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JOURNEES D'ETUDE DE PSYCHOLOGIE

SOCIAL-CLINIQUE

Hôpital J. IMBERT - ARLES


21-22 Septembre 1984

PENSER LA FAMILLE

René KAËS
- La transmission psychique intergénérationnelle
et intra-groupale
Madeleine du LAC
- Filiation et famille
Joël de MARTINO
- Pour une méthodologie transversale de la thérapie familiale
Evelyn GRANJON
- Thérapie familiale psychanalytique
Marcel THAON
- Représentation de la famille psychotique dans la littérature
de science-fiction
Christian GUERIN
- L'obstacle et le lien : l'inter-dit familial et son rapport
à l'identification dans la famille
PENSER LA FAMILLE
AVANT-PROPOS

// est particulièrement émouvant de rassembler et de présenter pour la première fois l'ensemble


des actes des Journées d'Etudes de Psychologie Social-Clinique qui se sont déroulées les 21 et 22
septembre 1984 à l'hôpital d'ARLES. Ceci est à la fois le résultat du travail des auteurs qui ont donné
leur accord et leur texte, mais aussi celui de la direction de l'Hôpital Général d'Arles et particulière-
ment de la bienveillante attention de son directeur Monsieur F. LORRANG qui a accepté de soutenir
et d'accompagner une telle initiative (1).
Nous sommes habitués en tant que psychologue à considérer que si les choses se passent bien à
l'intérieur d'une relation thérapeutique ou dans un groupe de travail, cela est dû en partie à la solidité
du cadre qui fonctionne comme une véritable enveloppe et qui, parce que présent, fiable et dyna-
mique, rend le travail interne du penser fécond et agréable. En rendant un travail possible,
l'administration hospitalière a fonctionné au mieux de ce pourquoi elle existe. Mais du même
coup elle a favorisé un double événement :
- L'Hôpital Général est un lieu de soins médicaux. Que l'on vienne à l'hôpital pour y vivre d'abord,
cela est premier. Trop souvent encore l'hôpital, à travers la maladie et la souffrance physique, évo
que ce qu 'il y a de narcissiquement blessant à être l'objet de soins. L'humanisation des hôpitaux est
essentielle à transformer de telles représentations. Contribue à ce travail le fait que l'on puisse y
venir pour autre chose que la maladie. La prise en compte de la psychologie de la personne souf
frante est un aspect considérable du problème de la santé. La psychologie comme pratique de la
relation humaine s'attache particulièrement à cette dimension humanisante.
L'accueil réservé au travail de recherche d'un champ non médical, d'une pensée non strictement
médicale qui se préoccupe tout autant de la souffrance et de la vie, est sans doute l'indice d'un
changement dans la mentalité hospitalière. Et il y a bien des choses à faire dans les différences
maintenues et dans les liens à trouver pour œuvrer vers la vie. René CHAR dit dans un de ses poè-
mes qu'il faut avoir l'esprit du jour qui se lève.
- L'autre événement est cette possibilité de penser et de mettre en travail son expérience prof es-,
sionnelle sur les lieux de pratique. Trop souvent encore les lieux de soins (hôpital) sont coupés des
lieux de recherche et de communication (Université, Ecole des Hautes Etudes...). Il n'y a pas de pra -
tique rigoureuse et féconde sans une réflexion au long cours sur son objet, sa méthode, les résul
tats, la finalité. Il n'y a pas de praticien rigoureux qui ne pense et qui ne désire confronter son
expérience.
En acceptant ce travail en son lieu, l'hôpital a rendu possible ce double rapprochement du champ
médical et du champ psychologique ; de la pratique et de la recherche.
Cela est aussi un signe de santé pour un hôpital.
C'est dire aussi ce que nous lui devons.

Christian GUERIN

(1 ) Que soient remerciées Mesdames Martine WACHEUX et Magie LAGET, secrétaires au CM.P., l'Hôpital Van-Gogh pour leur aide
technique à la réalisation de ce travail.
SOMMAIRE

Pages

AVANT-PROPOS........................................................................................................... 1

OUVERTURE DES JOURNEES, par Ch. GUERIN ....................................................... 3

LA TRANSMISSION PSYCHIQUE INTERGENERATIONNELLE


ET INTRA-GROUPALE, par R. KAËS............................................................................ 4
Discussion ................................................................................ 9

FILIATION ET FAMILLE, par M. du LAC ...................................................................... 13


Discussion ................................................................................ 17

POUR UNE METHODOLOGIE TRANSVERSALE DE LA THERAPIE FAMILIALE,


par J. de MARTINO ..................................................................................................... 19
Discussion................................................................................ 24

THERAPIE FAMILIALE PSYCHANALYTIQUE, par E. GRANJON................................. 29


Discussion................................................................................ 33

REPRESENTATION PSYCHOTIQUE DE LA FAMILLE DANS LA LITTERATURE


DE SCIENCE-FICTION, par M. THAON....................................................................... 36
Discussion................................................................................ 41

L'OBSTACLE ET LE LIEN : L'inter-dit familial et son rapport à l'identification


dans la famille, par Ch. GUERIN .................................................................................. 43
Discussion ............................................................................... 51
OUVERTURE DES JOURNEES
Christian GUERIN

Bienvenue à toutes et à tous pour ces deuxièmes journées d'études de psychologie social-clinique en ARLES. L'année
dernière le thème était : "le travail clinique en institution" (1). Cette année nous allons nous préoccuper de la famille.
Mais je voudrais tout d'abord faire les remerciements d'usage, c'est aussi une entrée en matière.
Merci à vous d'être venus à ces travaux. Le nombre plus élevé de participants nous a amené à changer de lieu pour être
dans ce confortable amphithéâtre.
Merci à l'administration hospitalière de si bien nous accueillir et de contribuer par son aide logistique à faciliter le bon
déroulement de ces journées.
Merci enfin aux intervenants pour leur travail. Nous avons choisi d'en réduire le nombre pour rendre possible un espace
et un temps de discussion.
Le thème choisi cette année est la famille. Pendant le travail de préparation, M. TH AON nous proposa le titre générique
"Penser la famille". Tel était le fil conducteur de nos interventions. Je fus surpris lorsqu'une personne à qui j'en parlais me
demanda comment nous écrivions le mot penser, avec un "e" ou bien un "a" ? S'agissait-il de penser la famille ou de pan-
ser la famille ?
Il n'en faut pas plus pour alimenter un réseau associatif. Du même coup la polysémie permet de préciser et d'articuler la
problématique. Panser la famille : le pansement renvoie à l'idée de soin, de blessure, de rupture. S'agit-il alors de soigner
la famille? Panser renvoie aussi à l'idée de protection, de bandage, et bien sûr de peau. Il s'agit alors de faire tenir
ensemble, de faire lien entre les parties disjointes, dans l'axe intrafamilial et intergénérationnel : celui du présent et du
passé.
L'étymologie rapproche sans équivoque le panser qui est un "prendre soin", du penser. Ces deux mots ont une même
racine. Nous sommes alors toujours sur une même longueur d'onde. Il y a un effet de surdétermination. Peu importe le
"a" ou le "e", la différence nous a permis de voir que c'était la même chose. La pensée a une fonction psychique d'enve-
loppe et de soin, elle permet de faire tenir ensemble (2). D'autant que la famille comme le groupe n'a pas de corps phy-
sique, elle est un ensemble de personnes. Mais elle a sans doute un corps psychique, c'est pour nous une hypothèse à
minima. La pensée familiale est concernée par cet objet, cet appareillage psychique des individus d'une même famille.
Nous savons aussi que c'est à l'endroit où ça souffre que le travail est possible et que quelque chose se met à travailler
de la psyché. "Penser/panser" la famille pour un psychologue clinicien, c'est réintroduire le travail du penser, de la men-
talisation de la représentation dans la situation familiale.
Il faut que l'éprouvé se mette en voix, à portée de voix. La voix est entendue à la fois comme un objet, mais aussi comme
un chemin, un processus (la voie). Et il ne tient qu'à nous dans le cadre précis de notre travail et compte tenu de notre
propre expérience de la famille (privée et professionnelle) de comprendre par quelle voie cela se passe dans l'écono-
mie psychique familiale et de quel objet la voix est porteuse : La force, le sens, un objet qui bouge et se transforme.
Le travail de la pensée est sans doute affecté par la situation familiale d'une manière singulière. Il y rencontre ses obsta-
cles, ses modes et ses objets d'expression préférenciels. Les interventions de ces journées vont à partir de points de
vue différents tenter de rendre compte de la manière dont la famille est à la fois un objet de "penser", un objet de prati-
que clinique, et un objet de soin.
Je n'oublie pas que ce sont des Journées d'Etudes et que s'il s'agit bien de penser la famille, c'est aussi l'occasion de
prendre le risque, en ce qui nous concerne, de penser. En silence, à mots couverts ou à haute voix.

(1) Journées d'études des 2 et 3 décembre 1983. Arles. Ont contribué aux travaux : M. THAON (présentation des journées) ; Ch. GUERIN (travail clinique en institution,
travail psychique en institution) ; M. NETTER (une psychothérapie en privé puis en institution : les questions posées) ; Cl. SEYS (Les apports de la psychologie clinique
dans une pouponnière médicale) ; D. RAPOPORT (à propos du film "Un hôpital pour les enfants", rôle et fonction des psychologues dans un service de pédiatrie) ; E.
GRANJON, J. MEJE, I. BAMBINI (du clivage à lafantasmatisation : la fonction d'articulation d'une équipe d'un C.A.M.RS.) ; B. JACOBI (le malade alcoolique, l'institution
de soin et le psychologue clinicien) ; F. PAGANO (découverte du risque de la prudence et de la responsabilité dans le travail du psychologue à l'hôpital) ; M. du LAC (la
question de l'étayage à partir d'un modèle de fonctionnement institutionnel) ; Y. GEOFFROY (intervenir dans une institution : l'expérience d'une confrontation plu
rielle) ; J.-P. VIDAL (de la demande d'intervention "analytique" dans les institutions).
(2) Cf. à ce propos les travaux de Didier ANZIEU sur la pensée et la peau
LA TRANSMISSION PSYCHIQUE
INTERGENERATIONNELLE
ET INTRAGROUPALE
René KAËS
Professeur de psychologie clinique,
Université Lyon II Bron,
Psychanalyste - LYON

Je voudrais introduire ma réflexion en vous proposant deux histoires. Ce sont des histoires qui arrivent dans les groupes
et dans les familles, du moins dans leurs rêves.
La première histoire est un conte allemand du 13e siècle. Vous connaissez ce conte : c'est l'histoire du Joueur de flûte
de Hameln. Je vais donc simplement la rappeler. La ville de Hameln, sur les bords du Weser, est infestée par les rats. Les
rats arrivent un soir où, dans la ville, c'est la fête. Les rats dévastent tout, mangent tout, détruisent tout. Le Conseil Muni-
cipal se réunit et décide de faire quelque chose pour que les rats partent ou soient détruits et quelqu'un a l'idée qu'un
joueur de flûte, qui passe par là, pourrait peut-être délivrer la ville de ce fléau. On passe donc contrat avec Hans, le
Joueur de flûte, pour qu'il délivre la ville des rongeurs et Hans, jouant de la flûte, rassemble les rats derrière lui, les con-
duit au Weser et les noie. La ville débarrassée, le contrat convenu pour le paiement de la tâche n'est pas honoré. Hans
décide de se venger, sa flûte enchante les enfants, garçons et filles. 11 les rassemble et se dirige, en jouant de la flûte, vers
le Weser, les enfants le suivent et s'y noient.
Il y a de cette histoire plusieurs lectures possibles, comme toujours pour ce qui concerne les contes ou les mythes. Il y a
une histoire de faute des parents dont les enfants paient le prix. C'est ce que dit la tradition "les parents ont mangé les
raisins verts, et les dents des enfants ont grincé jusqu'à la septième génération". C'est ce que disait aussi le slogan "les
parents boivent, les enfants trinquent". La faute des parents est d'avoir manqué à la parole donnée, et, ici, il y a une
transmission de la faute, entre les générations. Ce sont les enfants qui paient la faute des parents. Hans est l'opérateur
de ce transfert de fa faute, c'est fui qui constitue lé grotape des enfants et qui le tue, après l'avoir séduit.
J'ai une deuxième histoire à vous raconter. C'est une histoire qui est racontée sur un tableau de Peter Brughel. En 1558,
Brughel, un an avant sa mort, peint les Aveugles. Il peint ce tableau la même année que les Misanthropes et les Men-
diants. Le pathétique des Aveugles ne tient pas seulement au fait que ce tableau a été peint un an avant la mort du pein-
tre, par uapeintre vieillissant. Ce pathétique se concentre dans la dégringolade inexorable des ces hommes groupés
qui, une fois encore, rendent raison à ce proverbe, déjà illustré par Brughel : "un aveugle ne peut en conduire un autre".
Et c'est pourtant bien ainsi qu'ils ont marché : des aveugles se conduisant les uns les autres. Ils ont marché au bord de
l'abîme. Brughel peint en bas, à gauche du tableau, une faille. Vous retrouverez une faille de la même signification, sem-
ble-t-il, sur le tableau de Léonard de Vinci, la Sainte-Anne du Musée du Louvre. Comme si, chaque fois que quelque
chose fait groupe, se présente comme un groupe, la faille était marquée. Les aveugles ont marché ainsi au bord de l'abî-
me, en prenant appui sur le corps de celui qui précède, mais si le premier vient à trébucher, c'est alors comme une trans-
mission en chaîne, transmission pour chacun et pour tous de la chute sans aucun recours vers le ruisseau. Alors le grou-
pe solidaire n'assure plus sa fonction d'étayage contre l'aveuglement, contre le manque à voir, contre le manque à être.
Je vous propose deux paraboles tragiques comme fil conducteur, si j'ose dire, pour introduire ces propos sur la trans-
mission intergénérationnelle et intragroupale. Ces deux histoires conduisent en effet à la chute et à la mort ; ce point de
vue a été exprimé avant moi par W. GRANOFF : les rapports de filiation et de transmission, entre les générations (ou entre
les groupes) sont particulièrement fragiles, exposés au mouvement incertain des pulsions, des forces mêmes de la vie
et de la mort.
Si je situe ainsi d'emblée mon propos dans le. registre du négatif et du désétayage, de la défaillance du contrat qui relie
chacun à l'ensemble et l'ensemble à chacun, c'est qu'il me semble que, dans ce registre du négatif, se joue essentielle-
ment de la transmission, ce qui échappe à notre vouloir. C'est peut-être dans les failles, dans le creux, dans les chutes,
dans ce qui échappe, que l'essentiel de la transmission s'effectue.
Ces deux paraboles permettent-d'introduire encore d'autres dimensions de la question de la transmission.
Lorsque nous essayons d'analyser la structure et-le fonctionnement psychique du lien dans des formations intersub-
jectives (ou transsubjectives) telles que la famille ou le groupe, nous sommes devant un double phénomène ; nous
avons affaire à la fois au sujet singulier, aux processus et aux formations inconscientes de son psychisme et aux posi-
tions subjectives qui y correspondent, et nous avons affaire à un ensemble de sujets, dans lequel le sujet vient se pla-
cer et s'inscrire comme sujet porteur d'un désir et d'une parole singulière, selon des conditions qui sont précisément à
interroger, et qui concernent la transmission. Ce qui fait qu'un sujet qui ne tient pas sa place et sa parole est probable-
ment tributaire de la difficulté qu'il rencontre à s'inscrire dans une ligne générationnelle et dans un ensemble de dis-
cours, de dits et d'inter-dits. Qu'est-ce qui dans le processus de la transmission ne s'est pas opéré ? La voie négative que
j'indiquais tout à l'heure apparaît ici encore comme une voie méthodologique intéressante pour aborder la question de
la transmission.
Le sujet singulier et le groupe fonctionnent à des niveaux et selon des processus différents. Un sujet singulier n'est pas
un groupe, et inversement ; à les confondre, nous abolissons la spécificité du fonctionnement et de l'un et de l'autre, de
telle sorte que plus rien n'est transmissible de l'un à l'autre. Une transmission c'est quelque chose qui passe dans un
écart de différence, entre des sujets, entre un élément et l'ensemble auquel il est lié. C'est-à-dire que la transmission
s'inscrit dans des rapports que nous pourrions exprimer en termes de rapports métaphoriques ou métonymiques.
Le sujet que nous essayons de saisir dans son mode d'existence groupai nous apparaît tantôt comme une dépendance
du groupe, tantôt comme sujet de la dépendance du groupe ; il est essentiellement sujet de la détresse, sujet de ïïrrv-
puissance à s'autosuffire. Il est aussi sujet de l'écart entre son besoin, l'objet qui le comblerait et ce qui, du côté de la réa-
lité psychique, est par étayage repris comme fantasme de désir de l'objet. Nous avons toujours affaire au sujet d'une
double dépendance. D'une double dépendance que l'on peut, avec FREUD, qualifier d'un point de vue narcissique.
Dans le texte de l'Introduction au narcissime, FREUD écrit ceci : "Effectivement, l'individu mène une double existance,
en tant qu'il est à lui-même sa propre fin, et en tant que maillon d'une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté,
ou du moins sans l'intervention de celle-ci". C'est là la double dépendance narcissique que je soulignais : le sujet mène
son existence en tant qu'il est à lui-même sa propre fin, et il est lié dans un ensemble social qui définit sa place comme
sujet et qu'il contribue à maintenir comme ensemble.
Ce qui se transmet alors ne serait-ce pas cela même dont chacun dépend pour être ? Ce qui se transmet, ne serait-ce
pas essentiellement ce qui fait défaut, en ce sens que le défaut c'est bien sûr ce qui produit la faute, mais c'est aussi ce
qui manque, le négatif, la faille.
Je voudrais maintenant souligner quelques aspects de cette dépendance au groupe qui caractérisent, semble-t-il, le
processus de l'assujettissement. Qu'est-ce que c'est que ce groupe dont dépend le sujet ? D'une manière réaliste et
quelque peu objectivante, on peut souligner que la prématuration du nouveau-né à la naissance rend nécessaire l'éta-
blissement d'un lien de dépendance fiable, à l'égard d'un environnement puis d'un objet protecteur, nourricier et doté
d'une activité psychique : c'est-à-dire l'établissement d'un lien intersubjectif.
L'établissement de ce lien, partout et toujours, suppose le soutien d'un groupe. Il ne s'agit pas seulement ici du groupe
familial, quelle que soit sa forme historique et sociale, il s'agit plus largement de l'ensemble social dans lequel ce groupe
familial trouve son statut, sa configuration et ses caractéristiques propres. Ce lien s'établit dans la mesure où ce groupe
trouve son propre intérêt à maintenir, dans ce que FREUD appelle la chaîne, une place pour un nouveau-né. Autrement
dit, un nouveau-né n'advient jamais seulement dans une famille. Il advient dans un ensemble social qui lui marque cette
place; réciproquement, dans des termes que Piera CASTORIADIS-AULAGNIER a dégagés à travers le concept de
contrat narcissique, chaque nouveau membre doit assurer la continuité de l'ensemble. C'est évidemment chaque fois
qu'un écart ou qu'une brèche se produit dans le contrat que la question de la transmission se pose ; cette question est
celle de la capacité du groupe à assurer l'assujettissement subjectivant de chacun dans l'ensemble social et la possibi-
lité pour chacun de trouver une place dans une suite, une série, dans un enchaînement à la fois aliénant, identifiant et
subjectivant. Ce lien de dépendance, d'abord anaclitique, est un lien de dépendance à un environnement, puis à un
objet. Nous devons effectivement distinguer des liens de dépendance à un environnement sans objet, à un environne-
ment où l'objet n'est pas encore constitué. Je pense ici à la relation immédiate du nouveau-né à l'enveloppe atmosphé-
rique, à l'enveloppe des vibrations, à l'enveloppe des odeurs, de la chaleur, de la lumière, des contacts pelliques, mais
aussi à l'environnement constitué par des espaces psychiques communs, les espaces onirique et fantasmatique com-
muns au nouveau-né, et à l'ensemble maternel-paternel, si bien décrits par André RUFFIOT.
Cet environnement traverse des limites du Moi. Il s'agit là de liens sans fonctions séparatrices : ils se constituent avant
toute séparation et se maintiennent au-delà. Ces liens immédiats supposent donc un état d'indifférenciation primaire
nécessaire à la transmission directe des états émotionnels inconscients ; nous sommes là très proches des formations
psychiques décrites par P. AULAGNIER quand elle parle de l'originaire, ou par José BLEGER quand il parle des prémis-
ses du Moi dans le noyau agglutiné. Nous avons affaire à des états du lien, non à des structures du lien. Ce sont des
liens, d'une certaine manière, sans lien, si le lien suppose une coupure, un intervalle, une discontinuité, et un pontage
par-delà la discontinuité. C'est-à-dire une opposition et quelque chose comme l'embryon d'une structure. Je distingue-
rai donc des états du lien et des structures du lien. Les états du lien sont constitués par la transmission directe des mou-
vements émotionnels inconscients à travers le soin, à travers le bain sonore et langagier, à travers le soutien et le main-
tien. Ce sont là des liens prodigués au nouveau-né (et prodigués par le nouveau-né à l'ensemble groupai immédiat).
Je distingue donc cet état du lien à l'environnement d'une relation où l'objet s'ébauche, ce qui suppose l'expérience du
manque et de la rupture dans la continuité narcissique. Cette dépendance à l'objet définit la seconde modalité du lien,
qui suppose sa défaillance, puis son rétablissement dans la réalité psychique par la voie de l'étayage. Ici le concept
d'étayage ne doit pas être entendu dans une formulation restrictive, comme anaclitisme, mais comme processus
même de la constitution du champ de la réalité psychique.
L'état de détresse (qui traduit mal le terme freudien de "Hilflosigkeit", qui lui, comporte l'idée d'être dénué d'aide), l'état
de détresse accompagne ces étapes successives de la structuration du sujet : au moment du manque de l'objet et de la
perte de l'objet, lors des expériences du laisser tomber, des angoisses de l'effondrement du narcissisme primaire et de
la séparation.
On voit peut-être ici comment le groupe se prête à se substituer, lors de l'expérience de la Hilflosigkeit, aux environne-
ments et aux objets de la dépendance, à la mère d'abord, à la mère comme objet partiel, à la mère comme environne-
ment. Cette fonction vicariante a pour condition que l'équation symbolique ait pu se constituer, structurant les
rapports du sujet aux objets et à l'objet de l'objet. La chaîne des objets est une structure de la transmission à laquelle le
sujet se heurte : l'objet de l'objet (de la mère) introduit la référence au père dans le discours de la mère.
Cette recherche de la dépendance originaire se manifeste dans les groupes (aussi bien dans le groupe familial) par la
quête impérieuse de "l'ambiance" (ce que les Anglais décrivent comme "moods", les Allemands comme "Stimmung"),
c'est-à-dire de l'expérience primordiale de l'atmosphère, de ce qui enveloppe dedans et dehors. C'est d'ailleurs une ex-
périence heureuse ou malheureuse, que chacun a pu faire dans des groupes enfumés où l'atmosphère se "matérialise"
en quelque sorte : nous partageons, dedans et dehors, l'odeur du même air. Dans un autre registre sensoriel les vibra-
tions musicales continues sont les équivalents de cette atmosphère et, évidemment, les "vapeurs", enfin de tout ce qui
est de l'ordre du fluide, et de tout ce qui se transmet par la voie aérienne et orale : l'odeur, le son, le liquide forment une
association particulièrement recherchée dans certains états où le groupe se prête à reproduire cette indifférenciation
originaire, où la transmission se fait immédiate, même s'il est nécessaire de recourir à la médiation de l'alcool, du tabac,
de la musique ou de la drogue.
Mais le groupe apparaît aussi comme un objet d'investissement et d'appui pour la pulsion, comme un modèle pour la
relation d'objet, et comme une dérive pour le désir. C'est seulement dans la mesure où il est une structure du lien, c'est-
à-dire une configuration et un processus de relation d'objet que le groupe donne accès à la question de l'Autre de l'ob-
jet, c'est-à-dire à la question du désir. Qui est quoi, pour qui ? Par là même, le groupe offre à la représentation de la réalité
psychique une forme, une "gestalt", une structure dans laquelle vont jouer les processus primaires : l'objet du désir
pourra être déplacé d'un objet à un autre, à l'intérieur de cette structure (dans la famille par exemple). Il pourra être dé-
placé selon les impératifs des fantasmes originaires. Grâce aux processus primaires (de déplacement, de condensa-
tion, et de diffraction), pourront être figurées les relations entre la partie et le tout, l'un et le multiple, le même et l'autre.
Ces éléments nécessaires à la mise en place d'une structure de symbolisation (figurations métaphoriques et métony-
miques) vont définir le groupe, non plus comme environnement, non plus comme objet, relation d'objet, et structure du
lien interne, mais comme appareil de liaison, de transmission, et de médiation entre la réalité psychique et la réalité so-
ciale. C'est dans la mesure où le groupe fonctionne comme cette structure du lien et comme cet appareil de liaison,
qu'il rend possible l'accès du sujet singulier à la parole. Il n'y a pas de parole en dehors du groupe et il n'y a pas de langa-
ge en dehors du groupe. Il importe de rappeler ces évidences : le rapport du sujet à la parole est déterminé par la mé-
diation et la condition du groupe. Le groupe ne peut donc pas être réduit à cette plus-value d'obscénité sur les effets
imaginaires du discours à quoi LACAN a réduit sa polémique avec la question du groupe.
Dans ces quatre rapports au groupe (comme environnement, objet, structure, et appareil de liaison) se forme et se
structure le sujet. Le sujet, j'insiste, est sujet du groupe, et la groupalité est une dimension (état et structure) du sujet.
Revenons aux Aveugles. Revenons donc aux Aveugles, au tableau (Musée Capodimonte, à Naples). La déprivation sen-
sorielle de la vision motive l'étayage groupai, l'étayage sur le groupe. On peut dire les choses autrement. On peut dire
que chacun des Aveugles externalise la structure groupale de leur imago corporelle défaillante dans un ersatz qui leur
sert d'appui, un appui constitué par l'ensemble des Aveugles, d'où cette relation d'identification adhésive entre chaque
aveugle et le groupe. Pas d'aveugles se tenant-s'étayant, et c'est le même mot, pas d'être, sans le groupe. Pas de grou-
pe sans les Aveugles. Ainsi nous avons à la fois une relation en appui et un échec en appui, et de chaque aveugle, et de
l'ensemble groupai. Ce désastre en chaîne est sans doute celui du peintre vieillissant, démuni, sans secours, seul de-
vant la Mort. Je rappelais au début de mon exposé qu'il peint la même année le Misanthrope, que vous pouvez voir éga-
lement au Musée de Naples, et les Mendiants (au Musée du Louvre). Ce sont des tableaux extrêmement pathétiques
sur la solitude et le vieillissement. Et le spectateur, lui, comment est-il devant ce tableau, devant cette scène ?
Pour ma part, je vois dans ce groupe le développement d'une chute diffractée d'un seul et même aveugle, un peu com-
me avant l'invention du cinéma dans les chrono-photographies de Marey. Avec cet appareil le chrono-photographe,
l'on voyait se déployer et formant groupe le même personnage en des positions différentes. C'est aussi un procédé du
rêve. C'est ce que j'appelais tout à l'heure la diffraction, ce qui est comme l'inverse de la condensation, comme le dé-
ploiement de ce que FREUD appelle les personnages multiples, par lesquels se représente, se déguise, se masque un
aspect particulier du sujet. Voilà ce que je vois, un seul et même aveugle, soi-même dé-groupé, peut-être moi qui vois ce
tableau et qui n'en vois qu'un aspect?
Transmettre qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce que cela veut dire ? Tout à l'heure Christian GUERIN jouait sur la polysémie
du penser et du panser. Nous pouvons nous interroger ainsi sur le transmettre. C'est envoyer au-delà ou à travers, c'est
faire passer quelque chose : comme les nerfs, par exemple, transmettent la sensation. C'est aussi, disent les dictionnai-
res, faire passer ce que l'on possède dans la possession d'un autre. On pourrait proposer encore des exemples em-
pruntés à la mécanique, à la physique, ou à la physiologie, disciplines qui utilisent beaucoup le terme de transmission,
mais qui en proposent une représentation où prédomine l'inertie, et non la transformation. Or, en psychologie, il n'y a
pas probablement de transmission. Quand il y a transmission sans transformation, nous pouvons alors nous interroger
sur la façon dont le processus psychique a joué. Si, par exemple, ce que Piera AULAGNIER définit comme le contrat
narcissique contraint à reproduire sans écart le discours que le sujet venant dans un groupe (venant au monde dans un
groupe) est tenu détenir pour exister comme sujet, alors il y a nécessairement de l'inerte ; nous avons alors affaire à des
pathologies de la transmission inerte, et à des pathologie où les objets à transmettre ne sont pas transmissibles. La
transmission c'est l'action de transmettre et c'est le résultat de cette action : et transmettre c'est transformer.
La notion de transmission suppose des éléments distincts et discontinus, un appareil de transmission/transformation
est donc une ouverture partielle des appareils psychiques les uns vis-à-vis des autres, tributaire des formations et des
enveloppes primitives du Moi.
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Cette ouverture des appareils psychiques singuliers, postulée comme condition de la transmission, nous conduit à
nous interroger sur deux situations extrêmes : celle de l'ouverture maximale, et on a alors affaire à des situations de pa-
nique, ou d'hystérie collective. Dans ce cas, il n'y a plus de frontières, il n'y a plus de dedans ni de dehors. Dans des cas
comme ceux de Morzine ou de Loudun, ce qui fait que l'hystérie peut devenir collective, c'est à la fois la faille dans l'or-
dre social, dans l'ordre symbolique, et l'impossibilité, dans ces conditions, de constituer un espace subjectif interne qui
rendrait possible la transformation des représentations ; autrement dit, ici les représentations se transmettent, mais el-
les ne se transforment pas, elles se transmettent dans une forme particulière : celle de la panique, et de l'hystérie, ou à
l'opposé, celle de l'autisme, des autismes idéologiques ou du délire. Le délire est bien cette représentation de Soi
comme ouvert totalement à l'influence de l'Autre, l'Autre mis au dehors et emplissant tout l'espace interne. Cette condi-
tion d'ouverture suppose des orifices, et nous voici de nouveau du côté de l'étayage, car l'étayage se produit à partir des
orifices et des enveloppes du corps, par où l'objet est présenté et investi. On peut donc penser la question de l'ouver-
ture de l'appareil psychique et de la transmission en termes d'étayage, et d'enveloppe, ou comme D. ANZIEU l'a for-
mulé, en termes de Moi-peau. Toute la réflexion freudienne sur l'étayage est capitale pour la compréhension du proces-
sus de la transmission.
On peut penser aussi l'ouverture de l'appareil psychique en termes de projection. Il n'y a pas de projection s'il n'y a pas
une ouverture, voire une brèche, faite dans un appareil psychique pour recevoir l'objet de la projection. Il n'y a pas de
projection s'il n'y a pas de forme et de contenant pour la recevoir en tout cas de tentative pour s'en créer. Le mode pro-
jectif de la transmission est à interroger, en rapport avec l'ouverture de l'appareil psychique, ses orifices et ses envelop-
pes. Par là, nous avons accès à toute la série des questions liées à l'introjection, à l'incorporation, aux fonctions de
transformation des objets incorporés, aux fonctions de transformation, au sens ou BION l'entend, c'est-à-dire aux
fonctions de contenance, de transformation et de conteneur.
Deuxième situation : l'ouverture (je vais utiliser une métaphore, donc une approximation) modulée de l'appareil psychi-
que ; ce qui implique évidemment des processus et des formations de protection et de filtrage, d'écran et de pare-exci-
tation. Ceux-ci peuvent donc fonctionner contre la transmission, mais il n'y a pas de transmission possible, au sens où ii
y aurait une transformation, s'il n'y a pas protection et filtrage. On peut dire qu'il n'y a pas de transmission intergénéra-
tionnelle, sans que, d'une certaine manière, à un moment donné, il soit fait écran et pare-excitation à la transmission de
l'héritage, contre la transmission, peut-être contre ce que la transmission porte ombrage au narcissisme. Cette secon-
de condition de restriction fondamentale et corrélative de celle de l'ouverture, aune triple conséquence que je ne fais
qu'énoncer sans la développer autrement, quant à une façon de concevoir le sujet de la transmission (mettons le sujet
du groupe) de le concevoir sous trois aspects. Sous l'aspect où quand le sujet parle, il parle dans un réseau d'inter-dis-
cursivité, de trans-discursivité. Je parle, mais ça parle au-delà, ça parle à travers, ça parle entre, ça parle et ça sonne.
Les paroles passent comme à travers un masque, et ça "personne" entre les discours. Je suis parlé, je suis parlé par la
génération, et je parle aussi la génération, et c'est dans cette double activité que je peux parler, à m'inscrire dans une
suite où je suis parlé, bien avant que je parle, et à réarticuler dans ma parole le lien à cette suite, à cette discontinuité
que ma parole va rassembler, réarticuler. C'est ce que les Aveugles ne parviennent plus à faire, à s'inter-dire (je laisse le
soin à Christian GUERIN de développer le thème qu'il avait choisi de développer, et qui confirme que des pensées se di-
sent, se transmettent, et s'inter-disent).
Le sujet transdiscursif ou inter-discursif : trans-, dans la mesure où ça passe à travers. C'est plutôt là-dessus qu'insiste-
rait le trans-, mais on doit l'entendre aussi comme dans la Durch-arbeitung, ce que LAPLANCHE et PONTALIS ont vou-
lu traduire par perlaboration. La transmission c'est aussi un travail de translaboration à travers les appareils psychiques
d'un ensemble structuré par une loi de composition qui serait par exemple celle de l'ordre des générations et de la
sexualité, comme la famille en donne non pas seulement une représentation, mais une inscription. Et c'est dans cette
inter-discursivité, dans cette transdiscursivité que le sujet apparaît comme un sujet de transsubjectivité, assujetti au-
delà, sujet dans une chaîne de sujets. Le sujet s'y constitue comme être de groupe et comme être de parole. Que l'in-
conscient apparaisse alors dans sa dimension transsubjective voudrait dire que la façon dont l'inconscient se structure
et produit des effets tiendrait peut-être à cette double dimension du sujet transsubjectif et singulier. La clinique de
l'analyse des relations intergénérationnelles et de l'analyse des groupes, montre constamment ce phénomène, ce qui
se refoule chez un sujet apparaît comme indissociable du jeu transpsychique, où les formations et les processus de l'in-
conscient sont structurés et tissés dans les rapports intergénérationnels et groupaux. Par exemple l'expérience grou-
pale nous confronte avec de telles manifestations : par exemple ce qui vient à être désavoué ou dénié par l'un, réappa-
raît avouable, alors chez un autre, émergent dans sa parole. Je ne saurais pas me prononcer sans nuance sur la relation
de causalité, mais ce que nous constatons c'est la concomitance de ces manifestations, lorsque l'on est attentif à la
chaîne associative qui se déploie, à l'organisation des signifiants, et à la mobilité des énergies, à l'organisation économi-
que qui structure une chaîne associative, où les discours s'enchaînent les uns dans les autres, forment texte ou tissu, où
le discours de l'un tient à la fois dans sa singularité subjective et dans la chaîne discursive il vient être dit, après un autre
dit. Vous me direz peut-être que c'est là une situation qui n'est pas spécifique au groupe, quand bien même c'est dans le
groupe que cette situation apparaît le mieux. Nous avons les uns et les autres, dans la relation thérapeutique ou dans la
relation analytique, fait cette expérience que ce qui se maintient en nous comme objet d'un refoulement, d'un rejet, ou
d'un désaveu, réapparaît évidemment dans le discours de l'autre, que ce qui se dénoue chez nous, sans qu'aucune au-
tre transmission habituellement repérable de ce qui s'est dénoué se soit produit, produise des effets de déliement chez
l'autre. L'analyse prend alors nécessairement, dans sa dimension fondamentale de déliement, un aspect de déliement
intersubjectif, interdiscursif, transpsychique. Nous avons à élaborer dans la clinique de la transsubjectivité ce que nous
repérons essentiellement dans le registre de la pathologie, dans les états de possession, de transe, d'hallucination,
d'enthousiasme, ou dans certaines formations mystiques collectives (ou que nous désignons comme telles dans une
nosographie, comme celle de l'hystérie collective, par exemple).
Je voudrais, pour m'acheminer vers le terme de ce que j'ai à dire aujourd'hui, essayer de développer quelques aspects
de l'opposition que je fais entre affiliation et filiation.
La question de la filiation, telle qu'elle se pose à chaque sujet du groupe familial, me semble devoir être distinguée et op-
posée à la question de l'affiliation, telle que cette question se pose dans notre appartenance de fait, ou dans notre désir
d'appartenance, à un groupe, institutionalisé ou non.
Distinguer ces deux processus me paraît fondamental, par exemple de ce point de vue où un groupe ou une institution
n'est pas une famille. Il est important de questionner l'analyse groupale et l'analyse institutionnelle dans leurs référents
fantasmatiques familialistes. De la même manière qu'il importe de ne pas traiter le Pirée comme un homme, on ne doit
pas traiter le groupe comme si c'était une famille, alors même que les enjeux et les formations fantasmatiques peuvent
être imaginairement identiques. Mais nous savons bien qu'il ne s'agit pas du tout des mêmes processus. Je propose
donc le groupe contre la famille : je veux dire que dans notre adhésion à un groupe, nous rejouons quelque chose de
notre filiation. Réciproquement, et c'est là un lien avec le propos de cette journée de travail, nous faisons en quelque
sorte rejouer quelque chose de sa transmission intergénérationnelle lorsqu'une famille se constitue dans un champ
thérapeutique groupai. Nous rejouons quelque chose de notre filiation dans notre affiliation à un groupe ; dans notre
demande d'affiliation à un groupe, il y a ce qui dans notre filiation fait question, comme si, par exemple, nous voulions y
rejouer notre filiation imaginaire, rejouer notre origine, mettre en scène une nouvelle fois dans l'espace du groupe le ro-
man familial qui nous a permis de nous dégager du lien familial et de nous constituer comme sujet d'une famille, en pas-
sant par la fiction que nous aurions une autre famille. Le groupe est l'espace où se rejoue cet enjeu, auquel le roman fa-
milial, à un moment donné, a permis de fournir une voie de dégagement. Même si dans un groupe il y a du "familier",
nous butons contre le fait que nous ne sommes pas dans un groupe de la même famille.
L'idée que je voudrais développer c'est que toute affiliation à un groupe se fonde sur un conflit avec la filiation, avec le
romans de la filiation, et que, adhérer à un groupe c'est une façon de mettre en cause l'héritage, c'est une façon de sus-
pendre ou de le désavouer, en tout cas d'explorer un autre possible. C'est d'ailleurs bien par le groupe que l'adolescent
peut se constituer comme sujet singulier en quittant, en désavouant, en rejetant, en suspendant la filiation. C'est là un
moment décisif, dont bénéficie le groupe.
Pour ce qui concerne la filiation, je voudrais souligner quelques points mis en évidence par FREUD quant à la dimension
narcissique de la filiation. Le narcissisme des parents, écrit FREUD, a trouvé refuge dans l'enfant : mais aussi celui de
l'enfant s'étaie sur celui des parents, au sens où il prend appui, se modèle sur celui des parents, où il en dérive. C'est là,
d'ailleurs, un bel exemple détayage mutuel groupai. Le concept de "contrat narcissique" traite également de la ques-
tion du sujet de la filiation, dans sa dimension narcissique ; la "raison" de ce contrat étant évidemment l'interdit de l'in-
ceste, il est alors intéressant de bien saisir la violence que cet interdit gère pour le compte du narcissisme de la géné-
ration.
L'enfant ne peut se constituer comme sujet de la filiation que dans la rencontre avec cette butée et il ne peut advenir
comme sujet que pour avoir d'abord été rêvé par les parents : les parents, c'est éminemment le père et la mère, mais
c'est aussi la parentèle ; la façon dont l'enfant a été rêvé, par exemple, par les grands-parents, ou par tel oncle, ou telle
tante ou tel élément important de la parentèle peut s'avérer en outre avoir un certain rôle déterminant dans le rêve des
parents eux-mêmes. Ces rêves prédestinent le descendant, dans les fantasmes du désir croisés, à être le prolonge-
ment narcissique de la génération. FREUD a souligné que le nexus narcissique de la génération est le point épineux de
l'ensemble du système narcissique. C'est dans ce contexte qu'il énonçait ce double statut de l'individu, en tant qu'il
mène une double existence : il est à lui-même sa propre fin, il est le maillon d'une chaîne, à laquelle il est assujetti, sans
l'intervention de sa volonté.
Sous ce second aspect, l'enfant est le dépositaire du narcissisme parental ; c'est pourquoi il peut constituer pour ses
parents une blessure. Il en va de même pour les institutions et dans les groupes. La dimension narcissique de l'affiliation
et de la transmission intergénérationnelle se joue dans l'affiliation.
Je voudrais maintenant souligner quelques particularités des filiations d'adoption par rapport à l'affiliation. Et tout
d'abord un aspect paradoxal du rêve des parents adoptifs sur l'enfant à adopter. Ce que les parents adoptifs rêvent au
sujet de cet enfant, cet enfant déjà porté dans le corps et dans le rêve maternel, déjà inscrit dans un mythe et, le plus
souvent, déjà inscrit dans un statut civil, c'est un rêve sur un enfant paradoxal : un enfant à venir et déjà-là. C'est un rêve
de parents paradoxaux, puisque cet enfant est et n'est pas d'eux. Je souligne le génitif ici car, évidemment, quelque
chose peut se pervertir, concernant l'inceste, à partir de cette situation paradoxale. Sans l'étayage de son narcissisme
sur le rêve parental, il n'est pas pour l'enfant de possibilité de constituer sa propre réalité psychique. Ce qui pourrait
peut-être spécifier ce rêve des parents adoptifs quant à la filiation de cet enfant adopté et déjà advenu pour d'autres
parents, c'est la place et le sort que ce rêve fait au désir des autres parents, et à leur propre désir d'adopter/d'être
adoptés.
Nous retrouvons ici notre propos sur la transmission : la scène originaire comme scène de la transmission. La spécifi-
cité de la situation de l'adoption réside peut-être dans la possibilité pour les néo-parents de fantasmer une scène pri-
mitive dont ils ont été absents et dont ils se représentent exclus. Et là, les néo-parents viennent en coin, entre les autres
parents forcément mythiques et l'enfant venu d'ailleurs. Les parents adoptifs ont à se situer par rapport à leurs propres
parents comme enfants qui ont un jour imaginé avoir été adoptés, qu'ils sont eux aussi venus d'ailleurs. Cette relance
du roman familial (des névrosés : chez les psychotiques il en va tout autrement), et ce rêve parental ou néo-parental
sont nécessaires pour conserver le lien de génération de la transmission subjective. Mais ce roman et ce rêve parental
devront trouver leurs connexions avec le mythe qui va reprendre, du côté de l'ensemble social, un scénario d'emplace-
ments et d'assignations, un mythe qui va placer l'enfant dans l'ensemble social, selon les termes d'un contrat où l'enfant
devra renouer avec celui dont il prend la place, en reprenant le discours qu'il est tenu de tenir pour occuper sa place
dans l'ensemble social. Mais c'est évidemment dans l'écart entre la place qu'il lui est demandé de tenir et le discours
qu'il tiendra qu'il va se constituer comme sujet singulier.
Nous voyons, dans ce cas particulier, comment cet espace du rêve est un espace de rêves croisés : rêves des parents
sur leur enfant, rêve de l'enfant, rêves des parents adoptant cet enfant et leur propre rêve en tant qu'enfants "adoptés".
Mais peut-être y a-t-il autre chose de spécifique : non seulement les rêves sont croisés mais les mythes, eux aussi, sont
croisés. L'enfant qui avait été inscrit non seulement dans un rêve, mais dans un mythe, va devoir être réinscrit dans un
mythe qui n'est peut-être pas le mythe de la famille adoptante. Ces multiples croisements assignent comme tâche psy
chique à la famille adoptive de contenir ces rêves et ces mythes croisés, de les contenir et de les transformer.
Je voulais rappeler ces quelques éléments parce qu'ils me semblent être de nature à nous rendre méthodologique
ment possible l'interrogation sur la transmission intergénérationnelle, dans ces modalités positives et négatives
quand, par exemple, se produisent des situations de refus de la filiation (qu'il s'agisse ou non de familles adoptives) de
refus de l'héritage. Et il peut être question tout aussi bien d'un refus venant des parents, le refus de laisser l'héritage se
prendre, de laisser la transmission se faire.
Pour que l'héritage soit hérité, pour que la transmission soit transmise, il faut que l'héritage soit pris et transformé. J'ai
insisté tout au long de cette introduction sur la transformation, sur la reprise. Un temps pour le donner, un temps pour \a
prendre. Dans les dernières pages de l'Abrégé de Psychanalyse, FREUD cite GŒTHE : "ce que tu as hérité de tes pères
afin de le posséder, conquiers-le".

