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UNIVERSITÉ DE LANGUES ET D’ÉTUDES INTERNATIONALES

UNIVERSITÉ NATIONALE DE HANOÏ

ANALYSE DES TEXTES LITTÉRAIRES

JANVIER 2017
1
Sommaire

Première partie – Outils linguistiques d’analyse des textes littéraires

Chapitre 1 – Niveaux de langue 5


1.1. Les trois principaux niveaux de langue 
1.2. Les principales marques du langage familier
1.3. Les marques du langage courant
1.4. Les marques du langage soutenu

Chapitre 2 - Champs lexicaux


2.1. Définition
2.2. Exemple de texte poétique 11
2.3. Exemple de texte en prose 
Exercices

Chapitre 3 – Figures de style


3.1. Les figures de substitution 14
3.2. Les figures d'opposition
3.3. Les figures d'insistance, d'amplification
3.4. Les figures d'atténuation
3.5. Les figures d’analogie

Chapitre 4 – Registres 17
18
Chapitre 5 – Style et rythme de la phrase
5.1. Le rythme binaire
5.2. Le rythme ternaire
5.3. La phrase accumulative
5.4. La période oratoire
5.5. La phrase disloquée
Exercices

Deuxième partie – Lire le roman


Chapitre 1 – Discours et récit 24
1.1. Situation d’énonciation : généralités
1.2. Les temps dans le récit et le discours
1.3. Le discours dans le texte littéraire
1.4. Le récit dans le texte littéraire
1.5. Alternance de récit et de discours
1.5.1. Le discours dans le récit
1.5.2. Le récit dans le discours
1.5.3. Les valeurs du pronom indéfini "on"
Exercices

Chapitre 2 – Schéma narratif


Chapitre 3 – Espace et personnage romanesques
3.1. La description de l’espace
3.2. La description des personnages, le portrait
3.2.1. La désignation 
3.2.2. La qualification 
3.2.3. Le mode de présentation 
3.3. La fonction des personnages: le schéma actantiel
2
Première partie – Outils linguistiques d’analyse des textes
littéraires

Chapitre 1 - Niveaux de langue

1.1. Les trois principaux niveaux de langue

- Le langage familier signale un milieu populaire, des relations amicales ou familiales.


- Le langage courant est utilisé pour un exposé, les échanges avec une personne non
familière, une dissertation ou un commentaire, un courrier administratif.
- Le langage soutenu indique un niveau social élevé, des relations hiérarchiques, la politesse
du locuteur, son goût pour la belle langue.
Le choix dépend de la situation de communication et des effets voulus par le narrateur.
Un même texte peut jouer sur les trois niveaux et créer des effets variés : d’humour, d’ironie,
de burlesque…
- Le langage scientifique est utilisé dans les communications savantes : conférences,
mémoires de master, thèses, articles scientifiques
- Le langage vulgaire est celui des personnes mal élevées ou qui ont perdu le contrôle d’elles-
mêmes sous l’effet de la colère ou autre sentiment très fort.

Niveaux de langue
-------------------------
Scientifique
------------------------
Soutenu
------------------------
Courant
------------------------
Familier
------------------------
Vulgaire
------------------------

1.2. Les principales marques du langage familier

Exemples tirés du texte d’étude :

Mots et tournures familiers  mon pote, la boîte, un sacré coup, le boulot

Termes vagues et banals  c’est, ça, il y a, on…

Elision de certaines voyelles  quand t’as un pote au lieu de tu as


Tournures négatives incorrectes tu le laisses pas tomber au lieu de tu ne le laisses
omettant le ne  pas tomber

Absence d’inversion dans la tournure tu t’en souviens au lieu de t’en souviens-tu ? /Il a
négative  quoi au lieu de quel âge a-t-il ? / Et quoi au lieu
de Qu’as-tu trouvé ?

Reprise ou anticipation expressive du Et René, il a cinq ans de moins l.5 = le sujet René
sujet ou de l’objet est repris par le pronom il 
René, je le reconnaissais plus l.8 = le COD René
est repris par le pronom le
3
Les tournures non expressives en langage courant
seraient les suivantes : René a cinq ans de moins /
Je ne reconnais plus René
Pauses marquant des hésitations dans hein…, … ben
le discours : points de suspension
Phrase longue, mal ponctuée  En fait…anticipée l.2 à 6
Tutoiement

● Texte d’étude

- René, [c’est] celui qui travaillait avec toi ?


- Oui, René, mon pote d’atelier, tu t’en souviens ? En fait, trois mois après mon
départ à la retraite…, ben [on] leur a annoncé dans la boîte qu’[il y avait] une
restructuration de certains secteurs et René, ben, il a quoi ? cinq ans de moins que
5 moi, il faisait partie des gens qu’[on]mettait à la retraite anticipée. [Ça] a été un
sacré coup pour lui. Il paniquait, quoi, à 56 ans ou presque !
- Ouais, [c’est] pas marrant !
- [Ça] doit être dur à vivre, hein…René, je le reconnaissais plus, on s’était battus pour
le boulot, pour les conditions de travail et tout, mais là rien à faire ! Quand t’as un
1 pote comme René qui déprime, tu le laisses pas tomber comme [ça,] alors j’me suis
0 remué et j’ai trouvé…
- Ah oui ! Et quoi  ? (Tout va bien 3, p.152)

● Analyse
Les deux locuteurs se tutoient, il s’agit d’un père et de sa fille. Le lecteur comprend que le
locuteur principal est un ouvrier à la retraite l.3 et qu’il a été un militant engagé pendant ses
années d’activité : il s’est battu l.8 avec ses camarades de travail.
Le niveau de langue familier s’explique parce que la conversation se déroule dans le cadre
familial et dans un milieu populaire.

1.3. Les marques du langage courant


● Elles se déduisent aisément de la comparaison avec le texte en langage familier.
● Le vouvoiement remplace le tutoiement, les incorrections et termes familiers ont été
corrigés, mais on accepte l’interrogation sans inversion l.1 et l’emploi de c’est…sans en
abuser.
● La même conversation a été tenue dans une situation différente, par exemple entre le même
retraité et un journaliste de la presse locale à qui il donne une interview sur sa vie de militant
syndical à la retraite.

- René est un de vos anciens collègues ?


- Oui, René, mon camarade d’atelier, vous vous en souvenez peut-être ? En fait, trois mois
après mon départ à la retraite, la direction a annoncé la restructuration de certains secteurs
de l’entreprise. Et René, qui a cinq ans de moins que moi, faisait partie des gens mis à la
retraite anticipée. Le coup a été très dur pour lui. A 56 ans, il s’est affolé.
- Oui, ce n’est pas drôle  !
- C’est une situation sans doute très difficile à vivre. Je ne reconnaissais plus René avec qui
je m’étais battu pendant tant d’années pour les conditions de travail, les augmentations de
salaires … Impossible de le faire réagir ! Mais quand on a un camarade en grande difficulté,
on ne l’abandonne pas. Alors j’ai cherché une solution et j’ai trouvé…
- Ah oui  ! Et qu’avez-vous trouvé  ? 

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1.4. Les marques du langage soutenu
Analyse d’un extrait d’Un secret de Philipe Grimbert (Texte p.3)
●Le vocabulaire est recherché cf. Tableau ci-dessous
●Le narrateur utilise des figures de style 
- métaphore filée  trois marches du podium…compétition…vainqueur…conquérir,
- hyperboles grisait…soûlait…enfouissais…incandescence…abominables…tortures,
Morts… jeux du cirque, trempés 
● La syntaxe est travaillée 
- Les 3 premières phrases commencent par un complément circonstanciel et non le sujet :
Chaque début d’année… De cette seule compétition… Là était
Dans la phrase 3 (P3), l’adverbe là entraîne une élégante inversion du sujet.
- P1et P4 utilisent les deux points pour introduire une explication.
Dans P1, l’explication prend la forme d’une énumération en 3 temps ponctuée par 3 verbes à
l’infinitif : le rythme est ternaire.
P4 est construite sur une antithèse et se déroule selon un rythme ternaire : un segment est
consacré au « je », deux segments au frère supérieur physiquement, comme s’il valait le
double du narrateur, et même beaucoup plus.
Là était mon domaine, / à mon frère j’avais abandonné le reste du monde: / lui seul pouvait
le conquérir. / 
- Les deux dernières phrases sont longues et complexes : ce sont deux périodes oratoires (Cf.
Chapitre 4) qui culminent pour la première à « main » et la seconde à « parentales ». La
seconde est d’ailleurs construite sur une antithèse marquée par la répétition de « parfois » et
opposant les récits réalistes aux récits imaginaires.

● Texte d’étude
Chaque début d’année, je me fixais le même objectif : attirer l’attention de mes maîtres,
devenir leur préféré, monter sur l’une des trois marches du podium. De cette seule
compétition, je pouvais prétendre être le vainqueur. Là était mon domaine, à mon frère
j’avais abandonné le reste du monde : lui seul pouvait le conquérir.
Le parfum des livres neufs me grisait, je me soûlais aux amandes de la colle en pot, au cuir
de mon cartable lorsque j’y enfouissais mon visage. Les cahiers s’accumulaient dans les
tiroirs de mon bureau, je ne les relisais jamais. La vigueur qui me faisait défaut lors des
activités physiques se portait à incandescence lorsque, un stylo à la main, je remplissais des
pages entières de récits de mon invention. Parfois ils me concernaient de près, sagas
familiales, chroniques parentales, parfois ils s’égaraient en contes abominables semés de
tortures, de morts et de retrouvailles, jeux du cirque, récits trempés de larmes. 
Philippe Grimbert, Un secret, 2004, Livre de poche p.59

● Analyse
Le lecteur perçoit un narrateur-personnage à la sensibilité exacerbée, qui se sent inférieur à
son frère physiquement et trouve dans l’étude et l’écriture une revanche et un exutoire contre
sa disgrâce physique. Son amour de l’écriture est tel que le lecteur peut se demander si le récit
n’est pas autobiographique.

5
Trois jaquettes du roman autobiographique de Philippe Grimbert
publié en 2004, adapté au cinéma par Claude Miller en 2007.

Exercices

A – Réécrivez le texte de Philippe Grimbert en langage courant puis en langage soutenu,


en vous appuyant sur les équivalences de vocabulaire données dans le tableau, ou en trouvant
d’autres formulations.

B – Le texte ci-dessous  joue sur les niveaux de langue?


Les expressions soulignées sont soutenues : trouvez les équivalents familiers.
Les expressions en italique-gras sont familières : trouvez les équivalents soutenus.
Expliquez ce choix d’écriture ?

C – Maintenant réécrivez le texte de Céline entièrement au niveau de langue soutenu


puis entièrement au niveau de langue familier et comparez les trois versions.

Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n’y coupait pas. Tragiques
chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c’était
beaucoup d’admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé
d’un bout à l’autre d’écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et
montait du sol en traînées tremblantes jusqu’aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait
tout l’horizon et puis le rouge, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. […]
Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait. 
(Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932)

Le langage soutenu Equivalents en langage Equivalents en langage


dans le texte de Philippe courant familier
Grimbert, Un secret
se fixer un objectif se donner un but avoir un but
mes maîtres mes professeurs mes profs
leur préféré leur préféré leur chouchou
monter…podium être le meilleur Etre le premier
compétition Match compét
vainqueur Gagnant être le prems
6
mon domaine mon secteur mon rayon
j’avais abandonné j’avais laissé j’avais laissé
le reste du monde tout le reste tout le reste
conquérir Gagner avoir
grisait Enivrait me faisait planer
enfouissais Plongeais piquais du nez
s’accumulaient s’empilaient s’entassaient
la vigueur l’énergie avoir la pêche, la patate
me faisait défaut me manquait que je n’avais pas
se portait à incandescence était extrême était au top
me concernaient de près me touchaient de près parlaient de moi
sagas familiales histoires de famille trucs de famille,
chroniques parentales histoires des parents machins des parents
s’égaraient se perdaient c’étaient des …
des contes abominables des histoires terribles des trucs terribles
semés de tortures avec des tortures… avec des…
trempés de larmes qui me faisaient pleurer à chialer

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Chapitre 2 - Les champs lexicaux
2.1 Définition

● On appelle champ lexical un ensemble de mots qui se rapporte au même thème ou


domaine sémantique (= qui concerne le sens des mots) et constituent un réseau à travers le
texte. Ce réseau donne une unité thématique au texte. Il peut être constitué de noms, adjectifs,
verbes, adverbes…
Quelques exemples :
- champ lexical de la mer : bateau, voiles, poisson, pêche, marin, naviguer, maritime…
- champ lexical du feu: feu, flamme, brasier, incendie, brûler, ardent
- champ lexical de l’amour : aimer, amant, cœur, brûlant, émois, passion…
● Ne pas confondre champ lexical et famille de mots !
Une famille de mots est composée de mots ayant le même radical, la même étymologie.
-famille du mot mer issu du latin mare: maritime, marée, marin, marine, mareyeur…
-famille du mot feu issu du latin focus : couvre-feu, pare-feu, feu follet, foyer, focal…
-famille du mot amour issu du latin amor : amourette, amour-propre, amoureux, aimer,
amant…
● L’interprétation des champs lexicaux
Plusieurs champs lexicaux peuvent se succéder ou se combiner à travers le texte, qu’il soit
écrit en prose ou en poésie. Quelquefois, un même texte oppose deux champs lexicaux.
Après le moment du repérage vient celui de l’interprétation. Le lecteur est éclairé sur la
progression thématique, l’évolution d’une situation, d’un personnage.

