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À PROPOS DE LA NOTION DE LOCUTION VERBALE : EXAMEN DE

QUELQUES CONSTRUCTIONS À VERBE SUPPORT EN MOYEN FRANÇAIS

André Valli

Armand Colin | « Langue française »

2007/4 n° 156 | pages 45 à 60


ISSN 0023-8368
ISBN 9782200923501
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-langue-francaise-2007-4-page-45.htm
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André Valli
Université de Provence – EA 3779

À propos de la notion de locution verbale :


Examen de quelques constructions à verbe
support en moyen français

INTRODUCTION
Un article paru il y a quelques années et consacré à la notion de locution 1
décline une liste de problèmes théoriques auxquels sont confrontés les lin-
guistes décrivant les usages observés sur corpus dans le domaine de la locutio-
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nalité. Un de ces problèmes est plus ou moins directement lié à la question qui
fait l’objet de notre étude, c’est celui qu’adresse la notion de figement aux théo-
ries linguistiques : le caractère très contraint et non systématique de la locution,
l’identification des critères de locutionalité et des degrés du figement.
Ce qui n’est pas mis en avant, en revanche, c’est le statut des locutions dans
les théories du changement linguistique, particulièrement dans le cas qui nous
occupe, le statut de la notion de locution verbale en français médiéval. A priori,
on peut s’en tenir à une approche du problème sous l’angle d’une lexicalisation,
comme le propose Lehmann (1995) : en formant une locution verbale sur une
base catégorielle [Verbe + prédicat nominal], on obtient une formule complexe
catégorisée comme verbe complexe. Toute la question est de savoir comment ce
phénomène s’inscrit dans l’histoire de la langue. Exprimée avec des mots sim-
ples, la question serait : quel âge ont les locutions ?
Pour traiter ce problème 2, je m’appuierai dans un premier point sur une dis-
tinction établie par Gross (1993) entre le phénomène de locution et celui de fige-

1. Martins-Baltar 1977.
2. Mon étude porte sur un corpus d’occurrences empruntées aux textes de moyen français (XIVe –
XVe), tandis qu’Olivier Bertand, ici-même, travaille particulièrement sur des textes

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Grammaticalisation et lexicalisation

ment. Ce qui conduit à distinguer en français contemporain, dans les listes


de locutions verbales, des constructions libres, de statut locutionnel, et des
constructions verbales figées.
J’aborderai dans un second point la question du statut de la notion de locu-
tion verbale en français médiéval 3. Du fait de l’affinité avec l’article zéro des
constructions à verbe support en français médiéval, l’hypothèse d’un caractère
locutionnel de l’ensemble de ces constructions a été développée dans plusieurs
études : l’idée principale est celle de la spécificité de l’emploi d’un déterminant
zéro qui manifesterait leur statut locutionnel et figé. Au contraire, je tenterai de
montrer que les constructions à verbe support en moyen français sont de syn-
taxe libre, malgré la fréquence de l’emploi de l’article zéro.
Dans un troisième point, je montrerai, en prenant l’exemple du prédicat
congié, comment, dans le cadre général des constructions à verbe support, cer-
taines expressions verbo-nominales sont impliquées très précocement dans un
processus de figement.

1. À PROPOS DES NOTIONS DE LOCUTION ET DE FIGEMENT.


QUELQUES DÉFINITIONS

1.1. Distinguer les locutions et les expressions verbales figées


On doit poser comme cruciale la distinction établie par Gross entre la notion
de locution – un accident de détermination – et celle de construction verbale
figée. Déjà dans une publication ancienne, Gross (1974) avait fait un point inté-
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ressant sur la question ; il faisait remarquer que certains verbes, en nombre
très limité, admettent des objets directs sans déterminant et que les verbes qui
ont cette construction ne l’ont pas avec tous les substantifs. Sa conclusion à
l’époque – la notion de verbe support n’était pas encore introduite – était la sui-
vante : « L’existence de compléments directs sans déterminant ne dépend pas
de verbes ou de noms, pris séparément, mais de la combinaison des deux » 4.
Par exemple :
(1) Donner abri, faire adj. accueil, donner aide, donner asile, donner assaut, porter
atteinte, donner audience, faire aumône, etc.
Gross (1993) va plus loin en proposant, pour rendre compte de ces construc-
tions verbales, une distinction entre phrase figée et locution, sur la base de deux

d’ancien français (XIe – XIIIe s.), dans la même perspective de révision des thèses actuelles concer-
nant la notion de figement et celle de locution, particulièrement en ancien et en moyen français.

3. L’étude a porté sur les textes en prose de la Base de Français Médiéval (BFM ; voir
Bibliographie).
4. Dans leur article « Déterminant zéro et verbes supports en moyen français et en français
moderne » (1991), Gross et Valli font un constat identique à propos des constructions à Verbe
support à déterminant zéro : l’existence d’une petite liste d’une combinaison de verbes et de
noms : porter attention, prêter attention, donner ordre, être en fureur, avoir pitié, etc.

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À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

propriétés : d’une part, c’est le caractère non compositionnel des phrases figées
qui les définit ; d’autre part, c’est une particularité syntaxique qui définit ce
qu’on appelle les locutions verbales : l’absence d’article.
(2) Luc a mis la charrue avant les bœufs
---------------------------------------------
Luc tient compte de tes remarques
Luc rend hommage à Léa
Ainsi, les constructions verbales figées étudiées par Gross (1996), comme en
(3), sont caractérisées par la fixité du déterminant – qui n’est pas zéro pour
toutes les constructions – et d’éventuels modifieurs, et par l’opacité du sens –
souvent une figure, une métaphore, voire une métaphore ontologique, quand
interviennent des Noms « partie du corps » 5.
(3) prendre la tangente, prendre garde, avoir bon dos, etc.
La liste de ce type d’expressions est importante, mais son hétérogénéité
masque la parenté qu’on peut établir entre la liste (2) et une sous-liste de (3) :
un certain nombre de ces expressions verbales figées a une relation avec les
constructions à verbe support, dans la mesure où elles mettent en jeu les
mêmes prédicats nominaux, comme l’a noté Giry (1989) :
(4) Paul fait diligence
Le temps a fait justice à cette renommée usurpée
Paul a fait faux-bond à Luc
Paul a fait honneur à ce plat
etc.