DISCUSSION
Marcel THAON :
Merci à R. KAËS de son exposé si dense.
Christian GUERIN :
Je vais poser deux questions, une à René KAËS, une autre à Monique PINOL-DOURIEZ qui a la gentillesse d'être parmi
nous aujourd'hui. A R. KAËS, sur la dernière partie de son intervention et à propos de ce qu'il a appelé le rêve d'enfant pa
radoxal. Est-ce que vous pouvez nous communiquer un exemple de rêve paradoxal ? Comment ces rêves sont-ils struc
turés ? Et quels contenus font-ils apparaître ? Dans la lignée de ces rêves d'enfant paradoxal, je crois qu'on peut aussi
ajouter à côté de la question de la reprise du roman familial, le fait que ça concerne peut-être plus les mères que les pè
res. La mère adoptive a été, avant d'être mère une jeune fille, et, sans doute a rêvé d'être la mère des enfants, que ce soit
le poupon, ou que ce soit en tant qu'adolescente, de l'enfant de sa voisine. Je me demande si cette expérience-là n 'est
pas un support déjà présent dans l'expérience de la femme pour élaborer sa position à l'égard de l'adoption. A Monique
PINOL-DOURIEZ, je pense à son livre paru en début d'année sur les bébés (1). C'est une question très générale, s'agis
sant de la problématique de la transmission dans la relation mère-nourrisson. Je provoque un peu la discussion entre
les hypothèses de R. KAËS avec ce qu'il appelle notamment le lien de l'immédiat et les travaux de Monique à propos des
bébés.
René KAËS:
Je voudrais dire deux mots concernant le rêve d'enfant paradoxal mais je ne vais pas vous répondre par un rêve, mais
par une œuvre culturelle, parce que la structure de cette œuvre me fait penser à des fragments d'un rêve qui ne me sont
pas à présent suffisamment disponibles. Je pense à la Sainte-Anne de Léonard de Vinci, au tableau du Musée du Louvre,
et à l'analyse qu'en fait FREUD à partir de la Sainte-Anne du Carton de Londres. FREUD montre comment Léonard fait
d'abord fusionner les deux figures d'Anne (la mère) et de Marie (sa fille), portant l'une et l'autre l'enfant Jésus tourné vers
son petit cousin Jean. FREUD écrit : "essaie-t-on de délimiter les figures d'Anne et de Marie, on n'y parvient pas aisément
Elles sont, pourrait-on dire, aussi confondues que les figures du rêve mal condensées". On connaît l'analyse que FREUD
fait, à partir de là, des figures, fondues en une seule, des deux mères de Léonard. Mais il faut poursuivre l'analyse et se
demander de quels rêves est cet enfant (Léonard, Jésus, Jean le Baptiste) et du rêve de quels parents (Caterina - Don
na Albiera ; Anne-Marie ; Elisabeth et l'Ange Gabriel) ? Parents où le père fait défaut ou question. Dans quelle généalogie
inscrire ces enfants héroïques ? On voit donc comment ce tableau condense, comme dans un rêve en effet, la mère et la
fille, le fils et son double précurseur. La question de l'adoption s'inscrit là dans l'arrière-fond mythique, c'est bien la ques
tion de sa filiation paradoxale.
Quand je dis que l'enfant de ce type de rêve est paradoxal, c'est qu'il est déjà-là, et qu'il a à être rêvé comme allant deve
nir. Un rêve s'est déjà produite son propos, à propos d'un enfant qui a été rêvé avant sa venue. Il est donc à la fois déjà-là
et pas encore là.
Monique PINOL-DOURIEZ :
Merci à Christian pour sa question. Il me dit que je dois préciser le titre de mon livre. C'est vraiment très gentil. Le livre
s'appelle donc ; "Bébé agit - Bébé actif, l'émergence du symbole dans l'économie interactionnelle". Je me demande-

(1) PINOL-DOURIEZ M., 1984, Bébé agit - Bébé actif, l'émergence du symbole dans l'économie interactionnelle. Paris, P.U.F., coll. Fil Rouge.
comment je peux répondre à une question qui est effectivement très vaste quand il parle de différence d'hypothèse. Je
me sens peut-être trop en accord avec René KAËS pour dire quelque chose de bien original parce que, justement, René
a parlé de transmission immédiate. Effectivement, je pense que c'est dans notre expérience personnelle à tous que
cette transmission immédiate existe et que ce qui se passe entre la mère et le nouveau-né, comme ça a été fort bien dé-
crit par WINNICOTT, c'est quelque chose de tout à fait extraordinaire quand on en n'a pas eu encore l'expérience, à sa-
voir qu'il y a momentanément, provisoirement, une confusion des corps, mais je crois que ça peut très bien se vivre par
les hommes aussi dans l'échange amoureux, où les membres sont confondus. C'est pas toujours comme ça, mais enfin
on peut confondre le corps de son bébé, son corps, le corps de l'amant. Moi je rejoins tout à fait ce que disait René tout à
l'heure et ce que j'ai rappelé, entre autres, dans ce livre, qui est maintenant très communément partagé : que cette mère
est une mère amante non seulement du père de l'enfant, mais de son propre père et que c'est par là, quand même, que
cette transmission, quasi-immédiate fusionnelle s'enrichit, par cette inscription dans le groupe dont René KAËS nous a
parlé tout à l'heure.
Même dans cette période tout à fait je crois transitoire et quasi, mais je n 'aime pas dire le terme de psychotique, parce
que ce n'est pas psychotique - c'est tout à fait normal. Je pense que dans cette expérience fusionnelle, elle est quand
même ce qu'elle est, grâce à tout ce qu'elle a reçu en héritage et de sa famille, et du groupe. Je ne sais pas du tout si je ré-
ponds à ce que tu voulais me dire. Tu voulais probablement me demander plus de différence que de point de conver-
gence ? Mais aujourd'hui c'est ça que j'avais envie de dire : la mère amante dont parle Michel FAIN, c'est bien ce que
René KAËS et bien d'autres, évoquait tout à l'heure, la référence du père de la mère, du père du bébé.
René KAËS :
Je voudrais poser moi aussi une question à Monique. J'ai évoqué le fait que la transmission était une transformation. Or,
dans ton travail tu insistes sur l'activité de transformation. Est-ce que tu peux apporter quelque chose de plus précis,
puisque je n'ai fait que l'évoquer.
Monique PINOL-DOURIEZ :
Oui, effectivement, je crois que le bébé en tout cas est actif dès qu'il vit, y compris dès qu'il vit dans le ventre de sa mère.
Il y a des débuts de recherche, à ce sujet, à propos de l'individuation, puisque j'ai essayé de travailler dans le domaine de
l'individuation : on le sait bien, les bébés ne sont pas tout faits, agis, ils participent à leur construction. Je pense que l'indi-
vidualité de chaque bébé - c'est ce qui apparaît dans tous les travaux maintenant qui paraissent, les travaux cliniques
bien sûr - tous les travaux chez le bébé montrent à quel point le bébé forme sa mère, autant sa mère et son environne-
ment, je crois, autantque la mère ne les forme. Moi, c'est juste un détail que je voudrais te demander. J'ai beaucoup aimé
que tu fasses bien la différence entre le lien anaclitique et l'étayage, mais, est-ce que quand même cette base anacliti-
que même dans les étayages les plus élaborés, n'est-elle pas toujours en fond ?
René KAËS :
Je pense que oui, dans la mesure où il n 'est pas possible d'établir avec l'objet ou le système de relation d'objet une rela-
tion de transformation (une reprise de transformation) sans que l'appui anaclitique ait été constitué, car à un moment ou
à un autre l'objet a fait défaut. On est obligé de passer par là. Mais, je le souligne, la restriction du concept d'étayage à
l'anaclitisme a constitué une impasse fondamentale dans la théorie de la formation du psychisme. Jean LAPLANCHEa
réintroduit d'autres dimensions dans le concept d'étayage, mais il a cependant limité la problématique de l'étayage à la
problématique de la relation entre la pulsion et l'objet telle qu'elle apparaît dans les Trois Essais, notamment. Il me sem-
ble tout aussi fondamental que ce qui concerne la relation du Moi à la Mère, ce qui concerne la relation des objets au
champ culturel, au groupe, au système langagier, puisse se penser et se dire, comme FREUD le dit, en termes d'étayage.
Le concept d'étayage s'applique aux relations de la pulsion, de l'objet, ou des objets du sujet, avec l'environnement des
liens et des systèmes de mentalisation. D'autres aspects concernent ce qui dans l'étayage se transmet à travers les
soins, à travers les normes, à travers les sensations, pour prendre des registres très différents. La conception de l'éta-
yage qui ramène l'étayage à la bordure biologique à partir duquel se constitue le psychisme, semble être une vue dont la
pensée médicale a été porteuse, et c'est amputer la pensée de FREUD sur cette question que d'arrêter son analyse du
concept d'étayage en 1905. La recherche sur l'étayage traverse toute l'œuvre de FREUD, et pour la question qui nous
intéresse ici, elle est capitale.
Monique PINOL-DOURIEZ :
Tout à fait, c'est quand même intéressant de voir qu'il a fallu que ce soit un clinicien qui s'intéresse au groupe, excuse-
moi, mais je crois vraiment que c'est toi qui a repris cette question d'étayage et il fallait une expérience groupale pour, je
crois, voir toute cette dimension qui avait quand même été assez escamotée.
Un participant :
... Sur la question de la distinction entre la famille d'origine à chacun et la famille que l'on constitue lorsque l'on fonde une
nouvelle famille. Dans le sens où vous disiez que dans notre adhésion à un groupe nous rejouons quelque chose de notre
propre filiation, est-ce que l'on ne peut pas dire que dans la famille que l'on fonde on rejoue aussi la même chose et, si
c'est quelque chose qui se vérifiait, quel parallèle peut-on faire entre un groupe auquel on va adhérer et une nouvelle
famille qu'on fonde ?
René KAËS :
Sur la première remarque je suis tout à fait d'accord : les enjeux du contrat narcissique peuvent se dire en termes de ré-
pétition ou en termes d'écart. Le mouvement de la génération se rejoue dans l'affiliation, en quelque sorte, certains as-
pects de notre famille d'origine. L'importance que prend aujourd'hui dans l'imaginaire et dans le fantasme des nouveaux
pères et des nouvelles mères, par rapport à la question de la filiation, le groupe des pairs comme s'il pouvait constituer
10
un "groupe parental", comme s'il y avait quelque chose qui achoppait et tentait de se rejouer là, au niveau de l'horizontali-
té du groupe, de la difficulté à élaborer ce qui, dans l'héritage, passe par Œdipe. Je suis très sensible à cette dimension
du rôle du groupe contre la génération : la groupante, comme lieu d'une sorte d'engendrement fraternel. L'inceste se dé-
placerait des relations intergénérationnelles à la relation fraternelle.
Un participant :
Oui, moi je vais peut-être parler de quelque chose d'un peu périphérique. J'ai écouté vos interventions et aussi lu vos li-
vres, enfin certains de vos livres et il y a quelque chose qui m'a un petit peu choqué, c'est quand vous employez le terme
d'hystérie collective. Je travaille un peu là-dessus et j'aurais aimé que vous précisiez, parce que, moi il me semble que
lorsque l'on confond le sujet et le groupe, je pense notamment à des phénomènes comme les phénomènes nazis et Nu-
remberg, les concerts Pop, et des choses comme ça, je pense que là on est dans une régressron plus profonde et com-
me ce que j'appellerais peut-être "psychose" avec des guillemets, parce que c'est peut-être pas tout à fait ça (il me sem-
ble que là, il y a, au niveau du langage, quelque chose qui est faux, et j'aimerais intervenir ici parce que très souvent même
dans nos milieux je crois que l'on se trompe), je fais référence à certains de vos livres, bon notamment dans le nazisme,
tout de même, il y avait dénégation de la mort et dénégation du sexe. Il y a le fantasme du corps parfait quelque chose qui
serait oblitéré quelque part, et ça ça me semble pas être de l'hystérie. Came semble être plus proche de quelque chose
des relations fusionnelles ou quelque chose de l'ordre de la psychose. Alors, j'aurais aimé savoir ce que vous en pensez.
René KAËS :
Sur les effets de la confusion du sujet singulier et du groupe, ou sur la constitution du groupe comme sujet, c'est-à-dire
sur le rapport métonymique de l'individu et du groupe, je suis tout à fait d'accord avec vous pour dire les dangers con-
ceptuels par rapport à l'ordre symbolique, de cette confusion. Je pense avoir proposé un certain nombre d'analyses
pour distinguer cela. De même pour ce qui concerne la position idéologique en rapport avec le processus groupai, le
déni, la perversion et certains modes de défense psychotiques. J'ai employé le terme d'hystérie collective au sens où il
est désigné dans l'histoire des idées. Si on le rapporte au concept nosologique de l'hystérie, évidemment il s'agit d'autre
chose, mais il s'agit aussi de phénomènes qui sont, pour une part, repérables avec le concept de l'hystérie. D'une certai-
ne manière on pourrait dire que le groupe hystérique est un groupe où se diffracterait Dora, dans ses différents person-
nages, qui, à la fois, sont destinés à montrer la faille, à la cacher, à séduire, à dominer, à créer un espace spectaculaire et
un espace de transmission immédiate.
J'ai sous presse un travail qui porte sur l'hystérie et le groupe et qui doit paraître prochainement dans l'Evolution Psychia-
trique, où j'essaie de montrer comment la psychanalyse a été inventée contre l'effet hystérique, hystérisant, hystérogène
du groupe comme espace spectaculaire, comme espace de la transmission immédiate, c 'est-à-dire comme espace qui
abolit l'espace interne de la représentation psychique. Je m'appuie pour cet aspect du travail sur les recherches de
R. MAJOR à propos de l'invention de la psychanalyse. Je le mets en ce qui me concerne en opposition avec le groupe de
CHARCOT, groupe de la transmission immédiate, groupe où le spectaculaire, la séduction et la domination sont égale-
ment des éléments que l'on retrouve dans les phénomènes décrits comme hystérie collective.
M. THAON :
Je poserai une question sur le rapport entre l'affiliation et l'institution. Je transforme un peu ce que vous dites. Peut-être
est-ce que dans l'affiliation se repose ce qui ne se pense pas dans la filiation. La différence permettrait peut-être de faire
avancer le problème et de réfléchir à ce moment-là à partir de notre place d'affilié à une institution, par exemple d'une
institution s'occupant de la famille. Par l'étude des relations qui s'établissent dans le groupe institutionnel pourrait-on
comprendre ce qui ne se pense pas de la relation aux familles dont on s'occupe, peut-être même par une certaine trans-
mission arriverait-on à rejouer sans le savoir ce qui ne peut pas se symboliser des problèmes que rencontre la famille
elle-même dans les rapports à leur enfant. C'est un point qui pourrait nous permettre d'avancer dans notre compréhen-
sion d'un processus qui ne serait plus vraiment un processus en miroir mais quelque chose où ne se reflète que ce qui
est en creux de l'autre côté.
R. KAËS :
Oui, la difficulté est de trouver un opérateur qui rende possible l'analyse, la remise dans un champs, dans un dispositif de
déliaison, trans-formation de ce qui a été déposé dans l'institution du rapport de filiation, du rapport intergénérationnel
et qui motive, au sens où c'est le moteur de notre participation à l'institution. Ce que l'institution nous offre de ce point de
vue-là serait une défense de l'avènement de cette question "vexante " dit S. FREUD puisqu 'il s'agit du narcissisme dans la
filiation. Mettre le projecteur sur cet aspect où l'institution est le dépôt - J'ai en tête les hypothèses qui ont déjà été for-
mulées sur ce qui arrive aux institutions, disons "psy" - ce qui n 'a pas pu être élaboré dans le registre de la filiation qui se
rejoue sur un mode d'ancryptement, de dépôt, de fantomisation, de cadavre dans le placard. De l'avoir mis en dépôt per-
met peut-être un fonctionnement allégé, pour cette question qui inévitablement fait retour quelque part dans l'institution.
Alors je trouve que du point de vue des mouvements sociaux qui peuvent desceller ces défenses méta-individuelles -
Comme les appelle R. ROUSSILLON quand il analyse la fonction méta-défensive de l'institution par rapport aux défen-
ses de l'individu - seul un mouvement d'une ampleur, d'un bouleversement culturel et social comme 1968 par exemple a
pu faire ressurgir ce qui avait été implicite dans les murs de l'institution et nous requestionner dans nos allégeances affi-
liatives et dans nos désirs et refus d'affiliation et instruire un certain nombre de procès. C'est ce que votre question
m'évoque.
BIBLIOGRAPHIE
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liale psychanalytique. Paris, Dunod.

12
FILIATION ET FAMILLE
Madeleine du LAC
Psychanalyste, orthophoniste,
Centre Médico-Psychologique
Hôpital VAN-GOGH - ARLES

Ceci n'est pas une communication scientifique.


