible et celle de l'usage théorique, ces concepts (sc. les catégories),
s'y oppose de façon nécessaire, il doit donc le penser -
nous avons vu que, du moins dans la C. R. P. de 1787, il ne présuppose pas l'existence (Existenz - non RealiUit) d'un tel
s'en montre parfaitement conscient. En tout cela, on peut, être (Wesen) - C. R. P., A 572 ss., B 600 ss., où les deux éditions
portent le même texte. - Ce passage est admirablement élaboré d.ans
de plus, observer une évolution, non seulemep,t de l'une la section De l'intention dernière de la dialectique naturelle de la ralson
à l'autre des deux éditions, et de l'une à l'autre des humaine, en particulier A 695 S., B 723 s. (textes identiques) : à la
trois Critiques, mais dans les parties non modifiées de question Il s'il y a quelque chose (etwas gibt - l'expression vague est
la Critique de la Raison Pure même; la fonction méta- intentionnelle) qui, ditTérent du monde, contienne le fond de l'ordre
du monde et de sa structure cohérente (Zusammenhang) selon des
physique des catégories pures est de plus en plus lois universelles, la réponse est : 8ans doute,· est-ce qu'on peut lui
soulignée à mesure que progresse l'enquête, de la sensibilité appliquer les catégories? Je réponds: que cette question n'a aucun
par l'analyse de l'entendement vers la raison et les objets 8ens J, puisque les catégories n'ont de sens qu'appliquées aux objets
de celle-ci, tandis qu'elle reste cachée, on dirait inten- d'une expérience possible; ce qui ne les empêche pas de représenter,
fi en dehors de ce domaine, des titres à des concepts qu'on peut concé- ,,; l'!
tionnellement, au départ: résultat naturel d'une méthode
der à l'aide desquels cependant on ne peut rien saisir (verstehen) " ce
qui ne veut et ne peut révéler que progressivement son qui' a pour conséquence que la pensée analogique est ici parfaitement
intention positive. légitime; nous pouvons donc «sans doute aucun., supposer, ~ien
Nous ne dresserons pas ici cette liste (9), nous contentant plus, nous sommes forcés (massen) de présupposer a; un au.te~r uDl~ue
du~onde, sage et omnipotent », sans que nous «éfargisslOns .amsi
notre connaissance (Erkenntnis) au-delà du domaine de l'expérience
(9) Nous indiquerons cependant quelques textes parmi les plus possible., car de ce quelque chose (etwas) que nous présupposo~s,
intéressants, sans toutefois les interpréter : leur interprétation fi nous n'en avons aucun concept de ce qu'il ~st ~!;:~~n;e~J~n ."ch

présuppose (ou développerait) les résultats auxquels nous espérons 8elbst) li. - Ajoutons que, dans la section qUI a pour titre I. Ideal lime
parvenir à l'aide du passage choisi. - Toute la discussion de l'Idéal transcendental, Kant déclare (A 494, B 522) que fi l~_,~_a~.se ~on_­
tramcendental (cf. aussi l'introduction sous le titre de Remarque sensible de ces représentations (sc. des objets) nous est absolument
finale à toute l'antinomie de la raison pure, A 566 ss., B 593 ss.), en inconnue J, mais de cet «objet transcendental., qui correspond à la
particulier la seconde section, traite d'a; un concept entièrement sensibilité-réceptivité, fi noûS'j>ouvonsèliré' qu'il est donné, avant
(durchgangig) déterminé a priori J, qui. devient par là le concept toute expérience, en lui-même (an sich 8elbst) J. - Parmi les textes
d'un objet (Gegenstand - terme ontologiquement plus neutre que qui, par les modifications introduites par Kant dans B, montrent
celui d'Objekt) entièrement déterminé par la seule idée» ; plus loin, qu'il tient à préparer son lecteur à l'usage analogique et supra-
Kant affirme que a; toute possibilité des choses... est considérée sensible des catégories, citons la note de l'Analytique, § 27 (B 166) :
comme dérivée, et seule la possibilité de ce qui renferme en lui toute fi Je veux seulement rappeler que les catégories dans le penser (im

réalité est considérée comme originaire» ; il n'en est pas moins vrai Denken _ mot souligné par Kant) ne sont pas bornées par les condi-
que la raison n'exige pas Il que toute cette réalité soit donnée objec- tions de notre intuition sensible », avec la suite de ce texte important.
tivement et constitue elle-même une chose (Ding) », et la raison Si nous voulions dépasser le niveau de la C. R. P., nous n'aurions
qu'à renvoyer aux écrits moraux, par exemple à la Préface de la
C. R. Pr., en particulier A 8 SS.; IV 109 sS., ou aux pp. 245 sS.,
IV 269 ss.
28 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 29
à la liberté et au sujet de celle-ci, en n'y comprenant que interprètes, il est vrai) qu'il existe une pensée en catégo-
les fonctions logiques (des concepts) de sujet et de prédicat, ries pures, comment cette pensée se distingue-t-elle de la
de cause et de conséquence, selon lesquelles les actions et pensée « ordinaire)l, de la pensée de la science? Et s'en
les effets selon ces lois (sc. morales) sont déterminés de telle distingue-t-elle encore?
façon qu'ils peuvent toujours être expliqués, en même temps Pour répondre à la seconde question, nous nous conten-
que selon les lois naturelles, selon les catégories de sub- terons de rappeler que, si Kant a refondu certaines parties
stance et de cause» (B 432). Nous ne nous attarderons pas à de la Critique de la Raison Pure, il n'a jamais rien retiré de
~nalyser en détail ce dernier texte, pour important qu'il soit; ce qu'il a enseigné dans la première édition concernant la
Il suffit à nos fins de relever qu'il affirme clairement la constitution de la connaissance: s'il en avait été autrement,
possibilité, voire la nécessité, d'un usage, analogique il est tout notre problème ne se présenterait pas. Il maintient
vrai, mais néanmoins réel, des catégories là où le sensible en même temps et, pouvons-nous ajouter à présent, en
n'intervient pas au début, mais est seulement visé à la pleine conscience, les deux thèses: l'une, selon laquelle il
fin (10). n'y a connaissance que des objets sènsibles (actuellement
Selon Kant, il existe un emploi légitime et nécessaire des s"ènsibles ou sensibles en puissance - la distinction n'inter-
catégories pures. Il n'est donc pas exact de dire, comme vient pas ici, parce que les objets de la raison sont en
on l'a fait assez souvent à la suite de Hegel, que Kant dehors du domaine de toute sensation possible), l'autre,
n'aurait pas vu qu'en fait il pense ce qu'il déclare ne pas selon laquelle il existe une pensée détachée de toute- sensi-
p,ouvoir penser. Mais s'if en est ainsi, ne faut-il pas bilité et pourtant légitime et nécessaire. Les textes
admettre que tout le système croule? Que reste-t-il de toute montrent avec évidence que la « contradiction» n'a pas
;'" l'entreprise critique, que deviennent les réfutations et les échappé à Kant.
réconciliations de la Dialectique de la Raison Pure si la Réduire le problème à cette forme, c'est alors donner une
sensibilité n'est plus requise pour l'établissement de la solution à notre première question. Une fois de plus, la
connaissance véritable?' Kant, après avoir voulu éliminer fluidité de la terminologie kantienne rend difficile à
le scepticisme, l'enthousiasme et la métaphysique construc- compendre ce qui à ses yeux - la terminologie, ou plutôt
tiviste, ne leur ouvre-t-il pas les portes toutes grandes? l'absence de toute terminologie le montre - doit avoir été
« évident» et « naturel» : les catégories schématisées nous
procurent la COtln~~~sance des obje~l et elles sont seules à
le faire; dans les catégories pures, la raison pense des
Nous sommes ainsi amenés à reformuler notre question. objets et ne les connaît pas, puisque la connaissance ana-
Puisque Kant affirme (contre un grand nombre de ses lytique-analysante, en un mot: discursive, est l'apanage
exclusif de l'entendement et des catégories schématisées.
(10) Dans la Préface à la seconde édition (B XXXIX), Kant attire En ce sens, il est et reste parfaitement correct de dire que
l'attention sur la modification de cette section, faite dans l'intention sans l'intuition le' concept est vide : seule la perception
de «remédier aux fausses interprétations des Paralogismes placés (l'intuition) peut répondre à la question : qu'est-ce?,
avant la psychologie rationnelle ». Afin qu'on ne croie cependant pas
que Kant ait subrepticement introduit à cette occasion des idées qui tandis que le concept n'indique que la forme de l'unité,
ne se trouvaient nulle part dans la première édition, citons le texte unité qui unifie le sensible : « La supposition de la raison
suivant: «Je ne serai pas seulement en droit, mais forcé de réaliser concernant un être suprême en tant que cause suprême
cette Idée (d'un être absolu), c'est-à-dire, de poser pour elle un objet n'est donc que relative, pensée seulement en vue de l'unité _1
réel, auquel j'attribue... des qualités telles qu'elles sont analogiques systématique du monde sensible, un simple quelque-chose
aux concepts de l'entendement (sc. aux catégories) dans l'usage
empirique. Je penserai donc un être selon l'analogie des réalités dans dans l'idée et concernant lequel nous n'avons aucun concept
le monde, des substances, de la. causalité et de la nécessité ... li (A 677 s.).
30 PROBLÈMES KANTIENS
PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 31
de ce qu'il peut être en lui-même. C'est ainsi que s'explique comprend ainsi ses limites en ce qui concerne la connais-
également pourquoi, par rapport à ce qui est donné aux sance du quale de la chose-en-soi ; mais c'est parce qu'elle
sens comme existant, nous avons besoin de l'idée d'un être pense le quid de cette chose et pense qu'elle est. Notre
originaire et en lui-même nécessaire, mais ne pouvons connaissance, qui n'est certes pas. pure réceptivité, n'est
jamais acquérir de celui-ci et de sa nécessité absolue le cependant jamais sans réceptivité ; notre penser est activité
moindre concept» (A 681, B 708).
et précisément pour cette raison ne fournit aucune connais-
Pas le moindre concept? Que si, sans quoi la phrase sance, la connaissance étant définie par la réceptivité que
n'aurait pas pu être pensée ou formulée avec la prétention l'entendement soumet à son pouvoir unificateur (concep-
qu'elle ait un sens; mais pas de concept discursif, pas de tuel), mais qui, toute sujette qu'elle est à l'entendement,
concept qui puisse être développé en description analy- fait aussi à jamais dépendre celui-ci d'elle, quand il s'agit
tique, pas de concept d'un objet déterminé, comme tous de déterminer un objet.
les objets de l'expérience interne ou extérieure, par des
relations spatiales, temporelles, spatio-temporelles. En
toute rigueur, il serait même illégitime d'attribuer à ce qui
.. .. ..
est ainsi pensé et qu'on hésite à appeler « objet»' l'exis- La critique est, par conséquent, l'entreprise d'une raison
tence au sens ordinaire de ce terme: cette chose-en-soi est, qui veut se comprendre. Ce qu'elle veut savoir, c'est ce sans
elle n'existe pas, elle n'est pas réalité ou réelle, si réel veut quoi il n'y aurait, au lieu de compréhension, que simple
dire « ce qui est en liaison avec les conditions matérielles de arrangement d'un extérieur, fortuit en ce que son contenu
l'expérience (de la sensation)) (Postulats A 218, B 266). peut toujours faire défaut, nécessaire, d'autre part, il est
Cet cc objet» n'en est pas moins; bien plus, il est le seul vrai, en sa structure, mais seulement comme présuppo-
dont l'être nécessaire (non fortuit) soit pensé nécessairement. sition de l'organisation scientifique du contenu fortuit,
Il en résulte que ce que nous savons, mais ne connaissons organisé selon la nature du pouvoir organisateur : cette
pas fonde ce que nous connaissons, mais ne comprenons faculté organisatrice même est frappée du caractère
pas parce que son contenu est, pour notre passivité, pur du fortuit qui est celui de son matériau, et elle ne
donné, dans toute la mesure où nous le connaissons. Seul peut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que se constater
un intellect intuitif, une intuition
. . ----_._... intellectuelle , un enten- elle-même, comme fait, dans le fait précisément de son
dement originaire, un intelleclus arèhetypùs Connaîtrait par œuvre déj~ accomplie, la physique mathématique. Elle
la pensée, étant pure activité, pur acte, pure présence à peut s'analyser, elle doit s'analyser, mais elle n'y parvient
lui-même; nous ne possédons pas un tel organe, un tel qu'en se dépassant vers l'idée d'un fondement absolu de la
acte (car il ne serait pas, à proprement parler, organe au totalité, l'idée de l'inconditionné.
service d'autre chose), et connaissance et pensée, constata- Cela signifie, sous un aspect autre et complémentaire,
tion et compréhension ne coïncident pas en nous. Mais le que le pouvoir _org~.Il~s_a~~ll~ est toujours en danger de mal
fait que nous connaissions l'être donné et sa structur~ ne se cGmprendre : l'entendement réificateur réifie encore là
devient compréhensible que pour une raison qui pense un où il n'y a plus de res en son sens. En d'autres termes, la
tel jntellect archétypal et se situe par rapport à lui: elle se critique, loin d'être destructive, est éminemment positive,
comI>ren<I 'parce qurelle le pense et à condition qu'elle le puisqu'elle seule permet de démolir ces réifications q~i
pense, et elle se comprend alors comme finie, comme obstruent l'accès à ce qui est et est en acte, est par IUl-
dépendant, dans toutes ses connaissances, de données qui même et peut être pensé comme tel, non seulement comme
ne lui sont pas fournies nécessairement, qui pourraient lui un de ces faisceaux de relations que sont les objets de
manquer, peuvent toujours venir à lui manquer. Elle l'entendement et de la science naturelle. A l'entendement,
32 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 33

et à lui seul, revient toute connaissance du donné, et en ce


sens( la Critique de la Raison Pure lui garantit « contre
..
tout: compétiteur sa propriété sûre, mais unique» (11) - Il appert ainsi que le fondement dernier de la philosophie
ûhique, parce qu'il ne doit pas s'arroger des droits qui ne kantienne doit être cherché dans sa théorie de l'homme,
reviennent qu'à la raison: en dernière analyse, la critique dans l'anthropologie philosophique, non dans une « théorie
de la raison pure est critique de l'entendement et libération de la connaissance», ni même dans une métaphysique,
de la raison, d'une raison qui, parce qu'elle a concédé à quoique les deux représentent des parties essentielles du
l'entendement tout ce qui est de son domaine à lui, peut système. Mais Kant ne fait pas de ce fondement de sa p~nsée
maintenant procéder en connaissance de cause et avec le sujet de sa réflexion, il ne le thématise pas. Les bgn~s
bonne conscience intellectuelle. Elle peut penser l'âme, essentiellés en sont cependant visibles : finitude et um-
.la liberté, Dieu, et, en tant que raison de l'homme agissant, versalité (plus exactement: universabilité, car l'universalité
peut donner son adhésion à ce qu'elle a ainsi pensé. Du est une puissance, en puissance, dans tout homme, même
côté du contenu, foi et pensée sont identiques, elles coïn- le plus primitif; même dans l'enfant, mais cett~ ~uissance
cident même dans leur forme: leur différence, si différence doit être actualisée par l'éducation et la déCISIon (13)),
il y a, est du côté de l'être fini et raisonnable qui, théorique, désir de bonheur et volonté d'un bonheur proportionné
pense le contenu de la foi comme simple possibilité logique aux mérites de l'être raisonnable dans l'être animal, c'est
et, être agissant, choisissant, être moral, affirme, et ne peut ce qui constitue l'homme en son humanité (14) : Dieu est
pas ne pas affirmer, ce que, jusqu'à cette réflexion sur sa le besoin ultime et premier d'un tel être, qui ne saurait
propre nature finie et besogneuse, il n'avait considéré que vivre sans - non pas voir, mais croire un sens de son Il
comme la présupposition indémontrable (mais aussi irré- existence et se savoir justifié à le croire, un sens que seul 1

futable) d'une recherche qui va inévitablement vers l'unité un être possédant tous les attributs traditionnels de la 1

et la totalité de tout ce qui est, vers le système de la pensée divinité peut lui promettre (ou peut lui permettre de se
et de la science autant que de la réalité, mais qui n'a aucun promettre). Seule la preuve morale de l'existence de Dieu
moyen de prouver que cette totalité une et son fondement est' valide, elle seule peut l'être, car elle seule est fondée
existent, - existent de la seule façon d'exister qu'elle sur le fondement même de l'humanité de l'homme.
connaisse, celle des objets particuliers auxquels elle a Or, ce même fondement est aussi celui de la philosophie
affaire (12). en son sens le plus haut. La philosophie elle-même est
œuvre humaine, œuvre de l'être «fini et raisonnable»,
(11) Critique de la Judiciaire. Préface; V, p. 238. Le mot agissant et choisissant parce que, à la fois, beso~eux et
einig du texte est incompréhensible; J'éd. de l'Académie de libre , animal et maître de soi. Elle n'est pas essentIellement
Berlin propose alleinig, mais einzig parait préférable. - Il est à
remarquer que c'est seulement dans cette dernière Critique que
Kant voit ce que présupposent et impliquent comme conséquences nos forces mais dont nous ne pouvons pas affirmer la perfection
les thèses fondamentales de la première (et de la seconde). Cr., sur ce absolue ni: partant, l'unité-unicité: Cr. J. § 85. Cf. déjà C. R. P.
point, également ce qui y est dit, § 77, sur la fonction de l'intellect A 627, B. 655.
archétypal dans la compréhension de notre faculté de connattre. (13) Le texte le plus remarquable, mais qui est loin d'ê~re isolé., se
(12) Puisque nous ne connaissons pas la totalité de la nature et, trouve dans le Fragment d'un Catéchisme moral de la MetaphYSIque
par conséquent, ne pouvons jamais nous assurer de son unité (il des Mœurs, § 52; IV, p. 620 ss. .
faudrait un entendement infini pour épuiser le tout de l'expérience (14) Très consciemment, Kant veut réconcilier Épicure et les
possible), les preuves tirées de la théologie naturelle ne conduisent Stoïciens, les représentants du désir, naturel à yêtr~ besogneux,. et
qu'à la conception d'un être raisonnable ou de plusieurs êtres rai- ceux de l'universalité raisonnable C. R. Pr., Dlalectrque de la raIson
sonnables, doué ou doués de grandes perfections par comparaison à pure quant à la détermination du souverain bien (IV, 239 ss.) ; Mét. des
mœurs, Théorie éthique § 53, IV 625 SS.
34 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 35

théorie, quoiqu'elle parle toujours le langage de la théorie. talité de l'âme, l'existence de Dieu, cet intérêt est minime,
Elle veut et doit être vraie, et cela déter~ine la forme d'autant qu'aucune découverte qu'on pourrait faire en
théorique de son discours; mais ce discours ne porte pas ce domaine ne ferait avancer d'un seul pas la science
son sens en lui-même, et l'homme de Kant n'est pas naturelle, et les trois affirmations correspondant à ces trois
essentiellement théorétique comme l'est celui d'Aristote. questions sont, pour la raison théorique, parfaitement
La philosophie est action humaine, entreprise destinée à oiseuses. «Ces trois problèmes... visent un autre but, qui
permettre à l'homme d'être en acte ce qu'il est en puissance, est d'apprendre ce qu'il y a à faire si la volonté est libre
de s'orienter dans le monde, de se diriger dans sa vie, de se et s'il y a un Dieu et un monde futur .... La dernière inten-
réaliser. Kant se fait critique et métaphysicien parce que, tion de la nature dans le sage soin qu'elle prend de nous
sans la connaissance des fondements nécessaires et des se réfère, dans l'organisation de notre raison, au fond seule-
limites de leur force portante, l'homme s'égare. Mais la ment au moral» (15).
philosophie est plus vaste que la métaphysique, laquelle, L'intérêt donc, l'intérêt pratique, constitue le concept
tout en étant nécessaire, ne se comprend pas elle-même fondamental. Ce n'est pas qu'on ne puisse pas parler d'un
quoiqu'elle comprenne tout ce qui est pour l'homme : intérêt spéculatif, et Kant n'évite nullement un concept
ce n'est pas elle qui réalise l'homme, ce n'est pas en elle qui rend compréhensibles les démarches de la raison
qu'il se réalise. La seule connaissance de soi de la raison spéculative vers l'unité de son système. Mais l'intérêt
n'est pas décisive: à la fin comme au début, la raison en véritable de la raison est de « réunir son intérêt théorique
tant qu'humaine doit comprendre son intérêt. Le service avec son intérêt pratique» (A 742, B 770), en vue de quoi?
qu'offrent à l'homme la métaphysique et la critique (qui en vue de vivre en paix avec elle-même, en vue de vivre :
rend possible une métaphysique comme science), c'est « Quel usage ferons-nous de notre entendement, même en
que, à leur aide, il peut poursuivre cet intérêt en pleine ce qui concerne l'expérience, à moins que nous ne nous
conscience, après l'avoir suivi tout naturellement aussi proposions des buts? Or, les buts les plus hauts sont ceux
longtemps qu'il n'avait pas été égaré par les constructions de la moralité, que seule la raison pure peut nous faire
arbitraires et aberrantes qu'une réflexion insuffisamment connaître» (A 817, B 845). Aussi, dans sa réflexion sur la
poussée avait placées sur son chemin. spéculation, la raison se comprend-elle comme intéressée,
Si, comme il convient, on regarde la Critique de la Raison comme pratique. « Il serait bon de laisser à ce mot (sc. de
Pure (et les autres œuvres) de Kant comme développement philosophie) son antique signification de doctrine du
de ce qui n'est au départ qu'un germe, si, en d'autres souverain bien, dans la mesure où la raison s'efforce
termes, on attribue, avec Kant, la plus grande valeur d'atteindre ici une science. Car cette condition ajoutée ...
d'élucidation aux parties postérieures de ses livres, il est
significatif que le concept d'un intérêt de la raison apparaît
(15) Cf. Canon de la Raison Pure; la citation, ibid. A 801 s.,
seu~ement au milieu de la Dialectique (A 462 ss., B 490 ss.)
B 829 s.. Les mêmes idées sont développées avec une insistance
et qu'il n'est exposé complètement que dans le Canon de accrue dans les deux autres Critiques; nous nous en tenons à la pre-
la Raison Pure (A 797 ss., B 825 ss.). Au début, c'est mière afin de ne pas donner l'impression que Kant ait évolué sur ce
l'analyse de l'intérêt que prennent en fait la raison Cormée point. - Il est significatif, pour caractériser mieux les «malenten-
et le bon sens à la dialectique; au bout, il s'agit de l'intelli- dus» dont Kant veut tenir compte dans B, que B introduit l'intérêt
dans les additions et modifications: déjà la Préface (XXXII) oppose
gence, de la compréhension, de ce même intérêt comme -le monopole des écoles» (la limitation au spéculatif) à Il l'intérêt des
compréhension de l'homme tout entier. L'intérêt spéculatif hommes» et aux convictions du «public JI, de Il la grande mass e qui
de la raison en ce qui concerne les trois grandes questions nous est respectable JI, à If l'atTaire universellement humaine. (la
de la métaphysique, à savoir, la liberté de l'homme, l'immor- morale et la vie morale).
36 PROBLÈMES KANTI~~S PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 37

serait suffisante pour comprendre l'amour de la science, Pour nous résumer: quant à l'essentiel, quant à ce qui est
partant, de toute connaissance spéculative de la raison, essentiel pour l'homme, l'homme a affaire, non aux phé- ( i~

pour autant que celle-ci lui est utile en vue de ce concept et nomènes, mais aux choses-en-soi ; car l'essentiel n'est pas
également à la détermination fondante (Bestimmungs- la connaissance, c'est l'action, plus exactement, la décision
grund) pratique, sans faire perdre de vue le but principal en vue de l'action. Et la décision est d'un ordre tout autre
qui seul fait qu'elle peut être appelée doctrine de la que celui de la connaissance : elle a affaire aux choses-en-
sagesse» (16). Ce n'est pas que l'individu soit ou même soi, étant l'acte d'une chose-en-soi.
puisse devenir sage : il devrait être parfaitement moral
pour prétendre à ce titre; mais il sait, grâce à son savoir de
la sagesse, où et comment se diriger sans perdre la bonne 1

voie, précisément la voie infinie du progrès vers cette La prédominance de l'interprétation spéculative de la
sagesse. cb<>..~~ ...en-soi, régnant pratiquement sans concurrence
Quand on regarde de ce point de vue la preuve morale de <lepuis liéchec de la tentative fichtéenne - échec dû en
l'existence de Dieu, on saisit mieux le sens de l'affirmation dernière analyse au faft que, tout en partant du fondement
d'une pensée au moyen des catégories pures: ce qui n'était pratique, elle s'était voulue constructiviste et dans cette
que constatation d'un fait - la raison dépasse les bornes mesure an ti-kantienne (17) - , cette tradition si solidement
du sensible et ne peut pas s'empêcher de le faire - devient
compréhensible, non comme élargissement permis ou
comme conséquence nécessaire, mais comme fondement (17) La Déclaration concernant la théorie de la science fichtéenne
(1799) montre que Kant a vu dans la phiJosophie de Fichte précisé-
caché de toute pensée ou, avec une expression infiniment ment une construction. scolastique -. Il Y cite sa lettre à Fichte (de
plus appropriée aux intentions kantiennes, de tout penser. décembre 1797 1), dans laquelle il avait exprimé l'espoir que celui-ci,
En langage critique, le seul qui ne veuille pas persuader, maintenant qu'. il avait parcouru les chemins hérissés d'épines de la
mais convaincre, la vraie réalité, si ce terme est admissible, scolastique D, ne trouverait pas nécessaire d'y retourner - ce qui
devient dans la Déclaration: • Je lui conseillais de cultiver son grand
ne se montre que comme le fond de la réalité au sens étroit, don de présentation au lieu des stériles arguties (apices) • - , à quoi
de la réalité phénoménale. Dans l'ordre de la véritable Fichte avait répondu en déclarant. qu'il ne perdrait pas de vue le
réalité cependant, le transcendant de l'expérience est scolastique Je. Que sous scolastique Kant comprenne ce que nous avons
l'immanent de la raison qui se comprend. L'expérience ne appelé constructiviste, cela appert d'une autre remarque de la même
peut ni confirmer ni réfuter la liberté, mais ce n'est que Déclaration: • Il faut comprendre la Critique selon la lettre et ne la
considérer que du point de vue d'un entendement ordinaire, mais
pour la liberté de l'être fini et raisonnable que cette réalité suffisamment cultivé pour de telles recherches abstraites»; il s'agit
phénoménale existe comme ce qui lui apparaît. Dieu, pour donc du Weltbegriff, non du Schulbegriff de la philosophie, laquelle
la spéculation, n'est que la cause inconnaissable, indéter- est système non point grâce à une façon de penser particulière, mais
minable et dont l'action et le mode de causation ne peuvent par l'unité de l'intérêt purement et universellement humain qui la
constitue. Aussi n'est-il pas étonnant que Kant, ibid., affirme avoir
même pas être imaginés; mais c'est ce même Dieu qui donné, non une propédeutique, mais le système de la philosophie
permet à l'homme de se penser comme être dans le monde, transcendentale. Cette affirmation a parfois surpris: Kant ne parle-
à la fois libre et déterminé, sujet confiant de la providence, t-il pas partout de la nécessité de fournir, en plus, une métaphysique,
sujet libre de ses décisions, citoyen d'un monde sensé et et le désir de l'élaborer n'est-il pas devenu obsédant pour lui? L'ob-
qui doit réaliser le sens de son existence et celui du monde. jection, pour convaincante qu'elle puisse sembler, provient cependant
d'un simple malentendu : la philosophie transcendentale (la «cri-
tique .) est bel et bien la métaphysique positive en tant que méta-
physique formelle (ou générale): la philosophie pure, • quand elle
(t6) C. R. Pr., Dialectique, Première partie; IV, 236. est seulement formelle, s'appelle logique; si elle est limitée à certains
38 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 39
établie fait que ce que nous venons de dire de la chose-en- moi, non comme je m'apparais, ni comment je suis en moi
soi a besojn d'une démonstration. Pourtant, les textes (sc. en tant que chose-en-soi), mais seulement que je suis.
kantiens sont tout à fait clairs; ils laissent à désirer, parce Cette représentation (Vorstellung) est un penser, non un
qu'ils ne sont jamais aussi appuyés que leur importance intuitionner (Anschauen) . ... Ma propre existence n'est
pour la compréhension du système le demanderait, qu'ils pas phénomène, encore moins illusion ... )) Cependant, « la
sont un peu trop discrets, d'une discrétion qui, d'ailleurs, conscience de soi est loin d'être une connaissance de soi,
se comprend très bien si l'on n'oublie pas que Kant lutte malgré toutes les catégories qui constituent le penser d'un
en même temps contre le scepticisme et le dogmatisme et objet en tant que tel (Objekt überhaupt) par la liaison du mul-
qu'il craint perpétuellement de donner trop de gages aux tiple dans une aperception». Les mots que Kant souligne se
dogmatiques en se dressant de façon trop positive contre les rapportent tous, positivement ou négativement, au pro-
sceptiques, qu'il craint, en d'autres termes, de prêter à la blème de l'existence du Je originaire : son existence -
réification des choses-en-soi en affirmant trop fortement nous sommes bien obligés d'employer ce terme ambigu,
leur (( existence ». faute d'un autre qui ne le serait pas - est immédiatement
Un texte de la seconde édition de la Critique de la Raison sûre, immédiatement sue,. et pour cette raison même, elle
Pure nous servira de point de départ. Kant y déclare n'est pas et ne pourra jamais devenir connaissance, puisque
(Déduction transcendentale, § 25, B 157) : « Dans l'unité «( la détermination de mon existence 1) (ibid.) ne peut
synthétique originaire de l'aperception, j'ai conscience de s'effectuer que dans les formes du sens interne, celles du
temps. Je suis, je peux dire et penser que je suis, mais je
ne puis concevoir comment je suis sans me rapporter (le
objets de l'entendement, elle s'appelle métaphysique. Ainsi naU
l'idée d'une double métaphysique, d'une métaphysique de la nature, double sens de la formule est inévitable et utile) à autre
d'une métaphysique des mœurs» (Fondement de la métaphysique des chose; je suis quelque chose, c'est-à-dire, déterminé et
mœurs, Préface, IV 110); cf. Pro Principes métaph. de la Sc. de la déterminable, dans la mesure où je ne suis plus immédiate-
Nature. li La science naturelle, au sens propre, présuppose la méta- ment, purement, Je, où je me réifie (18). Je ne suis pas
physique de la nature. Celle-ci ne doit contenir, il est vrai, que des
principes non-empiriques ... , mais elle peut traiter, ou bien, sans connu, pas même à moi, en tant que Je : ce que je connais,
référence aucune à un objet déterminé de l'expérience, ... des lois qui quand bien même je remonterais aussi haut que possible, ce
rendent possible le concept d'une nature, et c'est alors la partie ne sont que les œuvres du Je constituant, son extériorisa-
transcendentale de la métaphysique de la nature : ou bien elle tion. Je sais que je suis, je ne sais pas comment je suis.
s'occupe d'une nature particulière, de choses de telle ou telle
Le Je est donc chose-en-soi : ( A condition que nous regar-
espèce, dont un concept empirique est donné, mais de telle
façon que, en dehors de ce qui se trouve dans ce concept, dions"ün être (l'homme) exclusivement selon cette raison
aucun autre principe empirique n'est utilisé en vue de la connaissance objectivement déterminable (c'est-à-dire, la raison pure
de ces choses (par exemple, elle prend comme fondement le concent pratique), il ne peut pas être considéré comme un être
empirique d'une matière ou celui d'un être pensant ... ) V, 14; sensible, mais la qualité mentionnée est la qualité d'une
u il faudra donc se fonder sur une analyse complète du concept d'une
matière en général, ce qui est l'affaire de la philosophie pure, laquelle,
chose-en-soi, dont nous ne pouvons nullement nous rendre
à cette fin, ne se sert pas d'expériences particulières, mais seulement c'ompréhensible (einsehen) la possibilité, à savoir, comment
de ce qu'elle rencontre dans le concept isolé (quoique en soi empi-
rique) ... (et) est ainsi une véritable métaphysique de la nature corpo-
relIe» (ibid., p. 16 s.) - La métaphysique est identique à la philosophie (18) La Réfutation de l'Idéalisme, B 274 ss., est fondée sur cette
critique, considérée dans ses résultats positifs; cette métaphysique considération de la nécessité d'une détermination par référence à ce
universelle donne naissance à ce que, d'après Husserl, on peut appeler qui n'est pas Je. - Une fois de plus, l'addition sert à introduire plus
des métaphysiques régionales. Ce qu'elles ont en commun, c'est tôt ce que la première éditition contenait déjà, Antinomie de la Raison
qu'elles ne peuvent procéder que par analyse, non par construction: Pure, VI, A 491 ss.
dans le domaine du pur ., seul le mathématicien en est capable.
1[
40 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 41
le devoir (Sollen) ... détermine son activité et pourrait être d'exposer, la chose-en-soi n'est ni chose, ni en soi: elle est
la cause d'actions ... » (19). Qu'il ne puisse pas être connu, bel et bien !!!-jel et pour soi. Ce n'est pas là une interpré-
qu'il ne puisse pas devenir objet de science, cela non tation violente et qui révélerait un fond de la pensée
seulement ne réfute pas cette assertion, cela la confirme : kantienne inconnu à son auteur. Sans doute, et nous en
déterminé, le Je cesserait d'être déterminant· indéterminé avons mentionné les raisons, Kant n'aime pas se prononcer
mais se déterminant, il restera sujet agi;sant sans s~ positivement dans le domaine du suprasensible; il ne veut
transformer en chose, à moins qu'il ne renonce à sa dignité pas qu'on remplace la métaphysique constructiviste qu'il
d'être libre. Parce que chose-en-soi, le sujet n'est jamais vient de détruire par une autre de même nature, il ne veut
chose, n'est pas saisi à l'aide de ses relations à autre chose, pas que la métaphysique redevienne naïve. Mais à certains
cette chose serait-elle le sujet connaissant. « Il est vrai endroits, les nécessités de la lutte contre les fausses inter-
qu'elle (la raison) doit connaître de façon déterminée la prétations l'amènent à dire ce qu'il préférerait laisser dans
causalité, en ce qui concerne les actions de la volonté dans une ombre prudente. Les textes abondent où il indique ce
le monde sensible ... Mais elle n'a pas besoin de déterminer qu'il comprend sous chose-en-soi et, en particulier, que cette
théoriquement, en vue de la connaissance de son existence chose-en-soi est le fait irréductible dont la possibilité ne
supra-sensible, le concept qu'elle produit de sa propre peut pas devenir problème, étant donné que tous les pro-
causalité en tant que noumène, et elle n'est pas tenue de blèmes naissent dans cette chose-en-soi et, s'il s'agit de
lui donner dans cette mesure une signification. ... Même métaphysique, y ramènent : « La raison est poussée par un
considéré théoriquement, il (le concept de causalité) reste penchant de sa nature à dépasser l'usage empirique ... et à
toujours un concept pur, donné à priori et qui peut être ne trouver la paix (Ruhe) que dans l'achèvement de son
appliqué à des objets, que ceux-ci soient sensibles ou non- cercle, dans un tout systématique existant pour soi» (21) :
sensibles; quoique, dans ce dernier cas, il n'ait pas de on ne peut pas remonter au-delà de cette donnée première,
signification et d'emploi théoriques et déterminés (20). Il qui est en même temps l'ultime condition dans l'ordre de la
Je se pense. découverte : le tout inconditionné.
.. Mais si les endroits sont sans numbre où la pensée
(non la connaissance) du fait absolu est affirmée,
ce n'est que dans la discussion des thèses de Mendelssohn
Pour le lecteur d'aujourd'hui, toujours plus ou moins que Kant s'exprime positivement : «Puis-je croire
sous l'influence de la terminologie hégélienne, il est connaître une chose d'après ce qu'elle est, si je ne sais rien
difficile d'accepter la façon de parler de Kant: à y regarder
d'elle sauf qu'elle est quelque chose (etwas / qui" se trouve
d'un peu plus près, et pour résumer ce que nous venons
être dans des rapports extérieurs et à l'intérieur de qui
existent des rapports extérieurs? ... Est-ce que je puis alors
{19} Prolégomènes, § 53; III, 218. - cr. C. R. P., Note dire que j'aie un concept de la chose en soi? »« En revanche,
Générale au système des Principes, B 288 ss., qui insiste sur l'impossi-
bilité de comprendre le comment en dehors du domaine du sensible et
si nous connaissions des effets d'une chose qui seraient
de l'expérience. Cf. également la Note à la Thèse de la Ille Anti- réellement les propriétés d'une chose-en-soi, nous n'aurions
nomie, A 448, 450, B 476, 478 : si l'existence de la liberté est prouvée, plus à demander ce que cette 'chose serait en soi et en
il ne nous incombe pas d'en montrer la manière d'agir; un pouvoir dehors de ces propriétés. » Or, nous pouvons en effet indiquer
de commencer une série dans le temps est démontré, quoique non
des qualités et des forces agissantes de cette espèce. « Cela a
compris (bewiesen, obzwar nichl eingesehen) - de même, d'ailleurs,
que nous ne pouvons que constater les relations causales dans la
nature sans en saisir le comment. Cf. l'opposition complémentaire
de la causalité, intelligible et phénoménale, du sujet et celle du
(21) C. R. P., Canon de la Raison Pure, 1; A 797, B 825.
caractère intelligible avec le caractère empirique. C. R. P. A 538 ss. ;
B 566 ss. Cf. aussi FOlldem. Mél. Mœurs, De l'intérêt..., IV 86 ss.
(tO) C. H. Pr., Déduction des Principes; IV, 164 s.
42 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 43
été fait depuis longtemps et fait par vous-mêmes. » Qu'est l'homme d'une raison commune, mais (moralement) saine
le concept de Dieu, sinon celui de pure et véritable réalité, peut se tracer de façon tout à fait adéquate son chemin,
opposée non seulement aux négations, mais à la realitas aussi bien en ce qui concerne le théorique que le prati-
phaenomenon? « Maintenant, diminuez toutes ces réalités que» (24). Les deux le peuvent, parce que les deux sont
(entendement, volonté, béatitude, puissance, etc.) selon des hommes, des êtres finis et raisonnables, parce qu'ils se
le degré, elles resteront les mêmes selon l'espèce (la qualité), comprennent en ce qu'ils sont en eux-mêmes - se com-
et vous avez des qualités des choses-en-soi que vous prennent, mais ne se connaissent pas et ne deviennent pas
pouvez appliquer à d'autres choses qu'à Dieu .... La ques- objets pour eux-mêmes. Ils sont, en leur fond, centres
tion : que peuvent être ses objets (sc. ceux de l'expérience) d'activité, pour eux-mêmes et, en ce sens, en face d'eux-
en tant que choses-en-soi? ne peut donc d'aucune façon mêmes, êtres raisoImables et, parce que finis, intéressés.
être prise pour dénuée de sens » (22). Les choses-en-soi, ce Ils ne sont pas pour autre chose ni pour autrui; dans la
sont Dieu et l'âme, mais tels qu'ils sont pour eux-mêmes, responsabilité de la décision, dans la responsabilité de la
non tels qu'ils apparaissent dans la phénoménalité, non recherche libre et sensée, ils ne sont que pour eux-mêmes.
comme donnés à la façon dont l'âme est donnée à elle-
même (sous forme de ce que nous appellerions psychisme).
« L'essence (Wesen) des choses ne change pas selon leurs
..
rapports extérieurs.» (22 a). Cependant, si dans la décision ils ne sont que pour eux-
Vouloir transformer ce savoir immédiat en savoir mêmes, en tant que finis, ils ne se saisissent que dans leurs
médiatisé, en science, ce n'est pas seulement dangereux, rapports à autre chose. Sans doute, ces rapports les
cela est contraire à l'intérêt premier de la saine raison : ramènent à eux-mêmes à seule condition qu'ils veuillent
Mendelssohn « a le mérite ... de n'avoir cherché la dernière se comprendre; mais ils n'en sont pas moins toujours
pierre de touche pour l'admissibilité d'un jugement ... extériorisés, et ils ne se connaissent que par la médiation
nulle part ailleurs que dans la seule raison, que celle-ci fût de cette extériorisation. Autrement dit, ils s'apparaissent à
guidée dans le choix de ses thèses par la compréhension eux-mêmes comme des faits. Ce n'est pas d'eux-mêmes
(Einsichl) ou par le simple besoin et la maxime de son qu'ils tiennent leur existence et ce n'est pas à partir d'eux-
propre avantage (Zutraglichkeit). Il appelait la raison, dans mêmes qu'ils peuvent se comprendre et comprendre le
ce dernier emploi, l'ordinaire bon sens (gemeine Menschen- monde dans lequel ils s'apparaissent. L'homme est créature
vernunfl) ; car celui-ci a d'abord devant les yeux son propre et imago dei; le texte que nous venons de citer des Remar-
intérêt; tandis qu'il faut déjà avoir abandonné la voie ques l'indique clairement: c;est à partir de l'idée de Dieu
naturelle pour oublier cet intérêt... et pour vouloir augmen- que l'idée de l'homme est formée, par réduction et dimi-
ter son savoir, que celui-ci soit nécessaire ou non» (23). nution. Dieu n'est pas anthropomorphe - rien ne paraît
« Une pure foi de la raison est donc l'indicateur ou la plus scandaleux à Kant que l'anthropomorphisme théo-
boussole à l'aide desquels le penseur spéculatif peut s'orien- logique - , l'homme est théomorphe; ce qui fait qu'il ne
ter en ses pérégrinations de la raison, dans le domaine des se comprend que comme créature et c~pie, comme raison
objets suprasensibles, et (c'est aussi le guide grâce auquel) ectype, non archétype, se comprend à partir de son original,
'de son origine.
(22) Quelques remarques de Kant, in L: H. Jakob, Examen de Aussi longtemps qu'il s'agit de comprendre l'homme dans
l'Aurore de Mendelssohn(1786) ; III, 290 s. - L'idée que le fini est
compris à partir de l'infini par restriction est déjà présente dans le
De mundi sensibilis ... , de 1770, § 9; III, 10.
(22 a) Fondement Mét. Mœur.s, IV, 73. (24) Ibid., 277.
(23) Que signifie: s'orienter dans la pensée? (1786) ; III, 274 s. -:-
L'article, également de 1786, est donc strictement contemporam
des Remarques ...
44 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE·EN·SOI 45

