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Nordau, Max (1849-1923). Dégénérescence. 1894.

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Ptiactoet de bidiagio.- ~Mtttf~ar M. t~t~tk". v~t. ix-!). .n j(~ i.
~acipee de p~~bc!eSM~j"it«t Mt wa. ))ih.4.t Xi.))iM~ s<f«L t<t&. ,I%
Princtpat de tociete~H.ai}!.i~ti.irt()ai~ tur HM.):,te)t)i<tK~rititM.!
'i\M)t6 1.10ff. TutHt.-tM~-M. Tome))t. <6fr. tome )V;3~. ?
ïts~it tur~preStM.ff~it j~r.M. A. tiordeau. ) vêt. in. S* Mit. ff. ? .·
EtMi~e pt)MttqM.'rf!M~i''{)))rtf: A. ))of.h'<)u.( M~. in. a' Mit.7ft-, 69
Es~ tCiaaUfiqMM. ~tM)it< ))9rM. A. Btir.tetu. t tu). itt.S, i!' Mit.. ?&,?.<
!Mucatio!tph~i~,jaM)<i6t(M!ie <t tBOi-aie. i <()). ixB, t() (Mi).. S&; '?
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J~!<KT()'.)<)<)')))!itit))t. -SaM~imon-etteSaint-SjMoni~me. tn.tS.a' ~)!. 2 ft. ?
–Le<oMaiB6sdusociaMs<a<6eatempOMiN.i vo).in-t2,2'M!t. afr.!M
L~ phiiosophie df; f<!t!B!!<~nh.4 ve). in-t3. S ft. Mjp''
-)j<mat<nmbmt)contsjaM~)t.S~<'fHi.,f\o).i)!-i2. Ztf<St'
PhUoMphie de !a M<!vchttMn-tfaHMiM. t' tdit.,t tt)). i~-12. Z Tr.
-LMMaMtfiM!es.<o).M.3'Mit.t()(~'
Bitteire de h soieute paWtiatta avec ta mcMt~, 9*<Mtt.~y'
<n~\Ms rapporta
t.M.ti'ARD). OpfMMtet et'ajttes. t \'t)). in-tN. S{ftE6~'
!,)!X[M)nK<Sir!((ha).–t.e~opS~ede~ttM.St~î.i~-ta. S~
MOSSO.–I.a ptNf. Ët~dt )t<t'*p!<Ct"e'<<fec ti~~rt!). t v()).in-M. 9 ff, !(f'?X
\UV!CO% KM'!<ttt<e e~M~sc~iiM.t humafaes et fettrs ;.t~~s "(tteetOt~
t~~M~a~ 'M'i)'
PAYM.t.'éd)tMti6&dt M~Mte. i Wi. u)-S. S.fc.
)'iDHK)T.La mmnque ~t~'j~o'BOtue. t «)!. in'S..)\ee "X))f:, S h..
PiiOAt.. jLe criMa et t~ Out'MM MNroM~ par )'Ac!t(t~miedM'Mif!)~
M~M~w~M~~M~ ?&<.
SQwr)''Ntm)ËM (~.). –At<K~m<tt sur la sagesse ~aus la vie. 5'"ëdi).~iiM~
~?~5~ °~
De !< quadm~e MM&e ~$t}!ie!p6de!a Misas tnMaMta.ssiti fsii'~M~
~h~~w~M~Ct~MM~tML~ Ett.
La-tMm~e MJMM.tateKBkS~emme-raprésentttioa.'rt'.tttat' par M..A.B)<rd<'t~
3w~mm~M~MM~ 7!r.!)(M'5
Lé HBre.trbitt'e, ttt~N!S. SaJoneu t'.ein.)th.S*Adit., { <.)!ht.2':f'w
I.oteUdementdeittBat~~rttttitpac ~).A. Mtu'de9u.4*é()it., t vaf.m-tS. ~'ft'
teMeee et <as'~Mts/!t~?i)tr;pi)r !t. J. BourftcaM. ii'~()it.,t tot.itt-i~. 3 fr.'M
!0)))ttAt)ff.Mit~It<tth~tt6ae'&a mouvement. Ivoi.iB-S. SJ~)~
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;C!.LY ~)!)Cs).<S LapM9ia9tate.<o).iu-8,2't(tit. 7fr.
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~~i.ft(q;afil2:'e'.Y~tü(n.~P.ldl HIGC.7td.
Fin d'ufn ~fie de doeumenH
M couleur
~JMRESCENCE
AUTRES OUVRAGES DE MAX NORDAU

PUBUÉS
ENfMKÇAtS

Par *«<««te BtKTKMH

Les ttenxoMtet conventionnel de notre eMMMtiMi,


traduits sur la <3' édition allemande. Un vol. in-8, t886.
KoaveMeédition, un vol. in-<8, <888. Parh, W. Hfnneheen.

Le Mtt du itMete, roman. Un vol, in~S, <889. Paris,


L. WeMhausser.

Oomtdit du sentiment, roman, avec une préface du tra-


ducteur. Un vol. tn-<8, <892. Mêmeéditeur.

Cou!<MNmMM. tmp. PAUt. BRODARD.


DEGENERESCENCE

PA«

MAX NORDA-U~.

ït~i) è-
('~(t))t~
PAR

AUGUSTE DIETtUCH

TOME~ECONU

t.'E&OTÏSME Ï.B RÉALISME


LE VtN6TI&ME SI&OÏ.E

PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAtLHÊRE ET C''

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

<OS, BOULEVARD SAtNT-GKBJtAtt), t08

4894
Tous droit* rJterr~
LIVRE III

L'ÉGOTISME

M*x NOBMO. MgënfrmmnM. n–t I


me ~iÊeoTtsttE
fa~MMtite

L by

Si dissemblablesque puissent paraître au premier


aspect des individualitéstelles que Richard Wagner et
Totstoï, Rossettiet Verlaine, nous avonsnéanmoinsren-
contré chez chacune certains traits pensée vague ou
incohérente,tyrannie de l'associationd'idées, apparition
d'obsessions,excitabilitéérotique, enthousiasmereligieux,
qui laissentrecomiaKreen elles des membresd'une seule
et mêmefamillehteUectueUeet justment leur réunion en
un groupe unique celuides mystiques.
Nousdevonsfaireun pas de plus et dire que nonseule-
menttes mystiques,parmi les dégénérés,maisau fondtous
les dégénérés,de quelquenature qu'ils soient, sont pétris
de la mêmep&te.Ils montrenttouslesmêmeslacunes,iné-
galitéset déformationsdesfacultésintellectuelles,lesmêmes
stigmatespsychiqueset somatiques.Ceuxdonc qui, ayant
a ~tgerun certainnombrede dégénérés,voudraientmettre
en relief et présentercommeleur particularité exclusive,
t L'&MTtStM

chez les uns seulementla mysticismede la pensée, chez


les autres seulementl'émotivitéérotiqne, ou la maniodo
réformeuniversollo<la philanthropieconfuseset stériles,
ou seulementl'impulsionaux actes criminels,etc., coux-H
no verraientévidemmentqu'un côté du phénomèneet no
tiendraientpas comptedes autres. Tel ou tel stigmatode
dégénérescencepeut, dans un cas donné,apparaître tout
particulièrement;mais, en cherchantavec soin, on trou-
vera à côté tousles autres également,au moins indiques.
Le grand mérite d'Esquirota été d'avoir reconnuqu'il
y a des formes d'aliénation mentale dans lesquellesla
penséeprocèdeen apparenced'une façon tout à fait rai-
sonnante, mais où apparaissent au milieu de l'activité
cërébrate intelligenteet logique, semblablesà des blocs
erratiques, quelquesidées folles qui laissent reconnaître
dans le sujet un malade d'esprit. Seulement,Esquirol a
commisla faute de no pas creuserassez profondément;
son observations'est trop arrêtée à la surface. Pource
motifseul il a pu introduire dans la, sciencel'idée de la
« monomanie c'est-à-dire de la folie partielle bien
délimitée,de l'idée fixeisolée, à côté de laquelle tout le
restant de la vie intellectuelles'effectuerait sainement.
C'étaitune erreur. H n'y a pas de monomanie.Le propre
élèved'Esquirol, Falret père, l'a suffisammentdémontré,
et notre Westphal, disons-lesans vouloir faire tort à ses
mérites, était loind'être à la hauteurde la sciencequand,
un demi-siècleaprès Esquirol,trente ans après,Falret, il
décrivaitencore la « peur des espacesa ou agoraphobie
comme une maladie intellectuelle spéciale, commeune
monomanie.La prétenduemonomanieest en réalité l'in-
PSYCHOMOU:
BEL'ËOOTtSME S
dieo d'un profond désordre organique qui ne se revête
jamais par une foliounique. Une idée fixe n'existejamais
isolément Ettoest toujours accompagnéeaussi d'autres
irrégularitésde la pensée et du sentimentqui, il est vrai,
n'apparaissent pas tout de suite au regard fugitif aussi
nettementque !o délire particulièrementdéveloppe.L'ob-
servation clinique récente a découvertune tonguo série
de semblablesidées Nxasou monomaniosn, et constate
qu'elles sont toutes la conséquenced'une dispositionfon-
damentalede l'organisme: la dcgen6roscenco do celui-ci.
tt ~tait inutito que Magnan donnât un nom particulier
à chaque symptômede dégénérescenceet fit dMter la
série presque comiquedes « phobies n et « manies »
l'agoraphobie(peur dos espaces),la claustrophobie(peur
des espacesformés), la roupophobio(peur de la satcto),
t'iophobio(peur du poison), la nosophobio(peur do la
maladie), t'aichmophobie(peur des objets pointus), la
bdenophobio(peur des aiguilles),la cremnophobie(peur
des abimes),la trichophobie(peur des cheveux),l'onoma-
tomanie(foliedes mots ou des noms), la pyromanie(folie
incendiaire),la cleptomanie(folie du vol), la dipsomanie
(folie de la boisson), t'érotomanic (folie amoureuse),
l'arithmomanie(foliedes nombres),t'oniomanie(fotiedes
achats), etc. On pourrait allonger à plaisir cette liste et
l'enrichir à peu près de toutes les racinesdu dictionnaire

i. Lisandro Reyes a bien vu cela dans son utiie étude intitulée


Contribution M<Mde de l'état mentat cte: enfanta dégénérés.
Paris, MSt, p. S. Il étaNit Mpressêment que chez les enfants dégé-
nérés it n'y a pas de monomanie réeue exclusive Chez eux,
une seule idée détifante peut persister pendant quelque temps,
mais le plus aouvent elle est remplacée tout à coup par une non-
velle conception
< L'&GOTtSMR

grec. C'est là simplementtto jeu phitotogico-médiMt.


Aucundes troubles découvertset décrits par\Magnanet
ses étaves, et décoréd'un nom grec sonore, ne forme une
entité indépendante et n'apparatt isolément, et Mor6t
avait raison en neigeant commesans importancetoutes
cesmanifestations bigarrées d'une activitécérébratomala-
dive, pour s'en tenir au phénomène capital qui gtt au
fond do toutes tes Il phobies et « maniesa la grande
émotivitédes dégénérésSi, à l'émotivitéou à l'excessive
excitabilité,il avaitajouté la débilitécérébralequiimpliqua
la faiblessede t'aperception,de la volonté,de la mémoire,
du jugement, l'inattention, l'instabilité, il aurait com-
plètemento*ractëris6la nature de la dégénérescenceet
peut-être empêché que la psyctiiatrio fût surchargée
d'une foule de désignations inutiles et troublantes.
Kfwatowskis'est approché bien plus près de la vérité
quand, dans son étude connue il a représenté tous les
!ronbtosintellectuelsdes dégénérés commeune maladie
uniquequi offresimplementdifférentsdegrés do gravité et
qui amène, sous sa forme la plus bénigne, la neuras-
thénie sous une forme plus grave, les obsessionset les
angoissesirraisonnées;soussa formela plusgrave,la folie
de la négationou du doute. Dansce cadre se rangent toutes
les « manies» et « phobies » isolées qui pullulentactuel-
lementdans la littérature psychiatrique.
Maissi l'on doitse refuser à faire une maladieparticu-
lièrede chaquesymptômepar lequelsemanifestele trouble
t. Legrain,Ddélirechezlesd<'j~a<f<<.
Parie,t8S6,p.68,exprime
celaentermessimplement unpeudifMrents,
quandit dit Obses-
voilàcequ'ontrouveaufonddetoutemonomanie
sion,hnpuiaion,
S.AnalyséedansteJournalof mentalscience,janvier!M8.
PSMHOMMtE DE ï.'Ëf!OTtSMË y
fondamental,c'est-à-direla dégénérescence,il ne faut pa~
non plus mécoonattre, d'autre part, que chex certains
dégénéra prédomine Nettementun groupe de phéno-
mènes morbides, sans que pour cela manquentchez eux
les autres. !i est donc permis do distinguer parmi eux
certainesespècesprincipales,notamment,à cotédes mys-
tiques dont nous avons étudié les ptus remarquables
représentants dans l'art et la poésie contemporains,les
« égotistesH(.feA<t!cA<~e). Cen'est pas par affectationque
je NMseM de ce mot, au lieu des mois < égoïsmeM et
« égoïste » ordinairementemployés. L'égoïsmeest un
manque d'amabilité, un défaut d'éducation,peut-être un
défaut du caractère, une prouve do moralité insufasam-
ment développée,maisce n'est pas une maladie.L'égoïste
est complètementon état de se conduiredans la vie et do
tenir sa place dans la société; i! su est même souvent,
quandil ne s'agit que d'atteindredes butsbas, pluscapable
que l'hommesupérieur et meilleur qui s'est élevéjusqu'à
l'abnégp,tionde lui-même.L'égctis'i*,au contraire, est un
malade qui ne voit pas les chosescommeelles sont, n~
comprendpas te mondeet ne sait pas prendrejuste posi-
tion vis-à-vislui. La différenceque je fais en allemand
entre Ichsucht et <Se<6s<s!<c&<,les Français la font aussi
dans leur langue,où jamais un écrivainsoigneuxne con-.
fondra <emot « égotisme», emprunté à l'anglais,avecle
mot « égoïsme».
Naturellement,te lecteur auquel on montre la physio-
nomieintettectuetiedes égotistes doit toujours se rappeler
que, si les représentantsprincipauxde cette espèceet de
l'espècemystiquesont caractérisésavec une netteté sufN-
0 L'taOTNMK

santé, les frontièresde ceMes-etsont Mettantes.Les égo-


listes sont d'une part à la fois mystiques, érotiques et,
parfois même, ce qui a !'& paradoxal, affectentun
sembtaatde philanthropie,et chez tes mystiques,d'autre
part, nous rencontronsassez souvent un égotismeforte"
ment développé. JI y a panât les dégénères certains
exemplaires chez lesquelstous les troublesse produisent
à un degré tellement égal, que l'on peut se demandersi
t'oa est en présenceplutôt de mystiquesque d'egotiste:!
En règlegénérale cependant,le rangementdans l'une ou
l'autre classe ne souffrirapas do trop grandes diMea!tés.
Que rogotsme soit un trait da caractère saillant des
d&génerës,c'est ce qu'établissent unanimementtous les
observateurs. « !t (le dégénéré) ne connalt, ne s'inté-
resse qu'à tui-mcme », dit Roubin''vitch et Legrain
constate qu'il « n'a. qu'une préoccupation, celle de
satisfaireses appétits Il. Cette particularité établit un
lien qui rattache le plus haut dégénère au plus bas, le
géniedélirant au débile d'esprit. « Tous les génies déli-
rants M, remarque Lombroso, « sont très épris et très
occupésde leur propre moi' M,et Sollierécrit au sujet
de leurs antipodes, les imbéciles « Indisciplinés,its
n'obéissentque par crainte, &oatsouventviolents, surtout
avec ceux qui sont plus faiblesqu'eux, hup'Meset soumis
avec ceux qu'ils sentent plus forts. Peu affectueux,
égoïstesau premier chef, vantards H.
<.J. ReabiMTitct),
Ny~A-M m<M< <<<~N~<ae<H)< Paris, tMÛ,
p. 62.
S. Legrain,ep.eK.,p. M.
3. Lombroao, GénieetFot:<(éditionallemande citée1.1),p. 32S.
t. D' PaulSolfier,P~cAo&)o<e de l'idiotet de fjfm4M<e. Ptha,
MM,p. Ht.
MMaOUKttEBKt.'ËOOTt8Me; a
Le clinicienso contented'indiquerla fait de cet égoïsme
caractéristique;maisnous voûtons,nous, aussirechercher
quettossont sesracines organiques,pourquoi te dégénérA
doit être ptas qu'égoïste,pourquoiil doit être égotisteet
ne peut être autrement.
Pour comprendrecommentnatt la consciencedu « moi<'
maladivementexagérée,frequementaccruejusqu'à la folie
des grandeurs, noos devons nous rappeler commentse
formela saine consciencedu « moi ».
U ne peut naturcttementme venirà t'idee do traiter ici
ta théorie entièrede la connaissance;seuls les résultats
les plus importants de cette science,aujourd'huidéjà si
développée,peuventtrouver place à cet endroit.
C'est devenuun lieu communphilosophique,que nous
obtenonsla connaissanceimmédiateseulementdes trans-
formationsqui ont lieu dans notre propre organisme.Si,
malgré cela, nous sommesen état de nous créer, à l'aide
des perceptionsque nous puisonsuniquementdans notre
intérieur,une imagedu mondeextérieurqui nous entoure,
cela vient de se que nous ramenonsles transformations
perçuespar nous dans notre organismeà descausesagis-
sant en dehors de eetui-ci,et que nous tironsde ta nature
et de ta force des transformationsqui se passent dans
notre organisme,des conclusionssur la nature et la force
des faits extérieursqui Sesoccasionnent.
Commentnous arrivons à admettre qu'il y a quelque
chose d'extérieur et que les transformations, perçues
seulespar nous dans notre organhme, peuvent avoir des
causesqui ne résident pas dans l'organismemême,c'est
là une question sur laquelle la métaphysiquese casseta
<[0 I/iaoTtSMK

tête depuisdes siècles.Cetto'eia si peu trouvé de réponse,


que, pour avoir l'air d'en finir avec cette diMcuhe,elle tt
simptement nié la question même et prétendu que le
« moi 4 n'a réettementaucune conMtssanced'un « non"
moi », d'un mondeext6rieur,et ne peut non plus l'avoir,
parceqn't)n'y a pas do mondeextérieur, que ce que nous
nommonsainsi est une créationde notre esprit et existe
seulementdans notre pensée commereprésentation,mais
non en dehors de notre « <)noi commeréalité.
C'estun fait caractèristiquepour Faction assoupissante
exercéepar le bon d'un mot sur l'esprit humain, que ce
caquetageabsolumentdénuéde sens,insinuant;bien agence
et formé en système philosophique,de l'idéalisme, ait
complètementsatisfaitpendantprès do huit générationsla
plupart des métaphysiciensdo ~iciëssion, de Berkeley&
Fichto, Schellinget HcgeLCes hommessages répétèrent
sur un ton convaincu la doctrine do la non-existence
du « non-moi H,et cela no les troubla pas do contredire
constammentdans toutes leurs actions leur propre vor-
Mage,de se livrer, de leur naissanceà leur mort, à une
série ininterrompucd'actes absolumentabsurdes s':t n'yy
avait pas de mondeextérieur objectif,do voir par consé-
quent eux-mêmesdans leur systèmede l'ombre etdu vent,
un jeu puéril avec des mots vides de sens. Et le plus
togiqueparmi cesradoteurs sérieux,l'évêqueBerkeley,ne
remarquamêmepas qu'il n'avait toujourspas obtenu, au
prix de l'abdicationtotale du bon sens, la réponse cher-
cMcà la questionfondamentaledela connaissance,car son
idéalismedogmatiquenie, il est vrai, la réalité du monde
exténeur, mais admet etourdimentqu'en dehors de lui,
PSYCHOMKMt
na L~OY!8M& a

Berkeley,il y encore d'autres esprits et Mêmeun esprit


du monde.Ainsidonc, mémod'après lui, le « moi o n'est
pas tout, il y a en dehorsdu moi » quelquechoseencore,
un non-moi M; il existe doncun monde extérieur, ne
fût-ceque sous la forme d'esprits immatériels.Maisalors
celaramènela question commentJo « moi » do Dert~etoy
arrive-t-il à conçevoirl'existencede n'importe quoi en
dehors de lui-môme,l'existenced'un "non-moi "? C'est
à cette questionqu'il fallait répondre, et, tout en sacri-
fiant le mondedes phénomènestout entier, l'idéalismedo
Berkeley,commet'idéaUsmede chacunde sessuccesseurs,
n'y répond en quoi que ce soit.
La métaphysiqueno pouvait trouver de réponse à la
question, parce que celle-ci, telle qu'elle est posée par
ceUc-ta,n'est pas susceptibledo réponse. La psychologie
scientifique,c'est-à-dire la psycho-physiologio, no ren-
contre pas tes mêmes ditficuttes.Elle ne prend pas le
« moi » achevé de l'adulte clairement conscient do lui-
même,se sentant nettement opposé au « non-moi», eu
mondeextérieur tout entier, mais elle revient aux débuts
de ce « moi », recherchede quelle manière il se forme,
et trouve alors qu'à une époque où l'idée de l'existence
d'un non-moi » serait réellement inexplicable,cette
idée, en effet, n'existe absolumentpas, et qu'ensuite,
quand nous la rencontrons, le « moi » a déjà fait des
expériencesqui expliquentcomplètementcommentil a pu
et dû arriver à la formationde l'idée d'un « non-moi».
Qu'une certaine consciencesoit le phénomène accom-
pagnateur de chaque réaction du protoplasma sur les
actions extérieures,c'est-à-dire une qualité fondamentale
<a L'ÉOOTtSMS
de la matière vivante, c'est ce qu'il nous <~t permis de
supposer. Mêmeles êtres vivantsuntcettutai.es les plus
simples se meuvent avec une intention évidente vers
certainsbuts et s'éloignentde certains points; ils distin-
guent entre les alimentset les matières impropresà les
nourrir; ils ontdoncune sorte de volontéet dojugement,
et ces deux activités supposent do la conscience De
quelle nature, il est vrai, peut être cette conscienceloca-
lisée dans le prutoptasmapas mémo encore différencia
en cettutes nerveuses, c'est là une chose dont l'esprit
humain no peut absolumentse iairo une idée claire. Ce
que nous pouvons seulement supposer d'une façon cer-
taine, c'est que, dans la consciencqcrépusculaired'un être
vivantunicellulaire,la notiond'un « moi etd'un non-
moi » qui lui est opposé, n'existe pas. La celluleéprouve
des transformationsen elle-même,et ces transformations
provoquent,d'après des lois bio-chimiquesou bio-mëca-
niques déterminées, d'autres transformations; elle reçoit
une impression à laquelle
elle répond par un mouvement;
mais elle ne se fait sûrement aucune idée que l'impres-
sion est causée par un processus dans le monde extérieur
et que son mouvement réagit sur le monde extérieur.
Même chez des animaux bien'plus étevés dans la série,

beaucoup plus avancés dans la différenciation, un « moi

<. Voir à ce sujet le remarquable travail d'Alfred Binet sur la


vie psychique des micro-organismes contenu d~ns le volume
Le tMtcAMmedans l'amour (Études <fepftj;e&o<oy« ezpérimentale).
La vie psychique des mtO~-Ot-~nMmet, <'m<eMtMde. images men-
tales, le protMKte hypnotique, note sur 1'écriture hyattrique. Paris,
i8M. Peu de temps avant Binet, Verworn a traité, dans ses
J~tfdM pro<M<Mpj~eAo~t~e' jf~Met. Iéna, t8M, ce même sujet
d'une façon très méritoire et ouvrant'des voles nouvelles.
PSYCHOMGM DE L'toOTtSM! t3t

proprementdit est inimaginable.Commentles bras d'une


étoite de mer, le bouton d'un tunicier, du botryte, par
exemple, la moitié d'un animal double (diplozoon),le
tubed'uneactinieoud'un autre polypeeorailliet,peuvent-
ils avoirconscienced'un « moi » particulier,vu que, tout
en étant des animauxpar eux-mêmes,ils sont en même
temps une partie d'un animal compose, d'une colonie
d'animaux, et doivent percevoir les impressionsqui les
frappent directementaussi bien que celleséprouvéespar
un compagnondo la mêmecolonie?Ou biencertainsgros
vers, maintes espècesd'eunice, par exemple,peuvent-ils
avoir'une idée do leur « moi », puisqu'ils ne sentent ni
ne reconnaissentles propres parties de leur corpscomme
parties constitutivesde leur individualité, et entament
leur queue quand, par un hasard de l'enroulement,elle
vient à se trouverdevant leur bouche?
La.consciencedu « moi M n'est pas synonymede la
conscienceen général. Tandis que celle-ciest probable-
ment un attribut de toute la matière vivante, celle-làest
le résultat de l'action concordanted'un tissu nerveux hau-
tementdifférenciéet placé dans un rapport de subordina-
tion réciproque(hiérarchisé).Elle apparait très tard dfus
la série d'évolutiondes organismeset est jusqu'à pn'sent
le plus haut phénomènevital dont nous ayons ccnnais-
sance.E))ena!t peu à peu des expériencesque fait l'orga-
nismeau coursde l'activiténaturellede ses parties consti-
tutives.Chacunde nos ganglionsnerveux,chacunede nos
libres nerveuses et même chaque cellule, a une con-
sciencesubalterneet vague de ce qui se passe en eux
Commele systèmenerveux entier de notre corps a de
<t t.'ËGOTtS)Nt

nombreusescommunicationsentre toutes ses parties, il


perçoitdans sa totalité quelquechose de toutesles excita-
tions de ses parties et de la consciencequi tes accom-
pagne. Docette façon na!t au centre oit aboutissenttoutes
les voiesnerveuses du corps entier, au cerveau,une con-
sciencetotale composéede consciencespartiellesinnom
brables, mais qui naturettementn'a pour objet que los
processusse passant dans son propre organisme.Dansle
cours de son existence,'et cet&de très bonne heure, la
consciencedistingue deux sortes de perceptions tout à
fait différentes. Les unes apparaissent imprévues, les
autres précédées d'autres phénomènes. Nul acte de
volonténo précèdeles excitationstles sens,mais it précède
chaquemouvementconscient;avant que nos sens perçoi-
vent quelquechose, notre consciencen'a aucunenotionde
ce qu'ils percevront;avant que nos musclesexécutentun
mouvement,une imagede ce mouvementest élaboréedans
le cerveauou la moelle épinière (s'il s'agit d'une action
renexe); il existe donc auparavantune représentationdu
mouvementque les muscles exécuteront.Nous sentons
clairement que la cause immédiatedu mouvementest
placée en nous-mêmes;par contre, nous n'avons pas les
mêmes sensationsquant aux impressionsdes sens; nous
appt ans en outre par le sens musculairela réalisation
des représentations de mouvementétabjrées par notre
conscience;par contre, nous n'éprouvonsrien de sem-
blable quand nous étaboronsune représentationde mou-
vementqui n'a pas exclusivementpour objet nos propres
muscles.Nousvoulons,par exjmpte, lever le bras. Notre
conscienceélabore cette représentation,les musclesbra-
PSVCHOMCM DE L'&GOTtSME <s

chiauxobéissent, et la consciencereçoit le rapport que la


représentationa été réalisée par les muscles brachiaux.
Maintenant,nous voulonslever ou lancer avec le bras une
pierre. Notre conscienceélabore une représentationde
mouvementimpliquantnos propres muscteset la pierre.
Quandnous exécutonsle mouvementvouluet pensé,notre
consciencereçoit des impressionsdes musclesmisen acti-
vité, mais non do la pierre. Elle perçoit doncdesmouve-
ments qui sont accompagnésde sensationsmusculaires,et
d'autres qui apparaissent sans cet accompagnement.
Pour saisir complètementla formation de notre con-
sciencedu « moi et de l'idée de l'existenced'un « non-
moi nous devons encore envisagerun troisièmepoint.
Toutes tes parties, toutes les cellulesde notre corps ont
leur conscienceparticulièrequi accompagnechacune de
leurs excitations.Ces excitationssont occasionnéesen
partie par l'activité de la nutrition, de l'assimilation,du
dédouNementdu noyau, c'est-à-dire par tes processus
vitauxde ta cellulemême, en partie par les actionsexté-
rieures. Les excitations qui proviennent des processus
intérieurs, bio-chimiqueset bio-mécaniques,de la cellule,
sontcontinueset durentaussi longtempsque la vie de la
cellulemême.Les excitationsqui sont un effet des actions
extérieuresn'apparaissentévidemmentqu'avecces actions,
c'est-à-dire non continuellement,mais périodiquement.
Les processus vitaux dans la cellule n'ont directement
de valeuret d'importanceque pour la cellulemême, non
pour l'organisme totat; les actions extérieures peuvent
acquérir de l'importancepour l'organisme tout entier.
L'organe principal, le cerveau, s'habitue à négliger les
t9 t.'ËaOTtSMR
¡
excitationsqui se rapportent &t'activa vittite intérieure
de la cellule, d'abord parce qu'elles sont continues et
qu'on ne perçoit ctairemontqu'unchangementd'état, non
un état même, et ensuiteparceque la celluleaccomplitses
propres fonctionspar sa propre force, ce qui rend inutile
t'intervcntiondu cerveau. Le cerveautient compte,par
contre, des excitationsqui sont amenéespar uno action
extérieure, premièrementparcequ'ellesapparaissentavec
des interruptions,et secondementparce qu'elles peuvent
rendre nécessaire une adaptation do l'organisme total,
laqueilen'a lieu que par une interventiondu cerveau..
Que le cerveau ait connaissanceaussi des excitations
intérieures de l'organisme,et, seulementpour les raisons
exposées,ne soit pas, en règle générale, clairementcon-
scientd'elles, cela n'est pas douteux. Si, par la maladie,
un troublese produit dans les fonctionsde la cellule,nous
devenonsaussitôtcouscientsdes processusdans ta cellule,
nous sentons l'organe malade, it excite notre attention,
l'organismeentierest malà l'aise et mal disposé.C'est des
excitationsde ce genre, qui, à l'état sain, n'arrivent pas
clairementà notre conscience,que se composela sensation
de notre corps,notre « moi» organique,ta « ceneathesieM.
La cénesthésie, le « mo' » organique obscurément
conscient,s'élève jusqu'à la conscienceclaire du « moi»
par les excitations.de la secondeespècequi arrivent au
cerveaupar les nerfs et les muscles,car elles sont plus
fortes et plus nettes que les autres et sont interrompues.
Le cerveau apprend tes transformationscausées dans le
systèmenerveuxpar les actionsextérieureset les contrac-
tions des muscles.Commentil a connaissancede ces der-
P8YCHOMONC DE t.'tCOTtSMN t1

nières, cela est encore obscur. On a prétendu dans ces


derniers temps que te sens musculaire q pour siège les
nerfs des articulations.Cela est sûrementfaux, car nous
avons des sensationsnettes des contracthns de muscles
qui ne mettent en mouvementaucune articulation;par
exempledes musclesorbiculaireset constricteurs,puis des
spasmestoniqueset cioniquesmêmede ilbresmusculaires
isolées qui, également,ne produisent pas un changement
de positionde l'articulation.Quoiqu'il en soit, do quelque
façonque se produisent les perceptionsdu sens muscu-
laire, ces perceptionsexistenten tout cas.
~Laconsciencefaitdonc do très bonneheure l'expérience
que les mouvementsmusculairesperçus sont précèdesde
certainsactes qu'elle accomplitelle-même,à savoir t'éta-
boration de représentations de mouvementset l'envoi
d'impulsionsaux muscles.Elle reçoit connaissancede ces
mouvementsdeuxfoisl'une après t'autre elle les perçoit
d'abord directement comme représentationet acte voti-
tionnet propres, comme image de mouvementélaborée
dans les centres nerveux, et immédiatementaprès comme
impressionprovenantdes nerfs musculaires,commemou-
vement exécute. Elle s'habitue à rattacher les mouve-
ments musculairesà ses propres actes, à ses représenta-
tions de mouvementsélaborées d'abord, et à regarder
ces mouvementsmusculairescommeune conséquencede
ceux-ci bref, à pensercausalement.La consciencea-t-elle
pris l'habitudede la causalité,elle cherchealors la cause
de toutes ses perceptionset ne peut plus s'imaginerune
perception sans cause. La cause des perceptionsmuscu-
laires,c'est-à-diredes mouvementsvoulusavec conscience,
MAXNonoAU. Dégénérescence. n–2
la l.OOTt8)tK

oUela trouve en ette-mëma.La causedes perceptionsner-


veuses,c'est-à-diredes rapports faits par te systèmener-
veux sur les excitations qu'il éprouve, elle ne ta trouve
pas en ette-meme.Maiscettes-cidoivent cependantavoir
âne cause.Où est-etto?Commeelle no se trouve pas dans
la conscience, elle doit nécessairementexister quelque
part ailleurs; il doit donc y avoir quetqucchose d'autre
encore on dehors de ta conscience,et c'est ainsi que la
conscienceparvient, par l'habitude de la pensée causale,
à concevoirl'existencedo quelquechose en dehorsd'elle-
même, d'un « non-moi», d'un monde extérieur, et à y
transporter la causedes excitations~qu'cttcperçoit dans le
système nerveux.
L'expérienceenseigneque, dans la distinctionentre le
« moi a et le « non-moi », il ne s'agit réellement que
d'une habitude de pensée, d'un schémade pensée, et non
d'uneconnaissanceeffectiveet sûre quiporte en elle-même
le critériumde son exactitudeet de sa certitude. Quand,
par suited'un trouble maladif,nos nerfs sensorielsou leurs
centres de perception sont CMttéset que la conscience
acquiert connaissancede cette "xcitation, elle lui impute
sans hésitation, conformémentà son habitude, une cause
existantdans le « non-moi », une cause.extérieure.Ainsi
naissentles illusionset les hallucinations,que le malade
tient pour des réalités, et cela si sûrement, qu'il n'y a
absolumentaucunmoyende le convaincrequ'it perçoitdes
faits qui se passent en lui, non hors de lui. De la même
manière, la conscience conclut que les mouvements
exécutésinconsciemment sont.causéspar unevolontéétran-
gère. EUe perçoit le mouvement.elle n'a pas remarqué
MYCHOUMUt
M: t.'ËGOTtStM! i.

que la causeintërieura habituelle,la représentationd'ua


mouvementet un acte do votent, t'cat précédé;elle place
doncsanshésitation!a causedu mouvementdans )e « non-
moi », bian qu'elleréside dans le « moi étant élaborée
par dos centres inférieurs dont l'activité reste inaperçue
par la conscience.C'est là ce qui donnenaissanceau spi-
ritisme, qui, en tant qu'il est do bonne foiet non ouverte-
ment une duperie, constitue simplementun essai d'expli-
cation mystique de mouvementsdont la conscience ne
trouvepas en ette-memela cause réelle, qu'elle place en
conséquencedans te non-moi ».
En dernière analyse, la conscience du « moi » et
notammentl'opposition du H moi » ot du « non-moi ").
est une illusion des sens et une faute de pensée.
Chaque organisme se rattache & tespeco, et, au delà
d'elle, à l'univers.Il est la continuationmatériettedirecte
de ses parents, il,se continued'une façonmaténettedirecte
dans ses descendants.Il se composedes mêmesmatières
que le monde qui l'entoure, ces mati&rcspénètrent con-
stammenten lui, le transforment,produisenten lui tous
les phénomènesdeta vie et de la conscience.Toutesles
lignesde forcede la nature se prolongent dans son inté-
rieur, théâtre desmêmesfaits physiqueset chimiquesqui
se passent dans l'univers entier. Ce que, le panthéisme
pressent et revêt .de mots inutilementmystiques,est un
fait net et ctair t'unité de la nature, dans laquelle.chaque
organisme est aussi une partie reliée au tout. Certaines
parties sont plus rapprochées, d'autres s'écartent un peu
plus les unes des autres. La conscienceperçoit seulement
'as parties étroitementrassemblées de son substratum
M t.'t:COT!SME

samatiqup,non celles ptus distantes.Ainsi elle arrive à


soMrc Fittt.jion que tm parties rapprocheMsontseulesà
elle, que les p!ua distantes lui sont étrangères, et &se
considérercommeun « individu» qui se place en facedu
mondeen qualité do monde particulier, do microcosme.
Elle ne remarque pas qua )c « moi o si raidomentaffirmé
n'a pas de timitcs nxes, mais se continue et s'étend
au-dessousdu seuildo la conscience,avecune netteté do
séparationdo plus en plus diminuée, jusqu'auxprofon-
deurs extrêmesdo la nature, pour s'y mMora toutes tes
autres parties constitutivesdol'univers. 1
Nous pou~'on.~ maintenantrésumqrbeaucoupplus brio-
vementl'histoirenaturelledu « moi » et du « non-moi »,
et la présenter en quelques formules.La conscienceest
une qualité fondamenta!odo la maticrovivante. Le plus
haut organisme !ui-m6mon'est qu'une colonie d'orga-
nismesles plus simples,c'cst-a-dirode cellulesvivantes,
qui sont différenciéesdiversement pour rendre apte la
colonieà do ptus hautesfonctionsquo la simplecellulene
peut en effectuer.La consciencecollectiveou du « moi
de la coloniese composedo la conscienceparticulièredos
parties. La consciencedu « moi Ma une partie obscure
négligéequi se rapporte aux fonctionsvitalesdes cellules,
la cénesthésie,et une partie claireprivilégiéequi est atten-
tive aux excitations des nerfs sensoriels et à l'activité
vouluedes muscles,et qui les connait.La conscienceclaire
fait t'expérieaceque des actes de volonté précèdentles
mouvementsvolontaires.Elle arrive à la conceptionde la
causalité. Elle remarque que les excitationssensorieltes
n'ont pas de causeplacée en ette-meme.Ettc est en con-
PSYCHOLQO:8 C)t L'ËQOTiSME itt
séquenceforcée do transporter ailleurs cette cause à la
conceptiondo taqucttoollene peut renoncer,et est nëcM-
sairement amenée par là d'xbord A !'i)Mod'uh « noa-
moi et ensuiteau développementde co « non-moi » en
un univers apparent.
La vieille psychologie spiritualiste, qui regarde te
Il moi » commequoiquechose d'ont!eremontdifférentdu
corps, conxnt)uuo subslancespécialeet une, prêtent!que
ce « moi » consid~roson propre corps commequctqua
choso do non identique avec lui, d'opposû au moi
proprement dit, comme quelque chos'cd'cxtorieur, par
conséquent,on fait, comme« non-moi Elle nie ainsi la
cënosthesio,c'est-à-direun fait empiriqueabsolumentcor-
tain. Nous avons constammentl'obscure sensation do
l'existencedo touteslos parties do notre corps, et la con-
sciencedo notre « moi » éprouveimmédiatement uneatte-
ration, si lesfonctionsvitalesdo quoiqu'unde nos organes
ou tissussubissentun trouble
Le devotoppoment va du moi » inconscientorganiqtte
à la conscienceclaire du « moi et il la conceptiondu
« non-moin. L'enfanta vraisemblablement déjà avantsa
naissance,en tout cas après, de la cénesthésie,car il sent

matadesjouissentavecdttieesdeta Mg~reM
Certains deleur
as, se sententsuspendusen l'air, croientpouvoirvoler;ou
btjn Usont un sentimentde pesanteurdanstoutle corps,dans
quelquesmembres, dansun seulmembre,quiparaitvotumineut
etlourd.t'n jeuneépileptiquesentaitparfoissoncorpssi extraor-
dinairement pesant,qu'&peinei pouvaitlesoulever.
i D'autresfoisii
se sentaittellement n e
téger,qu'iicroyait pas toucher lesol.Quel-
quefoisilluisemblaitquesoncorpsavaitpris untel volume,qu'i)
lui seraitimpossiblede passerpar uneporte.Danscettedernière
Illusion, le maladesesentbeaucoup pluspetitou beaucoup plus
grandque danslareaiité (Th.ttibot, t M inaladies
dela person-
MhW,3' édition.Paris,tM:, p. 35).
ta t.'ÉQOT!99<S
~es actes vitaux intérieurs, témoignedo la sati~ettMn
quand ceux-ci effectuent Minement, manife-itapar t)M
t'agitation et dos cris, qui ne sont aussi qu'une agitation
des muscles respiratoires et taryngiens,son nteconton-
tement quand des troubles y apparaissent, aperçoit ot
opprimates ~!atsgénéraux do son organisme,teh quo h
faim, la soif et la fatigue. Mais uno fonscienee ftairc
n'~isto pas encore, )c ccrvcnnn'a pas cncoro pris !o
bossus sur les contres iHMrieors,deahnpreMMMisenso-
ricttes suut peuMtM perdues, mais suM'mcntnon onocro
réunies en' aperceptions,,la plupart des mauvemenitno
sont pr;d~s d'aucun acte de <o)ontéconscient et no
sont que des actions r~t!excs,c'est-à-dire des manifesta-
tions do cesconscienceslocalesqui, plus tard, deviennent
obscuresjusqu'à no plus pouvoir ~tro perçues, quand la,
consciencecérébralea atteint sa pleine clarté. Peu à peu
se développentles centres supérieurs; l'enfantcommence
à prêter attentionà ses impressionssensoricMcs,à former
doses perceptionsdes aperceptionset &faire des mouve-
ments voulusadaptésà sesbesoins.A t'eveitde savolonté
conscienteest aussi liée la naissancede. ta consciencedo
son « moi L'enfantreconnaltqu'il est uneindividualité.
Seulementses processusorganiquesintérieurs l'occupent
beaucoupplus encore que les phénomènes du monde
extérieur qui lui sont transmis par tes nerfs sensoriels,
et ses propres états remplissentà peu près co:nptetement
sa conscience.L'enfant est pour cette raison un modèle
d'egoYsme, et, jusqu'à un âge plus avancé,il est tout à fait
incapablede déployer de l'attention ou de t'intérét pour
quoique ce soit qui ne se rapporte pas directementà ses
OE ~OOTtSME
fSYCMOMMtE M
hcMnMet Ases penchant! Par to perfcetionncmaatfon-
tinu~de son cerveau, l'homme parvient tmatemontà ce
degré de maturitédaos tequotit aequiurtlino Motionju!*ta
do ses rapport avec les autres hommesp) avec la Mature.
Alors la conscicnpojx'cH't de moins en nioio!!garde
aux processus vitaux dans son propra organisnw, et do
plus en ptus aux excitation'!de SMst'na.Ette no s'occupa
p))x dn ecu\-)&que quand ils «'ttfth'nx'nten pressants
besoins;ettc s'oefupoait fontt'airodo t'otx-ci (oujottre!à
t'~tat ~vt)itt6.La « moi Il recote d~citt~toentdcn't~ra le
non-moi ut t'imago du mondat'emptit (a plus grande
partie do la consciNMc.
De mûtneque ta formnttO)) d')))) moi d'xoo indivi-
doatit~ctairementconscientedo son existenceparticoticro,
est ta plus haute «'«vro de la matière vivante, do mente
te plus haut dcgro de dcvetoppententdu « moi n consiste
a s'incorporer te « non-moin, &comprendre le monde, A
vaincre t'egoïsmoet étabtir d'étroites relationsavec tes
autreitêtre:), les choses et les phénomènes. Auguste
Comteet, âpre:)tui, Herbert Spencer, ontnommece degré
« altruisme », du mot italien « attrui », !o prochain.
L'instinctsexuetquipousse l'individuà chercherun autra
individuest aussi pou de l'altruismeque, par exemple,la
faim qui incitele chasseurà suivreunanimal pour le tuer
et le manger. M ne peut être question d'altruisme que
quand l'individus'occupe d'un autre être par sympathie
ou par curiosité,et non pour satisfaireun besoinpressant
immédiatde son corps, la faim momentanéede tel ou tel
de ses organe?.
Par l'altruisme seulementl'hommeest en état de se
M L'tOOTtSM)!

maintenirdans la ~odeteet dans la nature. Pour consti-


tuer un être fociat, l'hommedoit ~ehtiravec Mo sembla-
btes et se montrer sensibleà lour opinion sur lui. L'un
et l'autre présupposentqu'il est capablede se représenter
assexvivementles sentimentsdo ses semblablespour les
éprouvertui-memo.Cetuiqui n'est pas on état do se repre-
i-euterh douleurd'un autre asseznettementpour en souf-
frir lui-même,celui-là M'aurapas do compa~iun,et cetui
<)uine peut pressentir exactementquelle impressionfera
sur un autre tcUe actionou teUoomissionde tui-m~mc,
ce)ui-)àn'aura aucunégard pour lesautres. Dansles deu\
vas il so verra bientôt excludo la communautéhumaine,
l'ennemido tous,combattupar tous,et très vraisombtabte-
montil succombera.Et pour se défendrecontretes forces
naturelles destructriceset les tourner à son avantage,
l'homme doit les connattroexactement,c'est-à-dire qu'il
doit être en état de se représenterclairementleurs effets.
Une représentationnette des sentimentsdes autres et des
effetsdes forcesnaturellessupposela facultédo s'occuper
intensivementdu « non-moi Pendant que t'hommo
s'occupe du « non-moi», il no songo pas à son moi »,
et celui-cidescendau-dessous du seuil do la conscience.
Afin quo le « non-moide cette façon l'emportesur le
« moi », les nerfs sensorielsdoivent bien conduireles
impressionsextérieures,les centresde perceptiondu cer-
veaudoiventêtre sensiblesaux excitationsdes nerfs sen-
soriels,lescentresles plus etevesdoiventdévelopperd'une
manière sûre. rapide et vigoureuse, les perccpiionsen
aperceptions,unir celles-cien conceptset en jugf monts,
et, !e cas échéant, tes transformeren actes votittonmets,
fSYCHOKMMe
CEL'ÉQOTtSMK tS
en imputions motrices,et, com~: ia plusgrandepartie de
ca~diffoMntcsactivité est «'fomptip par t'eeorcc gris*'
des tobosfrontan\, cela veut dire que cette dernière doit
être bit'n d~vetopp~oet travaillervigoureusement.
Ainsise présente &noMt'hommfsain. Hperçoit pfu et
rarementses excitationsintérieure! toujourset nettement
ses ifnprcs'-ioas'c\~)'ie))re! SMconsficnff est remptia
d'imagesdu tnande ef~rit'or, no))d'ifna~t'Ad'activité du
ses organes, t~! travail ineonMiontdo se:! cotircs infé-
rieurs joue un r~)e presquet~gtigeab)~à c~t~du travail
pleinement conscient des centres les plus t*')evt''s.Son
égo1smon'est pas plus fort que ce)a n'est strictement
nécessairepour maintenirson individualité,et ses pensées
ot actions sont déterminées par la connaissancedu la
natureet desessemblableset par les égardsqu'il leur doit.
Tout autre est )o spcctactcoffert par le dégénère. Son
systèmenerveuxn'est pas normal. Hn quoi consistenten
dernière anaiyseles écarts de la norme, nous l'ignorons.
Très vraiscmbtaHemontla cellule du dégénéré est com-
posée un peu autrement que ceUcde l'homme sain, les
particules du protoplasma sont disposées autrement,
moins régulièrement,les mouvementsmoléculairesont
Hou,par suite, d'une façon moinslibre et rapide, moins
rythmiqueet vigoureuse.Maisceci est une simple hypo-
thèse indémontrable.Seulement,on ne peut raisonnable-
mentdouter que tousles signescorporelsou Il stigmates
de la dégénérescence,tous les arrêts et inégalités de
développementobservés n'aient leur source dans un
trouble bio-chimiqueet bio-mécaniquede la cellulener-
veuseou peut-êtrede la celluleen général.
86 L'JÈaOTtSME
Daoala via psychiquedu d~n~re, t'anomatiede son
systèmenerveuxa pMtreon~qut'nM t'ittcapaei)~ d'atteindre
le pttMhaut degr6du d~otoppomentdo t'individn,ta libre
sortie des limites facticesde t'indhiduatito,t'attrnbme.
Dans te rapport do son « moi o et do son « non-moi
le d~g~nt''r~Msto (auto sa via tm cofant. Il apprécie et
)))Nnnapor~oit&peinate mondec~ricur et s'occupeseu-
tcmont dos proees!<u:< organitpx' dansson propre co~ps.
tt est plus qu't~o'jstc,it est nmMivament ~gotisto.
Son ~got~mepeut dirfctu«M))tprovenir de ditMMnttM
conditionsdo son organisme.Sos nerfs sensorielspeuvent
~tro ohtus, sont en conséquencefaiblementexcita par ta
monde extérieur, transmettont lentoment et mal leurs
excitationsait cerveau, et ne sont pas en état d'incito
celui-ci&une perceptionet à nnoapcrceptionsuMsamment
fortes. Ou bien ses nerfs sensorielstravaillent passaMo-
ment bien, mais le cerveau est insufMsamment excitable,
il ne perçoit donc pas convenablementles impressions
qui lui sont transmisespar le mondeextérieur.
L'obtusiondes dégénérésest attestée partousles obser-
vateurs.Dola quantitéinnombrablede faitsque nouspour-
rions rapporterici, donnonsseulementun très courtchoix
suMsammentcaractéristique.« Chez beaucoupd'idiots
dit Sollier, « il n'y a aucunedistinctionentre le sucre et
l'amer. En leur administranttour a tour du sucre et de
la coloquinte,ils ne manifestentaucuns sentiments<iffé-
rents. (Chez eux) le goût r'existe pas à proprettent
parler. En outre, il y a des perversionsdu go&t.Nousne
parlons pas ici des idiots complets, mais d'imbéciles
même qui mangent des ordures ou des choses repous-
PSWHOLOOH:
HEL'ËOOTtSME a?

MntM, m~motauMpropres excréments. les mcmes


reoMrttttMa'apptiqucntà l'odorat,Plus t'xeoro potit-~trp
pour tes odeurs quepottc les tWMtri),les Mn~paraiMPOt
absotumentobtus. La sonsibi)it6tactiloest très obtusoen
g~n~rat,niaiselle t*e<ttoujour:!d'uno mani~Muniforme.
On peut quctquofbissa damandors')! n'y a pas ancstMsio
comptUo )'. Lombrosoa cxtnninAla so)tsib)ti<6 g&t)~ra!c
do h peau do <Mcriminots,ot t'a troxv~e obtuso ch<*x
:? d'entreeux et )))t''j~)t)dttn~tas deux mo!ti(~du corps
<-t)M ~H Dans un tivro ttt~rio'r, il r~ttmc en CMmots
ses constatatMnssur t'ocuit~iiousoriettedes d~tt~r~s
« Impa~ibtc:!& la doutcur oux-mûmes,anatg~aiqocs,its
!)0 comprennentjamais ta douleur chez les autn~ ').
M.Ribotramène)<'s<nNatadies do la personnalité (c'est-
ù-dirolesfaussesconceptionsdu « moi") Ades a perturba-
tions organiques,dont)o premier rcsuttatest do déprimer
lafacuttédo sentiren général, le second,do ta pervertir ».
« Un jeune hommo dont ht conduite avait toujours été
excellente, so tivro subitementaux plus mauvaisesten-
dances. On na constat dans son état mentalaucunsigne
d'aliénationévidente,..tais on put voir que toliteta sur-
facede sa peau était devenueabsolumentinsensible».
« !i peut semblerétrangeque les parcsthesieset dysesthc-
sies, c'est-à-direde simplesperturbationsou altérations
sensoriettes,désorganisentle moi. Pourtant, l'observation
le démontre ». Maudsteydécrit quelquescas de dégéné-
i. Sollier;Psychologie
defMfote<de t'~mMcik, p. S:!et sqq.
2. Lombroso, ~Memme criminel.Traduction
françaiseparH~gnier
et Bournet.Paris,1M~,p. 290et sqq.
3. Lembroso, Lesapplications
dt <'an<Afopeb~'ecriminelle.Paris,
t892,p. <N.
4.Th.Ribot,Lesmaladies de la personnalité,
p. 6), 78,t05.
ax L'~COTiMt)!

resconce chex des enfants dont la peau ~tait insensible, et

remarqua ensuite Ils ne peuvent ~ntir tes impressions

naturellement, ils na peuvent s'adapter aux conditions


environnantes avec lesquelles ils se mettent en désaccord,

et les affections porve'.ties du moi M traduisent par des


actes d'un caractère destructeur )'.
Du reste, t'insonsihititA des d~gëner~s constatée par tous
tes observateurs est susceptible do différentes interpréta-
tions. Si beaucoup la considèrent comme une conséquence
do la condition pathologique des nerfs sensoriels, d'autres
croient que la perturbation a son siège non dans ces nerfs,
mais dans te cerveau, non dans tes conducteurs, mais dans
tes centres (le perception. Pour
citer t'un des ptus cmi-
nonts parmi les psycho-physiotogistcs de la jeune école,
Binet établit que « si une partie du corps d'une personne
est insensible, elle ignore ce qui s'y passe; mais, d'autre

part, les contres nerveux en relation avec cette région


insensible peuvent continuer & agir; il oit resutto que cer-
tains actes souvent simples, mais parfois très compliques,

<. Mwdste), PaMoto~e de f<~))f, traduction française par Ger-


mont. Paris, t8S~, p. 300. Voir aussi Alfred Binet, tf.t<t<Mn!<«MM t~
la fM'MCMaMM. Paris, <Ma, p. 39 Sei! sens se ferment aux exci-
tations du dehors; le monde extérieur cesse d'exister pour tut) it
ne vit plus que de sa vie exclusivement personnelle; it n'agit plus
qu'avec ses propres excitations, qu'avec le mouvement automatique
de son cerveau. Bien qu'il ne reçoive plus rien du dehors et que
sa personnalité soit complètement isolée du milieu dans lequel il
est ptacé, on le voit aller, venir, faire, agir, comme s'il avait ses
sens et son intelligence en plein exercice Ceci, if est vrai, est la
description d'un malade, mais ce qui est dit de celui-ci s'applique
également. avec une différence de degré seutement, a. t'egotiste. Féré
a communiqué à la Société biologique de Paris, dans la séance du
i9 novembre «92, tes résultats d'un grand nombre d'expériences
faites par lui, d'où il appert que chez la plupart des épiteptiques.
hystériques et dégénérés, la sensibilité cutanée est diminuée
Voir La Semaine mA<«'a&, tM2, p. 456.
PSMHOKMtB M t/tOOTtMM 29

peuvents'accomplirdanste corpsd'une hystériqueet &son


insu; bien ptus, ces actespeuventêtre donature psychique
et manifesterune intettigctx'cqui sera par conséquentdis-
tincte de cette du sujet et constituera un second moi,
coexistantavec le premier « On s'est longtempsmépris
sur la vraie nature do l'anesthésie hystérique,et on la
comparaità une anesthésievulgaire, de cause organique,
duo, par exemple,a l'interruption des nerfs conducteurs
des impressions.Cettemanière do voir doit être complè-
tementabandonnée,et noussavonsaujourd'huique fanes-
thesic hystérique n'est pas une insensibilité véritable;
c'est une insensibilitépar inconscience,par désagrégation
mcntato; en un mot, c'est une insensibilitépsychique M.
Le plus souvent il ne s'agira pas de cas simples, où ce
sont les nerfs sensoriels seuls ou les centres cérébraux
souts qui travaillentmal, mais do cas mixtesoit les deux
appareil ont une part diversementvariable au trouble.
Maisque les nerfs no conduisent pas les impressionsau
cerveau, ou que te cerveauna perçoive pas ou na fasse
pas monterdans la conscienceles impressionsamenées,le
résultatest toujoursle même te mondeextérieurne sera
pas saisi exactementet nettementpar la conscience,le
« non-moi » n'y sera pas convenablementreprésenté, le
« moi n'éprouvera pas la dérivationnécessairedo la
préoccupationexclusivedes processusse passant dans son
propre organisme.
Le rapport naturel sain entre les sensationsorganiques
et les perceptionssensoriellesest plus fortementdéplacé

t. AlfredBinet,A<~
a~M/feNtdela peMonttaHM,
p.83,85.
30 t.'tOOTtSMt:

encore, quand &t'insensibititédes nerfs sfasorie):!ou de~


tentres de perception, ou des <teu\,s'ajoute une activité
vitaledes organes maladivementmodiMeet accrue.Alors
tosentimentorganiquedu Il moi », la fénesthésie,s'avance
impériensenMntau premierplan, couvrantde ses tnmnttes
en grande partie on complètementles aperception~du
monda extérieur dans la conscience, qui ne tient ptus
compte que des faits int~riourade l'organisme.Ainsinatt
cette surexcitationoitemotivitoparticuticrequi constitue,
nous l'avonsvu, le pMnomenofondamentatde la vie intel-
lectuelledes degën~r~s.Car la dispositiond'esprit fbnda-
mentalede rcmotif, désespéréeou joyeuse,courroucéeoit
pleurarde, qui détefminele colorisde ses représentations
comme la marche de ses idées, est !a conséquencedes
phénomènesqui ont lieudans ses nerfs, ses vaisseauxet
ses glandes La consciencedo ce dégénéré émotif est
remplie d'obsessions qui no sont pas inspirées par les
faits du mondeextérieur, et d'impulsionsqui no sont pas
la réactioncontrelesexcitationsextérieures.Acelas'ajoute
ensuite la faiblessede volontéconstantedu dégénère,qui
lui rend impossiblede supprimersesobsessions,derésister
à ses impulsions,de contrôlersa dispositiond'esprit fon-
damentale,et d'attacherses centres supérieurs à la pour-
suite attentivedu phénomènedu monde.Lerésultatnéces-
saire de ces conditionsest que, dans de pareilles têtes, le
monde, suivantle motdu poète,doitse renétcr autrement

t. Lesphénomènes organiques,
cardiaqucs, sécré-
vaso-moteurs,
toires,ete.,quiaccompagnentpresquetous,sinontouslesétats
lephénomène
auectits, précèdent loindete suivre;ils
conscient,
n'enrestentpas moins,dansnombredecas, inconscientsG)ey,
citépar A.Binet,Lesat~attOM<ff la jM'MxttatiM,
p. SOS.
PSYCHOMûtE
BEL'jÈCOTtSME 3i

que dao~les tctes normates,Lu mondaextérieur, te « non-


moi u, ou bien n'existe pas (lutout dans la consciencedu
dégénère émotif, ou n'y est représente, comme sur une
surfacefaiblementrestante, que par u<~ imagoentière*
ment decotorec,à peine reconnaissable,ou, commedans
un miroir creux ou conveM, que par une itnage fausse
compMtetnent(Mt)gur~o; la conscicttcf,au caxtMfc, est
itnpëriouscm~ntaccapara par te « moi » somatique,qui
ne permetpas quet'apprit s'occupad'autre chose que des
faits pénibles ou tumultueuxqui se paient dans la pro-
fondeur des organes.
Nerfs sensorielsmauvaisconducteurs,centres de per-
ception du cerveau obtus, faiblessede votonteet incapa-
cité d'attentionqui en est la conséquence,prucessusvitaux
maladivement irregutiers et violents dans les cellules,
voita, par conséquent,tes bases organiquessur lesquelles
croit t'egotismc.
L'egotistc doitnécessairementexagérer de façonextra-
ordinairesa propre importanceet celle de tous ses actes,
car il n'est rempti que de tui-meme, peu ou point de
l'image du monde, et par là incapable de comprendre
sa situation vis-à-vis tes autres hommeset le monde, et
d'apprécier convenablementte reh de son activitédans le
fonctionnementgénérât de la société. Oninclineraitpeut-
être maintenantà confondrel'égotisme avecla maniedes
grandeurs. Maisil y a entre les deux états une différence
caractéristique.La manie des grandeurs, il est vrai, est,
elle aussi, de même que son complémentclinique, la
manie des persécutions,causée par des processusmala-
difs dans l'intérieur de l'organisme, qui contraignentla
aa !aOT)SME

conscience&consacrer constammentson attention à son


propre moia somatique plusspéeia~ment,t'aetivitôbio-
chimiquedos organes anormatemeataugmentéedonne tes
représentationsagréablementexcessivesdo la manie des
grandeurs; l'activitératontiaou matadhcmeotaborrante,
au contraire,les représentationspénibles de la maniedes
percutions Seulement, dans la manie des grandeurs
commedans celle do la persécution,le malade s'occupo
constammentdu mondaet des hommes;dans l'égotisme,
au contraire, it s'en abstrait & peu -os complètement.
Dansle délire systématiquedu fou mégalomaneet persé-
cuté, le « non-moinjouo le rôle prééminent.Le matado;
s'expliqua l'importanceque son moi a obtient à ses
propres yeux, par t'invcntiond'une grandiose situation
socialeuniversellementreconnueou d'une inexorablehos-
tilitéde personnagesou de groupespuissants.H est pape'
ou empereur, et ses persécuteurssont des chefsd'Ëtat ou
de grandspouvoirssociaux,la polico, le c!erge, etc. Son
délire comptepar conséquentavec i'Ëtat et la société,il
admet leur importance et attache la plus grande v~our,
dans un cas, aux hommages,dans t'autro cas, à l'inimitié
do son prochain. L'égotiste, au contraire, ne regarde
atMotumentpas commenécessairede rêver une situation
sociale inventée. it n'a pas besoin du monde et de son

I. Ce n'est paslà unesimplehypothèse, maisunfaitbiendé-


montré.Descentainesd'expériences de Bcec)~ Weill,Mœbiu",
Charrin,Mairet,Bosc,Siosse,Laborde. Marie,etc., ontétaMique
chezlesaiiénés,dansteset'ta d'tMitationet après,l'urineestplus
toxique,c'est-4-direplus richeen matiefesorganiques uséeset
excrétées,et aprèslesétatsde dépression,moins toxique,c'eat-a-
dire ptuspauvreen matièresdésagrégées que cheztesindividus
sains,ce quiprouveque,chezceux-là, ta nutritiondes tissusest
maladivement accrueouralentie.
PSÏCHOMatE CR L'ÉaOTtSME M

appréciationpourjustifier&ses propresyeuxqu'il est toi-


mêmel'objetde son uniqueintérêt. 11no voit Mémopas )o
monda.Lesautreshommestout simplementn'existentpas
pour lui. Toutle « non-moin apparalt dans sa conscience
seulementcommeune ombre vagueou un nuage mince.Il
no lui vient donc pas mêmet'idoo qu'ilest quelquechose
do particulier,qu'il est plus que les autres et, pour cotte
raison, ou admiréou htn; il est seul dans )o monde,plus
que cola, il est seul !o monde, et tout io reste hommes,
animaux,choses,ne constitueque dos nguresaccessoires
sans importancequi ne vatontpas qu'on y pense.
D'autant plus insigniuantssont los troubles des voies
conductrices,des centresdo nutrition, do perceptionet do
volition,d'autant plus faible est naturellementt'cgotismo
et d'autant plus innocemmentil se manifeste.Son expres-
sion la moins choquanteest l'importancesouventcomique
que l'égotisteattribue ù ses sensations,penchantset acti-
vités. Est-it peintre il ne doute pas quo l'histoire uni-
versellotoutentière no pivoteautourde la peinture,et de
ses tableauxen particulier. Ëcrit-itf prose ou en vers
il est convaincuque l'humanitén'a pas d'autre souciou,
du moins, de souci plus sérieux que les vers et les livres.
Qu'on n'aille pas objecter que cela n'est pas particulier
aux égotistesseuls, mais spécialà l'immensemajoritédes
hommes. Assurément,chacun trouve important ce qu'il
fait, et celui-làne vaut mêmepas grand'chose,qui exécute
son travail si distraitementet si superficiellement,telle-
mentsans ptaisir ni conscience,que lui-mêmene peutpas
l'estimer.Maisla grande différenceentre l'hommeraison-
nableet sainet l'égotiste, c'estque celui-làvoit clairement
M~x NOHDAU. D~gënéreacenco. Il 3
3t ï.'ÊoaTMHB

combienest subordonne pour !o reste ttes hommesson


occupation,quoiqu'eitoromptissosa ~!aet exige ta meit-
leur de sa force,tandis que celui-cino parvient pas &se
représenterqu'une activitéà laquelleit consacreson temps
et ses effortspuisse semblera tous les autres sans impor-
tanceet mcmopueriie. L'honnête savetierqui ressomcto
une vioittobottose tivrosarementdo corpset d'amali son
travail,mais il admetqu'il y a pour l'humanitédos choses
plus internantes et ptusimportantesencore que )a répa-
ration do chaussuresendommagées. L'egotiste, par contre,
s'il est écrivain,n'hésite pas & dectarcr, commeM. Sté-
phane MaHarme « Le mondeest fait pour aboutir A un
beau livre Cotte exagération absurde do nos propres
occupationset intérêts donne on littérature les parnas-
siens et les esthètes.
La dégénérescenceest-elle plus profondeet t'cgotismo
plus fort, celui-cine rcvct ptus la forme comparativement
innocentede t'obsorption totale en roucoulementspoé-
tico-artistiques,mais se manifestecommeimmoralitéqui
peutaller jusqu'à la folie morale.La tendance& commettre
des actionsnuisiblesà tui-memoou à la sociétés'éveille
e&et !&aussi chezl'homme sain, quand un appétit dete-
tère demandesatisfaction;mais il a la volonté et ta force
de l'étouffer.L'égotistedégénèreest trop faiblede volonté
pour maîtriser ses impulsions,et l'égard au bien de la
sociéténe peut pas déterminer ses actions et.ses pensées,
parce que la société n'est pas même représentéedans sa
conscience.C'est un solitaire insensibleà la loi morale
créée pour la vie en société, non pour l'homme isolé. Il
est clair que,pour RobinsonCrusoé,le codepénaln'existe
PSYCHOMOtE
DR)L'ÉOOT<8t<E 3t
pas. Seuldans son !)e, n'ayant affairequ'à la nature, it
no peut évidemmentni tuer, ni voter, ni piller ait sens du
code pj~na).JI no peut commettredo délits quecontrelui-
memo. Le manque do discernement et d'empire sur
soi-mêmeest t'unique immoratitequi lui soit possible.
t/egotisto est un RobinsonCrusoe intoUectuetqui, dans
son idt~ vit seulsur une !)o,ot il est en m&motemps un
d6bi)cimpuissantà se dominer.!.a loi morale universetto
n'existedonc pas pour lui, ot )a seule chose qu'il pourra
voir et avouer, peut-être aussi un peu regretter, c'est
qu'il pèche contrela loi morale du solitaire, c'cst-a-diro
contre ia nécessitéde maltriserles instinctsnuisiblesà
soi-mcmc.
La moralité, non cello apprise machinalement,mais
celle que nousressentonscommeun besoin intérieur, est
devenue, dans le cours des milliersde générations,un
instinctorganise. Elle est pour cette raison, commetout
autre instinct organisé, exposée à la « perversion
celle-cia pour effet qu'un organe ou l'organismeentier
)ravai)tc contrairementa sa tache normaleet à ses lois
naturelles,et ne peut travaillerautrementDans la per-
versiondu go<tt,le maladechercheavidement à avaler
toutce qui, d'ordinaire,provoquela plusprofonderépul-
sion, c'est-à-dire est instinctivementreconnu nuisible

i. LeD'Pau)Moreau (deTonra)décritl'aberrationencestermes
quelquepeuobscurs L'abermtion constitueunedérogation aux
loisquirégissentla sensibitite des
propre organes e t des facultés.
Parcemotnousentendons désignercescasdanslesquelsl'obser-
vationfaitconstaterun changement contrenature,exceptionnel
et toutà fait psychologique,
changement quiapporteun trouble
palpableau fonctionnement d
régulier 'unefacuité ~Matftfa-
KoMdMsens9<ne){ç«c, 4*édition.Paris,i88~,p. <.
96 t.OOT!8ME
et pour cette raison rejeta dos matines orgaaiqoesten
décomposition,des ordures, du pua, dos crachats, etc.
Dansh perversiondo t'odorat, il profère les odeurs do
pourriture an parfum des fteuri!.Dans la perversion du
sens g~n~siquc,i) a des désirs qui sont directementcon-
trairasau but do t'instinct la conservationdo !'cspoec.
Dansla pervor~iondo l'instinctdo moratit~,le maladeost
attira et ~prono des jcmiMancespar des actes qui rom-
plissent rhommo sain do d~go~t et d'horreur. Si cotte
aberrationparticu)it'ros'ajoute &l'égotisme,nous n'avons
plusseulementdevantnous !'indifferenc«obtusocnveMte
crime, qui caractérisela foliomorale, mais la joio gontee
dansle crime. L'egotistodo cette espèce n'est plus seule-
mentinsensibleau bien et au maiet incapabledo les dis-
cerner, mais il a une prédilectiondécidée pour le mal,
t'estime chezles autres, le fait lui-mêmechaque fois qu'il
il
peut agir d'après son penchant, et lui trouve la beauté
propre que t'hommosain trouveau bien.
Suivantla classesocialea laquelle appartient l'égotiste
atteint ou non de perversion de l'instinct de moralité,
et suivant ses particularités personnelles, son trouble
moralse manifesteranaturellementd'une façondifférente.
Membrede la classe des déshérites, il est ou simplement
un être déchu et abâtardi dont l'occasionfait un voleur,
qui vit dans une promiscuitéhorrible avec ses sœurs ou
ses OHes,etc., ou un crimineld'habitudeet de profession.
Cultivé et &!'aise ou dans une situation dominante, it
commetdes méfaits qui sont propres aux classes supé-
rieures et n'ont pas pour but ta satisfactiondes besoins
matériels, mais d'autres convoitises.H devient un Don
PSIfCHOLOatE
PE L'ÉOÛTMXE a~
Juan (b salonet porto sans hésitationla honte et la doso-
lation dans la famittado son meittexrami, Mest capteur
d'héritage. traître envers ceux qui ont conOancoen lui,
intrigant, semeuf do discordeet menteur.tt s'ctevo quel-
quefois aussi jusqu'au grand carnassiersur te tronc et
jusqu'au conquérantuniverfe).t) deviont, dans d'6troi)c:t
conditions,Chartesle Mauvais,comte d'Ëvrouxet roi do
Xavarro,Gilles do Mais!,to prototypedu ttat'hc-!<)euo,00
C~sar Horgia,et, dans do plus !ar{;es.Kapot~on Si
son sy~mc nerveuxn'est pas assuxfort p0)))'otaborer des
impulsionsimpérieuses,ou si ses musclessont tropfaibtc:.
pour obéir à do tc))es impulsions,tous ces penchantscri-
minelsrestent non satisfaitset uc se dépensent que dans
son imagination.L'égotistepe~erti n'estalors qu'un mal-
faitourptatoniquoot)t)X''o)iq))e;et s'il embrasseta carrière
littéraire, it inventera des systèmesphilosophiquespour
la justificationdo sa dépravation,ou emploieraune com-
plaisanterhotoriquoen vers et en prosepour la célébrer,
t'attifer, et la présenter sous une forme autant que pos-
sible séduisante.Nousnous trouvonsalors en présencedo
diabolismeet du decadentismelittéraires. Diaboliqueset
décadents se distinguentdes criminels simplementen ce
que ceux-làse contententde rêver et d'écrire, tandis que
ceux-ciont la résolutionet ta force d'agir. Maisi)s ont
ce lien commun d'être les uns et les autres des êtres
« anti-sociaux

t. Lesvicesde l'organisation se faisantjour


payeho-physique.
pardesactesprohibésnonseulement parla morale,cetensemble
des rentesnécessairesêtaboréespar l'expérienceséculairedes
nations,maisaussipar tescodespénauï,sonten désaccord avec
ta viedansla société,au seinde laquelleseulementl'humanité
as ~ËOOTtSME
Un second caractère que partagent entre eux tous tes

egatistes, qu'ils aûirment tours penchants anti-sociaux en

pensèos ou en actions, comme écrivains ou comme crimi-


nets, c'est teur incapacité de s'adapter aux conditions dans

lesquelles ils doivent vivre. Ce manque d'adaptabitito est

une des partieuiarites les plus frappantes du do(;cn6re et


elle cet pour lui la source d'une constante souffrance et

d'une ruine tmate. Mais e)'a resutto nécessairement de )a


constitutiondo son système nerveux contra!. La prémisse

indispensaMo do t'adaptation est d'avoir une notion exacte


dos faits auxquels on doit s'adapter Je uo puis éviter t'or-

pt'ut faire des prosrf's. Un honnue, di*s son origine adapté t )<
vie s0t')a)t). nepeutacqnArir de ptrett~ vices que par sotte de cer-
tailles ('Mx'ttUuxi)jMfxictouse!), mettant ses xtoyem) ))!<yeho-)))t)fi-
ques en ~SMt«r<< avec les exigences n~coasaiffi do tt vie s<x')ata
Drill, <« c' f")iMh HtineMtj,cité par Lombroso dans tM apptic<!<'ott)'
<<ef<)n</t<\)pafo~«' ft'tmftx'Mc. P«r)a, <899, p. Ot. Voir <msi)i(!. Tarde,
ta t'AiteM~Ate ))~ta<< t.; on, <MO,passim. Loton moral n'ost )M<t
Mn vtrttahto e)itn&. Une marquise de BrintitOeM, un Troppmfnn,
un 6tre nAsans com~Maton nt senUment de honte, peut-on dire do
lui qu'il n'est pas )ui-m9mo quand i) commet son eritne! Non. t)
n'est que trop tut.nteme. Mah son être, sa personne sont hoslilcs
& h société. H n'éprouve pas los sentiment)) que nous autres, hommes
civilisés, regardons comme indispensabtcs. tt ne faut pas songer &
le guérir ou & ramèttorer
4. Le darwinisme exptique t'adaptationseuiemont comme r~suttat
de la lutto pour l'existence et de la sélection, qui est une forme de
cette lutte. Dans un individu apparatt par hasard une qualité qui
le rend plus apte à se conserver et à vaincre ses ennemis, que les
individus nés sans cette qu<utté. Il trouve des conditions d'etis-
tence plus favorables, laisse de plus nombreux descendants qui
héritent de cette qualité favorable, et par la survivance des plus
capables et la disparition des moins capables, l'espèce entière entre
finalement en possession de la qualité utile. Je ne nie nullement
qu'une déviation individueiie fortuite du type de l'espèce, qui se
montre comme un avantage dans la lutte pour l'existence, ne puisse
être une source de transformations ayant pour~ésuttat une meil-
leure adaptation de l'espèce aux circonstances données et qui ne
peuvent être changées. Mais je ne crois pas qu'un tel hasard soit
la source unique ou même la plus fréquente de semblables trans.
formations. Je me représente tt jt autrement te fait de i'adaptation
t'être vivant éprouve dans une situation quelconque des sentiments
PSYCHOMCtE DE L'~OOTtStE 39
nH~ dans le ehemm, si }e ne la fptnaf<)Mc pM; je ne pu!~

de déplaisir auxquels Il veut <<'))apper, s«tt por changement ds


situatifn (txMtt~mott, htite). sait en ea~yant d'<e)r ttethement
sur la cause de ces sontiMtntt de dtp)<)-~ir (attaque. modification
des conditions natureiies). Si tes organes qu" poi~ede l'étra vivant
et tes aptitudes que tM organes ont d~Ja Mq~he~ no SMMMntpas
pour fournir les «iMttoM seoUe~ n<f<'Mt)r' et ~t)u)M~tM!t Mnt)-
n)en<~de déplaisir, )ti) <tMt <Mhi)eitite soumettent à leur destinée
et <au(ffent ou méme p<ir)Ment. Les Individus plus vigoureux, au
fon)ft)re, tant de violents eftart~ cantinui) pouf atteindre leur drs-
eot)) d< fuite, de défense, d'<m«(Ut., tta sttpcr~ton de!' obstactM
t~tttft'ti), t)i) iotpfiMcnt do fortaa hnpu)aia)W nfr~eo~e'' teu~
organes pour MiircXre au degré axpr~me leur cxpMttA fooetiot)-
nctto, et CM ifxputsten:' t)erta"s<'9 sont )? cauM im)(t~()i<ttedes
traotffrnmtion~ <tut donnent aux or~nes da nou<e))ei) <)Mf)jt<et
les rendent plus })ropr<*aà fafM pro-)n<'rer t'~tM vivant. Que t'in)-
pulsion nerfCUM ait pour con~t)uen<-e une augmentation do )'ot-
Oui: sanguin et une meilleure nutrhien du l'organe en jeu, c'est )<<
un fait biologique certain. Pour moi donc, )'odtptttion est le plus
souvent non le résultat de <jM<dites acquise!) fortuitement, mais un
tête de volonté. Elle a paut'prem)Me la pert'eptiun et l'aperception
nettes deo causes extérieures dM sentiments do dcptoiatr et la vit
désir d'échapper &ee~seuthnenh de d~pt&b))'. ou Men cetut do se
procurer des sentiment'' de plaisir, <est-t~)ro un appétit orga-
nique. Son mécanisme consiste dans t'ehtmratien d'une représen.
tation Intense d'actes utiles d'organes déterminés et dans l'envoi
d'impulsions adéquates & cos o<wnes. Que semblables impulsions
puissent medifiot' h structure anatomique des organes, Kant t'a
déjà pressenti toMtju'i) écrivait son traité De tft capacité de la
pensée A moMt'Mt'' der )<<<'M nxttodtK'i, et la médecine moderne a
ptoinement confirme la chose, en montrant que les stigmates d'une
Louise Lateau, les guérisons de tumeurs sur io tombeau du diacre
Péris, les modifications amenées par la augeestion sur la peau des
hystériques, la naissance de nBvus par impressions ou émotions
maternelles, sont t'etTet de représentations sur los tissus corporels.
On a eu tort de se moquer de Lamarek prétendant que la girafe
a un long cou parce qu'elle l'a allongé continuellement pour pou-
voir atteindre les cimes des arbres élancés et en pattre les feuilles.
Quand l'animal élabore la représentation nette qu'il doit allonger
te cou le plus .wssiNe pour parvenir jusque un feuillage élevé,
cette representatio-t inOuencera de la façon la plus forte la circu-
lation du sang da~s tous tes tissus du cou, ceux-ci seront tout
autrement nourris qu'ils ne le seraient sans cette représentation,
et tes transformations souhaitées par l'animal s'effectueront sare-
ment peu à peu, si son organisation générale les rend possibles.
La connaissance et la volonté sont par conséquent tes causes de
l'adaptation,- non la volonté au sens mystique de Schopenhauer,
mais la volonté dispensatrice d'impulsions nerveuses. Que cette
esquisse suffise au lecteur; ce n'est pas ici le lieu de tadéveiopner
davantage et de démontrer en détail combien ces idées sont fécondes
pour la doctrine évoiutionniste.
tO t/Ë<!OTf8M<

détourner le coup que jo ne vois pas venir; il est impos-


sible d'enuter du fil dans une aiguille,si t'en n'agréait
pas avecune netteté suffisantele chas et si l'on n'amené
pas le fil d'une mainsure au bonendroit. Cela est tello-
montetemontaire,qu'it est à peine nécessairede la dire.
Ceque nousnommonste pouvoirsur la nature est enfait
l'adaptationà la nature. C'est nous exprimerinexactement,
quo do dire que nous nous soumettonsles forcesde la
nature. Eu rcatito,nous les observons,nous apprenons&
connattro leurs particularités, et nous nous arrangeons
do façon que les tendances dos forcesnaturelles et nos
propres désirs coïncident.Nous construisons la roue ta
où doit tomberl'eau on vertu de la loi naturelle,et nous
avons ensuite l'avantage que ta roue Hurno selonnotre
besoin.Noussavonsque t'etcctricitesuit les filsde cuivre
et nouslui préparons, avec un empressementhabile, des
voiescuivréesdans la directionoitnousvoûtonsl'avoir et
où son action nous est utile. Donc,sans connaissancede
la nature, pas d'adaptation, et, sansccttc-ci, pas do pos-
sibilitéde profiterde ses forces.Or, le dcgenen5ne peut
s'adapter, parcequ'il n'a pas l'aperceptionnette des cir-
constancesauxquellesil doit s'adapter, et il n'obtient pas
d'ettes une aperceptionnette, parceque, nous le savons,
il a des nerfsmauvaisconducteurs,des centres d'apercep-
tion obtuset une faibleattention.
Lacauseactivede toute adaptation,commede touteffort
en général, et l'adaptationn'est autre chosequ'un effort
d'espèceparticulière,-est le désir de satisfaireun besoin
organique quelconqueon d'échapperà un désagrément.
Autrement dit, l'adaptation a pour but de donner des
iPStCHOMOtE B8 L'&OOTtSME 4<

sentiments do plaisir et do diminuer ou do supprimer tes


sentiments do dcptai-iir. L'être inadaptabto est pour cette
raison bien moins en état que t'être normal do se procure)'
des sensations agréables et d'écarter de lui tes sensations
desagreabtes; il se heurte il toutes les arêtes parce qu'il
ne sait pas les éviter, et il aspire vainement au fruit

savoureux, parce qu'it tic sait pas s'y prendre pour

attraper la branche & laquelle il pend. L'cgotista est to

type do t'être inadaptable. tt doit donc nécessairement

souffrir du monde et des hommes. Aussi to fond do son


être est-il la mauvaise humeur, et it se tourne avec un
mécontentement haineux contre la nature, la société, les

institutions publiques, qui t'irritent et le blessent, parce


qu'il no sait pas s'accommoder d'elles. Il est dans un état
constant do revotto contre ce qui existe, et travaiUo & to
détruire ou du moins on rêve la destruction. Dans uu pas-

sage célèbre, H. Taille indique « l'amour-propre exagéré


et « le raisonnement dogmatique n comme les racines du
jacobinisme 1; cetui-ta miinc lui mépris et au rejet des in-

i. H. Taine, Les origines de <<!Frafx'e <'<)'t<<'H)fm<"ae.


t« <t~t«<«-
lion, t. H ta Con~M~e~aceSine. Paris, <)?), p. tO-H.. Ni l'amour-
propre eMgéré ni le raisonnement dogmatique ne sont rares dans
l'espèce htfmaine. Bn tout pays, ces deux racines de l'esprit jacobin
subsistent indestructibles et souterraines. Partout elles sont com-
primées par la société établie. Partout elles (Aehent de dcsccller la
vieille assise historique qui pèse sur elles de tout son poids. A
vingt ans, quand un jeune homme entre dans le monde, sa raison
est froissée en mème temps que son orgueil. En premier lieu,
quelle que soit ta société dans laquelle it est compris, elle est un
scandate pour la raison pure car ce n'est pas un législateur phi-
losophe qui )'a construite d'après un principe simple: ce sont des
générations successives qui l'ont arrangée d'après leurs besoins
multiples et changeants. En second lieu, si parfaites que soient
tes institutions, les lois et les mœurs, comme elles l'ont précédé.
it ne les a point consenties; d'autres, ses prédécesseurs, ont choisi
eur lui, et l'ont enfermé d'avance dans la forme morale, poli-
tique et sociale qui leur a plu. Peu importe si elle lui déptajt; il
ta L'&NOTtSHR

i-titutionsque l'on trouve tout établies,quepar conscqueat


on n'a pas inventéeson chômes 'at-momo; celui-cicon-
sidère t'ediOecsocial comme absurde, parce qu'i! n'est
pas <'une œuvra de la logique,mais do l'histoire
Acôté de cesdeux racinesdu jacobinismeque Tainea
misesà jour, Hy en a encoreune autre, h plusimpor-
tante, qui a échappaà son attention l'inaptitudedu deg<"
nere à s'adapter aux circonstancesquellesqu'elles soient.
L'egotistoest condamnepar sa nature organiquea être on
pessimisteat un jacobin. Ma:s les revojutionsqu'il sou-
haite, prêcha et peut-être accompliteffectivement,sont
steritos pour le progrès. Il est commerévolutionnaireM
que serait commebalayeurdes rues une inondationou un
cyclone.Il n'est pas un d6b)aycnrconscientdu but, mais
un destructeur aveugle. Cela le distinguodu novateur a
l'esprit clair, du révolutionnairevéritable, qui est un
réformateuret conduit de temps en temps l'humanité
souffranteet cntiscc, par des sentiers pénibles, dans un
nouveauClianaaa.Le réformateurabatavec une violence
impitoyable,s! cela est nécessaire, les ruines devenues
embarrassantes,pourfaire placeà des constructionsutiles;
t'égotistese deehainefurieusementcontre tout ce qui est
debout,que cela soit utilisableou inutile, et ne songepas
à aplanirle terrain à la suitede la dévastation sa joio est
de voir, là où s'élevaientauparavant des murailleset des

faut qu'il la subisseet que,commeun chevalatte)é,U marche


entre deuxbrancardssousle harnaisqu'onlui a mis. Rien
d'étonnant:'it est tentéde regimbercontredes cadresqui, bon
grémaigré,l'enrégimentent, etdanslesquels
lasubordinationsera
sontôt. Delà vientquela plupartdesjeunescens,surtoutceux
qui ontleurcheminà faire,sontplusoumoinsJacobinsau sortir
du collège c'estunemaladiedecroissance
PSVCHOMME
CEL'~NOTtSHE t3
Mtes, dos monceauxdo décombresenvahie par tes mau-
vaisesherbes.
Cela creusa un abtmeiafranchissabtoentre te rcvotu-
tionnairo sain et le jacobin égotiste. Cotui-taa un idéal
positif, celui-cinon. Cctui-tasait quel but il vise, celui.ci
n'a aucuneidée do la façondont on pourraitamftiorer co
qui t'irrite. H Mepensa m~no pas si toin. 11no s'occxna
nullementdosavoirco quiMmptaco'aleschosesdétruites.
Il sait soulementque tont le chagrine,et il veut dëcharget'
sur toutsa méchantehumeurgrognonneet confuse.Aussi,
il est caractéristiqueque le niais besoin de révolte de ce
genre de rovotutionnairesse tourne fréquemmentcontre
des maux imaginaires, poursuive des buts puerits ou
combattedes lois précisémentsages et bienfaisantes.Ici,
ils forment une « Ligue contre le salut par coup do
chapeau »; là, ils s'opposent&la vaccinationob)igatoire
une autre fois, i)s se soub''vcntcontre le recensementde
la population,c'. ils ont la ridiculeaudace de mener ces
campagnesineptes avec les mêmes discourset attitudes
que les vrais révolutionnairesmettent, par exemple, au
service de la suppressionde l'esclavageou de la liberté
de pensée!
A l'incapacitéd'adaptationde l'égotistes'ajoute souvent
encore ta manie de destructionou clastomaoieque l'on
observe si fréquemmentchez les idiots et les imbéciles
et dans quelques formesde l'aliénationmentale Chez

t. Sollier,Psychologie
defM<o~ et df~/m~t-, p. M9 11existe
encorechez idiots autreinstinctqui se rencontredu reste
tes un
à un certaindegrécheztesenfantsnormaux:c'estla aestructivité
qui, cheztouslesenfants,se moutrecommepremièremanifesta-
tiondeleurmotricité,sousformede besoinde frapper,de casser,
<t L'ÈQOTtSMf!

l'enfant, l'instinct de destructionest normal.!t est la pre-


mière manifestationdu besoinde mettre en actionsa force
musculaire. Bientôtcependants'éveitte le désir d'exercer
ses forces non en détruisant, mais en créant. Cr, l'acte
de créer a une prémisse psychique l'attention. Celte-ci
manquantau dégénère,t instinctdo destruction,qui peut
pire satisfaitans attention, par des mouvementsdésor-
donnés et fortuits, no s'ctfve pas chez lui jusque t'ins-
tinct do création.
Ainsi,le mécontentementcommeconséquencede l'inca-
pacitéd'adaptation,le manquede sympathiepour sessom-
blables par suite du faible pouvoir de représentation,et
t'instinctde destruction commerésultat d'arrêt de deve-
toppement intellectuel, donnent ensemMo Fanarchiste,
qui, suivantle degré do ses obsessions,écrira seulement
des livreset ferados discoursdo réunions populaires,ou
recourraà la bombechargéedo dynamite.
A son point extrême de développement,enlin, l'égo-
tismeconduit à cette folieà la Caligula,dans laquellele
déséquilibrese vante d'être « un lion riant », se croit
au-dessusde toutesles règles de la morateet de la loi, et
souhaiteà l'humanitéentièreune seuletête pour pouvoir
la lui abattre.
Lelecteurqui m'a suiviverraclair désormais,jel'espère,
dans la psychologiede l'égotisme.Commenous l'avons
constaté, la consciencedu « moi » nait de la sensation

de détruire. Cbezles idiote,cestendances sontencorebienplus


accusées.H n'enest pasde mêmecheztesimbéciles. Leuresprit
malicieuxoumalfaisant continue&tespousserà détruirenonplus
dansla but de dépenserleursforces,maisdansle desseinde
nuire.C'estunesatisfaction
malsaine qu'itsrecherchent
PSVCHOMftfE CE t.'&OOT<SME tS

des processusvitauxdanstoutesles partiesde notre corps,


et la conceptiondu Mnon-moi dostransformationsdans
nos organes sensoriels,Comment d'une façongénératc
nous an'ivans&ta conceptionde l'existenced'un « non-
moi c'est ce que nousavonsexposa en datait plus haut;
il est doncinutilode le répéter ici. Si nousvoulonsquitter
le sol fermedos faitsabsotumontétabliset nous hasarder
sur le terrain quelquepen vacillantdes hypothèsesvrai-
semblables, nous pouvons dire que la conscience du
« moi » a sa base anatomiquedans le système du grand
sympathique,et la représentationdu « non-moi dansle
systèmeceréhro-spinat.Dansl'homme sain, la perception
des faitsvitauxintérieursno s'eteve pas au-dessusdu seuil
de la conscience.Le cerveaureçoit ses excitationsbeau-
coupplus des nerfs sensorielsque des nerfsdu grandsym-
pathique. Dansta conscience,la représentationdu monde
extérieur l'emportedoncde beaucoupsur la consciencedu
« moi Dansle dégénère,les faits vitaux internes sont
maladivementaccrusou s'effectuentanormalement,et sont
en conséquenceconstammentpercuspar la conscience;on
bienles nerfs sensorielssont obtus, et les centres d'aper-
ceptionfaibleset paresseux;oubienencorecesdeuxécarts
de la norme existentsimultanément;le résultat, dans les
trois cas, est que la notion du « mot est bien plus forte-
ment représentéedans la consciencequel'imagedu monde
extérieur. L'égotiste, conséquemment,ne connalt ni ne
saisit le phénomène~u monde. La conséquencede ceci
est le manque d'intérêt et de sympathie et l'incapacité
de s'adapter à la nature et à t'hamanité. L'absence de
sentimentet t'incapacitéd'adaptation,fréquemmentaccom-
46 L'ÉGOTtSME

pagnées d'aberrationdes instinctset d'impulsions,font do


l'égotiste un être anti-sociat.M e:it un fou moral, un cri-
minel, un pessimiste,un anarchiste, un misanthrope,et
tout celaseulementdans ses penséeset ses sentiments,ou
aussi dans ses actes. La lutte contre l'égotiste ennemide
la société, son exputsiondu corps social,sont une fonc-
tion nécessairedo celui-ci, et s'it n'est pas capaModo
l'accomplir, c'est un signe de force vitale tarissunte ou
de maladiegrave. Toterer et surtout admirer l'égotisto
théoricienon agissant, c'est pour ainsi dire apporter la
preuve que les reins de !'organismosocialn'accomptissent
pas leur tâche, que la société souffrede la maladiede
Bright.
Dans les chapitressuivantsnousétudieronsles formes
sous lesquellesFégotismese manifesteen littérature,,et
noustrouveronsoccasionde traiter en détail beaucoupde
points qu'il suffisaitd'indiquerici.
81

fAKXASStE~S ET BMttOMQMBS

On s'est habitue à daigner les parnassiensfrançais


commeune école, mais ceux qui sont compris souscette
dénominationont toujoursrefuséde se laisserparquersous
un nomcommun.« Le Parnasse?. s'écrieun des par-
nassiensles moins contestables,M. Catutte Mondes,« ça
n'a jamaisété uneécole! LeParnasse!Maisnousn'avons
seulementpas écrit une préface! Le Parnasseest né d'un
besoinde réactioncontrele dcbraittéde la poésieissuede
la queue de Murger, Chartes ttata'tte. AmédéeRottand,
Jean du Boys;puisç'a été une ligue d'espritsqui sympa-
thisaienten art. M.
Le nomde « parnassiens» est effectivementappliquéà
toute une série de poètes et d'écrivainsqui ontà peine un
point de communentre eux. Ils sont réunis par un lien
purement extérieur; leurs œuvres ont paru chezl'éditeur
AlphonseLemerre, qui a pu faire des « parnassiens»

JulesHuret,E<t}H<'<e
m)'fecoft~Ma p. 2M.
HK~afr?,
ta t.QOTtSMK

fomnw t'Mitcur Coua, dans la premit'ro moitié de ce


siècle, faisait en Allomngnodos ctassiquos.La désigna-
tion mémoémaned'une sorte d'Atmanaehdes Musasque
M.CatulleMondespublia on i8(t0 sous ce titra Z.<'Pa)'-
ttasse con~tH~orat'M fMMM'< de OM'~))OMM<!«.f, et qui
renfermaitdos productiondo prastjtMtous los portas do
t'Apoquo.
Jo n'ai pas besoin da m'occuperici do la phpart dos
noms do co groupe nombreux,car ceux qui tes portent
no sont pas des dégénérés,mais do bravos gens de la
moyennesusurrant correctementla chanson qui tcur a
été chantéepar d'autres. Ils n'ont exerceaucune iunuence
directesur lalltmséocontemporaine,mais seulementcon-
tribueindirectementa fortifier('actiondo quelqueschefs,
en so groupantautour d'euxdanst'attitudo do discipleset
en leur permettantpar là do se présenter avecun cort~g~
imposant, co qui fait toujours do l'impression sur les
badauds.
Ces chefsseuls ont do l'importancepour mon enquête.
C'est à eux que t'en songe quand on parte des parnas-
siens, et c'est do leurs particularitésque l'on a dérivé la
théorie artistique attribuée au Parnasse. Incarnée-dela
façon la plus parfaite dans Théophile Gautier, elle se
résumeen deuxmots perfectionde la forme et « impas-
sibilitéM.
Pour Gautier et ses disciples, ta~forme est tout en
poésie, le fond n'a pas d'importance. « Un poète, quoi
qu'on dise », ainsi s'exprime-t-il, « est un ouvrier; il ne
faut pas qu'il ait plus d'intelligencequ'un ouvrieret sache
un autre état que le sien, sans quoi il le faitmal.Je trouve
PAMUASStENS Ef OtABOUQUEa 49

tr~sparfaitementabsurdela manie qu'on a de les guinder


sur un socle idoat rien n'est moinsidéal qu'un poète.
Le pocteest un clavecinet n'est rien de plus. Chaqueidée
quipasseposeson doigt sur une touche latoucherésonne
et donne sa note, voiiatout A un autre endroit il dit
ceci Pour )o poète, lesmots ont, en enx-m~meset en
dehors du sans qu'ils expriment,unohcaut&et une valeur
propres, comme des pierres précieusesqui no son: pas
encoretaittceset montre;!on bracelets, on colliersou en
bagues ils charment!o connaisseurqui les regart)*)et tes
trie du doigt dans la petite coupe où ils sont mis en
réserve 1».GustaveFtaubort,un autro adorateurdu mot,
se range complètementil cette manièredo voir, quand il
s'écrie « Un beau vers qui ])c signinorien est supérieur
à un vers moins beau qui signiftoquelquechose 1».Par
les mots « beau et « moinsbeau Ftaubortentend ici
« des nomsaux triomphantessyllabes,sonnantcommedes
fanfaresdo clairon », ou « des mots rayounants,dos mots
do lumière Gautier n'admettait do llacine, que lui,
romantique, avait naturellementen profondmépris, que
ce vers unique

La nUedoMinosetde Pasiphae.