Je voudrais que vous entendiez mes mots un peu comme on suit les nuages dans le ciel, couché dans l'herbe ou
allongé sur le sable.
Voilà ce qu'il m'est arrivé au cours de la consultation.
D'abord avec Dérida, avec Magali et Philippe ensuite, qui dans l'après coup m'a fait divaguer à propos de la filiation et de
la famille.
Dérida m'est présentée, à 8 ans 112, par deux collègues de l'équipe. Enfant autistique. "Un paquet" me dira souvent la
gardienne, à cette époque. Quand je la vois, une masse brune, muette, des yeux sans regard, lovée sur elle-même, se
fondant dans la chaise. Quelle souffrance ce silence contenait-il dans les ficelles de l'inertie? Pas d'échanges avec
ses pairs dans la classe : dans le village, elle bénéficiait de la tolérance des maîtres de l'école primaire. Mes collègues
paraissaient désarmées. Dérida risquait l'éviction scolaire et l'épuisement de la gardienne. Elles-mêmes se trouvaient
peu gratifiées dans leur prise en charge.
J'ai accepté Dérida sur mon indignation : "c'est pas possible une chose pareille !" A quoi disais-je "non" puisque Dérida,
pour elle, ne semblait rien demander?
Donc j'ai écouté la gardienne et pendant quelques mois, les séances se sont déroulées en présence de la gardienne té-
moin muet. J'apprendrai ainsi que déposée à 2 ans, malade, par sa mère chez la gardienne et simplement pour un
temps, elle y est encore ! Pas de visites maternelles. La gardienne a un mari, deux fils, trois enfants d'une autre famille
dont une fille de 12 ans, un garçon de 8 ans et une fille de 3 ans 1/2 et Dérida.
Je rencontrerai plusieurs fois l'institutrice désolée : Dérida sans mémoire, Dérida inerte, la désespère. Et c'est alors
pour moi une navigation à vue. Je parle Dérida à Dérida jusqu'au jour où le livre s'interpose entre elle e1 moi. Je
connais Dérida avec un patronyme, ma curiosité ne va pas plus loin. La gardienne, l'assistance sociale de la
D.DAS.S. me parlent de Dérida, puis de la maman de Dérida. J'appprends en route que Dérida a été "reconnue" par le
mari de sa mère dont elle porte le nom, que d'autres enfants sont nés de ce mariage - mariage confortable - que
Mme X n'a plus de droits sur Dérida qui bénéficie de la tutelle D.D.A.S.S.
En même temps Dérida commence à prendre corps, d'abord dans l'école, ensuite dans la famille où elle se trouve
Quand la gardienne découvrira Dérida comme une petite fille, je prendrai Dérida seule et commencera pour moi le
travail.
1ère étape : Dérida arrive un jour avec une énorme feuille de papier sur laquelle est dessinée une énorme petite fille : un
gros ventre de bébé, un visage qui regarde en souriant - écrit de la main de Dérida "moi Dérida". Voilà que Dérida
voulait vivre. Du moins c'est ce que j'entendais.
2e étape : Qui était sa mère? Qui était son père? De quoi, de qui s'originait-elle?
Au cours de cette étape Dérida reconquit le nom de son père et désormais elle porte ce nom, et pas celui du mari de sa
mère - sur ses papiers - c'est à ce moment-là que la gardienne m'en parlera, figuraient le nom du mari de la mère et le
nom du père géniteur, sans doute Mme X avait-elle dû être mariée avec lui. Or à l'école, partout Dérida était connue, en-
registrée sous le nom du parâtre.
Ceci fut corrigé. Dérida à partir de là s'appela Dérida Z et toutes les démarches en ce sens furent faites par la D.D.A.S.S.,
le juge et l'école.
3e étape : Dérida voulait rencontrer sa mère. Qui était sa mère ? Comme par miracle les renseignements affluèrent
Etais-je sourde auparavant? Obnubilée? Ou y-a-t-il des conjonctions étonnantes? Un jour Dérida entre dans le
bureau : "j'ai téléphoné à ma mère".
Bouleversant l'ordre de la justice, bousculant l'inquiétude de la gardienne, Dérida avait retrouvé, grâce à la gardienne,
l'adresse de sa mère et l'appelait. Il fallut calmer les émois. Une visite de la mère fut aménagée. Quelle surprise pour
la mère ! Une fille belle... un peu maigre à son goût, dira-t-elle, pour trouver un bon mari - une adolescente avenante.
Elle parlera de reprendre Dérida, elle parlera mariage.
Affolement général - violentes réactions de l'assistante sociale, de la gardienne (on parlera excision sacrifice) qui se
traduiront par "Vous voulez que Dérida..." et il faudra quelques séances, essuyer quelques absences pour que revienne
le calme.
Il faudra un temps pour faire entendre à tous l'amour de Dérida pour sa mère, sa filiation malgré le "non" en retour. Filia-
tion claire pour moi "A son âge, avait dit la mère, je ne savais pas lire, pas écrire, je n'allais pas à l'école. J'ai été mariée"
Or Dérida pensait à se faire belle et refusait d'aller plus loin dans ses apprentissages et connaissances scolaires.
C'est ce refus-là que j'interprétais en lien de filiation. A ce jour, elle a décidé d'apprendre pour pouvoir aller au col-
lège préparer un CAP.
Ce qui a guidé mon travail : l'avènement du Je sujet désirant.
Je pensais à son corps et ses inscriptions : du déjà éprouvé, du déjà expérimenté, du déjà investi l'ont précédé, dont je
ne sais rien. Le Je qu'est Dérida, ce déjà là d'un temps vécu, le Je, Dérida devra pouvoir le penser, croire en posséder
l'histoire.
L'unité-duelle "le creux de la mère et le creux de l'enfant".
Comment transformer un carnet de santé, en vécu, en temps. C'est la gardienne qui racontera l'histoire à partir de 2 ans
mais avant? Mais le début? Comment faire coïncider pour Dérida origine du temps et origine du désir?
Quel a été le trajet identificatoire de Dérida? Son puzzle identificatoire ?
Lorsque j'ai vu Dérida, le regard, la posture, le silence, tout m'indiquait l'état de manque. Quelles paroles pouvaient être
assez pleines, assez riches pour l'apaiser?
Il ne me restait que la possibilité de témoigner que je percevais ce qu'elle éprouvait, même si je ne savais pas quelle offre
pouvait répondre à sa demande. Elle ne demandait rien apparemment. Cette non-existence m'entraînait, pour ma pro-
pre économie psychique à parler sa détresse. Il me fallait rester vivante face à ce verdict de non-existence, témoigner
que je pouvais continuer à penser et à croire à la valeur de la parole.
C'était moi qui demandais, une relation dont je devenais responsable. Pilote sans visibilité, ballotée entre la lassitude,
l'angoisse et la colère et des sentiments plus positifs, soucieuse de ne pas séduire, de ne demander ni amour ni recon-
naissance.
Travailler l'approche, réveiller le besoin d'attachement, besoin primaire, aussi impérieux que la faim. S'il est chez le petit
singe, qu'en est-il du petit d'homme?
Le besoin de contact, recherche de proximité. La reconnaissance du besoin d'attachement comme un fait primaire -
c'est-à-dire comme un système de réactions qui n'est pas appris.
La succion, l'étreinte, les cris, les sourires, l'action de suivre, Dérida avait dû connaître cela avant de quitter sa mère,
d'être abandonnée par elle. C'était cela qui avait été le premier manifeste du besoin d'attachement. Je me rappelais ce
que disait HARLOW à propos du petit singe : il ne se laisse pas rebuter, il lutte jour après jour, semaine après semaine
lorsqu'il se sent refusé et lorsqu'il est brutalisé par sa mère, dans la plupart des cas, au 4e mois la partie serait gagnée.
Nature primaire de l'amour, force irrépressible du besoin d'attachement, le cramponnement, ainsi erraient mes pen-
sées.
J'allais parler des fragments d'histoire, au temps d'une expérience qu'elle s'interdisait de mémoriser, réduire l'intervalle
entre la représentation de son expérience et l'interprétation que seule, dans la vérité de son être, elle pouvait en faire.
J'ose croire qu'ainsi pour Dérida le temps physique est devenu un temps humain : un discours qui parle le temps et du
vide de la perte fait l'histoire. L'histoire de la relation à ses objets amènera Dérida à pouvoir dire Je et à se construire la
sienne propre.
D'autre part, quelle que soit la culture, le rôle biologique de la mère, évident, est toujours reconnu. Père, mère ne sont
pas des rôles interchangeables : une relation d'a-symétrie toujours reconnue. Dans notre société, le nom de famille se
transmet selon la règle patrilinéaire. Lignée maternelle et lignée paternelle ne se distinguent pas - "filiation indifféren-
ciée" qui privilégie sans doute les relations de parenté centrées sur l'individu, plutôt que déterminant des classes aux-
quelles il doit appartenir et celles auxquelles il peut s'affilier.
C'est ceci que nous retiendrons : relation de parenté.
- Mère engendrante avec pouvoir de vie et de mort qui doit son nom de mère à un homme et à un enfant.
- Du côté de l'enfant filiation instituée et filiation biologique, avec le double apport : apport génétique et apport de l'en
vironnement.
Qui dit enfant dit héritage et double loi, loi de l'alliance et de la castration.
C'est de son père que l'enfant légitime reçoit son nom - filiation de droit paternel, de l'alliance. Dérida, après avoir re-
trouvé à travers l'histoire les traces de sa mère, de son père réclamera à porter le nom. Ainsi s'établit-elle aussi dans la
société, revendiquant que justice lui soit rendue, le droit de porter le nom de son père seulement.
Par quels processus, par quelles conditions, les conduites d'attachement préparent-elles aux conduites sociales ?
Voilà ce à quoi j'étais obligée de réfléchir : l'intégration sociale. Compter la sociabilité dans le biologique au même titre
que la faim, la soif, la pulsion sexuelle, aller plus loin dans la dimension du "socius" lié-associé.
Deux points :
- notion d'attachement
- notion d'intégration sociale.
Je situerais l'appel à sa mère dans une phase identificatoire à la suite des effets œdipiens sur la structuration du Je.
Rencontre pleine d'émotion pour l'une et pour l'autre où la mère stupéfaite se revit au même âge et le dit à sa manière,
où l'enfant ne se reconnaît pas dans ce "projet d'elle-même" si différent de celui que peut lui avoir donné la gardienne.
Du "non" de Dérida, je ne retiendrai que l'intensité - de même que l'intensité d'émotion de la gardienne - Où était le
"oui" sinon dans l'être - comme - sa mère réelle au même âge, non écolière, grande fille aimable, agréable - s'intéres-
sant aux besognes domestiques - pas celle qui dans le groupe social dont elle faisait partie avait été mariée trop tôt.
Ainsi, à mes oreilles sonnait le "non" entendu - Dérida, gardant sa filiation, choisissait d'autres objets culturels - ce qui
fut parlé - comme si elle se réclamait d'une alliance nouvelle, non une filiation patrilinéaire où l'épouse serait seulement
affiliée au lignage de son mari, reproductrice en somme.
14
Pouvez-vous entendre l'histoire de Magali ?
Elève de CM1, Magali a 10 ans lorsqu'elle m'est adressée par le médecin du CMPR Incapacité d'écrire le français, peut-
être est-ce du volapuk. Le bilan orthophonique laisse perplexe, l'examen psychologique ne décèle pas de problème
particulier.
En quelle langue Magali peut-elle écrire ? Son grand-père maternel, directeur d'école, s'acharne en vain aux dictées et
lectures. Il a accompagné Magali et sa mère lors de la première consultation au CMPR
Quant aux parents de Magali : le père travaille dans une entreprise d'Etat. Nanti de son CAP, il a fait peu à peu sa place
Mme X travaille dans un bureau, fonctionnaire. Ce qui me frappe : le nom d'origine italienne - la déstructuration linguis
tique de Magali.
Dans notre région les Italiens ont été les premiers émigrés, juste avant la dernière guerre.
Pendant longtemps je n'entendrai parler que de la lignée maternelle : arrière grand-mère, grand-mère, mère, fille...
Mais qui était la fille de qui ? Madame X, malade, avait confié Magali encore bébé à sa mère, jusqu'à deux ans environ
Où se situait Magali ? D'autant que même, dans l'espace, les maisons se fondaient l'une dans l'autre.
Voici les moments d'évolution.
- Peu à peu Magali concentre son temps dans la maison parentale. Les devoirs surveillés, dirigés par le grand-père sont
supprimés. Elle change de classe. Les espoirs scolaires sont permis : détente familiale. Le grand-père accompagne
parfois sa petite fille.
- 2e temps : Mme X devient plus indépendante de sa propre famille. Je vois apparaître le père, une fois ou deux. Le
grand-père disparaît de la scène. On parle de construire une maison "ma maison neuve" dira souvent Magali. C'est
donc le temps de la maison.
- 3e moment : Magali se rend chez sa grand-mère paternelle. Mme X commence à parler de sa belle-mère et de son
beau-père.
L'école de musique se dessine. Or le père est musicien. Il joue dans un orchestre parfois.
- 4e moment : Magali devient une brillante élève de l'école de musique. Le voyage en Italie s'annonce : Mme X m'annon
cera fièrement un voyage en Italie dans la famille de son mari.
- 5etemps : Magali est en 6e après avoir redoublé le CM2. Elle a choisi anglais 1ère langue et pense italien pour la 2e ? M. X
accompagne le plus souvent sa fille. Il me dit connaître les miens et me nantit chaque fois d'amples salutations pour ma
famille par alliance. Magali joue du saxophone. A ce jour, elle est en 4e au lycée.
Quand je pense à Magali, je revois cette petite fille, figée dans la minauderie d'une petite fille modèle, redevenue dou-
loureusement "comme à deux ans", pendant la cure, dont toute l'énergie s'est tendue vers la reconnaissance de son
père et de son propre statut : fille d'une alliance.
Drôle d'histoire qui a valu au père de secouer la poussière d'oiseau empaillé, de faire des déplacements et Mme X était
très fière d'être "dans la maison neuve" avec sa fille, chez elle, Mme X disant "ton papa" "mon mari", histoire qui s'est mar-
quée de fêtes et sorties, Papa, Maman, Magali. Entre temps, la langue française était correctement lue, parlée, écrite.
Les séquences théoriques qui m'ont apparu :
- identification de Magali,
- identification de chacun des membres de la famille dans sa personne et dans son rôle,
- alliance et non plus mésalliance, passage d'une filiation narcissique, d'une scissiparité cellulaire à une filiation insti
tuée.
De la reproduction du même, au groupe familial où chacun est reconnu différent.
Comment Magali est-elle passée du caquetage du canard à un langage qui exprime ? J'avais du mal à écouter : dans un
regard qui me noyait, un langage articulé sans me semblait-il, mettre d'aucune façon enjeu les centres les plus évolués
du cerveau. Où était l'éprouvé ? Que demandait-elle? De quoi étais-je la destinataire?
Car c'était bien une demande que sa présence et ce gâchis de la langue écrite. Il me semblait que la seule trace de Ma-
gali était là dans cette demande. A partir de là qui était Magali ? Qui croyait-elle être ? Un jour Magali me dit avoir deux
ans. Comment intégrer le temps où Magali voit sa mère rarement, un état somnanbulique entre la mère et l'enfant,
d'après le récit qui m'en est fait. Malade, contagieuse pendant deux ans environ, Mme X approchera peu son bébé.
J'errais dans un fantasme de multiplication du même, ce qu'AULAGNIER appellera fantasme de scissiparité. A
partir de ce moment, Magali commença à retrouver le bébé qu'elle avait été. Elle n'était pas un morceau de ... mais
fille de...
Alors se produisit l'identification de chacun des membres de la famille... en même temps peut-être qu'apparaissait le
clivage du couple parental, une partie bonne, une partie mauvaise, une mésalliance celle qui se réclame d'un bon li
gnage, celui qui se réclame d'un mauvais lignage. .
- alliance et non plus mésalliance, d'une filiation narcissique à une filiation instituée, telle serait la troisième séquence.
D'autre part, Mme X était dans le même parcours que sa fille. L'avènement de Magali ne fut pas sans lui causer quelque
mal au dos, quelques douleurs lombaires, douleur de gestation peut-être. Puis je la vis changer de "style" : ce n'était plus
"maman a dit, fait" mais "j'ai dit à ma mère que", et dans les trois années elle était devenue, elle aussi, "la fille de" qui avait
droit à la parole.
Ce qui amène à réfléchir :
- d'abord sur l'importance que tient dans notre fonctionnement psychique la transmission d'un refoulé de sujet à sujet,
- ensuite, sur la demande chez l'enfant d'un acte de filiation chez les parents, non deux corps en quête de jouissance
simplement mais aussi deux pensées et l'institution d'une alliance.
La deuxième histoire de retour du Père, c'est celle de Philippe Oscar.
Imaginez un petit garçon tout rond, non de la rondeur du bébé mais manifié.
Cours préparatoire redoublé. Inertie totale en classe, à la maison. Il parle remarquablement le français et son vocabu-
laire paraît étendu. La télévision est son occupation favorite. Le prénom Oscar signe pour moi le Portugal. La mère
parle le français avec l'accent portugais. Elle est catastrophée de/par Philippe.
Elle travaille dans une maison bourgeoise... ce dont elle est fière. Une entreprise de maçonnerie emploie son mari "qui
ne sait rien" - ignarus - comme maçon.
Les moments du travail avec Philippe pendant deux ans - car sa maman l'appelle Philippe.
- l'éveil de Philippe - son autonomie - vacances au Portugal.
- l'apparition du père. D'abord avec sa femme, il supplantera sa femme. C'est lui qui accompagnera Philippe le plus
souvent.
Nous parlons après les séances : il est analphabète et moi apraxique lorsqu'il s'agit de construction. Séjour au Portugal
pour les vacances.
- Retour : Les parents de Philippe m'annoncent leurs espoirs : un deuxième bébé. Naissance du bébé dans le courant
de juin. "Philippe-Oscar" car ils l'appellent ainsi maintenant, les ravit. "C'est un grand garçon". Tout espoir scolaire leur
semble permis, espoir de promotion sociale aussi.
- Octobre 83 : M. X vient m'annoncer que Philippe-Oscar poursuit ses études au Portugal désormais, qu'il a appris à
écrire le portugais et entre dans la classe correspondant au CE 2. C'était son souhait. Celui de son père aussi. Mme X est
restée là-bas. Dans quelques mois il ira les rejoindre.
J'ai du mal à reconnaître M. X : II a pris, lui qui était toujours tassé sur lui-même, une allure dégagée. Il s'exprime claire-
ment, sans embarras. Quels méandres, quels fils tissés pour en arriver là ?
Bien sûr plein d'idées folles me venaient en tête, m'accrochant à la théorie, rêvant aussi. Il s'agissait bien d'un retour à la
terre ancestrale.
Quelles hypothèses de travail :
- analphabétisme du père en paprallèle inappétence du fils pour les apprentissages scolaires,
- l'œdipe mais par-delà l'œdipe me voilà amenée au destin, ce qui est de l'ordre du répétable, et à l'histoire qui implique
décision.
Philippe et Magali ont deux points communs :
- l'idéalisation du pouvoir imputé à la mère et l'interdiction qu'ils se donnent de penser l'abus de pouvoir par elle sur leur
pensée, le droit qu'ils lui confèrent de garantir leur place dans la parenté.
- l'avènement du père : qui est cet homme, le mari de la mère ? Un enfant qui fait père. De lui le père tient sa paternité et
devant lui, il lui faut représenter la loi. "Qui t'a fait roi" ? peuvent-ils lui demander.
Ce que Magali, ce que Philippe soulignent à un moment : l'incapacité du père à incarner le symbolique, à le fonder en
existence, dimension de sa présence et non objet.
Ce que suppose la filiation, c'est la transmission. Le cas de Philippe, le cas de Dérida m'amènent à quelque chose qui n'a
rien à voir avec une construction de l'ordre de l'explication causale ni de l'ordre d'une interprétation.
Une vérité par-delà l'histoire ? Y aurait-il un patrimoine génétique présent à la culture ? Là où interfèrent le biologique et
l'historique car celui qui constitue sa propre histoire, qui a à être en décidant de soi, s'inscrit simultanément dans un or-
dre biologique, sociologique et psychologique.
D'autre part,
1 - Les défenses choisies par Magali, Philippe ont fonctionné pendant un certain temps avec les exigences de la réa-
lité. Elles se sont avérées inacceptables dans un temps ultérieur.
- obéissance passive conforme à l'idéologie éducative de bien des gens,
- violence de l'entêtement.
2 - Dans la construction identificatoire, surgit le rapport d'alliance, d'intrication qu'ont
- l'ordre causal qui organise et fonde les positions défensives du sujet,
- l'ordre causal et temporel partagé par l'ensemble culturel auquel il appartient.
Mon dernier point, le thérapeute ne serait-il pas lui-même objet de filiation ? et ce sera ma conclusion.
- De quelles rencontres me réclamais-je dans l'interprétation ? Dans le creux de la cure, à quelles références transmi
ses, à quel lien se tissait mon histoire avec ces enfants ? L'indescriptible, le noyau.
- D'autre part lorsque agacée de cette première pensée je consentis à mieux voir, et à mieux entendre comment ça se
passait à la sortie du bureau, entre les parents et moi, voilà ce que je rencontrai.
16
- J'étais traitée par les gardiennes ou par les parents de la même façon qu'ils traitaient leurs enfants, "ça va/ça va", pa
rallèle à "tu manges bien, tu dors bien - est-ce que tu rêves ? à quoi penses-tu" peu me chaut !" ou bien - inquiétude et
questions incessantes, discours où mots et pensée profonde paraissent en décalage.
- transformation d'intérêts en même temps que transformation du regard porté sur les enfants.
Il est un monsieur qui après avoir mis ses enfants "en ordinateur médical" "ça a donné ça un point c'est tout", les a nantis
d'un petit ordinateur de lecture puis m'a annoncé qu'il avait mis les tests du LAC en ordinateur, à Lyon.
C'est ma perplexité devant tout ce matériau qui m'a amenée à vous demander de partager mes interrogations.

DISCUSSION
M. THAON :
Les nuages dans le ciel de Madeleine du LAC ont une très belle couleur. Ah !Je vais peut-être enchaîner directement, en
lui demandant peut-être d'avancer plus sur la fin de son exposé. Elle dit : "Les gardiennes, les parents, me traitent comme
ils traitent l'enfant". Je suppose sous-entendu "Mais moi, je ne suis pas cet enfant". Je voudrais continuer la question en
lui demandant : "alors l'enfant la traite comment ?"
M. du LAC :
Je crois que l'enfant subit. C'est cette espèce d'obéissance passive qui me frappait au début. Je crois Marcel, qu'elle ne
m'est pas encore venue cette question-là, que je ne m'étais pas posé la question "comment l'enfant me traite-t-il ?"
Ce que je relevais, ce qui me frappait, c'est une sorte de figure comportementale reproduite à mon égard comme si,
alors là, pardonnez-moi, je rêve, comme si les parents avaient besoin de faire cela pour se défaire de ce qu 'ils étaient en
train de faire avec leurs enfants. J'étais là, le dépotoir d'une vieille figure, avant qu'une autre puisse advenir. N'en
posez pas trop de questions !
M. THAON :
Ça n'a pas encore commencé, Chouvier ?
B. CHOUVIER :
Je voudrais vous poser, parce que j'ai rencontré dans ma pratique clinique des cas un peu similaires, je voudrais vous
demander qu'est-ce-qui s'est passé dans le travail thérapeutique, qui vous a permis l'accession du père dans le psychis-
me de Magali et comment cette accession-là a permis la levée du fantasme de scissiparité dont vous parlez.
M. du LAC :
Je crois, lorsque Magali en a été tout simplement à la phase de structuration œdipienne, c'est advenu. Ça ne vient pas
comme ça l'Œdipe ! C'est elle qui a fait le travail, ce n'est pas moi... ou bien je ne comprends pas bien votre question ?
M. THAON :
Elle a fait le travail mais elle ne l'avait jamais fait avant.
M. du LAC :
Bien sûr, elle n 'avait jamais fait ce travail ; elle ne l'avait jamais fait avant. Vous voulez dire, quel est le point thérapeutique
dans ce qui se passe dans le creux de la cure ?
B. CHOUVIER :
Je ne sais pas comment vous travaillez. Est-ce que Magali dessinait ? Quel était... Vous dites qu'elle ne parlait pas la langue ?
M. du LAC :
Si elle parlait très bien le français mais elle écrivait le volapuk ! Elle dessinait, elle écrivait.
B. CHOUVIER :
Est-ce que vous avez un élément, un élément concret dans le travail, pour reprendre l'expression d'Evelyne GRANJON,
"la scène transférentielle" est-ce qu'il y a un élément particulier ou je ne sais pas... ?
M. du LAC :
J'ai travaillé avec des dessins et avec des histoires, Magali dessinant et écrivant, et c'est un travail de longue haleine...
C'est à partir des dessins et des histoires que s'est tissé le tra vail thérapeutique. Ça s'est fait comme ça, avec ce support-
là. Est-ce que j'ai répondu à votre question, là ?
R. KAËS :
lime semble qu'il y avait dans la question de Bernard CHOUVIER comme une autre question. Ha repris une expression
que vous avez utilisée "le creux de la cure " ; c'est une question qui revient dans votre exposé et je me demandais - et ce
n 'est pas sûr que ce soit la question -sur quel creux de la cure est-il possible de s'appuyer et qui a rendu possible de tra-
vailler, sur quel creux de la mère Dérida s'appuie et sur quelle faille, sur quel manque pour qu'elle puisse relancer la ques-
tion de sa filiation et se différencier ?
M. du LAC :
Sur le propre "creux" que je contiens. J'ai en moi, un "creux" de l'enfant, qui se réclame d'un "creux" d'une mère. Le cas de
Dérida m'a amenée à rêver avec Hermann, à ressentir plus profondément le manque, là où l'Autre s'inscrit.
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18
POUR UNE METHODOLOGIE TRANSVERSALE
DE LA THERAPIE FAMILIALE
Joël de MARTINO,
Docteur en psychologie,
Psychanalyste
AIX-EN-PROVENCE

La communication qui va suivre est le résultat d'un itinéraire personnel et épistémologique. Il est la conséquence d'une
série de crises et de découvertes. Crise de la dissolution par LACAN de l'Ecole Freudienne de Paris, avec le spectacle
désolant qui s'en est suivi, de gens s'entre-déchirant, au nom de la vraie orthodoxie lacanienne. L'experiencing de la bio-
énergie et de la Gestalt thérapie, ont été pour moi des moments d'ouverture passionnants, "voile de Maya" qui se dé
chire, moment de remises en question quant à ma psychanalyse "lacanienne" qui a été un temps très fort de mon his
toire. Enfin ma rencontre avec les recherches du Mental Research Institute de Palo-Alto, a continué à ébranler mes
équilibres épistémologiques que j'essayais de maintenir dans des tentatives de synthèses difficiles, ce qui m'a permis
d'écrire ma thèse sur les paradoxes de la formation (1979, parue en 1984). Toutes ces différentes étapes, tous ces mo-
ments de "ruptures et de dépassement" m'ont orienté depuis ces quatre dernières années, à mener une réflexion sur
les cadres de référence, et la position subjective du chercheur par rapport à ceux-ci (de MARTINO 1982), et me conduit
aujourd'hui à vous proposer cette réflexion sur une proposition de méthodologie que j'ai baptisée TRANS-VERSALE de
la thérapie familiale.

L'ensemble du corps des chercheurs est divisé en écoles, en courants. Chaque école s'est constituée en système avec
ses règles de fonctionnement, son homéostasie, ses éléments en interaction, son chef de file, son champ de recherche,
ses objets. Comme tout système organisé, dès qu'on va toucher à son équilibre, il va y avoir tentative de rétablissement
de l'équilibre initialement rompu.
Chaque chercheur est inclus dans son système, par affiliation puis peut-être après par tradition. Par son action à l'inté-
rieur du système, il contribue ainsi au maintien de l'équilibre du système lui-même.
Ce que nous posons comme hypothèse de recherche, c'est que chaque école de pensée, chaque courant de recher-
che est articulé avec les autres courants de recherche et de pensée, dans une sorte de système géant, ayant sa propre
homéostasie et régi par cette règle "Tu dois, coûte que coûte, défendre TON système, et lutter contre le(s) système(s)
adverse(s) ou adjacent(s)". Cette règle permet effectivement de maintenir chacun des chercheurs dans son territoire
et l'ensemble de ces territoires contribue à former une sorte de carte géographique des sciences humaines. Cette rè-
gle offre, en outre, la possibilité d'alimenter des querelles opposant doctrinalement les chercheurs de chacun des grou-
pes rassemblés sous leurs armoiries "emblématiques" (LACAN J., 1960, b, p. 814). D'où cette "guerre des cadres" (J. de
MARTINO, 1982) (comme on peut parler d'une "guerre des polices") entre territoires épistémologiques, amenant des
compartimentages très importants, avec la kératinisation maladive d'une frontière, véritable "pare-excitations" blindée.
Particulièrement dans les sciences humaines. Principalement dans le domaine psychanalytique et clinique. "Au sein
d'un monde où régnent trop souvent l'intolérance, le sectarisme, la simplification, écrit Joël de ROSNAY, la voie foison-
ne et se développe dans une symphonie de complémentarités. Elle n'existe et ne se maintient que grâce à l'interdépen-
dance de ses formes et de ses fonctions. La simplifier, c'est souvent la tuer" (1983, p. 8). Or ce qu'oublie souvent le corps
des chercheurs, c'est qu'ils ont en face d'eux un corps qui cherche et que des points pourraient être traités beaucoup
plus rapidement et concrètement SI ne faisait pas obstacle à l'observation spontanée et naïve d'une découverte (ou ce
qui pourra devenir un jeu-de-pomme - newtonien) l'entrave du cadre de référence initial du chercheur.

D'où ma question : pourquoi les chercheurs se cantonnent-ils dans leurs cadres de référence et n'en sortent-ils pas,
alors que, grand nombre d'indices observés directement dans la pratique clinique, les obligeraient à en sortir et pour
penser les choses de façon tout à fait complémentaire : ce qui ouvre des perspectives heuristiques fécondes. Ainsi, si
au lieu de morceler la personne en ne la considérant qu'à travers un seul cadre de référence, on se met à la considérer
comme un tout ["un tout" : c'est-à-dire un corps-psyché plongé dans un environnement écologique, économique, so-
cial, religieux et culturel, (cf. J. de MARTINO, 1981, les neuf secteurs de la fonction éducative ; et DEVEREUX G., 1952,
pp. 88-96 "les quatre axes de comportement"], on se rend compte à ce moment-là que de privilégier une seule appro-
che risque de fausser la maîtrise de l'ensemble du problème (1 ). Car il faut se souvenir que les différents secteurs que je
viens de citer sont "comme un système intégré de communications entre des éléments inter-connectés dans de multi-
ples dimensions" (de ROSNAY, 1983, p. 185).

(1) Cf. BELL N.W., 1962, "La famille ne doit pas être considérée comme une unité contenue en elle-même, existant dans un vide social et culturel".
FRAMO J.L, 1965, "On ne devrait négliger ni la famille élargie, ni le réseau social environnant comme cadre dans lequel la famille se développe", p. 211.
Centrons-nous sur deux systèmes présentés par dogmatisme, comme ayant des démarches tout à fait antagonistes et
contradictoires : T'approche systémique" et T'approche groupaliste analytique". Ce que nous voulons montrer, c'est
que ces deux approches peuvent être tout à fait complémentaires, et opérationnellement efficaces ensemble, si nous
acceptons de les situer l'une et l'autre dans un "recadrage" épistémologique et thérapeutique, en les prenant chacune
comme élément d'un ensemble plus grand que je vous propose de baptiser "APPROCHE TRANSVERSALE DE LA THE-
RAPIE FAMILIALE".
Je ne vous réexposerai pas ici le tableau de synthèse, réalisé par Alberto EIGUER, présentant "les convergences et des
divergences entre la théorie systémique et la théorie groupaliste psychanalytique de la famille" (Dec. 1983, p. 33). Mais
ce sur quoi je veux attirer votre attention c'est que si on décode la composition de ce tableau, ce qui est frappant c'est le
côté réducteur des oppositions qui sont présentées dans ce tableau. Souvent ce qui est inscrit horizontalement dans
la colonne systémique ou dans la colonne groupaliste psychanalytique peut être vu tout aussi bien, - s; on imagine une
trajectoire -, comme deux moments (au sens HEGELIEN du terme) d'un même processus lequel serait photographié à
des instants ou à des niveaux différents. Pour paraphraser HEGEL, on pourrait dire que l'approche de EIGUER "ne con-
çoit pas la diversité des système psychologiques (philosophiques) comme le développement progressif de la vérité :
elle voit seulement la contradiction dans cette diversité. Le bouton disparaît dans l'éclatement de la floraison, et on
pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. A l'apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un
faux-être-là de la plante, et le fruit s'introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement
distinctes, mais encore chacune refoule l'autre, parce qu'elles sont mutuellement incompatibles. Mais en même temps,
leur nature fluide en fait des moments de l'unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais
dans laquelle l'une est aussi nécessaire que l'autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout" (HEGEL,
1807, p. 6) (c'est nous qui soulignons).
Nous présentons ici 3 lignes du tableau, et en ferons un commentaire.

Théorie systémique Théorie groupaliste psychanalytique


1 - Le Tout (famille) est plus que l'addition des 1 - Liens narcissiques entre les membres de la
parties (chaque membre). famille (appareil psychique familial et soi familial).

Si nous travaillons sur ce niveau de différenciation, nous pouvons en prenant les deux éléments dans un ensemble les
englobant, montrer que cette séparation-là n'oppose pas deux réalités inconciliables, mais que la seconde n'est que le
prolongement de la première. En effet ce que EIGUER et RUFFIOT appellent "l'espace de l'internarcissisme", cet es-
pace qui déborde l'espace individuel, ou encore le "SOI FAMILIAL" dans ces 5 composantes :
"l'identité familiale",
"l'investissement d'un espace habitable", "une
histoire commune et une préhistoire", "l'idéal
du moi familial",
"la métaconnaissance" (1983,29)
ne sont que les résidus des traces mnésiques laissées dans la psyché. Ce qui veut dire que pour que s'inscrivent ces tra-
ces, il faut bien qu'il y ait eu à un moment donné des interactions, même si ce qui reste de ces interactions en elles-mê-
mes est ensuite déformé en fonction des investissements, désinvestissements et contre-investissements libidinaux du
sujet et de la famille. Nous voyons donc ici que pour travailler de façon complémentaire, il est nécessaire d'une part de
comprendre aujourd'hui dans le ici-et-maintenant de la séance de la cure le problème, et de décoder comment il s'est
constitué au cours de l'histoire du Sujet et de la famille. C'est pourquoi l'Ecole de Palo Alto, manque quelque chose
quand elle dit que "l'approche la plus pragmatique n'est pas la question du "pourquoi" mais celle du QUOI. C'est-à-dire,
qu'est-ce qui, dans ce qui se passe actuellement, fait persister le problème, et que peut-on faire ici - maintenant pour
provoquer un changement ?" (WATZLAWICK P., 1975, p. 107). Car ce que semblent oublier les théoriciens de l'Ecole de
Palo Alto, c'est que le sujet a peut-être besoin de ce problème ou de cette inhibition pour exister, et que cette inhibition
peut s'originer, elle-même, dans la préhistoire de la lignée familiale. Cette inhibition au changement peut même être le
symptôme lui-même.
Quand EIGUER pose que "le soi familial opère en somme comme le contenant et la matrice de l'interaction" (ibid p. 29)
on pourrait tout aussi bien considérer que le soi familial ne se constitue que des contenus résiduels de ces interactions
elles-mêmes.

"Tout progrès se réalise par sauts". Intérêt pour le retour du refoulé et pour la réorgani-
sation économique, notamment pendant la cure
familiale.

Ici encore, dans cette opposition intellectuelle - voire artificielle - peut-on dire que le retour du refoulé ne se réalise pas
par sauts ? Qui n'a pas vécu dans le cadre de sa cure analytique, ces moments de découverte à la fois insights intellec-
20
tuels, mais aussi perception interne des remaniements libidinaux, signes indubitables de changement ? FREUD lui-mê
me n'a-t-il pas utilisé des métaphores où la traversée des couches se réalise par sauts ?, où des choses s'intègrent aussi
à des niveaux différents ? Les "sauts" dont il s'agit ici ne sont-ils pas la conséquence manifeste, de liaisons qui vienneni
de se rétablir dans le processus primaire ? Ces sauts ne correspondent-ils pas à la levée du refoulement. Chaînes signi
fiantes Jonction des processus primaire et secondaire. Là encore, l'opposition amenée par EIGUER n'est pas de mémo
niveau. Si on reste fixé à la première case, il nous manque la causalité explicative, qui est dans la seconde. Si on réfléchi i
sur celle-ci, se pose alors la question de séméiologie du changement, et de sa dynamique. Et aussi bien dans un cas
que dans l'autre lorsqu'il y a progrès, c'est que le Sujet a avancé d'un coup. Et l'écrivain, ici, pour traduire son sentiment
ou ce qu'il peut percevoir au niveau de son observation, va user de métaphores : que ce soit celle du "saut", de "l'éclo
sion" végétale, ou du trajet optique de la lumière. Peut-on parler de saut, quand on interprète un rêve, par exemple "
Accepteriez-vous de faire ce saut?

Les relations familiales sont régies par règles et Les relations familiales sont régies par la nature
métarègles. sexuelle des rôles.

