Vous êtes sur la page 1sur 7

7.

Vers l'empire d'outre-mer


et l'épuisement de la
dynamique des “frontières”
maritimes
p. 63-68

TEXTE
TEXTE INTÉGRAL
1En effet, rien ne permettait, a priori, de prévoir l'accession de D.
Manuel au trône du Portugal le 27 octobre 1495. Il fallut plusieurs
concours tragiques de circonstances pour que le beau-frère et
cousin de D. João II soit conduit à assumer la succession de la
dynastie d'Avis.
2L'affirmation du pouvoir monarchique de D. João II face à la
haute noblesse avait provoqué de nombreuses rancoeurs. Celles-
ci se réveillèrent assez brusquement dans la dernière décennie
du XV° siècle. Afin d'établir un modus vivendi avec la Castille, D.
João II avait négocié le mariage de son fils, le prince héritier, D.
Afonso, avec la fille ainée des Rois catholiques, Isabelle, en 1490.
Mais D. Afonso se tua accidentellement lors d'une course à cheval
en juin 1491. Dès lors, la reine, D. Leonor (1458-1525), s'efforça
de mettre en avant son frère, D. Manuel, à la fois beau-frère et
cousin de D. João, pour accéder au trône. A ses yeux, D. Manuel
n'apparaissait-il pas comme le plus proche parent du roi par les
mâles en lignée légitime ?
3En fait, D. Manuel, comme troisième enfant du frère de D. Afonso
V, le duc de Viseu D. Fernando, se trouvait être lui aussi un des
petits-fils de D. Duarte, le deuxième roi de la dynastie d'Avis.
Mais sa chance fut précisément d'être seulement le troisième
enfant de D. Fernando et le second de la lignée mâle. Car, de la
même manière qu'avec la maison des Bragance, les relations de D.
João II avec les ducs de Viseu, en dépit de son mariage avec D.
Leonor, s'étaient dégradées et étaient devenues très conflictuelles.
A tel point que D. Diogo, frère de la reine D. Leonor et de D.
Manuel, avait été exécuté en 1484 par D. João II à la suite d'une
sanglante conspiration. Si le roi avait pris sous sa protection
directe le jeune frère de D. Diogo, D. Manuel, n'était-ce pas
surtout pour contrôler la branche des ducs de Viseu ?
4Mais, à la mort de D. Afonso, D. Leonor imposa D. Manuel pour
héritier légitime. Légalement, D. João II ne pouvait que reconnaître
cet héritage. Certes, il aurait préféré voir monter sur le trône son
fils illégitime qu'il estimait bien plus digne d'accéder à la
couronne, mais afin d'éviter de graves troubles dynastiques, il
finit par se rallier au critère de légitimité. D. Manuel fut reconnu
comme héritier. Seules les disparitions successives de D. Diogo,
son frère, puis de D. Afonso, le prince héritier, et la volonté de sa
sœur, la reine D. Leonor, avaient donc provoqué la “fortune”
royale de D. Manuel.
5Cette “fortune” se conjugua avec le franchissement des “portes
de l'Inde”. D. João II avait espéré ce franchissement pendant tout
son règne. Bartolomeu Dias par l'Atlantique d'une part, Pêro da
Covilhã par la Méditerranée d'autre part, en avaient montré les
potentialités. Si D. João II avait joint à son titre de “roi de Portugal
et des Algarves” celui de “seigneur de Guinée”, D. Manuel I y
ajoutera celui de “seigneur de la navigation, conquête et
commerce de l'Ethiopie, de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde”, bref
de tout cet Orient mythique qui fascinait l'imaginaire européen
du XVe siècle. Admirable formule qui montrait à quel point le
Portugal était sorti d'une situation de frontière de l'Europe
médiévale pour parvenir aux frontières du Monde moderne.
Assurer la continuité de cette transition à travers le pouvoir
monarchique d’une organisation impériale concrétisa les objectifs
de l’expansion maritime et marchande.
6Car, D. Manuel I s’attacha beaucoup plus à mettre en œuvre une
politique de conquêtes qu’une politique d’expansion maritime.
Cette politique de conquêtes réengagea la monarchie sur la voie
d’une réconciliation avec la noblesse traditionnelle : à la conquête
de l’Inde, une conquête étendue jusqu’aux Moluques, s’ajouta le
renouveau des croisades symbolisé par la relance d’une conquête
marocaine de proximité aux frontières du Portugal.