L'applicationla plusinstructivedecettethéoriese trouve

t. ThéophileGautier,tf< G)-o(M~Me<. p. 270.


Paris,<8S3,
2. te<HeMrtdu Mal,par ChartesBaudelaire, prëeêdtesd'une
noticeparThéophile Gautier,2' édition.
Paris,1809,p. 46.
3.M.Guyau,~'MfMH~Me du versmoderne. Revuephilosophique,
t. XVII,p. 216.
4.Th.Gautier,citépar M.Guyau,toc.cit.
MM NMDM. M~nMMMO. Il 4
ao t.'&aOTMM
dans une pi{x'o<io\c~ do M. CatuHoMchd~ )at!tuMe
/Mc<<M~<«)'tM, qui commenceatns'

KoM.Emmetine,
Margxertttette,
Odette,
Alix, Atino,

Faute, Hippe~tc,
t<ttey,!.t)ci)e,
Mcitt),
BtphM, tMMte,

ArMmMoM,
Myrrha.Mynfhtne,
Périne,
Nafa,EadoM.

Suivent onze strophes de façonidentique,que je me


dispenscdo reproduire,puiscette strophe thmte

l.ulma,X~He,
tM~ine,Reine,
Mnot.
Rtj'en oubliot.

« Et j'en oublie C'estle seul dos soixanteversde la


piècequi renfermeun sens, tandis que les cinquante-neuf
autres se composentuniquementde nomsde femmes.
Ce que M. CatulleMondesse proposeiciest assezctair.
Il veut montrer l'état d'âme d'un libertinqui jouit au sou-
venir de toutes les femmesqu'ila aiméesou aveclesquelles
il a flirté. L'enumération de leurs nomsdoit faire surgir
dans l'esprit du lecteur des images voluptueusesd'une

t. hnpnmédansL'Échode ParM,a' S!9M,


8 juillet1812.
PAM<AS3MB)8tJT CtAMUQUES at

troupe de jeunes 0)tMqui servent au plaisir, des tableaux


de haremou du paradi:!de Mthoote!.Maissans parler do
la longueurde la liste qui rend celle-ciinsopportablement
ennuyeuseet froide, M.Mondèsn'atteint pas l'effetcherché
pour une seconderaisonencore parceque sa formearti-
ncicusotrahit au premier coup d'tcit la profondeiMin-
c~rit~ de sa prAtendtteémotion. Quand &l'esprit d'un
adorateurdocotillonsM présententIcs (!gnresde sescom-
pagnes des heures du berger et qu'il éprouve réoHoment
le besoinde murmurertendrementleursnoms, il ne songe
certainementpas a rangerces nomsen jeux de mots(Alix-
Aline, Lucy-LucMo, Myrrha-Myrrhinc,etc.). S'il est assez
do sang-froidpour se livrer à cetaride travailde bureau,
il ne peut absotumcntse trouver dans t'extasotascivoque
la pièce doit exprimer et communiquerau lecteur. Cette
émotion,si immorateet vulgairoqu'ellesoit, parce qu'eMc
est vantarde, aurait encore, commechaque mouvement
d'âme vrai, le droit d'être expriméelyriquement.Maisune
liste donomssanssignittcation,artificieusementcombinée,
rangéed'après leurs assonances,ne dit au contraire rien.
Conformémentà la théorie artistique des parnassiens,
cependant, 7~cap<<t~o«<Mt est une poésie, voire même
l'idéal d'une poésie, car elle « ne signifierien comme
l'exige Flaubert, et elle se composeuniquement de mots
qui, suivant l'affirmationde Th. Gautier, « ont en eux-
mêmes une beautéet une valeur propres ».
Un autre parnassien éminent, Théodore de Banville,
sans pousserjusqu'à l'extrêmelimite,avec lalogique intré-
pide de M. Catulle Mondes,la théorie des sonoritésver-
bales dépourvuesde tout sens, l'a, lui aussi, professée
sa t.'ËOOT!S!<E

avec une sincérité à taqwUo il faut rondre hommage


« Je vousordonne crio-t-ilaMxpoètesen herbe, do
tire ta plus qû voussera possibledes dictionnaires,des
encyclopédies,des ouvrages techniques traitant de tous
les métiers et do toutesles sciencesspéciales,des cata-
loguesde librairieet des catfttoguesdo ventes, des livrets
de musées,enOntousteslivres qui pourrontaugmenterto
répertoire des motsque voussavezet vous renseignersur
leur acceptionexacte, propre ou Cgurce. Unefois votre
tête ainsi meubtëe,vousserez dej&bienarmé pour trouver
la rimo ». Dansla poésie,d'après Banville,la soutochose
essenticHoest de trouver la rime. Pour composerune
pièce de vers sur un sujet quelconque,cnseignc-t-ità ses
disciples, « il faut avant tout connattrotoutes les rimes
sur ce sujet. Le reste, les soudures,ce que le poète doit
rajouterpour boucherles trous avec sa main d'artiste et
d'ouvrier, est ce qu'onappelleles chevilles.Ceuxqui nous
conseillentd'éviter les chevillesmeferaientplaisir d'atta-
cher deux planches i'une à l'autre au moyen do la pen-
sëe Le poète c'est ainsi que Banvillerésume sa
doctrine n'a pas d'idées dans le cerveau; il n'a que
des sons, des rimes, des calembours.Ces calembourslui
inspirent ses idées ou des apparencesd'idées.
C'est avec raison que Guyau exerce cette critique à
l'égard de la théorie artistiquedes parnassiensétabliepar
Banville '<Larecherchede la rime, pousséeà l'extrême,
tend à faire perdre au poètel'habitudede lier logiquement
les idées, c'est-à-direaufondde penser,car penser,comme

t. Théodore.
de Banville,
Petit<ra<M<!< a*Mition
po~ie/t-a')f<nM,
revue,p. 64,Si.
fAMMSStENS ET MABOUQUË~ 53

l'a dit Kant,e'eat unir et lior. Rimer, au contraire, c'est


juxtaposerdes mots nécessairementdécousus. Le culte
de larimepour la rimeintroduitpeu à peu dans le cor veau
mêmedu poète una sorte du désordre et de chaos perma-
nent toutesleslois habituettesde l'associationdes idées,
toute la logique(ta la pensce est détruite pour êtro rem-
ptaceopar le hasarddo la rencontre des sons. La péri-
phrase et ta métaphoresont la seule ressourcepour bien
rimer. L'impossibilitéde rester simpleen cherchanttes
rimes riches risque ù son tour d'ontratnorcommeconsé-
quence un certain manque do sincérité. La fraîcheur du
sentimentpris sur le vif disparattrachezl'artiste do mots
trop consommé;il perdra ce respect de la pensée pour
ettc-mémc qui doit être la première qualité de l'écri-
vain' ?.
Où Guyaucommetune erreur, c'est quand it dit que le
culte de la rime pour la rime « introduitdans le cerveau
mêmedu poèteune sorte de désordre et de chaosperma-
nent Il fautrenverserla proposition.Le « chaosperma-
nent » et le « désordre » dans le cerveaudu poète sont
ce qui existe antérieurement; l'exagération de l'impor-
tance de la rime n'est qu'une conséquencede cet état
d'esprit. Nous avons de nouveau affaireici à une forme
de cette inaptitude&l'attention,bien connuede nous, qui
est particulièreau dégénéré. Le cours de ses idées n'est

t. M.Guyau, <ec.cK.,p. 26t-26a. Rapprocher de celleopinion


la manièredevoirdeTo)sto!« Mest violemment hostile&toute
poésierimée. L e rythme, l arimeenehatnentla pensée,et toutce
quis'oppose&la formation la ptuscomplète
possiblede ridée,est
un maL..Tolstoiregardecommeun progrèsquenotreestimede
la poésieen versdiminue Raphaël Lœwenfetd,CotM)'M<M'M sur
!~&Met«Mt;lui.Berlin,tMt,p. n.
SI, ~tOQTtStm

pas déterminépar une idéecentrale autour do laquellela


volontégroupe toutes les autres rfprésentations,suppri-
mant lesunes et renforçât les autres à l'aide Je t'atten-
tion, mais par l'assoeiationd'idées complètementméca-
nique éveillée, dans le cas des parnassiens, par une
assonanceverbalesimilaireou identique.Sa manièrepoé-
tique est de Mcho)a)iepure.
La th'rio parnassiennedo l'importancode la forme,
notammentde In rime, pour la poésie,de la beauté propre
du son des mots, du plaisir sensuel que pouvent donner
des syllabessonoressans égard à leur sens, et de l'inuti-
tih'!et même du caractère nuisible d'une idée dans la
poésie,est devenuedécisivepour le récent devehtppemcnt
do la poésie française.Les symbolistes,que nous avons
étudies dans le votumoprécèdent, s'en tiennent exacte-
ment a cette théorie. Ces pauvres d'esprit, qui ne balbu-
tient que des '< syttabea sonores « dépourvuesde sens,
sont les descendantsdirects des parnassiens.
La théorie artistiqueparnassiennen'est que débite.Mais
t'egotismedes dégénèresqui font inventéese révèledans
l'énorme importancequ'ils attribuent à leur chasseà la
rime, à leur poursuitepu~ritedes mots « tonitruants et
« rayonnantsn. M. CatulleMendèsterminepar t*« envoi
suivantune poésie(La seule douceur), oùil a décrit d'une
façon aussi alléchanteque possible une série de joies de
l'existence

Prince,je mens.Sousles Gémeaux


Out'Amphore,faire en sontivre
Aimerentreeuxde noNesmots,
C'estla seuledouceurde vivre.
PARNASStENa ET BtABOUQUES :i:i

Ce!uiqui n'est pas de cet avis se voit tout bonnementcon-


tester son caractère humait). C'ost ainsi que Baudelaire
appc!)eParis « nn Mpharnattm,une Babctpcuptced'imbé-
ci)esot d'inutiles,pou délicatssur les manièresdo tuer )e
tempset absolumentrebellesauxjouissanceslittéraires n.
Traiter d'imMcitocelui qui estimepour ueantun cliquotis
de rimesdt~nn~do sens o<une kyric))ode soi-disantboanx
noms propres, c'cfitd~ja là ono sotto soMsam'c donton no
peut que rire. MaisBaudelaireva jusqu'à parier d' inu'
titcs )'. Onn'a pas droit a la vie, si l'on est inacccssibtea
M qu'il nommedes « jouissanceslittéraires c'cst-à-dim
à une idiote echotaUo!Parce qu'it cultiveles jeux de mots
avec un sérieux puéril, chacun doit accorder la mémo
importanceque lui à ses amusomentsde bébé, et celuiqui
no le fait pas n'est pas seulementun philistinou un ctro
inférieursans compréhensionni délicatesse,ncn, il est
« un inutile». Si ce niais en avait eu te pouvoir,il aurait
sans aucun doute voulu poursuivre sa penséejusqu'au
bout et balayer tes Il mutités du nombre des vivants,
commeNéronfaisaitmettre &mort ceux quin'applaudis-
saient pas son jeu sur le théâtre. L'egotismemonstrueux
d'un aliéné peut-it s'exprimer plus audacieusementque
dans cette remarque de Baudelaire?
La seconde caractéristiquedes parnassiens,après tenr
exagérationinsenséedela valeurde la formela plus maté-
rielle pour la poésieet de la rimaillerie pour t'humanité,
c'est leur « impassibilité». Eux-mêmes, il est vrai, ne
veulent pas admettre que ce vocableleur soit applicable.

t. EugèneCrépet,tM Po~M/h:)tca«,t. H',p. S!6 Étudede


CharlesBaudelaire
surThéodore
de Banville.
se t.'ËOOTtaME

« En aura-t-onbientôt ttniavec cette baliverne a'écfMt


sur un ton d'impatienceM. Leeontcde Liste,interrogeau
sujet de l' <' impassibilité et M. Catutte Mondesdit
Parce que Glatignya fait ou poème intitulé /n~Ms-
aible, et que moi j'ai dit ce vers dont la pose avou. se
démentdans la suite mêmedu poème

l'as de Mngtetthumainsdansle chantdo:)poètos!

on a concluque tes parnassiensétaient on voulaientc~e


des « impassibleso. Oit la prend-on,oit la voit-on, cette
séréniténgce,cette sécheressedont on nous affuble'?' Il
En effet, le mot a et<!mat choisi par ta critique. Il no
peut y avoir en art d* '<impassibilité dans le sens d'in-
différencecomptetoenversle spectacledola natureet de la
vie. Elleest psychologiquement impossible.Toute activité
artistique,eu tant qu'ellen'est pas nno simpleimitationde
disciplo,maisdécouled'unbesoinoriginal,estune réaction
do l'artiste contre des impressions reçues. Celles qui le
laissent complètement indifférent n'inspirent au poète
aucunvers, au peintre auclin tableau, au musicienaucun
dessin mélodique. Les impressions doivent le frapper
d'une manière quelconque,eveitter en lui une émotion
quelconque,afin que lui vienne l'idée de les objectiver
sous forme artistique. Dansla multitude innnie des phé-
nomèness'écoulantuniformémentdevantses sens, l'artiste
a distinguéle sujet qu'il traite avec les moyensparticuliers
de son art, il a exercéune activitésélective, et a donné
à ce sujet la préférence sur tes autres. Cette préférence

i. JulesHuret,op.nt., p.SM,S!H.
PARNASSIENS ET MAfOUQUES si
suppose la sympathieou l'antipathie; l'artiste doit donc
avoir éprouvequelquechose en apercevantson sujet. Le
seutfait que l'écrivaina écrit une poésieouun tivre témoi-
gno que le sujet traita lui a inspiré de la curiosité, de
t'intorei, de la colère, une émotionagréable ou désagréa-
ble, qu'il a forceson esprit à s'y arrêter. Cela est doncte
contraire do t'indiffercnce.
Les parnassiens no sont pas mpassibtes. Itaus leurs
poésies ils geignent, maudissentet Masphement,expri-
mentla joie, t'enthousiasmeet la douteur. Maisce qui les
tourmente ou les enchante, ce sont exclusivementtours
propres états, leurs propres expériencesvitales.L'unique
fond de leur poésieestleur moi H.La douleuret la joie
des autres hommesn'existentpas pour eux. Leur impas-
sibilité M n'est donc pas de t'insensibilité, mais une
absencecomptctode sympathie.La « tour d'ivoire » dans
laquelle,d'après le mot de t'un d'eux, le poète habiteet
s'abstrait orgueilleusementde la cohue indifférente,est un
beau nom prête à son obtusion pour l'existence et les
actions de ses semblables.C'est ce qu'a très bien vu ce
critique dont la belle santé intellectuelle impressionne
si agréablement, M. Ferdinand Bruneticrc. L'une des
piresconséquencesqu'ellespuissententrainer (les théories
des parnassienset particulièrementcelle de Baudelaire),
c'est, en isolant l'ut, d'isoler aussi l'artiste, d'en faire
pour im-memeune idole, et commede renfermer dans
le sanctuairede son moi.Nonseulementalors il n'est plus
questionque de luidans son œuvre, de ses chagrinset
de ses joies, de sesamourset de ses rêves, mais, pour
se développerdans le sens de ses aptitudes,il n'y a plus
38 ~ÉOOTtSME

rien qu'it respecteou qu'il épargne, il n'y a plus rien qu'il


no se subordonne,ce qui est, pour le dira en passant,
la vraie dMnitionde t'immoratite.Se faire soi-mêmele
centre des choses, au point de vue philosophique,l'illu-
sionestaussi pucriteque de voir dans l'homme« te roi de
lu création H, ou dans la terra ce que les anciens appo-
laicnt te~ombri) du monde mais, au point de vue
purement humain, c'est la glorificationde t'ego~sme,et,
par suite, la négationmémodo ta solidarité
Ainsi, M. Brunetière remarquel'égotisme des parnas-
sienset établitleur manièred'être anti-sociale,leur )mmo-
ralité; mais il croit qu'ils ont librementchoisileur point
de vue. C'est là sa seule erreur. Ils ne sont pas égotistes
par libro choix, mais parce qu'ils sont forcésdo l'être et
no peuvent ctre autrement. Leur égotismèn'est pas une
philosophieou une doctrinemorale, il est leur maladie.
L'impassibilitédes parnassiensn'est pas, commenous
l'avons vu, une froideur à l'égard de tout, mais seule-
ment une froideurà l'égard de leurs semblables,unieau
plus tendreamour pour eux-mêmes.L'impassiMMte a tou-
tefoisencoreuneautre face, et ceux qui ont trouvéle mot
ontvraisemblablementsonge surtout à cette-ci,sans s'en
être complètementrendu compte. L'indifférencequ'aN-
chentles parnassienset dont ilssont particulièrementfiers
s'adressemoinsauxjoies et aux souffrancesde leurs sem-
blables qu'à la toi morale universeUement.reconnue. Pour
eux it n'y a ni vertu ni vice, mais seulement des choses
belleset laides, des chosesrares et vulgaires.Ils prennent

i. ArticlesurLaS<a<t<e
de Baudelaire.
BwuedesDeuxJ)fon<fet,
livraisondui" septembre
<M2, CXut,p. aM.
t.
PAM!ASS<ENS
RTBtABOUQUES se
leur point da vue o au-de!~du bienetdu mal », longtemps
avant que la folie moralede Frédéric NietMcheait trouva
cette formule.Baudelairele justifie dans les termes sui-
vants « La poésie. N'a pas d'autre but qu'et)e-memc;
ellone peut pas en avoir d'autre, et aucun poèmene sera
si grand, si noble, si véritablementdigne du nom de
poème, que celui qui aura été écrit uniquementpour le
plaisir d'écrire un poème. Je ne veux pas dire que la
poésie n'ennoblisse pas Ics mœurs, qu'on me com-
prenne bien, que son résultatfinalne soit pas d'élever
l'homme au-dessusdes intérêts vulgaires. Ça serait évi-
demmentune absurdité.Je dis que, si le poètea poursuivi i
un but moral, il a diminuésa force poétique, et il n'est
pas imprudent de parier que son œuvre sera mauvaise.
La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de
déchéance,s'assimilerà la scienceou à la morale. Elle
n'a pas la vérité pour objet, elle n'a qu'eUe-Kieme ». Et
Th. Gantier, qui transcrit ces idées, les approuve com-
plètement. « Sur les hauts sommetsil (le poète)est tran-
quitte pacena MrnMM<cMea< », dit-il en employant
une image qui se retrouveà foisonchez Nietzsche.
Déjouonsavant tout ici un artificecourant de sophiste
employé par Baudelaire.La question à laquelle il veut
répondreest celle-ci la poésiea-t-elle à être morale ou
non? Tout d'un coup, il glisse en fraude dans sa démon-
strationla science,dont il ne s'agit nullement, la nomme
d'une haleine avec la moralité, montre d'un air triom-
phant que la sciencen'a rien de communavec la poésie,

t. te*ftoot du Jtfat,p. Stm.


60 t.'&OOT!SME

et fait semblantensuite d'avoir démontreta m~tnechose


ausnjotdetamora)ité.0r,anjourd'hni,itnovient& ù
t'ideo d'aucunhommeraisonnablede demanderà la poésie
d'enseignor les vérités scientifiques,et, depuisdes géné-
rations, nul poèto sérieuxn'a songe à exposer dans un
poèmedidactiquel'astronomie on la physique. La sente
questionqnocertainsesprits voudraientconsidérercomme
ouverteest celle de savoir si l'on peut exiger ou non do la
poésie d'être morale, et c'est à cette questionque )taudo-
taire répondpar une affirmationnon prouvée et par une
échappatoireartineieuse.
Je ne veux pas m'arrêter ici à ceUe question. Non
qu'ette m'embarrasseet que je prétende l'éviter, mais
parce que sa discussionme semble mieux à sa place
quand nous étudierons tes disciples du Parnasse, les
décadentset les esthètes, qui ont poussé la doctrinejus-
qu'à l'extrême.Je ne contredisdonc pas pour le moment
l'aflirmationdes parnassiensque la poésie n'a pas à se
soucierde moralité.Le poète doit rester « au-delàdu bien
et du mal ». Maiscelane peut raisonnablementque signi-
fierune impartialitéabsolue,cela ne peutque vouloirdire
que le poète, en considérantuneactionou un aspectquel-
conques, prétend simplementse trouver en face d'un
spectaclequ'il juge uniquementd'après sa beautéou sa
laideur, sans mêmedemanders'il est m~ral ou non. Un
poète de ce genre devra donc voir nécessairementautant
de belleschoses que de laides, autant de chosesmorales
que d'immorales.Car, sommetoute, les chosesmoraleset
belles dans l'humanité et dans la nature sont au moins
aussifréquentesque leur contraire,et doiventmême pré-
PARNASSIENS ET MABOULES 6t
vatoir. Car nous considéronscommelaid ou ce qui repré-
sente une déviationdes lois qui t:ous sont famitiereset
auxquelles nous nous sommes adapte! ou ce on quoi
nous reconnaissonsta manifestationd'une nocivité quel-
conque pour nous; et nous sentons comme immora)ce
qui est contraire it h prospérité ou il l'existencemêmede
la société.Or, le soulfait que nous avonscru trouverdos
loisest une preuveque tes phénomènesqui rep.ondeataux
lois reconnues,et par suite nous sont ngreaMcs,doivent
être beaucoup plus nombreuxque les phénomènescon-
tradictoiresdo ceux-ci,et par suite, laids; et, de même,
l'existencedo la sociétéest une prouveque les forcescon-
servatriceset favorablesdoiventêtre ptusvigoureusesque
les forces destructrices, c'est-a-dirc immorales. Aussi,
dans une poésie qui, sans doute, ne s'occupe pas de la
moralité,mais qui, commeelle t'aMrmc,serait véritable-
ment impartiale,le moral devrait-ilêtre représente dans
une mesureau moins égale, et mêmeun peu supérieure,
à l'immoral.Maisdans la poésie des parnassiens,ce n'est
pas le cas. Elle se comptaitpresque exclusivementdans
le dépravé et le laid. Théophile Gautier cétebre, dans
jtf<KfeM<MseMe de J~oM~tM,la sensualité la plus basse,
qui, si elle devait devenir la loi générale, ramènerait
l'humanité à l'état des sauvages vivant en promiscuité
sexuellesans amour individuelet sans forme quelconque
de famille;Sainte-Beuve,d'ailleurs ptus romantiqueque
parnassien, bâtit au plaisir sensuel, dans son roman de
Volupté,un autel sur lequelles antiquesadorateursasia-
tiques d'Astaroth pourraient, sans hésitation, accomplir
leur culte; M. Catulle Mendès, qui commençasa car-
ea LtaOTtSM
ri!'fe titt~raira par une condamnationpour outrage aux
mfenra que lui attira sa pièce de théâtre :J~omaH
<<'MHe Nuit, exatto dans des tCttvrtspostérieures,dont je
na veuxmême pas citer les titres, une dosformesles plus
répugnantesdo la luxurecontre nature; Baudelairedtatue
les charognes, les mntadics, les criminelset tes prosti-
taees; bref, si t'en contomptota mondt)dans le miroirde
la poésiepMMssionno,on éprouve l'impressionqu'it se
composeexctosiveatentde vices, do crimei'et do pourri
turc, sansle moindrenxHM~ed'émotionssaines,d'aspects
réjouissantsdans la nature et d'ètrea humainssentant et
agissant honnêtement.En contradictionperpétuelle avec
lui-même,commeil convientà un vrai dégénéré,le même
Baudelaire,qui no veut pas, à un endroit, que la poésie
soit confondueavec la moralité, dit à un autre endroit
« L'art modernea une tendanceessentiellementdémo-
niaque. Et il semble que cette part infernalede t'homme,
que l'hommeprend plaisir& s'expliquera tni-meme,aug-
mente journottement,eommosi le diable s'amusait a la
grossirpar des procédés artificiels,&l'instar des engrais-
seurs, empittantpatiemment le genre humain dans ses
basses-courspour se préparer une nourriture plus succu-
tente 1».
Ce n'est plus là de l'indifférenceenvers la vertu ou le
vice, c'est une prédilection absolue pour celui-ciet de
l'aversion pour cette-ta. Les parnàssiensne se tiennent
pas du tout « au-delàdu bien et du mal », mais enfoncés
jusqu'au cou dans le mat et aussi loin que possible du
i. Ouvragecité d'EugèneCr~pet t« Poètesfrançais,t. tV.
P.SM.M9.
PABNASStBKS
ET MABOUQUES 63
bien. Leur <' hupartiatite'< feinte & t'~gard d<:~peetaetc
de la moratitc et do t'immoratit~est, en r~atit~, ua parti
pris passionnepour l'immoral et l'abject. On a donc en
tort de vouloir les caractMser par F iMpMsiMtite)*.
De m<Stne qu'ils manquautdo MndnMXtt soutementenvers
leurs semMahte:.et non envers eux-mente: )ts ne sont
froids et indifférentsan~i qu'eaver:')o bien, non enversle
mat; cohu-cites Mtiro aHeontrairo autant et les emplit
autant de sentiment!)de plaisir, que te bien attire et
ft-jonh ta msjorito saine des hommes.
CoMoprédilectionpour le mat a été apcrfuo par beau-
coupd'observateurs,et bon nombreont essayedo l'expli-
quer philosophiquement.Dansune conférencesur J~e.Ma<
comme objet de la )'ejM'MeMf<!<<oH po~t'~tM,Franz Bren-
tano dit MPuisque ce qui est expose dans la tragédie
puratt si peu désirableet réjouissant,cela suggèret'idée
que ces explications(du plaisir que l'on y goûte) sont
moins& chercherdans l'excellencedu sujet que dans un
besoin particulierdu publieauquel seulesles chosesainsi
exposéesrépondent. L'hommeéprouverait-ilpar hasard,
de temps en temps, le besoind'une émotiondouloureuse
et aspirerait-il&ta tragédiecommeà une chose qui satis-
fassece besoinde la façon la plus cMcaceet l'aide, pour
ainsi dire, à pleurer une bonne fois de bon c(cur" Si
pendant longtempsn'ont régné en nous aucune des pas-
sions que tes tragédiesexcitent,le pouvoirde les ressentir
demandede nouveau,en quelquesorte, à se manifester,et
c'est la tragédiequi nous y aide; nous sentonsdouloureu-
sement, il est vrai, les émotions, mais en même temps
nouséprouvonsun apaisementbienfaisantde notrebesoin.
c~ t/&aOTt3ME

Je crois avoir fait centfoissemblablesobservations,moins


sar moi-mêmeque sur los autres, sur ceux, par exempte,
qui dévorentavec avidité le récit d'un nouvolassassinat
qu'its lisentdans lourjournal M.Le professeurDrentano
confondici avant tout, avec une regrettablelégèreté, le
mauvaiiiet b triste, deux conceptionsabsolumentdiffé-
rentes. ta mort d'un <Mreaimé, par exempte, est triste,
maison ne peut rien y trouver do mal, c'est-à-dired'im-
moral, a moins que, avec une argutie subtile, on ne pré-
tende interpréter comme une immora)itc l'action des
forces naturelles dissolvantl'individu. M donne ensuite
commeune explicationce qui n'est qu'une paraphrase
tout à fait superficielle.Pourquoiprend-onplaisir au mal?
Parce que. nous avonsévidemmenten nous un penchant
il prendre plaisir au mal! Op:MM/<!C)'< dorm~'e qltia
est !')<eo f!<t<s <)!o)'M<<<fa. M. Fr. Paulhan a traité la
questionplus serieu&cment,mais aveclui non ptus nous
n'allons pas bien loin. Il Un esprit contemplatif,largo,
curieux,pénétrant, avecdes tendancesmoralesprofondes,
mais qui peuvent s'oublier en grande partie pendant la
recherche scientifiqueou la contemplationesthétique,
avec aussi quelquefoisune légère perversionnaturelleou
simplementune tendancemarquée vers certainsplaisirs,
quels qu'ils soient, qui ne sont pas un mal par eux-mêmes
et peuvent mêmeêtre un bien, mais dont l'abus est un
mal, telles sont les raisons d'être des sentiments (de
t'amour du mat) qui nous occupent.L'idée du mal, en

i. FranzBrentano,
LeJMetcomme objetdela représentation
po<-
tique. faiteà
Conférence la SoeMté
des amisde la littérature,a
Vienne.Leipzig,M92,p. n.
PAM!AS3!EN8 ET ÏMABOHQUE3 08

flattantun goût, trouveun point d'appui solide, et il y a


une raison de ptuspour qu'elle soit agréable,en ce qu'elle
satisfaitidéatementun penchant que la raison empêchedo
satisfaireréellement jnsqa'ft satiété Do nouveau cette
suite d'idées qui tourneen ccrc!ecommeun chat quijoue
et se mord la queue nous avons du goût pour le mat
parceque noustrouvonsdu goût au mal.L'impuissancede
raisonnementque M. Paulhanrevête ici est d'autant plus
surprenanteque, quelquespagesplus haut, il s'est appro-
ché de bien près da la vraie solutionde l'énigme.K 11est
dos états morbides », dit-il, « oit l'appétit se déprave;
le malade avateavec avidité du charbon, de la terre, ou
pis encore.Il en est d'autres ou la volontéest viciéeet le
caractère détraqué par quelque endroit. Les exemples
pathologiquessontfrappants,et le cas du marquisde Sade
est un dos plus caractéristiques. On jouit parfois des
maux qu'on éprouvesoi-mêmeaussibien que de ceuxdes
autres.Les sentimentsdo la volupté,do la douleuret do la
pitte, dontla psychologies'est occupée,paraissentdéceler
parfois une véritable perversion, et contenircommeélé-
ment t'amour de la douleur pour la douleur même.
Souventon a affaire& des gens qui veulent leur bien
premièrement et puis le mat d'autrui. L'un on l'autre
état spécialementpsychiquesont visibles dans bien des
cas de méchanceté,par exemple dans ce fait d un riche
fabricant accusant faussementun jeune homme qui va
se marier d'être atteint d'une maladie vénérienne et
maintenantson affirmationpoM' jp/aMM' ou encore
du jeune gredin qui savoure le plaisir du vol au point de
s'écrier « Quandmêmeje serais riche, je voudraisvoler
MAXNoRHAU. Mg~éresecnce. Il 5
66 L'ÉQOTtSME

toujours )'. La vue même do la souffrancephysique


n'est pas toujoursdésagréable,bon nombrede personnes
la recherchant. La perversion ici est frobablement de
tout temps et de tout pays. L'on dirait qu'il peut entrer
dans l'esprit d'nn hommede notre âge une certainejoie
do déranger l'ordre do la nature, qui ne parait pas s'être
manifestéeautrefoisavec une pareille intensité.C'est une
des mitto formes du repliement sur soi qui caractérise
notre civilisationavancée* Ici M. Paulhan touche an
nœudde la question,sans le remarqueret sans s'y arrêter.
L'amourdu matn'est pas quelquechosed'universellement
humain, il est une « aberration» et une « perversionMet
« une des milleformesdu repliomentsur soi », autrement
dit, d'une façon plus brève et pius claire de l'égotisme.
La littérature criminalisteet psychiatrique enregistre
des centainesde cas d'aberrationdans lesquelsle maladea
ressentiune prédilectionpassionnéepour le mal et l'hor-
ribte, pour la souffranceet la mort. Je me contenterai
de citer un exemple caractéristique. « Dans l'automne
de 1884 mouruten prison, en Suisse,une femmenommée
Marie Jeanneret, qui avait assassineun certain nombre
de personnes.Après une bonne éducationelle s'étaitcon-
sacréeau soin des malades, non par amour de la bien-
faisance, mais pour satisfaire une passion folle. Les
souffrances, les gémissements et les contorsions des
malades la remplissaientd'une volupté secrète. Elle sup-
pliait à genoux et en pleurant les médecinsde la laisser
assisteraux opérationsdangereuses,afinde.pouvoirsatis-

t. Fr. Paulhan,Le nouveau Paris,M9i,p. 9t. Voir


mysticisme.
d'ailleurstoutte chapitre L'amourdu mal,p. SM9.
PARNtSStENS ET MABOUQUEa M

Mre sesdésira. L'agonie d'un ctre humain lui offrait la


plus vive jouissance.Sous pr~te~ted'une maladied'yeux,
elle avait consulté plusieurs médecinsoculistes et leur
avaitsoustraitde la bauadoneet d'autrespoisons. Sa pre-
mière victimefut son amie; d'autres suivirent,sans que
les médecinsauxquelselle se recommandaitcommegarde-
maladeeussentdes soupçons,d'autantmoinsqu'elle chan-
geait fréquemmentde sëjour. Une tentative manquéeà
Vienneamenala découverte elle n'avait pas empoisonne
moinsde neuf personnes, mais n'on éprouvaitni ropontir
ni honte. En prison, son vœu le plus ardent était de
tombergravementmalade, pour pouvoir se ropattre dans
la glacedo ses propres contorsions' 1».
Ainsinous reconnaissons,&la lumièredo l'observation
ctiniqun,la véritablenature des parnassiens.Leur impas-
sibilité, en tant que simple indifférenceà régard de la
souffranced'autrui, de la vertuetdu vice, procèdede leur
égotisme et est une conséquencede leur obtusion, qui
leur rend impossiblede se représenter assezvivementun
processus du monde extérieur, par conséquentaussi la
douleur, le vice ou la laideur, pour pouvoir y répondre

t. OswaldZimmermmB, La MhtpMdela mM~)'anteten<ritM-


tion8<a CMnaiMnHM dusentiment humaindansfart e<~atMla vie,
2' éditionrefondue.Leipzig,tSSS,p. m. Celivreest sansvaleur
au pointdevuedesidées, c aril reproduit,en langagevolontaire-
mentampoutéet en aspirantvisiblement à la profondeur
les radotagestêt plus imbéciles du trio Edouardde Hartmann,
Nietzsche et Gusffe Jteger.Maisfauteur,qui a de la lecture,a
danscertainschapitres,particulièrement danscefuiintitulé<'l'As-
sociationdela yoiuptéet de la cruauté (p. <(net sqq.),compilé
soigneusement des matériauxutiles.(Lecas Jeanneret,d'abord
publiépar CbatelaindanstesAnnales mAfice-p~eAoto~'aMM,a été
cité aussi par Krant-EMng, Manvelde psychopathologie légale,
30édition.Stuttgart,1892,p. 248).
es L'ÉCOTtSME

par les factions normales,)!'av<<rMnn, l'indignationou la


pitié; mais ta où t'impasaibititeconstitueune prédilection
dcctare«pour le mal et l'horrible, it nousfautvoir en elle
la même aberrationqui fait de l'imbécileun crueltortion-
naire d'animaux 1etde Mario Jeanneret, citée plus haut,
une dccupte empoisonneuse.Toute la différenceconsiste
dan!' te degré do t'impn~ion. Est-oUcassez forte, elle a
pour conséquencedes actes cruels et des crimes.E~(-c!!e
~)aboreopar les centres maladesavec une force insnM.
Mnte, elle peut être satisfaitepar la soule imagination,
par des manifestationspoétiquesou artistiques.
Naturellement, on a tenté de défendre l'aberration
commequelquechose de justifiéet de voulu, et mémode
l'ériger endistinctionintellectuelle.C'est ainsi que M.Faut
Bourgetmetdans la bouchedes décadents,avecdo petits
artificesde style qui ne permettentpas de douterun instant
qu'it exprime sa propre opinion,le raisonnementsuivant
« Nousnous délectonsdans ce que vous appeleznoscor-
ruptions de style, et nous délectonsavec nous les raf-
Nnesde notre race et de notre heure. H reste à savoirsi
notre exception n'est pas une aristocratie, et si, dans
t'ordre de l'esthétique, la pturatité des suffragesrepré-
sente autre chose que la pluralité des ignorances. C'est
une duperie de ne pas avoir le couragede son plaisir

i. SeUier,«~ <*)<p. t23 L'imbecite est raffinédanssesper-


et celasciemment.
sëcn<ions, Maime&voirsoutMr.Mécorcheun
oiseauvivant,rit de l'entendrecrieret de levoirse débattre.U
arrachetespattesa unegrenouille, la regardeun momentsouffrir,
puis,brusquement, t écraseo u la tued'uneautrefaçon,comme
fait un des imbécilesde Bieetre.L'imbécile est aussicruelpour
sessemblables quepourtes animaux, et celajusquedanssesplal-
Banterief.C'estainsiqn'Mrira méchamment et se moquerad'un
camarade qui sesera estropié
PARNA8StE!<a
ET MAttOUQUES 09

inteMectuot. Complaisons-nous doncdans nos singularité


d'idéalet de forme, quitte &nous y emprisonnorduosuuo
sotitndosansvisiteurs
tt semble&peine nécessairedo faire remarquerqu'avec
ces arguments,par lesquels M. Bourgetanticipo toute ta
« philosophie» d6tirantodo Nietzsche, chaque crime
peut être gtoriuo comme une action « ai'istttcratiqnoM.
L'assassina « to couragode son plaisir intellectueln, la
ptut'atit~qui no t'approuvepas est une p)m'a)ited' « igao-
t'ants », il se complattdans ses « singularitésd'id~at et
doit tout au plus, pour ce motif, se laisserenfermerdans
« une solitudesans visiteurs c'est-à-dire, pour parter
simplement,c!t prison, si « la p)ura)itedes ignorances
nole fait pas pendre ou guillotiner. Le deeadentMaurice
Barresn'a-t-il pas, avecla théoriede M. Bourget,défendu
et justifié(~hambige'??
Ce même théoricien antipathique de l'égotisme anti-
social le plus abjectnie aussi qu'on puisse parler d'esprit
maladeou sain. « tt n'y a », dit-il, « ni maladieni santé
de i'âme, il n'y a que des états psychologiques,au pointde
vue de t'ohservateursans métaphysique,car il n'aperçoit
dans nos douleurset dans nos facultés,dans nos vertus et
dans nos vices, dans nos volitionset dans nos renonce-
ments, que des combinaisons,changeantes,mais fataleset
partant normales,soumisesaux loisconnuesde l'associa-
tion des idées. Un préjugeseul, où réapparaissentta doc-
trine antique des causesfinaleset la croyancea un but
déttnide l'univers,peut nousfaireconsidérercommenatu-

i. Pau)Bourget,
Essaisdep~cAo(oy<e Paris,t883,
contemporaine.
p. 28.
70 L'ÈaOTtSMS

rels et sains les amoursde Daphoiset (!e Chlottdans la


vaMon,commearti<!cie!s et malsainslesamoursd'un Bau-
detaire )'.
Pour ramener cetteniaise sophistique&sa juste valeur,
te bon sensn'a qu'à rappeler l'existencedes asilesd'alié-
nés. Mais le bon sens n'a pas droit do suffragechez des
rhéteurs de l'espècedo M. Faut Bourget. Nouslui répon-
drons donc, avec un sérieux qu'il no mérite pas, qu'en
effet chaque manifestationvitale, cellesdu cerveaucomate
de tout autre organe, est l'effet nécessaireet seul pos-
sible des causes qui les occasionnent,mais que, d'après
t'état de l'organe et do ses parties élémentaires, son
activitéNécessaireet naturelle en soi peut Mre utile on
nuisible à l'organisme total. Si le monde a un but,
c'est là une question qu'on peut laisser indécise, mais
l'activitéde toutesles parties de l'organismea néanmoins
sinonle but, du moins l'effetincontestabledo conserver
l'organismetotal; si ellene produit pas cet effet et si, au
contraire, elle le contrecarre, elle est nuisible&l'orga-
nismetotal, et pour une pareille activiténuisiblede cer-
tains organes,la langue a formé le mot de « maladie».
Le sophistequi nie qu'il y ait de la maladieet de la santé
doit logiquementnier aussi qu'il y ait de la vie et de la
mort, ou du moins que la mort ait une importancequel-
conque. Car en fait, étant donnée une certaine activité
de ses parties que nous nommonsmaladive, l'organisme
totalpérit, tandis qu'avec une activitéd'uneautre nature,
que nous qualifionsde saine, il vit et prospère. Tant que
t. Pan!Bourget,
EMa&
depsychologie Paris,1883,
eontemporaiae.
p. U.!3.
PAttNASSMMS
ET XMAMMQtJES 7t
M. Bourgetno peso pas la thèse que la douleurest aussi
agréable que le plaisir, la décrépitudeaussi satisfaisante
que la vigueur, et la mort aussi désirable que la vie, il
prouve qu'il ne sait pas eu n'ose pas tirer de sa prémisse
la conclusionjuste qui on ferait apparaîtreimmédiatement
l'absurdité.
Toute la théorie qui doit expliqueret justifierla prédi-
lection pour le mat n'a d'ailleurs été imaginéequ'après
coup. Le penchant pour )o mat et t'horribto existait
d'abord, et il n'était pas une conséquencede considéra-
tions philosophiques et d'auto-persuasion.Nousavonssim-
plement ici.un nouveaucas de cette méthode de notre
conscience,si souventconstatéeau cours do cette étude,
qui consisteà inventerdescausesrationnellesaux instincts
et actesde l'inconscient.
tt s'agit, dans la prédilectiondes parnassienspour l'im-
moral, le criminelet le laid, seulementd'une aberration
organiqueet de rien d'autre. Prendre que des penchants
de ce genre existentdans tout homme,même le meilleur
et le plussain, et sont simplementétonnés par lui, tandis
que les parnassiens leur lâchent la bride, c'est là une
affirmationarbitraire et non prouvée. L'observationet ta
marcheentièredu développementhistoriquede l'humanité
la contredisent.
Qu'il y ait dans la nature répulsion et attraction, per-
sonne ne le niera. Un coup d'œit sur les potes magné-
tiques, sur les électrodespositifs et négatifs, suffit pour
établir ce fait. Nous retrouvons ce phénomènechez les
êtres vivants les plus intérieurs. Certainesmatières les
attirent, d'autres les repoussent.U ne peut s'agir là d'un
72 t'ÉOO'nSME

penchantou d'une expressionde votante. Il faut plutôt


considérerle processuscommeun fait purement méca-
nique ayantvraisemblablementsa raison dans des condi-
tions moléculairesqui nous sont encore inconnues.La
microbiologie donne à l'attitude des micro-organismes
vis-à-visdes matièresattrayanteset répulsivesle nomde
chémotaxis» ou chimiotaxie,formepar Pfetfer Dans
les organismessupérieurs,lesconditionsne sont pas natu-
rellementsi simples. Chezeux aussi, il est vrai, la raison
dernière des inclinationset des aversions est sûrement
chimiotactique,mais l'actiondo la chimiotaxiedoit néces-
sairement s'y manifester sous une autre forme. Une
simplecelluletelle que )e bacillo, par exemple,s'éloigne
aussitôtquand elle pénètre dans le rayon d'un corps chi-
mique qui la repousse. Mais la cellule constituantune
partie d'un organismesupérieur n'a pas cette liberté de
mouvement. Elle ne peut changer par elle-même de
place. Est-ellemaintenantrepousséechimiotactiquement,
ellene peut échapper à l'action nuisibleet doit y rester
exposée, mais subit des troublesdansson activitévitale.
Ceux-cisont-ilsassezgraves pour nuire aux fonctionsde
l'organismetotal, celui-cien obtientconnaissance,s'efforce
de percevoirleur cause, la découvreaussi en règle géné-
rate, et fait pour la cellulesouffrantece que celle-cine
peut faireseule il la soustraità l'action répulsive.L'or-
ganismeacquiertnécessairementde l'expérienceen ce qui
concerne sa défense contre les nocivités.Il apprend à
connaitre les conditionsdans lesquelles elles apparais-

t. Verwomemploie
le mot ehémotropistne
o.
PAHNASStBNS
ET DtABOMQUES 73

sent, et ne leur permet plus d'arriver jusqu'à l'effet


réellementchimiotactiquo,mais évite le plus souventles
matièrestroublantesavant qu'elles puissent exercer une
répulsion réelle directe. La connaissance acquise par
l'individu devient héréditaire, se transforme en faculté
organiséede l'espèce, et l'organismeressent subjective-
ment commeun malaise qui peut s'accroître jusqu'à la
douleur,l'avertissementqu'une nocivitéagit surlui et qu'il
ait il s'y soustraira. Echapper à la douleur devient une
fonctioncapitale de l'organisme, qu'il ne peut négliger
plus ou moinssans expier cette négligencepar sa ruine.
Chezl'être humain, les faits ne se passent pas autre-
ment qu'ils viennentd'être décritsici. L'expérienceorga-
nisée héréditairementde t'espece l'avertit de la nocivité
des actions auxquelles il est fréquemmentexposé. Ses
postes avancéscontre les forces naturelles hostilessont
sessens. Le goût et l'odorat lui donnent, en ce qui con-
cerne les matières chimiotactiquementrépulsives, l'im-
pression du dégoûtet de ta fétidité;les différentesespèces
de sensationscutanéeslui rappellent,par le sentimentde
la douleur, du chaud ou du froid, qu'un contactdonnéest
défavorablepour lui; t'œit et l'oreillele mettent en garde
par la sensationdu criard, du strident, de la dissonance,
contre les effets mécaniquesde certainsphénomènesphy-
siques, et lescentres cérébrauxsupérieursrépondent aux
nocivitésreconnuesde nature compositeou à leur repré-
sentationpar la réactionégalementcompositedu déplaisir
à ses différents degrés de vivacité, depuis le simple
malaisejusqu'à l'horreur, à l'indignation, à l'épouvante
ou à la fureur.
?t L'&OOTtSME

Le porteur de cette expérience héréditaire organisée


est l'inconscient;c'est doue à lui aussi qu'est eonuéela
défense contre les nocivités simples, apparaissant fré-
quemment la répugnanceà des impressionsde goût et
d'odorat nnisiMes, la peur des animaux et des phéno-
mènesnaturels dangereux,etc., sont devenuesen lui un
instinct auquel l'organismes'abandonne sans réflexion,
c'cst-a-diresans interventiondo la conscience.Maisl'or-
ganismehumain n'apprend pas seulementà distingueret
à éviter ce qui lui est directement préjudiciable à lui-
même il agit de même& l'égard de ce qui le menacenos
commeindividu,maiscommeêtre social,commemeMbra
d'une sociéMorganisée;l'antipathie à l'égard des actions
qui nuisentà l'existenceou à la prospérité de la société
devientaussi chezlui un instinct.Seulement,cetenrichis-
sementde laconnaissanceorganisée del'inconscientrepré-
sente un degré élevé de développementque beaucoup
d'êtres humains n'atteignentpas. Les instincts sociaux
sont ceux que l'hommea acquisen dernier lieu, et, con-
formémentà la loi connue, il les perd en premier lieu
lorsqu'ilrétrogradedansson développementorganique.
La consciencen'a l'occasionde constaterle danger des
phénomèneset de défendre contre lui l'organisme,que
si ces phénomènessont ou tout nouveauxou très rares,
de sorte qu'ils ne peuvent être connuset redoutés héré-
ditairement oa bien s'ils renferment en eux beaucoup
d'élémentsdifférentset n'agissent pas directement,mais
par leursconséquencesplus ou moins éloignées, de sorte
que leur connaissanceexige uneactivitéde représentation
et de jugementcompliquée.
PARNASStEfO
ET tMABOUQUES '!5
Le déplaisirest donc toujours une connaisMucoinstinc.
tive ou conscientedo la nocivitéd'un pMnomfne. Son
contraire, le plaisir, n'est pas seulement, commeon l'a
quelquefoissoutenu, l'absence do déplaisir, c'est-à-
dire un état négatif, mais quelque chose de positif.
Chaquepartie de l'organismedes besoins déterminés
qui s'aMrmentcommetendanceconscienteon inconsoento,
comme penchant ou désir; la satisfactiondo ces besoins
est ressentiecommeun plaisir qui peut s'accroîtrejusqu'A
ln volupté. Le premier de tous les besoins do chaque
organe est de fonctionner.Sa simpleactivitéest déjà pour
lui, tant qu'elle ne va pas au-delà do son pouvoir, une
sourcede plaisir. L'activité des centres nerveuxconsiste
&recevoirdes impressionset à tes transformeren aper-
ceptions et en mouvements.Cette activité leur procure
des sentimentsde plaisir. Ils ont en conséquenceun fort
dési)'de recevoirdes impressions,pour être mis par elles
en activitéet éprouverdes sentimentsde plaisir.
Voilàà grands traits l'histoire naturelledes sentiments
de plaisir et de déptaish'. Le lecteur qui ta connaîtra
n'éprouvera aucune diMcutteà comprendreta nature de
l'aberration.
L'inconscientest soumis aux mêmes lois biologiques
que le conscient.Le porteur de l'inconscientest le même
tissu nerveux, quoique peut-être une autre partie du
système, dans lequel est élaborée aussi la conscience.
L'inconscientest aussi peu infàittiMeque la conscience.Il
peut être plus hautementdéveloppéou arriéré dans son
développement,être stupideou intelligent. Si l'inconscient
est incomplètementdéveloppé,il distingue mal et juge
ifa t/ËOUTfSMf!
faussement,it setrompe dans la connaissancede co qui
lai est nuisibleou favorable,l'instinctdevientincertainou
obtus. Alors nous avons l'indifférenceenvers )o laid, le
répugnant, t'immorat.
Noussavonsque chezles dégénérésapparaissentdivers
arrêts de développementet des malformations.Certains
organes ou systèmes entiers d'organes s'arrêtent a un
degré de dévotoppomentqui répond à t'onfance,mêmea
!a vie fœtale.Si tes contrescérébraux)os plus c!o~s du
dégénéré s'arrêtentdans tour développementà un degré
très peu avance, il devient un imMcitoou un idiot. Si
t'arrot de développementfrappe les centres nerveux do
l'inconsciont,le dégénèreperd les instincts qui se mani-
festent dans t'être normal comme dego&tet répulsion
contre certaines nocivités; son inconscient, pourrais-je
dire, souffred'imbeeittiteou d'idiotisme.
Nous avonsvu de plus, dans le précédentchapitre,que
t'impressionnabititodes nerfs et du cerveaudu dégénéré
est obtuse.!t ne perçoit pour cemotifque les impressions
fortes, ce ne sont que celles-ci qui excitent ses centres
cérébraux à cette activité cogitative et motrice qui lui
donnedes sentimentsde plaisir. Or, les impressionsdésa-
gréablessont naturellementp!~s fortes queles impressions
agréablesou indifférentes,car, si elles n'étaient pas plus
fortes, tous ne les éprouverionspas commedouloureuses
et elles ne pousseraientpas l'organismeà faire des efforts
pour se défendre.Pour se procurer donc lès sentiments
de plaisir qui sont liés à l'activité des centres cérébraux,
pour satisfaire le besoin de fonctionnementpropre aux
centres cérébrauxcomme à tous les autres organes, le
fAnNASSJENS
ET NABOUQUES 77

dégénère cherche los impressionsqui sont assezfortes


pour exciter Al'activité ses centres obtus et paresseux;
mais ces impressions fortes sont justement oollos que
l'hommesainressentcommedouloureusesou répugnantes.
Ainsis'expliquentles aberrationsou perversionsdes dégé-
nérés. Ils ont le désir de fortes impressions,parce que
celles-ci soutesmottent !our cerreau en activité, et celle
actionsouhaitéesur tourscentresn'est exercéeque par tes
impressionsque tes êtres sains redoutent à causede !eur
violence,c'cst-a-dire losimpressionsdoutourousos,repu-
gaanteset révoltantes.
Dire que chaque être humain a en secretune certaine
prédilectionpour le matet l'abominablo,c'est une sottise;
la seule petite etinccucde vérité que renfermecette afur-
mationabsurde, c'est que t'être humainnormal, lui aussi,
devientobtus dans la fatigueou l'épuisementpar maladie,
c'est-à-direqu'il tombedans l'état qui, chez le dégénère,
est l'état permanent. Alorsil offrenaturellementlesmêmes
phénomènesque nous avons constatéschez celui-ci,mais
&un bien moindre degré.!) peut alors trouverdu plaisir
au crime et à la laideur, et à cchn-ta plutôtqu'a celle-ci;
car les crimessont des nocivitéssociales,tandis que les
laidourssont la forme visiblede forces nuisiblesà l'indi-
vidu or, les instincts sociauxsont plus faiblesque les
instinctsde conservation,ils s'assoupissentpar conséquent
plus tôt, et, pour cette raison, la répulsioncontrele crime
disparaîtplus tôt que cellecontrela laideur. En tout cas,
cet état est chez l'être normal aussi une aberration,mais
imputableà ta fatigue et qui n'existe pas chez lui, comme
chezle dégénéré,d'une façonpermanenteet ne formepas
78 L'iÈOOTtSME

le trait fondamentalcache de son être, ainsi que le pré-


tendent les sophiste!:qui te calomnient.
Une ligne de développementininterrompuem&nodes
romantiquesfrançais aux parnassiens,et t'ou peut déjà
distingueren ccux-tàtous tes germes des aberrationsqui
nous apparaissenten plein épanouissementchezceux-ci.
Nous avons vu dans ta tivro précèdent combien tenr
poésieest extérieureet indigented'idées, commeils exat-
tèrent leur imaginationfort au-dessusdo l'observationde
la reaUte, et quelle importance ils assignèrent à leur
mondede rêve. Sainte-Beuvequi, au début, faisaitpartie
tui-meme de leur groupe, dit à ce sujet, avec une com-
plaisancequiprouvequ'ilne croit pasexprimerun Marne
« Les romantiques. avaient une pensée, un culte,
l'amourde l'art, la curiosité passionnéed'une expression
vive, d'un tour neuf, d'une image choisie, d'une rime
brillante; ils voulaientà chacun de leurs cadresun clou
d'or. (tmagc remarquablementfausse,soitdit en passant.
On peut désirer pour un tableau un riche cadre, mais
quant au clou qui supporte celui-ci,on aura égard à sa
soliditéet nonà sa préciosité).« Enfantssi vousle voulez,
mais enfants des Muses,et qui ne sacrifièrentjamais à la
grâcevulgaire'
Retenonscet aven lesromantiquesétaient des<n<ants:
ils l'étaient dans leur inaptitudeà comprendrele monde
et les hommes,dans le sérieuxet l'ardeur avec lesquels
its se livraientà leurs jeux de rimes, dans la natvetéavec
laquelle ils se mettaientau-dessus des prescriptionsde

CotMfttM
t. Sainte-Beuve, du Lundi,t. X!V,p. M. Arttdedu
12octobre~85~
surles poésiescomplètes
deThéodorede BanviUe.
PARNASSttNS
ET 0)ABOUQt)ES 79
moralité et do bon sens à l'usage des adultes. Que l'on
exagère un peu Mtto puérilité, sans lui associerla {orée
d'imaginationsauvage et exubéranted'un VictorHugo et
son don d'associationd'idées rapide comme l'éclair et
évoquantles plus étonnantesantithèses,et t'en obtient la
figure littéraire do Théophile Gautier, que l'imbécile
Barbey d'AuMvittya pu nommer d'une haleine avec
Gœthe pour la seule raison, probablement,que le son
du nom du grand poète attemaud dans la prononciation
française a une certaineressemblanceavec celuide Gau-
tier, mais dont un do ses admirateurs, M. J.-K. Hnys-
maus, dit « DesEsseintes(le héros de son roman) arri-
vait aussi à se désintéresserde t'oeuvrode Gautier; son
admirationpour l'incomparablopeintrequ'était cet homme
était attéoen se dissolvantde jour en jour, et maintenant
it demeuraitplus étonné que ravi par ses descriptionsen
quelquesorte indifférentes.L'impressiondes objetss'était
Mxéesur son mit si perceptif,mais elle s'y était localisée,
n'avait pas pénétréplus avantdans sa cervelleet dans sa
chair; de mêmequ'un prodigieuxréneeteur, il s'étaitcon-
stamment borné à réverbérer, avec une impersonnelle
netteté, des alentours' M.
QuandM. Huysmacsregarde Gautiercommeun miroir
impersonnel de la réalité, il est victime d'une illusion
optique. En vers commeen prose, Gautierest un ouvrier
mécaniquequi enfile les uns à la suite des autres des
adjectifsétincetants,sans y entendre malice.Ses descrip-
tions ne donnentjamais un contour net de l'objet qu'il

t. Barbeyd'AnreviUy, etPMct'et.
Ca-Me Paris,<SS2.
2. J.-K. Hu;smans,~t rebours. Quatrième mille. Paris, tS92, p. 2St.
80 L'&aOT!8ME

veut peindre. Elles rappollentces mosaïquesgrossières


do la dernière période byzantine, dont tes différentes
pierres sont du tapis-tazuti,dola malachite,de la chryso-
praso et du jaspe, et qui produisent pour ce motif
l'impressiond'une richesse barbare, maislaissentà peine
reconnaîtreencoreun dessin. Dansson égotismedépourvu
de tonte sympathiepour le monde extérieur, il no soup-
çonnepas ce que son spectaclerenfermedodouleursot de
joies, et de mêmequ'il ne ressent rien à son aspect il ne
peut non plus, avec ses tentativesdistraiteset maniérées
pour le rendre, éveiller chezle lecteurd'émotiond'aucune
sorte. Les soutes émotions dont il est capable,
abstractionfaite do l'orgueilet de la vanité, sont les
excitationssensuettes; aussine trouve-t-ondanssesœuvres
d'alternancequ'entre la froideurglacialeet la lasciveté.
Si l'on exagère le culte de la forme do Théophile
Gautieret sa lubricité, et si à son indifférenceenvers le
monde et les hommeson associe l'aberration qui la fait
dégénéreren prédilectionpour le mat et le répugnant,on
a devantsoi la Ogurede Baudelaire.Nousdevons nous y
arrêter, car Baudelaireest, plus encore que Gautier, le
chef intellectuelet le modèle des parnassiens, et son
influencedomined'unemanièretoute-puissanteune partie
de la génération actuelledes poètes et écrivainsfrançais,
et aussi des poètes et écrivainsanglais.
Il n'est pas besoinde démontrerlonguementque Bau-
delaireétait un dégénéré.H estmort de paralysiegénérate,
après s'être vautré de longs moisdans les degrés les plus
abjects de la démence.Maisquand bien même une Hn
aussihorrible n'aurait pas mis le diagnosticà l'abri de
PAMtASStENS ET NABOMQUEa 8t

toute attaque, celui-ci ne serait pas douteux, Baudetaira

ayant accusé toute sa vie tous los stigmates intellectuels


de la dégénérescence, Il était à la fois. mystique et éroto-
mane mangeur do haschich et d'opium it se sentait
attiré d'une façon caractéristique par les autres dégénérés,
aliénés ou dépravés, et appréciait,
par exemple, le plus
parmi tes écrivains te richement doué mais aliéné Edgar
Poe et le mangeur d'opium Thomas do Quincey. tt tra-
duisit tes récits du premier en leur consacrant une étude

biographique et critique enthousiaste, et it emprunta aux

Confessions d'«a MMM~etH'<fo/):Hm du second un extrait

important qu'il accompagna d'un commentaire exubérant.


Les particularités de l'esprit de Baudelaire se révèlent à
nous dans le recueil de ses poésiès auquel it a donné un
titre trahissant à la fois la connaissance qu'il avait de
tui-méme et son cynisme Les Ffeto's (ht 3/< Le recueil
n'est pas comptet. U y manque quelques pièces qui ne
circulent que manuscrites, parce qu'elles sont trop infâmes

t. Paul Bourget, op. cit., p. 6 11est libertin, et des visions


dépravées jusqu'au sadisme troublent ce même homme qui vient
d'adorer le doigt tevé de sa Madone. Les mornes ivresses de la
Vénus vulgaire, les capiteuses ardeurs de la Vénus noire, les rafCnées
détices de la Vénus savante, les criminelles audaces de la Vénus
aanguinaire.onttatssédeteurressouvenirdanstesptuespirituatisésde
ses poèmes. !t s'échappe un relent d'alcôve infâme de ces. vers.
Et p. 49 «. 11n'en va pas ainsi pour l'âme mystique, et celle
de Baudelaire en était une. Car cette Ame ne se contentait pas
d'une toi dans une idée. Elle voyait Dieu. 11était pour elle non pas
un mot, non pas un symbole, non pas une abstraction, mais ur;
Être, en la compagnie duquel l'âme vivait comme nous vivons avec
un père qui nous aime
2. Théophile Gautier, qui fut tui-méme membre d'un club de has-
chisch, cherche, it est vrai, à nous faire accroire (tes Fleurs d« ,'UM,
p. 57 et sqq.), que Baudelaire s'est adonné à l'usage des poisons
narcotiques seulementdans un but d' expérience physiologique
mais nous connaissons le penchant de tous tes dégénérés à pré-
senter des impulsions dont ils rougissent comme de libres actes de
volonté pour lesquels ils ont toutes sortes d'explications palliatives.
Mtx NoM)AC. Degêû~MMeDM. Il fi
89 t.'&NOTtSMB

pour supporterla pleinepublicitédu livrede débitcourant.


Maisje veux empruntermes citations seulementaux vers
imprimés, qui suMseat entièrementà caractériser leur
auteur.
Baudelairehait la vie et le mouvement.Dans la pièce
intituléeLes Hiboux, il nous montre ces oiseauxqui se
tiennentrangés, immobiles,sous lesifs noirs, et continue

Leur atUtade<m sage enseigne


Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
te tumulte et le «Maternent.

L'hommeiw) d'une ombre qui passe


Porte toujours le chàtimnt
D'avoirvoulu changer de place.

La Beautédit d'elle-même,dans la pièce de ce nom

Je haisle mouvement quidéplaceteslignes;


Et jamaisje ne pleureet jamaisje ne ris.

Autantil abhorre le naturel, autant il aime I'art!uc!e!.


Voici commentil dépeint son monde idéal (Rêve pari-
sien)

Be ce terrible paysage
Que jamais oeilmortel ne vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

J'avais banni de ces spectacles


Le végétât irrégmier.

Je savouraisdans mon tableau


L'enivrante(1)monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.
PABNASStENS
ET MAMUQUE8 89

Dabeld'eMatiers et d'arcades,
C'était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni

Et des cataractes pesantes,


Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éNouissantes,
A des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades


Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Desnappes d'eau s'épanchaient, bleues,


Entre des quais roses et verts,
Pendant des millionsde lieues,
Verstes confinsde l'univers;

C'étaient des pierres inouïes


Et des flots magiques; c'étaient
D'immensesglaces éblouies
Par tout ce qu'eUesreflétaient.

Et tout, même la couleurnoire,


Semblait fourbi, clair, irisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges


De soleil, même au bas du ciel,
Pow illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel(!).

Et sur ces mouvantesmerveilles


Planait(terriblenouveauté! 1
Tout pour l'œH, rien pour tes oreilles1)
Un silenced'éternité.

C'est là le monde qu'il se représente et qui t'enthon-


siasme pas de plante « irregnUere pas de soleil,pas
d'astres, nul mouvement,nul bruit, rien que métal et
<t t~MTtSME

verre; c'est-à-dire quelque comme un paysage en


fer-blanc de Nuremberg, seulement ptus gramt et de
matière un peu plus riche, un jouet pour l'enfant d'un
millionnaireaméricainsouffrant do la folie de richesse
des parvenus, avec une petite lampo électriqueà l'inté-
rieur et une mécaniquequi tournelontementlescascades
et fait glisser les nappes d'eau de verre. Tel doit être
nécessairementl'aspect de l'idéal qu'un dégénèreégotiste
se composede l'univers. La nature le laisso froid ou le
repousse,parce qu'il no t'aperçoit ni ne la comprend.Là
ou t'hommosain voit te tat'teau du mondeettenet)r, i'ego-
tiste est entoure d'un vide noir dans lequel nottent tout
au ptus des formesnébuleusesincomprises.Pour échapper
à son horreur, it projette, lui, comme d'une lanterne
magique, les ombres colorées des représentationsqui
rcmptissentsa conscience;mais ces représentationssont
rigides, paresseuses, monotoneset enfantinescommetes
centres cérébrauxmaladeset débites qui tes élaborent.
L'incapacitéde t'egotisted'éprouver avec justesse les
impressionsextérieureset la peine avec laquelleson cer-
veau travaille, sont aussi la clef de FépouvantaMeennui
dont se plaint Baudelaireet du profondpessimismeavec
lequel il contemplete monde et ta vie. Ecoutons-tedans
Le Voyage:

KOMS avonsvu partout.


LespectacleennuyeMde rhnmortetpéché-:
Lafemme,esclavevile,orgueilleuse et stupide,
Sansrire s'adorantet s'aimantsansdégoût;
L homme,tyran goulu,paillard,dur et cupide,
Esetavede l'esclaveet ruisseaudansfegout;
PAMNASStENa ET MABOUQUE8 85

t.c bourreau qui jouit, la martyr qui sangtoto;¡


t~ fête qu'assaisonne et parfume le sau}!
Et les moins sots, hantis amants de la d&mence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Kt se réfugiant dans t'opium uotneoM (!).
Tel est du globo entier reternet bulletin.
0 Mort, vieux capitaine, il est temps! tevons rancre!
Ce pays nous ennuie, A Mort1 Appareillons
Nous weutons.
Mongerau fonddu geuO'ro,Enferou Ciel, qu'importe?
Au fondde nnconou pour trouver du nouveau1

Ce cri désospérévers du « nouveau est la plainte


naturelled'un cerveauqui aspire au sentimentde plaisir
du fonctionnementet réclame avidementune excitation
que ses nerfs sensoriels impuissants ne peuvent lui
donner. Qu'un hommesain se représentel'état d'esprit où
il tomberaitsi on l'enfermaitdans une celluleoù ne par-
viendraienta luinul rayon,nul bruit, nul parfumdu monde
extérieur. 11aura alors une exacte idée de l'état d'âme
permanentde l'egotiste, quel'imperfectionde son système
nerveux isole éterneHementde l'univers, de son bruit
joyeux,de ses tableauxchangeants,de son agitationcapti-
vante. Baudelairene peut que s'ennuyer horriblement,
car son esprit n'apprend réeUementrien de nouveauet
d'amusantet est forcéde s'enfoncersans relâche dans la
contemplationde son « moi » souffreteuxet geignant.
Les seuls tableauxqui peuplent le mondede sa pensée
sont des tableaux sombres,haineux et abominables. H
dit (<7ttJfort joyeux)
Dansuneterre grasseet pleined'escargots
Je veuxcreusermoi-mêmeunefosseprofonde
et L'ËaonsME

Où je puisse &loisir étaler mes vieux os


Et dormir dans fonMi comme un requin dans l'oude.
Plutôt que dtmptorer une larme du monde,
Vivant,J'aimerais mieux inviter tes corbeaux
A saigner tous tes bouts de ma carcasse immonde.
0 vers noirs compagnonssans oreille et sans yeux,
Voyezvenir à vous un mort libre et joyeux)

Dans La C~ocAefdlde, it dit de lui-môme

.Mon Ameest fêlée, et lorsqu'on ses ennuis


Elle Mat de ses chants penpler l'air froid des nuits,
Il arrivesouvent que sa voix affaiblie
Semble le raie épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'uu fac de sang, sous un grand tas de morts.

<Sp<MM
.Mon triste cerveau.
C'est. un immense caveau
Qui contient plus de morts que ta fossecommune.
Je sua un cimetière abhorré de la iune
Où,comme des remords, se trament de longs vers.

~MveM' sympathique

Cieux déchirés comme des grèves,


En vous se mire mon orgueil)
Vosvastes nuages en deuil
Sont tes eorbitlardsde mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l'Enfer où mon cœur se platt!

Le Coucher ~Mso!e:< t'<MM«H<tM

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,


Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
PARNASStENB
ET MABOMQUES 87

Danse moca~. Le poète, parlant à an squelette

Aucunst'appelleront une caricature,


Qui ne comprennentpas, amants ivres de chair,
L'élégancesans nom de l'humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût te plus cher!

<7ne CAaro~ne:

Rappelez-vousl'objet que nous vtmes, mon âme,


Ce beau matin d'été si doux
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,


Brntaute et suant tes poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Et le ciel regardait la carcasse superbe(t)


Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vouscrûtes vousévanouir.

Et pourtant vous serezsemblableà cette ordure,


A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion 1
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vousirez, sous l'herbeet les floraisonsgrasses,
Moisirparmiles ossements.

Ce à quoi Baudelaire se comptaitte plus, c'est à ces


tableauxde mort et de pourriturequeje pourrais citer en
plus grand nombre encore,si je ne croyaisque ces exem-
ples suffisent.Maisà côtéde t'èffroyahteet du répugnant,
c'est le maladif,le criminelet le lubriquequi exercent
sur lui la plus forteattraction.
M L'ËCOTtSMe
Le Rêve d'KMc«net<~

Connus-tu, comme moi, la douleur MvoareOM?.

Spleen

Monchat sur le carreau cherchant une litière


Agite sans repos son corps maigre et gâteux.

Le r<H du solitaire

Un baiser libertin de !a maigre Adetine.

Le CrepMSCt~edu soir

Voicile soir charmant, ami du criminel;


Et l'homme impatient se change en bête fauve.

La J?es<)'!<e<MH

Sans cesse à mes cotes s'agite le Démon.


Je t'avate et le sens qui brate mon poumon
Et l'emplit d'un désir éterne) et coupable.
H me conduit.
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,
Et jette dans mes yeux.
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction!

Dans Une J~ar<yre, il décrit complaisamment et en


détails une chambre à coucher dans laquelle une jeune
courtisane, présumaMementjoUe, a été égorgée; l'assassin
lui a coupé la tête et l'a emportée; le poète n'est curieux
que de savoir une chose

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,


Malgrétant d'amour, assouvir,
ETPtAnoUQi'Ea
PAMtASStENS 89
Combta-t-itsar :a chaifinerteet complaisante
L'immensité de ''ondésir?

~*w)MM<H!MCM,pit~coconsacre à h pire aberration


de femmesdegen~rces.sa termine par cotte apostrophe
extatiqueauxhéroïnesdu vicecent.o nature
0 vierges,Adémons,d monstres,a martyM:
Deta rMM grandsespritscontempteurs,
CheMheusM d'infini,dévoteset satyres,
de cris, tantôtpleinesdo pleurs,
Tantôtpleines)
Vousque dansvotreenfermonâmea poursuivies,
Pauvressmors.jovousaimeautant queje vousplains.

P~/aee
Sile viol,lepoison,
lepoignard, t'incendie,
N'ontpas encorbrodéde leursplaisantsdessins
Le canevasbanalde nos piteuxdestins,
C'estque notreâme, M)as!n'estpas assezhardie.

