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6.

L’Atlantique lusitanien
entre l’Asie et l’Amérique
p. 54-60

TEXTE
TEXTE INTÉGRAL
1Est-ce à dire, cependant que D. João II ne s’intéressa pas à
l’Atlantique à l’Ouest des Açores et du Cap Vert ? Assurément
non. Diogo de Teive avait montré la voie, identifiant dès 1452, les
deux îles de l’extrême occident, celle de Flores et celle de Corvo,
à plus de 2 000 kms de Lisbonne. D. Afonso V avait cédé
plusieurs capitaineries aux intérêts flamands, alors contrôlés par
le duché de Bourgogne : Jérôme de Bruges s’installa à Terceira,
Van den Hagh à São Jorge, Joss Van Huertere à Faial.
2Pêcheurs et navigateurs flamands rivalisaient de hardiesse dans
cet archipel que les intérêts portugais commencèrent à réinvestir
dans les années 1470-1480. Par exemple, Rui Gonçalves da
Câmara récupéra la capitainerie de l’île de São Miguel en 1474,
João Vaz Corte Real celle de São Jorge en 1483. En 1475, alors
que le prince héritier D. João venait de se voir attribuer la
responsabilité de l’héritage de l’infant D. Henrique, Fernão Teles
était autorisé à entreprendre des explorations à l’ouest de
l’Atlantique africain. Sans doute, la Mer des Sargasses fut-elle
atteinte. Peut-être les navigateurs portugais acquirent-ils même
des confirmations partielles de l’intuition de l’existence d’autres
îles que la légende atlantique entretenait, telles Antillia,
Sanataxio, Brazil, à l’ouest de l’ensemble, bien réel, des Açores,
des Canaries, de Madère, du Cap Vert ?
3Le débat, quoiqu’un peu vieilli, existe toujours parmi les
historiens, confrontés à ce que l’on appelle “l’historiographie
portugaise du secret” puisque, selon Jaime Cortesão, si
découverte il y eut, elle fut tenue secrète par les autorités
monarchiques portugaises. En tout cas, lorsque D. João II accepta
de recevoir, vers la fin de 1484, Christophe Colomb, proposant
son projet de jonction de l’Europe à l’extrême Asie par la voie
atlantique vers l’ouest, au-delà des Açores, le jeune Génois fut
éconduit.
4Les experts de la cour de D. João II ne faisaient alors plus
sérieusement cas des hypothèses du savant florentin Paolo da
Pozzi Toscanelli reprises semble-t-il par le Génois. Trop confiant
dans le témoignage de Marco Polo, Toscanelli surévaluait de façon
inconsidérée l’étendue du continent asiatique vers l’Est, ramenant
les distances entre le Japon et les Canaries à 2 400 milles. On sait,
dans la réalité, que cette distance est de 10 600 milles. Si dans les
années 1480, la distance réelle entre les îles identifiées de
l’Atlantique et le Japon n’était évidemment pas connue, les
hypothèses de l’extension de l’Asie vers l’Est et donc de
l’immensité du continent asiatique, proposées par Toscanelli,
dont les milieux de Lisbonne avaient été informées par la
correspondance échangée entre le savant florentin et le chanoine
Martins en 1474, n’étaient plus retenues. Dès lors, le projet du
Génois n’apparaisait pas fiable. De plus, les prétentions politiques
et financières de Colomb, dont les capitulations de Santa Fé
traduisent la réalité conformément à l’accord passé avec les Rois
catholiques sept ans plus tard, frisaient, à Lisbonne,
l’inconscience ou la provocation.
5Au moment où D. João II s’efforçait de placer la monarchie au
centre même du processus de découverte, d’expansion et
d’exploitation des terres d’outre-mer, lui était-il possible
d’accepter que ledit Colomb puisse devenir “amiral dans toutes
ces îles et continents qui, par son travail et son industrie, seront
découverts ou acquis dans lesdites mers océanes, lui sa vie durant
et, après sa mort, ses héritiers et successeurs, de l’un à l’autre
perpétuellement avec tous les Droits et Privilèges appartenant à
cet office” ?