2.2 Exemple de texte poétique


Le Dormeur du val  d’Arthur Rimbaud, Poésies, 1870

C'est un trou de verdure où chante une rivière,


Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,


Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme


Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;


Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

● Repérages
Dans le poème, deux champs lexicaux dominent : celui de la nature et celui du soldat. Le
recensement des mots fait vite apparaître, qu’à l’intérieur de chaque champ, deux sous
ensembles sont en opposition :
- la nature comme lieu de vie heureux, lumineux, vibrant, en mouvement : chante une rivière,
accrochant follement, le soleil luit, mousse de rayons, la lumière pleut
- la nature comme tombe, linceul, lit de mort : trou de verdure, étendu dans l’herbe sous la
nue, dans son lit vert, il a froid
- le soldat heureux: jeune, pieds dans les glaïeuls, souriant, dort dans le soleil
8
- le soldat malade ou blessé : le dormeur, dort, étendu, pâle, enfant malade, les parfums ne
font pas frissonner.

● Analyse
L’art de Rimbaud conduit le lecteur vers la terrible révélation finale, après l’avoir bercé dans
un cocon vert et lumineux. L’analyse révèle que les termes heureux vont en decrescendo au
cours du poème alors que les termes liés au malheur vont en crescendo.
Le lecteur en déduit les intentions du poète : faire ressortir l’absurdité de la guerre et de la
mort en la situant dans un site idyllique et en jouant sur l’effet de surprise.

2.3 Exemple de texte en prose 


Jacqueline Harpman, Récit de la dernière année, 2000

C’était l’heure des informations, elle alluma la télé : une jeune femme à l’air grave
annonçait que l’avion de Rio de Janeiro s’était abîmé, deux heures plus tôt, dans les
eaux de l’Atlantique.
- Il n’y a pas de survivants entendit-elle.
5 Au premier moment, le malheur a l’air d’un mensonge. On dit : ce n’est pas vrai. On
[se roidit]. Les mots n’ont pas de sens, et c’est [le corps] souvent, qui comprend le
premier. Delphine sentit [une fine sueur lui perler aux tempes et aux paumes]. Il y eut
ce temps d’arrêt très bref, la césure, on voit la couleur de toute une vie, un paysage
immense se déploie sous les yeux, le ciel est vaste, et puis la frontière est passée, on est
1 ailleurs,[ le souffle suspendu se relâche], Delphine[immobile] sur les coussins [fixe
0 des yeux] l’écran où la jeune femme achève sa phrase, et le mot survivant résonne
encore dans l’air. A-t-elle bien dit qu’il n’y en avait pas ? Les enfants rient fort, elle
les regarde de loin : que fait-on quand on est chez soi, que l’avion est tombé et que les
enfants partagent avec méticulosité les dernières cuillerées de crème au chocolat  ? Il
faut téléphoner à l’aéroport se dit-elle. 
Livre de Poche p.64

● Repérage
- Le premier champ lexical (mots soulignés) est celui du « chez soi » quotidien : les termes
concrets montrent les objets habituels : télé, coussins, écran, crème au chocolat ; la répétition
du nom  enfants insiste sur leur présence joyeuse, le plaisir simple du dessert au chocolat et le
souci qu’aucun d’entre eux n’en ait plus que l’autre !
- Le second (entre crochets) se rapporte au corps dont il précise les réactions : le verbe se
roidit, les adjectifs immobile et fixe  insistent sur la pétrification du corps (= qui devient
pierre) ; la sueur perle, le souffle est suspendu  puis se relâche.
- Le troisième (en italique-gras) est celui du malheur qui s’abat sur Delphine à travers la
perception de la phrase négative : Il n’y a pas de survivants, le mot est repris plus loin ainsi
que l’expression  Il n’y en avait pas.

●Analyse
Le champ lexical de la souffrance physique et morale alterne avec celui du bonheur quotidien
qui va voler en éclats lorsque l’affreuse nouvelle de la mort du père va être confirmée.
D’autres notations coupent les précédentes mais concernent les pensées du personnage que la
narratrice omnisciente nous fait entendre et qu’il faudra étudier. Cf. II.1.4

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Exercices

A – Repérez les deux champs lexicaux présents dans le texte.


Quelles sont les figures de style ? Quel registre en déduisez-vous ? (Chapitres 3 et 4)

Ecoute-moi ! Regarde-moi ! Vois mes larmes ! Est-ce qu’un cœur d’homme peut rester glacé
devant le désespoir d’une mère ? D’une mère qui va mourir en sachant qu’on va laisser ses
enfants abandonnés à une agonie effroyable ! Tu n’as donc jamais pris un enfant dans tes
bras  ? Tu n’as donc jamais été touché par ce miracle qu’est un tout jeune enfant ? Ah! Si tu
voyais mes petits, tu te laisserais fléchir : ils sont tout dorés et vifs… 
Emmanuel Roblès, Montserrat, 1952

B – Repérez les trois champs lexicaux présents dans le texte.


Quel est le niveau de langue ? Repérez-vous des figures de style ? (Chapitre 3)
Quel registre en déduisez-vous ? (Chapitre 4)

J’emporte la mallette dans les toilettes, me lave longuement les mains, attends qu’apparaisse
une femme de ménage en uniforme vert et blanc. Le temps passe. Enfin la porte dérobée
s’ouvre pour laisser place à une Noire qui traîne les pieds ainsi qu’un grand sac de déchets.
Au dernier moment, d’une jambe leste, je retiens la porte entrouverte, tout en rangeant ma
trousse de toilette. La nettoyeuse ne remarque rien, vide tranquillement la corbeille à papier.
J’en profite pour m’engouffrer dans le noir. 
Daniel De Roulet, L’Homme qui tombe, 2005

C - Repérez les champs lexicaux présents dans le texte.


Quel est le niveau de langue ? Repérez-vous des figures de style ? (Chapitre 3)
Quel registre en déduisez-vous ? (Chapitre 4)

Le ciel, obscurci dès le matin par une bruine rude et sifflante, mêlée de neige et de grêlons,
ne se distinguait en rien depuis le coucher du soleil des horizons les plus sombres  ; et comme
il se confondait par ses ténèbres avec les ténèbres de la terre, les bruits de la terre se
mêlaient aussi avec les siens d’une manière horrible qui faisait se dresser les cheveux sur le
front des voyageurs. L’ouragan qui grossissait de minute en minute, se traînait en
gémissements comme la voix d’un enfant qui pleure ou d’un vieillard blessé à mort qui
appelle du secours ; et l’on ne savait d’où provenaient le plus ces affreuses lamentations, des
hauteurs de la nue1ou des échos du précipice, car elles roulaient avec elles des plaintes
parties des forêts, des mugissements venus des étables, l’aigre criaillement des feuilles sèches
fouettées en tourbillons par le vent, et l’éclat des arbres morts que fracassait la tempête  ;
cela était épouvantable à entendre. Charles Nodier, La Combe de l’homme mort, 1842

Pièce sur la guerre civile au Daniel De Roulet, Romancier français


Vénézuela. Au 19ème s. écrivain de l’époque romantique
Montserrat, le chef des suisse né en 1944 1780-1844
révolutionnaires prévient Bolivar
qui réussit à s'échapper.

1
Le ciel encombré de nuages
10
Chapitre 3 – Les figures de style
●Les figures de style sont consubstantielles aux textes littéraires. Elles font partie de leur
substance. Il arrive pourtant que certains auteurs les évitent. Elles ont souvent des noms
savants mais sont très fréquentes dans la langue courante.

3.1. Les figures de substitution


Elles remplacent un mot par un autre mot ou une expression inattendue.

Figures Définitions et exemples Effets produits


La métonymie Elle désigne Permettre un raccourci
- Le contenant pour le contenu: d'expression qui frappe et
Boire un verre= ce que contient le verre surprend, par l'image
- Le lieu pour la chose ou la fonction: suggérée.
Ce Bourgogne est sublime
= ce vin de Bourgogne
Il est candidat à l'Elysée
= à la présidence de la République
- La partie pour le tout:
Des voiles passent à l'horizon"
des bateaux
- La matière pour l'objet:
On entend résonner les cuivres
= les instruments en cuivre
- L'auteur pour son œuvre:
J'ai aimé les Zola lus cet été
= les romans de Zola
La périphrase Elle remplace un mot par une expression Attirer l'attention sur une
plus longue: qualité, éviter une
L'auteur de l'Etranger = Albert Camus répétition.
La Venise du Nord = Bruges, ville belge
L'antiphrase Elle dit le contraire de ce que l'on veut Créer une complicité entre
(n.f.) faire comprendre mais sur un ton qui locuteur et destinataire mais
permet de comprendre l'intention du elle implique l'attention du
locuteur: destinataire.
C'est du joli! = ce n'est pas bien du tout!
O sauveur, ô héros, vainqueur de
crépuscule, / César = le lecteur
comprend que ces noms attribués à
Napoléon III par Hugo sont ironiques.

Victor Hugo Napoléon III


11
3.2. Les figures d'opposition
Elles rapprochent deux termes opposés pour en faire ressortir toute la différence.

Figures Définitions et exemples Effets produits


L'antithèse Elle oppose deux expressions dans une Souligner un conflit, un
(n.f.) phrase, un paragraphe, une strophe: contraste, un désaccord, une
Dieu fait sortir de terre les moissons, la contradiction.
vigne, l'eau […] et toi la guillotine.
Victor Hugo
L'oxymore Elle oppose deux mots dans une même Rendre le contraste
(n.m.) expression: saisissant par le
soleil noir, délicieuse tristesse, sublime rapprochement illogique des
pourriture deux mots.
Le paradoxe Il énonce une idée contraire à l'opinion Choquer, susciter la
commune: réflexion.
Quelle fatigue que ces trop longues
vacances!
Le chiasme Il oppose les éléments de 2 groupes Souligner l'union de deux
Schéma AB B'A' parallèles qui sont inversés: réalités ou souligner
La neige (A) fait au nord (B) l'antithèse.
ce qu'au sud (B') fait le sable (A').

3.3. Les figures d'insistance, d'amplification


Elles mettent en évidence l'intensité du sentiment, de l'idée.

Figures Définitions et exemples Effets produits


La répétition Elle répète le même mot ou la même Insister sur un sentiment,
expression deux fois ou plus. une idée.
L'énumération Elle exprime les différentes Décrire mais aussi insister
(n.f.) caractéristiques d'un objet, d'une
personne…
Dieu fait sortir de terre les moissons,
La vigne, l'eau courante abreuvant les buissons,
Les fruits vermeils,la rose où l'abeille butine,
Les chênes, les lauriers.
Victor Hugo
Le Il présente deux énoncés selon une Mettre en évidence une
parallélisme construction semblable: similitude ou une
Schéma Il n'avait pas de fange dans l'eau de son moulin. opposition.
AB A'B' Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
Victor Hugo
L'anaphore Elle répète un ou plusieurs mots en Mettre l'accent sur une
(n.f.) début de vers, de phrase, d'éléments de obsession elle sert aussi à
phrase: persuader.
Il y a des petits ponts épatants
Il y a mon cœur qui bat pour toi
Il y a une femme triste sur la route…

La gradation Elle fait se succéder des termes Produire un effet de


d'intensité croissante: Je me meurs, je grossissement.
suis mort, je suis enterré. Molière
L'hyperbole Elle emploie des termes forts, exagérés: Exprimer un sentiment fort
(n.f.) ce bandit, ce scélérat vivant

12
3.4. Les figures d'atténuation
Elles ont pour effet d'amplifier ou au contraire d'atténuer la force d'un sentiment ou d'une
idée.
Figures Définitions et exemples Effets produits
La litote Elle exprime le moins par une tournure Atténuer la force du
négative pour suggérer le plus: sentiment par souci des
Va je ne te hais point! dit Chimène à convenances, par modestie.
Rodrigue dans Le Cid de Corneille
= Je t'aime!