Maiss'il n'est pas assezhardi pour commettrelui-mème


des crimes, il ne laisse pas douter un instant qu'il les
aimeet les préfère do beaucoupà la vertu, de mêmequ'il
préfère aux belles saisons les « lins d'automne,hivers,
printempstrempés de boue » (Bfxmes et Pltties). n est
« hostile à l'univers plutôt qu'indifférent o (Les sept
Le spectaclede la douleuric laisse froid, et si
Mt'e!'<&!t'<~).
l'on répand des larmesdevant lui, elles n'évoquent dans
son espritque l'image d'un paysageaux eauxcourantes.

jtf<!<<!< <t'M<e

Quem'importeque tu soissage?
Soisbelle!et soistriste Lespteurs
Ajoutentun charmeau visage,
Commele neuveau paysage.
90 j~'&OOTtSMt:

Dansta lutte entra Abel c. Coht, il prend sansMsttcr


parti pour cetut-ci
Race d'Abel, dors, bois et mange;
Dieu te sourit complaisamment.
Race de Ca!n, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.
Race d'Abet, ton sacrifice
Flatte le ne: du Séraphin.
Race do Ça!)), ton supplice
Aura-t-Mjamais une Oa?'1
Race d'Abel, vois tes semailles
Et ton bétail venir à bien;
Race do Ca!n, tes entrailles
Hurlentla faim comme un vieuxchien.
Race d'Abel, chauffeton ventre
A ton foyer patriarcal;
Race de Caïn, dans ton antre
Tremblede froid, pauvre chacall
Ah race d'Abe!,ta charogne
Engraissera le sol fumant 1
Race de Cato, tt besogna
N'est pas fai'e snfusamment.
Race d'Abe!,voici ta honte
Le fer est vaincu par l'épieu 1
Race de Cain, au ciel monte
Et sur la terre jette Dieu1

S'il prie, c'est le diable (Les Litanies de <S<!<<tK)

Gloireet louange à toi, Satan, dans tes hauteurs


Du Ciel, où tu regnM, et dans tes profondeurs
De l'Enfer, où, vaincu, tn rêves en silence1
Fais que monâme un jour, sous t'Arbre de~Seience,
Près de toi se repose.
PARNASSHMS
ET NABOUQUEa et
M se mete, & l'aberration, ce mysticismequi ne fait
jamais défautchoxle dégénère. L'amour du mal ne peut
naturellementrev&tirla formede l'adorationdu diable,du
diabolisme,que si t'en est croyant,si l'on tient le surna-
turel pour une choseréelle. Cohti-taseul qui est enraciné
avectous ses sentimentsdans la foi religieuse,cherchera,
s'il souffred'aberration morale, une votuptedans l'adora-
tion de Satan, dans l'outragepassionneadressé a Dieu et
au Sauvour,dans la profanationdes symbolesde la foi, ou
voudra aiguillonnersa voluptécontrenature par le pèche
mortelet la damnationinfernale, en lui sacrifiantdans la
« messenoire en présenced'un vrai prêtre consacre,et
en parodianthideusementtoutes les formesdola liturgie.
A côte du diable, Baudelairen'adore qu'une puissance
encore la volupté. H la supplie ainsi (La /<<° <fMM
)Mt!ea)
Ah!ne ralentispas tes flammes!
Réchauffemoncoeafengourdi,
Volupté,torturedesâmes!
Volupté,soistoujoursmareine1
Pour compléterle portrait de cet esprit, citons encore
deux de ses particularités,Il souffrepremièrementd'an-
goisses perpetueMes,commele témoigne sa pièce Le
Gouffre,qui a la valeurd'une confession
.Tout est ablme, action,désir,rêve,
Parole!etsur monpoilqui toutdroit se relève
Maintefoisdela peurje senspasserle vent.
En haut, en bas,partout,la profondeur,la grève,
Le sitence,l'espaceaffreuxet captivant.
Surle fonddemesnuits,Dieu,de sondoigtsavant,
Dessineun cauchemarmultiformeet sanstrêve.
sa L'ÉaOT!SME

J'ai p<w du sommeilcomme on a peur d'un grand trou,


Toot plein de vague horreur, menant en ne sait od;¡
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanM,


Jalousedu néantt'insansibitite.

Baudctaifo dcerit ici assez exactement cette obsession


des dégénères que t'en a nommée « la peur des aMmea
(cremnophobie) 1. Sa seconde particularité est sa preocca-
t<ationdes deurs. tt y est attentif, tes interprète, ettes pro-
voquent en tui toutes sortes do sensations et d'associations
d'idées. tt s'exprime ainsi à ce sujet dans Correspon-
<~<!nces

Les parfums, les couleurs et les sons se repondent.

U est des parfums frais commedes chairs d'enfants,


Douxcomme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayantl'expansion des choses intmies,


Comme l'ambre, le musc, le benjoin et t'enceas,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

U aime ta femme avec son odorat. (« Le parfum de


tes charmes étrange:! < ~1 «xe J~o~&arat~), et ne man-
que jamais, en décrivant une maîtresse, de mentionner
ses cxhalaisons.
~*<H'/HMt
&rO<<~<M

Quand tes deux yeux fermés, en un soir chaud d'aùtomne,


Je respire t'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouter des rivages heureux
Qu'éblouissenttes feux d'un soleil monotone.

pratiquede médecinementale,2* édition.


t. D' E. Régis, JUonMet
Paris, tSM,p. 2~9.
PARNASSIENS ET DIABOLIQUES 99

La CAfM~M)'<'

0 toison, moutonnantjusque sur l'encolure!


0 boucles! 0 parfum chargé de nonchaloir!

La langoureuse Asieet la brutanto Afrique,


Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeur: forét aromatique!

Naturellement, i) pt'effre au\ bonnes odeurs les par-


fums qui, pour l'homme sain, constituent une puanteur.
La pourriture. la décomposition, lit pMtitenee ravissent
son nez.

Z,eJ~<te<M)

Il est de forts parfumspour qui toute matière


Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
Parfois on trouve un vieuxflacon qui se souvient,
D'au jaillit toute v.une Ame qui revient.
Voilàle souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé; tes yeux se ferment; le vertige
Saisit t'ame vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmcs humains;
Il la terrasse au bord d'un gouffreséculaire,
Ou, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire


Deshommes, dans le coin d'une sinistre armoire
Quand on m'aura jeté, vieux Bacondesoté,
Decfépit, poudreux, sale, abject, visqueux,fêté,
Je sera) ton cercueil, aimable pestilence!
Le témoin de ta force ft de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges!

Nous connaissons maintenant tous les traits dont se com-


pose le caractère de Baudetaire. Il a le « culte de soi-
M )L'ÉGOTt8ME

mémo il abhorre la nature, le mouvement,la vie; il


rêve un idéal d'immobilité,do silenceéternel, de symétrie
et d'artiftciet; il aime la ma.adie, la taideur, le crime;
tous ses penchantssont opposésen une profondeaberra-
tion à ceuxdes êtres sains; ce qui charmeson odorat,c'est
l'odeur de pourriture; son (pit, la vuedes charognes,do)a
sanie et de la douleur d'autrui; il se sont à l'aise dans la
saisond'automneboueuse et nébuleuse ses sens ne sont
excités que par le plaisir contre nature. Il se plaint d'un
effroyableennuiet de sentimentsd'anxiété; son esprit n'est
rempli que do représentationssombres, son association
d'idéestravaille exclusivementavec des imagestristes où
répugnantes la seulechose qui puisse le distraire et l'in-
téresser est le mal meurtre, sang, luxure, mensonge.Il
adresseses prières à Satan et aspire à l'enfer.
M a essayede faire passer ses particularitéspour une
comédieet une pose étudiée. Il dit dans une note placée
en tête de la premièreédition(i857) des Fleurs du JMat
« Parmi les morceauxsuivants, le plus caractérisé. n'a
été considéré,du moinspar les gens d'esprit, que pour ce
qu'il est véntabtement le pastiche des raisonnementsde
l'ignoranceet de la fureur. Fidèle à son douloureuxpro-
gramme, l'auteura dû, en parfait comédien,façonnerson
esprit à tous les sophismes,commeà toutes les corrup-
tions. Cette déclaration candide n'empêchera pas sans
doute les critiques honnêtesde le ranger parmi les théo-
logiensde la populace,etc. Quelques-unsde ses admi-
rateurs acceptent cette explicationou font semblant de

t. La f/tMM
duMal,p. 5. LemotestdeTMophite
Gautier.
ET DtABOUQUES
PARNASSIENS 95

l'accepter. « Son intense dédain du vulgaire n, susurre


suavementM. Paul Bourget, « éclateen paradoxesoutran-
ciers, en mystificationslaborieuses. Chez beaucoup de
lecteurs, même des plus fins, la pour d'être dupes de ce
grand dédaigneuxempêchela pleine admiration 1».Le
mot est devenu un lieu commun critique pour Baude-
laire il est un « mystificateurM tout, chez lui, n'est que
tromperie; lui-mêmene sent et ne croit rien de ce qu'il il
exprime dans ses poésies. C'est du radotage et rien
d'autre. Unrhéteur de l'espècedo M. Paul Bourget,égre-
nantde la paille et frisant des rognures de papier, peut
croire qu'un hommelibre intérieurementest capablede
conserverartificiellementtoute sa vie l'attitude d'un gâte-
rien et d'un aliéné, en sachant qu'il joue seulementune
comédie. L'homme du métier sait que le choix d'une
pose à la Baudelaireest à lui seul une preuve de trouble
cërébrat profond. La psychiatre a constatéque tes per-
sonnes qui simulent avec quelque persévérancela fotie,
mêmedans un but raisonnable,comme,par exempte,cer-
tains criminelsmis en accusation,pour échapperau châti-
ment, sont presque sans exceptionréellement fottes

t. PaulBourget, op.cit..p. 3t.


2. Ch.-J.-J.
Sazaret,~<«</e <t«-la simulation de la folie.Xancy.
tSM.Cetécritd'undébutant, qui renferme uneréunionutiled'ob.
servationscliniques,estparticulièrement amusantence quetoutes
tes observationsCttéea par l'auteurdémontrent exactement le con-
trairede cequ'ilse proposede démontrer. Aprèsavoirétablilui-
même(p. 22)que les victimesde i'hystériesonttrès portées&
simulertoutesortedemaladies itdit (p.29) Lesgensfrappés
d'aliénationmentalesimulentparfoista folie ce fait est rare,
maiscependant il a étéconstaté, et s'ilne l'a pasétéplussouvent,
c'est,croyons-nous, qu'on s'estbornéà un examensuperficiel et
n'a
qu'on pasanatysé c ertainsa ctes Lefaitestsi il
peurare,qu'il
se laissedémontrerdanschaqueobservationcitée par l'auteur.
Dansie casde BaUtarger (2*observation), lasoi-disantsimulatrice
98 L'&OOTtSME

quoiquepas au degré qu'elles afitchent,de mêmeque le


penchantà s'accuserou Il se vanterde crimes imaginaires
est un symptômeconnu d'hystérie. L'afOrmationde Bau-
delaire toi-même,que son satanismen'est qu'un rôle étu-
die, n'a aucuneespèce do valeur. Commecela se produit
si fréquemment chez les dégénéréssupérieurs, il sent
tout au fond de lui que ses aberrations sont maladives,
immoraleset anti-sociales,et que tous les gens normaux
!e mépriseraientou te prendraient en pitié, s'its étaient
convaincusqu'il est véritablementce qu'il se vanted'être
dans ses poésies il recourt en conséquenceà t'eMuse `
enfantine que les malfaiteurs ont souvent aussi à ta
bouche,« quetout ça n'était pas sérieux». Peut-êtreaussi
la consciencede Baudelaire eprouvait-etteune horreur
sincère des instincts pervers de son inconscient,et cher-
chait-ilà se faire accroireà lui-mêmequ'avec son sata'
nisme il se moquaitdes philistins. Maisune telle pallia-
tion après coupne donne pas le changeau psychologueet
n'a aucuneimportancepour son jugement.

avaitété enfermée huit ans auparavantdansun asiled'aliénés


commefolletrèsauthentique; danstecasde More!(t*observ.),te
simulateur eut, à la vued'unelancette,de véritabtes crisesde
est
nerfs ce qui nettementde t'aichmophobie et unstigmate
certainde dégénérescence; dansta 6°observation, More!admet
de
que l'extravagance t'observé, sa craintedu poison(ainsi,
iophobieprononcée '), et lefaitderamasserdesordures,indiquent
undésordrementalpossible le casde Foville(«t'observ.).avait
uncertainnombred'aliénésdanssa famille lecasde Legrand
du Saulle(<«'observ.)était Ctsde femmehystérique, petit-nts
d'atiéné lecasde BonnetetDelacroix (t9*observ.)comptedes
aiiénésparmisesascendants <ecas de Billod(22'observ.) a
souventprésentédestroublesetdu détire etc.Tousces pré-
tendussimulateurs étaientdesatiénés&ne s'y pointméprendre,
et lefait qu'ilsontintentionnellement exagérétes symptômes de
leurdéiire,n'étaitqu'unepreuvede plusde leuraliénation.
tiï

BËCABEKTS ET ESTHETES

De même que, à la mort d'Alexandrele Grand, ses


générauxs'abattirentsur l'empiredu conquérantet s'empa-
rèrent chacund'un lambeau,ainsiles imitateursque Bau-
delaire trouva parmi ses contemporainset la génération
suivante, beaucoupmêmesan" attendre sa folieni sa
mort, prirent possessiond'une de ses particularités,
pour l'exploiter littérairement. L'école de Baudelaire
répète le caractèredu ma!tre,mais singulièrementdécom-
posé elle est devenue en quelque sorte le prisme qui
détaillecettelumièreen ses rayons élémentaires.Sa folie
anxieuse(anxiomanie)et sa prédilectionpour la maladie,
la mortet la pourriture(nécrophilie),sontéchuesen par-
tage, commenous l'avonsvu dans le volumeprécédent,à
M. MauriceRollinat.M. Catulle Mendèsa hérité de ses
aberrationssexuelleset de sa lubricité, et les pornogra-
phes français actuels s'appuient en outre sur elles pour
prouver la « raison d'être artistique de leur dépravation.
M. Jean Richepin,dans La <7&<:KMM des 6'«eM.c,lui a
empruntésa glorificationducpBMK-~ade
,mtt plus enflé à la
M.t Xo~tH. Mgt~KtMne~ H 7
i
M L'ÉGOTtSME

grosseurdetout un épaisvolume,de la façonla plus videet


laplus ennuyeuse,dans Les B~mM, les imprécations
et les prières au diable de Baudelaire.Son mysticisme
alimente les symbolistesqui, il son exemple,prétendent
percevoirdes rapports mystérieuxentre tes couleurset les
sensationsdesautressens,aveccettedifférencequ'ilsenten-
dentles conteurs,alors que, lui, les sentait,ou, si t'en aime
mieux,qu'ils ontun (cit dansl'oreille,tandisque,tui, voyait
avec le nez. NousretrouvonschezFaut Verlaineson mé-
langede voluptéet de pieté Swinbnrnea établiun dépôt
anglais de son sadismecomposadelubricitéet de cruauté,
de son mysticismeet de sonamourdu crime,et je crainsbien
que GiosuèCarduccitui-mcme, d'ailleurssi riche do son
proprefondset si personnel,n'ait coulédes regardsversles
I,t<<!MtMde .Satan, quandilécrivitsa célèbreOde a;Satan.
Le diabolismede Baudelairea été cultivé particulière-
mentparYittiers de l'Isle-Adamet Barbeyd'AurevHty.Ces
deuxhommesonten commun,outre l'air de famillegénéral
des dégénères,une série de traits particuliers. Villierset
Barbeys'attribuaient,commele font fréquemmentles désé-
quilibrés,une extractionfabuleuse;celui-làprétendaitêtre
un descendant du célèbre maréchal et grand-mattre de
Malte(qui en cette qualité n'était pas marié,bien entendu),
comte de l'Isle-Adam, et il réclama un jour, par une
lettre adresséeà la reine d'Angleterre,en vertu de son
droit d'héritage, la restitution de Malte. Barbeyajouta à
son nom le surnom nobiliaire d'Aurevilly,et parla, sa vie
durant, de sa noble race qui n'existait pas. Tous deux
étalaient théâtralement un catholicismefanatique, mais
se délectaient en même temps à des blasphèmesétudiés
B&CABENTSET ESTH&TB8 99

contre Dieu Tousdeuxse complaisaientà des étrangetcs


do costumeet d'existence,et Barbey avait l'habitude des
graphomancs,déjà connuedo nous, d'écrire ses lettres et
ses travaux littéraires avec des encres de différents eou-
leurs. Villiers do l'Isle-Adam, et plus encore Barbey
d'Aurevilly, créèrent une poésie du culte du diable qui
rappelle les dépositionsles plus follesdes sorcièresdu
moyenAgemisesà la torture. Barbey est allé, sous ce
rapport, probablementjusqu'à la limite de t'imaginabtc.
Son livre Le ~<~ MMtwpourrait être écrit par un
contemporaindes bruteurs de sorcières; mais il est
encore dépassépar Les Diaboliques, recueit d'histoires
démentes ou hommes et femmes se vautrent dans la
luxure la plus hideuse, en invoquantcontinuellementle
diable, en le célébrantet le servant.Tout ce qui, dans ces
délires, est invention, Barbey l'a volé, sans l'ombre de
vergogne, aux livres du marquis de Sade; ce qui seullui
appartient en propre, c'est la tournure catholico-théolo-
logiquequ'il donne à ses abjections.Si je ne parle qu'en
expressions générâtes des livres mentionnés ici, sans
entrer dans les détails, sans en résumer les récits ni en
citer de passages caractéristiques,c'est que ma démons-
tration n'exige pas ce plongeon dans l'ordure et qu'il me
suftit d'indiquer de loin du doigt la sentine qui témoigne
de l'action de Baudelairesur ses contemporains.
Barbey,l'imitateurde Baudelaire,a lui-mêmetrouvéuu
imitateuren M. JoséphinPéladan, dontle premier roman,
i. Fr. Paulhan,op.cit.,p. 92.. En affectant
unefoidesémina-
riste,il (Villiers)
se détectait&blasphémer.Hconsidérait
te droit
au blasphème commesa propriétéparticulière.CeBretoncatho-
Uquefréquentait SatanencoreplusqueBien
ipo t.OTtSME

r<c<?sn~)'f'M<occupenno ptaecéminentedans la tittéra-


ture du diabolisme,M. Pétadan,qui ne s'était pas encore
hisse a ta dignité de grand-roiassyrien, définitdans son
livre ce qu'ii entend par le c vice suprême» « Qu'on
nie Satan! La sorcelleriea toujours des sorciers. des
esprits supérieursqui n'ont pas besoin de grimoire,leur
pensée étant une page écrite par l'enfer, pour l'enfer. Au
lieudu chevreau, ils ont tue en eux t'ame bonne, et vont
au sabbat du Verbe. Ils s'assemblent pour profnner et
sonitter l'idée. Le vice qui est ne leur suffitpas; ils
inventent, ils s'émulent dann la recherchedu Ma<MOK-
veau, et s'ils le trouvent, s'applaudissent.Où est Ja pire,
de la sabaziedu corps ou de celle de l'esprit, de l'action
criminelleou de la pensée perverse?Raisonner,justifier,
héroïserle mal, en établirle rituel, en démontrerl'excel-
lence, est-ce pas pis que le commettre?Adorerle démon
ou aimer le mal, terme abstrait ou concret du fait idén-
tique. H y a de l'aveuglementdans la satisfactionde l'ins-
tinct, et de la démencedans la perpétrationdu méfait;
mais concevoiret théoriser exigentune opération calme
de l'esprit qui est le Vice sM~me Baudelairea
exprimé cela avec bien plus de concisiondans ce seul
vers « La consciencedans le mal

t. JostphinPétadan,Vice<Mpt<me. Paris,tM2,p. t69.


2. LesFleursdu Mal,p. 24<
Têtea têtesombreet timpide
Qu'uncœurdevenusonmiroir!
Puitsde vérité,clairet noir,
Oùtrembleuneétoitelivide,
Unphareironique,infernal,
Flambeau desgrâcessataniques,
Soulagement et glnireuniques,
Laconscience dansle Malt
DÉCADENTS ET ESTHÈTES t0<
Le mêmeVilliersde l'Isle-Adam,qui a empruntéà Bau-
delaire son diabotisme,s'est approprié la prédilectiondo
celui-ci pour l'artificiel et l'a étevée, dans son roman
L'Ève /«<«re, jusqu'à une hauteur drolatique.Dans ce
livre moitiéfantastique,moitié satiriqueet fou au total, il
imagine,commeprochain développementde l'humanité,
un état dans lequella femmede chair et de sang sera sup-
primée et remplacéepar une machineà laquelleil laisse,
ce qui est un peu contradictoire,la forme d'un corps
féminin,et qu'il snffh'ado mettreà point à raide d'une vis
pour obtenirimmédiatementd'elle tout ce que l'on désire
amour, caprices,inudêtité,dévouement,toutesles perver-
sions, touslesvices.C'est réellementplus artincietencore
que les paysagesde fer-blancet de verre de Baudelaire!
Un disciple postérieur, M. Joris-Karl Huysmans,est
plus instructifque tous ces imitateursqui n'ont développé
que l'un ou l'autre côté de Baudelaire,car il s'est soumis
à la tâche difficultueusede composer,avecles diverstraits
isolésqui Fe trouvent dispersésdans les poésies et écrits
en prose du « mattrc », une ligure humaine, et de nous
présenter le baudelairismeincarné et vivant, pensant et
agissant.Le livredans lequel il nousmontreson décadent
modèlea pour titre A re&OMf's.
Le mot « décadent» a été emprunté par tes critiques
-français, entre 1850 et 1860, à l'histoire de l'empire
romain unissant, pour désigner la manière d'être des
Théophile Gautier et notamment des Baudelaire, et,
aujourd'hui,les disciplesde cesdeux écrivainset de leurs
imitateurs antérieurs le revendiquent comme un titre
d'honneur. Autrementque pour tes expressions'<préra-
409 L'ÉGOTISME

phaétites » et « symbolistes nous possédonspour celle-


ci une explicationexactedu sens que ceux qui parlent de
« décadence» et do « décadentsMattachentà ces mots.
« Le style de la décadenceM,dit ThéophiteGautier,
« n'est autrechose que l'art arrivé à ce point de matu-
rité extrême que déterminentà leurs soleilsobliques(') )es
civilisationsqui vieillissent style ingénieux,compliqué,
savant, plein de nuances et de recherches, reculanttou-
jours lesbornes de la langue,empruntantà tous les voca-
bulaires techniques, prenant des couleurs à toutes tes
palettes,des notes à tous les claviers,s'efforçantà rendre
la pensée dans ce qu'elle a de plus ineffable,et la forme
en ses contoursles plus vagues et les plus fuyants,écou-
tant pour tes traduireles conndencessubtilesde la névrose,
les aveuxde la passionvieillissantequi se déprave,et les
hallucinationsbizarresde l'idée fixetournantà la folie. Ce
stylede décadenceest le dernier mot du Verbesomméde
tout exprimer et poussé à l'extrême outrance. On peut
rappeler, à proposde lui, la languemarbrée déjà des ver-
deurs de la décompositionet commefaisandéedu Bas-
Empire romain, et les raffinementscompliquésde l'école
byzantine,dernièreformede l'art grec tombéen déliques-
cence mais tel est bien l'idiomenécessaireet fatal des
peupleset des civilisationsoù la vie facticea remplacéla
vienaturelleet développéchezl'hommedes besoinsincon-
nus. Ce n'est pas chose aisée, d'ailleurs, que ce style
méprisédes pédants,car il exprimedes idéesneuves avec
des formesnouvelleset des mots qu'on n'a pas entendus
encore.A l'encontredu style classique,il admet l'ombre,
et dans cetteombrese meuventconfusémentles larvesdes
BËCADErrrs ET ESTHÈTES toa

superstitions, les fantômes hagards do t'insomnic, tc~


terreurs nocturnes, tes remords qui tressaillent et se
retournentau moindre bruit, tes tthes monstrueuxqu'ar-
rête seule l'impuissance,tes fantaisiesobscures dont te
jours'étonnerait,et tout ce quo t'âmo, au fond de sa ptus
profondeet dernière caverne,recèle do ten6braux,dû dif-
formeet de vaguementhorrible M.
Ces mcmosidées qu~ Gautier exprimeapproximative-
ment dans ce galimatias, Baudetairotes ~noncoen ces
termes « NosemMe-t-Hpas au lecteur, commeil moi,
que la languedo la dernière décadencelatino, suprême
soupir d'une personne robuste déjà transforméeet pré-
paréepour lavie spirituelle, est singulièrementpropre
à exprimerla passiontelle que l'a compriseet sentie le
mondepoétiqueet moderne?La mysticitéest t'autrc pote
do cet aimantdont Catulleet sa bande, poètes brutauxet
purement épidermiques,n'ont connu que le po)o sensua-
lité. Danscette merveilleuselangue,le solécismeet te bar-
barismeme paraissentrendreles négligencesforcéesd'une
passion qui s'oublie et se moque des règles. Les mots,
pris dans une acceptionnouvelle,révèlent la maladresse
charmante du barbare du Nord agenouillé devant la
beauté roma'ne. Le calembour lui-même,quand it tra-
verse ces pédantesqnesbégayements,ne joue-t-ilpas la
grâcesauvageet baroque de t'enfance? »
Le lecteur qui a présent à l'esprit le chapitre sur la
psychologiedu mysticismereconnaît naturellementaus-
sitôt ce qui se cache derrière le verbiage de Gautieret

t. te*FleursduMal,p. n-M.
~t L'ËCOTtSME
de Baudelaire. Leur descriptionde t'état d'âme quo )o
langage <'décadent '< doit exprimer est simplementla
descriptiondo la dispositiond'esprit des dégénères mys-
tiques, avec ses représentationsnébuteusesglissantes,sa
fuited'ombresd'idées informes,ses perversionset aber-
rations, ses angoisses et impulsions. Pour exprimercet
état d'amo, il fauttrouver on effetun langagenouveauot
inouï, puisqu'il ne peuty avoirdans aucun langageusuel
de désignationcorrespondantà dos représentationsqui, en
réalité,n'en sont pas. Hest absolumentarbitrairedo cher-
cher un exempleet un modèled'expression« décadente»
dans la tangue du Bas-Empire, tt aurait été diMcite&
Gautier de découvrir chez n'importe quel écrivain du
tv°et du v* siècle le latin « marbré des verdeurs de la
lécompositionet commefaisandequi l'enchantaitsi fort.
M. Huysmans,exagérantmonstrueusement,à la façondes
imitateurs,l'idée de Gautieret de Baudelaire,donne do
ce prétendulatin du v°siècleta descriptionsuivante « La
languelatine, maintenantcomplètementpourrie, pen-
dait (!), perdant ses membres,coulant son pus, gardant
à peine, dans toute la corruptionde son corps, quelques
parties fermes que les chrétiens détachaientaun de les
marinerdans la saumure de leur nouvellelangue
Cette débauched'un déséquilibréavec perversion gus-
tative dans les représentations pathologiques et nau-
séeuses, est un délire, et n'a aucun fondementdans les
faits philologiques. Le latin des derniers temps de la
décadenceétait grossier et plein de solécismespar suite

i. J.-K.Huysmans,
retom~, p. 49.
ETESTHÈTES
DËCAHEMa <(?
de la barbarie croissaate des nxeurs et du goat des lec-
teurs, do l'étroitesse d'esprit et de l'ignorance gramma-
ticale des écrivains,et de l'intrusiond'élémentsbarbares
dans son vocabulaire,mais très éloignéd'exprimer« des
idées neuvesavec dos formesnouvettes et do prendre
« des co'ueursà toutes les palettes »; il frappe, au con-
traire, par sa maladresseà rendre tes pensées les plus
simples et par son profond appauvrissement.La tangue
allemande,elle aussi, a eu une pareille période do déca-
dence.Ala suite de la guerre de Trente Ans, ses meilleurs
écrivainseux-mêmes, un Moscheroseh,un Zinkgref,un
Schup, étaient, avec « leurs périodes de longue haleine
et embrouilléesMet « leur attitude aussi entortillée que
raide », à peu près « incompréhensiblesH la grammaire
montraitlos pires difformités,le vocabulairepullulait de
mots étrangersy pénétrant de force, mais t'attemandde
cette époque désoléen'était sûrementpas « décadent» au
sens des définitionsde Gautier, Baudelaireet Huysmans.
La vérité est que ces dégénérés ont attribué arbitraire-
ment tour propre état d'âme aux auteurs de la décadence
romaine et byzantine, à un Pétrone, mais surtout à un
Commodiende Gaza, à un Ausone,à un Prudence, à un
SidoineApollinaire,etc., et ont créé d'âpres leur propre
mode'eou leurs instinctsmaladifsun « hommeidéal de la
décadenceromaine », comme Jean-Jacques Rousseaua
inventé le sauvageidéal et Chateaubriandl'Indien idéat,
et l'ont transporté par teur propre imagination dans un

i. HenriKuK,introduction auxécrits simpliciens Leipzig,


i863,t" partie,p. u. Voiraussises remarquessur l'allemand
de
Grimmelshausen d u
(l'auteur $)mpHctMmM), p. Xt.v
e t sqq.
i06 t~OOMSME

passé fabuleuxou dans un pays lointain. M. Pau) Bourget


est plus honnête, quand il renonce & citer chartatanes-
quementles auteurs latins du Bas-Empire et décrit ainsi
ta « décadencen, sans se préoccuper do l'opinion des
parnassiensses mattres « Par le mot décadenceon
désignevotontierst'état d'une société qui produit un trop
grand nombred'individusimpropresaux travauxde la vie
commune.Une sociétédoitêtre assimiléeà unorganisme.
Commeun organisme;en effet,elle se résout en une fédé-
ration d'organismesmoindres,qui se résolventeux-mêmes
en une fédération do cellules.L'individuest la cellule
sociale.Pour que l'organismetotalfonctionneavec énergie,
il est nécessaireque les organismescomposantsfonction-
nent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée;
et pour que ces organismesmoindres fonctionnenteux-
mêmes avec énergie, il est nécessaireque leurs cellules
composantesfonctionnentavec énergie, mais avec une
énergie subordonnée. Si l'énergie des cellules devient
indépendante,les organismesqui composentl'organisme
total cessent pareillementde subordonnerleur énergie à
L'énergietotale, et l'anarchie qui s'établit constitue la
décadencede l'ensemble' )'.
Trèsjuste. Unesociétéen décadence« produit un trop
grand nombre d'individus impropres aux travaux de la
vie commune» ces individussont précisémentles dégé-
nérés « ils cessent de subordonner leur énergie à
l'énergie totale », parce qu'ils sont égotistes et qt'.e leur
développementrabougri n'est pas parvenu à ta hauteur

t. PantBourget,
op.0< p. 24.
DÉCADENTS ET ESTHÈTES i07

où l'individuatteint sa jonction morale et intellectuelle


avee la totalité, et leur égotismerend nécessairementles
dégénérésanarchistes, c'est-&-diroennemis de toutes les
institutionsqu'ils ne comprennentpas et auxquellesils ne
peuvent s'adapter. Ce qui est bien caractéristique,c'est
que M. Bourget, qui voit tout cela, qui reconnaît que
« décadent » est synonymed'inaptitude aux fonctions
régulières et de subordinationaux taches sociales,et que
la conséquencede la décadenceest t'anarchio et la ruine
de la communauté,n'en Justine pas et n'en admire pas
moinsles décadents,notammentBaudelaire.C'est là Il la
consciencedans le mal a dont parle sonmaître.
Nous voulons maintenantexaminer le décadent idéat
que M. t!aysmansnousdessinesi complaisammentet si en
détail dans ~<w<. D'abordun mot sur auteur dece
livre instructif.M. Huysmans,le type classiquede l'hysté-
rique sans originalitéqui est la victime prédestinée de
chaque suggestion,commençasa carrière littéraire en
imitateurfanatiquede M. Zolaet excrétaà cette première
période de son développementdesromanset des nouvelles
dans lesquels, commedans Marthe, il dépassa de beau-
coupson modèleen malpropreté.Puis il se détourna, par
un brusquechangementd'idée qui est égalementbien hys-
térique, du naturalisme,accablacette tendanceet M. Zola
lui-mêmedes plus violentesinjures, et se mit à singer tes
diaboliques,en particulier Baudelaire.Un lien commun
réunit d'ailleursses deux manièressi opposées sa lasci-
veté.Celle-làest restée la même.Il est comme« décadent»
langoureux tout aussi vulgairementobscène qu'il fêtait
comme naturaliste » brutal.
)tOS L')6COT)SME

A tv~CM~ peut & peine s'appeler un roman, et


M. Huysmans,du reste, ne nomme pas son livre ainsi.
Celui-ci n'expose pas une histoire, n'a pas d'action, et
s'offre commeune sorte de peinture ou do biographie
d'un hommedontles habitudes,les sympathieset les anti-
pathies, les idéessur tous les sujetspossibles,notamment
sur l'art et la littérature, noussontcontasen grand défait.
Cet hommes'appelledes Esseinteset est le dernier por-
leur d'un antique titre ducat français.
Le duc Jean des Esseintes est physiquementun grin-
galet anémiqueet nerveux, l'héritier de tous les viceset
de toutesles dégénérescences d'une raceépuisée. « Les des
Esseintes marièrent, pendant deux siècles,leurs enfants
entre eux, usant leur reste de vigueur dans les unions
consanguines. La prédominancede la lymphe dans le
sang apparaissait», (Cetemploid'expressionstechniques
et de phrases vides d'apparencescientitiqueest particulier
a beaucoupd'écrivainsdégénérésmoderneset à leursimi-
tateurs.Ils sèmentcesmotset ces expressionsautour d'e'n
commele « valet instruit Hd'une farce.allemandeconnue
sèmeautour de lui ses bribes de français,mais sans être
plus au couran' de la scienceque cetui-oin'est au courant
de la langue française).Des Esseintes fut élevé chez les
jésuites,perdit de bonne heure ses parents, mangeaen
nocesstupides,qui l'accablaientd'ennui, la majeurepartie
de son patrimoine, et se retira bientôt de la société,qui
tui était devenueinsupportable.« Son mépris de l'huma-
nité s'accrut; il comprit enfin que te monde est, en
majeure partie, composé de sacripants et d'imbéciles.
Décidément,il n'avait aucun espoir de découvrir chez
DÊCAMMT8 ET ESTHÈTES io9
autrui les mêmes aspirations et tes marnes haines,aucun
espoirdo s'accoupleravecuneintelligencequi se compta,
ainsi que la sienne, dans une studieuse décrépitude.
Enerve, mat à t'aise. indignepar l'insuffisancedes idées
échangéeset reçues, il devenaitcommeces gens qui sont
douloureux partout; il en arrivait a s'écorcher constam-
ment l'épiderme,à souffrirdes balivernespatriotiqueset
socialesdébitée* chaque matin, dans les journaux. II
rêvait à une thebaMeraMnt*'e. à un désert confortable,à
une arche immobile et tiède ou il se réfugierait loin do
l'incessantdéluge de la sottisehumaine».
!t réalise ce rêve. tt liquide ses biens, achète des
rentes sur )'Ëtat, réunit de la sorte un revenu annuel de
cinquantemille livres, découvreune bicoque Il a vendre
tout près de Paris, dans un endroit écarté, sans voisins,
t'acquiert, et commencealors à s'organiser suivant son
goût.
« L'artificeparaissaità des Esseintesla marquedistinc-
tive du géniede l'homme.Commeil le disait, la naturea
fait son temps; elle a définitivementlassé, par la dégoû-
tante uniformitéde ses paysageset de ses ciels. t'attcntive
patience des raffinés.Au fond, quelle platitudede spécia-
liste confinédans sa partie, quelle petitessede boutiquière
tenant tel articleà l'exclusionde tout autre, quel monotone
magasinde prairies et d'arbres, quelle banale agence de
montagneset de mers! » (P. 31).
Il banniten conséquencede son horizontout ce qui est
naturel, et il s'entoure d'artificiel.!t dort dans la journée
et ne quitte le lit que vers le soir, pour passer la nuit à
lire, à rêver, dans son rez-de-chausséeéclairé à jour. Il
«o t/~GOTfSME
ne franchitjamais le sruil do sa maison.Il ne veut voir
personne,et mème sonvieuxdomestiqueet sa femmedoi-
vent iaire leur besognependant qu'il dort, de façon&ne
pas apparattre a ses ye<n. n ne reçoit ni lettres ni jour-
naux, n'apprend rien du monde exteneur, tt n'a jamais
d'appétit, et quand, par hasard, celui-ci se réveillait,« il
trempait ses rôties enduites d'un extraordinairebeurre
dans une tasse de thé, un impeccablemélangede Si-a-
Fayoune,de Mo-you'-Tann et de Khansky,des thés jaunes,
venus de Chine en Russie par d'exceptionnellescara-
vanes » (P. 61).
Sa salle à manger ressemblaità la cabine d'un
navire », avec « sa petite croiséeouvertedans la boiserie,
de même qu'un hublot dans un sabord ». Elle était
insérée dans une pièce plus grande percée de deux
fenêtres, dont l'une était placéejuste en facedu hublot
pratiqué dans la boiserie. Un grand aquarium occupait
tout l'espace compris entre le hublot et cette fenêtre; le
jour traversait donc, pour éclairer la cabine, la croisée,
dont les carreaux avaient été remplacéspar une glace
sans tain, puis l'eau. « Quelquefois,dans l'après-midi,
lorsque,par hasard, des Esseintesétait réveinéet debout,
it faisaitmanœuvrerle jeu des tuyauxet des conduitsqui
vidaient l'aquarium et le remplissaientà nouveau d'eau
pure, et il y faisaitvenir des gouttes d'essence colorées,
s'offrant, à sa guise ainsi, les tons verts ou saum&tres,
opalins ou argentés, qu'ont les véritablesrivières, suivant
la couleurdu ciel, l'ardeur plus ou moinsvive du soleil,
les menacesplus ou moins,accentuéesde la pluie, suivant,
en un mot, l'état de la saison et de l'atmosphère. H se
C&CAttENTS ET ESTH&TES <u

figuraitalors être dans t'ontre-pontd'un brick, et euHeM*


semontit contemplaitde merveittcuxpoissonsmécaniques,
montés comme des pièces d'horlogerie, qui passaient
devantla vitre du sabordet s'acerothatcntdansdo fausses
herbes; au bien, tout en aspirant la senteur du goudron,
qu'on insufflaitdans la pièce avant qu'il y entrât, il exa-
minait, pendues au mur, des gravures en couleur repré-
sentant, ainsi que dans les agencesdes paquebotset des
Ltoyd, des steamers en route pour Valparaio et la
Plata (P. 27),
Ces poissons mécaniquessont décidémentptus remar-
quablesque le paysageen fer-blancde Baudelaire.Maisce
rêve de quincaillierretiré des affaireset devenuidiot n'est
pas l'unique jouissancedu duc des Esseintes,qui méprise
si profondément« la sottise et la vutgaritedes hommes»,
bien qu'aucune de ses connaissaaces sans doute n'aurait
eu t'idee d'une ànerie pareille à ces poissonsmécaniques
à mouvementd'horlogerie.Quandil veuttout particulière-
ment jouir, il composeet se joue une symphoniegustative.
Hs'est fait construire une armoirecontenantune série de
petits barilsà liqueurs. Une tige peut rejoindre t~us les
robinets, les asservirà un mouvementunique de sorte
qu'it suffitde toucherun boutondissimulédans<aboiserie,
pour que toutes les cannelles remplissentJe liqueurtes
« imperceptibles gobeletsplacésau-dessousd'elles. Des
Esseintesnommecettearmoire son « orgue à boucheo.
(Que t'en remarque toutesces complicationsrisibles pour
se procurer de plusieursbarilsun peu de tiqueur! Comme
s'it est besoinpour celade tout ce mécanismeà n'en pas
finir!) « L'orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs
tt: t.'ËaOTÎSMR

étiquetés« <!ôte,cor, voixcéleste », étaienttires, prêts &


la manœuvre.DesEsseintesbuvaitune goutte, ici, là, se
jouait des symphoniesintérieures, arrivait à se procurer,
dans le gosier, des sensationsanatogufsà celles que la
musiqueverseà l'oreille. Du reste, charte liqueurcorres-
pondait, selon lui, commegoût, au son d'un instrument.
Le curaçao sec, par exemple,à la clarinettedont le chaut
est aigrelet et vetoutê; te kummelau hautbois dont le
timbre sonore nasitto; la menthe et l'anisette à la Mute,
tout à la foissucrëcet poivrée, piaulanteet douce; tandis
que, pour compléterl'orchestre, le kirsch sonne furieuse-
ment de la trompette; le gin et le whiskyemportent !o
palaisavectoursstridentséclatsde pistonset de trombones,
l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants
vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de
tonnerrede la cymbaleet de la caisse frappes a tour de
bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chioet
les mastics o. 11joue ainsi « des quatuors d'instruments
a cordes. sousla voûte palatine,avecle violonreprésen-
tant la vieille eau-de-vie,fumeuseet fine, aiguë et frète;
avec l'alto simulépar le rhum plus robuste, plus ronflant,
plussourd»; avec le vespétrocommevioloncelle,le bitter
commecontrebasse;la chartreuse verte en était le mode
maje~ la bénédictinele mode mineur, etc. (P. 63).
Des Esseintes n'entend pas seulementla musiquedes
liqueurs, il reniue aussila couleurdes parfums.De même
qu'il a un orgue à bouche, il possède une galerie de
tableaux nasale, c'est-à-dire un nombre considérablede
Maçonsrenfermant toutes tes substances odorantes pos-
sibles.Quandsessymphoniesdu goûtne luicausentplus de
CËCADENTS ET ESTHÈTES «a

plaisir, i) se joue un ah' olfactif. Assis dansson cabinet


do toilette,devantsa table, unepetitefièvrel'agita, il fut
prêt au travail. Avecses vaporisateurs,il injecta dans la
pièce une essenceformée d'ambroisie, de lavande de
blitcham, de pois de senteur, de bouquet, une essence
qui, lorsqu'elle est distilléepar un artiste, mérite le nom
qu'on lui décerne, « d'extrait de pré ncuri »; puis, dans
ce pré, il introduisitune précise fusionde tubéreuse, de
fleur d'oranger et d'amande, et aussitôtd'artificielslilas
naquirent, tandis que des tilleuls s'éventèrent, rabattant
sur le sol leurs pâles émanations. Ce décor posé en
quelques grandes lignes, it insufna une légère pluie
d'essences humaines et quasi-félines,sentant la jupe,
annonçant la femme poudrée et fardée, le stéphanotis,
l'ayapaua, l'opoponax, le chypre, le champaka,le sar-
canthus, sur lesquelsil juxtaposaun soupçonde seringa,
afin de donner, dans la vie facticedu maquillagequ'ils
dégageaient,un fleur naturel do rires en sueur (!). de
joies qui se démènentau plein soleil» (P. 15~-157).
Nousavonsvu commeM. Huysmanssuit servilementà
la lettre, dans ses caquetagessur le thé, les liqueurset les
parfums, le précepte fondamentaldes parnassiens,qui
consisteà éveatrerles dictionnairesspéciaux.Il a évidem-
ment dû copier les cataloguesdes voyageursen parfu-
meries et en savons, en thés et en liqueurs,pour réunir
son éruditionde prix courants.
Quedes Esseintes, à ce régime, deviennemalade,cela
n'est pas surprenant. Son estomacrefusetoute nourriture,
ce qui rend possiblele suprême triomphede son amour
pour l'artificiel on est obligéde lenourrir avecdes lave-
Ma NoBB~r. Ms~~MMC. M 9
Ht L'taoTtSWE

monts peptoniscs, c'est-à-dired'une manKsreabsolument


opposéeà la manièrenaturelle.
J'omets beaucoupde détails, pour ne pas devenir trop
prolixe; par exemple, une descriptionsans fin des tons
associesaux couleurs (P. 17-30); celle d'orchidéesqu'il
aime, parce quelles ont pour lui une apparence 'de dar-
tres, de cicatrices,de croûtes, d'ulcères et de chancres,
paraissent convertis de pansements,plaquées d'axange
noire mercurielle,d'onguentsverts debelladone(P. 120);
ttne expositiondu côté mystiquedes pierres précieuses
et demi-précicuscs(P. &7-60),etc. Je ne veux ptus que
signalerquelquesautres particularitésdu goût de ce déca-
dent-type.
« La verve sauvage, le talent ûprc,éperdu de Goya,le
captait; mais l'universelleadmiration que ses oeuvres
avaient conquise le détournait néanmoinsun peu, et il
avait renoncé, depuis des années, à les encadrer. En
effet, si le plus bel air du mondedevient vulgaire, insup-
portable, dès que le publiele fredonne,dès que les orgues
s'en emparent, t'œuvre d'art qui ne demeure pas indiffé-
rente aux faux artistes, qui n'est point contestéepar des
sots, qui ne se contente pas de susciterl'enthousiasmede
quelques-uns,devient, elle aussi, par cela même,pour les
initiés, polluée, banale, presque repoussante (P. 1S4).
L'exemptede l'orgue est un truc destinéà égarer le tec-
teurinattentif.Si un bel air devientinsupportable,joué sur
les orgues, c'est que les orguesjouent d'une façonfausse,
criarde et dénuée d'expression, c'est-à-dire modiSent
l'essencemêmede l'air et l'abaissentà la vulgarité; mais
l'admiration du plus grand nigaud lui-mêmene change
ET ESTHÈTES
DÉCADENTS its
absolumentrien à t'tcuvre d'art, et ceux qui l'ont airn~t~
pour sesqualités retrouveronttoutesces qualitéscomptctes
et intactes, même quand tes millionsde regards de philis-
tins insensiblesauraient rampésur elle. La vérité est que
le décadentcrevant de sotte vanitétrahit ic. involontaire-
ment son fond le plus intime.Ce gar~on-~n'a, en fait, pas
la moindre compréhensionde l'art ot e:!t complètement
inaccessible au beau, comme & toutes tes impressions
extérieures; pour savoir si une œuvre d'art lui pMt ou
non, il no regarde pas t'fouvre d'art, oh non! it lui
tourne le dos, mais étudie anxieusementles mines des
gens qui se tiennent devant elle; sont-ils enthousiasmés,
le décadent méprise t*a'uvrc; restent-ils indifférentsou
paraissent-its mémo se fâcher, il l'admire avec con-
viction. L'homme banal cherche toujours a penser, a
sentir, à faire la même chose que la foule; le décadent,
tui, chercheexactementle contraire.Tousdeux tirent donc
leur manière de voir et leurs sentimentsnon de leur inté-
rieur, mais se les laissentdicter par la foule. Tous deux
manquent de personnalité, et ils doiventavoir constam-
ment les yeux fixéssur la foule,pour trouver leur route.
Le décadent est donc simplementun hommebanal avec
le signe MMMKs, qui, absolumentcomme celui-ci, seule-
menten sens contraire, se dirige d'après la foule, maisse
rend toutefoisles choses bien plus difficilesque l'homme
banal et se fait continuellementdu mauvaissang, tandis
que celui-cireste joyeux.On peut résumerceci dans une
proposition le snob décadentest un philistin atteint de
la manie de contradictionet anti-social,sans le moindre
sentimentpo'ir t'œuvre d'art elle-même.
<t6 L'ÈGOTtSME
Entre ses séancesdégustativeset olfactives,desEsseintes
lit parfois aussi. Les seules œuvres qui lui plaisent sont
naturellementcettes des parnassiens et des symbolistes
les plus excessifs.Car il trouveen eux (P. *M}6) « l'agonie
de la vieillelanguequi, après s'être persilléede siècleen
siècle,finissaitpar se dissoudre,par atteindrece detiquixm
de la tanguelatine qui expirait dans les mystérieuxcon-
cepts et les énigmatiquesexpressionsde saint Bonifaceet
de saint Adhelme.Au demeurant,la décompositiondo la
langue française s'était faite d'un coup. Dans la langue
latine, une longue transition,unécart de quatre centsans
existaitentre le verbe tacheté et superbe de Oaudieh et
de Rutilius et le verbe faisandédu vm" siècle. Dansla
langue françaiseaucun laps de temps, aucune succession
d'âge n'avait eu lieu; le style tacheté et superbe des de
Goncourtet le styte faisandéde Verlaineet de Mattarmé.
se coudoyaientà Paris, vivanten mêmetemps, à la même
époque, au même siècle ».
Nousconnaissonsmaintenantte goût d'un décadent-type
dans tous les sens. Jetous encoreun coup d'œit sur son
caractère,sa moralité, son sentiment,ses vues politiques.
Ma unami, d'Aigurande,quisongeunjour à se marier.
« Se basant sur ce fait que d'Aigurandene possédait
aucunefortuneet que la dotde sa femmeétait à peu près
nulle, il (desEsseintes)aperçut, dans ce simplesouhait,
une perspectiveinfiniede ridiculesmaux». Il encouragea
en conséquence(!) sonamià commettrecettefolie,etce qui
devait arriver arriva le jeun" couplemanqua d'argent,
tout devint sujet à aigreurs et à querelles,bref, la vieleur
fut insupportable; lui, s'amusaau dehors; elle, « quêta,
M~CAMiNTa
ETESTHÈTES a?

parmi les e" t6diontsdo t'adultère, t'ouMido sa vie ptu-


\ieuse et plato ». D'un communavis, ils resiticrenttour
bail et requorirentla séparationdo corps. « Monplan de
bataille était exact, s'était alors dit des Esseintes,qui
éprouva cotto satisfaction dos straMgistes dont les
manœuvres,prévues do loin, réussissent».
Uneautrefoisil se croiseun soir, ruede Rivoli,avecun
garçond'environseizeans, un enfant « pa)otet fut~ » qui
fumait une mauvaise cigarette et lui demandedu feu.
Des Esseinteslui offre d'aromatiquescigarettesturques,
lie conversationaveclui, apprend que sa mère est morte,
que son père le bat, et que le garçon travaille chezun
cartonnier. « Des Esseintes l'écoutait pensif. Viens
boire, dit-il. Et il l'emmenadansun caféoa il lui lit servir
de violents punchs. L'enfant buvait, sans dire mot.
Voyons,nt tout h coup des Esseintes, veux-tu t'amuser,
ce soir? c'estmoi qui paye ». Et il emmènele malheureux
dans um maison publique,où sa jeunesse et son trouble
étonnent les filles. Tandis qu'une des donzellesentraine
i'enfant, la tenancière demande ad es Esseintesquelle idée
il a eue là de teur amenerce galopin.Le décadentrépond
(P. 9&) « Je tâche simplementde préparer un assassin.
Ce garçonest vierge et a atteint l'àge où le sang bouil-
tonne il pourrait courir après les Mettes de son quartier,
demeurerhonnête, tout en s'amusant. Au contraire, en
l'amenant ici, au milieu d'un tnxe qui! ne soupçonnait
même pas et qui se gravera forcémentdans sa mémoire;
en lui offrant,tous les quinzejours, une telle aubaine, it
prendra l'habitudede ces jouissancesque ses moyenslui
iuterdisent; admettonsqu'il faille troismoispour qu'ettes
Uf t.fOTtSMR

lui soient devenuesabsolumentnéco~airM; eh bien au


bout do cestrois mois jo supprime la petite rente que ja
vais te ver? r d'avancepour cette bonne action, et alors
il votera, ann do séjourner ici. H tuera, je t'espcre, le
monsieur qui apparaltra malà propos tandis qu'il tentera
do forcer son secrétaire. Alors, mon but sera atteint;i
j'aurai contribue, dans la mesure do mes ressources, à
crcor un grcdin, un ennemi do plus pour cette hideuse
sociétéqui nous rançonne'). Et il quitte ce premiersoir te
pauvre enfant souillé, en lui disant « Retourneau plus
vile chez tort pora. Faisaux autres ce que tu ne veuxpas
qu'ils to fassent;aveccettemaximetuiras toi"Bonsoie.
Surtoutno sois pas ingrat. Donne-moile plus tôt possible
do tes nouvoHes,par la voie dos gazettes judiciaires ».
tt voit des gamins pauvres du village qui se battent
pour un morceaudo pain noir recouvertde fromage mou.
H ordonneaussitôtqu'on lui apprête une tartine pareille,
et dit a son domestique « Jetezcette tartine&cesenfants
qui se massacrentsur la route. Que les plus faiblessoient
estropiés,n'aient part à aucunmorceauet soient, de plus,
rossés d'importancepar leurs familles quand ils rentre-
ront chezelles lesculottesdéchiréeset tes yeuxmeurtris;
cela leur donneraun aperçu de la vie qui tes attend »
(P. 236).
S'il songeà la société, ce cri s'échappe de sa poitrine
« Eh1 crouledonc, société1 meursdonc, vieux monde
(P. 293).
Pour que les lecteursLe soient pas en peine de la suite
des destins de des Esseintes, ajoutons qu'une grave
maladienerveuse l'atteint dans sa solitude, et que son
DËCADES-ra ET E~TH~TM U9
médecin exige impérieusementqu'it retourna à Paris,
rentre dans ta vie commune. Un second roman de
M. Huysmanst, JE,A-~aa,nous montre ensuite co que 'des
EMemt<)a fait &Paria. Il écrit une histoire do Cittea do
Rais, J'assassinsadique du &v*sièclo, sur tequet te livre
de Moreau(de Tours) traitant dos aberrations sexuotles
a visiblementappoMl'attentionde la bande dos diaboli-
ques, on général profondémentignorante, mais erudite
sur cettematièrespociatode t'crotomanio,et cela fournit
l'occasionà M. Huy!'n<ans do fouilleret do reniftofavec
une satisfactionporcinedans lesordures les plus oft'roya-
bles. 11exposeen outre dans ce Mvrole cote mystiquedu
deeadentismc,il nousmontrodes Esseintesdevenudévot,
maisallanten mêmetempsà la « messenoire avecune
femmehystérique,etc. Je n'ai aucuneraison pour m'occu-
per de ce livre aussi répugnantque niais. Ce quej'ai
voulu, c'est montrer l'hommeidéaldu decadentismo.
Le voilà, le « surhomme n que revent Baudelaireet
ses disciples,et auquel ils cherchent à ressembler phy-
siquement,maiadcet faiblo;moralement,un fieffécoquin;
intellectuellement,un idiot sansnom qui passeson temps
Achoisirartistementles couleurs des étoffes qui doivent
tapissersa chambre,à observer les mouvementsdo pois-
sons mécaniques,à Oairer des parfums et &lécher des
liqueurs. Son inventionta ptus corsée, c'est de veitterla
tit et de dormirle jour, et de tremper sa viandedans
son thé. L'amouret l'amitié lui sont inconnus.Son sens
artistique consisteà guetter l'attitude des gens en face
d'une œuvre, pour prendre immédiatement l'attitude
opposée.Son inadaptabititécomplètese révèle en ce que
<ao )L'~f)Ot!8ME

chaque contact avec la monde et !es hommeslui eauso


des douleurs, Hrejette naturellementsur ses samb!ab..s
la causa do son matais et voci<~M contraeux commeune
poissarde. !t les quatiueen masse do coquinset d'imbé-
cites, et profère à leur adresse d'horribles malédictions
anarchistes.Ce crétin se regarde commeinfinimentsupé-
rieur aux autres, et sa sottise !nomcn'a d'égale que son
adoration grotesquedo lui-même. !) possède cinquante
mille francs do rente et doit aussi les posséder, cai' un
lamentablesiro parcHne serait pM en ctat d'arracher un
sou à la sociétéet un grain do b)6à la nature. Parasitedo
la plus basseespèce, sortedo saccutushumain il serait
condamné, s'il était pauvre, & mourir misorabtementdo
faim, au cas oit la société, dans sa bontémat employée,
ne lui assurerait pas le nécessairedans un asile d'idiots.
Si M. Muysmansnous a montrédans son des Esseintes
le décadentavec prédominancedo perversionde tous les
instincts, c'est-à-dire le complotbaudelairienanti-nature
avec folie esthétique et diabolismeanti-sociat, un autre
~.présentant en vue do la littérature décadente,M. Mau-
rice Barrès, incarne to pur egotismodu dégénère inca-
pable d'adaptation.It a consacréjusqu'ici au « culte du
moi Mune série de quatre romans, et commentéen outre

t. LeMccutus estuncirripèdequivit&i'ètMde parasitedanste


eanatintestinalde certainscrustacés.Il représentela pluspro-
fondetransformation régressived'unêtre vivantprimitivement
d'uneorganisation plusétevée.Ma perdutoussesorganesdiffé-
renciéset ne formeplusen substancequ'unevésicule(d'oùson
nom petit sac)qui s'emplitdes sucsde l'hôteabsorbéspar le
parasiteà l'aidede quelquesvahseautqu'ilenvoiedansla paroi
intestinaledecelui-ci.Cetêtre rabougria si peugardédechoses
d'un animalindépendant, qu'on l'a tenu longtempspour une
mcroissance maladive de t'intestinde sonnote.
HÈCAMMTa ET tSTHÈTES t8t

les trois premiers dans une brochure presque plus pré-


ciousopour notre cnqn&to<)uates romans marnes, en ce
que toustes sophisme!! par tosquetsh consciences'fforco
d'expliquer mensongeromonttes obsessions do l'incon-
scient malade apparaissentici commodémentrésumesen
une sorte de systèmephilosophique.
Quelques mots sur M. Maurice Barres. !t commenta
par faire parier do lui en défendantdans la presse pari-
sienne son ami ChamM~e,un cutthatt'tu' it~iquo de son
<'moin. Puisii devint députaboutangiste,et plus tard il
canonisaMario !<asc!))<irtsoff, une degen~roomorte jeuno
do phtisie, atteinte do folio moralo, d'un commencement
do délire des grandeura et do la persécutionainsi que
d'exaltationérotiquemorbide,soust'invoMtionde«Notre-
Dame du Sleeping » Ses romans .S~«t f<e<7des
Far&at'M, Un //oMma f<6M,Le Jat'~i'H<~~'eMt'ee et
Zt'~MHeMtdes lois, sont construits d'après la formule
artistique établie par M. Muysmans.Le tableaud'un être
humaitt,de sa vieintellectuelleet do ses destmeesexté-
rieures monotonesà peine modulées, douno à l'auteur
prétexte d'exprimer ses propres idées sur toutes tes
chosespossibles sur Léonard de Vinci et Venise sur
un muséede provinceet l'art industrieldu moyen&ge
sur Néron Saint-Simon,Fourier, Marx et Lassalle
Jadis il était d'usage d'utiliseren articles de journauxou
de revues,que l'on publiaitensuiteen volumes,ces excur-
<.Maurice Barrès,!'t'eH~fa<«MM<fep~eyM</t<)'<<?.Paris,<892.
Deuxi6me station.
Id., UnHomme être,3' édition.Paris,1892.
3. Id., LeJardindeBérénice. Paris,H9t,p. 3Ï et sqq.
4. LeJardinde Bérénice, p. 245et sqq.
Maurice Barras,t'Ennen))<fM M).Paris,1893, p. 63,88,tie.
tM t.'taaT<8M:

sions sur t<wtes terrains possibles.Mais t'exp~ricncea


apprisque te publicna témoignapas beaucoupd'iat&r&t&
ees reoueits d'articles, et tt~ 'adt'nt~ ont ou l'habita
idée de tes relier ensembh)au moyeud'un (!t do récit à
peinoperceptibleet de les servir aux tecteuracomoe des
romans.Les rantancieraanglaisdu siècle pr~cédeat,puis
Stendhal, Jean-Paul et C<e<ho lui-mêmo, ont coaMttaussi
ces broderiesde r~ftoxioa:'personnellesdo l'auttiursur te
t'MOMsdu r~cit, mais cht'tt eux (&l'exceptionpeut'&tM
de Jean-Paul) ces intercalationsétaient <« moias subor-
données à t'ensemble de )'<fWM. Il était réservé à
M. Huysmanset à son écoledo faire d'oUesle principalet
do transformerte roman, do po~ie épiqueen prose qu'il
était, en un mélangehybride des Essais de Montaigne,
des Paf<<t et PamM~oMMado Schopenhauer,et des
épanchementsde Journald'une pensionnairede couvent.
M. BarrèsM cache nullementque, dans ses romatM,it
a ~!peint son propre être et qu'il se tient pour le repré-
sentant typique d'une espèce. « Ces monographies.
sont, dit-il, un twMM'~emea(sur un type de jeune
homme déjà fréquent et qui, je te pressens, va devenir
plus nombreuxencoreparmi ceux qui sont aujourd'hui
au tycee. Ces livres. seront consultes dans la suite
comme documents ».
Quette est la nature de ce type? Répondonsà cette
questiondans les termesmêmesde l'auteur. Le héros des
romans est « un. peu lettré, orgueilleux, raNné ett
désarmé » (EjMmeM,P. il): < un jeune bourgeoispali,

i. Maurice
Barrès,Etajnmde<n)M Paris,K92,p. t4.
idéologies.
ETKSTMtTZS
f~CACKNTa <M
affaméde tous les bonheurs » (P. 28) « découragé du
contact avec lei hommes (P. 3<t); il est un do ceux
« qui se trouventdans un état faeheMXan milieutlat'ordre
du monde, qui se sentef. faiblesdevantla vie (P. A&).
Peut-onimagineruue doscf)pttonptus comptèt~du d~g~.
Nër~incapabled'adaptation, maloutilléon vue de la lutte
poorfe~tstence,et ha~sant et craignant, par cette raison,
le mondeet les hommes,mais secouapn même temps do
d~irs matadih?
Copauvre être d6)abt~,que la faibtttssade volonté de
son cerveau imparfait et le perp~tMottumutto do ses
organes matMinsrendent n&cesMiMtaent égotiste, élève
ses im!fm!t~sà la hauteur d'un systèmequ'il proclame
orguoiOeusement (P. i8) « Il convient quo nous nous
on tenions &ta seule réalité, au MoiIl (P. &5). « Mn'y
a qu'une chose que nousconnaissionset qui existo réelle-
ment. Cetteseuleréalité tangiblo, c'est le Moi, et l'uni-
vers n'est qu'une fresque qu'il fait boue ou laide.
Attachons-nousà notre Moi, protégeons-le contra les
étrangers, contre los Barbares ».
Qu'entend-ilpar tes Barbares?Ce sont les « êtres qui
de la vie possèdentun rêve opposéà celui qu'il (le héros
d'un de ses livres) s'en compose.Fusscnt-its par ailleurs
de uns lettres, ils sont pour lui des étrangers et des
adversairesM.Un jeune homme « contraintpar la vie &
fréquenter des êtres qui no sont pas de sa patrie psy-
chique » éprouve un froissement». « Ah! que m'im-
porte la qualité d'âme de qui contredit une sensibilitét
Cesétrangers qui entraventou dévoientle développement
de tel Moidélicat,hésitantet qui se cherche,ces barbares
iat L'~aOTtSME

par qui plus d'un jeuno homme impressionnaet faittira


à sa destinée et ne trouvera pas sa joia de vivre, je les
hais H(f. 33). u Soldats, Magistrats,moralistos,Muea-
teura co sont là tes Harbarcs qui mettentobstacleau
développementdu « moi (P. A3).En un mot, le « moi »
qui ne peut s'oricntordans l'ordre social,regardecomme
ses ennemiston!'les représentantset tes défenseursdocet
ordt'f. Ce qu'il voudrait, ce serait « se livrer sans réac-
tion aux forcesdo son instinct » (P. 25), distinguot'« oit
sont sostcuriosité sincères, la directiondo son instinct,
sa ~'erito (P. t7). Cette idée d'affranchir rinstinct, la
passion, t'inconMient,de la ~nrvciuancode la raison, du
jugement, de ta conscience,reyicnt des centainesdo fois
dans les romansdo l'auteur. « Le goût tient ticude mora-
lité » (~BnncMt des lois, P. 3). « Homme,et homme
libre, puiss6-joaccomplirma destinée, respecteret favo-
riser mon impulsion intérieure, sans prendre conseil de
rien du dehors! M(P. 22). « Sociététracée au cordeau!1
Vousoffrez l'esetavagoà qui ne se conforme pas aux
deQaitionsdu beau et du bien adoptées par la majorité.
Au nom de l'humanité, commejadis au nom do Dieuet
do la Cité, que de crimes s'apprêtent contre l'individu!1»
(P. 200). « tt n'y a pas à contraindreles penchantsde
l'homme,maisà leur adapter la formesociale (P. 97).
(Qu'it fut beaucoup plus simpto d'adapter à la forme
sociale faisantloi pour des millions d'hommes, les pen-
chants d'un seut homme, c'est là une idée qui ne vient
pas même à notre philosophe!).
H est absolumentlogiqueque M. Barrès, après nous
avoir montré dans ses trois premiers romans ou « idéo-
ntCAMNTSET KSTH&TEa tas

togics » ta dévetoppcmpntJe son « cultivateurdu moi a,


fasse devenir cotui-cianarchisteet « ennemi des lois
Maisil sent lui-mêmequ'onlui objecteraa juste titre quo
la sociéténe pont existersans une loi et un ordre quel-
conques,et il cherche a provenir cette objectionen aMr-
tnant que chacun sait se conduiretui-memc,que t'instinct
est bon et infaillible « No sentez-vous pas, dit-il
(P. i77), que notre instinct a pronte du long appren-
tissagede notre race parmi tes codeset les religions? )'.
It avoue doncque « religionset codes )' ont tour utilitéet
tcur nécessité,mais seulement&une période prhnitivedo
l'histoire humaine. Lorsque les instincts étaient encore
sauvages,mauvaiset déraisonnables,ils avaientbesoindo
la disciplinede la loi. Maismaintenantils sonttellement
parfaits,que ce guide et ce mattre no tour est plus néces-
saire. 11y a pourtant encore des criminels?Que faire de
ceux-ci? « En les étouffantde baisers et en prévenant
leurs besoins,on les empêchede nuire ». Je voudraisbien
voir M. Barres obligé, dans jnc attaque nocturne, a
employersa méthodede défensecontredes assassins.
Se laisser mener p ses instincts, c'est, en d'autres
termes,faire l'inconscientmaîtrede la conscience,subor-
donner les centres nerveuxles plus éteves aux centres
inférieurs. Or, tout progrès repose sur ce que les centres
les plus élevés exercentde plus en plus d'autoritésur
l'organismeentier, que le jugementet la volontédomptent
et dirigent de plus en plus sévèrementles instinctset les
passions, que la conscienceempiète toujours davantage
sur le domainede l'inconscientet s'annexe toujours de
nouvellesparties de cetui-ci.Certes, l'instinctexprimeun
tM t.'taODSME

besoin directementsenti dont la satisfactionprocure un


plaisirdirect. Maisco besoinest souventcetuid'un unique
organe, et sa satisfaction,quoiqnoagr~abteà l'organe qui
la réclame, peut ptre nuisibtoet mcmemortelle&l'orga-
nisme total. Puis, il y a des instinctsanti-sociauxdont la
satisfaction,il est vrai, n'est pas directementnuisiblea
l'organismotnCmo.mais rond diMcih)ou impossiblesa
vie en communavec t'Mp~'c, p)osntanvai~cs,par fonsé-
~Mcnt,M'aconditionsvitales,et prépara indir<'cten'eatsa
ntiuo. Le jugement seul est appote & opposer a eos ins-
tinctsla repreMatationdes besoinsdo rorganiiimototal et
de t'espece,et la volontéa la tâche d'assurerà la repré-
sentationrationnellela victoiresur l'instinct suicide. Le
jugementpeut se tromper, car il est le résultatdu travail
d'un instrumentsupérieurementdifférenciaet délicat qui,
comme toute machinettno et compliquée,se dérange et
refusele serviceplus facilementqu'un outit ptus simptoet
ptus grossier; l'instinct, cette expériencedo l'espèce
héritée et organisée, est, en regto générale,plus sur;
celadoit être certainementadmis.Maisoù est le malheur,
si le jugement se trompe une fois dans une défensequ'il
oppose à l'instinct? L'organisme, la plupart du temps,
n'est alors privé que d'un sentimentmomentanédo plai-
sir, il souffredonc au plus un dommagenégatif; maisla
volontéaura fait un effort, acquisdo la vigueurpar t'exer-
cice, et cela est pour l'organisme un prout positif qui
balance,certes,presque toujours ces dommagesnégatifs.
Et toutesces considérationsprésumentta santé parfaite
de t'organisme, car dans cette-ci seulement travaillent
normalementaussi bien l'inconscientque la conscience
ttËCADENTS ET KSTHÈTÎS <a?

Maisnous avons vu plus haut quo l'inconscient,lui aussi,


est soumis la maudit'; il peut être stupide, obtus et
aliéné commela fonseience;ators il cf~p eompt~tcment
d'être sur; alors les instinctssontdes guidesaussidépour-
vus de valeur que des aveuglesou des gens ivres; alors
t'or~anisme,s'il s'abandonneà eux, doit aboutirà la ruine
et a la mort; la seule chose qui puisse parfois alors le
sauver est la vigilance constante, anxieuse, tendue, du
jugement,et commecelui-cin'est jamais capable, par ses
propresressources,de résister&une fortecohued'instincts
revottcset faisant rage, il doit allor demanderdu renfort
au jugement de l'espèce, c'est-à-dire à une loi, &une
tnoratitereconnues quelconques.
Telle est la folioaberrationdes « cultivateursdu moi
tombantdans to m~modéfaut que les suporHciets psycho-
logues du xvm° sieete, qui reconnaissaie.ttseulementla
raison, ils ne voient qu'une partie do la vie intellectuelle
de l'homme son inconscient;ils veulentrecevoirleur loi
uniquement de l'instinct, mais négligentcomplètement
de voir que l'instinct peut dégénérer, tomber malade,
s'épuiser, et devenir alors aussi inutilisablecommelégis-
lateur qu'un fou furieux ou un idiot.
M. Barrescontreditd'ailleurs à chaque pas ses propres
théories. Tandis qu prétend croire que les instinctssont
toujoursbons, il dépeint, avecles expressionsde la plus
tendre admiration,maintesdeses héroïnescommedevrais
monstres moraux. La « petite princesse », dans Z/J?N-
nemi des lois, est un des Esseintesféminin;elle se vante
d'avoir été, enfant, « le Oêaude la maison » (P. 146).
Elle considérait ses parents comme ses « ennemis n
iaa L'ËCOTMXE

(P. H9). Elle aime les enfants « moins que les chiens »
(P. 38~). Naturettement,etto se donne aussitôta chaque
hommequi lui tappdanst'ffit, car, aMtremont, a quoicela
servirait-ild'être une « cultivatricedu moi etune adapte
de la loi do l'instinct?Têts apparaissentles êtres bons do
M. Barras, qui n'ont plus besoin do loi, parce qu'ils ont
« profité du long apprentissagede notre race ».
Quelquestraits encore pour compléterle portrait intel-
tect<:etdo ce décadent,tt fait raconterpar sa « petite prin-
cesse M « Quandj'avais douze ans, j'aimais, sitôt seule
dans la campagne,a oter mes chaussureset à enfoncer
mes piedsnus dansla bouechaude.J'y passaisdes heures,
et celame donnaitdanstoutle corpsun frissonde plaisir».
M. Barrèsressembleà son hérolino.H éprouve « un frisson.
do plaisir dans tout le corps », quand il « s'enfoncedans
la boue chaude
« Il n'est pas un détaildo la biographiedo Bereniccqui
ne soit choquant», ainsidébutele troisièmechapitre du
J<M'<h'M de JM~Ht'M; « je n'en gardepourtant quo des
sensationstrès fines». CetteBéréniceétait unemarcheuse
de l'Eden-Théâtre,que sa mère et sa sœur alnée avaient
vendue toute petite à de vieux criminels,et qu'un amant
arracha plus tard à la prostitutionqui avait déjà souillé
son enfance. Cet amant meurt et lui laisse une fortune
considérable.Le héros du roman, qui l'a connueenfant
du ruisseau, rencontre la veuve illégitime à Artes, où il
se présente commecandidatboulangistoà la députation,
et il reprend avecelle ses anciennesrelations. Ce qui le
charmele plus dans leurs rapports et exalteau plus haut
degré sa jouissance,c'est l'idée du vif amour qu'elle a
t)ËCADE!<TSET ESTHÈTES <a9

porte à sondéfuntamant et de l'abandon avec lequel eUe


a reposa dans ses bras. « Ma Berenicequi sur ses tevres
pâtes et contre ses dents éclatantes garde eneorola
saveur des baisers do M. de Tt~nso (l'amant en ques-
tion). Le jeune hommequi n'est plus lui a laissede pas-
sionce qu'en peut contenirun cmurdo femme (P. 138).
Le sentimentque M.Barreschercheà enguirlandera t'aide
d'un phebus d'expressions ampoulées, est :;imp)emont
t'emoustittemontbien connu que des pécheurs senitcs
éprouventà la vue des exploitserotiquesdos autres. Tous
ceux qui sont au courant do la vie parisienne savent ce
qu'on entendà Paris par un « voyeur M. Barrès se
révèle ici comme « voyeur métaphysique.Et pourtant
il voudraitfaire croire que cette petite pierreuse, dontil
expose les sales aventuresavec la chaleur do l'amour et
l'enthousiasmedu dilettante, est en réalité un symbole;
co n'est que commesymbonstefu'iiprétend t'avoir conçue.
« On voit une jeune femmeautour d'un jeune homme.
N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deuxete-
ments, fémininet mate?Ou encore,à côte du Moiqui se
garde, veutse connaîtreet s'aMrmer,la fantaisie,le goat
du plaisir, te vagabondage,si vif chez un être jeune et
sensible?' ». On est en droit de lui demander où est le
« symbolisme» dans les détails biographiquesscabreux
de « Petite-Secousse nomqu'il donneà son « symbole».
La maladieet la corruptionexercent sur lui l'attraction
baudelairiennehabituette. « Quand Beréniceétait petite
ntte, dit-il (P. 72), j'avais beaucoupregretté qu'ette n'ait

t. Examen
detroisidéologies,
p. 36.
M~mNoBDAM. DégéatnaMcee. tt 9
t30 L'ËOOTiSME

pas quelque infirmité physique. Une taro dans ce que


je préfère &tout. natte ma plus chère Manied'esprit
Et & un endroit (P. 882) est raitté un ingénieur u qui
voudraitsubstituer &nos marais pteins de belles névres
quelqueétang de carpes ».
Le stigmatedo dégénérescencede la ioophilie ou de
t'amour exagéré pour tes animaux,est fortementaccusé
chez lui. Quandil vont particulièrements'édifter,il court
« contemplerte:, beauxyeux des phoqueset (se) dénoter
do la mystérieuse angoisse que ter signent dans leur
masqueces bêtesau cœursi doux, les frères des chienset
tes nôtres' M.Le seul éducateurqu'admetteM. Barre<est
te chien. « Elle est excellente en effet, t'éducationquo
donneun chien Noscollégienssurchargesd'acquisitions
intellectuellesqui demeurenten eux des notions, non des
façons do sentir, alourdis d'opinionsqui ne sont pas dans
le sens de leur propre fonds,réapprendraientdu chien la'
belle aisance, le don d'écouter, l'instinct de teur moi
Et que t'on no s'imagine pas que des endroits tels que
ceux-cisont un persMagcde soi-mêmeou une manièrede
blaguer le philistinqui pourrait s'être égaré parmi leslec-
teurs du livre. Lerôle que deuxchiensjouentdansle roman
tém( ignéque les phrasescitéessontterriblemeutsérieuses.
Commetout vrai dégénéré,M. Barrèsréserve pour les
hystériqueset les déments toute la somme d'amour du
prochain et d'admirationqu'il n'a pas dépenséepour les
phoques et les chiens. Nou?avons déjà mentionnéMn
enthousiasmeà l'égard de ta pauvre MarieBaschkirtseff.

t. Bramendetroist<)<o<o~iej,
n. 46.
2. t'Ennemi
<t«<«! p. 9"
DECADENTS
ETESTHÈTES <a<
L'idée qu'il so fait de Louis 11 ()e Mavicroest incompa-
rable. L'infor)um'roi est & ses yeux un « insatisfait
(/<)MfM)t <ffs/OM, p. 2<U);il parlodp« cetemportement
hors do son milieunatal, cette ardeur à rendre tangib)''
son rêve, cetéchec do l'imaginationdans la gauf-heriede
t'oxécution Il (P. 208); Louis H est « un probtcme
d'éthique tout parfait (P. 2tM)).« Commenteût-it toMrc
qu'aucunevotanteintcrtint dans sa vie, ce frère de fa)'-
siral, fo pur, co simple, qui opposait ù toutes les (ois
humainesles mouvement:,de son cK'nr! Et il semble bien
que d'avoir entratneto docteurGuddensous l'eau soit la
vengeancequ'il tira d'un barbare qui voulaitlui imposer
sa règle de vie (P. 225). C'est en pareillesphrases que
M. Barréscaractériseun aliéné dont l'esprit était complè-
tement enténébréet qui, pendant des années, no fut pas
capabled'une seule idée raisonnable!Cette façonimpu-
dentede détournerla tête d'un fait qui lesouffletteù droite
et à gauche, cette incapacitéde reconnattrola démence
dans ta vieintellectuellod'un malade tombéaux plus bas
degrés du gâtisme, cet entêtementà expliquer les actes
les plus fous comme fortement délibères, intentionnels,
philosophiquementjustifiés et pleins d'un sens profond,
jettent une vive lumière sur l'état d'esprit du décadent.
Commentun être de cette espèce pourrait-il se rendre
compte du trouble pathologiquede son propre cerveau,
quandit ne perçoit pas mêmeque LouisU n'était pas un
« problèmed'éthique mais un fou ordinaire, tel que
chaque asiled'aliénésun peu considérableen contientdes
centaines?
Nousconnaissonsmaintenantla conceptiondu mondeet
<aa !&aOT!8ME

la doctrinemorale dos « cultivateursdu moi &à la façon


do bi. MauriceBarrès. Unmot seutomentencoresur tout'
conduitedo vie pratique. Le héros du Jardin (le F<
H)'M,Philippe, est t'Mte rejoui do « Petite-SecousseIl
dans la maisonqueson dernieramant lui a tais~o. Aubout
do quelquetempsit en a assezdot' inBuettcocducatricp')
de celle-ci; it ta quitte, et lui donne en partant le conseil
énergiqued'épouserson compAtitem' au siège do dopu(6,
ce qu'ollofait. L' « ennemidos lois un anar<:)tiste
du nom d'André Matt~ro,condamnéà plusieurs mois de
prisonpour un articledo journal ou il faisait l'éloge d'un
attentat & h dynamite, est devenu par son proeôs une
cetcbritc du jour; une très riche orphctine lui offre sa
main, et la « petite princesse n son amour. H épouse la
jeune fille riche, qu'il n'aime pas, et continueà aimer la
« petite princesse», qu'il n'épouse pa$. Car c'est ainsi
que l'exige« la culturedo son moi pour satisfaireses
penchantsesthétiqueset « agir par la parole et par la
plume, il doit avoir do l'argent; et pour apaisersesbesoins
do cœur, il doit avoir la « petite princesse ». Apresquel-
ques moisde mariage,il trouve incommodedo dissimuler
devantsa femme son amourpour la « petite princesse ».
Il lui laisse doncdevinersesbesoins do cœur. Sa femme
est à la hauteur de sa philosophie elle est « compréhen-
sive ». Ellese rend elle-mêmeauprès de la « petite prin-
cesse », l'amèneau noble anarchiste, et à partir de ce
moment,celui-civit riche, aimé, heureuxet satisfait,entre
l'héritière et la maitresse,commeil convientà unenature
supérieure. M. Barrès croit avoir crééun type « rare et
exquis ». t) se trompe. Des « cultivateursdu moi de
n&CADENTS
ETESTHÈTES <aa
l'acabit du boulangistePhilippe et de t'aaarchisto André
so rencontrentpar miniersdans touteslos grandes vittes
seutement,ta police les eonua!)sous un autre nom clio
tes appelle dos « souteneurs Et la loi morale du bravo
anarchisteest depuis fort longtempscellodes prostituées
de la haute volée, qui, do tout temps, ont entretenu
« l'amantde cour ') Acotéde « l'autre », ou « des autresx.
Lo décadontismon'est pas resté limitéà la France; il a
aussi fait écoleonAngleterre. Il a dcja cto question,dans
le votomoprécèdent, d'un des premiers on date et des
ptus servilesimitateursdo Baudelaire,Swinburne.J'ai da
to classorparmi les mystiques,car le stigmatedegeneratif
du mysticismeprédomine dans ses couvres, tt a, il est
vrai, port6 la tratno do tant de modèles, qu'on peut le
ranger parmi la domesticitéd'un grand nombre do mat-
trcs; mais,finalement,on lui assignerasa place là où it a
le pluslongtempsservi chezles préraphaélites.Il a prin-
cipalement emprunté à Baudelairele diabolismeet le
sadisme, la dépravationcontre nature et la prédilection
pour ta souffrance,la maladieet le crime. L'egotismodu
decadcntisme,sonamourdo rartittciet,sonaversioncontre
la nature, contretoutes les formesd'activitéet do mouve-
ment, son mépris mégalomanedes hommeset son exagé-
ration du rôle de l'art, ont trouvé leur représentantan-
glais dansles « esthètes M,dontle chefest OscarWilde.
Wilde a plus agi par ses bizarreries personnellesque
par ses œuvres. Comme Barbey d'Aurevilly, dont on
connaîtles chapeauxde soieroseet les cravatesà dentelles
d'or, commele disciplede cetui-ci,Joséphin Péladan,qui
se promèneen jabot à dentelleset en pourpointde satin,
~'ÉGOT~E

Witdo s'habitto de costumesétranges qui rappellent en


partie te!*modes du moyen Age, en partie te:: formes
rococo.tt prétendavoirrenonceau vêtementaetuet parce
qu'il offenseson sonsdo la beauté, mais ce n'est )&qu'un
prétexte auquel trci: probablement il ne croit pas lui-
memo.Ce qui réellementdétermineses actes, c'est t'envie
hystériqued'être remarque,d'occuperdo lui te monde, de
faire parler do (ui. On assure qu'it s'est promenéen ptein
jour dans PaHMat),la rue la plus Mqucntco du We~tend
do Londres, en pourpoint et en eutottes, avec une toque
pittoresque sur la tête, et, a la main, un soleil, fleur
adoptéeen quoiquesorte commesymbolehcratdiquodes
esthètes. Cette anecdoteest reproduite dans toutes les
biographiesde Wilde, et je n'ai ~u nulle part qu'on l'ait
démentie.Eh bien! une promenade avec un soleil à la
mainest-elleaussi inspiréeparle besoinde beauté?
LeshaMcursnousrépètentperpétuellementce radotage,
que c'est uao preuve d'indépendancedistinguéedo suivro
son propre goût sanss'astreindreà la réglementationphi-
listinedu costume,et de choisir pour ses vêtementsdes
couleurs, des étoffeset des coupes que l'on scat belles,
même si elies s'écartentn'importecombiende la mode du
jour. Il faut répondre à ce caquetageque c'est avant tout
un signed'égotismeanti-sociald'irriter sans nécessitela
majorité,pour l'unique satisfactiond'une vanité ou d'un
instinct esthétiquepeu importantet facileà réprimer,
ce que l'on fait toujoursquand on se met, en parotes ou
en actions, en contradictionavec elle. On est obligéde se
refuser, par égard pour sessemblables,beaucoupde mani-
festationsd'opinionset de désirs; faire comprendrecela à
O&CAnEJfm
ET ESTMÈTEa t35
l'hommeest ta but do l'éducation, et celui qui n'a pas
appris &s'imposer quoique contrainte pour no ptMcho-
quer tes autres, les méchants phithtins no tu nomment
pas M))esthète, maisun goujat.
Ce peut ctro un devoir,pour servir la vérité et la con-
naissance,doheurter dofrontla foulo; mais ce devoir, un
hommesérieuxta sentira toujours commeun devoirdon-
tonreux; ce n'est jamaisd'un eft'xr t~gorqu'il le remplira,
et il MaminoratongocnMntet sûrement si c'est rcetto-
montuno toietov~cet absolumentimp~ricuM* qui te force
à ttrc d~agresbte à la majorité do se;! Mmbtabtes.Une
telle action est, aux yeux do t'hommomoral et sain, uoc
sorte <temartyre pour une convictiondont t'aMrmation
coNstMuc une nécessitévitale; clio est une forme, et non
une formefacile,(te sacrMcede soi-même,car ello est un
renoncementà la joie que donne la consciencede l'accord
avec ses semblables,et elle exigele refoulementdoutou-
reux des instinctssociauxqui, à la vérité, manquent aux
déséquilibreségotistes, mais sont très puissants dans
rhomme normal.
L'amourdes costumesétranges est l'aberration pattM-
logique d'un instinctde l'espèce.La parure de l'extérieur
a originairementsa sourcedans le désird'être admirédes
autres, en première ligne du sexe opposé, d'être
reconnu comme particulièrementbien bâti, beau, juvé-
nile, ou richeet puissant,ou bienéminent par la position
et le mérite; ellea donc pour but d'impressionnerfavora-
blement les autres, elle résulte du fait de penser aux
autres, de se préoccuperde l'espèce. Si maintenant,non
par suite d'une erreur de jugement,mais avec un dessein
<M L'Éa<MM8!)E

prémédite, on sa pare do telle ft~on que Fan irrite les


autres ou qu'on leur prête à rire, e'esH-a-diroqu'on
excite la réprobation au lieu do t'approbation, cela va
juste à l'encontredu but do l'art du costume et témoigna
d'une perversiondo l'instinctde vanité.
Le prétendubesoindo beautéest une excuseda ta con-
sciencepour une foliede l'inconscient.Le sot qui exécute
&Patt MattunentaMaradonose voit pas, no jouit doncpas
do ta beauté qui serait, d'âpres son dire, un besoinostM-
tiquopour lui.Colaaurait un sens,s'it s'efforçaitd'amener
los autres à s'habillera son go&t;car il les voit, ils pou-
vent l'agacerpar la laideurdo leur costumeet le charmor
par sa beauté. Mais en commentantpar tui-momecette
innovationartistique du vêtement,il n'approchepas d'une
seuloligno son prétendu but do satisfactionesthétique.
Ce n'est doncpas par indépendancedo caractère qu'un
Wilde se promène en « costumed'esthète » au milieudes
philistinsqui lui jettent des regards railleurs ou irrités,
mais par un.manqued'égards que n'excuseaucun devoir
supérieur, qui est purement anti-socialet égotiste, et par
un désir hystériquede produire de l'épatement; ce n'est
pas nonpluspar besoinde beauté,mais par vicieusemanie
de contradiction.
Quoi qu'il en soit, Wilde obtint, dans le mondeanglo-
saxon tout entier, par son déguisementde paillasse, la
notonétc que ses poésies et ses drames ie lui auraient
jamais acquise. Je n'ai aucun motif pour-m'occuper de
ceux-ci, faiblesimitationsde Rossettiet de Swinburne,et
d'une nullitédésespérante.~es articles en prose, au con-
traire, méritent l'attention, parce qu'ils accusenttous les
D&CAOENT8
ETKSTH&TE3 m
traits qui laissent reconaattrodans t'esth&tcla coagcnora
du décadent.
Oscar WiMe méprise la uaturo, comme la font soi'
mattres français.Il Co qui arrive effectivementest perdu
pour l'art. Toutes)t's mauvaise polies sortentde senti-
ments vrais. Être naturel veut dire être évident, et être
aident veut dire être anti-artistique
t) est un cultivateurdu moi et ressent une divertis-
sante indignationdo co que la natureose être indifférente
enversson importantepersonne.'<La nature est si indiffé-
rente, si incompréhensive. Chaquefois que je vais me pro-
menerdans Mydc-Park,je sens queje nosuispas pluspour
elle que le bétail quipatt surta ponte do la prairie » (P. A).
i) a do lui et do l'espèce t'opinion do des Esseintes.
<' Ah)Ne dites pas que vous êtes d'accordavec moi.
Quandles gens sont d'accordavec moi, je sens toujours
queje doisavoir tort (P. 100).
Son idéal do la vieest t'inactivite.« Les philistinsseuls
cherchent à estimer une personnalité d'âpres l'épreuve
vulgairede ses teuvres.Que l'on cherche Il être quelque
chose, non à faire quelquechose (P. ?). La société
pardonnesouventau criminel,elle ne pardonnejamais au
rêveur. Les sentimentsmagnifiquementinfécondsque l'art
exciteen nous sont haïssablesà sesyeux. Les gens vous
abordenttoujoursimpudemmenten vousdemandant Que
faites-vous?-Tandis que Que pensez-vous!est la seule
questionqu'un être civilisédevrait oser murmurerà un

L OscarWilde,7'XentMM. Leipzig,Tauchnitz, t89t,p. i62.


