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MOURIR

Michel HOUELLEBECQ

26 février 2005. 11 heures du soir.

Je n’en peux plus. Je souffre trop. J’arrête. Je mets fin. Cette fois, je suis vraiment fatigué. Je n’y crois
plus. Je ne souhaite faire de mal à personne.

Je ne publierai pas « Mourir ». Un de mes premiers livres publiés avait pour titre « Rester vivant ».
J’essaie de refermer la boucle, d’annuler les traces de quelque chose ou de quelqu’un, d’un être
malencontreux, embarrassé de lui-même, d’un être en somme qui n’aurait pas du être.

Je n’ai pas eu une vie heureuse.

J’ai quarante-sept ans aujourd’hui.

16 août 2005. Midi.

Lorsque j’ai écrit les lignes qui précèdent, je venais de terminer « La possibilité d’une île » ; j’avais
envoyé le manuscrit à mon éditeur. Une période d’une intensité exceptionnelle venait de prendre fin ;
ma vie, je le savais, allait maintenant me paraître vide.

Cela avait été, aussi, une période à peu près constamment douloureuse. Jamais je n’avais senti à quel
point l’écriture d’un roman est une activité solitaire et pénible ; je crois, en réalité, que c’est l’activité la
plus triste du monde.

Ce livre est pourtant, pour la première fois de ma vie, dédié à des amis ; mais dans ma vie quotidienne
avec ma femme j’avais constamment été entouré par la haine, par l’indifférence dans le meilleur des
cas. L’amour, le plaisir, je ne les avais jamais connus. Et rien ne me portait à croire que je pourrais, de
nouveau, les connaître.

Quelques mois se sont écoulés depuis que j’ai terminé ce livre ; je les ai essentiellement consacrés aux
modifications sur épreuves ; je n’ai donné le bon à tirer définitif que le 4 juillet.

Certaines remarques faites par les premiers lecteurs ont pu m’être utiles ; mais l’élément décisif a
quand même été la relecture à voix haute du texte, que je n’avais jamais pratiquée de manière aussi
systématique et prolongée. Au cours de ces quelques mois, la conviction qui avait été la mienne tout au
long de l’écriture n’a fait que grandir : « La possibilité d’une île » est mon chef d’œuvre, sur le plan
romanesque tout du moins. Jamais auparavant je n’avais créé des personnages dotés d’une vie aussi
intense ; jamais je n’avais été aussi loin dans l’élaboration d’une transposition romanesque signifiante
et profonde.

Ce que je suis en train de faire en ce moment est d’une importance bien moins considérable ; je n’ai pas
tellement d’estime pour l’autobiographie, guère plus pour le journal ; je les considère comme des
formes primitives de la création, incapables de s’élever à la vérité du roman, incapables aussi de
rejoindre le niveau de l’émotion pure qui est celui de la poésie.

Si je me livre cependant à cette activité pour laquelle je n’ai qu’une estime modérée, c’est parce que je
ne suis malheureusement pas, pour l’instant, en situation de faire quoi que ce soit d’autre (pour des
raisons sur lesquelles je n’aurai que trop l’occasion de revenir). J’écrirai ce texte négligemment, au fil
de la plume comme on dit, sans jamais me donner la peine de le corriger ou de le relire ; je ne le destine
de toute façon pas à la publication en volume.
J’espère en terminer assez vite. Il est malheureusement possible que l’interruption de « Mourir » se
fasse à l’occasion de ma propre mort, à laquelle je n’attache aucune espérance – ce sera la dernière
bifurcation, une bifurcation vers le rien pur.

Je continue, pour l’instant.

20 août 2005. 3 heures du matin.