sa vie et dans son action, cet homme vivant pour lequel Il n'est donc que conséquent si_ Kant découvre la chose-
spéculation et science ne constituent que des activités en-soi, c'est-à-dire, le sujet-pour-soi, dans l'homme qui se
particulières, même pas les plus hautes et les plus propre- "" détermine raisonnablement et par la raison. Le sujet a
ment humaines, le savoir indéterminé et indéterminant conscience «de lui-même en tant que chose-en-soi» et
de Dieu et de l'âme est suffisant. La liberté, Dieu et, mais considère son existence «en tant qu-e celle-ci n'est pas
seulement comme complément pour l'être indigent et qui soumise aux conditions de la temporalité)) (27), «il est
a soif de bonheur, l'immortalité, ce sont les seuls «objets» conscient... , en tant qu'être-en-soi (Wesen an sich), de son
de ce savoir, médiat pour la théorie qui n'y accède qu'en existence déterminable dans un ordre intelligible, non, il
renonçant à son sacrilège théorique (25), immédiat pour est vrai, dans une intuition particulière de soi-même, mais
et dans la vié de l'homme d'une raison «moralement selon certaines lois dynamiques» (28), et «la liberté de
saine D. Cela est tellement vrai que toute connaissance, toute l'usage pratique de la raison ... a affaire à des choses-en-soi
science objectivante de Dieu, irait contre l'intérêt de comme à des raisons déterminantes)) (29) ; car s'il est
l'homme et cela sur un point décisif, le point décisif: vrai que tout ce qui dans notre connaissance appartient à
la possession d'une telle connaissance transformerait l'être l'intuition ne contient que de simples relations, « le senti-
libre en sa responsabilité, sujet de ses décisions et de ses ment du plaisir et du déplaisir et la volonté, qui ne sont
choix, en esclave obéissant ou révolté d'un maître dont nullement des connaissances, en sont exceptés )) (30) et se
la toute-puissance, sans cesse devant les yeux de l'homme, tiennent (on ne pourrait pas dire: se réfèrent) à l'intérieur
ferait de lui au mieux un technicien du bonheur; l'homme de la chose-en-soi, qui est« absolument intérieure (imagina-
n'agirait plus par respect de cette loi que, en lui, la raison tion, sentiment, désir) )), en opposition à ce qui existe dans
dans son universalité se donne et ainsi donne à l'homme l'espace «où nous ne devons pas nous représenter d'autres
par là-même autonome, il agirait non par respect de prédicats que ceux d'une relation extérieure )), en oppo-
l'humanité en lui, mais par crainte. Il connaîtrait au lieu sition donc à la matière (31). La chose-en-soi qu'est l'homme
d'espérer et de croire, il n'obéirait pas à la raison et ainsi à en tant qu'âme ne se connaît- pas; pour cela, elle devrait
lui-même, mais aux décrets d'un tyran aux volontés posséder de soi une intuition intellectuelle qui ne serait
incompréhensibles et arbitraires (26). Sa pensée ne définit que «pure activité spontanée (Selbsltiitigkeil) », elle
que pratiquement, moralement, en vue de l'action morale, devrait -pouvoir «se représeriter soi-même à soi-même en
les «objets» de sa pensée, ces Cl objets» que la raison tant qu'agissant immédiatement de soi », tandis que l'hom-
théorique voudrait bien avoir le droit de poser, mais que, me n'a de soi qu'une expérience déterminée et qu'en tant
à moins de méconnaître ses propres bornes et de s'exposer qu'il est «affecté de l'intérieur, donc tel qu'il s'appa-
à des contradictions insolubles, elle doit considérer comme raît» (32). Cela ne l'empêche pas de se penser; au contraire,
de simples idées directrices: et c'est pourquoi la raison pra- cela l'y oblige.
tique atteint une certitude morale que n'atteint aucune
des objections imaginables (elles seraient toujours thé- (27) C. R. Pr., Élucidation critique de l'analytique; IV, 223; cf.
déjà C. R. P., De l'amphibolie ... n C 3, A 265 S., B 321 s.
oriques) contre la réalité non réifiée de l'âme, de Dieu et
(28) Ibid., De la déduction des principes, IV, 155.
d'un monde sensé pour la volonté libre de l'être déterminé (29) Prolégomènes, Les idées cosmologiques; III, 219.
et besogneux. (30) C. R. P., Esthétique transcendentale, Remarque générale,
B 67; II,92.
(31) Lettre à Hellwag du 3 janvier 1791.
(25) C. R. Pr., Primat de la raison pratique; IV, 251.
(32) C. R. P., Esth. Tr., Rem. Générale, B 68 s. Plus élaborées,
(26) C. R. Pr., Dialectique IX, De la proportion sagement adaptée
mais non nécessairement plus nettes, les mêmes thèsas constituent
de8 faculté8 cognitives de l'homme à 8a de8tination pratique. l'essentiel de la Ille section du Fondement de la Métaphysique des
Mœurs.
46 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 47

morale, conscience immédiate et en soi parce qu'elle n'a


affaire à aucun donné extérieur, mais exclusivement au
donné, si un tel mot est ici à sa place, de son autonomie
.i Tout en pensant la chose-en-soi, en se pensant par consé- agissant en vue du temporel, mais non pas dans le tempo-
quent soi-même, l'être fini et raisonnable reste soumis aux rel (33). Elle affirme ainsi l'existence d'un être parfait, de
conditions de la sensibilité, de la détermination par rela- l'être ontologiquement parfait, d'un être qui, causa sui,
tions, de la passivité: il ne peut pas s'empêcher de vouloir fonde sa propre existence et est le fondement de toute
connaître là où, légitimement, il ne peut que penser. La réalité dérivée, mondaine et humai~e.
dialectique qui naît de ce penchant irrésistible constitue Or, de cet être, l'homme ne sait rien sinon qu'il est pur
un des aspects fondamentaux de sa manière d'être comme être-pour-soi, pure activité, actus purus, sans passivité,
conscience théorique : l'homme doit, dans et contre cet sans extérieur. Que peut-il dire de cet être? Rien, semble
être qui est le sien, quoique ce ne soit pas tout son être, se t-il. Pourtant, aucun discours ne lui importe davantage.
tenir en éveil et toujours poursuivre la critique de la A ce point, le rapport Dieu-homme se retourne. L'homme
raison pour ne pas s'égarer, pour ne pas perdre ce penser en est créature, dans une dépendance totale quant à toutes ses
essayant de le transformer en science. Il est chose-en-soi, déterminations, et si, quoique créature, il est libre en tant
il est ~ubstance au sens fort du terme; mais' il n'est pas que raison-volonté (34), il n'est ~.~~~~. Or, c'est préci-
substance complète et complètement indépendante, et il sément cela qui permet à l'homme -de parler de Dieu, au
ignorerait sa nature et sa position dans le tout s'il oubliait lieu de le plonger dans un savoir vide, un non-savoir savant.
qu'il est image de Dieu, - et qu'il n'est qu'image. L'homme n'est que l'image de Dieu: il s'ensuit que Dieu
Cela mène à des conséquences aussi importantes que, du est l'original de l'homme (en tant qu'âme, volonté, intelli-
moins en apparence, paradoxales. D'une part, l'homme, gence, activité intérieure, etc.) et que ce que l'homme
même comme être intelligible, n'est pas entièrement découvre en lui-même, il peut le transférer à Dieu, à la
présent à lui-même, il n'est pas pur être-pour-soi, pure double condition toutefois qu'il ne se regarde lui-même
intériorité active. L'activité qu'il possède ne s'actualise qu'en ses « qualités» intérieures et dans ses facultés actives,
qu'à l'aide de cette passivité qui caractérise toute sa et qu'il n'oublie pas que la conclusion de l'image à l'original
conscience empirique; son existence, puisqu'elle ne se ne saurait être qu'analogique. « Parce que ... les phénomènes
suffit pas à elle-même, annonce sa dépendance et se montre ne sont que des manières fortuites de représenter des objets
comme fortuite, comme quelque chose qui est ce qu'elle est, intelligibles, représentations d'êtres qui sont eux-mêmes
mais pourrait être autre et ne pas être du tout : c'est des intelligences : il ne nous reste que l'analogie, selon
pourquoi la raison était obligée de remonter vers l'incondi- laquelle nous employons les concepts de l'expérience pour
.tionné, en l'absence duquel le tout du monde et de l'exis- nous faire au moins un concept quelconque de.~h()ses
. tence humaine serait inconcevable. Un tel passage à la intelligij:)les ~ont en soi nous n'avons pas la moindre
limite et au-delà de la limite du déterminé et du fini est
tout au plus permis à la raison théorique, qui n'a ni le (33) C. R. Pr., Élucidation critique de l'analytique; IV, en
droit, ni aucun motif valable, d'affirmer qu'à son idée particulier 219 ss. : pour la décision, il n'y a pas de passé, mais
corresponde une réalité quelconque; en revanche, la raison seulement un présent visant un avenir, et le visant seulement dans la
en tant que pratique, en tant que tournée vers elle-même mesure où la raison qui décide intemporellement est incarnée dans
l 'homme empirique.
et se déterminant elle-même, la raison non pour autre (34) Dieu ne crée que les choses-en-soi, c'est-à-dire, les âmes, ,. C.,
chose mais pour soi, découvre un fondement solide à une 226 ss. : l'homme est créature justement en sa liberté et son être-pour-
telle affirmation dans la conscience immédiate de la loi soi.
48 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE·EN·SOI 49
connaissance» (35). Dieu est pensé analogiquement, en Je pense donc Dieu à partir de l'homme, parce que
analogie avec l'homme: « Je dirai: la causalité de la cause l'hoIhme existe par Dieu; ce qui est premier dans l'ordre
suprême est par rapport au monde ce que la raison humaine de l'être est second dans l'ordre de la connaissance, laquelle,
est par rapport à ses œuvres d'art. En quoi la nature de la pour cette raison même, reste incomplète, non connaissance
cause suprême elle-même me reste inconnue : je compare déterminée, mais savoir d'un être indéterminable pour moi,
seulement son effet qui m'est connu (l'ordre du monde) ... qui suis passif dans toute ma connaissance déterminée (donc
avec les effets de la raison humaine et appelle par consé- passive), et actif seulement là où je détermine, dans ma
quent celle-là une raison... sans lui attribuer comme vie morale: j'ai accès à Dieu en me concevant comme
qualité quelque chose qui me soit connu)) (36). source (source seconde dans l'ordre de l'être, source créée),
en me considérant dans ce que je suis pour moi quand je me
(35) Cr. R. P., Note finale à toute l'antinomie de la raison pure; décide à être pour moi en tant que raison, non seulement
A 566, B 594. Cf. De la fin dernière de la dialectique naturelle,. A 674, informante (à l'aide des concepts), non seulement organi-
B 702: pour la pensée théorique, qui veut penser Dieu, l'idée fournit sante (à l'aide des idées théoriques), mais qui agit en déci-
le schéma,. cf. également l'Architectonique de la raison pure: ce schème
nalt d'une idée, c'est-à-dire, 41 du but principal de la raison », de son
dant, en agissant sur sa part passive, sur ce corps psychique
intérêt fondamental, A 833, B 861. que sont les données intérieures, les penchants, les passions,
(36) Prolégomènes, § 58, note. - Dans la C. R. P., Kant se sert ce naturel auquel j'ai affaire et par lequel je ne me
sans hésitation du concept d'analogie, fidèle en cela à la tradition pense plus, mais me connais. Je ne suis pas indépendant,
métaphysico-théologique. IlIa définit rapidement, 1. c.: « L'analogie ... autarque, ontologiquement parfait; mais mon imperfec-
ne signifie pas ... la ressemblance imparfaite de deux choses, mais la
ressemblance parfaite de deux rapports entre des choses dissem- tion n'est pas telle que je ne puisse pas penser ce qui est réel
blables J, et il choisit comme exemple le rapport Πbonheur des au sens le plus fort, le plus fondamental, comme force et
enfants : amour des parents., égal à «bien du genre humain: cet fondement absolus, et ne puisse m'en faire, à défaut d'un
inconnu en Dieu que nous appelons amour ., ajoutant que le concept concept scientifique, une idée.
Eous-jacent à cette analogie est celui d'une pure catégorie, la causalité,
« qui n'a rien à voir avec la sensibilité. - Beaucoup plus approfondi
Vouloir connaître « l'inconditionné dont il s'agit au fond»
est ce qu'il dit dans la Critique de la Judiciaire, § 90, nO 2, note: (A 565, B 593) dans toute l'entreprise de la philosophie et
«Analogie (au sens qualitatif) est l'identité du rapport entre fonde- qui est le seul sujet de la métaphysique, cela constitue un
ments et conséquences - GrUnden und Folgen - (causes et etTets - contresens; aussi ne s'agit-il pas de cela. Ce n'est pas la
Ursachen und Wirkungen), pour autant que celle-ci se rencontre connaissance discursive de l'entendement, c'est au
(Statt findel) nonobstant la ditTérence spécifique entre les choses ou
entre ces qualités qui contiennent le fondement (Grund) de consé- contraire le penser qui est naturel à la raison, à tel point que
quences similaires, (ditTérence qui importe), quand on les considère «la raison pure, une fois montré qu'elle existe, n'a pas
en soi, c'est-à-dire, en dehors de ce rapport. ; la suite illustre l'emploi besoin de critique. C'est elle-même qui contient le canon
de l'analogie par une application à la psychologie animale et une . de la critique de tout son usage )) (37) : seul le « sacrilège»
critique du mécanisme cartésien en ce domaine, pour conclure en
remarquant que l'analogie permet de penser la causalité de la cause
de l'entendement réificateur, « objectivant)) ce qui n'est
suprême du monde selon le type des productions humaines, mais non que sujet et être-pour-soi, en a besoin, afin qu'il n'égare
de conclure aux qualités de cette cause, puisqu'il manque la paritas pas la raison et fasse qu'elle ne se comprenne plus elle-
ralionis, présente dans le genre commun quand il s'agissait de l'homme même.
et de la bête, tous deux animaux. Dans la terminologie de l'oppo-
sition comment: que, cela revient à dire que nous savons que Dieu est,
mais ignorons tout de sa manière d'être et d'agir. - Répétons que le
problème n'est discuté que dans la C. J., qui, nous espérons le démon-
trer, trouve son centre, dépassant ainsi les deux premières Critiques.
dans la discussion du rapport possibilité-réalité. (37) C. R. Pr., Inlroductiol1; IV, 120.
4
50 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 51
de toutes les difficultés, qu'un dernier retournement se
'" '" produit. Seul Dieu est, la thèse est irréfutable : mais Dieu
n'est affirmé que par l'homme, car le problème du fonde-
Non seulement la ~.h9se-en-soi est pensée, on comprend ment dernier se montre au seul homme, au seul être qui pose
même le mode selon lequel les catégories, en leur usage la question du sens parce que, avant tout comme après
analogique et pur, la saisissent ou, pour parler avec plus tout, il est pour soi et non pour autre chose. Kant aurait Il

de précision, l'indiquent et la désignent. Cependant une certainement refusé d'imaginer un monde sans hommes; III
!'
dernière question subsiste. Qu'est, après tout, cette chose- le monde ne se constitue que dans la pensée humaine; à
en-soi? Comme Kant affirme lui-même que cette question plus forte raison. aurait-il refusé de se-demander ce que
est légitime, il faudra essayer d'y répondre. serait un Dieu qui ne fût pas Dieu des hommes, Dieu pour
Cette réponse, après ce que nous venons de voir, paraît les hommes : un tel Dieu aurait été, à ses yeux, un Dieu
simple : les choses-en-soi, ce sont les âmes en tant que absurde. La chose-en-soi, c'est-à-dire, le sujet absolu
substance's libres et qui se déterminent elles-mêmes. En absolument po~ur soi qu'est Dieu est essentieÎlement créa-
"effet, où ailleurs trouver un être qui soit essentiellement teur de choses-en-soi, d'âmes libres et raisonnables, dans
pour soi, pure activité, libre de toute détermination exté- lesquelles-li est pensé comme présent, comme sur-réel en sa
rieure, de toute relation - c'est la même chose - à ce qui transcendance immanente à l'âme qui le pense. Sans
n'est pas lui? Voilà donc la réponse: ou plutôt ce qui l'homme, l'affirmation que Dieu est n'aurait aucun sens: il
serait la réponse si les âmes, humaines ou angéliques - on n'y aurait personne pour la formuler. S'il est permis de
sait que Kant laisse toujours ouverte la possibilité de dépasser les formules kantiennes, nous dirions que l'homme
l'existence d'esprits raisonnables et finis en dehors de n'est homme que par Dieu, mais que Dieu n'existe que pour
l'humanité, donc au-dessus de celle-ci - , si ces âmes l'homme, en ce sens que même la question positivement
n'étaient que liberté, si elles se comprenaient par elles- résolue de l'existence en soi de Dieu, sans rapport à l'homme,
mêmes, si elles existaient par leur propre force, si, au lieu est une question posée par l'homme.
de fortuites, elles étaient nécessaires et non de l'ordre des
faits, si elles tiraient d'elles-mêmes non seulement la règle,
mais aussi le contenu et les conditions de leurs décisions et
de leurs actions, si elles se fondaient elles-mêmes. Les comparaisons entre philosophes sont toujours dan-
\ Quand on prend au sérieux ce problème du fondement, gereuses, et ce danger est particulièrement grand s'il s'agit
\, comme il convient de le faire, il ne reste alors qu'une seule d'un auteur qui, comme Kant, s'oppose de la façon la plus
réponse : la chose-en-soi est Dieu. Seul Dieu ne connaît consciente à toute la métaphysique du passé. Le risque
t ~n aucun sens l'extériorité, cette source de passivité dont vaut cependant d'être couru, car les similitudes et les
.~. coule la finitude des êtres finis, des créatures. Sans Dieu, différences entre la pensée kantienne et celle de Leibniz
le monde serait pur fait, phénomène constaLable, mais non peuvent nous permettre, précisément par leur différence
compréhensihle : ce n'est que dans la pensée d'un maître dans leur similitude, de mieux déterminer le sens de
du monde, à la fois fondement de la réalité et garant du l'effort critique et de l'entreprise d'une métaphysique enfin
sens de la vie humaine, que la raison finie découvre, sinon érigée sur des fondements solides.
la présence, du moins la possibilité assurée d'un sens. Seul En effet, la critique de la doctrine leibnizienne (38),
Dieu est, au sens strict de ce terme, étant causa sui et rerum
omnzum. (38) C. R. P., De l'amphibolie des concepts de l'entendement
C'est pourtant ici, où l'on peut croire être arrivé au bout Note, en particulier A 28288., B 33888.

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52 PROBLÈMES KANTIENS
PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 53
elles ne sont pas interdépendantes, quoiqu'elles fassent
pla~ée, ce qui a son importance, non dans la Dialectique,
toutes parties d'un seul règne (Kant appelle le règne des
malS à la fin de l'Analytique, est curieusement ambiguë.
fins également, en se réclamant de Leibniz, celui de la
D'u.n. côté, Kant veut éviter que le noumène ne soit pris
grâce) et, comme elles, elles ne se comprennent qu'à partir
posItIvement; de l'autre, il désire défendre la possibilité,
d'une unité dernière et première, fondement et garantie
voire la nécessité, de ce concept. Voici où cela conduit :
absolus, la monas monadum ou Dieu. Ce qui fait qu'elles
« Si donc je fais abstraction de toutes les conditions de
se distinguent cependant des monades leibniziennes, c'est
l'intuition et m'en tiens au seul concept d'une chose en
qu'elles sont libres en vue de décisions toujours ouvertes,
général (überhaupl) , je peux faire abstraction de tout
qu'elles ne sont pas essentiellement des subjectivités
rapport extérieur, et pourtant, il doit rester le concept de
représentantes, mais d~s sujets agissants, agissant dans un
ce qui ne signifie pas une relation, mais des déterminations
monde qui est et sera toujours pour elles un monde obscur
purement intérieures .... Et parce que nous ne connaissons
et donné à le~r seule passivité sensible et dans lequel elles
de déterminations absolument intérieures que celles four-
ne peuvent rien connaître qui soit purement intérieur, pas
nies par notre sens interne, ... toutes les choses seraient au
même soi-même telles qu'elles sont. Le règne de la grâce,
fond des monades, c'est-à-dire, des êtres simples doués de
le monde des substances-âmes peut et doit être pensé;
représentations. Tout cela serait correct s'il ne fallait pas
mais on ne peut pas en parler dans un discours scientifique,
plus que le concept d'une chose en général (pour réunir)
on ne peut pas en établir les rapports avec le monde des
les conditions sous lesquelles, exclusivement, des objets
objets, on ne peut pas passer de ce qui est donné comme
de l'intuition extérieure peuvent nous être donnés. »
somme de relations extérieures, à un intérieur qui serait
Il est vrai que, dans toute cette section, Kant nie la
l'intérieur de ces objets de la sensibilité.
possibilité d'un usage pur des catégories; mais il est aussi
Ce qui sépare Kant de la métaphysique classique des
évident qu'il ne parle que du monde de la nature et de
temps modernes (le problème est autrement complexe en
l'extériorité. Si nous avions le moyen de dépasser les limites
ce qui concerne la philosophie antique), c'est précisément
de ?e monde, dans ce cas, en effet, nous aurions un concept,
cette volonté de philosopher du point de vue de l'homme
malS un concept non-objectivant, du noumène : il faudra
~~ms le monde, de penser l'homme dans le monde de la
attendre la philosophie pratique (qùi, rappel peut-être
nature comme être déterminé et dependant, mais de le
non superflu, termine la Crilique de la Raison Pure) pour
trouver motif et justification d'un tel dépassement. Entre penser _~Il même temps ,~9mme être pensant et libr~, se
temps, il appert que les choses-en-soi, en tant que telles, pensant comme être insatisfait, mais grand parce que
capable d'insatisfaction, conscient d'un intérêt qui, par
sont réellement des monades~ qu'elles ne peuvent pas être
sa seule existence, limite le monde empirique, non en
pensées autrement dès qu'elles sont pensées, et que Leibniz
partant d'une autre, d'une « vraie», d'une sur-nature,
aurait raison - si seulement il n'avait pas cherché les
toujours nature, mais en n'y voyant que la simple totalité
objets intelligibles à partir de la nature, dans une sorte
de conditions qui ne sont connues comme conditions que
d'arrière-monde quasi naturel, s'il n'avait pas voulu
par l'être qui a dépassé la condition en la comprenant
remonter des phénomènes aux choses-en-soi sans la média-
comme condition pour la liberté pensante et agissante,
tion du pratique, s'il n'avait pas prétendu à une connais-
pensante, en dernier ressort, parce que agissante, choi-
sance là où seulement une foi de la raison correspond au
sissante, intéressée à soi-même. La philosophie s'achève
véritable, au seul intérêt de la raison humaine.
dans la pensée pure à laquelle elle adhère dans la foi : elle
D'un côté, les choses-en-soi sont donc bien des monades'
-"
des monades elles ont ~!l-.!~.tre~pour-soi, leur pure intério-
' vise ce qui lui est inaccessible si elle s'interprète comme
faculté de connaître des objets, mais qui lui est le plus
rité (la monade n'a pas de fenêtres) ; comme les monades,
54 PROBLÈMES KANTIENS PENSER ET CONNAÎTRE, LA FOI ET LA CHOSE-EN-SOI 55

familier, le plus proche, le plus intime quand elle fait retour agissant encore quand il est théoricien, la foi est un besoin
sur elle-même. et une nécessité, le besoin de découvrir la nécessité de penser
L'ancienne métaphysique avait voulu élaborer une philo- une structure du monde en sa totalité, de penser et d'affir-
sophie du point de vue de Dieu, sans même remarquer le mer, après l'avoir pensée, cette unité-totalité, insconciem-
double contresens de cette expression: Dieu sait, il n'est ment déjà affirmée dans toute activité humaine, même
pas chercheur de sagesse, Dieu n'a pas de point de vue et dans celle qui s'appelle science naturelle, cachée par la
ne connaît pas de perspectives. La critique libère l'homme présomption sacrilège de l'entendement, rétablie en ses
à la philosophie en démolissant les édifices du constructi- droits par la critique des abus de la connaissance finie du
visme et en éliminant la tentation du scepticisme, irrésis- fini, révélée et consciente dans la métaphysique d'une
tible si l'idéal de la philosophie reste celui de la connaissance pensée qui est foi, d'une foi qui est une 'pensée, la pensée.
des 0hoses-en-soi et de l'adéquation à l'esprit divin. Elle S'il fallait désigner brièvement le but et le contenu de la
le libère pour une certitude morale, d'ordre moral, contre philosophie selon Kant, il faudrait dire qu'elle pose la
laquelle aucune des négations de l'entendement englué question du sens du monde et de la vie, du monde pour la
dans le monde sensible ne saurait prévaloir. Une méta- vie de l'être libre, raisonnable et toujours fini.
physique est possible, mieux que possible : elle existe
dans tout esprit et dans tout cœur humains qui ne sont pas
atteints de la maladie dogmatique-sceptique. Mais cette
métaphysique ne parle pas de connaissance ou de choses
accessibles à la connaissance - à ce que l'entendement
appelle connaissance; il n'y a pas d'intérieur des phéno-
mènes qui ne soit lui-même phénoménal. Le sujet-pour-soi
existe et il se sail immédiatement dans la conscience de sa
recherche d'un monde et d'une existence sensés, dans la
conscience d'une règle du devoir et du devoir-être qui
dépasse et nie tout donné et qui, par là-même, constitue
l'homme et le révèle à lui-même comme ce qu'il est en
vérité. De là, de cette présence exigeante à soi-même, il
peut remonter à Dieu, et il doit le faire s'il ne veut pas
déclarer insensé pour son être empirique ce qui, selon la
conscience la plus sûre de son être supra-sensible, est, dans
l'obligation, la justification de son existence.

. * ..
L'homme, dans la pratique de sa vie, ne peut pas ne pas
croire, ne serait-ce qu'implicitement, car aucune action
ni aucune décision ne sont concevables dans un monde
incohérent et non-structuré. C'est dire que c'est la morale,
la pensée de l'homme pensant son action, qui fonde la
théologie, non la théologie, la morale. Pour l'homme,
II

SENS ET FAIT

Rien n'est peut-être plus caractéristique de la manière de


penser de Kant que sa préférence décidée et consciente en
faveur du fait. Aussi bien la Critique de la Raison pure que
celle de la Raison pratique se fondent sur la reconnaissance
d'un fait irréductible, premier, qu'il s'agit de comprendre,
quant à ses fondements dans le premier cas, quant à ses
implications dans le second, mais qui jamais ne peut ni ne
doit être mis en question. La science est un fait, la loi
morale dans l'homme en est un : la réflexion ne trouverait
pas de point de départ, elle n'aurait plus d'objet si ces
faits n'étaient pas reconnus comme tels. La question n'est
pas de savoir si la science est possible, mais comment elle
l'est, autrement dit, comment elle peut être comprise; et
en dernière analyse, cela sera élucidé par référence à l'autre
grand fait, celui de la raison morale et, par implication, de
la liberté, fait donné avec l'existence immédiatement cer-
taine de la loi; quant à ce dernier, la question n'est pas,
non plus, si une morale et une obligation existent, mais ce
qu'elles signifient pour celui qui rencontre en lui-même ce
fait de la raison.
L'existence de ces deux faits crée un problème, le pro-
blème de la philosophie kantienne. La philosophie est
systématique ou n'est pas, et deux faits fondamentaux ne
sauraient coexister côte à côte sans que la pensée pour
laquelle ils existent les relie entre eux dans un discours
cohérent. On connaît la solution : la science a affaire aux
phénomènes, la volonté (la raison en tant que pratique),
58 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 59
aux choses-en-soi.! Le rapport entre les deux domaines qui tures de la sensibilité et de l'entendement si aucune
se constituent ainsi peut être pensé sans contradiction, expérience sensible ne les remplissait de telle façon que
puisque la science du phénoménal n'a aucun pouvoir de ,1 nos concepts fondamentaux pussent se spécifier en lois
prononcer sur les problèmes du nouménal et que le savoir particulières. Certes, une. mathémati,qlle pure serait tou-
de la raison ne peut se transformer en science. La physique jours à notre portée, du-moins idéalement parlant, car
ne peut ni prouver ni réfuter la liberté, Dieu, l'âme subs- concrètement nous ne procéderions jamais à l'élaboration
tance suprasensible; la morale ne sait rien des lois qui d'une telle science purement constructive si l'expé~~~nce
régissent le cours des événements naturels, ces événements ne nous y incitait pas. En ce qui concerne la physiqueJ
seraient-ils de l'ordre psychologique des motivations. même une telle possibilité idéale est inconcevabiè-:"6n 'Ile
Cependant, la raison peut et doit admettre la possibilité, construit pas la chute des corps, à plus forte raison, l'exis-
non seulement de la coexistence, mais d'une interpénétra- tence des corps, on observe, on constate et toute construc-
tion des règnes de la nature et des fins. C'est Dieu, c'est. tion mathématique aura toujours besoin de confirmation
la foi, mieux: l'existence acceptée et affirmée de Dieu, qui expérimentale ou observalionnelle. Nous ne sommes maîtres
garantit à la pensée cette unité du monde, à la fois que de nos décisions ; pour notre science, nous dépendons
inconnaissable et nécessairement conçue; le cours des de la nature, jusque et y compris la connaissance des lois
événements est soumis à une volonté morale qui, omni- de cette nature. Notre existence d'êtres naturels, celle
sciente, toute-puissante, juste et bonne, réalise la d'une nature connaissable, celle de notre science, voire,
proportion équitable entre les décisions des individus et celle de notre entendement et de sa structure, tout cela est
leur sort, dans la durée infinie de leur existence nouménale. du donné, du fortuit et qui pourrait être autre. Le fait n'a
S'il en était autrement, le monde et la vie n'auraient pas pas de sens en lui-même. Il peut et doit en recevoir de nous,
de sens: l'être fini et raisonnable qu'est l'homme ne peut qui pouvons et devons le penser par rapport à notre
pas ne pas désirer son bonheur en tant qu'il est besogneux «intérêt» fondamental, par rapport à la morale, à la
et ne dépend pas que de soi, il ne peut pas ne pas pour- dignité, au mérite; et nous pouvons lui donner un tel sens
suivre ce souverain bien qu'est la relation moralement parce que cet intérêt ne joue aucun rôle dans le donné
justifiée entre le bonheur et le mérite. de l'expérience et ne peut donc être rendu absurde par elle.
Il n'en découle cependant nullement que le monde de
l'expérience, celui de la science et du déterminisme, soit *
'sensé en lui-même. Au contraire, ce monde ne dépasse ••
jamais le statut du donné: il est ce qu'il est, et il fonctionne Cette solution du problème fondamental, pour valable
selon des lois données qui sont les siennes de fait. L'enten- et brillante qu'elle soit, reste cependant insatisfaisante sur
dement ne prescrit rien à la nature. Sans doute, la phéno- un point décisif. La science est protégée contre les objec-
ménalité de ce monde, en d'autres termes: qu'il nous soit tions des sceptiques, la liberté est à l'abri des attaques des
présent, comporte qu'il nous apparaisse selon les règles, dogmatiques déterministes, l'homme est solidement établi
selon les structures de notre réceptivité: rien ne nous para ît en son règne, celui des fins, et dans un monde dont le sens,
qui n'apparaisse à nous tels que nous sommes en fait. si l'homme ne peut pas le connaître à la manière dont il
Mais nous ne devenons pas pour autant les législateurs de connaît les choses, est fondé sur un savoir irréfragable.
la nature; ce qui nous est présent dans les formes de la Mais si Kant peut ainsi renvoyer dos à dos les dogmatiques
spatio-temporalité, ce que nous pensons dans nos caté- impénitents et leurs fils intellectuels, ces sceptiques qui se
gories, cela n'est par là nullement déterminé du côté de sont précipités dans l'agnosticisme absolu ou la négation
son contenu, et nous disposerions en vain de ces struc- radicale, lui-même n'a pas atteint plus que la non-contra-
60 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 61
diction. Ce n'est pas peu de chose, après des siècles de cherche et travaille, se cherche et se choisit, d'une harmonie
contradictions. Mais la simple non-contradiction ne 'telle que travail, recherche et choix y soient possibles.
remplace pas la pensée positive, et le rejet de thèses entre Qu'elle soit indispensable, qu'elle soit toujours pré-
elles opposées ne conduit pas automatiquement à l'acqui- supposée, Kant le voit dès le commencement de son travail
sition d'une meilleure. Sans doute, la foi-pensée se donne la critique : la loi de la reproduction, déclare-t-il dans la
garantie - elle ne la reçoit pas - d'un sens de la vie et du Critique de la Raison Pure (A 100), présuppose que les
monde, et l'homme peut y adhérer; il peut découvrir qu'il phénomènes soient soumis à une règle de la succession et
est de son intérêt fondamental, que c'est son intérêt «que dans le multiple de leurs représentations ait lieu un
fondamental, de poser la vérité de cette pensée sypra- parallélisme ou une succession selon certaines règles ; car
sensible. Tout cela ne lui montre cependant pas la présence sans cela notre imagination empirique n'aurait jamais
positive d'un sens dans le monde qu'il connaît, le seul qu'il l'occasion d'œuvrer selon sa faculté et resterait, faculté
connaisse. morte et à nous-mêmes inconnue, cachée à l'intérieur de
Bien plus, sa pensée elle-même semble ainsi frappée du l'âme. Si le cinnabre état tantôt rouge, tantôt noir, tantôt
caractère du fortuit. La structure de son esprit est ce qu'elle léger, tantôt lourd, ... mon imagination empirique n'aurait
est, ni nécessaire, ni compréhensible à partir d'elle-même même pas l'occasion de penser au cinnabre pesant quand
et d'elle seule; sa réflexion, qui lui découvre la possibilité elle se représenterait la couleur rouge, ... et, par conséquent,
du sens et son droit de le poser, cette réflexion même, y aucune synthèse empirique de la reproduction ne pourrait
compris l'acte purement non-contradictoire qui pose le avoir lieu ». On ne saurait dire plus clairement et avec une
sens, est celle d'un être dans le monde sensible, appartenant insistance plus grande que l'esprit ne travaille qu'à condi-
à ce monde et qui ne peut pas s'en détacher, encore qu'il tion que le monde phénoménal soit ordonné, plus et
se décide selon sa raison et à partir d'elle: les occasions de autrement qu'il ne l'est par les seules formes a priori de la
la décision ne se rencontrent que dans le monde des faits, phénoménalité ; ce qui est peut-être plus important encore,
et le règne des fins même, l'homme ne peut le penser que c'est seulement dans ce travail concret que l'esprit se
d'après le type d'une nature organisée. Si la loi morale ne découvre lui-même en ses possibilités et facultés.
doit rien au sensible, c'est pourtant au sensible qu'elle ren-
voie et dans le sensible qu'elle se donne sa réalité. C'est par t

rapport aux autres, à des êtres sensibles et indigents • •


parce que sensibles, que moi, sensible, indigent et rai- Or, il est remarquable que Kant, dans les deux premières
sonnable, fais choix de ma maxime, guide d'une action Critiques, ne poursuit pas une enquête qui, pourtant,
sensible sur le sensible en moi et en dehors de moi. Il faut s'annonce comme nécessaire (il se contente de considérer
bien que je m'oriente dans le monde à l'aide de ma connais- l'uIlit~4u!D0nde comme i~é7 direction et directive subjec-
sance du monde, car il n'y a d'orientation que là où il y a un tivement nécessaires pour --la recherche) et qui devrait
monde connaissable et connu, non seulement pensable et produire non seulement le concept, l'exigence d'une philo-
pensé, quoique le point cardinal sur lequel je m'oriente ne sophie de l'unité et de l'ordre, mais la démonstration, ou,
soit pas de ce monde. Et si ce monde était incohérent, comme pour Kant il ne saurait être question de déduction
contradictoire en lui-même? Que deviendrait mon penser constructiviste, la monslralion d'une structure à la fois
.le plus pur et où trouverais-je l'emploi de ma liberté? Ainsi réelle et compréhensible.