L'euphémisme Il emploie un mot à la place d'autre pour Atténuer ou dissimuler une


(n.m. en atténuer le sens. idée brutale.
Le dernier voyage = la mort
Les demandeurs d'emploi
= les chômeurs
Les non- voyants = les aveugles
Les seniors = les personnes âgées

3.5. Les figures d’analogie


Elles créent des images mentales en rapprochant deux univers différents.

Figures Définitions et exemples Effets produits


La comparaison Elle établit un rapprochement entre le Expliquer par une image,
comparé et le comparant, à partir d'un mettre en relation deux
élément qui leur est commun et grâce à univers.
un outil grammatical (comme, tel…que,
pareil à, ressembler à…):
Les passants me semblaient des spectres effarés.

La métaphore C'est une comparaison sous-entendue Expliquer par une image en


qui établit une assimilation entre deux jouant sur la surprise par
termes (sans outil de comparaison): l'absence d'outil de
Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut comparaison.
Sanglante, et dans les cieux, de deuil
enveloppée,
Je regardai rouler cette tête coupée. Hugo
La lune rouge est comparée à une tête
coupée qui roule du haut de la guillotine.

La métaphore Elle est constituée d'une suite de Frapper l'esprit du


filée métaphores sur le même thème - destinataire.
noyée, raz-de-marée, déferle, englouti -
se rapportant au même comparé.

La Elle représente une chose sous les traits Frapper, amuser,


personnificatio d'une personne: surprendre.
n Des albatros, indolents compagnons de voyage
Baudelaire
Les oiseaux sont personnifiés

Le soleil aussi attendait Chloé.


Boris Vian
13
L'animalisation Elle représente une personne sous les Faire la satire, la polémique,
traits d'un animal: attaquer.
Voici venus les jours du carnaval, les jours où le
bétail humain s'amuse par masses, par troupe
parce qu'on déchaîne la bête, ce jour-là! […] On
lui donne la liberté comme à un chien aux,
montrant bien sa bestiale sottise.[…] La bête
humaine est libre! Elle se soulage et s'amuse
selon sa nature de brute.
Métaphore filée animalisante.

La réification Elle représente une personne sous les Faire la satire, la polémique,
traits d'une chose: attaquer.
Quand on traite une personne de cruche
ou de potiche…ce n'est pas flatteur!

L'allégorie Elle personnifie une idée en la rendant Faire comprendre une idée
moins abstraite: abstraite par l'image.
Allégorie de la mort = squelette tenant
une faux
Allégorie de la justice = femme portant
une balance et un glaive
Allégorie de la France = Marianne

Allégorie de la Justice Allégorie de la République, Marianne


Carte à jouer La Liberté guidant le peuple, Delacroix 19ème s.

14
Allégorie du printemps, Botticelli 1445-1510

15
Chapitre 4 – Les registres
● La lecture d'un texte produit un effet sur le lecteur qui a envie de rire, de se moquer, de
pleurer, de se mettre en colère, d'admirer…C'est le registre du texte ou la tonalité dominante.
Les registres sont nombreux. Comment les reconnaître ?
Des questions sur le registre sont intégrées à presque tous les textes étudiés, dès le chapitre 2.

Registre Effet recherché Moyens / Procédés

comique Faire rire Comique de mots, de gestes, de


situation de caractère…
didactique Expliquer quelque chose Phrases courtes, lexique simple,
présent de vérité générale, questions
oratoires…
épique Susciter l'admiration pour un Lexique de la guerre et du combat,
héros qui se surpasse pluriels, hyperboles…
fantastique Susciter la peur en faisant Décor, évènements et personnages
basculer dans un univers inquiétants, champ lexical de la
étrange peur…
humoristique Susciter le rire en paraissant Jeux de mots, périphrases,
sérieux métaphores amusantes…
ironique Susciter la moquerie, le mépris L'antiphrase, figure de style qui
(forme particulière de satire) consiste à dire le contraire de ce que
l'on pense.
lyrique Faire partager un sentiment Présence du "je", vocabulaire du
intime sentiment, ponctuation expressive,
exclamations, interrogations…
pathétique Susciter la pitié pour un Présence du "je", lexique de la
personnage dans une situation souffrance, ponctuation expressive…
douloureuse
polémique Susciter la colère ou la révolte Vocabulaire dépréciatif, "je", "vous",
contre une personne, un ponctuation expressive traduisant la
comportement social, une colère du locuteur…
institution…
réaliste Donner une impression de Nombreux adjectifs qualificatifs
réalité descriptifs, énumération…
satirique Susciter le mépris pour une Caricature, termes péjoratifs, images
personne ou une idée dévalorisantes…
tragique Susciter la peur et la pitié pour Lexique de la mort, de la fatalité,
un héros écrasé par son destin langage soutenu, ponctuation
Ex: Oedipe expressive…

Masques antiques tragique et comique


16
Chapitre 5 – Le style et le rythme de la phrase
● Le style est l’ensemble des moyens d'expression (vocabulaire, images, tours de phrase,
rythme) qui traduisent de façon originale les pensées, les sentiments, toute la personnalité d'un
auteur.
Il est très dépendant de la construction de la phrase, de son rythme.

● Quand on repère la structure de la phrase, on la lit plus ou moins vite : en fonction de la


ponctuation, de la longueur de la phrase mais aussi des idées exprimées. On donne une
certaine vitesse aux éléments du texte. C’est ce qu’on appelle le rythme, comme en
musique. Le rythme peut être uniforme ou variable, à 2 temps ou 3 temps, ou plus !
C’est la syntaxe, la structure de la phrase mis en lumière par la ponctuation, le sens du texte
et…la finesse du lecteur qui vont permettre de déterminer le rythme de la phrase.

5.1. Le rythme binaire

La phrase est construite en deux temps plus ou moins rapides. Elle oppose ou associe deux
éléments.
● Exemple 1 : Un seul être vous manque [et] tout est dépeuplé.  Alphonse de Lamartine
Deux propositions indépendantes coordonnées par et dont les sujets s’opposent:
un seul ≠tout ; le paradoxe est ainsi renforcé.
●Exemple 2 : Il fut sévèrement puni, [et surtout], son prestige s’effondra d’un coup. 
Deux propositions indépendantes coordonnées par et surtout.
● Exemple 2 : Il avait épousé au début de l’Occupation la petite-fille d’un négociant à qui il
servait de secrétaire, [et] il avait été, pendant cette période, marchand de chevaux à Neuilly.
Patrick Modiano, Un pedigree 2005
Le premier ensemble composé d’une proposition principale et d’une proposition subordonnée
relative est coordonné par et à la proposition indépendante structurée en trois temps.

5.2. Le rythme ternaire

La phrase est construite en trois temps, à partir de groupes de même nature.


Les trois temps peuvent être de longueur voisine ou jouer sur en effet de crescendo ou de
decrescendo.
●Exemple 1 : C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. 
Célèbre première phrase du roman historique et exotique de Flaubert, Salaambô, 1862.
Les trois temps de longueur voisine évoquent des lieux, au moyen de noms propres qui se font
écho grâce à l’assonance en [a]. Le rythme est ample, solennel et la phrase paraît longue.
●Exemple 2 : Je n’ai plus rien à apprendre, j’ai marché plus vite qu’un autre [et]j’ai fait le
tour de ma vie. Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, 1849
Rythme ternaire mis en relief par l’anaphore de  je.
Phrase complexe composée de trois propositions de longueur identique: coordonnées +
juxtaposées.
« Le tour de ma vie » évoque un triangle équilatéral.

●Exemple 3:Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le
médecin me faisait garder la chambre. »Phrase ample, équilibrée et claire.

17
● Exemple 4:Qu’on ne se trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre
temps est un symbole terrible ; pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent 2 pièce
à pièce et les broderies fleur à fleur. Musset, Confessions d’un enfant du siècle, 1836
Dans cet ouvrage, Musset analyse les causes historiques du Romantisme. Les espoirs de gloire
et de victoires nés des campagnes napoléoniennes se sont éteints avec la défaite de Waterloo.
C’est ainsi qu’une génération entière s’est trouvée déséquilibrée, frustrée, sans idéal. Les
beaux habits militaires chamarrés ont été remplacés par des vêtements noirs.
La phrase est ternaire avec effet de crescendo (= les 3 éléments rythmiques sont de plus en
plus longs).

1 Qu’on ne se trompe pas :


2 ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible ;
3 pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies
fleur à fleur.

Des signes de ponctuation vigoureux marquent les 3 temps.


Temps1 court: apostrophe indirecte au lecteur on = vous, les lecteurs
Temps 2 long: deux termes à connotation tragique (noir et terrible) renforcée par les deux
allitérations en [o] et [ã]sonorité nasale.
Temps 3 très long : explication du sentiment de deuil des jeunes de la génération de 1836
 La chevalerie est tombée, les armures portées par les hommes à la guerre, et les broderies
exécutées par les femmes qui les attendent = la période n’a plus rien d’héroïque !

5.3. La phrase accumulative

Elle multiplie les verbes, les groupes nominaux ou les adjectifs…pour donner une impression
de foisonnement, d’abondance, de force…
Elle est fréquente dans les textes épiques et tous les textes qui veulent insister.

●Exemple tiré du célèbre roman d’Emile Zola, Germinal VII. 3, 1885

Dès ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se succédaient, des affaissements
souterrains, des grondements de volcans en éruption. Au loin, le chien n’aboyait plus, il
poussait des hurlements plaintifs, comme s’il eût annoncé des oscillations qu’il sentait venir,
[et] les femmes, les enfants, tout ce peuple qui regardait, ne pouvait retenir une clameur de
détresse, à chacun de ces bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture
ardoisée du beffroi s’écroula, la salle de recette et la chambre de la machine se fendirent, se
trouèrent d’une brèche considérable. Puis les bruits se turent, l’effondrement s’arrêta, il se
fit de nouveau un grand silence. 

Ces quatre phrases (P) évoquent une catastrophe à la mine qui prend une dimension épique.
P1 est coupée en cinq éléments assez courts et rapides (4 virgules)
P2 est coupée en neuf éléments (8 virgules) d’abord lents pour les quatre premiers puis
s’accélérant à partir de et les femmes, s’amplifiant avec tout ce peuple. l.4
P3est coupée en quatre éléments rapides car l’action se déroule très rapidement, en moins de
dix minutes.
Verbes, noms s’accumulent rapidement dans ces trois phrases pour donner l’impression de
chaos, d’horreur.
P4 produit un effet de ralentissement, en trois temps (phrase ternaire), jusqu’au silence de
mort final.
Exercez-vous à lire ce texte de façon expressive, pour le rendre vivant, pour en faire sentir
l’horreur.

2
Imparfait du subjonctif du verbe tomber
18
5.4. La période oratoire

● C’est une phrase longue, complexe, clairement et harmonieusement développée.


Elle est construite en trois mouvements
- une protase : mouvement ascendant
- un (ou une) acmé : point culminant
- une apodose : mouvement descendant.
Protase et apodose sont de longueur variable, elles peuvent monter ou descendre d’un seul jet
ou le faire par étapes, on parle alors de protase ou apodose en escalier.
On rencontre les périodes dans les textes argumentatifs mais aussi dans les textes lyriques ou
épiques.

● Exemple –Première phrase de l’Article « Paix » écrit par Damilaville, tiré de


l’Encyclopédie, 18ème s
La guerre est un fruit de la dépravation des hommes ; c’est une maladie convulsive et
violente du corps politique , il n’est en santé, c’est à dire dans son état naturel que lorsqu’il
jouit de la paix ; c’est elle qui donne de la vigueur aux empires ; elle maintient l’ordre parmi
les citoyens  ; elle laisse aux lois la force qui leur est nécessaire ; elle favorise la population,
l’agriculture et le commerce ; en un mot elle procure aux peuples le bonheur qui est le but de
la société. 
Présentons cette phrase en mettant en évidence les pauses marquées par les virgules et points-
virgules.
1 La guerre est un fruit de la dépravation des hommes ;
2 c’est une maladie convulsive et violente du corps politique,
3 il n’est en santé, c’est à dire dans son état naturel que lorsqu’il jouit de la paix ;
4 c’est elle qui donne de la vigueur aux empires ;
5 elle maintient l’ordre parmi les citoyens ;
6 elle laisse aux lois la force qui leur est nécessaire ;
7 elle favorise la population, l’agriculture et le commerce ;
8 en un mot elle procure aux peuples le bonheur qui est le but de la société. 