Lescitationsqui vontsuivrese réfèrentà la pagination
de cette
édition.
iM L'ËOOTtSME

autre. La contemplationest t'cccupationappropriée à


t'hommo. Les sont feux qui sont là pour ne rien
faire. L'activitéest limitéeet eonditionnette.HMmitoo et
non conditionnoHeest la vue doceluiqui reste confortable-
mentassis là et observe,qui chemineet rêve dans la soli-
tudo f (P. 137). « Le sûr moyendo no rien savoir do ta
vie, est de se rendre utito (P. m). « De temps en
temps ie monde e)evoun cri contre quoique charmant
poèteartistique,parce que, pour employersa phrase res-
sasséeet sotte, il M'«<'«*?Adire. Maiss'il avait quelque
choseà dire, il le dirait vraisemblablement,et le résultat
serait ennuyeux.Pr~eisementparce qu'il n'a rien do nou-
veauà nousannoncer,ilpeutaccomplirun travailsuperbe
Wilde aime l'immoralité, to pèche et le crime. Dans
une caressanteétudebiographiquesur le multipleassassin,
dessinateur, peintre et auteur Thomas Grilith Waine-.
wright, il dit « C'était un faussairede talent exception-
nel, et comme empoisonneur délicat et 'discret il n'a
presque pas son pareil dans ce siècle ou dans un autre.
Cet hommeremarquable,si puissantpar la plume, le pin-
ceauet le poison,etc. » (P. A9). <'Il cherchaitl'expression
de son être par ta plume ou le poison M (Mêmepage).
« Un ami tui reprochant t'assassinât d'Hélène Aber-
crombie, il haussa les épaules et dit Oui, c'est là une
action terrible. Maiselle avait de très grosses chevilles»
(P. 72). « Ses crimessemblentavoir exercé une action
considérablesur son art. Ils donnèrent à son style une
empreinte fortementpersonnelle,un caractère qui man-
quait sûrementà ses premiers travaux » (P. 73). « H n'y
a pas de péché, exceptéla bêtise » (P. 172). « Une idée
O&CAOKNTS
KTtSTHÈTEa 09
qui n'est pas dangereuse no méritemémo pas d'ctra une
idée H(P. ~7).
Mcultiveaccesiioirpmentun tegcr my~ticismodes cou-
leurs. tt L'amourdu vert est chez les individustoujour:-
un signe de dispositionartistique deticatc, et, ehoa les
peuplos,il indiqueta relâchement,et mémola dissolution
des B)«'urs M(P. ~9).
Maisce qui formel'idéecontraledo son verbiage tour-
demont raitteor, poursuivantcomme but suprême )'aga.
cemeutdu philistin et s'offorcautpenibtemontdo prendre
le contre-pieddu senscommua,c'est l'oxaltationdo fart.
Wilde expose de la manière suivante te sy~mo des
<' esthètes H « Leurs doctrines sont on deux mots
celles-ci l'art n'exprime jamais rien d'autre que lui-
meme.Ma une vio indépendantecommet'idee, et se devo-
loppe exclusivementvers ses propres buts. Seconde-
ment toutmauvaisart provientdu retour &la vioet a la
nature et dot'etevationde colles-ciau rang d'ideat. La vie
et la nature peuventparfoisêtre utilisablescommeparties
de. la matière première do l'art, mais avant que cetui-ci
no puisse réellementfaire quoi que ce soit, elles doivent
ètre traduites en conventions artistiques. Dès que l'art
renonce à son inédium d'imagination('), il renonceà
tout. Le réalisme,commeméthode, est un completéchec,
et tes deuxchoses que tout artiste devrait éviter sont la
modernitéde la forme et la modernitédu sujet'. Pour

t. Schillerdit aussi, .<mes/<mMj


ÉterneUement jeuneestseulementla fantaisie.
Cequin'<~ jamaisexisténullepart,
Celaseulne vieillitjamais.
Mjisilneveutpassignifierparlà quel'artdoitfaireabstraction
<t0 L'ëCOTtSME

Nous, qui vivons au six* siècle, chaque siècle est un objet

artistique excepté Jo n<)tf0. t<M seules bottes


approprié,
choses sont celles qui no nous concernent on rien. C'est

justement parce qu'Hécube no nous est rien, que ses dou-


leurs sont un si bon sujet de tragédie Le troisième

principe est que la vie imite beaucoup plus l'art que l'art
n'imite la vie. Ceci est ta conséquence non sottement do

l'instinct d'imitation do la vie, mais aussi dit fait que ta but

conscient de la vie est de trouver do l'expression, et quo

l'art lui offre certaines battes formes grâce auxquelles il


peut réaliser cette aspiration » (P. ~3 et sqq.). Bien

entendu, par ce troisième point, t'innuenco de l'art sur ta

vie, Wilde no songe nullement au rapport réciproque


entre t'feuvrc d'art ot le public, rapport que j'ai depuis

de la vérité et do la vie; it veut dire qu'il doit distinguer dans le.


phénomène l'essentiel et, par cela même, te durable du contingent,
c'est-t-diro da l'éphémère.
t. Comparer <t eeta la Critique du .ftt~'Hent, de Kant (publiée et
comment<ie par J.-H. de Kirchmann, Bertin, <M9, p. 6S) Tout
intérêt gâte le jugement du goût et lui en)6ve son tmpart(a)ité,
principalement si, comme t'intcret do la raison, il no fait pas pré-
céder par Fumité te eontiment du p)aisir. mate te fonde sur ceMe~ei
ce qui arrive toujours dans ie jugement esthétique, quand une
chose cause do la joie ou de la douleur La psycho-physiologie
actuelle a reconnu comme erronée cette vue de Kant et démontre
que te sentiment de plaisir en soi est primitivement un senti-
ment d' utilité organique, et qu'il n'existe pas de jugement
du goût sans intérêt (ia psycho-physiologie emploie, au lieu
du mot intérêt tes mots tendanceorganique ou pen-
chant '). Au reste, Wilde, qui ne craint pas de contredire ses thèses
audacieuses, dit à ta page t53 de ses htenMoM exactement te con-
traire de ce qu'il vient de dire dans le passage cité ci-dessus. Un
critique, y lisons-nous, ne peut pas être juste au sens ordinaire
du mot. il n'est possible d'émettre une opinion vraiment non
Influencée que sur les choses qui ne nous intéressent pas du tout.
Telle est à coup sûr ia raison pour laquelle une opinion non
inOueneée est toujours complètement sans valeur. L'homme qui
voit les deux côtés d'une question est un homme qui ne voit abso-
lument rien tl faut donc qu'Hécube soit tout de même quelque
chose pour le critique, ann qu'il puisse la critiquer!
CÊCADEt<!TaET ESTHÈTES tt<
longtempsconstate et qui consisteon ce que celte-ia
excreoune suggestionet que celui-cila subit; mais il veut
dire en touteslettre que la nature et non les hommes
civilises se développede façon&entrer dans les formes
donuées par l'artiste. De qui, sinon des impression-
nistes, recevons-nouslos merveilleuxbrouillards bruns
qui rampenta traversnos rues, enfumontlesbecs de gax,
changent tes maisons en ombres monstrueuses?A qui,
tinon il eux et tl leurs mattrcs, sommes-nousredevables
de la magnifiquevapeur argentée qui piano au-dessusde
notre neuveet transformetes pontsvoûteset les barques
balancées on apparitions d'une grâce évanescente?Le
changement extraordinaire qui, en ces dernières dix
années, s'est opéré dans le climatde Londres, est com.
plètement imputable à cette école artistique spéciale Il
(P. 33). S'il voulait simplementconstater qu'auparavant
on no sentait pas commedes beautés les brouillards et
les vapeurs, et que seule leur reproductionartistique a
attiré sur eux l'attentionde la foule, il n'y aurait pas à le
contredire; seulement,alors, it aurait exposé,avecdosairs
d'importancebien superflus,un lieu communusé jusqu'à
la corde; mais it aMrmc que les peintres ont modifiele
climat,quedepuisdixans il y a à Londresdes brouillards
parce que les impressionnistesont représentedes brouil-
lards, et cela est une ânerie telle qu'elle n'a pas besoin
d'être refutée. Il suffit de la caractérisercomme mysti-
cisme artistique.Enfin, Wilde enseignececi « L'esthé-
tiqueest supérieur au moral il appartient à une sphère
i. VoirdansmesPanidoretteschapitres Matière delaHttéra-
turepoétiqueet Contributionà l'histoirenaturelledel'amour
<M t.'ÉOOT!SME

plus intptteetnetto.Percevoir ta beauté d'un objet est ta


point le ''tus nobloauquel nous puissionsparvenir. Momo
le sens do la couleurest plus importantdans le dévelop-
pement de f individuque le sens du juste et do l'injuste
(P. 17~).
Ainsi, la doctrine des « esthètes n affirme, avec les
parnassiens,que t'H'uvred'art est son propre but; avec
tes diaboliques,qu'ollon'a pas besoin d'être morale, qu'il
vaut mcmn mieux qu'etto soit immorale avec les défa-
dents, qu'elle doit éviter lunaturelet la verit&et leur être
directementoppose:!}et avec toutesces écoleségotistesdo
dégénérescence,qno l'art occupeun rang plus haut que
touteautre fonctionhumaine.
C'est ici le lieu do démontrerl'absurdité de ces thèses.
Naturellement,cela ne pourra être fait quo do la façon ta
plus succincte.Carsi l'on voulaittraiter en détail to rap-
port du beau avec le moral et l'objectivemontvrai, l'idée
du but dans le beau artistique et le rang do l'art dansles
fonctions iutcHcctuettos,on devrait simplementexposer
toute la science de l'esthétique, dont tous les manuels
quelque pou complets forment inévitablementplusieurs
volumes,et ce ne peut être ici mon intention.Je me bor-
nerai doncforcémentà résumerles résultatsderniersdans
une série de déductionsaussiclaireset évidentesquepos-
sibte, que le lecteurattentif pourra sans peine développer
par <espropres réttexions.
Les bonzesde l'art quiproclamentle dogme de « l'art
pour l'art » regardent d'un œit de mépris tous ceux qui
nient leur dogme,et ils affirmentque les hérétiquesqui
assignentà f œuvred'art unbut quelconquene peuventêtre
PÊCADEXTa
ETESTHÈTES tta
que des philistinspachydermesqui n'ont dosens qnopour
le petit-sate aux gros pois, ou des boursicotiersqui né
s'inquiètentque de leurs petits pronts, ou des calotins
papelards qui feignent professionnellement la vertu, tts
croientpouvoir s'appuyeren celasur des hommestels que
Kant, Lessing, etc., qui, eux aussi, étaient d'avis que
i'teavrc d'art n'a qu'une seu)omission celle d'être belle.
Les grandsnoms de ces garants ne doivent pas nousinti-
mider. Leur opinion no résiste pas à )a critique qui,
depuiscent ans, a été exercéeà son égard par un grand
nombre de philosophes (jo nomme seulement Fichto,
Hcge!ot Vischer),et il suMt, pour démontrerson insuf-
fisanco, de constater, par exemple,qu'eUono fait aucune
place au laid en tant qu'objet do représentationartis-
tique.
Rappelons-nouscomment prennent naissancei'u'uvre
d'art et l'art en gênera).
Que l'art du dessin sorte originairementde t'imitation
do la nature, c'est là un ticu communauquel on reproche
avec raison de ne pas approfondirassezla question.L'imi-
tation est sansdouteune des premières et des plusgéné-
rales réactions de l'être vivant développé contre les
impressionsqu'il reçoit du mondeextérieur.C'est t&une
conséquencenécessairedu mécanismede l'activité supé-
rieure du systèmenerveux.Chaquemouvementcomposé
doit être précèdede la représentationde ce mouvement,
et, à l'inverse,une représentationde mouvementne peut
être élaborée sans que le mouvementcorrespondantsoit
au moins esquissé imperceptiblementpar les muscles.
C'est sur ce principeque repose, parexemple,la « lecture
ttt t.'Ët!OT{~ME

de pensées Mque l'ou connaît.Chaquefoisdoncqu'un être


dontte systèmeocrveoxest assoxdt~'etoppopour pouvoir
élever dos perceptionsjusqu'à la hauteur d'aporeoptions,
acquiertconnaissance,c'cst-a-diroformeune aperception,
d'un phénomènequelconquequi impliqueun mouvement
grossier(les mouvementsmoléculaireset, à plus forte
raison, les vibrationsdo l'éther ne sont pas directement
reconnuscommeun changementde positiondans l'espace),
il a aussi une tendanceà transformert'aperceptionon xn
mouvementsemblable,par conséquent& imiter te phéno-
mène, naturellementdans la forme que cet être peut réa-
liser avec ses moyens.Si chaqueaperceptionne s'incarne
pas en mouvementperceptible,cpla tient à l'action des
appareilsd'inhibitiondans le cerveau, qui ne permettent
pas que chaqueaperceptionmettetout desuite les muscles
en activité.At'etat de fatigue,l'inhibitionse rctachc, et il
se manifesteen effet toutes sortes d'imitations involon-
taires, comme,par exemple,les mouvementssymétriques
tels que celuide la main gauche exécutantsans intention
et sans utilitéceuxque fait tamain droitepour écrire, etc.
Il y a aussi une étrange maladie nerveuse observée
jusqu'ici principalement en Russie et notamment en
Sibérie, qu'on nommelà « myriachite' M,et dans laquelle
l'inhibitionest entièrementdesorganisée,de sorte queles
maladessontobligésd'imiterimmédiatementchaqueaction
qu'its voient, même si elle leur est désagréableou nui-
sible. Si quetqu'ua, par exemple, tombe sous leurs yeux,
t. ArtietedeS. A.Ta)arshisur le myriachitedanslaBee«e
tenh'o/ede ~exn'h: (aHemande), n°de novembre
t8M.TokaraU
nousy apprend aussit;u'onne devrait
pasécrire myriacbite
mais meriatscheny.!
CÊCAOE!<TS
ET ESTHÈTES <tS
ils sont égalementforfésdo se laisseraussitôtchoir, mcmo
anmith'udetarueboot'us.o.
En dehors de t'état de maladieet de fatigue. inhi-
bitionn'est suspendueque si t'cxcitatioaexercée par une
impression sur te système Nerveuxse trouve assez forte
pour la vaincre. Si cette impression est désagréabtoou
mcnafantc,tes mouvementsqu'eue détermine sont c')x
de la défense ou do la fuite. Si eMoest, au contraire,
agreabtoou si et)oest surprenante,mais sansètro inquié-
tante, la réaction de t'organismocontre elle est un mou-
vementsans but objectif,te plus souvent un mouvement
imitstcur. Chez t'hommo sain avec tm système nerveux
pourvu do ses appareils d'inhibilion en bon ordre, ce
mouvementno repond donc pas ilchaquephénomène,mais
seulementa ceux qui le frappent fortement, fixent son
attention, l'occupent et l'excitent, bref, lui causent une
émotion.L'activitéimitative, et !cs arts du dessin ne
&ont,en dernièreanalyse, que les traces laisséespar des
mouvementsimitateurs, a doncun but organiqueimmé-
diat celuide délivrerle systèmenerveuxd'une excitation
qui lui a été causée par une impressionvisuettequel-
conque. Si l'excitationn'est pas causée par la vue d'un
phénomèneextérieur,mais par unétat organiqueintérieur
(éréthismesexuel), ou par une représentationde nature
abstraite (exultationtriomphale, deuil, langueur),elle se
transforme,il est vrai, égalementen mouvements;ceux-ci
toutefois,naturellement,ne sont pas imitateurs,puisqu'ils
ne réalisentaucunereprésentationmotrice,maisconsistent
en mouvementsayant uniquementpour but de détendre
les centres nerveux chargés d'impulsions motrices, tels
MAXNoMM. Mg~tMreMenee. H tO
<46 L'&OOTtSME

que la danse,les cris, te chantet la musique,soiton moM-


vements déchargeant les centres d'idéations,têts que la
déclamation, la poésie lyrique et épique. Si t'activih*'
artistique est fréquemmentexercéeet facilitéepar t'habi-
tndo, it n'est plus besoin d'émotionsextraordinairement
fortespour la provoquer.Chaquefoisalorsque l'hommeest
excita par des impressionsextérieuresou intérieuresqui
no réclamentpas uneaction (lutte, fuite,adaptation),mais
parviennent à sa consciencesous forme de disposition
d'esprit, il décharge son système norveuxde cette exci-
tation par une activité artistique quelconque,soit par les
arts du dessin,soit par la musiqueet ta poésie.
L'imitationn'est donc pas la sourco dos arts, mais un
des moyensde l'art; la source rccttodo ceux-ciest t'omo-
tion L'activitéartistiquen'est pas son propre but, mais
elle a une utilité directe pour l'artiste; elle satisfait le
besoinqu'a son organisnMdo transformersesémotionsen
mouvement.Il crée l'tcuvro d'art non pour l'amour do
t'œuvro d'art, mais pour délivrer son systèmenerveux
d'une tension. Cetteexpressiondevenueun lieu commun
est parfaitementjuste au point de vue psycho-physiolo-
gique l'artiste se débarrasse,en écrivant, peignant,
chantant ou dansant, d'une représentationou d'un senti-
ment quipèse sur son âme.
A ce premierbut de t'œuvre d'art, le but subjectifde la
délivrancede l'artiste, s'en ajoute un second, qui est
objectif celui d'agir sur les autres. Par suite de son ins-
tinct collectif ou social, l'homme aspire, comme tout autre

t. L'art est la manifestation esthétique des grandes émotions


humaines (Auguste Comte).
DËCAMNTS ET ESTHÈTES H7
animalvivanten sociétéet ayantparfoisbesoindo cotte-ci,
il faire partager ses propres émotionsà ses semblables,
commetui-memeressent aussi les émotionsdo ses sem-
blables. Ce besoin do se savoiren communautéémotion-
nette avec l'espèceest la sympathie, cette base organique
do t'êdincc social'. Dans la civilisationavancée, où les
mobilesnatm'ctsprimitifs des actionssont en partie ob-
scurcis, en partie remplacespar des mobilesartificiels,et
ou tes actionscités-mêmesreçoiventun autre but que leur
but théorique propre, l'artiste, il est vrai, n'a plus uni-
quement l'intention do partager ses émotionsavec te:.
autres, maiscrée son a'm'fo avec l'idée accessoiresoit de
devenir célèbre, désir qui est encore inspire par des ins-
tincts sociaux,puisqu'il tend à l'approbationde ses sem-
blables, soit simplementdo gagner de l'argent, co qui
n'est plus un mobilesocial, mais purement égoïste. Chez
les innombrablesimitateursqui ne pratiquent pas l'art
par besoin originaire, parce qu'il est pour eux le mode
d'expressionnaturel et nécessairedo leurs émotions,mais
parcequ'ilsvoient d'un œit envieuxles succèsremportés
par d'autressur ce terrain, co mobilevulgairementégoïste
est le seul qui agisseencore.
Des qu'il est établi que l'art n'est pas exercépour l'art
seul, maisa un double but, subjectifet objectif,celui de
satisfaireun besoin organiquede l'artiste et celui d'agir
sur ses semblables,à lui aussi s'appliquentles principes
d'après lesquels est jugée toute autre activité humaine

i. Edmund R. Clay, L'~t«e)T<a<f<;e coK<i-)tM<«)H à la psychologie.


Traduit de l'anglais par A. Burdeau, Par's, tM6, p. 234. La sym-
pathie est une émotion causée en nous par ce qui nous semble être
[émotion ou la sensation d'autrui
<t8 L'AaOTtSME

poursuivantto mémobut Ics principesde la moratitéet


detatpgatito.
Nousdemandons,en présencede chaquetendanceorga-
nique, si ctto découled'un besoinlégitimeou si etto est la
conséquenced'une aberration, si sa satisfactionest utitoà
l'organismeou lui est nuisible;nous distinguonsl'instinct
sain do l'instinct maladif,et exigeonsque l'on combatte
celui-ci. Si la tendancecherchesa satisfactiondans une
activitéqui agit sur d'autres, nousexaminonssi celle-ciest
conciliableavec l'existenceet la prospérité de la société,
ou les compromet.L'activitéqui nuit a la sociétéentre en
conOitavec t'usage et la loi, qui no sont autre chose que
le résumé des opinions que la société entretient à un
moment[tonnesur ce qui lui cs~utileou lui nuit.
Les notionsde sainet de malade,demoralet d'immoral,
do social ou d'anti-social, sont donc applicables&l'art
comme & toute autre activité humaine, et il n'y a pas
l'ombre d'une raison pour que nous considérionsune
œuvre d'art sous un jour différentque toute autre mani-
.estationd'une individualité.
Il se peut très bienque t'cmotionexpriméepar l'artiste
dans son oeuvredécouled'une aberrationmaladive,qu'elle
soit anti-naturelle, licencieuse,cruelle, tendant au laid
ou au répugnant; ne devons-nouspas condamnercette
oeuvre,et, si cela nous est possible,la supprimer?Com-
ment veut-on la justifier? En prétendant,par exemple,
que l'artiste étaitsincèreen la créant, qu'il a renduce qui
vivait réellementen lui, et qu'il était, pour cette raison,
subjectivementjustifiéà s'épanouirsousformeartistique?
Mais il y a des sincérités absolumentinadmissible?.
O&CAOENTSET ESTHÈTES <49
L'ivrogne ou te c1astomaneest sinceraaussi quand il boit
ou brise tout ce qui se rencontre sous sa main. Nousna
lui reconnaissonspourtantpas )o droit de satisfairesa ton-
dance. Nousl'on empêchonspar la force; nous le mettons
en tutetto, quoique, en buvant ou on démolissant, il ne
nuise peut-êtrequ'à lui soul, Et bien plus énergiquement
encorela sociétés'oppose-t-elleà la satisfactiondes désirs
qui no peuventêtre rassasiéssansagir vio)cmmentsur les
autres. La scioncenouvelledo t'anthropotogiocriminelle
admetsansdifncuttéque les assassinspar luxure, certains
incendiaires,beaucoupdo voleurset de vagabonds,agis-
sent en vertu d'une impulsion,que par tenrs crimesils
satisfont une tendance organique; qu'ils violent, tuent,
mettentle feu, votent, se livrentà la paresse, commeun
autre se met à tabto pour dtner, uniquementparcequ'ils
ont faimdo ces choses-là;maisc)t~ réclamenéanmoins,et
justementpour cette raison, que l'on empêchepar tousles
moyensces dégénérésd'apaiser leurs très sincères désirs,
httut-it recourir à leur entière suppression.Il ne nous
vient pas à l'idéedo permettreau criminelpar disposition
organiqued' « épanouir son individualitésousformede
crime; et l'on ne peut davantagenous demanderde per-
mettre à l'artiste dégénère d'épanouir son individualité
sous formed'œuvres immorales.L'artiste qui représente
avec complaisancece qui est déprave, vicieux,criminel,
qui l'approuve,peut-être le gtoriue, ne se distingueque
quantitativementet non qualitativementdu criminel qui
pratiqueen faitceschoses-là.C'estune questiond'intensité
de l'obsessionet de forcede résistancedu jugement, peut-
être aussi de courageet de tacheté, et rien de plus. Si la
<so L'ËOOTfSME
loi positivene traitepas )o crimineld'intentionaussi sevc-
rement que le crimineld'action, c'est que le droit p~nat
poursuitle faitetnon l'intention,la manifestationobjective,
non ses racines subjectives.Le moyen ago avaitdes tiet)\
d'asito o)) tes criminels no pouvaientctre inquiètespour
tours méfaits te droit modernea supprimé cette institu-
tion. L'art doit-il~tromaintenantun dernier asite ouvert
aux criminetsqui voûtentéchapperau châtiment?Lesins-
tinctsquel'agentde policeempêchedesatisfairedansla me,
doivent-ilspouvoirtes apaiser dans te prétendu« temple
<tel'art? Je ne vois pas commenton voudrait défendreun
pareil privilègede nature absolumentanti-social.
Je suistr~s éloignéde partager cette opiniondo Ruskin,
qu'on ne pext demandera une œuvred'art que la mora-
lité, et rien do plus. La moralitéseuleno fait pas l'affaire.
Autrement,les petits « tracts« religieuxseraient ta ptus
belle littérature, et les saints peinturlurés fabriqués en
gros a Munich,la plus remarquablesculpture.La supé-
riorité de la formeconservadans tous les arts ses droits
et donneen première ligne à ta création sa valeur artis-
tique. L'oeuvreu'a donc pas besoind'être morale.Elle n'a
pas besoin, ptus exactement,de prêcher expressémentta
vertuet la craintede Dieuet de se proposert'édif!cationde
dévotes.Maisentre une ceuvrcsansbutde sanctificationet
uneœuvred'uneimmoralitévoulue,il y a une énormediffé-
rence.Uneoeuvreindifférenteau point de vue moraln'atti-
rera pas et ne satisferapas égalementtousles esprits, mais
ne repoussera ni ne scandaliserapersonne. Une œuvre
expressémentimmoraleexcite chez des individussains
les mêmessensationsde déplaisiret de dëgoùt que l'action
DÉCADENTS
ETESTHÈTES <8<
t
immoraloette-memo,et la formeda t'ouvre n'y peut rien
changer. AssurenMnt,h morautosente no rend pas une
muvrebollo;maislabeautéest impossiblesanslamoratit~.
Et nous arrivons ainsi au second argument par tcquet
tesesthètesveulentdcfendro)o droit de l'artiste à l'immo.
ratite. L'ouvre d'art, disont-its, n'a qu'à ttrc belle. La
bca)'t6 réside dans la forma; le fondest donc indiffèrent.
Qn'i) soit vieicuxet criminel,il no peot diminMerles qna-
Ht~sdo la forme, quand ccUes-ciexistent.
Detels principesno peuventctro hasardes que par ceux
qui n'ont pas la moindre idée do ta psycho-physiologie
du sentimentesthétique.Ceuxqui se sontoccupe;)tant soit
pou de ce sujet, saventque ('on distinguodeux espècesde
beau, le beau sensorielet tobeau intellectuel.Commesen-
soriellenientbeaux nous sentonstes phénomènesdont la
perceptionpar tes centressensoriels est accompagnéed'un
sentiment do plaisir telles une couleur déterminée,par
exempte un beau rouge, ou une harmonie, mémo une
note isolée avec ses harmoniquesqui vibrent ensemble
avec elle, quoiqu'ils no soient pas perçus consciemment.
Les recherchesd'Helmholtzet do Mtaserna ont répandu
de la lumièresur les motifsdu sentimentde plaisir causé
par certainesperceptionsacoustiques,etcellesde Brucke'
sur le mécanismedes sentimentsde plaisir en matière
d'impressionsoptiques. H s'agit là de la perceptionpar
les nerfs sensorielsde certains rapports numériquessim-

LeSonet la JtMsi~Me,
t. PietroBlaserna, suividesCaM~M pA'/MO-
lo.qiques de fAo'moKh musicale,par H. Helmholtz,4' édition.
Paris,tM2.
2. E. Brucheet H. HetmhoU!, Principes des beaux-
scientifiques
a'<<, 4 *édition.
Paris,tM).
189 t.'ët)OTt8ME

ples dans les vibrationsde la matera ou de t'éther. Nous


sommesmoins renseignés sur tes causesdu sentimentdo
plaisir que nous éprouvonspar l'odoratet le sens taetite,
mais ici aussiil parall s'agir d'impressionsplus ou moins
fortes, c'est-à-direégalementde quantités, autrementdit
do nombres.La raisondernièrede tousces sentimentsest
que certainsmodesdo vibrationconcordentavec la struc-
ture dos nerfs, leur sont aisés et laissent leur arrange-
ment intime intact, tandis quo d'autres dérangent l'ordre
de tenrs particules,de telle sorte qu'it en coûteaux nerfs
na effort parfoisdangereuxau point de vue de leur exis-
tence, ou toutau moins de tour fonctionnement,pour les.
ramener a leur ordre naturel. Ceux-làsont sentiscomme
un ptaisir, ceux-cicommeun déplaisir et mémoune dou-
leur. I) no peut, avec le beau sensoriel,être questionde
moratitt' puisqu'il existe seulementcommeperceptionet.
ne s'élève pas jusque l'aperception.
Au-dessusdu beau sensorielse place le beau intellec-
tuel, qui ne consisteplus en simplesperceptions,mais en
aperceptions,en idées et en jugements,ainsi qu'en émo-
tionsaccompagnantes, élaboréesdansl'inconscient.Lebeau
intellectuel,pour être senti commebeau, doit éveiller, lui
aussi,des sentimentsde plaisir,et aux sentimentsde plaisir
–ceci a étéexposéplus haut-sont tiéesdans l'être sain,
pleinement développé, muni aussi de l'instinct social
(altruisme),seulementles aperceptionsdontle contenuest
profitableà la vieet à la prospérité de l'individuet de la
sociétéou de l'espèce.Or, ce qui favoriseta vieet la pros-
périté dol'individuet del'espèceest justementce que nous
appelons moral.De là résulte de toute nécessitéqu'une
OÉCADtN~ BT ESTHÈTES <sa
œuvre qui n'éveille pas de sentimentsde plaisir ne peut
être belle, et qu'elle no peut éveiller do soutimontsde
plaisir si ette n'est pas morale, et nous armons à cette
conclusionque la moralité et la beauté sont identiques
dans leur essenceintime. On n'avance pas une fausseté,
quand on dit que ta beautéest )a moralitéstationnairo,et
la moralité,ta beautéen action.
Ceci n'est contredit qu'en apparence par le fait que
t'incontestabtemont laid et te mat peuventptaire, par con-
seqtMOtéveillerdes sentiments de plaisir. Le processus
intellectuelexcité par les perceptions et les apercoptions
n'est pas, en ce cas, aussi simpleet aussidirect qu'en face
du beau et du bien. Des associationsd'idées quelquefois
bien compliquéesdoiventd'abordêtre misesen train, pour
conduiretout do mémo enfin à ce grand résultat l'éveil
de sentimentsde plaisir. La « catharsis » aristotélicienne
explique commentla tragédie, quoiqu'elle offre le spec-
tacle de la souffranceet de la mort, produit pourtantnna-
lementun effet agréable. La représentation du malheur
mérité éveille t'idée de la justice, une idée agréable et
morale, et même cette de l'infortunenon méritée éveille
encore la pitié, qui, en soi, est un sentimentdouloureux,
mais qui, en sa qualité d'instinct collectif ou social, est
utile, et pour celanon seulementmoral, mais, en dernière
analyse, agréable aussi. Quand Valdès Léal, daus son
célèbretableaude l'hôpital de la Charité, à Séville,nous
montre un cercueilouvert avec le cadavre grouillant de
vers d'un archevêqueen chape et en mitre, cet aspect, en
soi, est incontestablementrépugnant. H laisse néanmoins
bien vite reconnattre l'émotion que le peintre a voulu
<St L'&aOTtNME

exprimer son sentimentdu néant do tous les liionset do


tonsles honneurs terrestres, de la chetivotédo t'homme
vis-a-visla puissancede la nature. C'est la mêmeémotion
que Holbeina tncarnéodans sa « Dansemacabren, sans
ta même profondeur ni la mémopassion,il est vrai, qu
t'Espagnotau sentimentsi intense, mais d'une façon ra.
teuse et amère; c'est aussi la mômeémotionqui, un peu
moinssombraet plus mélancoliquement résignée,résonne
dans le Requiemde Mozart.Danst'ideoqui opposet'ins!-
gnittancede la vieindividuelleà la grandeuret &l'éternité
do la nature se mêleun étémontde sublimedont la repré-
sentation,entant que fonctioninctytodescentrescérébraux
les plus élevés,est accompagnéede sentimentsde plaisir.
Dansles arts du dessin, une circonstanceencore doit
être prise en considération.En matièredo sculptureet de
peinture,on peut établir une largo séparationde la forme
et du fond, du sensorielet du moral. Un tabtean, un
groupe peuventreprésenter fait le plus immoralet le
plus criminel,sans que pour celales parties constitutives,
l'air, les harmoniesde couleurs,les figuresen soientmoins
bettes en elles-mêmes,et le connaisseurpeut y trouver du
plaisir, sans s'arrêter au sujet do t'oeuvre.Les gravures
des « éditionsdes fermiersgénéraux du xvm°siècle, les
œuvres en marbre et en bronze du « Muséepornogra-
phique » de Naples, sent en partie odieusementimmo-
rales, parcequ'elles représententla luxurecontre nature;
maiselles sont en cttes -mêmes excellemmenttravailléeset
susceptiblesd'être envisagéesà un point de vue qui fasse
abstractionde leur idée pour ne s'attacher qu'à la perfec-
tion de leur forme. Ici, en conséquence,l'impressionde
ETESTHÈTES
OÉOAKENT8 tSS
t'OMvred'art est mêtangee de dégoûtpour la sujet traite
ot do plaisir pour ta beauté des divers corpspoints, des-
sinas ou sculptés,et cc))ode tcura attitudes; !o sentiment
de plaisir peut l'emporter et t'œuvre agir, malgré son
abjection,d'une façon non repoussante,mais attrayante.
Dansla nature, il n'en est pas autrement.Si le nuisibleet
t'cpouvantabtosont quelquefoissentis commebeaux, colu
provientdo ce qu'ily a ta dedanscertainstraits et éléments
qui no rappellentpas nécessairementle caractère terrible
ou nuisiblede l'ensemble,et qui, en conséquence,peuvent
produire, par eux-mêmes,un effet esthétique. La vipère
est belle par son renet métallique,te tigre par sa forceet
sa souplesse,la digitale par sa formegracieuseet sa riche
couleurrose. La nocuitedu serpent ne gtt nullementdans
ses bandesdorsalesà éclat de cuivre, le caractèreredou-
table du carnassierdans sa formeélégante, la toxicitéde
la plante dans te dessinet la nuancede sa neur. Le beau
sensoriell'emporte, dans ces cas-là,sur la laideur morale,
parcequ'il est plus directementperceptible et laisse dans
l'impressiongénéraleprédominerles sentimentsde plaisir.
Le spectactedu déploiementde forceetde larésolutionest
égalementbeau, par suite desidées de vaillanceorganique
éveillées par lui. Mais produira-t-itencore cette impres-
sion, si l'on voitun assassinvenirà boutd'une victimequi
résiste désespérément,la jeter par terre et puis t égorger?
Assurémentnon, car, devantun pareiltableau, il n'est plus
possible de séparer de son but le déploiementde force
beau en soi, ni d'en jouir sans se préoccuperde celui-là.
Dem~me,cette séparation de la forme et du fond est
beaucoupmoinspossible dans la poésie que dans les arts
<S6 t/ÉCOTtSME
du dessin. Le mot en soi, par son image acoustiqueou
optique,ne peutguère faireun effetde beauté sensorieMe,
même s'i) se présente rythmiquementrégté et renforcé
par la rime en double son plus expressif.Il agit presque
uniquementpar son contenu,par les représentationsqu'i)
éveille.Il est doncà peineconcevablequ'onentendeou lise
un exposépoétiquedo faits criminelsou immoraux,sans
avoirprésenteà chaquemotl'idéedoson contenu,noncotte
do sa forme,laquelle,évidemment,no saurait représenter
que sa sonorité; l'impression, en ce cas, ne peut donc
plus être mixte, commeà la vue de la représentationbien
peinte d'un fait repoussant; elle ne peut plus être qu'une
laideursans métange.Lostableauxde Jules Romainpour
lesquels t'Arétin écrivit ses Sonnets ftMWteK.c(Sonetti
!Msst«'tos<)peuventencoreêtre trouvésbeauxpar lesama-
teurs de la peinture molle de t'éteve de Raphaël; quant.
aux sonnets.ils ne sontplusquedégoûtants.Quiéprouvera,
à la lecture des écrits du marquis de Sade, d'Andréa de
Nerciat, des sentimentsde plaisir? Une seule espèce de
gens les dégénérésà perversions.Les représentationsdu
crimeet duviceen art et en littératureont leur public,que
nousconnaissonsbien c'est celuides prisons. Les crimi-
nels ne lisent rien tant volontiers,à coté de livres senti-
mentauxet fades,que des récits d'actes d'immoralitéet de
violence et les dessins et inscriptionsdont ils couvrent
les murs de leurs cellules ont en majeure partie leurs
crimes pour objet Mais l'hommesain se sent viotem-

i. BenryJo)y,feifee<«)'M<&!M
<etp)tMM<fe laSemé.
Lyon,H9<.
VoiraussiLombroso, t'Nom'necriminel,
p. 49e-sn.
9. Pitre,SMicantipopolari
«a<<antin cafeere. M16.Voir
Ftorenee,
ET ESTHÈTES
D&CAMNTa <87
ment repoussépar des œuvresde cette nature et il luiest
impossibled'en recevoir une impressionesthétique,leur
forme répondtt-etteaussi complètementque possibloaux
règles tesmoins contestéesde l'arl.
JIest encoreun casoù la chose la plus laide et la plus
vicieusepeutagir d'une façon moralementbelle <)ansune
représentationartistique c'est quand elle permet de
reconnattreune intentionmorale, quand elle nous révèle
une émotion sympathiquedo l'auteur. Car ce que nous
apercevons, consciemmentou inconsciemment,derrière
chaquecréationd'art, c'est la particularitéde soncréateur
et t'emotiond'où elleest sortie, et notre sympathieouanti-
pathie pour t'emotionde l'auteur a la ptus forte part dans
notre appréciationde t'œuvre. Quand Raffaettipeint des
buveursd'absinthe effroyablementdégradésdansles misé-
rables bouchons de ta banlieue parisieane,nous sentons
clairementsa profondepitié à la vue de ces êtres déchus,
et cette émotion, nous la sentons comme moralement
belle. De même, nous ne sommes pas un moment en
doute sur la moralité des émotions de l'artiste, quand
nous voyonsles gravures de Callotsur les horreurs de la
guerre, les saints sanglants et purulents de Zurbaran,les
monstresde Breugheld'Enfer, ou que nous lisonsla scène
de t'assassinâtdans le /?<MAo/M:Ao<e de Dostojewski Ces
émotions-làsont belles. Nouséprouvons,à les partager,
un sentimentde plaisir. Le déplaisir causé par les traits

en outre,dans t'outrageprécédemment cité deLombroso (Attas,


plancheXV),le portraiten groupedestroisbrigandsde Ravenne;
et, du mêmeauteur,7 pa/)m~M<t< coffre. Turin,iS9i.
t. B<Mto<M<&)<e, F.
romande M. Dostojewski. Traduction
alle-
mandedeWUhetm Henckel. t882,t. t, p. 122-128.
Leipzig,
<S8 t~'&QOTtSME

rep<H wmbde fmuvro ne peut prévaloircontrece plaisir.


Mais si t'œnvre trahit qae Ma autour «ait indiffèrentA
l'égard du mal ou du laid représenta,que peut-être même
il ressentait pour onx de la prédilection,atoMla répu-
gnance qu'excite t'tjeuvres'accroltdo tout le dégoût que
nous inspire l'aberrationdes instinctsde l'auteur, et l'im-
pression totale est cette du déplaisir le plus aigu. Ce fait
no se produit pas chez ceux-là seuls qui partagent les
émotionsde l'auteur, c'est-à-diresont attira et agréable-
mentexcitesaveclui par le répugnant,la maladie,le mat,
et ce sontjustementles dégénérés.
Los esthètes prétendentque l'activité artistique est la
plus haute dont l'esprit humain soit capable, c; qu'et)~
doit prendro ta première place dans l'estimation des
hommes.Sur quoi veulent-ilsfondercette prétentionpré-
cisément&leur point de vue? Pour quelle raison l'activité
d'un gaillardqui me décrit avec enthousiasmeles couleurs
et les odeurs d'une charogneen pourriture.aurait-elle do
la valeur a mes yeux, et pour quelle raison devrais-je
tenir en estime particulièreun peintre qui me montre le
libertinage d'une Otte?Parce que leur technique artis-
tique est difficile!Si c'est ta un point décisif, les esthètes
devraientlogiquementplacer l'acrobateplushaut que l'ar-
tiste de leur espèce,car l'on apprend l'art du virtuosedu
trapèze beaucoupplus difficilementque celui de rimailler
ou de badigeonner,qui constituel' « art des esthètes.
Serait-ce pour les sensations de plaisir que donnent les
artistes? D'abord,ceuxdont s'enthousiasmentles esthètes
ne donnent pas à t'homme sain de plaisir du tout, mais
du dégoût ou de t'ennui. Admettons cependant qu'on
CÉSAPKNTS
ETESTATES <89
trouve chez cm des sensations il s'agirait encoredo se
demandertout d'abwd do quel genre ettessoat. Toutesen-
sation, même si, sur te moment, t.ou*la sentons comme
agréable, ne nous inspirepas d'estimeenverscelui il qui
nous la devons,Le jeu, la taverne, le tupanar procurenta
une nature baMedessensationsa~eclesquellesne peuvent
nullementri vatisereommointonsit'ce))es qu'offren'importe
quelle(ouvredes esthètes.3lais le plus fraputouxdehsu-
che tui'memcac professepas néanmoinsune estime parti-
cu)ieropou)'les tenanciersde seslieuxde plaisirs.
La vérité est que la prétentiondes esthètesà assignerle
rang suprêmeà l'art renfermeen soi la réfutationla plus
complètede leurs autres thèses. L'espèceappréciechaque
activité d'après son utilité pour eUc.Plus hautementelle
se développe,plus elle acquiertta compréhensionexacte
et profondede ce qui lui est véritablementnécessaireet
profMabtc.Le guerrier qui, &un degré peu avancé de
civilisation,joue à juste titre le rôle principal,parceque )a
société doit avant toutvivre et se protéger dans ce but
contreses ennemis,le guerrier, disons-nous,rétrogradea.
une placeplus modeste,à mesureque lesmœursdeviennent
plus douceset que les rapports entre les peupleschangent
leur caractèrebestial en un caractère humain. L'espèce
est-elleparvenue à une compréhensionun peu claire de
sa situationvis-à-visla nature alors elle sait que la con-
naissanceest sa tâche la plus importante, et son respect
le plus profondva à ceux qui cultiventet élargissent la
connaissance,c'est-à-dire aux penseurs et aux observa-
teurs scientifiques.Mème dans l'état monarchiquequi,
conformémentà sa propre nature atavique, mesuret'im-
t60 L'ÉOOT)SME

portancodu guerrier avecla toisedes hommesprimitifs(et


dansl'état actueldet'Europe, étant donnéela fureurbelli-
queuse à peine contenuede touteune série dépeuples, on
ne peut malheureusementrefuser à cet atavismesa raison
d'être), le savant, en tant que professeur,académicien,
conseiller,formeune portion do la machinegouvernomen-
tale, et les honneurset dignités tui tombent en partage
bien plus qu'au po&toet à l'artiste. De ceux-cis'enthou-
siasment la jeunesse et les femmes,c'est-à-dire ces éK-
ments de l'espèce chez lesquels l'inconscientl'emporte
sur la conscience;car l'artiste et le poète s'adressent
avant tout à l'émotion,et celle-ciest plus facileà exciter
chezla femmeetl'être jeune que chez l'hommemûr; leurs
méritessont on outre plus accessiblesà la foule que ceux
du savant, que no peuventguère suivre que les meilleurs
do son temps et dont la valour,même à notre époquedo
vulgarisationde la science par les journaux, n'est en
général pleinementappréciéequepar un petit nombredo
speciaiistes.!) n'a pas à compter, à do rares exceptions
près, sur ta gloire rapide de l'artiste. L'Etat et la société
cherchent, en revanche,à le dédommagerdecette récom-
pensequi lui échappe, par les formesofficiellesde haute
estimedont ils l'entourent.
Sansdoute;de très grandsartistes et des poètesacceptés
commedes initiateurset dont t'ceuvreest reconnuedura-
ble, obtiennentégalementleur part des honneursofficiels
dont la chose publique organisée dispose commetelle;
ces hommesd'exceptionreçoiventalors une récompense
plus brillantequen'importequel savantou découvreur,car
ilspossèdent,à côtédes distinctionscollativesqu'ilsparta.
DËCAOENTS ET ESTHÈTES i6t

gent avec cct~-ci, la vaste popularitéà taqucttoco dernier


doit !o ptus souvent rononfcr. Et pourquoi l'artisteext-it
parfois placéaussi par do bons et sérieuxespritsà côtédo
l'hommedo science, et même au-dessus do lui? Est-ce
parce que ces esprits estimentplus le beau que le vrai,
l'émotionque )a connaissance?~'on.Maisparce qu'ils ont
le sentimentjuste que l'art est ~atoment une source de
connaissance.
I) l'est do trois façons. D'abord, t'emotion qui suscite
('œuvre d'art est otte-memoun moyen d'obtenir la con-
naissance, commet'ont très bien vu Edmond R. Clay,
James Sully et d'autres psychologues,sans pourtant
insister sur ce fait important. Elle contraint les centres
supérieurs à l'attention des causes qui les excitent, et
amène par t)\nécessairementune observationet une com-
préhensionplus aiguës do toute la série de phénomènes
en rapportsavec l'émotion.Ensuite, t'ouvre d'art permet
do pénétrer du regard les lois dont l'expression est le
phénomène,car l'artiste sépare dans sa créationl'essen-
tiel de l'accidentel,néglige cctui-ci qui, dans la nature,
distrait et désoriente habituellementl'observateurmoins
bien doué, et met involontairementen relief celui-là, qui
occupeprincipalementou exclusivementson attention, et
qui est perçu et rendu par lui, pour cette raison, d'une
façonparticulièrementnette. L'artistesent lui-mêmeder-
rière la figurationt idée,dans la formesa raison intimeet
ses rapports que les sensne sauraientpercevoir,et it tes
révèle, dans son œuvre, au contemplateur.C'est ce que
veutdire Hegel, quand il nommele beau « la présencede
l'idée en phénomènelimité ». Par sa propre comprehen-
MAXNemAtj. Dégénérescence. !t ti
tes t~aonsME
sion profondede laloi naturette,t'artistosecondepuissam-
ment aussi la compréhensionde eette-eichez los autres
hommes Enfin, fart est l'unique lueur, H faible et
incertaine soit-elle, qui se projette dans les ténèbres de
l'aveniret nousdonne au moinsune notionvague comme
on rêve des contourset de ta direction de nos développe-
ments organiques utterieurs. Ce n'est là nullement du
mysticisme,maisun fait très clair et très compréhensible,
Nousavonsvu ptus haut' que chaqueadaptation,e'est-a-
dire chaque changement de forme êt de fonction des
organes, est ~recédée par une représentationde ce chan-
gement. Cehu-ci doit commencerpar être senti comme
nécessaireet par être désira ensuite, une représentation
de lui est étaborcodans les centres nerveux supérieursou.
suprêmes, ctcnnn l'organismefait deseffortspour réaliser
cette représentation.Ce processus se répète dans l'espèce
absolumentde la mêmefaçon.Unétat quelconquela gène.
Elle éprouve en lui des sentiments J& déplaisir. Elle
souffre de lui. De là s'ensuit son désir de changer cet
état. Elle se fait une image de la nature, de la direction,
de t'étenduo de ce changement,D'après l'anciennelocu-

t. I.&connaissance de ce fait est aussivieilleque la science


esthétique m ême.Elleest bienexprimée, entreautres,danst'on-
vrage du D' W.AI. Freund, i ntitulé aecaMbMtfla vie<;tN<)M<,
Bresiau,1879,p. 9 L'ideaUsation consiste.dansl'éloignement
d'accessoiresfortuits,qui troublentlavéritableexpression du fond
des choses p. ti Tous(tesartisteséminents) éteYentce
qu'iisvoientà la hauteurd'imageépurée,nettoyéede toutce qui
est nonessentiel,accidentel, gênant;touspuisentdansce qu'ils
voientt'Méequiestau fonddeschosesvues p. t3 « (l'artiste)
conçoitl'essencedeschoses. de Jaquette lesaccessoiresacciden.
telstroublantsdu phénomène extérieurtombent commedesfeuilles
mortes,de façonquela véritéapparattvivantesousformed'idéeà
son<Bif intérieur
2. Voirla notede la page38.
DÉCADENTS ET ESTHÈTES iea

tion mystique, « elle ao crée un idéal L'idéal est, en


fait, fidco formatived'un futur dovetoppementorganique
on vue d'une meilleureadaptation.Dans tes individusles
plus parfaits de l'espèce,il naitplustût et plus clairement
que dans la foule moyenne,et l'artiste tonte d'une main
mal assuréede le rendre sensiblepar f œuvred'art, long-
temps avant qu'il puisse être rcatise organiquementpar
l'espèce. Ainsi l'art accordela plus dciicate et la plus
haute connaissance,une connaissancequi toucheau mer-
veitteux:cettedel'avenir.Pasaussiarrêtée,naturettemcnt,
pas aussinette que la science,elle exprimecependant,elle
aussi, la loi naturelle mystérieusedot'être et du devenir.
la sciencemontre l'actuel, le certain fart prédit, quoique
en balbutiantet en termesobscurs,le futur,le possible.La
nature dévoileà celle-làses formes arrêtées; elle permet
il celui-ci do jeter en frissonnantun regard rapide et
troublantdans la profondeuroit les chosesinformessont
on travail d'apparition.L'émotiond'où sort t'œuvre d'art
chargée de pressentiment est ce besoin du devenir de
l'organismevivacegros d'avenir
Cet art de pressentimentest assurémentla plus haute
activité intellectuellede t'être humain.Maisce n'est pas
l'art des esthètes.C'est l'art le plusmoral, car il est te plus

t. WilhelmLœwentha) faitdériverdelamêmeémotionpressen-
tantl'avenir,le sentimentet le besoinreligieuxaussi.Pourfau-
teurdes que
teurformePt'HK'tpMdKK?Ay~œ de <bconnaissancela
t'idéa),e'est-a-dire <JS'<MetyMmm~,)a retfRion
religioneest
st
la formequel'idéal,c'est-à-dire la connaissancepressenlante du
but du développement, revétdans la conscience de l'homme.
L'instinctde développement, baseindispensable de toutevieet
de toute connaissance, est identiqueavecte besoinreligieux
dit-ildansun mémoiremalheureusement nonmis dansle com-
merce,et qui mériteraitfort d'être renduaccessiblea tout le
monde.
<6t t~COTt~Ë

ideat, mot qui signinesimplementqu'il est paratt&teaux


voies do perfectionnementde l'espèce, et même s'iden-
tifieavec elles.
Los méthodes les plus diverses nous ont toujours
ramenés a ce mémorésultat il n'est pas vrai que l'art
n'ait rien do communavecta moraHte.L'ouvre d'art doit
être mornto, car elle a pour but d'exprimeret d'exciter
des émotions;en vertu de ce but cite tombesous la com-
pétencede ta critique,qui examinetoutesles émotionsau
point do vuedo tour utilitéou do leur nocivitépour l'indi-
viduou l'espèce, et etto doit, quand elle est immorale,être
condamnéeet suppriméecommetoute autre activitéorga-
nique contraire au but. L'œuvrc d'art doit être morale,
car elle doit produire un effet esthétique; elle ne le peut
que si elle eveitte, au moins en dernière analyse, des
sentimentsplutôt de plaisir; elle no procure ceux-ci que
si elle renferme de la beauté; or, la beauté, dans son
essencela plus intime, est synonymede moralité.L'œuvrc
d'art suprêmeentln ne peut, par sa nature fondamentale
même, être autre chose que morale, car elle est une
manifestationde force vitale et de santé, une révetation
de la facultéde développementde l'espèce, et l'humanité
ne la place si haut que parce qu'elle a le pressentiment
de ce rôle.
En ce qui concerne enfin la dernière doctrine des
esthètes, à savoir que l'art doit craindre ta vérité et le
nature), cite est un lieu communoutre jusqu'à l'entière
absurdité et pris au contre-pied.La vérité et le naturel
pleins et objectifsn'ont pas besoind'être interditsà l'art
ils ne lui sont simplementpas possibles.L'oeuvred'art,
ETESTHÈTE~
PÊCAttKNTS t6S
en effet, rend sensiMestes aperceptionsdo l'artiste, mais
une aperceptionn'est jamais le reflet exact d'un pheno-
mène du monde extérieur; chaque phenon~no éprouve
au contraire,avantde pouvoirpasser dans une conscience
humaine à l'état d'aperception, deux modificationstrès
ossentiettes une première dans les organes conducteurs
et récepteurs des sens, nno secondedans les centres qui
transformentles perceptionssensorielleson aperceptions.
Les nerfssensorielset les centres do perceptionmodinent
la modalitédos excitationsexter!enres conformémenta
leur nature, ils leur donnent leur timbre particulier,
commedifférentsinstrumentsa vent, jou~s par le m~me
individu,fontentendre sous le même souffledes timbres
tout à fait différents.Les centres qui formentt'aperception
tïodiuent à leur tour le rapport réel des ph~omenes
entre eux, accentuantles uns ptus fort et en négligeant
d'autres qui, dans la réalité, ont une valeur égale. La
consciencene prend pas connaissancede tontes tes per-
ceptions sans nombre qui sont incessammentexcitées
dans le cerveau,mais seulementde celles auxquelleselle
est attentive. Par le simple fait de l'attention, ette fait
choixde certains phénomèneset leur donne une impor-
tance qu'ils n'ont pas dansle mouvementuniverseléter-
nellementuniforme.
Maissi t'œuvred'art ne rend jamais la réalité dans ses
justes rapports, elle ne peut non plus jamais, et c'est
là égalementun lieu communpsychologique et esthétique,
être construite avec d'autres matériauxque ceux qui
sontfournis par la réalité. La façon dont ces matériaux
sont mélangéset assembléspar l'imaginationde l'artiste
t69 t.'&(!OT!SM)E

laisse rcconnattroun autre fait tout aussi vrai et naturel


que toutce que nous sommeshabitues& regarder comme
réel )e caractère, la façon de penser et t'émetion do
l'artiste. Car qu'est-ceque l'imagination? Uncas particu-
lier de la loi psychotogiquogénerate de l'association
d'idées. Dansl'observationet le jugement scientittques,
le jeu do l'associationd'idées est MtrveiU~de la façonla
plusrigoureusepar l'attention, la volonté arrête energi-
quementla propagationdes excitationste long des voies
les plus commodeset empêchela pénétrationdans la con-
sciencedes simples ressemblances, contrastes et conti-
gmtésdans l'espace on le temps, celle-cirestant réserve
aux imagos do la réalité immédiatetransmises par les
sens. Dansla créationartistique,l'imaginationpeut s'exer-
cer, c'cst-a-diroque l'inhibition appliquéepar la volonté
est moinssévère il est permis &une aperceptiond'evq-
quer dans la conscience,selon les lois de l'association
d'idées, des représentationssemblables,opposées,conti-
gues dans l'espace ou dans le temps; seulement,l'inhibi-
tion n'est pas complètementlevéeet la votontône permet
pas de rassembleren un concept des représentations
s'excluantréciproquement,c'est-à-direde produireun tra-
vail d'esprit absurdetel que le fournitl'associationd'idées
purement automatique la fuite d'idées. Dans ta façon
dontse rassemblenten conceptsles représentationsprove-
nant de l'associationd idées, se manifestel'émotionqui
dominel'artiste. Carcette-cia poureffetque les représen-
tationsconcordantavec elle sont retenues, et les indiffé-
rentes ou opposées,supprimées.M~medes images fan-
tastiquesaussi extravagantesqu'un cheval ailé ou une
OÉCAMNTS ET ESTH~ËS i67

femmeà griffesde tion.révficnt une émotionvraie; celui-


)&,cette aspirationqui na!tdo l'aspect do l'oiseauplanant
tcger et libre; cctto-ci,une épouvantede ta puissancede
la soxuatit~subjuguant la raison et soufflantla passion
dévorante.Ceserait pour les détaittistesde la psychotogio
une t&choféconde do dépister tes émotionsd'un sont
sorties tes imagosfantastiquesto:iptus connuesde fart et
les métaphoresdes poètes. On peut doncdire que chaque
tt'uvrc d'art renferme toujours de la vérité et de la réa-
lité, en ce que, si clic ne retteto pas te monde extérieur,
olle rettete sûrementla vio intellectuellede l'artiste.
Aucundes sophismesdes esthètes, commenous l'avons
vu, no résiste à la critique. L'œuvre d'art n'est pas son
propre but, mais elle a une tache individuellementorga-
nique et une tache sociale; elle est soumisea la loi
morale; elle doit obéir & celle-ci; elle ne peut revendi-
quer l'estimeque si elle est reettemontbelle et ideate et
elle ne peut être que naturelle et vraie, en ce qu'elleest
au moins l'empreinte d'une individualitéqui fait partie,
elle aussi, de la nature et do la réalité. Le systenMentier
qui prend pour point de départ quelquesassertionserro-
nées ou imprudentesde penseurs et de poètescomman-
dant le respect,mais que les parnassienset les décadents
ont développéesd'une façondont Lessing,Kantet Schiller
n'ont jamaiseu la pluslégère idée, n'est autre chose que
la tentativeconnue d'expliquer et de justifier les obses-
sions par des motifs plus ou moins plausibles inventés
après coup. Les dégénérésqui, par suite de teurs aberra-
tions organiques,fontdu répugnantet du laid; du viceet
du crime, la matière d'œuvres dessinéeset littéraires,
t68 L'ËaOTtSME
s'avisent naturcttementdo la théorie que Fart M'arien (te
communavecla moralité, la vérité et la beauté, car cette
théoriea pour euxla valeur d'une excuse.Et l'exagération
de lavaleur de l'activitéartistique en soi, sans égard à la
valeur de ses résultats, ne doit-etto pas être hautement
bienvenue auprès do la tourbeincalculabledes imitateurs
qui n'exercent pas tes arts par besoin intérieur, mais par
l'envie effrontéedu respect qui environneles véritables
artistes; qui n'ont rien d'originalà dire, pas une émotion,
pas une idée, mais pastichent, avec une superficielle
pratique de métier facileà acquérir, les vueset les senti-
ments des mattrcs dans tous les genres? Cette plèbe qui
revendique pour soi, comme.son privilège de haute
noblesse, une place suprême dans ia hiérarchie intellec-
tuelle et l'affranchissementdo toutes les tois morales, est
certainementplus basse que te dernier vidangeur. Ces
gens-là ne sont d'aucun prolltpour la sociétéet nuisentà
l'art véritable par leurs productions, dont'la quantité et
l'importunitécachentà la plupart des hommesla vue des
véritables œuvres d'art do t'époque, jamais bien nom-
breuses.Ce sontdes débilesde volonté,impropres&une
activité qui exige des efforts réguliers, uniformes,ou des
victimesde la vanité qui veulent être plus célèbres qu'on
ne peut le devenir commecasseur de pierres on tailleur.
Le manquede sûreté de compréhensionet de goût de la
majoritéet l'incompétence de la plupart des critiquesper-
mettentà ces intrus de se nicher dans tes arts et de vivre
là en parasites pendant toute leur vie. L'acheteur dis-
tingue bien vite une bonne botte d'une mauvaise, et
l'ouvriercordonnierqui ne s'entend pas à coudreconve-
PËCAtMSNTSET ESTHÈTES <M
oabtomantune semollone trouvepas d'emploi. Maisqu'un
livre ou un tableau soit dépourvu do toute originaUte,
tndifMront,et, pour ce motif,suporuu,c'ost ce qu'est loin
de reconnattroaussi facilementle philistin, même celui
arméde la ptumodu critique, et te producteurd'un toi
bousillagepeut, sansêtre trouM~,continuerà gaspillerson
temps sur un traçait inutile.Ces gâcheursen h&retset en
pourpoints,qui brandissent triomphalement)eur plume,
lour pinceau ou leur ebauchoir,jurent naturellementparl'
ta doctrinedosesthètes, se comportentcommes'ils étaient
le solde l'humanité,et affichentto plus profondmépris du
philistin. Mais ils appartiennent aux portions les plus
anti-socialesdo t'cspcce. Privésdo sens pour les tacheset
les intérêts de celle-ci, inaptes à comprendre une idée
sérieuse, une actionféconde,ils reveutseulementla satis-
factiondo leurs plus vHsinstincts, et nuisent autant par
l'exemplede leurexistencedo parasitesque par la confu-
sion quejette dans tes esprits it:s''ft!sammcntavertis leur
abus du mot « art envisagécommesynonymede démo-
ralisationet d'enfantillage.Les dëgeceres égotistes, les
décadentset les esthètesont rassembleau grand complet
sous leur bannièrece rebut des peuplescivilisés,et mar-
chent à sa tète.
iV

HBStNtSXE

Dansles deux dernierssiècles,l'humanitécivitiséetout


entièrea reconnu,à diversesreprises, plus ou moinsuna-
nimement,une sortede royautéintellectuelle&un contem-
porainauquelelle a rendu hommagecommeau premieret
au plusgrand parmi tes auteursvivants.Pendant un long
espacedu xvMt"sièete,Voltaire,Il Je roi Voltaire fut le
« poète-tauréat» de tous les peuplescivilisés.Danste pre-
mier tiers du siècle actuel, cette situation fut prise par
Gœthe.Aprèsla mortde celui-ci,le trôneresta vacantune
vingtained'années, puis VictorHugoy monta, auxaccla-
mationsenthousiastesdes peuples tatinset staveset avec
une faibleoppositionde la part des peuplesgermaniques,
pour l'occuperjusqu'à la Unde sa vie.
Depuisquelquesannées, maintenant,s'élèventdans tous
les pays des voix qui réclamentpour HenrikIbsen la plus
haute dignité intellectuelleque t'humanitcait à départir.
On voudrait que le dramaturgenorvégien, sur ses vieux
t.'tBSË!H8ME in

jours, fûtreconnucommele poèteuniverseldu siècleunis-


sant. Senteune partie do la foule,il est vrai, et des avo-
cats critiquesdu goût do celle-ci,le saluentde leurs accla-
mations mais déjà le fait qu'il ait pu venir à t'idéo de
quelqu'un de voir en lui un candidat possibleau trône
poétique,rend nécessairel'examenminutieuxde ses titres.
Qu'Henri Ibsen soit un poètepleindo tempéramentet
de vigueur,c'est ce qu'on ne peut nier un instant.U est
extraordinairementémotifet a )o don do représenterd'une
façonexceptionnellementvivante et impressionnantece
qui émeutses sentiments.(Nousverrons que ceux-cisont
presquetoujoursdessentimentsde haine et de rage, c'est-
à-dire des sentimentsde déplaisir). Son aptitude à ima-
giner des situationsdans lesquellesles caractèresdoivent
retournervers le dehorsleurfondle plus intime,des idées
abstraitesse transformeron actions, et des manières de
voir et de sentir non perceptiblespar les sens, maisagis-
sant causalement,devenir visibleset perceptibles,d'une
façonempoignante,par des attitudeset des gestes,par des
jeuxde physionomieet des paroles,cette aptitudele désigne
naturellementpour la scène.CommeRichardWagner, il
s'entend à résumer des événementsdans des fresques
vivantes qui possèdent l'attrait de tableaux saisissants;
sauf cette différence,toutefois,qu'Ibsen ne travaillepas,
ainsi que celui-ci,avec des costumeset des ameublements
curieux,de la splendeurarchitecturale,des merveillesde
machinerie,des dieuxet des animauxfabuleux,mais avec
de profondesperspectivessur les arrière-fondsdes âmes
et sur les états de t'humanité. Dans Ibsenaussi il y a du
contede fée. Seulement,au lieu de laisser l'imagination
08 L'ÉaOTtSME

des spectateursjouir de spectaetes* optiques sauts, il tcur


impose,parles tabteauxqu'il déroutedevanteux,desdispo-
sitionsd'âme, etles retient captifsdans des cerclesd'idées.
Sonbesoind'incarnerl'idée quil'occupedans un unique
tableau que l'on doit pouvoirembrasser d'un coup d'œi)
lui fournit aussi la formuledo son théâtre, qu'il n'a pas
inventée, il est vrai, mais qu'it a grandement perfec-
tKmnce.Ses piècessont, en quelquesorte, des mots do la
Nn qui terminent de longs développementsantérieurs.
Elles sont l'explosionsoudaine de matières déOagrantes
accumuléesdepuis des années, peut-êtrependantdes vies
humainesentièreset même plusieursgénérations,et dont
la brusque uammoéclaire vivement une vaste étendue
d'espaceet de temps. Les événementsdu théâtre d'Ibsen
se déroulentla plus souventen un seul jour, tout au plus
en deux fois vingt-quatreheures, et dans ce court taps do
temps se condensentd'une façon tellement synoptique
tous les effets de la marche du monde et des institutions
socialessur des natures données, que les destinées des
figures de la pièce nous deviennentclaires depuis leurs
premiersdébuts.~fo/MMde ~o«p~, Les ~NMOM~,7ÏM-
m~'sAo~K,Les ~'OM<<MM de la société, Hedda Gabier,
durent environ vingt-quatre heures; Un ~aMm: du
peuple, Le Canard sauvage, La Dame de la mer,
environ trente-six. C'est le retour à la doctrinearistoté-
liciennedesunitésde tempset de lieu, pratiquéeavecune
orthodoxieen regard de laquelleles classiques français
du sièclede LouisXIVsont des hérétiques.Je qualifierais
volontiersla techniqued'Ibsende techniquede feu d'arti-
Sce, car elle consisteà préparer de longue main un écha-
t~ftSËNtSMR '~3

faudagesur lequel sont soigneusementplaces &fendrait


convenabletes soleils, chandellesromaines, fusses, bat-
tons de feuet gerbes tmate~ puis, quand toutest prêt, !o
rideau so tovo et t'apure urtistiquementconstruiteOam-
boie, brutant sans interruption,coup sur coup, bruyante
et Cette techniqueproduit certainementbeau
coup d'effet, mais manque de vérité. Dansla reaiite, tes
événementsne se nouent guère en une catastropheaussi
brillante et aussi brève. Dans la nature tout est prépare
lentement, tout se déroute lentement, et les resuhats
d'actionshumaines qui durent des années no se pressent
pas en l'espacede quelquesheures.La nature ne travaitte
pas épigrammatiquemcnt. Elle ne peut se soucierdes unités
aristotéliciennes,car elle mené toujoursde front à la fois
une infinitéd'affaires.Au point de vue du métier, il faut
souventadmirer la dextérité avec laquelleIbsen conduit
ses tttset tes noue. Parfois le travail réussit mieux,par-
fois moins bien, mais il implique toujours une grande
habileté de tissage. Quant à ceux qui, dans une produc-
tion poétique, estiment avant tout la vérité, c'est-à-dire
l'action naturelle des lois vitales, ils emporteront des
dramesd'Ibsensouvent t'imprcssionde l'invraisemblable,
d'une etucubratioapénible et subtile.
Fan an-dessusde son habiletétant vantéedu raccourci
dans le temps,que l'on peut regarder commele pendant
poétique du tour de force difficile,mais en général infé-
cond, du raccourci dans l'espace du peintre, doit être
placéela vigueur avec laquelleIbsen dessineen quelques
traits rapides une situation,une profondeurd'âme crépus-
culaire. Chacundes mots brefs qui lui suffisenta en soi
n* L'ÉCOTtSME
quelque chose d'une meurtrière d'en s'ouvra une vue sur

des lointains infinis. Le théâtre do tous les peuples et de

tous les temps présente pou (l'endroits aussi parfaitement

simples et aussi irresistibtement empoignants que les

scènes, pour n'ou citer que quelques-unes, où Nora

joue avec ses enfants', oit le D* Rank raconte qu'il est


condamné par une maladie qui no pardonne pas à une
mort prochaine', on M"'° Alving retrouve avec effroi,

t. NOM (les eo~mh Illi parlent fous à la /bf! ~M~x'a la /!« de la


M<'nf). Vous êtes-vous (ont amusés que eeta! C'est très bien.
Vraiment! tu as tire ta traineau avec Emmy et Bob dessus. Pas
possiblef Tous les deux! Ah! tu es un petit gaillard, Yvar. Ah!
laisse-la-moi un instant, Anne-Maria. Ma petite poupée cherté!
(Elle prend la cadette des m/anh et danse avec elle). Oui, oui,
maman va danser avec Bob aussi. Comment? Vous avez fait des
boules de neige! Oh) que j'aurais voulu en être. Non, iaisse-moi
faire, Anne-Marie. Je veux les desnabiiier moi-même. Laisse donc,
c'est si amusant' Pas posslblef Un grand chien a couru après
vous Mais ii ne mordait pas. Non, les chiens ne mordent pas de
gentilles poupées comme vous. Yvar, faut pas regarder dans les
paquets. Non, non, il y a quelque chose de vilain là dedans. Quoi?
vous voulez jouer? A quoi A cache-cachet Oui, jouons à cache-
cache. Bob se cachera )e premier. Moi? Eh bien, ce sera moi 1
(Maison de paupie, p. iM).
Nous avons emprunte la texte des citations d'Ibsen à la traduc.
tion française du théâtre de celui-ci, publie par l'éditeur Albert Sa-
vine dans l'ordre suivant
< volume Les Revenants- Maisonde poupée, traduction M. Pro-
zor 2* vol. te Canatft sauvage JtMme<~Ao<n),traduction
M. Prozor; 3' vol. Iledda Gaehf, traduction M. Prozor;
4° vol. La Dame de la mer Un Ennemi du peuple, traduction
Ad. Chenevière et H. Johansen; S* vol. Solness le ce)M<rMC-
<eur, traduction M. Prozor; 6* vol. Les Prétendants à la cou-
ronne f« GMe)')teM Ne<~efaN<f,traduction J.Trigant-Geneste;–
T vol. Les Soutiens de la société- L'Union des jeunes, traduction
Pierre Bertrand et Edmond de Nevers.
Seulement nous avons du ça et là, en vue de faire concorder
rigoureusement le texte du dramaturge norvégien avec l'argumen-
tation du chapitre qui lui est consacré ici, serrer d'un peu plus près
la traduction H oa elle s'écartait un peu trop de l'original, et y
introduire quelques autres iégers changements.
(Note du <t'a<ft<c<eu)').
2. R*M (dan< la chambre de Nora et de Nefme)*.Ce jour-là il
s'est <<eeoMM<'< M ~m~Mme qu'il con<ta«comme signe infaillible de
L*)BSËNt8ME ns
dans son fils wniqMo, le père dissolu de cchti-ei où la

mm't~'t'oi'Aofne). Le voici donc, ce foyer st cher. s) familier. Vous


avef chez voua la pah et le bien-étre, heureux que vous êtes.
HtmEt. Tu ne paraissais pas te déplaire ta-haut non plus.
BAS):. Je m'y plaisais extrêmement. Et pourquoi pas* Pourquoi
ne pas jouir de tout Ici-bas Au moins tant et si longtemps qu'on
peut. Le vin était exquis.
H)!t.xex. Le Champagnesurtout.
RAn)!. Tu t'as remarqué aussi. C'est incroyable ce que j'en ai
vide. Pourquoi ne pMscrait-on pas une bonne soirée après une
journée bien employée?1
Htt.xtta. Bien employée? Je ne puis matheurensementpas m'en
vanter aujourd'hui.
tt<!Œ(h« <<!pat)tsur f~MMh). Maisje m'en vante, moi, sais-tu!
NoaA. Uoctour Rank, vous avez du étudier quelque cas sc!en-
til1que, aujourd'hui.
!<«:. Justement.
NonA. Et peut-on vous féliciter du resuttatt
R*N)f. Certainement oui.
NooA. Un sucées?
RAM. Le meilleur pour le médecin, comme pour la maiade
la certitude.
Noa* (vivement, le scrutant <!MyeM'). La certitude!
RAN):. Une certitude entière. N'avais-je pas droit & une joyeuse
soirée après cela?1
NOKA. Sans doute, docteur. Vous devez bien aimer les mas-
carades ?
NA!<)f. Oui, quand on y rencontre beaucoup de costumes gro-
tesques.
H~LMEf. .As-tu une idée de ton propre costume?
RAsu. Quant & cela, mon cher ami, c'est bien arrêté.
HsmEa. Voyons.
t<AH)f. A la prochaine mascarade,je serai en invisible.
HEmEB. Quelle farcef
RANtf. M y a un grand chapeau noir.. As-tu entendu parter
d'un chapeau qui rend invisiNet On le met sur sa tête, et personne
ne vous voit. Mais j'oublie entièrement pourquoi je suis venu.
Helmcr, donne-moi un cigare, un de tes havanes foncés. Merci.
(il allume le cigare). Et maintenant, adieu! Et merci pour le feu
(Il les salue <fMntt~f<e ffe Mte et Mr<).
(Maison de poupée, p. 254-258).
i. M* Alving cause avec le pasteur Manders et lui raconte pré-
cisément qu'elle fut un jour témoin d'une scène qui lui prouva que
son défunt mari la trompait avec sa bonne.. Laissez-moi, mais
lâchez-moi donc, monsieur le chamhellan avait murmuré cette
fille dans la chambre voisine. Au moment même où M" Alving
achève ce récit, on enterd dans la salle à manger, où se trouvent
son fils Oswald et Régine, le fruit de la liaison de son mari avec la
servante, le bruit d'une chaise qui tombe et des paroles.
ne tt'ËGOTtSME

gouvernante M* Hotsoth voit mourir unis Rosmer et

Rebecea'.ctc.
De même, il faut reconnaltre qu'tbscn a crée quetques

ligures d'une vérité et d'une richesse teMos qu'on n'en


trouve pas chez un second poète depuis Shakespeare.
Gina (dans Le C<!H<t)'<<sauvage) est une des plus pro-
fondes créations de la poésie universelle. Elle est presque

aussi grande que Sancho Panca, qui l'a inspirée. Ibsen a


eu le courage do traduire Sancho au féminin, et il est bien

près, dans sa témérité, d'atteindre Cervantes, que per-


sonne n'a atteint. Si Gina n'est pas absolument aussi
incommensurable que Sancho, cela provient de ce que

l'opposition à Don Quichotte, lui manque son Don Qui-


chotte à eUe, Hjatmar, n'est pas un véritable idéaliste con-

vaincu, mais simplement un misérable comédien d'idéal

qui se leurre lui-même. En tout cas, aucun poète n'a

(La voix de RfGn<s,woitM~Mdente, moitié ë<<M</j~e).–Oswa)d, es-tu


donc ton! Lâche-moi.
M" ALVtttc(recMfan<~poMt'anMe). Ah! (Elle /!M des yeux égards
sm' ta porte <'n<r'cKce)'<e.On fH<en<<
Oswald tousser et ricaner. Bruit
d'une bouteille ~M'en débouche).
Ls PASTKUR («ta<9')<). Mais que veut dire! Qu'est-ce que ceta,
madame Atving!
M" ALYNO(<<'m)eMû; rauque). Des revenants. Le couple du
jardin d'hiver qui revient.
(Les Revenants, p. ~0).
i. M'" Hm-sEm (qui a tainement cherchsfRosmer et Rébecca daM
la maison, s'approche de la fenêtre et «~arae). Jésus Cette
chose blanche )a-bast Que Dieu me vienne en aidel les voii&
tous deux sur la passerelle Ayez pitié des pauvres pécheurs) tis
s'étreignent. (Elle pousse un grand crt). Ah! tombés tous les deux
dans le torrent) Au secours! Au secours! (Ses genoux tremblent,
elle s'appuie en chancelant au dossier d'une shaise et peut à peine
taMutte)'). Non! 1 n'y a pas de secours possible. Madame tes a
pris!
(Rosmersholm, p. 326).
Ce mot final est malheureux, car il détruit par sa banalité la
disposition d'esprit du spectateur ou du lecteur.
L'tBS&MSNE n?

réussi, depuis t'ittnstre maître espagnol, & créer «no to))o

personaincation du bon sens ptat, joyeux et sain, de

l'entregent pratique sans souci des choses eterne))es, et du


correct accomplissement de toutes les obligations proches
et facilement saisissables sans soupçon de devoirs moraux

supérieurs, tello que cette Gina, dans la scène, par


oxemplo. oit Hjaimar rentre & la maison après avoir passé
la nuit dehors Hjaimar, lui aussi, est une création
achevée dans laquelle Ibsen n'a pas succombe une scute
fois à h tentation si pressante d'exagérer, mais a pratique
d'une façon ravissante dans chaque mot la mesure » qui,

d'après Gœthe, est « )c cachet des maîtres o. La petite

Hedwigo (toujours dans Le Ca~M~ MMf«~), la tante


Jutiane Tesman (Hedda CaMe)'), peut-être aussi le phti-

t. Hjatmar a passé ta nuit hors de chez lui, parce qu'il a appris


que sa femme a entretenu, avant leur mariage, des rapports avec
un autre. Le matin it revient, crapuleux et avec un mal de cheveux
formidabte. Il est déclamatoire et mélodramatique, tandis que sa
femme reste placide et pratique.
GttfA(~'aff~e et le m~an/e, MMbalai <ila main). Comment, c'est
toi, Ekdalt Tu rentres donc tout do même?Y
HjAmAa (<Mne voix MM''<fc,est ~'CM«)fatt<). Je rentre, pour
disparattre a l'instant.
G)M. Oui, oui, je sais bien. Mais comme te voita fait, mon
Dieu!
HMU)AB. Comment celat
Gm*. Et ton pardessus d'hiver! Ah bien! il a son compte.
à
Ainsi tu es toujours décide nous quitter, EMai?t
HMmAn. Cela va sans dire.
GjNA. Oui, oui. (Apportant le café sur un plateau 'qu'elle pO.W
Mo' la table) Voici un doigt de café chaud, si tu en as envie. Et
puis quelques tartines et un peu de hareng saté.
HjtmAX (regardant furtivement le plateau). Un peu de hareng
saté? Sous ce toit! Jamais. Voilà près de vingt-quatre heures
que je n'ai rien mis de solide dans ma bouche. ~'importe! Je
devrai bien, dans la neige et dans la tourmente, aller de maison
en maison chercher un abri pour mon vieux père et pour moi.
Gis*. Mais tu es sans chapeau, Ekdal. Tu as perdu ton cha-
peau, etc.
;te Canard sauvage, p. t60-t66).
MAX NOBDAU. Dégénérescence. M <22
ns t-'ËHOTtSME

fiqno enfantinementégoïsteLyngstrand(~<<t Dame <tela


mer) ne le cèdent pas à ces Ogures. Cependantil faut
remarquer que, à l'exception de Gina, de Hjatmar et
d'Hedwigc, les personnages vivants et artistiquement
satisfaisantsdes drames d'ibsen no jouent jamais le rôle
principal,mais se meuventdans des taches subordonnées
autour des figurescentrales.Or, celles-cine sont pas des
êtres humainsde chair et do sang, mais des spectres têts
que les évoque un cerveaumaladivementsurexcite.Elles
sontdes tentativesd'incarnationdes doctrinesd'Ibsen, des
AomKMCt<<t nés non pas par procréation naturelle, mais
par la magie noire du poète. C'estce que doit reconnattre
tui-mcme,quoiqueà contre-cœuret avec réserve; un de
ses panégyristesles plusturbulents,M.AugusteEhrhard
Sans doute, Ibsen se donne beaucoupde mal pour farder
artificiellementd'un semblantde vie les poupéesparlantes
destinées& lui servir do porte-paroles.Il leur applique
toutes sortes de petites particularitésdans le but de leur
donnerune physionomiepersonnette.Maisce « Hein? »
idiot de Tesmanconstammentrépété 1 (HeddaCoMer),
ce « Sacrebleu! et ce grignotementde pâtisseries de

i. AugusteEhrhard,professeur &ta Facultédeslettresde Cler-


mont-Ferrand, HenrikMiMet <e<t<*<Mrecontemporain. Paris,t892,
p. 233 En généra)on peutdivisertes personnages d'Ibsenen
deuxcatégories,ceuxohdominerétémentmoral,la viede rame,
et ceuxoùla bêtel'emporte. Lespremierssontpourla plupartles
porte-parolesqui soutiennenttesthéorieschèresau poète. (Ils)
ontleuroriginepremièredansle cerveaudu poète. A ceux-là,
c'estluiqui donnelavie
2.. Comment! Tevoicilà! Desi bonneheure!Hein! Allons!
Tuesau moinsrentréecheztoisansencombre! Hein! Maisôte
doncton chapeau,tante.Allons!Je vaiste dénouertes brides.
Beint. Ainsi,pas d'amélioration dans t'état de tante Rina!
Hein* etc.
Hein?
(HeddaGabler,p. 28,30,3t).
L'fBSËNtSHE n$