Ici le rapprochement de ces deux sélections d'information reste cocasse. Quand on parle de nature sexuelle, on est
dans le domaine biologique. Penser règles et métarègles nous situe dans le monde culturel ; dans la logique, parler de
rôles, implique ici des statuts ; donc : des cadres ; donc : des règles. Que les rôles changent, ou qu'on demande à chan
ger de rôles, peut être envisagé comme "ces règles-qui-permettent-de-changer-les-règles". Les rôles sexuels, - les re-
lations sexuelles - sont aussi régis par un code (ensemble de règles), culturel, de savoir vivre, éthique, religieux. "Il faut
envisager le comportement non pas dans une perspective atomistique, mais sous forme d'ensembles ou de configura
tions" (DEVEREUX G., 1952,87). Ici encore ce serait une ineptie de considérer les relations familiales comme étant ré
gies seulement par des règles ou métarègles, de même serait tronquée l'approche qui ne chercherait pas à compren
dre quels jeux de règles, surdéterminent la nature sexuelle des rôles. D'où l'absolue nécessité de travailler de façon
transversale. "La méthode complémentariste présuppose et exige même la coexistence de plusieurs explication;
dont chacune est presque exhaustive dans son propre cadre de référence, mais à peine partielle dans tout autre cadre
de référence. /.../ L'optique complémentariste évite l'évolution de la théorie en vase clos, qui, en faisant dériver la pen
sée, l'amène à une involution "entropique" : à la transformation d'une théorie du réel en un schéma purement rhétori
que, à la fois raffiné, métaphysique et ludique". (DEVEREUX G., 1970, p. XXII) (cf. aussi HALEY J., 1971, chapitre 3 "L'ari
de l'échec en psychothérapie", p. 55 à 60).
Nous pouvons constater ici, en travaillant sur ce tableau de EIGUER, mais aussi quand nous le faisons pour d'autret.
textes, que la façon de poser les problème est pré-guidée par le cadre de référence théorique initial pour lequel a opte
chercheur, comme si il y avait pour ce dernier une nécessité de s'y inscrire, de le soutenir et par là-même de s'auto-con
former dans la démarche qu'il défend. Et on peut se demander pourquoi certains chercheurs restent "enfermés" dam
leur champ de réflexion, et pourquoi ils hésitent à sortir de ce cadre, à le traverser, à le TRANS-VERSER (dans le sens
étymologique de tourner, avec la notion d'OBLIQUE, qui introduit l'idée d'ECART par rapport à une droite, un plan, une
norme). C'est pourquoi nous parlons de thérapie familiale transversale. Car par rapport aux deux cadres de référence
théoriques solidement établis que constituent la théorie systémique et la théorie groupaliste psychanalytique familiale,
le chercheur qui accepte de le faire, est mis dans le nécessité d'obliquer, par rapport à son cadre de référence initial. Par
exemple, pourquoi poser comme règle du jeu qu'il n'est pas possible dans le cadre psychanalytique au sens de
CAILLOT J.-R, DECHERF G., DECOBERT S. de "cet espace d'invariants arbitraires, espace transitionnel entre l'espace
des réalités biologiques, psychiques et sociales mais aussi espace symbolique" (1983, p. 35) de travailler dans le ici-et
maintenant de l'interaction observée comme le recommande l'école systémique de Palo Alto ? Surtout si on admet par
analogie à la "fonction de méconnaissance du MOI" (LACAN J., 1960, a, p. 668) qu'il y a de la part de la famille une mé-
connaissance de l'entrée en rôle dans les séquences d'inter-actions et qu'il y a une méconnaissance de la répétition de
ces scénarios-mêmes d'interactions ? Il est donc important du point de vue du travail clinique de pointer avec les réfô-
rents de la théorie systémique, le jeu interactionnel repéré par le thérapeute entre les membres de la famille, au cours
d'une séance, puis de les faire travailler avec les référents du cadre analytique sur les représentations inconscientes, rê-
ves, et rêveries que mobilise ce jeu répétitif des chaînes d'interaction ? En quoi y a-t-il incompatibilité entre le fait de tra-
vailler sur le processus secondaire tel qu'il apparaît dans le discours, en décodant aux membres de la famille les para-
doxes, "double binds", ou autres "disqualifications transactionnelles" (SLUZKI CE., BEAVIN J., TARNOPOLSKY A., VE-
RON E., 1967, pp. 290-298), en prenant en compte leur kinesique (BERDWHISTELL R., 1970, pp. 163-171), leur proxô-
mique (HALL ET., 1978) et le fait de faire accéder les membres de la famille à la dimension signifiante de leurs actes ?
(signifiant, pris ici dans le sens lacanien du terme). Nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir de nocif dans une séance de
cure familiale à transversaliser les cadres, à décloisonner les champs, à complémentariser les interventions clinique;,
en s'appuyant sur des corps de sciences déjà constitués.
Pour aller dans les stéréotypes que l'on retrouve chez les travailleurs sociaux, mais aussi chez les thérapeutes, par
exemple les petites guéguerres qu'il y a entre les freudiens, les kleiniens, les lacaniens, les bio-énergiticiens, les gestal-
tistes et autres... (Il faudrait énumérer toute la panoplie des différents courants). Et pour être moi-même passé par dif-
férents dispositifs de formation personnelle variés, ce que je puis dire c'est que ce que m'a apporté la bio-énergie, par
exemple, ne m'aurait sûrement pas pu être apporté par ma cure analytique. J'ai découvert dans le travail bio-énergéti-
que des choses tout à fait neuves. Ce qui est important c'est de pouvoir, au lieu de travailler à l'intérieur de système;
cloisonnés, faire appel dans la pratique clinique, quand ça devient nécessaire, à d'autres référents épistémologiques,
en évitant de tomber dans un amalgame chaotique et confusionnel.
D'une certaine façon, le cadre de référence est un FILTRE "Je ne plaide donc pas en faveur de la suppression des filtres ;
j'encourage seulement à combattre l'illusion selon laquelle ces filtres abolissent toute subjectivité et neutralisent com-
plètement l'angoisse" (DEVEUREUX G., 1967, p. 18) (1).
Pour montrer un exemple de ce qui peut interférer entre deux cadres théoriques différents, je vous rapporterai ce bel
exemple de Jay HALEY (1976). Ils ont mis en place un système d'intervention dans des familles de Porto-Ricains. Ils ont
choisi défaire intervenir dans ces familles des gens issus du même milieu que celui dans lequel ils allaient être amenés à
intervenir, et sans leur donner aucune formation préalable. Ils ont eu seulement, - et ceci est très représentatif du sys-
tème américain -, à passer une série de tests psychologiques, afin de repérer leurs capacités d'intelligence, de sensibi-
lité, de contact social, etc. Par rapport par exemple à des négociations menées avec l'Education Nationale, pour le
D.E.F.A. "loubard" à propos de l'écriture, et de la passation d'examens où cette fonction est prépondérante, aucune pro-
duction écrite ne leur était demandée. Ces personnes ainsi sélectionnées ont été mises naïvement dans ces familles
pour intervenir auprès de celles qui avaient fait l'objet d'un signalement. Dans le cadre de cette intervention un travail-
leur social est mis en présence d'une famille, avec un garçon dont le père était décédé, et qui dialoguait avec lui. Sa
mère "l'avait entendu parler à son père à l'étage, ce qui l'inquiétait considérablement". Le garçon disait que son père lui
avait dit que sa mère devait lui acheter une bicyclette. Jay HALEY dit alors "Je commençais à prévoir la réaction habi-
tuelle des thérapeutes : l'exploration de la psychose et l'évaluation de son degré de gravité" (1976, p. 23). Or, dans ce
cas rapporté ici, le problème a été traité de façon simple en se référant à la situation financière économique de la fa-
mille. En travaillant sur la contradiction paradoxale contenue dans le discours de la mère. Celle-ci voulait bien lui ache-
ter la bicyclette, mais elle ne voulait pas qu'il s'en serve. Les visites du père à l'étage disparurent.
Dans cet exemple le travail eut été plus complet auprès de ce garçon, SI à un autre moment, on avait travaillé avec lui,
en essayant "d'obtenir les concours des introjects parentaux" (FRAMO J.-L., 1965, p. 190), "chaque famille ayant ses
propres restes fossilisés qui ont été préservés par les générations passées et qui déterminent largement ce qui se dé-
roule dans le présent" (ibid, p. 178).
Travailler avec le réfèrent de la thérapie transversale familiale sous-entend que la famille est un tout constitué de ni-
veaux différents et que chacun de ces niveaux nécessite des approches méthodologiques spécifiques, par exemple :
la recherche de WEAKLAND sur la "somatique familiale" (1974, pp. 461-464).
Nous avons isolé neuf niveaux (voir schéma page suivante) :
1 - Corporel
2 - Psychologique (Cst, lest, Précst)
3 - Psychosomatique
4 - Ecologique
5 - Social (relations duelle, familiale), le monde interne familial
6 - Groupai (loisir, travail, institutionnel), le monde externe à la famille (2)
7 - Culturel symbolique
8 - Economique et politique
9 - Ethique religieux des valeurs morales (de MARTINO, 1981).
Chacun de ces niveaux constitue un système en tant que tel ayant ses propres règles de fonctionnement, ses seuils
d'équilibre, ses propres éléments en interaction, etc. C'est lorsqu'un - ou plusieurs - de ces systèmes -(1,2,3,4,5,6,7,
8 ou 9) - est déréglé qu'il y a problème. Comme tous ces systèmes sont en inter-relations fonctionnelles dialectiques, le
dérèglement de l'un va avoir des répercussions importantes sur l'ensemble des autres, c'est-à-dire sur ce que j'appelle
le DISPOSITIF GENERAL, amenant par répercussion, écho, réverbération, d'autres dérèglements.
Ce qui créera un besoin, avec la demande individuelle, familiale, ou institutionnelle adressée au thérapeute, lequel de-
vra rétablir idéalement le rééquilibrage du dispositif à un niveau de tension moindre que le niveau précédent ou chan-
ger de seuil d'équilibre. C'est pourquoi dans ce type d'approche, il est nécessaire d'essayer de repérer dans la causalité
enchevêtrée des déterminismes, de quel secteur il faut partir pour amener "le changement 2" (WATZLAWICK et Coll.,
1975, p. 29). Et peut-être que si le symptôme se manifeste dans un secteur donné, dans le somatique, ou dans le rap-
port à l'environnement des objets, ou du social chez un enfant caractériel par exemple, c'est peut-être dans un autre
secteur que se situe la cause prépondérante qui "pollue" tout le système. En gardant en mémoire le principe de travail
de Henri POINCARE (cité par DEVEREUX, 1972,9) à savoir que "s; un phénomène admet une explication, il admettra
aussi un certain nombre d'autres explications, tout aussi capables que la première d'élucider la nature du phénomène
en question".
C'est ce que montre DEVEREUX dans son exemple "La veille de Noël. Un homme offre un bouquet de fleurs à la jeune
fille qu'il courtise" (1952,87) en montrant que selon le point de vue d'où l'on se place - biologique, de l'expérience ac-

(1) Je remercie beaucoup Bertrand GUERY, pour m'avoir donné envie de lire DEVEREUX, après son brillant exposé fait au groupe de travail aixois du lundi soir, où il
nous avait exposé un cas passionnant extrait de sa pratique auprès des gitans, à son terrain d'aventures "Réal-Cayol".
(2) II faudrait ici discuter plus longuement sur ces termes "d'interne" et d'"externe" à la famille, quand on peut penser qu'on peut ramener à l'intérieur de sa famille un
certain nombre de données qui sont à l'extérieur et qui continuent à nous habiter mentalement, et auxquelles on continue à penser, et qui "travaillent" même quand
on n'y pense pas.

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quise, du point de vue culturel, ou du point de vue nécrotique -, ce fait brut va prendre plusieurs sens différents. Juste-
ment c'est ce qu'il y a de passionnant à lire DEVEREUX dans les approches qu'il fait et les analyses qu'il propose, c'est
de voir comment il passe dans différents cadres en montrant comment ces cadres influent sur, et déterminent le fait sur
lequel on travaille dans le ici-et-maintenant de la relation clinique, et entre autres dans la construction du contre-trans-
fert du thérapeute (cf. aussi REGGIOS F, 1983, pp.146/7). Le thérapeute familial doit donc s'efforcer d'intégrer la surdé-
termination de ces cadres. Et s'il diagnostique comme anorexique une famille qui ne mange pas à sa faim - faute de
moyens financiers (phénomène dit aujourd'hui de "nouvelle pauvreté") - ceci signifie que le thérapeute est resté enfer-
mé dans son réfèrent psychologique au lieu de prendre en compte la situation au niveau économique et social, voire
politique. Donner de la nourriture à une famille étiquetée un peu rapidement "anorexique", a fait la preuve que ladite
anorexie n'était que la traduction du métabolisme fonctionnel du corps qui tournait à l'amaigrissement, et avec les justi-
fications rationnelles que l'on retrouve chez ce type de population qui préfère dire "qu'elle n'a pas faim", 'qu'elle n'a pas
envie de manger", au lieu de reconnaître devant l'étranger à la famille que ça fait plusieurs jours qu'elle n'a pas mangé.
Pudeur oblige.
Ce type d'approche de thérapie transversale soulève un certain nombre de résistances chez d'autres chercheurs à qui
on essaie de faire part de cette expérience clinique.
x dire par exemple que si ça marche en thérapie systémique, c'est qu'on fait de la psychanalyse sans le savoir,
x avancer que les écrits de la théorie systémique ont un effet envoûtant et sidérant sur le chercheur, qui perd du coup
sa perspicacité, fasciné qu'il est, par cet "envoûtant envoûtement",
x poser la question traditionnelle : "Comment se manie le transfert dans un tel cadre ? Quelle en est son utilisation ?"
alors que selon l'axiome de "une logique de la communication" "on ne peut pas ne pas communiquer" (WATZLAWICK,
1967, p. 48). Donc nécessairement on retrouvera les "trois types de transferts successifs", quelle que soit la pathologie
de la famille et de ses membres, repéré par GRANJON E. (1983,44) du "transfert sur le cadre ; du transfert sur le groupe
thérapie-famille ; du transfert sur les thérapeutes, transfert familial objectai" puisque le fait même d'être dans un cadre
thérapeutique amène des mobilisations d'affects, des représentations, des identifications projectives, et... éventuelle-
ment des changements.
x "Les modifications obtenues par des techniques systémiques sont nécessairement fausses. Il est impossible qu'un
symptôme disparaisse aussi vite ! Si un symptôme disparaît, il doit (il VA !) nécessairement reparaître ailleurs... puisqu'il
n'a pas été analysé" (au sens où en parlent les psychanalystes). Alors qu'un grand nombre d'études faites sur le terrain
dans le suivi des symptômes traités dans le cadre des techniques de thérapie brève, ou par des double binds thérapeu-
tiques, ne sont pas réapparus chez les patients, etc.
Ce qu'il faut bien noter ici, c'est que dans ce type de dialogue fermé où chacun reste sur sa position en fonction de son
"Choix Idéologique Pré-réflexif" (J. de MARTINO, 1984* pp. 169-181 ) l'argument amené par l'autre est décodé par celui
qui écoute à travers la grille de Son propre cadre de référence, laquelle n'est pas utilisée comme axiomatique par celui
qui parle pour sa propre appréhension de la réalité. A ce titre le chapitre VII de DEVEREUX sur les "défenses profession-
nelles" dans la partie de son travail consacrée au "contre-transfert dans la recherche scientifique sur le comportement"
est tout à fait intéressant (1967, pp. 129 à 146). Ce chapitre fourmille d'exemples cliniques évidents où DEVEREUX
montre qu'au lieu de se laisser traverser par ce que le thérapeute ou le chercheur voit sur le terrain, il corrige l'observa-
tion des faits, parce que sinon, si ces faits observés étaient enregistrés tels quels, ils remettraient en cause le cadre
théorique de départ. Chacun dans ce type de dialogue où il reste quand même sur ses propres positions sous une ap-
parence bienveillante de vouloir vraiment comprendre l'autre, tend à oublier qu'"un trait commun à foute recherche est
qu'à un certain point de l'expérience un événement est converti en une perception" (ibid 146). Et qu'il peut y avoir plu-
sieurs perceptions de l'événement, en question. Tout le problème restera alors de savoir quelle est la bonne percep-
tion : au-delà des querelles des chercheurs, au-delà des habitudes de penser acquises, au-delà des intérêts politiques,
ou financiers, au-delà des enjeux idéologiques en devenant, tout simplement, peut-être comme le dit Marylin FERGU-
SON (1980) "un conspirateur du Verseau..." (1).

DISCUSSION AVEC LE PUBLIC


Marcel THAON :
Merci à Joël de MARTINO de la clarté de ses propositions, qui très certainement nous permettront de les discuter de
manière d'autant plus pugnace et je donne la parole à qui veut bien la prendre.
Christin GUERIN :
Je vais passer le micro à Jean-Pierre VIDAL. Mais je voudrais souligner combien l'intervention de Joël de MARTINO a un
aspect très dynamisant, très vivifiant, très provocant, provocation féconde, sans aucun doute, et qui nous invite toujours

(1) FERGUSON appelle "les conspirateurs du Verseau" ces groupes de chercheurs dans tous les domaines existants possibles, assemblés dans les "non-organisa-
tions nationales" (1980,18) qui n'arrivent pas à pouvoir faire accepter leurs découvertes ("changement de paradigme" (KUHN T., 1962), parce que chaque fois qu'ils
essaient d'en faire part, ils se heurtent à l'ORGANISATION SYSTEMIQUE du CORPS général de la RECHERCHE, qui dit : "Cette recherche, cette observation, ne peut
pas entrer dans notre optique de travail" parce que effectivement, elles remettraient en cause partie ou totalité du dispositif. Ces personnes se sont alors constituées
en réseaux "pour découvrir en deçà du fouillis de notre conditionnement, le cœur d'intégrité qui transcende les conventions et les codes" (FERGUSON, 1980, p. 128).
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à penser; à penser autrement, à penser avec d'autres outils. Une question quand même : ces outils, dont tu nous mon-
tres combien ils sont efficaces, chacun de leur côté, et, combien ils doivent être efficaces ensemble, quel(s) problè-
me(s) pour les gérer ensemble ? Je voudrais savoir comment dans ta pratique tu te débrouilles avec cette pelote à en
trées multiples ? (C'est une question sous forme métaphorique). Ensuite, il me semble que ton approche complémenta
riste des diverses théories et techniques de traitement de la famille ou du groupe familial, semble mettre l'accent sur ce
qui, dans l'ordre de la transmission des savoirs acquis entre les techniques, - par rapport à l'intervention de René KAËS,
hier, - se situerait dans la partie qu'il n 'a pas développée, c 'est-à-dire "le registre du positif". KAËS a particulièrement dé-
veloppé le registre "négatif", à savoir ce qui dans la transmission est en jeu d'un raté même de la transmission. Malgré
l'aspect complémentaire des points de vue, il y a aussi des écarts qui sont irréductibles et qui justement, quant à ce qui
s'y transmet, peuvent peut-être rendre le travail plus dynamique ? Il s'agit de repérer ce qui dans l'appréhension d'une
problématique intègre aussi l'impossibilité de la saisir pleinement. Ceci pour souligner un aspect du registre négatif
contenu dans ton hypothèse de travail et pour faire lien avec l'intervention de R. KAËS.
Jean-Pierre VIDAL :
Moi, j'aurais besoin de toute ton indulgence, parce que après l'exposé que tu as fait, qui était d'une grande richesse, /..,/je
vais me faire un peu l'avocat du diable. Les psychologues s'intéressent à autre chose que la psychanalyse. On n'en finit
plus de se demander comment on pourrait se passer de FREUD ? Comment on pourrait oublier ce qu'il y a de tout à fait
fondamental et qui est de l'ordre de la découverte cruciale de FREUD qui est à la fois l'Œdipe et la Castration et on se de-
mande comment on va pouvoir s'en passer. N'y a-t-il pas de la tentative de faire échec à la castration dans cette préten-
tion à vouloir occuper toutes les places à la fois il y a là quelque chose de tout à fait fondamental c'est le fait de vouloir
tout gérer et de ne pas pouvoir accepter des secteurs sur lesquels on est impuissant, absent, ignorant, démuni, débile.
Je crois qu'il y a là quelque chose de tout à fait fondamental, c'est le fait de ne pas accepter la castration, le fait de ne pas
accepter d'être vieux. Il y a bien quelque chose de la filiation, qui est rejeté par les héritiers et qui va revenir comme le re-
tour du refoulé. Finalement ne pas accepter la découverte fondamentale qui est celle du passage de la réalité externe à
la réalité fantasmatique, à la réalité psychique, le passage qui permet le passage du Père au "Père Fantasmatique " /.../si
quelque chose ne tourne pas rond, si quelque chose ne va pas bien, dans la réalité.
/.../ (Incident technique,
bande non enregistrée...)
/.../
Joël de MARTINO :
Les questions qu 'ont posées Christian GUERI N et Jean-Pierre VIDAL m'ont touché sur la question de la prolifération et le
passage dans les différents cadres dans les différents courants. Cette démarche relève d'un itinéraire épistémologique
personnel, et qui touche à quelque chose d'une espèce d'Idéal de Maîtrise dans le Savoir. Mais ce qui m'a permis d'aller
à cette optique de travail, c'est qu'au fur et à mesure que je passais par des approches thérapeutiques et cliniques diffé-
rentes (BIO-ENERGIE, GESTALT, les approches interactionnelles) je me suis aperçu à un moment donné que dans ma
pratique, j'avais le sentiment de me coincer moi-même en perdant une espèce de spontanéité à vouloir rester de façon
dogmatique "un bon élève" dans une orientation donnée (la psychanalyse). Et il m'a semblé pour l'avoir tenté la première
fois - car il y a toujours ce moment inaugural - où je suis intervenu dans le cadre d'une cure psychanalytique, de façon
systémique (et ceci avec une très très grande culpabilité, me posant la question "Est-ce que je fais bien ? Est-ce que je
dois ? Est-ce que j'ai le droit ? etc.). Mais devant l'espèce de démarrage, et les dynamiques de changement que mon in-
tervention a opérées chez les patients, j'ai été persuadé peu à peu de l'efficacité de la complémentarité de l'analyse et du
systémique, dans cet espèce de recadrage qui consiste à resituer le problème dans une interaction entre le thérapeute
et la famille. Effectivement dans la pratique concrète, il y a des moments où quand je prends du recul par rapport à l'outil
clinique, je me dis là j'interviens plutôt dans une orientation analytique ; ici, plutôt dans un cadre systémique ; et, je me
demande aujourd'hui, au contact avec certaines personnes, par rapport à ce que j'entends, par rapport à ce que je peux
observer, si une technique de bio-énergie utilisée à tel moment précis, n 'a urait pas permis, ne permettrait pas de déblo-
quer quelque chose dans l'ordre du symptôme. Ce sont des questions que je me pose aujourd'hui : pourquoi ne serait-il
pas possible d'avoir des interventions thérapeutiques qui seraient multiformes ? Les techniques n'étant que des mo-
yens de notre panoplie qui permettraient à l'autre, à un moment de sa trajectoire, de lui faire faire un travail d'avancée po-
sitive.
J'ai bien aimé ta formule : "On n'arrête pas de penser comment on pourrait se passer de "papa" FREUD ?" Quoi qui se
passe du côté de la gestion interne de la psyché, qu'on parte de n'importe lequel des secteurs que j'ai présentés tout à
l'heure, - l'économique, par exemple, pour le père qui se retrouve chômeur -, il y aura évidemment des répercussions
réelles économiques et financières du fait de son changement de situation, mais, avant tout, c'est comment, dans la fa-
mille va se penser le fait que le père se retrouve chômeur.
Les écarts irréductibles vont pouvoir être repris, en retravaillant sur la question du sens. Quel sens prend tel événement
suivant le cadre dans lequel il s'inscrit ?
Danielle DRAVET :
(Incident technique - bande inaudible) (notes succinctes du conférencier)
Les rapports sont soumis aux mêmes lois, c'est à l'intérieur que se reconstruit le "tout". Il est impensable de repenser un
système qui intégrerait tous les systèmes... A quel jeu on joue ? Quelles sont les règles ? Si on accepte de se laisser dés-
tructurer par la recherche de l'autre, la question est : est-ce que je peux le recevoir dans sa différence ?... Peut-on recréer
un ensemble ? Il y a un choix à poser. L'important c'est la distribution des places. Et quelle est la place de l'affect, là-
dedans ?
Joël de MARTINO :
II ne s'agit pas ici de construire un système absolu, intégrant tous les systèmes. Il s'agit simplement de penser les diffé-
rents secteurs que j'ai indiqués de manière "complémentariste ", et surtout de se rappeler que suivant le cadre dans le-
quel s'inscrit une observation, celle-ci va prendre un SENS différent.
Et que ce sens se trouve pré-déterminé par l'option idéologique du cadre de référence initial du chercheur. Celui-ci re-
fuse de voiries événements cliniques tels qu'ils lui apparaissent, car, au lieu de se laisser aller à une re-découverte natu-
relle spontanée de la réalité, il en vient parfois à la nier ou à la tronquer, car il ne se permet pas de sortir de l'ortho-doxie
de son cadre de référence. Et que je pense qu'il faut s'en débarrasser quand il empêche de penser (cf. : "Le cri d'Archi-
mède " de KOESTLER, par exemple), ou quand il limite des interventions réellement thérapeutiques dans la relation clini-
que au(x) patient(s).
Bernard CHOUVIER :
On peut se demander pourquoi passer à tout prix par le filtre de la psychanalyse, pour comprendre les phénomènes.
J'adhère volontiers à ce qui a été présenté par Joël de MARTINO et je pense qu'il est important dans le cadre systémi-
que d'être attentif aux changements logiques, avec les changements de points de vue qu'ils entraînent.
Maurice NETTER :
Je me demande si il n'y a pas confusion entre deux niveaux : les niveaux d'approche, et les niveaux d'objets par rapport
auxquels ces approches sont faites, et que c'est l'ensemble de ces deux niveaux qui constituerait une certaine totalité.
Evelyn GRANJON :
Ce n'est pas possible, dans le temps qui reste de te poser toutes les questions que j'aurais aimé te poser. Mais j'aimerais
quand même que tu essayes un tout petit peu de nous dire quelque chose du comment ça se passe et comment tu fais
quand tu reçois des familles ? Parce que, moi, ça m'interroge beaucoup pour travailler avec des familles. Est-ce que tu
peux le dire ? Et de façon suffisamment rapide ? Comment fais-tu quand tu reçois une famille ? C'est un grand point d'in-
terrogation, pour moi... Est-ce que tu peux en dire deux mots ? Ou bien est-ce que on reporte ça à d'autres colloques...
Joël de MARTINO :
Je peux en dire deux mots, sans trop m'étendre (rires). Je les reçois avec une phase où je leur demande pourquoi ils
viennent me voir ; une phase où il y a un exposé du problème. Et je m'efforce dans le travail de faire intervenir chacun des
membres de la famille qui sont présents, - en sachant que je n'ai que deux familles en thérapie actuellement, et comme
je te l'avais dit, quand nous nous étions vus à Aix, le fait de travailler avec deux familles seulement, fait que j'ai une expé-
rience limitée -, mais ce qui m'a frappé effectivement, quand je travaille avec elles, c'est cette possibilité de pouvoir tra-
vailler avec leurs discours, sur leurs pensées, leurs rêves, etc. je crois que là, c'est la généralité de toute approche théra-
peutique avec une famille... Mais que ce que je pratique, par exemple, et qui m'a posé la première fois problème, c'est
d'aller prendre un tableau de papier avec des feutres, ef de faire un travail sur une séquence de dialogues avec le Père, la
Mère et le Fils aîné d'une de ces familles, parce que j'avais constaté qu'ilyavaità un momentdonné une "escalade symé-
trique" (au sens de BATESON) et qu'elle prenait une ampleur considérable dans la séance. Je suis alors intervenu en di-
sant : "Qu'est-ce qui se passe pour vous, ici actuellement ?" et j'ai pu donner la parole aux participants pour essayer de
retracer l'enchaînement de la séquence d'interactions. J'ai pu leur faire constater alors, ce que WATZLAWICK et l'Ecole
de Palo Alto, appellent les phénomènes de "ponctuation discordante" et leur faire prendre conscience qu'il y avait au
cours de cette séance de travail un véritable dialogue de sourds. Quand je me suis posé la question de le faire, ça n 'a pas
été simple pour moi. J'ai mis sur le tableau avec des feutres de couleur les différents éléments qui étaient utilisés par l'un
et l'autre pour leur visualiser à quel moment il y avait décalage dans leur inter-communication.
C'est une question méthodologique qui m'habite toujours et continue à me faire réfléchir. C'est Marcel THAON, qui me
l'avait posée, lors de nos séances de travail de notre groupe de recherche de psychosociale clinique le lundi soir à Aix-
en-Provence : "Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir de l'ordre de la sidération pour celui qui est en face ?" C'est-à-dire dans ce
que je peux percevoir moi, comme un "Ils ont compris" "La situation est débloquée", "qu'est-ce qui, au contraire a pu faire
fermeture, blocage ?" N'empêche que ce jour-là, et de façon spontanée le Père a pu dire : "Ah Ibon !Ah Ibien ça je n'avais
pas vu !" "et que l'Enfant de la famille a pu dire à ce moment-là à sa Mère : "Tu vois que ce que je te dis d'habitude, le Mon-
sieur, lui,, il pense comme moi!..." Ceci a été un travail au cours d'une séance, où je me suis dit : "Mais qu'est-ce que je
suis en train de faire ?... Un cours ?... de l'enseignement ? Je suis en train, peut-être, de les empêcher de penser ?" Et
comme je le disais dans l'exposé tout à l'heure, une fois que les personnes sont sorties de leur état de méconnaissance
de l'entrée des rôles et des séquences interactionnelles répétitives, je m'efforce de les faire travailler après sur ce qu'ils
viennent de découvrir : "Est-ce qu'ils ont par rapport à leur propre famille d'origine (ou ce qu'ils ont pu en entendre dire
de la famille élargie, des cousins, des oncles, etc.) quelque chose qui peut être repéré, dans ce qui est de l'ordre de la ré-
pétition ?" et j'essaye ensuite de les faire accéder à ce qui est de l'ordre du SENS à ce qu'il y a d'enjeux signifiants dans la
mise en place de ces "escalades symétriques" ou "complémentaires"... Tout ceci pour te dire qu'aller chercher un ta-
bleau de papier et leur disséquer une séquence d'interactions n 'est pas orthodoxe... Je pense par exemple au travail de
KASPI avec Madame OGGI. Le travail sur le tableau de papier a été pour moi, mon intuition clinique du moment. Est-ce
que j'ai bien fait ? Est-ce qu'il fallait le faire ? Evidemment ça m'a sacrement interrogé, mais au niveau du résultat par rap-
port au problème qui se posait à ce moment-là j'ai l'impression que celui-ci a pu être abordé de façon assez profonde. Et
je me suis dit aussi : "A quoi ça aurait servi ?-mais c'est là toute la question de l'intervention clinique -, quel aurait été l'In-
térêt pour moi de laisser poursuivre ce dialogue de sourds et de permettre dans une séance de travail, qu'ils continuent
à répéter ce qu'ils répètent ailleurs ? Je me suis senti à un moment donné de pouvoir intervenir en jouant sur des niveaux
de définition de type lexical...
26
Christian GUERIN :
Vous avez tous de quoi stocker vos questions en mémoire à propos de l'intervention de Joël, je n'en doute pas. Et c'est
bien qu'un certain nombre de questions émergent comme ça. Je propose que vous les gardiez jusqu'à cet après-midi,
où nous nous réserverons un temps pour -compte tenu de tout ce qui aura été dit -, peut-être, reposer un certain nom-
bre de questions et avancer sur le problème. Cependant, avant de passer la parole à Evelyn GRANJON, je voudrais
(comme Joël de MARTINO a fait référence à la cure de Madame OGGI, un cas traité dans un livre "Crise, rupture et dé-
passement " Collection Inconscient et Culture, DUNOD) dire que tout le travail de réflexion de Joël de MARTINO est lié à
un travail antérieur qu'il a fait et qui est publié sous le titre "Formation paradoxale et paradoxes de la formation" II n'en a
pas parlé, mais la co-présence de systèmes contradictoires qui s'excluent et qui peuvent fonctionner simultanément
évoquent indubitablement : le paradoxe...

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WEAKLAND J.H. : 1974, "Somatique familiale : une marge négligée" in "Sur l'interaction", op. cit. pp. 456-472.

28
THERAPIE FAMILIALE PSYCHANALYTIQUE
Evelyn GRANJON,
Docteur en médecine,
Pédo-Psychiatre,
C.M.P.P.U. AIX-EN-
PROVENCE

C'est un trajet proche de ma trajectoire que je vous propose de faire avec moi ; raison pour laquelle je vous présenterai
essentiellement un cas clinique qui nous amènera à quelques points d'interrogation.
Je reprendrais volontiers l'idée de Joël de MARTINO pour dire que c'est une "succession de crises", comme chacun
d'entre nous est amené à en vivre et à en dépasser, qui m'a conduite jusqu'aux thérapies familiales psychanalytiques.
C'est à partir de la clinique, et en tant que thérapeute d'enfants dans une situation de mise en défaut de mes idées, de
mes références et de ma technique, que j'ai tenté de trouver un autre mode d'intervention et de repérage, à la fois pro-
che et différent de l'ancien, afin d'essayer de mieux comprendre ce qui se passait devant et avec moi dans les thérapies
d'enfants, y compris dans les difficultés, les failles de cette relation.
Au travers de ce cheminement je me suis trouvée à la recherche de possibilités pour pouvoir penser les choses autre-
ment, en fonction d'idées théoriques nouvelles pour moi, notamment les théories groupalistes. Ce va-et-vient interro-
gateur entre la clinique et la recherche théorique origine pour moi ma pratique thérapeute familiale psychanalytique.
En clinique, mes interrogations se sont portées sur l'objet de mon travail : l'enfant. Et comme tout thérapeute d'enfants,
j'ai été interpellée par la famille - et les "interférences" avec celle-ci sont nombreuses dans le cadre des thérapies d'en-
fants - et j'ai dû penser à la famille.
Penser à la famille, mais aussi "penser la famille", m'a amenée à chercher de nouvelles possibilités techniques et un nou-
veau cadre qui puisse éventuellement contenir, dans ma tête mais aussi dans les séances, cette nouvelle dimension.
Quant aux idées théoriques, c'est la recherche de cet "espace meta", cet espace qui nous permet de penser, cet ailleurs
qui nous est nécessaire pour que le travail thérapeutique se fasse, pour qu'une élaboration vienne remplacer la répéti-
tion. Lieu de référence et d'interrogation, la théorie est celle que nous avons choisie ; elle nous sert de conteneur et
étaye notre technique.