Longue protase en escalier (7 étapes) composées de propositions dont le sujet est la guerre 
repris par  c’est  (étapes 1 et 2) puis  le sujet change : la paix  (étapes 4 à 8) succède à la
guerre c’est elle qui, elle  répété 4 fois, en anaphore.
Seule l’étape 3 a un sujet grammatical différent : il  remplace corps politique.
L’acmé est atteinte à la fin de l’étape 7  commerce.
L’apodose descend rapidement, d’un jet, annoncée par en un mot.
La phrase commence par un réquisitoire contre la guerre (termes à connotation péjorative :
dépravation, maladie convulsive et violente), se poursuit par un plaidoyer pour la paix (termes
à connotation méliorative : vigueur, ordre, lois, force, favorise)  et se termine par l’argument
suprême en faveur de la paix, celui du  bonheur des peuples.
Cet article de l’Encyclopédie est un discours argumentatif passionné en faveur de la paix. Le
souffle de la période a pour fonction de persuader le destinataire.

Quatre Encyclopédistes du 18ème siècle

Damilaville Voltaire D’Alembert Diderot


19
5.5. La phrase disloquée
● Son rythme est contraire à celui de la phrase accumulative ou de la période oratoire car elle
est courte. Elle forme avec d’autres phrases semblables un ensemble de phrases hachées,
coupées, dans lesquelles la syntaxe n’est pas toujours respectée. Il arrive que la phrase soit
coupée de façon étonnante.
Ce style disloqué, heurté, est fréquent dans les romans contemporains.

● Exemple 1: Incipit3du roman de Louis Aragon, Aurélien, 1944

La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut,
enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu'il n'aurait pas choisie. Il avait
des idées sur les étoffes. Une étoffe qu'il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal
augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d'Orient sans avoir l'air de se considérer
dans l'obligation d'avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les
cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était
blonde ou brune. Il l'avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale,
d'ennui et d'irritation. Il se demanda même pourquoi. C'était disproportionné. Plutôt petite,
pâle, je crois… Qu'elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n'y aurait pas repensé, après coup.
Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait. 

La scène de rencontre entre Aurélien et Bérénice est décrite du point de vue d’Aurélien, le
personnage masculin, en focalisation interne. (IIème partie, chapitre 3)
Les phrases sont disloquées pour traduire le monologue intérieur d’Aurélien et ses sentiments
d’irritation, d’incompréhension.

● Exemple 2: Extrait de Groom4, roman de Jean Vautrin, 1980


Tout le saint-frusquin5autour de nous qui me déprime. Les guerres. Les meurtres. Les
génocides. Les conneries à tire-larigot6. Je ne sais pas si vous lisez. Si vous écoutez. Les
journaux. Les médias comme ils disent. On ne peut plus suivre. Tellement il y a du malheur.
On n’arrive plus à fournir, question-sensibilité. Et ça me tue. Ça me tue vif et ça fait mal. 

L’éclatement de la syntaxe est adapté à la personnalité du personnage-narrateur, un gamin de


12 ans, garçon d’étage dans un grand hôtel, sans beaucoup de culture. Il utilise aussi des
termes familiers.

Louis Aragon 1897-1982 Jean Vautrin 1933-2015


Exercices
3
Début d’un roman
4
Jeune employé chargé des courses dans un hôtel de standing
5
(Familier) Toutes les choses
6
(Familier) En grande quantité
20
A – a. Etudiez le type de phrases, leur rythme.
b. Repérez deux champs lexicaux.
c. Quel sont les temps utilisés ? Quelle est leur valeur ?

Patrick Modiano, né en 1945

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous
entretenions souvent avec Hutte de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau
jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté.
Gigolos7. Papillons8. Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, Gallimard, 1978

B – a. Etudiez le type de phrases, leur rythme.


b. Quel est le champ lexical dominant 
c. Quel est ou quels sont le(s) niveau(x) de langue utilisé(s) ?
d. Quelles figures de style avez-vous repérées ?
e. Quels sont les temps utilisés ? Quelle est leur valeur ?
f. Relevez les indices d’énonciation et dites si le récit est à la 1ère ou à la 3èmep.
g. Ecrivez les 3 phrases minimales auxquelles correspondent les 3 phrases écrites
par Serge Joncour et comparez les deux versions

Serge Joncour, né en 1961

Tout le long de l’enfance, avec ses six ans de moins, Alexandre cherchait à rattraper l’aîné, il
instaurait une rivalité permanente, en toute chose il voulait que la compétition se tisse.
L’hiver, aux premiers froids, Alexandre observait son frère, pour voir lequel des deux était
sorti sans le pull, lequel des deux était le moins frileux, le plus résistant. En même temps, s’ils
étaient sortis tous les deux sans pull, rien qu’en tee-shirt dans le vent glacé, pour lui ça
voulait dire qu’ils étaient frères à ce point-là, plus forts que le froid, plus forts que les
éléments eux-mêmes, pour Alexandre c’était déterminant de se vivre comme deux frangins,
ressentir au plus intime cette fine communauté d’êtres identiques. 
Serge Joncour (né en 1961), L’Amour sans le faire, Flammarion, 2012, p.31
C- a. Etudiez le type de phrases et leur rythme.
b. Quel est le temps utilisé ? Quelle est sa valeur ?
7
Jeune amant entretenu par une femme plus âgée
8
Personne instable. Papillonner : aller d’une personne à l’autre, d’une chose à l’autre comme un papillon.
21
c. Quels passages vous semblent refléter les réflexions du narrateur sur Chloé ?
d. Que désigne le pronom on utilisé à deux reprises l.1 et l.2 ?
e. Réécrivez le texte en ne conservant que les phrases qui expriment les faits.

David Foenkinos né en1974

Le lendemain en fin de journée, Chloé célébrait son anniversaire. Elle ne supportait pas
qu’on puisse l’oublier. Dans quelques années, ce serait sûrement le contraire. On pouvait
apprécier son énergie, cette façon de rendre flamboyant un univers sinistre, cette façon de
propulser les employés présents dans une bonne humeur factice. Pratiquement tous les
salariés de l’étage étaient là, et Chloé, au milieu d’eux buvait une coupe de champagne. En
attendant ses cadeaux. Il y avait quelques chose de touchant, de presque charmant dans la
manifestation ridiculement exagérée de son narcissisme. 
David Foenkinos (né en 1974), La Délicatesse, Folio, 2009, p.130

D – Cette phrase de Chateaubriand, écrivain romantique, extraite du roman


autobiographique, René (1802) est une période oratoire.
a. Etudiez sa construction : la protase est-elle en escalier, l’apodose est-elle d’un
seul jet ou non ? Quelle est l’acmé ?
b. Comment définiriez-vous la sensibilité romantique à partir de l’analyse de la
phrase ?
c. Quelle serait la phrase minimale ?

François-René de Chateaubriand 1768-1848

La nuit, lorsque l’aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur
mon toit, qu’à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un
pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon
cœur, que j’aurais la puissance de créer des mondes. 

22
Deuxième partie – Lire le roman
Chapitre 1 – Discours et récit

1.1. Situation d’énonciation : généralités

●Définition
L'énonciation est l'action qui consiste à produire un énoncé, un message écrit ou oral
Dans tout énoncé, on peut relever des indices - ou marques - d'énonciation qui révèlent la
présence du locuteur, le moment et l'endroit où il parle/écrit, sa disposition d'esprit, son
intention.
Ils sont plus ou moins nombreux selon que le locuteur intervient dans le récit ou reste neutre.
On peut évaluer si le narrateur est subjectif ou reste objectif.

●La situation d'énonciation: Qui? Parle à qui? Où? Quand?


Ces questions permettent de repérer et d'analyser les indices personnels et spatio-temporels.
- Les indices personnels: les pronoms personnels de la 1ère et de la 2ème personne
du singulier et du pluriel (je, tu, vous, nous…), les adjectifs et pronoms
possessifs (mon, le mien…), le pronom indéfini "on", nous renseignent sur
l'identité des interlocuteurs et les relations qu'ils entretiennent.
- Les indices spatio-temporels indiquent le temps et le lieu. Ce sont les
adverbes (ici, aujourd'hui, demain, …), les compléments circonstanciels de
temps et de lieu
(A Paris, en Europe, en 1990, 50 ans après la guerre…) et les temps verbaux.

●Les indices du sentiment et du jugement


Ils permettent de comprendre l'état d'esprit du locuteur, son intention.
- Indices des émotions et des sentiments.
Ex: Quand Baudelaire parle de "la Fatuité moderne" qui "rugit", qui "éructe",
il exprime son mécontentement, voire sa colère.
- Indices du jugement.
Ex: Lorsque Baudelaire dit que "l'industrie" est "la plus mortelle ennemie de
l'art", dont elle doit se contenter d'être "la très humble servante", il exprime un
jugement à travers des termes évaluatifs, qui expriment son opinion.
- Les modalisateurs sont, des expressions qui marquent le degré d'adhésion
du locuteur à son énoncé.
Ex: "Je suis convaincu", "cela tombe sous le sens", "il faut que". Ici,
Baudelaire est sûr de son énoncé, il ne doute pas.
Un autre locuteur pourrait dire: "Je me demande si", " Il se peut que", Je
doute" ou employer les adverbes "peut-être", "sans doute"… ou employer le
conditionnel ou le subjonctif qui expriment un doute.

● Récit et discours sont les deux types d’énonciation, deux façons de présenter un énoncé.
On les reconnaît à la présence ou à l’absence d’indices d’énonciation et à l’emploi des temps
verbaux. Mais il est rare de rencontrer l’un sans l’autre : dans le même texte, récit et discours
s’enchaînent ou s’entremêlent.
Un des objectifs de l’analyse littéraire est de bien les identifier pour mieux comprendre le
texte.

23
1.2. Les temps dans le récit et le discours

● Les temps du récit passé


Les temps du récit rétrospectif sont l’imparfait et le passé simple ou le passé composé (dans le
récit familier).
Rappelons la valeur de ces temps

Imparfait Passé simple ou passé composé


Actions qui durent, se prolongent Actions rapides
Actions habituelles, qui se répètent Actions soudaines, uniques
Actions simultanées (en même temps) Actions consécutives (l’une après l’autre)
C’est le temps du récit descriptif C’est le temps du récit narratif

●Les valeurs du présent dans le récit et le discours

1. Le présent instantané, le présent prolongé


Le présent rend compte de ce qui se passe à l'instant donne. Mais l'instant est vite passé et
rares sont les exemples de présent instantané, le présent prolongé est plus fréquent.
Ex: Il est 11h 42mn 30 s. = présent instantané
Ex: On travaille depuis une demi-heure.= présent prolongé

2. Le passé et le futur proche


Ex: J'arrive de la campagne à l'instant = je viens juste d'arriver = passé proche
Ex: J'ai encore une chose à régler, j'arrive = je vais arriver tout de suite = futur proche

3. Le présent d'habitude
Ex: Tous les jours, elle arrive en retard à l'Université.

4. Le présent de vérité générale


Il est utilisé pour présenter les lois scientifiques, les maximes, les proverbes…toute idée que
l'on veut présenter pour vraie, universelle.
Ex: L'eau bout à 100°. La terre tourne autour du soleil.
Ex: La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Ex: La paix procure aux peuples le bonheur qui est le but de la société. 

5. Le présent d'énonciation
- C'est le temps du moment de l'énonciation, du moment où le locuteur parle.
Ex: La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie.
- Dans un texte au passé, les paroles rapportées au style direct, le sont au présent
d'énonciation
= le présent du moment où elles ont été prononcées.
Ex: Un jour que j'étais seul à la maison, Bargabot apparut, portant au bout d'un crochet un
poisson énorme: " Tiens, c'est pour toi, je te la donne".

6. Le présent de narration 
C’est un faux présent employé à la place d’un passé simple pour rendre l’action plus actuelle,
plus surprenante, et plus rapide encore.
Deux coqs vivaient en paix, une poule survient (= survint)
Et voilà la guerre allumée.

24
25
1.3. Le discours dans le texte littéraire
● On reconnaît le discours lorsqu’on entend la voix de quelqu’un dans le texte écrit : voix du
narrateur ou voix des personnages. On peut le repérer grâce aux indices d’énonciation.
● Il existe deux types de discours : les paroles et pensées des personnages et les
interventions du narrateur.

1. Discours rapporté 2. Discours-intervention du narrateur


= pensées et paroles des personnages = les réflexions et commentaires du narrateur

● On distingue quatre sortes de discours rapportés


Nous partons d’un passage du conte de Charles Perrault Le Petit Chaperon rouge pour décrire
les transformations selon le type de discours rapporté.