Je suis né en 1956 ou en 1958, je ne sais pas. Plus probablement en 1958. Ma mère m’a toujours
raconté qu’elle avait trafiqué l’acte de naissance pour me permettre de rentrer à l’école à quatre ans au
lieu de six – je suppose qu’il n’y avait pas de maternelle à l’époque. Elle s’était persuadée que j’étais
un surdoué – parce qu’à l’âge de trois ans, paraît-il, j’avais appris à lire tout seul, avec des cubes, et
qu’un soir en rentrant elle m’avait retrouvé, à sa grande surprise, lisant tranquillement le journal.

Qu’elle ait eu le pouvoir de le faire, ça ne fait aucun doute : les actes d’état civil étaient manuscrits et
approximatifs, et elle faisait vraiment partie des notables à l’époque à La Réunion, elle y avait des
relations puissantes (un de mes premiers souvenirs d’enfance est une réception dans une propriété
incroyable avec des plantes luxuriantes, des serviteurs vêtus de blanc, une salle de cinéma privée où
l’on nous avait projeté des dessins animés… une scène de film).

Que ses motivations aient été aussi nobles qu’elle l’affirme, c’est plus douteux ; ma mère a toujours été
experte dans l’art de retourner la narration des événements en sa faveur. Je me souviens, une des rares
fois où je m’étais aventuré – bien timidement – à lui reprocher de ne s’être peut-être pas suffisamment
occupée de moi pendant mes années d’enfance, de l’avoir entendu me dépeindre ses années de médecin
à La Réunion sous un jour véritablement héroïque. A l’entendre elle était une sorte de médecin des
pauvres, de mère Teresa de la médecine, n’hésitant jamais à se lever en pleine nuit pour aller accoucher
une femme noire dans sa case perdue dans les montagnes (description des chemins ravinés par la
tempête, des précipices frôlés en Land-Rover…). En pratique, je devais apprendre par la suite qu’elle
faisait surtout des remplacements, et prenait six mois de vacances par an ; elle devait ensuite
tranquillement terminer sa carrière comme médecin contrôleur de la Sécu. Il est donc bien possible
qu’elle m’ait vieilli de deux ans non pour éviter que des entraves bureaucratiques étouffent l’éclosion
d’un génie en herbe, mais simplement pour pouvoir se débarrasser de moi un peu plus vite.

En l’occurrence, pourtant, je serais assez tenté de croire en sa sincérité. Ma mère était un personnage
éminemment complexe, talentueux, souvent proche de la névrose, et tissé d’innombrables
contradictions ; mais il y a un point, peut-être un seul, sur lequel tous les témoignages concordent : elle
éprouvait un grand respect, un respect immense et exagéré pour l’intelligence. Elle était elle-même
d’une intelligence supérieure, et ce sont ses études (accomplies avec un vrai brio) qui lui avaient permis
d’échapper au destin des « bonnes femmes », qu’elle abhorrait, et de mener une vie indépendante et
libre. Sa joie d’avoir un fils qui promettait d’avoir hérité de ses capacités intellectuelles était sans nul
doute sincère.

Cette histoire de surdoué, je dois le dire aussi, me plaisait assez ; je me revois, en classe de terminale,
découvrant les tests de QI (qui n’étaient frappés, à l’époque, d’aucune suspicion idéologique). Je me
revois ravi d’être dans les 140, essayant de trouver d’autres tests pour voir si je ne pourrais pas, grattant
quelques points, atteindre les 150. Rétrospectivement je trouve ça minable, un peu pathétique aussi, car
je me rends compte que je me suis fabriqué dès l’âge de quinze ans un personnage : celui d’un être
supérieur, planant aisément dans les hautes sphères de la pensée, mais terriblement handicapé, dans la
vie sociale et en particulier dans les relations avec les filles, par ses effroyables complexes physiques.
Pourquoi ce choix étrange ? Etait-ce vraiment un choix ? Retrouvant récemment une photo prise au
milieu d’un groupe de garçons et de filles à l’époque, j’ai quand même éprouvé un choc en constatant
que j’étais, de loin, le garçon le plus attirant de la bande. Non seulement j’étais beau, mais en plus
j’étais mignon, dans le style vaguement hippie, vaguement minet qui était en vogue à l’époque ; avec
mes yeux bleus et ma veste en poils de chèvre afghane, je me trouve même franchement craquant.
Le plus comique (ou le plus tragique, comme on voudra) est que j’ai finalement réussi à devenir le
personnage que j’avais construit trente ans plus tôt. Sur les photos récentes, je suis effectivement, la
plupart du temps, horrible ; et j’ai fait fructifier mes capacités intellectuelles jusqu’à devenir, ça me
paraît maintenant inutile de jouer la modestie, un des écrivains les plus doués de sa génération.