1.2. Nouvelles considérations à propos des inventaires de locutions


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verbales « coalescentes » proposés par Damourette
et Pichon (1911-1940) puis par Björkman (1978)
Dans leur présentation de la liste de locutions coalescentes, Damourette et
Pichon 6 consacrent un développement important à la notion de complément
coalescent, qu’ils distinguent de ce qu’il est convenu d’appeler la complémenta-
tion verbale, au sens traditionnel du terme, et principalement, dans le cas qui
nous intéresse, la relation verbe-objet qu’ils désignent sous le nom d’ayance. Cette
notion de locution verbale coalescente a été assez vite adoptée dans la communauté
des linguistes – syntacticiens comme lexicographes – en linguistique synchro-
nique dans un premier temps, puis plus récemment en linguistique diachro-
nique. Ils proposent pour la coalescence la définition suivante :
« une adjacence dans laquelle il y a union intime entre le régime et son régent
avec étouffement de la valence du régime et fusion sémiématique entre le
régime et le régent » 7.

5. Voir Lakoff et Johnson 1980, Metaphors we live by (traduction française, Les métaphores dans la vie
quotidienne, 1985).
6. Damourette et Pichon 1911-1940, § 957-992.
7. Ibid., § 957.

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Grammaticalisation et lexicalisation

Il faut noter que, pour ses auteurs, l’absence d’article fonde la « coales-
cence 8 », comme dans ces deux exemples que je leur emprunte, le premier de
français classique, le second d’ancien français :
(5) Le magicien de Venceslas se présente pour faire assault avec eux (L’abbé Migne,
Dictionnaire des sciences occultes, t. II, col. 826) 9
La nuit font feste por le franc chevallier (Li coronemenz Looïs, 1168) 10
Selon Damourette et Pichon, il existe en français un ensemble régulier de
suites [Verbe zéro N], que l’on rencontre avec les verbes faire, donner, mettre,
prendre, etc. C’est cet ensemble qu’ils nomment locutions coalescentes.
Il faut cependant mettre l’accent sur une seconde propriété de la liste de
locutions coalescentes donnée à l’appui : son caractère profondément hétérogène 11.
On y recense aussi bien des constructions [Verbe zéro N] figées 12, comme dans
l’exemple (6), que des constructions de syntaxe libre (en (7)), mais qui présen-
tent, compte tenu du statut de l’article en français moderne et contemporain, un
accident de détermination – un déterminant zéro pouvant alterner avec un
autre déterminant – qui fait de ces expressions des locutions.
(6) Il monta le premier un escalier sombre,…, prêt à faire feu au moindre soupçon de
trahison (L’abbé Migne, Dictionnaire des sciences occultes, t. II, col. 829) 13
(7) Adieu, faites moy réponse, je vous prie (Adrienne Lecouvreur, Lettre LIV, p. 186) 14
On retiendra une troisième propriété des locutions recensées par Damou-
rette et Pichon. Dans leur grande majorité, les exemples de syntaxe libre 15 illus-
trent des constructions à verbe support ou opérateur causatif. Les noms comme
réponse, dans l’exemple cité ci-dessus, sont des noms prédicatifs, c’est-à-dire
dotés d’arguments.
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Au bout du compte, on voit bien la difficulté que soulève la notion de « coa-
lescence », par la confusion qu’elle entraîne entre affinité d’une construction
verbale avec l’article zéro, le caractère libre ou figé de la construction, et la
construction à verbe support.

8. Ibid., § 964.
9. Ibid., § 966, p. 357.
10. Ibid., § 966, p. 351.
11. Gross 1996 aborde brièvement ce point, développé dans Gross et Valli 1991.
12. Il faut bien prendre garde que, dans l’inventaire de locutions de Damourette et Pichon, comme
dans celui de Björkman, on recense des constructions verbales figées, – en faire en particulier – qui ne
relèvent ni de l’emploi support de ce verbe ni de son emploi opérateur causatif. Ainsi de l’exemple
que j’emprunte à l’ouvrage de Damourette et Pichon : Je suis sûr que ce voyage fera époque dans sa vie
(Renan, Lettre au docteur Suquet, 28 octobre 1884). Voir également, au sujet des différents emplois figés
du verbe faire, l’article de Giry 1986 pour le français contemporain, et l’ouvrage de Ponchon 1994 pour
le français médiéval, ou encore Curat 1999.
13. § 966, p. 358.
14. § 966, p. 354
15. Ce commentaire est vrai également pour l’inventaire de locutions que propose Björkmann
1978 et, dans une moindre mesure, pour celui que dresse Oudin dans sa grammaire, et que repro-
duit Fournier 1998.

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À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

2. DISCUSSION DE LA PERTINENCE DE LA NOTION DE LOCUTION


VERBALE COALESCENTE EN FRANÇAIS MÉDIÉVAL (1) :
LE CARACTÈRE LIBRE DES CONSTRUCTIONS À VERBE SUPPORT
EN MOYEN FRANÇAIS.