Nora', cette façon de « fumer dans la grande pipo en


écume do mer » et do boire du champagne,d'Oswatd
Alving(Les ~Mnan~), n'empêchent pas l'observateur
attentif de voir que ce sont des automates.En dépit des
trucs du poète, on aperçoitderrière)o vernis incarnatdes
figurestes charnièresd'articulation,et t'on entend,derrière
les sons du phonographecaché à leur intérieur, to bruit
des roues de la mécanique.
J'ai choreMà être équitableenversles grandesfacultés
poétiquesd'ibsen, et je pourrai reconnaîtrecelles-ciquel-
ques fois encore au cours de cette enquête.Mais est-ce
son talent sottementou surtoutqui lui a acquisses admi-
rateurs dans tousles pays?Son cortègedojoueurs de Sfre
et de cornemuse t'estimc-t-itpour ses scènes émotion-
nellesavecsimplicitéet pour sesfiguresaccessoiresvraies?
Non. C'est tout autre chose qu'ils louent en lui. tts décou-
vrent dans sespiècesdes tableauxde viede la plus grande
vérité, l'emploi poétique le plus heureux des méthodes
scientiBques,la clarté et la netteté d'idées, un amourde
la liberté farouchementrévolutionnaireet une modernité
grosse d'avenir. Cesaffirmations,nous allonslesexaminer
l'une après l'autre et voir si elles peuvents'appuyersur

t. NofA. Mevoi)adémesurément heureuse.Il n'y a qu'une


choseau mondedontj'ai encoreunefolleenvie.
RAXx. Voyons! quec'est?
Qu'est-ce
NoxA. C'estquelquechosequej'auraisuneenviefollede dire
devantForvald.
RANK.Et pourquoine ladiriez-vous pas?.
NoBA. Je n'osepas,c'esttroplaid.
RAttt. Eneffet,danscecas,il vautmieuxs'enabstenir;mais
a nousvouspourriez. Qu'avez-vous si follementenviede dire
devantHelmer?.
NORA.J'aiunesi folleenvie dedire Sacrebleu!
(Maison depoupée,p.n9, HO).
180 L'ËOOTtSME

les œuvresd'Ibsen ou si ellessont simplementdes phrases


arbitraires et indémontrablesde hâbleursesthétiques.
Ainsi donc, on prétend qu'Ibsen est avant tout exem-
plairementvrai. II est mcme devenute grand modèledu
« rëatisme En réalité, cependant, nul poète, depuis
AtexandroDumaspère, fauteur des T,'ois 3/o«~«e<ax'M
et de jtfoHto Cristo, n'a probablement amoncelé dans
ses n'uvres un aussi grand nombre d'invraisemblances
ahurissantesque l'a fait Ibsen. (Je dis invraisemblances,
parceque je n'ose pas dire impossibilités car tout est
possibleaprès tout, commeexploit inout de quelquefou
ou commeeffetextraordinaired'un hasard unique). Est-il
imaginable que (dans Les J?etteM«M<s) le menuisier
Engstrand voulant ouvrir à l'usage des marins une
auberge i1 femmes,engage justement sa propre fille à
entrer comme odalisquedans son <'établissement
cette fille qui lui rappelle qu'elle a été « etovec chez
M" Alving, la veuve d'un chambellan qu'elle a été 0
traitée là « presque en enfant de la maison "? (P. 24).
Non pas queje supposeà Engstranddesscrupulesmoraux.
Maisun individude cet acabitsait qu'une femmene suffit
pas pour sa maison; et puisqu'il doiten engager d'autres,
il ne s'adresseracertainementpas d'abordà sa<ttte,quia
grandi dans une riche maison, au milieu d'habitudesde
vie supérieures,et qui se rend très bien comptequ'ellen'a
pas besoinde devenird'embléeune Mteà matelots,si elle
veut menerune vie de plaisir. Est-itadmissibteque, dans
la mêmepièce, le pasteur Manders,un ecclésiastiqueclas-
siquementcultivéde la Norvègeactuelle,paysquipossède
de florissantes compagnies d'assurances, des banques,
t/HtSÊNtSME )8i
des chemins do for, do grands journaux, etc., dissuade
M"" Alvingd'assurer contrel'incendiel'asile qn'ottevient
de fonder? « Pour mon propre compte, dit-il, je ne
verrais aucun inconvénienta nous garantir contre toutes
tes éventualités. J'entends (par des opinionsautorisées)
les gens qui occupentune positionassez indépendanteet
assez influente, pour qu'on no puisse pas facilement
négliger leur manierade voir. On serait tout disposaà
croire que ni vous, ni moi, nousn'avonseonnancodans les
décrets de la Providence (P. M, A3),tbsenvcut-itréette-
ment faire croire à quelqu'un qu'il y a en Norvège des
personnesqui professentdes scrupulesreligieuxà l'égard
d'une assurancecontret'incendie?Cetteidéesaugrenuene
lui est venue que parce qu'il veut faire bratcr et déttniti-
vementanéantir t'asite; dans ce but, M"*°Atvingne devait
pas être assurée,et l'auteura crudevoirmotiverl'omission
d'assurance. Un poète qui introduit dans son œuvre,
comme symboleet en quelque sorte comme personnage
agissant, un incendie, car celui-cia la tache drama-
tiqued'anéantir la légende mensongèrede la charité du
défuntpécheurAlving,- devaitaussi avoir le couragede
laisser inexpliquéeune omissiond'assurance, si étrange
que soit celle-ci.OswaldAlvingraconte à sa mère (même
pièce, P. 99) qu'un médecinparisienqui l'a examinélui a
dit qu'il « était atteint d'un ramollissementdu cerveauu.
Or, je demandea tous tesmédecinsdes deuxmondess'ils
ont jamais dit directementà un malade « Vousavez un
ramollissementdu cerveaum.Onrévèle peut-être la chose
à la famille,maisau malade,jamais, tout d'abord parce
que, si le diagnosticest exact, le patient ne comprendrait
<8Z t.'&aOT!8ME

pas cette t'omurquoet M serait ccrtaioemM!plus en état


d'atter seul chez le médecin. Mais pour un autre motif
encore, te mot est impossible.La maladiedontil pourrait,
à la rigueur, s'agir chez Oswatd,n'est pas un ramottisso-
ment, maisun durcissement,une sclérosedo t'eacéphato.
Dans~at'MH<~ pot<~ee,Hetmer, un hommequi nous
est présente, sans doute, comme un pou sensuel, mais
commeune banale nature prosaïque, torro-a-torre, pra-
tique, dit & sa femme Nora « C'est t'atouetM qui
gaMuitte?. C'est t'écureuitqui remue?. Le petit étour-
neau a-t-i) de nouveau trouvé moyen de dépenser son
argent'?. Allons, allons, l'alouette ne doit pas traîner
l'aile. Comment s'appeUe t'oiseau qui gaspille sans
cesse?. L'étourneau est gentil, mais il lui faut tant
d'argent. Et je te veux absolumenttelle que tu es, mon
alouettechérie (P. 152-157). C'est ainsi que parle à sa
femme, mère de trois enfants, au bout de huit ans de i
mariage, un mari qui est directeurde banque et avocat,
et cela, non dans un moment d'exaltation amoureuse,
mais en plein jourordinaire,dans une scèneinterminable
destinéeà nous donner une idée du ton qui règne habi-
tuellement dans cet « intérieur de poupée "t Je serais
curieux de savoir ce que mes lecteurs et mes lectrices
mariés au moins depuis huit ans pensent de cet cchan-
tillon du « réalisme d'Ibsen.
DansLes Soutiens de la société, tous les personnages
parlent de la « société «!t faut que tu y ailleset que tu
défendes la société, beau-frère dit M'" Lona Hessel
« sérieuse » (P. 79). « Si vousme dénoncez,dit de son
côté Bemick, vous me perdez et vous compromettezen
t.'<BSËNtSHE Ma
une personnele richeet bol avenir do la société môme,à
taquettovous appartenezpar droit de naissanceIl(P. 93).
Et un peu plus tain '<Avecle nom sans tache dont je
jouis,je puisacceptercourageusementcette responsabilité
et dire à mes concitoyens Voitàce que j'ai hasardédans
t'intérét générât. N'est-copas la sociétéette-méme qui
nouscontraintà cela? Il (P. 93-95). Les gens qui parlent
ainsi sontun grand industrielqui est consul, et une insti-
tutrice qui a vécu longtempsen Amériqueet possède un
horizonétendu.Lemot « sociétéH,employédocette façon,
peut-ilavoir, dans la bouchede gens cultivés, un autre
sens que celui d' « édificesocial ? Eh bien! les person-
nagesdo la piècese serviraient,commela chose est sans
cesse expressémentrépétée, du mot « société » pour
désigner unecoteriedo gens aisésd'une petite plage nor-
végienne, c'est-à-dire de quoique six ou huit familles.
Ibsenfaitaccroireaux lecteursde sa piècequ'it sera ques-
tion des soutiensde l'éditicesocial,et l'on est toutétonué
de constaterqu'il ne s'agit que des soutiensd'une imper-
ceptiblepoignéede philistins d'un Landerneaudu Nord.
Les docksde l'armateurBernickrenfermentun bateau
américain,l' « IndianGirl qui a besoinde réparations.
Sa caleest complètementpourrie. Il sombrera sûrement,
s'il l'envoie en mer. Or, Bernickexige que cela ait lieu
dans deux jours. Son contremaîtreAunedéctare la chose
impossible.AlorsBernickmenaceAunede le renvoyer,et
celui-cicède; promettantque l' « Indian Girl » sera prête
le surlendemain.Bernicksait qu'il envoieà une mort cer-
taine les dix-huit hommes qui forment l'équipage du
bateau. Et pourquoicommet-ilcet assassinaten masse?
<M t/ËGOTtSME
tt s'expliqueainsi à ce sujet « J'ai mesraisonspour être
presse. Avez-vouslu les journaux do ce matin?. Alors
vous devezsavoir que l'équipageaméricaina encorefait
des siennes. Ces individusmettent toute la ville sens
dessusdessous.Toutesles nuits il y a dos rixes dans les
auberges, dansles rues; sans comptertesautre scandales,
queje passe. Et qui rend-on responsabledo ces désor-
dres? Moi Oui, moi! Onmet toutsur mondos. Les écri-
vailleursdesjournauxmereprochentde m'être uniquement
occupe du K Palmior ». Et moi, dont la mission est de
donner l'exempleà mesconci'oyens.jodoisme laisser dire
ces choses-làen face Je ne veux pas le supporterplus
longtemps,car je n'ai pas mérité que l'on déshonoreainsi
mon nom. Actuellementnon; mais c'est que,précisément
aujourd'hui,j'ai plus besoinque jamais de l'estimeet de
la sympathiegénérâtes.J'ai une grosse entreprise en vue,
vousavezdu enentendreparler; et si des gens mal inten-t
tiennes ébranlaientmon crédit, il pourrait en survenir de
très grandes diMcuttés.C'està cause de cela que je veux
mettre fin à tous ces bruitscalomnieuxet que j'ai uxé la
date d'après-demainIl (P. 45). Ce mince motifpour l'as-
sassinatfroidementprojeté de dix-huithommesest telle-
ment'absurde,quemêmeM. Aug.Ehrhard, qui admire tout
dans Ibsen,n'ose pas le défendreet remarquetimidement
que l'auteur n'expliquepas très bien pourquoi le souci
qu'a Bernickde sa réputationexige qu'un bateau qu'il n'a
pas eu le tempsde faire réparer à fond, prenne la mer
En tête d'une délégationenvoyéeà Bernickpar sescon-

t. Auguste
Ehrhard,op.c~ p. 270.
t.'tBSÉS!SME <M
citoyens,qui voûtent te remercier do la création d'un
cheminde fer, le pasteur Rorlundlui adresse une allo-
cution où se trouvent des endroits comme ceux-ci
« Depuis longtemps dejAnous voulionsvous offrir nos
actions de grâce pour le solide appui moral que vous
prêtez à notre société, si j'ose m'exprimer ainsi. Au-
jourd'hui nous rendons hommage d'abord au citoyen
dévoué,infatigable,désintéresséet clairvoyant,qui a pris
l'initiatived'une entreprise dont les brillantes apparences
permettent de croire qu'elle contribuerapour une large
part au bien-être matériel et moral de notre société.
Vousêtes, au sensabsolu du mot, la pierre angulaire de
notre société. Et c'est précisémentle désintéressement
dont toute votre vie a porte le sceau, qui a produit dos
résultats si satisfaisants,surtout en ces dernièresannées.
A l'heure actuellevousêtessur le pointde nous donner,
je n'hésite pas à prononcer ce mot prosaïque, un
cheminde fer. Vousne repousserezpas cependantun
modeste témoignagede la reconnaissancede vos conci-
toyens,à cette heure solennelleoù, d'après les hommes
pratiques, commenceune ère nouvelle » (P. 134-136).
Je n'ai interrompuni par une remarque, ni par un point
d'exclamation,ce galimatiasinouï. Il doit agir par lui-
mêmesur les lecteurs.Si ce radotage apparaissait dans
une parodie burlesque, elle ne serait pas suffisamment
gaie, maisdu moinsà peu près acceptable.Or, elle a la
prétention d'être « réaliste » Ibsen nous demande de
croiresur sa paroleque le pasteur Rorlunda, sans être
ivre, parlé sur ce ton! Jamaisauteur n'a, pensons-nous,
porté déti plus offensantau bon sensde ses lecteurs.
186 L'ÊaOTtSME

Il est question, dans Un ~'MtWMt du peuple, d'un


.établissementthc'Tna)assez peu compréhenaibtequi serait
à la fois une source à boire, un bain d'eaux minorâtes
et un bain de mer. Le médecin de t'étabtissemont,le
D' Stoekmann,a découvertque la source est polluéede
germesde la N&vrotyphoïde,et il demandeque l'eau soit
prise plus haut dans les montagnes,à un endroit où elle
n'est pas contaminéopar les déjectionshumaines.Il insiste
avec la plus grande énergie sur ce point que, faute de
cotte précaution,une épidémiemortelle éclaterait parmi
les baigneurs. Et à cela, le préfet de la ville, le propre
frère du docteur, lui répondrait (P. 201) « La conduite
d'eau qui alimentel'établissementest construite une fois
pour toutes; c'est un fait accompli,et qui doit par con-
séquent être traité commetel. Mais,sans doute, la direc-
tion des bains ne se refusera probablementpas. en temps 1
1
opportun,à examinerton rapport et à voirs'il serait pos-
sible d'améliorer la situation moyennantde légers sacri-
lices M.Hs'agit d'un endroit qui, commeIbsenl'explique
en insistant,a mistout sonavenirdans le développement
de son jeune établissementthermal; l'endroit est situé
en Norvège, dans un petit pays où tout le monde se
connaitet où tout le mondeest au courantde chaquecas
de maladieet de mort. Et le préfet accepteraqu'un assez
grand nombrede baigneurssoientatteintsdans son pays
de la fièvre typhoïde,quand on l'informeà temps que ce
sera certainementle cas, si la canalisationde la source
n'est pas déptacée! Sans avoir de l'intelligencedes offi-
ciers municipauxen général une opinion exagérée,j'af-
firmenéanmoinsqu'il n'y a pas en Europe, à la tête de
L'tBSÊMSME <87

n'importe quelle administrationtocato, un idiot !c! que


celui dépeint par Ibsen.
Tesman,d'~«f<fa G<!&tM', attend qu'un volume pub)i6
par lui sur « l'industrie domestiquedans la Brabant au
moyenâge », lui fasseobtenir t.ae chairedo professeur&
l'Université. Mais il a un comp&titourredoutabledans
Eytert Lœvborg,qui a publié un tivrc « sur la marche
generato de la civilisation Mj& cotte muvro a fait
« grande sensation mais la suite doit la dépasser da
beaucoup. Celle-citraite de Il l'avenir '< Mais, grand
Dieu!, lui objecte-t-on, nous n'en savons absolument
rien. N'importel Il y a plusieurs choses &dire &ce
sujet. i) y a deux parties. La première traite des puis-
sancescivilisatricesde l'avenir. La seconde celle-ci
de la marchefuturede la civilisationIl (P. 122). Qu'il ne
s'agissepaste moinsdu monde de science,mais de simple
prophétie, c'est ce qui est expressémentsouligné. « Tu
croisqu'un tel ouvrageest impossibleà refaire?Qu'on ne,
peut pas l'écrire deux fois? Non. Car l'inspiration,
tu sais. Il (P. 187). On connait, ne fut-ce que par des
feuvres populairessur l'histoire des mœurs, comme le
.PeMoer!'<e de Karl-JuliusWeber, les questions étranges
dontles casuistesdu moyenâge avaientcoutumede s'oc-
cuper. Maisque, dans notre sièc'e,des travauxdu genre de
ceuxde Tesmanet de Loevborgaient mené leurs auteurs,
dans n'importe quelle Faculté des deux mondes, à une
chaire de professeurou seulementau grade de « privat-
docent c'est là une invention enfantine qui fera rire
'fus ceux qui connaissentles milieux universitaires.
DansLa Dame de la mer, le mystérieuxmarinrevient
188 L'ËaOT!3ME

trouver son ancienne Hanche,mnrMa depuis plusieurs


années au D' Wangal, et lui demande de te suivre,
puisque, on réalité, elle lui appartient. L'époux assiste&
la scène. !t démontre à l'étranger qu'il a tort de vouloir
onteverEllida. Il lui représentequ'il serait préférablede
s'adresser, dans h conversation,à lui, mari, et non à sa
femme.U le reprend doucementde ce qu'il tutoie Ellida
et l'appelle par son prénom « C'est une familiarité
qui n'est pas d'usage chez nous, monsieur La sccno
(P. 78-83) est d'un indiciblecomiqueet mériteraitd'être
reproduiteen entier. Bornons-nous&en citerla conclusion.

L'ËTRAUGER. Demainsoi~je reviendrai.Tu m'attendras


iei, dansle jardin,parceque je préfèreréglercetteaffaireavec
toiseule,comprends-tu? 't
ELUM(base<tremblante). Wangel,entends-tu!
WAtiGEL. Soistranquitte.Noussauronsbienl'empêcher
de revenir.
L'&TaAtfCM. -Au revoir,Ellida,à demainsoir!l
ELLIDA (suppliante). Non, non, ne venez pas demain
soir.Nerevenezpas1
L'ËTRANGEa. Et alors,si tu es disposéeà veniravecmoi
sur la mer
ELLIDA. Nemeregardezpas ainsi.
L'&raAKCEa.A touthasardtiens-toiprêteà partir.
WANGEL.Ellida,rentredanslamaison.

Et Wangel est dépeintpar Ibsen non commeun vieil-


lard mis sous tutelle et ramolli,mais commeun homme
dans la force de t'&geet en pleine possession de ses
facultés!
1
Toutesces insanités,cependant, sontde beaucoupsur-
passéespar la scènede~OMMe~Ao~KOu Rébeccaconfesse
L'tBSÉNtSME t89

au brave Rosmer qu'elle a été dcvorco d'ardents désirs


scnsuelsil son égard (P. 308, 309).

RoMM. Qu'as-tusenti?Parlede façon&ce queje puisse


te comprendre.
R~MCCA. J'ai sentiun désir,un élansauvageinvincible.
Ah!Rosmerl
RosoEX. Unétan?Réheoca!vers.
R6MCCA. Verstoi!i
ROSMM (faisant «HMOMMHMH~ pO)H'<f <efC)'). Qu'est-
ce que celaveutdire?(tmbceiie!)
R~BMCA Restelà, monami.Je n'ai pas fini.
(le<'et<*t)a))<).–
ResoM. Et tu dis que tu m'asaimé de cetteft~on.
R~eeccA. Je croyaisalors que celas'appelaitaimer
alors.Celame semblaitde l'amour,maisce n'enétait pas,je
le répète c'était un désir sauvage,indomptable.Elle s'est
abattuesur moi(cettepassion)commeune tempêtesurla mer,
commeune de cestourmentesd'hiverqui sévissentlà-haut,
dansle Nord.Ellespassent,comprends-tu, et vouseatèvent,
vousemportentavecelles.Onn'y résistepas.

Rosmer, l'objet de cette ardeur, est jtgé de quarante-


trois anset a été pasteur. Lachose est un peu drôle, mais
pas impossible,car des erotomanespeuvent aimer toute
espècede choses, mêmedes bottes Cequi est inimagi-
nable, c'est la façondont la nymphomanes'y prend pour
satisfaireson « désir sauvage,invincible», cette « tempête
sur la mer » qui « vous entève,vous emporteavecelle M.
Elle est devenuel'amie de la femme de Rosmer, atteinte
<. D' R. von Kratft-Ebing, PsychopathiaM~M~M, avecexamen
spéciald e la M.«aKM toa~Mr?. ÉtudecMnico-tégate,3*édition
augmentée e t revue. 1
Stuttgart, M8.V oir(p. 120)l'observation
relativeau jeunearistocrateque l'idéedeseshottes excitait
érotiquement. Je citececasseulement,maisil meseraitfacilede
releverpar douzaines descaso&desbonnetsde nuit,desclousde
souliers,destabliersNanes,une têteridéede vieillefemme,etc.,
ont excitéau plushautdegréla sensualité.
<90 t.teoMSWK

d'une maladiementale, elle l'a tortue pendant dix-huit


mois en lui démontrantqno Rosmer est. mathenremparce
qu'elle n'a pas d'enfants, qu'il l'aime, elle, la nympho-
mane, mais se fait violencetant que sa femmevit,et, par
ce poison patiemmentet sans cesse versé dans son âme,
elle l'a heureusementpoussée au suicide.Auboutd'un an
et demi! Pour apaiser son désir sauvage, invincible
C'est exactementcomme si un individu que la faim a
rendu <bnimaginait,pour la calmer, un plan profondlui
permettautd'attraper par captationd'héritageun morceau
de champ, d'y faire pousserdu froment, de faire moudre
celui-ci, et de se cuire ensuite du pain magnifiquequ'il
sera si délicieuxde dévorer! Quele lecteurjuge lui-même
si c'est là la façon dont tes affamesou les femmesnym-
phomanes, sur lesquellesla passion s'abat « commeune
tempête sur la mer », ont coutumedo se comporterpour
satisfaire leurs instincts!
Telles sont les représentationsque ce Il réaliste » se 1
fait de la réalité du monde. Quelques-unesde ses élucu-
brations enfantines ou absurdes sont de petits détails
accessoires,et un ami bienveillant,doué de quelqueexpé-
rience de la vie et de quelque bon sens, aurait pu facile-
ment le détourner, par des conseilsà la portée de tout le
monde,de se rendre ridicule. Maisd'autres de ses inven-
tionstouchentau fondle plus intimede ses créations,dont
elles font des bitteveséesgrotesques.DansLes Soutiens
de la société, Bernick, l'homme qui projette tranquille-
ment l'assassinatde dix-huitmatelotspour maintenirson
renom de constructeur capable(on peut remarquer, en
passant, t'absurdité de ce moyen pour atteindre pareil
L'tBSËMSME <9)
but), confessetout d'un coup à sea concitoyens,sans y être
contrainten rien, uniquementsur te conseildeM""Hesscl,
qu'il a été un gredin et un criminel. Dans .V«)so)t de
~)o«pde,là femmequi vient do jouer si tendrement,il n'y
a qu'un instant, avec ses enfants, quitte brusquementsa
famille sans mcmcconsacrerune pensée a ces enfants'.
DansRosmersholm,onveutnous fairecroire que la nym-
phomaneRébecca,en rapports constantsavec l'objetde sa
flamme,est devenuechaste et vertueuse, etc. Beaucoup
des figuresprincipalesd'tbsen offrent ce genre de méta-
morphoses impossibles et incompréhensibles, de telle
sorte qu'elles ont l'air de figures qui, par suite d'une
méprise de l'ouvrier, auraient été composéeset eoitëes
ensemble &l'aide de deux moitiés ne se rapportant pas
l'une à l'autre.
Après le « verism<: d'tbsen, examinonsle caraett're
« scientifiquede son o'uvre. Il rappelle la civilisation
des nègres de Libéria. La constitutionet les loisde cette
république de l'Afrique occidentalesont à peu près les
mêmesque celles des Etats-Unisde t'Amériquedu Nord,
et, sur le papier, ont l'air très respectables. Mais
lorsqu'on vit à Libéria, on reconnatt bien vite que les
républicainsnoirs sont des sauvagesqui n'ont aucuneidée
des institutions politiques existantchez eux de nom, du

t. HBmM. Abandonner ton foyer,ton mari,tes enfants!Tu


nesongespasa ce qu'onen dirai
KoM. Je ne puispasm'arrêter&cela.Je saisseulement que,
pourmoi,c'estindispensable.
HamM. Tesdevoirsenvers. tesenfants!
NOM. J'enai d'autrestoutaussisacrés. Lesdevoirsenvers
moi-même.
(Ma:sendepoupée, p. 2H).
tsa L'&GOTtSME
droit théoriquementen usage chez eux, etc.Ibsense donne
volontiers l'apparence do se placer sur le terrain do la
scienceet de mettre à profit ses derniers résultats. Dans
ses pièces on cite Darwh. tt a évidemmentfeuilleté,
quoique d'une main distraite, des livres consacrésà la
question de l'hérédité, et il s'est fait raconter quelque
chosesur certainesmatières médicales.Maisles quelques
pauvres formulesgrotesquementmal comprisesqui sont
restées danssa mémoire,il les emploiede la même façon
que mon n&grcde Libéria,donnéen exemple,emploieles
respectablesfaux cols en papier et les chapeauxà haute
forme de l'Europe. L'hommedu métier ne peut jamais
conserverson sérieux,quandIbsen étale ses connaissances
scientifiqueset médicales.
L'héréditéest le dada qu'il enfourchedans chacunede
ses pièces. Jttn'y a pas un seultrait de ses personnages,
pas un détail des caractères, pas une maladie,qu'il ne
ramenéà l'hérédité. LeD' Rank (J~o~oMde ~)OMpee) doit
expier dans « son épine dorsale, la pauvre innocente,
la joyeuse vie qu'a menéeson père quand il était lieute-
nant Il (P. 217). Helmerexposeà Nora qu' « une atmo-
sphère de mensongeapporteune contagionet desprincipes
malsains dans toute une vie de famille. Chaquefois que
les enfants respirent, ils absorbentdes germes de mal.
Presque tousles gensdépravésdebonne heure ont eu des
mères menteuses. Cela provient le plus fréquemment
des mères; maisle père agit naturellementdans le même
sens » (P. 199). Et, P. 262 « Avecla légèreté de prin-
cipes de ton père. et ces principes, tu en as hérité.
Absencede religion, absencede morale, absencede tout
L'tBS~NtSME <M

sentiment de devoirH.Oswald(Les JRMca<tH<s) a appris


de l'étonnant médecinparisien qui lui a dit qu'il était
ramolli, que son mal était un héritage do son père
Régine, la ntto naturelle de feu Alving, tient comptcte-
ment de sa mère. « RëoKE. Ainsi, ma mère en était
Mne. M°"* A).\tKc.Ta mèreavaitbeaucoupde bonnes
qualités, Régine. R~ctKE.Oui, mai&c'en était une
quand même. Oh! je l'ai bien pensé quelquefois. Une
fille pauvre doit employer sa jeunesse. Et moi aussi,
madame,j'en possède,de la joie do vivre. M°"ALvtse.
Hélas, oui! Maisne va pas te perdre, Régine. Rfioss.
Bab! Si je me perds, c'est que c'est inévitable.Si Oswald
ressemble à son père, je dois ressemblerà ma mère,
j'imagine » (P. 126). La nymphomaniede Rébecca,dans
.R<MM)eMto/m, s'explique par ce fait qu'elle est la fille
naturelle d'une Lapone de mœurs douteuses.« J'estime
que, pour expliquertoute votreconduite,it faut remonter
jusqu'à votre origine lui dit le recteur Kroll(P. 287).
Rosmerne rit jamais, parce qu' « il en est ainsi dans sa
famille». tt est « le descendantdes hommesqui nous
regardentici ajoute le recteur en montrantdu gesteles
portraits des ancêtresde Rosmer.Il « tient à sa race par
de fortes racines » (P. 286). Hilde, la beUe-fiucde « la
damede la mer », dit, dans la pièce qui porte ce titre
(P. M) « Je ne serais pas étonnée qu'un beau jour elle

t.. Il Cnttpar medire Hy a envousdepuisitotrenaissance


quelquechosede vermoulu; c'estl'expression dontils'est
française
servi. Je ne comprendspas,en sortequeje le priaide s'expli-
U dit alors,le vieuxcynique Lespéchés
querplus clairement.
des pèresretombentsurles enfants (P.99).Et ptusloin(P.t32)
Cettemaladiequi m'estéchueen héritage,elleest. (Il posele
doigtsur MHfront<<ajoutetoutbas),elleestlàdedans
MAXNOoMO.–M~enermcmM. JI 133
t9t t/~GOTtSHE
devint folle. Sa mère aussi était folle. En tout cas elle
est morte folle Presque chaque personnage du Canard

M«t'<~e a son coup de marteau héréditaire. Grégoire


Werlé, l'imbécile méchant, qui et présente sa
regarde
rage de potiner comme un besoin de vérité, tient ce tra-
vers do sa mère La petite Hedwigo devient aveugle,
comme son père, le vieux Werté Déjà, dans les pre-
miers drames
philosophiques, revient constamment ce
même motif. Brand et Peer Gynt tiennent do tours ~res,
le premier son entêtement, le second son imagination
mobile et excessive. Ibsen a visiblement lu le livre fon-
damental de Lucas sur l'hérédité, et it y a puisé sans

critique. Il est vrai que Lucas croit à la transmission


héréditaire do vues et de sentiments même très compli-

qués, se référant à des faits très particuliers, tels, par

exemple, que l'horreur pour les médecins et que la trans-


mission héréditaire de certaines déviations morbides de
la norme, par exempte l'apparition de la cécité à un âge

i. Le Canard' MMCoge Ga&iOM. Et puis, si je dois sup-


porter ia vie, il faut que je cherche un remède pour ma conscience
malade. Wsntt. Eite ne «uérira jamais. Tu as la conscience atta-
quée depuis ton enfance. Tu as hérité cela de ta mère, Grégoire
le seul héritage qu'elle t'ait hissé (P. ttt). (P. «S) REmxo.
Mais, que diable, tu ne vois donc pas que cet individu est toqué,
timbré, fou! GeM. Tu vois bien. Sa mère aussi avait des crises
qui lui tournaient le physique de temps en temps
2. Le CanaMt MMM~e HtAuun. Elle est en danger de perdre
la vue. GtttoetM. Menacée d'être aveugte! ttfAmM .Nous
sommes avertis par le médecin; c'est irrémissible. GftootM.
B'ou cela lui vient-it? HtAm~R (avec un soupir). C'est probable-
ment héréditaire (P. 61). (P. i3t) M" SoExer. 11 (Werié) est
à la veille d'être aveugle. HMMAK(freMa)'<ian<). -A la veille d'être
aveugle? C'est singulier. Aveugle, lui aussi!
3. D' Prosper Lucas, rt-atMpMtosepAt~ue et physiologique de fA~-
f~tM naturelle dans les étais de santé e< de maladie du ~(èB)e
nenxm! etc. (Le titre a essore sept iignest) (Paris, Mt~ votumes),
t. t, p. 250. (Montaigne, parait-il, avait cette horreur héréditaire
pour les médecins).
L'tBSÊNtSME <M
déterminé, Mefait pour lui aucun doute Lucas, dont
les mentes no doivent pas être niés, n'a pas suffisam-
ment distinguaentre ce que l'individureçoit matérielle-
ment à son origine do ses parents, et ce qui lui est sug-
géré plus tard par l'éducationdo familleet l'exemple,par
la continuationd'existencedansles mémosconditionsque
ses parents, etc. Ibsen est le vrai « homme d'un seul
livre !t s'en tient à son Lucas. S'il avait lu Wois-
mann et surtout Galton il saurait que rien n'est plus
obscur, que rien n'est ptus capricieuxen apparence,que
la marchedo l'hérédité. Car l'individuest le résultat,
Galtondit la moyennearithmétique, do trois quan-
tités différentes son père, sa mère, et l'espèce entière,
représentée par la double série, remontantaux premiers
commencementsde toutevie terrestre, des ancêtrespater-
nels et maternels.Cette troisièmequantité est l'inconnu,
l'X du problème. Des retours à des ancêtres éloignés
peuvent rendre l'individuabsolumentdissemblableà ses
parents, et les influencesde l'espècedépassenttellement;
en règle générate, celles des procréateurs directs, que
des enfants qui sont la copie exactede leur père ou de
leur mère, surtout sous le rapport des manifestationsles
plus compliquéesde la personnalité, du caractère, des
aptitudes et des penchants,constituentde très grandes
raretés. MaisIbsen ne tient nullementà justifiersérieuse-

t. D' ProsperLucas,op.cil.,t. p. 391420Det'Mreditédes


modessensitifsde la vue.H enregistre(p. 400)l'histoired'une
familledanslaquellela mèredevintaveugle&vingtetun ans,ses
enfantsa seizeet dix-septans,etc.
2. AugusteWeismann, Sur la <<'ant)nt.MO)t
héréditaire.
Iéna,
MM.
3.Fr.Galton,NaturalInheritance. tM8.
Londres,
196 t/ËaOTtSME

ment, scientifiquement,ses idées sur l'hérédité. Comme


nous le verrons plus loin, ces idées ont leur racine dans
son myst!c!sme;i'œuvredo Lucasn'a été pour lui qu'une
trouvaille heureuse dont il s'est emparé avecjoie, parce
qu'elle lui offrait la possibilitéde draper d'un mantelet
scient)uquesonobsessionmystique.
Unechosedes plus réjouissantes,ce sont ses excursions
sur le terrain médical, qu'il ne se refuse dans presque
aucune de ses pièces. Le pasteur Rorlund,des .S'<.M<Mas
de <<tsociété, vante les dames de son entourage comme
des espèces de « sœurs de charité qui préparent de la
charpie M(P. 7). Faire de la charpie! Dans le siècle de
l'antisepsieet del'asepsie1 Ibsenn'a qu'à s'aviser d'entrer,
avecsa charpie, dans n'importequellesallede chirurgie
il sera étonné de l'accueil qu'on lui fera, à lui et à sa
charpie! Le D' Stockmann, d'Un FKMM! du ~a«~,
soutient (P. 176) qu'une eau pleine de « millions de
bacillesest extrêmementnuisibleà la santé, lorsqu'ons'y
baigne. Les bacillesdontil peut seulements'agir, comme
cela ressort de toute la pièce, sont les bacillestyphiques
d'Eberth. !i peut être exact que l'on gagne le boutonde
Biskraet peut-être aussi le bëribërien se baignant dans
des eaux contaminées; mais le D' Stockmannet Ibsen
citeraient difficilementun seul cas où quelqu'un aurait
attrapé la ûèvre typhoïde en se baignant dans de l'eau
peuplée de bacilles. Un voyage à l'étranger, est-il dit
dans Maison de poupée, devaitsauverta vie de Helmer
(P. 192). Cela peut être vrai pour un Européen qui se
trouve aux tropiques ou pour quelqu'un qui habite une
contréeà fièvrepaludéenne; maisil n'y a pas en Norvège
L'tPSËMSME 197
de maladieaiguë dans laquelle« un voyagea l'étranger
doive « sauver la vie » de quelqu'un. On lit plus loin,
dans la même pièce, ces paroles du D' Rank « Ces
jours-ci, j'ai entrepris l'examen général do mon état
intérieur. C'est la banqueroute.Avant un mois, peut-
Ôtre, je pourrirai au cimetière. Il ne me reste ptus
qu'un seul examen. Sitôt que je l'aurai fait, jo saurai à
pou près quand le dénouementcommencera» (P. 216).
Le DrRank souffre,d'après sa propre déclaration,d'une
maladiede la moelle épinièro (il parle d' « épine dor-
sale », mais ne le reprenonspas trop sévèrementpour
cette fausse expression); Ibsen pense évidemmentà un
tabes. Or, il n'y a dans cette maladieabsolumentaucun
signe qui puisse permettre de prédire avec certitude la
mort quelquessemainesauparavant; i' n'y a non plus
aucun « exameninterne » auquel pourrait procéder sur
tui-memele malade, s'il est médecin,pour se renseigner
quand le dénouementcommencera», et il n'y a aucune
formede tabes qui permette au maladeun moisavant sa
mort (mort non accidentelle, mais déterminée par la
maladie),d'assisterà un bal, d'y boire beaucoupde vin de
Champagne,et de prendre ensuite, en termes touchants,
congé de ses amis. Aussi innocemmentenfantin que le
tableau cliniquede Rank est celuide la maladied'Oswatd
Alving(Les /~M!H<!H<s). Après tout ce qui a été dit dans
la pièce du mal qu'Oswalda hérité de son père, il ne
peut s'agir que de deux diagnostics syphilis héréditaire
tardiveou démenceparalytique.H n'y a pas à songer à la
premièremaladie,car Oswaldest dépeint comme un modèle
de force et de santé virites (M*"ÂLVtNG.J'en sais un
<98 L'ÉOOT!SME
qui a échappécorps et Ameà la corruption. Regardez-le
plutôt, pasteur » (P. ~9).Et s'il peut arriver dans des cas
tout à fait exceptionnels,excessivementrares, que le mal
no se soit pas manifestélongtempsaprès que la victime
ait atteint sa vingtièmeannée, le malade présentecepen-
dant déjà depuissa premièreenfancecertainsphénomènes
de dégénérescencequi ne permettentpas, mêmeà l'amour
aveugleet à l'orgueild'une more, do vanterson « corps'),1
commele fait M""Alving. Quelques,petits traits i~ppH-
queraientà la démenceparalytique,comme,par exempte,
l'excitationsensuelled'OswaM,la naïve impudence avec
laquelleil parle devantsa mèredes amoursde ses amis de
Paris (P. 55), ou donneexpressionau plaisirque lui cause
l'apparition« superbe » de Régine (P. 104), la légèreté
avec laquelle il forge, au premier aspect de cette fille,
des plans de mariage, etc. A côtétoutefoisde ces traits
exacts,mais subordonnés,ilen apparait d'autresinfiniment
plus importantsqui excluentabsolumentle diagnosticdo
« démenceparalytique On ne trouve chez Oswald
aucune trace de la folie des grandeursqui, à la première
phase de cette maladie, ne fait jamais défaut; il est
anxieuxet abattu, tandis que le paralytiquegénérâtse sent
tout à fait heureuxet voit la vie complètementen rose, et
il pressent et redoute l'explosionde la folie, ce que je
n'ai jamais observé,pour ma part, chez le paralytique,
ni n'ai trouvé indiquépar n'importe quelclinicien.EnBn,
la démencese produitavec une soudainetéet un caractère
t. Krafft-Ebing,P~cAepaMM MzxsKt,p. t39.L'auteurcite ici,
comme caractéristiquespourlepremierstadede la paratyste
gêné-
rate,tousles traitsen question conversations sans-
libidineuses,
gènedanstesrapportsavecl'autresexe,projetsde mariage.
L'tBSÉMSME *M

completque t'enconstateuniquementdans tamanio aiguë;


seulement,la descriptiondonnéed'Oswalddansla dernière
scène, avec son immobilité,sa voix « sourde et atone »,
son mot une demi-douzainedo foismurmurémachinale-
ment, idiotement « le soleil! le soleil! », cela ne
répond à aucun degré au tableau de ta marne aiguë.
Le poète,naturellement,n'a pas besoinde connattreta
pathologie.Maisquand il prétend décrire ta vie réelle, il
doit être sincère. tt ne faut pas qu'il se vac'a d'exacti-
tudeet d'observationseieMinques,uniquementparce que
celles-cisont réclaméesou tout au moins préféréespar
l'époque. Plus ignorant en pathologieest le poète, plus
ses tableaux cliniques donnent une preuve sûre de sa
véracité.Commeil.ne peut, en sa qualité de profane, les
emprunterà son imaginationen rattachant ensembledes
expériencescliniqueset des souvenirsde lectures, il est
nécessaire qu'il ait vu de ses propres yeux chaque cas
représenté, pour le présenter exactement. Shakespeare,
lui non plus, n'était pas médecin et, d'ailleurs, que
savaienteux-mêmesles médecinsde son temps! Et pour-
tant nous pouvonsaujourd'hui encore diagnostiquersans
hésitation la démence sénile de Lear, la faiblesse de
volontépar épuisementnerveux (aboulieneurasthénique)
d'Hamtet,la manie aiguë à teinte érotique d'Ophélie, la
mélancolieaux hallucinationsde la vue de lady Macbeth.
Pourquoi?Parce que Shakespeareintroduisaitaans ses
créationsdes chosesvéritablementvues. Ibsen, au con-
traire, a librementinventé ses malades, et il n'est pas
besoin de démontrerque cette méthodene pouvait,entre
les mains du profane, que fournir des résultats risibles.
200 t.'ËaOT!SME
Asonimaginations'offreune situationtouchanteon émou-
vante celle d'un homme qui prévoit avec certitude sa
mort prochaineinévitableet s'élève, après une lutte tra-
giquecontreson instinctifamour de la vie, jusqu'à la phi.
losophiede renoncementdes stoïciens,ou celle d'un jeune
hommequi adjuresa mère de le tuer, quand se manifes-
tera chezlui la foliequ'il attendaveceffroi.Cettesituation
est invraisemblable;peut-être ne s'est-elle jamais pré-
sentée en tout cas, Ibsen ne l'a jamais vue. Maiselle
serait d'une grande beauté poétique,ferait un grand effet
sur la scène,si elle se présentait.En conséquence,Ibsen
fabriquetranquillementles maladiesnouvellesinconnues
d'un Dr Rank ou d'un Oswald Alving, dont la marche
pourraitrendre possiblesces situations.Tel est le procédé
du poète, dont ses admirateurs vantent le réalisme et
l'observationexacte!
Sa clartéd'esprit, sonamourde la liberté, sa modernité <
Ceuxqui ont lu les œuvresd'Ibsen avec attentionet avec
impartialitén'en croient pas leurs yeux,quandils voient
ces mots appliquésà lui. Nous allons donner immédiate.
ment des preuves abondantesde la clarté de sa pensée.
Son amour de la liberté, examinéde près, nous appa-
raîtra commede l'anarchisme,et sa modernitéconsiste,
au fond, en ceci que, dans ses pièces, on construit des
chemins de fer (Les Soutiens de la société), qu'on y
caquettede bacilles(Un Ennemi du peuple), qu'il y est
questionde banques(Maison<<epo«pee), quêtes élections
et tes luttesde partis politiquesy jouent un rôle (L'Union
des jeunes, Rosmersholm),tout cela badigeonnéexté-
rieurement, sans rapports intimesavec les vraies forces
L'tBS&MSME s<n

agissantes du poume. Cet homme moderne'a, cet


« apôtre de la liberté » se fait de la presse et de ses fonc-
tionsi'idée que s'en fait un garçondo bureaudo la police,
et il poursuitles journalistesde la haine, aujourd'huico-
mique,d'un flaireurde démagoguesauxenvironsde 1830.
Toustes journalistesqu'itprésente,–et ils sontnombreux
danssespièces, Pierre Mortensgaarddans~osMeMAo~m,
Hovstadet Billingdans Un ~HHCMt<~K pa;<y)~,Astasken
dans Z<'<7H«M< ~M~'eKHes, sont ou des bohèmespochards,
ou de pauvres crève-de-faimaux genoux vacillants,qui
tremblentconstammentà l'idéed'être rosses ou jetés a la
porte, ou des drôlessans principesqui écriventpour celui
qui les paye. Il a de la questionsocialeune idée si claire,
qu'il nous présenteun contremaîtrese livrantà de sourdes
menéesparmises ouvrierset menaçantde la grève, parce
que des machinesvont être employéessur le chantier!
(Les Soutiens de la société,P. 44). tt considèrele peuple
avec le beau mépris des grands propriétaires féodaux.
Quandil le mentionne, c'est avec une raillerie mordante
ou un dédainaristocratiquedes plus orgueilleux'.
La plupart de ses vues n'appartiennent d'ailleurs à
aucun temps, mais sont des émanationsde sa bizarrerie
personnelle;elles ne peuventdonc être ni modernesni le
contraire. Quant à cellesqui sont moins baroques et ont
leur racine dans une époque déterminable, elles ont
poussédans le cercled'idéesd'habitantsd'un Landerneau

i. MBECC*(a Bt~tMtet).Il faudravousadresserà PierreMor-


tensgaard.BBE~BO.. Pardon,madame, quel estcet idiot!·
(«(Mmef~aho, p. 2tS).Voirla plateparodiede ta scènedu torum
du IulesCésardeShakespeare dansUnEnnemi dupeuple(4"acte),
etla caractéristique
deta foute dansBrand(5'acte).
<(H t/ËOOTtSttE

du premier tiers de ce sicele.L'étiquette de « moderne M


lui a été appliquéearbitrairementpar GeorgesBrandès
une des apparitionstittérairea los plus antipathiques du
siècle. Brandès, un parasite de la gloire ou du renomdes
autres, a exercétoute sa vie le métier d'un Il homme-
orchestre Il qui, mettant à la foisen branle, à l'aide de la
tête, do la bouche, des mhins, dos coudes,des genouxet
des pieds, dix instrumentsbruyants, exécute sa danse
devantles poèteset les écrivains,et, son vacarmeopéré,
va faire sa quêteparmi le public assourdi.Il s'est pressé
assidûmentcontre chacunde ceuxqui, depuisun quart do
siècle,ont, pour une raison quelconque,attiré la foule,et
il a débitésur leur comptedes phrases de rhéteur et de
sophiste,tant qu'iltrouvaitpour ellesde l'écoulement.Orné
de quelquesplumes arrachées aux ailesaltières du génie
de Taine,la bouchepleinede Stuart Mill,dont it a entrevu
l'étude Sur la Lt&eWe,probablementsans la lire et cer- i
tainementsans la comprendre,il s'introduisit auprès de
la~jeunesse scandinave,.et, mésusamtde la confiancede
celle-ciobtenuepar ces moyens,il a fait de son empoison-
nementmoral systématiquela tâchede sa vie. Hlui prêcha
l'évangilede la passionet embrouilla,avec un zèle et une
opiniâtreté vraiment diaboliques,toutes ses notions, en
donnantles noms les plusattrayantset les plus estimables
aux choses abjectes et pitoyablesqu'il lui vantait. On a
toujourscru quec'est une faiblesseet une lâchetéde céder
à ses instinctsbas, condamnéspar le jugement,au lieu de
les combattreet de lesétouffer.Si Brandèsavait dit à la

t. Danssonlivreintitulé EspritsaxxhroM. 18S8.


Francfort,
L'tBSÉMSME aM
jeunesse à laquelle il partatt « Renonce:a votre juge-
ment SacriOezle devoir à vos appétits) Laissez-vous
maîtriserpar vos sens1 Que votre volonté et votre con-
sciencesoientcommeune plumedevantla tempêtede vos
convoitises », les meilleurs d'entre ses auditeurs
auraient craché devant lui. Mais il leur dit « Obéir &
ses sons, c'est avoirducaractère.Celuiqui se laisseguider
par sa passionest une individualité.L'hommea la volonté
forte méprise la discipline et le devoir et suit chaque
caprice,chaquetentation, chaque désir do son ventre ou
de ses autres organes»; et ces choses basses, ainsi pré-
sentées, n'avaientptus le caractère repoussantqui éveille
la défianceet sort d'avertissement.Annoncéssous les
nomsde « liberté» et d' u autonomiemorale la débauche
et le dérèglementtrouvent facilementaccèsdans les meil-
leurs milieux,et la perversité, donton se détourneraitsi
elle apparaissait commetelle, sembleaux esprits insuffi-
sammentinformés,lorsqu'on la déguise en modernité,
attrayanteet désirable,Il est compréhensiblequ'un édu-
cateurquichangela salle d'écoleen une taverne et en une
maisonde joie ait du succèset attire du monde. Il court,
il est vrai, le danger d'être assommépar les parents, si
ceux-ci viennent à apprendre ce qu'il enseigne à leurs
enffnts; maisles élèvesne se plaindront guère et n'au-
ront garde de manquer aux leçons d'un aussi agréable
professeur.C'est avecune méthode pareille que Georges
Brandès s'acquittade ses fonctionsd'éducateur, et ceci
expliquequ'il ait pu obtenir sur la jeunesse de son pays
une influenceque ne lui auraientcertainementpas acquise
ses écrits vides d'idées, d'une prolixitésans fin.
ao~ L'ËOOTtSME

Bramas découyntdans tbson do la f&vottocontre la loi


morato régnante,en mêmetemps que la glorificationdos
instincts bestiaux; il )o célébradonc aussitôt a coupsdo
trompette,en dépitdo son étonnantephysionomiearriérée
de 18SO,commeun « esprit moderne et il recommanda
ses (ouvres, en clignant do l'mil, aux adolescentsavides
do savoir auxquelsil sert de mattrc do plaisir. Mais ce
« moderne co « réaliste l'observation « scientinque
exacte, est en rcatite un mystiqueet un anarchiste ego-
tiste. L'examendétailléde ses particularitésintellectuelles
nous fera reconnattre,entre celles-ciet celles de Richard
Wagner,uneressemblancequi nodoitpas nous surprendre,.
puisque les traits semblablessont précisément des stig-
mates de dégénérescenceet sont, par cette raison, com-
munsà beaucoupdo dégénéréssupérieurs, ou à tous.
Ibsen est n)s d'un peupb rigoureusementreligieux, et
il a grandi dans une famillecroyante. Les impressionsi
d'enfanceont été décisivespour sa vie. Son penser n'a
jamais pu effacerle pli théologiquede son éducation pre-
mière. Le catéchismeet la Bible sont devenus pour lui
les bornes qu'il n'a jamais pu franchir. Ses phrases à
résonancelibre penseuse contre le christianismeoMciet
(B~H<<, TPoswer~o/m, etc.), son persinage de la
croyancerégléede pasteurs(le Mandersdes Revenants,le
Rorlunddes~OM<MHs de la société, le doyen de .Bt'<M~),
sontun échode sonmaîtreintettectuct,le théosopheSœren
Kierkegaard(1815-1855),qui était zélateur d'un autre
christianisme,il est vrai, que le christianismeordonnépar
l'État et pourvu de décrets de nominationet d'appointe-
ments,maisnéanmoinsd'unchristianismesévère,exclusif,
t/tBSÉNtSME aos

réclamantt'hommetout entier.Peut-êtreIbsense regarde-


t-il tui-mcmocommeun libre penseur. C'est ce qu'a fait
aussi Wagner. Maisque prouve cela? C'est qu'il uo voit
pas clair dans sa propre penséeet danssa propre manière
do sentir. « C'est chose curieuse,dit Herbert Spencer,de
voircombiengénéralementles hommesrestenten faitatta-
chesà des doctrinesqu'ils ont rejctees de nom, gardantla
substanceaprès qu'ils ont abandonnéla forme. En théo-
togio, nous avonspour exempleCarlyle; étant étudiant, il
croit abjurer la croyancedoses pères, maish no jette que
l'écailleet il conservele contenu;ses conceptions de l'uni-
vers et de l'homme,sa conduiteprouventqu'il est resté un
des plus ferventscalvinistesécossais Si Spencer, lors-
qu'il écrivait cela, avait connu Ibsen, il l'aurait peut-être
citécommesecondexemple.Demêmeque Car)y!eest tou-
jours resté calvinisteécossais,Ibsenest toujoursresté pro-
testant norvégienà la façon de Sœren Kiergegaard,c'est-
à-dire protestant avec un violent mysticismeà la Jacob
Bœhm, à la Swedenborgou à la Pusey, qui trouvefacile-
ment un pontjusqu'au catholicismed'une sainte Thérèse
ou d'un Ruysbrœckl'Admirable.
Trois idées fondamentalesdu christianismesont con-
stammentprésentesà son esprit, et autour d'ellcs pivote,
commeautour d'autant d'axes, toutel'activitéde son ima-
gination poétique. Ces troisidées centrales,immuables,
véritables obsessionsqui surgissentde l'inconscientdans
sa vie intellectuelle,sont le péché originel,la confession,
et le sacrificede soi-mêmeou la rédemption.

t. HerbertSpencer,MndtcidMcontrer~<«<.Traduitdel'anglais
J.
par Gerschel,3*édition.
P aris,tMÏ,p. lt7.
M6 t/tOOftSME

Les caqucteursesthétiquesont parte du motifde t'hére-


dité, qui reparatt dans toutes les couvresd'Ibsonavecune
persistance qui ne peut échapper même à la plus faible
attention, commed'un motifscientiuquemoderne,comme
d'un motif darwiniste.C'est en fait le péché originel de
saint Augustinqui revient toujours, et il trahit sa nature
théotogiqued'abord en ce qu'il apparait à côté des deux
autres motifsthéologiques,la confessionet la rédemption,
et, ensuite, par la naturecaractéristiquede la transmission
héréditaire.Nousavonsvu plus haut, en effet,que co dont
héritent los personnages ibséniens, c'est toujours d'une
maladie (cécité, ataxie locomotrice,démence), d'un vice
(habitudedu mensonge,légèreté,impudicité,obstination),
ou d'une lacune (inaptitudeà la gaieté), mais jamaisd'une
qualité, d'une particularité utile ou agréable. Or, oh
hérite de ce qui est bon et sain ad moins aussi fréquem-
ment que de ce qui est mauvaiset morbide, beaucoup,
1
plus fréquemmentmême, disent quelquesobservateurs.Si
donc Ibsen avait réettementvoulu montrer en activitéla
loi de la transmissionhéréditairedans le sens de Darwin,
il nous aurait au moins offert <m exempte, un seul,
de la transmissionhéréditaire de bonnes qualités. Mais
on n'en rencontre pas un seul dans tous ses drames. Ce
que sespersonnagesontde bon leur vienton ne sait d'où
ils n'ont jamaishérité que du mal.LadouceHedwige,dans
Le Canard sauvage, devient aveugle comme son père
Werlé. Maisde qui tient-elleson imaginationrêveuse et
opulenteet son cœur aimantet dévoué?Son père est un
sec égoïste, et sa mère une ménagèredébrouittardepra-
tique, entièrementterre-à-terre. Elle ne peut donc avoir
L'tBSÉNtSME S07

hérité ni de t'nn ni de t'antro ses belles quotités.Etto np


leur doit que sa maladie d'yeux. L'hérédité est, chez
Ibsen, uniquementune affliction,le châtimentdes fautes
des pères, et cettehérédité exclusive,la sciencene la con-
nalt pas: sente la théologiela connaît, et ollea nom le
péché origine!.
Le second motifthéologiqued'Ibsen est la confession;
dans presque toutes ses pièces celle-ci est le but où
aboutittoutel'action.Et il n'est pas questionici d'un aveu
de fautesauquelles circonstancescontraignentun coupable
dissimulé,do ta révélationinéluctabled'un méfaitcaché,
mais de l'ouverturevolontaired'une âme fermée, de la
découvertevoluptueusementauto-torturanted'une vilaine
tare intérieure, du repentant « C'est ma faute! c'est ma
très grande faute », gémipar le pécheurs'effondrantsous
le poids lourd do sa conscience,s'humiliantet confessant
pour trouver la paixintime,-bref, de ta vraie confession
telle que t'Ëgtise l'exige. Helmer (~f<MH de poupée)
enseigneà sa femmeNora (P. 198) « Plus d'un peut se
relever moralement,à conditionde confesserson crimeet
de subir sa peine. Pense seulement un pareil être,
avecla consciencede son crime, doit mentiret dissimuler
sans cesse.Il est forcéde porter un masquemêmedans sa
propre famille oui, devantsa femmeet ses enfants». Ce
n'est pas la faute qui est pour lui le grand mal, mais ta
dissimulationde celle-ci, et l'expiationde cette faute con-
sistedans son aveu « public », c'est-à-diredansla confes-
sion. Dansla mêmepièce,M" Lindeconfessesansnéces-
sité extérieure, simplementpour obéir à l'instinct qui la
pousse(P. 244) « Et moiaussi, je suisune naufragée.
M8 L'ÉCOTtSME

je M'avaispas le choix)', et elle développede nouveauun


peu plus loinla théorie do la confession(P. 2~7) «Il faut
que Helmersache tout; cefatal mystèredoitse dissiper. M
faut qu'ils s'expliquent; assezde cachotterieset de faux-
fuyants».
M"" Hessel,dans Les <S'<M<<<eHS de la société, exigeen
ces termesla confession(P. 90) « Tu es, toi, l'homme
le plus considéréde la ville, le plus heureux,le plus riche,
le plus puissantet le plushonore, toiqui as laisseaccabler
un innocentsousle poidsde ta faute BERNtcx. Penses-
tu que je ne sache pas mestorts enverstui?Et que je ne
serais pas heureux de les effacer? M"°HESSEL. De
quelle façon?Par un aveupublic?- BEnNtCK.Tourrais-tu
vraiment exiger cela? –r M"' HESSEL. Mais quel autre
moyende réparer une aussi grave injustice?». Et Johann
aussi dit (P. 96) « Dans deux moisje suis de retour.
BERN<CK. Aton retour, tu parleras? JoHANN. A mon
retour, il faudra que le coupableassumela responsable
de sa faute ». Et Bernickaccompliteffectivementla con-
fession exigée de lui, par pure contrition, car, lorsqu'il
le fait, toutes les preuves de son crime sont anéantieset
il n'a plus rien à craindre des autres, t) fait cette confes-'
sion dans les termes les plus édifiants (P. 137-140)
« Nous devons, avant tout, confesserla vérité, la vérité
qui, hélas!jusqu'ici, dansaucunecirconstance,n'a présidé
à nos actes. Moi-mêmeje n'ai pas, je l'avoue, travaillé
toujours pour vos propres intérêts; je me rends compte
maintenantque le désir d'augmentermon importanceet
ma considérationa été le but de la plupart de mesactes.
Mon intention primitive était de tout garder. H faut
î.'MSËNtSME S09

d'abord que mesconcitoyensapprennentà me connaître.


Une ère nouvellecommenceaujourd'hui. Le passé avec
son hypocrisie,ses mensonges,sa faussehonnêtetéet ses
convenancesfallacieuses,ne devra plus être pour nous
qu'un musée ouvert pour notre instruction. Mes chers
concitoyens,je veux en unir avec ce mensonge, car le
mensongeétait sur le point de pénétrer mon être tout
entier. Voussaurez tout. C'estmoi qui étais le coupable,
il y a quinzeans, etc.
/&MHMMAo<tM, lui, n'a pas d'autre sujet que la confes-
sionde tous devanttous. Dèst&premièrevisitede Kroll,
Rébeccademande à Rosmer de se confesser(P. 20a).
« REBECCA (qui s'est approchéede Rosmer, ~<fH<AffeMt!-
voix, sans dtre t'ema~KMdu recter) Parte!–RosMER
(de tH~me).Pas ce soir. REBECCA (a;<~eM!-poM:). Si,
maintenant Commeil n'obéit pas immédiatement,elle
veut parler pour lui (P. 210). « REBECCA.Jevais vous
dire franchement.–RosMER(M'ceaMnt). Non, non, atten-
dez Pas encore! ». MaisRosmerle fait bientôtlui-même
(P. 222) K«ot.L.En ce qui nous concerne,nous sommes
à peu près d'accord surtout, ou au moinssurles (gestions
fondamentales. RosstEK (doucement).Non, njus ne le
sommesplus. Knon.(faisant un brusque MOMoemea<
pour se lever). Qu'est-ceà dire? ROSNER (le retenant).
Resteassis,je t'en prie, Kroll. KMLL.Queveux-tudire?
Je ne te comprendspas. Parle clairement! RosHER. il
s'est fait unrenouveaudans mon esprit. Unnouveaurayon
de jeunessem'a frappé. Et voilà commentj'en suis ta,
moi aussi. KROLL. Où cela, où en es-tu? RosMER,
Au même pointque tes enfants. KROt.L. Toi? toi! Mais
M~t NoRDAO. Dê~oëreacanee. ïï 1~
i
Ste ~'ÉGMtSME

c'est impossiblo!Tu dis que. RosxEt. Je suis du


mêmecôté que Laurentet que Hilda. Kaon (~a<MOM<
la fc<c).Renégat! Jean Rosmerest un renégat! Est-ce
ià le langagequi convientà un prêtre? RosxEX.Je ne
suis plus prêtre. K«M.t..Oui, r is. la foi de ton
enfance? RosxER.Je ne l'ai plus. Je l'ai abandonnée.
Les esprits ont besoinde paix, de joie, do réconciliation.
Voilà pourquoije me mets sur les rangs, me donnant
ouvertementpour ce que je s 's. REMcc~.RnHn,te
voilàen route pour le sacrifice.(Que l'on remarque cette
désignationpurementthéologiquede l'actionde Rosmer).
RosxEn.Maintenantque tout est dit, j'éprouve un
grand soulagement.Tu voisbien,je suistout à faitcatme
CommeRosmer,Rébeccase confesseaussidevantle rec-
teur KroM(P. 292 et sqq.) « Oui,recteur, Rosmeret moi,
nousnous tutoyons.C'estune suitenaturelledes relations
qui existententre nous. Asseyons-nous,mes amis, tous
les trois.Je vais tout vousdire. RosMER (lui o&eMMH<
<Kt)o<o)!<«M'emMt<). Qu'as-tu, Rébecca?D'où te vient ce
calme effrayant?Qu'y a-t-il? RtBEccA.Je te racon-
terai ce qui s'est passé. !1faut que la lumièrese fasse
ce n'est pas toi, Rosmer, toi tu es innocent, c'est
moi qui ai attiré qui ai été amenée à attirer Fétide
dar= le chemin où etb s'est perdue. le cheminqui l'a
conduiteau torrent. Maintenantvous saveztout l'un et
l'autre. RosoER.Tu as tout confessé, Rébecca?
RtBECCA. Oui ». Non, elle n'a pas toa~ confesséencore.
Maiselle se hâte d'achever devant Rosmer fa confession
commencéedevant Kroll (P. 307) RosMEn.Tu as
encoreun aveu à faire? RËBECCA. Oui, et le plus grand.
L'!B8ÉMSME lit

Res.MEB. Que veux-tudire? R~ECCA. Il s'agit d'une


chose que tu n'as jamaissoupçonnée,et qui jette du jour
et de l'ombre sur tout le reste, etc. »
Ellida, dans La Dame de la mef (P. 35), confesseà
Arnholml'histoire de sesfiançaillesinsenséesavec lemarin
étranger. Arnholmcomprendsi peu la nécessitéde cette
confessionsansrimeni raison,qu'it demandetout étonné
« Maisà quoibon me raconterque vous n'étiezpas tibrc?"JI
« Parce que j'ai besoin de me confierà quelqu'un »,
répond simplement et suffisamment Ellida.
DansHedda CaMer, les inévitablesconfessionsont eu
lieu avant le début de la pièce. « Oui, Hedda, dit Lœv-
borg (P. 147), et le jour où je me suis confesséà vous!
où je vousai racontéce quepersonnene savait alors,vous
avouantque j'avais passé le jour etia nuit en folies.Oui,
des journées et des nuits entières!0 Hedda1 quelleforce
y avait-il en vous pour m'obliger à vous faire de tels
aveux?. N'était-cepas le désir de me purifier qui vous
animait, quand je venais vous demanderun refuge, me
confesserà vous? ». tt se confessait,pour obtenir l'abso-
lution.
Le motif de la confessionoccupeégalement sa place
dans Le Canard sauvage, mais il y est supérieurement
raillé. La scène dans laquelleGinaconfesseà son mari son
ancienneliaisonavec Werté, est une des plus magnifiques
du théâtre contemporain.(P. 121 et sqq.)

lhAUtAR. Est-ce vrai, est-ce possible,qu'il y ait eu


quelquechoseentretoiet Werléà l'époqueoù tuservaisdans
la maison?
GtKt. Cen'estpas vrai.Pas tette Ms4a.M.Werléétait
a<a ~ÉaoTtSMe

après moi, ça c'est juste. Et madame« o-u toutessortesde


choses. Aprts~a, j'ai quittéle service.
H)*)~)AR. C'est donc plus tard:
G)SA. Oui. Alorsje suis rentréeà la maison,commeta
sais.Mcren'étaitpas si bienque tu pensais,Ekdat; elle m'a
chantéceciet cela.AcetteépoqueM.Wertéétaitdéjàveuf,lit
comprends.
H)Am*R. Et ators?Voyons.
G)SA. EnOn.il vautpeut-êtremieuxque tu le saches,il
n'a pasdémorduavantd'avoirtoutce qu'ilvoulait.
HMUMX (/of~M<M)tHMMM).Et c'estlà lamèredemon
enfant!Comment as-tupu mecacherunetellechoseî
GINA. Oui,ça c'estpas bienà moi.J'auraisda tel'avouer
depuislongtemps.
th*m*R. Tu auraisdu mele diretoutdesuite.Aumoins,
j'auraissu qui tu étais.
G)MA. M'aurais-tuépouséetoutde même,dis?
H~MAR. Commentpeux-tule supposert
(i)NA. Voita pourquoije n'ai rienosedire.
HJALMAR. Dis-moi,n'as-tupasgémichaquejour,&chaque
minute,surce tissude mensonges que tuas «téauteurde moi,
commeune araignée?Réponds-moi! N'as-tupas vécu,depuis,
torturéede remordset d'angoisses?
GtSA. Ah! moncherEkdal,j'ai.eu, ma foi,bienassez&
faire,a penserà la maisonet&la viede touslesjours.

Nousdevonsremarquer qu'il est à peu près impossible


de donnerune exacte idée, dans une traduction,du ton
déclamatoirede Hjalmar ni de la placide bonhomiede
Gina.
Plusloinest impitoyablementparodiéel'idée de la déti-
vraNceet de la purificationde soi-mêmepar la confession
(P. 123) GRËGomE. Eh bien! Meschers amis! Ce n'est
doncpas fait? –H<AL!)An (d'Mnevoix som&~).C'estfait.
GRËGOtRts. C'est fait?. Cette grande liquidation qui
t.'tBSÉNtSME a<3
devaitservir de point de départ ai une existencenouvelle,
à une vie, à une communautébaséesur la vérité, délivrée
do tout mensonge. Cette grande liquidationaurait du
t'initier a des vues plus étevécs. H~).MAa. Oui, natu-
reUemeut. C'est-a-diro,jusqu'à un certain point. –Gtui-
comE.Car rien au mondene peut être compareà la joie
do pardonner à la pécheresse et. do t'étever jusqu'à soi
par l'amour
L'assassinAvinaiu,en route pourla guillotine,résumait
t'expérionccdo sa vie dans cet apophtegme « N'avouez
jamais! Il Maisc'est là un conseilque peuventsuivre seu-
lementdes gens très forts de volontéet d'esprit sain. Une
représentationvivotend violemmentà se transformeren
mouvement.Le mouvementqui exige le moinsd'effortest
celuidespetitsmusclesdu larynx,de la langueet des lèvres,
c'est-à-diredes organesdu langage.Celuidonc qui porte
dans sa tête une représentation particulièrementvive,
éprouvelebesoindedétendreles groupescellulairesde son
cerveaudans lesquelselle est élaborée,en leur permettant
de transmettreleur excitationaux organes du langage. En
un mot, il a ledésir de parler. Et s'il est faible, si la force
inhibitricede sa volonténe l'emportepas sur l'impulsion
motrice qui est suscitéepar le centre de représentation,
il éclatera, arrive ensuitece qui pourra. Cette loi psy-
chologiquea toujours été connuedes hommes,commele
montre la littérature,depuisla fabledu roi Midasjusqu'au
Raskotnikowde Dostojewski,et l'église catholiquefournit
une preuve de plus de sa profonde connaissancede la
nature humaine, lorsqu'elle transformala confessiondu
christianismeprimitif devant la communautéassemblée,
9tt t/fËCOTtSME
qui devaitêtre une humiliationdo soi-mêmeet une expia-
tion, en la confessionauriculaire,qui se propose pour but
l'allégementet la détente délicieuseet sans danger, et
constituepour les êtres moyensun besoin psychique de
premier ordre. C'est à ce genre de confessionqu'Ibsen
pense vraisemblablementà son insu. (« Parce que j'ai
besoindo me confierà quelqu'un », dit Ellida).Dégénère
lui-même,il ne peut se représenter que la vie intellec-
tuelledes dégénérés,chez lesquels les appareils d'inhibi-
tionsont toujoursen désordre,et qui,pour cette raison,no
peuvent se soustraireau besoinde se confesser, lorsque
dans leur consciencevit n'importe quoi qui les occupeet
les émeut.
La troisièmeet plus importante obsessiontheotogiquo
d'Ibsenestcellede l'actesauveurdu Christ, du rachatdes
coupablespar acceptationvolontairedo leur faute. Cette
dévolutiondu pèche sur une brebis expiatoire occupe'
dans le théâtre d'Ibsen la même placeque dans celui de
Richard Wagner.Le motifde la brebis expiatoireet de la
rédemptionest constammentprésent à son esprit, non
toujoursclairet compréhensible,sansdoute,mais, confor-
mémentà la confusionde son penser, diversementdéna-
turé, obscurciet contre-ponctuellement transformé.Tantôt
les personnagesd'Ibsen prennentvolontairementet joyeu-
sement la croix, commecela répond &l'idée du Christ;
tantôt elle leur est mise par force ou par ruse sur les
épaules, ce qui représente une raillerie, des théolo-
giens diraientdiabolique, de cette idée; tantôt le sacri-
ficepour d'autresest sincère,tantôt il n'est que de l'hypo-
crisie les effets qu'Ibsen tire du motifreparaissantsans
~'tnsÊNtSME 9t!(

cossesoc suivant ses différentesmétamorphoses,tantôt


élevés, moraux et émouvants, tantôt bassement drola-
tiquesou repoussants.
tt est question,dans Les .'?oM<<eMS de la Mc)'e<<d'un
scandalequi a eu lieu des annéesavantle commencement
do la pièce. Le mari do la comédienneDorff,rentrant un
soir à son logis, trouvaavec ello un étrangerqui so sauva
immédiatementpar la fondre. L'événement provoqua
dans le Landerneau norvégienun immenseéclat et un
grand scandale.Immédiatementaprès, JohannTa'nnosen
disparut en Amérique.Tout le mondele tint pour le <'cou-
pable ». En réalité, le coupableétait son beau-frcro,Bor-
nick.Johann s'était volontairementcharge de la faute dc
celui-ci.A son retour d'Amérique,le pécheuret la brebis
expiatoireparlent de l'incident(P. 58)

BEMMK. Johann,enfin,noussommesseuls Laisse-moi


t
te remercier!
JoHANt).-De quoi?
BERMCK.Maison,patrie,bonheurfamilial,situation,je te
doistout.
JofMNN. J'en suisravi.
BEMftC)!. Merci,mercidu fonddu cornr!Mn'y a pasun
hommesur mittequi auraitfaitce que tu as fait pourmoien
cettecirconstance!
JoHANff. Ce n'était que justice. Il fallaitbienque l'un
prit la fauteà son compte.
BEttMCt:. Maisqui devaitprendrecetteresponsabilité, si
ce n'estle coupable?
JoHANN. Hatte-ta!Ce devaitêtre l'innocent,car j'étais
sansfamilieet j'étaislibre.Toi, tu avais,au contraire,ta vieille
mèreà soigner,et puisne venais-tupasdetefianceravecBetty?
Ellet'aimaittant! Queserait-elle devenuesi etteavaitappris.
BatMCK. C'est vrai, c'est vrai. Et pourtant,que tu
ato L'ÉOOTMME

aies~teassez~noMuxpour te laisser«Mribxcrcette faute,


et partir!
JoHM'x K'tie pas de remords. JI fallait te Muyer.
N'étais-tupas monamir

Ici le motif de la brebis expiatoireest employé d'une


façon normale et rationneUo.Aussitôt après il apparatt
une seconde fois dans la même pièce, mais d6t)gur&.
Dernickmot&la mor, l'envoyant & sa porte certaine,en
dépit do la rt'sistancodu contromaMM Aune, l' HIndion
Girl Il à la <{<)!)!('
pourrie. blaistandis qu'il dressa to plan
da son assassinat collectif,il s'appr~to ausf!iù mettro le
crimesur )o comptede l'iunocontAune(P. 83)

KxM'r. Je sub parvenuau. prix de grandesdifttouttea


jusqu'à la cale,et j'ai fait là, monsieurle oonsul,d'étranges
Mnstntations.
BBRtf)C){.Je no puis pas croire, monsieurKrapp,je M
puisnine veuxcroireà riendescmNaMo de la part d'Aune..
K))App. J'en suis désolé,moisc'est la véritévraie. Un
vraitravailde gâte-métier.L' tndianGirl je le jure, n'ira
pasjusqu'àNew-York.
BexMCt:. C'estaffreux!Quellesont été ses intentions,
d'après~eus?
KK*fp.–tt veut probaMement jeter te discréditsur les
nouvellesmachines.
BEamc):. Et pour celail sacriHe ta vie'de plusieursper-
sonnes. Unechoseaussi monstrueuse Écoutez,monsieur
Krapp,it faudraexaminercela.Pas un motà personnel. A
midi;pendantle repos,faitesune nouvelleinspection.it faut
que nousayonsune certitudeabsolue. Je ne veux pas que
l'onm'accused'êtrelecomplice d'untelcrime.Je tiensà garder
maconscience pure.
Lemotifde la brebis expiatoireprend également,dans
Les Revenants, une allure de parodie. L'asile fondé par
t.')f8<:Nt8M)C an

M*"Alvingest réduit eucendft' Le menuisierEugstrand,


ce coquin de comédie, parvient & pfr~uader & t'idiot
Mandors que c'est tui, Mandors, qui est cause do t'in-
cendie. Et commete pasteurest dOiiOt!}~ on pensant
aux conséquencesjudiciaires possibtes. Engstrand va
à lui et dit (P. il9) <' Jacques Engstrand n'est pas
hommeà abandonnerun générauxbitiofaitourà l'honre
du ptr)), comme on dit (!). LE pASTEt-'x. Oui,
mon cher, mais comment?. EKcsTa.~t'. Jaeque;!
Engstrand est comme l'ange du saint, pour ainsi diff,
monsieur )o pastourl t<Rt'ASTEua. Non, non, voilà
ce que je ne pourMipas accepter, bien certainement.
EMSTOANo. Et pourtant cola sera. J'en sais na, moi,
qui, une fois d6ja, a pris sur lui la faute d'autrui.
LEpAsrsuR.Jacques!(Il lui ii~va MMUt.)Vousêtes un
hommerare ».
DansJtfaMOHde ~)OM/~e, le motif s'épanouit avec une
grande beauté.Noras'attend avec certitude que son maci
prendra la faute sur lui, quand il découvrirala fausse
traite signéepar sa femme, et elle est resotuoù ne pas
accepter son sacrifice (P. 232). <' NoMA.Ecoute une
chose, Christine il faut que tu me serves de temoiu.
S'it y avait quelqu'unqui voumt tout prendre, prendre
touteta faute sur lui. tu comprends. Dans ce cas, tu
dois témoignerque c'est faux. Christine.Je ne suis pas
hors do moi; j'ai tout monbon sens, et je te dis Per-
sonne d'autre ne l'a su, j'ai agi seule, toute seule. Un
prodige. va s'opérer. Maisc'est si terrible, Christine;
il ne faut pas que celaarrive; je ne veux à aucun prix
Ellevoit venir, en proie à la plusprofondeémotion,le pro-
a<a L'&NOTtSME

dige attendu ta renouvellementdu saerinfc du christ


dans un milieu étroit da petits bourgeois, « Ja suis
t'agncau de Mcu qui porlo les péchés du monde », –et
commele prodigen'arrive pas, alors a lieu dans son âme
l'immensetransformationqui est to v~ritatitosujet do la
pièce.Nora expliquecolaà son mari avec la plus grande
clarté (P. 275) « Jo n'ai pas songe un instant quo tu
pourrais te plier aux conditionsdo cot homme.Jo croyais
si fermementquo tu lui dirais Allolet pubtiMttout'
Quand celaaurait autieu, que tu auais parattre, prendra
tout sur toi, et dire: Je suis coupaMo. C'étaitlà la pro-
digo que j'esporaiaavec terreur. Et c'est pour empêcher
cela que je voulaismourirIl;
DansLe Canard MMu«~e,1omotifdo la brebis expia-
toiro no roparatt pas moinsde trois fois et constituela
forcemotricede toute l'action.Los coupesillicitesdanstes
forets de t'Ëtat pour lesquellesle vieuxEkdala jadis été i
condamne,n'ont pas cte commises par tui, maispar Wert6
(P. 33) « WEnt-e.J'ignorais les entreprises du lieu-
tenant Ekdal. Ga)!cotnR.Le itontenantEkda) ignorait
sûrementtui-memoiaportéede sesentreprises. –WEBLe.
C'est bienpossible. Maisun argumentsans reptiquo, c'est
qu'it a été condamneet quej'ai été acquitté.–GnecotHE.
Oui,je saisbien qu'il n'y avaitpas do preuves. WEM.E.
Un acquittementest un acquittement.Pourquoi remuer
cesvicilleshistoires qui m'ont blanchites cheveuxavant
t'age?. Je suisatté aussi loin qu'il m'a été possible,sans
m'exposer aux soupçonset aux mauvais propos. J'ai
procuré à Ekdal de la copie dans tes bureaux, et je le
paye beaucoupplus que son ouvrage ne vaut Werté
t.'tBs6!«SM8 a<9

s'est doac dt~cbar~~de sa faute sur Ekda), et celui-cia


suctomMsous te poids da ta croix. P!u<'ici)), quand
Hjalmar mit que la petite Hedwigen'est pas sa filleet
qu'il la renif, l'idiotCr~oira WerMdit à la uttettoiucon-
soluble (P. i47) « Et si vous )o hti sacrMicxdo plein
gr<~? HeowxiE(~ /~t)<!Ht). Le cattarit Muvago?
GaCcotXE. Si, de votfc plein grJ, vouslui Mcr!<)icz
eo quo
vous avex do plus pr~daux au monde? Ht;tW)Gt:.
Cfoyex-vouatquo~a –G~ootKE.
serviraiti~qttotquochoso''
Essayez,HRdwigc. HRowtCR (A voix ~osa, /M ~)M'
&f<W«n<jt). Oui, j'esMycrai ». Ici dooc Hedwigane doit
pas se sacrifier oHa-mënM,mais elle doit MeriMorun
animal favori, co qui rabaisse )o motif du chrétien au
pa~on.EnXail apparatt une troisièmofois. Hcdwigc ne
peut itorésoudre,UMdorniormoment,à tuer le canard, et
eHe profère tourner le pistolet contre sa propre poitrine,
rachetantainsi la vie du votatitopar sa propre vie. Cette
conclusioncruelleest douloureuseet niaise, parce qu'elle
est inutile; l'effet poétique serait pleinement atteint si
Hedwige,au lieudo mourir,ne se blessait queMgercment;
car, par cela aussi,elle aurait fournita preuvequ'elle était
très sérieusement resotue & témoignerson amour à son
père par le sacrit)cede sa jeune existence,et &rétablir la
paixentre lui et sa mère. Mais ce n'est pas ma tâche de
faire de la critiqueesthétique;j'abandonnevolontierscela
aux délayaursde phrases. Je n'ai &démontrerici que le
triple retour du motif do la brebis expiatoire dans te
C<MMM'<< sauvage.
A sa troisièmeapparition,le motifsubit une transfor-
mation caractéristique.Hedwige se sacriOe, non pour
MO )L'~fH)Tt8MË

expier une faute, car elle ignore tafautedo sa mcrc,


mais pour accomplirMMateuvre d'amour. Ici, t'ct~mont
mystico-thcotogiqno de la rédemptionrecule presquedonc
jusqu'à devenirimperceptibte,et il no restepour ainsi dire
que fument purementhumain do la joie qu'onéprouve
à M sacriner pour autrui, besoin qui n'est pas rare
chMles femmes bonnes, qui est une manifestationde
l'instinctdo materniténon satisfait, parfois aussi s'igno-
rant tui-mcme,et en rn~no temps la forme la ptus nobie
et la plus sainte d'altruismo.Ibsen montre te besoinchez
beaucoupdo sesNguresféminines,dontonne remarquerait
pas immédiatementl'origine dans le mysticismereligieux
du poète, si les nombreusesautres conjugaisonsdu motif
de la brebis expiatoire no nous avaient déjà appris a le
rcconnattroavecsûreté mémodans ses obscurcissements.
Mcdwigoconstituela transitionde la formethéologiquedu
sacrittcevolontaireà la formepurement humaine.L'enfant
fantasquepoussela renonciation,conformémentau dogme,
jusqu'à l'abandonde sa vie; tesautres femmesd'!bsen, du
caractère desquelleselle fournit la clef, vont seulement
jusqu'à t'abnegation amoureusement active. Elles no
meurent pas pour les autres, mais elles vivent pour tes
autres. M"* Linde, de 3fa<MMde poupée, ressent cette
soif de sacrifice(P. 2~5) « ï) me faut travailler pour
pouvoir supporter l'existence, dit-elle à Krogstad; tous
les jours de la vie, aussi loin que vont mes souvenirs,je
lesai passesau travail.C'et?'' mameUteureet mon unique
joie. Maintenant,me voici seule au monde; je sens un
abandon, un videaffreux.Ne songer~qu'àsoi, cela détruit
tout le charmedu travail. Voyons,Krogstad, trouvez-moi
t/tesËM~ME 93<
pour qui ot pour quoi travaMter. KxocsTAf.Pour-
riet-vous vraiment faire ea qua vous dites? AvM-vous
connaissant do tout mon pa~? M*" Lt~M. Oui.
KnoesTAt). Vous connaissezma réputation, ce qu'on
dit <!cmoi. M'" Lf<t)E.Si je vous ai bien compris font
à t'houre, vous ponsM quo j'aurais pu vous sauver.
KMCsï~n.J'en suis certain. M*" LtSt)! N'est-fe
pas &Mfaifc? KxocsTitn.Christiuot Vous avez bien
r~Meht&ça que vous dites?. M*"!.t!U)E.J'ai besoin
d'un ~)ro a qui tenir liou do m~re, et vos enfants ont
besoind'une mfro Ici le motifn'ost pas d~guisAjusqu'à
en ttre méconnaissable.Krogstadest un coupablemisau
ban de la Mciët~.Si M"' Lindo lui offrodo vivre pour
lui, c'est certainementavant tout par instinct maternel;
mais dans M sentimentnaturel résonne aussi t'iduomys-
tique de la rédemptiondu pécheur par l'amouraffranchi
d'égoïsme.Ettida (dansLa //awe </<* /« M~'), veut rega-
gner te rivagedoSkjoldviken,oùelloest née, parce qu'elle
croit ne plus avoir rien à fairedans la maisonde Wanget.
Al'annoncode son dessein, sa bettc-MteHildemontreun
profonddésespoir. Celarevête & Ellida que cottc-ci,dont
elle se croyaithale, a une vivoaffectionpour elle, et alors
nalt chezelle la pensée de pouvoirvivre pour quelqu'un,
ce qui lui fait dire, r&veuse(P. 117) <'Ah Y aurait-it
peut-~trcune tâchea remplir ici? ». Dans ~osmersto~n,
Rébeccadit à Kroll(P. i97) « Tantque M.Rosmertrou-
vera ma présence agréable ou utile, je suppose que je
resteraiici.–KnoM. (la ~ar<fan< aoecemohon). Savez-
vous bien qu'il y a de ia grandeur dans la conduited'une
femmequi sacrifieainsi toute sa jeunesseà faire le bonheur
sas ~'&aOTtN)t!

des autres! RtMccA. Mon Dieu quct autre iuter&t


t'cxistcncepeut-cue m'offrir? Dans les ~oMt~Hs<fela
soc)W se mènent deux de cestouchantesâmesdevou&i;
M'" Mattha Bernicket M"' Lona He~se!.M'" Bernicka
ëtev~ iMo<,fruit d'un adultère, et lui a consacrésa pro-
pro vie (t*.OC) o M"*MAMM.~'a! M une mère pour
la pauvre enfant et je l'ai ~tev~ûaussi bien quej'ai pu.
JonANt.C'est pour cola que tu as bnsA ta vie?
M"° MAHTHA. Je n'ai pas brisé ma vie Et!e aime
Johanu; maisquandelle voit qu'il se sont attira verst)ina,
elle tM unit tous deux. Elle &'exp)iquaau sujet do t'eve-
nement dans une scenoexcesshctnenttouchante avecta
demi-sœur de Johann, M"' llessel (P. 121).