7Mais, D. Manuel I, comme D. João II, fut confronté au dilemme de
l’Atlantique ouest et certains de ses choix permettent de mieux
comprendre ses hésitations sur la conduite de l’entreprise
portugaise des grandes découvertes. Du temps de D. João II, le
premier acteur de ce théâtre d’hésitations avait été un Génois
formé au Portugal, Christophe Colomb. Pour D. Manuel I, deux
autres acteurs intervinrent : l’un fut un négociant florentin devenu
navigateur, Americo Vespucci ; l’autre, un petit noble portugais,
originaire du Nord du pays, de la région de Tràs-os-Montes,
Fernão de Magalhães, devenu grand navigateur au service de
l’Espagne de Charles Quint.
8Le négociant florentin Americo Vespucci (1454-1512) travaillait
à Séville pour le compte de la maison d’affaires dirigée par
Giannotto Berardi depuis 1492, lorsqu’il fut appelé à Lisbonne par
D. Manuel I en 1501. Il venait de revenir d’un long voyage dans
l’Atlantique, effectué en 1499-1500, à la demande de Ferdinand
le Catholique (1452-1516), participant comme pilote à une
expédition confiée à Alonso de Hojeda et dans laquelle se trouvait
aussi le navigateur cartographe Juan de La Cosa. Longeant les
côtes du littoral Nord de l’Amérique du Sud, à l’Ouest et à l’Est du
Vénézuela, cette expédition avait-elle conduit le navire de
Vespucci à parcourir la côte Nord du futur Brésil, hors des limites
attribuées aux Rois Catholiques par le traité de Tordesillas et donc
dans la zone relevant du Portugal ? Parti en mai 1499, Vespucci
était de retour à Séville en juin-juillet 1500, alors que la flotte de
Cabrai, qui avait quitté le Tage en mars 1500, n’avait fait
connaître à D. Manuel I sa “découverte officielle” du Brésil qu’en
mai-juin de la même année. La plupart des pilotes portugais se
trouvaient alors sur les navires de la flotte de Cabrai qui devait se
rendre à Calicut. Aussi D. Manuel I sollicita-t-il le concours du
Florentin pour participer à une expédition, commandée sans
doute par Gonçalo Coelho, chargée d’explorer la côte de cette
terre découverte par Cabral. Vespucci partit en mai 1501 et
regagna Lisbonne pendant l’été 1502. Quelques mois plus tard,
en 1503, était imprimée en latin à Paris, sous le titre de “Mundus
Novus”, une lettre envoyée par Vespucci à l’ambassadeur de
Florence à la Cour de France, Lorenzo di Pietro Medici, relatant ce
voyage. De nombreuses rééditions témoignèrent du grand succès
du “Mondus Novus”.
9Peut-être Americo Vespucci eut-il alors l’opportunité d’effectuer
un second voyage avec Gonçalo Coelho pour le compte de D.
Manuel I, entre mai 1503 et juin 1504 ? Les historiens en
débattent toujours. En tout cas, un récit décrivant ce dernier
voyage fut à nouveau imprimé en latin, en 1507, cette fois par les
soins d’un groupe d’humanistes de la ville de Saint-Dié-des-
Vosges, au service du duc René II de Lorraine. Le titre de ce récit,
appelé à jouer un rôle essentiel dans la diffusion des informations
géographiques des découvertes maritimes, était “Quattuor
Navigationes”. Cet ouvrage rassemblait, sous forme de livret, un
ensemble de textes attribués à Vespucci relatant quatre
navigations que le Florentin aurait effectuées, deux au service de
la monarchie espagnole en 1497-1498 et en 1499-1500, deux
autres au service de la monarchie portugaise, en 1501-1502 et en
1503-1504. Le “Quattuor Navigationes” fut reproduit en annexe
d’un ouvrage savant de cosmographie, la “Cosmographiae
Introductio”, auquel était jointe une carte du monde dessinée par
Waldseemuller. Au chapitre sept de la “Cosmographiae
Introductio”, on pouvait lire cette phrase : “Aujourd’hui, ces
parties de la terre (l’Europe, l’Afrique et l’Asie) ont été plus
complètement explorées, et une quatrième partie a été découverte
par Amérigo Vespucci... Et comme l’Europe et l’Asie ont reçu des
noms de femmes, je ne vois aucune raison pour ne pas appeler
cette autre partie Amerigé, c’est-à-dire terre d’Amérigo, ou
America, d’après l’homme sagace qui l’a découverte. On pourra se
renseigner exactement sur la situation de cette terre et sur les