Ise pose le problème d'une harmonie entre l'esprit de


l'homme et cette nature donnée, dans laquelle cet esprit
Ce qui est pour le moins aussi remarquable, c'est que le
texte que nous venons de citer et qui énonce une des con di-
ditions nécessaires de toute science réelle disparaît complè-
62 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 63

tement de la seconde édition de la Critique de la Raison monde est compréhensible fonde la possibilité de toute
pure. Pourquoi? La seule explication semble être qu'à compréhension de l'homme par lui-même, si, ce qui revient
l'époque de cette seconde édition (1787) la Critique de la au même, il y a adéquation entre homme et monde, il faut
Judiciaire, qui va paraître trois ans plus tard, est en gesta- donc qu'une autre fac~llé entre en jeu qui permette de
tion : or, ce que Kant avait noté en 1781, pour ainsi dire comprendre cela, faculté à mi-chemin entre l'autonomie
en passant, comme observation évidente, nous allons de la raison pratique et cette passivité qui préserve du
essayer de montrer que cela même devient ici le problème. vide l'entendement théorique, faculté qui, par surcroît,
Le rapport entre homme et nature empirique, entre fait se trouve en rapport avec ce qu'il y a de plus immédiat en
constaté et structure, la troisième des Critiques pose ce l'homme, le sentiment du plaisir et du déplaisir, sentiment
problème et s'efforce d'y répondre. On comprend alors le plus purement subjectif, le moins objectivant, et qui
que Kant, en révisant la Critique de la Raison Pure, ne n'apporte même rien à la constitution de l'objet (1).
se soit plus contenté de la simple affirmation d'un La faculté de juger se prête ainsi admirablement à ce
fait fondamental de structure, affirmation qui, sans que Kant vise à présent: introduire une troisième partie
doute, réapparaîtra dans la suite, mais alors comme organique dans le système de la critique. Mais tout de
celle d'une idée - présupposition, position à la rigueur, suite, Kant doit ajouter que la philosophie, différente de
non un fait. La nouvelle Critique, nous le verrons, est la critique, ne possède que deux parties et que la judiciaire
tellement centrée sur cette question du fait que ce n'est relève de la partie théorique: évidemment, puisqu'il s'agit
que dans cette perspective qu'elle se montre cohérente. toujours de nature et que c'est avec la nature que l'intérêt
Kant, il est vrai, procède du concept de la faculté de de l'homme moral doit être, non seulement réconcilié (la
juger (de la judiciaire) pour donner une sorte d'unité à preuve de la non-contradiction des concepts fondamentaux
toutes ses analyses, qui vont du beau et du sublime à la vie y suffit), mais réuni positivement. Dans le système, le rôle
organique et à l'unité du cosmos, voire, à une théologie de la judiciaire n'est donc pas central. Bien plus, la justi-
sans doute toujours morale, mais maintenant mise en un fication même que donne Kant de l'introduction d'une
rapport positif avec la preuve cosmologique. Ce n'est pas troisième faculté originaire montre que le vrai problèm~
sans raison: en un sens, Kant est même obligé de se rabattre n'est pas celui de la judiciaire, mais celui de l'unité <a~
sur cette faculté judiciaire. Sous l'aspect des facultés, tout monde humain, théorique, pratique et, comme Kant-
le nécessaire relève de la structure de l'entendement (les ajoute à présent, senti. La critique de cette nouvelle
formes a priori, qui fondent la science, mais nullement, pour faculté, ou plutôt de cette faculté dans un nouvel usage,
rappeler ce point décisif, le contenu de la science), tout le destinée à fonder certains jugements, à en montrer la portée
possible'est du domaine de la raison, qui juge de ce qui est, et la signification, doit donner une bonne conscience philo-
ou n'est pas, c0!lcept admissible et, partant, possibilité; sophique à celui qui réfléchit sur ce que, de toutes façons, il
à ce niveau ht,réallhStombe donc tout entière du côté de la ne peut pas ne pas faire : parler de la réalité comme d'une
sensibilité, c'est-à-dire, de la passivité: quand il s'agit du totalité réellement compréhensible. Kant ne peut plus
monde réel, entendement et raison n'ont pas qualité pour éviter de poser cette unité-totalité s'il veut comprendre
prescrire des lois aux phénomènes en ce que ceux-ci ont son propre discours en son unité-totalité présente, non
de concret; et si la raison pratique, la volonté raisonnable, seulement présupposée, le comprendre comme fait. Une
peut donner des ordres, ces ordres n'ont pas, dans le champ critique qui justifiera les jugements concernant ce fait
de l'expérience, d'effets scientifiquement compréhensibles.
Si la réalité doit maintenant être regardée sous l'aspect de
sa structure réelle et réellement ordonnée, si le fait que le (1) Pour tout ceci, c(. C. J., Introduction, II, III.
64 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 65
en sera le moyen. Partant, la nouvelle critique naît pratique, un sens toujours postulé et éternellement séparé
parce que Kant s'est ~eurté à un nouveau problème, qui des faits (éternellement, puisque même dans l'au-delà
n'est plus celui des jugements a priori, formes nécessaires l'individu ne cesse pas d'être fini, limité,..~tdo!lc toujours
à contenu indéterminé, mais celui de certains jugements imparfait et en progrès) ; à présent, J:e.-S~llS e~t uq Jw
à contenu irrécusable - et nullement déductibles - , à 1.es.J.aits ont un senst-" voilà la position fondamentale de la
l'aide desquels l'hom~e!"éagit au monde et agit sur ut:! dernière Critique.
monde cOlllprls, non seulement dans la forme de son On comprend que Kant se trouve dans l'embarras. Il
paraître, mais tel qu'il paraît. L'attente, l'exigence d'un ne veut ni ne peut sacrifier les résultats des deux premières
monde cohérent, condition nécessaire de toute orientation, Critiques pour tomber dans le constructivisme métaphy-
théorique, pratique, théorético-pratique, est bien a priori; sique ou l'agnosticisme; il ne veut pas, il ne veut plus, se
mais c'est le fait qui y répond et qui donne ainsi naissance contenter du simple fait de l'existence d'une science de la
à un nouveau problème fondamental. Comme l'entende- nature, ni des affirmations, toutes justifiées qu'elles sont,
ment n'aurait pas besoin de critique et ne se ferait même d'une foi de la raison pure ; mais comme il a assigné leurs
pas connaître s'il n'y avait pas le fail de la science, comme rôles définitifs à l'entendement et à la raison, théorique
la raison ne se poserait pas de problèmes sur sa propre aussi bien que pratique, il lui faut découvrir une faculté
nature et son pouvoir en l'absence du fail de la présence intermédiaire ou, du moins, attribuer à cette faculté une
de la loi morale, de même la judiciaire ne serait pas soumise fonction qu'elle n'avait pas connue auparavant. Il est vrai
à enquête si l'homme ne découvrait pas en lui ce fail de la que seule la raison-pratique prononce sur le sens de la vie
, perception d'une structure concrète, de structures concrètes. humaine et, par là-même, sur celui du monde; mais elle
est, pour ainsi dire, aveugle avec tous ses concepts, parce
..
* qu'aucune expérience sensible n'est à même de les montrer
iréalisés (ou de les infirmer). Elle seule connaît le sens,
La judiciaire assume ainsi une nouvelle tâche. Jusqu'ici, Iparce qu'elle seule connaît des fins; mais la réalisation de
sa~ seule fonction avait été de subsumer le donné sous les 1ces fins ne dépend pas d'elle, et encore moins est-elle

concepts, soit fondamentaux, soit construits à partir de capable de voir des fins et des finalités dans un monde qui,
l'expérience; le nouveau problème fait qu'elle change de si elle ne veut pas dépasser ses limites et s'égarer, reste à
.direction dans son travail et que, au lièu de classer le ses yeux l'apanage de l'entendement causaliste, mécaniste,
donné sensible sous le donné théorique, elle se mette à cher- .incapable de concevoir ce que pourrait être une fin. La
cher le concept sous lequel elle pourrait placer ce qu'elle judiciaire, elle, ne prescrit rien à la réalité, comme le font
1rencontre. Elle cesse d'être délerminante et se fait réflé- l'entendement avec ses catégories et la sensibilité avec ses
chissante. Ce n'est pas que la Critique de la Raison Pure structures, elle ne prescrit rien à l'homme agissant; mais,
n'ait tenu aucun compte de cette marche inversée : les située entre entendement et raison, reliée au principe de
Idées en contenaient le principe méthodique; mais ce ne . l'appréciation qu'est le sentiment du plaisir, elle pourra,
fut alors qu'une règle pour l'unification et la spécification précisément à cause de sa faiblesse quand il s'agit de
progressives des lois empiriques (particulières), nullement commander, permettre d'élucider ce passage entre la
une affirmation, pour prudente qu'elle fût, de l'unité du " théorie et la praxis, entre la connaissance et la décision, que
monde et de la pensée. La Critique de la Judiciaire poursuit constitue, s'il peut être justifié, le concept de la,fin réalisée,
un but autrement élevé : elleYeut_kQIIlP_~~ndre les faits "ne la finalité présente et immédiatement perçue.
~~nsé~, non seulement les faits dénués de sens mais orga- Kant ne laisse planer aucun doute sur son intention:
ri.isés par la science, non seulement, au niveau de la raison « Quoiqu'un gouffre, infranchissable au regard, soit fixé

5
66 PR\JBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 67

entre le domaine du concept de la nature en tant que l'unité structurée, non seulement de la nature dont traite
sensible, et le domaine du concept de la liberté en tant la physique (cela, la judiciaire le faisait déjà dans la
que suprasensible ... tout comme s'il s'agissait --de mondes Crilique de la Raison Pure), mais de celle (qui importe
différents dont le premier ne peut pas influer sur le second : infiniment plus) entre. l'homme et une nature que l'homme
néanmoins le second doit (soli, souligné par Kant) influer comprend en fait.
sur le premier... et il faut (muss) par conséquent que la
nature puisse être pensée de telle façon que la légalité ..
(Gesetzmiissigkeil) de sa forme puisse du moins s'accorder Encore ne suffit-il pas de proclamer une nécessité
avec la possibilité des fins, qui, selon des lois de la liberté, métaphysique: il reste à montrer qu'à cette nécessité
doivent être réalisées en elle. Il faut donc qu'il y ait un correspond une possibilité réelle, une possibilité réalisée.
fondement de l'unité entre le suprasensible qui se trouve Si en fait le monde était absurde, rien n'y serait changé
au fond de la nature et ce que contient, dans la vue pra- par la déclaration qu'il ne devrait pas l'être - au con-
tique, le concept de la liberté, fondement dont le concept, traire, dans un tel monde, la demande d'un sens ne serait
s'il n'en parvient pas, ni théoriquement ni pratiquement, même pas formulée, puisque le concept du sens n'y serait
à une connaissance ... , néanmoins rende possible le passage présent à aucune intelligence finie. Or, il se trouve que ce
de la façon de penser selon les principes de l'une à celle (de
que nous a~ons appelé l'adéquation du monde à l'homme,
penser) selon les principes de l'autre» (2). cette ,\mité d'un cosmÔS)qui contient aussi bien la nature
Il doit être un passage: l'emploi du verbe qui exprime que l'être'pênsant-êf-sentant, ce que Kant appelle la
dans l'usage kantien toujours l'obligation, jamais la
finalité, l'adéquation du donné au but, lequel but en
nécessité logique ou technique, montre bien qu'il s'agit
dernière analyse est fixé par la raison pratique, il se
essentiellement du pratique, en d'autres termes, des fins, trouve que cela se rencontre, est présent et fail.
de l'intérêt de la raison. Mais cet intérêt ne se contente Cependant, cette présence de la finalité, comme elle est
plus de la simple non-contradiction; il affirme hautement
fail, est elle-même fortuite, et Kant ne se lasse pas d'insister
sa supériorité, non, certes, à l'intérieur du domaine de
sur le caractère non-nécessaire, non-déductible de la
l'expérience, mais pour le tout de la pensée et de la réalité: présence du sens (4) : la fonction systématique de la judi-
il faut (nécessité logique, philosophique, métaphysique)
que la nature puisse être pensée telle que ... , il faul qu'un
(4) Kant souligne, pour toutes les espèces et tous les domaines de
passage existe entre lesde_u.~Jaçon§_ <l.~pen§~r, et non seule- la fin~lité, le caractère fortuit, donné, non-nécessaire des objets qui
ment comme article de foi, comme simple possibilité de fourmssent à la judiciaire l'occasion de sa réflexion spécifique.
réconciliation dans le transcendant: la nature, en tant que Parmi les textes qui parlent du tout de la nature et de la structure
nature, il -faut qu'elle puisse être conçue telle qu'elle se compréhensible en général, les plus importants se trouvent l'un
prête à la pensée d'une fin, d'une finalité, d'un sens. au § 77, où le problème sert à introduire l'intelleclus archetypus,
qu'on Il peut penser négativement, donc simpltment comme non-
La liberté restera transcendante, la nature demeurera discursif, ... pour lequel ce fortuit dans l'accord de la nature avec
mécanisme; la judiciaire ne donne pas de loi ni à l'une ni l'entendement d'après les lois particulières (souligné par Kant) ne se
à l'autre; mais elle se donne à elle-même sa loi (héaliionomie, trouve pas, ce fortuit qui rend si difficile à notre entendement de
non autonomie) (3) - celle de chercher l'intelligence de ramener le multiple de la nature à l'unité de la connaissance, tâche
que notre entendement ne peut accomplir que par suite de l'accord
la réalité humaine et naturelle, celle de la recherche de entre les caractères de la nature et notre faculté des concepts, lequel
(2) c. J., Inlroduction, II; V, 247 s. Cf. ibid., IX, V 271. accord est très fortuit Il (V 524) ; l'autre, Introduction V: Il Eu égard
- La nouveauté du problème apparait ell toute clarté quand on ~ cela (sc. à la possibilité de lois naturelles infiniment diverses), nous

compare ces textes avec les formules de la C. n. P. Ils parlent l'gall'- lugeons fortuites l'unité de la nature selon des lois empiriques et la
ment du rapport (ou non-rapport) l'l1trc les deux mondes, p. t'x.
IV 171 (où il est question du gouff,.e infini) ou IV 156.
(3) Ibid. V, 259.
68 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 69
ciaire est précisément de conserver ce fortuit de la réalité ce monde, se détache de lui afin de le comprendre et de se
en sa totalité une et compréhensible, puisque Kant veut comprendre lui-même dans cette question, n'aurait ni de
éviter tout déterminisme fataliste aussi bien qu'un Dieu quoi se détacher, ni sur quoi réfléchir.
maître présent, aux yeux de l'homme empirique et dont Ce sont donc les faits de sens, les différentes finalités : 1

rencontrées en fait, qui forment le sujet de la Critique de


1

la puissance connue rendrait impossible toute décision 1

libre, libre parce que procédant, non de la peur, mais du la Judiciaire. Ce qui y est remarquable et, à vrai dire, 1

décisif, c'est que, dans aucune de ces formes de finalité, !'


pur respect de la loi que la liberté se donne elle-même.
Mais loin de la diminuer, le caractère fortuit de la finalité Kant ne découvre une volonté sous-jacente qui se soit fixé
accentue encore sa prééminence de fait fondamental, fon- ces buts. La finalité n'est pas l'œuvre d'un esprit, d'un
dement de tous les faits seconds, lesquels ne se comprennent sujet, d'une personne, elle n'est pas le résultat d'une action,
qu'à partir de ce premier, seul à même de faire comprendre elle est, elle se rencontre. Peu importe sous ce rapport que
jusqu'à la possibilité de la question à laquelle il répond. cette finalité soit, comme celle de la beauté ou du sublime
Aucune question ne peut remonter plus haut; toute (qu'on ferait mieux d'appeler le grandiose, étant donné que
question est posée dans le cadre d'un monde structuré; en l'expression allemande appuie sur l'aspect écrasant,
l'absence de cette structure, l'homme, qui, à l'intérieur de effrayant des objets, à l'exclusion de toute supériorité ou
finesse), finalité subjective qui excite les facultés humaines
à un jeu sensé, ou qu'elle soit celle de l'organisme vivant et
possibilité de l'unité de l'expérience (en tant que système selon des alors objective parce que donnée dans un objet qui, en
lois empiriques) » (V 256). Le § 76 définit: «la conformité du fortuit tant qu'objet, ne se comprend et même ne s'analyse adé-
à des lois (Gesetzlichkeit) s'appelle finalité (appropriation à des buts- quatement que par référence à une finalité inhérente, ou
Zweckmiissigkeit) ». Le § 70 (V 500) parle de Il l'unité fortuite des
lois particulières *. Pour le biologique, v. § 75 : «Le concept d'une enfin qu'il s'agisse du monde comme unité-totalité fonda-
chose dont nous nous représentons comme possible l'existence ou la mentale de structure: en aucun cas, nous ne pouvons, nous
forme sous la condition d'une fin est indissolublement lié avec le ne devons introduire une causalité anthropomorphique,
concept du fortuit de cette chose (d'après les lois naturelles). C'est pour- une conscience, une intention, une volonté sous-jacentes.
quoi aussi les choses naturelles que nous rencontrons (flnden) comme
possibles seulement en tant que fins constituent la preuve principale
Il faut s'en tenir au fait, à savoir, que nous sommes immé-
du caractère fortuit du tout du monde •. Le § 85 fait dépendre la diatement saisis par ce caractère spécifique de la chose
physico-théologie (préparatoire à la théologie morale) de ce qu'au ou de l'événement qui en fait un quasi-voulu, quasi-
moins un seul produit organique de la nature nous soit donné (V 560). intentionné, quasi-construit en fonction d'une fin/Le beau
- La première rédaction de l'Introduction à la C. J. insiste partout dans la nature n'est pas voulu comme tel, il est simplement
sur le caractère de donné et d'empirique de la finalité dans la nature,
V 195, 206, 210, 218. Si Kant ne publie pas cette rédaction, sa lon- dans des objets adaptés à nos facultés de connaître et à
gueur (qu'il présente comme la raison d'être de la seconde Intro- leur libre, joyeuse, « jouante » collaboration ; le grandiose
duction) n'en a pas été nécessairement la seule cause : il se peut nous révèle la· supériorité de notre être raisonnable et
également que Kant ait eu peur que son insistance sur l'empirique ne libre, capable de résister aux plus fortes impressions des sens,
fasse tort au transcendental. - En ce qui concerne le donné
fortuit de l'esthétique, nous aurons l'occasion d'en parler en traitant
comme s'il était destiné à nous éclairer sur nous-mêmes ;
de la théorie du génie; que le beau de la nature soit fortuit, cela n'a l'organisme n'est qu'un produit de ses causes et nous n'avons
guère besoin de démonstration. - D'ailleurs, déjà la C. R. P. (A 737, jamais le droit de nous servir d'explications finalistes,
B 765) avait appelé. tout à fait fortuite l'expérience possible ., mais quoique nous ne nous puissions même pas imaginer
n'avait nullement développé à partir de là ce qui constituera le comment nous distinguerions des « objets» vivants ou
problème de la C. J. - Pour la foi de la raison, la C. J. déclare qu'elle
doit être fondée sur un fait (la causalité de la raison dans le monde comment nous conduirions nos recherches à leur sujet à
sensible que postule la loi morale) (Note qénérale à la Téléologie, V 607). moins de poser la question: à quoi ceci ou cela sert-il dans
70 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 71

cet être? (5) Il conviendra de regarder plus en détail ces Comment alors expliquer l'exigence d'un accord entre les
différentes « espèces» de finalité afin d'en déceler l'unité. jugements de goût indiv~duels, pourtant différents de fait?
C'est que le beau relève du sentiment, e..~Ne sentiment d'un
.. rapport favorable, d'un libre et agréable jeu entre les
facultés humaines, sentiment qui naît devant tel objet
Nous n'aurons pas à nous occuper de la théorie du beau approprié. Ce qui est remarquable, c'est que personne ne
en ce qu'elle apporte à l'esthétique de la nature et de l'art, peut, en l'absence de toute possibilité de conceptualisation,
d'autant que les recherches que Kant y consacre ne consti- démontrer son jugement - et que l'on ne cesse pas de
tuent pas pour lui l'essentiel (6). Sans doute, il tient à discuter . quand il s'agit de beauté. Pourquoi? Parce que
s'exprimer sur tous les points auxquels touche la discus- ce rapport des facultés constitue l'être humain : chacun
sion de son temps (en particulier, à compléter et à redresser suppose donc que ce rapport est le même chez tous. Et
les thèses de Burke). Sans doute encore, les contributions en fait, sans une telle identité ·du rapport, il n'y aurait plus
de Kant à la théorie du beau et de l'art sont du plus grand de communication entre les hommes. Si le jugement esthé-
intérêt en soi et pour l'évolution de l'esthétique. Mais tique prétend à l'universalité, c'est que l'unité du genre
fondamentalement, il s'agit d'autre chose, à savoir, de humain est réelle dans le sentiment désintéressé (elle n'est
l'universalité à laquelle le jugement esthétique prétend, qu'exigée par la raison pratique), cette unité de structure
sans pourtant être capable de fournir la moindre justifica- des êtres humains sans laquelle même les connaissances
tion « objective» en faveur de sa prétention. Le beau plaît ne passeraient pas d'un individu à l'autre (8).
sans qu'un intérêt intervienne: il n'est pas de l'ordre du La même unité est présumée par tout homme quand,
moral; il plaît sans qu'un concept précède ou y soit présent: devant le grandiose" il sent le rapport, cette fois non entre
il n'est pas de l'ordre de la science; il est la forme de l'adap- ~ imagination et e-ntendement, mais entre imagination et
tation à un but, mais sans représentation d'un tel but: il ne raison pratique, et découvre sa propre grandeur: rapport,
se rapporte donc pas à une idée quelconque de perfection, lui aussi, constitutif de la nature humaine, rendant de
mais est purement et immédiatement senti; et malgré même possible la communication et fondant l'exigence,
tout cela, est beau ce qui est reconnu comme l'objet d'un indémontrable et irrécusable, du consentement de tout
plaisir nécessaire. homme (9).
En somme, il s'agit d'une « légalité sans loi» et d'un
« accord subjectif entre imagination et entendement» (7). (8) C. J. § 38, parmi d'autres textes.
(9) C. J. § 39. - Kant revient souyent sur ce problème de la
(5) La distinction que fait Kant entre finalité subjective et finalité communication, fondée sur une communioq"dans le sentiment : cf.
objective ne disparalt pas pour autant: le beau n'est pas sans la en particulier § 40, où le goût est dêfini comme sen8UI communis,
réponse de notre sensibilité, l'organisme est un objet dans le monde, agissant dans la comparaison du jugement que je porte avec les juge-
indépendant de nos réactions senties. Dans les deux cas, l'analyse ments, réels autant qu'imaginés, de tous les autres: «Seulement là
est cependant objective. Beaucoup de malentendus auraient été où l'imagination en sa liberté éveille l'entendement et où celui-ci
évités dans l'interprétation de la philosophie kantienne (et non seule- sans concepts, amène l'imaginatIon à un jeu libre, seulement là s~
ment dans celle de sa dernière étape), si l'on n'avait pas souvent communique la représentation, non en tant que pensée, mais comme
confondu subjectif et subjectiviste: Kant, en eITet, procède du sujet, sentiment intérieur d'un état convenable (au but - %weckmâ,sig) •. -
Cf. également §§ 21-23 - et, sur la musique, § 53: «Comme la modu-
mais ce sujet, il le saisit objectivement, dans un discours qui veut
lation est quasiment un langage universel des sensations (Empfin-
être vrai, au sens de : cohérent et en accord avec les phénomènes.
dungen), compréhensible à tout homme, la musique emploie ce
(6) C. J., Préface V, 240.
(7) C. J., Analytique de la judiciaire esthétique. Remarque générale
langage à lui seul en toute son intensité (Nachdruck), à savoir comme
à la première section, V, 325.
lang-age des émotion~~ ( Affekte) . • Cf. enfin, § 44.
72 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 73
Elle est présente, enfin, et d'une manière qu'on appelle- C'est le fail du sensé, de la perception, même de la créa-
rait mystérieuse s'il s'agissait ici d'expliquer des faits tion du sensé qui est donc au centre de la réflexion kan-
inexplicables parce que derniers et fondamentaux, dans tienne : l'humanité est une, les individus peuvent commu-
l'individu qui produit le beau et crée ainsi un nouveau niquer, parce que la nature les a doués des mêmes facultés,
langage des émotion~ accessible à tous et individuel au de la même organisation intérieure, des mêmes rapports
plus haut point, dans le génie, don de la nature, voire, entre leurs forces; c'est la nature qui rend possible et
nature, et pourtant humain par excellence, inconscient et réelle l'humanité des hommes. Et c'est ce fait de la nature
pourtant orienté en son action : si le génie produit une qui constitue la subjectivité concrète, la. subjectivité telle
œuvre « exemplaire ... , c'est-à-dire, qui doive servir à qu'elle se lrouve être, ce fait qui ne peut pas être déduit
d'autres de canon ou règle d'appréciation D, c'est « la d'une loi ou réduit à une loi, qui n'est pas accessible à
nature dans le sujet (et par l'accord des facultés de celui-ci) l'analyse mathématico-conceptuelle. Le goût ne se mesure
qui doit donner à l'art sa règle D. C'est elle qui permet la pas, le génie n'est pas le résultat d'une action technique-
création de cet objet esthétique «qui donne l'occasion de ment compétente, le degré d'autonomie morale sentie
penser beaucoup, sans que pourtant aucune pensée déter- devant le grandiose ne se chiffre pas. Le concept qui saisit
miné~t c'est-à-dire aucun concept, puisse lui être adéquate, le tout de ce domaine et qui le comprend, celui de la finalité,
idée que, par conséquent, aucun langage n'atteint ou peut du sensé, n'est donc pas un concept scientifique, il est
rendre complètement compréhensible D. On peut se deman- essentiellement philosophique - et la critique en montre,
der, et Kant l'a fait, si une certaine constitution est en comprend la légitimité, qu'elle fonde sur sa réalité.
nécessaire à l'individu génial; mais s'il en était ainsi, on
n'expliquerait pas le génie, personne n'expliquerait
•*•
comment il agit, lui-même pas plus qu'un autre: on constate
qu'on se trouve devant le génie par le sentiment que Mais les choses ne vont-elles pas changer du tout au
son œuvre produit, on constate qu'on comprend, non d'une tout avec ce que Kant appelle finalité au sens d'adéqua-
compréhension conceptuelle, scientifique, mais d'une tion objective à une fin? La différence n'est-elle pas déci-
compréhension immédiate qui correspond exactement à sa sive entre le jeu de nos facultés et la structure de l'orga-
façon de produire. De nouveau, c'est l'unité dans la consti- nisme vivant, entre ce que nous sentons et ce que nous
tution de fait, non déductible, du genre humain qui rend observons, entre ce qui se passe en nous et ce qui nous est
compte de l'action du génie, sans le « déduire». Le génie donné dans J'expérience objective, entre ce qui ne fait que
est un fait singulier de la nature : s'il permet le progrès prétendre à la validité universelle pour bien fondée que
de ce langage des émotions qui est la culture du genre soit cette prétention, et ce qui produit des concepts, des
humain, c'est la nature qui est à l'œuvre en lui (10). jugements, une science? La beauté d'une forme, naturelle
ou de création artistique, s'impose à moi et je considère
comme naturelle J'adhésion de tout homme à mon juge-
(10) Pour ce qui concerne le génie, C. J. §§ 46 ss. - Quant au
rôle, ambivalent, des arts pour la culture, cf. § 53, où ils sont consi- ment; pourtant, je ne trouverai pas inconcevable que' tel
dérés comme contribuant à la culture de l'âme, et § 83, qui parle du autre déclare laid ce que je trouve adorable et ne serai pas
rôle des sciences et des arts qui, par un plaisir universellement commu- étonné si ce qui a été beauté aux yeux de générations pas-
nicable, rendent l'homme, non, il est vrai, plus moral (sittlicher J, mais sées me paraît conventionnel, fade <!u lai~ : il suffit qu'un
mieux élevé (gesitteler), tout en rappelant la splendide misère qui
accompagne le développement des dons naturels du genre humain,
développement par lequel le but de la nature est atteint, • quoiqu'il nomme pas) une «prépondérance des maux J, nécessaires cependant
ne soit pas le nôtre Il; Kant accorde même (à Rousseau, qu'il ne à l'humanisation de l'espèce animale • homme J.
~
74 PROBLÈMES KANTIENS
\ 1

SENS ET FAIT 75
1
génie ait inventé, créé, accrédité un autre langage des
Kant, se donnent comme n'ayant pas de but en dehors
formes et des sentiments, qu'une autre civilisation mette en 1

d'elles-mêmes, mais qui S9BLJmJ, en eux-mêmes (tel le


valeur d'autres aspects de la nature (11). En un mot, tantôt
beau), ou pour soi-mêmes (tel l'organisme). Dans les deux
il s'agit du rapport d'un objet à mes facultés, tantôt de la cas, nous avons affaire au sensé.
structure de l'objet en tant que tel: si tel objet est beau ou Mais si le sensé du jugement esthétique se comprend par
grandiose, c'est une question qui peut être débattue sans fin recours à la nature de l'esprit humain, il n'en va pas de
(c'est précisément le fait d'être l'objet d'une discussion sen- même lorsque nous rencontrons le vivant. L'enquête sera
sée qui distingue les choses belles des objets du plaisir des plus difficile, et elle sera obligée de descendre jusqu'aux
sens, dont l'agrément est, en son principe, individuel et
fondements de la cosmologie, de la métaphysique, de la
non communicable) ; si tel objet est vivant ou non, c'est
philosophie tout entière: ce n'est pas par hasard que la criti-
une question qui normalement ne se pose pas et qui, quand
que du jugement esthétique précède celle du jugement téléo-
elle se pose, tombe sous la juridiction de l'homme de
logique objectif. Demandons-nous donc ce qu'est un orga-
science, seul capable de la trancher.
nisme, une fin naturelle, pour employer l'expression un peu
Néanmoins, le concept de finalité lie les deux domaines.
malencontreuse de Kant, qu'il opposera à celle de fin pour la
Dans l'un comme dans l'autre, nous avons affaire à des
nature. Nous dirons qu'une telle chose « est cause et effet
objets dont l'existence ne peut être expliquée par recours
d'elle-même», qu'elle reproduit son type et conserve son
à une volonté consciente; et dans les deux, le concept de
espèce, qu'elle se reproduit en tant qu'individu par ce ,que
finalité constitue pourtant ce principe de compréhension
nous comprenons sous le nom de processus vitaux, et qu elle
des objets rencontrés en l'absence duquel la spécificité
se reproduit, enfin, par le fait que toutes ses parties se suppor-
des phénomènes disparaîtrait. Il est vrai que le beau est
tent mutuellement, comme le feuillage fait vivre l'arbre,
senti, de même que le grandiose, tandis que l'organisme
lequel fait vivre ce même feuillage (12) : l'objet vivant
est étudié comme objet de science. Cependant, pas plus
n'existe en tant que tel qu'à condition que les causes
que le beau ou le grandiose, le vivant n'est objet de science
mécaniques de son existence soient coordonnées en vue .du
à la façon des objets de la physique : s'il est inadéquat à
tout, que le tout ne soit rien d'autre que cette connexIOn
la spécificité de l'objet de peser un tableau ou de mesurer
des causes à la fois mécanique et téléologique, que chaque
la longueur totale des lignes d'une poésie (quoique cela
partie existe pour et par toutes les autres. Sa structure ne
soit possible et, sous certaines conditions, utile), il ne l'e~t
se réfère qu'à elle-même, et le fait plus que toute œuvre
pas moins de réduire le corps vivant à ses éléments chI-
d'art, toujours produit d'un être de. capacité finie, et qui
miques, de le soumettre aux expériences classiques du
se montre comme dépendant de celui-ci en son existence
physicien, de le traiter en « chose comme les autres»
et en son sens.
(quoique cela ne soit pas seulement admissible, mais indis-
En faut-il conclure à l'intervention d'un agent sur-
pensable si nous voulons avoir une connaissance de cet
humain? Cela pourrait bien se montrer indispensable -
objet). En un langage qui n'est pas celui de Kant, nous
à la fin : entre temps, ce qui importe, c'est précisément que
dirions que, dans les deux cas, nous nous trouvons devant
le corps vivant se présente immédiatemenJ comme structure
des formes saisies immédiatement comme sensées - des
essentiellement différente de tout ce qui doit sa forme à la
formes qui, et nous retrouvons ainsi la façon de parler de
seule action du mécanisme - immédiatement, parce que
c'est seulement à partir de cette perception immédiate
(11) A notre connaissance, Kant ne tient pas compte des chang~.
ments de goût en ce qui concerne les beautés de la nature; comme Il
ne les nie pas, non plus, l'extrapolation nous parait admissible.
(12) C. J. § 64.
76 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 77
de sa spécificité que, le cas échéant, nous pourrions remon- tion, en tant que but intérieur de la nature, dépasse infini-
ter à une cause surnaturelle, qui, par conséquent, ne doit ment tout pouvoir d'une telle représentation par l'art» (13).
pas être invoquée aussi longtemps qu'il s'agit du phéno- Cela n'empêche pas, au contraire, cela présuppose que
mène en tant que tel. Les corps vivants appartiennent bel nous saisissions le vivant en le regardant comme s'il avait
et bien à la nature, ils n'en sortent pas : c'est dans la été voulu, comme si la nature disposait d'une technique.
nature qu'ils indiquent et présentent ce qui ne relève pas Mais ce n'est là qu'une simple règle de la judiciaire, règle
de la nature mécanique, une fin, une finalité intérieure, qu'elle-même se donne en son héautonomie, nullement une
un rapport à soi-même. loi constitutive. Nous ne pouvons pas concevoir l' organi-
Pour cette finalité, seule la judiciaire est compétente, sation vivante, ce rapport circulaire des fins, des causes et
et l'entendement est en ce domaine sourd et aveugle : il des moyens, sinon en analogie avec l'art - nous, car rien
ne s'agit pas de la constitution d'un corps en sa corporalité, n'interdit de concevoir une intelligence qui comprendrait
selon des lois valables pour toute la nature, mais d'un comment mécanisme et causalité finale collaborent et, à
principe de compréhension de natures particulières, parties la fin, coïncident. Pour nous toutefois, «le concept d'une
de la nature universelle et soumises à ses lois, mais inconce- chose comme fin de la nature ... n'est possible que sous
vables à l'aide de ces seules lois. On peut décrire, en physi- certaines conditions qui sont données dans l'expérience ».
cien, en chimiste, tout ce que contient le vivant; on ne peut En ce sens, le concept même de cette finalité est fortuit,
pas expliquer en quoi il est vivant, à moins d'introduire car les expériences particulières qui l'éveillent ne découlent
le langage des fins, langage inconnu à la science purement pas avec nécessité de la structure de la phénoménalité en
causaliste. général; et s'il n'est pas pou·' autant cc gagné par abstrac-
Cela implique une grave conséquence par rapport aux tion, mais seulement possible selon un principe de la raison
lois de la nature mécanique, aux seules lois qui portent le dans le jugement porté sur l'objet ) (14), ce principe ne se
caractère de nécessité: le vivant (de même que le beau) en révélerait pas si l'occasion d'agir ne lui était pas offerte
devient fortuit. On déduit, certains concepts étant donnés, en fait, par les faits.
la loi de la chute des corps, on ne déduit pas le lion, et si
une nature sans lois ne peut pas être pensée (on n'appelle-
rait pas nature l'état des choses qui résulterait de la dégra-
dation totale de l'énergie), il est facile d'en imaginer Il est accidentel que nous rencontrions des êtres organi-
une qui ne connaîtrait pas la vie : le récit biblique de la sés ; mais une fois que nous les rencontrons, le concept de
création ne fait naître les êtres vivants qu'à la fin, et un finalité se montre inévitable. Bien plus, nous ne pouvons
esprit non-incarné, - on connaît l'intérêt porté par Kant pas éviter de considérer ce finalisme de l'être vivant comme
à ce genre de spéculations - pourrait bien trouver sous un principe supérieur au mécanisme : ce qui, par nous du
son regard un monde purement mécanique. Si le vivant moins, ne peut être pensé comme possible que selon des
n'était pas donné, s'il ne se donnait pas à l'homme, buts, nous ne pouvons pas le réduire au mécanisme. Il n'est
l'homme ne l'inventerait, ne le découvrirait pas, quoiqu'il pas seulement permis, il est inévitable pour nous de subor-
soit parfaitement capable de déduire l'existence de corps donner le mécanisme au cc technicisme intentionnel» (15),
Jnon-animés qu'il n'a jamais aperçus. Nous ne com- parce que nous ne pouvons penser l'organisation qu'en
1prenons pas la vie, nous la constalons, « car on ne
') comprend complètement que ce que l'on peut faire et
effectuer soi-même)) d'après des concepts, et « l'organisa- (13) C. J. § 68.
(14) C. J. § 74.
(15) C. J. ~ 78.
78 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 79
analogie avec notre technique, comme une technique. Ne contradiction être autre ou ne pas être, est fortuit. Ce n'est
nous trompons cependant pas: il n'en découle pas qu'une pas seulement que le rapport à un' but, le sens d'un objet,
telle technique existe, nous ne pouvons pas constater la doive nous être révélé de l'extérieur; que nous soyons
présence dans la nature de fins intentionnellement pour- obligés de penser des buts, cela encore est fortuit, fait
suivies; le fait, le seul fait connu est que, vu l'orga- donné et à accepter.
nisation de nos facultés, nous ne pouvons réfléchir sur
certains objets, à l'occasion de certains objets, nous ne
'pouvons les comprendre que selon le principe de la finalité
principe de notre pensée, non principe constitutif de~ Cela est choquant au plus haut point, et il n'est pas
choses. étonnant qu'ici le mouvement s'inverse. Mais le revirement
Ici comme dans l'esthétique, il s'agit donc pour Kant s'effectue d'une façon curieuse. Kant ne proclame nulle-
d'abord moins du fait de l'existence de « choses» parti- ment, comme on s'y attendrait, que la donnée première
culières et particulièrement construites, que de notre est la compréhension de la réalité, sa compréhensibilité,
~sprit et de sa structure. Mais le fait n'en devient que plus
loin de là. Au contraire, il se tourne vers le rapport du fini
lmportant. Notre discours scientifique, notre pensée dis- et de l'infini et observe que la pensée du fini par le fini pré-
suppose, implique, celle de l'infini : nous ne discernons le
cursive, sont en fait tels que nos concepts constitutifs sont
toujours trop larges pour la réalité: le concept détermine caractère spécifique et donné de notre entendement qu'en
bien le particulier, même le singulier, mais seulement dans pensant un intellect pour lequel il n'y aurait ni possibilité,
certaines limites. Les formes de la sensibilité et les caté- ni necessité, mais seulement réalité, qui, par conséquent,
serait acte pur, libre de toute passivité, et auquel le monde
gori~s, en d'autres termes, la structure de notre esprit,
dessment les structures en dehors desquelles rien ne saurait avec tout ce qu'il contient serait immédiatement présent,
être donné, parce qu'elles circonscrivent l'être-donné en un intellect archélypal. Non que nous ayons le droit (ou le
besoin, du moins à ce niveau) d'affirmer l'existence d'un
tant que tel. Mais à l'intérieur de ce domaine, le constitutif,
s~ns quoi il n'y aurait pas d'objet, ne détermine rien posi-
tel intellect, dont d'ailleurs nous ne pouvons nous faire
bvement. Notre pensée pure ne parle que du possible, elle qu'une idée négative; il nous suffit d'en penser la possibilité
afin d'avoir à quoi confronter notre entendement, notre
élimine le contradictoire (soit ce qui ne peut pas être
façon de saisir le monde, ce mélange de spontanéité et de
conçu sans contradiction interne, soit ce qui est conçu en
passivité (17). Ce n'est qu'à partir de l'idée d'un entende-
contradiction avec les formes constitutives du paraître, de
ment créateur et intuitif, créateur parce qu'intuitif, intuitif
la phénoménalité) ; elle n'a aucun moyen de construire le
parce que créateur, que nous réussirons à nous comprendre
réel, elle doit l'attendre comme don fait, ou refusé, à sa
,- si nous pouvons parler de réussite là où, en fait, nous ne
passivité. Le nécessaire (ce dont l'absence ou la négation
introduirait la contradiction), et le possible (le simple non- parvenons à saisir que comme possibilité et non-contradic-
tion ce à partir de quoi nous devons nous comprendre nous-
contradictoire) ne coïncident pas ; ce qui leur est commun,
mêmes. Nous ne pouvons pas renoncer à un tel fondement
c'est que, quoique de manières différentes, tous deux
dernier de la réalité, des faits; mais nous savons que
renvoient au donné, à ce qui est indépendant de la sponta-
même cette exigence absolue a son origine en notre fini-
néité, qu'il s'agisse de la nature ou de notre esprit. Même
tude : êtres finis, nous nous comprenons par l'idée de
notre entendement, notre raison, la structure qui nous
l'infini, de la réalité pure, de l' omniiudo realifatis.
caractérise, tout est pur fait, et tout fait pouvant sans

(16) C. J. § 75. (17) C. J. §§ 76, 77.