LoNA. MtinteMntnoussommesseules,Martha.Tu perds


Dina,etmoije perdsJohann.
MAM)~. –Toi?. Lui?.
Lott*. Aht je l'auraisperduquand même,je le sens.Il
voulaitdéjàvolerde sespropresailes,et c'estpourceh queje
lui ai faitcroireque je souffraisdu maldu pays.
MABTMt. Pour cetorMaintenant, je comprendspourquoi
tu es revenue;maisil te reclamera,'Lona.
Los*. De quetteutilitéunevieilledemisœurcommemoi
lui serait-elledésormais?L'hommen'hésitepas à briMrbien
desaffections pourarriverau bonheur.
MAara*. Hélas!c'estvrai.
LONA. Nousnousconsolerons ensemble,Martha.
MtMaA. Quepub-jeêtre pourtoi?
Lest. Noussommesdeux mèresd'adoptionqui avons
perdunosenfantset qui restonstoutesseules.
MAMHt. Oui, toutesseules.C'estpourquoije puistele
direà cetteheure je t'ai aimé.
Lest (lui saisissantla MOMt). Mtrtha! Est-cevmi?
MARTNA.Toutemaviese résumelà; je l'ai aiméet je t'ai
t.')B8&m8ME aaa
attendu,Je medi~Msansce~M il vaMMn!r,il reviendra.Et
wi)Aqu'ilest revenu,maissansmevoir.
t.ost. Tut'Maime)Et c'esttoiqui faissonbonheur) 1
M~XMA. E~t.eequ'il~taitpoMiMe, parMqueja t'ainMif,
que je M le veuittepas heureux)Oui,je t'etaime.Il a été te
maitrouniquede toute maviedepuista jour de son départ.
Mest passésalismevoir)
Los*. C'estDinaqui t'a rejetéedanst'ombK), Mattht.
M*M" Et c'e~tun grandbonheurqu'il enait été<!n'!i!
1
Noustticnsdu mumo<tgequandil est pMtt;maisquandil est
revenu,û quetaffreux(nomeot)J'<Hbiensentiquej'~)<M son
ainéede dix ans. M-bas,Ma*te M!ei)clairet joyeux,il M~-
pirettla jeaneMaet la foteedansune atmMpMreplus pure;
tandisque MM,iol,)e «)ak, je filais.
Lox*. Tu Maist'~oheveau desonbonheur,Martha.
MtMH*. Oui, je filaisde l'or. Je n'ai pointd'amertume.
N'eat-cepas, Lono,que nousavonscMpour lui deuxbonnes
MiUMÎ

Dans/ye<M<t 6'a& M"*Tesman, M tante de t'imM-


cile Tcsman, est la mère au touchant sacrifice.Elle t'a
~tovc, elle lui donne, quand il so marie, la plus forte
partie de sa modesterente. « ~h! tante, bête le pauvre
idiot, tu no te fatiguerasjamais de te sacrifier pour
moi! ». « Mon cher nfant, y a-t-il pour moi d'autre
bonheur au mondeque d'aplanir ton chemin?,-répond
la bonne âme, toi qui n'ah eu ni père ni mère pour te
chérir Il (P. 39). Et quand, plus tard, la sœur paralysée
de M""Tesmanest morte, cette conversationa lieu entre
celle-ciet Hedda (P. 222) « HEDDA. Vous serez bien
seuleà l'avenir, mademoiselleTesman. M'" TESMAN.
Oui, les premiersjours. Maisj'espère que cela ne durera
pas longtemps.La petite chambrede Rina ne doit pas
restervide. TESNAN. Vraiment?Qui vas-tu y loger?
9M L'&fiO'nSME
liein? M"*Tt~AS. HMas! it est toujours facile du
trouver qup!qnc paxvps malade qui manque da soinset
d'afft'ctifu. !tt:pM.Vou.~auriptdoncla couragedévoua
char~erunofoisencored'un) pareillecroix?–M"' TMMAs.
Une croix! Que Dieu tou~ pardonne, mon enfant, cela
n'a pas été une croix pour moi. HEBM.Mais si vous
avezmaintenantuno persfnnoëtMng~re?– M"*TESXAM.
Oh! on est vite ami avec les malades. Et pui:) j'ai si
grand besoin, moi aussi, devi~M pour quelqu'unM.
Les trois obsessions chnsto-dogmatiqMcsdu pèche
origine), de la confessionet du sacriOwdo soi-même,
qui, comme nous t'avons ~u, remplissent le tM&<re
d'Ibsende la premièreligneà ta dormere, ne sont pas la
seule marquede son mysticisme.Celui-cise trahit encore
par touteune série d'autres particularitésqui seront rapi-
dement indiquées.
En tête se place la nature étonnammentchaotiquedo
son penser. On n'en croit point ses yeux, quand on lit
que ses flagorneursont en t'audaeode vanter précisément
en lui la clarté et la « netteté de ce penser. Ces
gens-ta s'imaginent-ilsdoncquejamais unhommecapable
do jugement ne tira une ligne d'tbsen? Une idée aux
contours nets est chez le dramaturgenorvégienune rareté
extraordinaire.Tout nage et ondoienébuleusementdans
un pête-meteinforme, commenous sommeshabituésà le
voir chez les dégénérés débites. Et si une fois il a pu
saisir quelque chose avec une difNcutte.pénible et t'ex-
primerd'une façon jusqu'à un certain point compréhen-
sible, il se hâte infailliblement,quelquespages plus loin
ouau moinsdans la pièce suivante,de dire exactementle
L'tfS&MS'OE 2!5

contraire.On parle dMMideest'd'tbsen sur la moralité,


et de sa phitosophio it M'apas forrn~une soute pro-
position suf la moraiit~, une ~cntofouception do mondp
et de la vie, qu'il no se soit réfute lui-même ou raitto
d'une façonjuste.
U somutopocher t'amour libre, et son c!ogt*do t'impu-
dicit~<p)one tient en bride aucun empira sur soi-n~mo,
aucun ~nrd auxcontrats, aux tois et a la morate,a môme
fait du lui, aux yfnx d'un (!eor)!esBrandfs ft de sem-
htabtes protecteurs de la « jeunesse qm veut un peu
s'amuser < un esprit mmicme M"" Ahing (Z.M
~ww<!N< P. 81) traite do « crime l'acte du pasteur
Mandorsla repoussantaprts qu'cUoeut quitté son mari et
se fut jetée à son cou. Cettedame pleinedo tempérament
poussesans façonsRéginedans lesbras de son <t)s,quand
celui-cilui faitconnattreen termes effrcntes qu'il éprou-
verait du plaisir à lu posséder (P. i0(!-ii0). Et cette
même M"*Alving parle dans les termes do la pluspro-
fondeindignationmorale de son défunt épouxcommed'un
« hommedéchu (P. C3), et le qualifieune foisencore
devantson filsd'« hommeperdu (dans l'originalil y a
ici « et forfaldentMcnncsko une épithète que l'on a
l'habitude d'accoleraux femmes déchues), et pourquoi?
Parce qu'il a eu des liaisons facilesavec des femmes!
Mais,alors, est- permis ou non, d'après Ibsen, d'assouvir
le désir de la chair chaque fois qu'il s'éveille?Si cela est
permis, commentM°" Alvingen vient-elle à parler avec
mépris de son mari? Si ceta n'est pas permis, comment
a-t-elle osé s'offrir au pasteur Manderaet faire l'entre-
metteuseentre Régine et son propre demi-frère?Ou bien
MtX NOMMt. D<g<n<K<cenM. tt 15
aae L'ËOOnSME

la loi morate est-ettovalable scu):'mpntpour t'hommoet


non pour lit fommo?Un proverb" anglais dit « Ce qui
pour l'oio est do la sauça est ao~si df la MUMpour )o
jars M.Ibsen no partage visiblementpas t'avis de la
Mgcssopoputaire. Unefommoqui so sauve do son époux
légal et court après Httamant (M*" Eh~ted et Eytert
Lm~borg,d'~fM<! C'«&), ou qui offroà Mnhommode
forn)cr une union libre avec ette, quoiquo rien ne les
empêcheraitdo se ntariertous deux sans tant de fuso'H,
comme )c font d'autres contribuabtes raisonnaMes
(M'" Linde et Krogstad, de ~)'~oM de ~oMp~e),ces
femmes ont )o p!ein applaudissement et la sympathie
d'Ibsen. Maissi un homme séduitune fille et prend soin
généreusementdo son existenceultérieure (Werteet Gina,
du C<tM<!M< MMM~w),ou s'il a des relations avec une
femmemariée (ic consutBernicket la comcdiennoDorff,
des ~(t)<<eMS de la soc<e<d),
c'est là un crime toi, que le
coupaMoon reste marqué toute sa vie et est cloué au
pilori par te poèteavecla cruauté d'un bourreaudu moyen
âge.
La mêmecontradictions'exprime aussi sousune autre
formeplusgénérale. Unefois, Ibsen défend rageusement
cette thèse, que l'individuobéisseseulement&« sa propre
loi », c'est-à-direà chacunde ses caprices, à chacunede
ses obsessions même, qu'il « s'épanouisse suivant la
locutionidiote de ses commentateurs.M"" Martha Ber-
nick dit à Dina (Les <S'OM<!eMs de la société, P. 120)
Promets-moide te rendre heureux (son Cance).
DtNA.Je ne veuxpas le promettre,je hais les promesses,
toute chose arrive par la volonté de Dieu. (C'est-à-dire,
L'tBSÈNtSME 221
comme l'instant to suggère à la tête capricieuse).
M"*MAttïnA. Oui, oui, c'est vrai. Reste ce que tu es,
ndblo et sincère à toi-même. D)NA.Je serai nde)e et
sincère à moi mémo, tante ». Rosmer (~osm~Ao~,
P. 220) dit avec admirationdu gnc.tx Rrendet « Dans
toustes cas, il a eu te couragedo vivre à sa guise !) mo
semblo que cela vaut bien quoiquechose n. Rfbocca
(mèmepièce,P. 310) so plaint ainsi « Rosmcrshotmm'a a
énervée. t! a mutitémaforceet ma volonté.!t m'a abîmée.
Le temps est passé ou j'aurais pu oser n'importequoi;
maintenantune loi étrangère m'a subjuguée Ht plus
loin «C'est t'csprit desRosmerqui a été contagieuxpour
mavolonté. et l'a rendue malade. Elle été ptiéo sous
des lois qui lui étaient étrangères n. Ryjert Lfevborg
gémit scmbtabtcmont(Hedda CaMet-,P. 212) « Cette
vie. je n'ai pas la force do la mener. Impossible de
recommencer.Cettefemme(Théa Elvsted, avec sa douce
violence aimante) a détruit en moi tout courageet toute
audace». Mais d'une façon absolumentopposée a cette
manièredo voir, Régine(Les Revenants, P. 126) proc!a-
mant en ces termes son « droit de s'épanouir « Je no
puis pas rester ici à m'user au profit de gens malades.
Une tnie pauvre,ça doit employer sa jeunesse. Et moi
aussi,madame,j'en possèdede la joiode vivre Ibsenfait
répondrepar M' Alving « Hélas, oui! ». Cet « hélas! »
est renversant. Hélas! pourquoi « hélas? ». Régine
n'obéit-elle pas à sa « loi si elle satisfait sa « joie de
vivre et, commeelle t'explique aussitôt après, entre
dans la maisonde joie pour matelots que fonde le menui-
sier Engstrand?CommentM°*°Alvingpeut-elle proférer
9:8 t<*&OOT!SME

cet"Mtas' puisqu'elleaussi obéissait& « sa M en


s'offrantcomme maîtressea)) pasteur Mandera et pnis-
qu'elle voulaitaussiaider sonnts a obMr&sa toi tors-
qu'ila jetélesyeuxsur Régine?C'estqu'thso) sont,dansses
momentslucides,que cela peut avoirson danger d* oMif
à sa toi)', et cet « hélas! de M""Alvinglui échappecomme
xn aveu. Dans Le Canard saMM~e,il raine très abon-
dammontson propre dogme. JI y a lù un candidat, Mo)-
vik, qui ob&itaussi a sa « loi ». Cette loi lui proscrit de
ne rien apprendre, d'esquiver ses oxtnens, et do passer
tes nuits dans les tavernes. Lo raittenr Ro))mgafttrmea
ce sujet (P. 103) « Ceta le prend commeune suggestion.
Il faut alors quej'aille noceravec tui. Le candidatMohik
est un démoniaque,voyez-vous! Et tes natures démo-
niaquesno peuvent pas marcher droit dans ce monde; il
faut qu'elles fassentdos.d~toursdo temps en temps ». Et
pour qu'aucun ~oute ne subsiste sur la véritable pensée
de Retting, it d~ctarolui-mêmeplus tard (P. 156) « Que
diable voûtez-vousque cela signiue,un « démoniaque?Il
Une blaguequej'ai inventée pour lui entretenirla vie si
je n'avaispas fait cela, il a bon nombred'années quo ce
pauvre cochon d'amt pataugerait dans le désespoir et le
mep1-i de tui-mémeM.
C'est la vérité Motvikest un lamentabledébile qui
ne peut triompher de sa paresse et de son ivrognerie;
abandonnéà lui-même,il se reconnaîtraitpour le misc-
rable qu'it est et se mépriserait aussi profondémentqu'il
le mérite; mais voilà qu'arrive Relling, qui qualifie de
« démoniaqueMson manque de caractère, et maintenant
l'enfant a un beau nom dont MoMk peut faire parade
t.'MSÈNfSME 9<0

devanttui-memaet devantles autres. !hsen fait absolu-


ment la même chose que son Hettiog. La faibtes;.edo
votanteincapablede n'~sto' au\ instinctsbas et pitoya-
b!es, il la célèbrocomme la votent de s'épanoui)'
comme liberté d'n esprit qui n'obéit qu'à sa propre
loi et litrecommandecomme unique r~te d'existence.
Mais, autrement <tuoRolling,il ignore en g<!ne)a)qx'i)
pratiquesimptomentune trompo'ie que jo no puis tudte-
mont,.necReHing,ont isaKercommepieuseet thacitabte.
et il croit a ses propres sima~fccs.Gent''ra)en)cn<, dis-je.
mais pas toujours.Ça et là, commedans Le C'<tn«t'~<!«)!-
Mt~e,il reconnattson egaremontet le châtie,et son senti-
menttout à fait intime est si pot innttcnct*par sa phrase
trompeusede dégénèreà volontédébile, qu'il trahit invo-
lontairementet inconsciemment dans toutes ses inventions
sa profonde horreur des hommesqui « obéissentà leur
propre loi pour s'épanouir Hpunit le chambellanAlving
danssonfilset le fait maudire par sa veuve, parce qu'« il
s'est épanoui'<.H impute à crime au consul Dernick,au
marchand Werte, do Il s'être épanouis celui-là, en
sacrifiantpour lui son beau-frère~'an et en contant ucu-
rette &M**Dorff,celui-ci,en déchargeantsa faute sur
Ekdal et en séduisantGina. Mentoure d'une acreote tes
têtes gtoritieesde Rosmeret de Rébecca,parce qu'ils ne
se sont pas « épanouis mais, au contraire, repliés dans
la mort, parcequ'ils n'ont pas obéià leur propre loi
mais à la loi des autres, à la loi moraleuniversellequites
a anéantis. Chaque fois qu'un de ses personnagesa agi
dans le sens de ses doctrines et a fait ce qui lui était
agréable, sans tenir compte des mœurs et de ta loi, il
aao t.'AaûTtSME

éprouve une tottocontritionet une tetto torture, qu'il ne


pont retrouver le calme et la joio avant d'avoir décharge
sa consciencepar la confo'sionet ('expiation.
L' « épanouissementMdo t'être humain apparaît chez
tbsen aussi dans la forme d'un individualismeintransi-
geant. Le « moi » est la soute chose réollo, le « moi M
doit être cuttive et développe, comme le pr&choaussi
M.MauriceBarres, indépendammentd'tbscn. Lo premier
devoir do chaque être humain est d'être défèrentenvers
son « moi de satisfaireses exigences,do lui saerinor
tout égardpour losautres. LorsqueNoraveutabandonner
son mari, cetui-cis'ect'M(t*. 272) « Tu ne songespasà
ce qu'on on dira? NOM.Je ne puispas m'arrêter à cota.
Jo sais seulement que, pour moi, c'est indispensable.
HEt.HKR. Ah! c'est révoltant! Ainsi, tu trahirais tes
devoirs les plus sacres? NonA. Que considères-tu
commemes devoirs los plus sacres? !tEt.HEU.No
sont-co pas tes devoirsenvers ton mari et tes enfants? Y
NonA.J'en ai d'autres tout aussi sacres. HELHEn.
.Quots seraientces devoirs?–NoaA. Mesdevoirsenvers
moi-même. HE).MKn. Avant tout, tu es épouse et
mère. NonA.Je ne crois plus à cota.Je crois qu'avant
tout je suis un être humain au mémotitre que toi ou
au moins que je dois essayer de le devenir Oswald
(Les Revenants)dit à sa mère avecune brutalitétriom-
phante (P. 130) « Je ne puis pas m'occuperd'autrui;
j'ai assez de penser à moi-même M. Comment,dans la
même pièce, Régine accentue son « moi » et les droits
de celui-ci,nousl'avonsdéjàvu. Stockmann(Un Ennemi
du peuple) proclameen cestermes le droit du « moi » en
L'tHSÉMSME S3i

facedo la majora, en facode t'espace(P. 368) « Je me


bornera! a vous parler d'un seul do ces mensonges.
C'est cet axiomesuivantteqne))a basi-oclasse, ta grande
masse du peuple serait t'etito du la nation, le peuple
même que t'hommodu pooptc, que tous ces êtres impar-
faitset inexpérimentésauraient le mémodroit de juger,
de diriger et de gouverner, que les quelques hommes
veritabtemontnoMes d'esprit ». Ht, P. 3t() <' Je veux
seulementfoorfer dans lestctt'sde00:!stupido;!matinsque
les ptus perndes des hommesfibres ce sont les Iit)cri)))'i,
que tes égards que l'on a pour certainesconvenancesmut-
tent la morato et la justice sens dessus dessous,si bien
que la vie finit par devenir insupportable. Maintenant
josuist'hommo toptus puissant do la vitte. Je viens de
faire une grande découverte. la voici l'homme te plus
puissantdu monde,c'est celui qui est le plus se'd Mais
ce morneStockmann,qui no veut pas entendre parler do
la « basse classe », de la « grande masse du peuple
commeil dit dans sa tautologieinsupportable,qui ne sent
son « moi puissantque dans une solitudemajestueuse,
traite (P. 2~7) ses concitoyensde « vieilles femmes
parceque tous no pensentqu'à leurs familleset non a
ta société Et dans cette même pièce de JMei'soM de
~ottpeeou Ibsen applauditsi décidément,cela est visible,
&Noradéclarantqu'ellea « seulementdes devoirsenvers
elle-même» etne peut en avoir envers d'autres, sans en
excepterson mari et ses enfants, il stigmatiseson époux
Helmercommeun pitoyablejeannot,parceque,lorsqu'elle
lui avoue le faux dont elle s'est rendue coupable, il ne
songe avant tout qu'à sa propre réputation, c'est-à-dire
aM ~OOTMMR

au « devoir enverstui-meme et ne s'occupequede lui,


et nuttemeutdo sa femme toi se rcnouvottota phénomène
constateau sujet des vuesd'tbsen sur la moralitésoxuette.
L'impudicitéest un crime chez l'hommeet n'est permise
qu'à la femme. Do mémo, la faroucheaffirmationdu
« moi n'est un méritequo cho)!la femme.L'hommen'a
pas te droit d'être égoïste. Commetbscn rnillo t'egoïsme,
par exemplechez Bcrnifk (Les ~ox~MS soeKW),
quand il fait dire naïvementpar cctui'ci, au sujet de sa
sœur Martha, qu'elle est « tout a fait tt~ignMantc et
qu'il no la désire pas autrement(! 63) « Dansune grande
maisoncommela nôtre, il est toujoursbon d'avoirune do
ces personnes simples a qui l'on peut toujours se fier.
JonANN. Oui, mais elle'? BEMtCK.Etto?Comment?
Ellone manquepas degens auxquelselle peut s'intéresser.
Ellea moi, Betty,Olafet moi. Ni t'hommoni la femmeno
doivent penser a soi d'abord ». Et comme Ibsen con-
damnedurement(~/e<M<t~<!Mer, P. 75) t'cgoismedumari
de M" Ehsted, en mettant dans la bouche do cotte-ci
ces motsamers « Il n'a do véritableaffectionquo pour
lui-même.Et peut-être un peu pour les enfants»
Maisle plus curieux,c'est que ce philosophede l'indi-
vidualismene condamne pas seulement d'une manière
expresse t'égoïsmechez l'homme comme un vice bas,
mais qu'il admire inconsciemmentaussichez la femme le
plus haut désintéressementcommeune perfectionangé-
lique. « Le devoir le plus sacré est celui envers moi-
même braille-t-ildansJtfaMOM de poupée.Et les seules
figures touchanteset aimables qui réussissentà cet indi-
vidualiste irréductiblesont pourtant les saintes femmes
t.')B3ËKtSME 8M

qui viventet meurentsautemcutpour los autres, ces Hed-


wigp,MsdcmoispHpsRcrnict~et ttcssot, cotte tante Tt's*
mun, etc., qui ne songontjamais à tfnr moi mais
font du sacrifiéedu tous leurs instinctset do tons leurss
désirs pour le bonheurdes autres, teur )))))<(t)etafhf sur
la terra. Cettecontradictionviolentejusqu'à en etra ridi-
odo s'cxpiiqno très bit'n par la nature d'esprit d'!hso).
Son obsession mystico-retigieuMdu sacrMec volontaire
pour tes autres est necas'.airemontplus forte ()uoson t'in-
<'))brationpsendo-phitosophiquo surt'individuaiii'mo.
Parmi les « idccs morales Md'tbsen, on compte aussi
sa soi-disant so'fdo vérité. Ce qui est sur, c'est <)n'iifait
assez de phra ~s à ce sujet. Pense seulement, dit
Hcimer a No"d (P. 100) Un pareil ctro, mec la cott-
scioncode son crime, doit mentiret dissimnicrsans cesse.
!t est forcé de porter un masquemême dans sa propre
famille oui, devantsa femmeet sesenfants.Et quandon
songe aux enfants, c'est épouvantable. Parce qu'une
pareille atmosphère de mensongeapporte une contagion
et des principesmalsainsdans toute une vie de famille
« N'y a-t-il pas une voix de mère qui vous défendede
briser l'idéaldo votretus? », demandele pasteurMaudcrs
dans Les ~ReMHaM<s (P. 77), quand M°"Alving a révélé
à son tus F « immoralité» de son défunt époux. A quoi
celle-là répond avec superbe « Et la vérité, donc!
M"" Lona Hessel (Les Soutiens de la société, P. 72)
pr&cheau consul Bernick « C'est sans doute par consi-
dération pour cette société que, pendantquinzeans, tu as
été Ndèteà ce mensonge? BERNICK. Ace mensonge?.
TuappeHesceta?.LosA. Des mensonges,de triples
aat t~OOTtSMK

menson~s.; mensonges cnvor:! moi, mpni'.ongesenvers


t!ptty, mfnsonget envers Johann. Ne penses-tujatuai~
que ht devraisconfesserce mensonge? Ht!xs«:K.Quejo
sacriuo votontairemoatmon bonheur domestiqueet nia
situationsociato? UMA.Ennn, que) droit as-tu &ton
bonheur? Et ptus ioin (! CC) C'est un mcnsongu
t~u a fait do toi t'ttomMc<}<«! tMt's. Bt;ns)t:K.A M
«Mmcnt-tA,it )Mnoisait it ~6~)))~ !.oNA. A t)):r-
sonua?SfHtdounpe'<t&conscionco,et doxamio-toisi vrai-
mont il n'en est r~su))~aucun mal pom' toi Bcttuck
rontro effectivementen hn, et pou avant sa confessiona
)icu un tU!uo};nett'{'sedittantentn) lui et la sovfro gar-
diennn do sa conscfence(t*. 12.t) MEHNtCK. Oui,
oui, le mensongeest la cin~odo tout. LofA.Ponr'moi
na pas rompre avec le mensonge,aioM' Dis-moiquel
bonheur tu trouve:' en ces hypocrisieset ces dupenes.
BmtNtCK. J'ai mon)i)spom'h'quetje dois travaittcr.
Uneépoqueviendraou la véritése fera onlin ptaccdans h
viesociale;pcut-etroaura-t-ilune existenceplus heureuse
que son père. f~XA.Et cet cdiuce sera construitsur
un mensonge?As-tu réfléchià t'herita~e que tu lui lais-
scras? La familleStockmann,d'<7a ~)MCM< <!«peuple,
a sanscessela vente à labouche. Onfaitautantde men-
songesà t'ecote qu'à la maison, deetameleur fille Petra
(P. i71); chez soi, il faut se taire; à t'ecote, il faut
mentiraux enfants. !t nousfaut débiterun tas de choses
auxquelles nous ne rroycas pas nous-mêmes. Si j'en
avais tes moyens,je forerais une école où tout serait
arrange différemment La vaiOantcjeune futé se brouHte
avecun journalistequi avait des vuesde mariage surette,
t/K)8ËNt9ME 9M
maismanquait<!evéracité(P. 2af) u Je vous en vont de
n'avoir pas ~<~francavtir papa, Vous!uiavo<parMcomme
si c'etnit t'mtcr~t do la vérité et <<<'la société que vou~
aviezsurtout&cn'ttr. Vousn'êtes pas l'homme qm)vous
paraissiez~trc. Et Yo)t&co que je na vous pardonoerat
jamais. jamais « C'est grAcoà un oftieuxmensonge,
s'écrie do soncôtt~)o p~t'oStockman))(P. 30t<),<;()<' notre
jMttto i!Oti~<A sMCP,pour sa tMOt'fir, ta )'i'')~)' de:'
autres ». Et plus tard (P. 27&) « J'aimo tant nM v!))u
xatHte,<})to jo pr~t'ornis tt) ruiner quo do ht voir pros-
pérer sur un mensonge. 11faut faire disparattro comntH
dos animaux nuis(b)c8tous ceux qui viventdans to mcn-
Mnge Votf!nniroxparpcstiMrertout to payf! vous arri*
verez à co que le pays entier mMto d'être anéanti
Tout celaseraitcertainementtr~ boan,si non:!ne savions!
pasque ce culteardent de la vérité n'est qu'unedes formes
sous laquelleapparaît, dans ta conscienced'tbst'n, l'obses-
sion retigioso-mystique du sacrementde confession,et s'il
no prenait soin. suivant son habitude, de détruire toute
croyancetrop hâtiveà la sincérité de sa phraséologie,en
la raillanttut-mcmo.!t a crée, dans le GrégoireWcrt6 du
C<tH<M'<< M«M~e, la meilleure caricature de ses confes-
seurs de ta vérité. Grégoire parte absolument te même
langage que M"' Lona Messet, Pétra Stockmann et son
père, mais, danssa bouche, il a pour but d'exciter le rire.
« Et voilà cette nature conliante,ce grand enfant, dit-
il de son ami Hjalmar(P. ~i), te voità pris dans un ntet
de perfidies,habitant sous le mêmetoit qu'une femmede
cette espèce, sans se douter que son foyer, commeil
l'appelle,repose sur un mensonge. J'ai entiu trouvé un
396 L'ÊOOT!SME

but à ma vie n. Ce but consiste& opérer Hjatmar de sa


cataracte morale.C'est co qu'il fait aussi. u Tu es tombé
dans une marc empoisonnée,Hjalmar, lui dit-il (P. 101),
tu as contracteune maladie tatcato, et tu as ptongé
pour mourir dans l'obscurité. Catmo-toi.Je saurai te
repêcher, far, vois-tu, depuishier, j'ai, moi aussi, un but
d'existencen. Et, un pou après, à son p!'re « Quantà
Hjalmar,je puis te sauver du mensongeet de la dissimu-
lation ou il est on train de tomber Le raillour Rolling
accommodede la façonqu'il convientt'idiot qui, on pour-
suivant son « but d'existence désunit Hjatmaret sa
femme,détruit leur foyer paisible,et pousseHodwigoù ta
mort. « Votrecas est tr&scompliqué, tui dit-il (P. 155).
D'abord, cette mauvaise uèvrc d'équité. Je tache
d'entretenir en lui le mensonge vital. GnËtiomE.Le
mensongevital? J'aurai mal entendu. RËt-uNC.Non.
J'ai dit le mensongevital. C'est ce mensonge,voyez-vous,
qui est le principestimulant. Si vous ôtez le mensonge
vital à un homme ordinaire, vous lui enlevezen même
temps le bonheur ». Quelle est maintenant la véritable
opinion d'Ibsen? Doit-on aspirer ù la vérité ou mijoter
dans le mensonge?Ibsen est-il avec Stockmannou ave~.
Relling? tt nous doit la réponseà ces questions,ou plutôt
il y répond aflirmativementet négativementavec la même
ardeur et la même puissancepoétique.
Uneautre « idée morale » d'Ibsen qui a le plus exercé
les bavardagesde ses enfants de chœur, c'est celle du
« vérîtabte mariage ». Il n'est pas facile, à ta vérité, de
découvrirce que son cerveaumystiquese représentepar
cesmots mystérieux;mais on peut néanmoinstenter de le
t/tHS~NtSMt: a~
deviner par cent indication:!ehsfnrca do son ttteatfc. 0
somhto no pas approuver q«o )a femme <'onsid<'re )<t
mariage commeun simpio OaMissemont.Presque dan~
toutes ses pièces il revient ta-dessn-)avec h mototonie
qui lui est propre. Tout )<) mathcor do M°" Atving
s'oxptiqco (Acit~MHf!))~) parco <p)'c))oa ~pott~ )a
chambo))anpour son ar~ont, pat'cof)u't'Ht's'p!!tvcnftoo
(P. (M). « LMsommes~('ann~opar nnn(''nj'ai fonsac~ot
a cet asitoforment ~e('ai oxactonantcatcuM te mon-
tant d'un avoir <pti,dans )e tcmp)<,faisait considérerta
lieutenantAlvingcomme un bon parti. Je ne Vt'uxpas
qn'it passe(cet argent) aux mainsd'0:.wa)d». Ettida, « )a
Dame de lit mer chante la mttmochanson (P. 107)
« Un malheur devait nécessairementtt~sttttord'))))pareil
mariage, fait dans do teHosconditions. 11ast inutile de
cacher la vérité plus longtemps en essayant du n<tus
mentir t'un &t'antrc. Oui, nousmentons.Ou, ait moins,
nousnous cachons la vérité. Parce que la vérité, ta pure
et entière vérité, c'est que tu es vcnn là-bns,et qlle tu
m'as achetée. Je n'ai pas été meiUcuroet plus digneque
toi. J'ai consentià ce marche.Je me suis vendue. Je nie
trouvaislà, sans volonté, abandonnée, solitaire.Aussije
t'acceptaidès que tu arrivas et que tu m'offrisde partager
ta vie Hedd&Gabierdit à peu près dans les mémos
termes(P. 109) Puisqu'ilvoulaità toute forceavoir le
droit d'assurermonavenirà moi, je ne vois pas pourquoi
je t'aurais refusé ». Elle ne voit pas pourquoielle l'aurait
refusé; mais son déchirementintérieur, sa Hcvrcinces-
sante, sonsuicidetinat, sont la conséquencede ce qu'elle
&laissé « assurer son avenir Ce morne motif a fait
938 L'ÉQOTtSME
aosi'i ta malhenr d'une autre fcmmode la mcme pièce,
M" Ehfted. D'abord gcnvornantedans la maisondo son
futur épouf, c))odut bientôtse charger du ménage.l'uts
eUose taii-sacpousfr, quoique tout, en son mari, lui fut
antipathique et qu'ils n'eussent pas « noo pensée en
commun Ibsen condamnet'homme qui se mario pour
de l'argent, non mains que la femmoqui laisse« assurer
son avenirM. Lad~eMancemofato de Barnich(/<p~.S'o«-
/MHS<<ela soc< P. 71) provient avant tout do co qu'il
a épousé non M'" Lona Hessot,qu'il nimuit, MMisune
autre « Cen'est point un nouvelamour qui m'a d6cid6à
rompro avectoi. C'est sa fortunequi est la cause unique
de monchoix
Ainsidonc, ou ne doit pas se marier en vue d'un avan-
tage. C'est là un principe avec loquelchaque hommerai-
sonnableet moral se décorera chaleureusementd'accord.
Maispourquoi alors se marierait-on?U no peut y avoir&
cela qu'ont réponse raisonnable: « Par inclination
Maisc'est ce qu'Ibsen ne veut pas non plus. Le mariage
do Nora et de Helmer est un pur mariage d'amour. M
aboutit&une brusque rupture. Wanget(La Daate de ta
mer) a égalementépousé Ellida par inclination.Elle le
constateexpres<!emcnt (P. 108) « Tu n'avais fait que me
voir, tu m'avaisadressé à peine quelquesparoles, enfintu
me désiraisa. Et alors elle se sent étrang&reà lui et veut
le quitter. Ainsi M°" Alving, Ellida Wanget, Hedda
Gabier, M"" Elvsted se marient par intérêt et font de
cette manièrele malheur de leur vie. Nora se marie par
amour, et devient profondémentmalheureuse.Le consut
Bemicképouse une jeune CMeparce qu'eHeest riche, et
L'tOS;ÈNt8ME 939

il paye cotte faute do sa mina morale. Le docteurWanget


épouse«ce jeune HMcparce qu'ettotoi ptatt, et, en ~com-
pense, c)te veut abandonner son foyeret tui. Quellecon-
ctosion tirer do tout cela'?Quo to mariagedo raisonest
mauvais, et que le mariage d'amourn'est guère meilleur?
Que )e mariage en générât ne vaut rien ot devrait être
aboli?Ce serait làau moinsunedéductionet une sointion.
Ce n'ost pas cette à )aq')eMett~en arrive. L'inclination
s<'u)o)MsuftHpas, mêmesi, commedan<ite cas de Nora,
etto est réciproque, ~ne chose encore est nécessaire
l'homme doit devenir t'educateurde sa femme.!) doit la
faire participerà tout ce (pti le concerne,faire d'eHeune
compagne droits nbso)umentégaux, avoir en eue une
comtancoillimitée. Autrement, elle reste eterneHement
uno étrangère dans sa maison. Autrement, to mariage
n'est pas un « vrai mariage». Je n'ai aucundroit à
rëctamer mon mari pour moi sente, confesse HMida
(P. 35), car moi-mêmej'ai aussi une vie de souvenirsà
taqueHc les autres restent étrangers ». Dans la même
pièce,Wangel s'accuse ainsi (P. 99) « J'aurais dû être
un père pour elle, et un guideen mêmetemps;j'aurais du
faire mon possiblepour développeret éclaircirses idées.
Malheureusement,je n'en ai rien fait. Je voulaisl'avoir
telle qn'etto était ». M*°°Bcrnick se plaint ainsi (Les
<S~M<MMS de la société, P. Hl) « J'ai cru pendant long-
tempsqueje t'avais possédé,puis reperdu; je comprends
à cette heure que tu ne m'avais jamais appartenu »; et
M""Lona Hessettire, par avance, ta morale de l'histoire
(P. 124) « Celle que tu as choisie à ma place n'aurait-
elle pu remplir ce rôle auprès de toi? BEMiMK. Dans
MO t/ÉGOTtSME

toustM cas, ello n'a pas été la compagnequ'il me fallait.,


.–Lo!f< Parce que lu ne l'as jamaisinitiéeà ta vie; par<o
que tu n'as jamais CMavec elle de rapports sincères et
libres ». Le recteur Kroll (dans7}<Mm<!MAo~H) a traité sa
femmed'après la mémométhode il l'a intoHectueUoment
comprimée,et il est doutonreusomentsurpris quand e!te
finitpar so rvolter contre son tyran domestiquequi l'a si
assidamontéteinte(P. 20~) « Elle, qui tous losjours de
sa v!e, dans les grandeschosescommedans les po'ites, a
partagé mes opinions,approuve ma manièrede voir, elle
n'est pas Monloindo se ranger, sous plusd'un rapport, dn
côté desenfants.D'âpreselle, ce qui arrive est de mafaute.
J'exerceune action déprimantesoi'la jeunesse1 Comme si
celan'était pas indispensable. Enfin, voilà commentj'ai
la discordechez moi. Bien entendu, j'en parle le moins
possible.Ceschoses-làno doiventpas transpirer ».
Sur cepointaussionse dectarerccomplètementd'accord.
Le mariage, assurément,ne doit pas être seulementune
uniondes corps, mais aussi une communautédes âmes;
assurément,l'hommedoit élever le niveauintellectueldo
la femme,bien que, faisonstout de suite cette remar-
que, ce rôle d'éducateuret de tuteur assigné à juste
titre par Ibsena l'homme, excluerésolumentla pleineéga-
Utéintellectuelledes deux époux égalementréctaméepar
lui. Maiscomments'accordentavec ces vues sur les véri-
taMesrapports de l'hommevis-à-visla femme,ces paroles
de Noraà sonmari (P. 270) « Je veux songeravanttoutà
m'étever moi-même. Tun'es pas hommeà mefacilitercette
tâche. Je doisl'entreprendreseule.Voitàpourquoije vaiste
quitter». Onse frotte les yeuxet l'on se demandesi l'on a
L'tBSÉmSSE Mi
bienlu. Quelestalorsledevoirde t'épouxdansle « véritaMo
mariageo?Doit-itélever leniveauiutottectuotde sa femme? a
Wangel, M" Bernick,M'" Lona Hessel,M°"Krollt'afnr-
men MaisNorale nierageusementet repoussetouteaide.
faf~ da sp' Elle veuts'étever et se formerette-mcmc!Si
cette contradiction déroute déjà eomptôtcmont,Ibsen se
moquebienplusencoredespauvresgensquivoudraientaller
lui demanderdes regtes de morato, en raillant selonson
habitude(dansZ.eC~H<!)'<~ saMfa~o)tout ce que, dans ses
autres pièces,il a prêche sur le veritaMemariage ». Là
se déroute, entre le sinistreidiot Grégoireet te mordant
Retting, nn dialogue ébaudissant (P. 127) « GnËcotnE.
Je veuxfonderune véritableunion conjuj;a)e. RELUsc.
Vouscroyezdoncque l'uniondes Ekdaln'est pas ce qu'il il
faut? CMËcomE. Ette vaut autant que beaucoupd'au-
tres, malheureusement.Mais, quant à être une véritable
unionconjugale,non, elle ne l'est pas encore.–H<At.ttAn.
Tu n'as jamais songéauxdroitsde l'idéal, Retting? RE(.-
UMG.Des sornettes, mon garçon! Mais excusez-moi,
monsieur,si je vousdemandecombiende véritablesunions
conjugalesvous avez vuesdans votre vie. Voyons,là, en
chiffresronds'? GKËcotnE. A vrai dire, je ne crois pas
en avoir vu une seule. RE!.HNG. Ni moinon plus ». Et
plus incisive encore es' ia raillerie que distillent les
paroles de Hjalmar(P. 13i) « It y a quelquechose de
révoltant,à mon avis, à voir que ce n'est pas moi, mais
lui (le vieux Werté), qui contracteen ce moment une
véritableunion conjugalc. Ton père et M°" Sœrby vont
contracterun pactebasésur une entièrefranchisede part
et d'autre. Il n'y a pas de cachotteriesentre eux, pas de
MAXNoRDto. Mg<B<tMMnce. Il 16
Ma t~'ÉaOTtSME

mensongederrière teur~ rctations. Si j'ose m'exprimer


ainsi ( !), ils se sontaccordel'un a l'autre indulgencepte-
niero pour tous teuM pech&s Ainsi, personne encore
n'a vu de « véritable mariage et quand ce miracle a
lieu une fois par hasard, il s'effectuechez M. Wcrt6 et
M"' Sterby, chez M. Werte, qui confesseù son épouse
qn'Ha seduttdes jeunestUtcset envoyéà sa placedo vieux
amis en prison, et chex M"" Smrby, qui contte à son
mari qu'elle a ou jadis dos rapports intimesavec tons los
gens imaginaMes.C'estuuc plate imUattondo la scèneda
~<oh)tAo!o do Dostojewsk!, out'assassinet la «Mode joie
unissent,après une confessioncontrite, leurs deux exis-
tencessouilléeset brisJes;seulement,chez Ibsen, <omotif
de la scène est depouitto de sa grandeur sombre et
rabaisséjusqu'au ridiculeet au vulgaire.
Quand,chez ce dernier, les femmesdécouvrentqu'ollos
no vivent pas dans le « veritaMe mariage leur époux'
devientsoudainementpour elles un « homme étranger »,
etellesabandonnentsans plus de façonsleur foyeret leurs
enfants, les unes, commeNora, pour « retourner dans
son pays d'origine, où elle trouvera plus facilementà
vivre les autres, comme Ellida, sans se préoccuperde
ce qu'ellesdeviendront;les troisièmes,commeM°"Atving
et Hedda Gabler, pour courir bride abattue auprès d'un
amant et s'élancerà soncou. Ces départs, eux aussi, ont
été excellemmentparodiespar Ibsen, et d'une façon dou-
blementgrotesque;parceque le rôle ridiculedu « fileur »
tragiqueest départi &un homme.« Je devraibien, dansla
nei~eet dans la tourmente,déclameHjalmar(Le C<m<n~
MtMMt~e, P. 166), aller de maison en maison chercher
L'iBS~NtSME 9t3

un abri pour monvieuxpère et pour moi ». Et il s'en va


effectivement,mais,natureHoment,pouf revenirte tondo-'
main,la crêtebasse, et pour déjeunerconseiencifusement.
Vraiment,il n'y a rien do ptusa direcontrela niaiseriedes
départsemphatiquesà la Nora,qui sontdevenust'évangite
dotous leshystériquesdesdouxsexes,thscn tui-meme nous
ayant,par la créationde son Hjatmar,épargnacette peine.
Nousn'en avons pas encore <tniavec les radotages de
notre poète sur le mariage, ti sombte exiger qu'aucune
jeune tttte no se marie avant d'être complètementmûrie,
avant qu'ettepossèdel'expériencedo ta vieet la connais-
sancedu mondeet des hommes.
« Commentsuis-jepréparéea étevcrlesenfants?, dit Nora
(P. 271). C'estune tâche qui est au-dessusde mesforces.
Je veux songeravant tout il m'élevermoi-même. Je n'ai
plus le moyendo songer a ce que disent les hommeset à
ce qu'on imprime dans tes livres. HEmEK.Tu ne
comprendsrien à la société dont tu fais partie. NooA.
Non,je n'y comprendsrien. Maisje veux y arriver
Le meilleur moyen,pour une jeune fille, d'acquérir la
maturité nécessaire,c'est de courir les aventures,do con-
oaUt'ode près le plus de gens possible,do tenter, autant
que faire se peut, des expériencesavec quelqueshommes,
avant de se lier détimtivement.Unejeune filleest à point
pour le mariagequand elle a atteint un âge respectable,a
tenu quelquesintérieurs, peut-être aussi mis au monde
plusieurs enfants, et prouvé ainsi à elle-mèmeet aux
autres qu'elleestapte à être maîtressede maisonet mère.
Ibsen ne dit pas cela expressément,mais.c'est la seule
conclusionraisonnablequ'onpuissedéduirede son théâtre.
att t.'i6aOT!SME
La grand réformateurnesoupçonnepas qu'il prêchalà une
chose que t'humauitoa Msayeoil y a )ong)<'tops et rpjot~p
commen'étantpas ou optant plusavantageuse.Lumariage
a )'c'ai pourplus ou moinsdo temps, ta préférenceac-
cordée a des lianeéesornéesd'une richoexpérienceamou-
reuse et doquetquosenfants, toutcela a déjà existe, Ibsen
pott apprcadfa tout M qui lui ~t nécessaireà ce sujet
auprès do son demi-compatriotete professeur Wostor-
marck, d'tteMngfor~ Maisil na serait pas uu dcg~nore,
s'il nu regardaitpas commeun progr~i))oretour à unétat
do chosesantiquedepuis longtempsfranchi, et ne prenait
pas pourt'avenir te passe lointain.
Résumonsson canondu mariage,tôt qu'il ressortdoson
(heatro.Hnefaut pas se marier par intérêt (HeddaGaMor,
M""Alving, Bcrnick,etc.). H no faut pas se marier par
amour (Nora, Wangc)). Un mariage do raison n'est pas
uu véritablemariage. Maisse marie)'parce que l'on se
ptatt l'un l'autre, cela ne vaut rien non plus. Il faut
d'abord se connattretous deux à fond, pour entrer dans
le mariageavec la pleineapprobationdola raison (EHida).
L'hommedoit être pour la fommoun précepteur et un
éducateur (Wangel, Berniek). La femmene doit pas se
laisseréleveret instruirepar l'homme,mais acquérirtoute
seule les connaissancesnécessaires (Nora). Si !a femme
vient à découvrir que son mariage n'est pas un « véritable

mariage », elle se sépare de l'homme, car il est un étranger

(Nora, Ellida). Elle se sépare aussi de ses enfants, car des

i. Edouard Westermarch, The tM<ef~ of humanmarriage. Londres,


t89~, Macmillan. Voir particnhërement les deux chapitres sur les
formes du mariage humain et la durée du mariage
L'tOaËmSHE 2tS

enfantsqu'eue a eus d'un étranger no peuventnatureDe-


mentaussi être que des étrangers.Maiselle doit en même
temps rester avecl'hommeet essayerdofairedo lui, étran-
ger, son homme a elle (M""Dernick).Le mariage n'est
pas destiné à unir douxêtres d'une façonduraMe.Quand,
chez l'un, quoiquechoso no convientpas à l'autre, ils se
rendent teur allianceet s'éloignentchacundo leur côte.
(Nora,M" Atving,Ellida, M""E)vsted).Lorsqu'unhomme
abandonneune femme,il commetun grandcrime.(Bcrniek,
Worto). Et, tout bien résume, il ri a pas do véritable
mariage (Rotting). Tctto est la doctrine d'tbsen sur te
mariage. EHono laisse rien &désirer sous le rapport de
la ctarto. Etto sufnt complètement&établir le diagnostic
do l'état intellectueldu poètenorvégien.
Son mysticisme,abstractionfaite do sesobsessionsreli-
gieuses et do ses contradictionsrenversantes, se mani-
festeaussi on absurditésdontune intelligencesaineserait
absolument incapable. Nous avons vu qu'Eitida vont
quitter son mari parce que son mariage n'est pas un
véritable mariage et que son époux est pour elle un
étranger. Pourquoi est-il pour elle un étranger? Parce
qu'il l'a épouséesans qu'ilsse connussentbien l'un l'autre.
« Tu n'avais fait que me voir, tu m'avaisadresséà peine
quelquesparoles». Ellen'aurait pas d&se vendre.« Plutôt
travaillercommeune misérable,en gardant ma libertéet
ma volonté Dececi on ne peut raisonnablementtirer que
cette conclusion c'est qu'Ellida est d'avis qu'un vrai
mariagen'est possibleque si l'on connaîtà fondsonOancé
et si on le choisit en pleine liberté. Elle est persuadée
que ces conditionsexistaientchezte premieraspirant à sa
849 L'Ét.OTtSME

main. Il Le premier mariage! it aurait pu devettirt'onion


vraieet parfaite». Or, la mêmeEllida dit, quelquespages
plus haut (P. 53), qu'eUe no savait absolumentrien sur
te comptede ce (tance; e))eno connifisi.aitn~mc pas son
BMn.et, en effet, il n'c~tjamais questionde lui, dans la
piefp, que comme do t'etranger (WA'«!Rt..Et
as-tu d'autres reuseigncmentssur lui'? Ët.t.o'A.Je sais
sentcmcntqu'il Jetait engage très jeune commemtMsscA
bord d'un navire et qu'Ma~tit fftttde très longsvoyages.
W.tKCEt.Et tn ne sais rien do plus? Et-unA.Non.
Nous no causionsjamais do ce)a. W.~CEL.De quoi
donc partiez-vous? Et.m'AtDe la mer surtout! ") Et
elle se fiança avec lui parcequ' « il disait Il le faut.
W.t'«:E(..Il le faut? Tu n'avais donc pas do volonté?
Et.unA. Jamais, quand il était près de moi Ainsi,
Ellida doit quitter te D' Wanget parce qu'elle ne t'a pas
suffisammentconnu avant son mariage, et elle doit s'en
J)er avec '< t'<trangcr au sujet duquel elle no sait rien
du tout. Son union avec le Dt Wanget n'en est pas une,
parce qu'elle ne t'a pas accomplieen pleine liberté de
volonté, mais son union avec l' « étranger » sera une
union « vraie et parfaite bien que, en se uancant avec
.lui, elle n'eut « pas de volonté». Il est véritablement
humiliant, après un tel exemple de profonde confusion
mentale, de perdre plus de paroles au sujet de l'état
intellectueld'un homme. Mais puisqué cet homme est
élevé par des fous et des fanatiquesà la hauteur d'un
grand moralisteet d'un poète de l'avenir, l'observateur
aliénistene peut s'épargner la tâche de mettre encoreen
évidenceses autres absurdités.
L'tBSËMSME 8t7

Dansfftto même~mc de ~«topf, Ellidarenonçaà son


projet de quitter son epom Wangct et do s'en aller avec
t'etrangcr dès que Waogci!ui dit (P. i~i), « avec
une douleur résignée Maintenantchoisis ta route.
Tu es libre, complément libre ». Atcrs c))o reste avac
Wanget; c'est lui qu'eue eUt. D'oùvient 10chnngcment
qui s'est faiten toi?'), donandoWangot,et se demandeio
lecteuravec lui, Tu no comprendi!donc pas, répond
E)tida tonte vaporeuse, que le changement s'est fait,
et qn'i! devait forcementse faire, des que tn me taissas
libre d'agir Ce secondchoixest doncdestine il former
oppositionau premier,quand Ellida se ))an<:aavec Wan.
gel. Ur, toutesles conditions,sans exceptionaucune, sont
restées les mêmes.Ellida est maintenantlibre, parce que
Wanget lui rend expressémentsd Hbertc; mais elle était
plus libre encore quand Wange), n'ayant aucun droit sur
eHe, n'avait pas besoin de commencerpar FaHranchir.
Nullecontrainteextérieurene futexercéesur elle à l'occa-
sion des OancaiHes,pas plus que, ensuite, ù l'occasionde
sa déterminationultérieure.Sa résolutiondépendaitexclu-
sivementd'eHe-memc,alors commeaujourd'hui.Si elle ne
se sentaitpas libre en se mariant,c'était, d'après sa propre
explication,parce qu'a ce momentelle était pauvre et se
laissa séduirepar l'appât du bien-être.Mais, à cet égard,
rien n'a changé. Elle n'a, depuis son mariage, fait aucun
héritage, du moins Ibsen ne nous l'apprendpas. Elle est
aussi pauvre qu'elle l'a jamais été. Si elle quitte Wangel,
elle retomberadans la mêmesituationpéniblequ'elle n'a
pu supporter étant jeune tille. Si elle reste avec lui, elle
est mise à l'abri du besoin,commeeHct'espéraiten consen-
348 t.'ËaOTt3ME

tant à devenirsa femme.Ouest donc )c contrasteentra ta


manquedo liberté d'ator:*et la liberté actuotto, qui doit
expliquer)o changement?tt n'existe pas. Il ne so trouve
que dans le penser trouble d'Ibsen. Si toutecette histoire
do pirates d'Ettida, do Wanget et do « l'étranger )' est
destinéea siguiuorou a prouverquoiquechose,ce ne peut
être que tcci a savoir qu'une femmedoit commencerpar
vivre quelquesannées & fessai avec son mari, avant do
pouvoirselier détthitivenx'nt.etque, le tempête repreuve
écoute, il doit lui être toisibtodo s'en attcr ou do rester,
afin que sa décisionait do la valeur. L'uniquesens do la
pièceest donc un non-sens )o mariage &l'essai.
Nousretrouvonscette mêmeabsurdité dans l'idée fon-
damentatc, les prémisses et les déductionsde presque
toutes ses pièces. La matadiod'OswaldAlviug,dans Les
J~eMH<M/s, est présentée commele châtimentdes péchés
de son père et de la faiblessemorale do sa mère, qui a
épous6 par intérêt un homme qu'elle n'aimait pas. Or,
l'état d'Oswaidest la conséquenced'un mal qu'on peut
gagner sans dépravation aucune. C'est une vieille idée
niaise do membres bigots de ligues contre l'immoralité,
qu'une maladiecontagieuseest la suite et le ch&timoutde
la débauche.Les médecinssaventcela mieux.ils connais-
sent des centaines,des milliersdocas où un jeune homme
est empoisonnépour toute sa vie, sansavoir commisautre
chose qu'un péché véniel selonles vues-régnantes.Même
le saint mariage ne protège pas contre ce matheur, sans
parler des cas ou médecins,nourrices,etc., ontcontractéla
maladiedansl'accomplissement de leursdevoirs,en dehors
de toute faute charnelle. Le radotage d'Ibsen ne prouve
t.')BS6mSME a~9

donc rien ttote que, d'apr< lui, il doit prôner. Le <'ham'


bottan Alvingpouvaitctro un monstre d'immoralité,sans
pour cela tomber matadotui-memeni avoir on uts atienc,
et son fils pouvait ~tro atiéne, sans que son pt're fut p!us
coupableque tousleshommesqui nosont pas restas chastes
jusque tour mariage.Qu'tbsoncependantn'ait pas voulu
ccriro un traita edittant&la louangodo ta continence,il ta
témoignedesagr<abtementen laissantM""Alving se jeter
dans tes bras du pasteur Mander:!et accoupler hors
mariage,par t'entremisedt!la mère, to )))savec sa propre
stpur, et en mettanten outre dans la bouched'Oswatdlui
panégyriquedu concubinagequi est d'aitteurs une des
choses les plus incroyablesque l'on rexcontrechez l'in-
croyable Ibsen. Ëh! que voulez-vousqu'ils fassent?
répond-ilau pasteurépouvante(P. 5~). Un jeune artiste
pauvre, une jeune uttc pauvre. 11faut beaucoupd'argent
pour se marier Je no puis supposerqu'une chose c'est
que l'innocenthabitant d'une petite ville norvégiennen'a
jamais vu do ses propres yeux une union libra et a
tiré l'idée qu'il s'en fait uniquementdes profondeursde
son âme irritée, eu anarchiste, contre l'ordre de choses
existant.Les habitantsdes grandesvilles qui ont journel-
lement l'occasionde voir des douzaines, des centaines
d'unionslibres, riront de bon co:ur des fantaisiesenfan-
tines d'Ibsen, dignes d'un collégienlubrique. Le mariage
civil ne coûte, en tous les pays du monde, que quelques
sous, infinimentmoins que le premier repas offert par le
jeune hommeà la jeune utte qu'il a déterminéeà venir
habiter avec lui, et le mariagereligieux, loin de coûter
quelquechose, rapporte aux époux de l'argent comptant,
S!i0 ~'ËOOTt8ME

dos objets de toitettoet de ménage,quand ils sont assez


pou dtticats pour les accepter.H y a partout des sociétés
pieuses qui consacrentbeaucoupd'argent a h regntarisa-
tiondos unionslibres. Quandtes gens se mettentonaombte
sans ofliciarstic t'ctat-civi)ni pt'etros, fo n'est probable-
mentjamais pour épargnertes frais do mariage,maisc'est
on bienpar tc~roto coupableoit parce que t'un des douxa
t'arrit'rc-pcnseodone pas se )icrotde s'offrirdu ptais!~sans
assumerdo devoirssérieux on cntm,dans lesquelquescas
qu'un hommemoralpeut appronvorou au moinsexcuser,
quand, de part ou d'antre, existo nu obstacle légal
au-dessusduquel tous doux s'c)cvent,forts de leur amour
et justinosdevanteux-mêmespar tour résolutionsérieuse
de vivre tideiest'nn à t'autrojusqu'à la mort.
Pour revenir do cette sous-absurdité&t'absurditécapi-
tale de la pièce, le chambcttanAlving,qui s'est aban-
donne au plaisir de la chair en dehors dn mariage, est
puni dans son proprecorps et dans ses enfantsOswaldet
Régine. Cela est très édifiant et aura certainement du
succèsauxconférencespastorales,quoiqueabsurdeet faux
au plus haut degré. Mentionnonsseulementaccessoire-
ment qu'Ibsen ltti-mêmerecommandeet vante continuel-
lement t'impudicite, l' Mépanouissementde soi-même».
Maisquelleconclusiontire M"'Alvingdu cas de sonmari?
Qu'on doit rester chasteet pur, commele fait Bjoernson
dans sa pièceintituléeLe Gant? Non. ÉHeen conclutque
l'ordre moral existantet la loi sont mauvaisl KAh! cet
ordre et ces proscriptions! déclame-t-elle(P. 75), il
me sembleparfois que ce sont eux qui causent tous les
malheursde ce monde! Tons ces liens, tousces égards
~')MËW8ME 381

me sont devenus insupportables.Je ne pcu\ pas. Je


veux mo dégager,je veuxla tihert~ Qu'est-ceque t'hia.
toire d'Atving,au nomdu ciel! a de communavec l'ordre
et la loi, et qu'est-ce quo la <'liberté Ilvientfaire dans ce
Ct'e~o?Que!rapport ont avec la pièce les sots discours
de cotte femme,A moins<j)t'i)!i n'y soientsimplementcottes
pour provoquertes applaudissementsdes spectateursradi-
cauxdu poutaiiter A Tahiti ne régnent ni l' « ordre ni
la « morale n au sens de M°"Ahing. )es beautés
brunes jouissent de toute la « liberté Mà laquelleaspire
cette dame, et les hommes « s'épanouissent au point
que les officiersdo marine, qui no sont pas précisément
begucutes,détournent avec honte les yeux. Kt ta juste-
ment ta maladie du chambellanAlving est si répandue,
que tousles jeunesTahitionsdevraient,d'âpres tadoctrine
medieated'tbsen, être des Os\\atds.
Mais c'est une habitude constante de cehti-ci,qui se
revête dans toutes ses pièces il met dans la bouchede
ses personnagesdes phrases a effetd'orateursde reunions
populaires de la plus basse espèce, phrases qui n'ont
absolumentrien a voir avec les événementsde la pièce.
« La religion, je ne sais pas au juste ce que c'est, dit
Nora au moment de se séparer de son mari (P. 273).
H-dessus je ne sais que ce que m'en a dit le pasteur
Hansenen me préparant à la confirmation.La religion,
c'est ceci, c'est cela. Quandje serai seuleet affranchie,je
vais examinercette question commeles autres. Je verrai
si le pasteur disait vrai. J'apprends aussi que leslois ne
sont pas ce queje croyais; mais que ces lois soientjustes,
c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête ». Or, soncas
asa !<'É(!OT!8MB

n'a aucun rapport avec la doctrine religieusedu pasteur


Hansenet l'excellence' ou l'injusticedes lois. Nulle loiau
monde,bonneou mauvaise,ne peut admettrequ'un enfant
signeun chèquedu nom de son père. à l'insu de cf ui-ci,
et toutesles lois au monde permettent non seutot. tt au
juge, mais lui fontune obligationde rechercher les motifs
d'une action coupable, bien qu'tbson mette cette sottise
dans la bouchedo Krog~tad(P. 103) Les lois us se
préoccupentpas des motifs». Toute cette scène, en vue
do laquellepourtantla piècea été écrite, est là commeun
corpsétranger et ne procèdepas organiquementd'ctte. S!
Noraveut abandonner son mari. cela no peut raisonna-
blementarriver que parce qu'elle découvrequ'il ne l'aime
pas aussi passionnémentqu'elle l'a souhaite et espère.
Maisla folle hystériquetient un discours onHammecontre
la religion, les lois, la société,qui sont tout à fait inno-
centesdo la faiblessede caractèreet du manqued'amour
do son époux, et elle s'en va commeun Coriolanféminin
qui montre te poing à sa patrie. Bernick,voulant con-
fesser ses fautes, fait précéder ses aveuxde ces paroles
(Les Soutiens de la société, P. 139) « Ce moment est
propice pour faire son examende conscience.Une ère
nouvellecommenceaujourd'hui. Le passé, avecson hypo-
crisie, ses mensonges,sa fausse honnêtetéet ses conve-
nances fallacieuses, ne devra plus être pour nous qu'un
muséeouvert pour notre instruction», etc. « Parlez pour
vous, monsieurBernick,parlez pour vous! », pourrait-on
crier au vieuxbavard qui généralisesur ce ton de prédi-
cateur son cas tout personnel. « Je vais vous parler de
la grande découverte que j'ai faite ces derniers jours,
t.'HMÊMSME 9S3

a'ecric Stot~manadans ~/a J?MH<m< (<<'~'Mpte (P. 260),


&savoir que toutes nos sourcesde vie intetteftucttosont
empoisonnéeset que notre sociétéchite repose sur )e sol
corrompu du mensonge Cota peut être exact en soi,
maisaucundes événementsde la pièce no donne à Stock-
mann le droit d'aboutir raisonnablement& cette conclu-
sion. Mémo dans la république do Platon, il pourrait
arriver qu'un drôle, plus bête d'ailleurs encore que
méchant,se refuseà nettoyerune sourcereconnueempoi-
sonnée, et un fou seul pourrait tirer do ce fait isolé et do
la conduited'une clique de philistinsd'un Landerneaunor-
végien impossible,cette thèse générale « Notre société
repose sur te mensonge Dans ~Rosme~Ao<m, Brendel
dit, sur un ton prophétiqueobscuret profondon frissonne
un pressentiment(P. 215) « Noustraversons un temps
d'orage, une période équinoxiale». Cettephrase aussi, si
juste qu'ellepuisse être en soi, n'a aucun rapport &vccla
pièce, car ~Mme~'sA~Mt n'a pas "es racinesdans le temps,
et t'on n'aurait pas besoind'y changerun seulmotessentiel
pour transporter l'action, a son gré, au moyenâge ou dans
l'empire romain,en Chineou dans le royaumedes Incas,à
n'importequelleépoque ou dans n'importequel pays où
se trouventdes femmeshystériqueset des hommesidiots.
Onconnaîtla façondont les bretteurs qui cherchentdes
affairesamènent la querelle. « Monsieur,qu'Avez-vousà
me regarder ainsi? ». « Excusez-moi,je ne vous ai pas
regardé ». « Alors je mens? ». « Je n'ai rien dit de
pareil ». « Vous me donnez pour la seconde fois un
démenti. Vous allez m'en rendre compte ». C'est là la
méthoded'Ibsen.Ce qu'il veut, c'est faire sur la société,
as* L'ËGOTtSME

l'gtat, la rétinien, les loiset la morale, des phrases anar-


chistes. Maisau lieu (te les publier, comme Nietzsche,
sans suite, en brochures,il les pique au hasard dans ses
pièces,oHelles apparaissentaussiinattenduesque les cou-
pletschantésdans lesfarcesnaïvesde nos pères.Qu'on les
nettoiede ces phrasesainsi collées,et un GeorgesBrandès
tui-memone pourra plus les prôner commedes piècos
« modernes», car il ne resteraplus que des tissus d'absur-
dités qui n'appartiennent à aucun temps, a aucun tien, ot
dans lesquelsémergent c&et là quelques scèneset quel-
ques figuresaccessoirespoétiquementbelles, qui no chan-
gent rienà la foliedo l'ensemble.Ibsencommencetdnjours,
en effet, par trouver une thèse, c'est-à-direune phrase
anarchiste.Ensuiteil cherche à élucubrerdes êtres et des
événementsdestinésà rendre sensible et à prouver cette
thèse; mais ses facultéspoétiques,et notammentsa con-
naissancedo la vie et des hommes,n'y sufllsentpas. Car
il traversa le mondesansle voir, et son regard est toujours
plongé dans son propre intérieur. Contrairementau mot
du poète, « tout ce qui est humainlui est étranger », et
son propre « moi seul l'occupeet captive son attention.
C'estce qu'il avouetui-memefranchementdans une pièce
de vers connue, où il dit « La 'de est un combat contre
te spectre qui habite les voûtesdu cœur et du cerveau.
Être poète, c'est comparaîtreà son propre tribunal
« Le spectrequi habite les voûtesdu cœuret ducerveauM,
ce sontles obsessionset les impulsionsdans la lutte contre
At teve er Kamp med Trolde
Hjertet og Bjernens Hvaetvt
At digte det er at hotde
Dommedag over sig eetv.
t.'t{tSÈH!SME a~s

lesquellesse dépense, en effet, la vie du dégénère supé-


rieur; et qu'unepoésiequi n'est qn' « une comparutiondu
poète à son propre tribunal Il no puisse re<!éterl'existence
humaine générale coulant librement et & grands ttots,
mais simplementte:: arabesque:!confusesornant les murs
de t'étroito et sombre collulo d'une bizarre <'xistonco
isolée,c'est cn qui est clair commele jour. Il voit l'imago
du monde comme avec un <citd'inseeto; un petit trait
isolé qui se montre au hasard devant runo des facettes
d'un pareil n'it ù cul de bouteiuc, il te saisit bien et le
reproduitnettement.Maisses rapports avec le phénomène
entier, il ne les comprendpas, et son organe visuet est
inapte à embrasserun tableaud'ensembleuu peu étendu.
Ainsis'expliqueque de tout petits détails et des ngures
tout&faitaccessoiressontparfoispris MHomcnt sur nature,
mais que les événementsprincipaux et les personnages
centrauxde son théâtre étonnenttoujourspar leur absur-
dité et leur caractère étranger à toutes les reatites du
monde.C'estdans Bt'«M<<, vraisemblablement,que l'absur-
dited'Ibsen remporteson plus grand triomphe. Les criti-
ques des pays du Nordont répète &satiété que cette folle
pièceest la traductiondramatiquedu fou dilemme Ou
Ou de SoerenKierkegaard,Ibsenmontreun toquéqui
« veut être tout ou rien et qui prêche la mêmechoseà
ses concitoyens.Ce qu'H entend au juste par ces motssi
ronOants,la pièce ne l'indique nulle part, même par une
syllabe.NéanmoinsBrandréussità entraineraussi sescon-
citoyensdans sa folie, et, un beau jour, il sort aveceux
du villageet les conduitdans des solitudesmontagneuses
impraticables.Ce qu'il médite, personne ne le sait ni ne
3a6 L'ÉCOTtSME
le souponne. Le sacristain, qui sembleavoir la tcto un
peu plus solide que los autre?, finit par trouver étrange
cette promenadeabsolumentdénuéede sensdans la mon-
tagne, et il demande à Brandou il lesmenéet quel est le
butde cetteascension.Aquoi Brandlui fait cottemerveil-
leuse réponse (P. 150) « Combiende temps durera la
lutte? (c'est-à-direl'ascensionde la montagne,car il n'est
pas question d'autre lutte dans la pièce!) Etta durera
jusqu'à la fin de la vie. Jusqu'àce que vous ayez fait tous
les sacrifices,que vous soyezaffranchisdu pacte,jusqu'à
ce que vous te vouliez, le vouliezfermement. (« Le ».
Quoi, le? aucune explicationà ce sujet!) Jusqu'à ce que
tout doute disparaisse,que rien ne vous sépare de tout
ourien. Et vos sacrifices?Toutestes idolesqui remplacent
pour vous le Dieu éternel; tes chalnesd'esclavesétince-
lanteset doréesavec les litsohvousbercezvotremollesse.
Le prix de la victoire?L'unité de la volonté, l'élan de la
foi, la pureté des âmes Naturellement,à l'auditionde
cette folie, les bonnesgens retrouventleur raisonet rega-
gnentleur logis; maisleforcenéBrandjoue l'offenséparce
que ses concitoyensne veulent pas s'essoutterà gravir
la montagne, pour vouloir « cela pour atteindre
« tout on rien », et arriver à l' « unité de la volonté ».
Car tout cela semble habiter sur les montagnes,et non
seulementla liberté que, autrefois, les poètes allaient y
chercher. (« La liberté habite les montagnes», a dit
Schiller.)
Et cependant Brand est une remarquablefigure. Ibsen
a créé là, inconsciemment, un type très instructif de ces
déséquilibrésqui courent, déclamentet agissent sousune
t.')BS&t<!SME asn

impntsion qni repartent sans cesse, avec une passion


farouche,du « but qu'?tsvoûtentatteindre, dussent-ilsy
sacriOerleur vie, maisqui no soupçonnentpas eux-mêmes
quel est en sommece but, ni ne sont capablesde le tlési-
gner d'une façon intelligible a d'autres. Brand croit que
la force quilo pousseest sa propre vo)onteinf)oxibte. Cette
forceest en ruante son imputsioninHoxibte,que sa con-
sciencecherchevainementa saisiret il interprétera )'ai()c
d'un dot tle paroles incompréhensibles.
L'absurditéd'tbsen n'apparait pas toujours aussi nette-
mentque dans les exemples cites jusqu'ici. Ette se mani-
feste fréquemmenton phrases confuseset vagues expri-
mant bien t'etat d'un esprit qui s'efforce de formuleren
paroles une représentationvaporeusesurgissant en lui,
mais qui n'en a pas la forceet se perd dans un marmot-
tement machinalprive do sens. On peut distinguer chez
Ibsen trois sortes de phrases de ce genre. Les unes ne
disentabsolumentrien et ne contiennentpas plus d'idée
que le ira la la que t'eu met sur un air quand on ne
s'en rappelleplus les paroles. Ettessont un symptômedo
l'arrêt temporairedufonctionnement des centrescérébraux
de t'ideation et apparaissent aussi, chez tes hommes
sains, dans l'état de profondefatigue,sous forme d'inter-
calations d'embarras dans le discours hésitant. Chez

<-B'WithetmGriesinger, PatAohj/ie et <A<')'apeK<)}Me


dMmala-
diespiyc/u~MM <tt'MM~e dMmédecin.et des étudiants,S"édition
comp)6tement refondueet augmentée par le t)' WillibaldLevin-
~tein-Schtcger,Berlin,1 892 p. t43, s urtes impulsions maladives;
p. t47.surl'énergiedevolontéaccrue.
2.W.Griesinger, op.cil.,p. n Leralentissement dela pensée
se
peut produire.par l'étatde paresse à lasuite d'unedépression
mentale,parl'inertiecomplète jusqu'àt'itrrctdela pensée
MM NoRD.U). D<~a~esceace. tt i77
asa t.'ÉOOTtSHE

Mpuisehéréditaire, elles existentà l'état permanent. Les


autresaffectentl'apparencedo la profondeuret d'allusions
significativesà quelque chose do non exprime,mais un
examen sérieux les fait reconnaître, elles aussi, comme
un tintementdo mots vides d'en est absente toute uMa.
Les troisièmes,entin, sont si manifestementet si incon-
tostab)ementdes idioties, que mémotes profaness'entfo-
re~ardoraienteffrayes et so sontifaient obligés d'avertir
discrètementla famillo,si, à la tabto dit café, tetM'scom-
pagnons en disaientdo pareiUos.
Jo veuxdonne)'quelques oxemplesde chacune de ces
troissortes do phrases.
D'abord tes phrases no disant absolumentrion, intor-
calées entre des mots intelligibles,et qui indiquent une
paralysietemporairedos contresd'idéation.
Dans Z<aDame de la Me)', Lyngstranddit (P. C)
« Jo suis pour ainsi dire un peu faible ». Quo le lecteur
apprécie ce « pour ainsi dire Lyngstrand,qui est
sculpteur,parle do ses projets artistiques(P. 30) '<Je
compte aussitôt que possible me mettre à une grande
CMvre,un groupe,–comme on nommeceta.–AuNnom.
Est-ce tout? L\ncsT«.(D. Non, il y a encore une
autre personne, ce qu'on appelle une figure Comme
Ibsen fait de Lyngstrandun imbécile,on pourrait croire
qu'il lui a mis à dessein dans la bouche ces tours de
phrases idiots. Mais,dans Hedda CaMcr~Brack, un bon
vivantruséet spirituel, dit (P. 109) « Quantà moi, vous
savezbien que j'ai toujourséprouvé un respectueuxéloi-
gnement pour les liens matrimoniaux,comme ça en
~M~, madame Hedda». Brendel dit, dans JïostMM's-
t.'MSËNMME 959

AohM,P. aie « Tu comprends, quand tes r~vosd'or


venaiotttma visiter,je les transformaison vers, M
visions,en images.?~t<<celaff«HSf/a~H~ coM<oM)'s,
tu comprends.Oh!combienj'ai joui, savouredans mavie!
Les joies mystiques(ht dcvetoppomentintérieur, <ox-
~'OM?~ dans <~~MM<sM~~to'i!. Le rcctt'nr Krott(mcmo
pièce,P. 2i0) dit UnefamiUt)quipondant bientôt ptu-
siours siècles a ~t6 la premiÈrodu district Pondant
bientôtptnsicxMsif'c(es!Celasigaitto il n'y a pas fneorc
plusieurs siècles, mais « bientôt Hy aura « plusieurs
si6ctest).« Bientôt» doit donccafarmeren hfi « ptusicnrs
sièclesM.Par quel mirac)c?7<c CaM<!M< i!~t<o<enous
offrelesconerfiationsidiotesvoulueset exagéréesjusqu'à at
rimpossiM)it6des messieurs « gras », « chauves » et
« myope:!», mfiisaussi cetto remarque de Gina, qui ne
nous est nullement présentée comme idiote (P. 47)
« Tues contented'avoirunebonne nouvelle&annoncerà
papa lorsqu'ilrentre le soir! HRowMK. Oui, la maison
et! tout de suite ptus gaie. GtKA.Oh, oui! y a <h<
vrai là-dedans ». Dans la conversationentre Ekdat,
Grégoire et Hjatmar au sujet du canard sauvage, on lit
(P. 70) « EKML.t! faisaitla chasse en bateau, corn
~M'~M?-MM<s."n tire dessus.Maisil voit si mal, votrepère.
Hum! !) n'a fait que l'estropier. –GnËcontE. Quelques
plombsdans le corps. HtALMAn. Oui, eoMMeea, deux
ott ~'OM~foMOs. GRÉGOIRE. Et le voici maintenant
parfaitementheureux dans ce grenier. !hA).n.m.Oui,
moncher, parfaitementheureux. !) a engraissé. C'est vrai
qu'il est là depuis si longtemps,qu'il aura oublié la vie
sauvage,et c'est tout ce qu'il faut. GnËcomE.~Mcela
960 t,60T!8ME

<«<Mc~w~MM<< <v«'son,Hjatmar Ht dans Mu dia-


togncentre Hedwigeet (ir~goiro WorM (P. 89) « HH)-
w)CE.Sij'avais appris a tresser (des eorbei)ios),j'anrais
pu faire te nouveaupanier pour le canard. GnËcomE.
MaisOHi,et c'étaitlàvotreaffaireavanttout. HEnw<GR.
Oui, pnisqno )o canard est à moi. Gnt'comR.C'est
f<'<y<'<7<t.
Aprcsont, ~ochjncsexemplesdo phrases a t'apparonco
twc~itemcnt profonde, mais qui, en rcaHte,nf signift~nt
rienou no sont que des sottises.
M°" Lindc (~tsoH de ~)o«/)pe,Il. 178) s'exprime
ainsi « t) fout bien avouer <)m:ce sont surtout tes
malades qui ont hesoin d'ctro 'soignés a quoi Hank
repondavec profondeur « Voilà.C'est )Hla manièrede
voirquichange la socicte en hùpita) Que signino cette
méditativeparoled'oracle?Rank pcnsc-t-it tmc la société
est un hûpitat parce qu'cOosoigneses malades,et qu'elle
serait bien portantesi c))cne les soignaitpas? Lesmalades
non soignésseraient-ilsmoinsmalades?S'it croit cela, il
croit une sottise. On bien, doit-on laisser mourir les
malades sans leur donner de soins, et se débarrasser
ainsi d'eux? S'il prêche cela, il prêche une barbarie et
un crime, chosesqui ne s'accordentpas avec le caractère
de Rank tel qu'il est dessinédans la pièce.Quet'en tourne
et retourne commeon veut ces paroles mystérieusement
obscures, on n'y trouvera jamais qu'une sottise ou un
manquede sens.
Rosmer(7?<MMM'sAo/m, P. 223) dit qu'ilveut « employer
toutestes forcesde son être à ce but unique l'avènement,
dans ce pays, du vrai jugementpopulaire ». Et, chose
t.'tXS&tOSMR SOt

étonnante, tes personnesauxquottesil dit cela font toutes


somblanldo comprendrece qu'est )u f vraijugementpopu-
laire Rosmor donne d'ailleurs, sans qu'on los lui
demande,quotqnesexplicationsde sa sentencepythiquc.
'<Je déi-ignoau jugement populaire sa vraie mission,
cettedo donnerla noblesse&tous les homme-!du pays.
t'n affranchissantks esprits et on mn'iuantles volontés
Je veuxtt's rcvciUor.C'est li eux d'agir ensuite. par tcuc
propre forco.H n'en existe pas d'antre. Les esprits ont
besoin do paix, do joie, de reconcitiation Rébeccalui
répète son programme(t*. 2<!2) « Tu voulais te jeter
dans la vie active, dans la vie intense d'aujourd'hui,
commetu disais. Allerde foyeren foyerporter la parole
do liberté, gagner les esprits et les volontés, donnerla
noblesseaux hommes,partout a ta ronde élargissant
toncercle de plus en ptus. La noblesse1 Hosona.La
noblesseet ia joie! R<!BEccA. Oui, et la joie. KosHEH.
Car c'est la joie qui ennoblit les esprits (tu ne peut se
représenter que commequelquechosede très joyeux cette
action de Rosmer« allantde foyeren foyer « élargis-
santson cerclede ptus en plus « donnantta noblesseet
ta joie aux gens auxquelsil s'adresse en les « réveil-
!ant en « purifiant leur volonté», et en fondantainsi
le « vrai jugement populaire ». Cegalimatias,il est vrai,
n'est pas compréhensible,mais il doit néanmoinssignifier
quelque chose d'agréable, car Rosmerdit expressément

i. Letraducteurfrançaisa eule tort de remplacerici lesmots


jugementpoputaire par ceuxde souveraineté populaire
dontil n'est pas le moinsdu mondequestiondansletexteori-
ginal.
(Notedu traducteur).
aaa L'ËGOTtSME

qu'ila besoindo «joie pour créer des «êtresde noblesse».