2.1. L’hypothèse du caractère locutionnel des constructions


à verbe support en français médiéval
Dans une communication précédente (Valli 2003), je faisais état de deux
études récentes – Ponchon (1994), Herslund (2001) – consacrées à la notion de
verbe support introduisant des prédicats nominaux non articulés, et qui ont
développé l’hypothèse d’une affinité entre la nature de cette construction et la
détermination par zéro et par suite leur statut de constructions coalescentes.
Ponchon 16 décrit l’emploi support de faire en français médiéval dans les
« locutions verbales » 17 qu’il définit à partir de l’étude de Moignet (1981). L’emploi
support du verbe faire serait caractérisée par la « dématérialisation » du subs-
tantif (on reconnaît les notions développées par Guillaume) et, par suite, par sa
« décatégorisation ». Ce second phénomène est nécessairement lié à l’emploi de
l’article zéro en français médiéval, du fait d’une part de l’interprétation « géné-
ralisante » de cet article, et d’autre part du fait qu’en ancien français, selon la
présentation que propose Moignet du système de la détermination nominale,
l’emploi de l’indéfini et du défini, au singulier, développeraient plutôt des
valeurs particularisantes. Commentant les graphes qui décrivent la répartition
des articles selon le cadre guillaumien, Ponchon insiste sur le fait que l’emploi
support de faire serait lié à la capacité de généralisation de l’article, qui prend la
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forme zéro en ancien français, mais qui, à partir du moyen français, peut être le
défini et l’indéfini, dans leur emploi « non particularisant ».
Herslund pose pour sa part un premier niveau de coalescence, en termes
sémantiques, quand il définit les Prédicats Verbo-Nominaux (désormais PVN),
qui correspondent aux constructions à verbe support définies par Gross. À ce
premier niveau vient se greffer une autre notion de coalescence, syntaxique cette
fois, à conséquence sémantique : à savoir ce qu’il appelle l’incorporation, c’est-
à-dire l’emploi d’un nom nu en position argumentale.
Cela le conduit à poser pour l’ancien français des PVN – structures incorporées,
auxquelles il donne un statut spécial –, ce en quoi il rejoint la position de Ponchon.
Il demeurerait, au fil du temps, des traces de cette incorporation, ce en quoi
il rejoint la position de Curat (1982, 1999) : l’incorporation se présente comme
un degré de réalisation de la transitivité qui en contient deux – incorporation et
relation objet.

16. Chap. II.


17. Le problème que me paraissent poser les travaux de Ponchon et de Herslund tient à l’emploi qu’ils
font de la notion de locution, qui a été élaborée afin de commenter, en français moderne, une situation
d’absence d’article dans un état de langue marqué par la généralisation de son emploi, ce qui n’est
pas, loin s’en faut, la situation de l’ancien français ni du moyen français.

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Grammaticalisation et lexicalisation

2.2. Le caractère de syntaxe libre des constructions à verbe support


et opérateur causatif en moyen français
Dans une précédente étude (Valli 2003), je proposais une description des
formes spécifiques d’introduction des noms prédicatifs associés aux verbes
supports ou opérateurs causatifs (avoir, il y avoir, faire, donner, etc.) d’où il res-
sortait que les déterminants zéro et zéro-modifieur apparaissent en moyen fran-
çais comme des introducteurs réguliers dans les constructions à verbe support
ou à opérateur causatif de ces verbes, faiblement concurrencés par l’indéfini et
le partitif. La détermination zéro semble donc constituer, en dehors de toute
autre considération, le trait marquant de l’introduction des noms prédicatifs
d’aspect massif, et dans une moindre mesure de celle des noms d’aspect discret
ou ponctuel, comme on le voit dans le tableau ci-dessous. Il apparaît donc qu’il
a bien existé une classe formelle axée sur l’opposition concret versus abstrait, per-
tinente pour les modalités d’introduction des noms en moyen français 18, qu’on
peut observer dans les constructions à verbe support et à opérateur causatif 19.

N massifs Noms discrets

Singulier Pluriel
Emploi régulier du partitif
Emploi régulier de l’indéfini

Ø
Ø devant noms prédicatifs Ø alterne avec un devant les Noms prédicatifs qui notent
alterne avec
notant un état un procès dynamique
des
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Ø + Adj. non typant + N alterne avec un + Adj. non typant + N
Ø si contexte de modalité (négative, interrogative) et/ou coordination

Cette présentation n’est pas vraiment contestée : ce qui fait débat, c’est
l’interprétation qu’il faut donner à cet emploi productif d’un déterminant zéro
qu’on relève.
Pour ma part, je noterai en premier lieu que ces constructions sont de syn-
taxe libre : les noms prédicatifs admis respectent des contraintes de sélection
liées à l’aspect sémantique – statif vs dynamique ; quant aux déterminants, leur
emploi obéit à des contraintes liées à l’opposition massif vs ponctuel. On peut
illustrer ces contraintes de distribution par quelques exemples extraits de textes
de moyen français.

18. On rejoint ainsi la formule de Wenckeler 1978 : « les substantifs non introduits traduisent des
concepts abstraits quand ils sont au singulier, des concrets au pluriel ».
19. Au final, l’étude s’appuyait sur des travaux comme ceux d’Englebert 1996 pour expliquer que la
concurrence qu’on observe entre les déterminants zéro, indéfini et partitif est selon toute hypothèse
à mettre au compte d’un changement en cours en français médiéval : extension d’emploi de l’indé-
fini et du partitif – au-delà de l’emploi particularisant de l’indéfini et de celui d’extraction d’un
ensemble pour le partitif – partout où l’emploi de zéro était la règle.