Il y a un point, un seul, sur lequel je n’exagérais nullement à l’époque, et qui reste, plus de trente ans
après, d’une acuité atroce : mon incroyable, mon anormale sensibilité ; mon émotivité incontrôlable ;
ma pathétique vulnérabilité, dans le domaine sentimental en particulier, qui explique évidemment
pourquoi je me suis orienté vers la construction de ce personnage, le seul que ma timidité me permît de
jouer.

Il me faut ici évoquer une dernière fois ma mère – et j’espère que ce sera vraiment la dernière fois, que
je n’aurai plus l’occasion d’y revenir ; que nous pourrons, chacun de notre côté, reposer en paix. Ce qui
va suivre peut paraître dur, mais il faut se souvenir avant de la juger de son respect anormal pour
l’intelligence, d’un certain mépris corrélatif pour le sentimentalisme ; il faut se souvenir que c’est
l’intelligence, dans sa propre vie, qui l’avait sauvé. Elle m’a donné, simplement, ce qu’elle croyait être
le meilleur pour moi ; elle s’est trompée, voilà tout.

Lorsque j’étais bébé, ma mère ne m’a pas suffisamment bercé, caressé, cajolé ; elle n’a simplement pas
été suffisamment tendre ; c’est tout, et ça explique le reste, et l’intégralité de ma personnalité à peu
près, ses zones les plus douloureuses en tout cas.. Aujourd’hui encore, lorsqu’une femme refuse de me
toucher, de me caresser, j’en éprouve une souffrance atroce, intolérable ; c’est un déchirement, un
effondrement, c’est si effrayant que j’ai toujours préféré, plutôt que de prendre le risque, renoncer à
toute tentative de séduction. La douleur à ces moments est si violente que je ne peux même pas
correctement la décrire ; elle dépasse toutes les douleurs morales, et la quasi-totalité des douleurs
physiques que j’ai pu connaître par ailleurs ; j’ai l’impression à ces moments de mourir, d’être anéanti,
vraiment. Le phénomène est simple, rien ne me paraît plus simple à expliquer ni à interpréter ; je crois
aussi que c’est un mal inguérissable. J’ai essayé. La psychanalyse s’est depuis toujours déclarée
impuissante à lutter contre des pathologies aussi bien ancrées ; mais j’ai un temps placé quelque espoir
dans le rebirth, le cri primal… ç a n’a rien donné. Je le sais maintenant : jusqu’à ma mort je resterai un
tout petit enfant abandonné, hurlant de peur et de froid, affamé de caresses.

21 août 2005. 8 heures du matin.

La faille psychique fondamentale que je dois à ma mère, je l’ai déjà suffisamment expliquée, dans la
nuit d’hier. Les handicaps dont on peut faire remonter l’origine à ma relation avec mon père sont moins
graves, mais là aussi très simples, d’un type banal, prévisible. La psychologie humaine, en général,
s’avère d’une étonnante simplicité – en particulier la mienne ; il est à craindre que je me lasse assez
rapidement de ce projet autobiographique. C’est pourquoi j’éprouve le besoin d’aborder tout de suite,
pendant que je m’en sens encore l’énergie, le cas de mon père.

Je me suis montré simplement incapable, et même paralysé, lorsqu’il s’agissait de me livrer aux deux
activités dans lesquelles mon père excellait. La première, gravir des montagnes. La seconde, conduire
des voitures automobiles. Je vous avais dit que ce serait très simple, élémentaire même.