Clinique
C'est un cas clinique, particulièrement exemplaire, que je vais vous présenter et qui nous amènera à nous poser un cer-
tain nombre de questions.

I - ENTRETIENS PRELIMINAIRES
La famille A. est venue consulter au CM.P.P. La demande, qui m'est adressée personnellement, est faite pour un jeune
enfant de deux ans. Elle s'exprime ainsi au niveau de secrétariat : "Mathieu crie toutes les nuits et on ne sait comment le
calmer". Le médecin, à l'origine de la démarche vers le CM.P.P. fait part de son inquiétude, d'un certain degré d'urgence
et signale des "problèmes sévères", dans cette famille, ayant nécessité d'autres tentatives de prises en charge.
Lors de notre première rencontre, je trouve dans la salle d'attente quatre personnes, qui sont debout - ou plus précisé-
ment, les parents, debout, portent chacun un enfant : Mathieu, deux ans, et Sonia, alors âgée de 5 mois. Je perçois im-
médiatement une certaine agitation, une certaine tension. Très rapidement, au cours des premiers entretiens, cette fa-
mille "m'affole" par son comportement et par ce que j'entends. Voici ce que je retiens de nos premières rencontres :
1 - Mathieu hurle dès qu'il entre dans le bureau ; ses cris sont inquiétants et difficilement supportables. Tout échange
verbal est très difficile, sinon impossible, en présence de l'enfant.
2 - Pour cette raison, les parents ne peuvent être ensemble dans mon bureau, mais s'y succèdent, chacun à son tour
allant garder l'enfant bruyant. Cela entraîne un mouvement de va-et-vient entre la salle d'attente et mon bureau et un
savant "tour de parole" occasionné par les échanges d'enfants : on entre, on sort, on parle.
3 - Un "discours familial", un discours à plusieurs voix, se déroule devant moi ; j'assure une sorte de permanence. J'ob
tiens difficilement quelques renseignements sur l'enfant, son symptôme, son histoire, l'histoire de la famille.
4 - Voici cependant ce qui m'est dit :
- Mathieu crie toutes les nuits, depuis longtemps avec une aggravation récente en relation avec un retour au pays
d'origine de la famille paternelle.
- Les parents disent ne plus pouvoir dormir et souffrir de cette situation.
- La solution adoptée par la famille en face de ce symptôme : regrouper les quatre matelas dans la même pièce,
l'enfant se calmant en effet un peu lorsque le père le berce en déambulant.
Je suis très perplexe et j'apprends alors que :
- Les parents ne peuvent s'endormir le soir que s'ils trouvent raccord parfait" sur des points de discussion qu'ils ont
eus pendant la journée (je signale au passage que la "balade nocturne des matelas" est un phénomène que l'on ren
contre très souvent lorsque l'on travaille avec des familles !).
- Les parents sont donc insomniaques et épuisés - et parlent alors de ce qu'ils appellent "la crise".
- Ils me demandent de les aider à se séparer, ne sachant comment trouver la bonne solution. Toutes les proposi
tions sont abordées et rejetées.
- Parlant de la "crise familiale", les parents m'apprennent enfin que l'un et l'autre ont interrompu leur profession (la
même à l'origine), la mère à la naissance de Mathieu, le père au moment de la naissance de Sonia (mais le rapproche
ment n'est pas fait). La raison invoquée : ils ont une "idée" longuement mûrie sur l'éducation de leurs enfants, idée ba
sée sur l'indifférenciation des rôles et des fonctions paternels et maternels. L'un et l'autre se succèdent pour assumer
les tâches familiales.
- A mon interrogation sur les grossesses, j'entends :
"on les a désirés ensemble, on
les a portés ensemble, nous
les attendions".
5 - J'étais, au décours de ces entretiens, parfaitement affolée ; affolement que je transmettais à mes camarades de
l'institution. Par sa symptomatologie, Mathieu m'inquiétait un peu, mais Sonia ne présentait pas de manifestation de
souffrance.

II - INDICATION ET DEBUT DE THERAPIE


A - Indications
J'ai posé une indication de thérapie familiale à partir de cette symptomatologie familiale - et en particulier :
1 - La souffrance de plusieurs membres de la famille ;
2 — La paradoxalité traduisant leur impossibilité à être ensemble et à être séparés ;
3 - Une certaine a-différenciation des individus, des fonctions, des sexes, avec tendance à l'isomorphie ;
4 - Une absence de capacité de contenance du groupe familial, que l'on retrouvait aussi dans le symptôme de l'enfant
ainsi que dans l'affolement de l'entourage.
La mise en place du cadre thérapeutique entraîna un double mouvement dans la famille, de soulagement et d'inquié-
tude, qui se traduisit dans un temps de silence de plusieurs semaines entre l'indication et le début de la thérapie.
Je précisai alors, comme je le fais habituellement :
- cadre stable et régulier, avec présence nécessaire de deux membres au moins de la famille ;
- règle d'associations libres ;
- et règle d'abstinence du thérapeute dont la fonction est d'écoute et d'interprétation.
Je suis seule thérapeute.
B - Début de la thérapie
1 - Dès les premières séances, c'est le cadre thérapeutique qui fut l'objet d'attaques et de tentatives de modification,
voire de destruction, avec mise en actes, traduisant cet aspect premier du transfert groupai familial narcissique sur le
cadre. La régression importante, concomitante, de l'ensemble du groupe familial, fut suivie d'un épisode dépressif
sévère chez la mère.
Ce temps premier de la thérapie fut aussi marqué par des manifestations d'inquiétude de l'entourage familial et médi-
cal qui a cherché à me joindre, me signifiant en même temps les doutes et les espoirs démesurés quant à un éventuel
succès de la thérapie entreprise. C'est donc entre une position de toute puissance où mon omnipotence était large-
ment sollicitée et un sentiment de totale impuissance et de douloureuse incapacité que je me trouvais écartelée. Posi-
tion peu confortable !
2 - Une lente évolution se fit malgré tout, durant laquelle ma fonction thérapeutique fut surtout de maintenir le cadre de
la thérapie et de contenir les différents éléments amenés en séances, projetés, souvent fragmentés, sans liens, expri
més dans un discours opératoire totalement désaffecté, a-fantasmatique.
Lentement, un espace transférentiel se définit et s'élabora : la famille - les parents en l'occurrence - me dit son espoir
de "s'en sortir" grâce à la thérapie, exprimant ainsi une évolution du transfert en un "transfert sur la thérapie familiale" ;
simultanément, les séances devinrent plus régulières et plus respectées dans leur rythme et leur fréquence.
Peu à peu s'est mis en place cet espace - correspondant à "l'ici et maintenant" de la séance - où nous pouvions être en-
semble, parents, enfants et thérapeute et où les parents pouvaient raconter des bribes de leur histoire, récits souvent
sans liens apparents.

III - PROCESSUS EVOLUTIF


Au cours des mois qui suivirent, la relation transférentielle évolua - il s'établit un transfert objectai sur la thérapeute -,
ainsi que le contenu des séances et les parents ont commencé à apporter des rêves et à associer sur ces contenus
oniriques.
30
Je vous donne l'exemple de ce que j'appellerai "le rêve du chef de gare", afin de suivre ensemble le déroulement d'une
séance et l'expression du transfert.
C'est Monsieur A. qui rapporte un rêve récent :
"Nous étions, ma femme et moi, sur le quai d'une gare, et nous attendions un train. Il y avait un chef de gare, et
j'étais frappé par sa casquette. Ce chef de gare nous disait de le suivre, et il nous amenait vers un escalier en coli-
maçon (je pensais alors à l'escalier du même type menant à mon bureau dû CM.P.P.). Nous montions, poursuivit
Monsieur A., suivant ce chef de gare, qui nous amena jusqu'à une pièce, une chambre. Là, cet homme nous faisait
un sourire - et c'est tout -".
Dans les associations qui suivirent, M. et Mme A. évoquèrent avec une certaine complicité un personnage de la télévi
sion, pour me dire enfin : "nous parlons souvent de vous à la maison ; vous ressemblez à un speaker de la télévision".
D'autres associations furent faites sur la gare, le train, puis "la chambre". ,
C'est à cette époque, quelque cinq mois après le début de la thérapie, que se situe cette autre séance que je vais vous
rapporter en partie et qui a marqué un tournant décisif dans l'évolution :
Trois personnes sont présentes : le père, la mère et Sonia (Mathieu est resté dans la salle d'attente). A cette période où
des rêves sont habituellement rapportés et où se tissent des associations, je suis immédiatement frappée par le si-
lence qui s'instaure en début de séance : "on n'a pas grand-chose à vous dire ; on n'a pas rêvé ; il n'y a rien de nouveau..."
et je me sens interrogée, accablée : "on ne s'en sortira jamais, qu'est-ce-que je fais avec eux, à quoi je joue... etc.".
Sonia est assise au centre du triangle que nous formons, comme souvent, avec quelques jouets. C'est une petite fille
de 11 mois, qui se développe bien, avec l'aide de ses parents qui paraissent "suffisamment bons" et lui apprennent à
marcher pendant les séances.
Ce jour-là, Sonia est assise. Mon regard et mon attention sont rapidement captés par la scène suivante : Sonia s'est em-
parée d'un petit objet qu'elle porte à sa bouche, l'introduisant profondément dans sa gorge, ce qui produit un brusque
mouvement de rejet... et elle recommence.
Je suis frappée par ceci : ce "jeu", qui présente un risque, se passe sous les yeux des parents qui paraissent ne pas le voir
et n'en sont pas émus. Ils ne font rien pour arrêter le geste de Sonia et poursuivent un "discours" qui m'échappe.
Je me sens alors comme paralysée, figée par des pensées et des affects contradictoires et angoissants :
- Cette enfant risque de s'étouffer ;
- Pourtant je me retiens d'intervenir physiquement ;
- Je sens sourdre en moi une haine violente à l'égard des parents ;
- Je ne sais plus si je dois me mettre à leur place - et leur signifier ainsi qu'ils sont de mauvais parents - et être du
même coup une très mauvaise thérapeute.
Ces éléments éclatés, sans lien, de mes pensées me sont intolérables et je m'aperçois que je n'entends pas ce que les
parents disent, sur un ton neutre.
Peu à peu mes pensées se conflictualisent et je concentre tous mes efforts sur la nécessité de les contenir.
C'est alors qu'un "souvenir flash" traverse mon esprit ; une seule image oubliée de mon enfance : je suis pendue par les
pieds par ma grand'mère qui tente de me faire rejeter un objet que j'ai inhalé. Tentée tout d'abord de repousser cette
image intruse, je la retiens cependant et commence à rétablir quelques liens entre mes pensées et mes souvenirs. C'est
un travail de liaison intérieur qui m'occupe alors.
Et, venant de loin, comme d'un gouffre, j'entends la voix des parents qui, sourdement, douloureusement, évoquent un
souvenir commun, oublié, jamais évoqué : voici plusieurs années, ils ont assisté, impuissants, à la mort d'un enfant qui
leur était proche. Ce souvenir, évoqué avec beaucoup de souffrance, correspond avec l'arrêt du "jeu" de Sonia.
Je termine la séance par une phrase "ce qui s'est dit et passé ici ajourd'hui est important pour nous tous".
Voici donc, succinctement, quelques points de repère de cette thérapie familiale qui nous amène à nous poser un cer-
tain nombre de questions.

Quelques points d'interrogation


Je ne vous propose pas de reprendre toutes les questions que ce cas, particulièrement exemplaire, pose, mais de nous
arrêter sur quelques points d'interrogation.

I - LA DEMANDE
Tout d'abord, autour de la demande et des questions qui se posent dans tous les cas :
1 - Qui vient,
Qui demande,
et pour Qui ? ••
- On vient consulter, en général, dans nos institutions de type CM.P.P., pour le ou les symptômes d'un enfant, qui
semble représenter l'expression d'une souffrance - la sienne, celle d'un autre ou de la famille?
C'est rarement l'enfant lui-même qui évoque ses difficultés. Et il est frappant de voir qu'à cette occasion, pour peu que
rien n'en soit spécifié lors de la proposition du premier rendez-vous, viennent plusieurs membres de la famille, parais-
sant mobilisés par cette demande faite au nom d'un enfant. Et c'est à l'écoute de toutes ces personnes, ensemble, que
nous nous mettons.
- Que nous dit-on alors ? Bien sûr il est question de l'enfant et de ses difficultés ; mais aussi des autres enfants, des
parents, de leurs difficultés actuelles et de celles de leur enfance. Toute la famille parle d'elle-même.
2 - Qu'entendons-nous alors ?
et en fonction de quoi ?
- Nous paraissons en effet disposer en général d'une oreille très "sélective". Notre écoute est, bien sûr, fonction de
nos hypothèses théoriques de référence, mais aussi fonction de nous-mêmes, au plus profond du "creux" de nous-mê
mes ; je fais l'hypothèse que, dès les premières rencontres, des éléments inconscients de notre propre psyché sont mis
en jeu dans cette situation-là, éléments constitutifs de notre "groupe interne" (R. KAËS) et qui viennent s'"ancrer" avec
des éléments identiques mobilisés chez nos patients par la situation d'ouverture de la demande ; c'est une "rencontre"
inconsciente de part et d'autre. Qu'en est-il alors, dans cette hypothèse, de la fonction d'intermédiaire de notre groupe
interne, de notre groupante psychique ? Cet engagement inconscient, dont le travail de dégagement - correspondant
au travail thérapeutique - demande la connaissance et le repérage de ces éléments inconscients par le thérapeute,
est, me semble-t-il, à la base du choix et du travail thérapeutique (et de tout processus évolutif).
- Enfin, pour avoir l'occasion de consulter dans des institutions dont les projets thérapeutiques sont différenciés, il
m'apparaît que les demandes sont formulées - mises en forme - en fonction de la réponse possible, c'est-à-dire en
fonction du projet thérapeutique de l'institution - et en rapport avec les mécanismes défensifs des demandeurs. A une
institution médicale, une demande de soins médicaux sera faite ; au niveau d'un CM.P.P. c'est une autre forme que la
demande d'aide prendra : "je souffre de mon enfant", nous dira-t-on par exemple.
3 - Ces hypothèses, et notre exemple d'aujourd'hui est particulièrement éclairant, m'ont amenée à prendre en considé
ration l'ensemble de la "démarche" accompagnant la demande ; tenir compte des personnes présentes lors du pre
mier entretien et les écouter, me laisser solliciter par tous les faits, actes et mots et interroger mes réponses, être à
l'écoute de ceux qui parlent en tant que sujets, bien sûr, mais aussi en tant que membres d'un groupe : c'est le projet des
entretiens "préliminaires".
L'Indication" de psychothérapie familiale ou individuelle, ou de tout autre projet thérapeutique est une "résultante" de
ce travail d'écoute et de synthèse que nous avons à faire.

II - L'APPAREIL PSYCHIQUE FAMILIAL (APF)


1 - Le concept d'appareil psychique groupai (APG) et d'appareil psychique familial - d'après l'hypothèse de René KAËS
et la reprise qu'en a faite André RUFFIOT - permet de penser la famille et d'être à l'écoute du groupe familial, de son
fonctionnement inconscient relationnel. Cette notion d'APF nous permet d'être à l'écoute du discours collectif familial,
de cette "voix à plusieurs bouches" qui exprime :
- la part commune, le "dénominateur commun", constitué des parts (fantasmes originaires et archaïques, imagos)
de chacun, mais aussi des "objets inconscients transgénérationnels" (A. EIGUER), construit par et pour les membres
de ce groupe primaire ;
- ainsi que les différents types de liens (A. EIGUER) qui contribuent à lui donner cohérence et consistance et à per
mettre la circulation fantasmatique, repérable dans la chaîne associative groupale (R. KAËS).
Véritable "singulier-pluriel", la famille est à entendre dans ces deux dimensions.
2 - Dans l'exemple que je vous ai présenté, un certain degré de dysfonctionnement de l'AFP apparaît qui se traduit dans
la clinique (comportements - communication - symptômes...).
- La famille ne semble plus pouvoir assurer ses fonctions :
- de conteneur, de cadre
- de liaison, de cohérence
- sa fonction métabolisante
- et sa fonction structurante, d'étayage des appareils psychiques individuels par la libre circulation et le "pull
commun" des fantasmes archaïques et des éléments originaires.
- Un certain degré de paradoxalité apparaît se traduisant dans cette phrase typique : "être ensemble nous tue ;
nous séparer est mortel" (G. DECHERF, J.R CAILLOT).
- Des éléments bruts, non symbolisés, non contenus, angoissants, vécus comme dangereux, semblent s'affronter,
entraînant cette situation de souffrance ensemble, de plusieurs personnes et entre elles. C'est bien une situation de
"crise" (R. KAËS), avec son cortège de rupture, de perte de repères, de désétayage que présente cette famille. Mathieu
en est le "porte-voix".

III - LA THERAPIE FAMILIALE PSYCHANALYTIQUE (TFA)


La thérapie familiale psychanalytique est une thérapie par le langage du groupe familial dans son ensemble, basée sur
la théorie psychanalytique des groupes (D. ANZIEU - R. KAËS). Les thérapeutes, dont la fonction est d'écoute et d'in-
terprétation, proposent un cadre stable et régulier (contenant, pare-excitation) et instaurent la règle d'abstinence
(avec abstention comportementale) et la règle de l'association libre.
La T.F.A. vise à la remise en circulation des fantasmes.

IV - PROCESSUS EVOLUTIF
Ce nouveau groupe que nous formons, famille et thérapeutes, ayant un contenant (cadre), une loi (règles) et un projet,
va construire son propre A.P.G.
Investissant tout d'abord le cadre, puis le projet, des liens narcissiques vont s'établir dans un premier temps de régres-
sion correspondant à la mise en commun tant du côté de la famille que des thérapeutes, d'éléments inconscients
archaïques.
Le travail analytique, qui se fait sur la "scène transférentielle", permet ensuite qu'un processus de différenciation s'éla-
bore, que s'établissent des liens libidinaux, des relations objectales dans le groupe externe constitué et avec les "aïeux"
de chacun.
Cet A.P.G. de la thérapie familiale est le lieu intermédiaire où, grâce à la règle établie et à la psyché des thérapeutes (leur
fonction alpha), une (re)mise en circulation des fantasmes archaïques bloqués dans l'A.P.F. devient possible.
Pour la famille A., le fantasme d'infanticide, bloqué par sa collusion à la réalité d'un souvenir et encrypté dans I'A.P.F.,
semblait empêcher toute circulation fantasmatique et la constitution du roman familial.
La fonction opérante de la thérapeute fut, dans la séance évoquée, sa possibilité de fantasmer, de rêver, mais aussi de
"penser la famille".

DISCUSSION

Marcel THAON :
Je vais peut-être te poser une question sur les liens que tu fais à l'intérieur du cas que tu as rapporté. Pour aider à cette
question, je vais tout d'abord proposer une hypothèse qui serait la suivante : si appareil psychique familial il y a, on doit
pouvoir dire que, quand cet appareil ne fonctionne pas, c'est qu'un scénario possible s'est éclaté en plusieurs morceaux,
qui ne fait plus histoire complète ; et c'est peut être la présence du thérapeute qui permettra à cette histoire d'exister. Je
te propose une petite fiction sur ton propre exposé ; ce n 'est pas un rêve. Dans l'histoire de cette famille A., on parle d'un
enfant qui n'est pas né et qui est mort; un enfant qui aurait pu respirer et qui n 'a jamais poussé de cri et à la place de ce cri,
on a les hurlements d'un enfant qui ne peut pas dormir. Je me disais que toi, par contre, tu t'es mise tout à coup à pensera
une enfant la tête en bas, (comme un enfant qui naît) qui a pu crier (puisqu'elle est là !) et c'est peut-être cette pensée qui
t'est advenue à ce moment-là, qui a permis au reste de la famille de se rappeler de quelque chose qui était resté bloqué
dans leurs gorges psychiques, et qui, depuis ne revenait plus que sous forme de hurlements incoercibles et incompré-
hensibles.
Evelyn GRANJON :
Ta petite fiction me plaît beaucoup et si j'avais pu t'avoir à ce moment-là, à côté de moi avec fa petite fiction, cela m'aurait
beaucoup aidée ! Tu as évoqué un "scénario éclaté ", et en effet il semblerait que les liens entre les membres de la famille
et la fonction contenante de la famille étaient impossibles ; la peau psychique familiale était poreuse et les liens inter-
subjectifs absents. C'est le travail de contenance et de liaison que j'ai tenté de faire pendant la séance, dans un premier
temps "dans ma tête". C'est, je crois, un des aspects essentiels de la fonction alpha des thérapeutes.
Christian GUERIN :
Je voudrais aussi faire remarquer, à propos de la question de ce qui semble être un "désappareillage"psychique de la
famille, que la séance et la manière qu'Evelyn a eu de nous la rapporter, nous permet de repérer tout un processus d'ap-
pareillage, dans cette famille mais surtout dans la relation thérapeutique.
- Tout d'abord, pendant que tu parlais, me revenait souvent la manière que tu as eue d'introduire cette famille dans nos
oreilles. Tu as dit, souviens-toi, "tous les quatre sont debout". Puis tu as corrigé le tir, mais cette phrase m'est restée et je
pensais qu'elle avait à voir avec la problématique de cette famille. Et je me suis amusé à rêver, moi aussi, et j'ai construit la
phrase autrement :
"tous les quatre sont debout,"
"les quatre sont deux",
et "les deux sont deux bouts".
Ce petit jeu-là me fait penser, j'en suis persuadé, quand tu parles d'ancrage, que la manière de présenter la famille par
cette phrase est ta manière, sans doute pré-conscience ou inconsciente, de percevoir déjà, dans la façon dont ces gens
se sont positionnés, un signifiant.
- Le deuxième temps, c'est quand tu parles des "matelas qui se promènent". Personnellement je le concevais comme
étant une représentation de ta propre psyché - le matelas - qui se met dans la situation de recevoir le dormeur, c'est-à-
dire toute la problématique de ces gens, pour laisser dormir en toi et laisser rêver en toi. Un élément de l'appareillage est
la mobilisation du thérapeute - et tu nous a dit combien cette famille te prenait. Un autre moment, c'est le rêve du chef de
33
gare. Je souligne en passant ce qui se passe avec la casquette, mais aussi ce qui se passe sous la casquette, avec l'élé-
ment du poil - et je te renvoie aux travaux de Imre HERMANN (Madeleine du LAC y faisait référence hier) et à toute la pro-
blématique de l'attachement et du lien qui est lié au poil.
- Le troisième point c'est cette séance clé. Elle est remarquable, justement, puisqu 'elle vient cristaliser l'appareillage. Le
premier appareillage c'est ta mobilisation psychique qui te permet inconsciemment d'enregistrer la position spatiale de
la famille : "tous les quatre sont debout" nous dis-tu ; le deuxième c'est la famille qui rêve ; le troisième c'est quand le
groupe (la famille d'un côté et toi de l'autre) vous vous mettez à travailler à un moment crucial, où l'enjeu de la mort est
présent - et ce que dit Marcel à ce propos est tout à fait intéressant : toi tu associes tout d'un coup, et simultanément la
famille se souvient. Ceci me paraît une figure d'appareillage extrêmement forte etprégnante entre la psyché de la famille
qui s'organise et la psyché du thérapeute, c'est-à-dire l'appareillage groupai.
Un Participant :
Moi ce qui me bouleverse c'est qu'au début tu as dit que la demande de cette famille n'avait pas été adressée à l'institu-
tion mais à toi personnellement.
Evelyn GRANJON :
Peux-tu préciser en quoi cela te bouleverse ?
Le même participant :
Comme si tout avait déjà été joué avant la demande... Le hasard faisant bien les choses !
Evelyn GRANJON :
Cela me fait penser à ce qui a souvent été répété : "tout est dit dans la première séance". J'aime bien me répéter cette
phrase... Il me semble en effet que quelque chose de très important se joue lors de la première rencontre.
Christian GUERIN :
En tout cas la remarque qui vient d'être faite confirmerait au moins ton hypothèse, à savoir que, lorsque l'on s'adresse à
quelqu'un, c'est en fonction de ce qu'il va pouvoir répondre.
Evelyn GRANJON :
J'en parlais à un niveau institutionnel...
Christian GUERIN :
...Mais cela s'appliquerait aussi à un niveau singulier, même si c'est dans l'institution.
Jean-Pierre VIDAL :
Je voudrais te faire part d'associations à partir de cette première et de cette dernière séance dont tu as parlé, de ce qu'a
dit Marcel et ensuite Christian, à propos de ce bébé qui n 'avait pas vu le jour et qui n 'avait pas pu crier et à propos de ce
dont toi tu vas te souvenir et qui va leur permettre, eux, de se souvenir aussi.
A propos de ce bébé, tu as fait un lapsus, au début, puisque de cet enfant qui avait quand même deux ans et demi et qui
portait un nom, tu l'as appelé "le bébé" - le bébé c'est précisément ce qui n 'a pas de nom encore -. C'est peut-être que
ce "bébé qui n 'avait pas de nom était peut-être enkysté ", ou "encrypté " pour parler comme Nicolas ABRAHAM et Maria
TOROK, dans cet enfant, ce petit Mathieu qui criait, qui faisait valoir cet enfant non né, mort-né, dont on ne pouvait pas
parler, dont on n 'avait jamais parlé et dont il ne pouvait manifester la réalité, à un moment donné, que par ce cri puisque
ses parents ne l'avaient pas parlé - pour reprendre quelque chose qui est de l'ordre de la transmission, de ce qui se
transmet, d'une famille à un enfant et dont on n'a, cependant jamais parlé.
Madeleine du LAC :
Ce qui m'a frappée, dans ce que tuas dit, c 'était : qui allait être le "porte-parole " ? Ce fut l'enfant par quelque chose, ce qui
va être le porte-parole dans une famille que nous recevons...
Evelyn GRANJON :
Je vais essayer de répondre... Telle que j'ai présenté cette "séance-clé", on peut penser - et j'ai longtemps pensé en effet
- qu'il suffit d'être particulièrement attentif à ce que peut exprimer un enfant, et un jeune enfant en particulier. J'ai long
temps été ravie de voir arriver en séance de thérapie familiale un jeune enfant ou un nourrisson, pensant alors "ah ! voilà
mon co-thérapeute, il va m'aider !" - comme si cet enfant pouvait, peut-être de façon un peu magique, traduire quelque
chose qu'il me suffisait de retraduire. En fait, et dans cette séance rapportée ici, peut-être quelque chose a-t-il pris sens
tout de suite de ce qui était en train de se jouer. Pour moi ce ne fut pas le cas. Le "jeu" de Sonia fut un des éléments de ce
qui était présent dans la séance, en fragments dépourvus de sens. Tout le travail a été de les relier. C'est le travail du
contre-transfert.
Le comportement de l'enfant, en thérapie familiale, est à prendre en compte au même titre que ce qui est dit par d'autres
membres de la famille, c'est-à-dire comme maillon de la "chaîne associative groupale" - et non comme "porte-sens".
C'est ensemble (eux et moi) qu'un sens du comportement de l'enfant est apparu, dans le cadre d'une séance de psycho
thérapie, car en famille, justement, ce fantasme d'infanticide ne pouvait émerger et circuler, compte tenu de son télesco-
page avec la réalité du souvenir dans l'histoire de la famille. C'est là que se nouait le blocage de la fantasmatisation fami-
liale. Or, ce fantasme originaire (fantasme d'infanticide) et sa "circulation", est un des éléments constitutifs de base de
l'appareil psychique familial et, par-delà, à tout appareil psychique individuel.
34
Joël de MARTINO :
J'associe sur un souvenir de mon enfance, un bout de pomme... D'autre part, j'associe avec "l'appareil à penser" de
BION. Ce qui me semble important dans ce qu'a cette famille à verbaliser est que, devant l'ampleur du problème qui de-
vait être le sien, elle se trouve dans l'incapacité de pouvoir penser quelque chose ; et toi, de l'autre côté, prise dans une
sorte d'identification projective, tu te retrouves toi-même dans l'incapacité de penser. Je me demandais ce qui se serait
passé, si tu avais pu mettre en circulation, dans le groupe que vous constituiez en séance, ta propre sidération, ton pro-
pre blocage de parole. Est-ce-que parfois, quand le thérapeute accepte, en s'appuyant sur son émotion, sur les fantas-
mes qui lui viennent de ce qu'il écoute, est-ce que s'il se mettait à verbaliser ce qui le traverse à ce moment-là, est-ce que
cela ne permettrait pas aux autres de mettre eux-mêmes en circulation ce qui est présent mais ne peut circuler. En effet,
si on admet - et j'adhère à cette hypothèse - la notion d'un nouvel appareil psychique groupai (ce que dit autrement
l'équipe italienne de SELVINI avec son "contre-paradoxe" qui propose de changer le système par leur intervention),
n'est-ce pas permettre que les autres se mettent à penser ?
Christian GUERIN :
II se trouve que, tel que cela est présenté par Evelyn, elle a accepté l'état, que nous connaissons, extrêmement doulou-
reux de recevoir des informations sans les comprendre, sans avoir de ligne associative, en se disant : "il faut attendre
parce que des gens qui ont l'expérience nous ont dit (BION et d'autres) qu'il fallait attendre, ne pas trop se précipiter... et
peut-être quelque chose va venir". C'est bien là que se situe un des aspects du travail thérapeutique.
Evelyn GRANJON :
...Je ne l'ai peut-être pas évoqué en ces termes, mais c'est au niveau transférentiel et contre-transférentiel que s'est situé
l'essentiel du travail.
Sidération, éclatement... tous les mécanismes de défense, de type identification projective et identification adhésive à
l'œuvre dans la relation transférentielle ont nécessité un travail pendant et après la séance.
C'est une dimension que n 'évoquent pas les systémistes, ainsi que ce qui est mis en jeu et circule au niveau inconscient
et qu'ils ne prennent pas en compte, se limitant intentionnellement à un autre niveau d'intervention.
Un autre aspect de ta question, Joël, est par rapport à la possibilité d'intervenir activement en séance. C'est dans une po-
sition de thérapeute analytique que nous nous plaçons.
Aurais-je pu faire part à cette famille de mon "souvenir flash" ? J'aurais préféré, si j'en avais eu la possibilité, évoquer
quelque "histoire fiction " de Marcel... Mais le travail s'est fait autrement : c'est un travail analytique, ce qui définit la théra-
pie familiale psychanalytique.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

EIGUER A. : 1983, Un divan pour la famille, Paris, Centurion, Coll. Paidos.