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À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

Ainsi, le nom prédicatif responce apparaît, dans cet extrait de sa concor-


dance 20 dans l’ensemble des textes de moyen français de la Base de français
médiéval (BFM), avec un signifié stable, combiné avec le verbe support faire,
que le déterminant soit zéro, zéro-modifieur, défini, ou défini-modifieur :
(8) ce a quoy uns et aultrez luy faisoient responce (Roman du Comte d’Artois, vers
1453-1467)
A quoy ne feït aultre responce sinon que (Philippe de Commynes, Mémoires,
vers 1490-1505)
ce jeune duc, lequel fist responce qu’il aymeroit mieulx (id.)
A chascun faisoient bonne responce, mais ilz n’avoient à ce (id.)
retourner pour faire la responce au roy (Roman de Jean de Paris, 1494)
matin il y auroit pensé, et leur en feroit responce (id.)
faire leur responce a Jehan de Paris (id.)
devant le roy d’Espaigne, luy fit la responce (id.)
autour de luy, pour escouter la responce qu’il feroit (id.)
Lors l’on lui fait la responce (Quinze joies de mariage, vers 1400)
au soupper, la responce qu’elle en fist (Antoine de la Sale, Jean de Saintré, 1456)
Avec le support donner, on trouve la construction déterminant zéro-modi-
fieur-adjectif antéposé :
(9) de .X. heurez, vous en donray bonne et joieuse responce (Roman du Comte d’Artois,
vers 1453-1467)
Avec bailler, on trouve un déterminant possessif, co-référent du sujet :
(10) lui bailla sa responce et dist sa creance telle qu’il (Antoine de la Sale, Jean de
Saintré, 1456)
Avec le support converse avoir, on trouve déterminant zéro, défini-modifieur,
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démonstratif, ou zéro-modifieur :
(11) en sa trefve et ses alliéz. N’ayant responce à son plaisir (id.)
me doubtoye bien de la responce que j’euz. Il m’envoya une (id.)
entendions bien de avoir ceste responce, mais la principalle (id.)
que je eusse responce du roy ou que le temps de l’avoir ne (id.)
De tout advertiz le roy et euz mesgre responce (id.)
Au final, les expressions verbo-nominales en responce manifestent un sens clai-
rement compositionnel et un paradigme ouvert de déterminants. Sur la base des
données que j’ai réunies concernant les formes d’introduction des prédicats nomi-
naux en moyen français, on pourrait être tenté d’adhérer aux présentations qui
sont faites des constructions à verbe support en français médiéval, qui seraient
liées à « la capacité de généralisation de l’article zéro » ou à une situation de coa-
lescence liée à l’emploi de l’article zéro. Je crois au contraire, plus simplement, que
ce qui caractérise les constructions à verbe support, en français contemporain
comme en français médiéval, c’est l’emploi productif d’une détermination indé-
finie, avec ou sans élément modifieur ; cette détermination indéfinie est grammati-
calisée par l’indéfini et le partitif en français contemporain, mais largement par
zéro en français médiéval. Cet emploi de la détermination zéro ne doit pas être pré-

20. Sur un total de 78 réponses à la requête « responce ».

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Grammaticalisation et lexicalisation

senté comme un trait spécifique de la construction à verbe support mais comme


celui des formes d’introduction des noms prédicatifs, pour l’époque considérée.

3. DISCUSSION DE LA PERTINENCE DE LA NOTION DE LOCUTION


VERBALE COALESCENTE EN FRANÇAIS MÉDIÉVAL (2) : L’EXISTENCE
DE CONSTRUCTIONS VERBALES FIGÉES
La petite démonstration que nous venons de reprendre ne suffit pas pour
contester l’hypothèse de l’existence de locutions verbales coalescentes en français
médiéval. Tout au plus parvient-on à faire admettre qu’il a existé des construc-
tions à verbe support de syntaxe libre sans apporter de réponse aux médié-
vistes persuadés de l’existence, à la même époque, d’expressions apparentées
plus ou moins figées.

3.1. L’exemple des expressions verbo-nominales avec le nom garde


Pour cette démonstration, je reprendrai les éléments d’une communication
présentée par Valli et Bertrand au colloque Diachro III 21. Nous avions choisi
d’étudier les constructions du nom garde en français médiéval, parce qu’elles y
apparaissent productives et qu’elles ont donné lieu à des expressions figées en
français contemporain. La construction en verbe support basique avec le nom
garde ne se rencontre pas dans le texte de Froissart, mais on en relève un
exemple dans celui de Commynes :
(11) car les principaulx de toute ladite seigneurie y demeurent, et ceulx qui ont la
garde et gouvernement des aultres places en sont (Philippe de Commynes,
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Mémoires, vers 1490-1505)
Le nom garde apparaît dans une construction à verbe support converse.
Dans une telle construction, on rappelle que le prédicat nominal – qui exprime
un procès – partage son sujet-agent avec le verbe, l’ensemble constituant le plus
souvent une paraphrase acceptable d’un verbe simple ; cette construction sup-
port converse se rencontre avec les verbes Estre et se Tenir suivis de la préposi-
tion en, comme on le voit dans les exemples (12-13’).
(12) Et en parlerent pluisseurs gens assés estragnement et murmurerent sus le conte
Ainmon de Qent, pour tant que li enfes estoit en sa garde (Jean Froissart, Chro-
niques (livre premier), entre 1369 et 1400, 14)
(13) Li chastiaus, pour ces jours, estoit en la garde d’un chastellain, qui n’estoit
point trop vaillans homs (Jean Froissart Chroniques (livre premier),
entre 1369 et 1400, 40)
(13’) Quoique je me tiengne ichi et en la garde de l’esquier qui m’a creanté (Jean
Froissart Chroniques (livre premier), entre 1369 et 1400)
Il s’agit, on le voit, d’une construction de syntaxe libre 22, dans laquelle on
dégage un paradigme de déterminants : possessif, défini-modifieur. Le sens de

