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Le Cameroun était l’un des neufs pays représentés au marché de l’investissement du Forum

international Afrique Développement (FIAD) organisé par le groupe marocain Attijariwafa


bank les 14 et 15 mars à Casablanca. Dans cet entretien avec «La Tribune Afrique», le
ministre camerounais des Finances Louis Paul Motaze, qui a conduit une délégation de hauts
responsables et d’hommes d’affaires, revient notamment sur la «Vision 2035» qui ambitionne
de concrétiser l’émergence du pays à cet horizon. L’argentier du Cameroun évoque également
la dynamique actuelle du gouvernement ainsi que les défis à relever pour que ce pays
d’Afrique centrale émerge définitivement en tant que terre d’investissement par excellence.
La Tribune Afrique : Le Cameroun a participé en force au marché de
l'investissement du FIAD 2019. Qu'est-ce qui a motivé cette mobilisation ?
Louis Paul Motazé : Je tiens d'abord à rappeler le contexte dans lequel nous nous
situons aujourd'hui, celui d'un pays qui est à la recherche des voies qui lui
permettront de concrétiser l'émergence à l'horizon 2035. Lorsque dans les années
2009-2010, la vision a été développée ainsi que le fameux programme contenu
dans le document stratégique de la croissance et de l'emploi, il était clair que c'est
par l'investissement que nous pouvions effectivement évoluer vers cette
émergence.
Nous avons aujourd'hui des domaines identifiés comme prioritaires dans lesquels le
besoin d'investissement est important. C'est le cas des infrastructures, parce qu'on
ne peut rien faire sans les infrastructures, qu'elles soient routières ou
aéroportuaires. Nous priorisons également la transformation agricole pour passer
d'une agriculture traditionnelle à ce que le chef de l'Etat appelle «l'agriculture de
seconde génération».
Il nous faut impérativement aller vers la transformation, c'est-à-dire
l'industrialisation. Jusque-là, nous sommes resté pays un exportateur de matières
premières et exporter les matières premières à l'état brut ne crée pas beaucoup de
richesses sur place. C'est pour cette raison que nous travaillons à la mise en œuvre
effective du Plan directeur d'industrialisation du Cameroun [PDI, NDLR] qui a été
adopté [le 15 mars 2017, NDLR]. Le chef de l'Etat a insisté sur ces deux secteurs
[infrastructures et transformation agricole, NDLR], mais l'énergie aussi reste un
secteur stratégique, car rien ne peut être fait sans énergie.
Par besoin d'investissement : j'entends aussi bien celui émanant du secteur public
que du privé national ou étranger. Chaque fois qu'il est question d'investissements
et de possibilité de mobilisation des sources de financement de ces
investissements, le Cameroun devrait être présent.
Justement à propos de l'investissement privé, y a-t-il une politique visant à
faciliter le renforcement des capacités des investisseurs locaux de telle sorte
qu'ils puissent être des partenaires forts pour les investisseurs étrangers ?
A mon avis, il faut éviter de voir une compétition entre investisseurs nationaux et
étrangers. Si les investisseurs nationaux sont candidats à des projets -et ils le sont-
ils seront certainement sollicités. Nous avons récemment levé un emprunt
obligataire qui a été essentiellement souscrit par des investisseurs locaux.
Mais, il ne faut pas être naïf ! Les investisseurs locaux n'ont pas encore une
capacité financière qui puisse égaler celle des investisseurs étrangers, tout
simplement à cause du niveau de développement du Cameroun. Il y a dans les
grands pays, de très grands groupes bancaires, industriels,etc. qui sont
multimilliardaires. Ce sont des groupes qui existent depuis de très longues années.
On ne peut pas s'attendre à ce que les groupes nationaux aient cette capacité
d'investissement et nous n'aurons pas ce genre de groupes dans notre pays en
claquant des doigts. Ce n'est pas qu'il y a une faute, c'est tout simplement une
question de capacité financière.
C'est pour cette raison que nous sommes ouverts à tout le monde. Et nous avons
d'ailleurs non seulement un code d'investissement libéral, mais nous avons une loi,
votée en 2013, pour essayer de favoriser les investisseurs qui veulent s'installer
dans notre pays.
Quel rôle les banques peuvent-elles jouer à ce niveau, à votre avis ?
Les banques jouent déjà un grand rôle. Quand je parle par exemple d'emprunts
obligataires, nous les faisons à travers les banques. Ce sont elles qui financent tant
au travers de leurs fonds propres, que grâce à l'épargne qu'elles collectent de leurs
clients. Lors du dernier emprunt obligataire, nous cherchions quelque 200 milliards
de Fcfa ; nous avons eu beaucoup plus que cela. Cela veut dire qu'il y a eu une
sursouscription et que les banques nous font confiance, car on ne prête de l'argent
qu'à celui qui nous rassure en termes de remboursement et dont les projets que
financeront ces fonds sont porteurs.
C'est vraiment une sorte de contrat. Nous présentons les projets pour lesquels