Et, malgrécela, Rébeccadécouvresoudainement(P. 212)
que « l'esprit des RosmorennoMit,mais tue le bonheur».
Comment ? Rosmertue le bonheurquand il va« de foyeron
foyer», « réveitto puri(!o porte la liberté», etc.,
et « donnela noblesseet la joie »? Lemot « joie implique
pourtant au moinsun peu de bonheur, et cependantt'édu-
cationdes hommeson « êtres joyeux et noblesdo:t tuer
le bonheurH QueRosmertrouve(P. 306) que « la mission
d'ennoblirles esprits no lui convientpas du tout, et que,
du reste, la cause en ctto-memoest si désespérée», ceta
est jusqu'à un certain point compréhensible,quoiquel'on
n'expliquepas en vertu do quelleexpérienceil est arrivea
changerainside manièredevoir. Quant au mot de Rebecca
sur l'effetmortel do l'esprit de Rosmer, il reste absolu-
ment inintelligible.
M°"Alving(Les ReoeHan~s,P. 12&)cherchea expli-
quer et à excuserles égarementsde son défuntmari par
le verbiage suivant « Ah! si tu avais connu ton père
alors qu'il était encore un tout jeune lieutenant. La joie
de vivre! il semblaitla personniuer. Il communiquaitla
gaieté, il répandait un air de fête autour de lui. Et puis
cetteforce indomptable,cette plénitude de vie qu'il pos-
sédait! Et voilà que ce joyeux enfant, car il était
commeun enfantdans ce temps-là, se trouveOxédans
une demi-grandeville qui n'avait aucunejoie à lui offrir,
mais des plaisirs seulement.Pas de but à atteindre il
n'avait qu'un emploi. Pas un travailoù tout son esprit ent
pu s'exercer rien qu'une occupation.Pas un seul cama-
rade capablede sentir ce que c'est que la joie de vivre
t.BSËtHSME 263
rien que des compagnonsd'oishete et d'orgie Cos
oppositions ont l'air do quoique chose; mais si l'on
s'apptiquesérieusementà chercheren elles une idée pré-
cise, ettoss'envolenten fumée. « But « emploi « tra-
vail « occupation « camarades x, « compagnons
d'orgie ces motsno formentpas par eux-mêmesdes
contrastes,maisdavionnenttêts par t'individuatité.Chcztm
vrai homme,ilscoïncidentcomplètement.Chezun homme
bas, ils entrent en conflit.).a vi!(ogrande ou petite n'a
rien a faire avec cela, Pour Kant, dans le petit Ktenigs-
bcrg du siècle précédent, l' « emploi était le « but »
et te « travail l'occupation et il choisissaitdes
« compagnons do façonqu'ils fussenten mêmetempsses
« camarades au moinsen tant qu'il pouvait en "voir.
Et, & l'inverse, it n'y a pas, même dans la plus grande
capitale, d'occupationet de cercle ou un dégénéré qui
porte en lui la désorganisationpourraitse trouverà l'aise
et sentirson intérieurharmonieux.
Dans.H~<M<t 6'<!Mc!nous rencontronsen foulede ces
mots qui ont t'air de dire beaucoupet qui, en réalité, ne
disentrien. « Ah! tu as pourtantsentile besoinde vin'e »,
crie à la jeune femmeLœbvorg(P. 152), qui semblecon-
vaincude lui avoir expliquépar ce mot quelquechose. Et
Heddadit (P. 167) « Je le vois déjà couronnéde pampre,
intrépideet ardent (P. 176) « Et EytertLœvborg,cou-
ronné de pampre, est en train de lui lire son manuscrit
(P. 182) « Avait-il du pampre dans les cheveux? »
(P. 197) « C'est doncainsi que celas'est passé!Il n'y a pas
eu de couronnede pampre M.(P. 215) « HEDDA. Nepour-
riez-vousagir en sorte que cela (sa mort) se fit en beauté?
36t t.'AQOT)8ME

Ltt~MHc.En beauté? (&'oMWo))<) Avec du pampre


dans los cheveux? « Avecdu pampre dans les che-
veux « !o t'esoin do vivre ce font t&des mots qui,
dans to rapport donné,no signifientabsotumcntrien, mais
ouvrantta champ& la songerie. Dansun petit nombrede
cas, Ibsenemploieces expressionsnébuleusesrêveusement
confusesd'une façonartistiquementjustMce,comme,par
exomplo, dans co passage des .S'<)t(<<eHsla Mc<~<t!
(P. 53) « Konnjsn.tMtcs-moi,Dina, pourquoiaimez-
vous être avec mo!?–DtNA. Parce que vous m'apprenez
ce qui est beau. RonnjNB.Ce qui est beau? Qu'ya-t-i) de
beau dans ce que je puis vous apprendre? DtSA.Si.
on pttttdt co n'est pas que vous m'appreniezrien; mais
quand vous par!oz,il me sembtoque je m'envotodans ce
qui est beau. RonmNB.Qu'est-ce que vous entendez
par le beau? DtNA.Je n'ai jamais rcnechi ù cela.
RonujNt).Eh Mon!reHecMssez-y. Voyons,qu'entendez-
vous par le beau? DtNA.Le beau c'est quelque
chose de magnifiqueet do bien loin d'ici! Dina
est une jeune Bne qui vit dans des conditionstristes et
pénibles. Mest psychologiquementexact qu'elle résume
touteson aspirationvaguevers une existence nouvelleet
heureusedans un mot de colorisémotionneltel que le mot
« beau tt en est de même~iece dialogueentre Grégoire
et Hedwige(Le Canard sauvage, P. 90) « GtoSMmE.
Et puis il a été (le canard sauvage) au fond des mers.
HEcwtCE.Pourquoi dites-vous au fond des mers?
GttËGomE. Comment devrais-je dire autrement?
HtiowtGE. Vouspourriez dire au fond de la mer ou au
fond de l'eau. GRËcotUR. Pourquoipas au fond des
L'tHSËN~ME aeii

mers? ttHcwtCt:.Ceta me sembtesi drôle quand d'au-


tres disent le fond des mers. CnfcoxK. Pourquoi
cela?. Ht:nwMK.Voita toutestes foisqueje pense à
tout ça ensomblo,à ce qu'il y a ta-dcdans,je me dis que )o
grenier et ce qu'il contient s'appotto d'un seul nom le
fond des mors. Maisc'est si t'eto, puisque c'est tout
simplementun grenier (l'endroit oit vit te canardsauvage,
ou sontremisesles vieuxarbres doNoi't,ou le vieilEkdat
chasse le lapin, etc.) Hcdwigeest nno enfantexaltéeà
t'ago do la puberté (Ibsen regarde commenécessairede
constaterexpressémentque sa voix mue et qu'ettojoue
volontiersavec le fou); il est donc naturel qn'ctto fris-
sonne de pressentiments,de rêves et d'instinctsobscurs,
et introduise dans des expressions poétiques désignant
quelquechosede lointainet de sauvage, telles que le
fond des mers tout l'incompréhensibleet le fabuleux
qui bouillonnenten elle. Mais quand ce sont, au lieu de
Mttettes&t'âgodo puberté, des personnesadultes,dépeintes
commeraisonnables,qui emploientdes expressiorsde ce
genre, ce n'est plus là une rêverie psychologiquement
justifiée, maisune faiblessecérébrale pathologique.
Parfois ces mots revêtent la nature d'une obsession.
Ibsen les répète opiniâtrement,sans but visible, en leur
attribuantune significationmystérieuse.C'est ainsi qu'ap-
parait, par exemple,dans Les Revenants, le mot obscur
« joie de la vie (P. 108) OswALD. C'est la joie de
vivre que je voyais devant moi (en voyant Régine)
(P. 109) « M"° ÂLvisc. Que me disais-tu de la joie
de vivre?- OswALD. Oh, mère, la joie de vivre! Vous
ne la connaissezguère, dans le pays (P. 120) « Mère,
BM L'tCOTtSMB

as-tu remarquéque tout ce que j'ai peint tourneautourde


la joie de vivre? La joie de vivre, partout et toujours».
(P. 123) f M""A)-v)KG.Tout & l'heure, torique tu as
parlé de h joie tlo vivre, tout s'est éclairépour moi, et
j'ai vu sous un nouveaujour ma vie entière. Ah! si tu
avais connu ton père. La joie de vivre! tt semblaitla
per:ionniucr Dans ~<M« CaMcf, te mot « beauté »
joue uu rote semblable. (P. 217) « MEffA.Servez-
vous-envous-mêmemaintenantdu (pistolet).Et puis, en
beauté, Eytcrt Lœvborg! (P. 2M) « HRMA.Je dis
qu'il y a t&-dedsnsde la beauté (dans te suicidedo Lœv-
borg) ». (P. 2~5) « C'est une délivrancede savoir qu'it y
a tout de même quelquechosed'indépendantet do coura-
geuxen ce monde,quoiquechose qu'illumineun rayon de
beautéinvolontaire.Ht voicimaintenantqu'il a faitquelque
chosede grand, ou il y a un rcnct de beauté Le « pampre
dans les cheveux » de la même pièce appartient égale-
mentà cette catégoriede mots quirépondentà une obses-
sion. L'usage d'expressions mystérieusesincompréhen-
sibles pour l'auditeuret que celui qui les emploieou bien
inventelibrementou auxquellesil donne un sens propre
s'écartantde l'usage habituel, est un des phénomènestes
plus fréquents chez les malades d'esprit. Griesingery
insisteà différentsendroits et A. Mariedonne quelques
exemplescaractéristiquesde motset de phrases inventés
ou employésdans un sensautre que le sens habituel, con-

i. W. Griesinger,
op.c)< p. n6. Hnommelaformation demots
nouveaux phraséomanieKussmautdonne à la formation
de mots nouveauxIncompréhensibles oa a l'emploide mots
connusdansun senstoutà fait étranger le nomdeparaphasia
MMHa.
t/fHSÈN~ME a6t

stamment répètes par des aliénés tbst'n n'est pas ou


matade d'esprit comptct, il est vrai, mais sentement un
habitant du pays-fronticre, lui « mattoïde ». manière

d'employer comme formules dea expressions semblables


no va donc pas jusqu'ù l'invention do oeotogismcs, tels que

A. Mario en cite. Mais qu'il attribue aux expressions


béante joie de vivre « besoin de vivre », etc., un
sens secret qu'un raisonnement sain na tenr reconnatt pas,
c'est ce qui ressort d'une façon suMsammcnt ctairo des

exemples cités.
Donnons enttn quotques spécimens de pur radotage
répondant & dos conversations en rovc et aux discours
incohérents et insensés de nevrenx et do malades souffrant
do manie aiguë. Ellida dit (~.a 7~awe de la Mer, P. i9)
« L'eau des fjords est malade. Oui, malade, et je crois

(ju'c)te nous rend malades aussi (P. 53) « Nous par-


lions (Ellida et « l'étranger ") Jes mouettes, des aigles et
de tous les autres oiseaux de l'Océan, tu sais. Et alors il me

semblait, figure-toi, que tous ces êtres devaient être de la


même race que lui. Moi! it me sembiMt à la <in que

t. D*A. thfie, Ë<K<<M <«)' ~MC~MM ~mpMmM <tMfMov~ s~Mmo-


<M~ et mf <e«t' t'a<eM)'.Paris, <892,chapitre n Bizarreries du lan-
gage. Néologismes et incantations conjuratrices parlées Tanzi cite,
entre autres, tes exemptes suivants Un malade répétait continuelle-
ment Questo vero e non falso (c'est vrai et pas faux) un autre com-
mençait chaque phrase par les mots Parola di Dio (parole de Oieu)
un troisième disait fia la t)-M«a~<ta (dehors la vilaine b&te!),
et faisait en même temps un signe de bénédiction de la main
droite; un quatrième rabâchait constamment t'aKa foglio (tournez
la page); un cinquième s'écriait sur te ton du commandement
Lip.. CM KM eux lips m~ etc. Un malade de KratTt-Ebing (op. cit.,
p. iM) formait, entre autres, tes mots suivants (en allemand)
N<ne<M)nuM)Mt<Ma)'6ft(m?Hen (en trantais vagues de travail d'en.
clume & magnétisme), Allgengedankenausslrahlllng (rayonnement
d'idées des yeux), CHebeH~eiMeMm (lits de fétieité), OAfeMcthM-
maMA<ne(machine à fermeture des oreilles), etc.
898 L'ËGMtSME

moiaussi je lourétais apparentée. (P. 73) Je crois


que si nous nous étions accoutumés,dès notre naissance,
&vivresur mer, dans 'a mer même,nousserions peut-être
beaucoup,beaucoupplus parfaitsque nous no le sommes,
meilleursaussi et plus heureux. AuNnot.x(p~t'.MM-
<an<).Soit, mais le malest sans remède. Ainsinous avons
fait fausse route en devenant des animauxterrestres au
lieude devenirdes animauxmarins. Malheureusement,il
est trop tard pour changer. ELLIDA. Vousdites ta une
triste vérité, quo nousconnaissonstous. Et voilà pourquoi
nous souffronstous d'une peine secrète. Croyez-moi,la
métancotiode l'humanitévient de là (!) ». Et te D' Wangc),
qui nous est dépeint commeun homme raisonnable,dit
do son côté (P. 98) « Elle (Ellida) est si variable, si
inconséquente. AnNHOt-M. Cola vient probablementde
son état d'esprit malade. WANGEL. Pas exclusivement.
Ce doit être congénital. Ellida appartient aux gens de
mer. Voilàla véritable raison! »
H fautinsistersur ce fait queprécisémentles absurdités,
les phrasesdépourvuesde sens, vagues, affectantla pro-
fondeur, tes mots mystérieuxà aspect de formuleset
les radotages de rêve, ont essentiellementcontribué à
acquérir à Ibsen son public spécial. Ils permettent aux
hystériques mystiques de rêver, comme Dina au mot
« beau » et Hedwigeà l'expression« au fonddes mers ».
Commeils ne signifientrien, un esprit inattentivement
vagabondantpeut mettre en euxce que lui suggèrele jeu
de son associationd'idées sousl'influencede son émotion
momentanée.Ils sont en outreune matière excessivement
fertile pour les « compréhensifs», aux yeux desquels it
L'tBSËNtSME 899

no peut y avoir aucuneobscurité.Les u comprchonsifs


expliquenttoujourstout. Plus l'idiotieest immense,d'au-
tant plus compliquée,plus spirituettoet pluscomplèteest
leur interprétation,et d'autant plus grand l'orgueildu haut
duquelils contemplentle « philistin » qui se refuse éner-
giquementil voir dans du galimatiasautre chose que du
galimatias.
Dans une farce des plus réjouissantesdit thcAtrodu
Palais-Royal,Le ~omst' un mari qui rentre subitement
chez lui, le soir. surprend un inconnuauprèsde sa femme,
CeUe-cino perd pas la teto et dit à son mari que, se trou-
vant tout &coup mal, elle a envoyé la bonne chercher t'j
premier médecinvenu, et que ce monsieurest justementte
docteur. Le mari remerciel'amant d'être accourusi vite,
et luidemandes'i) a déjà prescrit quelquechose. L'amant,
qui naturettementn'est pas médecin,chercheà s'esquiver,
mais l'épouxanxieuxpersisteà demanderuneprescription,
et le galant, qui se sent inonde d'une sueur froide, doit
s'exécuter. Le mari jette un coup d'oeilsur l'ordonnance;
ce sont des signes absolumentillisibles.« Et le pharma-
cien pourra lire cela? demande l'époux inquiet.
« Commede l'imprimé assure le faux médecin,qui veut
de nouveaus'éclipser.Maisle mari t'adjur<ide resteret le
retient jusqu'auretour de la bonne de chezle pharmacien.
La voici.Le galant se prépare à une catastrophe.Pas du
tout. La bonne apporte une potion, une botte de pilules
et des poudres. « Le pharmacienvous a donné cela?
demande te galant abasourdi. « Mais certainement ».
Sur mon ordonnance?». « Naturellement,sur votre
ordonnance», répond la Mte surprise. « Le pharmacien
a~c L'&HOTtSME
:w serait-t!troMpA?u, interromptt'eponx anxicm. Non,
non », se hato de riposter le gâtant; mais il contemple
longuementtes médicamentset devient t&venr.
Les compr6hensifsn sont comme te pharmaciendu
7/<w<at'<<.Ils lisontcourammenttoutes les ordonnances
ibscnicnnos,même cettes et particuticromcntcènes
qui no t'enfermentpas de caractères, nous simplementnn
griffonnagesans signiucation.C'est que c'est teur métier
de livrerdes pilulesot des etcctnah'Mcriti'pfcs tor-~qn'on
leur présento un bout de papier signé d'un soi-disant
médecin,et ils les livrent sans broncher, que le papier
porte écrit n'importequoi ou rien du tout. N'e~t-itpas
caractéristiqueque la seule chose qu'un de ces « com-
prehensifs le mystiqueM. E. M. de VogHc,trouve &
vanter chez Ibsen, soit précisémentune de ces phrases
sans significationquej'ai citées plus haut
Undernier stigmatedu mysticismed'Ibsen doit égale-
ment être signalé son symbolisme.Lo canard sauvage,
dans la pièce de ce nom, est le symbole de la destinée
d'Hjalmar,et le grenier à côtéde l'atelierde photographe,
celui du « mensongevital dont, selon Relling,chaque
hommea besoin.Dans La Dame de la Met',Lyngstrand

1. E, M.de Vogüé,tM Cigognes. ~rMe<fMD<fA' JtfOHffM.


t5 Mtrier<S92,p. 922. IbsenauraitgafjnA notrecréance,ne Mt-
ce que par quelquesaxiomes(!) quirépondenta nos défiances
aetueMcs. commecetni-ci. dans <tMmpMAo<m L'espritdes
RosmerennoMit, maisit tuetebonheur Je suis convaincu que
les· compréhensifscomprendraient et lntarpréteraient
sansdif-
sansdit-
interpréteraient
ncuMèaucunemêmel'expression petites armoiresd'appétit
d'aperception qu'empto~ait volontiersune démentedu profes-
seurviennoisMeynert, oules parolesd'unemaladede Griesinger
0 <
(op. p. n6), disant que la supérieurs ta transportait
dansle
tontatéra)militaireet dansle retarddes dents si on ne les
prévenaitpasqueces phrasesjaémanent detousenfermés.
[.'tnSËMSME ~t
veut sculpter un groupe qui doit devenir le symbole
d'Ellida, do mêmeque t* « étranger aux « yeux chan-
geants de poisson? est te symho!dde la mer, et celle-ci,
il son ton: celuide la liberté de sorte que l' « étrange)'')
serait en véritéte symboled'un symbote.Dans~,fs /~t'f-
ttottf! t'incendie dot'asite t'st )e syndMtcde Canetmtis-
aemcntd))«nM')n<o))j.;cvita)"d'hi))j.et)at'))tit',
pondanttoute lit pifcc, ce)ui de t'etat d'A)n<'oppreiis~et
chagrin des perxonnagcsmis CKaction, Le!,pit'ttt'~anté-
rieures, J?M)/)eMMt' et Galiléeia, jC<'<!))J,Pfet' <)')(,
fourmiHenttitteratement do symboles. Chaque t~ure,
chaque accessoire do théâtre a une signMcationqui
s'ajoute a hl vraie, et chaque mot renfermeun doubto
sens. Nous connaissonsdéjà, par la « t'!<ycho)ogio du
mysticisme cette particularitéqu'à la pensée mystique
de soupçonnerdes rapportsobscursentre tes phénomènes.
EUochercheprécisémentà s'expliquer t'enchamoment des
représentationscomplètementincohérentessurgissantdans
la consciencepar le jeu de l'associationd'idées automa-
tique, en attribuant à ces représentationsdes rapports
cachés, mais essentiels, les unes avec les autres. Les
« compréhensifs croientavoir tout dit quand ils démon-
trent, avecune mine importanteet une grande satisfaction
d eux-mêmes,que t' étranger », dans La ~fMe de la
MM',signifiela mer, et la mer la liberté. Ils oublientcom-
plètementquel'on n'a pas seulementà expliquerce que )e
poètes'est imaginésousson symbole,maisen premier lieu
et particulièrement,commentet pourquoiil a eu l'idéedese
servir de symboles.Un poète à l'esprit clair appelle, con-
formémentau mot connu du satiriquefrançais, « un chat,
a?a t.'j6(!OTt8ME
un chat Colataissod~jàsupposeron trouhtade !'ne<ivite
intci)cctue))o,<)nod'imaginerun « étranger aux yeux do
poisson pour exprimer une idée aussi simple que
cette-ci les personnesd&iieatcsqui viventdans dos con-
ditionsétroites éprouventle profonddésir d'une existence
fibre, grande, sansentraves.Chci;les a)it''nt''a,)p penchant
& aO~orisc)' et a symbotisorest tr~s ordinaire. « Dos
arahcsques comptiqn~es,des tigures symbotiques, des
restes et des attitudes cabatistiqoos,des interprctat'ons
étranges do faits natm'cts,dos jeux do mois, des neoto-
gismcset des expressionsparticutifres, choses ft'cquentcs
dans la paranoïa, donnentan detirc une colorationviveet
grotesque dit Tanxi, qui voit dans le symbolismedes
anencs, comme t'a fait Meynert avant lui, un atavisme.
Le symbolismeest en effet, chex tes hommes & un bas
degré de civilisation,la forme habituelle de la pensée.
Nous savons pourquoi. Lcm' co'vcau n'est pas encore
formeà l'attention,il est encoretrop faible poursupprimer
tes associationsd'idées déraisonnables,et il rapporte tout
ce qui passepar la conscienceà un phénomènequelconque
qu'it perçoit à l'instant mêmeou dont il se souvient.
D'après tousIcs stigmatesintellectuelsd'tbsen que nous
avons enumeres, ses obsessionsthéologiquesdu péché
originel,de la confessionet de la rédemption,les absur-
ditésde ses inventions,les contradictionsperpétuellesde
ses opinionsincertaines,son mode d'expressionvague ou
dépourvude sens,son onomatomanieet son symbolisme,-
on pourrait le rangerparmiles dégénérésmystiquesdont

Tanzi,f nM/o~MMt
in t'appoWo
coldeHt'tO Turin,1890.
cronico.
L'ms&NtSMS an

je me suis occupedans le volumeprocèdent.On est néan-


moinsjustittô dote placer parmi les ~otistes, parce que,
dans sa pensée, l'exacerbationmaladivede sa conscience
du « moto est encoreplus frappanteet pluscaractéristique
que son mysticismemême. Son ~gotismoprend la forme
do t'auarchismc.t) esten état do révolte constantecontre
tout ce qui existe.tt M'exercepas a l'égard do cela une
critiqueraisonnable,il namontre pas, par exempte,ce qui
est. mauvais,pourquoic'est mauvaiset commenton pour-
rait t'ametiorer; non il luireprochesimplementd'exister,
et il n'a qu'un désir te détruire. « Tout ruiner », tel
était le programmepolitique do certainsrévolutionnaires
do 18~8, et ce programme est resté celui d'tnsen. H le
résume avec une netteté qui ne laisserien a désirer dans
sa pièce de vers connue .4 MOM<!M«~M~ex!' <'eoo~<-
(«MUMtre. it y célèbre le dutuge comme« l'unique révo-
<utionqui n'ait pas été faite par un bousilleurs'arrêtant a
ntoitiëchemin», maisle déluge tui-memen'a pas été assez
radical. « Nousvoulonsle refaire plus radicalement,mais
nousavonsbesoinpour cela d'hommeset d'orateurs. Vous
vous chargezd'inonder te jardin terrestre; moi, je place
avec délicesune torpitte soust'archc Dansunesérie de
lettres queson cornacGeorgesBrandès offreà t'edincation
des adorateurs d'tbsen, le poète donne des échantillons
plastiques de ses théories L'État doit être détruit, la
CommunedeParisa malheureusementgâchécette belleet
L Il convientde remarquerrépaissefuméeauthentiquement
mystiquede cette pensée.Le poèteveut tout détruire,même
l'archequi renfermetesrestes samésde la vie terrestre;lui,
cependant, se voitp)acéen dehorsde la destruction,
c'est-à-dire
qu'ilsurvivra&i'anéantissement
terrestregénéral.
2. Georges Brandès, op. cit., p. 431, t3X, <3S, etc.
MAXNoROAU. MgtMfeseence. II i8
9ft L'ËCOTtSME
riche idée par une exécutionmaladroite.La tutte pour la
liberté n'a pas pour but la conquêtetle la liberté, mais otte
est son proprebut. Lorsquel'on croit posséderla libertéet
qu'on cessedo lutter,on prouvequ'on t'a perdue.!ja chose
méritoiredans la lutte pour la liberté est l'état de revotto
permanentecontre toutes tes chosesexistantes, que cotte
tutte présuppose,tt n'y a rien de sur ni do durable, « Qui
me garantit que, dans la planèteJupiter, doux fois doux
no font pas cinq? » (Cetterenexion est une manifestation
évidentede lafoliedu doute, qui danscesdernièresannées
a ëto beaucoupétudiée'), ttn'yaa pas de véritablemariage.
Les amis sont un luxe coûteux. « Ils m'ont longtemps
empêché do devenirmoi-même Le cultedu « moi » est
l'uniquetâchedo l'homme.Ilne doit s'en laisserdétourner
par aucuneloi ni par aucuneconsidération.
Cesidées qu'il exprime lui-mêmedans ses lettres, il les
metaussi dansla bouchede ses personnagesdramatiques.
J'ai déjà cité un certain nombre de phrases égotistes et
anarchistesde )f" Alvinget de Nora. DansLes Soutiens
de la société, Dina dit (P. 23) « Si je pouvais m'en
aUer! Je ne vivrais pas avecdes gens. si convenables
et si moraux. Je voisarriver ici tousles jours M"" Hilda
t. J.
Dans ce ~<M<<M
Étudespour
Cotard, surla
lesmafafHM
maladies et mentales.
cérébrales
< '<r~<M'afM
e< mcn~M. Paris,
<MÏ. e st reconnupourta comme fois,te détire des néga-
tions est reconnuet décritcommeuneformede ta métancotie.
Le troisièmecongrèsdes atiénistesfrançais,qui eut lieuà B)oia
du t" au 6 aottt 1892,consacrapresquetoutessesséances&la
foliedu doute.DansuntravaildeF. Raymond etF.-L.ArnaudSur
certainscasd'aboulie
avecobsession « troubledesmou-
interrogative
eement:(~n<!a<M tK~«M-pty<'Mo~:<M, Tsérie,t. XVt), on Mt&
ta page202 Lesmalades se préoccupent dequestionsinsotubtes
de leurnature ta création,ta nature,ta vie, etc. Pourquoiles
lea
arbressont-ilsverts?Pourquoi l'arc-en-ciel
est-ilde septcouteurs?
Pourquoiles hommesne sont-ilspas aussigrandsque tes mai-
sons* etc.
t.'ms&N!S!tE S7!t

Rummelet Netta Hott, que l'on amenéafinde me servir


d'exemples. Mais jamais je no serai aussi bien étevée
qu'elles, et je no le veux pas non plus! ». (P. M) « Ce
queje voudraissavoir surtout, c'est si les gens de là-bas
(de l'Amérique) sont. très. très. excessivement
moraux, s'ils sont aussi convenables, aussi honnêtes
qu'ici. Jo)u'<K.Danstous).*scas, ils ne sont pas aussi
mauvaisqu'on le pense. DMA.Vousno me comprenez
pas. Au contraire,je voudraisqu'ils no fussentpas si con-
venableset si vertueux». (P. 118) « J'ai peur de tant do
respcctabitité! –MARTHA.Commenous avons souffert
ici de mœurs, do bienséance Révotte-toi,Dina! tt sur-
viendra quoique événement qui éclabousseratoute cette
respectabilité». Dans<M~'MMeMM'<~M~e:</)~, Stockmann
déclare (P. 282) '<Je ne peux pas supporter ce qu'on
appelle les chefs. Ils gênent toujours un homme libre,
n'importeoù il se trouveet quoi qu'ilfasse, et je voudrais,
de concert avec vous, inventer le moyen de les anéantir
commedes animauxnuisibtes». (P. 26~) « Les ennemis
les plus dangereuxde la véritéet de la liberté parminous,
c'est la majoritécompacte.Oui, la maudite majoritécom-
pacte et iibérate. La majorité n'a jamais raison. La
minoritéa toujoursraison». QuandIbsen n'attaquepas la
majoritéavecsérieux,it ta raille; lorsque, par exemple,
il confieà de grotesquesphilistinsla tache de défendrela
société, ou fait trahir par de soi-disantradicaux l'hypo-
crisie de leur tibératisme.(Les Soutiens de la société,
P. 205. Le préfet de la ville « Tu veux attaquer tes
supérieurs; c'est ton habitude.Tu ne peux tolérer d'au-
torité au-dessusde toi ». TïosMM'sAo/w, P. 251. Mor-
a~e L'ÉOOTtSME

tensgaard, le journatiato posant pour t'anti.cterica)


« Nous avons bien assez do libres penseurs, monsieurle
pasteur. J'allais dire nue nous en avons trop. Ce dont te
parti a besoin,ce sont des élémentsreligieux, quelque
chose qui impose le respect à tous. C'est ce qui nous
manqueterriblement ».)
Dansle mêmedessoindo raitterieanarchiste, c'est ton-
jour:!par des idiotsou par do méprisablespharisiensqu'il
fait prendre la défensedu devoir. « Queldroit avons-~oos
au bonheur? », dit t'imbécitopasteur Manders(LM ~eep-
M<!H<$, P. 58). « Kon, nous devons faire notre devoir,
madame, et votre devoir était do demeurer auprès de
t'hommo que vous aviez une fois choisi et auquel vous
attachaitun lien sacre Da~sLes ~o)<<en.sde la société,
c'est au coquinBernickqu'estdevotuela tache d'affirmerla
nécessite de la subordinationde l'individu à la société.
(P. 63) « Ni l'hommeni la femme ne doivent penser a
soi d'abord. Nousdevons tous prèter notre appui a une
société quelconque, grande ou petite ». Le non moins
pitoyablepréfet d't~s ~Mtem! f/MpeMp~e sermonneainsi
son frère Stockmann(P. 163) u Tu as, en tout cas, un
penchantinvincibleà te frayer ta route oit bon te semble,
et c'estinadmissibledans une sociétébien réglée. L'indi-
vidudoit se soumettreà l'intérèt générât ».
Onvoitle truc. Pour rendre ridiculeet méprisablel'idée
du devoiret de la subordinationnécessairede l'individuà
la société, Ibsenprend commeporte-parolésde cette idée
despersonnagesridiculeset méprisables.Par contre,cesont
les figuressur lesquellesit entassetous les trésors de son
amour; qui sont chargéesde défendrela revottecontrele
t~BS&mSME an

devoir, d'invectiverou de railler tes lois, les m«*nrs,les


institutions,la disciplinedo soi-même,et de proclamerun
egotismosausscrupulescommel'uniqueguide dans la vie.
Les racines psychologiquesdes instincts anti-sociaux
d'ibsen nous sont bien connues. Elles sont l'incapacité
d'adaptttion du dégénéré et )o malaise perpétuel qui en
dccoutcau milieude conditionsauxquellesil ne peut s'ac-
commoderpar suite de ses défectuositésorganiques.« Le
criminel dit Lombroso,« est, par sa nature névrotique
et impulsiveet par haine des institutionsqui l'ont frappe
ou qui l'entravent, un rebette politiqueperpétue! latent,
qui trouvedans les émeutesle moyendo satisfairedouble-
ment ses passions, on mêmotemps qu'it tes voit, pour la
premièrefois,approuvéespar un nomtM'eux public Cette
remarques'appliquepleinementà Ibsen, aveccette petite
variante qu'il est seulementun criminel théorique, parce
que ses centres moteursne sont pas assezvigoureuxpour
transformeren actionses représentationsanarchiquemcnt
criminelles,et qu'il trouvenon dans la révolte, mais dans
son activitéde poète dramatique,les moyensde satisfaire
ses instincts de destruction.
L'incapacitéd'adaptationd'Ibsen fait de lui non seule-
ment un anarchiste, mais aussi un misanthrope, et ettc
l'emplit d'une profondelassitudede vivre. La doctrinede
l' « ennemidu peuple » est contenuedans l'exclamation
de Stockmann « L'hommele plus puissant du monde,
c'est celui qui est le plus seul et dans~osMM'sAo~K
). C.Lombroso et B.Laschi,Le<:t'<mepoH<t~Me
et lesrévolutions
a it < !
parrapport droit, f<ui<At'ope!o~<ecnmtMtket à la science
<fK
SOMMmcmeHt. Traduitde l'italienpar A. Bouchard.Paris,1892,
1.1,
p. 195.
Bt9 !<'tMT!SME

Brendeldit (P. 216) s J'aimo à jouir dans la solitude,


car alors je jouis dix fois, vingt fois ptus Ce même
Brendelgémitptu::tard, avecunegaietémaljouée(P. 312)
« Je rentre chez moi. Ï'ai la nostalgiedu grand néant.
Pierre Mortensgaardno veut jamais ptus qu'il no peut.
Pierre Mortcnsgaardest capabledovivresansaucunidéal.
Et c'est là, vois-tu, c'est là que gtt tout le secret de la
lutte et do ta victoire.C'est là le comblede la sagesseon
co monde. La nuit noire, c'est encoreta ce qu'il y a de
mieux. Que la paix soit avec vous! ». Les paroles do
Brendelsont particulièrementsignificatives,car, d'après le
témoignagedo M.Aug.Ehrhard, tbsona vouluse dépeindre
lui-mêmedansce personnage Aussicette petite indica-
tion de Brendel (P. 218) « Ulric Brendel n'a pas cou-
tume de forcer les portes de ces sortes d'institutions(les
sociétésd'abstinenceabsolue)», n'est-elle pas complète-
mentà négliger. Cequi s'exprime dans ces passages,c'est
le « dégoûtdesgens » et le « <~<<m<)!'?» des aliénistes,
phénomènesqui ne sont jamais absentsdesformesdépres-
sivesde l'aliénationmentale.
Outre son mysticismeet son égotisme, ce qui frappe
encorechez Ibsen, c'est l'extraordinaireindigencede son
monde d'idées, qu'il faut égalementconsidérercommeun
stigmateintellectuelde dégénérescence.Desjuges super-
ficielsou ignorants,quiapprécientla richesseintellectuelle
d'un artiste d'aprèsle nombrede volumes-qu'ila produits,
t. AugusteEhrhard,op.cit.,p. ttS (Ibsen)se donnelui.
mêmeun rôlepournousfairepart,d'unemanièredirecte,de ses
désillusions.C'estsousla figurefantastique ettourmentée d'Utric
Brendelqu'ilse présente&nous.Nenouslaissonspastromperpar
originaldontit s'atTuMe.
le déguisement UtricBrendel, le fou,n'est
ptrMnn" tntra que HenrihIbsen, l 'idéaliste
(!)
L'MS&NtSME sue

créent avoir victorieusementréfutéle reproched'infécon-


dité soulevécontre un dégénéré, on montrant ta grosse
pile da ses n'uvros. Ce genre do prouve ne prend pas,
naturellement,auprès do ('homme comptent. L'histoire
littéraire des fous enregistre nombredo démena qui ont
écrit et publiédes douzainesd'épais volumes.Il faut que,
pondant de longuesannées, il peu près nuit et jour, ils
aient maniéla ptumc avec une hâte névreuso; mais cette
activité infatigable ne peut, en dépit do ses abondants
résultats typographiques,être qualifiéedo féconde, tons
ces livres compactsn'offrant pas une scuto pensée utiti-
sable. Nousavonsvu que RichardWagner n'a jamais été
capable,commepoète, d'inventer une fable, une uguro,
une situation, mais qu'it a toujours vécu aux dépens des
vieux poèmesou do la Bible.Ibsen possèdepresqueaussi
peu de véritableforcecréatricepersonnelleque son parent
intellectuel,et commeil dédaigne le plus souvent, dans
son orgueitde mendiant, do faire des emprunts à d'autres
poètes doués du don créateur ou aux traditions popu-
taires débordantesde vie, ses productions,examinées de
près et à fond, paraissentencoreinfinimentplus pauvres
que cellesde Wagner. Si nous ne nouslaissonspas ebtouir
par l'art desvariationsd'un contre-pointisteexceptionnel-
lementadroit en techniquedramatiqueet si nous poursui-
vons les thèmes qu'il met en œuvre avec tant d'habileté,
nous reconnaîtronsbientôt leur désespérantemonotonie.
Aucontrede toutes ses pièces(à l'exceptiondes pièces
romantiques de sa première période, celle de la pure
imitation)se tiennentdeux figures, toujours les mêmes,
qui, en dernière analyse,n'en font qu'une, mais une fois
880 t.'ËCWtSME

avec le signe négatif,une autre fois avec te positif, theso


et antithèse dans le sens hégélien l'être humain qui
obéit uniquementà sa toi intérieure, c'est-dire à son
égotisme, te proclamantavec audace et truculence,et
celui qui, au fond,n'agit aussiqu'en vertude son égotisme,
mais qui n'a plus le couragede t'afficherouvertementet
feint te respect de la toi des autres, de la manière de
voir do la majorité; donc l'anarchiste avoué et vMcnt,
et sa contre-partie,l'anarchisterus6 et t&chcmentfourbe.
Celuiqui afttrmoson égotismoest, sauf une exception,
toujoursincarne dans une femme.L'exceptionest Brand.
L'hypocrite,par contre, est toujoursun homme,sauf, dé
nouveau,une exception dans Ùedda Gabler,en effet, le
motif n'est pas pur; il se mute dans son être, au franc
anarchisme,un peu d'hypocrisie.Nora, M' Alving(Les
~eMM<M<!<), SelmaBratsberg(f.'<7))!OM des /eMMes), Dina.
M""LouaHesse),M"'°Bernick(Les~ot<<MM$ dela société),
HeddaGabler, Ellida Wanget, « la Damede la mer », la
Rébeccade /ïosM~"sAo~,sont une seuleet mêmefigure,
mais vue en quoiquesorte à différentesheuresdu jour, et,
pour cette raison, sous une lumièredifférente.Les unes
sont sur le mode majeur, les autres sur lé mode mineur,
celles-cisont davantagehystériquementdétraquées,celles-
là moins,mais, dans leur essence,elles ne sont pas sem-
blables seulement, elles sont identiques. Selma Brats-
berg s'écrie (P. 229) « Notre malheur?Le supporter
ensemble?Tu me trouves maintenant assezbonne pour
cela?. Non,je ne puispas pluslongtempsmetaire rester
hypocrite et menteuse! Vous allez tout savoir. Oh!
commevous vous êtes mal conduitsà mon égard! Vous
L'tHS&NtSME 98<
avez honteusementagi, tous! Commej'ai ambitionne
d'avoirune petitepart de vos soucis! Mais quand j'inter-
rogeais,on me rebutaitavec une douceplaisanterie Vous
m'avezhabHtéocommeune poupée; vous avez joue avec
moicommeon jonc avec un enfant. Je vais m'en aller,
te quitter. Laisse-moi!1 Laisse.moi!x. Et Nora (P. 370):
« J'ai vécu des pirouettes que je faisaispour toi, For-
vatd. 'foi et papa, vous avez été bien coupablesenvers
moi. A vous la faute, si je ne suis bonne a rien. J'ai
cru l'être (heureuse),je no t'ai jamaisetc. J'ai été gaie,
voilà tout. Notre maisonn'a pas été autre chose qu'une
salle derécréation.J'ai été poupée-femmechez toi, comme
j'avais été poupée-enfantchez papa. Voilà pourquoije
vais te quitter. Je veux m'en aller tout de suite ».
Ellida (P. lit, 122) « Ce queje veux,c'est quenousnous
mettions d'accord pour nous dégager l'un de l'autre,
volontairement. Je ne suis pas cette que tu croyais
épouser. Toi-même, en ce moment, tu t'en aperçois, et
maintenantnous pouvonsnous quitter de pleingré, volon-
tairement. Ici rien ne m'attire, rien ne me retient. Je
suis sans racinedans ta maison,Wangel Selmamenace
de s'en aller, Ellida est résolueà s'en aller, Noras'en va,
M" Atvings'en est attéc. Le pasteur Mandersdit à cette
dernière (Les 7!e);eH<M<s, P. 60) « Vous n'avez jamais
tenduqu'a l'affranchissementde tout joug et de toute loi.
Jamaisvous n'avez voulu supporter une chaine quelle
qu'elle hU.Tout ce qui vousgènait dans la vie, vous l'avez
rejeté sans regret, sans hésitation, comme un fardeau
insupportable,n'écoutantque votre bon plaisir. Il ne vous
convenaitplus d'être épouse, et vousvousêtes libéréede
M8 t.'ëeonsME
votre mari; il vous semblait incommoded'être mère, et
vousavez envoyévotrefilsparmi les étrangers». M*"Ber-
nick était, commeses sosies, une étrangère dans sa mai-
son. Maiselle, ellene veut pas s'en aller, elle veut rester
et tenter de conquérir son mari (.S'ott~'Msde la société,
P. Hl) « J'ai cru pondant longtemps que je t'avais
possédé,puis reperdu; je comprendsà cette heure que tu
ne m'avaisjamaisappartenu,mais que tu vasêtre à moi
Dina, dans la mêmeptece, ne peut encore s'en aller, car
elle n'est pas encore mariée; mais elle donne à son idée
de révolte cette forme,qui répondà son état de jeune fille
(P. 119) « Je serai votre femme. biaisje veux d'abord
travailler, devenir quelqu'un. Être une chose que l'on
prend, non, cela ne meconviendraitpas ». Rébecca,elle
non plus, n'est pas mariée mais elle part cependant
(T~osmefs&o~m, P. 305) « Je pars. RosMER. Tout de
suite? RËBEccA. Oui. versle Nord. C'est de là que je
viens. RosHEn. biaistu n'as plus rien qui t'y appelle.
R6DECCA. Ici non plus, rien ne me retient. ROSMER.
Que comptes-tufaire? RëBEccA. Je n'en saisrien. Tout
ce que je désire, c'est que celafinisse
Maintenant,la contre-partie t'égotste hypocrite qui
satisfaitson égotismesans heurter la société.Cettetlgure
se présente successivementsous les noms de Forvald, de
Helmer, du consul Bernick,du vicaire Rortund, du pas-
teur Manders, du bourgmestre Stockmann, de Werlé,
une foisaussiun peu sous celui d'HeddaGabter, toujours
avec les mêmesidées et les mêmesmots. Hehner s'écrie,
après lesaveux de sa femmeNora (P. 262) « Oh! le ter-
rible réveitt. Absencede religion, absencede morale,
L'iBSËMSME 983
absencede toutsentimentde devoir!h pourrait ébruiter
la chose. et, en ce cas, on me soupçonneraitpeut-être
d'avoir été complicede ta criminelleaction. !) faut que
je le contente d'une façon ou d'une autre. tt s'agit
d'étoufferl'affaireil tout prix ». Le pasteur Mandersfait
entendre ces paroles en différentesoccasions « On n'a
vraiment pas besoin de rendre compte à chacun de ce
qu'on lit et de ce qu'on pense entre ses quatre murs.
Nousne pouvons pourtant pas nous livrer aux mauvais
jugementset nous n'avons nullementle droit de scanda-
liser l'opinion. Vous avez déserte, en exposant votre
nomet votre réputation,et vous avez été sur le point de
perdre par-dessus le marché la réputation des autres.
N'était-ce pas trop inconsidéré do venir chercher un
refuge chezmoi?. La vie de famillen'est malheureuse-
ment pas toujours aussi pure qu'elle devrait être. Mais
une chose commecelleà laquellevous faitesallusion(des
unions incestueuses)ne se sait jamais, du "mins avec
certitude Le vicaireRorlund « Voyezcommela vie de
famille's'en va! Voyezavec quelle audace on s'y jévotte
contre les vérités les plus sacrées! tt pousse bien un
peu d'ivraie parmi le bon grain, mais faisons tous nos
efforts pour l'arracher. 0 Dina, comment pouvez-vous
interpréter si mal la prudence! Quandon est, par voca-
tion, un des soutiensmoraux de la société, on ne peut
être trop circonspect. Vousm'êtessi chère, Dina! Chut,
quelqu'un vient. Dina, faites-te pour moi rejoignez
ces dames dans le jardin. (Un bon livre) est une
bienfaisantecontre-partiedes productionsquotidiennesde
la presse ». Le consul Bernick, dans la même pièce
as* L'ÉCOTtSMt!

« Mais, par exemple, qu'ils aient choisi ce moment,


juste celui ou j'avais le plus besoin de jouir d'une répu-
tation irréprochable! Les journaux des vittes voisines
vont publier des correspondancesd'ici. Les écrivait-
leurs des journauxme reprochent. Et moi, dontla mis-
sion est de donner l'exemple ù mes concitoyens,je dois
mo laisser dire ces choses-là en face! Je ne veux pas
le supporter plus longtemps,car je n'ai pas mérite que
t'on déshonore ainsi mon nom. Je tiens à garder ma
consciencepure. En outre, cela fera bonne impression
dans la presseet surtout dans tes cercles, quand on,verra
que je mets de côté toutes considérationspersonnetles
pour laisser la justice suivre son cours ». Krott, dans
J?osM!e)'sAohH« Lisez-vousjamais les journaux radi-
caux?. Ainsi,vous avez vu commentces messieurs« du
peuple » se sont jetés à la curée?Quellesinfâmesgros-
sièretésils se sont permises enversmoi?». Werté, dans
Ae Canard MXt'a~e « Si même, par dévouementpour
moi, elle consentaita braver les mauvaisestangues, les
méchantsproposet tout ce qui s'ensuit? ». Le préfet,dans
Un ~MMMtdupetcple « Si je veille sur ma réputation
avec une certainejalousie,c'est dans l'intérêt de la ville.
Je considèrecommede la plus grande importanceque,
dans l'intérêt de la Société,ton rapport ne soit pas pré-
senté à la directiondes Bains. Plus tard, nous ferons de
notre mieux,en secret; maiscette fatale affairedoit rester
absolumentignorée du public. Tu as en outre la déplo-
rable manie de raconterau public, dans les journaux,tout
ce que tu penses, le possibleet l'impossible.Dèsque tu as
une idée, il faut que tu en fassesimmédiatementun article
L'MSÈNtSME 885
do journal, ou mémoune brochure Finatement,Medda
Gabler « Commentas-tu pu partir si ouvertement!
Que dira le monde' J'ai si peur du scandale Je crois
que vousdevriezaccepter,par e~ard pour vous-même,on
plutôtpar égard pour le mondeM.
En lisantà la ntotoustes passadessur le mododo Kora
et do Hotmor,on aura forcementt'impressionqn'its font
partto d'un sou)et mème rote. et cette impressionsera
juste, car, sous une douzainede noms différents, c'est
toujoursaussiun rote unique. On peut en dire autant des
femmesqui, contrairementà t'egotistoNora, se sacrittent
pour les autres. Martha Bernick,M'" Lona Hessel,Hed-
wige, M"°Tesman,etc., sonttoujourslamêmeligurediver-
sement dcgnisÉe.Maist'uniformites'étendjusqu'aux plus
petits détails. La maladie héréditaire de Rank est sim-
plementreprise plus &fond dans la maladiehéréditaire
d'Oswatd.Le départ de Nora se renouvellepresque dans
chaquepièceet est parodié dans Z~ CatM~ MMM~epar
le départ de Hjalmar. Untrait do cette scèneapparaît mot
pour motdans les répétitionsde cette-ci.« NonA.Je laisse
les clefslà. Pour ce qui concernele ménage,la bonneest
au fait. elle l'est mieux que moi « ELUOA. Que j<*
parte, je n'aurai pas une clef à remettre, pas un ordre
à donner. Pas un lien ne m'attachea ta maison Dans
~<M'MM de poupée,t'héroïnc,qui a réglésoncompteavecla
vie et voitveniren frissonnantla catastrophe,se faitjouer
sur le piano, par Rank, une tarentelle sauvage, qu'elle
accompagneen dansant; dans ~e<M<:6'eMe~ on entend
t'hérome jouer sur le piano un air de danseendiablé
avant qu'elle se tire un coup de pistolet. Rosmer dit à
986 t.'ÉCOTt8ME
Rêbeeeadéclarantqu'ettoveut mourir: « Non! tu reçûtes,
tu n'osespas ce quette a os6 LeconcussionnaireKrogstad
dit à Nom qui ta menacede se tuer « Oh! vous nom'ef-
frayezpas. Unedamedcticatoet distinguéecommevous.
Onne fait pas de ceschoses-tàx. A HeddaG.abterquivient
de tui dire <' Plutôt mourir! Brack repond « Ces
chosos-ta?e disent, mais ne se font pas ». C'est à peu près
dans los mêmestermes qu'He)merreproche à sa femme
Nora, et le pasteur ~tanders à M"" Alving, cetui-ta, de
lui avoir sacrifiéson honneur par suite du faux qu'elle a
commis,cetui-ei,d'avoir voulu lui sacritter te sien. C'est
absolumentdans les mêmes termes que M"' Lona Hesset
exigedo Bernick,etRébeccadç Rosmer,qu'ils fassenttour
confession.WcrM a commisle crime de séduire la ser-
vanteGina.Le crime d'Atving a été de séduire sa ser-
vante.Cettefaçonpitoyablementdébite do se répéter soi-
même,cette impuissanced'un cerveauparesseuxà effacer
l'empreinte d'une idée une fois élaborée péniblement,
vontsi loin chez Ibsen, que, mémodans la dénomination
de ses personnages,il demeure, consciemmentou incon-
sciemment,sous t'mftuenced'un écho. Nous avons dans
Maison de poupée Hetmer, dans Le C'<M<M'<< sauvage
Hjalmar, dans Les Soutiens de la société Hilmar, le
frère de M°"'Bernick.
C'est ainsi que tout le théâtre d'Ibsen est commeun
kaléidoscopede bazar,à deux sous. Quand on regarde
par le trou dans le tuyau en carton~ on aperçoit, à
chaque secousse de l'instrument, de nouvelles figures
bigarrées.Ce jouet amuse les enfants. Mais les grandes
personnessaventqu'il n'y a là-dedansque quelquesfrag-
t.BSËN!SME 987
monts de verre do couleur, toujours les mêmes, assem-
bles pote-mete, et multipliés par trois morceaux de
verre il glace on un dessin symétrique dont les ara-
besquessans expressionfatiguent bien vite. Mon image
no s'applique pas seulement au théâtre d'Ibsen, mais
aussi a l'auteur tui-memo.En r~atite, le kaléidoscope,
c'est lui. Los quelquespauvres débris de verre avec les-
quels il cliquette depuis trente ans et qu'it secoue au
hasard, en des combinaisonsfaciles, sont ses obsessions.
Colles-ciont pris naissance dans son intérieur malade,
et ne lui ont pas été suggérées par te spectacle du
monde. Ce prétendu « réaliste ne sait rien de la vie
r6eUe. H ne la comprendpas, il ne la voit même pas,
il ne peut, en conséquence,renouveler avec son aide sa
provisiond'impressions, d'idées, de jugements. D'après
la recette connue pour construire des canons, on prend
un trou et on verse du métal autour. Ibsen procède de
même dans la constructionde ses pièces.11a une thèse,
ou, plusjustement, une folie anarchiste c'est le trou. H
ne s'agit plus que d'entourer ce trou, ce néant, du métal
de la réaHtévitale. Mais ceUe-!à, Ibsen ne la possède
pas. Tout au plus trouve-t-ilparfois, en fouillantdans le
fumier,quelquespetitsfragments.dectousà ferrer usés ou
une vieilleboiteà sardines, mais ce maigre métal ne suffit
pas pour faire un canon. Là où il s'efforce de tracer un
tableau d'événementscontemporainsréels, il étonne par
la mesquineriedes faits et des êtres qui constituentson
expérience.
Philistin, petit provincial, ce ne sont pas encore les
mo~squi conviennentici. Ceta tombe déjà au-dessousdu
ass L'&G&TtSMR

seuil do l'humain. Le vieux naturalisteFrançoisMnberet


John Lubbockenregistrentdos faits do ce genre,quand ils
observent la vie d'une co)oniedo fourmis. Les petites
particutarites qu'Ibsen attache avec des épingles a ses
thèses il deux jambes, pour leur donner du moins autant
de ressemhtanfchumainequ'en possèdeun épouvantaita
moineaux,sontempruntéesa unehorribtesociétéde « petit
trou pas cher norvégien,composéed'ivrogneset de hur-
tubertus, d'idiots et d'oies hystériques devenues folles,
qui n'ont jamais formeclairementen leur vied'autre idée
que ceHcs-ci « Commentme procurerai-jeune bouteille
d'ean-de-vie? ou « Commentme rendrai-jeintéressante
aux yeuxdes hommes MLasente chose qui distinguedes
animauxces Lwvborg,cesHkdat, ces OswatdAtving,etc.,
c'est qu'ils boivent ferme. Les Nora, les Hedda, les
Ellida ne font point ribotc, mais, par contre, elles diva-
guent de façonà exiger)a camisolede force.Les grands
événementsde leur vie sont t'obtentiond'un emploidans
une banque (J/<!<sonde ~)ot<~), leurs catastrophes,
l'aveuqu'on n'a ptus la croyancereligieuse(7~of!M)e~Ao~a),
la perte d'une situation de médecinde vittc d'eaux (Un
~HH~tt <tKpeuple), l'ébruitementd'une aventure noc-
turne amoureusedu temps de la jeunesse (Les Sot<<<eMS
de la société); tes crhnesépouvantablesqui assombrissent,
commeun nuageorageux, lavie de ses personnageset du
milieuqui tes entoure,ce sont une amouretteavec une ser-
vante (Les /<eMH<M<s, Le Caoard sa«c<e), une liaison
avec une chanteusede café-concert(Les .So«<<eos de la
société), une coupe de bois irrégulière, commise par
erreur, dans une foret de t'Ëtat (Le Canard sa«co~e),
L'tBSËNtSME 289

une visitedans une maison publique& la suite d'uu bon


diner (Hedda C<tMe<'). Il m'arrive parfois de passer une
demi-heureavec de petits enfants pour m'amuserà teur
conversationet à leurs jeux. Le hasard voulut une fois
que les enfants eussentété témoins, dans la rue, d'une
arrestation.La personne qui les accompagnaitles avait
bien vi)o éteignes de ce spc<'tacte,mais ils en avaient
vu assez pour être fortement impressionnes.Le lende-
main, à mon arrivée, lellr esprit était encoretout rempti
du grand événement,et j'entendis le dialogue suivant
« MATBH.M (<t'o<s<Ms).Pourquoi a-t-on donc arrêté
ce monsieur? R)0)AnD(cinq «tM,très digne et Mt~cM-
cieux). Co n'était pas un monsieur, c'était nn méchant
homme. On l'a mis en prison parce qu'il n'était pas
sage. MAïntLDE. ~u'a-t-it doncfait? RmnAM(<~)~
«M<Homen< de M/?e.c<oM). Sa maman lui avait défendu
de prendre du chocolat.!t a cependantpris du chocolat.
Voitàpourquoisa mamant'a fait mettre en prison ». Cette
conversationd'enfantsm'est revenueà la mémoirechaque
foisque je suis tombé,dans le théâtre d'Ibsen, sur un de
ces crimes qu'il traite avecune importancesi déroutante.
Ils sont empruntes à l'horizon intellectueld'un bambin
dont le pantalon laisse passer, par derrière, un pan de
chemise.
Nousavons maintenantfait le tour d'tbsen. Au risque
d'être prolixeet lourd, je l'ai toujourscaractériséavecses
propres paroles, afin que le lecteur ait sous les yeuxla
matièremêmed'ou j'ai dérivémesjugements.Ibsen s'offre
à nous commeun mystiqueet un égotistequi aimerait à
prouver que le monde et les hommes ne valent pas le
M~x XosD~c. D~g~n~r~ccscc. :t–<9
aeo L'~GOTtSME

diable, mais qui prouve i.pntemMttqu'i) n'a pas!le ptu!<


faible soupçon de celui-là et de ceux-ci. tnntpahto du
s'adapter & n'importequellesconditions,il médit d'abord
de la Norvège,puis do l'Europe en général. On ne peut
rencontrer, dans une seule do ses pièces,une seulo idée
vraiment contemporaine, se rattachant vraiment aux
forces actives do l'époque présente, & moins qu'on ne
vcuittefaire l'honneur son anarchisme, qui s'explique
par la constitutionmatadivedo son esprit, et à ses haro-
dies des résultats tes ptns incertains des recherches on
matièred'hypnoseet do télépathie,de tes regarder comme
dos idéesde cettesorte. Il est un habiletechniciendrama-
tique et il s'entend il présenter avec une grande force
poétique dos personnagesd'arriére-fondet des situations
en dehors du grand courant de la pièce. Mais c'est hi
aussi le seul mérite authentiquequ'une analyse conscien-
cieuse et saine puisse trouver en lui. M a osé parler
de ses « idées morales n, et ses admirateurs répètent le
mot couramment. Les idées morales d'Ibsen! Ceux qui
n'en rient pas, après avoir lu son théâtre, ne possèdent
réellementaucunsens humoristique.tt sembleprêcher le
reniementde la foi religieuse, et n'a pu se débarrasser
des idées religieusesde la confession,du péché originel,
du sacrificedu Sauveur.!t pose commeidéal l'égoïsmede
l'individuet son affranchissementde tout scrupule, et a
peine un individua-t-il agi un peu sans scrupule, qu'il
gémit d'un ton contritjusqu'à ce qu'il ait soulagépar la
confessionson cœur plein à étouffer; les seules figures
vraies et agréables qui réussissent à Ibsen, ce sont les
femmesqui se sacrifientpour d'autres jusqu'à l'anéantis-
t-'tBSÉMSME att
sèment do leur indhiduatit~. tt octobre chaque accrocà
la morale comme un acte héroYquo,et punit on morne
tempstout simplementde la mort la ptus légèreet la plus
sotte amourette. Il se gargarise avec les mots « vente H,
« progrès r, etc., et prône dans sa meilleuremuvre le
mensonge et l'immobilité.Et toutes ces contradictions
n'apparaissentpas, ainsi qu'on pourrait le croire, succès.
Mvemcnt,commedes stations sur le cheminde son évo-
lution non, elles sont simultanées, elles se présentent
toujoursles unes à coté des autres. Son admirateur fran-
çais Auguste Ehrhardvoit ce fait un peugcnantet cherche
&l'excuserde son mieux Son commentateurnorvégien,
au contraire, lienrik ta'ger, affirme avec la plus grande
sérénité d'âme que ce qui caractérise surtout les œuvres
d'Ibsen, c'est leur unité'. Le Françaiset le Norvégienont
agi très imprudemmenten ne se concertantpas avant de
louerd'une façonsi divergenteleur grand homme.La seule
« unité Mqu'il me soit possible de découvrirdans Ibsen,
c'est ceiio de sa confusion.Le seul point en lequel it est
réottcmcnttoujours resté semblableà lui-même,c'est sa
complèteincapacitéd'élaborer une seule idée nette, de
comprendreun seul des mots d'ordre qu'il piqueçà et là
dans ses pièces, de tirer d'uneseule prémisse les consé-
quencesjustes.
t. AugusteEhrhard,op.cit.,p. 120 Avecuneadmirabletran-
chise,Ibsensignatedanssesdernières œuvresl'abusquet'onpeut
fairede ses idées(!).Mconseilleauxreformateurs une prudence
extrême,si ce n'estle silence.Quantà lui, it cessed'exciteria
touteà la poursuitedu progrès(!)moralet social;il seretranche
dansson pessimisme dédaigneux,et jouit,dansunearistocratique
solitude,dela visionsereinedestempsfuturs
2. Henrihtœger,Nfot'ttIbseno.~AatM t~ae)- EnFfetMjMWt)~ i
CfMHdntb. Christiania.
t892,passim.
Ma L'ÉCOTtSME

Et c'est ce détraqué méchant, nnti-sofia!, d'aittcurs


superbement doué au point de vue de la technique du
théâtre. qu'on a osé éloversur le pavoiscommete grand
poète universeldu siècleHnissant!Ses partisans ont crie
aux quatre coinsdu monda Ibsenest un grand poète
tant qu'enfintes esprits solides devinrenthésitants, et que
tes esprits faiblesfurent comptétementsubjugues. Dans
un livre récentsur Simonle Magicien,il y a cottejolie his-
toire « Le LibyenApsethusvoulaitdevenirdieu.En dépit
toutefoisdo ses immensesefforts, il no pouvaitcontenter
son violentdésir. Il voulait en tout cas que l'on crût qu'il
étaitdevenudieu. !t réunit a cet effetune grandequantité
do perroquets, si nombreuxen Libye, et les enfermatous'
dans une cage. Htes garda un certain temps et leur apprit
à dire Apsethus est dieu. Quand les oiseaux eurent
appris cela, il ouvrit la cage et les tacha. Et les oiseaux
se répandirentdans toute la Libye, et leurs paroles péné-
trërcnt jusquedanslesétablissementsgrecs.Et les Libyens,
étonnes de la voix des oiseaux et ne soupçonnantpas
quelle ruse Apsethus avait employée, le considérèrent
commeun dieu ». Conformémentà l'exemplede l'ingé-
nieux Apsethus,Ibsen a su apprendre à quelques« com-
préhensifs », à ces GeorgesBrandes,à ces AugusteEhr-
hard, à ces Henrik !a'ger, etc., ces mots « Ibsen est
moderne! Ibsen est un poètede l'avenir! », et ces perro-
quets se sont répandus dans tous les pays et jacassent
d'une façon étourdissantedans les livres et lesjournaux
« Ibsen est grand! Ibsen est un esprit moderne! ». Et les

t. n.-R.-S.
Mead,SimonMagut.Londres,t892.
L'tBS&mSME M9
débitesdanste grandpubliemurmurent âpreseuxce eri,
parcequ'ilst'entendent
fréquemment,ot quechaqueparole
fortementaccentuée,prononcéeavecdécision,faitsureux
de l'impression.
Sans doute, ce serait se montrer supernciot que de
croire que l'audace do ses corybantesexplique seule la
place il laquelleon a pu pousserIbsen.!) a, sans conteste,
des traits par lesquelsil devait agir sur sescontemporains.
D'abord, ses phrases confusessur la « grande époque
dans laquello nous vivons sur t' « ère nouvelle qui
s'annonce », sur la « liberté », le « progrès », etc., et
ses allusionsincidenteset vagues à ce sujet. Cesphrases
étaient faites pour plairo a tous les rêveurs et à tous les
radoteurs, car elles laissent le champ libre & toutes les
interprétationset permettentnotammentde présumerdans
leur auteur de la modernitéet une hardie poussée en
avant. Qu'Ibsen lui-mêmese moque cruellement, dans
Le Cottarf! sauvage, des « compréhcnsifsM,en faisant
employerpar Relling le mot « démoniaque» absolument
dépourvu de sens, d'après sa propre déclaration,comme
lui-mêmeemploieson verbiagesur la libertéet le progrès,
cela ne les découragepas. Ce qui précisémentfait d'eux
des « compréhensifsn, c'est qu'ils peuvent interpréter
chaque passageà leur convenance.
Ensuite, sa doctrinedu droit de l'individude vivresui-
vant sa propre loi. Est-ce véritablementlà sa doctrine?
Ondoit le nier quand, après s'être fait jour à travers ses
nombreusescontradictionset réfutations de lui-même,on
a vu qu'il traite avec un amour particulier les brebis
expiatoires qui ne sont que négation de leur propre
29* L'ËHODSHE
« moi », que suppressionde loursinstinctsles plus natu-
re)s, qu'amour du prochain et que tendres égards, En
tout cas, ses apôtres ont prétendu que l'individualisme
anarchiste est la doctrine centrale de son théâtre.
M. Aug. Ehrhard la résumedans ces mots « La révolte
de l'individucontre la société.En d'autres termes, Ibsen
est t'apotro de l'autonomie morate Or, une tctto
doctrine est de nature à exercer des ravages parmi les
gens à la pensée paresseuse ou parmi ceux qui sont inca-
pablesde penser.
M. Aug. Ehrhard ose employer cette expression
« autonomiemorale ». Au nom de ce beau principe,tes
hérauts critiques d'Ibsen persuadent à la jeunesse qui
accourtvers lui qu'elle a le droit de « s'épanouir», et its
sourient avec bienveillancequand tours auditeurs enten-
dent par là le droit de céder à leurs bas instinctset de
s'affranchirde toute discipline.Commele fontles ruMans,
dans les ports de la Méditerranée, aux voyageursbien
vêtus,ils murmurentà l'oreillede leur publie « Amusez-
vous Jouissez! Venezavec moi, je vous montrerai le
chemin!». Maisc'est l'immenseerreur des gens de bonne
foi et l'infâmefourberie des corrupteurs de la jeunesse
aspirant au salaire de leur proxénétisme, de confondre
f « autonomiemorale» avec l'absencede frein.
Ces deux notionsne sont pas seulementnon synonymes,
<ettessont même opposées l'une à l'autre et s'excluent
tftmtiMttement. Libertéde l'individu!Le droit-dedisposer
de soi-même!Le « moi sonpropre législateur!Quelest

A"g"t«Ehrhard,op.cit.,p. 94.
~'taS&tMSME S93
ce « moi » qui doit se donner ses lois? Quel est ce « soi-
même H pour lequelIbsen revendiquele droit de disposer
seut? Quel est ce libre individu?Nousavonsdéjà vu dans
la « Psychologiede l'égotisme» que toute la notion d'un
« moi » opposéan reste du monde commequelquechose
d'étranger et d'exclusif,est une illusionde la conscience,
et je n'ai pas besoin d'y revenir ici. Nous savons que
l'homme,commetout être vivanttrès compliquéet hau-
tement développé, est une société ou un Etat d'êtres
vivantsde plus en plussimples,de celluleset de systèmes
de cellulesou organesqui ont tous leursfonctionset leurs
besoins propres. Ils se sont associés dans le cours de
l'évolutionde la vie sur la terre et ont subides altérations
afin de pouvoir accomplirdes fonctionsplus hautes que
celles possiblesà la cellulesimpleet à l'agglomérationde
cellules primitive. La plus haute fonctionde ta vie que
nous connaissionsjusqu'ici est la conscienceclaire, le con-
tenu le plus élevé de la conscienceest la connaissance,
et le but le plus visibleet le plus immédiatde la connais-
sance est de fournirà l'organismetoujoursde meilleures
conditionsde vie, c'est-à-dire de prolongerle plus long-
temps possible son existence et d'emplir celle-ci du plus
grand nombre de sensationsde plaisir. Pour que l'orga-
nisme, dans son ensemble,puisse être au niveau de sa
tàche, ses parties constitutivessont obligées de se sou-
mettre à une hiérarchiesévère.L'anarchieà t'intérieurde
l'organismeest de la maladie et mène rapidement à la
mort. Chaque cellule accomplitson travail chimique de
décompositionet de reconstructionde combinaisons,sans
s'occuperd'autre chose. Elle travaille presque exclusive-
996 L'ÉGOTtSMK
ment pour ettc. Sa conscienceest la plus limitéequ'on
puisse imaginer, sa prévision est probablementnulle, sa
facultéd'adaptationpar sa propre forceest si faible que,
pour peu qu'elle soit nourrie un tantinet plus faiblement
que sa voisine,elle ne peut se mainteniren facede cette-
ci et est immédiatementdévoréepar elle 1. Le groupe de
cellules différencie,l'organe, a déjà une conscienceplus
étendue, ayant son siège dans ses propresganglionsner-
veux; sa fonctionest plus compliquéeet ne proilteplus à
lui seulou à lui principalement,maisà l'organismetotal;
il a doncdéjà aussiune influence je diraisconstitution-
nette sur la directiondes.affairesde l'organismetota);
qui s'affirmeen ce que l'organè est capabled'inspirer à
la consciencedes représentationsqui poussent la volonté
à des actes. Mais l'organe le plus élevé dans lequel se
résumenttous les autres, est ta substancegrise. C'est elle
qui est le siège de la conscienceclaire. Elle travaille le
moinspour ett< le pluspour la chosepublique,c'est-à-dire
pour l'organismetotat. Elle est le gouvernementde t'Ëtat.
A elle aboutissenttous les rapports de l'intérieur et du
dehors; il faut qu'elle s'oriente au milieu de toutes les
complications,qu'ellefassepreuve do prévoyance et qu'elle
tienne compte, à chaque acte, non seulement de l'effet
immédiat,maisaussides conséquencesplus éloignéespour

t. W. Roux,Sur la hMedes partieade fet~anHme. Leipzig,


M8i.Depuisla publication
de ce travail,la doctrinede ia phago-
cytoseoudeladigestiondes cellules
plusfaiblespar tesplusfortes
a étéeonsidéMbiementélargie.M aisce n'estpas le lieudeciter
ici tes nombreuses
communications parues&ce sujet dans les
la d e
revuesallemandes Revue zoologie MtenH/fgM, les Archives
de Virchow,la Feuillecentralebiologique, tes AnnalesMoteot-
ques, e tc.
t-'tBSËNtSME 297

la chosepublique. Quanddoncil est questionde '<moi


de « soi-même», d' « individu on ne peut raisonna-
blementavoir en vue une partie subordonnéeque)conque
de l'organisme,le petit ortoit ou le rectum, mais seule-
mentla substancegrise. Elle,certes, a le droitet le devoir
de diriger l'individuet de lui prescrire sa toi. Elle, c'est-
à-dire la conscience.Maiscommentcette-ciforme-t-elle
sesjugementset ses décisions?Elle les formeà t'aide des
aperceptionsévoluées en elle par tes excitationsvenant
des organes intérieurs et des sens. Si la conscience se
laisse diriger seulement par les excitations organiques,
elle cherche & satisfaire des désirs momentanés aux
dépens du bien-être dans l'heure suivante,elle nuit a un
organe en favorisantle besoin d'un autre, et elle néglige
de pscndrc en considérationdes circonstancesdu monde
extérieuraveclesquelleselle devraitcompterdans l'intérêtt
de l'organisme. Quelquesexemples très simples à cet
égard. Unhomne nage entre deuxeaux. Les cellulesn'en
savent rien et ne s'en occupent pas. Elles empruntent
tranquillementau sang l'oxygènedont ellesont momenta-
nément besoinet dégagenten échange de l'acide carbo-
nique. Le sang corrompuexcite la moelle allongée, et
celle-ciréclameimpétueusementun mouvementd'inspira-
tion. Si la substancegrise cédaità ce désir pleinementjus-
tine d'un organe et transmettaitaux muscles intéressés
l'impulsiond'un mouvement d'inspiration, le poumon se
rempliraitd'eauet la mortde l'organismetotal s'ensuivrait.
Aussi, la consciencen'obéit-ette pas aux demandesde la
moelle allongée,et, au lieu d'envoyer des impulsionsde
mouvementaux musclesintercostauxet du diaphragme,
298 L'ÉGOTtSME
elle les envoieaux muscles des bras et dos jambes; le
nageur, an lieu de respirer dans l'eau, émerge a la sur-
face. Autre cas. Un convalescentde lièvre typhoïde
éprouve une boulimie.S'il cédaità sa faim, il se procure-
rait une satisfactionimmédiate,mais, vingt-quatreheures
après, il mourraitvraisemblablementd'une perforationde
l'intestin. Sa consciencerésiste en conséquence,pour le
bien de l'organismetotal, au désir do ses organes. Natu-
rellement,lescassontbienrarementsi simples,maisbeau-
couppluscompliqués.Toutefois,c'est toujours la t&ehede
la conscienced'examinerles excitationsqui lui arriventde
la profondeurdes organes, de comprendredans les repré-
sentationsde mouvement qu'elles provoquenttoutes ses
expériencesprécédentes,sa connaissance,les directivesdu
monde extérieur, et de ne pas céder a ces excitations,
quand les jugementsqui leur sont opposésl'emportenten
forcesur elles.
Même un organisme absolument sain dépérit vite,
lorsque l'activité inhibitricede la consciencene s'exerce
pas et que, par ce manqued'exercice,sa force inhibitrice
s'etiote.La folie des Césars n'est rien autre chose que la
conséquencede l'indulgencesystématiquede ta conscience
pour chaque exigencedes organes Si l'organismen'est
pas tout à fait sain, s'il est dégénéré, sa ruine est encore
beaucoupplus rapide et plus sûre quand il obéitaux exi-
gencesde ses organes, car ceux-ci souffrentalors de per-
versions, ils réclamentdes satisfactionsqui ne sont'pas
seulementnuisibles à l'organisme totat ultérieurement,
maisleur nuisentà eux-mêmesimmédiatement.
i. Jacoby,LaFolie<!mCAm~. P<a, !!?).
h'tBS&NtSME MX

Quanddonc on parle du « moi » qui doitavoirte droit


de décider de hn-meme, il ne peut être questionque du
moi Mconscient,de la penséequi examine,se souvient,
observeet compare, et non des « sous-moi incohérents,
le plus souvent en tutte entre eux, qu'enfermel'incoti-
scient L'individu est t'hommc jugeant, lion l'homme
instinctif.La liberté, c'est l'aptitude de la conscienceIi
puiser dos excitationsnon seulementdans h's désirs des
organes, mais aussi dans le travail des sens et dans ses
propres imagesrappctecs. La liberté ibsenienneest )e
plusprofondesclavage,et toujours un esclavagesuicide
Elle est !'assujeHissementdu jugement à t'instinct et ta
révolte d'un seul organe contre la dominationde cette
force chargée de veiller au bien-être de t'organisme
entier. Mêmeun philosophe aussi individualistequ'Her-
bert Spencer, dit <'Pour devenir propre &l'état social,
il faut. que l'homme possède l'énergie capable de
renoncer il une petite jouissance immédiate pour en
obtenir une plus grande dans l'avenir M.Unhommesain
1. AtfredBinet.Les a<Mt-a<io<M de la pCMennatiM. Paris,t8~.
p. 23, reproduit cas, observépar Bourruet Burotet souvent
l e
cité,deLouisV.,quiréunissaitenluisixdifférentes personnalités,
six moi n'ayantpas tamoindreconnaissance tesunsdesautres,
ft dontchacunpossédaitun autrecaractère,un autresoutenir
't'eïistenee,d'autresparticularitésde sentimentet de mouve-
ment,etc.
2. Cetteexpression n'estpas unesimpletournurede rhétorique.
Si la tyranniede l'instinctfinittoujourspar conduirel'individu
peua peu&sadestruction, ellelefaitparfoisaussiimmédiatement.
L'instinctpeuteneffetavoirpourobjetdirectlesuicideoui'auto-
mutilation, et l'homme libre quiobéita soninstincta alorsfa
liberté dese mutilerou de se tuer,bienque celarépondesi
peuàsondésirréet,qu'ilchercheauprèsdesautresuneprotection
contretui-meme. Voirle D' B. vonKra(rt-Ebin({,
jtmt«<~de~~c-
pa<Aoto9te <~9a<e.3° éditionrefondue.Stuttgart,t8M,p. 90.
3. HerbertSpencer,t'/n<heHN «m<fe<a/. Traduitde l'anglais
par J. Gersehel, 3'édition.Paris,)M9,p. iO).
300 t.'É(!OTf8ME
et dans la pleino vigueur de son intolligencone peut pas
renoncer à son jugement. Le « sacrificede l'intellect» est
!e seul qn'it ne puisse faire. Si la loi et les mcaurslui
imposentdes actes qu'il trouve absurdes,parcequ'ils sont
contrairesau but, il n'a pas seulement)o droit, mais le
devoir, de défendrela raisoncontret'absurditéet la con-
naissance contre l'erreur. Mais il se révoltera toujours
uniquementan nom du jugement,et jamais au nom de
l'instinct.
Toutecette philosophiedu refrènementde soi-mêmene
peut être prêchée, il est vrai, qu'à des gens sains.,Elle
n'est pas applicableaux dégénères.Leur cerveau et leur
systèmenerveuxdéfectueuxsont hors d'état do répondre
à "es exigences.Les processusintimesde leurs organes
sont morbidementexacerbés.Ceux-cienvoienten consé-
quencedes excitationsparticulièrementfortesdans la con-
science.Les nerfs sensoriels sont mauvaisconducteurs.
Les imagesrappeléesdans le cerveausont pâles. Les per-
ceptionsdu mondeextérieur, les représentationsdes expé-
riencesantérieuressont doncabsentesou trop faiblespour
vaincrel'excitationprovenant des organes.De telles gens
ne peuventque suivreleurs désirset leurs impulsions.Ils
sont les « instinctifs» et les « impulsifs» de la psychia-
trie. Les Nora, les Ellida, les Rébecca,les Stockmann,les
Brand, etc., sont de cette espèce. C"s gens, étant dange-
reux pour eux-mêmeset pour les autres, doiventêtre mis
en tutelle par des gens raisonnables,autant que possible
dans les asiles d'aliénés.Voitàce qu'il faut répondre aux
fousou aux charlatans qui vantentles ngures ibséniennes
commedes « êtres libres et de « fortespersonnalités
L'tBSÉMSME 30t
et, avec leurs air:! séducteurs de déposition do soi-
même d' « indépendancemorale d'« épanouissement
do l'individualité attirent qui sait ou? mais certainement
a leur ruine, des enfantsincapablesde discernement..
Le troisième trait du théâtre d'Ibsen qui expliqueses
succès,est le jour sous lequel il montre la femme.« Les
femmessont les soutiens de la société fait-il dire &
Bcrnick.La femmea, chez Ibsen, tous les droitset pas un
devoir.Le tien du mariagene l'enchainepas. Etto s'en va
quand elle aspire a la liberté ou croit avoir à se plaindre
de son mari, ou quand un autre hommelui ptalt un tan-
tinet plus que son époux. L'hommequi joue le Joseph et
ne se rend pas aux désirs d'une dame Putiphar ne s'attire
pas, comme on pourrait le penser, la raillerie tradition-
nette, mais est dcctarc tout net un criminel. (Les /ïeM-
Maa<s,P. 81. LE PASTEUK. Ce fut la plus grande victoire
de ma vie un triomphe sur moi-même. M*°°At.\)NG.
Uncrimeenversnousdeux ".) La femmeest toujoursl'être
intelligent,'fort, courageux, t'homme toujours l'imbécile
et le tache. Dans chaque rencontre la femme triomphe
commeelle veu', et l'hommeest aplati commeune galette.
La femmea seulementbesoinde vivre pour elle-même.
Elle a même vaincu,chez Ibsen, son instinct le plus pri-
mitif, celui de la maternité, et elle abandonnesans sour-
ciller sa couvée,quand il lui prend fantaisied'aller cher-
cher des satisfactionsailleurs.Unetelleadorationcontrite
de la femme,qui forme pendant au culte idotàtrique de
RichardWagnerpour elle, une telle approbationincondi-
tionnelledetouteslesabjectionsféminines,devaientassurer
à Ibsen les applaudissementsde toutes les femmesqui,
308 t/6(!OT!8MK
dans les viragoshystériques,nymphomanes.atteintes de
perversionsdo l'instinct materne)que l'on rencontre
dans son théâtre, reconnaissaientou leur image, ou
t'HM de développementde leur imaginationdégénérée.
Les femmesde cette espèce trouventeffectivementtonte
disciplineintolérable.Ellessontde naissanceles « femmes
ne misscaM'< de Dumas ftts. Elles ne sont pas faites
pour le mariage,pour le mariage européen avec un seul
homme. La promiscuitésexuelleet la prostitution, cette
formeataviquedo la dégénérescencechez la femme,selon
Ferrero', constituentleur instinct le plus intime, et, elles
sont reconnaissantesà Ibsen d'avoir cataloguéleurs pen-
chants, auxquels on donne d'hhbitnde de vilains noms,
sous les belles désignationsde « lutte de la femme pour
son autonomiemorale et de << droitde la femmea t'aMr-
mationdo sa personnalité
Le pauvre AugusteStrindberg, cet écrivain suédois au
cerveau également détraqué, mais d'une grande force
créatrice,se donne t'énonne peine de montrer (dans ses
piècesintitulées/.e Père, La comtesseJulie, Les Créan-
ciers, etc.), l'absurditédes vues d'tbsen sur l'essencede
la femme,ses droits, sa situation par rapport à l'homme,
en parodiant cesvues par une exagérationfurieuse.Mais
sa méthode est fausse. Il ne convaincra jamais Ibsen,
par des arguments rationnels, que ses doctrines sont

t. D' Ph.Boileaude Castelnau,


MtMpM<e d<-
oulësionde<'o'KOMf
la pm.~nttMre (Annales 3° série,T volume,
m&f«'«-pq;cAe~t}MM,
p. 553). L'auteur communiquedans èe travaildouzeobservations
où t'on voit le sentimentnaturelde la mèrepour ses enfants
maladivement enhaine.
transformé
2.G. Ferrero,t'a<<ntMme deta prostitution.
Revue<t!e<t<<Me,
M*volume, p. i3<
ï.'<BStM8ME 3M
absurdes. Colles-ci, en effet, n'ont pas leur racine dans
sa raison, mais dans ses instincts inconscients. Ses figures
do femmes et leurs destinées sont rex~fe~mn poêt'qno
de cette pcrrKsian sexuelle des dégénères que Krafft~
Ebing a nommëo le « masochisme' ». Le masochisme est
une sous-espèce de la « sensation sexuelle contraire n.
L'homme affecte do cette perversion se sent vis-à-vis
la femme comme la partie faible, cette qui a besoin do

protection, comme l'esclave qui se route sur le sol, forcé


d'obéir à sa maltresse et trouvant son bonheur dans

l'obéissance. C'est le renversement du rapport normal et


naturel entre tes sexes. Chez Sacher-blasoch, la femme

impérieuse et triomphante manie le knout; chez Ibsen,


olle exige des confessions, tient des mercuriales ennam-

mees, et s'en va dans une apothéose de feux de Sengatc.

L'expression de la supériorité féminine est ici moins

i. n. von Kraftt-Ebing, P~j/cAopaMfaM.cfmM?,7° édition, p. )? (la


3* édition de ce livre, & laquelle sont empruntées mes citations
antérieures, ne renferme encore rien sur )e masochisme), et A'o;<-
M«M t'eeAeMAMdans le domaine de la PsychopatAia OMMatM
étude médico-psychotogique, a* édition retondue et augmentée.
Stuttgart, <S9t, p. et sqq. Kralft-Ebing donne de son mot cette
explication J'entends par masochisme une perversion partieu-
Merede la ie sexuelle psychique, qui consiste en ce que i'individu
toucné par celle-ci est dominé dans son sentiment et son penser
sexuels par i'Mée d'être complètement et sans restriction assujetti
ta volonté d'une personne de l'autre sexe, d'être traité impérieu-
sement par cette personne, humitié et maltraité par elle Le mot
est formé d'après le nom du romancier Sacher-Masoch, parce que
tes écrits de celui-ci crayonnent des tableaux vraiment typiques
de la vie psychique perverse de pareils hommes (Nouvelles t'ecAe)'-
chea, p. 31). Je ne regarde pas cette dénomination comme heureuse.
KratK-Ebing montre ttti-méme qa'Ëmiie Zola et, longtemps avant
lui, J.-J. Rousseau il aurait pu y ajouter Balzac dans le baron
Huiot des Parent patM'rM (< partie La cousine B<<~) ont
caractérisé cet état tout aussi nettement que Sacher-Masoch. Aussi
prétéré~je la désignation de passivisme proposée pat Dimitri
Stetanowsky. Voir ~)'<:MeMde faM(A)opo<o~)ecriminelle, t892,
p. 294.
aot L'ÊCOTtSME

br))<ate,mais, dans leur essence,les héroïnesd'Ibsensont


identiquesà collesde Sacher-Masoch.Ce qui est remar-
quable, c'est que les femmes qui applaudissont avec
enthousiasmeaux figuresà la Nora no sont pas choquées
par les Hedwige,les demoiselleTosmanet autres person-
nages fémininsde sacrificedans lesquelsse manifestentla
pensée et le sentimentcontradictoiresdu mystiqueconfus.
Maisc'est un fait psychologique,que l'on n'aperçoivepas
ce qui ne s'accorde point avec nos proprespenchants, et
que l'on s'arrête seulementa ce qui est dans leur note.
La clientèleféminined'Ibsen ne se composepas seule-
ment, d'ailleurs, des hystériqueset des dégénérées,mais
ausside ces femmesqui sontmhl mariées, ou se croient
incomprises,ou soufn'entde mécontentementou de vide
intérieur, suited'occupationsinsuMsantes.Un penser ciair
n'est pas la qualité prédominante de cette espèce de
femmes.Autrement,elles ne verraient pas en Ibsen leur
avocat.Ibsenn'est pas leur ami. On ne l'est jamais lors-
qu'onattaquel'institutiondu mariage,aussi longtempsque
subsistel'ordre économiqueactuel.
Un réformateursérieuxet sain entrera en lice pour que
le mariageacquièreune base moraleet émotionnelleet ne
reste pas une forme mensongère. Il condamnera le
mariagepar intérêt, le mariage de dot et d'affaires,il Mé-
trira commedes crimesl'acte d'épouxqui, ressentantpour
un autre être un fort et véritable amour éprouvé par le
temps et par la lutte, demeurentensembledans une lâche
pseudo-union,se trompant et se souillant mutuellement,
au lieude se séparer honnêtementet de fonderune union
véritable; il exigeraque le mariagesoit formépar inclina-
t/tBSÈNtSME 308

tion réciproque, entretenu par la couliance,t'estimeet la


reconnaissance,consolidépar la considérationdo l'enfant,
maisil se gardera de dire quelquechose contrele mariage
tui-momc,contrele solideondiguementdes rapportssexuels
par on devoir déterminé et durable. Le mariage est un
haut progrès sur l'accouplementfibre des sauvages. Ce
serait te p!usprofondatavismede dégénét'escenee,que de
l'abandonnerpour revenir a la promiscuitéprimitive. Le
mariage, en outre, n'est pas invente pour l'homme,mais
pour la femmeet pour t'enfant. Mest une institutionpro-
tectricesocialepour la partie la plus faible. L'hommen'a
pas encore dompté et humanise ses instincts animaux
polygamesdansla mesure où l'a fait la femme.Il consen-
tira en générât très volontiersà remplacer la femmequ'il
a possédéepar une femmenouvelle.Les départs a la Kora
ne sont pas faits, d'habitude, pour l'effrayer. Il ouvrira
bien large la porte à Nora, en lui donnantavec beaucoup
de plaisir sa bénédictionpour la route. Si, dans une
sociétéou chacun est obligédo songer à lui-méme et ne
se préoccupede la postérité d'autrui que lorsqu'il s'agit
d'enfantsorphelins, sans protection,ou qui mendient, la
loi et les mœurs viennentà admettre que l'on se sépare
l'un de l'autre dès que l'on a cessé de se plaire, ce seront
les hommes, et non les femmes, qui useront de cette
nouvelleliberté. Lesdéparts à la Norasont peut-êtresans
danger pour les femmes riches ou éminemmentindus-
trieuses, c'est-à-direéconomiquement indépendantes.Mais
cesfemmesconstituent,dans la sociétéactuelle,une innme
minorité. L'immense majorité des femmesaurait tout à
perdre à la doctrinemorale d'Ibsen. Leur boulevardest
Mtx Nomm. Dtgén~fMcenM. il 20
3CO t/~eOTtSME

)a sévère disciplinematrimoniale,Elle oblige l'hommeà


prendre soin de la femmesur le retour et des enfants.
Aussi serait-ce, à vrai dire, le devoirdes femmesraison-
nablesdo mettre Ibsenau ban de l'opinion et de se sou-
lever contre t'ibsénismequi les menace criminouement,
elles et tours droits. C'est seulementpar erreur que des
femmesd'esprit sain et moralomentintègrespeuventfaire
cortège&Ibsen.Hest nécessairedo leur montrerla portée
de ses doctrines, l'effet'do celles-ci particulièrementsar
la situationde la femme, ann qu'elles abandonnentune
sociétéqui ne peut jamais être la leur. Qu'il reste entouré
seulementde cellesqui sont l'esprit de son esprit, c'est-à-
dire des femmeshystériqueset des masochistesou imbé-
cHesmates qui croient, avec M. Aug. Ehrhard, que « le
bon sens et l'optimisme» sont « les deux principes des-
tructeursde toute poésie ».