Le style direct Elle dit au loup : «  Je refuse de te répondre car je me méfie


de toi. ». Puis elle pensa : « Je devrais me dépêcher en
profitant de la présence des bûcherons qui peuvent m’entendre
crier si la situation se gâte. »
Récit
- Paroles et pensées introduites par un verbe de parole ou de
pensée au passé simple suivi du signe de ponctuation :
- Le Chaperon rouge est désigné par le pronom elle. 3ème p.
Discours
- Paroles et pensées insérées entre guillemets après les 2 points
- Verbes internes aux paroles au présent d’énonciation sauf
devrais (conditionnel présent)
- Pronoms désignant la petite fille (je, me, m’), le loup (te)
pronoms de la 1ère et de la 2ème personne
Le style indirect Elle dit au loup qu’elle refusait de lui répondre car elle se
méfiait de lui puis elle pensa qu’elle devrait se dépêcher en
profitant de la présence des bûcherons qui pouvaient
l’entendre crier si la situation se gâtait.
Récit
- Verbes introducteurs toujours au passé simple + pronom elle
Discours
- Paroles et pensées rapportées dans des subordonnées
conjonctives introduites par que (si, où, combien, pourquoi...)
- Verbes internes aux paroles à l’imparfait sauf devrait
- Pronoms désignant la petite fille (elle, se, l’) et le loup (lui)
pronoms de la 3ème personne
Le style Le loup lui posa de nombreuses questions. Elle refusait de lui
indirect libre répondre car elle se méfiait de lui. Elle devrait se dépêcher et
profiter de la présence des bûcherons qui pouvaient l’entendre
crier si la situation se gâtait.
Récit
- Phrase de récit narratif au passé simple et à la 3 ème p. qui
annonce des paroles ou des pensées selon le cas.
Le loup lui posa de nombreuses questions.
Discours
- Mêmes caractéristiques que le style indirect sans les
conjonctions de subordinations que (si, où, combien...)
- Le style indirect libre s’emploie surtout pour rapporter les
pensées et quand le narrateur veut éviter la cassure entre
discours et récit.

26
Le discours Elle refusa de répondre au loup dont elle se méfiait et parce
narrativisé qu’elle voulait profiter de la présence des bûcherons.
Récit et discours confondus
- Emploi de la 3ème personne, résumé très synthétique des
paroles et des pensées dont les mots ne sont pas fidèlement
rapportés.
- Le nom s’explique parce que le discours devient du récit.

● Rares sont les textes littéraires composés uniquement de discours sans trace de récit.
C’est le cas de certains textes dits épistolaires, lettres envoyées à quelqu’un comme les
célèbres lettres de Madame de Sévigné, épistolière9 du 17ème siècle, envoyées à sa fille.

Montélimar, jeudi 5 octobre 1673


Voici un terrible jour, ma chère fille ; je vous avoue que je n’en puis plus. Je vous ai quittée
dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux
que je fais, et combien il s’en faut, qu’en marchant toujours de cette sorte, nous puissions
jamais nous rencontrer. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous : c’est son état
naturel et le seul qui puisse lui plaire. 
Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan (Extrait)

● Repérages
- Emploi du présent d’énonciation et du passé composé.
- Présence des pronoms personnels je  et des adjectifs possessifs de la 1ère p.sg. ma, mon, +
apostrophe  ma chère fille + pronoms personnels 1ère p.pl nous et  2ème p.pl vous 
- Date d’écriture, celle du  jour  de l’énonciation.
- Nombreuses marques d’émotion : terrible, je n’en puis plus,  ma douleur, puissions jamais
nous rencontrer,  en repos,  plaire

● Analyse
Le discours est omniprésent dans cette lettre authentique, remplie d’émotion qui traduit un
attachement extrême de la mère à la fille. Il semble que l’éloignement soit une question de vie
ou de mort, que la mère n’aspire qu’à la reconstitution du « couple idéal » mère-fille
symbolisé par la répétition de nous. On croirait la lettre écrite par une femme à son amant et
non par une mère à sa fille. Le registre y est pathétique.

Madame de Sévigné 17ème s. Son château à Vitré en Bretagne

9
Auteure de lettres d’une grande qualité littéraire (un épistolier, une épistolière)
27
1.4. Le récit dans le texte littéraire

● Quand on n’entend pas la voix du narrateur, les faits semblent se raconter d’eux-mêmes,
sans relation avec la situation dans laquelle ils sont énoncés. Ce type d’énonciation s’appelle
le récit. Il prédomine dans les romans à la 3ème personne, les contes et nouvelles, les fables.

● Il existe deux types de récit : récit narratif et récit descriptif.

1. Récit narratif 2. Récit descriptif


Il présente les actions, les faits Il décrit les personnages, les paysages…
Temps dominants : passé composé, passé Temps dominants : imparfait, plus-que-
simple, présent de narration, passé antérieur parfait

● Exemple de récit pur (sans discours)


Il la regarda avec anxiété comme cherchant à deviner ce qu’elle disait. Elle répéta sa
question. [Alors] il lui jeta un coup d’œil profondément triste et s’enfuit. Elle resta
3 étonnée. [Quelques moments après], il revint, apportant un paquet qu’il jeta à ses
pieds. C’était des vêtements que des femmes charitables avaient déposés pour elle au
seuil de l’église. [Alors] elle abaissa ses yeux sur elle-même, se vit presque nue et
6 rougit. La vie revenait. Quasimodo parut éprouver quelque chose de cette pudeur. Il
voila son regard de sa large main et s’éloigna encore une fois mais à pas lents. Elle se
hâta de se vêtir. C’était une robe blanche avec un voile blanc. Un habit de novice 10 de
l’Hôtel-Dieu11. 
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831

● Repérages
- Nombreux emplois de la 3ème p.sg. il, elle
- Nombreux verbes d’action au passé simple insérés dans des phrases assez courtes.
- 4 verbes à l’imparfait pour les actions qui durent : ce qu’elle disait l.1 = ce qu’elle était en
train de dire, la vie revenait l.6 = était en train de revenir + les descriptions des vêtements :
c’était l.4 et 8
- 1 verbe au PQP avaient déposés l.4: action antérieure au moment raconté.
- Phrases juxtaposées, parataxe.
- 7 phrases simples dont une nominale, la dernière pour éviter encore l’emploi de c’était.
- 2 phrases binaires avec coordination
Alors il lui jeta un coup d’œil profondément triste / et s’enfuit.
2ème temps beaucoup plus court pour insister sur la rapidité de la réaction de Quasimodo,
montrer sa pudeur.
Il voila son regard de sa large main / et s’éloigna encore une fois mais à pas lents.
2 temps équivalents car cette fois la démarche de Quasimodo est lente : le rythme de la phrase
reflète l’action.
- 3 phrases ne commencent pas directement par le sujet mais par l’adverbe de temps [alors]
qui accentue la rapidité du déroulement des faits et par le complément circonstanciel de temps
[Quelques moments après]

● Analyse
Le récit narratif domine dans ce court extrait qui inclut quelques touches de récit descriptif à
l’imparfait. Le rythme et la syntaxe sont en harmonie avec les actions rapides qui révèlent
l’efficacité de Quasimodo, sa charité et sa délicatesse.
Pas d’intervention du narrateur. On n’entend pas sa voix, le récit semble s’écrire tout seul.

10
Jeune religieuse
11
Hôpital proche de Notre-Dame de Paris, toujours en fonction aujourd’hui
28
1.5. Alternance de récit et de discours
Le plus souvent, récit et discours alternent, se complètent dans le même texte, notamment
dans le roman.
Deux cas sont à repérer : le discours dans le récit et le récit dans le discours.

1.5.1. Le discours dans le récit


Le récit est coupé par des passages de discours: soit par le discours rapporté, soit par des
interventions personnelles du narrateur.
C’est le cas des récits à la 3ème personne : romans, nouvelles, contes.

L’essentiel du texte est consacré au récit

Discours Discours Discours Discours

●Exemple 1 - Suite du texte de Victor Hugo cité plus haut

Elle achevait à peine qu’elle vit revenir Quasimodo. Il portait un panier sous un bras
et un matelas sous l’autre. Il y avait dans le panier une bouteille, du pain, et quelques
provisions. Il posa le panier à terre [et] dit : « Mangez. » Il étendit le matelas sur la
dalle, [et] dit : « Dormez. » C’était son propre repas, c’était son propre lit que le
5 sonneur de cloches avait été chercher.
L’égyptienne12leva les yeux sur lui pour le remercier ; [mais] elle ne put articuler un
mot. Le pauvre diable était vraiment horrible. Elle baissa la tête avec un
tressaillement d’effroi.
[Alors] il lui dit : « Je vous fais peur. Je suis bien laid, n’est-ce pas ? Ne me regardez
1 point. Ecoutez-moi seulement. [Le jour], vous resterez ici ; [la nuit], vous pouvez vous
0 promener par toute l’église. [Mais] ne sortez de l’église ni jour ni nuit. Vous seriez
perdue. On vous tuerait et je mourrais. 
[…] Elle se retrouva seule, rêvant aux paroles singulières de cet être presque
monstrueux, et frappée du son de sa voix qui était si rauque13 et pourtant si douce. 

Quasimodo et Esméralda (film de 1923) Quasimodo (film de 1982)

12
Terme autrefois utilisé pour désigner les Bohémiens que l’on croyait originaires d’Egypte
13
Se dit d’une voix rude et âpre produisant des sons voilés
29
● Repérages et analyse
►Le texte est un récit à la 3ème personne : sujets elle, il. Il fait alterner récit narratif (verbes
au passé simple) et récit descriptif (verbes à l’imparfait et au PQP avait été chercher l.4)
►Il inclut 3 passages de discours au style direct, introduits par le verbe dire l.3 et 7. Les
temps et les sujets changent. Nombreux indices personnels d’énonciation désignant
Quasimodo, le locuteur (1ère p.sg.) je, je, me, moi, je, et Esméralda, son interlocutrice (2ème
p.pl) vous 6x

Impératif présent Indicatif présent Indicatif futur Conditionnel présent


simple
mangez fais resterez Tuerait
dormez suis Mourrais
regardez n’est-ce pas
écoutez pouvez
sortez
Quasimodo fait des Présent Action future et Actions possibles
recommandations à d’énonciation = le certaine
Esméralda, donne moment où parle
des conseils Quasimodo
►Les phrases sont simples et/ou courtes, juxtaposées, et commencent par le sujet, sauf une
phrase commençant par alors et une par mais. l.7 et 9
►Deux remarquables effets de parallélisme dans des phrases binaires
a- Il posa le panier à terre [et] dit : «  Mangez ». l.2
Il étendit le matelas sur la dalle, [et] dit : « Dormez ». l.3
Même construction = S il + V d’action au PS posa / étendit+ COD panier/matelas + CC de
Lieu à terre/sur la dalle + Conjonction de coordination et + Phrase au style direct composée
d’un seul verbe à l’impératif.
b- C’était son propre repas, c’était son propre lit que le sonneur de cloches avait été
chercher. l.3.4
Le second élément de la phrase est allongé par une PSR complétant le nom lit.
►Les paroles et les gestes de Quasimodo traduisent une grande bonté. Ils expriment le souci
de la vie d’Esméralda (vous seriez perdue) et trahissent son amour pour la belle égyptienne, je
mourrais. Discours et récit sont imbriqués.

● Exemple 2- Diderot, Jacques le Fataliste, 1778


Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dînée, il faisait un temps
assez lourd ; son maître s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs.
3 Vous voyez lecteur, que je suis en beau chemin et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous
faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques. Qu’il est facile
de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et
6 vous pour ce délai.
L’aube du jour parut. Les voilà montés sur leur bête et poursuivant leur chemin. 

● Repérages et analyse
►Lignes 1 et 2 = récit narratif (3 actions successives au passé simple) + récit descriptif à
l’imparfait (2 verbes) + 3ème p.sg Jacques
►Lignes 3 à 6 = discours-intervention du narrateur qui s’adresse au lecteur + indices
personnels d’énonciation je, moi, vous + présent d’énonciation voyez, suis+ supposition au
conditionnel tiendrait + anticipation de la suite du récit au futur seront + présent de vérité
générale dans la phrase où le narrateur exprime un jugement sur l’art d’écrire des contes.
►Ligne 7 = reprise du récit avec 1 phrase de récit narratif très courte et une phrase de récit
descriptif binaire sans verbe conjugué (montés et poursuivant sont des participes, passé et
présent)
30
►Ici le discours coupe le récit par des interventions du narrateur.

31
1.5.2. Le récit dans le discours
Il intervient dans les textes où domine le discours mais mais peut être coupé par du récit.
C’est le cas des récits à la 1ère personne et souvent des essais argumentatifs.

L’essentiel du texte est consacré au discours

Récit Récit Récit Récit

●Dans les récits à la 1ère personne, les paroles du narrateur-personnage sont du discours
puisque c’est lui qui parle d’un bout à l’autre du roman ou de l’autobiographie mais le
narrateur-personnage raconte ou décrit. Il passe alors au récit. Son discours est coupé par du
récit narratif ou descriptif.
Exemple – L’Etranger d’Albert Camus – La mère de Meursault vient de mourir.

