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4.

Exploitation de l’empire
atlantique africain et
réorganisation de l’État
monarchique
p. 39-45

TEXTE
TEXTE INTÉGRAL
1D. João II monta sur le trône le 31 août 1481. A Cintra, trois jours
de larmes et de deuil avaient été consacrés à la mort de D. Afonso
V. Le nouveau monarque fera ajouter à son titre traditionnel de
“roi de Portugal et des Algarves” celui de “seigneur de Guinée”. En
effet, l’Afrique de D. João II sera bien celle de la côte tropicale et
équatoriale, celle du Golfe de Guinée et du comptoir de Mina, non
celle du Maroc et des croisades. Mais ce sera aussi la côte du Sud-
Ouest africain et celle du Cap de Bonne Espérance. Décrite par
Bartolomeu Dias (+ 1500) lors de son retour à Lisbonne en
décembre 1488, après un voyage d’environ un an et demi, cette
Afrique atlantique avait alors fortement le goût des Indes.
2Ce voyage traduisit bien la maîtrise des techniques de navigation
portugaises dans l’Atlantique de haute mer, l’Atlantique de
l’hémisphère Nord et l’Atlantique de l’hémisphère Sud. Après
avoir réussi, au prix d’un entêtement remarquable, à longer vers
le Sud, depuis la côte gabonaise, la côte du continent africain
pour enfin trouver cette route océane qui ouvrait la route des
Indes, les navigateurs portugais étaient parvenus à inventer la
route du contournement du continent noir, grâce à une double
“volta”, mise au point techniquement entre 1488 et 1497. Cette
invention de la voie océane des Indes consacrait la maîtrise totale
de l’Atlantique africain. Elle fut semblable, toutes proportions
gardées, à la première invention de la route açoréenne qui
conduisit, entre 1434 et 1443, Gil Eanes à doubler le cap Bojador,
Nuno Tristão à atteindre le banc d’Arguin et Dinis Dias à parvenir
au Cap Vert. Mais, en 1497, lorsque Vasco da Gama (1468-1524)
partit de Lisbonne pour son voyage des Indes, D. João II était mort
depuis deux ans.
3Le destin n’avait donc pas permis à D. João II de voir se
concrétiser les retombées d’un des choix les plus difficiles qu’il
eut à assumer pendant son règne, entre 1484 et 1488 : celui
d’avoir parié sur l’Atlantique africain pour assurer la jonction avec
l’Asie, alors qu’il avait rejeté l’hypothèse que lui avait présentée
Christophe Colomb concernant la jonction de l’Europe atlantique
avec l’Asie par l’Atlantique Ouest.
4Or, grâce à cette hypothèse indirectement confirmée, la Castille,
l’Andalousie maritime et l’Aragon se proposèrent d’assurer leur
revanche sur le demi-siècle de domination portugaise outre-mer
initiée par D. Henrique, le “navigateur”. Peut-on imaginer les
angoissses de D. João II sur la fin de sa vie, lui que les
chroniqueurs, en écho aux opinions des contemporains,
appelèrent le “prince parfait”, lorsqu’en 1492-1494, il dut
soutenir au maximum les talents de ses diplomates à Rome et à
Tordesillas, afin de sauvegarder ce qu’il estimait être l’essentiel
du monopole portugais outre-mer, à savoir l’Atlantique africain,
alors que les Rois catholiques paraissaient avoir réussi à joindre
ce continent de l’extrême Asie que les navigateurs de Lisbonne
poursuivaient avec persévérance depuis tant de longues années ?
L’épopée portugaise des grandes découvertes maritimes fut alors
à un tournant de son histoire, mieux à un tournant de l’Histoire.