80 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 81

C'est ainsi que Kant est amené à poser la grande question à elle; mais elle ne pense pas la finalité, elle veut penser le 'l,
Il
de la Critique de la Judiciaire: comment comprendre que monde. Ce monde, certes, se prête à notre désir de
le compréhensible et la compréhension soient, tous deux, connaître : si nous ne pouvons pas affirmer que nous ne
des fails et ainsi, en dernière analyse, insensés? Nous rencontrerons jamais l'incompréhensible, le non-analysable,
pourrions être autres et autrement construits, le monde, le contradictoire, en attendant nous réussissons à des-
quand bien même il serait structuré (ce qui n'est pas cendre de lois relativement générales vers d'autres, de
nécessaire a priori, quoique toute réflexion parte ,de la plus en plus particularisées, et nous ne nous sommes pas
supposition qu'il le soit) pourrait, sur tout point, dans heurtés, jusqu'à prése'J.t, à des difficultés insurmontables
[,
toutes ses lois particulières, tous ses événements, différer quand il était questi..Jn d'unifier les observations et les
de celui que nous connaissons, et le fait qu'il soit ce qu'il théories. Nous restons cependant en face de la nature :
est, que nous soyons ce que nous sommes, ce fait n'est entendement et raison théorique ont pour objet, immédiat
qu'un fait tellement fortuit que nous imaginons facilement ou médiat, l'expérience de ce qu'ils trouvent en face d'eux.
d'autres intelligences, limitées elles aussi, mais voyant Que reste-t-il? Restent) semble-t-il, les thèses des premières
et pensant un monde phénoménal autre que le nôtre et Critiques : homme et monde ne se rejoignent que pour la
qui pourtant en soi (ce qui signifie ici : pour un intellect raison pratique - ou plutôt doivent se rejoindre en un
archétypal) serait « le même». Il semble que le retour à accord qui, au demeurant, transcende toute expérience
l'infini, au lieu d'apporter une solution - ou faut-il dire: possible et dont nous postulons la réalisation progressive
une consolation? - ne fait que révéler l'impossibilité de dans un au-delà de ce monde-ci, le seul que nous connais-
découvrir le sens de l'existence fortuite du sens, de tout sens. sions et qui est celui dans lequel nous nous décidons. Le
Car il s'agit bien de tout sens, et du sens du tout. L'exis- monde et la vie doivent recevoir un sens - un sens à viser
tence de structures compréhensibles parce que révélant une par l'homme, mais dont la présence n'est conçue que dans
finalité (soit par rapport à nous, soit en elle-même) n'est la foi et l'espérance de l'être moral.
pas nécessaire, voilà le point de départ. Mais à présent, il Mais, avec les résultats qu'a atteints jusqu'ici la Critique
appert que ce n'était que le départ et que le vrai problème de la Judiciaire, le problème a changé, et radicalement,
vient seulement de s'annoncer: c'est celui de la finalité dans son fondement, à savoir, dans la conception du monde.
du monde en sa totalité. Ce monde qui est le nôtre, qui Ce qui n'était que visé dans les idées de la raison, l'ordre et
nous est donné, contient ce que nous comprenons quoique la cohérence du monde, cela apparaît maintenant comme
nous ne soyons pas à même de le construire, dont nous le fait fondamental à admettre et à comprendre: pour tirer
n'aurions pas eu l'idée si nous ne l'avions pas rencontré les dernières conséquences des thèses de la Critique de
en nous et en dehors de nous, et qui, pour cette raison la Judiciaire, nous dirons que toute la philosophie critique
même, éveille en nous l'idée de la finalité dans la nature. . ne serait pas concevable s'il n'y avait pas le fail du sens
Il l'éveille, il ne la crée pas. D'où vient-elle alors? Pas de la du monde, d'un sens du monde pour l'homme.
judiciaire, qui ne donne naissance ni aux concepts ni aux " La formule ne se rencontre pas chez Kant. Qu'elle
idées qu'elle manie; pas de l'entendement, qui ignore toute l,' corresponde néanmoins 'à sa pensée, cela se révèle claire-
finalité; la finalité ne peut donc relever que de la raison, ment dans les questions qu'il se pose. « Quand on demande à
faculté de viser et de penser la totalité. Or, la raison, dans quelle fin (WOtu) une chose existe, la réponse sera : ou
la mesure où, théorique, elle détermine par l'intermédiaire bien que son existence et sa production n'ont aucun
de l'entendement, non ce qui ne dépend pas d'elle, la rapport avec une cause qui agit selon des intentions ... ou
réalité, mais, par ses idées, la direction des recherches de bien qu'il existe une cause-fondement (Grund) de son
l'entendement, - la raison théorique a un intérêt, un but existence (en tant qu'être naturel fortuit), et l'on ne peut

6
82 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 83
guère séparer du concept d'un être organisé cette pensée. » l'inconditionné, ni dans l'ordre des causes mécaniques, ni
Ce qui conduit inévitablement à la -question : « En vue de même dans celui de ses fins internes, et qu'elle n'en connaît
quoi existent ces créatures?», quels en sont le but et le pas, en particulier, en ce qui concerne l'homme naturel (19).
sens? Une seule réponse est possible : l'homme « est le <: Si les choses dans le monde, en tant qu'êtres dépendants
dernier but de la création ici-bas sur terre, parce qu'il est en leur existence, ont besoin d'une cause suprême qui
le seul être qui puisse se faire une idée de fins et puisse agisse selon des buts, alors l'homme est le but ultime de
transformer par sa raison un agrégat de choses formées la création ... ; ce n'est que dans l'homme, mais seulement
avec finalité (sc. interne) en un système des fins» (18). en tant qu'il est le sujet de la moralité, que se trouve cette
Nous avons dit : les questions que Kant se pose. En législation inconditionnelle par rapport aux fins qui, seule,
effet, ce qui semble constituer une réponse ne suffit nulle- le rend capable d'être une fin ultime à laquelle toute la
ment à Kant, car selon toute notre expérience, l'homme nature est téléologiquement subordonnée» (20). ili
en tant qu'être naturel reste soumis au mécanisme de la d
nature, et rien n'indique qu'il ne serve pas autant les 1

autres espèces que ces espèces le servent. Il est vrai que


nous avons de bons motifs pour nous considérer, mais On s'interdirait cependant toute compréhension de la
seulement du point de vue de la judiciaire réfléchissante, Critique de la Judiciaire, précisément en ce qui la distingue
comme les maîtres de la nature, de voir en nous la fin des Critiques antérieures, si de cette insistance sur la
dernière (lelzler Zweck) dela nature; cependant, l'homme ne finalité morale l'on voulait conclure que la téléologie
serait alors que le maître naturel de la nature, l'espèce la naturelle (par opposition à la téléologie morale) y fût
plus habile, la mieux douée, mais une espèce animale qui écartée ou seulement amoindrie en son importance. Au
ne serait pas moins animale pour être supérieure. Si contraire: ici, la téléologie morale n'a pour fonction que
l'homme n'était que cela, la nature en sa totalité n'aurait de fonder une téléologie naturelle qui puisse rendre compré-
pas de fin. A quoi il faut ajouter qu'il y aurait autant hensibles le monde en sa totalité et l'existence de l'homme
d'arguments contre la thèse de la supériorité de l'homme en tant qu'être à la fois raisonnable et membre de la nature.
qu'en sa faveur: la nature ne prend aucun soin particulier Et ce changement de visée mène loin, jusqu'à un véritable
de notre espèce, elle ne nous protège pas spécialement, elle renversement des perspectives. Car la structure du sujet
permet même qu'aux malheurs nous venant de l'extérieur lui-même, de la subjectivité humaine telle qu'elle est
nous en ajoutions d'autres de notre invention; en un mot, donnée en fait, s'en trouve rapportée à la nature consi-
elle n'a pas pour but ce qui est le but naturel de l'homme dérée comme unité : « La beauté de la nature également,
naturel, le bonheur sur terre. c'est-à-dire son accord avec le libre jeu de nos facultés
Il faut donc revenir au point de départ: l'homme est cognitives... peut être considérée... comme finalité objec-
bien fin de la nature; mais il n'est pas sa fin dernière tive (objeklive Zweckmassigkeit) de la nature en sa totalité,
(lelzler Zweck) s'il n'est considéré que comme animal, - en tant que système dont l'homme est un des membres,
il ne l'est pas, parce qu'il est infiniment plus, parce qu'il une fois que l'appréciation téléologique de cette nature
est sa fin ultime (Endzweck). Et il est cela parce que, seul d'après ces fins de la nature que nous présentent les êtres
à se proposer des fins, il est aussi seul à se proposer la fin organisés nous a donné droit à l'idée d'un grand système
au-delà de laquelle il ne peut plus exister de fin, la fin qui
transcende toute nature, puisque la nature ne connaît pas (19) C. J. § 84. Pour ce qui précède, cf. § 82 s.
(20) C. J. § 84. in fine; cf. ibid. la note qui formule expressémen t
(18) C. J. § 82. la question : « En vue de quoi les hommes ont-ils dû exister? »
.84 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 85

des fins de la nature» (21). Le beau (on voit comment la cutifs aux raffinements, qui rendent plus fort le caractère
même réflexion s'appliquerait au génie, don de la nature) qui doit les supporter \23).
est une faveur de la nature : l'homme, être sentant - et Sans doute, ce n'est pas la réponse dernière à la question
l'on a vu que le sentiment fonde la possibilité de la commu- qui demandait quel est le sens de l'existence d'une espèce
nication sur l'identité de la structure - , n'est humain que qu'a civilisée la nature : le but ultime transcende tout
par la nature. donné. Mais loin que cette téléologie qui demeure dans les
Kant lui-même, dans une note au passage cité, met cette limites de la nature soit pour cela sans intérêt et pure
faveur en rapport avec les intérêts de la civilisation on curiosité, c'est elle, et elle seule, qui indique comment cet
genre humain. Non seulement le fait réel (et donc fortuit) être naturel a pu découvrir ce qui dépasse la nature. Elle
de la compréhension est faveur de la nature envers l'espèce s'arrête devant une question, la question des questions:
d'animaux pensants que nous sommes: la nature, en tant pourquoi des hommes? Mais ce n'est pas un échec pour
que nature, nous prépare, en nous civilisant, à la morale. elle, c'en est le contraire, car c'est elle qui permet à l'homme
Rien ne le montre mieux, cependant, que la philosophie de comprendre qu'il lui reste à comprendre le sens de son
de l'histoire de Kant, cette étonnante fusion du mécanisme existence, de cette vie dont la valeur, « quand on l'estime
et du finalisme (22), où même la forme sphérique, et par seulement d'après ce dont on jouit (d'après le but naturel
conséquent limitée, de la Terre doit servir à l'établissement de tous les penchants, qui est le bonheur) ... tombe au-
de relations humaines entre les hommes. Dans la Critique dessous de zéro; car qui voudrait recommencer sa vie
de la Judiciaire, Kant se trouve obligé de toucher à ce sous les mêmes conditions, ou même d'après un plan
problème quoiqu'il n'ait certainement pas eu pour inten- dessiné par lui-même (mais en accord avec le cours de la
tion principale de traiter la finalité de l'histoire dans cet nature), si ce plan ne visait que le bonheur? » (24). C'est
ouvrage. C'est la nature qui prépare l'homme « à ce qu'il la téléologie, et elle seule, qui amène l'homme à s'élever
doit faire lui-même pour être fin ultime», en le dirigeant à la question du sens véritable, à viser la fin, celle qui ne soit
vers la civilisation (Kultur J, vers l'étape où il devient apte pas moyen en vue de fins ultérieures. Le barbare ne se fait
à se décider, en être raisonnable, à des fins quelconques, pas philosophe; celui que la nature a civilisé est seul à
mais choisies librement. Kant n'a évidemment pas oublié pouvoir transcender tout donné dans une réflexion cons-
sa propre distinction fondamentale entre fins relatives et ciente sur le sens de son existence et de celle du monde.
fin absolue, entre technique et morale : le terme de civili-
sation est ambigu, il désigne aussi bien l'habileté que la
discipline des passions; mais concrètement, dans le monde,
les deux sont également requis, et c'est la nature qui, La téléologie naturelle s'arrête ainsi au seuil, mais après
sans tenir compte des désirs des hommes, les pousse et les nous y avoir conduits. Elle reste incapable de nous décou-
vrir le sens ultime; mais elle légitime la présupposition,
incite au progrès, par l'inégalité, par la peine et le besoin,
inévitable pour la pensée finie de l'homme, d'une finalité
peut-être même par les guerres, surtout par l'organisation
de la nature et une interprétation de ce qui est d'après le
sociale et politique à laquelle elle les conduit en leur impo-
type de ce qui a été voulu par une intelligence, et elle nous
sant la vie en commun, par les plaisirs de l'art aussi et de la
science, par le luxe, la vanité, même par les maux consé- amène - ce mérite est grand - à l'idée d'un être supé-
rieur (d'ailleurs, si elle ne dépasse pas ses limites, à celle

(21) C. J. § 67. (23) C. J. § 83.


(22) Cf. plus loin, ch. III.
(24) Ibid., note.
86 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 87

d'un ou de plusieurs de ces êtres: pour en décider, nous animale : le souverain bien, cet accord réalisé entre le
devrions être omniscients et pouvoir affirmer, en connais- mérite des maximes et le degré du bonheur, exigeait un
sance de tous les fails et de toutes les lois particulières, la Dieu et, vu le désaccord qui règne sur terre entre mérites
cohérence réelle de la nature). Cependant, quand il s'agit et récompenses, une existence au-delà de notre vie biolo-
du sens, on ne peut pas en rester là : un tel être supérieur gique. A présent, il n'est plus question de postulats,
ne serait que l'architecte du monde et lui-même en créant l'accord moral n'est plus au centre de la déduction, la vie
n'aurait pas de fin devant les yeux; il s'agirait d'un enten~ future n'est guère plus mentionnée : Dieu est « le souve-
dement d'artiste, non d'une sagesse souveraine. Nous avons rain législateur dans le royaume moral des fins», et le
sans doute le droit de déclarer que, selon la nature de notre souverain bien, possible seulement sous son règne, est
« l'existence d'êtres raisonnables sous des lois morales» (25).
entendement, nous ne pouvons penser le monde que comme
l'œuvre d'un entendement qui le domine; la question de la L'existence, non la satisfaction de l'appétit naturel de ces
finalité ultime n'en reste pas moins ouverte. êtres moraux et raisonnables, voilà qui fonde maintenant
Pas plus ici que dans la Critique de la Raison Pure, la tout. Tout, car même la téléologie naturelle est, en dernière
preuve physico-théologique (ou -téléologique) n'a donc de analyse, le produit de cette faculté des fins qui caractérise
force probante aux yeux de Kant : une présupposition l'être moral; c'est la volonté raisonnable dans l'homme et
nécessaire ne constitue pas une preuve théorique d'exis- son rapport à une cause à la fois souveraine et sage (non
tence. Il est vrai, à l'estime que montre la première seulement intelligente) qui « poussent l'attention vers les
Critique pour cette démonstration succède maintenant
buts de la nature ... afin de procurer aux idées qu'apporte
une « thématisation» : la physico-théologie devient la la pure raison pratique une confirmation incidente, car le
concept d'êtres dans le monde qui se trouvent sous des
propédeutique nécessaire, et la vraie théologie, celle qui
lois morales est un principe d'après lequel l'homme doit
pense le transcendant, est précédée de la découverte
(muss - nécessité, non obligation) nécessairement s'appré-
réelle, historique, que fait l'homme dans le monde du
cier». Nous tendons vers un but suprême et nous avons
transcendant en lui-même : l'éducation de l'homme par
ainsi le droit de supposer l'existence d'un Dieu, « du moins
la nature est la condition de la théologie, de cette éthico-
afin que nous ne courions pas le risque de regarder cet
théologie qui seule fournit une justification à la foi de
effort comme entièrement vain et de le laisser ainsi fai-
la raison et qui seule nous permet de penser Dieu avec tous
ses attributs moraux. Il n'en demeure pas moins que toute blir» (26).
Téléologie naturelle et théologie morale se rejoignent à
démonstration de l'existence de Dieu tirée de la nature ne
ce moment, sans pourtant se confondre. C'est que, dans
mène qu'à l'idée d'un artiste, dont l'œuvre ne serait qu'un
un monde insensé, toute action, toute décision seraient
vain jeu et auquel nous ne pourrions attribuer qu'une
absurdes : le monde doit être tel qu'il nous permette, non
intelligence inventrice et de l'habileté, sans direction, sans
seulement de refuser ce que la loi prohibe, mais encore de
valeur, sans sens. Le fond de la pensée kantienne, semble-
choisir positivement, en vue de notre bien souverain, du
t-il, est toujours le même, malgré le changement d'accent.
En fait, il en va tout autrement. La preuve morale elle-
même subit dans la Critique de la Judiciaire une transfor-
(25) C. J. § 86.
mation, légère en apparence, mais qui nous paraît décisive. (26) Ibid., plus la Remarque au paragraphe, qui énumère, comme
Dans les Critiques antérieures, l'existence de Dieu, du Dieu sentiments moraux conduisant au besoin de l'existence de Dieu, la
moral, avait été postulée parce que l'être moral, fini en gratitude, l'obéissance, l'humilité et en exclut tout «intérêt égoïste» :
même temps que raisonnable, reste soumis, malgré toute ce n'est pas la récompense qui l'emporte, mais l'ordre et le sens du
monde.
l'autonomie de sa raison pratique, au besoin de la nature
88 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 89
bonheur mérité. La recherche du bonheur, on le voit, ne Pratique, la liberté était déduite de l'existence, elle seule
disparaît pas; sa place est cependant devenue tout autre, immédiatement sue, de la loi morale; maintenant, il
de même que sa fonction. L'affirmation de Dieu n'est plus réconcilie les deux : « Même une idée de la raison se trouve
fondée sur elle, en tout cas pas en première ligne. Certes, parmi les faits ... et c'est l'idée de la liberté, dont la réalité
Kant rappelle, même avec une insistance accrue, l'enseigne- comme d'une espèce particulière de causalité (de laquelle le
ment de la Critique de la Raison Pratique: la morale ne concept, sous l'aspect théorique, serait transcendant) se
peut pas être fondée sur la religion, puisque seule la raison laisse démontrer par des lois pratiques de la raison pure et,
pratique peut établir une religion digne d'un être selon ces lois, dans des actions réelles, par conséquent dans
raisonnable (et digne de son Dieu). Mais ce n'est plus tout. l'expérience. La seule de toutes les idées de la raison pure
n imagine le cas d'un homme parfaitement probe _ dont l'objet soit un fait et qui doive être comptèè parmi les
l'exemple qu'il choisit est celui de Spinoza - et convaincu scibilia» (sc. non parmi les opinabilia ou les mere credi-
qu'il n'y a pas de Dieu ni de vie future; un tel homme bilia) (29). La liberté se prouve dans l'action: autrement
n'attendrait aucune récompense et chercherait sans dit, il Y a des actions sensées - de ces actions que voulait
égoïsme le bien que lui indique la loi en lui-même; or, de et devait réaliser le Spinoza de l'exemple kantien. Ce n'est
la nature, il ne pourra attendre aucun secours sinon par pas que dans un monde sans finalité visible la loi morale
accident: la violence, la ruse, la jalousie se dresseront sur ne parlerait pas aux êtres raisonnables (30): « dans le
son chemin, les justes qu'il rencontre seront exposés à tous concept de la liberté et dans les ... idées morales, la raison
les maux naturels au même titre que les animaux, et à la trouverait pourtant un fondement suffisant du point de
fin ils seront précipités, « eux qui pouvaient se croire la vue pratique pour postuler le concept d'une divinité ... et
fin ultime de la création », « dans le gouffre du chaos sans (de postuler) la nature, y compris notre propre existence,
but de la matière. n devra alors - il pourra bien le faire, comme une fin ultime qui corresponde à la raison pratique
puisque cela n'est pas contradictoire en soi - supposer et à ses lois. » Mais, ajoute Kant, « que dans le monde réel
l'existence d'un créateur moral du monde, c'est-à-dire, de il se trouve pour les êtres raisonnables abondante matière
Dieu, sous l'aspect pratique (ou: dans une intention pra- pour la téléologie physique ... , cela sert à l'argument moral
tique - in moralischer Absicht), c'est-à-dire, pour pouvoir de confirmation souhaitable, dans la mesure où la nature
se faire un concept du but ultime qui lui est moralement est capable d'établir quelque chose qui soit analogue aux
prescrit» (27). Autrement dit, il ne s'agit plus de bonheur; idées morales de la raison» (31). Kant, on n'en sera pas
il s'agit de la possibilité de s'orienter dans le monde : surpris, ne passe pas pour autant du côté du naturalisme
toute volonté concrète présuppose un monde sensé, en tant (ou de l'historicisme) en morale et en théologie : la preuve
qu'elle est - et elle l'est en son essence - volonté d'action morale n'a pas besoin de la téléologie naturelle, et celle-ci
sensée. n'est même pas rendue complète et contraignante par la
Le changement est tellement important qu'il affecte première, étant donné que les deux principes de la nature
même la conception de la liberté. Kant, il est vrai, avait
hésité. Dans la Critique de la Raison Pure, du moins parfois,
il avait présenté la liberté comme un fait immédiat et B 830 s. « La liberté pratique peut être démontrée par l'expérience l,
directement connu (28); dans la Crilique de la Raison comme «une des causes naturelles 1).

(29) C. J. § 91, nO 2. - La note, ibid., parle d'ailleurs d'une


« extension du concept d'un fait au delà de la signification ordinaire
de ce mot D.
(27) C. J. § 87.
(30) C. J., Remarque générale à la Téléologie (V, 611 s.).
(28) C. H. P., en particulier Canon de la R. P., 1 re Section, A 802 S.,
(31) C. J., ibid.
I~
1

'1
90 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 91 !III
Il,l,
et de la liberté sont trop différents l'un de l'autre pour notre intérêt au monde et à nous-mêmes - la nature de Il
qu'ils puissent s'additionner; ils ne peuvent mener qu'à notre intérêt, qui, comme tout intérêt, est l'expression d'une Il'i

des démonstrations tout à fait distinctes, et dont l'une, volonté (peut-être techniquement impuissante) d'agir.
',1'1
celle par les fins naturelles! reste insuffisante. Il n'en est La théorie n'est bonne qu'en vue de cette action, elle n'est il
pas :r;noins vrai que la rencontre du structuré, du sensé, du compréhensible qu'à partir de l'intérêt et comme intérêt 1
1

téléologique dans la nature et dans l'histoire pousse de l'homme; on a vu en elle l'essentiel. Le résultat a été le
l'homme dans le monde à rechercher la vraie preuve. Et il constructivisme métaphysique, qui n'aurait été justifiable
reste que la nature est nécessairement pensée comme que par un homme omniscient, en d'autres termes, s'il
structurée et sensée par nous, êtres finis, doués d'une orga- avait été superflu, puisqu'un être omniscient n'a pas
nisation donnée et de fait, qui sommes toujours à la recher- besoin de constructions. Le résultat a été la confusion -de
che d'une fin ultime parce que nous sommes insatisfaits théories dont chacune était cohérente et qui toutes étaient
de toute fin donnée et subordonnée, puisque donnée, à contradictoires entre elles. Le résultat a été le scepticisme
d'autres fins également données, à l'infini, et resterons à métaphysique et moral.
jamais insatisfaits, à moins que nous ne regardions le Tout cela disparaît dès que l'homme comprend qu'il
tout de la nature, nous-mêmes y compris, comme un s'agit pour lui de s'orienter, et cela dans les deux sens de
système, comme circularité de fins, à moins que nous ne ce mot : trouver le pôle et les coordonnées naturelles de
soyons amenés, par la nature même et l'histoire, à poser son existence, et se placer dans la bonne direction. La
et à résoudre, à partir des structures de sens données, la formule, quoique correcte, manque cependant de préci-
question du sens de la nature et de notre existence natu- sion : elle s'appliquerait tout autant, par exemple, à la
relle. La liberté est liberté dans un monde qui se prête à philosophie platonicienne, qui promet, elle aussi, une telle
son action, à l'action de l'homme qui se découvre libre orientation. La différence reste néanmoins considérable,
parce qu'une nature sensée lui permet cette découverte voire d'essence, entre les deux. Pour Platon, c'est le savoir
et l'y pousse. et la vue (6S:Cùpta) de la structure sensée, de l'Ic;iée du Bien
existant (sur-existant), qui guident l'homme :LJ>our Kant,
pôle, direction et détermination, tous trois, se trouvent,
non dans la nature, dans le cosmos, mais dans l'homme en
Nous ne comprenons que ce que nous pouvons inter- tant qu'être agissant. C'est moi qui saisis, dans la conver-
préter selon le type de ce qui est produit par une volonté sion à la liberté raisonnable, dans la saisie de mon propre
agissante analogue à la nôtre, ce qui s'offre à nous comme fond, la possibilité de donner un sens à mon existence et,
sensé. Nous arrivons à comprendre, nous pouvons cher- par là, à celle du monde. Pour l'homme purement théoré-
cher à comprendre parce que tout acte de compréhension tique, le monde n'est qu'un vain spectacle, le jeu insensé
nouvelle n'est que l'explicitation d'une compréhension d'un créateur purement habile, et il ne serait en effet que
antérieure, plus obscure. Le monde, quant à son sens, cela si je n'y introduisais pas la question de la valeur (terme
n'est formellement compris qu'à la fin du parcours de la kantien) et du sens (terme que nous préférerions, vue la
philosophie critique; mais la voie de la réflexion se trace sociologisalion et l'hisloricisalion du premier, toutes deux
dans un monde qui déjà possède pour nous une structure, des transformations dues à la pensée post-kantienne), si
dans lequel nous sommes déjà orientés. je ne réalisais pas dans mes actes cette liberté qui seule est
Nous nous y égarons cependant, les philosophes s'y sont valeur par (et pour) elle-même et qui, en tant que raison,
égarés; c'est que nous ne comprenons pas au départ que pose la question du sens. Le monde possède sens et valeur
ce que nous voulons comprendre est, en fin de compte, dans la mesure, et seulement dans la mesure, où l'homme
92 PROBLÈMES KANTIENS
SENS ET FAIT 93
s'établit, dans son action et par sa décision, comme sens l'homme qui, en posant la question du sens de l'existence
en rendant sensée sa propre vie. du monde et de la sienne propre, devient la conscience
Le monde n'est donc pas orienté de telle façon que dans laquelle le monde se sait monde et est compris com~e
l'homme de la théoria, du regard, en l'étudiant puisse y unité naturelle pour u~e volonté non-naturelle, malS
trouver le sens de sa vie : sur ce point fondamental, Kant incarnée dans le monde.
ne varie pas. La nouveauté des thèses de la troisième C'est cette raison-volonté qui est symbolisée dans le
Critique n'en est que plus frappante: pour que l'homme monde. Le fait ne devient compréhensible qu'à partir de
dans le monde puisse se poser la question du sens et décou- la finalité, en fonction de sa finalité; toute compréhension
vrir que le monde, structuré et orienté en fait, n'a pas de (essentiellement différente en cela de toute connaissance)
sens et attend le sens de lui, pour que l'homme puisse part de l'idée d'une fin visée et n'est complète qu'a?
comprendre le fait qu'il pose sa question, la question des moment où la fin se révèle comme intérieure, fin-en-sOl,
questions, il lui faut admettre, comme fait Kant, que ce rapportée à soi et seulement à soi. La suprématie de la
monde, insensé s'il s'agit du sens absolu, possède en lui- raison en son aspect pratique demeure donc totale, car
même une structure et une orientation, bien que les deux c'est elle qui permet de comprendre jusqu'au fait de la
ne deviennent sensées et orientées au sens absolu que dans science, activité de l'homme dans le monde. Mais cette
et par l'homme libre. suprématie de l'être finie s'exerce et se comprend elle-
Kant a ainsi tenu sa promesse d'indiquer un passage
du raisonnable au rationnel, du sens absolu, a priori établi
et découvrable, au monde et, inversement, du fait du sens consiste en ceci que le schéma repose sur une démonstration, tandis
à la finalité qui est le sens du fait. Le monde, visible à que le symbole, fondé sur l'analogie, 1 rapporte d'abord le concept à
l'homme comme unité systématique, comprend l'être l'objet d'une intuition sensible et, ensuite, applique la règle de la
réflexion sur cette intuition, et rien que cette règle, à un objet tout
vivant et le beau, des structures qui sont saisies comme telles, autre, dont le premier n'est que le symbole -. Il est à remarquer que
comme sensées, avant toute médiation de l'entendement et Kant ne parle pas à cet endroit de la typique de la raison pratique (IV,
de sa science, médiation qui, au contraire, n'est possible 186 ss.), ce qu'on attendrait, vu sa fonction analogue à celle du
que dans un monde qui lui-même est structuré, structure schéma et du symbole dans les deux autres Critiques; la raison en est
des structures naturelles. Bien plus, si l'on définit, et nous que cette typique, qui procède d'une réflexion sur la forme de la loi
naturelle, est en son essence discursive, non intuitive et immédiate.
pensons qu'il est inévitable de le. faire, la chose-en-soi « Le goût vise l'intelligible J, « quelque chose dans le sujet et en dehors
comme ce qui ne se réfère pas à autre chose, qui n'est pas de lui, quelque chose qui n'est pas nature ni, non plus, liberté, ~ai8
déterminé et connaissable par des relations extérieures, pourtant rattaché à celle-ci, à savoir, l'intelligible J. - Qu'il s'agisse
qui est être-pour-soi, pure relation à soi, alors ce sont les du beau de la nature, non de celui de l'art, Kant le dit avec insistance
(et en exprimant sa méfiance à l'égard des c virtuoses du goût J),
corps vivants et les choses belles ou grandioses qui four- C. J. § 42 ,: l'intérêt à la nature en tant que belle est immédiat, le
nissent à l'homme le symbole de la chose-en-soi (32), à jugement--artistique, quand bien même il serait immédiat en tant
que jugement du goût, ne se fonde que sur un intér~t médiat ; l'intér~t
est immédiat dans le premier cas puisque Il la raison est intéressée à
(32) C'est, pour être précis, la beauté de la nature qui est le
ce que les idées (pour lesquelles elle produit un intérêt immédiat
symbole de ce qui est moralement bon. Le § 59, qui l'expose, mais qui
dans le sentiment (1) moral), aient également une réalité objective,
définit de plus les concepts d'analogie, de schéma, etc., est d'une
c'est-à-dire, que la nature montre au moins une trace ou fournisse
importance capitale pour la compréhension du système kantien, en
une indication de ce qu'elle contient en elle un fondement (Grund-
ce qu'il discute le problème du rapport entre concept a priOft et int~i~ _. raison) de supposer un accor l selon des lois entre ses produits et notre
tioJ\ dans les termes les plus universels. Pour lë-problèmë-présent, il
plaisir indépendant de tout intérêt ». Aussi la beauté de la nature ne
suffit de relever que le schéma aussi bien que le symbole appartient
parle-t-elle qu'à celui Il dont la façon de penser est déjà formée 'pour
au domaine de l'intuitif, non à celui du discursif; leur ditTérence
le Bien ou qui est particulièrement doué pour une telle forma bon D.
94 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 95

même dans un monde qui se prête à cette activité et se d'une chose, ni même, il faut l'ajouter, d'une personne
révèle comme créé en vue des décisions sensées de l'être quand on laisse au concept de personne son caractère
fini et raisonnable, d'un être qui, sans doute, dépasse toute limitant, sans lequel il ne signifie plus rien. Dieu seul est
condition et la nie en se fixant la fin-en-soi, la réalisation être-pour-soi au sens absolu, mais il n'apparaît comme tel
d'un monde harmonieux selon cette fin de la liberté qui est qu'à l'être-pour-soi créé de l'homme; il ne se montre pas à
la liberté même, mais qui ne dépasse tout donné qu'en 1'homme observateur, homme de science, homme connais-
tant que membre du monde, d'un être fini qui dépasse la sant, qui ne peut pas aller, sans subreption, au-delà de
condition, parce que la condition le prépare à ce dépasse- l'idée du grand horloger. Le Dieu de Kant n'est pas celui
ment. Nature et liberté sont indissolublement liées. des théologiens des religions révélées (ce qui ne veut pas
dire que ces religions soient « fausses» et incompréhensibles:
elles sont au contraire pleines de sens et de sens vrai,
mais d'un sens qu'elles ignorent, puisqu'elles parlent, à
Une dernière question se pose alors, d'une importance tort et sans véritable nécessité, le langage des faits histo-
très réduite au premier regard, décisive en vérité si l'on riques ou naturels) : il n'est pas, non plus, celui de Newton
veut aller au fond de la pensée kantienne et comprendre, et de la chiquenaude. On comprend alors que Kant ait
à partir de ce fond, sa forme et le conflit entre cette forme tout. fait pour affaiblir sa preuve: sa force, si l'on avait pu
et ce fond. On peut formuler cette question comme suit : la juger irrésistible selon la métaphysique chosifianle,
pourquoi Kant ne dit-il pas clairement, à la fin de la aurait été sa défaite. La question du sens ne se pose, ne
Critique de la Judiciaire, qu'il a atteint son but? Pourquoi peut se poser que pour l'être-en-soi dans le monde, pour
fait-il, au contraire, tout pour cacher un résultat qu'il la volonté raisonnable se déterminant elle-même dans la
avait pourtant annoncé au départ? condition, non pour la raison théorique, qui, en tant que
Il n'est pas de réponse simple ou unique à cette question. telle, n'est que réflexion sur l'entendement et sur ses
Plusieurs motifs s'entrecroisent, et leur imbrication n'en méthodes d'acquisition de connaissances (bien que cette
facilite pas la distinction. Ce qui paraît évident - lui- raison, si elle commence à réfléchir sur elle-même, finisse
même y insiste à plusieurs reprises - , c'est le souci qu'a par découvrir l'inanité de l'entendement et se découvre
Kant de ne pas servir les intérêts des religions qu'il appelle comme inléressée, pratique) (34).
historiques et dogmatiques. Une preuve théologique trop
bonne, si l'on peut dire, réintroduirait une forme de la foi
(34) Cf. sur ce point, ci-dessus, l, p. 3'2, et le texte de la C. J. auquel
qui, au lieu de foi de la raison, serait celle de l'esclave renvoie la note (12), ibid.
tremblant devant un maître arbitraire. La morale doit Le problème de l'existence et de son rapport au sens (à la finalité,
rester morale de la liberté; une morale imposée par une à la valeur) ne naît évidemment pas avec la C. J., étant donné qu'il
autorité extérieure serait immorale, pour utile qu'elle pût fonde toute la réflexion critique. Ce qui est nouveau dans celle-ci,
e'est qu'elle cst desUnèe à unir les mondes, jusqu'alors séparés, du
être à la société, à l'État, peut-être même à un individu
fait et du sens. Au niveau de l'ontologie, le problème apparait SOl1S
qui n'aurait pas la force de volonté nécessaire pour se l'aspect de l'être nécessaire, pour se montrer insoluble (comme il
rendre libre. La théologie de la raison ne doit pas dégénérer restera insoluble pour la C. R. Pr., qui ne rencontre pas le sens, mais
en théosophie, démonologie, théurgie, idolâtrie (33), le postule). Quoique nous ayons évité d'entrer dans la discussion de
erreurs aussi dangereuses qu'inévitables quand on oublie l'évolution liantienne selon les textes, une citation de la C. H. P.
sera ut!le, puisqu'elle montre avec une clarté particulière et l'identité
que l'idée de Dieu est une idée pratique, non le concept du problème fondamental, et le changement de la perspective sous
laquelle il est vu : «La nécessité inconditionnée, dont nous avons
(33) C. J. § 89. tellement besoin comme dernier support de toutes choses, est le vrai
96 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 97

C'est aussi pourquoi Kant insiste sur la nature finie de nature reste imparfaite, incomplète; ses propres motiva-
l'homme au moins autant que sur son essence infinie, tions même lui demeurent inconnaissables. Or, c'est
la volonté qui n'est limitée par aucun extérieur quel qu'il précisément cette limitation qui fait la grandeur, la
soit, chose, condition, Dieu. Nous sommes moralement noblesse, la dignité de l'animal raisonnable; s'il connaissait
libres, mais dans la dépendance physique et métaphy- ses propres dispositions, s'il avait une connaissance exhaus-
sique : nous sommes des créatures. On peut y voir le désir tive de la marche du monde, il ne serait plus question de
de rester fidèle à l'inspiration chrétienne (d'un christia- décision pour lui, et le choix lui serait imposé; c'est son
nisme sans médiateur, cependant, sans église et sans loi ignorance au niveau des faits qui, sur le plan de la pratique,
autre que purement morale). Mais une telle détermination le rend maître du sens.
strictement personnelle, biographique, ne constituerait Kant ne peut donc pas admettre que la preuve pratique
qu'une explication et ne serait légitime, à la place d'une et morale de l'existence de Dieu devienne preuve théorique-
interprétation, que s'il était démontré que cette pensée ment suffisante, ou que l'âme, considérée comme substance,
n'est pas cohérente : on n'explique que les erreurs, les soit transformée en objet connaissable, ne serait-ce que
vérités se prouvent. Il faut donc d'abord se demander si pour elle-même en tant que sujet de connaissance. L'homme
à cette insistance kantienne il n'existe pas un fondement n'est centre de sens, le centre du sens du monde, que
philosophiquement valide. parce qu'il n'est pas maître du monde connaissable ou de
Et tel semble en effet le cas. L'être agissant est essen- la connaissance du monde. Loin d'être surprenant, il est,
tiellement limité : non limité, omniscient, tout-puissant, sous ces conditions, inéluctable que la téléologie, naturelle
il n'aurait ni raison ni occasion d'agir, de choisir et de pren- aussi bien que cosmique-cosmologique, ne soit qu'une idée
dre des décisions dans des situations qui présupposent nécessaire pour nous, pour nous seulement, esprits finis
l'hésitation devant ce qui n'cst jamais totalement connu, qui, quand nous voulons atteindre la certitude scientifique,
encore moins totalement dominé. Aussi Dieu crée-t-il dans devons nous en tenir aux faits et ne pouvons même pas
l'intemporel et ne crée-t-il que les choses-en-soi, les volon- essayer de trouver une démonstration de la présence réelle
tés raisonnables et finies, il n'agit pas dans le monde des fins et du sens: toute explication est causale et part
phénoménal et sur ce monde. L'homme, limité et libre, du passé, direction opposée à celle de la téléologie, qui
animal raisonnable, est exposé à tous les risques de la remonte de l'avenir du but vers un passé fait de conditions
connaissance finie et de la condition terrestre: le résultat que la fin permet de comprendre, mais non d'expliquer.
de ses choix ne dépend pas de lui; sa connaissance de la Qu'en fait, pour des esprits autres que l'esprit humain,
mécanisme et finalité - ce que nous regardons comme
finalité - puissent coïncider, il n'y a dans cette pensée
abtme pour la raison humaine ... On ne peut pas se défendre contre aux yeux de Kant aucune impossibilité : mais en fait,
cette pensée, qu'en même temps on ne peut pas supporter: qu'un . nous ne pouvons pas concevoir la finalité autrement que
être que nous nous représentons aussi comme le plus élevé de tous comme idée : nous nous égarerions si nous confondions
les êtres, se parle quasiment ainsi: Je suis d'éternité en éternité, en cette idée, principe de compréhension, avec un concept,
dehors de moi rien n'existe sauf ce qui est quelque chose par ma
volonté: mais d'où suis-je moi-m~me? (souligné par Kant). Ici, tout moyen ou condition d'explication. Nous sommes maîtres
s'engloutit sous nos pieds, et la plus grande perfection comme la plus et sources du sens parce que nous ne sommes pas maîtres
petite ne fait que planer sans appui devant la raison spéculative des faits : si nous les dominions, nous serions Dieu et
(souligné par nous), à laquelle il ne coûte point de faire disparaitre n'aurions aucun sens à découvrir ou à réaliser. Il ne faut
sans obstacle l'une et l'autre» (A 613, B 641). Encore le fondement
de tous les faits est, s'il ne s'agit que de théorie, fortuit: aussi les
donc pas qu'une fausse assurance dogmatique nous donne
deux premières Critiques opposent-elles radicalement fait et sens. le sentiment ou la conviction du contraire et que nous
7
98 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 99
croyions connaUre Dieu comme un fait, au lieu de le penser dans la façon et dans les principes selon lesquels il agit,
comme le fondement inconnaissable et indubitable de non en tant que membre de la nature, mais dans la liberté
tous les faits. Nous sommes des substances créées, des êtres (souligné par Kant) de sa faculté de désirer, c'est-à-dire,
1
dépendants, mais substances, c'est-à-dire, des êtres qui, seule une bonne volonté est ce par quoi son existence peut
s'ils le veulent, s'ils se veulent, ne se rapportent qu'à eux- avoir une valeur absolue et par rapport à quoi l'existence
mêmes, et qui se comprennent comme créés en fondant du monde peut avoir un bul ultime» (36).
cette compréhension sur une liberté qui ne dépend d'aucun L'homme est véritablement le but, le sens du monde (37),
Dieu, mais établit elle-même l'existence de ce Dieu et il en est même le maître : un monde sans êtres moraux -
notre dépendance de lui par ce qui, en nous, n'est pas pur et l'homme a la pos~ibilité d'être immoral - serait vain
rapport de notre raison à elle-même en sa liberté. On ne et absurde (38). Mais le monde n'est pas pour autant
trahirait pas le langage kantien en disant que Dieu n'est insensé en lui-même, une fois qu'il est considéré du point
qu'une idée de l'homme; mais il est ainsi la réalité la plus de vue de la raison pratique incarnée: entre la création et
haute qui soit, celle qui rend possible encore le doute, la créativité de l'homme, un rapport sensé se révèle, -
puisque c'est en vue d'elle que l'homme pose la question entre l'homme en tant qu'il se veut nature surnaturelle et
du sens et qu'il se comprend soi-même. Pour l'homme - cette nature à laquelle il appartient en tant qu'animal et
et il n'y a de philosophie qu'humaine - la science serait qu'il conçoit - nécessairement, parce qu'il est libre en
un jeu, le monde, le jouet d'un grand horloger, si la liberté- tant que noumène - comme créée en vue de la réalisation
raison ne lui révélait pas de fondement absolu, dans de la liberté dans le sensible. Il ne faut alors pas que ce
l'absolu. sens existe indépendamment de l'homme, il ne faut pas
L'homme n'est donc pas speclalor mundi; ou plutôt, qu'il soit établi au plan des faits (où pùurtant l'homme le
s'il l'est, ce n'est pas dans ce rôle qu'il donne au monde son découvre, mais en tant que raison pratique incarnée) :
sens: « Ce n'est pas par rapport à sa faculté cognitive (la le comme si, que la Crilique de la Judiciaire répète sans
raison théorique) que l'existence dans le monde de tout le cesse quand elle traite de la finalité des choses et de leur
reste (sc. en dehors de la raison théorique) reçoit sa seule système, doit, dans l'esprit de Kant, préserver la pensée
valeur, par exemple, afin qu'il y ait quelqu'un qui puisse de toute affirmation dogmatique, scientifique, ontologique
conlempler (souligné par Kant) le monde. Car si cette à la façon de la métaphysique traditionnelle, chrétienne
contemplation du monde ne lui présentait que des choses et post-chrétienne, qui attribuait un sens au monde
sans but ultime, aucune valeur ne résulterait pour son
existence du simple fait que ce monde serait objet de
(36) Ibid.
connaissance (erkannl): et il faut auparavant présupposer (37) Ibid.
u~ but ultime du monde afin que, par rapport à celui-ci, (38) Cela découle, non seulement de la lecture ici proposée de la
la contemplation du monde possède une valeur» (35). C. J., mais également des formules employées dans les écrits moraux.
L'homme est ainsi essentiellement, en son essence, liberté • Agis comme si la maxime de ton action devait par ta volonté
devenir loi naturelle universelle li (Fondement de la Métaphysique
raisonnable et responsable devant elle-même et, à ce titre, des Mœurs, IV, 51) : l'homme doit se considérer comme maUre
valeur absolue, chose-en-soi. L'homme seul, mais comme du monde afin de pouvoir se déterminer; cf. également : Il Cette loi
volonté, donne un sens à ce qui est: « La valeur qu'il est doit procurer au monde sensible, en tant que nature sensible (en ce
seul à pouvoir se donner et qui consiste en ce qu'il fait, qui concerne les êtres raisonnables), la forme d'un monde raisonnable
(Verstandeswell), c'est-à-dire, d'un monde suprasensible Il (C.
R. Pr., De la déduction des principes III, IV, 156) : il faut réaliser,
d'après l'idée d'une nature suprasensible, d'une natura archetypa, une
(35) CA J. § 86. natura ectypa (ibid., 157).
100 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 101

abstraction faite de l'homme, être libre, être qui, libre logiquement et par la raison pratique, non connus à l'aide
dans la condition, transcendant le donné dans le donné, de concepts adéquats à leur objet et par la raison spécu-
est seul à poser et à résoudre la question du sens. Il ne faut lative. Il pense Dieu comme la cause de sa propre exis-
pas vouloir faire une philosophie du point de vue de Dieu tence d'être raisonnable placé dans un monde où la morale
ni prétendre à l'omniscience (39). n'est pas empiriquement et en fait absurde; il pense un
Ce n'est qu'avec ces restrictions, mais aussi grâce à ces Dieu qui est sens du monde pour l'homme. On pourrait
restrictions, que Kant peut repenser et résoudre à sa dire que Dieu est la causa essendi de l'homme, cependant
satisfaction la vieille question : pourquoi Dieu a-t-il créé que l'homme est la causa cognoscendi de Dieu, qui, dans
le monde? (40). II l'a créé pour la liberté, et cela dans les une création privée d'êtres libres, serait inconcevable,
deux acceptions qui peuvent être celles de cette formule : inconçu et mort. L'homme est bien l'image de Dieu créa-
c'est afin qu'il y ait des êtres libres et capables de donner teur, mais l'image d'un original qui n'existe que pour cette
une fin et un sens à la création; mais c'est aussi pour - image et, en ce sens, que par cette image de sa propre
et pour signifie maintenant : du point de vue de - la créativité : en créant l'homme, Dieu se crée lui-même en
liberté à la recherche du sens que Dieu est Dieu créateur. l'homme, et il serait insensé que l'homme se demandât ce
Le monde est en fait sensé parce qu'il contient des êtres que Dieu pourrait avoir été avant de créer (41).
qui ne sont pas seulement des faits, mais auxquels les faits
se montrent, auxquels ils apparaissent, lesquels faits,
parce qu'ils ne sont des faits que dans leur apparaître (dans
..
*

leur phénoménalité), ne sont, dans leur constitution déjà, Ces différentes réponses, complémentaires entre elles, à la
que pour l'homme. Un sens qui, lui-même, serait donné question de savoir pourquoi Kant refuse de proclamer
comme un fait réduirait l'homme à une existence insensée de clairement le résultat de sa recherche, ne sembleront cepen-
pur fait: il faut que l'homme sache que le sens dépend de lui, dant pas entièrement satisfaisantes, quand bien même on
afin qu'il puisse vouloir le réaliser. S'il découvre, à partir de ne reconnaîtrait pas seulement leur valeur explicative,
cette volonté, l'existence de fait, et donc fortuite, d'une mais admettrait, de plus, leur cohérence dans le cadre de 'l',