Si je n’ai pas réussi à surmonter le premier handicap (placé devant un vide imposant, j’éprouve encore
aujourd’hui une sensation de vertige terrifiante), j’ai par contre réussi, tout récemment (il y a deux ans,
trois tout au plus), à surmonter le second. Je parviens maintenant à conduire, et même avec plaisir, et
habileté, sur de longues distances, des voitures puissantes. C’est une grande victoire sur moi-même, en
fait c’est peut-être la seule que j’ai remportée de ma vie.

Avant de prendre congé une dernière fois de mes parents, j’ai eu l’idée de rechercher quels points je
pouvais citer en leur faveur ; en quoi leur fréquentation m’avait renforcé, m’avait préparé à la vie. Pour
ma mère je n’ai pas trouvé, et je n’ai pas le temps de chercher plus, sinon je vais me fatiguer, et je
n’écrirai plus rien. Mon père, par contre, pratiquait constamment une forme d’humour paradoxale, qui
me plaisait déjà beaucoup à l’époque où je le voyais de temps à autre, et que je lui ai empruntée par la
suite.

Quoique intelligent, subtil, capable même de pensées réellement originales (je me souviens par
exemple de sa critique de l’Ulysse de Joyce, qu’il jugeait à certains égards surfait), mon père n’aimait
rien tant que se comporter comme une espèce de beauf, et se donner ainsi au spectacle sous les yeux
médusés de ses amis qui, l’appréciant à juste titre pour son habituelle finesse de pensée, se montraient
déconcertés par ce positionnement complexe. Je le revois par exemple affirmer qu’il n’y avait rien de
tel dans la vie que d’assister à une étape du Tour de France, ou à un bon match de foot, tranquille
devant sa télé, avec un pack de bière ; et je le revois en donner, presque aussitôt l’exemple. C’était là
chez lui, quand on y pense, une stratégie assez audacieuse, car il était réellement issu d’un milieu
populaire, et aurait donc normalement dû avoir le comportement d’un beauf. Pour pratiquer cette ironie
à double détente, il fallait qu’il soit bien assuré de sa supériorité intellectuelle, et qu’elle ne serait
jamais remise en question. D’autant que ce n’était même pas, au fond, de l’ironie : il pensait qu’une
étape du Tour de France, ou un bon match de foot, en compagnie d’un pack de bière, sont réellement
des choses bien agréables ; et le pire est qu’il avait raison. La différence étant qu’il pouvait, aussi,
apprécier l’Ulysse de Joyce, tout en l’estimant par endroits surfait (le pire étant qu’il avait, là aussi,
raison). Sur ce plan, sur ce plan précis, il est indiscutable que mon père a pu me servir de modèle.

22 août 2005. 3 heures du matin.

Mes premiers souvenirs de la vie littéraire sont sans doute deux émissions d’Apostrophes que j’ai dû
voir quand j’avais quatorze ou quinze ans, sans doute à une semaine d’intervalle. Dans la première,
Modiano était l’un des invités ; j’en avais eu le coeur serré, j’avais eu de la peine pour lui. La pitié que
j’éprouvais était certes ambiguë, car à l’époque j’espérais encore guérir, j’espérais encore ne pas en
arriver, à son âge, au même point.

Dans le numéro suivant, les invités vedettes étaient Philippe Sollers et Alain Robbe-Grillet ; à la fin de
l’émission, Bernard Pivot avait exprimé le regret que l’entretien ait été modéré, courtois, presque
ennuyeux à vrai dire. Cette idée de réunir des plateaux d’écrivains était déjà, au fond, un premier pas
vers la trash TV - Pivot en était d’ailleurs si conscient que, lorsqu’il avait affaire à un invité de marque,
il l’invitait pour une conversation seul à seul, comme cela se faisait auparavant chez Dumayet. Bref,
Robbe-Grillet avait quand même trouvé le moyen, au cours de l’émission, de parler du “numéro
d’autiste” de Modiano. Le mépris que j’en éprouvai aussitôt pour lui sur le plan moral ne devait que
quelques années plus tard - quand l’idée me vint de lire, peu de temps sans doute après mon entrée à
l’Agro - se doubler d’un mépris radical pour son oeuvre.