6Certes, les prétentions du Génois s’inspiraient fortement des
chartes de donation accordées en leur temps par la monarchie
portugaise, notamment aux Açores. Mais, précisément, D. João II
tenait à ne plus dilapider le patrimoine royal - ou celui de l’Ordre
du Christ - comme l’avait fait D. Afonso V. Et comme l’avait fait,
parfois aussi, l’infant D. Henrique lui-même d’ailleurs, surtout
lorsqu’il avait accepté l’aide des navigateurs italiens.
7Mais en 1484, la situation du Portugal n’était plus identique à
celle qui avait permis à Bartolomeu Perestrello de s’établir à Porto
Santo, dans l’archipel de Madère, et faire ainsi bénéficier une
monarchie inexpérimentée en matière d’expansion maritime du
précieux concours italien. En 1484, la monarchie portugaise
n’avait plus besoin d’être stimulée par l’entreprise génoise même
si le monopole royal n’excluait pas, au contraire, la bourgeoisie
marchande italienne des retombées du commerce maritime. Or, là
précisément, se situait la différence : l’association avec la
bourgeoisie mercantile italienne s’effectuait en aval et non plus en
amont des découvertes.
8Erreur scientifique plus faute politique, dans le premier semestre
de 1485, Colomb ne pouvait être qu’éconduit. Mais il fut éconduit
poliment avec les égards dus à son rang, acquis par son mariage
avec Felipa Perestrello-Moniz, même si celle-ci venait de mourir.
Toutefois, prudent, D. João II proposait en 1486 à deux
navigateurs, le Flamand Dulmo et João Afonso do Estreito,
d’entreprendre des explorations vers l’Atlantique ouest.
9Christophe Colomb revint à la charge quelques années plus tard.
Il proposa à nouveau ses services en 1488, après avoir essayé
entre temps de convaincre les Rois catholiques. D João II le reçut à
nouveau, fit examiner une fois encore ses propositions. Il les fit
examiner avec d’autant plus d’attention que Fernão Dulmo, un
Flamand, et João Afonso do Estreito étaient revenus sans succès
de leurs expéditions vers l’Ouest, au-delà des Açores. La
discussion entre experts fut même assez animée car, si la
possibilité théorique d’effectuer une liaison par l’ouest entre
l’Europe et l’Asie était bien reconnue, comme le pensait le
cartographe Martin Behaim, de Nuremberg, qui se trouvait alors à
Lisbonne et bien d’autres, y compris les cosmographes portugais,
seule la possibilité pratique de réaliser un tel voyage était rejetée
en raison de l’énormité des distances à parcourir directement,
sans ravitaillement ni relais préalablement assurés. Mais c’était
bien là l’essentiel car l’idée d’une telle liaison était dans l’air : le
14 juillet 1493, Hieronymus Muntzer, par exemple, adressera à D.
João II une lettre proposant à peu près le même projet de
navigation que Colomb. Il justifiait son raisonnement par les
travaux de Martin Behaim dont le globe de 1492, réalisé à
Nuremberg, avait concrétisé les recherches.
10Peut-être Christophe Colomb avait-il pensé en 1488, que le fait
d’avoir proposé son projet aux Rois catholiques, les rivaux du
monopole portugais outre-mer, notamment à Isabelle de Castille
et aux milieux de l’Andalousie maritime, ces milieux qui avaient
tellement contesté l’exclusivité portugaise de la route de Guinée
entre 1476 et 1481, jusqu’au traité d’Alcáçovas confirmé à Tolède
en mars 1480, provoquerait-il chez D. João II un retournement
d’opinion ?