L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir
maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le
directeur. Comme il était occupé, j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le
concierge a parlé et ensuite, j'ai vu le directeur: il m'a reçu dans son bureau. C'était
5 un petit vieux, avec la Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses yeux clairs. Puis il m'a
serré la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a
consulté un dossier et m'a dit: «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous
étiez son seul soutien.» J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à
lui expliquer. Mais il m'a interrompu: «Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher
1 enfant. J'ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui
0 fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus
heureuse ici.» J'ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» Il a ajouté:« Vous savez, elle
avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui
sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous.»

► Le récit est à la 1ère personne. Meursault est à la fois narrateur et personnage, il dit je.
Imaginons que le récit (l.1 à 3) soit à la 3ème personne.
L'asile est à deux kilomètres du village. Il a fait le chemin à pied. Il a voulu voir sa mère tout
de suite. Mais le concierge lui a dit qu'il fallait qu’il rencontre le directeur. Comme il était
occupé, il a attendu un peu.
Nous constatons qu’à la 1ère ou à la 3èmep. le narrateur commence par décrire la situation de
l’asile puis raconter trois faits : faire, vouloir, dire. C’est du récit.
Sauf la phrase soulignée qui rapporte les paroles du concierge = Discours rapporté au style
indirect.
►Les lignes 3 à 6 sont à nouveau du récit : le récit narratif est au passé composé, le récit
descriptif à l’imparfait.
►De la l.7 à la fin, c’est le discours rapporté qui domine principalement au style direct :
verbes de parole (dire, interrompre, ajouter) au passé composé + deux points + guillemets +
emploi du vous lorsque le directeur s’adresse au jeune homme.
►… j'ai commencé à lui expliquer. l.8 verbe de parole commencer mais les propos de
Meursault ne sont pas reproduits exactement. Un seul mot expliquer les résume. C’est du
discours narrativisé.

32
1.5.3. Les valeurs du pronom indéfini « On »

● Le pronom « on » est indéfini, il n'est donc pas censé désigner des personnes en particulier:
il désigne tout le monde d'une façon indistincte. Il inclut le destinataire dans l'énoncé.
Ex: On a toujours besoin d'un plus petit que soi. Ici, « on » = tous les humains

● Pourtant il est fréquemment utilisé à la place d'un pronom personnel lorsque le locuteur ne
souhaite pas dire explicitement je, nous, vous, ils.
Les écrivains l’utilisent souvent.

● On = je
Les gens qui participent au carnaval ont souvent des comportements étonnants: on n'ira pas
jusqu'à parler de bestialité mais on est choqué!
Le locuteur préfère éviter l'emploi de "je", pour ne pas paraître trop moralisateur et pour
essayer de gagner son destinataire à son point de vue, le persuader (choqué est accordé au
singulier)

● On = nous
J'aime participer au défilé de la Saint-Nicolas à Nancy avec mes enfants et mes petits-
enfants. Les chars évoquent la vie de Saint-Nicolas, protecteur des enfants et des marins; les
confettis pleuvent sur les têtes; la musique est joyeuse. On aime se retrouver place Stanislas,
en famille, pour le feu d'artifice.
On = nous = moi et mes enfants…
L'emploi de "on" est plus familier que celui de "nous": "nous aimons nous retrouver"
appartient au langage plus soutenu.

● On = vous
Le professeur dit à ses étudiants un peu trop distraits: "On se tait et on écoute".
On = vous = les étudiants
Le locuteur manifeste son agacement par l'emploi d'un "on" anonyme, qui considère ses
étudiants comme un groupe, sans tenir compte des individualités, à la différence de l'emploi
de "vous".

● On = ils
« Lors de la Fête de la musique, le 20 juin, les jeunes aiment sortir, assister à des concerts
gratuits, danser. Ces soirs-là, on se croise, on se frôle, on se regarde. »
On = ils = les jeunes
Le narrateur n’est pas jeune.

Baie d’Alger en 1858

33
● Extrait de l’essai de Claude Lévi-Strauss (1908-2009), Race et histoire, 1961
Les textes argumentatifs ont fréquemment recours au récit dans le discours pour illustrer
un argument au moyen d’un exemple.

On sait que la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de


civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine est d’apparition fort tardive et
d’expansion limitée. Mais pour de vastes fractions de l’espèce humaine et pendant des
dizaines de millénaires, cette notion paraît totalement absente. L’humanité cesse aux
5 frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point
qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie
«  les hommes ». Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de
l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour
rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient
1 à immerger les Blancs prisonniers afin de vérifier si leur cadavre était, ou non, sujet
0 à la putréfaction14.Cette anecdote à la fois baroque15 et tragique illustre bien le
paradoxe du relativisme16culturel. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent
comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur
emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit
à la barbarie. 

►Le texte est l’expression des constats et des conclusions du travail de l’ethnologue qui
s’exprime au moyen de on l.1 et l.13 et au présent de vérité générale. C’est du discours.
►Dans les l.7 à 10, Levi-Strauss a recours à un exemple venu des Grande-Antilles pour
justifier son argument que L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe
linguistique, parfois même du village.
Il se met alors à raconter à l’imparfait des actions prolongées et simultanées (envoyer,
s’employer). C’est du récit narratif.

Albert Camus 1913-1960

Claude Lévi-Strauss 1908-2009

14
Décomposition des matières organiques sous l’action de ferments microbiens
15
Etrange
16
Doctrine selon laquelle les valeurs sont liées aux circonstances. Elles ne sont donc pas absolues mais relatives.
34
Exercices

A – a- Repérez et analysez les passages de discours inclus dans le récit.


b- Le récit est-il plutôt descriptif ou plutôt narratif ? Justifiez votre réponse.
c- Justifiez la première phrase d’après l’étude du comportement de Fabrice.

Fabrice del Dongo, le héros du roman de Stendhal La Chartreuse de Parme 1839 est un jeune
aristocrate italien qui admire l’épopée napoléonienne. Malgré le danger, il réussit à passer
d’Italie en Belgique où se déroule en 1815, la bataille de Waterloo, que Napoléon va perdre.

Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur
ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui
faisait mal aux oreilles. L’escorte17prit le galop ; on traversait une grande pièce
labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché18 de cadavres.
5 -Les habits rouges19 ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards 20de l’escorte,
et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les
cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il
remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore ; ils criaient
évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner.
1 Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
0 ne mît21les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice qui ne faisait pas
assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un
malheureux blessé.
- Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec22! lui cria le maréchal des logis23.Fabrice s’aperçut
qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils
1 regardaient avec leurs lorgnettes24. En revenant se ranger à la queue des autres
5 hussards restés quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait
à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande 25 ; il jurait26.
Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne point parler, donné à
lui par son amie la geôlière27, il arrangea une petite phrase bien française, bien
correcte, et dit à son voisin :
2 - Quel est-il ce général qui gourmande28 son voisin ?
0 - Pardi29, c’est le maréchal !
- Quel maréchal ?
- Le maréchal Ney, bêta30! ah çà ! où as-tu servi31 jusqu’ici ?

B – a - Où et quand se passe l’action? Qui sont les personnages ?


b – Repérez les passages de discours et les passages de récit. Quelles en sont les
caractéristiques ?
17
Troupe armée chargée d’accompagner et de protéger quelqu’un
18
Recouvert
19
Métonymie désignant les soldats de la cavalerie légère par la couleur de leurs vêtements
20
Soldat de la cavalerie légère
21
Imparfait du subjonctif du verbe mettre
22
Débutant (connotation péjorative)
23
Sous-officier de cavalerie
24
Appareil optique qui permet de voir au loin, ancêtre des jumelles
25
Faire des reproches
26
Dire des injures, des grossièretés
27
Gardienne de la prison
28
Faire des reproches
29
Exclamation renforçant une affirmation
30
Idiot, nigaud (familier)
31
Dans quel régiment as-tu combattu?
35
  La veille de l’arrivée, le jeune homme avait rompu le silence. « Et demain, que va-t-il
se passer ? – Rien, avait répondu Déborah. Désormais, rien. » Et elle avait pensé :
3 «  Nous avons tout perdu en mer, nous sommes des naufragés. Sur terre aussi nous le
serons, le resterons, à jamais. » Il avait cependant repris : «  Je ne peux même pas
retourner en Pologne, je n’ai plus rien là-bas, le peu que je possédais, je l’ai vendu
6 pour partir. – Je n’ai plus rien là-bas non plus, et plus de famille », avait répondu
Déborah en écho. Il avait réfléchi, puis avait déclaré : « Alors, allons ailleurs !  »,
comme s’il s’agissait d’un pays, et qu’il fût évident qu’ils s’y rendraient ensemble. 
(Sylvie Germain Tobie des marais, 2000, Folio, p.64)

C – a- Quel est le champ lexical spécifique du 1er paragraphe ?


b- Quels sont les deux champs lexicaux opposés des lignes 7 à 14 ?
c- Relevez les indices personnels d’énonciation. Est-ce du discours ou du récit ?
d-Pensez-vous qu’il s’agit d’un essai ou d’une autobiographie ? Ou les deux ?
e-Résumez le point de vue de Nancy Huston en une phrase.

Nancy Huston est née à Calgary (Canada) en 1953. Elle est venue en France à l’âge de vingt
ans pour y poursuivre ses études. Elle a épousé un linguiste d’origine bulgare Tzvetan
Todorov. Elle est aujourd’hui une écrivaine française reconnue.

Vingt cinq ans cet automne que j’habite en France. Je suis arrivée en 1973, et là, à
l’heure où j’écris, nous sommes en 1998. Un quart de siècle : […] plus de la moitié de
ma vie. Si j’étais née en 1973, je serais déjà une adulte, une jeune femme de vingt-cinq
ans. Mais voilà, ah, c’est là que le bât blesse 32, je ne suis pas née en 1973, et ce n’est
5 pas, mais alors pas du tout la même chose que dépasser dans un pays les premières ou
vingt-cinq autres années de sa vie.
Le Nord, le Grand-Nord a laissé sur moi sa marque indélébile 33. A quoi ressemble
cette marque et de quelle nature est-elle ? Et en quoi suis-je encore l’enfant de mon
pays ? En tout : pour la bonne raison que j’y ai passé mon enfance. […]
1 Même si je vis en France depuis plus longtemps que, par exemple, mes enfants […], je
0 ne serai jamais aussi française qu’eux. Dans la famille, tout le monde est français
mais, c’est comme l’égalité, il y en a qui sont plus français que d’autres. Nés en
France, les rejetons d’une Canadienne et d’un Bulgare sont français sans problème et
sans complexe. (Nancy Huston, Nord perdu, 2006, Actes Sud)

Sylvie Germain Nancy Huston


Née en 1954 Née en 1953

32
C’est là qu’il y a un problème
33
Qu’on ne peut effacer
36
Chapitre 2 - Le schéma narratif

● La construction de l’intrigue (= l’action) obéit à des lois mises en évidence par Vladimir
Propp, en 1928, à la suite de l’étude menée sur la structure des contes de fées russes et
publiées dans Morphologie du conte (Points Seuil 1970).
L’étude du schéma narratif permet de comprendre la structure du récit et facilite son résumé.

● Pour qu’il y ait récit, pour qu’on puisse raconter une histoire, il faut qu’il se passe quelque
chose. En termes plus « savants », disons que tout récit exige une action transformatrice et
que tout récit narratif simple se compose de cinq étapes :
1. la situation initiale : situation stable, équilibrée qui précède l’action, et définit le cadre
spatio-temporel de l’action, la situation des personnages.
2. l’élément perturbateur ou complication : force, événement qui rompt l’équilibre,
déclenche l’action; il est souvent introduit par : « soudain, brusquement, un jour ». Il peut
s’agir d’une rencontre, d’une découverte, d’un événement inattendu…
3. les péripéties : série d’événements qui entraînent l’action et modifient la situation initiale
des personnages.
4. l’élément équilibrant ou résolution : force qui  met fin aux péripéties et apporte une
résolution. Mais il arrive qu’elle soit absente.
5. la situation finale : c’est le nouvel équilibre qui résulte du processus de transformation et
qui constitue une amélioration (situation meilleure) ou une dégradation (situation plus
mauvaise) de l’état initial.