5D. João II fut d’abord le “seigneur de Guinée”. Avec la
construction du fort de São Jorge da Mina, une des premières
décisions du jeune roi de vingt six ans fut de transférer la Casa da
Mina de Lagos à Lisbonne. C’est au roi qu’appartenait l’or de la
Mina, c’est lui qui l’exploitera, directement, dans des comptoirs
établis à cette fin. Il n’était pas question d’affermer l’exploitation
de cette région comme son père, D. Afonso, l’avait fait lors de sa
découverte avec Fernão Gomes. Le résultat fut considérable :
220 000 doublons d’or aux dires de Duarte Pacheco Pereira
(1460-1533), l’auteur de l’“Esmeraldo de Situ Orbis” écrit vers
1505, mais dont les renseignements concernaient surtout le règne
de D. João II.
6La première construction du fort de São Jorge avait été conçue à
Lisbonne : outre sa flotille de caravelles Diogo de Azambuja
transporta dans deux hourques spécialement affrêtées de
nombreux matériaux en dur, pré-taillés, et une centaine de
maçons et de charpentier afin de construire un “château de
pierre”. La pierre, voilà le matériau noble de l’empire outre-mer
de D. João II, la pierre alliée au bois et non plus le bois seul,
exclusivement utilisé jusqu’alors. Ce fut en pierre et non plus en
bois, que la route des avancées portugaises outre-mer au-delà du
Gabon fut désormais tracée, par le moyen de bornes sculptées, les
“padrões”, qui parsemèrent la descente vers le Cap de Bonne
Espérance jusqu’en 1488.
7Le fort de S. Jorge fut très rapidement élevé au rang de cité, par
la carta regia du 15 mars 1486, afin de stimuler le peuplement et
développer le trafic. Avec le comptoir d’Axim, légèrement
postérieur à celui de Mina, proche du Cap das Tres Pontas, puis -
en 1500, il est vrai-, plus à l’Est, le “resgate” du cap das Redes,
les trois points forts de l’exploitation aurifère de cette région
étaient établis.
8D’où venait le métal jaune ? De l’intérieur de l’Afrique, du pays
ashanti, du pays mossi et du lointain empire du Bor-Mali en pays
mandingue. Comment était-il transporté ? A dos d’hommes,
c’est-à-dire à dos d’esclaves que le “resgate” des esclaves du
Bénin fournissait en nombre à partir de 1484. D’ailleurs, le succès
des marchés aux esclaves fut tel -pas seulement en Afrique où la
main-d’œuvre noire devait ausi transporter vers l’intérieur les
produits portugais (des hambels, des draps rouges et bleus, des
toiles, des manilles en laiton, des coquilles, des coraux, du vin
blanc...), pas seulement dans les îles à sucre de Madère qui
fournissaient désormais les grands ports européens, notamment
français (Rouen, Dieppe, Marseille...), pas seulement dans
l’Algarve et dans tout le Portugal, surtout à Lisbonne, que la Casa
dos Escravos fut fondée en 1486.
9Ainsi, dans ces années 1480, la terre d’Afrique, grâce à
l’Atlantique africain, apparaissait bien au centre de l’empire
portugais d’outre-mer. Cet empire avait désormais deux pôles,
celui de Bojador-Arguin d’une part, celui du Golfe de Guinée et la
Mina d’autre part. Ces deux pôles détournaient l’essentiel du
commerce des routes terrestres transhariennes qui avaient fait la
force de l’Afrique du Nord méditerranéenne.
10A partir de la côte, D. João II essaya de percer l’intérieur de
l’Afrique tropicale. A partir des fleuves Sénégal et Gambie, en
1486 et 1487, il envoya João Afonso Aveiro au Bénin, ainsi que
des émissaires à Tombouctou et Tucurol (Takrur), en pays mossi
et en pays shongai, commandés par Gonçalo Eanes et Pêro de
Evora. A partir de la côte de Mina, il attira les richesses de
l’Afrique des forêts. Ainsi, cinquante ans plus tard, D. João II
pouvait considérer comme achevé le projet de l’infant D. Henrique
qui avait initié l’aventure maritime et le franchisement du Cap
Bojador.