GRANJON E. : 1983, "Rêves et transfert en thérapie familiale psychanalytique", Bulletin de Psychologie, XXXVII, 363,
1-5, pp. 43-48.
KAËS R. : 1976, L'appareil psychique groupai, Paris, Dunod, Coll. Psychisme.
RUFFIOT A. - EIGUER A. et coll. : 1981, La thérapie familiale psychanalitique, Paris, Dunod, Coll. Inconscient et Culture.
REPRESENTATION DE LA FAMILLE
PSYCHOTIQUE DANS LA LITTERATURE DE
SCIENCE-FICTION
Marcel THAON,
Docteur en psychologie,
Psychologue clinicien,
Enseignant de psychologie
Université de Provence AIX-
EN-PROVENCE

Je vais essayer d'abord de vous dire comment j'en suis arrivé à travailler sur ce que j'appelle "le roman familial psychoti-
que" et comment cette proposition passe par la littérature et en particulier par la science-fiction. Il existe un texte de
FREUD, qui date de 1909, intitulé "Le roman familial du névrosé", paru en français dans le recueil Névrose, psychose et
perversion (P.U.F.)- Lorsque cette traduction est sortie, je me rappelle avoir été étonné de son titre : pourquoi FREUD
s'était-il senti poussé à ajouter "du névrosé" à son en-tête ? Est-ce qu'il voulait dire par là que le roman familial était une
construction exclusive de la névrose, ou bien est-ce qu'il commençait à construire, à la limite sans le savoir, la possibilité
d'une deuxième partie de son article, qui aurait été une autre forme de roman familial, le "roman familial psychotique" ?
On verra, quand je parlerai de l'article de FREUD, que je crois qu'il contient les jalons de cette deuxième partie, et qu'en
fin de compte, je n'aurais fait qu'aider à sortir un deuxième texte du premier. Cette question préliminaire doit, pour trou-
ver sens, se conjoindre à une deuxième rencontre de ma part, la rencontre avec une nouvelle de science-fiction et plus
exactement la relecture à cette époque d'une nouvelle de science-fiction que j'avais beaucoup aimée des années au-
paravant, "Le père truqué" de Philip K. DICK.
Je vais dire un mot sur le "roman familial du névrosé", puis vous raconter l'histoire du "père truqué" et vous communi-
quer à quelles conclusions m'amènent le parallèle entre ces deux rencontres. Le roman familial du névrosé, pour en
parler plus précisément, est ce scénario qui apparaît dans l'enfance à un moment où l'enfant se met à penser qu'il n'est
pas le fils ou la fille de la famille, que ses parents ne sont pas ses vrais parents, que bien plutôt il est issu d'une famille cé-
lèbre, d'une généalogie princière, ou de toute autre forme possible de scénarios généalogiques de la célébrité. L'enfant
se met à dire qu'il n'est pas l'enfant de ses vrais parents et qu'il va retrouver ceux-ci ; par exemple dans l'article de
M. KLEIN de 1921, "Le développement d'un enfant", elle parle du moment où son fils était parti chez les voisins, parce
qu'il avait décidé que ceux-ci étaient sa vraie famille, bien plus gentille avec les enfants que l'autre. Le roman familial est
un roman parce que c'est un scénario - l'enfant se construit une histoire -, c'est quelque chose qui n'est pas confonds-
ble avec les théories sexuelles infantiles, qui n'est pas de l'ordre de l'idéologie, qui n'est pas lié à un investissement
"scientifique" de l'enfant quant à sa sexualité ; c'est une fiction, dans laquelle l'enfant va remplacer une famille qui déçoit
par une autre famille, merveilleuse. On pourrait ajouter que la nouvelle famille est tout simplement à l'image de ce
qu'était l'ancienne avant quelle se révèle dans sa réalité et commence à frustrer. FREUD nous dira que le roman familial
est construit pour permettre à l'enfant de garder une image idéale de sa famille, mais au prix de la rejeter : il peut garder
l'attachement idéalisant à sa famille dans la mesure où il s'en construit une autre, et ce faisant, nous dit FREUD, il protège
sa vraie famille de son hostilité ; quelque chose qui aurait pu apparaître sous la forme d'une violence très grande envers
une famille qui chute, qui n'est plus à l'image du narcissisme infantile, va se conserver grâce au roman familial ; en ce
sens, nous dira FREUD, il est une tentative de protection par l'enfant de sa famille, et la famille véritable a tout intérêt à
le comprendre ainsi car sinon elle n'entend pas que cette nouvelle famille n'est pas du tout une famille rivale qui vient
détruire la première, mais au contraire une construction réparatrice ; si au contraire elle se met à être jalouse de la nou-
velle famille, à ce moment-là, quelque chose qui est le devenir normal du roman familial par la dissolution ne pourra se
faire.
Il y a un point tout à fait étonnant dans cette fiction du roman familial, c'est qu'elle n'est une fiction que pour celui qui la
regarde du dehors : c'est nous qui disons qu'il s'agit d'un roman, l'enfant croit, quant à lui, qu'il a vraiment été abandonné
par ses parents, qu'il vit dans une famille adoptive, comme si quelque chose de l'ordre du délire - si on le rencontrait
chez un adulte, on l'appellerait en tout cas ainsi - émergeait là comme un achoppement qui pousse l'enfant dans un
rapport de réalité à son roman familial. C'est un point qui me pose encore question.
L'histoire du "père truqué" ressemble en quelque façon au roman familial du névrosé, mais comme une image
distordue ; dans "Le père truqué", P.K. DICK raconte l'histoire d'un enfant qui un jour en rentrant chez lui, entend son
père faire du bruit dans le garage, puis il voit ce dernier sortir et il se rend compte immédiatement que cette personne
n'est pas son vrai père ; il a toute l'apparence de l'ancien, il en a le même corps, il parle de la même manière, il semble le
reconnaître, et pourtant, ce n'est pas son père ; il se rend compte immédiatement qu'il s'agit de quelque chose qu'il va
appeler un "père truqué", quelqu'un a remplacé son père par un double ; il s'enfuit, son "père" le rappelle, semble ne pas
comprendre ce qui se passe ; il a exactement les mots d'avant ; je dirais même qu'il répète les phrases habituelles com-
me une mécanique ; il a exactement le même langage, la même apparence, mais son hostilité est évidente pour l'en-
36
fant. La nuit tombe ; l'enfant se cache dans le jardin du père truqué qui le cherche ; il fouille le garage et y trouve la dé-
pouille fanée de son vrai père, puis, dehors, des formes en train de pousser au milieu de la boue : il voit ce qui sera bien-
tôt sa mère et surtout il se voit lui-même presque achevé, prêt à être remplacé.
Dans l'histoire originale, P.K. DICK n'avait donné aucune conclusion à son récit. Le lecteur ne sait pas ce qui va arriver à
l'enfant, il ne sait pas si la famille et le jeune héros vont être truqués. Mais le traducteur du récit qui, très certainement, n'a
pas pu supporter ce texte, l'a transformé et y a ajouté un paragraphe dans lequel il déplace la menace, l'éloigné de la fa-
mille. En ce sens, si l'on voulait reprendre ce récit comme une situation clinique, on dirait que le traducteur réagit à ce
qui lui est communiqué par une maneuvre d'évitement où il va rendre plus névrotique le texte qui lui est proposé. Si on
regarde ce texte, on se dit que l'auteur construit là-aussi une nouvelle famille fictive ; il a fait comme dans le roman fami-
lial, une famille double, mais cette famille et les processus qui l'ont mise en place n'a plus rien à voir avec celle du roman
familial du névrosé, ne serait-ce que parce que cette nouvelle structure est construite comme un double hostile à la fa-
mille réelle ; ce qui est intéressant, c'est de voir comment dans le roman familial du névrosé, la construction du roman
familial permet de se dégager d'une hostilité latente, comment la construction clivée d'une famille idéale permet à l'en-
fant de maintenir la confiance en l'ancienne et comment dans le texte dont je vous ai parlé, rien de ce qui est construit
ne fournit de défense au sujet ; au lieu d'être idéale, la famille est persécutrice ; au lieu d'être différente de la précédente,
tout au moins spatialement, elle est au même endroit, et elle a la même apparence que la précédente ; et au lieu que le
processus de clivage sépare l'affect hostile de l'idéalisation, il les confond. Bien entendu, cette situation du père truqué
est une fiction, mais il reste à se demander si ce scénario qui est venu à l'auteur correspond à quelque chose du point
de vue de la vie psychique, du fantasme, nous permettrait de comprendre un état d'organisation extrêmement archaï-
que du roman familial que j'ai appelé "psychotique".

Je vais maintenant essayer de reprendre point à point le texte de FREUD pour ensuite tenter de vous proposer ce que
pourraient être les processus spécifiques du roman familial psychotique ; mais peut-être faut-il se demander pourquoi
la science-fiction devrait particulièrement nous permettre de comprendre une organisation de type psychotique. Dans
le livre de Marthe ROBERT, "Roman des origines et origines du roman" (1972), elle propose que la littérature est une ex-
croissance du roman familial ; elle avance à partir du texte de FREUD que la littérature est littéralement le descendant
du roman familial du névrosé, ce qui l'amènera à distinguer deux types de romans : d'un côté ce qu'elle a appelé, le ro-
man de l'enfant trouvé, et de l'autre le roman du bâtard. Ces deux formes sont pour elle des constructions œdipiennes.
Le roman de l'enfant trouvé est ce type de roman familial où l'enfant doute de ses deux parents en même temps ; il y a en
effet deux types de roman familial du névrosé possibles, un roman familial où le névrosé dit qu'il est dans une famille
adoptive ; ce serait par exemple : j'ai été trouvé par mes nouveaux parents dans une poubelle, ma vraie famille m'a
abandonné ; je suis enfant trouvé, perdu de deux parents. Une deuxième possibilité est ce que Marthe ROBERT appelle
le roman du bâtard : il n'y a que mon père qui n'est pas mon vrai père ; ma mère m'a conçu avec un amant célèbre qui l'a
ensuite abandonnée et mon père sait ou ne sait pas que je ne suis pas son enfant. Ces deux types de roman familial
sont très différents l'un de l'autre : dans un cas, on assiste à une globalisation de la famille ; la différence sexuelle n'est
pas signifiante dans la construction du roman familial, c'est la famille tout entière, en tant que groupe, qui est
concernée ; elle apparaît à l'enfant comme une représentation globale d'un objet idéal ; alors que dans le deuxième
cas, on est d'emblée dans une problématique œdipienne : c'est le père qui est incertain. FREUD reprendra la phrase la-
tine, pater semper incertus est ; le père est toujours incertain, il n'y a que la mère qui soit certaine. Quel que soit l'état de
confiance que l'on partage envers ses parents. Le père est toujours l'objet d'un doute, sur lequel s'appuie cette deuxiè-
me forme du roman familial ; à ce moment-là, la construction du roman familial suit de manière plus évidente les circon-
voilutions des scénarios œdipiens : ma mère trompe mon père, je m'imagine être le fils d'un étranger tout-puissant au-
quel je peux me permettre de m'identifier. M. ROBERT dira que le premier type de roman est celui dans lequel l'auteur
questionne la réalité. Comme il n'y a pas de base certaine, ni chez le père, ni chez la mère, il va passer ses constructions
à questionner la réalité tout entière : CERVENTES avec son Don Quichotte, Daniel DEFOE avec R. Crusoe, écrivent des
romans dans lesquels l'enfant se construit lui-même. Robinson Crusoe est l'histoire d'un enfant qui se reconstruit une
histoire, qui se génère lui-même ; à partir de rien, il va refaire un monde. Les auteurs du roman de l'enfant trouvé vont re-
faire l'univers, transformer le monde à l'image de leur désir : c'est Don Quichotte en errance, la geste du Graal... A l'in-
verse, dans les romans du bâtard, les auteurs vont toujours s'appuyer sur des signes de réalité, qui, on le sait bien, ne
sont que des faux-semblants ; on aura beau écrire des romans de la classe ouvrière, on en écrira toujours que des ro-
mans. Disons que l'auteur croit faire œuvre de réalité et s'appuie pour convaincre ses lecteurs sur des signes de réalité ;
il va par exemple s'appuyer sur une analyse de la société à l'époque qu'il décrit. C'est la démarche typique de toute une
série de romans comme ceux de Zola ; l'auteur va faire passer un espace de fiction dans la mesure où d'un autre côté il a
donné au lecteur des signes d'allégeance à la réalité. Si bien qu'on pourra dire que les premiers romans sont des ro-
mans de l'imaginaire, alors que les seconds sont des romans dits "réalistes".

Si l'on introduit maintenant l'exemple de la science-fiction, on s'aperçoit combien la science-fiction en tant que genre
va dans le sens du roman dit de "l'enfant trouvé" en poussant les possibilités qu'avait repérées M. ROBERT bien plus loin
que les auteurs qu'elle cite et en fait, s'il y a une définition de la science-fiction, c'est bien une définition dans laquelle ce
genre serait une remise en cause du cadre de la vie, y compris le cadre perceptuel de la vie, une remise en cause de tout
ce qui fait pour nous signe de réalité dans les romans que nous avons l'habitude de lire. Cela n'est pratiquement vrai que
de ce genre-là parce que si l'on prend toute une série d'autres littératures de genres typiques comme le policier, le ro-
man dit historique, le western, on voit qu'elles s'appuient toutes sur une série de conventions liées au maximum à la réa-
lité, en moyenne à ce que l'on croit savoir de l'époque dont on parle, au minimum à une convention que le lecteur ac-
cepte en la prenant pour vraie : le western est un exemple tout à fait éclairant où l'ouest dont on nous parle n'existe pas,
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il est un scénario fantasmatique, et pourtant, il est connu de tous et chacun peut s'appuyer dessus quand il va voir un
film exploitant ce genre.
La science-fiction par contre s'attaque aux signes de réalité ; la plupart des textes de science-fiction seront des textes
où le thème du récit est justement la remise en cause de la perception. Il pourrait y avoir d'ailleurs des récits qui n'ont au-
cun contenu, aucune thématique interne, mais qu'une thématique externe, c'est-à-dire que l'intérêt du texte ou du film
serait dans la reconstruction d'un autre monde : c'est ce qu'on peut constater très facilement quand on va voir des films
de science-fiction -je pense par exemple à un film tout à fait remarquable qui s'appelle "Blade runner". Dans ce film, il y
a une histoire, mais il y a surtout un travail extraordinaire sur le décor, le décor se mettant à parler plus que le héros lui-
même à l'intérieur du film. Dans une interview de R. Scott, le metteur-en-scène du film, celui-ci disait qu'il avait essayé
de mettre tout ce qu'il n'avait pas pu insérer dans le scénario dans le décor, pour que l'environnement parle sans mots.
Si on me suit dans cette idée, on s'apercevra combien la science-fiction va être un genre où toute une organisation in-
forme de notre psyché, tout ce qui en nous reste d'habitude muet, sans nom, caché derrière la quotidienneté de notre
vie, pourra réapparaître comme une partie psychotique de nous-même qui fait retour, lorsque le cadre le permet. C'est
ainsi, que par exemple, on verra toute la science-fiction être concernée par la généalogie, par le roman familial, d'une
manière où la généalogie est absolument retournée en son envers. Je cite un exemple de ce type de texte, un texte de
R. HEINLEIN qui s'appelle "La mère célibataire" dans lequel un homme voyage dans le temps et - produisant des para-
doxes - en arrive à être à la fois son père et sa mère, et donc bien sûr son fils ; il est parvenu à s'engendrer lui-même, La
science-fiction adorera jouer avec ce genre de paradoxe, où par exemple dans un livre qui s'appelle "Le voyageur im-
prudent" de R. BARJAVEL, un homme voyage dans le temps ; tuant son grand-père, il le tue avant que celui-ci ait eu un
enfant ; il ne peut donc pas naître ; n'étant pas né, il n'a pas pu tuer son grand-père, donc son grand-père est né, donc il
est né, donc il a tué son grand-père, ainsi de suite... A ce moment-là, on peut voir comment le paradoxe se referme sur
l'impossible : le héros existe et n'existe pas en même temps. C'est ainsi que la science-fiction comme genre peut nous
parler d'une construction généalogique qui serait le roman familial du psychotique.
J'en reviens maintenant au texte de FREUD. Dans le premier paragraphe du "Roman familial du névrosé", FREUD dit que
le roman familial est le résultat de l'impossibilité de l'enfant à se dégager de l'autorité de ses parents, ce que, personnel-
lement, j'entends comme un rapport d'impossible identification. Et pourtant, il arrive un moment dans le développe-
ment de l'enfant où la famille réelle ne peut plus satisfaire le sujet. Elle ne ressemble plus à celle que le sujet a en lui, à
celle que le narcissisme porte devant soi, pour reprendre à peu près la phrase de FREUD dans son texte : "Pour introduire
le narcissisme" (1914). Il arrive un moment où les parents ne peuvent pas être les images idéales de l'enfant. Jusqu'à un
certain moment, l'enfant peut dire à un tiers, d'un de ses parents : "mon papa ou ma maman sait tout", ou encore "si tu
m'embêtes encore, mon papa est fort, il te cassera la figure", toutes sortes d'énoncés qui montrent comment l'enfant à
un moment donné vit par personne interposée, à travers l'image idéale qu'il a projetée sur ses parents. Un jour, les pa-
rents déçoivent, ne serait-ce que parce qu'ils ne font pas ce qu'on veut d'eux ; à ce moment-là, vient à la place une famil-
le qui est une construction de l'idéalisation. Si l'on veut étudier la construction du roman familial du névrosé, c'est bien
des processus d'idéalisation dont il faudra rendre compte. Ceci dit, dans son article, FREUD oscille entre deux types
d'explications à propos du roman familial. Un premier type d'explication est : le roman familial naît de l'hostilité du sujet
dont le narcissisme est frustré. A ce moment-là, l'explication de FREUD est très proche de ce que M. KLEIN pourra dire
plus tard à propos de l'idéalisation - pour M. KLEIN l'idéalisation est toujours la contrepartie de la persécution ; tout
comme FREUD disait dans son article sur "L'inconscient" (1915) que l'idéalisation signait la présence du refoulement ;
M. KLEIN montre très clairement que l'idéalisation vient masquer la persécution. La première explication de FREUD
rentre tout à fait dans le type de compréhension kleinienne du roman familial. Mais FREUD a encore un autre type d'ex-
plication, dont je vous ai déjà un peu parié : le roman familial est aussi issu des sentiments tendres du sujet envers sa fa-
mille. Le roman familial se supporte de buts erotiques plutôt que de buts hostiles. FREUD écrit par exemple page 158 :
"Une observation précise des rêves diurnes de l'enfance nous enseigne qu'ils servent à accomplir des désirs, à corriger
l'existence telle qu'elle est, et qu'ils visent principalement à deux buts, erotiques et ambitieux", et il ajoute une parenthè-
se, "mais derrière celui-ci (c'est-à-dire le but ambitieux), se cache aussi le plus souvent le but erotique". FREUD, dans
cette phrase, parle des deux éléments principaux qui ont amené le roman familial : le but, dit ambitieux, c'est-à-dire ce
que j'appellerai tout à l'heure but grandiose, et l'hostilité envers les parents, et de l'autre côté, le but dit erotique, mais il
précise que les buts erotiques sont plus importants que les autres. A la fin de l'article, il s'adresse à un interlocuteur ima-
ginaire qui semble le critiquer dans son oreille, il lui dit : vous allez être surpris de m'entendre traiter l'enfant ainsi, dire
que l'enfant peut avoir des buts aussi peu conformes à l'image qu'on se fait de lui, mais ces buts hostiles cachent tou-
jours un fond tendre pour la famille ; il écrit par exemple : "l'enfant s'écarte du père tel qu'il le connaît maintenant pour se
retourner vers celui auquel il a cru dans les premières années de son enfance". FREUD semble donc dire qu'il y aurait
deux courants dans le roman familial qui seraient intriqués l'un à l'autre, et dont l'un, le courant dit hostile, serait moins
fort que l'autre ; dont l'un disparaîtrait au fur et à mesure que l'enfant mature, si bien que le but dit erotique serait le plus
important.
On pourrait avoir une vision légèrement différente de ceci, et proposer qu'il y a au moins deux étapes dans la cons-
truction du roman familial une étape qu'on pourrait appeler narcissique et une autre de triangulation oedipienne,
d'un moment binaire et d'un moment triangulaire. Ce qui permettrait peut-être de se dire qu'il n'y a pas un seul roman fa-
milial, mais une histoire généalogique du roman familial, construction lente et/ou une déconstruction du roman familial.
On peut ainsi étudier la dissolution du roman familial qui sera plus facile à repérer que sa construction. On repère par
expérience que la plupart du temps le roman familial n'est jamais remis en cause, il disparaît à la manière dont l'objet
transitionnel se dissout dans la culture, l'enfant l'oublie ou, s'il s'en rappelle, il s'en rappelle comme de quelque chose à
laquelle il croyait. Mais cette conviction de l'enfant envers son roman disparaît. Elle disparaît si l'enfant petit à petit, peut
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rentrer dans une relation transitionnelle avec sa construction. Très probablement le roman familial ne disparaîtra pas
ainsi, il sera remplacé par d'autres élaborations, il disparaîtra dans le roman proprement dit, dans la culture, dans l'inté-
rêt que nous avons pour les livres, où pendant un moment nous croirons à ce qui se passe devant nos yeux ; il disparaî-
tra aussi pour les adolescents dans l'investissement groupai, dans la construction d'un idéal groupai, les bandes d'ado-
lescents par exemple, auxquelles s'accrochent souvent les enfants. Il disparaîtra aussi peut-être pour nous dans nos
tentatives d'affiliation (R. KAËS) à des institutions qui deviennent les emblèmes de notre vie adulte. Nous ne savons
plus alors qu'il s'agit de romans familiaux parce que si on nous disait que ces affiliations remplacent notre famille réelle
nous pourrions en rire, et pourtant je crois que les investissements qui ont fait le roman familial se sont bien déplacés
dans ces tentatives d'affiliation auxquelles quelquefois nous tenons tellement, au point de tenir jalousement à des sys-
tèmes théoriques - comme le disait Joël de MARTINO ce matin - ; mais il peut y avoir aussi des romans familiaux qui ne
se dissolvent jamais ou des romans familiaux qui ont une forme plus archaïque, et je vous proposerai que l'on pourrait
relire le texte de TAUSK sur la machine à influencer (1919) comme une construction délirante du roman familial.
Si maintenant on essayait de faire une sémiologie de ce que pourrait être le Roman Familial Psychotique, quelles se-
raient ses caractéristiques ? S'il existait donc un Roman Familial Psychotique - une structure pré-œdipienne qui em-
ploierait les mêmes processus que ceux décrits par FREUD - que pourrait-il être ? On en trouve un exemple déjà étudié
dans le livre de Jean GUYOTAT "Mort-naissance et filiation" (Masson) et aussi dans tous les textes qui ont étudié les dé-
lires de filiation : ces derniers décrivent une tentative grandiose du Soi, une construction grandiose où le sujet cherche-
rait à s'identifier aune famille tellement idéalisée qu'elle en serait divine. Ces auteurs ont toujours insisté sur le caractè-
re grandiose de ces délires où la personne va par exemple se dire le fils de Dieu, le Christ revenu sur Terre, toutes sortes
de constructions délirantes dans lesquelles on reconnaît quelque chose du roman familial du névrosé, mais transformé
en une élaboration incroyablement idéalisée, comme si le sujet ne pouvait pas se contenter d'être le fils d'un prince,
mais devait aller jusqu'au bout de l'omnipotence et rêver être le père de l'univers. Je crois personnellement que ce qu'on
pourrait appeler le Soi grandiose au sens de KOHUT est un élément tout à fait important du Roman Familial Psychoti-
que, mais c'est un élément qui est insuffisant à décrire ce qui se passe. Parce que l'idéalisation, même poussée à l'omni-
potence, n'est pas suffisante pour comprendre ce que peut être le Roman Familial Psychotique. Dans le Soi grandiose
du Roman Familial Psychotique, il y a plus que l'idéalisation, il y a une étape difficile à décrire où la persécution et
l'idéalisation sont une seule et même chose : il n'y a plus aucune différence entre les deux processus, l'objet idéal de-
vient persécuteur où plus précisément - nous le verrons plus loin - l'idéalisation ne réussit plus dans sa tâche de clivage
de la persécution et donc ne protège plus le sujet de celle-ci. L'objet idéal devient donc persécuteur : c'est par exemple
très bien décrit dans un texte de H. ROSENFELD "La psychanalyse du conflit surmoïque dans un cas de schizophrénie
aiguë" (1955). ROSENFELD montre qu'il existe des constructions de type surmoïque chez le psychotique, que ces
constructions prennent l'aspect d'un objet idéal, mais que cet objet idéal est aussi idéalement persécuteur, c'est-à-dire
qu'il passe son temps à critiquer, à tenter de détruire le patient. On est donc dans un type de processus lors duquel
idéaliser et persécuter sont la même chose.
Je peux vous en donner un exemple tiré d'un texte de science-fiction de RK. DICK. Cet auteur rêvait décrire un roman
parfait, écrire un roman qui serait le roman des romans. Il en avait envie même dans sa vie réelle, mais très souvent il en
faisait une fiction, comme dans ce texte ("Un auteur éminent") où un auteur se retrouve à écrire la Bible. La Bible est
dans la culture le livre parfait par excellence, c'est aussi le livre qui ne peut pas être dépassé ; on ne peut imaginer écrire
une suite à la Bible ; c'est par définition le livre qui, une fois écrit, ne peut plus être transformé. Ace moment-là, l'idéalisa-
tion pour l'auteur qui rêve écrire la Bible est équivalente à une situation dans laquelle il se priverait de sa capacité d'écrire,
de sa capacité de création, parce que son objet idéal en serait venu à le vider de sa capacité créatrice ; c'est un point
capital qui traverse toute réflexion sur l'idéalisation. L'idéalisation en vient donc très vite à devenir une persécution, et
par exemple dans un autre texte où un auteur qui écrit lui aussi un livre, écrit ce livre en jouant au yi-king, un procédé di-
vinatoire chinois qui lui permet de tirer au sort les paragraphes de son livre. Il écrit un texte merveilleux mais ce livre est
écrit par quelqu'un d'autre, il est écrit par une main de brume ; à travers lui, quelqu'un d'idéal mais qui n'existe pas, n'est
pas/plus une personne, a écrit son roman. On voit très bien comment très vite l'idéalisation devient persécution ; l'idéa-
lisation va se transformer en quelque chose qui est exactement conforme à la construction de la machine à influencer.
Quelqu'un me parle mes pensées ; dans ce texte-là, quelqu'un écrit mon livre. L'objet idéal est donc devenu l'objet qui
est idéalement persécuteur pour le sujet. Dans le roman familial psychotique, l'idéalisation est équivalente à la persé-
cution.
Deuxièmement, du point de vue de l'image du corps - de l'image du corps du sujet comme du point de vue de la famille,
puisque l'une et l'autre se correspondent - l'image du corps du sujet, dans le roman familial psychotique, est absolu-
ment morcelée, de telle manière que chaque partie du corps soit interchangeable avec n'importe quelle autre. Du point
de vue d'une représentation de la famille, c'est comme si chaque membre de la famille était absolument interchangea-
ble avec chaque autre et que d'ailleurs on ne puisse même pas reconnaître un tout quand on met ensemble les mor-
ceaux. Je voyais par exemple un patient psychotique qui faisait très souvent des dessins de son image du corps ; il se
dessinait comme une mécanique ; qui dit mécanique, dit pièces interchangeable ; et à l'intérieur de lui, il dessinait son
père et sa mère qui vivaient à l'intérieur de son corps ; d'autres fois, cela pouvait s'inverser ; il dessinait le corps de sa
mère avec lui à l'intérieur, lui cancer à l'intérieur. La famille, l'image du corps et la généalogie seront donc absolument
morcelés, traités comme des morceau disparates qu'on peut peut-être contenir dans un sac, mais qu'on ne peut certai-
nement pas ordonner les uns par rapport aux autres. Vous avez certainement été étonné par la capacité qu'ont certains
psychotiques d'utiliser la généalogie réelle de leur famille à leur profit. C'est un point qui, si l'on n'y réfléchit pas, peut
sembler tout à fait étonnant ; comment certains psychotiques peuvent-ils connaître tous les ancêtres, sur plusieurs gé-
nérations, de leur famille, de manière extrêmement précise, connaissant les dates de naissance et de mort, comme s'ils
avaient, au contraire de ce que l'on pourrait attendre, un étayage très fort sur leur famille réelle. Ils connaissent les mor-
ceaux étrangers de leur famille, comme s'il fallait aller chercher jusqu'aux origines les éléments éparpillés de leur famille
réelle. C'est que, justement, ils sont éparpillés et que, bien souvent, ils cherchent à mettre ensemble des éléments de
généalogie qui, jamais, ne pourront se conjoindre, qui pourront, peut-être, s'empiler les uns sur les autres dans n'impor-
te quel sens, mais jamais s'articuler les uns aux autres, parce que d'articulation, c'est-à-dire de rapport de différence -
ne serait-ce que de rapport de clivage, car le clivage est déjà une différence -, il n'en existe pas. Je vous cite encore à ce
propos un texte de science-fiction, toujours du même auteur, qui s'appelle "La fourmi électronique", dans lequel un
homme se réveille un jour dans un hôpital, après avoir eu un accident de voiture. Il a à côté de lui un médecin qui lui dit
que, quand on l'a ouvert, on a trouvé une mécanique dans son corps et que, donc, il n'est pas vivant. Il n'est pas vivant et
pourtant il perçoit des choses dans ce qu'il croit être un dehors. Il va donc se mettre à explorer son corps, à regarder "à
l'intérieur", et il trouve une bande perforée qui avance devant une tête magnétique, tout doucement. Il se dit que peut-
être cette bande perforée est importante, alors il va percer un trou supplémentaire dans la bande et à ce moment-là, il
voit apparaître dehors un meuble. Habité de l'esprit de recherche, il se dit que ce qu'il croit percevoir dehors n'existe
pas, et qu'il s'agit tout simplement d'une réalité synthétique qui est programmée devant ses yeux mais qui, littérale-
ment, n'existe pas. Sa réalité est inscrite sur une bande perforée où chaque trou correspondra à un faux plein dehors. II
coupe alors la bande, se disant que si chaque trou lui procure une sensation, s'il n'y a plus rien du tout devant la tête de
lecture, il vivra, à ce moment-là, certainement la sensation ultime. Et en effet, il meurt ; avec lui, l'univers entier disparaît.
Cette nouvelle nous introduit à l'élément suivant du roman familial psychotique qui est l'inexistence de la différence
entre le dedans et le dehors. Dans le roman familial psychotique, il n'y a pas de représentation du dehors, non plus
qu'il n'y a pas de représentation du dedans. On pourrait essayer de se représenter ce qu'il en est en pensant à un monde
plat qui ne souffirait aucune profondeur. Le sujet n'a donc aucune profondeur, et pourtant il existe un intérieur à son
propre corps. Il faut donc qu'il arrive à représenter cet intérieur d'une manière ou d'une autre. Comment représenter un
dedans alors qu'il n'y a ni dedans, ni dehors. FREUD écrit, dans un texte de 1915, sur "Pulsions et destins des pulsions",
qu'il n'y a qu'une seule manière pour nous d'arriver à différencier ce qui est dehors de ce qui est interne : c'est que tout
ce qui est extérieur peut être évité - s'il pleut, on peut entrer chez soi -, par contre tout ce qui vient du dedans, ce qui est
de l'ordre de l'émotion, de l'affect, ne peut pas être évité sauf à le projeter au-dehors. L'affect, parce qu'il est interne,
n'est pas évitable par le sujet, et cela n'est qu'en comparant ce qu'il peut transformer par mouvement de ce qu'il ne peut
jamais transformer que le sujet pourra opérer la distinction entre le dehors et le dedans. Comment donc représenter
une émotion dans le cadre du roman familial psychotique ? Je transformerai cette question en une autre : comment,
par exemple représenter la séparation dans le roman familial psychotique ? C'est un point qui est tout à fait important
et c'est sur celui-ci que je vais le plus insister. Comment représenter une qualité psychique qui est par exemple la sensa-
tion de perte ? Je ressens une perte, comment la représenter s'il n'y a pas d'espace psychique où mettre cette sensa-
tion ? Mon hypothèse, c'est que cette représentation ne pourra apparaître qu'en revenant sous une forme spatiale. La
séparation ne pourra apparaître que comme coupure entre deux objets ou, plus souvent, présence persécutrice d'un
objet. Je pense par exemple à un patient psychotique que je vois qui ne peut absolument pas penser aux séparations,
penser en particulier au fait qu'il puisse appréhender les vacances où il ne me verra pas pendant un moment, penser
une qualité psychique de l'ordre de la perte ; à la place, il va mettre toute une série de choses que j'ai mise très long-
temps à comprendre. Il va remplacer cela par une hypersensibilité à tout objet séparé. Il va sentir ce qui dans la pièce où
je le reçois a bougé : une prise électrique est débranchée ; cette prise électrique lui permet à ce moment-là de penser
d'une certaine manière la séparation en pensant que quelque chose ne va pas à cet endroit coupé. A un autre moment,
lors d'un orage, la lampe du bureau clignote, le courant vient et s'en va, dans ce clignotement, qu'il appelle le courant al-
ternatif, il y repère immédiatement une coupure qui est remplacée par une persécution : je communique un message
persécuteur à une personne extérieure. L'impossibilité à supporter la séparation, au sens qu'elle ne peut pas être pen-
sée, qu'il n'y a aucune qualité psychique qui permet de la représenter devient à ce moment-là la tentative plus ou moins
possible de représenter physiquement quelque chose qui n'a d'existence qu'émotionnelle, le plus souvent d'ailleurs cela
se transforme en un fantasme dans lequel tout ce qui est cadre, limite, tout ce qui fait cloison va être attaqué, insup-
portable. Apparaîtront des discours du genre : "je casse la maison, je brûle la maison, il n'y a pas de place ici ; je vais dé-
truire tout" (ce qui fait cadre). On comprend mieux ce qui se passe là, si l'on comprend toute cette série comme une
tentative désespérée de représenter ce qui pourrait manquer. En effet, le roman familial psychotique sera un scénario
dans lequel rien ne pourra manquer, il n'y aura aucune place pour l'absence, aucune place non plus pour le nouveau,
aucune place, par exemple, pour un bébé à naître ; il n'y a pas de pbébé à naître, il n'y a que des bébés déjà présents,
peut-être déjà présents dans le ventre de la mère, persécuteurs, mais toute la famille précédente et ultérieure est déjà
présente à l'intérieur du roman falilial ; la mère est déjà habitée du bébé qui viendra remplacer le sujet. C'est un point ex-
trêmement important pour P.K. DICK dans son œuvre ; il avait perdu une sœur jumelle morte de faim à sa naissance ;
bien entendu, il ne s'en souvenait pas - sa mère le lui avait dit - mais il le savait quand même ; lui qui avait perdu une
sœur jumelle qu'il n'avait jamais rencontrée, remplissait ses textes et ses constructions de famille d'une présence/ab-
sence ; en particulier, dans un roman - Docteur Bloodmoney - où il y a une héroïne, une petite fille, qui contient à l'inté-
rieur d'elle son frère qui lui parle du dedans ; son frère n'est jamais né ; il n'a jamais vécu ; et pourtant il est présent à l'inté-
rieur d'elle, il lui parle des morts, puisque cette non-naissance est identifiée à la mort, et elle lui parlera du monde qui
existe autour d'elle. Il verra à travers les yeux de sa sœur/mère. L'un est emboîté dans l'autre. La représentation de la
naissance dans le roman familial psychotique serait donc un emboîtement, puisqu'il n'y a pas possibilité de nouvel objet,
qu'il n'y a pas de vide.
Je voudrais conclure sur un questionnement qui serait : dans la mesure où l'on accepterait l'idée d'une telle structure,
quelle place pourrait-on essayer de tenir face à un patient psychotique qui lui permettrait d'évoluer ? On a quelques
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éléments de réponse dans l'histoire de RK. DICK lui-même qui a eu des épisodes psychotiques dans sa vie. Ce qui est
intéressant chez cet auteur, c'est que lorsqu'il délirait, il ne pouvait pas écrire, et lorsqu'il écrivait, il ne délirait pas. Son
délire était à l'image de ses livres, bien que beaucoup plus pauvre. La différence entre ses livres et son délire, c'est que
son délire était organisé d'une seule manière comme un leit-motiv, quelque chose qui revient constamment et qui insiste,
alors que ses romans étaient construits comme des variations autour d'un noyau qui aurait pu être psychotique. Ce qui
est typique dans le cas de cet auteur, c'est de voir comment et quand est-ce qu'il se mettait à délirer? Tout com-
mençait lorsque la réponse des lecteurs à ses textes, telle qu'elle lui revenait à travers ses éditeurs, lui disaient qu'il avait
raté le contact ; en d'autres termes tant que ses livres se vendaient, quand son œuvre était relativement appréciée, il
pouvait continuer à écrire et vivre. Quand il était arrivé au bout des étranges stratégies qu'il avait avec ses éditeurs - il
vendait ses livres avant qu'ils soient écrits -, quand sa stratégie échouait, c'est-à-dire au moment où il devait écrire, il
avait pris tellement de retard qu'il ne pouvait plus rattraper l'écart entre le mot et la chose. Quelque chose qui était un
équilibre fragile basculait et il se mettait à délirer, en particulier des délires persécuteurs sur son père. Par contre, tant
que la réponse des lecteurs à son œuvre était à entendre comme : "ce que tu nous apportes nous plaît", il avait un con-
tact tout à fait bon avec le monde extérieur. On peut dire que, du point de vue de cet auteur, les lecteurs faisaient le tra-
jet de la fonction alpha (BION 1962), c'est-à-dire que le livre était pour lui le dépôt d'une part psychotique potentielle
dans un contenant et que si ce contenant était assimilé et apprécié par d'autres, alors ce contenant identifié à son con-
tenu ne revenait pas persécuter et quand par contre la stratégie échouait, quand la réponse des lecteurs ne venait pas
transformer l'angoisse sans nom ; à ce moment-là DICK rentrait dans des crises extrêmement longues - quelquefois
de plusieurs années.
Du point de vue du rapport clinique lui-même j'ai, par exemple avec le patient dont je parlais tout à l'heure, toujours es-
sayé de tenir la position suivante : si une personne psychotique vient demander quelque chose, même si cette deman-
de est une demande qui cache une conviction délirante, il y a une potentialité de changement qui existe chez cette
personne. L'idée que je poursuis est donc la suivante : puisqu'il ne semble exister aucune place pour mettre le manque
chez cette personne, il faut au moins que cette place existe en nous et qu'elle existe en particulier au moment où cette
personne va chercher à nous identifier à un des personnages ou à tous les personnages de son roman familial. Très vite
nous allons faire partie de ce roman familial, un peu à toutes les places en même temps ; très vite nous allons en particu-
lier être identifié à une personne omnipotente qui lui vole ses émotions, ses pensées et le persécute, qui lui vole sa ca-
pacité de procréer (le patient précité avait souvent l'impression qu'on lui volait ses testicules). Si, à ce moment, nous ar-
rivons à maintenir en nous un espace de la dépression (au sens de la position dépressive) le patient pourra peut-être,
en s'appuyant sur cet étayage, faire un bout de chemin. C'est l'expérience que j'en ai eu parfois avec ce patient : l'im-
pression intermittente que rien ne marchait du tout, mais aussi, lorsque ce patient venait me dire que je devrais lui com-
muniquer ses pensées et que je lui répondais que j'en serais bien incapable, même si je le voulais, l'impression que cet
homme semblait pour une fois m'apercevoir comme quelqu'un qui ne ferait pas partie de sa construction délirante;
c'est sur cet espoir que je m'arrêterai.