Cet aperçu précoce sur la méchanceté ironique, la cruauté même qui pouvaient se donner libre cours
dans les milieux littéraires ne m’a pourtant nullement dissuadé d’y rentrer, alors que je n’étais guère
mieux armé que, disons, Jean-Jacques Rousseau, pour y faire face. En réalité, j’avais complètement
oublié l’incident, et je ne m’en suis souvenu que bien plus tard, en lisant Un pedigree, de Modiano.

Je ne pense même pas pouvoir parvenir à évoquer ce livre sur un plan littéraire, tellement il m’a atteint
sur le plan personnel. La description qu’il donne de sa mère, jeune ? Une “jolie fille au coeur sec”. Elle
s’avère ensuite attirée par les milieux “artistiques” (dans leur variante vulgaire), voire carrément par les
voyous - les ressemblances avec la mienne sont hélas plus que frappantes. Pour mon père, c’est encore
pire. En lisant le livre de Modiano, j’ai aussitôt revu mon propre père, plongé dans des petits calculs
qu’il effectuait sur des feuilles de carnet et où intervenaient le taux du prêt bancaire, le salaire des
ouvriers, les réseaux de commercialisation, etc. dans des projets aussi fantasques que planter des
clémentines en Corse, élever des boeufs en Argentine ou ouvrir une station de sports d’hier au Népal.
Alors qu’il aurait pu, tranquillement, placer son pognon à 2 % à la Caisse d’Epargne, comme le bon
prolétaire enrichi qu’il était (période étonnante, quand même, ces Trente Glorieuses où les gens
pouvaient s’enrichir ...). Mais ce qui m’a le plus frappé, dans le livre de Modiano, ce ne sont pas les
ressemblances psychologiques réelles, profondes, entre nos parents respectifs ; ce sont plutôt des détails
anodins, presque burlesques, ce qui n’en rend la coïncidence que plus frappante. Comme ce fait que
Modiano ait été vieilli de deux ans, sa date de naissance modifiée sur son passeport, dans le but
d’atteindre plus vite l’âge de la majorité... Et, le plus extraordinaire : ce passage où le père de Modiano
conclut que la profession d’avenir, pour son fils, est de devenir... ingénieur agronome ! Conclusion
d’autant plus absurde que son père, comme le mien, étaient des urbains purs, qui n’avaient même
aucune notion claire d’à quoi pouvait ressembler la campagne...

Contrairement à Modiano, j’ai obéi, forçant ainsi Robbe-Grillet, que cela met je le sais en rage, à
partager le titre d’”ingénieur agronome de la littérature française”. En quelque sorte, j’ai vengé
Modiano.

J’arrête sur Un pedigree , qui est pourtant un bien beau livre (ce passage où la doctoresse du lycée, avec
une gentillesse qui manque de le faire fondre en larmes, lui demande “s’il n’a pas de parents”...). Si j’en
parle, je vais encore me sentir obligé de revenir sur mes propres parents ; et cette fois ça suffit, ça suffit
vraiment, parce qu’au fond la vérité, aujourd’hui, c’est que je m’en fous. Je sais que Catherine a
l’intention d‘aller voir notre mère en septembre pour la forcer à “s’expliquer”. Je sais pour ma part que
je n’en ferai rien. C’est trop tard, l’explication aurait déjà avoir eu lieu, elle ne me servirait plus à rien
maintenant. Il y a une phrase dans “La possibilité d’une île” qui dit : “On s’intéresse aux circonstances
de sa mort, c’est certain ; aux circonstances de sa naissance, c’est plus douteux.” Comme cela m’arrive
souvent, je l’ai écrite sans vraiment réfléchir, pour la formule, avant de me rendre compte que ce n’était
rien d’autre que l’exacte vérité.