harmonie naturelle et pense un créateur de cette harmonie, il la pensée kantienne. On sera tenté de dire que ces consé- 1!1i

i'

ne doit pas oublier que c'est lui-même qui le pense, et qu'il quences sont bien nécessaires, une fois qu'on a accepté les Il,
pense ce qui ne saurait jamais être de la nature du donné: il principes kantiens, ses thèses fondamentales, son intention !,II:[I

pense Dieu, mais il pense ainsi l'inconnaissable, ce dont la principale, mais que cela n'interdit pas de refuser le système l'
:,1

manière d'être et le mode d'action ne sont conçus qu'ana- en sa totalité, au contraire; car on serait fondé de soutenir
que, justement s'il est cohérent, ses conséquences inévi-
tables, développées par lui-même, et ses résultats scanda-
(39) C'est ce que Kant reproche à Leibniz (qu'il ne nomme pas à leux réfutent le système d'autant mieux. Et ces résultats,
cet endroit) : seul un être omniscient serait capable de comprendre • les ne disent-ils pas, en effet, que ce qui est l'essentiel est
buts de la nature dans toute leur structure cohérente et de penser, fortuit quant aux faits sensés, simple comme si quant au
par surcrott, tous les desseins possibles, par l'apport auxquels le
fondement de la pensée et des êtres, et que l'inessentiel,
dessein présent devrait être, avec ra~son valide" jugé le meilleur l,
C. J., § 85. l'insensé, est seul à se prêter à une science certaine? N'est-il
(40) Question qui, de nos jours, réapparatt sous l'ancienne forme
théologique, entre temps dégénérée: pourquoi y a-t-il de l'être et non (41) Cela, sans insister sur le caractère extra-temporel, en-sQi, de
plutôt rien '1 - forme sous laquelle elle est d'ailleurs plus souvent l'acte créateur, qui tombe dans le domaine du supra-sensible, où il
posée que discutée quant à son sens et quant au sens par rapport n'y a ni avant ni après.
auquel elle pourrait être posée.
102 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 103

pas évident, sous ces conditions, que les principes doivent gerait à une meilleure compréhension de la philosophie
être faux? post-kantienne. Mais tout lu quoque souffre d'une faiblesse
Il ne nous incombe pas de justifier Kant contre ce congénitale : on peut être un grand esprit et commettre
reproche, qui est celui de Hegel parlant de la tendres3e de des erreurs qu'un petit bonhomme remarquera - ce qui
Kant pour les choses finies. Non qu'il n'y ait pas à y ne rendrait pas petit le premier, ni grand, le second; et, ce qui
redire : celui qui trouvait inadmissible, et avec combien semble s'appliquer ici, on peut être grand penseur et mal
de raison, qu'on accusât Spinoza d'athéisme, au lieu de Il comprendre un autre grand, quoique, en ce cas, il faille
remarquer qu'il avait fait disparaître le monde en Dieu, 1
certainement chercher une part de la faute chez le second.
aurait dû hésiter avant de reprocher à Kant son «fini- Nous voudrions essayer de voir les choses, non du point
tisme», en oubliant que tout fini, aux yeux de Kant, n'a de vue de l'avocat, mais de celui de l'interprète - à qui
que le statut de phénomène insubstantiel. On pourrait il est impossible de contester l'existence du scandale dont
même continuer par un lu quoque: Hegel, pas plus que nous avons parlé.
Kant, n'a pu éviter la distinction entre existence empi- Que le sens ne soit que fait fortuit (42), que soit fortuit
rique (Dasein) et réalité agissante et pleine (W irklichkeil) , ce qui rend concevable la réalité de la pensée, de cette
entre l'être substantiel du concept et l'empirie dans laquelle pensée sans laquelle il n'y aurait aucun fait puisque tout
le concept s'extériorise à tel point que l'écorce temporelle fait est fait pour une pensée - aucune thèse n'importe
ne peut plus être pensée à partir du centre conceptuel. davantage à Kant -, que le sens même de la vie et celui
On ajouterait que, si le passage de la Phénoménologie. à du monde, s'ils ne sont pas des faits fortuits, reposent, pour
l'Encyclopédie existe, celui du syslème à la Phénoménologie, celui qui les pense, sur des faits qui le sont, qu'on ne
le retour à partir de ce qui est en-el-pour-soi à ce pour puisse rien comprendre qu'en redescendant vers la réalité
nous dans lequel ce en-el-pour-soi est pensé, - que ce à partir d'un point qui ne peut être atteint qu'à partir de
retour et, avec lui, la vraie circularité ne sont pas réalisés : cette même réalité et n'est ainsi légitimé en son existence
le système pose par là un problème qu'il ne résout pas (et que par elle - tout cela est inadmissible : on ne peut pas
que Kant ne connaît pas, parce qu'il n'admet pas un savoir se contenter d'un concept du fortuit et du fait qui n'a
en-et-pour-soi accessible à l'homme et atteint par lui). plus aucune signification parce que rien de non-fortuit ne
On pourrait, d'autre part, adresser un lu quoque analogue s'oppose à ce fortuit et permet de le penser.
aux néo-kantiens : ne voulant pas de la chose-en-soi, ils Or, tout cela est inadmissible pour Kant lui-même, qui
ont, par le scientisme de leur « théorie de la connaissance» veut comprendre, beaucoup plus qu'il ne désire connaître.
à laquelle ils réduisirent la pensée de Kant, rejeté nombre Reposons donc la question, non de l'explication, mais de
de penseurs contemporains vers un idéal (non élaboré et la compréhension (43), puisqu'il ne s'agit plus d'expliquer
presque subconscient). de métaphysique constructiviste et,
dans une seconde phase, vers cet agnosticisme qui en a été
toujours le résultat. On pourrait même faire remarquer que (42) V. les textes indiqués ou cités n. 4, sur le caractère de donné
des structures finalistes et compréhensibles, et, n. 32, sur l'intérêt
ces néo-kantiens, qui avaient horreur de Hegel, et Hegel, immédiat, donc également donné, du beau dans la nature.
qui aurait eu horreur des néo-kantiens, sont parfaitement (43) 1 Je remarque seulement que, dans la conversation ordinaire
d'accord sur ce qu'ils considèrent comme un fait, à savoir comme dans les écrits, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que, en
le dédoublement du monde dont Kant se serait rendu comparant les pensées exprimées par un auteur concernilnt son sujet,
on le comprenne même mieux qu'il ne s'est compris lui-même parce
coupable : ils se séparent seulement quand il s'agit de que, n'ayant pas suffisamment déterminé son concept, il a parfois
choisir entre ces deux mondes. Un tel plaidoyer, élaboré, parlé contre sa propre intention, peut-être aussi pensé contre elle l,
aurait même une certaine importance, en ce qu'il obli- C . R. P., A. 314, B 370.
104 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 105

au moyen de mobiles et de motifs, fussent-ils philosophi- niveau de la science, ne délimite que le champ du possible,
ques. Pourquoi Kant parle-t-il de fortuit en parlant de du non-impossible), que la seconde traite du nécessaire
finalité, de structure, de sens? Parce que le nécessaire, (seule la loi morale ne peul pas être autre qu'elle n'est),
auquel le fortuit s'oppose, relève de la science et de la tandis que la troisième se tourne vers le réel pour en faire
logique de la science. Est nécessaire ce qui ne peut pas être son problème.
nié sans contradiction, et le beau et le vivant ne sont pas En quel sens ce problème y est résolu, en quel sens il ne
tels que leur négation, leur négation réelle, leur absence, l'est pas, nous avons essayé de l'exposer. Si l'entreprise
introduiraient une contradiction dans la science naturelle. kantienne ne réussit pas dans la mesure où elle reste scan-
S'il est vrai que la science concrète deviendrait inconce- daleuse, c'est parce que Kant parle un langage qui n'est
vable dans un monde non-organisé et non-orienté, il ne pas adéquat, ni à sa solution, ni même au problème qu'il
s'ensuit pas qu'une nature non-structurée, un non-monde, a été le premier, peut-être le seul, à poser: le problème du
un non-cosmos, contienne une contradiction en son concept sens qui est, du sens existant. Son langage reste celui de la
(Kant lui-même, en son hypothèse cosmogonique, avait philosophie de l'être - et le sens n'est pas si ~tre se réfère,
envisagé une telle nature, et la physique post-kantienne, fût-ce comme leur fondement, aux objets. Ce qu'il découvre,
avec le concept d'entropie, n'y voit pas, non plus, d'impossi- c'est que tout être des choses ne se comprend qu'à partir
bilité logique ou matérielle). En d'autres termes, connais- d'un sens existant, réel, antérieur à tout fait et à tout
sance nécessaire et compréhension fortuite s'opposent donné, parce que fait et donné ne se révèlent qu'à celui
irréductiblement. C'est là l'enseignement explicite de qui les interroge dans sa propre quête du sens. Mais Kant
Kant, auquel rien n'est changé quand on ajoute la raison n'ose pas passer explicitement d'une philosophie de l'être
pratique : non seulement elle ne connaît rien, bien plus, la (dans laquelle retombera Hegel, après l'échec de la grande
Critique de la Judiciaire montre précisément qu'elle-même tentative fichtéenne, qui voulait déduire et construire la
est un fait (elle se conçoit comme créée) et que son action réalité à partir du sens) à une philosophie du sens. Ou
ne devient possible que parce que les faits du monde sont plutôt, car cette formule n'est pas suffisamment précise,
ce qu'ils sont. il n'ose pas parler un langage qui puisse exprimer que fait
Mais il se pourrait que cette exacerbation du scandale nous et sens sont indissolublement unis: que tout fait est sensé,
aidât à le dépasser. Que veut Kant au fond? Qu'est-ce qui que tout sens est. Il parle le langage de son époque -
pousse toute sa recherche? Quel en est le but? Il ne s'agit probablement personne ne l'aurait compris s'il avait
pour lui que d'une seule chose: de compréhension, et il procédé autrement - ; mais ce langage a pour résultat
s'est toujours agi de compréhension, avec les trois questions que la véritable révolution de la pensée qu'introduit la
fondamentales de la Critique de la Raison Pure comme Critique de la Judiciaire n'est visible qu'en filigrane, cette
avec toute la Critique de la Raison Pratique. Il s'est tou- révolution qui consiste en la découverte que le sens est et
jours agi pour l'homme Kant de comprendre en philosophe est immédiatement saisi comme sens existant, même
le sens de la vie humaine, l'intérêt fondamental de l'homme pas comme sens d'un existant, mais comme existant sensé
et de la philosophie, de la philosophie vivante et agissante _ et peu importe que le sens-existant à son niveau le plus
(Wellbegriff der Philosophie), non d'une philosophie sco- élevé, celui du monde et de la totalité, ne se révèle qu'après
laire et scolastique (Schulbegriff). Ce qu'il y a de nouveau une longue préparation : le Bien platonicien, non plus, ne
dans la Critique de la Judiciaire, c'est qu'elle ne cherche se donne pas sans conditions et à n'importe qui, et s'offre
plus à déterminer ce sens - c'est chose faite - , mais à le pourtant immédiatement, dans une saisie directe, à celui
penser en sa réalité. On peut dire que la première Critique qui s'est préparé à voir sa lumière. La réalité naturelle et
a affaire au possible (car l'analyse transcendentale, au historique est et est sensée, parce que tout est un Tout
106 PROBLÈMES KANTIENS SENS ET FAIT 107

sensé: Tout sensé pour l'homme, sensé par l'homme, mais prendre sa propre compréhension, - et qui doit la
qui apparaît comme agrégat insensé à l'homme qui ne comprendre parce qu'il a vu cette sécurité détruite, par
s'élève pas au sens et à la saisie du sens du monde et du les métaphysiciens, les sceptiques, l'école, par une raison
sens dans le monde. C'est la réalité qui fonde tout: possi- qui ne s'est plus comprise, ni comme raison, ni comme
bilité et nécessité se montrent comme ce qu'elles sont en humaine. Seul, le long effort de la réflexion peut clore le
vérité, des catégories de la réflexion qui, dans le monde cercle et ramener l'homme à la sécurité du commencement.
sensé, se pose des questions parce que l'homme est fini, et Kant n'a pas réussi à trouver un langage à la hauteur de
peut se les poser parce que ce qui est, est sensé, parce que sa pensée. Cette pensée, néanmoins, est présente et 1

ce qui est ne refuse pas de fournir son sens à celui qui s'annonce clairement, quand bien même elle ne s'énonce-
cherche ce sens, parce que l'homme fini est immédiat à rait pas d'une façon satisfaisante. Objectivement parlant,
l'infini. Kant a réussi à combler le gouffre qui séparait fait et sens :
On peut exprimer les mêmes résultats d'une façon autre, s'il n'a pas recommencé sa philosophie à partir de ce
mais équivalente. Kant procède à une seconde révolution résultat, l'âge et l'effort fourni en constituent des excuses
parce qu'il est amené à voir que le fini n'est pensé que du plus que suffisantes. Il lui reste l'immense mérite d'en
point de vue - nous nous servons à regret d'une eX,!1ression avoir fini avec la philosophie de l'être absurde et du sens
singulièrement inappropriée, mais inévitable - de l'infini inexistant.
et que cet infini, qui ne connaît aucun extérieur ni aucune Quant à l'essentiel, il n'a pas échoué. Le goût du jour,
limite, est le Tout sensé du monde humain qui est. Il main- qui va vers ce que ce même Kant appelait le ton supérieur
tient cependant l'exigence de rigueur scientifique, ce en philosophie, lui en fera peut-être reproche, puisque le
qui n'aurait aucun inconvénient si cette rigueur avait pour plus grand compliment que ce goût décerne est celui d'avoir
critère négatif, non l'inconnaissable, mais l'incompréhen- échoué. Il réussit, au contraire, justement en montrant
sible; il reste sous l'emprise de l'idéal de la science (dans quelle mesure sans se l'avouer?) que toute philoso-
hypothético-déductive et il se trouve ainsi forcé de consi- phie de l'être mène à l'échec parce qu'elle s'interdit de
dérer comme fortuit ce qui fonde toute réflexion sur le remonter au sens et, en particulier, au sens que sa propre
nécessaire et son contraire. Il faut ajouter que cela n'a pas question peut avoir pour celui qui la pose. La naïveté de
que des inconvénients: parler de sens existant et de réalité la philosophie grecque, partant d'un cosmos sensé, l'a
sensée comporte le grave danger de ce qu'on pourrait préservée de cet échec (aussi s'étonne-t-on souvent que les
appeler le prophétisme en philosophie, attitude dans Grecs n'aient pas su distinguer fait et valeur) ; elle le pré-
laquelle n'importe qui se croit autorisé d'annoncer le pare, cependant, parce que, naïve, elle ne conçoit pas que
contenu du sens, comme si le sens avait un contenu à côté le cosmos puisse être nié - ce qui arrivera avec la théolo-
d'une forme et séparable d'elle, comme si la recherche du gie volontariste. Kant retrouve le cosmos, mais sans naïveté,
sens était autre chose, pouvait être autre chose, que la cosmos pour l'être raisonnable qui agit dans le monde
remontée difficile, laborieuse, lente vers les fondements à partir du sens toujours réel, toujours à découvrir, toujours
du discours de l'homme agissant - tâche, dirait Kant, à réaliser, toujours assuré à qui le cherche. Il le retrouve,
qui incombe au philosophe. Elle lui incombe comme tâche mais il hésite devant sa propre découverte : il se peut que
essentielle, parce qu'il y va de ce qui importe le plus à la révolution copernicienne soit encore à ses débuts.
l'homme dans la vie. Cet homme dans la vie, il est vrai,
ne se pose pas les questions du philosophe, certain comme
il l'est d'un fondement, orienté dans le monde et dans la
vie et ne ressentant pas l'inquiétude de celui qui veut com-
III

HISTOIRE ET POLITIQUE

Le fait politique et les problèmes qui en découlent ont,


depuis toujours, préoccupé les philosophes, et rares sont
ceux qui n'en ont pas traité. Tout au plus les refusent-ils,
tel Descartes, sans pourtant les récuser à proprement
parler. Kant n'occupe donc nullement une position parti-
culière par le simple fait qu'il parle de l'État, de la guerre
et de la paix, de l'ordre public et des révolutions, du droit
intérieur des États et des rapports entre puissances : il
s'insère dans une tradition aussi vieille que la philosophie,
ou presque, et à un moment où, après Locke, après
Rousseau, après tant d'écrits des philosophes, plus ou moins
philosophiques, mais tous hautement politiques, la dis-
cussion est devenue générale, à un moment où les événe-
ments poussent tout être pensant à la réflexion sur les
questions récurrentes de la pensée politique, de nouveau
questions du jour: la révolution anglaise a traîné jusqu'en
1745, elle n'est pas oubliée; la révolution des colonies
de l'Amérique du Nord a achevé sa course victorieuse
lorsque Kant formule ses thèses, les grondements annon-
ciateurs de la Révolution française d'abord, ses coups de
canon et d'État ensuite accompagneront son œuvre
jusqu'au jour où, succombant à la vieillesse, il se taira.
Or, tout en trouvant sa place dans une tradition à peine
interrompue depuis Platon, tout en assumant les pro-
blèmes et une grande part des réponses de ses prédécesseurs,
Kant, ici comme partout, marque un tournant dans
l'histoire de la philosophie. La philosophie moderne -
---- r
110 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE III
"nous laissons de côté la philosophie politique de l'Antiquité, rapport original avec l'enseignement politique, ou bien
qui, en l'absence du principe de la subjectivité, pose ses conçu à seule fin de consolider cet enseignement. Kant
questions d'une façon qui ne nous est plus directement n'élabore pas une théorie de la connaissance ou une méta-
accessible, ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, que ces ques- physique pour justifier des positions politiques, il ne
tions ne soient parfois très modernes - cette philosophie, construit pas, non plus, une morale pour rendre possible
qui naît avec le concept séculier et sécularisé du droit la paix à l'intérieur des États, tel Bayle. Métaphysique et'
naturel, ne veut pas tant comprendre l'État et la vie en morale existent, et la politique devient problème parce que
commun qu'elle se propose d'arranger convenablement la morale et, mais seulement à sa suite, la philosophie de
les rapports des hommes et des États entre eux. Ou, pour la nature ne permettent plus d'éviter cette question: ni
être plus précis, ses représentants veulent expliquer l'une ni l'autre ne seraient achevées, ni l'une ni l'autre ne
l'État et la société à partir de leurs çauses/~ de leurs racines seraient même vraies, si elles ne donnaient pas de réponse
historiques, afin de découvrir les remèd~'s à apporter aux à ce problème qu'elles posent et imposent au philosophe.
maux de leurs différents temps présents. La preuve en est Ce n'est pas la réflexion politique qui détermine la philo-
qu'aucun des « modernes» avant Kant ne met en rapport sophie kantienne, c'est cette philosophie qui conduit, non
sa théorie de l'État avec son système, autrement dit, avec aux problèmes politiques, mais au problème de la politique.
sa métaphysique : tantôt un tel rapport n'existe pas
(Spinoza) ou, s'il existe, ne devient visible que dans des
interprétations ultérieures et qui ne sont pas celles de
..
*

l'auteur lui-même (Locke); tantôt, le « système» n'est Une formule de la Critique de la raison pratique, formule
conçu qu'en fonction de thèses politiques évidentes, d'une souvent répétée mais qui semble n'avoir pas suffisamment
évidence aux yeux de leur auteur totale, sans parler de attiré l'attention des interprètes post-, anti- et néokan-
ceux qui, sans souci de système, tel Rousseau, ne prétendent tiens, définit l'homme comme un être « raisonnable et
même pas à la cohérence de leurs inspirations entre elles fini ~ : elle renferme le centre et le noyau de la réflexion
indépendantes. Des problèmes politiques existent, ils sont kantienne. L'homme, être de besoins, d'instincts, de
obsédants : le problème de la politique, en tant que tel, pulsions, de passions, être naturel et, en tant que tel,
n'est pas vu et l'on ne pose jamais la question de savoir soumis au mécanisme de la nature, être entièrement
pourquoi le philosophe doit se pencher sur la politique. déterminé par les causes qui agissent sur lui et en lui, être
Pour Kant, c'est l'inverse. Il ne semble pas qu'il ait porté tellement conditionné qu'à aucun moment il ne peut se
un grand intérêt aux événements avant qu'il ne se soit connaître lui-même qu'en tant que déterminé et que la vue
intéressé à la philosophie politique. Son premier écrit intérieure du sujet sur lui-même ne dispose d'aucun avan-
consacré à ce sujet: Idée d'une histoire universelle dans une tage de principe SUT. celle de l'observateur extérieur (1), ce
vue cosmopolite, date de 1784, Kant a soixante ans. La
Critique de la raison pratique (1788) ne s'occupe pas plus
(1) Dès la Critique de la raison pure (et même auparavant), Kant
de politique que le Fondement de la métaphysique des ne se lasse pas d'insister sur la phénoménalilé de l'expérience inté-
mœurs (1785) : il faudra attendre La religion dans les rieure et l'impossibilité, pour l'individu, de connattre l'essence
limites de la simple raison (1793), la Métaphysique des intérieure de son âme. L'expression la plus frappante s'en trouve
mœurs (1797), les grands essais des années quatre-vingt- dans la Réfutation de l'idéalisme de la C. R. P. (cf. dans les Petits
Essais, sous le même titre, une autre rédaction, Œuvres, éd. Cassirer,
dix. Mais alors, et ce trait est décisif, il s'agira de la partie IV, 522), qui réduit l'objectivité des données du sens intérieur à celles
d'un système, non d'un intérêt personnel rattaché, tant du sens extérieur. - En ce qui concerne la connaissance des propres
bien que mal, à un corps de doctrine(s), ou bien sans motifs et mobiles, il suffira de citer le texte suivant, de la Méta-
112 PROBLÈMES KANTIENS
f
,'/

113
HISTOIRE ET POLITIQUE

même être est aussi raisonnable, c'est-à-dire, pour en est en droit - et ce droit, sa propre raison, la seule instance
venir immédiatement à l'essentiel, est capable de penser qui pourrait le lui refuser, le lui r~connaît - d'assumer que
ce que, par sa constitution et celle de la connaissance, il est le monde et sa propre vie ont un sens, que ses aspirations
à jamais incapable de connaître- il peut, et il ne peut pas naturell~~(expression curieusement aristotélicienne) ne
ne pas, penser la totalité structurée du monde (2). L'homme seront pas frustrées par la même nature qui les lui a
implantées, que son action, dont la seule valeur repose sur
physique des mœurs (Théorie des vertus, Introduction, VIII, 1) : la pureté de l'intention, produira dans le monde néanmoins
c L'homme n'est pas capable de regarder dans les profondeurs de son des résultats acceptables à son désir épuré par la raison et
propre cœur de façon à pouvoir être tout à fait sûr de la pureté de
son intention morale et de l'honnêteté de ses principes agissants
la morale, que son effort ne sera pas éternellement méri-
( Gesinnung), ne serait-ce que pour une seule action. » toire et vain (3). Or, le monde de l'expérienc..e est un monde
De nombreux équivalents de ces formules pourraient être donnés. de violence, l'homme, tel qu'il se présente à l'observation,
Nous nous contentons ici, comme nous le ferons par la suite, d'une est mécha:nt et poursuit naturellement des fins qui ne sont
seule illustration: en tout cas, un choix est inévitable dans le cadre que naturelles, égoïstes, immorales, ce qui veut dire qu'il
d'un article, et ce choix sera inévitablement arbitraire. Mais comme,
de toutes façons, nous ne pourrons pas montrer que nous exposons n'écoute pas la voix de la raison et de la liberté,
tout ce que Kant a dit - seule une collection complète, mieux une précisément parce qu'il est libre; les fins cherchées pour
interprétation suivie, de tous les textes y parviendrait - , nous nous elles-mêmes par l'animal dans l'homme s'opposent donc
limiterons à montrer que tout ce que nous attribuons à Kant se trouve à la réalisation d'un monde dans lequel le mérite trouverait
chez lui. Nous perdons ainsi, il est vrai, la possibilité de faire voir en
détail que, pendant la période sous considération, en gros depuis 1784,
sa récompense et l'homme bon, cette satisfaction à laquelle,
la pensée de Kant au sujet de la politique et de l'histoire n'a évolué toujours fini, conditionné, déterminé par ses besoins et ses
que sur des points de détail et, là encore, plutôt dans ses accents. désirs, il ne saurait s'empêcher de viser, quoiqu'il s'interdise
de laisser influer ce désir, tout naturel qu'il est, sur sa
décision et sur le choix de ses maximes. L'homme, être
(2) L'opposition connaftre (déterminer par des lois naturelles un raisonnable, ne veut pas son bonheur, car il sait que ce
objet et le saisir dans la spatio-temporalité à l'aide des concepts bonheur dépend, non de lui et de sa décision morale, mais
fondamentaux schématisés), et penser (concevoir la totalité achevée du cours du monde sur lequel il n'a aucune influence: il
des substances en soi, d'une part, l'unité du monde naturel et humain veut être moralement digne de bonheur; mais il ne peut pas
- conforme aux aspirations moralement fondées de l'humanité - ,
de l'autre), est fondamentale pour la compréhension de la pensée
s'interdire de désirer ce bonheur - il ne doit même pas
kantienne. Les objets de l'entendement (de la science spatio- vouloir se l'interdire de peur de tomber dans la superbe du
temporelle, y compris la psychologie) sont connaissables, mais ne stoïcien, qui refuse de reconnaître sa nature aussi finie. Si
comportent pas de sens pour l'homme: Hs existent purement et le Souverain Bien n'inspire pas l'homme moral, il sera
simplement; les objets de la raison (plus exactement l'objet de la pourtant désiré par lui et doit l'être.
raison, car, en dernière analyse, il ne saurait être qu'un) ne sont pas
connaissables, c'est-à-dire n'entrent pas, en tant que tels, dans le Ce n'est pas ici l'endroit d'analyser les raisonnements qui
cadre spatio-temporel et ne deviennent jamais des objets; mais ils ont conduit Kant à l'affirmation de l'existence d'un Dieu
dirigent, sur le plan de la théorie, le travail de la recherche (les idées) créateur, juge et maître du monde et de l'histoire, et à celle
en exigeant le progrès méthodique de la science et, sur le plan infi- de l'immortalité de l'âme: en gros, seul un individu immor-
niment plus élevé de la morale, ils garantissent à l'homme la possi-
bilité d'une vie sensée: la liberté, inconnaissable, la survie de l'âme et
tel peut, dans une vie future, recevoir sa récompense des
la justice divine, tous deux indémontrables à la connaissance, rendent mains d'un être suprême et sans tentations (donc infini) ;
sensé pour l'être fini l'effort de l'être raisonnable qui, pourtant, à
chaque moment s'oppose aux aspirations immédiates (naturelles) du
premier. Cf. pour tout ceci les chapitres précédents. (3) C. R. Pr., Dialectique, 2 e section, au début IV, 38 ss.

8
114 PROBLÈMES KANTIENS
1 HISTOIRE ET POLITIQUE 115
encore en gros, l'être raisonnable q1:li saisit sa propre nature et tous ses doutes au sujet de la valeur empirique de l'huma-
finie peut et doit penser une telle totalité existante de la nité, aussi longtemps qu'ils ne seront pas transformés en
morale sous la forme d'un règne des fins dans lequel les certitude scientifique - supposition contradictoire en elle-
causes mécaniques auront perdu toute indépendance, même, puisqu'elle part de l'idée d'une connaissance, non
mais qui, pour cette raison même, ne peut pas être connu, d'une idée de la totalité - , n'autoriseront pas l'individu
ne peut même pas être conçu d'après le modèle des objets, à nier la réalité, moralement nécessaire, d'un progrès, non
pour grands qu'on les choisisse, de la nature et de la science seulement matériel et intellectuel (car ce progrès-là est
naturelle. observable), mais moral: sans cette conviction, l'être fini,
Le problème de la politique n'apparaît pas encore, il ne tombant dans le désespoir, cesserait de travailler à la
s'agit que de l'individu et de ce qu'il est en droit d'espérer réalisation du règne des fins. La foi en un sens de l'histoire,
et de croire _(c'est-à-dire de poser raisonnabienlent pour des en le progrès moral est devoir (4).
raisons morales objectivement valables), et cet individu
ne dépend en rien du cours du monde, de l'histoire, des Ce n'est donc pas un accident si Kant, avant de se tour-
conditions qu'on lui fait dans son existence empirique. ner vers la politique, pose la question de l'histoire (5).
Mais si le problème ne naît pas de la morale individuelle En effet, si l'intention morale doit agir dans le monde, si
- la seule que reconnaisse Kant - , c'est cependant dans elle doit produire, et vouloir produire, ses effets dans la
le contexte de la morale qu'il surgit. L'homme est être de réalité sensible, cette réalité doit tout d'abord être comprise
besoins, et il désire que ces besoins soient satisfaits. Or, les comme sensée, et elle ne saurait l'être que dans son devenir:
hommes naturels, autrement dit violents, ne sont pas portés la liberté de l'être raisonnable n'est que faculté dans l'être
à instituer spontanément entre eux une collaboration qui sensible, faculté (polenlia, dans l'acception aristotélicienne)
leur offrirait cette vie meilleure, au sens matériel du terme, qui n'esl que dans le mesure où elle devient acte. Comment
cette civilisation (Kullur) à laquelle pourtant ils aspirent le deviendrait-elle, si cette extériorité à laquelle l'être sen-
tous: si le monde est un, s'il est sensé, si le désir naturel ne sible appartient tout entier ne se prêtait pas à une telle
doit pas être régulièrement frustré, il faut donc qu'un actualisation? Et comment le mécanisme de la nature
progrès de l'humanité soit discernable. Il se peut, il est pourrait-il aider l'homme dans son progrès moral, à moins
presque sûr, qu'aucun individu n'atteigne le bonheur dans que ce mécanisme ne fût lui-même soumis à la volonté
cette vie; il n'en est pas moins inadmissible que la marche toute-puissante d'un être à la fois essentiellement moral
du monde soit sans but, parce que, s'il en était ainsi, seule (moral par son essence, non par une volonté en lutte avec
la causalité existerait, la finalité ne serait qu'un rêve. Le les ressorts sensibles d'un être fini) et essentiellement rai-
,philosophe ne saurait accepter une telle thèse, et tout parti- sonnable? L'histoire est la réalisation du plan divin ou,
culièrement le philosophe de la morale: l'individu fini, en comme Kant dit plus souvent, de l'intention de la nature,
son être empirique, ne trouverait plus aucun motif de une histoire dans laquelle se réalise la liberté de l'homme,
travailler au progrès moral des hommes, il ne tâcherait en tant que liberté présente dans un être sensible: la nature
même plus de viser à ce règne de la raison qu'il sait devoir, a pourvu l'homme de dons, elle veut que ces dons soient
et ainsi veut, instituer à l'aide du critère d'une législation
universelle, valant p_our tout être fini et raisonnable, mais
(4) Le texte le plus clair se trouve dans De l'expression courante:
qui, si le pessimiste avait raison, ne vaudrait en fait que , t,
cela peut bien ttre vrai en théorie, mais ne vaut rien en pratique (1793,
pour lui seul. Pas plus que la nature ne devient compré- VI, 127).
hensible sans le secours de l'idée de finalité, l'existence de (5) Le premier essai «politique J : ldée d'une histoire universelle
l'humanité ne prend de sens sans référence à sa fin naturelle, selon une vue cosmopolite, est de 1784, antérieur par conséquent aux
publications sur la morale.
116 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 117

pleinement développés, elle conduit l'humanité vers la dans un état de droit, c'est-à-dire de justice distribu-
réalisatio~ de cette fin - et elle veut, en même temps, que tive (8) ». C'est que l'homme naturel est méchant; il n'est
ce but SOIt atteint par l'action libre des hommes, une fois pas mauvais du fait de la nature (mal créé), il est méchant
qu'elle a fait sortir l'homme de l'enfance de son espèce (6). parce que libre: « L'histoire de la nature commence donc par
Cela signifie que l'homme, en tant qu'être raisonnable et le bien, car elle est l'œuvre de Dieu; l'histoire de la liberté,
qui pense la totalité, est moralement obligé de faire de la par le mal, car elle est œuvre humaine (9).» Il s'ensuit
fin de la nature sa propre fin - qu'il est obligé de colla- que le vrai progrès moral, de même que le vrai progrès de
borer à la création d'une société et d'un État, autrement la civilisation, ne peut être que le résultat d'une constitu-
dit, de vouloi~r ~e bien de l'humanité dans ce monde. Pour tion d'État d'après les concepts du droit de l'homme (10),
en être capable, -la morale pure· doitrlépasser les limites mais aussi que ce résultat ne peut être atteint qu'au moyen
de l'individualité. Non qu'elle reçoive ainsi un autre fonde- de la contrainte: « L'homme est un animal qui, quand il
ment, ou seulement un contrefort supplémentaire : sous vit parmi ses pareils, a besoin d'un maître» (11) - non
aucun prétexte, son autonomie ne doit être mise en question. point parce que la domination d'un maître serait souhai-
Néanmoins, dès qu'elle veut se réaliser, dès qu'elle prend table en elle-même et pour elle-même, mais, paradoxale-
sur elle de créer un monde raisonnable, elle doit mettre ment, parce que seul un maître peut amener les hommes
en compte la nature empirique de l'homme : « Nous aurons à cette coexistence paisible qui, à la fin, le rendra superflu
souvent à prendre pour objet la nature particulière de lui-même et la fonction qu'il exerce : le maître brisera
l'homme, laquelle n'est connue que par expérience, pour l'arbitraire de la volonté individuelle et amènera l'homme
montrer, pa.r rapport à elle, les conséquences des principes à obéir à une volonté générale sous laquelle chacun pourra
moraux unIversels, sans que pourtant la pureté de ceux-ci être libre (12). Après avoir été animal, enfant, jouvenceau,
en pâtisse ou que leur origine a priori en devienne dou- l'homme sera adulte et se déterminera lui-même selon la
teuse (7}.» loi de la raison, cette loi que la liberté se donne à elle-même
et qui veut que tout homme soit libre, totalement libre, à
seule condition que l'exercice de sa liberté ne rende pas

La morale conduit à la philosophie de l'histoire, la philo- (8) Métaphysique des mœurs, Théorie du droit, § 42 (cf. § 41).
sophie de l'histoire à l'anthropologie philosophique: la loi, (9) Commencement probable ... , Note; VI, 93.
pure et a priori, s'adresse à un être raisonnable mais aussi (10) Recension des Idées de Herder; VI, 804.
(11) Idée d'une histoire, Théorème VI.
fini, déterminé en tant que tel et, partant, connaissable à (12) Ibid. Le renvoi à Rousseau est évident; d'ailleurs, Kant
lui-même, à un être qui, naturellement, vit dans un état citera Rousseau (et, immédiatement après, l'abbé de Saint-Pierre).
de nature dont, moralement, il est tenu de sortir. L'état Kant, pour le dire en passant, n'est cependant pas rousseauiste
de nature est, en effet, un état de violence; non qu'il ignore orthodoxe, malgré toute son admiration pour celui qui, comme il le
note (cf. Œuvres, éd. de l'Académie de Berlin, XV, 2, 887 ss.), l'a
toute association, mais il ne connaît aucune loi qui, voulue
remis dans le bon chemin: sa propre interprétation de l'histoire est
par tous, vaille pour tous; le bon plaisir et les forces de • optimiste J; et le début de l'histoire (ou de l'homme en tant qu'être
chaque individu y constituent la totalité et les limites de historique, non en tant qu'être naturel) n'est pas dans l'innocence,
l'action et c'est pourquoi « tu dois, dans les rapports d'un mais dans la méchanceté moralement naturelle. Il n'en reste pas moins
contact inévitable, sortir (de l'état de nature) et entrer que Kant a tiré de R. (beaucoup plus qu'il ne l'a trouvé chez lui) le
primat de la raison pratique (interprétation de Kant, 1. c.), et les idées
de la liberté sous la loi, de la volonté générale, du contrat social (qu'il
(6) Cf. Idée d'une histoire ... , Théorème III. transforme profondément, en en faisant le critère de l'action juste,
(7) Métaphysique des mœurs, Introd., II, IV, 321. non le fondement historique ou quasi-historique de l'État).
118 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 119