On trouvera une version complète de ce travail dans l'ouvrage à paraître : M. THAON, E.BERNABEU.J.GOIMARD, G. KLEIN, T. NATHAN, Regards sur la science-fiction,
psychologie sociale-clinique d'un genre, Paris, Dunod.

DISCUSSION

Cfi. GUERIN :
En tout cas, ce point d'espoir qui est lié à ton hypothèse de la capacité pour le thérapeute de maintenir ce que tu appelles
un espace de la dépression - tu l'articules avec le point d'espoir -, me fait penser à ce mot dit par Madeleine du LAC et
qui a été repris hier par René KAËS dans la discussion, ce fameux "creux de la mère". Je pense aussi au travail d'Evelyn
GRANJON dont on a beaucoup parlé tout à l'heure, ce qui me paraît comme sa patience malgré la douleur devant l'ur-
gence de la situation, sa capacité de maintenir la dépression de ne pas comprendre. C'est sans doute cela qui a amené
dans la suite temporelle son association surprenante.
M. THAON :
C'est un point qui me paraît très important. Je me sens tout à fait en accord avec les élaborations qu'on pourrait appeler
kleiniennes. BION en particulier pense que le psychotique fait des efforts considérables pour ne pas associer, ne pas ar-
ticuler. Ce que propose BION avec d'autres, c'est que la tentative délirante est un effort pour ne pas reconnaître la perte.
Ce n'est pas un état, ce n'est pas quelque chose dans lequel le psychotique est, et qui est irrémédiable, mais déjà une
construction de sa part, un effort. Comme SEARLES pouvait parler de "l'effort pour rendre l'autre fou" (titre d'un de ses
ouvrages paru chez Gallimard).
C'est en ce sens que je me sépare des propositions lacaniennes sur la forclusion, sur l'idée que le psychotique serait
dans un état, semblable quelque part à l'objet, bien obligé de suporterce qu'il est. Je fais l'hypothèse-en tout cas disons
que c'est une hypothèse évidemment beaucoup plus optimiste que d'autres - que cet état est surtout une tentative pour
s'identifier à cet état. Comme le disait J. HOCHMANN (1) dans un exposé "Le psychotique nous fait croire qu'il est mort,

(1 ) J. HOCHMANN a utilisé d'une manière tout à fait intéressante la fiction dans son approche clinique des psychotiques. Cf. HOCHMANN J., 1984., Pour soigner l'en-
fant psychotique, des contes à rêver debout. Privas. Voir aussi l'ouvrage collectif KAËS R, PERROT J., GUERIN Ch., HOCHMANN J., MERY J., REUMAUX F., 1984,
Contes et divans, Paris, Dunod.
// veut nous faire croire qu'il est mort, mais ce n'est pas pour ça qu'il faut croire qu'il est mort, parce qu'il n'est pas mort".
Même si on peut le comparer comme le font certain, à un répondeur téléphonique, ce n 'est pas un répondeur téléphoni-
que. D'où un petit espace pour travailler, peut-être ?
M. du LAC :
II y a deux choses. D'abord que nous soyons en 1984 et que nous ayons tous résisté à un roman de science-fiction (de G.
ORWELL) qui s'appelle 1984 Ij'ai fait un rapprochement entre le personnage dont tu évoquais l'omnipotence et celui de
1984. Ensuite, c'est le non pensable chez le psychotique qui me toucherait.
M. THAON :
J'aurais pu prendre l'exemple de 1984. Ce qui est amusant dans cet exemple c'est que le grand frère qui nous surveille
est partout et nulle part en même temps. Il est infiniment repérable et donc il remplit tous les espaces...
(Des problèmes techniques ne nous ont pas permis d'enregistrer la suite de la discussion... seulement les mots de la fin).
J. de MARTINO :
S'il n'y a pas d'autres questions, on va remercier Marcel THAON pour le talent avec lequel il nous a présenté ce roman
psychotique familial. Ce qui nous donne envie d'aller retenir le livre à paraître chez Dunod où je pense que ses hypothè-
ses seront plus amplement développées. Le remercier aussi de ses talents de conteur, parce qu'il a su maintenir notre
intérêt, avec ces romans de science-fiction, surtout après le merveilleux repas que nous a servi l'hôpital.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BION W. : 1962, "Aux sources de l'expérience", Paris, RU.F.


DICK P.K. : 1954, Le père truqué, "Fiction", n°29, avril, 1956.
DICK P.K. : 1965, "Dr Bloodmoney", Paris, J'ai Lu.
FREUD S. : 1909, "Le roman familial du névrosé, in "Névrose, psychose et perversion", Paris, P.U.F.
FREUD S. : 1914, "Pour introduire le narcissisme, in "La vie sexuelle", Paris, P.U.F.
FREUD S. : 1915, "Métapsychologie", Paris, Gallimard.
GUYOTAT J. : 1980, "Mort/naissance et filiation", Paris, Masson.
ROBERT M. : 1972, "Roman des origines, origines du roman", Paris, Gallimard.
ROSENFELD H. : 1955, "Remarques sur la psychanalyse du conflit surmoïque dans un cas de schizophrénie aiguë, in
"Etats psychotiques", Paris, P.U.F.
TAUSK V. : 1919, "Œuvres complètes", I, Paris, Payot.

42
L'OBSTACLE ET LE LIEN :
l'inter-dit familial et son rapport à l'identification dans la famille

Christian GUERIN
Docteur en psychologie
Psychologue clinicien Centre
médico-psychologique Hôpital
VAN-GOGH ARLES

Les idées que je vais présenter à propos de la famille sont une tentative pour rendre compte de ce que je suis amené à
observer dans l'expérience quotidienne et ma manière de le comprendre. C'est dire que je me situe dans une visée
prospective. Si Madeleine du LAC nous conviait hier en introduisant son propos, à nous allonger dans l'herbe et à regar-
der les nuages passer dans le ciel, j'ai l'impression que je vais vous mener dans les nuages. Sans doute peut-on repré-
senter le travail du penser comme un regroupement de nuages qui se trouvent avoir des liens entre eux. On pourrait
alors parler de famille... de nuages.
Ma contribution sera organisée suivant trois moments de nature différente. Une partie générale qui regroupera un cer-
tain nombre de faits liés à la famille et à ses modes de communication tel que cela m'apparaît au moment des premiè-
res consultations. Une partie théorique dans laquelle je présenterai un modèle tentant de conceptualiser quelques ca-
ractéristiques de la communication familiale. Enfin une dernière partie qui aura comme support un matériel clinique
qui pourrait être analysé et compris à partir de ce que j'aurai préalablement présenté. Je précise que l'ordre de mon
propos est relatif, il ne correspond pas à la manière dont les choses se sont présentées dans le travail. Petit à petit une
construction s'est élaborée à partir de divers matériaux soulignant certains aspects des situations cliniques et le sens
qu'elles prenaient pour moi.
En ce qui concerne la question de la théorisation, je voudrais rappeler quelque chose qui est assez important dans le
travail de la pensée, dans la tolérance à l'égard de la pensée de l'autre et de sa propre pensée. Souvent lorsque quel-
qu'un s'exprime et que je ne comprends pas ce qu'il veut dire tout en percevant l'effort qui est fait pour trouver le mot
adéquat qui lui permettra de faire partager sur le plan verbal son expérience, souvent je pense à cette phrase que j'ai
trouvée très belle et très dynamisante à propos de la valeur des concepts : "les concepts ne sont pas expérience for-
mulée mais expérience formulante" (1 ). Cette phrase a l'avantage de souligner tout ce qui dans la référence à un con-
cept est de l'ordre d'un contenant-dynamique. Le concept est d'abord un contenant de la pensée, il permet sur le plan
du langage un précipité de l'expérience : la sienne ou celle des autres ; expérience singulière ou expérience partagée.
C'est aussi un contenant dynamique car il renvoie à "ce qui est en train de se chercher". Une fois posé il est interrogé en
lui-même et permet un dégagement vers d'autres formulations plus précises, plus adéquates à la complexité de l'expé-
rience. Il est une étape dans le travail de la pensée et de la communication. Si le concept est envisagé dans ces deux as-
pects de contenant-dynamique, il est l'envers de la persécution. Sans doute porte-t-il en lui-même un embryon de dé-
pression, ce par quoi justement il peut être interrogé. C'est aussi dans ce sens-là que je voudrais situer ma tentative.

Des familles pour lesquelles j'ai été amené à consulter à propos d'un symptôme concernant un enfant et ceci soit dans
le cadre des premières consultations, soit des entretiens que j'ai eus avec la famille tandis que je suivais l'enfant, il res-
sort un certain nombre d'éléments qui me paraissent importants du point de vue clinique et dont certains ne sont pas
nouveaux.

Le symptôme
- Le symptôme de l'enfant est une résultante d'un fonctionnement familial, plus précisément d'un dysfonctionnement
dans l'économie psychique familiale.
- Il semble être surdéterminé par l'histoire des événements familiaux et entretenu inconsciemment et/ou précons-
ciemment par son mode de fonctionnement actuel.
- Le repérage contextuel du symptôme fait apparaître d'autres symptômes périphériques chez le sujet ou les autres
membres de la famille et qui sont parfois plus inquiétants et plus significatifs que le symptôme pour lequel on consulte.
De tels éléments n'apparaissent pas toujours au cours des premiers entretiens et sont liés à l'engagement du travail
thérapeutique et à ce qui, aux regards des parents, apparaît comme certains résultats positifs.

(1) Phrase de M.P. FOLLET, citée par MILNER M., 1950, L'inconscient et la peinture, Paris, P.U.F., 1976, p. 179.
Présentation-Représentation
Certains parents, sans doute parce qu'ils sont troublés par le trouble de leur enfant, ont une représentation particulière
de l'enfant porteur de symptôme. Cette représentation concerne aussi les autres enfants de la famille et la famille en-
tière. Ainsi, j'ai l'impression que la représentation qu'ils se font de leur enfant et ceci au moment où ils en parlent, ne cor-
respond pas à ce que je vois, à ce que je ressens. Il y a une inadéquation. C'est pour moi un élément clinique important.
De mon point de vue les parents semblent être à côté de la réalité de l'enfant ou tout au moins la réduisent à un aspect
unique, comme si l'enfant qui apparaît dans le discours était utilisé comme support projectif de leur désir et de leur
crainte ; réduit à cela ; non perçu dans ce qu'il a de singulier même avec son symptôme.

Identité
Je repense ici à la réaction de Madeleine du LAC face à cette jeune enfant qu'on lui amenait - une enfant sans identité -
cette réaction de sursaut devant ce qu'il fallait avant tout considérer comme une enfant. Une telle réaction est un effet
brutal de l'écart entre la manière dont on présente l'enfant et ce que le thérapeute voit. Certes l'éthique professionnelle
oriente notre attention et nous nous attendons toujours à voir un enfant ou un être humain, mais il y aussi cette réalité
de l'enfant distinct de ceux qui le présentent. Nous avons toujours affaire au moins à deux types de dispositions psychi-
ques différentes à l'égard du porteur de symptôme. C'est du reste la différence entre le point de vue du parent et celui
du thérapeute qui rend le travail clinique possible. Cette inadéquation entre ma perception et ce que la famille me lais-
se entrevoir de sa perception (1) peut aussi se traduire par des situations connues : un parent qui parle pour l'enfant, à la
place de l'enfant.
Il arrive parfois qu'au cours de la discussion les parents semblent découvrir certaine particularité de leur enfant. L'espa-
ce d'un instant c'est un peu comme s'ils voyaient leur enfant d'un autre œil. Suite à de tels moments les parents parlent
d'ailleurs avec plus de précision de ce qui ne va pas concernant l'enfant, mais aussi de leur propre inquiétude désintri-
quée de la souffrance de l'enfant.
A cette mise en défaut de l'identité de l'enfant se joint un flou dans l'identité de la famille elle-même. Tel parent parlera
en son nom à la place de l'autre parent. Ils sentent qu'il se passe quelque chose sans pouvoir en penser quelque chose.
Les destinées de la famille semblent aussi leur échapper. L'histoire passée de la famille se cristalise autour du symp-
tôme, surtout si ce trouble dure depuis longtemps. Et l'avenir est dépendant de sa disparition.

Le processus évolutif
Un autre aspect m'apparaît dans les entretiens. Lorsque je demande aux parents de raconter comment l'enfant a grandi
depuis sa naissance jusqu'au moment où je le vois et ceci quel que soit son âge. Nombreux sont les parents pour les-
quels ma demande est surprenante et se trouvent avoir du mal à esquisser brièvement l'histoire de leur enfant. L'exerci-
ce n'est pas facile, mais la manière dont il y est répondu, indépendamment de l'exactitude des faits, est très intéressan-
te cliniquement. On repère assez rapidement ceux des parents pour lesquels l'enfant a une place dans l'histoire familia-
le qu'il a contribué à construire, et ceux pour lesquels l'enfant apparaît absent. Les parents n'arrivent pas à se souvenir
de quelque chose de particulier, et ce qui a pu se passer est sans grand intérêt. L'enfant est là dans un temps sans relief,
comme un cours d'eau sans turbulance, comme un élément d'un paysage qui n'est pas situé par rapport à son environ-
nement et à son évolution. De plus, ce qui fait défaut ou est à peine ébauché est la prise en considération du processus
évolutif de l'enfant.
Il serait très intéressant de mieux appréhender ce qu'il en est de la représentation du processus de maturation de l'en-
fant et de la famille, pour les membres d'une famille. Il y a sans doute un lien entre la souffrance de la famille et une re-
présentation particulière du processus de maturation. L'existence pour moi d'un tel processus est liée malgré la souf-
france ou à travers le symptôme, à ce qui subsiste comme embryon de vie et de mouvement, c'est-à-dire de désir, qu'il
s'agisse pour l'enfant ou pour la famille d'une structure névrotique ou psychotique. Parfois ce qui est entamé dans une
famille est ce point capital, par-delà les mouvements dépressifs, et de ce fait les parents ne s'en servent pas pour ac-
croître leur expérience de la famille.

Communication et pensée
Je note aussi certaines particularités au niveau de la communication entre la famille et moi. Au début des entretiens
l'échange est relativement aisé lorsqu'un parent s'adresse à moi, tandis qu'entre eux les membres de la famille se par-
lent peu. S'ils se parlent, les échanges verbaux sont réduits : ou bien ils adressent des reproches à l'enfant, ou bien il s'in
terpellent pour confirmer ce qu'ils me disent. Ils ne confrontent pas leurs points de vue, ils les renforcent mutuellement.
Lorsque la discussion a lieu entre parents à propos de points divergents, c'est bien souvent source de tension. L'entre-
tien devient plus tendu.
Je considère qu'à ce moment-là un travail psychique s'amorce au niveau de ce qui dans la famille est de l'ordre du diffé-
rent. Il s'agit de la manifestation des membres de la famille dans leur singularité et non plus comme précédemment,
unis de manière défensive. Le phénomène est induit par la situation clinique et l'évolution de l'entretien, et il convient
d'en tenir compte.

(1) Je reste avec l'idée générale qu'il puisse y avoir une perception familiale d'un symptôme sans préciser plus avant.
44
Il se trouve, en ce qui me concerne que c'est bien souvent à ces moments-là qu'un certain nombre d'informations se
nouent en ma pensée entre :
a) les faits énoncés,
b) le ou les symptômes,
c) la manière d'être de la famille pendant l'entretien.
Lorsqu'on oriente la discussion suivant les lignées associatives qui naissent au cours de l'entretien (1 ), il y a un temps
d'émotion. Certains parents n'en font rien dans l'immédiat, pour d'autres ces liens sont d'évidence, mais n'en font rien
non plus (ce qui est une autre manière de les évacuer). Parfois, les parents les utilisent de manière extrêmement fécon-
de, travaillant moins à partir de la pertinence du lien que j'ai pu faire, qu'avec l'idée qu'il puisse y avoir des relations entre
certains éléments du matériel qu'ils ont apporté. Cela amène de nouvelles données. A ces moments-là, le champ de la
problématique s'élargit, l'intérêt pour le symptôme perd de sa force. Il est relativisé et est mis en correspondance de va-
leur avec d'autres éléments importants de l'histoire familiale : tel accident, telle naissance, tel déménagement..., etc. Il
me semble qu'à partir de ces moments-là quelque chose de la pensée concernant la famille se met à fonctionner. Une
partie de ce que les uns et les autres ont dit, ont fait, peut désormais se penser ensemble et trouve de ce fait une cer-
taine unité.

Penser ensemble
Le travail qui s'effectue avec la présence d'éléments nouveaux et la réutilisation d'éléments déjà présentés a contribué
à la formulation d'une hypothèse de travail quant au fonctionnement de la famille sur la base du constat suivant.
Lorsqu'on en arrive à ces moments de l'entretien, il m'apparaît que chacun des membres de la famille de son côté pres-
sent qu'il y a un lien entre le symptôme de l'un et l'économie familiale. L'information nouvelle (tant au niveau du contenu,
que de ce qu'elle mobilise) qui fait l'objet de notre attention, préexiste en chaque sujet sous une forme qui lui est per-
sonnelle. Les liens qui sont faits surprennent mais, dans une certaine mesure n'étonnent pas. Ceci pour rendre compte
d'une impression de l'état ambigu des personnes à ce moment-là face à ce qu'elles "découvrent" et qu'elles "savent".
Ces liens ont une existence potentielle dans l'expérience de chacun des membres de la famille.
Ce qui est pressenti reste à l'état de pressentiment parce qu'il n'a pas fait l'objet d'un travail de penser familial particuliè-
rement au niveau du couple parental et encore moins avec l'enfant. Et c'est justement un tel travail qui se fait alors. Il
s'agit d'intégrer ou de réintégrer dans la chaîne familiale les pensées pressenties.
Pour développer ce point de vue, il est nécessaire de rendre compte plus clairement de ce que j'entends par :
1 - pressentiment, ou idée pressentie,
2 - le rapport que cela entretient avec la pensée et le fait de comprendre,
3 - qu'est-ce que penser en famille ?
4 - y-a-t-il des pensées familiales (objet et processus) ?
Ce qui suit pourrait y répondre en partie, et constitue en fait un modèle de travail.

L'objet psychique familial


Même si face à un événement qui concerne la famille, il y a chez chacun des membres l'ébauche d'une pensée à ce pro-
pos, ce pressentiment ne s'est pas transformé en "pensée familiale", tant qu'il n'a pas été éprouvé familialement et parlé.
Je ne privilégie pas le fait du langage dans le parler, mais celui de la communication, sans hiérarchiser pour le moment
les modes de communications. C'est seulement si un tel travail est possible que peut se constituer ce que j'appellerai
un "objet psychique familial". Alors le pressentiment de chacun des membres de lafamille est devenu une véritable pen-
sée sur la famille, sur son histoire, sur eux-mêmes dans la famille et sur eux-mêmes hors de lafamille. Si on pouvait ma-
thématiser une telle hypothèse on pourrait dire que dans une famille de trois membres, chacun détient 1/3 de l'objet
psychique familial. Mais les choses sont sans doute beaucoup plus compliquées car toute famille est une famille nom-
breuse dès lors que l'on n'oublie pas les descendants et les colatéraux.
R. KAËS (1984, p. 115) a repéré un processus particulier du fonctionnement du groupe qu'il appelle la diffraction. Ce
processus recoupe en partie ce que je tente d'expliciter. Je le cite :
"II existe un autre mode de figuration groupale du rêve, dans lequel, par un processus de diffraction, différents
éléments du contenu représentent une seule idée, tout comme les différents membres d'un groupe peuvent re-
présenter pour un sujet, différents aspects de son univers interne : il s'agirait là, dans la groupalité onirique, d'une
projection diffractive à l'intérieur de la scène psychique selon le mode de dramatisation propre à la formation du
rêve, d'un processus primaire, inverse de la condensation une décondensation mettant à profit le déplacement...
J'ai pu mettre en évidence le jeu de ce processus dans l'analyse de rêves de groupe produits par divers patients.
L'indication du mécanisme est donnée par Freud en 1901 : «Mais l'analyse nous découvre encore une autre parti-
cularité de ces échanges compliqués entre contenu du rêve et idées latentes. A côté de ces fils divergents qui
partent de chacun des détails du rêve, il en existe d'autres qui partent des idées latentes et vont en divergeant
vers le contenu du rêve, de manière qu'une seule idée latente peut être représentée par plusieurs éléments, et
qu'entre le contenu manifeste du rêve et son contenu latent, il se forme un réseau complexe de fils entrecroisés»".

(1) Tenir compte de ce phénomène interne au psychologue est une des particularités de la démarche en psychologie clinique.
A cette idée de la diffraction où les uns et les autres ont en eux potentiellement une information de même nature ou de
même teneur, j'ajoute que la pensée ne pourra se potentialiser que d'être dite et éprouvée en famille. Si cela n'est pas
possible, elle restera à l'état larvaire de protopensée (selon W. BRION).
Ce que je tente de décrire ne concerne pas le refoulement, car ça concerne le groupe, le fait d'être en groupe et de
fonctionner en groupe. Je pense que le concept de refoulement rend compte d'un mécanisme psychique qui concerne
le sujet uniquement. Le fait que les membres d'une famille ne puissent pas en penser pleinement - et il y a une place
considérable à donner à ce que R. KAËS appelle la chaîne associative groupale comme processus capital de l'avène-
ment de la pensée concernant le groupe, le groupement et en particulier le familial -tient non pas au refoulement, mais
à cette impossibilité qu'il y a de rendre cette pensée fonctionnelle pour un membre d'une famille à lui tout seul et qu'il
est nécessaire pour cela qu'elle soit potentialisée dans le groupe familial.
Si un sujet dans une famille n'arrive pas à penser à ce qu'il pressent du fonctionnement familial, ce n'est pas parce qu'il
ne le veut pas (ce serait là une'marque du refoulement), mais c'est parce que, à lui tout seul, il ne le peut pas. Il ne pourra
actualiser sa pensée en ce qui concerne le fonctionnement du groupe que lorsqu'il l'aura éprouvée dans l'expérience
même d'être en groupe.

La forclusion générative
Cette impossibilité du sujet à actualiser à lui tout seul ce que j'appelle un objet psychique familial, je propose de la nom-
mer la forclusion générative. Elle concerne le groupe, la groupalité, la place du sujet dans le groupe familial. A propos du
concept de forclusion, M. THAON disait dans son intervention qu'il n'était pas d'accord sur la théorisation lacanienne en
ce qui concerne l'importance de la forclusion dans la psychose. Je partage son interrogation. Il me semble que le refou-
lement concerne le sujet singulier tandis que la forclusion concerne le groupe.
La différence brièvement résumée entre le refoulement et la forclusion est la suivante : le refoulement est un mécanis-
me de défense psychique qui a pour fonction d'éviter du déplaisir. Il résulte en général du clivage de l'affect et de la re-
présentation et met principalement en jeu le mécanisme de déplacement. L'affect peut apparaître dans le champ de la
conscience mais à partir d'une représentation qui n'est pas la bonne et le travail consiste à faire coïncider l'affect et la
représentation, étape douloureuse mais capitale pour le dégagement et la connaissance psychique. Dans la forclusion
non seulement nous avons affaire à un clivage de l'affect et de la représentation, mais ces deux éléments sont rejetés si
bien qu'ils ne pourront jamais faire l'objet d'un rapprochement, d'une coïncidence qui soit source de sens et de dégage-
ment. Le sujet est dès lors dans une situation à l'égard des objets internes et externes qui ne lui permet plus d'avoir
accès au champ de la signification.
L'idée que je propose en parlant de forclusion générative c'est que le sujet à lui tout seul ne pourra pas rassembler
ce qui résulte de l'expérience d'être en groupe. Il peut s'imaginer être à lui tout seul un groupe ou une famille. Ainsi
cette chanson de Gilles Vignault qui dit : "Capitaine à la voile et au cordage il était son équipage tout seul". C'est là une
construction de la pensée, l'expression d'une illusion qui n'est pas l'équivalent de l'expérience d'être en groupe d'équi-
page. Sans doute peut-on affirmer qu'une telle formulation n'est possible que si a existé dans le passé l'expérience
réelle du groupe d'équipage.
Si l'objet psychique familial se constitue, alors la communication familiale est facilitée. De ce point de vue je pense que
la communication familiale est fondée sur la construction et l'utilisation de tels objets. Lorsqu'une telle communication
est établie, nous savons que la souffrance de la famille et plus particulièrement de celui qui en est le "porte-corps",
s'atténue dans ces manifestations spectaculaires.

L'objet partiel familial : le symptôme


Que se passe-t-il lorsque la communication ne se rétablit pas, et plus particulièrement lorsqu'il s'agit de traiter un évé-
nement familial qui met en cause l'économie familiale ? S'il y a urgence au point que le sujet est mis en cause psychi-
quement et ceci en relation à son âge, à l'ampleur du problème, à son équilibre psychique, il y a alors la création d'une
idée pressentie chez les membres de la famille. (Lorsqu'il y a un problème dans les familles, lorsque la tension monte, on
sent et on voit très bien les enfants se mettre à grouiller, ils s'agitent, tombent, se lancent des objets, etc., ils mettent en
scène le désordre éprouvé par les parents. Les thérapies familiales psychanalytiques sont l'occasion d'étudier ces phé-
nomènes, d'en comprendre la dynamique et d'en permettre le dépassement, ainsi que nous l'a montré E. GRANJON).
Si cette idée pressentie n'est pas l'objet d'un échange, alors il y a une transformation en symptôme. Le symptôme est
une manière archaïque d'avoir une idée. Il est une expression psychosomatique de ce qui pourra devenir une idée. C'est
en quelque sorte un mode d'expression primaire qui utilise le versant de la sensorialité liée à un éprouvé qui n'est pas
encore thématisé.
Ce symptôme est particulier par rapport à l'idée pressentie en ce que le sujet qui souffre le montre à sa famille. Tandis
que l'idée pressentie est davantage singulière. Elle ne se voit pas et ne dérange pas forcément l'entourage. Le symp-
tôme est en quelque sorte l'appel manifeste lancé à l'entourage pour traiter familialement la question. Le symptôme ré-
sulte de l'effort considérable que fait l'enfant pour convoquer la famille. Il vient sonner l'urgence de la réunion familiale.
Le symptôme est une chance pour un travail à venir.
Parce que le symptôme est un appel lancé à la famille et parce qu'à lui tout seul il n'est pas résolutoire mais seulement
l'à-propos, le moyen, pour construire un objet psychique familial, je propose de le considérer non plus comme une pen-
sée pressentie mais comme un objet partiel familial.
46
D'autre part il me semble que l'enfant porteur de symptôme est porteur de l'idée que chaque membre du groupe, mais
particulièrement les parents, voudraient résoudre chacun de leur côté le problème en court-circuitant justement la di-
mension du groupe. Vouloir résoudre tout seul un problème qui concerne le fait d'être en groupe a comme effet défaire
disparaître la dimension du groupe, l'expérience liée au fait d'être en groupe. C'est là une forme de déni de la groupalité.

L'inclusion générative
La question pour nous, psychologues cliniciens, travaillant avec les familles est bien de savoir comment rendre possi-
ble le rétablissement de la circulation permettant la construction d'objets psychiques familiaux et, en opposition à la
forclusion générative, ce que j'appellerai alors l'inclusion générative. Il y a l'idée qu'avec la forclusion les portes du sens
sont fermées au sujet, mais qu'elles peuvent s'ouvrir au sujet en groupe. La forclusion est un concept désespéré pour le
sujet. L'expérience du groupe l'inclut comme un moment, un avatar de la groupalité, dans la place qu'elle prend pour la
construction de la psychée. Je ne néglige pas de ces propos la part de mon optimisme qui résulte de l'euristique des
travaux sur le groupe ; la groupalité psychique ; l'approche psychanalytique de la famille.