23 août 2005. 3 heures du matin.

Oui, ça suffit ; pourtant il le faut, une dernière fois : parler de ma mère. Hier soir j’ai lu sur Internet
quelques pages d’une biographie qu’un journaliste appelé Demonpion m’a consacrée, et qui sort ces
jours-ci. Il y a certains points, dans ma vie, qui restent pour moi un mystère, sur lequel j’aurais aimé
avoir des éclaircissements. Par exemple celui-ci : pourquoi ai-je, quittant l’Algérie en 1962, été envoyé
chez ma grand-mère paternelle (Houellebecq) au lieu de rester avec ma grand-mère maternelle
(Ceccaldi) ? Peu de gens le savent, et la lecture des quelques pages reproduites sur Internet le montre
avec évidence : Demonpion n’a réussi, sur ces années obscures, à obtenir qu’un seul témoignage : celui
de ma mère, qui a toutes les raisons de mentir, pour cacher les raisons réelles - en général passablement
peu ragoûtantes, par l’égocentrisme absolu dont elles témoignent - de ses actions. Plus intelligente et
plus motivée que Demonpion, elle n’aura eu aucune difficulté à le mener en bateau.

En lisant le passage où elle relate notre dernière rencontre, j’ai retrouvé ses méthodes habituelles de
travestissement, qui ne témoignent d’aucune imagination : elle procède simplement par translation et
inversion, redistribution des rôles. Ainsi, notre dernière entrevue a effectivement eu lieu avec mon fils,
et la brouille a en effet porté sur la première Guerre du Golfe, où ma mère défendait férocement
Saddam Hussein. Sauf que c’est mon fils qui dépendait la position américaine, et non pas moi, et que
c’est bel et bien leur conversation qui, en s’envenimant, a provoqué la rupture. Son “plutôt sympa, le
petit-fils” lâché dans la conversation avec Demonpion m’a presque arraché un sourire, disons un rictus.

La première Guerre du Golfe, je me souviens que j’étais “plutôt contre”, mais je serais bien en peine de
me rappeler pourquoi. Je me souviens que la veille, passant boulevard du Temple, je m’étais joint en
badaud, avec mon fils, à une manifestation d’opposants à la guerre. Je savais pourtant qu’il était plutôt
pro-américain, mais on s’était bien amusés - il faut dire que c’est amusant, une manifestation, il y a une
espèce d’enthousiasme, inhabituel.
Ce que je devais découvrir au cours de cette conversation avec ma mère, c’est qu’il était farouchement
pro-américain, et qu’il avait développé, en y réfléchissant seul dans son coin, une argumentation très
complète ; sa pugnacité intellectuelle m’avait même stupéfait - après tout il n’avait que dix ans, et il
avait tenu tête, sans faiblir, à la vieille. J’ai peut-être mis un peu d’huile sur le feu, vers la fin, par
quelques attaques anti-islamiques, mais c’était superflu, c’était déjà suffisamment âpre sans que
j’intervienne, au fond je ne me souviens pas bien de ce que j’ai pu dire. Ce dont je me souviens par
contre c’est d’avoir senti, de plus en plus nettement, au cours des minutes, grandir l’espoir que cette
dispute imprévue allait peut-être déboucher sur un résultat inespéré : établir les conditions d’une
brouille définitive entre moi et ma mère, mettre enfin un terme à ces visites espacées (une fois par an
tout au plus) dont je comprenais de moins en moins la raison d’être tant il était clair qu’elle détestait ma
femme, qu’elle n’éprouvait aucun intérêt pour son petit-fils et que nos relations à tous les deux étaient
faites d’un mélange de non-dit et de rancoeur qui n’avait aucune chance de pouvoir se dissiper. Il est
possible, les pages reproduites sur Internet semblent l’indiquer, que son véritable objectif en me
rendant visite était l’espoir de pouvoir, un jour, me taper de l’argent ; mais c’était tellement grotesque,
tellement incongru compte tenu de ma situation financière de l’époque, compte tenu aussi des masses
de fric incroyables qu’elle avait pu gagner et dilapider tout au long de sa vie , que je ne crois même pas
avoir clairement assimilé l’information.