impossible l'exercice de la même liberté par tout autre être veut la liberté, parce que la 'nature forme un tout sensé; la
humain. L'État, l'État du maître, loin d'être fondé sur la violence et la force brute produisent l'État, dont le seul
vertu, constitue la condition nécessaire (non suffisante 1) but est pourtant de garantir à chacun la jouissance de ses
de l'existence de la morale dans le monde: ce n'est pas de biens et sa liberté; les mauvais penchants de l'homme, sa
la morale intérieure que «l'on peut attendre une bonne méchanceté en tant qu'être libre, font que la morale puisse
constitution de l'État, mais c'est de celle-ci qu'il faut entrer dans le monde et le transformer pour se réaliser.
attendre la bonne éducation morale d'un peuple» (13). En d'autres termes, la philosophie politique ne se
Par son origine, l'État est si peu moral que « le problème de comprend qu'en fonction de l'histoire de l'homme, bien
la fondation d'un État ... , peut être résolu même par un plus, elle se comprend elle-même comme la philosophie d'une
peuple de diables (si seulement ils sont doués d'entende- époque de la politique. L'humanité, du moins dans ses
ment) » (14) : il s'agit de trouver un système pour des êtres éléments les plus avancés, est sortie de sa minorité, elle
qui, tous ensemble, demandent des lois dans l'intérêt de peut, elle doit donc décider raisonnablement de son avenir,
leur conservation et - mais c'est la même chose - de leur elle-même peut et doit se tracer son chemin: ce qui le prouve,
propriété, et dont chacun voudrait s'exempter de ces c'est l'existence de la critique, critique de la raison par elle-
mêmes lois. Avant qu'une telle organisation ne soit trouvée, même selon ses propres principes constitutifs, mais égale-
le problème de la morale et de la responsabilité ne peut ment critique de la réalité politico-historique selon ce que
même pas se poser pour les hommes empiriques. la philosophie critique a développé et justifié dans sa partie
morale, selon le critère de l'universalité. Ce n'est cependant
C'est donc une sorte de ruse de la nature - ou de la plus l'universalité (il serait plus exact de dire: l'universa-
Providence - qui fait que l'homme accède, malgré lui, à la bilité) des maximes de l'individu, pure possibilité d'un
1 liberté morale : l'antagonisme de la sociabilité insocia- système de lois non contradictoires entre elles, c'est l'uni-
\J ble (15) en est l'outil et le moyen. C'est ce qui explique ce versalité de la coexistence réelle et présente des hommes
qui, à une vue rapide, ne paraîtra que paradoxe et contra- selon des lois effectives qu'ils se donnent consciemment et
diction dans la philosophie politique de Kant. La nature en sachant ce qu'ils veulent, ce qu'ils doivent vouloir en
tant qu'être finis et raisonnables, êtres qui agissent en vue
(13) Paix perpétuelle, 2 e section, 1re addition j (VI, 224).
de buts que la morale limite et trie, mais ne peut ni ne
(14) Ibid.; VI, 224. prétend leur prescrire, mais aussi êtres qui agissent pour
(15) ldée d'une histoire, Théorème IV. Pour la ruse, cf. ibid., au réaliser la raison que la nature a placée en eux et qui
début: « Les individus, même des nations entières, pensent peu que, désirent un monde qui soit une « totalité morale belle dans
en poursuivant, chacun selon ses intentions et souvent les uns contre toute sa perfection» (16).
les autres, leurs propres fins, ils suivent, sans le remarquer, comme un
fil conducteur l'intention de la nature et travaillent à son avancement
dont, pourtant, même s'ils en savaient quelque chose, ils se soucie- De là l'importance décisive du contrat ongtnaire et de
raient fort peu ... Il n'y a pas ici d'issue pour le philosophe que la sui- l'Aufkliirung (accroissement des lumières), et celle du lien
vante: puisqu'il ne peut présupposer aucune sorte d'intention propre étroit qui les rattache l'un à l'autre: la critique de ce qui
raisonnable chez les hommes et dans leur jeu, essayer s'il ne pourrait n'est gu'historigue découvre l'idée du contrat original
pas découvrir dans cette marche absurde des affaires humaines une
intention de la nature à partir d'où serait possible une histoire d'êtres idée identique à celle de volonté générale, et pousse au
qui procèdent sans plan à eux, une histoire d'après un plan déterminé progrès du monde; l'action historique de cette idée, bien
de la nature. » Aussi l'histoire est-elle une théodicée: «Ce n'est pas qu'inconsciente (voulue par la nature), a fait que l'Aufklii-
un motif sans importance dans le choix d'un point particulier pour
la vue du monde qu'une telle justification de la nature, ou mieux de la
Providence. (ibid., Théorème IX; VI, 49). (16) Mél. des mœurs, Théorie des vertus, § 35; IV, 595.
120 PROBLÈMES KA.l.'JTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 121
rung soit née et puisse continuer son œuvre. En droit -
non, hélas! en fait - l'âge de la violence et des maîtres
..
est passé : l'homme pensant se sait libre et il veut que sa Or, le prince, le gouvernement, le souverain, fût-il
liberté soit reconnue dans les institutions politiques; mais le peuple lui-même, peuvent avoir tort, peuvent commettre
il n'ignore pas que les hommes ne sont pas tous pensants : des injustices, non seulement dans leurs actes, mais dans
leur éducation reste en grande partie à faire, les supersti- et par leurs lois. Quand Kant déclare: «Ce qu'un peuple
tions, les survivances de ce qui n'est qu'historique les ne peut pas décréter sur lui-même, le législateur ne peut
entra-vent, le principe de l'universalité n'est pas univer- pas non plus le décréter pour le peuple» (20), il ne pense
sellement admis comme seul fondement moral de la vie pas à une impossibilité physique, psychique ou à ce que
politique et seule possibilité de donner un sens à l'histoire: nous appellerions une impossibilité politique, au contraire,
les intérêts des puissants, la brutalité des opprimés exigent cette possibilité n'existe que trop visiblement; et parce
que la réflexion continue son œuvre. qu'elle y existe, à son avis, à un degré particulièrement
Il n'en reste pas moins que le grand, le seul critère d'un inquiétant, Kant considère la démocratie comme parti-
État juste est découvert : le contrat social indique, non culièrement dangereuse : elle est tyrannique à cause de
pas ce qui est positivement just.e, mais ce qui d'aucune son caractère non représentatif, c'est-à-dire à cause de
manière ne saurait être justifié, il indique les limites· de l'absence d'un gouvernement séparé du souverain législa-
toute législation positive, sans imposer tel code par- teur (car c'est le gouvernement qui représente le peuple,
ticulier : « C'est la pierre de touche de la légitimité non l'Assemblée législative, qui est le souverain) (21).
(Rechlmassigkeil) de toute loi publique. Car si cette loi
est telle qu'un peuple en sa totalité n'y pourrail jamais
(20) Ibid.; VI, 126.
consentir (comme, par exemple, à ce qu'une certaine classe (21) Kant est particulièrement sévère à l'égard de la démocratie
de sujets doive avoir l'avantage de constituer héréditaire- «non représentative & qu'il considère (Paix perpétuelle, Appendice;
ment un état de maîtres nobles (Herrensland)), alors cette VI ,?41) comme l'exemple moderne d'une constitution mal
loi n'est pas juste; mais s'il est seulement possible qu'un faite (l'écrit est de 1795); vu toute l'attitude de Kant, l'intention
n'est certainement pas anti-révolutionnaire, mais exprime son
peuple y consente, c'est un devoir de considérer cette loi
inquiétude pour la suite d'une entreprise qui, nous y reviendrons dans
comme juste (17).» Le contrat social n'est pas un fait, le texte, a été injustifiable dans son origine, mais est devenue incriti-
il est une idée et celui qui, tel Danton, veut fonder la quable par le fait d'avoir eu lieu. La constitution idéale sera réalisée
justice sur un prétendu fait historique de cet ordre commet le plus facilement par un personnel gouvernant aussi peu nombreux
un grave contresens (18). Le peuple, pourrait-on dire que possible; la démocratie n'y parviendra jamais autrement que
par un retournement violent (Paix perpétuelle, 1er article définitif, i.e.
avec une formule peu élégante mais précise, doit pouvoir VI 208). - Le sens du terme représentatif est, chez Kant, extraordinai-
vouloir obéir; c'est la première exigence de la morale, rement flottant, et en chaque cas particulier, il faut déterminer ce
étant donné que celui qui refuse au peuple des lois qui que Kant comprend sous lui. Dans Cela peul ~tre vrai, par exemple, il
sont justes selon l'idée du contrat original, agit selon parIE(VI152)des «délégués cri tant' que représentants du peùple.,
le principe de la violence et soulève contre lui la violence : qui doivent donner leur consentement aux lois - ce qui ne
l'empêche pas de parler (ibid., VI 161 s.) du prince (0 berbefehlsha ber )
si le prince, par impossible avait un tel droit, comment « dont la volonté donne aux sujets en tant que citoyens des ordres
le refuserait-on au peuple (19)? seulement de par le fait qu'il représente la volonté générale du peuple Il.
La difficulté semble prov~nir de ce que Kant considère le peuple,
'même représenté (au sens moderne) par des délégués, comme le
(17) Cela peut être vrai, II, Corollaire; VI, 153. souverain en personne (Mél. des mœurs, Théorie du droit, § 52, où
(18) Ibid.; VI, 159. les deux sens sont mêlés de façon presque inextricable) quand il
(19) Ibid.; VI, 164. s'agit de législation, tandis que le prince représente le peuple quant
122 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLItIQUE 123
Le peuple doit pouvoir consentir : aucune loi ne doit être trouver un arbitre qui puisse décider entre le juge et ceux
telle qu'un membre quelconque de l'État ne puisse pas y qui se sont soumis à sa juridiction? La révolution violente
souscrire en tant qu'être raisonnable, libre et qui veut sa ne renvoie pas seulement une personne, elle renverse
liberté et l'égalité de ses chances (non de son statut) le principe même de toute co-existence non violente :
avec celles de tout autre (22). Le législateur pèche dès Cl Toute résistance contre le pouvoir législatif suprême,
qu'il l'oublie. toute incitation afin de rendre agissant (liitlich) le
Il pèche - il ne devient pas punissable pour autant. mécontentement, tout soulèvement qui éclate en rébellion,
Car le principe qui le condamne devant le tribunal de la constituent le crime le plus grand et le plus punissable
critique, de la morale, de la raison, le met en même temps dans la république (Gemeinwesen) , parce qu'il en détruit
à l'abri de toute vengeance du peuple outragé: le peuple le fondement dernier (24). »
qui, en tant que raisonnable, n'a pas pu vouloir cette loi
que, par conséquent, seul un tyran a pu lui imposer, ce
même peuple peut encore moins vouloir la révolte, la (24) Cela peut être vrai ... , Corollaire (VI 156). - Des textes de por-
destruction violente d'un mauvais, d'un faux droit positif tée analogue se rencontrent dans presque tous les écrits politiques. -
au prix de la destruction du fondement dernier de la société Le fait de tuer l'ancien souverain, pour grave qu'il soit, peut en une
certaine mesure être excusé par le c droit de la nécessité li, tout en
civile et de l'État. Car «l'union des hommes entre eux est restant crime : on craint le retour et la vengeance du prince; mais
but en elle-même (et but que chacun doit avoir pour tel) », c l'exécution formelle est ce qui fait reculer avec horreur une âme
elle Cl est devoir inconditionnel et premier», « cette plus remplie d'idées du droit de l'humanité, horreur qu'on sent à maintes
haute condition formelle (condilio sine qua non) de tout reprises, aussitôt et aussi souvent qu'on pense à une telle scène ».
L'assassinat, tout détestable qu'il est, n'indique du moins pas que la
autre devoir extérieur», « le droit des hommes sous des
nation s'en fasse une règle, tandis que la forme légale de l'exécution
lois publiques contraignantes, grâce auxquelles pour chacun montre la volonté arrêtée de renverser le rapport entre peuple et
peut être déterminé ce qui est à lui et peut lui être garanti chef, c'est-à-dire, une volonté d'anarchie: le peuple en tant qu'unité
de toute intervention de la part d'autrui» (23), cette union légale et morale n'existe que grâce à l'action législative antérieure
par contrat et selon l'idée du contrat librement conclu du souverain, qui ne peut donc pas avoir légalement tort: c'est «un
suicide que l'État commet sur la personne du souverain li (Mél. des
par des êtres raisonnables exige que tout différend soit mœurs, Théorie du droit, Note générale A). - Il pourrait sembler
tranché par un juge jugeant selon une loi. Or, si le souverain que la position de Kant ait changé dans La querelle des Facultés (1798,
juge commet une faute contre le principe raisonnable le dernier écrit qu'il ait publié). En effet, nulle part Kant ne parle
de toute politique, qui le jugera, et selon quelle loi? Où avec une telle insistance du caractère historiquement et philosophi-
quement décisif de la Révolution: « Cet événement est trop grand, trop
lié à l'intérêt de l'humanité, trop étendu en ce qui concerne son
aux décisions du pouvoir exécutif (ce qui, à l'endroit cité, permet à influence sur la terre dans toutes ses parties, pour que son souvenir
Kant de dire que Louis XVI a, en droit, déjà abdiqué lorsqu'il s'en ne renaisse pas dans les peuples à l'occasion de circonstances favo-
remet à la nation pour la réforme des finances). Seule cette distinction rables quelconques et ne soit réveillé en vue de la répétition de
explique que Kant déclare que la démocratie (sans séparation des nouvelles tentatives de cette espèce» (op. cil., II, 7; VI 361). Mais
pouvoirs, régime d'Assemblée) est nécessairement un despotisme ce n'est pas la Révolution en elle-même qui permet à Kant de
(Paix perpétuelle; VI 207). . parler, comme d'une c thèse non seulement née de bonnes intentions et
(22) Le texte le plus explicite, parmi un certain nombre d'autres, recommandable eu égard à la pratique (sc. morale), mais, malgré
se trouve dans Cela peut être vrai ... , II (VI 143 ss.), où Kant expose tous les incroyants, soutenable par la théorie la plus rigoureuse », de
le~ trois concepts de liberté, égalité et indépendance comme celle qui affirme que « l'humanité a été toujours sur la voie du progrès
les concepts fondamentaux qui, loin de naUre de la législation d'un vers ce qui est meilleur et continuera ainsi à l'avenir» (l. c., VI 362) ;
État déjà existant, en rendent seulement possible la fondation selon c'est le fait que « la façon de penser des spectateurs ... , devant ce jeu de
les principes de droit de la raison pure. grandes- transformations, se trahit publiquement et... fait apparaître
(23) Cela peut être vrai ... , II (1. c., VI 144). une participation universelle et pourtant non égoïste ... , même au
124 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 125
Un droit à la révolte est ainsi une contradiction dans de son époque (27). Le jour est venu où l'homme peut sortir
les termes. Bien plus, il est interdit au citoyen de poser de « cette immaturité dont il est lui-même responsable»
la question de l'origine légitime, ou non, du gouvernement et qui fait que, par lâcheté et par paresse, il ne sait, plus
existant : « Ce sont là, pour un peuple qui, à présent, se exactement, il n'ose pas «se servir de son entendement
trouve déjà sous la loi civile, des ratiocinations sans sans l'aide de la direction d'autrui» (28). Aucune révolution
utilité aucune et qui, pourtant, menacent l'État de graves violente ne fera naître une véritable réforme des manières
périls; car si le sujet qui, par ses ratiocinations, aurait de penser, quand bien même elle en finirait avec le despo-
découvert cette origine, voulait s'opposer à l'autorité tisme et l'oppression: seule l'Aufklarung peut empêcher
à présent dominante, il serait ... exterminé ... d'après les que les anciens préjugés ne soient remplacés par d'autres
lois de cette autorité, c'est-à-dire avec le meilleur droit» (25) qui ne vaudraient pas mieux. Or, rien de bien grand,
- ce qui, du reste, a pour conséquence que le citoyen ne rien de bien dangereux n'est requis afin que se poursuive
peut pas, non plus, récuser l'autorité d'un gouvernement maintenant ce progrès, le seul qui compte vraiment
qui s'est emparé du pouvoir au moyen d'une rébellion (26). pour la morale du monde et pour une politique qui se veut
L'État peut être moralement mauvais, il peut être politique de l'humanité : il suffit de ({ la liberté, et même
injustifiable en raison, il peut être contraire à tous les de la plus innocente de tout ce qui peut s'appeler liberté,
principes du contrat : il est condamné en droit - et il à savoir: de faire un usage public de sa raison dans tous
est inattaquable d'après les mêmes principes qui le les domaines» (29).
condamnent. Dans tous les domaines, un usage public, ce sont là les
termes-clés: rien ne peut se soustraire à la critique (30),
...... ni la religion, ni les principes de la législation, ni l'Église,
ni l'État; et cette critique se fera publiquement, ce qui
Que reste-t-il alors au citoyen pensant? Une seule (27) «Quand on demande maintenant: vivons-nous à ,une é~.oque
arme, mais décisive: la critique; un seul moyen, mais d'une éclairée? », la réponse est: non, mais bien dans un âge de 1 :tufklarung
efficace sûre: répandre les lumières, continuer l'Aufklarung. (souligné par Kant; époque de l'accroissement des lumIères). Que,
Aussi est-ce dans la liberté donnée à la réflexion des vu l'état de choses actuel, les hommes, considérés dans la masse,
citoyens non violents que Kant voit la véritable grandeur soient capables ou puissent seulement être rendus c~~ables de se
servir, sûrement et bien, dans les affaires de la relIgIOn, de leur
propre entendement en l'absence de tout guide, on en est enc.ore
bien loin. Mais nous voyons les signes clairs de ce que, du moms,
le champ leur est ouvert pour y parvenir par leurs efforts, et de ce
risque que cette prise de position puisse leur être très nuisible J (op.
cil., II, 6; VI 357). Ce qui importe, ce n'est pas le fait révo-
que peu à peu diminuent les obstacles d:une Aufkl~rung générale~
autrement dit, de la sortie d'un état de mmeur dont Ils sont ~espon
lutionnaire (toute propagande révolutionnaire reste criminelle), et
sables. Sous ce rapport, cet âge est l'âge de l'AufkUirun~, le SIècle de
c'est le devoir du chef de l'État, nullement celui des citoyens, de
Frédéric. & Qu'est-ce que l'Aufkliirung? VI 59. L'affirmation se retrou-
poursuivre la réalisation d'une constitution juste (/. c., II, 9, note,
VI 366); il incombe aux princes de régner dans un esprit vera plus tard, après le début de la révolution, sous, des f~.rmes
beaucoup plus tranchées (cf. ici, ch. IV). L'essence de 1 Aufklarung
«républicain (non démocratique), quoiqu'ils gouvernent de manière
autocratique & (ibid., II,8; VI 364)), mais que l'Aufkliirung ait main- consiste en son opposition à la superstition; v. C. Jud., § 40.
tenant saisi le public, au lieu d'être celle d'individus isolés. Voilà qui (28) Qu'est-ce que l'AufkHirung ? VI 53.
est décisif. Aussi l'espoir du progrès historique ne peut-il être fondé, (29) Qu'est-ce que l'Au~k_l~~\mg 1, l. c.; VI 55.
pas plus ici qu'ailleurs chez Kant, que sur «une sagesse d'en haut (30) Cf. déjà Critique de la raison pure, 1re éd., P~é~ace, p. (A) 51
(laquelle, quand elle nous reste invisible, s'appelle Providence) & note: « Notre époque est la véritable époque de la crlbqu~ à l~quellf:
(ibi~., II, 10; VI 3 6 7 ) . . _. tout doit se soumettre. La religion par sa sainteté et la léglslatzo~ par
(25) Métaphysique des mœurs, Théorie du droit, Note génerale, A. sa majesté veulent d'ordinaire s'y soustraire. Mais alors elles éveIllent
(26) Ibid., in fine. contre elles-mêmes de justes soupçons et ne peuvent pas prétendre à Cf
respect non simulé que la raison n'accorde qu'à ce qui a pu supporter
son examen libre et public. li
126 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 127

rendra superflues les sociétés secrètes (31), et, considération République, l'obéissance doit exister sous le mécanisme
beaucoup plus importante, évitera que le refus du chef de de la constitution politique d'après des lois contraignantes,
l'État d'entendre les doléances des citoyens ne donne ... mais en même temps (doit y exister) un esprit de liberté,
à ceux-ci le sentiment que le prince, au lieu d'avoir été puisque chacun, en tout ce qui concerne le devoir humain
victime d'une,erreur, a voulu les léser. Seule la discussion universel, exige d'être convaincu par raison de la nécessité
publique préservera les droits imprescriptibles du peuple de cette contrainte légitime, afin que celle-ci ne se mette
envers le chef de l'État - seule, dans le double sens pas en contradiction avec elle-même (35).» Le citoyen
qu'elle est « seule apte à maintenir» ces droits et « seule pensant sera le bon citoyen, et il faut que chacun apprenne
légale de la part du peuple», qui, par là, ne reçoit aucun à penser pour devenir bon citoyen.
droit (impensable) à la révolte (32).
Cette critique publique ne présentera aucun danger Comme, cependant, nous ne vivons pas encore dans
pour la paix de la République, à seule condition que un âge parfaitement éclairé, mais à une époque qui
l'obéissance des citoyens demeure garantie, soit par une forte commence seulement à s'éclairer (36), l'autorité de la
armée et une administration solide (33), soit, et surtout, pensée ne peut pas remplacer celle du gouvernement.
par l'action de}' Aufkliirung elle-même, qui fera précisément Les principes politiques (et de la politique) que développe
connaître aux sujets, en même temps qu'elle leur révèle la philosophie, elle les expose plutôt à l'intention des
leurs droits, leurs devoirs, parmi lesquels l'obéissance aux gouvernants qu'à celle des sujets (37), et la publicité
ordres du gouvernement est le premier (34). « Dans toute de ses débats est strictement limitée à celle de la discussion
entre hommes qualifiés par leur savoir et leur formation,
encore avec cette restriction qu'eux-mêmes doivent s'en
(31) Cela peut être vrai, II, Corollaire (VI 136). - Kant semble
penser aussi bien aux clubs de la Révolution qu'aux loges tenir à l'enseignement reconnu par l'État quand ils parlent
maçonniques. La parenté entre sa pensée et celle de la franc-maçonne- à titre privé, ce qui, chez Kant, veut dire : ès fonctions
rie de son époque est d'ailleurs évidente. On peut se demander si, (de prédicateur, de professeur, de juge) (38). Le jugement
peut-être sans avoir appartenu à une loge, il n'a pas été en contact appartient, et exclusivement, au prince.
avec ce mouvement: ses amis anglais à Kônigsberg ont-ils été maçons?
En tout cas, ses contacts anglais (et avec les radicaux anglais) sont
clairs (parce qu'on les a négligés, on a parfois interprété comme des pour résultat une volonté générale qui se détruirait elle-même '. -
allusions à des événements de la Révolution française ce qui, en fait, Pour le concept de réforme progressive, opposé à celui de révolution,
se rapporte à l'histoire anglaise) ; un exemple de cette influence est cf. ibid., Conclusion, p. 479.
fourni par la règle, surprenante dans la tradition continentale, selon (35) Cela peut être vrai, t. c., VI 163.
laquelle le citoyen n'a pas à s'occuper de la légitimité du gouverne- (36) Qu'est-ce que l'Aufklarung?, l. c., VI 59.
ment de fait: elle entre dans le droit anglais par la loi 11 Henry VII, (37) Cela peut être vrai, l. c., p. 154.
c. 1 (1495), et y reste toujours vivante. (38~ Qu'est-ce que ['Aufkliirung ? 1. C.; VI 55. La querelle des [aculté.,
(32) C~la peut être vrai, II, Corollaire; VI 161 s. fonde toute son argumentation en faveur de la supériorité, mieux:
(33) Qu'est-ce que l'Aufklarung " L. c.; yI 61. De là, la préférence souveraineté, de la philosophie sur la djstinction entre le fonctionnaire
de Kant pour la séparation très stricte de l'exécutif et du législatif et du gouvernement, qui n'a pas le droit de critiquer publiquement (c'est-
son aversion à l'égard de la démocratie. à-dire dans son role privé) les doctrines que «le gouvernement lui a
(34) Métaphysique des mœurs, Théorie du droit, Notes explicatives confiées pour les enseigner D, et d'« oser faire ainsi le philosophe.
(de la 2 e éd.), IV 498 : Ms qu'une constitution existe histo- (1. c., l, 2; VI 291 s.; cf. ibid. 1 4; VI 297 s.) : seul le philosophe
riquement (phénoménalement), « quoiqu'elle puisse être pleine de a le droit, mais aussi le devoir, de la critique: il s'adresse, non au
gros défauts et de fautes grossières et, peu à peu, ait besoin d'im- public « en tant qU'Cl communauté civile D, mais «à une autre sorte de
portanles corrections ~ - donc: non violentes - , «il reste absûlu- public, celui d'une communauté savante Il (l. c., l, 4; VI 298) : si les
ment illicite et puniBsable de lui résister... Mettre la violence à la place discussions sont menées devant le premier, «publiquement, des
de la législation qui, souverainement, prescrit tous les droits, aurait chaires de prédicateurs par exemple », on s'adresse au jugement du
peuple • auquel, en matière d'érudition (Gelehrsamkeil) , il ne
T HISTOIRE ET POLITIQUE 129
1"28 PROBLÈMES KANTIENS

Cependant, ce jugement sera, lui aussi, éclairé par la lequel il se trouve) » (41). L'obligation morale du prince
discussion. C'est elle qui montre au chef de l'État non est, en même temps, règle de prudence pour lui, et la
seulement ce qu'exigent la morale et la justice philo- compréhension de sa fonction seion la vérité de l'État
sophiques, elle lui fait voir ce que demandent, très juste est la meilleure garantie qu'il puisse trouver pour
concrètement, ses sujets : ils veulent être libres, égaux la sécurité de sa fonction. Le gouvernement, s'il procure
devant la loi, économique_aent indépendants, à l'abri à ses citoyens un contentement moral et physique qu'ils
de la violence, ils veulent que tous disposent des mêmes puissent reconnaître comme tel, ne se trouvera jamais
chances d'ascension sociale, économique, politique (sans exposé à ce retour à l'état de nature que représente la
vouloir, pour autant, une égalité arithmétique des fortunes rébellion (42).
et des positions) (39) ; ils ne veulent pas qu'on leur impose
une forme de bonheur qu'ils n'ont pas choisie eux-mêmes:
le souverain qui « veut rendre heureux le peuple selon ses Cet appel à la morale et à la prudence intelligente
propres concepts devient despote; le peuple ne veut pas n'endort cependant pas la conscience philosophique.
se laisser arracher l'exigence universellement humaine Les princes sont des hommes, des êtres finis, pleins de
d'un bo~heur propre et devient rebelle» (40). En un mot, passions et de désirs, en particulier de superbe et
les maXlmes de toute politique « doivent être en accord d'égoïsme: « Quand il vit avec ses pareils, '" l'homme est
avec le but général du public (le bonheur, Glückseligkeil) , un animal qui a besoin d'un maître ... Mais celui-ci est tout
avec lequel but c'est la tâche propre de la politique de autant un animal qui a besoin d'un maître. Il (l'homme)
s'accorder (en rendant le public content de l'état dans
peut s'y prendre comme on voudra, on ne voit pas comment
il se procurera un chef de la justice publique qui soit
juste lui-même» (43) - et il importe peu que le prince
revient nullement de juger 1) (ibid., note; VI 298). Ce sont les philo-
soit un individu ou une personne morale. La réponse
sophes qui ont à s'occuper de]a vérité des doctrines enseignées par les à cette question, ce n'est ni la morale ni la philosophie
fonctionnaires du gouvernement (surtout dans les domaines de la politique qui l'apportent, c'est, une fois de plus, la ruse
théologie et du droit) ; et leur liberté doit être totale: la lutte entre de la nature (ou de la Providence) dans l'histoire et à
l'enseignement ~ statutaire 1) et]a raison est permanente: « La Faculté
travers l'histoire.
philosophique ne peut pas désarmer devant le danger dont est menacée
la vérité qu'il lui incombe de protéger, étant donné que les Facultés Il est vrai que les hommes et leurs princes sont violents,
supérieures (sc. théologique et juridique) ne se libéreront jamais de égoïstes, assoiffés de jouissance; il est vrai que la morale
leur soif de domination 1) (1. C., VI 297 s.). En revanche, ces dis- ne domine pas le monde; il est vrai que, partout et en
cussions « publiques 1) ne constituent pas un danger pour le gouver- tout temps, on rencontre des conflits, des séditions, des
nement: non seulement ne s'adressent-elles pas au peuple (cf. supra),
mais les écrits des philosophes, comme déclare Kant en parlant de sa 'guerres. Il n'en est pas moins vrai et pas moins visible que
Religion dans les limites ... , qui lui avait attiré les foudres du gouver-
nement de Frédéric-Guillaume II, sont au public « un livre incom-
préhensible et fermé, une affaire entre des savants de Facultés dont (41) Paix perpétuelle, Appendice, l. C.,. VI 250.
le peuple ne prend nulle connaissance » (Querelle, Préface; VI 270) ; (42) Ibid., Appendice II, l, 1. C.,. VI 245. La rébellion ne peut pas
et, ce qui n'est pas sans importance, les philosophes, s'ils tiennent à reposer sur un droit et n'est donc jamais légitime; mais si les droits
ce que tout ce qu'ils exposent comme prinCipes fondamentaux soit du peuple sont lésés, le tyran ne subit aucun tort quand il est chassé,
vrai, ne considéreront pas comme leur devoir de proclamer publique- de même que, en cas d'insuccès, les sujets révoltés souffriront à juste
ment toute la vérité (ibid., l, 4; VI 296). titre les peines les plus dures : en d'autres termes, prince et sujets
(39) Cela peut être vrai, II, 2; VI 145 ss. sont retombés dans l'état de nature, où seule la force décide.
(40) Cela peut être vrai, Corollaire, VI 159. Cf. VI 145 s. (43) Idée d'une histoire, Théorème VI, 1. C.,. VI 40.
130 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 131

tous ces maux sont autant de moyens en vue de la réalisa- concorde; mais la nature sait mieux ce qui est bon pour
tion de la paix et de la vie morale de tous, pris son espèce; elle veut la discorde. Lui, veut vivre paisible-
individuellement et en tant que totalité organisée. La ment et se plaire dans l'existence; la nature, cependant,
croyance en le progrès est fondée, car elle est devoir veut qu'il sorte de son inertie et de son inaction facilement
moral pour tout homme. Mais cette confiance n'est pas satisfaite, qu'il se jette dans les travaux et les peines, afin
seulement théoriquement irréfutable et moralement que, en même temps, il découvre les moyens pour s'en tirer
nécessaire, elle trouve, de plus, confirmation dans l'histoire intelligemment (48). » Comme elle a pris soin de l'humanité
la plus terre à terre. La violence initiale a fondé l'État, naissante, on peut espérer que, après de mulLiples péri-
condition première de toute moralité; la même violence péties, « ce que la nature a pour intention suprôme sera
est à l'œuvre aujourd'hui, et c'est d'elle qu'on peut attendre réalisé à la fin, un état cosmopolite universel (Z usland -
la conversion des États et de leurs chefs à la raison, à la état de choses) qui sera le sein maternel dans lequel tous
liberté, à la justice, à la paix. les dons originels de l'espèce humaine se développe-
Rien ne le montre mieux que la guerre, ce mal extrême, ront» (49).
cette éternelle source de souffrances pour les peuples et On pourrait voir dans une telle philosophie optimiste
de jouissances pour les princes (44), et qui, pourtant, n'est de l'histoire, dans un tel providentialisme, la justification
pas seulement nécessaire, mais bonne en tant qu'instrument de l'inaction et de l'attente passive. Ce serait, cependant,
de la Providence. Elle l'est d'abord en ce que « la liberté oublier qu'il s'agit d'une foi de la raison, moralement
civile ne peut guère être lésée à présent sans qu'on en sente prescrite sans doute, mais pour cette raison même incom-
le désavantage dans tous les métiers, en particulier dans mensurable à toute connaissance sensible; ce serait une
le commerce, et sans qu'on sente, par conséquent, la erreur philosophique grossière que de prendre pour pré-
diminution des forces de l'État dans ses rapports extérieurs vision infaillible ce qui n'a de sens qu'en vue de l'action
(avec d'autres puissances)) (45); c'est ensuite elle qui et n'est fondé que sur la nécessité morale de ne pas priver
préserve le genre humain de la paix tyrannique et du l'homme de tout motif d'action en le plongeant dans un
luxe insensé et de l'esclavage qui s'y établiraient: « La désespoir sans issue. Si l'homme peut déceler une sorte de
fin de tout danger de guerre serait aussi la fin de toute plan de la nature, c'est seulement parce que lui-même, en
liberté» (46) ; c'est, enfin, elle qui fait que le but de la tant qu'être raisonnable, a des buts raisonnables; pour
nature, le plein développement des facultés de l'homme, l'empirie, tout n'est que confusion, vilénie, méchanceté,
soit atteint: n'est-ce pas elle qui aux débuts a conduit, succession incohérente d'événements absurdes (50). L'idée
par la ruse de la Nature-Providence, le genre humain à
prendre possession de toute la terre (47)? Une fois de (48) Idée d'une histoire, Théorème IV, 1. c.; VI 39 .
. plus, il se montre que ce que la nature veut, elle (49) Ibid., Théorème VIII. l. c.; VI 47.
(50) Les textes abondent dans lesquels Kant exprime une sorte
l'obtient, quand bien même aucun des êtres humains
d'horreur de l'humanité empirique, précisément là où il interdit, et
qui collaborent à ses fins n'en aurait le moindre désir s'interdit, la haine de l'humanité. Cf., par exemple, Cela peut être vrai,
n'en prendrait la moindre conscience: « L'homme veut l~ III (1. c.; VI 165 ss.), ou Mél. des mœurs, Théories des vertus, en parti-
culier Introduction VIle, le § 26, qui limitent la philanthropie à la
bienveillance agissante, sans exiger qu'on trouve plaisir à la compagnie
(44) Paix perpétuelle, 1 er article définitif, 1. c.; VI 205 s. des hommes; Kant ne condamne pas celui à qui il attribue l'anthropo-
(45) Idée d'une histoire, Théorème VIII, L. c.; VI 46. Commence- phobie, l'attitude de celui qui, sans trouver du plaisir à la compagnie
ment probable, l. c. ; VI 98. des hommes et en les fuyant, veut cependant du bien à tous. En un
(46) Commencement probable, l. c.; VI 98. autre sens du terme anlhropophobie (C. de la Judiciaire, jug. esth., Note
(47) Ibid.; VI 95 s. Cf. également Cela peut être vrai, 3; VI 170 s. générale, 1 re éd., p. 125 s.), qui le définit par la peur des hommes, l'atti-
tude est méprisable; la suite du texte montre cependant que
l'appréciation de l'humanité empirique reste la même. Dans l'article
Sur l'échec de toutes les tentatives phil0sophiques en matière de théodicée
132 PROBLÈMES KANTIENS
HISTOIRE ET POLITIQUE 133
du progrès idée au sens strict, non concept auquel dit, du projet d'une société des nations, bien qu'une telle
pourrait, et devrait, correspondre une intuition sensible - société de nations libres (de Républiques, comme dit Kant,
n'est bonne et nécessaire que dans la mesure où elle pousse terme qui ne désigne pas une forme constitutionnelle,
l'homme à agir dans le monde historique des responsabilités mais la séparation des pouvoirs législatif et exécutif,
et des décisions. laquelle peut être réalisée sous n'importe quelle constitution
Ce que la nature a mis dans l'homme, ce qu'elle a au sens moderne de ce mot) représente le but et l'aboutisse-
développé au point que l'homme a cessé d'être animal, ment nécessaire de l'histoire; pour Kant, il s'agit surtout
enfant, jeune homme, l'homme lui-même doit le parfaire, des règles d'un droit international selon la raison, dont
maintenant qu'il est adulte - lui-même, car la nature a la reconnaissance rendra possible l'établissement de la
également voulu qu'il « produise exclusivement de lui-même paix du genre humain.
tout ce qui dépasse l'arrangement mécanique de son Comme dans une somme de sa pensée politique, Kant
existence animale et qu'il n'obtienne aucun bonheur, fond ici en une unité tous ses concepts fondamentaux.
aucune perfection sinon ceux que, libre de tout instinct, C'est la volonté de la nature qui a dispersé les hommes
il s'est procurés lui-même, par sa propre raison» (51). sur toute la surface du globe, en se servant des instincts
La foi, la confiance dans l'avenir de l'humanité sont les plus violents, de l'insociabilité naturelle des hommes.
indispensables, puisque l'individu ne peut pas compter C'est la contrainte des circonstances, autrement dit: de
voir le succès de son entreprise : sa vie est trop brève. La la Providence, qui les a obligés à se réunir dans des États,
nature, il est vrai, ne s'occupe que de l'espèce (seul Dieu non qu'ils soient attirés les uns par les autres, mais parce
s'occupe de l'individu, dans l'au-delà de l'existence que, tous ensemble, ils cherchent la sécurité de leurs
terrestre) ; l'obligation de l'individu n'en est que plus claire: possessions et ne peuvent pas s'éviter à la longue (54).
c'est un « devoir inné d'agir, dans chaque partie de la C'est la naissance du calcul intéressé, la formation d'États
série des générations, sur la postérité de façon qu'elle organisés sous la domination d'un maître qui, violemment,
s'améliore toujours» (52). s'impose à la violence. C'est le début de la pensée et de la
critique à partir de souffrances qu'une humanité à présent
libérée de ses superstitions ne se laissera plus infliger
par des hommes de gloire, de richesse, de jouissance. Et
C'est ainsi que Kant, à la fin de sa vie active, peut c'est la découverte du principe de toute justice politique,
rédiger le « projet philosophique» intitulé Pour la paix du principe du contrat original, critère de toute loi et de
perpétuelle (53). Il s'y agit moins, quoiqu'on l'ait souvent toute décision. Ce que la nature a mis dans l'homme a germé
sous sa conduite dure et bienveillante, son plan, longtemps
(1741), Kant déclare même qu'« un misanthrope contemplatif... peut caché, est révélé, et l'homme, enfin adulte, doit, parce
seulement hésiter s'il doit trouver les hommes haïssables ou plutôt
méprisables 1). (VI 122 s.). Cf. VI 100, VI 110, V 557 n.
qu'il le peut, achever ce que la Providence a établi comme
(51) Idée d'une histoire, Théorème III, 1. C.; VI 36.
(52) Cela peut être vrai, III, 1. C.; VI 167. - Le genre humain, la traduit par: remarques au sujet de la paix. Il peut., enfin, vouloir
totalité du monde moral comme seul sujet de l'histoire: ldée d'une dire: en faveur de la paix. 11 est probable que cette dernière traduc-
histoire, Théorème II ; VI 35.
tion se rapproche le plus de l'intention de Kant.
(53) Le titre allemand de l'écrit, Zum ewigen Frieden, est curieu- (54) Le fait que la terre n'offre aux hommes qu'un espace limité
sement ambigu. Il peut constituer une simple allusion à cette enseigne joue un grand rôle aux yeux de Kant, cf. Paix perpétuelle, 3 e article,.
ct'un estaminet hollandais, situé en face de l'entrée d'un cime- déC., l. c.; VI 214 ; Mél. des mœurs, Théorie du droit, §§ 13,43,62. Si
tière, dont Kant parle au début de son essai. Il peut signifier les hommes pouvaient se disperser, ils le préféreraient - autre
aussi bien : en vue, ou en direction de la paix. Il peut encore être expressLon de l'anthropophobie kantienne.
HISTOIRE ET POLITIQUE 135
134 PROBLÈMES KANTIENS

sens de l'existence du genre humain : la réalisation de la Les gouvernements ont intérêt à écouter les philosophes
morale, c'est-à-dire de la liberté raisonnable de tous et et à leur permettre de parler librement (58). S'ils désirent
de chacun sous des lois qui, parce que raisonnables, ne comprendre ce dont il y va dans les affaires, personne ne
pèsent qu'à celui qui, dans son sentiment, dans sa pensée, leur sera plus utile qu'eux: « Que des rois se mettent à la
dans son action, nie le principe de toute paix entre les philosophie, que des philosophes deviennent des rois,
hommes. cela n'est pas vraisemblable. mais n'est pas, non plus,
Un dernier pas reste à faire. L'état de nature a disparu souhaitable, parce que la détention du pouvoir gâte
à l'intérieur des communautés politiques, il subsiste entre irrémédiablement le libre jugement de la raison (59).»
ces grands individus que sont les États : leurs conflits Mais c'est auprès des philosophes qu'ils peuvent se
ne se distinguent en rien de ceux des premiers hommes, renseigner sur les causes des révolutions et, par conséquent,
entre lesquels il y avait si peu de justice que l'injustice sur les mesures qui peuvent les arrêter; c'est grâce à eux
même ne s'y rencontrait pas: qui peut dire que l'agresseur qu'ils sauront ce qu'est une constitution juste; c'est avec leur
fasse tort à sa victime, si cette victime a été tout aussi aide qu'ils découvriront la voie vers cette paix perpétuelle
prêt que lui à l'attaque et aurait considéré comme qui est nécessaire au bien-être des États et des individus
parfaitement « naturelles» sa propre victoire et la spolia- et qui, considérée d'un point de vue infiniment plus élevé,
tion, voire, la destruction de son adversaire? Chaque État est l'exigence première et dernière de la morale en ce qui
tend vers la suprématie, vers la monarchie universe!le. concerne la vie historique sur cette terre : il faut fonder
Aussi n'y aurait-il pas de terme aux souffrances si la l'état de paix (60), la société des États libres (61). Que la
nature ne s'opposait pas aux passions humaines (55), tâche ne puisse pas être accomplie dans l'immédiat, cela
elle, qui «( veut irrésistiblement qu'à la fin le droit obtienne est évident: on ne peut pas exiger d'un État qu'il renonce
la suprématie. Ce qu'on néglige de faire en ce domaine, sur-le-champ à sa constitution despotique et se donne
cela se produit à la fin de soi-même, quoique avec beaucoup une constitution républicaine (62), en particulier s'il
d'incommodités» (56). Le moyen dont la nature se sert s'expose ainsi au danger d'être dévoré par ses voisins (63).
est le même qu'elle avait employé au moment de la fonda-
tion des États, l'égoïsme; c'est, en particulier, (( l'esprit (58) Ibid., 'le addition, l. C.; VI 227.
du commerce qui ne peut pas coexister avec la guerre et (59) Ibid.; VI 228.
qui, tôt ou tard, s'empare de toute nation», et « comme, (60) Ibid., 'le section, l. C.; VI 203.
(61) La fédération est le seul moyen, à l'exclusion de la monarchie
parmi toutes les forces (moyens) aux ordres du pouvoir universelle, «parce que, avec l'extension du gouvernement, les lois
étatique, la force de l'argent est, selon toute probabilité, perdent progressivement de leur vigueur et qu'un despotisme sans
la plus grande, les États se voient poussés (quoique pas âme, après avoir tué les germes du bien, finit pourtant par sombrer
précisément par les ressorts de la moralité) à avancer dans l'anarchie )l, 1re addition, 'l, l. c.; VI 225.
(62) Au sens kantien, déjà mentionné, d'une constitution qui
la noble paix» (57). oppose au pouvoir exécutif un pouvoir législatif, indépendant et
qualifié (et naturellement porté à s'opposer aux entreprises guerrières
des gouvernants).
(55) «Quand je dis de la nature: elle veut que ceci ou cela arrive, (63) Op. cil., Appendice; VI 234. - Si Kant admet que la destruc-
cela ne signifie pas qu'elle nous impose un devoir de le faire (car tion du lien politique, avant que ne soit mise en place une meilleure
seule la raison pratique non contraignable peut faire cela), mais constitution, est contraire à « la prudence politique, sur ce point
qu'elle le fait elle-même, que nous le voulions ou non (fa la volenlem d'accord avec la morale », et se contente d'exiger du détenteur du
dl1cunt, nolenfem trahllnt) Il, Paix perpétuelle, 1re addition, 1. C.; VI 223. pouvoir que la maxime de la modification nécessaire lui soit toujours
(56) Ibid.; VI 225.
présente, il n'ignore pas que l'apprentissage de la liberté ne se fait que
(57) Paix perpétuelle, 1 re addition, l. c.; VI 226.
sous le régime de la liberté: « J'avoue que je n'arrive pas à m'accom-
136 PROBLÈMES KANTIENS HISTOIRE ET POLITIQUE 137