De l'interdit à l'inter-dit
Je vais maintenant articuler ce que je viens de dire avec la problématique de l'interdit, notamment dans le rapport qu'il
entretient avec la rupture de la communication au sein de la famille, mais aussi la possibilité de l'instauration de la com-
munication. Ce qui dans mon cheminement m'a amené à travailler sur le concept d'interdit tient à sa double polarité so-
nore et sémantique. On sait ce qu'est un interdit. Le feu rouge interdit le passage au risque d'avoir un accident et de
rompre la vie et la circulation. Dans le mot interdit il y a aussi ce qui se dit entre et qui est de l'ordre de la communication.
Etymologiquement et sémantiquement nous retrouvons ces deux mouvements : l'un qui empêche et l'autre qui per-
met. En effet dans un premier sens interdit est : empêcher l'usage de. L'empêchement peut porter sur l'objet, sur la
fonction ou sur la personne. Il peut signifier perdre la raison dans l'expression "être interdit devant un événement", et
ceci est très important pour nous ici. Il peut s'appliquer de soi à soi : "je m'interdis". Nous avons alors affaire à une figure
du refoulement.
D'autre part dans sa racine latine le mot renvoie à : "inter", qui signifie : entre, mais aussi à : "dicere", qui signifie : dire. In-
terdit est alors : ce qui se dit entre, s'entredit. Ceci implique l'échange entre les partenaires. S'il y a échange, si ça circule,
nous nous situons alors à l'opposé de la rupture de la communication. Dans le cadre de la théorie psychanalytique l'in-
terdit est quelque chose de très important. Il est au fondement du sujet. C'est tout à la fois ce qui va le limiter et limiter
l'autre. L'interdit instaure le sujet dans l'ordre de la parole et en référence à une loi qui est aussi loi d'échange entre les
partenaires. On voit comment la théorie psychanalytique intègre les deux aspects de la problématique de l'interdit.
Pour S. FREUD, il y a trois interdits fondamentaux qui sont à l'origine du sujet : l'interdit de l'inceste, du parricide, et du
cannibalisme. L'interdit a donc une double polarité, il est à la fois obstacle et lien.
L'interdit est un concept paradoxal. Ce concept qui situe le sujet par rapport à son environnement concerne au plus
haut point le groupe, la groupalité, la famille. Si l'on voulait signifier conceptuellement ces deux niveaux de l'interdit,
ne faudrait-il pas faire la différence entre :
- l'interdit comme expression de "l'interdit de l'inter-dit" et
- l'inter-dit, concept qui rend justement dynamique la communication?
L'inter-dit est bien :
- ce qui se dit entre
- et avec d'autres que soi-même
- du point de vue des objets internes cela suppose aussi que ceux-ci peuvent communiquer entre eux, que le
sujet s'inter-dit à lui-même.
La soudure du concept tel qu'il est employé actuellement est une fermeture à l'endroit même où avec le trait d'union il y
avait quelque chose d'ouvert.
Tout ceci me permet de poser l'hypothèse suivante : la raison de l'interdit est un effet de la forclusion générative. L'interdit
est l'expression psychique sous la forme inversée de ce que vit le sujet dans le groupe.
Qu'est-ce qui fait que ce qui est pressenti par les membres d'une famille et émotionnellement investi ne circule pas ? On
peut penser alors qu'il y a une interdiction. Voici un exemple simple et commun où un interdit s'est transformé en un
inter-dit. Ce matériel fait apparaître certaines idées pressenties, leur rapprochement, jusqu'à l'avènement d'un objet
psychique familial.
1er exemple :
Durant un entretien avec des parents je repère la présence d'objets pressentis dans le couple en relation avec la symp-
tômatologie de leur petit garçon. La problématique posée par le père est cette difficulté qu'il éprouve à dire certaines
choses qui lui paraissent extrêmement simples une fois dites. Il raconte la séquence suivante : "Un jour j'étais avec ma
fille dans une bergerie. Nous avons assisté à l'insémination artificielle d'une vache". "Vous savez comment ça se
passe ?" me dit-il. Puis il décrit la scène. Un homme pénètre sa main dans le vagin de la vache et casse une ampoule dé-
posant ainsi la semence contenue à l'intérieur. Et d'ajouter aussitôt "ma fille s'est débrouillée pour regarder entre les
barreaux".
Non seulement la fille a regardé - comme son père - mais elle lui a aussi demandé des explications, ce qui a eu comme
effet de le mettre dans l'embarras pour y répondre. Finalement sur l'insistance de sa fille, il lui a dit ce que faisait l'hom-
me et pourquoi. Le père me précise : "à ce moment-là, je savais ce qu'elle voulait me demander : comment font les pa-
rents?", tout en ne sachant que faire de ce qu'il avait compris. Lorsque la question est arrivée de la part de sa fille, il a
dans un premier temps refusé d'y répondre. Le père me disait combien sa gêne à l'égard de sa fille l'avait fortement sur-
pris et ému. C'était intéressant et important de le voir prendre un peu de distance par rapport à cette situation, d'en re-
pérer toute la charge affective devant sa femme qui l'écoutait attentivement. C'est le soir à la maison que le père a pu ré-
pondre à ce que sa fille attendait à l'occasion de la toilette. Le père m'a alors dit sa surprise devant la réaction de sa fille
qui "a mis sa main devant la bouche en pouffant, puis est sortie de la salle de bain, et il n'a plus été question de tout ça".
De fait, le père était convaincu que sa fille savait "plus ou moins" ce qu'il en était. Dès lors, quelle importance pour elle et
pour son père de se l'entendre dire ? Il me semble que ce père n'a rien appris à sa fille, tout au plus lui a-t-il permis de sa-
voir et de comprendre ce qu'elle pressentait. Le cheminement du père est aussi intéressant dans son travail psychique
mobilisé par les enjeux de la situation et où il ne cesse de s'inter-dire. Il est d'abord seul avec sa fille face à l'insémination
(leur présence en ce lieu est sans doute à son initiative), puis il est seul avec sa fille face à sa gêne et à ses mots. Ensuite
le lieu de l'échange est déplacé à la maison et le père peut répondre en ayant pour médiateur la famille. Puis il reprend
l'ensemble de la situation devant moi et face à sa femme. Il y a une interlocution qui se construit à des niveaux et à des
moments différents.
C'est au moment où le père partage avec sa fille et en famille ce savoir pressenti que se construit un objet psychique
familial. Et ce n'est pas n'importe lequel. Il s'agit de la problématique de l'accouplement, de la scène primitive.
La scène primitive est un organisateur psychique essentiel de la familialité. Elle est ce qui articule les sujets les uns aux
autres, dans la différence des sexes et des générations. Le rôle des parents est capital pour permettre chez l'enfant l'ac-
cès au fantasme de la scène primitive dans ce qu'il a de fécond pour la vie psychique. Ceci ne peut se faire qu'au prix
d'échanges symboliques fortement investis, mobilisant tout autant l'enfant que l'adulte. L'ombre de l'inceste plane à
chaque instant. L'acte de penser, la capacité de comprendre trouvent là leur fondement.
Comprendre est lié résolument à l'inter-dit. Si l'étymologie nous dit que comprendre c'est : prendre avec, je suis per-
suadé que comprendre est aussi : prendre ensemble. Comprendre résulte de l'acte de rassembler psychiquement un
ensemble de faits pour les lier entre eux. Mais c'est aussi, l'exemple nous le montre, prendre avec l'autre (le père à
l'égard de sa fille, car lui aussi comprend ; la fille à l'égard de son père). Si l'autre fait défaut ou bien s'oppose au rassem-
blement, il y a littéralement un interdit. C'est la résistance du père qui rend sa fille insistante et violente.
Au cours d'une psychothérapie avec un enfant seul et sur la base du matériel présent dans une séance, je dis à l'enfant :
"Et si on essayait de comprendre un peu ce qui vient de se passer". L'enfant me répond : "Non, j'ai pas envie, j'ai peur que
ma mère se fâche !".
2e exemple :
Je voudrais donner l'exemple d'une situation où la communication ne s'est pas faite entre la mère et son jeune fils, et
dans laquelle je suis intervenu. Il s'agissait d'autre chose que de la sexualité. Ce matériel a déjà été présenté à un groupe
de discussion qui a eu lieu lors d'un récent congrès international sur la violence. En introduisant mon propos je m'étais
servi d'une pensée de R. KAËS qui me paraissait extrêmement importante : "C'est le non pensé de l'autre qui fait vio-
lence".
Une mère et son jeune enfant arrivent sans rendez-vous et d'une manière urgente à une consultation de dispensaire. Il
se trouve que je peux les recevoir. La mère est soucieuse du passage à l'école primaire de son enfant qui va avoir bientôt
cinq ans. Il s'agit d'un petit garçon porteur de la trisomie 21 auxquels sont liés des problèmes cardiaques. De plus, très
vulnérable du point de vue médical, il est constamment sous antibiotique. L'enfant d'un mongolisme très discret et que
je ne vois pas au premier coup d'œil, me paraît bien portant, très vivant, très présent aux objets et désire jouer aussitôt.
Dès les premiers moments de l'entretien la mère, qui est porteuse de l'anomalie chromosomique, me dira à propos de
la trisomie : "c'est ma faute, ça vient de moi !" Une grande partie de son propos consistera à me montrer combien son
enfant est performant pour nommer les objets, les compter, les distinguer par leur forme, leur couleur, mettant en cau-
se l'enseignement qui délaisse son enfant en classe parce qu'il n'est pas et ne fait pas comme les autres. Je remarque
que la mère, tandis qu'elle me parle, ne me paraît pas attentive aux efforts que fait son enfant pour lui montrer ce qu'il
sait faire avec les objets et surtout pour jouer avec elle et ceci au moment même où elle est en train d'en parler. Elle par-
lait bien de l'enfant, mais il ne me semblait pas avoir d'existence réelle externe à elle-même. Elle me communiquait bien
quelque chose à propos de son enfant, mais ne communiquait pas avec lui. Sans doute je ne m'en serais pas aperçu si la
mère était venue seule. C'est aussi la durée de ce phénomène quia retenu mon attention et a orienté ma pensée vers ce
qui suit.
J'avais l'impression que l'enfant n'existait que comme une entité fantasmatique de la mère. Il y avait un enfant non sé-
paré d'elle qui prenait la place de l'enfant séparé et l'empêchait d'exister à ce moment précis. J'avais à l'esprit que la de-
mande manifeste était celle du passage de l'enfant à l'école primaire liée avec ses capacités intellectuelles. Il est donc
question d'anticiper une séparation aussi bien pour l'enfant - qui a encore une année à faire à l'école maternelle - que
pour la mère. Du côté de la mère il s'agit bien alors du travail psychique qu'elle doit faire à ce propos. Et nous pouvons
avoir une idée de la manière dont ce travail d'anticipation s'effectue chez la mère dans sa relation à son enfant à travers
un clivage entre un fait psychique (l'enfant du dedans de la mère) et un fait physique (l'enfant comme objet externe),
ainsi qu'une impossible coexistence entre les deux. D'une manière générale lorsque nous anticipons, le travail psychi-
48
que consiste à nous projeter dans un autre lieu, un autre temps, une autre action, un autre éprouvé. Et nous devons trou-
ver/créer au-dedans de nous quelque chose qui n'a pas encore d'existence effective bien que s'appuyant sur une expé-
rience passée. L'anticipation est pour une bonne part une mise au futur d'un événement passé. La difficulté de l'antici-
pation et la condition pour qu'elle soit une expérience psychique féconde tient à ce qu'il s'agit en quelque sorte de réus-
sir l'introjection d'une projection. Anticiper la séparation c'est toujours aussi prévenir après-coup celle(s) qui a (ont) eu
lieu.
Cela consistait pour cette mère et à ce moment précis à faire disparaître l'enfant externe en ne tenant pas compte de
ses sollicitations, et à resserrer les liens avec l'enfant interne. Je ne saurais dire si ce mécanisme concerne l'anticipation
en général et le traitement de l'objet, ou bien est lié à l'anticipation d'une séparation et au contrôle de la perte tout au-
tant qu'à l'élaboration psychique de celle-ci (1).
La question des séparations antérieures est quelque chose de très important et douloureux dans l'expérience récente
de la mère.
Elle a fait plusieurs fausses couches et le seul enfant qu'elle a mené à terme est celui qui est devant moi. Elle rapporte
avec beaucoup de détails comment une fille sur le point de naître est morte dans son ventre par "implosion". Elle me dit :
"il a explosé dedans". Je ne sais pas si cela aune réalité médicale, mais elle décrit ainsi ce qui s'est passé. Au moment où
elle poussait pour faire sortir son bébé elle a entendu un craquement. Elle a pensé qu'il était mort. Elle évoque les bruits
entendus et ressentis dans son ventre la persuadant de la mort de son bébé. Elle est persuadée que les médecins ont
fait une "fausse manœuvre". Ce bébé était celui qui venait après l'enfant trisomique, sans doute celui qui devait réparer
quelque chose et la conforter comme mère. Depuis, son mari ne veut plus avoir d'enfant.
Je suis particulièrement touché par l'expérience négative que cette jeune femme a de la maternité. Mais je suis aussi
surpris de voir cet enfant qui porte une certaine beauté à travers un regard vif et actif, des cheveux roux, ses pites de
rousseurs, et surtout une certaine vivance et curiosité à l'égard des objets qui l'entourent et ses appels lancés à son en-
tourage. Je suis surpris car la mère ne voit pas cet enfant-là qui est aussi l'enfant qu'elle a fait. Il y a parfois des cécités
déroutantes.
Je vais m'arrêter avec plus de détails sur ce qui s'est passé au moment où nous nous quittons à la fin de laséance, après
nous être organisés pour la séance suivante. Pour accéder à la porte de sortie il faut descendre un escalier qui tourne et
qui est assez raide. Habituellement les parents redoublent d'attention. Donc, au moment de descendre la mère prend
son enfant par la main au-dessus du poignet, le tient, le tire et l'entraîne avec elle. Mais l'enfant pose son autre main libre
sur la rampe, s'accroche, résiste et dit qu'il veut descendre seul. La mère s'y refuse et tire à son tour. L'enfant tient bon et
insiste. Tout cela se passe très vite et je suis violemment affecté par le tiraillement. J'interviens en disant prudemment à
la mère : "je crois que votre enfant veut descendre seul".
La mère poursuit comme si elle n'avait pas entendu ce que je venais de lui dire. De son côté l'enfant tient toujours la
rampe. A ce moment-là la situation est extrêmement tendue non plus entre eux deux mais entre nous trois. Elle est ten-
due aussi bien physiquement que psychiquement. J'interviens une seconde fois avec l'idée de poursuivre le travail en-
gagé tout en essayant de ménager la difficulté de la mère et le désir de l'enfant. Je dis alors à la mère que s'il ne lui est
pas trop difficile d'accepter que son enfant descende seul, je crois que c'est ce qu'il veut faire. Sur ce, la mère lâche la
main de son fils et détourne aussitôt son regard vers le mur en se mettant à descendre l'escalier. L'enfant, quant à lui,
descend à son tour en ayant soin de se tenir fermement à la rampe, tout en demandant à sa mère si c'est comme ça
qu'il doit faire.
La mère qui a détourné son regard lui répond qu'elle ne s'en occupe plus, qu'il se débrouille seul... J'interviens de nou-
veau et propose à la mère, dans la mesure où elle peut le faire, de tenir son enfant avec ses yeux, en le regardant, car il
veut lui montrer qu'il peut descendre seul et qu'il se sent capable de le faire, ainsi elle pourra s'en rendre compte. La mè-
re à ce moment-là se retourne, regarde son enfant descendre et dit très rapidement dans une bouffée affective qui se
thématise alors : "je n'aurais jamais cru qu'il puisse descendre tout seul", et d'ajouter qu'elle avait très peur. Je lui dis
combien je comprends sa peur et que celle-ci l'empêche de regarder son fils et de le voir. Elle ajoute que même lors-
qu'elle ne le voit pas - par exemple lorsqu'il est à l'école - elle a très peur qu'il lui arrive quelque chose.
Sur ces mots la descente d'escalier se termine. Je ne suis pas allé jusqu'en bas prenant soin de laisser s'installer une dis-
tance. Je regarde alors par la fenêtre la suite de l'aventure. A la sortie du dispensaire il y a une route à traverser pour ac-
céder à une place. La mère a repris le poignet de son enfant et une fois la route traversée poursuit son chemin : la mère
devant, l'enfant derrière tenu-tiré. Je n'ai revu personne à la consultation.
Voilà une situation qui m'a beaucoup ému et interrogé.
C'est à essayer de mieux en comprendre la dynamique que je m'attacherai maintenant. Elle me semble particulière-
ment mettre en jeu le passage entre l'interdit de se séparer, de penser et celui de l'inter-dit où quelque chose commen-
ce à se dire dans l'écart et sur la problématique du lien entre la mère et l'enfant. La question de l'écart et de la différence
est dans cet exemple aussi psychiquement capitale.
Je repère trois moments dans le déroulement de cette séquence.
1 - Tout d'abord une opposition irréductible entre la mère et son fils. Ce dernier ne peut se manifester comme un être

(1) Ces quelques mots sur l'anticipation me permettent de présenter sous une forme ordonnée ce qui était plus ou moins présent à mon esprit à ce moment-là.
différent tellement l'angoisse de la mère est importante. Il y a un interdit de l'inter-dit. Nous retrouvons cette violence
fondamentale dont parle J. BERGERET (1) dans laquelle il s'agit d'un "ou toi, ou moi". Il ne peut y avoir de communica-
tion entre deux êtres séparés. L'idée pressentie sur la relation fusionnelle mère-enfant ne trouve pas de débouché.
2 - Suite à cette opposition vitale et à mon intervention, qui a comme effet de rompre l'interdit et d'introduire le trait
d'union, il y a en réaction à cela un triple lâché :
- un lâché de main,
- un lâché du regard,
- un lâché de mot.
Ce dernier va amener la charnière à d'autres mots d'une autre nature. Lorsque la mère dit : "je ne m'occupe plus de toi",
je pense qu'en disant cela, la mère se dit quelque chose à elle-même. Elle se parle, elle s'inter-dit, tandis qu'auparavant
elle fonctionnait au niveau de l'acte immédiat. Avec ce triple lâché, je fais l'hypothèse que se constitue un fantasme de
mise à mort. Ce fantasme qui se construit sur les trois actes du lâché et en réponse à mon intervention est second par
rapport à la première phase. Il se construit à partir d'une représentation violente de l'absence. Cette absence, je la con-
çois comme la manière de faire exister l'autre dans sa forme séparée du géniteur et sur le mode de l'expulsion hors de
soi. Après quoi il sera possible de rentrer en contact avec l'enfant séparé, mais aussi avec l'affect singulier de la mère.
3 - Après le triple lâché, il y a un tenu à distance avec cette proposition de tenir avec les yeux. Il y a l'écart et le lien. Je le
pense maintenant comme une manière d'inter-dire quelque chose dans cette relation mère-enfant permettant la com
munication tout en empêchant la fusion mortifère.
Le tenu à distance entraîne à partir du regard porté sur l'enfant la nomination de sa peur présente puis de celle qui l'ha-
bite en permanence. Nous sommes passés successivement d'un acte à un fantasme agi et à une mise en mots.
Dans son article sur "l'utilisation de l'objet et le mode de relation à l'objet au travers des identifications" (2) D.W. WINNI-
COTT a décrit un mouvement violent dans la relation entre la mère et son nourrisson, dont l'enjeu est la capacité pour le
nourrisson de communiquer avec sa mère en tant qu'objet externe et qui n'est plus sous son contrôle omnipotent. D.W.
WINNICOTT donne la succession suivante qui rend compte des étapes du processus.
1 - L'enfant détruit sa mère dans le fantasme,
2 - Si la mère ne meurt pas, si elle n'effectue pas de représaille, c'est-à-dire n'attaque pas son enfant à son tour,
3 - La mère se construit comme un objet externe à l'enfant et dans sa réalité singulière et distinguée,
4 - A ce moment-là, et seulement à ce moment-là, la mère peut être utilisée par l'enfant comme quelqu'un qui
n'existe pas du seul fait de sa projection et qui peut lui permettre l'intégration de la réalité.
D.W. WINNICOTT a cette phrase qui généralise son hypothèse et qu'il étend au processus de la maturation psychique :
"dans le fantasme le sujet détruit toujours l'objet".
Si nous revenons à notre exemple, je pense que c'est aussi ce qui se passe dans la séquence rapportée, mais du point
de vue de la mère. Autrement dit, ce que décrit D.W. WINNICOTT concerne non seulement le nourrisson, mais l'adulte
dans les mouvements de sa croissance psychique et particulièrement les parents à l'égard de l'enfant. En effet, suite à
mes interventions, nous voyons la relation mère-enfant se transformer autour des bornes suivantes : la mère détruit
l'enfant dans le fantasme avec le triple lâché. L'enfant ne meurt pas puisqu'il lui dit en quelque sorte : "regarde maman, je
descends, est-ce que ça va...". L'enfant n'est pas en colère contre sa mère, il a même compris ce qui la préoccupait. Il y a
comme ça des enfants qui ont beaucoup de force pour comprendre leurs parents et les aider. Ainsi il descend l'escalier
sans tomber, autrement dit il ne meurt pas. Il n'exerce pas non plus de représaille suite à la violence de sa mère en ne se
mettant pas en colère. Lorsqu'il lui demande son avis sur sa manière de descendre, c'est sans doute là l'équivalent d'un
geste d'amour. Il peut ainsi réapparaître à l'extérieur de la psyché maternelle, comme un être vivant et séparé, malgré et
à cause de la violence de sa mère à son égard.
A ce moment-là s'enclenche un mouvement dépressif chez la mère qui parle de sa peur qu'il ne meure. Une façon de
signifier qu'il était bien séparé d'elle.
D.W. WINNICOTT dit aussi que dans cette destruction fondatrice de l'altérité, de la communicabilité avec l'autre, de
l'objet externe et partant du sujet, 11 rîy a pas de haine, ni de culpabilité.

Post-scriptum (ce qui va suivre ne m'était pas disponible lors de mon intervention).
Dix mois plus tard, j'ai des nouvelles de la mère et de l'enfant indirectement, puis directement. La mère revient me voir,
pour prendre un rendez-vous pour son fils, suivant en cela les conseils de la P.M.I. à propos de l'enfant.
- La mère attent un bébé et est suivie médicalement avec beaucoup d'attention. Elle-même se préoccupe de la viabi
lité du fœtus, ainsi que des éventuelles anomalies chromosomiques ou héréditaires. Les résultats de l'amniosynthèse
sont attendus. Le mari qui ne voulait pas d'enfant s'est rangé au désir de sa femme.
- Au service de gynécologie, elle a pu s'entretenir régulièrement avec une psychologue sur ses rapports à la grossesse.
Elle est très satisfaite de ce travail. J'apprends qu'elle n'a pas éprouvé le besoin de parler de notre rencontre.
- Quant à son fils, elle me dit qu'il a beaucoup changé : "si vous voyez comme il est beau... il est autonome et sait ce qu'il
veut".

(1) BERGERET J., 1983, La violence fondamentale, Paris, Dunod.


(2) WINNICOTT D.W., 1971, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, pp. 120-131.

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- Elle précisera qu'elle n'est pas revenue "l'autre fois" car son fils pleurait, il ne voulait pas venir.
- Les éléments de son discours font apparaître un clivage fortement marqué entre les objets et les événements qui
sont source de plaisir (sa grossesse, son fils, son mari qui change à son égard, la bienveillance du gynécologue, le travail
avec la psychologue), et ceux qui sont source d'une vive inquiétude (les résultats de l'examen, la crainte de se déplacer
en car pour aller aux visites médicales, une opération importante que doit subir son fils à lafin de l'année...)- Il y a ainsi un
clivage qui s'organise lié à l'épreuve de la séparation dont la grossesse est à la fois l'enjeu et l'à-propos.
- En ce qui concerne le fait que la mère n'ait pas parlé du travail que nous avons fait ensemble, je le comprends comme
une suite, justement du travail de séparation et de mise à mort symbolique. Ne pas en parler est aussi une manière de
me faire disparaître. Il est tout à fait important et capital de respecter ce mouvement, d'autant que la mère a pu poursui
vre ailleurs. L'autre lieu, l'autre personne peut figurer ce qui psychiquement correspond à la création d'un espace inter
ne nouveau pour appréhender la réalité. Création qu'il est capital de pouvoir soutenir autant que cela est possible et
nécessaire.

DISCUSSION

Marcel THAON :
Dans la séquence dont tu parles tu ne t'inclus pas et pourtant qu'est-ce qui se passe quand la mère disparaît à tesyeux ?
Elle reprend son bras, son morceau de bras à elle et continue son truc habituel, ce qui montre bien a contrario que ta pré-
sence a de l'importance dans cette histoire. Donc, il faut que ça passe par toi pour que ce soit possible à un moment.
Ça amène une autre question. Se demander pour un enfant dont la mère aurait des difficultés psychiques quant à l'utili-
sation de l'objet, qu'est-ce qu'il en est de l'utilisation de la mère par cet enfant ? Comment est-ce qu'il peut avoir tant de
santé pour pouvoir s'accrocher à une rampe, à s'adresser àsa mère età lui dire "est-ce que c'est bien" sous-entendu : "je
te reconnais comme pouvant me dire que c 'est bien ". Ceci me semble tout à fait remarquable associé à ce que tu décris
d'une sorie de relation adhésive entre la mère et ses "membres-enfants".
Madeleine du LAC (à M.T.) :
Tu ne penses pas qu'il y a eu une sorte de clivage qui s'est produit. Il y avait pour la mère peut-être alliance de Ch. GUERIN
avec l'enfant et ce serait ce bloc ressenti qui aurait permis à la mère de mettre en mot quelque chose, une sorte de cli-
vage psychotique dans cette relation, ce qui fait que Ch. GUERIN y est sans y être.
Marcel THAON :
Est-ce que tu veux dire que sortant ensuite, elle ne peut plus le garder dans sa tête comme une partie d'elle-même ?
Madeleine du LAC :
La suite le prouve bien, ne pouvant rejeter l'enfant elle rejette le thérapeute... elle n'est pas revenue... c'est déjà thérapeuti-
que étant donné la bonne santé de l'enfant. Maintenant lorsque tu demandes quelle est l'utilisation de la mère par l'en-
fant, je crois que le pictogramme est différent pour chacun. Une même situation dans les mêmes familles peut être
vécue différemment par chacun des enfants. Ceci pour répondre à Marcel quant à l'originalité d'une perception d'une
situation.
Une participante dans la salle :
II y a une alliance avec le fils et contre la mère qui est une forme de violence et qui se termine en retour par une autre vio-
lence lorsque la mère ne revient pas.
Christian GUERIN :
Mon idée est que si alliance il y a, c'est bien de faire en sorte que ça communique entre la mère et l'enfant.
Participante (la même) :
Je crois que ça communiquait de toute façon.
Christian GUERIN :
De quel type de communication il s'agit dans ce tiraillement où l'un va dans un sens en essayant d'entraîner l'autre avec
lui, et où l'autre tente de se dégager à son tour pour aller dans un autre sens. Qu'est-ce qui est en jeu psychiquement
dans ce mouvement très compliqué ?
Madeleine du LAC :
Je ne pense pas que l'alliance ait été voulue par Christian. C'est la représentation qu'en a l'enfant et qu'en a eu la mère qui
a fait cette alliance. Ça s'est joué entre la mère et l'enfant en dehors de Christian.
Marcel THAON (à Ch. GUERIN):
Bien entendu, quand tu parles tu t'adresses à la mère. Si ensuite elle ne peut pas accueillir ces mots comme s'adressant
à elle, c'est un autre problème.
Participante (la même) :
Je perçois quand même une certaine violence dans les propos qui sont adressés à la mère, qui sont d'une violence folle
derrière la politesse.
Christian GUERIN :
J'ai déjà eu l'occasion de présenter ce matériel clinique en mettant l'accent sur le problème de la violence. Je travaillais
avec les hypothèses de D.W. WINNICOTT et celle plus récente de J. BERGERET sur la violence fondamentale.
Madeleine du LAC :
Je percevais davantage l'inquiétude de Christian devant des mots qu'il savait devoir prononcer et qui seraient un "non " à
la mère, mais un "non" structurant pour la mère.
Marcel THAON :
Cependant, il y a un problème de méthodologie dû au fait que ça se passe dans l'escalier. La parole vient après que la
séance soit terminée, donc dans un entre-deux où les personnes ne sont pas encore sorties, mais où la séance est ter-
minée. S'il y a un problème de méthodologie, on ne peut pas y échapper. C'est là peut-être que ça peut avoir un effet de
violence. C'est comme si elle n'était jamais tranquille.
Christian GUERIN :
Effectivement il y a bien un problème de méthodologie. Ya-t-il dans ce cas-là et à ce moment-là une autre issue que de
travaillera la limite, à la limite du cadre ? Comme s'il fallait en passer par là. Comme si le lieu du travail thérapeutique était
une sorte de projection des enjeux psychiques entre la mère et l'enfant. Il s'agit bien d'articuler quelque chose, de trouver
une limite et de commencer le travail sur le seuil, l'endroit où le dedans et le dehors cohabitent et peuvent se distinguer.
Joël de MARTINO :
Cet enfant est pris dans un double-bind. La mère lui dit à la fois "sois indépendant et ne le deviens pas car tu me ferais de
la peine". Donc, la mère est envahie par un sentiment de peur. Mais ce qui m'a le plus touché dans le côté dramatique de
la situation, c'est que non seulement elle a peur quand elle regarde l'enfant, c'est-à-dire lorsqu'elle le contrôle visuelle-
ment, mais qu'en plus, l'enfant n'a pas la possibilité d'exister puisque même lorsqu'elle ne le voit pas, il y a toujours la peur
qui habite l'intérieur de la mère. Dans la façon dont tu es intervenu, je retrouve la violence dont il est question, mais je
crois que dans la situation close, fermée entre la mère et l'enfant ton intervention a justement permis à l'enfant de casser
le double-bind. Le "si vous pouvez..." c'était une façon d'ouvrir ce double-bind sur une autre chose. Ce qui a permis à l'en-
fant aussitôt après, puisqu'alors il en avait la possibilité, de réaliser cette ouverture de pensée pour lui, mais aussi d'exis-
tence, dans le lieu même où on se trouvait là pour lui à ce moment-là. On pourrait penser que si tu avais dit cela dans le
milieu de la séance, il y aurait eu, peut-être, le même résultat par rapport à l'enfant. Si on prend le schéma de la théorie
des jeux, chaque fois que cet enfant mise sur une case, de toute façon il est perdant et là pour une fois tu lui permets
d'avoir une case où il a sa chance, si l'autre lui permet que sa mise reste suffisamment longtemps où il puisse avoir cet
espace d'ouverture, cet espace potentiel dont parle WINNICOTT.
Christian GUERIN :
En ce qui concerne la violence, ilya aussi ce que j'ai éprouvé à l'orée de cette situation. Le tiraillement a provoqué en moi
une violence interne qui a très rapidement amené à mon intervention qui était liée à ce que j'éprouvais. Dès qu'elle s'est
présentée à mon esprit je l'ai aussitôt énoncée. Celles qui ont suivi ont été plus "soignées " parce qu'il métait apparu évi-
dent qu'avec ma première intervention j'avais déclenché quelque chose. La seule chose qu'il me restait à faire ensuite
était bien de faire quelque chose avec ce qui m'avait pris d'intervenir en travaillant avec ce qui en découlait. On peut ima-
giner que j'aurais pu laisser les choses se dérouler entre la mère et l'enfant et me contenter d'observer la scène, c'est-à-
dire y participer a minima.
Une participante (Claude SEYS) :
Ce qui m'a frappée aussi c'est par rapport au cadre dont on a parlé, à propos des conditions dans lesquelles cette ma-
man vient consulter. Tu as dit : "elle n 'a pas pris un rendez-vous, elle est arrivée comme ça ". C'est le genre de consultation
entre parenthèses dans une vie de quelqu'un, qui vient, qui n 'a pas pensé, n 'a pas pris les moyens de travailler. Ilya un
écho entre la façon dont la demande est formulée et la réponse que tu as donnée. La violence je l'ai reçue aussi du côté
de ce qu'a pu vivre la maman. Je me suis dit : "d'un coup ce bonhomme-là m'enlève une protection, d'un coup moi qui
pensais en protégeant cet enfant au maximum être une bonne mère, il me montre que c'est l'inverse". A la limite elle a re-
pris la possession et la main. Tu as ouvert une brèche qui me semble intéressante. C'était peut-être sa demande.
Joël de MARTINO :
Je me demandais ce qui pour cette mère dans son expérience gynécologique : elle a eu beaucoup de fausses couches,
d'I.V.G. (murmures dans la salle). Il n'y a pas d'I.V.G. ? C'est une projection ! Je fantasmais dans la lignée pour renforcer
mon hypothèse. C'était donc cette idée de retenir cet enfant avec la crainte que le lâcher reproduise, en termes de pro-
cessus primaires, ce qui s'est passé avec l'enfant précédent. Là aussi c'est lui laisser le temps d'élaborer quelque chose
de ce côté-là.
Marcel THAON :
"Les médecins ont fait une fausse manœuvre" dit la mère. C'est sûr que lorsqu'on entend ils ont fait une fausse manœu-
vre et qu'on entend parler d'un bébé qui explose dans le ventre...
Joël de MARTINO :
C'est de la science-fiction.
Marcel THAON :
C'est de la science-fiction en effet et on peut comprendre qu'ensuite il soit très important d'attraper cet enfant pour le
protéger des voitures qui pourraient l'écraser...
52
Joël de MARTINO :
Pour terminer ces Journées d'Etudes de Psychologie Social-Clinique, vous remercier d'être venus si nombreux, remer-
cier aussi les Arlésiens qui se sont occupés de l'accueil qui nous a été réservé ici, à l'hôpital particulièrement pour ce dé-
licieux repas de midi. Ca nous conforte dans l'idée d'essayer de promouvoir des rencontres de travail sur la psychologie
social-clinique. Vous savez qu'actuellement dans la structure générale de ce qui se passe au niveau des sciences hu-
maines, c'est un secteur remis en question. Peut-être qu'il est nécessaire de le fonder et qu'on arrivera à fonder en tant
que réalité scientifique avec des rencontres et des colloques de recherche de ce type.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ABRAHAM N. : 1981, "Jonas" (anasémies III), Paris, Aubier-Flammarion.


BERJERET J. : 1983, "La violence fondamentale", Paris, Dunod. BION W. :
1962, "Aux sources de l'expérience", Paris, P.U.F., 1979. MILNER M. : 1950,
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pp. 587-593.
KAËS R. : 1983, "L'identification multiple, personne conglomérat, moi groupai (aspect de la pensée freudienne sur les
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"Le travail de la métaphore, identification, interprétation", Paris, Seuil.
PANKOW G. : 1977, "Structure familiale et psychose", Paris, Aubier-Montaigne.
WINNICOTT D.W. : 1971, "L'utilisation de l'objet et le mode de relation à l'objet au travers des identifications", dans "Jeu
et réalité", Paris, Gallimard, 1975.

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