11Comme en témoigna le chroniqueur João de Barros dans le Livre
III de la première “Década” de son “Asia” imprimée en 1552 mais
rédigée entre 1539 et 1549, un João de Barros véritable expert en
la matière puisqu’il fut administrateur de la Casa da Guiné (ou
Casa da Mina) et de la Casa da India : “Par le château d’Arguin, les
resgates de Cantor et de la Serra Leão, et par la forteresse de la
Mina, une grande partie de la terre de Guinée était saignée de son
or... Ainsi, l’or n’aillait pas se déverser entre les mains des
Maures, venus le chercher à travers tant de déserts en caravanes
de chameaux qui souvent restaient enterrés dans les sables de la
Lybie sur lesquels ils marchaient”.
12Si le comptoir d’Arguin joua son rôle au moment où l’infant D.
Henrique était au faîte de sa puissance et de sa renommée - la
forteresse d’Arguin fut édifiée en 1461-, ce rôle fut cependant
largement dépassé par le comptoir de la Mina. Son exploitation
fut inaugurée par D. João II. Elle se réalisa de façon intensive
jusque dans les années 1530 pour Arguin et jusqu’au milieu
e
du XVI  siècle pour Mina et Axim après avoir connu un
fléchissement partiel vers 1521.
13Comment s’étonner, dans ces conditions, que le roi de Portugal,
en 1519, puisse être surnommé, à Venise, le “Re di l’Oro” et que
les ambassadeurs du roi de Cannanore et du roi de Cochin que
Vasco da Gama ramenait vers l’Inde lors de son second voyage en
1502 ne fussent eux-mêmes émerveillés lorsqu’ils rencontrèrent,
au port d’Ale, en Guinée, une caravelle venant de la Mina qui
transportait deux cent cinquante marcs d’or en manilles et en
bijoux que les Noirs avaient l’habitude de porter sur eux ?
14Le Portugal, à partir de 1435, avait pu recommencer à frapper
des monnaies d’or après un demi-siècle de carence et le
lancement du cruzado en 1457 avait traduit cet essor de la frappe
de l’or. Cette arrivée massive d’or fut telle que le dernier tiers
ème
du XV  siècle connut, à Lisbonne, une surévaluation de l’argent.
Mais à partir de 1485, l’or de la Mina et du Soudan permit
d’attirer suffisamment l’argent allemand, pour assurer une
stabilisation monétaire en 1489 dont tout le mérite revînt à D.
João II. Comme le remarquait le meilleur historien de l’économie
de l’empire portugais d’outre mer, Vitorino Magalhães Godinho :
“les découvertes portugaises drainent l’or du golfe de Guinée vers
Lisbonne, et le peuplement de Madère transforme la géographie
sucrière ; l’or et le sucre, voilà deux atouts de l’économie
portugaise à partir de 1475 environ”. Deux atouts dans un jeu
comprenant l’“innovation” de la caravelle. D’où un nouvel
élargissement des buts à partir de la décennie 1480 vers les
épices orientales. “Pour atteindre cet objectif, concluait V.
Magalhães Godinho, la mise sur pied de l’art nautique
astronomique vient mettre à la disposition du commerce
portugais les moyens efficaces”.
15Grâce aux ressources tirées de l’exploitation du Golfe de
Guinée, D. João II put aussi renforcer le pouvoir de la monarchie
au Portugal même. Peut-être eut-il à coeur de s’inspirer de la
politique de l’infant D. Pedro pendant la régence du règne de D.
Afonso ? En tout cas, il avait trop subi lui-même les
inconséquences de la politique de son père, notamment les
faveurs envers une noblesse arrogante, surtout entre 1475 et
1477 lorsqu’il exerça personnellement le pouvoir au moment où
D. Afonso était plongé dans son rêve ibérique et accomplissait
son voyage en France, pour ne pas s’efforcer de redonner au
Portugal un prestige monarchique fondé sur l’expansion outre-
mer.