21. Paris, 20-22 septembre 2006.


22. C’est précisément ce qui nous oppose à l’étude de Schøsler 2004.

52
À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

l’expression verbo-nominale est compositionnel : on est renvoyé aux notions de


« garde », « surveillance », « protection ».
Au contraire, avec les verbes Estre et se Tenir (suivis de la préposition sus),
Prendre, Donner, etc., les expressions verbo-nominales apparaissent clairement
figées : fixité du déterminant – déterminant possessif ou zéro –, sens opaque ; le
sens général est celui d’expression d’une certaine méfiance (exemples 14-18).
(14) Et disoient bien li auqun baron et chevalier d’Engleterre as chevaliers de Hainnau
qui point n’entendoient le langage des Englois, et liquel ne haioient point les Hain-
nuiers, mais le disoient pour euls aviser, a la fin que il fuissent le mieuls sus lor
garde (Jean Froissart, Chroniques (livre premier), entre 1369 et 1400, 35)
(15) À ces paroles se contentoient et apaisoient li Hainnuier, et se tenoient tout sus
lor garde en atendant lor signeur (id., 29)
(16) li dist et enorta que pluisseur baron d’Engleterre faisoient aliances ensamble et que,
se il ne s’en prendoit garde, il le bouteroient hors de son roiaulme (id., 51)
(17) Vous avés moult bien ichi desus oi recorder conment messires Gautiers de Manni
prist le chastiel de Thun l’Evesque, et mist dedens en garnison .I. sien frere cheva-
lier, lequel on nonmoit messire Gille Grignart de Manni. Chils et si compagnon tra-
villoient durement ceuls de Cambrai, et les tint toute une saison si clos que
tousjours estoient il en doubte ; car moult souvent qant il ne s’en donnoient
garde, il couroient devant lors barrieres (id., 46)
(18) E vous les Englois qui chevauçoient et ne se donnerent de garde, si furent enbatu
en une enbusque (id., 48)
On peut dégager de la confrontation de telles données un enseignement
intéressant à propos de la mise en place, dans la diachronie d’une langue, du
mécanisme du figement. Contre une idée reçue, il semble bien que ce méca-
nisme puisse s’observer en synchronie en concurrence avec celui des construc-
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tions à verbe support.

3.2. L’exemple des expressions verbo-nominales avec le nom congié


3.2.1. Un réseau de constructions à verbe support
Dans le corpus de textes de moyen français étudié 23, il est frappant
d’observer que ce prédicat nominal 24 est employé majoritairement dans des
constructions avec support 25, en fait dans un réseau régulier de constructions à
verbe support 26.
Le premier emploi retenu est celui avec le verbe support donner, comme
dans l’exemple (19), que l’on identifie comme en français moderne (Gross

23. Dans le corpus de textes de moyen français exploité, on relève 263 occurrences du nom prédi-
catif congié (ce à quoi il faut ajouter 33 occurrences de la variante graphique congé).
24. Ce nom signifie soit « autorisation, permision de faire, ou de quitter un lieu ».
25. Dans un exemple sur quatre, ce nom apparaît dans une construction prépositionnelle intro-
duit par la préposition sans : « car il ne vouloit partir sans le congié du pape ne de son roy » (Phi-
lippe de Commynes, Mémoires, vers 1490-1505).
26. Voir l’étude de Schøsler 2006, qui s’intéresse aux mêmes constructions mais qui aboutit à des
conclusions sensiblement différentes.

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Grammaticalisation et lexicalisation

1989), par l’emploi du possessif coréférent au sujet : le sujet de donner est égale-
ment l’argument agent du prédicat nominal. Mais le plus souvent, le prédicat
nominal est introduit par l’article zéro, comme dans l’exemple (20).
(19) je ne m’en partiray pour rien qui me doye advenir d’icy atant que vous me dourez
vostre gracieux congié et[…] (Roman du Comte d’Artois, vers 1453-1467)
(20) et s’en alloient chascun jour sans congié, et d’aultres à qui le roy donnoit congié
(Philippe de Commynes, Mémoires, vers 1490-1505)
Le second emploi associé est celui avec le verbe support converse avoir
(Gross 1989), comme dans l’exemple (21). Le renversement des actants y est
manifesté par le choix du possessif, qui ne peut être co-référent au sujet dans
ce cas.
(21) n’est nul besoing que moy ne ma gent demourons plus par deça. Pour quoy vous
veuille plaire que nous aions vostre congié (Chronique de Morée, 1320-1324)
Le troisième emploi important à noter est celui qu’on observe avec le verbe
prendre. Il est important du fait de l’emploi productif de cette construction dans
l’ensemble des textes retenus 27, mais également par sa nature grammaticale et
son histoire, comme nous le verrons plus loin. En effet, prendre apparaît, comme
en français contemporain, une variante par extension aspectuelle du verbe sup-
port avoir (voir Vivès 1984, et voir également Rouget 1994). Dans l’exemple sui-
vant, on saisit bien que l’interaction se situe entre le curé et Mademoiselle ; c’est
de Mademoiselle que le curé doit obtenir un congé, pour faire croire à son départ.
Le possessif ne peut être que coréférent à curé.
(22) Monseigneur le curé et madamoiselle ne furent jamais plus joyeux que d’oyr ceste
nouvelle. Si prindrent conseil et conclusion ensemble que le curé se partira de leens
et prendra son congié affin que nul de leens n’ait suspicion de luy, et environ la
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mynuyt, il retournera et entrera vers sa dame par le lieu ou il a de coustume (Cent
nouvelles nouvelles, 1456-1467)
Pour compléter le tableau des emplois dans lesquels on peut rencontrer le
prédicat congié, il nous faut relever la construction de ce nom avec le verbe
demander, dont le statut grammatical est lié à la construction à verbe support
– donner, avoir – comme dans les constructions causatives : en effet, demander
c’est demander à avoir. Dans l’exemple suivant, on repère les actants de la
construction à verbe support en donner, qui est implicite :
(23) "Loué soit Dieux, sire, " fait il, "quant je vous voy seignourisier vostre roialme pai-
siblement sans guerre ne chose quy vous puisse grever ne troubler vostre bon
peuple, pourquoy je demande congié a vous, chier sire, de retourner en ma terre
pour certainez besongnes qui y sont depuis mon partement sourvenuez (Roman du
Comte d’Artois, vers 1453-1467)
Il est important pour la suite de l’exposé de retenir ce fait notable : le prédicat
congié est introduit le plus souvent comme complément verbal direct, préféren-
tiellement dans des constructions à verbe support ou associées à des construc-
tions à verbe support. Ainsi en est-il de cet exemple que j’avais analysé dans un