). Aug.Ehrhard,op.cil.,p. 8S.
v

FBEBËHM NIETZSCHE

De mêmeque t'cgotismea trouvé en ILsen son poète,


il a trouvé en Nietzscheson philosophe. La divinisation
du barbotage par la plume, la couleur et l'argile de la
part des parnassiens et des esthètes, l'encensementdu
crime, de la luxure, de la maladieet de la pourriture de
la part des diaboliqueset des décadents,la glorificationde
l'hommequi « veut », qui est « libre », qui est « entiè-
rement lui-même de la part d'tbsen, Nietzschenous an
fournit la théorie, ou du moins quelque chose q'~i se
donne commetel. Ç'a toujours été là, remarquons-leen
passant, la besogne de la philosophie.Celle-cijoue dans
l'espèce le mêmerôle que la consciencedans l'individu.
La conscience a la tâche ingrate d'imaginer des motifs
raisonnableset des explicationsplausiblespour les ins-
tincts et les actions inspirés par l'inconscient.De même,
la philosophies'efforce de trouver des formulesd'appa-
rence profondepour les particularitésde sentiment, de
308 L'ÉGOTtSME

pensée et d'activité d'une époque, ayant leurs racines


dans tes événementsde h politiqueet de la civilisation,
dans les conditions ctimatériqueset économiques,et do
leur confectionnerune sorte d'cnifont de la togiqno.La
génération vit sans se préoccuper d'une théorie de ses
particularités,conformémentà la nécessitehistorique de
son évolution, et h) philosophiecmbotte diligemment,
etopin-ctopant,le pas derrière -.te, rassemble avec plus
ou moinsd'ordre dans son album les traits épars de son
caractère, les manifestationsde sa santéet de sa maladie,
munit méthodiquementcet album d'un titre, d'une pagi-
nation et d'un point final, et le range, satisfaite,dans sa
bibliothèque,parmi la collectiondes systèmesde même
formatréglementaire. Desvéritésauthentiques,des expli-
cationsreeues et justes, les systèmesphilosophiquesn'en
contiennentpas. Maisils sont des témoinsinstructifsdes
effortsde la consciencede l'espèce pour fournir à l'acti-
vitéinconscientede celle-ci,dans un temps donné, adroi-
tementou maladroitement,les excusesréclaméespar la
raison.
Lorsqu'onlit à la t!!etes écrits de Nietzsche,on a de la
premièreù la dernière page l'impressionqu'on entendun
fou ~ienx qui, les yeuxétincelants,la boucheécumante,
avecdes gestessauvages,éjaculeun Motde paroles étour-
dissant,et, au milieude sa vocifération,tantôtéctated'un
rire fou, tantôt lancedes injures ordurièreset des malédic-
tions,tantôt se livre à une danse vertigineuse,tantôt fond,
la mine menaçanteet le poing tendu, sur les visiteursou
sur des adversaires imaginaires.Autant que ce torrent
ntarissaMe de phrases peut laisser apparaître un sens, il
FR&DËMC METXSCHE 309

montre comme ciments fondamentauxune série con-


stammentréitérée d'aperceptionsdétirantes qui ont leur
source dans des hallucinationset des processusorgani-
ques maladifs, et qui seront mises en évidencedans la
suitede ce chapitre. Ça et M émerge une idée ctaire qui.
commecela est toujourste cas chezles fousfurieux, revêtt
la forme d'une affirmationimpérieuse,en quelque sorte
d'un ordre despotique.Nietzschen'essaiepas même dur-
gumenter. Quand l'idée d'une objection possiblevient ù
naitre dans son imagination,il la persine ou la raille, ou
décrète avec raideur C'est faux! ». ('< Combienplus
raisonnableest cette théorie représentée, par exemple,
par Herbert Spencer. Est bon, d'après cette théorie,
ce qui, de tout temps, s'est montré utile grâce à cette
utilité, les chosespeuventvaloirau plus haut degré,valoir
en soi. Ce mode d'explicationaussi est faux, mais l'ex-
plicationmême est du moinsraisonnableen soi et psy-
chologiquementdéfendable » (5'w Généalogie de la
3f<M'<~e, 2° édition, p. 5). <' Ce mode d'explicationaussi
est faux Cetasufnt. Pourquoiest-il faux?En quoi est-i!
faux?Parce que Nietzschel'ordonneainsi. Le lecteurn'aa
pas le droit d'en demander davantage).H contreditd'ait-
leurs lui-mêmeà peu près chacun de ses dogmes vio-
lemment dictatoriaux.Il dit d'abord une chose, puis le
contraire, et les deux chosesavec une égale violence,le
plus souvent dans le même livre, souventà la même
page. De temps en tempsil a consciencedu démentiqu'il il
se donne à lui-même, et alors il prétend avoir voulu se
divertir, en se moquantdu lecteur. (« Il est difficiled'être
compns surtout quand on pense gangasrotogatiet qu'on
3t0 L'ËOOTtSME

vit exclusivementparmi des gens qui pensent et vivent


autrement, je veux parler des kurmagati, ou, dans le
meilleurcas, des mandeigagati,cheminantà la façonde la
grenouille; je fais tout, moi, pour être diMcitement
compris. Quant aux « bous amis », on agit bien en leur
accordant par avance un champ libre et un lieu d'ébats
pour lesmalentendus de cette façon on a encoroà rire;
ou en les supprimantcomptètement,ces bons amis et
aussi en riant (~K-~eM<<«Bt'eMet die Mal, 2° édition,
P. 38). Et P. 51 « Tout ce qui est profond aime le
masque; les chosesles plus profondesont mêmela haine
de l'image et de la comparaison.Le coM<r<Mte ne serait-
it pas le vrai déguisementsous lequel chemineraitla
pudeur d'un Dieu? ").
La nature des affirmationsdogmatiquesest très carac-
téristique.On doitd'abord s'habituerau stytedeNietzsche.
L'aUëniste,lui, à la vérité, n'a point à le faire; il connaît
bien ce genre. U lit fréquemmentdes écrits, d'ordinaire
non imprimés, il est vrai, dont la marche d'idées et la
dictionsontsemblables,et il les lit non pour son plaisir,
mais pour prescrire l'internementde l'auteur dans une
maison de santé. Le profane, au contraire, est facilement
troublé par le tumulte des phrases. Mais dès qu'il s'est
orienté, dès qu'it a un peu acquisl'habitude de discerner,
parmi les tambourset les fifresde t'étourdissantemusique
de foire, le thème proprement dit, et de percevoir, au
milieu de l'épaisse poussière tourbillonnantedes mots
rendant la vue presque impossible,l'idée fondamentale,
il remarque immédiatement que les amnaationft de
Nietzschesont ou des lieux communs,attiféscomme des
mÉDÉtUC StETZSCHE 3t<
1
caciques à couronne do plumes, ù anneau dans le nez et a
tatouage, de si base espace qu'une pensionnaire attrait
honte de les employer dans un devoir de ctas~e, ou bien
constituent do la folie rugissante vagabonda')! bien loin
en dehors de la possibilité d'être l'objet d'un examen
raisonnable et d'une réfutation. Parmi mille exemptes
de l'une et l'autre espèce, je n'en prendrai qu'un ou
deux.

/t)tf~<p<t)'/aJ?at'«/AM<.<~« 3°partie, P. <* !t y avititjus-


tement une grand'porte t&oit nous nous arrêtâmes. Voiscette
grand'porte, nain, continuai-je à lui dire elle a deux faces.
Deux chemins se rencontrent ici; personne ne les a encore
suivis jusqu'au bout. Cette longue rue en arrière elle dure
une éternité. Et cette longue rue dehors c'est une autre
éternité. Ils se contredisent, ces chemins; ils se heurtent l'un
l'autre! et c'est ici, à cette grand'porte, qu'ils se rencon-
trent. Le nom de la grand'porte est écrit au-dessus d'elle
Instant. Mais si quelqu'un continuait ù suivre l'un d'eux
toujours plus avant, toujours plus loin crois-tu, nain, que ces
cheminsse contredisentéternellement? »

Soufllons l'écume de savon de ces phrases. Que disent-


elles en réalité? L'instant fugitif du présent est le point
où le passé et l'avenir se touchent. Mais peut-on quali-
fier de pensée cette banalité qui va de soi?'?

Ainsi pa)'~ ~'a)'a<~ou~a, 4° partie, P. i24 et sqq Le


monde est profond et plus profond que le jour ne l'a pensé.
Laisse-moi!Laisse-moi!Je suis trop pur pour toi. Neme touche
pas! Mon univers n'est-il pas justement devenu parfait? Ma
peau est trop pure pour tes mains. Laisse-moi,sot jour grossier
et obtus! Minuitn'est-il pas plus clair? Les plus purs doivent

i. C'est te nomde Zoroastreen persan.


a<2 L'ËQOHSNE

être les maitres de la terre, les plus méconnus, les plus forts,
les âmes de minuit, qui sont plus claires et plus profondes
que chaque jour. Mon malheur, mon bonheur sont pro-
fonds, o jour étrange1 mais néanmoinsje ne suis pas un dieu,
un enfer de Dieu profonde est leur souffrance.La souffrance
de Dieu est plus profonde, ô monde étrange! Empare-toi de la
souffrancede Dieu, non de moi! Que suis-je! Une douce lyre
ivre une lyre de minuit, une grenouille ututante que per-
sonne ne comprend, mais qui doit parler, devant des sourds,
o hommes supérieurs! Car vous ne me comprenez pas! Fini!
Fini! û jeunesse! û midii'û après-midi! Maintenantsont venua
le soir, la nuit, minuit! Ahl ah! commeil soupire, commeil
rit, comme il rate et souffle, minuit! Comme elle parle sobre-
ment, cette poétesse ivre! Elle sans doute bu au-delà de son
ivresse 1elleest devenue trop éveittée! 1ellemâchea rebours!–
il mâche à rebours sa souffrance,'en rêve, le vieux profond
minuit, et plus encore sa joie; car la joie, si déjà la souffrance
est profonde, la joie est plus profonde encore que la souf-
france du cœur. La souffrancedit Disparais) Ya-t'en, souf-
france1. Mais la joie veut seconde venue, veut tout éternel-
lement semblable à soi-même. La souffrance dit Brise-toi,
saigne, cœur! Marche, jambe! Aile, vote! Monte) En haut!
Douleur! Eh bien! allons! 0 mon vieux coeur la souffrance
dit Disparais! Hommes supérieurs, si jamais vous voulûtes
qu'une fois soit deux fois, si jamais vous dites Tu me plais,
bonheur! Je te chasse, moment! vous redemandâtes tout. Tout
de nouveau, tout éternellement, tout enchainé, lié, amoureux,
oh! alors vous aimiez le monde vous autres immobiles,
vous l'aimez éternellementet toujours et vous dites aussi à la
souffrance disparais, mais reviens! Car tout plaisir veut
l'éternité. Toute joie veut l'éternité de toutes choses, veut du
miel, veut de la lie, veut un minuit ivre, veut des tombeaux,
veut la consolationdes tombeaux, veut un crépuscule doré
que ne veut pas la joie! elle est plus assoiffée,plus cordiale,
plus affamée, plus terrible, plus cachée que toute souffrance,
elle veut soi, elle mord en soi, la votontéde l'anneau lutte en
elle. la joie veut t'étemité de toutes choses, veut profonde,
profonde éternité!
FB&OÉMC
NtETXSCME a<a
Et le sens do cette folio bourrasque do mots tourbil-
tonnants?C'est que l'on souhaiteune fin à la douleur, la
durée à la joie! C'est cette étonnante deeouvc~oqu'ex-~
pose Nietzschedans ces phrases démentes!
Voicimaintenantquelques assertionsou tournuresde
langagevisiblementaliénées.

la gaie &!eHc<P. SU Qu'est-ceque la vie?Lavie


c'est rejeterperpétuellementde soi quelquec))osequi veut
mourir;lavie c'est être cruel et impitoyableenverstout
ce qui devientfaibleet vieuxen nous et non seulementen
nous.

Les hommes capablesde penser ont toujours cru jus-


qu'ici que la vie consiste a recevoir continuellement
quelquechose en soi; le rejet de ce qui est usé n'est
qu'un phénomèned'accompagnementde la suseeptionde
matièresnouvelles.La phrase de Nietzscheexprimesous
une forme sibyllinel'idée de la visite matinalea un cer-
tain endroit. Les hommessains attachentà l'idée de vie
plutôt la représentationde la salle à mangerque celledu
cabinetsecret.

~tt-ffeAtdu FteHet du Mal, P. 92 C'est une délicatesse


de la part de Dieud'apprendrele grecquandil voulaitdevenir
écrivain et de ne l'apprendrepasmieux. P. 9S Conseil
sousformede devinette. Pour que le lien ne se déchire
pas. tu doisd'abordy mordre.

Je ne saurais présenterd'explicationou d'interprétation


de ce sens profond.
Les passagescités donnent déjà au lecteurune idée de
la tuaniere d'éen.'e de Nietzsche.Elle est, dans la dou-
3<4 JL'ÈOOTtSME

Mine do Yotumei) gros on pt'tits qu'il a pMbti~s, toujouM


la n~mc. Ses <hf0~ pMtont diu~rcnta tUt'ei', d'ordinaiM

iii~mucatt~ par teur caractère


aH~), mais no font qu'un
sont et rn~me Mvfo. On peut se tromper de votnmo on

lisant, on tM )a rumarqMcra pas. tta sont une i.uito de


saillios incoMrentcs, proso et rimo:! do miriiton mût~s,
sans fommenccment ni t)n. tt est M)'o q)t'(mo !d~o y soit
UH pt'u <t~e)Mpp~c, <pM quc)<p)Ci< pa~e-~ A ht tHa sohmt
ti~os par n)M intention Mnitairc, par ntM argutmx'tation
togtfpu~ment twcha<nfa. Niotxscho nYait évidemment t'ha-
hitudo do jeter avec une Mto n6~reust! i'tn' lu papiw tout
co qui lui passait par lit t~tc, et qui~d )t' tas était suft)-
samment gro~, il l'envoyait & l'imprimerie ot cula domait
un livre. Lui-x~mc qua)i0e Ot'remcnt d* aphori''mes
ces balayures d'idcc~, et ses adnnratCMt's lui font préci-
sément un mArito pm'ticnKcr de t'incoh~'rencc de s& com-

position*. Quand on parle d'un syst~tMomora) do Nictiischc,

t. t)' ttugo KR~x, la conception <<«)MeM<)e <te ft~th't'ic A'i<'h<~«'.


t" jM~e CitithitMon et meMto a* ))Wtie Art et vie
Bresse et Leiptig, MM.t" partie, p. 6 Nous sommes, xurtout
H oil il &'ttgit des pho t'rofOBtb proMi'tHCs<t'M<M,hahitM~t &une
exfostUnK s~t~m&tt~ue et tompe~e. R(en do MtHbtaMe chex
NiotNche. Aucune <teses a'uyNtx ne forme un tout actM't, aucune
n'CBt complètement comprthensiMe sans les autres. Mai)) m~nxi
dans chaque )(vM Individuel manque toute structure organique.
MetMche écrit presque exclusivement en aphorismes qui, txntût de
deux lignes, tantôt de plusieurs pages, sont eomptets en oux-meme~
et présentent rarement entre eux une tiaison directe cohérente.
Avec une orgueilleuse indifférence & l'égard du Iccteur, l'auteur a
évite de pratiquer même âne ouverture dans la haie établio par
iui-memo qui enserre étroitement sa création intellectuelle. n faut
lutter pour parvenir N lui etc. Nietzsche donné d'aiHeurs lui-
même sur sa méthode de travail,un renseignement très net en
dépit de son apparente obscurité, et qui ressemble & un aveu Je
m'irrite ou rougis d'écrire; écrite est pour moi un besoin. Mais
alors, pourquoi éctis-tu~ Oui, mon cher, soit dit entre nous
je n'ai pas encore trouvé d'autre moyen de me <M4an'<Mm!' de mes
pensées ~e'es~ metsehe qui souligne te mot). Et pourquoi veux-
FM&P&RtC METitSCHR amIli

il no faut t'as s'imaginer qu'i) en a devetoppe un n'im-


porte où. Tous ses tiws. du pramiar au dernier, renfer-
ment simptemontdes vm's disséminéescà et là sur d<~
questionsdo moratite et sur la situation do t'hommepar
rapport &l'espèceet & l'univers, qui laissent npo'covoir,
r~uniM,quolquochosecommeuno eoxccptio))fondanMn.
ta)«. C'est celle-ci quo t'on n oonxn~nta phitcsophiodu
Niottscho.Ses disciptes,par exemptaKoah:,d~jA ei<<),puis
Xprhst 8eho))wM))et d'autres, nxt cherfh<~à donner a
Mttc pr~tonduophUosophiuune ecrtui))oforme ot ono
certaineunité, on pêchant dans les (ivres do Nietzschen))
certainnombredo passagesqui s'accordaienten quohtnc
tncsnrf les uns avec tes antres, et qu'ils ont juxta-
poses. Par cette methodo, on pourmit aussi établir une
phitosophienietxschëennequi serait absotument)o con-
trairode celle acceptée par tes disciplesen question.Kn
effet, commenous l'avonsdit, Nietzschecontreditettacune
do ses autrmations & quelque endroit, et quand on se
résouteffrontémenta la tnatttonnetetede ne tenir compte
que des dogmesd'un genre détermine et d'ignorer ceux
qui leur sont opposés, on peut extraire a son gré des
écrits do Nietzscheune manière de voir philosophique,
ou bien tout t'oppose.
La doctrinede Nietzschepréconisée par ses disciples
commeorthodoxe, critique les fondementsde la morale,
recherchele point de départ des idées du bienet du mat,
tu l'endébarrasser* Pouftjuoi je veuxm'endébarrasser?
Est-re
queje le neux?J'y suisforcé La nouvelle
~<ueScience, édition,
p.<t4.
t. IVMaxZerbift. NonetOui.Leipzig, <M2.
2. RobertScheUwien. MaxSht'aet-et Frédéric
Nietzsche fMno.
M<OM de l'espritmoderneet essence
de Me)<nMe.
Leipzig,1892.
St8 t.TÈaODSMK

pMmiwtavideur, paw t'iMttviduot pour la soeM~,de ce


que t'en nommaaujourd'tntivertu ft vice, interprète l'ori-
gino do la conscienceet cherche a donner une idée dos
buts(tu dovotoppoment de t'espece,c'est-à-diredol'homme
Mt~a),ta « surhommo J!oveux résumercette doctrine
d'une façon aussi soft'eo <)uopossiblo, tu piHi<souvext
dans tes propres termesdo t'auh'Mf,fnn~ sans )n caqne-
t!)t;ado sus phrasesmutitéset perdant constamment te ))).
moralo régnante <' dore, divinise, ideatisojusqu'à
t'au-deta tes instincts non pgoMes,ccu~de pitié, d'ahne.
gation do soi-même, d'immoiationde soi-memo M~is
cette tHoratodo pitié « est le granddanger do t'humanite,
le commencement de la On,t'arret, la fatigueregardanten
arrière, la votontOqui se tournecontre tu vie « Nous
avonsbesoind'une critiquedesvaleursmorales.La valeur
do ces valeurs est otto-memoà mettre en question une
bonnefois. On n'a pas hésité jusqu'ici & accorderptus de
valourait bon qu'au méchant,plus de valeurdans te sens
de l'avancement,do l'utilité, de ta prospéritéau point de
vuede l'hommeun générât, on y comprenantl'avonir do
t'homme. tiuoi? si le contraire était la vérité? Quoi'?s'il
y avait dans l'homme bon un symptômerétrograde, un
danger, une séduction, un poison, un narcotiquegrâce
auxquels le présent viendrait a vivre aux dépens de
t'avenir? Peut-être plus commodément,moins dangereu-
sement, maisaussi plus bassement,en pluspetit stytc? De
sorte que précisémentla moraleserait causequ'une puis-
sanceet une splendeursuprêmespossiblesdu type homme
ne fussentjamais atteintes? De sorte que précisémentla
moraleserait le danger des dangers? »
FRtOt~Ma tOfiTÏSCHR att

NietMcherépond à ces questions, qu'it pose dans la


pt~faeodo son tivre ~t)f <<~M<'oh~t<' f/f la .t/a~/c, en
devctoppantson id~ede l'originedt' la morale actuelle.
Auxdébutsde ta eivDisationhumaineil voit <' un t'ar-
nnssier, un oiagnittquofauvobtond & la t'echerctu'votut)-
tueusede hutin et do victoire H.CM« Mmassier:' tachas
étaient do tooto contrainteMeiata;dans t'iottOMncc
de teur consdonMdu faMvc! ils rovt'naiant, m«t)s<f<'<!
joyet)'<,d')«Msuite épouvantabled'asisasitinats,d'ineoodic~,
de viotset do torture' avec «no Mliffactiono'~oeittoMiie
et on ~'}M))ibrc d'âme comme s'i))) avaient comn))!!do
simptcs tooMd'étodiants Los fauvesblonds formaient
les races nohtes.tts tomb~ent sur les racesmoinsnobles,
les vainquirentet les liront csciavcs.o Unebande do car-
nassiers blonds, une raco de conquérantset do mattrcs,
militairementorganisëo(romarquoxce mot « organise
nousauronsa y revenir),avec la forced'organiser,posant
sans scrupulo ses pattes formidables sur une poputa-
tion peut-être immensémentsupérieureen nombre, mais
encoreinforme,errante, fonda)'Etat. C'en est tinido cette
rêverie qui l'a fait commencerpac ))<)contrat. Celui qui
peut commander,celui qui do nature est mattrc, qui se
montre brutal dans t'œuvfo et dans le geste, qu'a-t-il,
celui-là, &faire de contrats? »
DansFËtat ainsi né, il y eut donc une race de maitres
et une race d'esclaves.La race des maures créa d'abord
les idéesde morale.Elle distinguaentre bienet mal; bon,
fut synonymepour elle de noble; mauvais, de vulgaire;
elle sentit comme bonnes toutes ses propres qualités;
commemauvaises,cellesde la raceassujettie.Bonsétaient
a<8 t.'j~aoTtaxt:

la dureté. la cruauté, l'orgueil, la courage, Io m&prhdu


danger, h joie de l'audace, te manqunextr&mod't~ardx
mauvais étaient te tache, le craintif, t'être mesquin,
celui qui pensait à t'uti)itc étroite do même, te mefiant
avecson regard non libre, celui qui f'humitiait, t'espace
canined'hommequi ?0 (ais'icmaltraiter, le «attcur mon-
diant, avant tout )o mantcur Telle est la morale dos
mattro~. La si~nttkattott ëtymoto~iquo des mot)' qui
aujourd'hui oxpronontl'id&o« bon r~v~tcce <u)el'on
so représentait par n bon n )or:!<}ue régnait encore la
moraledes maitres « Je crois pouvoirinterprétercomme
Il guerrier le mot latin ~OH~t supposé<ptoje ramené
avec raison <'<WM à un ancien~«OMM< (comparerteMMMt
<h<e~<<M dt<eMt /KM,où ce dMOMMS me parait
eonsoryé). /~oM«sainsi commehomme de discorde, do
desunion(<~<o),comme guerrier on voit ce qui, dans
)'ancionneRome, fai~tit « la bonté » d'un homme
La race assujettie a naturellementune morate opposée,
la moratc des esclaves. « ti0 regard do l'esclave est
envieuxpour les vertus du puissant il a scepticismeet
méfiance, il a finesse de meuancc contre toute chose
« bonne qui là est honorée.A l'inverse, sont préconi-
sées et glorilléestes qualitésqui servent à alléger l'exis-
tenceaux souffrants ici sonten honneur la pitié, la main
complaisanteet secourable, le cœur chaud, la patience,
l'application,l'humilité, l'amitié, car ce sont ici les qua-
lités les plus utileset presqueles uniquesmoyensde sup-
porter le fardeaude l'existence.La morale des esclaves
est essentiellementla morale utilitaire M.
Un certain temps, la morale des maîtres et la morale
Ftt&M~K! NtETÏSCHE 3)9

dt's esclaves std'sist~rt'nta fAt~ t'unf do t autre, plus


exactement, )'u<MaM-dessomdo t'xutro. Pwis arriva
quc)quechosed'extraordinaire ta morale des csdav<i se
souleva eontro tu morat" des ma«Ms, )« vainquit et la
détrôna, et se mit a sa place. t) a'fttsuitit «ne noxwXc
~vatuttioudo totttes)os id~csd<tmoraff(dan:' son jargon
nononocela ont) trao~tahtation des
<t'ati~n'\Xit'tit-ichtt
vutouM "). C<!qui pr~ct''<))')f)n)('nt,
~nuA lu moratMdct
tnaOffa,a~a!);)asi:<'{M))fbon, ftoit maintenantmm~ai:
<'t rfeiproquemont. t<a faibh's~c dmint une t)ua)itt', la
cruauté))<)crime, le sae<ittce du soi-n~ntf, la pitié pour
la t!(M)ff)at)eod'autrui, )o dui-int~Ms~cmeot, des vertus.
C'est to que Nietxschoappelle ta rt~otte de:! e!!e)avcs
dan:.!a OMmte « Lesjuifs ont a~'omptice tourde fon'o
mintodox de t'intcr~o'siondes valeurs.Leurs proph<'tei!
ont fondu en un seul les mots « riche intpic
« mtchaut « violent », « sensuel et nMtxiayupour
lu premicrefois le mot « monde en un mot d'opprobre.
Dans cette interversiondes valeurs (Il taqueuc il appar-
tient d'employerle mot « pauvre Mcommesynonymede
« saint et « d'ami ") git l'importance du peuple
juif a.
La « revottemoraledes esclavesjuive était une ven-
geance contre la race des maitres qui avait longtemps
opprimé les juifs, et t'instrument de cette vengeance
immensefut le Sauveur. « Israël n'a-t-il pas précisément,
par la vote détournéede c~« rédempteur de cet appa-
rent adversaireet destructeur d'Isract, atteint le dernier
but de sa sublimerage de vengeance?Cela ne rentre-t-il
pas dans l'art occulted'une potitiquevraimentgrande de
aao t.'t<!OTtSMe

vengeanfe,(Font*vengeanceAtongooportée. sonterraine,
tenta et catcutatrico,qu'tsraf) motnedot renier & la face
(te t'univers, commequelquechose de mortpHemcnthos-
tite, et attache)'sur)a croix i'instmmen!do M vengeance,
atin que « (outt'uuivcrs)'. c'est-à-diretousles adversaires
d'tsra<'t, pussent mordra sans hésiter précisémenta cet
appât? Et saurait-on d'un autre cûte, par tOMtte raMno-
ment d'esprit, s'imaginerencoreun plus dangcrettxappât?
Quelque t'hoso qui ressemb!At,en puissanceattrayante,
enivrante,assourdissante,corrompante,il ce symboledo
la « sainte croix », a ce paradoxeeffrayantd'un « dieu
sur la croix &ce mystèred'une dernière, extrenMet
inimaginablecruauté et anto-crucMxiondo Dieu pour ta
salut de t'homme?Ce qui est du moins sur, c'est que, <M&
hoc s<~M,Israël, avec sa vengeanceet sa transvatuation
do toutes les valeurs, a jusqu'ici toujours de nouveau
triomphe de touslesautres idéals, do tous les ideats plus
nobles ».
Je dois diriger tout particulièrementl'attention du lec-
teur sur ce passage, et le prier do transformeren repré-
sentationce tintamarreet cette crépitationde mots. Ainsi,
Israël voulaitse venger de l'univers entier, et décida en
conséquenced'attacherle Sauveursur la croixet de créer
par ce moyenune nouvellemorate. Qui était cet Israël
qui formace projet et l'exécuta?Ëtait-ceun parlement,un
bureau, un souverain,une assembléepoputaire? Le projet
fnt-M soumis d'abord à une délibération et à un vote
générât, avantqu' « Israët te réalisât? On doit chercher
à se représenterclairementdans tous ses détailsmatériels
t'événementque Nietzschedécrit commeprémédité,voutu
FB&DÈMC NtET!SCHE Mi

et conscientdu but, atlnde bien voir toutela démencedo


ces succp~sions do mois.
Ocpuis la t'~vottodes esclaves juive dans la mora)o,
l'existancosurterM, qnijusque-tAavait~toune votupt~ait
moinspour losforts et les audacieux,pour les uohtes,pour
tes mattres, est devenue une torture. Depuiscetlo r<votte
r~gnotucontra-uature)ou t'hommese rapt'ti~e. :i)f(aib)it,
se pMbt''isoet d~n~re peu a pou. Car l'instinct f(tU()M-
montal do l'homme sain n'ost pas d~sint&raaMment et
pitM.mais~ge~meet cruauté."Ms'er,\i'))eatef,cxptoitor,
anéantir,no peuventpas en eux-mûmcsêtre quelquechose
do mauvais, ça tant que la vie fonctionne Mse<t<<
lement, c'cst-a.dire dans ses fonctionsfondauMnta)o:en
lésant, en viotentant, en exptoitant et en anéantissant,
et M peut même otro imaginéesans ce caractère. Un
ordre légal. serait un principe hostile& l'existence, un
destructeuret un dissolvantde l'homme, un attentat &
l'avenir de l'homme, un signe do fatigue, un chemin
secret vers le ueant ». « On s'enthousiasmemaintenant
partout, sousdes déguisementsscientifiquesmême, d'états
à venir de la société dans lesquels doit disparaître te
caractèreexploiteur.-Cela résonneà mesoreillescomme
si l'on promettaitd'inventer une vie qui s'abstiendraitde
touteslesfonctionsorganiques.L' « exploitation n'appar-
tient pas à una sociétécorrompue,ou imparfaite,ou pri-
mitive elle appartient à l'essence des choses vivantes,
commefonctionorganique fondamentale

t, J'airéfutéceniaissophisMe,quiassimilela vieà uneexploi-


tation,avantque Nietzsche t'exposâtdansces passagescitésde
Sur la Généalogiede la ~ora~e,p. 66,et de ~tt-deM
du Bienet du
Mtx NoMAC. Dégénérescence. Il 21
Mt t.'&aOTt8ME

L'insttnet fondamental de t'homme est donc ta crnauto.


Pour celle-ci it n'y a pas place dans lit nouvcttc morale
dos esctavos. Mais un instinct fondamontat no se tajsso pas

déraciner; il reste vivant et rec)ame ses droits. On a donc


cherché pour lui nne série do dérivations. « Tous tes
instincts qui no se déchargent pas par dehors so tournent

en dedans. Ces tcrribtos bontevards par tosquets l'organi-


sation potitiquo soi protégea contre tes vit'u\ instincts do

)ibor<)\ tes chatinMnts font partie avant tout de ces bon-

levurds, ourunt pour résultat quo tous ces instincts do


l'hommo sauvage Hbro errant sc tournt'rcnt en arfiere, se
tournèrent contre t'homme ,mcmo. L'inimitte, )a cruantt'
la joio do ta poursuite, do ratta~uo par surprise, du chan-

gement, de la destruction, tout cola se tournant contre


tes possesseurs de ces instincts c'est là t'origino de ta
« mauvaise conscience L'homme qui, en )'absencc<a
d'ennemis et do résistances extérieures, enserre dans un

Mal, p. S33. Voir te.' NtHMMgMt'oHMMKexMeb </<'ne/'< <?<M~<OM


(traduits sur la <9'<idtUonallemande par AuttMstcDietrich. Paris,
t8S8, p. 2H) On ne pourrait regarder ce mot comme Juste (te
mot de Proudhon La propriété c'est )o yo)), qu'en partant du
sophisme que tout ce qui existe existe pour sot-tneme et puise dans
le fait de son existence son droit de s'appartenir a soi'memo. Avec
une telle manière de voir, en effet, on vole le brin de paille que
t'on arrache, l'air qu'on respire, le poisson que l'on pèche; mais
tuorsrhirondctte aussi est une voleuse quand elle avale une mouche,
comme te' ver blanc quand it creuse, pour manger, ta racine d'un
arbre. L&nature, en ce cas, n'est peuplée que d'archivoteurs; tout
ce qui vit, c'est-à-dire tout ce qui prend du dehors et transforme
organiquement des matières qui ne lui appartiennent pas, tout cela
ne fait que commettre des vols. Un bloc de platine, qui n'emprunte
même pas a t'air un peu d'oxygène pour s'oxyder, serait l'unique
exemple d'honnêteté sur notre globe. Non, la propriété qui résulte
de l'industrie, c'est-à-dire de l'échange d'une somme déterminée
de travail contre une somme proportionnelle de biens, cette pro-
priété n'est pas te vot En mettant partout ici, à la ptace du mot
vol le mot exploitation employé par Nietzsche, on a la
népense a ses sophismes.
FHËPÈMC
N)ETX:!C«E M9

étroit espaceopprimantet dans une régularité de mn'urs,


impttiemmont se d~chit'i),su pauMuivit, se mordit. s~
pourchassa,se maltraitatui-m~mf,cet animal qu'on veut
« apprivriser )' se Hersant aux barreauxde sa cage, cet
être soumisaux privations ot d~vor~de la nostotgio<h)
disert, qui devaitcr~erdo sou propre corpsune aventure,
!'n liou de tortura, xno sntito~t'peu snrt' et dan~orfuse.
co fou, ce prisonnier plein de d~siret dj~ospur~,fut
rinventour(h)lit tnauvaisoconscipuct')<.« Cotteyotont~
doi-at«rt))r<'rsni-m<~m< fottt)crnaut"rcnt)'<edf rhnmutt'-
animalfendu intérieur, refou)"on tui-mtme,qui a inventa
la mauvaiseconsciencepour sf faire ma), après quo l'issue
naturellede cette volontédo se fuiromal était bouchée'),
s'est forméeaussila notiondo)a fauteet du p~che.« Kous
sommesleshéritiers do la vivisectiondo conscienceet de
l'auto-tortured'animauxdo milliersd'années ». Maistoute
la justice aussi, le ch&timont des « soi-disant» criminels,
la plupart des arts, notammentla tragédie,sontdes dégui-
sements sous lesquelsta cruauté primitivepeut encore se
montrer.
La moraledes esclaves,avecson idéal ascétique» de
t'auto-suppressionet du mépris de la vie et avec son
invention torturante de ta conscience, a permis, a la
vérité, a l'esclavede se venger de ses maitres; elle a aussi
domptéles effrayantshommes-carnassierset procuré aux
petits et aux faibles,a ta plèbe, aux bêtes de troupeau,
de meilleuresconditions d'existence;mais elle a nui à
l'humanité dans son ensemble, en paralysant le libre
développementprécisémentdu type humainte plus élevé.
« La dégénérescencegénérale de l'hommejusqu'à ce qui
aat ~'ËQQTMMS
apparaît aujourd'hui aux niais et lourdaud:!socialistes
commelour hommede t'avanu' <' commeleur idéalt
cette de~noreseaneoot ce rapotisaemontde l'homme
on compote bête de troupeau (ou, commeils disent, en
homme de la société tibro »), cet abêtissement do
l'homme on animalnain à prétentionset droitségaux n,
est t'ouvre de destruction do la morale dos esclaves.
Pour euttivcrt'humanitejusque la splendeursuprême, il
faut revenir a la nature, a la morale des maures, au
déchaînementdo la cruauté. « Le bien da la majorité et
le bien de la minoritésont des points do vue d'~ataation
opposés; s'imaginerque te premierest celui qui a sans
aucun doute la plus de valeur, c'est lit une manièrede
voir que nous voulonsabandonnerà la naïveté des biolo-
gistesanglais ». Il A l'antique motd'ordre mensongerdu
privilège de la majorité, au vouloir du rabaissement,do.,
t'humitiation,du nivellement,de la descenteet do t'enfon-
cemont dans le crépuscule do l'homme », nous devons
« opposer bruyammentle mot d'ordre terribto et ravis-
sant du privilège de la minorité 0. « Commeun dernier
indicateurde l'autre route parut Napoteon,cet hommete
plus uniqueet le plus tard ne qu'il y eut jamais, et en lui
te problème incarné du noble idéal en soi, Napoléon,
cette synthèsedu contre-hommeet du surhomme
L'homme intellectuellementlibre doit se placer « au-
detà du bien et du mal» ces notions n'existent pas
pour lui; il examineses instinctset ses actes en vue de
connaîtrela valeur qu'ils ont pour lui-même,et non pour
les autres, pour le troupeau; il fait ce qui lui causedu
plaisir, mêmeet surtout quand cela tourmenteles autres
FMÉOÉMOfXETMCMt: 32S
et teuf nuit, et même tes anéantit; &tui s'apptiqup )a
règle de viedes anciensAssassinsdu Liban Hionn'est
vrai, tout est permis H.Aveccettenouvellemorale, t'hn-
manite pourra entm produire )o surhomme. Ainsinous
trouvonscommefruittu plus mûr dMson at'hre le souve-
ram individu, Findividnsoulomentsemblableit hti-mèmc,
revenu do la moratit~de la morale, t'individ')autonome
surmorul (car antononM et moral s'oxchtcnt), bref,
l'homme du propre long vouloir indépendant Cette
momcideo est exprimée dithyrambiquementdans Ainsi
~Mf/<t~'ara/AoM~'a « L'hommeest méchant ainsi me
dirent commeconsolationtous les plus sages. Ah! si seu-
lementcela est encore vrai aujourd'hui! Car la mechan.
cote est la meilleure force du t'homme. L'hommedoit
devenirmeilleur et plus méchant, tello est ma doctrine.
Le plus méchant est nécessaire pour le mieux du
surhomme.Cela a pu être bon pour ce prédicateur des
petitesgens, qu'Hsouffritet porta le pèche de l'homme.
Pour moi, je me réjouis du grand péché commede ma
grande consolation
C'est là la philosophie morale de Nietzsche, telle
qu'elle ressort, en négligeantles contradictions,de quct-
ques passagesconcordantsde sesdifférentslivres (notam-
ment do /~t<Ma:H<rop AMMO!M, de ./ÎM-<feM d« Bien et
du ~fa<, de Sur la Généalogiede la Jfora~). Je veuxla
pi'endre un moment au sérieux et la soumettre à la cri-
tique, avant de mettre en regard d'elle les propres aftir-
mationsde Nietzschedirectementopposées.
D'abord, l'affirmationanthropologique.L'hommeaurait
été primitivementun carnassiersolitaireerrant librement,
a<a L'~GOTiSME

dont l'instinct primordial était t'égoïsmo et l'absencedo


tout égard pour ses congénères. Cette aftlrniationcon-
tredit tout ce que nous savons des débuts do l'humanité.
Les ttjœkken-mtcddings ou déchets de cuisinede l'homme
quaternaire en Danemark, que Steenstrupa découverts
ot étudies, ont par places une épaisseur de trois mètres
et doivent provenir d'une horde très nombreuse. Les
dépotsd'os do chevauxa Sotutré sontsi énormes,qu'it no
peut mémovenir a l'idéequ'un sou chasseurou mèmoun
groupede chasseursqui n'aurait pas été très grand, ait pu
rassembler et tuer tant de chevaux& un endroit. Aussi
loin que nous regardons dans les temps préhistoriques,
chaque trouvaillonous montre l'homme primitif comme
un animal de troupeau qui n'aurait pu absolumentse
maintenir, s'Un'avait possédéles instinctsqui constituent
les prémissesdo la vieen commun,à savoir la sympathie,
to sentimentdo la solidaritéet un certain degré do désin-
téressement. Nous trouvons ces instincts déjà chez les
singes, et s'iis semblentmanquer précisémentchez ceux
qui sont le plus semblablesaux hommes, ''orang-outang
et le gibbon, c'est, pour certains naturalistes,une preuve
suf-'snte que cesanimaux sont dégénéréset en train de
disparaitre. H n'est donc pas vrai que, à n'importequelle
époque,l'hommeait été un « fauve errant solitairement».
Maintenant, t'amrmation historique. D'abord aurait
régné chez tes hommesla morale des maîtres, à laquelle
toute violence égoïste paraissait bonne, tout désintéres-
sement mauvais. L'évaluation inverse des actes et des
sentiments aurait été t'œuwe d'une révolte d'esclaves.
Les juifs auraient inventél' « idéal ascétique », c'est-à-
FNÉNÈMC
NtETZSCHE aa?
dire la morale du reM'nementdo tous les désirs, du
mépris de tout plaisir charnel, de la pitié et do l'amour
du prochain, pour se venger de leurs oppresseurs, les
mattres,les « fanvesblonds J'ai déjà montr&ptus haut
la dcmence do cette idée d'une vengeanceconsciouteet
vouluo du peuple juif. Mais est-it donc vrai que notre
morale actuelle, avec ses notions do bien et de mal, soit
une invention des juifs et ait etô dirigée contre los
Il fauvesblonds », qu'cHosoit une entreprise d'esc)avos
contre un peuple de ma)tres?Les doctrines capitalesde
la morale actuelle, nommée & tort chrétienne, ont ct6
expriméesdans le bouddhismesix sièclesavant la nais-
sance du christianisme.Ellesfurentprêchéespar Bouddha,
qui n'était pas un esctavo, mais un n)s de roi, et ellos
devinrent la doctrine morale non des esclaves, non des
opprimés, mais précisémentdu poupto des maitres, des
brahmanes, des aryas. Voiciquciquos-unsdes préceptes
moraux du bouddhisme empruntés au JM<MKMOjMK<<t' 1
hindou et au ~'o-~Ao-A!M~-<ssH-A<~ chinois « Ne
parle durementa personne (PA<MMm<!pa<& Verset133).
« Vivonsheureux; ne haïssonspas ceux qui nous haïs-
sent vivonslibres de haine au milieu de ceux qui nous
témoignentde la haine (V. 197). « Parce qu'il a pitié
de chaqueêtre vivant,un hommeest quaMé arya (saint)
(V. 270). « Surveilletes pensées» (V. 327). « La domi-

t. TheM<-)'e<<
taeibof theEa~.Translated by variousorientât
schotarsandeditedbyF.MaxMu))er. TheClarendonPress,Oxford.
Ftrst Series.Vol.X Dhammapada, by F. Max Müller,andSMMa.
iV(p<Ma,by W.FansbœH. (Mexisteune édition&bonmarchédu
Dhammapada, par S. Béat.
Londres,1878).
2. Thesacredtoott of theB<M<,etc.Vol.X!X Fe-~o-MM~aa-
king,parle révérendS. Béat.
398 t.')6t)OTt9M)E

nationdo soi-momoça toutest bonne » (V. 301). « J'ap-


p~ttecf)ui-t&brahmane,qui, quoiquelibra do toutefaute,
supporte patiemment roproehos, entraves et coups
(V. SMt). « Sois box envers tout ce qui vit » (J~o-~o.
At'M~aH-A'n)~,V. 203~). Triomphedo ton oonentipar
la force, tu accrois son inimitié; triompha do lui par
t'amoM)',ot tu ne flottes pas «ne doute))!'xtteriMo'e
(V. 22~1). Khbien! ost-ce)A)a n)ora!edesosetaveaou des
mattres?Kst-cela lanière de voir do carnaMieMerrants
on ceite d'Orci!fiociaxxcompatissantset non égoïstes?Et
cettemanièredo voir n'a pas pris naissanceen Palestine,
maisdans l'Inde, justementparmi le pcnp)'~des conqué-
rants aryens qui dominaientune raco subordonnée,et en
Chine, oHalors nulto race de conquérants no «Mttt'Mait
nne race assujettie. L'immolationvolontairedo soi-même
pot'r les autres, )a pitié et la sympathieseraientta moraic
d'esclavesjuive. Lc singehéroïquequoDarwiomentionne,
d'après Brohm, était-il un esctavojuif revottc contre le
ponptedominateurdes fauvesblonds'?
Par le « fauve blond Nietzschea manifestementen
vue tes Germainsdu tempsdes migrations.!ts lui ont ins-
pire l'idée du carnassiererrant qui assaitte les hommes
plus faibles,pour satisfairevoluptueusementsur eux ses
instincts de carnageet de destruction. Ce carnassierne

t. Chapes Darwin, ta descendance de thomrne et la <e<ec<fon


sexuelle. Traduction allemande de J. Victor parus. Stuttgart, t.
p. 00 Tous les babouins s'étaient de nouveau élancés sur les
hauteurs, Il l'exception d'nn 'jeûna Agé d'environ six mots, qui,
appelant tout haut au secours, escalada un bloc de rochers et fut
entoure par tes chiens. A ce moment descendit de la colline un des
plus grands mates, un vrai héros; i) alla lentement vers te jeune
singe, te caressa et l'emporta triomphalement; tes chiens étaient
trop étonnes pour l'attaquer
FBËCËme KtETXSCHE 3M

s'est jamais pr~oceup& de traita. <' Cohti qui M montM

brutal (ta)' t'ft'ttvre «t dans to g<ts«', qn'a-t-i), ffh)i')a, &

fairo do contrats'? Eh bit'n! 1 l'histoire nous apprend

que 10 « famé blond c'ost-a-dirc te Germain du lumps

dos migrations non cncoM atteint par lit r6vo)tc dco

esclaves dans la morale était un paysan vigoureux,


mais paciuquo, qui faisait la ~uefM non pom' jouir dtt

metn'h'c, mais pum' obtenir do la terre arablo, et <pt{

cherchait toujours d'abord à concturc des traitas paci-

tt'ptcs, avant do recourir forcement au ~)aivo Et co

mCrne « fauvo blond a, longtemps avant que la notioa

do l' idéal asottiquo d(! christianisme juif parvtnt à

(ni, dtSvctopp'~ A sa ptus haute puissance ri<Mo do fid~tito

vasaato, c'est-a-diro la vue qu'H est glorieux pour uu

homme do so <MpoMi)icr comptttcment do son propre


« moi do ne connaître l'honneur que comme rouet do
l'honneur d'nu autre auquel on s'est donn6 en pleine pro-

priété, et de sacrifier sa via pour son chef

La conscience serait ta « cruauté tournée on dedans H.

t. Frédéric Nietzsche, Sur ta (Mn~o~te de la Mefate. Ëcrit pot&-


miquo, 2' édition. Leipzig, <M2, p. 80.
2. Gustave Fraytag, Tableaux <fMpassé aHm'aMd. T. t Le Moyat
aae. Leipzig, tSI~. p. 42 et sqq Le consul romain, i'apMus
Carbon, interdit le séjour aux étrangers (aux Cimbres et aux Teu-
tons!), parce qua tes habitants sont les hatea des Romains. Les
étrangers s'excusent en disant qu'ils ont ignoré que les indigènes
étaient sous )a protection romaine, et ils sont préls à quitter de
nouveau le paya. Les Cimbres ne cherchent pas la lutte, ils en-
voient une députation au consul Sitanus, qu'ils font prier instam-
ment de leur assigner des terres, service en échange duquel ils
serviront dans t'armée romaine. Les étrangers, encore une fois,
n'envahissent pas le territoire romain, mais ils envoient au Sénat
une députation chargée de réitérer ta demande de terre pour eux.-
Les Germains victorieux expédièrent de nouveau maintenant une
ambassade au chef de l'autre armée, sollicitèrent pour la troisième
fois la paix, implorèrent des terres et du grain pour t'ensemencer
aao t.'È<MW)8Mf:
L'hommequi ne peut roprimerson hosoindo faire mat,
de torturer, de déchirer, )e satisfait sur tui-n~mf, ne
pouvant ptus !c sotisfaiMsur les autres Si cela était
vrai, t'honxuc honn~h', vertoeux,qui n'a jamais satisfait
par M))crime ccotro les autres eu prétendu instinct pri-
Hxx'ftiM) do )a c)(tnnt< devrait s~vir )o p)ns vioU'mmnnt
co))))'t'tui-m~nx ii Xtu'aitdonc, do tous les hommes,la
plus mauvaise cM~cionco.A l'inversu, )o criminct qui
tourneson iustinctpt i'nordiatou dehors, qui, par cons~-
quoxt, n'a pas besoin do chercher sa satisfactionen se
déchirant tui-m~MC,devrait vivre c)( «oo paix spiendido
avec a conscicueo.Or, cela est-il conforme a t'ohscr-
vation! A-t-on jamais vu qu'un honnête homme,qui n'a
jamais cédé i1 i'instinctde cruauté, souffrede remordsdo
conscience?N'obscrve-t-onpas, au contraire,ceux-cipré-
cisémontcher.tes gens qui ont cédé il leur instinct,qui
ont etc cn<c)senverstes autres, c'est-à-dire ayant déjà
atteint cet assouvissement de tour désir que, d'après
Nietzsche, la mauvaise conscience doit teur procurer?
Nietzschedit « Le véritable remords de conscienceest
précisémentchezlescriminelset tes forçatsquelquechose
d'extrêmementrare, les prisons et les maisonsde déten-
tion ne sont pas les endroitsoù prospère avec preditM-
tioncette espècede ver rongeur etit croit avoir apporté
ainsi une preuve à son affirmation.Mais les forçats ont
montré, en commettantleurs crimes, que, chez eux, l'ins-
tinct du mat est tout particulièrementdéveloppé; en
prison, ils sont empêchés de s'abandonner à leur ins-
t. Sur/a Généalogie
dela Morale,
p. 'it.*
2. NM.,p. M.
FN&t~MC NtKTXSCttR ait t

tinct; pr~'i~nwftt chcx t'))\. te propre déchirementpur


los rcmort~ de consciencedevrait Oca tixceptionopitcmont
violent, et nûanmoinsle remords do consciencey est
quuiquc chose d'extrêmementMM' Onvoit que h) thèse
do Kiet~~ho est une id~e d<)i)ante,et rien do plus, et
qu'eMeno vaut pas tu peine d'être mise t)n instant en
serif'Msecompami~t)))avec t'c\pHeationdM)a conscifttff
propose pur Uarwio et Mccpt~opar tou;'losnMndii-tc:).
phi)otf~i<)Me.
)L'arg))0))'))t ~oott~ aurait tM pcimitht'-
ment t<M<Mtxs, c'ust-a-dit'oaurait signit)&)' homme dt!
discorde,do désunion(<tMo), )()guerrier' La prouve<tt'
la forme ant~riOMro <<t<OM«)!ost offerte par ~<'Mt<M ==
d«cM«M= ~«cn-fum. Or, on no trouvennttc part ~tw<-
<UM,mot tibrcmontinventapar Nietzscho,commed<MHt<!t.
Admirezcette méthode, Il imaginoun mot, <<K<MtM, (lui
n'exista pas, et t'appMicpar le mot d)<eH-/«Mt, (pti n'exi:'t<!
pas davantage,qui est égalementpuise dans l'imagination.
La philologiedeptoyeelà par Nietzscheest &la hauteur
de celle qui a créé la belleet convaincantescrie do dérive;
<&t'ptM:eeAs-/?cAs-/<<c/M) (renard).
Nietzsche est énormément (ter d'avoir découvert que
l'idée de faute (~eAMM)découlede l'idée très étroite et
t. CharlesDarwin,op. cil., p. i~~ Unefoisque tes facultés
intellectuellessesonthautement développées, des imagesdetoutes
tesactionset de toustesmobitespasséstraversentincessamment
te cerveaude chaqueindividu,et ce sentimentde mécontente-
ment,qui. est invariablement ;laconséquence d'uninstinctquel.
conquenonsatisfait,surgirachaquefoisque t'en aura remarqué
quel'instinctsocia)durableet toujoursprésenta cédéà unautre
ptusfortsurlemoment,maisni durabled'aprèssa nature,ni ne
laissantunetrès viveimpression. Beaucoup de désirsinstinctifs,
tel, parexemple, celuidela faim,sontmanifestement, d'aprèsleur
nature, d ecourte durée,et, une foissatisfaits, peuventêtre ni
ne
facilement ni d'unefaçonvivanteévoquésdevantt'ame
2. Surla <!A!<fa~tfdela Morale, p. 9.
aaa t/ËaMfSME

materiettodo dettes (A'fAxMM)) Admettons que cela soit


vrai. Qu'aurait-itgag)~ par t&pour sa théorie~Cc)aprou-
verait seulementque l'idée, grossierenent matérielle et
timide &l'origine, s'ost, dans le cours du temps, élargio,
approfondie et spirituatiseo. Qui a jamais ou t'itMode
contesterco processus?Quelest t'ttommeun peu au cou-
rant do t'histoiro de la t'ititisation, qui ignore quo tes
eonccptase d6ve)oppt'nt?Aurait-on peut-ëtMentendupar
amouret amitié, dans les )emp!'primitifs, les états d'âme
do)icat!tut muttiptcsque ces mots expriment aujourd'hui
pour nous? t) se peut que la première« cutpabititë» dont
les hommescurent conscienceait été t'obugationde rondro
un prêt. Maisune « cutpabiut~' danste sonsdo « dotto »
d'une obligationmatérielleno peut pas nattre parmi des
« fauvesblonds parmi des « carnassierscructs H.EHc
présupposedéjà un rapport do contrat, la reconnaissance
d'un droit do propriété, le respect d'une individualité
étrangère; elle n'est pas possiblesi, chez le prêteur,
n'existent pas le penchant a être sorviablepour t'un do
ses semblableset la confiancedans le bon vouloir de
celui-ci & rcconnattroce bienfait; chez t'empruntcur, la
soumission volontaire à la désagréable nécessité de
s'acquitter. Et tous cessentimentssont déjà de la morale,
de la morale simple mais authentique, exactement la
« morale d'esclaves » du devoir, des égards, de la sym-
pathie, du refrènementde soi-memo,non la « morale de
maitres » de l'égoïsme,du pillage, de la violencecruelle,
des désirs utinutés! Si mêmecertainsmots, commel'alle-

t. Surla C~ato~tede la Morale,


p. 48.
FR)ÈO<MC MET!SCME 333

mandM~<*<'A< (~fA~cAt), te rontraire


si~nittentaMJourd'ttni
de tpur s~nsprimitif,celane s'expliquapas par une fahu-
teuso « transvaluation(tes vateuri!f, <nais,sans coatraimo
et ptausibtement,par la théorie de Karl Abel,montionnco
dans notre premier volume, sur te duubtcson;*contnure
des racines primiUveiiH.Lo mOntosoit servait primitive-
mont& <si{;))orto":deux oppo'sitioosdu tnëme toufcpt
qui, d'après la toi do l'associationdc~ id~cs, apparaissent
toujourssi)M)ttan~nMnt dans la conscionM,etce n'a<:tquo
dansla vioultérieuredu tangageque le mot dovint v~tu-
cutcoxclusifdo t'xn «tt de t'autrpdes conceptsopposas.Ce
phénomènen'a pas le phts t~ger rapport avecune modifi-
cationdo l'évaluationmoratedes sentimentset des actes.
L'argumentbiologique.La morale r~nanto améliore-
rait, à la vérité, les chancesde survie des bêtes do trou-
peau, mais serait désavantageuseprécisémentà t'etovugo
du typo humain te plus excellent,c'est-à-dire nuirait en
sommeà l'humanité,en empêchantl'espècede se hausser
à la formela plus parfaite, conscqucmmentd'atteinëre
son idéal possible. Le type humain le ptusparfait serait
en conséquence,d'après Nietzsche,te « carnassiermagni-
<tquc te lion riant » qui pourrait satisfairetous ses
désirssanségardau bienou au mal.L'observationenseigne
que cette thèseest une idiotie.Tous les « surhommes'<
historiquementconnus qui ont tache les rênes à leurs
instincts, étaient dès le début des malades, ou bien te
devinrent. Les criminels célèbres, et Nietzscheles
rangeexpressémentparmi les « surhommesM -présen-
du Bienet du Mal,p.9t Lecriminelest tropfré-
t. ~ttMteM
quemment au-dessousde son acte;il le rapetisseet lecalomnie.
aat t.tQOTK'ME

talent presque sans exception tes stigmatessomatiques<!t


inte))ectue)squi les caractérisaient comme dégénères,
c'est-à-direcommeinnrmesou ph6nom&nes ataviques,non
con)mo <Mvctoppoments et Ooraisons suprêmes, et tes
Césarsdont le monstrueuxégoïsmepouvaitso ropattrode
t'humanito taxt entière, succombèrentà la folio, qu'il
sem diMcito<teprAnercommexn état idéal de t'espf'ce.
Que te « carnassiermagnittqno nuiso il respcce, qn'it
détruiseet ravaga,Nietzschet'accordotout de suite: mais
qu'importo t'espoce? H)te existe seutemont pour rendre
possibte le ptoin épanouissementde quetquos,« sur-
hommes» isoléset satisfairetoursbesoins)es ptus ottra-
vagants Maisto « carnassiermagnittque se nuit a lui-
même, sévit contre hti-mento, s'anéantit toi-mome, et
colane peut pourtant constituerun effetutile do qualités
hautementcultivées!I~avérité hiotogiqucest que le con-
stant refrenomontdo soi-mêmeestune nécessitevitaledes'"
plus forts commedos plus faibles.Ët)oest t'activite des
contres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si
ceux-cine sont pas exercés, ils dépérissent,c'est-à-dire
que t'homme cesse d'être homme; le soi-disant « sur-
homme devient « sous-homme autrement dit, une bête

par le relschement ou la suppression des appareils d'inhi-

Les avocats d'un criminel sont rarement assez artistes pour faire
tourner te beau terrible de l'acte au profit de son auteur
t. Un peuple est ta voie détournée que prend la nature pour
arriver à six ou sept grands hommes Qu'on tise aussi ceci
L'essentiel dans une bonne et saine aristocratie, c'est qu'elle ne
se sente pat comme fonction (soit de la royauté, soit de ia chose
pubiiqne), mais comme but et suprême justification de celles-ci,
et que, pour cette raison, elle accepte en bonne conscience te
sacrifice d'une quantité innombrable d'hommes qui, pour elle, doi-
veut être rabaisses et amoindris en êtres incomplets, en esclaves,
en instruments ~t<-<M<t du Bien et du Mal, p. 226.
FKÈO&MC NUiTXaCHE 335
bition du cort'eau, t'orgaaisma suceombf MM retour A
t'aaaMhit) de ses piu'tic'< constitutives, e! ceUe-ci conduit
infailliblement & la ruine, ù la maladie, à )a folio et a ht

mort, mémo si du monde extérieur no sa produit aucune


résistance contre l'égoïsme dément do l'individu <nchc sans

bride, ce qui n'est guère imaginable.


Que subsiste-t-i! maintenant de tout te système de
Niot~che? Nous avonx reconnu en lui un rocuoi) d'affir-

mations folles et do phrases gonfles que, on r/'ante,


on Ne peut saisir sérieusement, vn qu'oUos poss&dcnt it

peino la consistance du rond de fumëo d'un cigare. Les


disciples da Nietzsche marmottent constamment do la « pro-
fondeur » do sa philosophie morate, et, chez tni-memo, les
mots « profond » et « profondeur » sont un tic inteOectuc)

qui se répète continueucnMUt do la façon )a p)ns in(o)e-


raMo Mais si l'on s'approche do cette te profondeur

t. Donnons-on ici quet'juoa exomptes, qui pourraifnt Atro f4c))e-


ment contMptts (ce nombre pris )n lettre, et non comme CM~e-
ration métaphorique). ~tu-<h'M<<uBien el <~MMa<, p. 93 C'eitt
)'0f)ont, le profond Orient (p. 23S) De toia livres de profondeMr
et ue première importance' –(p. 2M):* La profonde soufÎMneeMtxt
noble Une bravoure du Mont, qui so met en défense contre
tout e" qui est triste et profond (p. 249) Quetqne ferveur et
assaillement qui poussent constamment famé. dans le clair, la
brillant, le profond, te délicat (p. 2S9) U~e odeur autant do
profondeur (1)que de pourriture (p. 260) Rester étendu tran-
quille comme un miroir, de façon que le ciel profond se renete sur
eux (p. 962) Je songe souvent comment je le rendrai (t'homme)
plus fort, plus méchant et ptus profond .)M<p<))faZa)'a<A<)M<)'n,
t" partie, p. H Mais toi, Profond, tu souffres aussi trop pro-
fondément de petites btessures 2' partie, p. 52 Inébranlable
est ma profondeur mais elle resplendit d'énigmes et de rires
nageants (t!) (p. 64) Et ceci se nomme pour moi connaissance
toute profondeur doit s'élever à ma hauteur (p. 10) lis ne
pensèrent pas assez en profondeur 3' partie, p. 22 Le monde
est profond et plus profond que le jour ne l'a jamais pensé
4* partie, p. i29 Que dit te protond minuit. Je suis éveiite
d'un songe profond. Le monde est profond et plus profond que le
jour ne )'a pensé, Profond est son mat. Joie-plus profonde encore
!39 t.'ÉOOTt8H<!

avec le dessein do la mesurer, on en croit à peme ses


yeux. Nietzschen'a pas men~jusqu'à terme une soutedo
ses prétendues idées. Pas une seule de ses affirmations
dësordonn6osn'est n.6mocreuséedo l'épaisseurd'un doigt
au-dessousde la surface la plus superficielle,do façon à
pouvoirrésister au moinsau plus faib)osoufno.L'histoire
entière de la philosophien'enregistre vraiscmbtabtomcnt
pas un second exemple d'une impudencese permettant
de donner pour do la philosophie,et encore pt'ur do la
o profonde» philosophie,de semblablosplaisanteriesdo
conversationsen chemindo fer ou une pureilloaffectation
do bct esprit autour do la tabto à th6. Nietzscheno voit
m6mepas le problème moral autour duquel il bavarde
cependantdix votumasdurant. Raisonnablement,ce pro-
Nèmo tic peut être que ceci Les actions humaines
peuvent-elles être diviséesen bonnes et on mauvaises?
pourquoiles unes seraient-ellesbonnes, tes autres mau~;
vaises?qu'est-ce qui peut contraindral'hommeà faire les
bonneset à ne pas faire lesmauvaises?
Nietzschefait semblant de nier la raison d'être d'une
ttassincationdes actes humains au point de vue de la
morale. « Rienri est vrai, tout est permis' M.Il n'y a ni
bienni mal. C'est une superstitionet un préjugéatavique
de s'entêter à ces conceptsartiuciets.Lui-mêmese tient
« an-detàdu bien et du mal », et il inviteles « esprits
libres », les « bons Européens à le suivresur ce point.
Et aussitôtaprès, cet « esprit libre » « au-detàdu bienet du

que la souffrancedu cœur.Toutejoie. veutuneprofonde,une


profonde éternité etc.
t. Sur la Généalogie
dela Morale,
p. i67.
NtETXSCHE
Fn&OÊMC aM
mal » parle avec )<'plus grand san~-froiddes M vertus
aristocratifpt<)s'~t')do)t)<<mo''i)tod('sma)tr~Mais
a)ors,i)yadoncdMVt)rt))'.?n)adf))cnnt))nora)e.
quand mêmeelle serait opposée a )a morale régnante?
Commentcetas'act'orde-t-i) avec la négation do toute
morale? Los actes des hommes n'ont donc pas tous la
memuvaleur?Onpeut doncdistinguerparmi eux des actes
bons et des acte;. mauvais?Kictxst'hcentreprend donc
do tes ctassittcr,te~uns comme vertus, « vertus dos aris-
tocrates », )e:! autrescommeactesd'esctavesmauvaispour
« los mnttrcs,los chefs en conséquencecriminots
commentpeut-italors encoreprétendre qn'U se tient « au-
do)adubionctdumat"?Maisuestenp)<)inmition
du bien et du mal, si ce n'est qu'il se permet la sotte
plaisanteriede qua)iuer de mal ce que nous nommons
bien, et réciproquement, haut fait intottectue)dontest
certainementcapabletout miochede quatre ans matélevé
et méchant.
Cette premit'ro et stupéfiante façon de ne pas com-
prendre son proprepoint de vue est déjà un bon exemplo
de sa « profondeur Ce n'est pas tout. Commepreuve
principalequ'il n'y a pas de morale, il a!!eguece qu'H
appelle « la transva)uationdes valeurs Autrefoisétait
bon ce qui aujourd'hui est mauvais, et réciproquement.
Nous avons vu que cette idée procède du détire et ost
i. ~M-deH </«Bienet du Mal,p. )59 Kosvertus? ))est
vraisemblable nousavonsencorenosvertus,quoique
que,nousaussi,
ce ne soientptus,commede juste,ces vertushonnêteset trapues
pourlesquellesnoustenonsnosgrands-pèresen honneur,maiscga-
lementun peuà distance P. t5t Celui-làdoit être te plus
grand, l'hommeau-delàdu bienet du mal,qui estmaîtrede
sesvertus Ainsi, au-delàdu bienet du mal et cependant
dcs'vertus't 1
MAXNoatM.0. Mgêi~rescence. Il 22
338 L'ËGOTtSME

exprimée de façon délirante Mais supposons que


~ietfst'ht'ait raison cotroxs pou.' une fois dans sa folie
et admettonsque la « revottodos esclavesdans la mo-
rate ait eu lieu. Quegagneraità cotason idée fondamen-
<a)e?Une transvatuationdes valeurs » ne prouverait
rien contre l'existenced'une morate en général, car elle
taisse ahsotuntcntintactela notiondo la valeur m~nu\ U
y a donc des Yatcn)~,seulementc'est tantôt une espace
d'actes, tantôt nno autre, qui acquiert !a rang do valeur.
Aucunhistoriende la ~ivitisationne nie que les vues sur
ce qui est moral ou immoral se sont modilléesdans le
cours do l'histoire, qu'oMesse modifientcontinuellement,
qu'elles se moditterontaussi dms l'avenir. Cotte consta-
tation est devenueun lieu commun.Si Nietzscheta tient
pour une découverte personnelle,it mérite simplement
qu'un instituteur adjoint de vittago lui mette des oreittcs
d'âne. Mais comment l'évolution, la modificationdes
idéesdo moralecontrediraient-ellesle fait fondamentalde
l'existenced'idées do morato? Nonseulementelles ne le
contredisentpas, niaiselles le confirmentet )c prouvent!
Elleslui serventde prémissenécessaire!Unemodification
des notionsde morale n'est évidemmentpossibleque s'il
existe des notionsde morale mais c'est là précisément

t. SMt'
la Généalogie dela .Uox~e,
p. ~9 ft rentredansla pré-
missede cettehypotMsesur t'originede la mauvaise conscience
(parta transvatuation desvaleurs et ta révoltedes esclaves
dansla morale-). quecettetransformation ne s'estpasenectuee
à n'a été
peu peu, pas volontaire etnes'est pasmanifestéecomme
une insinuationorganiquedansde nouvellesconditions,mais
commeune rupture,un saut,unecontrainte Ainsi,nonseule-
mentce quiauparavant étaitlematestdevenule bien,maiscette
transvatuation eutlieu aussisoudainement, fut un beaujour
décrétéepar t'autorité!
FNÉMÈMC MEtZSCHE 33t
le problème « Y a-t-il des notions do morale? Cotta

question, la première do toutes et la sente importante,

Nietzsche, avec toutes ses ejacutations sur ta « transva-


luation des vatenrs et la « rcvotte des esclaves dans la
morato », no la touche m~no pas.
Il reproche à la morale dos esclaves, sur un ton mépri-

sant, d'être une morale ntititairo et it ne remarque pas

qu'il ne vante ses « vertus nobles qui constituent la


« moralo des maîtres n, que parce qu'ettes sont avanta-

geuses )\ l'individu, an « surhomme* Est-ce que « ôtre

avantageux et « être utile ne sont pas absolument la


m&me chose? La morate des maitres n'est-ctto donc pas
exactement une morale utilitaire comme la morale des
esclaves? Et c'est ce que no voit pas te « profond n

Nietzsche Et it tourne en ridicule tes moralistes anglais,


parce qu'ils ont trouve ta « morate utilitaire M
Il croit avoir mis il jour quelque chose de profonde-
ment occuttc, que nul ceit humain n'a encore aperçu,

i. ~M-dcM<h<Bien et <(«.Vat, p. 232 La morale des esetave"


est essentiellement la morale utilitaire
2. La gale Science, p. 32 En r~atité, les mauvais instincts sont
en un aussi haut degré avantageux, conservateurs de l'espèce et
Indispensables, que tes bons seulement, leur fonction est dit.
férente Sur la Généalogie de la Morale, p. at A la base de
toutes les. races nobles est le carnassier; cUc a besoin, cette
base, de se décharger de temps en temps, l'animal doit regagner le
large, it doit retourner dans le désert C'est-à-dire cela est
nécessaire à sa santé, par conséquent lui est utile.
3. Sur la Généalogie de la Morale, p. 6 Quels désordres peut
entralner ce préjugé (le préjugé démocratique), le cas tristement (!)
célèbre de Buckle le montre. Le ptébéisme de l'esprit moderne, qui
est d'origine anglaise, éetata là de nouveau Au-delà du Bien et
du Mal, p. 202 ti y a des vérités qui sont le mieux reconnues
par tes tétes médiocres. On est précisément maintenant accuté à
cette constatation, depuis que l'esprit d'Anglais médiocres je
nomme Darwin, John-Stuart Mitt et Herbert Spencer commence
à t'emporter dans la région moyenne du goAt européen
340 L'ËCOTtSME

quand il proclametriomphalement Il Que ne nomme-


t-on pas amour? Cupiditéet amour quel sentimentdiffé-
rant nous éprouvonsa chacunde ces mots 1Etcependant
ce pourrait être te morneinstinct. Notre amour du pro-
chain n'est-il pas to désir ardent d'une possession?.
Quand nous voyons souffrir quelqu'un, nous utilisons
volontiers t'ocMsionqui s'offre a nous do prendre pos-
session de lui; c'est co que fait, par exempte,l'homme
bienfaisantet pi)oyab!e; lui aussi nomme « amour Il le
désir d'une nouvelle possession eveiXeen lui, et il y
trouvesa joie comme&une nouvelleconquêtequ'il entre-
voit' Est-il vraimentencorenécessaired'apptiquer tq
critique à ces sottises supcrRcieXcs?Sans doute, chaque
action, même la plus désintéressée en apparence, est
égoïste en un certain sens, en ce sens que celui qui la
pratique s'en prometun avantage et éprouve du plaisir à
t'idec anticipée de t'avantage attendu. Qui a jamais nie,i
cela?Touslesmoralistesmodernesne l'ont-ils pas expres-
sément indiqueLa chose n'est-elle pas déjà impliquée
dans le fait qu'on déllnittoute moralité commeune con-
naissance de ce qui est utite? Maisce dont it s'agit, le
« profond Kietzschene le soupçonnemême pas unefois
<.LagaieSdence,p. M.
B.Voirdansmonroman,LeMaldu siècle(traduction Auguste
Dietrich,C arii'. t es
1889,p. 104), remarques d u D' Schr«-tter
L'égoïsme est un mot.Toutdépendde la signification. Chaque
êtreaspireau bonheur,c'est-a-dirc aucontentement.ti (t'homme
sain)ne pùutêtreheureuxquandit voitsouffrirtesautres.Plus
l'homme est cititisé,pluscesentiment estvifchezlui. L'egotsme
de ces gens)a consiste à
simplement rechercherles souffrances
d'autruipouressayer delesatténuer;ils s'efforcent
donctoutbon-
nementd'atteindreeux-mêmes au bonheur,en combattant la dou-
leurd'autrui.Ça catholiquediraitdesaintVincentde Paulou de
saintChartesBorroméec'étaitun grandsaint;moije diraisde
lui c'étaitungrandégoïste
FBÉD&MC NtETZ~CHE att i

de ptus. Pour lui, t't'golfsmeest on sentimentayant pour


contenueo qui est utile à un ~tre qu'i) se représenteisote
dans le monde, détache de l'espèce, même ttostitemt'ttt
opposeà elle. Pour te moraliste,t'égoïsme,que Nietzsche
croit avoir découvertau fond de tout désintéressement,
est la connaissancede ce qui est uti!o non seulement u
l'individupris isolément. mais aussi à l'espèco avec lui;
pour le moraliste, t'être ayant crée la conuaissaucedo
l'utilo, par conséquentaussicette des sentimentsde mora-
tite, n'est pas l'individu,mais t'espece entière; pour te
moralisto aussi, la morale est de t'egoïsme, mais un
égoïsmecollectif do l'espèce, un égoïsmo de l'humanité
en face des co-habitants non humains de la terre et en
facede la nature. L'hommeque te moraliste sain d'es-
prit a devant les yeux, est celui qui est assezhautement
développépour pouvoirsortir do l'illusionde son isole-
ment individuelet participerà l'existencede t'cspeee,se
sentir membrede l'espèce, se représenter les états de ses
congénères,c'est-à-dire y sympathiser. Cet homme-là,
Nietzschele nommed'un mot qu'il a trouve chez tous tes
darwinistes,mais qu'il sembleégalementregarder comme
de son invention une bête de troupeau, II donneil ce
motun sens de mépris. La vérité est que la bête de trou-
peau. c'est-à-direl'hommedont la consciencedu « moi
s'est élargiejusqu'à pouvoircontenir la consciencede l'es-
pèce, représentele degrésupérieurde développementque
les infirmesd'esprit et les dégénérés,qui restent éternel-
lementenfermésdans leur isolementmaladif,ne peuvent
gravir.
Non moins« profondeque sa découvertede t'égoYsme
aia t.'ËOOTtSMK
de tout désintéressement,est M)harangue <'aux profes-
seurf do d~int~rp~cmput* On nomme bonnes tes
vertus d'un homme,non par rapport aux effets qu'eues
ont pour tui-memo,mais par rapport aux effets que nous
en prévoyonspour nous et pour la sociétéa. « Les vertus
(tollosque l'application,t'oboissfmce,ta chastetc,la piété,
la justice) sont )o ptus souvent uuisibte-!à tcurs posses-
seurs L'etogedes vertusest l'élogede quelquechose
do nuisibleprivemont, t'etoge d'instinctsqui cntevent
&t'hommoson plus nob)o egoïs-tueet )a force do la plus
haute protectionsur lui-mèmo « L'éducation. cherche
à amener l'individuà une manière de penser et d'agir
qui, si elle est devenue habitude, instinct et passion, 1,
dominoen lui et sur lui contreson dernier avantage, mais
pour le Mon gênera) ». C'est ta vioillosotte objection
contre t'attruismo, qu'on peut depuis soixante ans voit'
nager dans tous tes ruisseaux. « Si chacun agissait avec
désintéressement,se sacrifiait pour son prochain, ie
résultat en serait que chacun se nuiraiti1 tui-mcmoet que
l'humanité,dans son ensemble,subiraitde graves préju-
dices H. Assurément,si l'humanité se composaitd'indi-
vidus isolés, indépendants tes uns des autres. Maiselle
constitueun organisme,chaque individune donne jamais
ù l'organismesupérieurque l'excédentde sa force active,
et la prospéritéde l'organismetotal, qu'il accroît par ses
sacrificesaltruistes, lui profitede nouveaucommesa part
personnelle dans la richessetotalede forganisme supé-
rieur. Que dirait on d'an malin qui combattraitde cette

t. LagaieScience,
p. 48.
FRÉO~MC NtETXSCHE 3ta

maniera t'assurancocontre t'incendie « La ptupart des


maison!*no brutont jamais. Le proprietairoqui s'assure
contre t'incendie paye toute sa vie des primes, et comme
Mnatcmentsa maison ne brutera probablementpas, il a
jeté son argent sans pront; l'assurance contret'incendie
est en conséquencenMisiMoH? L'objectionfaite a t'at-
truisme,qu'il nuitchaque individu en lui imposant des
sacritteespour les autres, est exactementde m~moforce.
Nous avons désormaisassozde preuves de ta <' pro-
fondeur» do Nietzscheet do son système. Je veux main-
tenant montrer quetques-une:)de ses contradictionstus
plus réjouissantes.Ses disciplesno les nient pas. mais ils
cherchent a les pallier. C'est ainsi que Kaatzdit « t)
avaitsur tant do choseséprouvéen tui-memoune modifi-
cationdo vues, qu'il mit en garde contre les hommes de
principes inflexibles qui ventent faire passer pour du
« caractère te manque de sincéritéenvers soi-même.
Ëttmtdonne le changementde vues qui apparaît dans les
(cuvres do Nietzsche, nous ne pouvons nntarcttemont
tenir compte, pour ce livre, que des vues auxquelles
Nietzscheest parvenu finalement». Maisc'est là une
falsificationconscienteet vouluedes faits, et la main du
faussairedoit être immédiatementctouee, comme cette
d'un tricheur aux cartes, à la table de jeu. Les contra-
dictions,en effet,ne se trouvent pas dans les œuvres de
différentesépoques,mais dans lé mêmelivre, souventa la
même page. Elles ne sont pas des degrés de connaissance
dont le plus élevé a nécessairementdépassé celui qui est

t. DrHttgoKaatz,op.cit.,t" partie,préface,p. 8.
3t* t.'ËaOT!SHE

au-dessous, mais des vues opposées,s'excluantraisonna-


btement te:! unesles autres, qui régnent simultanément
dans la consciencede Nietzscheet que son jugement no
parvient pas plus à concilierqu'Asupprimer soit l'une,
soit t'antrc.
Dans ~h'nst'~ot'~ ~<«'<!<Ao«sfr«, 3' partie, P. 39, on
lit Il Aimez en font cas votre prochain comme vous-
même, mais commencezpar être ceuxqui s'aiment eux-
mêmes P. 56 « Et alors il arriva aussi que ~a parole
sacra t'ego~smo,t'egotsmorobuste et sain qui conted'une
amc puissante ». Et P. 60 c Ondoit apprendreà s'aimer
soi-même ainsi t'enseigne-je avec un amourrobuste
et Min af)nqu'on puissefo supportersoi-mêmeet qu'on
ne vagabondepas n. Au contraire, dans le même livre
(i" partie, P. 108) « C'est pour nous une horreur, le
sens degenerescentqui dit tout pour moi ». Cette con-
tradictionest-elle expliquéepar )o fait « d'être parvenu
à une conceptiondu mondedeunitive»? Les autrmations
opposéesse trament dans le mêmelivre, à quelquespages
de distance!
Autre exempte. La gaie ~e<eMM, P. 2<M « L'absence
de personnalitése vengepartout; une personnalitéaffaiblie,
mince, éteinte, se niant et se calomniantsoi-même,n'est
plus bonne à rien et moins qu'à touteautre chose, à la
philosophie». Et seulementquatre pages plus loin, dans
le même livre, P. 268 « Nesommes-nouspas tombés
dans le soupçond'un contraste,d'un contrastedu monde,
dans lequeljusqu'ici nous étions cheznous avecnos véné-
rations. et d'un autre monde que nous sommes nous-
mêmes. soupçonqui pourrait nous placer, nous autres
FB&PËMC
NtETMCHE aïs

Européen: en face do ce formidableditemme ou sup-


prime!'vos vénérations,ou supprimp!vou!< vous-mêmes
lei il nie donc ou met du moins en doute sa personnatite,
bien que sons une forme iutarrogativo& taquettole lee-
teur ne peut néanmoinss'arrêter, car Nictxsfhe<'aimea
masquer ses.idéesou à tes exprimerd'une manière hypo-
thétique, et à mettre t)n par une phrase interrompueou
par un pointd'interrogation aux problèmessoutcvcs
Maisil nie beaucoupplus décidémentencoresa person-
nalité, son « moi Dans ~lM-(<eM (~<~t'en t'<~tt ~o/,
préface, p. y<, il expose que io fondementde tous les
edineesphilosophiquesjusqu'à présent a été une « super-
stition populaire quelconque telle, par exemple,que
la « superstition de t'ame qui, comme superstition du
subjectif et du <' moi H, n'a pas cesse, de nos jours
encore,de causerdu mats. Et dans lemêmelivre, P. ~9,
il s'écrie « Qui n'a déjà été rassasiéjusqu'à mourir de
toute sa subjectivitéet de sa maudite ipsisshnositc!
Ainsi, le moi est une superstition! Hassasiejusqu'à
mourirde sa <'subjectivité! Et cependantle moi doit
être « proclame saint Et cependantle fruit le ptus
mûr de ta sociétéet de la moralité est le souverainindi-
vidu qui ne ressemblequ'à lui-même Et cependant
« une personnalitéqui se nie ettc-mcmen'est plus bonne
à rien
La négation du « moi la désignation de celui-ci

1. RobertSeheUwien, MaxS<))'Me<-et ft~'f-K:NM~c/tC.


Leipzig,
<892,p. 23.
2. Ainsiparla Za'o<AoMtt)'a,
t" partie,p. St Le toi. est
proclamé m
saint, aispasencorete moi
3.SMrla Généalogiede la Morale,
p. 43.
M6 L'ÊaOTtSMK
comme superstition, sont d'autan! ptns extraordinaires,
que toute la philosophie de Nietzsche,si t'on peut nommer
ainsi acs ejacutntions, seulement pour fondement to
« moi », reconnaîtle « moi » commela sextochosejusti-
t)6e, voireta Sentaexistante
Une contradictionptns destructive que co)t)'-ei,nous
no la trouverons pas, it est vrai, dans toute t'ton'fo de
Niotxscho;mnis noui* faut encore indiquerpar nootquM
exemplescommenttes oppositionss'anéantissanttes unes
les autres sont placées dans son esprit les unes immédia-
tement&côtédes autres.
Commenous l'avons vu, le dernier mot de sa sagesse
est « Rien n'est vrai, tout est permis! n. « An fond,
j'éprouve du dcgont pour toutes ces moralesqui disent
Nefais pas cela Renonce! Triomphede toi! ». « Domi-
nation de soi-memo ces professeurs do morale qui
ordonnentil l'homme de se mettre sous sa propre puis-
sance, amènentainsi sur lui une étrange maladie Et a
présent, que l'on apprécieces phrases « Par d'heureuses
coutumesmatrimoniales,la forceet le piaisir de volonté,
ta volonté de se dominer soi-même, sont toujours en
accroissement « L'ascétismeet te puritanismesont des
moyenspresque indispensablesd'éducationet d'ennoblis-
sement, quand une race veut triompher de son origine
dans la ptëbe et lutter pour s'élever un jour a la domina-
tion ». « Le côté essentiel et inappréciable de chaque
morale, c'est qu'elleest une longue contrainte o.).
La caractéristiquedu « surhomme c'est qu'il veut

t. LagaieScience,
p. M2.
2. Au-delàduBienetdu Mal,p. 18,it)6.
FMËDÉMC Nn5TX3CHt: a~
rester sou), qu'it cherchela solitudeet fuit ta société(le,
betosdo troupeau. Cetui-tasera k' ptuagrand, qui petit
être )o plus solitaire». « ï,a hauteet indépendantespiri-
tualité, la votent de rester seul. ~M-<~M~x ~tp<:el
~KJ~, p. i&/<,i23. « Les forts se séparent )c'' uns des
autresauMin~cosMirenMntqoa les faiblesso rapprochent"Il
jSMfla ûfoëa~x* <f« ~û)'<t~ p. !?. Par contre, il
dit a d'autres endroit:! Pendant la pins longuo dnr~c
de t'hnmanit~, il n'y eut rien de plus terrible que do se
sentir sent » (La gaie <S<')'f)x'e, p. 147), ot « KotM
n'apprécions pas assez aujourd'hui les avantages d'une
existenceon communIl(~'«~ 6'JNM/~M de la .t/o<-<t~,
P. 59). Nous? C'est une calomnie.Nous apprécions ces
avantages&leur pleinevaleur. Cetui-)aseulne les apprécie
pas, qui vante en expressions admirathes, commela
caractéristiquedes « forts n, la « séparation'), c'cst-a-dirc
t'hostititéenvers l'existencecommuneet le mépris de ses
avantages.
Une fois, l'hommenoble primitif est le magnifiquecar-
nassier errant librement, le fauve blond; et tout de suite
après, « ces hommessont sévèrementtenus en bride par
la coutume,la vénération, l'usage, la reconnaissance,plus
encorepar la surveillanceréciproque,par la jalousieentre
égaux, et d'autre part dans leur attitudevis-a-vislesautres
ingénieuxen égards,dominationde soi-même,délicatesse,
Métité, orgueil et amitié n. Mais alors, si ce sont là les
qualités du « fauveblond qu'on nous donne vite une
sociétéde « fauvesblonds» Seulement,comments'accor-
dent la « coutumen, la « vénération la « domination
de soi-même », etc., avec le « libre vagabondage» du
at9 t.'ÈOOTt9ME
carnassier ma~niuque?Ceta reste une énigme sans solu-
tion. II est vrai que Nietzscheajoute & descriptionqui
nous fait venirt'eau a la bouche, cette restriction tts
sont en facedo l'étranger, là oit t'ctemcnt étranger com-
mence, pas beaucoup meilleurs que des bêtes féroces
tachéesM(~<t)'lia (i'fH~~o.ox'de la ~/ofa~e,P. 21). Mais
cette rcstrit'tion,en fait, n'en est pas uno. Chaquecommu-
nauté organiséese sent comme unité solidaireen facedu
restedu monde,et n'accordejamaist'etranger, à t'nommo
du dehors, les mêmes droits qu'a ses propres membres.
Droit, coutume,égards ne s'étendent pas à l'étranger, a
moins que celui-cino sache inspirer la crainte et forcer &
reconnaîtreses droits. Maisle progrès de la civilisation
consisteprécisémenten ce que les frontièresde la commu-
nauté s'élargissenttoujours de plus en plus, que t'etcment
étranger dépourvu de droits, no pouvant revendiquer
d'égar