Toujours est-il qu’en me levant pour partir,avec mon fils, je savais que je ne reverrais jamais ma mère ;
et j’en tressaillais de joie. J’étais un peu tendu, superficiellement, les disputes violentes me font
toujours cet effet ; mais après quelques minutes de marche j’ai vraiment senti que j’étais en train de
vivre un grand moment - lumineux, libératoire, paisible. Je suis toujours resté reconnaissant à mon fils
de l’avoir provoqué.

Ce moment de rupture en quelque sorte officielle, en tout cas clairement comprise et assumée de part et
d’autre, ne s’est jamais produit avec mon père ; ce qui fait que je ne sais toujours pas si je le reverrai
avant sa mort. Il y a, je crois, tout de même assez peu de chances.

24 août 2005. 6 heures du soir.

Après avoir réglé - sans y consacrer, j’espère, plus d’espace qu’ils n’en méritent - le cas de mes parents,
je vais maintenant pouvoir me tourner vers la biographie, qui doit sortir dans quelques jours, et qui m’a
été consacrée par le journaliste Demonpion. Ce sera, je pense, encore plus bref. Certes je ne l’ai pas lue,
mais pour ce que j’ai à dire ça n’a pas d’importance.

Lorsque l’individu m’a pour la première fois informé de son projet, j’ai d’abord eu l’idée d’écrire une
brève autobiographie, de mon côté, quelque chose qui réglerait rapidement la question ; mais je n’avais
pas du tout terminé “La possibilité d’une île” à l’époque, j’ai mis le dossier de côté.

Mon roman une fois terminé j’y ai repensé, vaguement, et je me suis vite rendu compte que l’exercice
serait assez fastidieux. C’est alors qu’une idée m’est venue, que je continue à trouver éblouissante. Je
laisserais Demorpion écrire sa biographie, enquêter, etc., puis il me remettrait son manuscrit terminé. Je
le lirais, puis j’y rajouterais des notes de bas de page. Je n’interviendrais en aucune manière sur le texte
de l’auteur, mais lui-même s’engageait à un respect total pour mes notes. On obtiendrait au final un
objet curieux, ne ressemblant à mon avis à rien de ce qui a pu être fait dans ce domaine.
Le projet lui a d’abord été soumis par l’intermédiaire de Raphaël Sorin ; il a demandé à y réfléchir. J’ai
alors envoyé un e-mail à Demorpion pour mieux lui expliquer mon idée ; comme il souhaitait
absolument me rencontrer, je lui a indiqué que son acceptation était le préalable à une rencontre, et la
seule chose à mon avis qui puisse lui donner un sens. Après réflexion, il a refusé ; je trouve que c’est
dommage. Mon rapport aux notes de bas de page est assez paradoxal : le plus souvent elles
m’exaspèrent, je trouve insupportable de couper sans arrêt la parole à l’auteur ; mais, parfois, je les
dévore avec délectation. J’ai jusqu’à présent très peu trouvé à les employer dans mes propres livres,
alors que j’ai tout de suite, et très facilement, su manier les épigraphes ; mais, à chaque fois que je l’ai
fait, ça a été une grande réussite - déjà, celle dans mon essai sur Lovecraft produit un effet réellement
spécial. J’aurais bien aimé essayer sur une plus grande échelle, et ma propre vie me paraissait un
matériau idéal.