27. Plus de 130 emplois du nom congié se trouvent avec le verbe prendre, sur les 263 occurrences
au total de ce nom !

54
À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

premier temps comme construction à verbe ordinaire et que je classerai plutôt


comme opérateur causatif sur une variante aspectuelle du support donner :
(24) Alors Saintré a genoulz devant le roy se mist et fist renouveller son congié, lors se
leva et au chevalier dist (Antoine de la Sale, Jean de Saintré, 1456)

3.2.2. Sur le caractère de syntaxe libre de la majorité


des constructions à verbe support avec le prédicat congié
3.2.2.1. Le prédicat congié est construit avec le support donner
Le prédicat nominal est introduit par l’article zéro dans quatre cas sur cinq ;
dans tous les exemples, la signification de l’expression est claire : « autoriser
quelqu’un à partir ».
(25) Beau pere, et vous, belle mere, vous sçavez comme j’ay grant charge de mon
royaulme gouverner et entretenir, et si ay avec moy la plus part de mes barons, si
ay laissé ma mere seulle que grant desir a de me revoir. Pource, si est de vostre
plaisir, me donnerez congié, et doubtant vous desplaire, ne vous oze demander
licence d’emmener ma mye (Roman de Jean de Paris, 1494)
L’expression présente la même signification quand c’est le déterminant défini
qui introduit le prédicat, comme l’explicitent les deux exemple suivants, ce qui
nous donne une précieuse indication sur le caractère non fixe du déterminant 28 :
(26) Le roy de France l’eust volentiers retenu auprez de luy, mais il s’en excusa tant que
le congié luy fu donné a grant regret de toute la court (Roman du Comte d’Artois,
vers 1453-1467)
Et quant li princes vit que li mareschaux n’estoit voulu venir a lui pour prendre
congié, si respondi aux chevaliers car le congié ne lui donroit il mie (Chronique
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de Morée, 1320-1324)
On rencontre également avec ce verbe l’emploi d’un déterminant avec
modifieur d’intensité, le total congié, qui manifeste le caractère compositionnel
du sens de l’expression puisque elle a la sens dans ce cas de « chasser », comme
le note le Dictionnaire de Moyen Français (DMF) :
(27) Neantmoins, car il avoit la chose fort au cueur, ne laissa pas sa poursuite, ainçois de
plus en plus et tresaigrement pourchassa tant que la damoiselle, le voulant enchasser
et donner le total congié, luy dist qu’elle advertiroit son mary du pourchaz desho-
neste et damnable qu’il s’efforçoit d’ [achever] (Cent Nouvelles nouvelles, 1456-1467)

3.2.2.2. Le prédicat congié est construit avec le support converse avoir


Avec un déterminant zéro, l’expression manifeste dans l’exemple suivant
l’une de ses significations régulières, « avoir l’autorisation de faire » 29 :

28. On notera que, dans ces deux exemples, l’antéposition du nom vérifie une des propriétés des
constructions de syntaxe libre que Gross 1996 mettait en avant dans son étude sur la description
des locutions verbales figées.
29. C’est bien cette signification que l’on retouve avec le verbe obtenir : « Et au regard d’eulx et
des aultres personnes comme marcheans et aultre menu peuple, il souffira qu’ilz demandent et
obtiennent congié et licence d’entrer ès dictes villes, chasteaulx et forteresces, aux portiers
d’ycelles » (Enguerrand de Monstrelet, Chronique, 1441).

L A NG UE F RAN ÇAI SE 156 55


Grammaticalisation et lexicalisation

(28) Elle entre en l’eglise, et le premier homme qu’elle trouva, ce fut celuy qu’elle que-
roit, c’est assavoir son coustre, a qui elle compta ces nouvelles, comment elle avoit
congié d’aller en pelerinage, et cetera, pour toute la journée (Cent Nouvelles nou-
velles, 1456-1467)
Mais dans cet autre exemple, c’est le sens d’« être autorisé à partir », égale-
ment régulier pour l’époque considérée, que nous retrouvons :
(29) Or avant, fait il, y aille pour ceste foiz! Et gardez bien, fait il a la dame, que vous
venez au soir. " Lors la dame, qui voit bien que elle a congié, fait semblant que elle
amast mieulx n’y aller point et dit (…) (Quinze joies de mariage, vers 1400)
Il semble bien que la même interprétation se dégage quand le nom est intro-
duit par un déterminant défini avec modifieur :
(30) « sy vous requier que j’aye pour toutez chosez le vostre bon amour et gracieux
congié, car de cy me couvient partir et aler la ou Dieu me conduira. » (Roman du
Comte d’Artois, vers 1453-1467)