nous sommes en quête de financements et s'il y a autant d'investisseurs, individus
ou institutions qui arrivent, c'est que les gens se disent que les projets sont des
projets porteurs, que leur argent sera fructifié et qu'ils seront remboursés. Jusqu'ici,
tous les emprunts obligataires que nous avons émis ont toujours été remboursés.
La confiance est donc bien établie.
Le Cameroun a reculé de trois places dans le Doing Business 2019 de la
Banque mondiale. Sur le terrain, et dans le contexte actuel du pays, qu'est-ce
qui est fait pour améliorer l'environnement des affaires ?
Comme je l'ai souligné plus haut, nous avons voté une loi en 2013 qui accorde un
certain nombre d'exonérations fiscales. Mais nous sommes aussi en train de
travailler, car accorder trop d'exonérations fiscales peut, a contrario, avoir un effet
pervers.
Toutefois, de manière générale, nous allons dans le sens de permettre une plus
grande facilitation des affaires. A titre d'exemple, le Premier ministre [Joseph Dion
Ngute, NDLR] a présidé à Douala, le 18 mars, le Cameroun Business Forum, une
rencontre public-privé au cours de laquelle on discute de tout ce qui est possible de
faire pour que le secteur privé travaille comme il le souhaite. Il s'agit donc d'un
travail de longue haleine, auquel le gouvernement attache beaucoup d'importance.
Malheureusement, les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. J'ai
l'habitude de dire que ces résultats qui apparaissent essentiellement dans le Doing
Business ne représentent pas les résultats d'un examen, mais d'un concours.
C'est-à-dire qu'à un concours, vous pouvez avoir 16/20, 17/20, on dira que c'est
une très bonne note. Mais si les autres ont 18/20, vous ratez. Alors que s'il s'agit
d'un examen, on dira : vous avez 17/20, vous passez. Ce que je veux dire c'est que
nous faisons beaucoup d'efforts. Mais si nous n'allons pas assez vite ou assez loin,
cela donne l'impression que nous ne faisons rien. D'où le classement qui n'évolue
pas aussi vite qu'on le souhaite. Il est question pour nous aujourd'hui de poursuivre
les efforts, d'aller beaucoup plus vite, d'allez beaucoup plus loin.
Dans cette démarche cependant, la corruption reste quelque peu un talon
d'Achille et plusieurs sondages ont d'ailleurs révélé que les investisseurs,
notamment, s'en plaignent. Mais vous venez personnellement de lancer une
vaste investigation au sein de l'administration douanière, visant à démanteler
un présumé système de fraude sur les exercices budgétaires allant de 2015 à
2018, suite à des dénonciations. Est-ce votre façon de préserver l'image du
pays ?
J'aimerais dire que pour nous, c'est le quotidien de notre travail. Notre rôle, lorsque
nous lançons ces opérations, est effectivement de stopper ces dérives autant que
possible. Ce sont d'ailleurs des opérations qu'il nous faut faire de manière continue
pour débusquer les cas de fraude. Et lorsque ceux-ci sont avérés, nous punissons
systématiquement. En tant que ministre des Finances, je peux dire le nombre de
mes collaborateurs qui ont déjà été punis ou relevés de leurs fonctions, certains
même, malheureusement, finissent en prison, etc. C'est bien, parce que lorsqu'il y a
des cas de fraude, il faut sévir.
Cependant, j'aimerais également dire que chaque fois qu'il y a corruption, il y a un
corrupteur. Il ne faut pas croire que la corruption vient toujours des agents. Ils sont
fautifs parce que ce sont eux qui doivent faire appliquer la loi. Mais il y a aussi des
gens qui viennent leur proposer des choses en leur disant «Faites ceci, nous allons
vous donner cela !». Donc, j'aime bien quand on critique un pays comme le
Cameroun en matière de corruption, mais je préférerais que tous -y compris les
investisseurs qui se plaignent- soient transparents. C'est-à-dire que certains d'entre
eux n'entrent pas eux-mêmes dans ces pratiques mafieuses qui font qu'ils amènent
nos collaborateurs à poser des actes contraires à la loi.
Outre ces questions de corruption, quels sont les grands défis du Cameroun
pour émerger en tant que terre d'investissement ?
Si je veux citer un seul grand défi du Cameroun, c'est que le Cameroun exploite
son énorme potentiel. C'est connu de tous que nous avons un potentiel. Mais
comme je le dis toujours, pour m'exprimer en langage terre-à-terre, on ne mange
pas le potentiel. Le Cameroun a un énorme potentiel, mais il faut le transformer.
Nous avons un potentiel agricole reconnu, un potentiel minier, notre sous-sol est
très riche. Nous avons un potentiel touristique reconnu, mais nous restons à un
niveau qui nous fait comprendre qu'il y a encore de la marge. Et la détermination du
chef de l'Etat, c'est d'évoluer dans cette marge-là. J'ai cité quelques secteurs et je
peux en citer d'autres. Mais je résume ma pensée en disant que c'est cela les
grandes lignes : transformer notre potentiel en réalité. Et c'est, entre autres, pour
cela que nous nous mobilisons actuellement.

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