11Peut-être aussi le Génois aurait-il servi D. João II en suggérant
aux Rois catholiques de s’engager dans la recherche d’une route
vers les Indes dont les navigateurs, qui avaient exploré les îles à
l’ouest des Açores - les Antilles-, avaient considéré qu’elles ne
présentaient aucun intérêt en comparaison avec la route des Indes
de contournement de l’Afrique dont le Portugal espérait enfin la
concrétisation en attendant avec impatience le retour de
Bartolomeu Dias ? Mais peut-on croire sérieusement que le
Génois, si persuadé de sa mission divine de “découvreur”, aurait
accepté une mission aussi secondaire dont l’objectif aurait été de
détourner l’attention des Rois catholiques vers les Antilles afin
que ces derniers ne soient plus à même de relancer la
contestation de la route de l’Atlantique africain ? En effet, à partir
du retour de Dias en décembre 1488, le Portugal ne s’efforçait-il
pas de préparer dans les meilleurs conditions le voyage direct vers
le Cap de Bonne Espérance, notamment en étudiant les conditions
techniques d’une liaison Lisbonne-Le Cap au large de l’Atlantique
Sud, donc à l’Ouest des îles africaines intégrant de fait le Brésil
dans la double “volta”, seule possibilité de réduire
raisonnablement le temps de la durée de la navigation vers les
Indes ?
12La commémoration du cinquième centenaire de 1492 est
féconde : elle stimule l’imagination des historiens. Nombre de
travaux ont proposé d’autres portraits de Christophe Colomb et
de ses relations avec D. João II. Sans qu’il soit nécessaire de leur
prêter des intentions aussi “machiavéliques” à l’égard des Rois
catholiques dont la conquête de Grenade ne pouvait que
développer une puissance susceptible de relancer l’expansion
hispanique soit en Afrique du Nord soit vers les Indes, il convient
toutefois de remarquer que, lors de sa difficile navigation de
retour à la fin de son premier voyage, au début de mars 1493,
après l’escale historique du 12 octobre 1492, Colomb reconnut
avec plaisir le rocher de Cintra et se résolut à entrer dans
l’estuaire du Tage. Toutefois, justifier un tel retour à Cascais, aux
portes de Lisbonne, du protégé des Rois catholiques par la seule
cause d’une “tempête” paraît quand même une explication un peu
courte. En tout cas, le 8 mars 1493, Colomb était convoqué par D.
João II. Le 9 mars se déroulait leur entretien : Colomb affirmait
avoir découvert les Indes. Que n’a-t-on pas écrit à propos de cet
entretien ! D. João II le reçut avec tous les honneurs ; il se montra
satisfait des bons résultats de l’expédition mais accueillit avec
scepticisme son affirmation concernant les Indes. Puis, nous dit,
Bartolomé de Las Casas (1484-1566), il rappela que, “selon les
capitulations qui avaient été établies entre lui et les rois, il avait
l’impression que cette conquête-là lui appartenait”. Las Casas
poursuivit : “A cela, l’amiral répondit qu’il n’avait pas
connaissance des capitulations dont il lui parlait, et que la seule
chose qu’il savait, c’était que les Rois lui avaient ordonné de ne
pas aller aux Mines, ni en aucun point de Guinée, et que c’était là
ce que l’on avait fait publier dans tous les ports de l’Andalousie”.
13Colomb passa trois jours à la cour de D. João II puis quitta le
Tage le 13 mars pour Palos. Et de Palos pour Séville. La “Lettre”
dite “Lettre à Santagel” de Colomb relatant son voyage fut
imprimée au tout début avril. Elle connut une diffusion assez
extraordinaire dans toute l’Europe. De Séville, Colomb se rendit à
Barcelone par Cordoue où les Rois catholiques le reçurent en
présence de sept des dix Indiens ramenés du voyage portant
perroquets et cadeaux destinés à leurs Majestés. La réception à la
cour fut grandiose. La première rédaction de la bulle Inter Coetera
date du 3 mai. Sa rédaction définitive fut achevée en juin. La ligne
de partage entre les terres portugaises et les terres espagnoles
était établie, de pôle à pôle, à cent lieues “vers l’ouest et au sud
de l’une quelconque des îles communément appelées Açores et
Capt Vert”. A l’Est, le Portugal ; à l’Ouest, l’Espagne. La bulle
Aeterni Regis de 1481 était donc revue et corrigée par le pape
Alexandre VI. D. Fernando de Almeida, l’ambassadeur du Portugal
à Rome, ne pouvait que constater l’avantage pris par les Rois
catholiques. Une négociation difficile s’engagea dès lors entre les
deux monarchies.