Par la suite, je me suis désintéressé du projet de Demorpion; il n’est pas du tout vrai que j’ai tenté de lui
“mettre des bâtons dans les roues” ; aux gens, très rares, qui m’ont consulté pour savoir s’ils devaient,
ou non, témoigner, j’ai demandé de ne pas le faire ; mais je n’ai pris aucune initiative dans ce sens.

Il n’empêche qu’hier, en fin de soirée, quelqu’un qui avait lu cette biographie un peu avant les autres
m’a téléphoné ; et, là, ma propre réaction m’a surpris. Souvent, dans ma vie, j’ai su les choses dans un
lieu secret, que je ne peux qualifier autrement que par l’expression banale “dans le fond de mon coeur”,
avant de les savoir réellement ; parfois, j’ai pu, lorsqu’elles étaient encore dans ce lieu, les écrire avant
même de les savoir; il est même possible que ce soit au fond pour découvrir ce genre de choses que
j’écrive.

La seule chose que j’ai demandé à cette personne, c’est de me lire la liste des gens que Demorpion
remerciait en fin d’ouvrage pour l’avoir aidé dans son “enquête non autorisée” ; la liste de ceux qui
avaient collaboré, qui s’étaient “mis à table”. Et ce que j’ai découvert, hier en fin de soirée au
téléphone, en écoutant cette assez longue hétéroclite liste de noms, est ce qui suit.

Jamais plus je ne pourrai considérer comme un ami quelqu’un qui s’est permis de révéler, dans un
ouvrage destiné à la publication, des faits appartenant à ma vie privée, et sur lesquels je n’avais pas
souhaité, au moins jusqu’à présent, écrire moi-même. Je ne pactise pas avec les serviteurs de la
transparence. Ma vie m’appartient.

La seconde chose que j’ai découverte est encore plus importante, elle est d’une telle importance, et
rejoint de si près les conclusions auxquelles sans rien savoir de tout cela j’étais arrivé dans “La
possibilité d’une île”, que je n’arrive même pas encore clairement à l’analyser.

Tous mes amis m’ont trahi; presque tous. Ecouter la lecture de cette liste au téléphone était un moment
cruel ; il ne me reste plus, à l’heure actuelle, que très peu d’amis. Pour certains bien sûr je sais que le
journaliste Demonpion les remercie alors qu’ils n’ont fait que l’éconduire au téléphone ; il me faudra
bien sûr mener une petite enquête,au cas par cas ; il n’empêche que le résultat est déjà, dans le meilleur
des cas, accablant.

Aucun de mes amours ne m’a trahi. Absolument aucun. Aucune des femmes avec qui j’ai eu, au cours
de ma vie, une relation amoureuse (et même quand cette relation s’est très mal terminée, même quand il
y a eu des moments terribles) n’a accepté de témoigner. Elles ne m’ont même pas consulté ; elles ont su
simplement, intuitivement, et sans l’ombre d’une hésitation, qu’elles ne devaient pas le faire. Et elles ne
l’ont pas fait. Cela nous appartient.

Je n’ai pas eu, bien sûr, tellement de relations amoureuses ; mais je n’ai pas eu tellement de vraies
relations amicales non plus, sans doute même un peu moins. Le résultat en tout cas est si net, si tranché
(et il contraste si nettement avec les idées reçues qu’on peut se faire à la lecture des indiscrétions des
magazines people) qu’il me bouleverse. Il me bouleverse au sens originel du terme, il donne à tout ce
que je pouvais savoir de la vie de nouvelles bases. J’en tiendrai compte, à présent ; j’en tiendrai le plus
grand compte.

A celles qui n’ont pas témoigné, qui ont gardé ces choses parfois si dures, mais parfois si douces aussi,
dans le lieu secret, je dis merci. Vous m’aviez donné beaucoup de bonheur, ou beaucoup de souffrance,
ou les deux mélangés, et plus de bonheur que de souffrance au bout du compte ; vous venez maintenant
de me donner aussi, par votre exemple, un très grand enseignement.