37
● Exemple 1: Le Petit Chaperon rouge de Charles Perrault, conteur français du 17ème siècle

Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en
était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit
chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon
rouge.
5 Un jour sa mère ayant cuit et fait des galettes, lui dit  :
— Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade, porte-
lui une galette et ce petit pot de beurre.
Le Petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait
dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui
1 eut bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient
0 dans la Forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il
est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit :
— Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre
que ma Mère lui envoie.
— Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup.
1 — Oh ! oui, dit le Petit Chaperon rouge, c’est par-delà le moulin que vous voyez tout
5 là-bas, là-bas, à la première maison du Village.
— Eh bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin ici, et
toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera.
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la
petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à
2 courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle
0 rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand ; il heurte :
— Toc, toc.
— Qui est là ?
— C’est votre fille le Petit Chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui
2 vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.
5 La bonne Mère grand, qui était dans son lit à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui
cria :
— Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le Loup tira la chevillette et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la
dévora en moins de rien ; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé.
3 Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la Mère grand, en attendant
0 le Petit Chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte.
— Toc, toc.
— Qui est là ?
Le Petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup eut peur d’abord, mais
croyant que sa Mère-grand était enrhumée, répondit :
3 — C’est votre fille le Petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit
5 pot de beurre que ma Mère vous envoie.
Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix :
— Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le Petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant
entrer lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture :
4 — Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.
0 Le Petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien
étonnée de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit :
— Ma mère-grand, que vous avez de grands bras  ?
— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ?
38
4 — C’est pour mieux courir, mon enfant.
5 — Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ?
— C’est pour mieux écouter, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ?
— C’est pour mieux voir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ?
5 — C’est pour te manger.
0 Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la
mangea.

Moralité
On voit ici que de jeunes enfants,
5 Surtout de jeunes filles
5 Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte34,
Sans bruit, sans fiel35 et sans courroux36,
Qui privés, complaisants et doux,
5 Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles37 ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux38,
De tous les loups sont les plus dangereux.

1
0

Etapes du récit Contenu du conte Outils linguistiques


l.1- 3 Situation Une famille heureuse Imparfait descriptif
initiale Il était une fois… Vocabulaire mélioratif
la plus jolie qu’on eût su voir 
folle, plus folle encore
qui lui seyait si bien
l.4-6 Elément La grand-mère est malade. Récit narratif
perturbateur Un jour… lui dit PS
Discours rapporté au style direct
« Va voir …beurre. »
l.7-8 Péripétie n°1 Départ de la petite fille Récit narratif et descriptif
pour un autre village (Passé simple et Imparfait)
…aussitôt…
l.8-18 Péripétie n°2 Rencontre du loup dans la Récit narratif et descriptif
forêt l.8-11
Sauf où elle allait  Style indirect
introduit par Il lui demanda
l.12-18
Discours rapporté au style direct
Sauf les propositions incises39
34
Agréable, plaisante
35
Sans méchanceté
36
Sans colère
37
Salons
38
Trop doux, trop gentils
39
lui dit le Loup l.14, dit le loup l.17
= du récit dans le discours
l.19-22 Péripétie n°3 Course pour l’un, flânerie Récit narratif et descriptif
pour l’autre Il heurte = présent de narration = PS
l.22-31 Péripétie n°4 Le loup dévore la grand- Alternance de récit et de discours
mère l.23-26 Discours au style direct
Ensuite … l.27-28 Récit
l.29 Discours au style direct
l.30-31 Récit narratif et descriptif
l.32-41 Péripétie n°5 Le chaperon rouge ne Alternance de récit et de discours
reconnaît pas la voix du C’est le discours qui domine, la
loup et entre. scène est théâtralisée

l.42-56 Péripétie n°6 Le loup dévore le petit Alternance de récit et de discours


Chaperon rouge C’est le discours qui domine, la
scène est théâtralisée.
4 lignes de récit sur 13
Elément Aucun !
équilibrant
l.57 Situation finale Mort du petit Chaperon Récit très rapide : 2 verbes au PS
rouge
14 vers Moralité Avertissement aux jeunes Discours intervention du
filles trop naïves de se narrateur
méfier des séducteurs. Le narrateur fait la satire des loups
Le conte est un apologue40 = des prédateurs41 de jeunes filles

● Exemple 2: Le Petit Chaperon rouge des frères Grimm, conteurs allemands du 18ème s.
Ils ont modifié la fin du conte, la jugeant sans doute trop tragique.

Sa voracité satisfaite, le loup retourna se coucher dans le lit et s’endormit bientôt,


ronflant de plus en plus fort. Le chasseur, qui passait devant la maison l’entendit et
pensa : “ Qu’a donc la vieille femme à ronfler si fort ? Il faut que tu entres et que tu
voies si elle a quelque chose qui ne va pas. ” Il entra donc et, s’approchant du lit, vit
5 le loup qui dormait là.
- C’est ici que je te trouve, vieille canaille ! dit le chasseur. Il y a un moment que je te
cherche.
Et il allait épauler son fusil, quand, tout à coup, l’idée lui vint que le loup avait peut-
être mangé la grand-mère et qu’il pouvait être encore temps de la sauver. Il posa son
1 fusil, prit des ciseaux et se mit à tailler le ventre du loup endormi. Au deuxième ou au
0 troisième coup de ciseaux, il vit le rouge chaperon qui luisait. Deux ou trois coups de
ciseaux encore, et la fillette sortait du loup en s’écriant  :
- Ah ! comme j’ai eu peur ! Comme il faisait noir dans le ventre du loup !
Et bientôt après, sortait aussi la vieille grand-mère, mais c’était à peine si elle pouvait
encore respirer.
1 Le Petit Chaperon rouge se hâta de chercher de grosses pierres, qu’ils fourrèrent
5 dans le ventre du loup. Quand celui-ci se réveilla, il voulut bondir, mais les pierres
pesaient si lourd qu’il s’affala et resta mort sur le coup.
Tous les trois étaient bien contents : le chasseur prit la peau du loup et rentra chez
lui ; la grand-mère mangea la galette et but le vin que le Petit Chaperon rouge lui
avait apportés, se retrouvant bientôt à son aise. Mais pour ce qui est du Petit
2 Chaperon elle se jura : «   Jamais plus de ta vie tu ne quitteras le chemin pour courir
39
Propositions qui coupent les paroles rapportées au style direct pour dire qui parle
40
Récit voulant exprimer une morale
41
Qui se nourrit de proies
40
0 dans les bois, quand ta mère te l’a défendu. » 

Analyse de la fin du conte des frères Grimm

Jusqu’à la péripétie 6, Contenus Outils linguistiques


le récit est semblable
l.1-7 Elément équilibrant 1 Un chasseur découvre le Alternance de récit et de
loup et veut le tuer. discours

l.8-13 Elément équilibrant 2 Sur le point de tuer le loup, Alternance de récit et de


il réfléchit et sauve le petit discours
Chaperon rouge... Contrairement au conte
français, c’est le récit qui
domine.

l.14- Elément équilibrant 3 Puis il sauve la grand-mère. Récit narratif


15
l.16- Elément équilibrant 4 Le loup meurt atrocement Récit narratif dominant
18 Un seul imparfait
l.19- Situation finale Les trois protagonistes42 Récit
21 sont heureux
l.21- Moralité Etre prudente et obéissante Récit et discours au style
23 à l’avenir direct d’un personnage

● Résumé du Petit Chaperon rouge, selon Charles Perrault

Une petite fille, adorée de sa mère et de sa grand-mère, vit heureuse dans un petit village. Un
jour, elle doit aller porter une galette et un pot de beurre à sa grand-mère malade. Elle
rencontre le loup à qui elle explique sans hésiter sa destination, et elle continue à flâner dans
le bois tandis que le loup se presse de courir à la maison de la grand-mère. Déguisant sa voix,
il trompe la grand-mère qui croit avoir à faire avec sa petite-fille et l’engloutit. Lorsque le
petit Chaperon rouge arrive, elle ne reconnaît pas la voix du loup qui lui dit d’entrer. Celui-ci
est couché dans le lit, recouvert des habits de la grand-mère. La petite-fille s’étonne des
transformations subies par sa grand-mère mais se fait avaler à son tour. RH
(155 mots -Réduction au tiers)

Si vous devez résumer un récit, appuyez-vous sur le schéma narratif !

42
Personnages principaux
41
Trois contes de Perrault, également très célèbres, qui ont inspiré de nombreux réalisateurs et
chorégraphes

42
Chapitre 3 –L’espace et le personnage romanesques
3.1 La description de l’espace

● Ses caractéristiques
- La description situe les éléments nécessaires à la compréhension des faits, elle dresse le
décor, crée une atmosphère.
- Les objets et paysages sont décrits de près ou de loin : en plus ou moins gros plan.

Les types de plans au cinéma, en photo et dans la description littéraire

-La description est construite selon un certain ordre signalé par les indicateurs de lieu
à droite, à gauche, au rez-de-chaussée, plus haut …
au premier plan, au deuxième plan, à l’arrière-plan

- Elle s’organise selon un point de vue : celui du narrateur ou d’un personnage.Elle est alors
introduite par un verbe de perception  alors on vit, ou un présentatif c’était.
- Le temps de la description est l’imparfait et quelquefois le présent de vérité générale,
intemporel.

Plan général Gros plan


43
● Ses fonctions
Fonctions de la Effets recherchés Procédés utilisés
Description
Référentielle  Situer le cadre de l’action en Indicateurs de lieu
donnant l’illusion de la réalité Réseaux lexicaux du paysage
ou de l’objet
Documentaire  Donner au récit une dimension Termes techniques
informative
Esthétique Faire voir l’espace à la manière Jeux sur le lexique, le
d’un tableau rythme, les figures de style
Evaluative Formuler un jugement sur un objet, Connotations
un lieu, un personnage Modalisateurs
Symbolique  Faire percevoir les émotions d’un Connotations
personnage, créer une atmosphère Symboles

● Exemple : Incipit de la nouvelle de Maupassant, Première neige, 1883


La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue. Là-bas, à
droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. Il barre la vue, fermant l'horizon par le
joli décor méridional43de ses sommets pointus, nombreux et bizarres.
A gauche, les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent
5 leur dos couvert de sapins.
Et tout le long du large golfe,, tout le long des grandes montagnes assises autour de
Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi dans le soleil. On les voit au loin,
les maisons claires, semées du haut en bas des monts, tachant de points de neige la
verdure sombre.
1 Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste promenade que viennent
0 baigner les flots tranquilles. Il fait bon, il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe
à peine un frisson de fraîcheur. Par-dessus les murs des jardins, on aperçoit les
orangers et les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable
de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou causent avec des messieurs.

Eléments décrits Construction Point de vue Fonction de la


Figures de style description
l.1-3 La Croisette Là-bas, à droite, ● Plan général Référentielle
L’Esterel Fermant l'horizon Le narrateur est loin + 3 adjectifs
La mer bleue Au loin ●Bizarres exprime le pittoresques
3 verbes dessinent la jugement du narrateur Joli pointus,
géométrie du site discrètement présent nombreux
Esthétique
l.4-5 Les îlesSainte- A gauche ●Le regard du narrateur se Référentielle
Marguerite et déplace.
Saint-Honorat ●Métaphore filée = les îles Esthétique
sont personnifiées
l.6-9 Le golfe Et tout le long 2x ●Plan général Référentielle
Les montagnes Au loin Large, grandes
Le soleil ● Métaphore filée = villas Esthétique
Les villas blanches / peuple endormi
Couleurs ● Métaphore fantastique
contrastées : vert Semées du haut des monts
et blanc ● Narrateur présent on voit
l.10- Villas Les plus proches ● Effet de zoom : la vision Référentielle
14 Jardins Par-dessus se rapproche des objets plus
Orangers petits (arbres) et des gens.
Citronniers Plan d’ensemble Esthétique
Dames, enfants, ● Présence du narrateur qui La phrase est lente et
messieurs apprécie la douceur de l’air douce, binaire ou

43
Du midi
44
Couleurs + on aperçoit ternaire

Cannes à la fin du 19ème siècle

● Bilan de l’analyse de la description de Cannes


Le récit commence par une pause descriptive (TH = 0 et TR = 14 lignes) au présent
d’énonciation. C’est la description en plan général puis en plan d’ensemble de la baie de
Cannes lors d’ « un tiède jour d'hiver » l.11.
La PD est référentielle par les noms cités et la précision des informations données (formes,
couleurs, lignes du paysage).
Mais les indices personnels on, les verbes de vision voit et aperçoit et l’expression du
sentiment de bien être l.11 marque la présence du narrateur qui décrit le paysage au présent
d’énonciation comme s’il était en train de vivre le moment.
Le narrateur extérieur discrètement présent sait tout : c’est un narrateur omniscient.
Focalisation zéro.

3.2. La description des personnages, le portrait

Les personnages de roman sont des êtres de papier qui n’existent que dans les mots du texte.
Comment le narrateur parvient-il à donner vie à ses personnages ?
Grâce à des procédés de désignation, de qualification et de présentation.