14Dans un premier temps, Rui de Pina, accompagné de Pêro Dias,
se rendit à Barcelone. En août 1493, alors que Colomb se
préparait à un second voyage, il informait les négociateurs
espagnols de l’éventualité, pour le Portugal, de lui couper la route
nouvellement découverte à partir des Açores si une révision des
lignes de démarcation du partage n’était pas établie entre les
deux monarchies. Les négocations furent ainsi relancées. Colomb
put partir sans menaces du port de Cadix le 25 septembre pour
son deuxième voyage avec une grande flotte de dix sept voiles.
Pendant ce temps, les négociations se poursuivaient, compliquées
par de difficiles questions de succession dynastique.
15Début mars 1494, D. João II donna pleins pouvoirs à Rui de
Sousa, D. João de Sousa et Aires de Almada, ses ambassadeurs en
Castille, pour repousser le méridien de deux cent soixante dix
lieues à l’ouest. Le 7 mars 1494, le navigateur espagnol Antono
de Torres, parti avec Colomb, rentrait en Andalousie et confirmait
l’inexistence de terres entre la ligne des cent lieues et celle des
trois cent soixante dix lieues. Le traité entre les deux monarchies
pouvait alors être signé. Il fut signé à Tordesillas le 7 juin 1494.
La ligne de partage était officiellement déplacée de deux cent
soixante dix lieues : elle s’établissait à trois cent soixante dix
lieues à l’ouest des îles africaines du Cap Vert et non plus à cent
lieues comme le précisait la bulle d’Alexandre VI. Parmi les
membres de la délégation portugaise, composée de sept
personnes, figurait Duarte Pacheco Pereira, le futur auteur de
l’“Esmeraldo de Situ Orbis”. Duarte Pacheco était-il sûr de ses
calculs ? Afin d’en vérifier l’exactitude, il aurait reçu mission de
prospecter l’ouest de l’Atlantique. Mais cette mission, si elle fut
effectivement réalisée, ne lui fut confiée qu’en 1498, soit quatre
ans plus tard. Il convenait alors d’étudier la possibilité d’élargir la
route océane suivie par Vasco da Gama lors de son départ en
1497 et de tester la double “volta” de l’Atlantique africain.
Certains historiens en ont conclu que Duarte Pacheco Pereira avait
repéré les côtes du Brésil dès cette époque. En tout cas, Pedro
Álvares Cabrai (1467-1520) suivit effectivement cette voie.
L’Amérique, le Nouveau Monde, n’avait alors d’intérêt pour le
Portugal qu’en fonction des nécessités imposées par la navigation
vers les Indes d’Asie, les Indes véritables.
16Si l’Atlantique à l’Ouest des Açores et du Cap Vert fut donc loin
d’être négligé par les navigateurs de D. João II, puis ceux de D.
Manuel I (1469- 1521), c’était d’abord parce qu’il se révélait utile
au contournement de l’Afrique. Bien évidemment, cette voie
océane réserva des opportunités : outre le Brésil, l’Atlantique Nord
apparut comme une nouvelle frontière de l’expansion maritime
portugaise. Un Atlantique Nord particulièrement riche en
ressources de pêches -la morue, voire le thon - et João Femandes
et Pedro de Barcelos auraient reconnu la péninsule du Labrador
l’année même du premier voyage de Colomb. Le domaine des
Corte Real n’allait pas tarder à se dessiner, entre Terre Neuve et la
Floride, au tournant du siècle nouveau.
17Mais la terre du Nouveau Monde, celle du Nord comme celle du
Sud, était alors bien secondaire par rapport aux Indes d’Asie. D.
João II avait choisi la voie océane africaine. Il savait qu’il ne s’était
pas trompé. Pêro da Covilhã lui avait donné raison. Bartolomeu
Dias avait confirmé la possible liaison. Sa mort le 25 octobre
1495, à Alvor, ne lui permit pas de bénéficier entièrement de la
justesse de son choix. D. Manuel I, le “Fortuné”, en profita. Le
Portugal, grâce à sa maîtrise de l’Atlantique se trouvait désormais
au centre de “trois mondes” : l’Afrique, l’Amérique et l’Asie.
© Éditions de l’IHEAL, 1994
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