coutumes de ses habitants par les quatre navigations d’Amérigo
qui suivent”. Quant à la carte de Waldseemuller, elle mentionnait
sous le nom d'”America” la partie Sud du Nouveau Monde, à la
hauteur du Rio São Francisco, la côte Nord-Est de l’Amérique du
Sud relevant des possessions des Rois Catholiques ainsi que les
îles découvertes par Christophe Colomb. Figurait aussi sur la carte
cette partie Nord du Nouveau Monde qui deviendra, par la suite,
l’Amérique du Nord.
10Ainsi, grâce aux moyens techniques de cette invention de la
Renaissance que fut l’imprimerie, l’invention de l’Amérique venait
de prendre toute sa place dans l’épopée des Grandes découvertes
maritimes. Et le choix de D. Manuel I, appelant le Florentin
Vespucci à son service, donna-t-il, indirectement, au Portugal,
l’occasion d’effacer le nom du Génois Christophe Colomb de la
découverte du Nouveau Monde. Les hésitations de D. João II à
l’égard de Colomb ne trouvaient-elles pas, dans la diffusion de la
littérature savante des humanistes géographes de Saint-Dié, une
justification inattendue ?
11Toutefois, l’objectif affirmé du quatrième voyage de Vespucci, le
second qu’il aurait effectué au service de D. Manuel I, n’était-il
pas de se rendre en Asie, c’est-à-dire vers cette “île dénommée
Melcha” (Malacca), “havre pour tous les navires de la mer
gangétique ou indienne”, au-delà de Calicut ? La fascination
exercée par les Indes d’Asie, dans l’enjeu de la maîtrise de la
route atlantique, jouait bien sûr, au Portugal, un rôle majeur. Or,
D. Manuel I, vers la fin de son règne, fut confronté à l’épopée
maritime d’un deuxième navigateur, connaissant bien déjà, lui, les
îles à épices d’Asie, aspirant à trouver par l’Atlantique Ouest,
cette route océane d’Orient par l’Occident, dont Christophe
Colomb avait espéré prouver l’existence et sollicité, pour ce faire,
l’appui de D. João II. Ce projet était alors défendu par un
Portugais, Femão de Magalhães (1480 ? - 1521), à qui l’on a
donné, en France, le nom de Magellan. En rupture avec la
monarchie portugaise, Fernão de Magalhães engagé au service de
la Castille rivale, partit en 1519 vers l’Atlantique pour
entreprendre la première circumnavigation en direction de l’ouest.
Evidemment, D. Manuel, pas plus que Fernão de Magalhães, morts
tous deux la même année en 1521, ne connurent les résultats de
ce périple autour du monde. Mais le nouveau partage du monde
qui en résulta en 1529, au Traité de Saragosse, délimita les
frontières du Pacifique comme Tordesillas, en 1494, avait délimité
les frontières de l’Atlantique. Les limites de l’épopée maritime
étaient atteintes. Pourtant, une dernière phase d’expansion en
direction de l’extrême Asie et du Japon eut bien lieu dans les
années 1540, mais elle connaissait tous les signes de
l’essoufflement. Entre l’extrême Europe et l’extrême Asie, au XVI°
siècle, l’établissement de relations directes ne pouvait encore
engendrer qu’un contact épisodique. La Chine, le Japon
résistèrent à la conquête tant militaire que spirituelle du Portugal
de D. João III (1502 -1557) qui avait porté les frontières de son
empire d’outre -mer aux frontières du monde. Car D. João III fut
surtout confronté à la gestion de la conquête, à la gestion de
l’empire. Et, la dynamique de l’expansion maritime -la dynamique
des découvertes- dépassait les seules limites de l’équilibre
politique du Portugal. L’empire n’existait plus que par
l’exploitation de la conquête. La grande période de l’expansion
maritime, son épopée, s’achevait.
© Éditions de l’IHEAL, 1994
Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540
Cette publication numérique est issue d’un traitement automatique par reconnaissance optique
de caractères.
6. L’Atlantique lusitanien entre l’Asie et l’Amérique
 
8. La maîtrise de l'Atlantique, des “Portes de l'Inde” à la “Route des Indes”
LIRE
ACCÈS OUVERT
MODE LECTURE EPUB PDF DU LIVRE PDF DU CHAPITRE
FREEMIUM

Suggérer l'acquisition à votre bibliothèque


ACHETER
VOLUME PAPIER
leslibraires.framazon.fr