3.2.2.3. Le prédicat congié est construit avec l’opérateur causatif demander


Avec un déterminant zéro, l’expression verbo-nominale développe réguliè-
rement les deux emplois du prédicat congié : on demande l’autorisation de
faire, comme dans l’exemple (31), ou plus spécialement, de « quitter un lieu ou
une compagnie », comme dans l’exemple déjà cité plus haut (30). Avec un
déterminant défini, l’exemple (32) illustre le second emploi de l’expression :
« demander à s’éloigner ».
(31) Et puis demanda congié de parler au roy à part, ce qu’il fit (Philippe de
Commynes, Mémoires, vers 1490-1505)
(32) Si envoia au prince .ij. chevaliers a Beauvoir ou il estoit, pour demander le congié.
Mais li princes ne lui vost mie donner (Chronique de Morée, 1320-1324)
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3.2.3. Le prédicat congié est construit avec le support converse prendre
Si on récapitule, on admettra que l’ensemble des constructions que nous
avons étudiées dans ce chapitre relève globalement d’une syntaxe libre : même
si l’on considère que zéro est le déterminant d’emploi le plus fréquent, force est
de constater qu’il ne constitue qu’une forme dans un paradigme assez large.
D’autre part, dans l’ensemble, les expressions verbo-nominales offrent un sens
compositionnel à partir d’un des deux signifiés clairement établis pour ce pré-
dicat nominal : « autorisation, permission de faire ou d’aller ».
La situation est identique quand le prédicat congié est associé au verbe
prendre, dans les constructions prendre congié de Nhum 30 / à Nhum.

3.2.3.1. Prendre congié de Nhum


Cette association se présente a priori dans les textes étudiés comme la
construction support converse du verbe donner plutôt que du verbe avoir. On y
voit reformuler l’actant sujet de donner en complément (de forme de + N hum)
de prendre, comme dans l’exemple (33).

30. Nhum = Nom humain (N-hum = Nom non humain).

56
À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

(33) Et, peu de jours après, print congié du roy et messire Galiace Viconte, et s’en allè-
rent (Philippe de Commynes, Mémoires, vers 1490-1505)
En (33), en effet, on interprète l’expression prendre congié comme « accepter
l’autorisation », compte tenu du protocole.
Nous allons recenser la variété des déterminants observés et noter les diffé-
rences observées dans la signification de l’expression verbo-nominale. Dans le
cas d’un déterminant possessif avec modifieur (exemple 34), on note une
interprétation identique, qui met en évidence deux caractéristiques de la
structure converse : le caractère mutuel – échange des actants – et l’emploi du
déterminant possessif qui signale le caractère agentif des actants. Avec un
déterminant défini + modifieur, c’est bien la même interprétation qui se dégage
(exemple 35) ; il en va de même quand le déterminant est « zéro-modifieur »
(exemples 36 et 36’).
(34) Et a ces parolles print l’un de l’autre son tresgracieux congié (Antoine de la Sale,
Jean de Saintré, 1456)
(35) et, pour la matere abregier, prist le dur congié de sa bonne et belle femme a sy
grans pleurs et parfons gemissemenz qu’elle demoura toute pasmee et cuida l’en
longuement que son corpz fust sans vie. Ainsy se party le noble conte d’Artois
(Roman du Comte d’Artois, vers 1453-1467)
(36) Si print congié bien piteux de son compaignon, et s’en retourna en son païs,
sans soy vanter de la bourde qu’il a semée (Cent Nouvelles nouvelles, 1456-1467)
(36’) Puis, pour l’eure tarde, d’elle print treshumble congié et s’en partist (Antoine de
la Sale, Jean de Saintré, 1456)
Au contraire, avec un déterminant zéro (exemple 37), il semble bien que
l’expression ait une signification différente, celle qui est demeurée en français
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moderne et contemporain de « faire ses adieux » ; cela paraît confirmé par
l’exemple (38).
(37) Le bon seigneur, voyant qu’il avoit gaigné sa cause, print congié de la damoiselle, luy
disant que, puis que sa voye estoit, en venant de sa maison au marché, de passer devant
son huys, il la viendroit souvent visiter (Cent Nouvelles nouvelles, 1456-1467)
(38) Lendemain au matin les deux seigneurs des sudictz prindrent congié l’ung de
l’autre avecques quelques saiges et bonnes parolles (Philippe de Commynes,
Mémoires, vers 1490-1505)

3.2.3.2. Prendre congié à N (Nhum)


Avec un déterminant zéro, le sens de l’expression semble pouvoir varier.
Dans l’exemple (39), comme dans les constructions avec la préposition de, on
trouve plutôt le sens non compositionnel de « faire ses adieux ». Dans l’exemple
(40), en revanche, on hésite entre cette interprétation et celle, plus régulière, de
« prendre l’autorisation de partir qui a été donnée ».
(39) Le conte et la contesse de Boulongne prindrent congié a leur fille et apprez tous
pleurs et soupirs, comme il est de coustume en tel cas, se partirent d’illecq et
(Roman du Comte d’Artois, vers 1453-1467)
(40) et, quant heure fu de partir, il print congié a la royne et aux damez qui moult luy
firent d’onneur (Roman du Comte d’Artois, vers 1453-1467)