16Son hostilité envers la réaction nobiliaire le conduisit donc à une
grande méfiance dans le choix de ses conseillers. Il s’entoura
avant tout d’un groupe de fidèles serviteurs dont la constitution
d’une garde personnelle de cent vingt deux compagnons fut une
des manifestations les plus symboliques. La plupart des actions
entreprises au Portugal même dans la réorganisation
administrative et financière du royaume comme outre-mer fut
mise en oeuvre par les membres de cette garde personnelle, à la
fois redoutée et enviée par la haute et la petite noblesse qui se
rappelaient, avec nostalgie, de l’époque de D. Afonso et de ses
chevauchées. Parmi eux, on pourra trouver le chroniqueur Rui de
Pina (1440-1522), le futur amabassadeur à Venise, Pêro Correia,
ou encore le véritable conquérant de l’Inde et de l’Asie, Afonso de
Albuquerque (1462-1515).
17D. João II établit aussi de nouvelles règles du jeu avec la
bourgeoisie marchande. Celle-ci avait bénéficié des larges
donations du pouvoir royal, y compris cette bourgeoisie d’origine
flamande ou italienne, très intéressée aux initiatives outre-mer et
à l’exploitation des nouveaux produits-rois de la conquête. Elle
dut se plier à ce que certains historiens ont appelé un peu
rapidement sans doute un “capitalisme monarchique d’État”.
18Ainsi, dans un contexte européen où nombre de monarques
s’efforçaient de mettre en œuvre la construction d’un nouveau
type d’organisation politique dans lequel le pouvoir royal allait
s’identifier à l’État, dans une Europe où les institutions
monarchiques s’engageaient dans la voie d’un absolutisme au
détriment de la prépondérance féodale, à l’image du déclin
politique de plusieurs grands seigneurs comme le constataient les
contemporains frappés par l’écroulement du duché de Bourgogne
de Charles le Téméraire, l’action centralisatrice de D. João II
marqua la reconstruction politique du Portugal et de son nouvel
empire outre-mer. D. Manuel I, son successeur, bénéficiera de
cette réorganisation que traduisirent, à leur manière, les
Ordenações manuelinas (Ordonnances manuelines), en pleine
gloire de la conquête des Indes.
19Certes, le Maroc et les croisades ne furent pas totalement
absents des préoccupations de D. João II. Si, après le choc du
siège et de la destruction d’Otrante par les Turcs en 1480, des
rumeurs de croisades furent diffusées par Rome en 1485-1486,
elles ne se concrétisèrent point. D. João II était préoccupé par un
projet bien plus ambitieux : essayer de joindre le royaume
éthiopien du Prêtre Jean pour mieux servir la cause de la
Chrétienté. Toutefois, D. João II, installé à Tavira, fut obligé
d’envoyer en 1489, coup sur coup deux flottes de secours pour
venir en aide à la garnison d’un fort qui venait d’être créé à
Graciosa, une petite île située à quelques kilomètres de Larache.
Une telle obligation ne pouvait guère se produire à un plus
mauvais moment : Bartolomeu Dias venait de revenir à Lisbonne
après son long périple océanique vers le Sud de l’Afrique et son
ambassade vers l’Éthiopie était parvenue à Aden à l’extrémité de
la Mer Rouge. Mais si D. João II se garda bien de relancer toute
réanimation de la politique de croisades au Maroc, qui avait
mobilisé les énergies de son père et de sa noblesse, il ne pouvait
pas risquer une défaite, même partielle, dans cette région. Son
seul souci fut donc d’éviter tout dérapage éventuel du conflit
marocain après avoir aidé l’établissement fortifié de Graciosa.
Mais, en 1489 et 1490, l’irruption du Maroc sur la scène africaine
montrait que l’on ne pouvait impunément négliger cette frontière
de proximité même si toute la volonté politique de la monarchie
était alors portée vers d’autres horizons.
© Éditions de l’IHEAL, 1994
Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540
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