Rien pourtant n'empêche qu'un gouvernement despotique entre eux une paix permanente. Les moyens également
dirige l'État selon des principes républicains, jusqu'à ce sont connus : liberté de la critique, liberté du commerce,
que le peuple se soumette à la pure idée de l'autorité de la liberté du peuple-législateur (constitution républicaine).
loi et devienne capable de se donner lui-même des lois : L'homme peut prendre en main son avenir, qui cesse
la connaissance de la vérité et du bien, du plan de [a natu-re d'être destin pour devenir destination librement et
et du sens de l'existence humaine qui réside dans la liberté raisonnablement voulue. Et l'homme ne peut pas refuser
raisonnable, monte du philosophe vers les trônes pour d'assumer cette tâche : c'est son intérêt d'être fini de se
se répandre dans le peuple, par l'effet de la sagesse voir garantir ses possessions et la possibilité d'en jouir,
acquise du prince; elle se répandrait également par la force ce qui ne sera jamais possible en l'absence d'un droil
des choses, mais en renversant les trônes des princes qui cosmopolite, liant et obligeant tous les hommes (65) ~
ne voudraient pas écouter. c'est l'intérêt de sa dignité que d'y travailler: « Même SI
cela (la suppression définitive des guerres) devait toujours
Le but de l'histoire est connu, le chemin qui y conduit rester un vœu pieux, nous ne nous décevons certainement
peut être tracé, et tracé par les hommes. Leur intérêt pas nous-mêmes en nous donnant pour maxime d'y tendre
les y pousse, leur devoir les y oblige : comme les premiers sans cesse' car c'est devoir que de nous la donner; et de
habitants de la terre se forçaient les uns les autres à entrer croire la ~orale en nous-mêmes trompeuse produirait
dans une association, de même les États ont le droit - le le désir détestable d'être plutôt dénué de raison et de se
seul droit existant en l'absence de toute loi, celui fondé considérer, en ce qui concerne ses propres principes, comme
sur le devoir de sortir de l'état de nature, le droit d'obliger jeté, avec les autres espèces animales, dans un seul et
tous ceux avec lesquels on est en contact d'accomplir ce même mécanisme naturel (66).»
devoir (64) - d'agir les uns sur les autres pour établir
..
moder de l'expression ... : tel peuple (qui est en train d'élaborer une
liberté sous des lois) n'est pas mûr pour la liberté, les serfs d'un pro-
Kant a-t-il cru qu'un jour cette paix serait définitivement
priétaire ne sont pas encore mûrs pour la liberté; et de même, les établie? Si le texte que nous venons de citer est hésitant,
hommes en général ne sont pas encore mûrs pour la liberté religieuse. un autre tranche dans le sens de la négation (67). Quelques
D'après une telle présupposition, la liberté ne viendra jamais; parce années auparavant, dans Pour la paix perpétuelle, il avait
que l'on ne peut pas mûrir à la liberté si l'on n'a pas été mis en liberté semblé être plus optimiste qu'il ne l'est en 1797. Les
auparavant (il faut être libre, pour savoir se servir de ses forces selon
des buts raisonnables - zweckmassig). Les premières tentatives seront, événements des années intermédiaires y ont-ils été pour
il est vrai, rudes et, d'ordinairê, elles amèneront un état de choses quelque chose? Il se peut; le fait est, cependant, qu'à
plus pénible et plus dangereux ... , mais on ne mûrit pas à la raison
sinon par des essais qu'on fait soi-même ... Je n'y trouve rien à redire
si ceux qui ont le pouvoir entre leurs mains, sous la contrainte des l'autre, «et je peux l'obliger (notigen), ou bien d'en~rer, d'ac~ord
circonstances historiques, repoussent loin, très loin, l'affranchissement avec moi-même dans un état de légalité commune, ou bIen de qUltter
de ces trois chaines (FesseZ). Mais avoir pour principe qu'à ceux qui, le voisinage Il ('Paix perpétuelle, Ile section, 1. c.; VI 203, n; cf·
en fait, leur sont soumis, la liberté ne vaut rien en général et qu'on Métaphysique des mœurs, Théorie du d~oit, § 61). ., .'
ait le droit de les en tenir à jamais éloignés, cela est restreindre les (65) Kant en prend très tôt conSCIence: cf. Idee dune hlstorre,
droits de la divinité même, qui a créé l'homme libre. Il est, certes, Théorème VII, 1. c.; VI 42. Le texte est de 1784.
plus commode de dominer dans l'État, dans la maison et dans (66) Métaphysique des mœurs, Théorie du droit, Conclusion (A;
l'Église quand on parvient à établir ce nrinr.ioe. Mais est-ce aussi
plus juste I)? (Religion, IV; IV 826 n.). IV 478). 'f h · d mœurs
(67) Métaphysique des mœurs, § 61. - La Me ap ySlque es
(64) Les hommes (et les États) dans l'état de nature me menacent parait en 1797, deux ans après la Paix perpétuelle.
par le simple fait que la violence reste toujours possible entre moi et
HISTOIRE ET POLITIQUE 139
138 PROBLÈMES KANTIENS

aucun moment, il n'a pris position contre la Révolution ses concepts du citoyen actif (68), de la propriété,. des
française. Il est plus probable qu'une des constantes de formes du commerce, du travail social excluent pratIque-
la pensée morale kantienne ait agi : l'homme, être fini, ment toute modification de leur contenu, la société pré-
peut et doit progresser indéfiniment, mais son progrès capitaliste est considérée comme une organisation qui
doit rester progrès, ne doit jamais s'arrêter, il ne doit pas peut et doit se perfectionner, mais qui ne changera pas
y avoir de repos pour l'être moral. de nature. On peut remarquer, sous un tout autre angle,
Il est vrai que, dans le texte dont nous parlons, Kant que la téléologie de l'histoire, si fondamentale qu'~lle s.oit
n'allègue pas cette raison; la difficulté est, pour ainsi dire, pour la morale, n'a jamais été au centre de la reflexlOn
purement technique : un État mondial aurait une étendue kantienne, qui, même quand il développe le concept
trop grande pour qu'il pût être efficacement gouverné et de finalité (69), veut toujours voir le monde comme monde
pour protéger réellement chacun de ses citoyens. Le de la physique, et seulement ensuite, comme cosmos. Ce
raisonnement, néanmoins, n'est pas tout à fait convain-
cant : un problème technique correctement posé est
soluble par principe, quand bien même sa solution serait (68) Ne peut être citoyen que celui « qui est son propre maUre », à
l'exclusion des femmes et des enfants et de tous ceux qui ne possèdent
difficile et distante. Il ne devient insoluble que s'il implique pas une fortune ou un métier: l'employé, le journalier, à la différence
un problème philosophique (en ce cas, anthropologique) : de l'artisan ou du professeur, ne possèdent à aucun moment ce qu'Us
la légalité repose sur la contrainte, la contrainte est exercée produisent, tandis que l'homme d'un art reste prop:ié~aire de l'œuvre
par un homme ou des hommes qui n'y sont pas soumis, produite jusqu'au moment du paiement et vend amSI quelque chose
qui est à lui. Cependant, Kant avoue que la distinction n'est pas
ce qui a pour résultat que la perfection de la légalité toujours facile (Cela peul êlre vrai,Théorème III, l. c.; VI 151, avec la
suppose, au moins de la part de quelques-uns, celle de la note). Kant suit donc, sur ce point, la pensée de Rouss~au - et d.e
moralité - supposition aux yeux de Kant inadmissible. l'époque en général. Il exige, en revanche, que les droIts non pol1-
Kant, il est vrai, ne thématise pas ce problème; il découle tiques de l'individu dépendant soient respectés, même ceux de
cependant des principes premiers de toute sa pensée, l'esclave et des enfants d'esclaves. Kant admet, en effet, l'esclavage
comme punition de certains crimes (Mél. des mœurs, Théorie du droit,
et sa propre anthropophobie indique assez clairement que Nole générale D, '2 e éd. ; VI 451), mais le maUre est obligé d'élever
son sentiment - si l'on peut parler de sentiments philo- la progéniture de l'esclave en liberté (op. cit., 1. c., § 30; IV 397) ; le
sophiques - l'a poussé vers une attitude qui unit à un maUre peut vendre l'esclave, il ne peut pas s'en servir à des fins
optimisme prescrit par la morale un pessimisme fonda- malhonnêtes ni disposer de sa vie et de son corps. Ce qui distingue
l'esclave du journalier et de tous ceux qui s'engagent librement au
mental dans la prévision historique.
service d'un autre, c'est que ces derniers ne peuvent même pas
Quoi qu'il en soit, il est clair que ce qui intéresse Kant, s'obliger en droit, pour obtenir salaire, nourriture ou protection, à un
ce n'est pas la politique en tant que telle, malgré ses service quantitativement indéterminé ni pour une durée qui ne
prises de position parfois très décidées, ni même l'histoire dépendrait que du bon plaisir du maître. La raison donnée par Kant
et le progrès des lumières, c'est-à-dire de la raison elle-même est intéressante: le serviteur se transformerait en chose à consommer,
si le maUre pouvait «utiliser les forces de son sujet selon son bon
dans son existence empirique, mais bien la morale. C'est ce plaisir» ; l'individu .peut louer sa force de travail, non la vendre en
qui fait comprendre la grande faiblesse de la théorie totalité: on sait l'importance que cette pensée prendra chez Hegel et
kantienne, considérée comme théorie philosophique de chez Marx.
rhistoire : le rôle de l'histoire, pourtant reconnu en toute sa (69) La Critique de la Judiciaire est de 1790, à égale distance des
grandeur quand la pensée morale le thématise, est curieuse- premiers et des derniers écrits politiques et historiques de Kant. Elle
contient (§ 83) le plus succinct et le plus riche résumé de la pensée
ment réduit dès qu'il s'agit de problèmes sociaux : le polilico-historique de Kant, qu'elle place de manière significative
droit de la 1\1étaphysique des mœurs est quasi intemporel, dans l'Appendice de l'ouvrage consacré à la téléologie naturelle de
la preuve morale; l'histoire est sensée parce que la nature l'est. -
Nous avons essayé de montrer (ci-dessus, ch. II) comment le penser
de Kant dépasse son langage.
~ISTOIRE ET POLITIQUE 141
140 PROBLÈMES KANTIENS
agissant dans, et sur, la totalité de la pensée (71) il ne
cosmos, sâns doute: n'est-cosmos et compréhensible qu'au s'agit plus seulement d'arranger histoire et politique, il
moyen du recours à une intelligence souveraine, recours s'agit de comprendre leur sens commun, le sens qui
justifié par la morale et justifiable seulement ainsi; mais le
doit décider de tout arrangement.
rapport s'établit entre Dieu et l'individu moral, non entre
Dieu et les sujets de l'histoire, les sociétés, les peuples, les
États individuels, 'qui restent, par rapport à la morale,
moyens, outils, objets, non sujets: la ruse de la Providence (71) En ce sens, Hegel restera kantien orthodoxe. Si l'interprétation
dans l'histoire concerne le progrès de l'espèce et reste ainsi, traditionnelle ne l'a pas vu, c'est Hegel lui-même qui en porte la
aux yeux de Kant, d'une importance philosophiquement responsabilité, en s'interprétant comme adversaire, non comme
successeur de Kant (certains textes, néanmoins, avouent combien, et
secondaire. Le sujet moral, le seul qui ait affaire à Dieu et combien de décisif, il doit à Kant) . La raison historique en semble être
à qui Dieu ait affaire, peut et doit chercher son salut à que sa connaissance des écrits kantiens a été limitée, qu'il a lu Kant
n'importe quel moment, quoiqu'il lui soit plus facile de à travers Fichte et, tout particulièrement, Jacobi, et qu'il s'est ainsi
voir cette obligation et cette possibilité s'il vit à une trompé sur la pensée kantienne, au point de ne pas attaquer,
selon son propre précepte, dans la force de l'adversaire (où, il est vrai,
époque éclairée - quoique, à vrai dire, il ne puisse la voir
il n'aurait probablement pas voulu attaquer s'il l'avait discernée).
que s'il y est préparé par une histoire sensée.
Or, ce qui, du point de vue de celui qui désire comprendre
positivement l'histoire et la politique, constitue des
faiblesses fonde, en même temps, la grandeur de la pensée
politique de Kant. C'est, en un certain sens, presque malgré
lui qu'il a soulevé les problèmes qui, jusqu'à nos jours,
sont restés les problèmes de la philosophie politique et,
par conséquent, les fondements, d'ordinaire inconscients
ou niés, de la science politique, dont les questions naissent
de la philosophie, plus exactement, ne deviennent
compréhensibles que dans le contexte philosophique. Le
fait est qu'il les a formulés et que, le premier, il a posé
les questions du sens de l'histoire et de la politique pour
l'homme, au lieu de celles de la meilleure technique politique
et des « lois historiques» (70). La politique cesse, avec Kant,
d'être une préoccupation pour les philosophes; elle devient,
en même temps que l'histoire, problème philosophique,

(70) Nous avons déjà dit que nous nous limitons à la philosophie
moderne. On peut, cependant, ajouter que la question du sens de la
politique reste implicite chez Platon et Aristote, pour lesquels la
TC6ÀL<; est TCp6't'epov ~ucreL par rapport à l'individu (qui devient par
conséquent problématique, au lieu de la TC6ÀLÇ) ; elle est résolue, si
l'on peut parler d'une solution, par l'affirmation de la nature insensée
de la politique par les (premiers) stoïciens et Épicure.
IV

LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE

La Religion dans les limites de la simple Raison a, plus


que toute autre œuvre de Kant, surpris, choqué, scandalisé
les contemporains (1). Il se peut que la thèse qu'on trouvait
la plus difficile à admettre, celle du mal radical, ait eu
d'autant plus d'effet sur les lecteurs qu'elle avait été
présentée dans la Berlinische Monalsschrifl avant le reste
du livre, donc isolée et sans les contrepoids qui ne seront
développés (quoiqu'ils soient déjà indiqués) que dans les
sections suivantes. Cependant, l'introduction du concept
d'un mal radical a continué à gêner les lecteurs de Kant,
même ceux qui ne lui étaient pas systématiquement
hostiles, comme c'était le cas de bon nombre de théologiens,
surtout catholiques : les explications tournent souvent
au plaidoyer en faveur d'un accusé qui a besoin de cir-
constances atténuantes.
Kant lui-même aurait été très étonné s'il avait eu
connaissance de ces réactions : pour lui personnellement,
il n'y avait là rien de nouveau. Bien au contraire, la philo-
sophie de la religion et l'anthropologie qu'elle implique
étaient fixées longtemps avant que le système critique
ne vît le jour. Il est certain que cette pensée change de
fonction quand elle entre - et pour autant qu'elle y
entre - dans le système pleinement élaboré et organisé;

(1) On trouve des exemples de ces réactions cités chez J .-L. Bruch,
La philosophie religieuse de Kant, Paris 1969, pp. 75 ss.
1 1

1 \

LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE


145
144 PROBLÈMES KANTIENS

mais ce qui remplit alors une fonction qui n'avait pas été en cherchant dans le mélange de faits et de secrets révélés
la sienne à l'origine ne change pas pour cela de contenu. la pure doctrine qui se trouve au fond. » "-

Les contemporains ignoraient cette origine de la philo- La pureté des intentions, la confiance en une, ~race
sophie religieuse de Kant, formulée seulement dans divine qui suppléera à notre insuffisance congemtale,
quelques lettres, plus exactement dans une seule lettre voilà tout le contenu de la religion. Le reste n'est qu'écha-
et le fragment d'une seconde. Vu que pendant longtemps, faudage « qui doit disparaître quand le bâtime~t est .l~ ».
et encore de nos jours, on a souvent considéré comme un Miracles, révélations, récits historiques, serVIce dIvm,
ajout tardif, pièce rapportée et mal ajustée, l'ouvrage tout cela n'est rien là où il s'agit de notre salut; aucune
de 1794, il ne sera pas inutile de présenter la pensée de profession de foi dogmatique ne contribuera à me rendre
Kant au sujet de la foi, de l'homme, du salut et du mal plus digne du secours divin. « Les apôtres ont pris l'ensei-
sous sa forme première. gnement auxiliaire de l'Évangile pour l'ense~gneme~t
« Savez-vous, écrit-il le 28 avril 1775 à Lavater, à qui fondamental... et, au lieu de proposer comme 1 essentIel
vous vous adressez? A un homme qui ne connaît pas de la doctrine religieuse pratique du saint maître (Lehrer) ,
moyen qui résiste quand le dernier moment de la vie ont prôné la vénération de ce maître même e~ une manière
arrive sinon la plus pure sincérité au sujet des intentions de quêter des faveurs au moyen de flatterIes et de lou-
(Gesinnungen) les plus cachées du cœur et qui, tel Job, anges» (2). ,
regarde comme un crime de flatter Dieu... Je distingue Un projet de lettre destinée au même L.av~ter, non datee:
l'enseignement du Christ d'avec le récit que nous avons mais certainement de la même époque, mSlste : « Suppose
de l'enseignement du Christ et je tâche d'abord d'extraire que nul livre, quelle qu'en soit l'autorité, bien plus, que
l'enseignement moral en le séparant de tous les statuts nulle révélation qui se serait produite devant mes propres
(Satzungen) du Nouveau Testament. C'est certainement sens ne peut m'imposer comme religion (d~s intenti~ns)
là l'enseignement fondamental de l'Évangile, tandis que ce qui n'est pas déjà devenu devoir pour mOl par la samte
le reste ne peut être qu'enseignement auxiliaire, parce que loi en moi selon laquelle je dois rendre compte de tout,
le dernier dit seulement ce que Dieu a fait pour venir et que je ne dois pas oser remplir mon âme de dév?ti?ns,
au secours de notre fragilité en vue de notre justification, professions, etc. qui ne seraient pas .n~es d~s p~e~cflptIons
tandis que le premier expose ce que nous devons faire pour de la loi, prescriptions sans hypocflsie et mfallhbles (car
être dignes de tout cela... Si nous étions seulement les statuts peuvent bien produire l'observation des règles,
convaincus que, vu la sainteté de Sa loi et le mal invincible mais non point des intentions du cœur), - alors,.je ch~rche
de notre cœur, Dieu doit tenir caché dans la profondeur dans l'Évangile, non le fondement de ma fOl, malS sa
de Son arrêt un complément de notre défectuosité et que confirmation. }) Les récits vaudront ou ne vaudront pas;
nous pouvons nous y fier humblement, si nous faisons ils peuvent donner une nouvelle force ,aux ~onn.es inten-
seulement autant qu'il est dans nos forces pour n'en être tions ; ce qui compte, et compte seul, c est l.e~seIgneme~t
pas indignes, alors nous sommes suffisamment renseignés du Christ « qui plaçait la somme de toute relIgIOn en cecI.:
sur ce qui nous concerne ... Et justement en cela que notre être juste (rechlschaffen) de toutes nos forces, dans la ~OI,
confiance en Dieu est inconditionnée, c'est-à-dire, libre c'est-à-dire, dans une confiance inconditionnée que DIeu
de toute curiosité indiscrète désirant savoir la manière suppléera alors à tout ce reste du Bien qui n'est pas dans
dont Il voudra exécuter cette œuvre, davantage encore nos forces }).
libre de toute présomption de vouloir en jurer sur le salut
de son âme en suivant certains récits, c'est en cela que
consiste la foi morale que je trouvais dans l'Évangile, (2) A Lavater, 28 avril 1775.
10
146 PROBLÈMES KANTIENS
LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 147
Tout, ou presque, de la philosophie de la religion kan-
Ils avaient raison d'être étonnés, comme l'est encore
tienne est présent dans ces textes. Nous n'avons pas à
aujourd'hui le lecteur de Kant, à moins qu'il ne préfère
nous occuper du comment de l'action divine; nous n'avons
les explications faciles par l'âge de l'auteur, le retour
pas à chercher des moyens pour nous concilier la grâce
du vieillard aux convictions de sa jeunesse. Cette absence
du Seigneur; nous ne sommes nullement tenus de consi-
dans la morale d'un motif qui se montre central dans la
dérer comme historiquement vrai ce que la Bible contient
dernière philosophie kantienne pose un problème qui
sous forme de récit; nous ne devons pas regarder le Christ
exige une réponse. Sans doute, aussi bien le Fondement
comme une victime expiatoire, comme un être surnaturel,
de la Métaphysique des Mœurs que la Critique de la Raison
comme un médiateur à adorer, mais comme notre maître
Pratique parlent-ils de Dieu, établissent-ils la :valeur
de vérité morale (ce n'est que plus tard qu'il apparaîtra
absolue, la valeur unique de la volonté bonne, aboutIssent-
comme l'idéal d'une volonté sainte, complètement en accord
ils à la foi en un Dieu qui récompense les mérites - il serait
avec la volonté morale du Dieu moral) ; il ne s'agit pas
plus exact de dire: le fait de n'avoir pas démérité (3) - ,
pour nous de miracles, de rites, de cultes; la morale
insistent-ils sur ce que l'homme a d'insuffisant avec et
ne trouve pas son fondement dans la religion, seule la
malgré tous ses efforts; sans doute encore soulignent-ils
morale peut fonder, en la justifiant, une religion. Si le
le paradoxe de la nature humaine, à la fois finie et beso~
christianisme est la religion de Kant, c'est qu'il a, au moins
gneuse d'une part, raisonnable et infinie de l'autre. Ce qUI.
selon la volonté de son fondateur, définitivement abrogé
ne s'y trouve pas, c'est l'affirmation d'une mauvais,tU'
l'esclavage de la loi judaïque, extérieure et imposée
radicale de la volonté, pourtant libre, de l'homme.
tyranniquement, et a libéré l'homme à sa liberté, tout en
Ce n'est pas tout, dira-t-on. A la réflexion, le mal radical
lui donnant la certitude que Dieu tiendra compte de la
n'est-il pas implicitement contenu dans le concept même
volonté bonne, quand bien même cette volonté ne serait
d'une morale de l'obligation? La loi n'est donnée qu'à
jamais parfaite. Tout y est, y compris le mal radical,
ceux qui ne s'y conforment pas naturellement, c'est-à-dire,
cette invincible méchanceté ( das Bose) de nos cœurs.
sans résistance, sans conflit : derrière cette finitude de
Ce qui manque, c'est un seul concept, mais fondamental,
l'homme que Kant souligne sans cesse, ne se cacherait-il
de la Religion dans les limites de la simple Raison: l'église
pas ce qui, par la suite, sera désigné comme mal radical?
invisible, l'union des hommes qui adorent Dieu en esprit
Mais, pour séduisante qu'elle soit, une telle interprétation
et en vérité qui justifie l'existence d'une église, d/églises
est inadmissible. L'homme cherche le bonheur, cela est
visibles. Mais cela ne concerne que la fonction du mal
indubitable; qu'il méconnaisse l'essence de toute morale
radical, non la notion même.
s'il fait de cette poursuite le principe de ses choix, cela
non plus n'est pas douteux. Cependant, cette quête,
constitutive de l'être fini, n'a en elle-même rien à voir

Rien de nouveau donc pour Kant lui-même. Les contem- (3) A proprement parler, l'homme ne saurait acqu~rir d:s I~érites.

porains, qui n'avaient pas pu lire la lettre à Lavater, li ne faut pas «chasser la pensée du devoir par IlmagmatIon du
méritoire qu'inspire l'amour de soL», C. R. Pl'. Doctrine de la ~ét~ode,
en revanche ne pouvaient qu'être surpris lorsque, tout A 277, note. La même pensée se trouvera encore dans la RelLgwn ...
à coup selon leur connaissance de la pensée kantienne, B 221, IV 814, note: « Or, sous mérite il ne faut pas comprendre
apparut un mal radical de la nature humaine que rien ici une supériorité de la moralité par rapport à la loi (en vue de laquelle
ne leur semblait avoir annoncé dans les écrits éthiques aucun excédent dans l'observation du devoir ne peut nous accroître
antérieurs. au-dessus de notre dû), mais par comparaison avec d'autres hommes
cu égard à leur intention morale. )
148 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 149

avec la morale, puisqu'elle dépend entièrement de la Il ne s'agit pas d'une morale au sens traditionnel ~u te~me,
nature, d'une nature qui pose ainsi un problème, son d'un système de règles de conduite pour des sItuatIOns
problème, à la volonté, mais qui n'est pas de l'ordre de la concrètes, de prescriptions précises, d'interdictions à
volonté : le bien et le mal ne ressortissent pas à notre observer. Ce que cherche Kant, c'est exactement ce
nature d'êtres finis, besogneux, non-autarques, mais s'y qu'indique le titre du premier de ces écrits :. un fondement
réfèrent comme à un donné, certes à dominer, mais qui de la métaphysique des mœurs, non celle-cl. Des morales,
n'a rien de mauvais (ni de moralement bon) en lui-même. l'histoire et le présent en sont remplis, sans qu'aucun
Bien au contraire : nous pouvons être moraux parce que des systèmes prônés puisse prétendre à une validité
nous avons des penchants naturels, parce que nous aspirons universelle : la morale reste à fonder.
à la satisfaction de nos désirs, à un état qui nous garantisse Il suffit d'observer le procédé du Fondement pour s'en
le bonheur de l'être indigent, parce que nous pouvons convaincre. Kant suppose, sans l'affirmer le moins du
ainsi aspirer à une forme de vie qui nous rende dignes monde du moins pour commencer, qu'il y ait une morale
de ce bonheur. La vertu est lutte, non avec un mal naturel, univer~elle et nécessaire, et il se demande ce qu'implique
mais avec notre animalité imperdable sur cette terre, un tel concept. Ce n'est que par la suite qu'il déclarera
adversaire de la moralité si l'on veut, mais adversaire qu'un principe suffisant existe en fait -:-- .en. fait, car
A

dans une joute qui donne son sens à notre existence et l'impératif catégorique ne peut pas etre dedmt, Il ne peut
qui n'aurait pas lieu en l'absence d'un adversaire qui même pas être compris de la façon dont nous comprenons
ne devient jamais ennemi: le penchant sensible forme les faits du monde de l'expérience, puisqu'il est fait dernier
une tentation et, partant, doit être soumis à la liberté et fait, non des sens et de l'expérience sensible, mais fait
de la raison-volonté; sans lui, la volonté n'aurait pas de de la raison, présent à la seule raison, fait dans lequel
champ d'action (4). Ce n'est pas l'existence de la tentation, la raison est présente à elle-même, la révélation de la
c'est de ne pas y résister qui constitue la faute. chose-en-soi à elle-même, fait nouménal (5). La morale
L'absence du mal dans les écrits antérieurs à la Religion absolue ne peut pas être fondée sur autre chose, elle se
dans les limites de la simple Raison doit donc se comprendre fonde elle-même en tant que fait présent à tout être
autrement. Et elle se comprend dès que l'on réfléchit raisonnable puisqu'il est l'expression de cette rationalité -
à l'intention du Fondement de la Métaphysique des Mœurs de cette humanité de l'homme, quand il s'agit de l'homme.
et de la Critique de la Raison Pratique. En effet, de quoi Mais précisément, il ne s'agit pas de l'homm~ q~an.d
s'agit-il? Du fondement du discours moral, d'un discours il est question de morale absolument valable;. Il s .agit
cohérent, absolument valable pour tous les êtres doués des êtres raisonnables en tant que tels, quels qu Ils SOIent,
de raison, obligeant tout ce qui est fini et raisonnable. si de tels êtres existent sur d'autres étoiles; pour différents
qu'ils puissent être de nous quant à leur c~nstitu~ion
physique et psychique, ils n'auraient pas drOIt a~ tItre
(4) Il est significatif que cette neutralité des désirs naturels est de raisonnable s'ils ne portaient pas en eux ce falt de la
de plus en plus soulignée au fur et à mesure que la métaphysique
des mœurs s'élabore, en sa différence avec la critique de la raison raison, si, grâce à ce fail, ils ne se savaient pas libres et
pratique. Mais déjà la C. R. Pro dit qu'il s'agit d'une indépendance obligés, librement obligés, dans leur finitude spécifique.
par rapport aux penchants en tant que déterminants, non en tant
qu'« affectants) et ajoute que l'on peut bien désirer en être exempt,
sans que pourtant on puisse l'être (A 213, IV 247). - La Religion (5) Ce serait une entreprise parfaitement superflue que de voul?ir
est formelle : «Le mal ne se trouve pas dans les penchants; ... ils indiquer les textes qui parlent du fait de la raison, du caractere
ne sont que les adversaires des principes en général, que ceux-ci nouménal de la liberté et du fond de la morale: ils se rencontrent
soient bons ou mauvais ) (Religion, B 70; IV 710, note). partout.
150 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 151

Ce qui signifie que l'anthropologie ne joue aucun rôle, métaphysique, ni psychologique, ni ethnolo.gique, ni
ne doit ni ne peut en jouer lorsqu'il est question de fonder pragmatique au sens courant. Si elle a à traIter de. la
la morale (6). Il faut attendre la métaphysique des mœurs nature de l'homme, c'est de sa nature morale, de ce qUI le
(et le traité du même nom) pour voir appliquer ce principe caractérise comme agent libre mais aussi dé~ermi~é:
premier et dernier à la nature humaine telle que nous la déterminé librement parce que lui-même s'est determme
connaissons par expérience intérieure et extérieure : à ce que nous le voyons être.
(< La détermination particuW~re des devoirs en tant que
L'idée d'une telle anthropologie pratique n'apparaît pas
devoirs humains ... n'est possible que si l'on a auparavant seulement dans les œuvres tardives de Kant. Le p.roblème
acquis la connaissance du sujet de cette détermination est indiqué dès le Fondement de la M étaphys.z?ue des
(l'homme) d'après la qualité avec laquelle il existe dans Mœurs: « Toute philosophie morale repose entIerement
la réalité ... ; or, cette connaissance ne trouve pas sa place sur la partie pure et, appliquée à.l'l~omme, elle n'e.mprun~e
dans une critique de la raison pratique en tant que telle, rien à la connaissance de celUI-Cl (anthropol~gle), ~aI.s
laquelle doit seulement indiquer les principes de sa possi- lui donne comme à un être raisonnable, des lOIS a przorl,
bilité, son étendue et ses limites, complètement mais lesquelles: il est vrai, exigent que la fac.ulté ~e. juger
sans référence particulière à la nature humaine.» (7). soit affinée par l'expérience afin qu'on pmsse dIstmgu.er
Ce qu'il est alors nécessaire de connaître, ce sont les défi- quels sont les cas de leur application ~u (p~ur saVOIr)
nitions formelles d'une faculté désirante et, de plus, du comment les faire entrer dans la volonte de 1 homme et
sentiment du plaisir, la définition, en somme, de l'être leur procurer un ressort qui les fasse ~gir, puisque ~ette
vivant et vivant de façon consciente : (< le reste est volonté, certes capable de l'idée d'une raIson pure pratIque,
fourni par la critique elle-même» (8). mais affectée de tant de penchants, ne trouve pas. sa~s
L'absence du mal radical dans les œuvres critiques difficulté le pouvoir de faire agir la loi sur la VIe zn
s'explique ainsi parfaitement : sa présence serait, au concreto}) (9).
contraire, inconcevable à ce niveau. Il se révèle à celui
La Critique de la Raison Pratique s'exprime d~ manière
qui observe l'homme et les hommes, il appartient à la
à la fois plus claire et plus précise. En effet, SI le texte
métaphysique morale qui, elle, est tenue de développer
qui vient d'être cité peut, à la rigueur, ê~re lu ~om~e
le système des devoirs, non de fonder le concept du devoir.
un renvoi à la simple observation, une telle mterpre~~tlOn
II appartient à l'anthropologie.
n'est plus possible devant les formules .de la Crztlque:
« La détermination particulière des deVOIrs en tant .que
devoirs humains en vue de leur disposition systémabq~e
Reste à déterminer la nature de cette anthropologie, née (Einleilung) n'est possible qu'après q~e ~'on 7 acqms
à partir de la morale pure et à son intention, fondement la connaissance du sujet de cette détermmatIOn (1 homme)
selon la qualité avec laquelle il est réel, quoique seule~ent
(6) Voici un des nombreux textes qui affirment la validité absolue dans la limite du nécessaire par rapport au deVOIr e.n
de la loi morale: « Il ne faut surtout pas s'imaginer qu'on puisse général; or celle-ci (cette connais~ance) ne fait pas partIe
vouloir déduire la réalité de ce principe de la qualité particulière de
d'une critique de la raison pratIque en ta.n~. q~e ,~elle,
la nature humaine. Car le devoir doit être nécessité pratiquement
inconditionnée de J'action; elle doit donc valoir pour tous les êtres
qui n'a qu'à en indiquer les principes de posSIbIhte, 1 eten-
raisonnables... et être loi pour toute volonté humaine seulement
pour cette raison. » Fondement, AB 59, IV 56.
(7) C. R. Pr., A 15, IV 113.
(8) Ibid., p. 17, IV 114, note. (9) Fondement. Préface, A 10, IV 13 s.
152 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 153

due et les limites, complètement et sans référence à la puisque la liberté constitue un prédicat transcendan~.
nature humaine.)} (10). Cette liaison s'effectue au moyen du concept de la 101,
L'importance de ce texte est d'autant plus grande que d'un impératif catégorique dont le caractère principa~
c'est l'oubli de sa thèse qui a provoqué les malentendus est qu'il ne tient compte d'aucun fa~t a.~tre que ~elUl
les plus graves, malentendus tellement répandus que de l'existence de la volonté, plus parbcuherement dune
souvent ils ne sont plus énoncés expressément et s'imposent volonté qui se veut libre, c'est-à-dire, indépendante dans
comme allant de soi. Le fait est que la critique fonde la son auto-détermination de toute donnée autre que de sa
morale, mais ne la contient pas, que l'impératif catégorique nature de volonté. Qu'elle soit volonté d'un être fini,
dit ce qu'il ne faut pas faire, mais nous laisse, très légiti- indigent, besogneux, cela est également du d~mai?e ~es
mement selon Kant, dans l'ignorance de nos devoirs faits : un être infini et, partant, autarque n auraIt rIen
positifs, lesquels devoirs se déterminent selon la nature à désirer. Mais ce besoin, cet appelitus, regardé comme
de l'homme, mais nullement selon la nature de ses affections simple fait, n'est fait que pour la volonté - qui le d.ép~sse,
individuelles, des traditions de son groupe, de son tempé- le nie, du moins peut le nier à chaque moment, qUOlqu elle
rament, etc., mais selon le rapport de cette nature en tant ne l'élimine jamais entièrement: la preuve en est que la
que simple nature au devoir en tant que tel. En un mot, volonté peut sacrifier son existence empirique à l'affirma-
la tâche sera d'élaborer, d'expliciter ce qui est contenu tion de sa liberté à son auto-détermination, au cas où
dans la formule, si souvent répétée, des écrits critiques : elle ne pourrait co~tinuer d'exister ici-bas qu'en se trahis-
l'homme, être fini et raisonnable. Il ne s'agit pas, si cette sant, qu'en se soumettant à ce qui lui ser~it i~posé.
expression peut être admise, d'une physique de l'homme, La volonté est toute-puissante; elle peut bIen ecouter
mais d'une métaphysique: {< Un principe est appelé méta- la voix des désirs de l'être fini, elle n'est pas toute-puissante
physique s'il présente la condition qui est seule à permettre en ce sens qu'elle transformerait l'homme en un être
de progresser a priori dans la détermination d'objets indépendant dans son existence mondaine; elle l'est
dont le concept doit être donné empiriquement... Le cependant en face de sa propre nature anim~le. comme
principe de la finalité pratique, qui doit être pensé sous en face de toute force extérieure, dès que le prmClpe et le
l'idée de la détermination d'une volonté libre, serait un fondement de sa liberté se trouvent contestés par le monde,
principe métaphysique; car le principe d'une faculté que le désir prétend décider de la d~cision, q~e son auto-
de désirer en tant que volonté doit être donné empirique- nomie de pratique raisonnable, de raIson pratIque, que sa
ment (et ne fait pas partie des prédicats transcendentaux). » valeur absolue, sa pure universalité et, avec elle, son
Le principe n'en reste pas moins a priori, {< parce qu'il n'est accord avec elle-même sont menacés. Elle est toute-
besoin d'aucune nouvelle expérience pour lier le prédicat puissante quand il s'agit de vouloir sa liberté: la volont~
avec le sujet empirique de ce jugement, et que cette libre, pour reprendre la formule hégélienne, est la volonte
liaison peut être comprise entièrement a priori» (11). qui veut la libre volonté (12).
L'existence d'une faculté de désirer, d'un appelilus,
du fait qu'une représentation peut être cause de son objet,
cela est donné et ne peut qu'être donné. La liaison entre
..
ce concept et le prédicat de la liberté peut être déduite En termes kantiens, ce pouvoir absolu s'exprime dans
a priori, ne peut et ne doit l'être que de cette façon, la célèbre formule : tu dois, donc tu peux. Formule éton-
nante, mais qui a peu étonné - ce qui donne raison à
(10) C. R. Pr., Préface, A 14 s., IV 113.
(11) C. Jud., Introd. V, B XXIX s., V 254 s. (12) Philosophie du Droit, § 27.
154 PROBLÈMES KANTIENS

Kant, qui ne se lasse pas de répéter que tout le monde


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~
i
LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE

historique, ne se comprend pas par elle-même, puisque


155

est d'acord avec elle au moment où l'on juge les actions la volonté est libre en son essence, est liberté. Si l'homme
d'autrui, que le sens le plus commun, que l'enfance déjà succombe, c'est qu'il veut succomber, qu'il a opté pour la
s'orientent à son aide quand on apprécie la valeur d'une défaite : il doit, donc il peut obéir à la loi que la raison
façon de vivre et d'agir. Il en est si sûr qu'il veut fonder pratique se donne et qu'il connaît; et il n'obéit pas. Donc,
l'enseignement moral et de la morale sur ce principe, il ne veut pas obéir.
qu'il suffirait, selon lui, de rendre explicite pour faire Le fait est constant : les guerres, la violence, surtout
comprendre à tous que, devant la loi absolue, il n'existe le mensonge et, en particulier, le mensonge par lequel
pas d'excuse tirée de l'insuffisance de la nature humaine: il se trompe lui-même en son for intérieur en cherchant
à la limite, il n'y a qu'à mourir pour ne pas déroger (13). des excuses pour l'inexcusable, tout cela ne montre que
Ce serait une interprétation complémentaire, nullement trop clairement que l'homme, l'être qui constitue, en tant
opposée à la première, d'affirmer que, en l'absence de cette qu'il est moral, le sens du monde et en justifie l'existence,
possibilité d'obéir, l'impératif catégorique ne serait qu'une est immoral - immoral et non seulement faible : il a
formule vide, une moquerie : obliger quelqu'un d'une choisi sa faiblesse, il a voulu le mal. Sa nature est dépravée,
obligation qu'il ne peut pas exécuter serait un contresens il l'a dépravée.
flagrant. La possibilité est inhérente à la loi, à telle enseigne Sa nature? Non certes sa nal ure d'être moral telle
que c'est la présence de la loi, ce fail de la raison, qui qu'elle est d'origine si ceLte origine est pensée à partir
fournit la ralio cognoscendi de la liberté, à son tour ratio des principes que révèle l'analyse transcendentale. Non
essendi de la loi : la loi est immédiatement présente, elle plus, certes, sa nature d'être composé de fini et d'infini,
garantit la liberté; et la liberté se détermine dans la loi de liberté et de condition. Ce ne peut être que sa nature
et à la loi. Sans doute, la finitude, le besoin, le désir naturel d'être concrètement moral, d'être qui choisit dans le monde
et indestructible d'un bonheur complet et permanent et dans la vie, qui possède et révèle un caractère intelligible,
constituent autant de tentations pour une volonté humaine, un caractère qui est sien au sens le plus fort, puisque
qui toujours se veut et ne peut se vouloir libre que dans c'est lui qui l'a voulu tel qu'il s'exprime.
les conditions qui sont celles d'un être indigent; mais Il pourrait sembler que, avec tout cela, Kant n'ait pas dé-
si ce sont là des tentations, ce sont aussi des possibilités passé, mais tout au plus explicité, l'enseignement de la Cri-
données à la volonté de s'affirmer comme libre, comme lique de la Raison Pure au sujet du caractère intelligible (14).
toujours se voulant libre. Ce ne sont, et voici ce qui est Et sans doute, ce dont il est question ici et là, c'est
décisif, que des tentations, ce ne sont pas des contraintes. bien, pour reprendre la formule importante de la Critique,
Ce n'est qu'ici qu'éclate le scandale, qu'apparaît le mal « le caractère de la chose-en-soi » ; et déjà dans la Critique,
radical. Le penchant n'est pas mauvais, il est neutre; le caractère intelligible n'est pensable pour nous qu'à
la tentation n'est pas irrésistible; la volonté est libre _ partir du caractère phénoménal. Mais il n'est, selon la
et l'homme fait le mal. Non qu'il soit vaincu par une première Critique, que pensable et nous ne pouvons abso-
force étrangère. Une telle défaite, psychologique, empirique, lument rien en dire: le problème, comme il est naturel dans
une critique de la raison pure théorique, est de pure théorie,
de métaphysique générale, et sa solution n'est destinée
(13) Parmi les textes très nombreux qui expriment cette thèse qu'à garder ouverte la voie à une métaphysique de l'homme,
fondamentale, il peut suffire de renvoyer à la Théorie de la Méthode
de la C. R. Pl'. ou au Fragment d'un catéchisme moral de la Métaphy-
(14) C. R. P., Dial., Possibilité de la callsfllit6 de la libeI't(~, A 540 s.,
sique des J'vIœurs, A 168 sS., IV 620 S8.
B 568 s.
156 PROBLÈMES KANTIENS
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l
LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 157

métaphysique qui ne saurait être que morale. A présent, fait qu'il croit agir par respect de la loi morale, mais suit
la tâche est tout autre: elle consiste à connaître le caractère des maximes qui procèdent de l'amour de soi; c'est
intelligible. cependant la mauvaislié du cœur qui, préférant explicite-
Le connaître? Certes non au sens où nous connaissons ment l'intérêt à la règle, renverse vraiment l'ordre moral,
les objets naturels : la liberté transcende toute donnée du cœur qui pourrait, donc devrait (doit, donc peut)
de leur ordre. Cela n'exclut cependant pas la possibilité s'opposer aux égarements des autres.
d'une autre connaissance; au contraire, le caractère
intelligible se révèle dans ses actes, il se montre tel qu'il ....
s'est décidé à être, et la question d'une nature morale
de l'homme devient légitime, voire inévitable. Voilà le fondement de cette anthropologie morale dont
Elle trouve sa réponse dans ce que nous avons appelé le besoin s'était fait sentir si impérieusement si l'on voulait
l'anthropologie morale - morale parce qu'elle considère parler, non du principe de la morale et de sa possibilité
l'homme par rapport aux fins de ses dispositions (Anlagen). transcendentale, mais de la morale même, de celle qui est
Ces dispositions sont au nombre de trois. Ce sont d'abord (ou n'est pas) celle de l'homme dans sa vie concrète.
les dispositions visant l'animalité de l'homme en tant Nous aurons à nous demander si, avec la possibilité du
qu'être vivant. Viennent ensuite celles qui concernent mal, sa réalité est déjà démontrée. En attendant, il est sûr
l'humanité de l'homme en tant qu'être en même temps que la possibilité du mal est fondée dans la nature humaine,
vivant et raisonnable. Enfin, celles visant sa personnalité, comme y est présente, tout aussi imperdable, celle du bien.
en tant qu'être à la fois raisonnable et responsable (15). Il ne s'agit donc pas d'une possibilité réalisée par tel
Bonnes en elles-mêmes, sans opposition au bien, voire individu et qui resterait pure potentialité dans tel autre :
dispositions en vue du bien, la première, détournée de sa l'anthropologié a affaire à l'espèce. L'observation des
finalité, donne naissance à la bestialité, la seconde aux hommes, civilisés ou primitifs (16), s'y ajoute; bien plus,
vices qui naissent dans la société, jalousie, envie, ingrati- que l'on fasse seulement attention à soi-même et à l'ambi-
tude, mauvaise joie devant le mal d'autrui. De même la guïté de ses propres motifs, et l'existence de la possibilité
troisième, bonne, même en un sens éminent puisqu'elle du mal devient évidente : elle se déduit de sa réalité.
seule est la vraie faculté du bien, la disposition dont procède Or, que l'homme fasse le mal, cela ne se comprend
l'usage des dispositions inférieures, peut errer. Prises selon comme mal que si lui-même s'y est décidé, d'une décision
leur destination naturelle, selon leur finalité , les trois , transcendante, d'avant toute décision particulière, visible,
irréductibles et indestructibles, constituent « la possibilité constatable, mieux: en dehors d'elle. Il a admis la mauvaise
de la nature humaine» (c'est-à-dire, son concept). Mais maxime, une maxime, non à proprement parler de déso-
c'est à la dernière que revient la préséance: s'il y a un mal béissance au sens strict, qui prescrirait de vouloir le contraire
moral, il ne peut provenir que de la disposition à l'action de la loi pour lui-même et ne serait plus humaine, mais
responsable. Les deux premières peuvent être détournées diabolique (17), mais de l'impureté des intentions et du
de leur fin, ce n'est que la troisième qui peut les en mensonge devant sa propre conscience (et ainsi devant
détourner. Les trois défauts fondamentaux de l'homme Dieu). Les hommes sont méchants, menteurs, ils déso-
dérivent des trois dispositions : sa faiblesse le fait céder
aux penchants malgré sa volonté du bien; son insincérité (16) l. c., IV 680 ss. : Kant insiste sur la méchanceté de l'homme
dans l'état de nature - il se moque du «( présupposé bonasse des
moralistes de Sénèque à Rousseau ), ibid., 660.
(15) Cf., également pour la suite, Religion l, IV 672 ss. (17) 1. c., l, l, 2 in fine, B 18, IV 674.
LE MAL RADICAL, LA HELIGION ET LA MORALE 159
158 PROBLÈMES KANTIENS

est pervertie, notre nature morale, « ce fond subjectif


béissent à la loi que leur propre raison leur révèle clairement
de l'emploi de la propre liberté en tant que telle (sous des
et dont chacun a conscience; ils ne le sont pas parce que
quelqu'un ou quelque chose les y pousserait, car quelle lois morales objectives) qui précède tout acte tombant
sous les sens ... Ce fond subjectif, de son côté, doit toujours
force extérieure pourrait forcer la liberté?, mais parce que
être lui-même un acte de la liberté ... Si donc nous disons :
leur propre liberté s'est faussée elle-même et s'est faussée
l'homme est bon de nature ou méchant de nature : cela
en sa racine, dans une décision initiale qui influe sur toutes
ne signifie qu'une chose: à savoir qu'il renferme un premier
les décisions de l'existence et sur le caractère empirique
fond (pour nous, inexplorable) de l'acceptation de bonnes
dans sa totalité. Aucun homme n'y échappe : l'ennemi
ou de l'acceptation de mauvaises maximes, et cela de façon
est installé dans tout cœur et rend incertaine la valeur
générale, en tant qu'homme, à telle enseigne que par là
de tous les choix, de toute maxime, en en rendant incertaine
il exprime en même temps le caractère de son espèce» (19).
la motivation, qui devrait, qui doit être le pur respect
Nature morale pervertie, donc; mais nature qui reste
de la loi et qui est toujours, essentiellement, radicalement
morale en ce sens que la lumière naturelle morale de la
suspecte, à tel point que l'homme le plus consciencieux
raison n'est pas obscurcie, que la loi, en toute sa pureté,
ne peut être sûr d'avoir obéi à la loi morale de la seule
avec toute sa sévérité, est présente à l'esprit de l'homme
façon qui élèverait sa décision, l'acceptation de sa maxime,
qui s'est perverLi lui-même et qui donc se sait perverti
de la légalité à la moralité; il ignorera toujours si son choix,
et se juge: il est perverti, il n'est pas pervers au point de
même s'il n'y décèle rien de suspect, a été vraiment moral,
s'opposer, consciemment et - il faut le dire - conscien-
s'il a le droit de considérer son innocence comme son
cieusement à la loi. Ce n'est pas une paix céleste, ce n'est
mérite, vu que ceux qui peuvent se sentir libres des crimes
pas, non plus, si une telle chose peut exister, la paix des
des autres doivent encore « chercher s'il ne s'agit pas
ténèbres: en lui-même, il lutte avec lui-même, sa raison
d'un simple mérite de leur bonne fortune et si, selon les
pure avec sa volonté impure, sa nature morale telle qu'elle
pensées qu'ils pourraient bien découvrir en eux-mêmes
est devenue avec sa nature raisonnable qu'il ne saurait
si seulement ils le voulaient, les mêmes méfaits n'auraient
perdre. « La mauvaislié de la nature humaine n'est donc
pas été perpétrés par eux s'ils n'en avaient pas été tenus
pas méchanceté, si ce mot est pris en son sens strict,
éloignés par incapacité, tempérament, éducation, condi-
comme une intention première (Gesinnung) (principe
tions de temps et de lieu (tout cela, des choses qui ne
subjectif des maximes) d'accueillir le mal en tant que mal
sauraient nous être imputées)) (18).
dans sa maxime (car une telle maxime est diabolique) ;
Le mal s'est installé en nous, y est installé radicalement
mais une perversion (Ver/œhrtheil) du cœur ... Cela peut
c'est-à-dire, de manière inextirpable. L'homme en tant
coexister avec une volonté généralement bonne; et cela
qu'homme, tel qu'il se révèle dans sa vie, porte en lui le
naît de la fragilité de la nature humaine ... jointe à l'insin-
mal de sa volonté, la possibilité de soumettre la volonté
cérité (Unlaulerkeil).» (20). Le défaut inné, cette
morale, la volonté de morale, à ce qui le constitue comme
culpabilité congénitale, ne devient faute qu'au moment
être naturel et civilisé, c'est-à-dire, à ces penchants qui,
où, au-delà de la simple fragilité et de l'insincérité de la
en soi, ne sont pas mauvais - la possibilité de renverser
nature humaine, intervient la volonté de se tromper
l'ordre naturel, c'est-à-dire, raisonnable, des choses morales,
soi-même sur ses motifs, de se mentir à soi-même, de
possibilité tellement omniprésente qu'il faut toujours
craindre qu'on ne l'ait traduite en acte. Notre nature

(19) l. C., 1 (1), B 6 88., IV, 667 8.