L A NG UE F RAN ÇAI SE 156 57


Grammaticalisation et lexicalisation

3.2.3.3. Prendre congié (sans complément)


Avec un déterminant défini avec modifieur, on remarque le sens composi-
tionnel de l’expression, « prendre l’autorisation qui est donnée », lié la coordination
donner et prendre. Ainsi dans l’exemple (41), où l’on note l’antéposition du prédicat
nominal – qu’on interprète comme une propriété de construction de syntaxe libre.
(41) Apprez ce que le conte d’Artois fu descendu de son cheval et que grans honneurs
eurent fais lez deux contez l’un a l’autre et le gracieux congié pris et donné, celuy
de Boulongne se retray en son chasteau (Roman du Comte d’Artois, vers 1453-1467)
Avec un déterminant indéfini avec modifieur, l’exemple (42) est le seul relevé
dans notre corpus, avec la même interprétation que dans l’exemple (41). Avec un
déterminant zéro, l’interprétation va dans le même sens (exemples 42-43).
(42) Et par ses euvres elle devint grosse et enceincte. Nostre compaignon, voyant sa
dame en cest estat, ne fut pas si fol que d’actendre l’heure que son maistre le pour-
roit savoir et appercevoir. Si print de bonne heure ung gracieux congié pour pou
de jours, combien qu’il n’eust nulle envye de jamais retourner (Cent Nouvelles
nouvelles, 1456-1467)
(43) Et, peu de jours après, print congié du roy et messire Galiace Viconte, et s’en
allèrent (Philippe de Commynes, Mémoires, vers 1490-1505)
(44) Me dist aussi qu’ilz avoient escript à leurs ambassadeurs, qui estoient devers le roy,
qu’ilz s’en vensissent et qu’ilz prissent congié (id.)
Il est clair, dans ce dernier exemple, que l’on rappelle un protocole. Au
contraire, dans le suivant, c’est l’interprétation nouvelle, celle qui s’est imposée en
français classique puis contemporain, de « faire ses adieux », qui paraît s’imposer :
(45) le conte d’Urgel prist congié, mais ce ne fu mie sans avoir prié de soupper avec-
quez luy celuy en qui l’onneur flourissoit, lequel s’en excusa pour ce qu’a ceste
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heure il fu laz et traveillié de chevauchier ; sy demoura en son logis et le conte
d’Urgel s’en alla (Roman du Comte d’Artois, vers 1453-1467)
Cette lecture semble confirmée par l’exemple suivant, dans lequel la forme
de prendre congié est justement au participe :
(46) Et a tant se partit en prenant congié (Cent Nouvelles nouvelles, 1456-1467)
Enfin, dans l’exemple (47), c’est à l’évidence la seconde interprétation de
l’expression verbo-nominale, « partir », qui est imposée par le contexte :
(47) Saintré, qui de Madame avoit sa liçon, faynant de estre couroucié, se agenoilla et
sans dire mot prent congié (Antoine de la Sale, Jean de Saintré, 1456)

3.3. Bilan
La construction du prédicat nominal congié avec les verbes donner, bailler,
avoir, demander est manifestement de syntaxe libre : le déterminant n’y est pas
fixé et le sens des expressions est clairement compositionnel, sur la base de la
signification du nom établie pour cette époque (cf. le DMF et le DEAF), à
savoir : « autorisation de faire, de quitter un lieu ».
En revanche, avec le verbe prendre, le tableau des emplois est brouillé, du fait de
l’intervention de nombreux facteurs. Une chose est sûre : le sens compositionnel de
l’expression <prendre déterminant congié>, « accepter l’autorisation de quitter les

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À propos de la notion de locution verbale :
Examen de quelques constructions à verbe support en moyen français

lieux », est concurrencé par les interprétations sensiblement différentes « faire ses
adieux » et plus simplement « partir », « s’éloigner », « se séparer de qqn ».
D’autre part, on doit noter que la formulation longue de la construction
verbo-nominale, Prendre dét. congié de/à N hum, est largement concurrencée par
une formulation courte, prendre congié, qui fait perdre le lien avec le réseau de
constructions à verbe support.
Enfin, on est frappé par l’extrême fréquence de l’emploi de l’article zéro dans
les formules courte et longue où apparaît le verbe prendre : 111 occurrences, sur
un total de 130 occurrences de prendre, et 263 au total du prédicat congié, ce qui
confère à la suite prendre congié, dès cette époque, un caractère locutionnel.
On peut donc observer comment le figement se met en place, par l’effet
conjugué de l’emploi d’une formulation courte, de celui de la détermination zéro,
et de la fréquence d’emploi de l’expression avec la signification – non composi-
tionnelle – qu’elle a conservée jusqu’à nos jours : « faire ses adieux », « partir ».

4. CONCLUSION
Les résultats de notre étude paraissent confirmer le caractère de syntaxe
libre des constructions à verbe support et opérateur causatif en moyen français.
Comme paraît confirmé, pour l’époque, le caractère synchronique du phéno-
mène de figement d’une expression verbo-nominale mettant en jeu les même
prédicats que dans les constructions de syntaxe libre : déterminant fixe, sens
opaque de l’expression.
Du point de vue de la théorie des changements linguistiques, le phénomène
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observé correspond au phénomène de « lexicalisation » décrit par Lehmann
(1995), à cela près que le changement ne résulte pas de l’apparition d’une
expression figée – qui se manifeste en synchronie – mais de la disparition des
constructions libres apparentées, qui rendent plus saillant le caractère figé de
l’expression qui se maintient.

Bibliographie
Bases, dictionnaires et textes cités
BFM – Base de Français Médiéval [En ligne]. Lyon : UMR ICAR / ENS-LSH, 2005, <http://bfm.ens-lsh.fr>.
DEAF = Baldinger (K.), puis Möhren (Fr.), directeurs, Dictionnaire étymologique de l’ancien français ;
Québec (Université Laval), Tübingen (Niemeyer), Paris (Klincksieck) 1974-.
DMF = MARTIN (Robert) et COMBETTES (Bernard), directeurs, Dictionnaire du Moyen Français,
partiellement accessible <http : //www.atilf.fr/blmf>.

Jean de Joinville, La Vie de Saint Louis, 1298-1309.


Chronique de Morée, 1320-24.
Froissart, Chroniques, entre 1369 et 1400.
Les XV Joyes du Mariage, vers 1400.
Enguerrand de Monstrelet, Chronique, extrait, 1441.
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L A NG UE F RAN ÇAI SE 156 59


Grammaticalisation et lexicalisation

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