3.2.1. La désignation : le personnage existe par son nom.


Son nom renseigne le lecteur sur l’origine sociale, ethnique... Il est souvent choisi par le
narrateur pour ses sonorités qui suggèrent des connotations.
Exemples : Si les protagonistes s’appellent la Princesse de Clèves  ou  Monsieur Frangin,
nous ne sommes pas dans le même monde : dans un cas l’aristocratie, dans l’autre le peuple
ordinaire.
Saccard, le héros de la Curée de Zola est discrédité pas le suffixe péjoratif de son nom
(-ard) ; son rapprochement avec le nom « sac » n’est guère élégant ; le lecteur est prévenu,
Saccard est un parvenu qui ne rêve que de s’enrichir, de remplir des sacs d’or !

3.2.2. La qualification : précisions sur l’identité physique, sociale et psychologique.


● Le personnage physique : description du corps, du visage, des yeux, des cheveux, de
l’allure… force, maigreur, âge, détails qui « font  vrai ».
● Le personnage social : ses titres, sa profession, son adresse, son milieu, son costume, ses
habitudes sociales, son langage, son idéologie permettent de le situer socialement.
● Le personnage moral : ses actes, ses pensées, ses paroles, ses émotions et ses sentiments
permettent de cerner sa personnalité.

45
3.2.3. Le mode de présentation :
● Le narrateur omniscient donne un portrait détaillé du personnage, très vite au début du
récit ; il le décrit physiquement, révèle ses pensées, ses habitudes, son passé.
C’est un mode de présentation fréquent dans les récits « classiques », jusqu’à la moitié du
19ème siècle.
● Le personnage lui-même nous livre ses pensées, ses goûts… soit parce qu’il est le
narrateur (récit à la 1ère personne), soit parce qu’il parle ou pense dans les passages de discours
rapporté.
● Ou bien c’est au lecteur de construire la personnalité du personnage à travers les éléments
qui lui sont donnés tout au long du récit. En général le personnage évolue, son portrait se
construit par touches au long du récit. Les lieux dans lesquels il évolue vont aussi permettre
de mieux le comprendre.

● Exemple 1 : Après la description du paysage, le narrateur de la nouvelle de Maupassant,


Première neige, fait entrer un personnage dans le cadre.

Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont la porte est sur
la Croisette. Elle s'arrête un instant à regarder les promeneurs, sourit et gagne, dans
une allure accablée44, un banc vide en face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas,
elle s'assied en haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et porte
5 à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces secousses qui l'épuisent.
Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets capricieux de l'Esterel
là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si tranquille, si belle.
Elle sourit encore, et murmure  : "Oh ! que je suis heureuse."
Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le printemps, que, dans un
1 an, le long de la même promenade, ces mêmes gens qui passent devant elle viendront
0 encore respirer l'air tiède de ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec
le cœur toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond d'un
cercueil45 de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui sera tombée en
pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la robe de soie qu'elle a choisie
pour linceul46.
1 Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour d'autres. Ce sera fini
5 pour elle, pour toujours. Elle ne sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de
ses poumons malades, les souffles parfumés des jardins. Et elle songe.

Relevés Interprétation
Désignation Une jeune femme l.1 Son nom n’est pas connu
Qualif. physique Allure accablée Elle est malade
Fatiguée haletant l.3.4
Pâle visage morte l.4
Elle tousse épuisent
Doigts transparents
la pauvre chair encore l.13
poumons malades l.18
Qualification sociale Aucune
Qualification morale Elle s'arrête…regarder…sourit Heureuse de mourir.
« Oh ! que je suis heureuse. » Elle accepte sa condition
Mode de Elle sait qu’elle va mourir… Vision extérieure +
présentation Monologue intérieur
● Analyse synthétique rédigée

44
Très fatiguée, comme chargée d’un poids très lourd
45
Caisse dans lequel on pose le cadavre, le mort
46
Drap mortuaire
46
Une jeune femme entre dans le champ en plan moyen. On ne connaît ni son nom ni sa
condition sociale. Son portrait physique est vague : elle est jeune, maigre et fatiguée.
Le narrateur la montre marchant difficilement, toussant, obligée de s’asseoir au bout de
quelques pas. Il privilégie le portrait en action, suit son regard, observe ses sourires puis nous
fait entendre ses pensées.
La description oppose deux champs lexicaux : celui de la mort (grisé) et celui du bonheur de
vivre. Elle commence au présent d’énonciation jusqu’à la ligne 9 et se poursuit au futur : ne
verra point l.9, sera tombée l.13, ce sera fini l.16, ne sera plus l.16 et 17.
La jeune femme admire le paysage, les oiseaux. Elle compare son destin à celui des autres qui
jouent et se promènent sans colère, sans rancœur. Elle veut profiter des derniers moments qui
lui restent, s’appliquant à être heureuse du jour présent selon la philosophie du carpe diem47.
La ligne 8 constitue un tournant dans l’observation du personnage par le narrateur : il
l’observe d’abord de l’extérieur puis nous fait entendre son  murmure  de bonheur, puis ses
pensées jusqu’à la ligne 17 au moyen du monologue intérieur.
La description est émouvante. Le lecteur se demande ce qui est arrivé à cette  jeune femme. Le
narrateur va nous renseigner par un retour en arrière annoncé par  elle songe.

● Exemple 2 : Premier portrait de Jean-Jacques Rousseau au début des Confessions. 1782

J'étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon,
j'étais bien pris dans ma petite taille ; j'avais un joli pied, la jambe fine, l'air dégagé, la
3 physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux
petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était
5 embrasé. Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé
de songer à ma figure, que lorsqu'il n'était plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais avec
7 la timidité de mon âge celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de
déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné, n'ayant jamais vu le monde, je
manquais totalement de manières, et mes connaissances, loin d'y suppléer, ne servaient
qu'à m'intimider davantage, en me faisant sentir combien j'en manquais.

● Analyse linéaire48 du texte


C’est un autoportrait puisque Rousseau est à la fois personnage, narrateur et auteur. La
focalisation est interne.
Son âge : 16 ans
Son aspect physique et moral l.1-5: phrase énumérative pour nommer ses qualités qui font
de lui un assezbeau garçon. Un jeune homme vif et aux yeux perçants et au caractère
passionné (métaphore du feu, embrasé)
Intervention du narrateur l.5.6  pour exprimer sa naïveté, son manque de conscience de ses
atouts à cette époque et plus tard aussi.
Reprise du portrait moral l.6.8 : timidité, naturel aimant, crainte de déplaire un garçon
modeste et affectueux se dit le lecteur.
Portait social conséquence (d’ailleurs) du portrait moral l.8.10 : opposition (quoique) entre
sa culture (esprit orné) et son manque de manières.
L’autoportrait n’est pas complaisant, Rousseau se décrit avec ses défauts et ses qualités.

● Exercez-vous à rédiger une analyse synthétique

47
Saisis dès aujourd’hui les plaisirs de la vie. Devise de la philosophie épicurienne.
48
En suivant l’ordre des lignes du texte
47
3.3. La fonction des personnages: le schéma actantiel

● Dès 1928, en étudiant la structure des contes folkloriques russes, Vladimir Propp met en
évidence les fonctions des personnages dans le récit.
Dans les années 60, le Lituanien d’expression française A.J.Greimas reprend ses travaux et
identifie les six fonctions principales des personnages qu’il nomme actants.
Ainsi dans un récit, tous les personnages forment un système dans lequel ils se définissent,
non par rapport à leur être mais par rapport à leur faire : leur fonction.
C’est ce qu’on appelle le schéma actantiel.

Fonction Définition
Sujet de la Le héros, personnage central du roman, cherche à atteindre un but et doit
quête affronter une série d’épreuves ou résoudre une crise intérieure.
Objet de la C’est l’objectif visé par le héros : un objet (de l’argent par exemple), le
quête plus souvent une personne (la personne aimée, désirée) ou un idéal
(amour, pouvoir, richesse)
Auxiliaireou Les personnages les objets qui aident le héros dans sa quête,
adjuvant  volontairement ou non, tout au long de l’action ou non.
Opposant Les personnages ou les objets qui font obstacle à la quête du héros.
Attention ! Un opposant peut devenir adjuvant ou inversement
Destinateur La force agissante (personne, groupe ou idéal) qui pousse le sujet à agir
et partir en quête de l’objet.
Destinataire La personne, le groupe, ou l’idéal qui reçoit l’objet et bénéficie du
résultat de l’action.

Attention ! Chaque personnage n’assume pas une seule et même fonction tout au long du
récit. Il peut en exercer plusieurs. C’est le jeu des relations entre les personnages qui fait
évoluer le récit.

Destinateur Objet Destinataire

Opposant Sujet Adjuvant

Schéma actantiel

Exemple :  Schéma actantiel du Petit Chaperon rouge des frères Grimm

Destinateurs : maladie de la grand-mère+ tendresse de la petite fille


Destinataire : la grand-mère à réconforter
Objet : galette et pot de beurre pour la grand-mère
Sujet : le petit Chaperon rouge
Adjuvant : le bûcheron
Opposants : le Loup + la naïveté et l’étourderie de la petite fille

Maladie de la gd-mère Galette Réconfort de la gd-mère


Tendresse petite fille Pot de beurre

Loup Chaperon rouge


Naïveté fillette Bûcheron

48
Exercices
A - Ce paragraphe est le premier du roman. Quelles informations donne-t-il au
lecteur ? Comment sont-elles exprimées (Quelle est leur fonction)? Pour produire quel
effet ?

D’un coup, le ciel se minéralisa, il se fit schiste49bleu de nuit. Et il était immense, le ciel, au-
dessus de cette terre dénuée de tout relief, écrasée de silence. Une muraille de schiste au pied
de laquelle des peupliers dressaient leurs fines silhouettes parcourues de frissons argentés.
De même se tenaient les bêtes, immobiles et tressaillantes dans les prés et les cours. La
muraille tonna, comme un gong de désastre. Alors le schiste vira au violet-noir, puis se
lacéra. Une pluie torrentielle assaillit la terre. La visibilité tomba à zéro. Le conducteur dans
l’habitacle de sa voiture cinglée par la pluie, eut l’impression d’être transformé an
scaphandrier. Il ralentit et mit en place les essuie-glaces.
Sylvie Germain (née en 1954), Tobie des marais, 2000, Folio p.13

B – a - Etudier le décor qui sert de cadre au portrait


b – Montrez que le portrait est construit à travers le point de vue des personnages.

Le soleil avait disparu derrière les montagnes. Le soir tombait. La tiédeur, le doré du jour, la
paix, tout ce qui en avait fait sa gloire subsistaient en traces légères malgré les ombres. La
route se promenait sur le plateau. De grandes montagnes couleur de lilas qui avaient été
cachées jusque là sous la lumière, montaient de tous les côtés. La profondeur de lointaines
vallées grondait au moindre mouvement de l’air.
Le mulet était robuste et docile
Ils virent d’assez loin, un homme qui marchait devant eux et qu’ils rattrapèrent. C’était un
piéton bien équipé, avec des guêtres50, un havresac51 et une canne. Il portait en outre un fort
joli chapeau de paille semblable à celui d’un moissonneur. Vu de près, il avait une barbe
grise, des yeux très bleus et l’aspect fort sympathique. On pouvait lui donner dans les
soixante ans mais il ouvrait solidement ses compas52 comme le juif errant53en personne.
Jean Giono, Le Hussard sur le toit, 1951

C – A partir du résumé de Première neige de Maupassant, trouvez le schéma actantiel de


la nouvelle.
Une jeune Parisienne joyeuse et d’origine modeste épouse un gentilhomme normand qui
l’emmène vivre dans son beau mais triste château. La lune de miel est heureuse mais
rapidement la mari reprend ses habitudes. A l’automne, il chasse beaucoup. La jeune femme 
reste seule à la maison mais son mari ne lui manque pas. Elle s’occupe avec les activités du
foyer. Mais l’hiver arrive : avec la pluie et le froid, la solitude lui pèse. Elle s’ennuie et tombe
dans la mélancolie. Son mari, occupé par ses propres plaisirs, n’a pas conscience de la
situation de sa femme. Il refuse de lui acheter un calorifère 54. Le temps passe. Les parents de
la jeune femme meurent. L'hiver revient. Nouveau refus du mari. Elle décide alors de sortir
dans la neige, pieds nus pour tomber malade. Elle va très mal et le médecin insiste pour
qu’elle aille se soigner dans le Midi. Elle trouve le bonheur de vivre à Cannes où elle retrouve
la santé. Elle en revient guérie mais retrouve le même ennui et le même froid. Elle fait en
sorte de retomber gravement malade en s’exposant au froid. Elle repart à Cannes où elle va
mourir, heureuse, délivrée. RH.

49
Roche feuilletée de couleur grise
50
Enveloppes de tissu ou de cuir qui recouvrent le bas du pantalon et le haut de la chaussure
51
Sac à dos
52
Image pour désigner les jambes
53
Personnage légendaire qui erre sur les routes
54
Un fourneau
49