(18) 1. C., l, 111 B 38, IV, 687. (20) 1. C., l, III, B 37, IV, 686.
,..
160 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 161

préférer, consciemment ou avec une inconscience coupable, cette liberté, contre la loi et la liberté, choisi dans des
l'amour propre à la règle, de tromper sa propre conscience actes observables, mais qui ne se comprennent que sur
morale et de vouloir ainsi tromper Dieu. Le mal radical fond ontologique. Tels que nous sommes, tels que nous
est mensonge, décision non au mal pour l'amour du mal, agissons et existons, en notre phénoménalité, nous sommes
mais à l'admission de ce qui en soi est immoral, l'amour à la fois bons et mauvais. La vertu est une et ne connaît
de son moi empirique. pas de degrés quand nous pensons la morale telle qu'elle
Le mal est radical dans l'homme. Mais il l'est sous deux est en soi; mais « cet être moral, l'homme en sa phénomé-
aspects qu'il convient de distinguer nettement. Aucun nalité, c'est-à-dire, tel que l'expérience nous le donne
homme n'est parfait au sens d'une adéquation entre sa à connaître » (21), porte en lui la lutte du Bien et du Mal,
volonté et la loi; ce qui signifie que, devant le tribunal est cette lutte : il suffit pour s'en convaincre d'observer
divin, il est trouvé insuffisant et, en ce sens, coupable; l'individu que, de tous, nous connaissons ou pourrions
ce qui signifie aussi que tout homme doit compter sur la connaître le mieux, nous-mêmes. Sans l'admission du mal
grâce divine qui seule peut suppléer à son manque ontolo- radical, la vie morale deviendrait incompréhensible.
gique, à la finitude d'une volonté qui ne parvient pas A-temporel, inconnaissable, insaisissable en lui-même,
à se rendre, ce que pourtant elle est selon sa nature et sa fait et acte avant tout fait et acte, le mal radical est la
destination, libre, raisonnable, infinie. Une telle culpabilité condition de la possibilité d'une vie morale, et sa recon-
n'est, pour ainsi dire, pas coupable d'une faute; elle porte naissance, celle d'une saisie de la vie en tant que morale.
le poids de son défaut ontologique. Il en est tout autrement
de la faute née de la décision : c'est autre chose de ....
commettre la faute, autre chose de vouloir la commettre.
Or, cette faute, nous l'avons commise ab initio, par Voilà donc ce mal radical devant lequel on s'est récrié.
un choix intemporel, pré-temporel, sans quoi nous Il faut dire que Kant lui-même voyait bien le choquant
n'observerions pas, à chaque moment, en tous lieux, de sa thèse : il comprend que le vrai adversaire du Bien
les crimes que commettent les hommes par suite d'une ait pu être méconnu par « des philosophes (les Stoïciens)
tentation morale (immorale) qu'ils veulent, essentiellement auxquels un fondement d'explication qui demeure éternel-
différente de la tentation qui découle de notre finitude lement recouvert de ténèbres, ne pouvait pas être, quoique
et à laquelle une volonté vraiment morale peut toujours inévitable, le bienvenu» (22). Pourtant, cet étonnement
résister si elle veut vraiment, si elle se veut elle-même est-il encore entièrement justifié, une fois que le mal
selon son essence. radical a été affirmé? Car ce que Kant trouve compréhen-
L'ontologique et l'empirique se joignent ainsi, tout en sible, c'est qu'on ne l'ait pas vu ; il n'aurait peut-être pas
s'opposant, pour se compléter. Le fond se montre dans été de la même indulgence pour ceux qui préféreraient
la phénoménalité, phénoménalité morale, anthropologie le nier après qu'il leur fut présenté.
morale; et ce fond éclaire et fait comprendre ce que nous Il est certain qu'un motif d'ordre général, caractéris-
observons au niveau de la morale et comme moralistes. tique de la pensée du XVIIIe siècle, surtout de sa seconde
Ontologiquement, l'homme est moralement insuffisant; partie, a joué ici un rôle important, comme on l'a affirmé.
empiriquement, il se montre criminel précisément parce Kant ne veut pas seulement montrer que le christianisme
que, en son fond, il reste libre et ne peut pas perdre la
conscience de la loi morale, loi de sa propre liberté. Ontolo-
giquement, il est appelé au Bien; empiriquement, il se (21) 1. C., 1 (1), Remarque, B 13 note, IV 67l.
présente comme ayant choisi, dans sa liberté et malgré (22) 1. C., II, B 71 note, IV, 711.

11
r
162 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 163

est la religion la plus parfaite, la plus raisonnable que n'est pas transmis de génération en génération : chaque
l'humanité ait connue - cela est courant depuis Locke, individu, considéré dans son caractère intelligible tel qu'il
les théologiens anglais du début du siècle, ToI and et tous se montre dans ses actions, tombe, pour ainsi dire, par
ceux qui œuvrent dans la même direction - , il veut sa propre décision. Le péché ne naît pas, non plus, sous
comprendre et rendre compréhensible le dogme chrétien. l'influence d'un séducteur : si l'homme est séduit, c'est
Or, comme sa morale à lui, loin de se détacher de la méta- qu'il s'est séduit lui-même. Il n'y a pas de victime propi-
physique, veut justifier son propre bien-fondé, son fondement tiatoire : l'homme doit se convertir en lui-même et par
de telle façon qu'elle y reste liée, ne serait-ce que par la lui-même, et s'il peut compter sur la grâce satisfaisante,
preuve (métaphysique) de la possibilité de sa coexistence ce n'est pas qu'un événement historique lui en donne
avec la philosophie de la nature et des faits, comme l'assurance, encore moins que la foi historique en l'impor-
elle fait partie d'un système, du système, sans quoi elle tance d'un tel événement puisse l'aider en quoi que ce
ne serait que pure affirmation, comprendre le christianisme soit. Le Christ, il est vrai, est le maître dont l'enseignement
devient autre chose que le justifier en tant que morale; révèle à l'homme sa liberté, sa responsabilité et, partant,
il faut le justifier en tant que religion. De là, l'admission l'absurdité d'œuvres qui ne sont pas le résultat d'une
des idées de l'homme créature, d'un Dieu juge, de la intention authentiquement morale, mais des performances
Trinité; de là également, l'admission du mal radical, magiques. Il n'est pas Dieu fait homme, il est l'idéal
de la chute, l'admission, en d'autres termes, de tout ce d'un homme divin, dont la volonté est, par elle-même,
que la pensée du temps des Lumières refusait : Kant en accord avec la loi et guidée par le seul respect de la loi.
apparaît comme un retardataire, voire un réactionnaire (23) En un mot, Kant est socinien ou, si l'on préfère, unitarien,
qui reprend l'enseignement de l'orthodoxie luthérienne comme le furent Newt.on, Locke et tant d'autres qui,
la plus sévère, la plus rigide. cependant, ne furent pas considérés comme de « bons
On discerne sans difficulté ce qu'il y a de vrai dans chrétiens» au sens courant du mot. Kant, pour le dire
cette façon d'expliquer la réaction négative à la thèse autrement, ne parle pas du mal radical parce qu'il est
de Kant. Sans doute, Kant veut comprendre la religion chrétien: il peut vouloir comprendre et justifier le christia-
chrétienne comme enseignement, comme dogme, non nisme parce qu'il a vu le mal radical dans la nature morale
comme un vécu, un sentiment, une révélation individuelle, de l'homme. Il veut sauver le christianisme, le comprendre
et il veut la sauver en la comprenant. Il devient ainsi positivement et non comme l'infâme ; il le comprend
le père de toute philosophie de la religion (Hegel, ici encore, dans la mesure où il peut le rendre compréhensible à la
est son descendant, quoique chez lui le fondement devienne simple raison - un christianisme sans scandale (24).
onto-Iogique au lieu de rester moral, ce qui ne l'empêche En fait, il a vu le mal parce qu'il ne pouvait pas éviter
pas de voir dans le christianisme la religion de la liberté). de le voir, quoique, très probablement, cette découverte
Mais, cela une fois accordé, les différences d'avec le chris-
tianisme traditionnel restent profondes. Le péché originel (24) Cela ne signifie pas 'I"e ue~ influences d'lIll biblicisme protes-
tant ne se trouvent pas chez Kant. L'exemple le plus frappant est
sa fidélité au principe uu talion et au concept de la souillure: « Même
(23) Déjà le premier biographe de Kant, le pasteur L. E. Borowski, si la société civile avec le consentement de tous ses membres se
dont le texte a été revisé par Kant, regrette que celui-ci, avant de dissolvait... , le dernier meurtrier qui se trouverait en prison devrait
faire imprimer la Religion, ait étudié ~ l'un de nos plus anciens être exécuté auparavant, afin que chacun subisse ce que valent ses
catéchismes », de 1732/3 environ, ce qui expliquerait certaines actes et afin que la souillure du sang (Blutschuld) ne tombe pas sur
affirmations surprenantes de cet écrit. (Immanuel Kant. Sein Leben un peuple qui n'aurait pas insisté sur cette punition. ') l\tlét. des
in Darslellungen von Zeitgenossen, Darmstadt 1969, p. 79). Mœurs, Doctrine du Droit, II El; IV 455.
164 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 165

ne lui fût pas plus la « bienvenue» qu'elle ne l'avait été d'autres hommes? Qui le seraient par qui? Par une autre
pour les Stoïciens. Car comment passer du fondement créature? Et de façon irrésistible, donc par contrainte
de la morale, de la justification du discours de la raison de la nécessité naturelle, négation de toute liberté et de
pratique, de la découverte de ce fait de la raison, de l'évi- toute responsabilité?
dence de l'impératif catégorique, de la descente dans
l'abîme théoriquement insondable, pratiquement fonde-
de son époque et justiOô par les nécessités qui en découlaient, s'éta~t
ment dernier et absolu, - comment passer de là à la fait « le Dracon de son temps, parce que celui-ci ne lui semblaIt
compréhension de la moralité des hommes et de l'homme? pas mériter ni pOllvoil' accucillir un Solon », ~'âme, cependan~,
La raison de l'homme est bonne, sa conscience morale n'est belle, et la vic TW l'est flue si l'homme tout entier est en harmome
ne peut pas errer, sa liberté est au-dessus de toute avec lui-même dans 1.01l1.(~S les parties de son être et si, de cette façon,
il parvient à la grûee, la lihre expression de la raison dans le natu.rel,
contrainte - et l'homme, tel que nous le connaissons,
un naturel consenlulIL ù la morale. La réponse de Kant paraltra
tel que nous le rencontrons en nous-mêmes, est toujours surprenante à la plupa/'t. de ceux qui jugent sa morale ,~vec les
fautif, faible, insincère, méchant, non parce qu'il aurait arguments de Schiller (moins bien présentés). Il est entIerement
supprimé en lui ou seulement réduit au silence la voix d'accord avec Schill(~r SUI' la présentation de son système; la diver-
du juge intérieur, mais parce que quelque chose en lui gence provient d'un simple malentendu: en effet, le devoir n'a rien
qui tienne de la gTÛC(~, il est aUf/liste (erh~ben), maje~tue~x, ,no~
résiste. Il est indigent sans doute, il cherche naturellement, charmant il inspil'c le respect (Adzlwzy), Il fonde, pmsqu Il s agIt
inévitablement son bonheur d'être fini (25), ses instincts, de notre ~ropre loi, 1111 (, s(mlinwnL du suhlime de notre destination I},
ses penchants le poussent; mais il n'y aurait là aucun Mais (, la vertu, c'est-:\-dire, ln décision (Gesinnung) solidement
mal moral, puisque rien ne lui interdit, que tout même fondée d'accomplir' strictpment son devoir, est bienfaisante au-delà
de tout ce que la nature (~t l'art peuvPTlt accomplir» et l'image de
lui prescrit d'écouter cette animalité humaine, cette
l'homme moral permd bien J'accompagnement des Grâces, compagnes
humanité animale en lui, à seule condition que ses décisions, de Venus Urania, mais qui ne seront que des filles de mauvaise vie
que la forme de ses maximes (non leur contenu, qui ne et suivantes de Venus Dione si elles veulent se mêler de la déter-
peut venir que du côté besogneux de son être) ne soient pas mination du devoir, Ce qui amène Kant à poser la question du
« tempérament de la vertu) : il est à l'opposé du peureux et de
en conflit avec la raison et que la décision soit prise par
l'abattu, il est joyeux. « Le cœur joyeux dans l'accomplissement
respect pour l'impératif. Le bonheur est si peu nié, ses de son devoir ... est un signe de l'authenticité de l'attitude (Gesinnung)
prétentions légitimes si peu méconnues que l'obéissance morale. La piété ne consiste pas dans la torture que s'inflige le pécheur
à la loi mène à la satisfaction, au bonheur, à la félicité repenti mais dans le ferme propos d'agir dorénavant mieux, ce qui
, , t
bienheureuse (26). L 'homme est séduit? Par qui? Par provoquera cette tonalité joyeuse de l'âme sans laquelle on n es
jamais sûr d'avoir appris à aimer le Bien. )} - La joie résulte de la
vertu, elle n'est pas vis{~e quand il s'agit de morale, exactement
(25) Cf., par exemple, C. R. Pr., A 167, IV 217 s. comme chez Aristote. 11 s'y ajoute flue, selon Kant, l'homme ne
(26) Un des textes caractéristiques (on pourrait en dresser une peut pas ne pas chercher le bonheur; il va jusqu'à a.ffi~mer ~ue,
liste assez longue) se trouve Rel. II B 99, IV 727 su., note. - La si le souverain Bien, l'union du mérite ct du bonheur, (, étaIt ImpOSSIble
seconde édition contient une discussion rapide (B 10 s. ; IV 669 s.) selon les règles pratiques, la loi morale qui commande d'avancer
avec Schiller, d'un intérêt que nous ne saurions développer à cet ce Bien serait fantastique et fondée sur des buts vides et imaginaires,
endroit. Très brièvement, il s'agit de ceci: dans son article Grâce donc fausse» (C. R. p" A 205; IV 24'2 s.) L'homme vertueux est
et Dignité (Thalia III, 2, 1793), Schiller, tout en adhérant totalement, content satisfait, joyeux (Kant aime reprendre la formule du (, cœur
même avec enthousiasme, au principe de la morale kantienne, avait joyeux :}, se souvenant probablement d'un célèbre cantique de l'Église
formulé des réserves. Choqué, semble-t-il, par l'affirmation du mal protestante, le Te Deum allemand de Martin Rinckert (1586-1648) -
radical, il avait regretté que Kant eût présenté l'impératif catégo- elle se rencontre également C. R. p" A 209; IV 245, et Mét. M"
rique comme aux antipodes du sentiment, même des sentiments Théorie de la Vertu, § 53, et ailleurs, Il existe chez Kant ce qu'il
« que la raison ne peut jamais rejeter comme indignes d'elle, que le appelle lui-même un « sentiment moral 1), provenant de la raison,
cœur affirme joyeusement 1). Kant, forcé par la situation morale non des penchants; ce sentiment doit être cultivé, précisément
LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE 167
166 PROBLÈMES KANTIENS

et la tentation elle-même est devenue maxime mauvaise


, S~lon Kant, l'optimis~e stoïcien n'a jamais pu expliquer
1 eXIstence du mal. Il avaIt correctement formulé le principe et de la mauvaislié, luttant, non contre la volonté, mais à
de la vertu, il avait erré en croyant que la sagesse consistât l'intérieur de la volonté contre la volonté pure de la maxime
dans la faculté de résister aux penchants, méconnaissant bonne.
ainsi que les penchants ne constituent qu'un obstacle
une difficulté à vaincre : le mal réside dans une volonté
qui, selon sa maxime fondamentale, ne veut pas résister
Les formules ne sont pas kantiennes, répétons-le. Qu'elles
à la t.e~tation (27). Kant, du moins sur ce point, est
résument le fond de la pensée de Kant, Hegel l'a vu avec
p.la~omcIen : le mal naît d'une décision pré-temporelle,
la plus grande darLé. Ce qu'il refuse dans cette morale
SI Ion peut admettre un tel terme, d'un choix antérieur
et cette anthropolo~ie morale, c'est que le bien soit fondé
~. to~s. les choix, source de tout ce qui sera voulu par
sur le mal, que la pureté ne soit jamais atteinte et ne doive
1 mdIvidu temporel, phénoménal, observable (il n'est pas
pas l'être, que la morale exige et présuppose l'anti-morale,
du tout sûr que Kant ait eu présent à l'esprit le mythe
que ce qu'il appelle la satisfaction de la paix intérieure
d'Er l'Arménien).
(Befriedigung) ne soit jamais trouvée, qu'il n'y ait qu'un
Il faut comprendre, plus exactement: il faut admettre le
avenir infiniment ouvert et nulle présence, que le fini
mal radical si l'on veut comprendre la nécessité et l'exis-
reste éternellement ineapable de l'infini, que, dans le
t~nc.e d'une morale. Kant, il est vrai, ne procède pas
langage de la religion, Dieu ne soit pas révélé, qu'il ne soit
amsI. Pourtant, son entreprise même montre que c'est là
pas descendu sur la Terre, que l'homme ne se divinise
l'idée qui domine sa pensée: l'homme n'aurait pas besoin
d'une loi, il ne saurait même rien de l'existence d'une loi jamais.
On sait comment Hegel a évité (ou tenté d'éviter) la
si sa volonté était pure, si elle ne devait pas toujours
difficulté en établissant la sagesse, le savoir absolu, l'apai-
se purifier. Les instincts, ce qu'il y a d'animal dans l'homme
sement, sur le plan de la lhéoria, de la vue bienheureuse
seraient soumis depuis toujours, depuis la naissance et
du Tout dans l'organisation de ses particularités et la
l'obligation ne serait pas plus ressentie comme telle
conciliation de ses contradictions. L'individu, en tant
que n'est ressentie le mouvement de la terre; en termes
que tel, devient objet de la pensée onto-logique et se
stoïciens, tout homme serait sage, parfait, roi, heureux.
comprend, non en son individualité et tel qu'il existe
Il n'en est rien, nous le constatons sans cesse : nous
pour lui-même, mais dans l'unité dont il fait partie et que,
sommes toujours tentés de nous laisser tenter et séduire ,
en soi et quoi qu'il en pense, se représente, sente, il réalise
en s'élevant, se conservant, se supprimant aussi en tant
qu'individu. Le mal n'a plus de fonction à remplir: ce qui
pou~ rCl~dI'e l'homme vraiment et totalement humain. Le concept
est le mal pour Kant, Hegel l'appelle la passion, l'intérêt
mérl~erait u~e analyse approfondie, qui montrerait que la morale
kantIenne, rIgoriste quand il s'agit de son fondement, ne l'est nulle- individuel, ce qui fournit à l'histoire son ressort, le moteur
ment, su~ le plan où la morale est vécue. - Psychologiquement, dont se sert la ruse de l'Esprit.
le « :Igorlsme » de Kant, qui coexiste avec l'exigence d'un sentiment Il ne s'agit évidemment pas ici de prendre partie entre
de hbert,é, de paix intérieure, de bonheur moral, s'explique peut-être Kant et Hegel. En revanche, il importe de eonstater que,
pa,r !e faIt qU,e, selon tous les témoignages, lui-même était gai, enjoué,
spmtuel, émmemment sociable (c'est un devoir de cultiver ses dons précisément sur ce dernier point, celui de la marche
e~ v~e de la vie de société) et que, partant, le transfert illégitime du orientée, sensée de l'histoire, les deux se trouvent en accord
rIgorIsme du fondement de la morale à la morale vécue même ne total (28). Pour Kant aussi, le mal est, dans l'empirie
constituait pas pour lui une tentation et un danger,
(27) Religion, II, B 68 note, IV 709 s.
(28) Cf., ci-dessus, III, Histoire et Politique.
LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE
168 PROBLÈMES KANTIENS

et l'empirique, le ressort du bien, ce qui pousse en avant est assuré, progrès infini dont nous sommes sûrs dans la
l'humanité sur la voie de la civilisation d'abord, de la foi en un Dieu qui, tout en connaissant la débilité cl,
moralisation ensuite. Le progrès (et ce progrès est réel, l'insincérité dc la nature morale de l'homme, complétera
il est même éclatant selon Kant au moment où il écrit ce qu'il y aura toujours d'insuffisant dans nos efTorts,
au moment donc de la Révolution Française) est dû à Lui qui voit le mal dans les actes et les maximes des hommes,
mais qui voudra aussi en Sa grâce accepter que « l'intention
l'égoïsme, à l'insociabilité sociable, à la sociabilité inso-
ciable des hommes, à la recherche de l'avantage le moins profonde (GesinnunyJ qui prend la place de la totalit{~
moral - mais tout cela guidé, secrètement organisé par de cette série de l'approximation infiniment continuée,
la ruse de la raison et de la Providence. supplée à la dMici(~n(',e inséparable de l'existence d'un
Tout cela s'applique en particulier à l'histoire de la être temporel en Lant que tel, qui n'est jamais tout entiè-
religion, plus précisément à la forme sous laquelle la rement ce que l'on es\' en train de devenir » (30).
religion existe, non dans le cœur de l'individu comme Kant, à notre eonnaissance, n'emploie pas l'expression
représentation, en soi a-historique, de la loi morale en de felix culpa. 11 aurait pu le faire, car c'est la chute qui
tant que loi divine, mais dans les communautés organisées mène au salut un être qui, sans elle, n'aurait fait que
qui réunissent les fidèles: « Si l'on demande alors: quelle végéter; l'histoire, histoire morale et histoire tout court,
époque de toute l'histoire ecclésiastique connue jusqu'ici débute par le mal, ear lc bien n'a pas d'histoire. La civili-
est la meilleure, je dirai sans hésitation : c'est l'époque sation a précédé, a dù précéder la culture morale, et elle
présente, en ce sens qu'il suffira de permettre au germe s'est développée :\ partir des conflits d'intérêts et des
de la vraie foi religieuse de se développer librement tel luttes de la violence. Des natures angéliques nous ne
qu'il a été planté par des individus isolés, il est vrai, mais savons rien; ce que nous savons, c'est que nous tendons
néanmoins publiquement, pour pouvoir en attendre un vers la pureté parce que nous nous sommes découverts
mouvement continu vers cette église qui réunira tous les impurs, et nous ne nons serions jamais découverts sinon par
hommes à tout jamais et qui constitue la représentation notre impureté. Nous pouvons concevoir, et mieux que
visible (le schéma) d'un règne invisible de Dieu sur la concevoir, la vraie religion, celle de l'esprit et de la vérité,
Terre » (29). Les rites, les observances, ce qu'on a appelé mais parce qu'il y eut d'abord le légalisme et ce que,
et appelle encore, comme si une telle chose pouvait être au point que nous avons atteint, nous ne pouvons considérer
conçue, le service divin, la foi historique en des événements que comme superstition. Nous ne sommes pas au royaume
mal connus et des récits invérifiables, foi fondée sur des des cieux; mais nous le voyons devant nous et nous sommes
miracles, foi en une prétendue justification par une victime en marche vers lui, non seulement royaume de l'au-delà,
propitiatoire sans sacrifice de l'amour propre du croyant - mais royaume que nous sommes appelés et capables de
tout cela peut avoir eu son utilité pour conduire des hommes réaliser progressivement ici-bas.
d'un légalisme magique à la moralité de la raison, mais Nous y sommes appelés, nouS en sommes capables,
cela a aussi obscurci et recouvert l'enseignement du parce que nous connaissons maintenant l'ennemi en nous,
fondateur. Aujourd'hui, une fois admise et installée la ce mauvais principe qui fait que nous avons remplacé
critique de la raison souveraine, tout cela peut et doit la sincérité et la foi par les œuvres et le mensonge, que nous
tomber, échafaudage qui avait été nécessaire pour l'érection adorons une personne au lieu d'obéir à son enseignement,
du vrai temple de la vraie religion: la religion authentique
existe, l'église invisible est présente sur terre, son progrès (30) Religion, III 2, B 86, IV 720 s. - Dieu, chose-en-soi, voit
la somme de la série infinie des choix dans le temps : le langage
(29) Religion, III, 2, B 197 s., IV 797. mathématique ne se rencontre pas ici par accident.
1'/1
170 PROBLÈMES KANTIENS LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MOllAU':

que nous cherchons notre salut dans l'adhésion à des du simple et seul impératif catégoriqlw. :--;a ulOJ'lIlc' c'/ll,
affirmations historiques douteuses et qui seraient sans en fait, plongée dans le monde, la moraliU' dC'~ iudlVldul'
valeur aucune même si elles étaient parfaitement attestées, est moralité dans le monde, la chose-ell-soi, vi~ild,' C'II 111111
que nous croyons pouvoir servir Dieu comme s'il y avait que telle seulement à la chose-en-soi qll'c~sl. Ilic'lI, clot!
des services à lui rendre au lieu de voir en lui le juge des devenir phénomène, est devenue plH'!lIo/ni'/1C' c,l, "" 1If'
intentions et celui qui, acceptant l'intention et son progrès, saisit que dans sa phénoménalité (quoiqll'dlc~ l'c'~I,' 1"-H1 Il 1
se montrera miséricordieux envers les fautes et les défi- samment chose-en-soi pour ne pouvoir jamais Hc~ c'.O/1I pre'IIe//'c',
ciences, non de nos œuvres, mais des choix de notre vie en tant qu'elle s'apparaît, avec certitude d darlc',), "'H
et envers ce que notre conversion gardera toujours d'ina- volontés pures ou, pour être précis, les vololll.,',s lissoir
chevé. Nous avons fini par nous connaître en notre fées de pureté --- doivent s'unir dans une é~lisp, illviHild,'
perversion, et nous avons ainsi pris conscience du bon certes, mais nc'~anmoins réelle : le monde, t01l1. /llolld,'
principe qui, en nous, nous fait nous voir comme pervertis: qu'il est, doit (~tre, peut être moralisé.
la lutte du bon principe avec le mauvais est engagée Nous l'avons dit: le passage du fondement de la 1110/'1111'
et elle va vers la victoire du bon principe parce que, enfin, à la morale même c'ornporte nécessairement un chang'(~/IIc'III.
la lutte peut être annoncée telle qu'elle s'est toujours fondamental. Celle-ci se situe sur le plan de l'exp('~l'i('II('(',
poursuivie, mais inconsciemment, et peut être annoncée extérieure aut.anL qu'intérieure, de l'histoire, de l'exallll'/I
publiquement et librement, contre tout ce qui subsiste d'une eons(~iene(~ empirique - empirique quoique édail'c"c~
d'erreur, de légalisme extérieur, de cléricalisme (31), de par la lumiôre de la raison pure pratique - , de la commll-
conceptions en fait blasphématoires. La révolution du nauté humaine constituée par les lois positives - validps,
Christ devient révolution du monde moral (32), révolution quoique SouIllises au jugement du pur principe d'UIIC~
morale dans le monde et du monde que nous habitons. communauté d'êtres libres ct responsables, mais en mêlw~
temps poursuivant, légitimement, leur bonheur d'être
.. sensibles - , d'une communauté aussi visant le royaume
des fins, mais à réaliser par nous et ici - royaume terrestr~,
Considéré ainsi - et on y est bien obligé si l'on ne quoique toujours schéma du royaume transcendant, malS
veut pas s'en tenir à ce premier morceau dont la parution aussi, en tant que tel, justifié, devant se justifier, par la
avait provoqué les protestations des lecteurs - , le paradoxe disparition progressive de la violence, de la guerre, de la
du mal radical s'explique, mais pour faire place à une tyrannie politique ct religieuse. .
thèse pour le moins aussi surprenante aux yeux de ceux Le monde exprime la raison telle qu'elle est en sol.
pour qui Kant est le philosophe de la morale absolue, Il faut le souligner, ear rien ne montre plus clairement
ce qui s'est produit (k rc'~volutionnaire dans la pensée
kantienne avec la r;,.ilique de la .Judiciaire, antérieure,
(31) Kant désapprouve, avec au moins autant de vigueur, le et non par hasard, ù la Nelifl;ol1 dans les limites de la simple
cléricalisme protestant que celui de l'Église romaine. Raison, à la l\;féla/ih!lsiqllc des AlœuT's, aux grands articles
(32) Il convient de souligner la fréquence avec laquelle Kant
se sert dans la Religion (publiée à partir de 1792) de ce terme; sur la politique el, l'ltisLoir(~. La Critique de la Raison
révolution de l'intention, B 54, IV 698; l'époque du Christ est mûre Pralique voit déj:'l, dira-I.-on, aalé dans la nature le type
pour une révolution, B 109, IV 735; le Christ a peut-être projeté du royaume des fius. :--;ans doute, mais de quelle nature
« une révolution publique dans la religion'I B 112, IV 737 note; s'agit-il? De celle qui se présente comme système de lois
la résistance est devoir si la loi positive est en contradiction immédiate
avec la loi morale, B 139, IV 758 note; cf. le même principe B 231,
universelles, non ('(I/llme unité de faits sensés. Pour la
IV 832 note. On pourrait continuer. Critique de la Judiciaire, Lout ce système de lois concrètes
173
LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE
172 PROBLÈMES KANTIENS
patrice, puisque sa possibilité est inscrite dans le monde
est ontologiquement fortuit et ne comporte aucune néces- historique, le monde de la nature morale de l'homme.
sité d'existence: la nature esl cohérente et s'offre à l'homme Le mal radical, nous ne l'avons pas seulement découvert,
comme belle, comme grandiose, comme convenant à se~ nouS en avons décelé aussi la fonction positive, la dialec-
fa,cultés.; elle lui ouvre le chemin sur lequel il peut la tique (ce mot pris au sens hégélien) intérieure, e.t ~ous
decouvrir comme unité sensée, comme cosmos en le mettant y avons trouvé l'appui solide, radical, de notre optImIsme
en. face "d'êtres qui ne peuvent être compris, ~ui ne peuvent historique. Ce n'est pas pour dévaluer l'homme, c'est pour
meme etre perçus en leur spécificité que par recours à la lui donner sa chance d'humanisation que Kant parle du
fi~alité, à un principe intérieur qui les fait vivre, c'est-à-
dIre, ~e reproduire individuellement et en tant qu'espèce mal radical.
et qUI les désigne ainsi comme fins pour eux-mêmes ... ...
comme saisissables seulement par référence à eux-mêmes' La pensée religieuse de Kant, avions-nous dit au début
représentant ainsi le monde en son unité dynamique et de ce chapitre, n'a pas évolué quant aux principes et
structurée. Et tout cela nous est donné comme fait ou quant à ses tendances essentielles. En effet, tout ce
accessible seulement à partir de ce qui nous est donné. qu'apporte la Religion dans les limites de la simple Raison,
Certes, le monde se révèle comme sensé au seul regard ce sont des compléments, des élaborations, des consé-
de l'êt:e moral et pour autant que cet être s'interprète quences ; même l'interprétation du christianisme à l'aide
à, p,artIr de la morale; mais c'est toujours le monde qui du seul Évangile (Kant, comme Locke, néglige systéma-
rev~le son sens, un sens qui ne lui est pas imposé ou super-
tiquement tout le reste ùu Nouveau Testament, à
pose. l'exception des Acles), même la référence à Job, l'homme
Ainsi, une philosophie de l'histoire devient possible de la sincérité, celui qui ne se ment pas et ainsi ne ment
comme devient possible une philosophie de la religio~ pas à Dieu, se rencontrent dans la période pré-critique (33).
ou, si l'on veut être précis, une philosophie de l'histoire Ce qui est nouveau et essentiellement nouveau, c'est la
du retour à cette révolution qui, pour la première fois référence à l'histoire et à la politique : le Christ comme
avait p~~né .le che~in vers la pureté, une philosophi~ révolutionnaire dont l'entreprise doit et peut être menée
donc qUI JustIfie, qUI rend moralement inévitable la reprise à bonne fin de nos jours, le royaume des fins et la commu-
de cette :évolution à l'époque présente. Les fails sont là, nauté invisible des hommes de bonne volonté à instaurer
et ces f~lts mo~trent leur sens à qui possède des yeux ici-bas , la nature et l'histoire comprises comme symboles.
pour VOIr. La 101 morale reste loi pure et critère, négatif et schémas sensés, comme représentants du monde en-sOl,
da~s sa pureté, de toute maxime; mais elle apparaît
représentants présents, visibles, de ce qui auparavant
mamte~ant comme loi pour une volonté, non absolument
ne pouvait qu'être pensé et vu dans la seule pensée d'après
mauvaIse, non volonté du mal en tant que tel, mais le type, non de la nature dans laquelle nouS vivons, mais
en~~chée d~ mauvaislié, lui prescrivant positivement ce de la légalité d'une nature quelconque, caractérisée par
qu Il faut faIre pour fonder un monde historique et humain la seule cohérence de ses lois quelles qu'elles fussent.
qui soit celui d'une justice de plus en plus profonde. C'est C'est sur le plan des faits sensés, du sens présent en ce
autre chose de chercher le fondement du discours de la monde des faits, métaphysiquement fortuits, que la morale
morale, autre chose de vouloir introduire la morale comme ne doit pas seulement agir, mais agit, que la religion de
force agissante dans le monde tel que nous le connaissons
tel qu'il est nôtre dans notre expérience. Nous avon~
(33) Cf. la lettre à Lavater de 1775, citée plus haut, avec De l'échec
pensé un royaume des fins; à présent, nous pouvons le de toutes les tentatives philosophiques en matière de théodicée », de 1791.
chercher, nous pouvons même en faire l'expérience antici-
f

174 PROBLÈMES KANTIENS

l'esprit conquiert les cœurs et que la foi en un monde


raisonnable fait agir ceux que l'histoire philosophique
de la religion et la religion comprise en sa véritable inten-
tion ont affranchis du joug tyrannique des observances
et de la croyance historique, afl'ranchis en vue de l'action,
intellectuelle d'abord, politique ensuite. Dans ce monde-ci,
qui ne serait pas ce monde-ci sans le mal radical, sans
l'insuffisance, l'insincérité, la mauvaislié des hommes, le
royaume des fins n'est pas seulement une idée née de
l'exigence de justice, d'une proportion réalisée entre les
mérites et les degrés du bonheur : il est déjà là, mais TABLE DES MATIÈRES
comme en des traits qui doivent être rendus visibles et qui
peuvent l'être parce qu'ils ont été tracés par une Providence
qui veut l'unité dans la raison et en laquelle l'homme doit
croire, non seulement, non principalement pour se consoler, PRÉFACE . . . . . • • . . • • . . . • . . . . • • • • . . . • • . . . . . • • • • • 7
pour promettre satisfaction à son désir indestructible, 1. PENSERETCONNAÎTRE, LAFOI ETLA CHOSE-EN-SOI 13
parce que naturel, de bonheur, mais pour pouvoir donner
sens et direction à ses décisions, lesquelles, sans doute II. SENS ET FAIT . • . . . . . . . . . • • . . . • • . • • . . • . • • . • 57
aucun, doivent rester soumises à la loi quant à l'universa- 109
III. IhsTOIHE ET POLITlQl}E • . . . . . . . • • . . . . . . . . • . •
bililé de leurs maximes, mais dont, à présent, les maximes
sont concrètement orientées vers une fin concrète : la IV. LE MAL RADICAL, LA RELIGION ET LA MORALE .• 143
quête active et consciente (non seulement consciencieuse)
du royaume de Dieu sur terre (34). Pour nous, le bien
se dessine sur fond de mal; mais la fonction du mal est
précisément de permettre au bien d'apparaître, de nous
apparaître à nous tels que nous sommes, êtres finis et
raisonnables, raisonnables en notre finitude, bons et
méchants, mais bons dans notre méchanceté et capables
de progresser, une fois que nous avons reconnu l'ennemi
en nous.

(34) En morale concrète, y correspond la règle qui prescrit la


poursuite du bonheur d'autrui. Il est tout à fait significatif que
cet impératif se trouve formulé dès la C. R. Pr., § 8, note l, A 60 s.,
IV 145 s., mais que Kant, à cet endroit, lui conteste précisément
l'universabilité, tandis que, dans la Mét. Alœul's, il devient la règle
fondamentale de la Métaphysique du Droit.