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SOCIO-

HASSAN RACHIK
SOCIO-ANTHROPOLOGIE RURALE
Structure, organisation et changement au Maghreb

ANTHROPOLOGIE
L
e milieu rural tient une place importante dans les sociétés maghrébines. Il est
de plus en plus l’objet d’actions politiques et civiques visant sa domestication,

RURALE Structure,
son développement. Sur le plan académique, il a fait l’objet d’études socio-
anthropologiques menées par d’éminents auteurs. Le présent livre vise à
restituer et à examiner, de façon didactique, l’essentiel de ces études souvent
négligées. Il comprend un texte théorique, proche d’un manuel critique, et un
recueil de textes illustrant les principales questions soulevées. La partie théorique organisation
procède à de brèves synthèses, à des mises au point et à des évaluations critiques.
Les entrées choisies s’imposent à toute étude et action engagées en milieu rural.
et changement
Qu’on travaille sur le développement, l’approche participative, l’éducation, les au Maghreb
élections, le rituel, ou tout autre phénomène, on est obligé d’avoir un minimum
d’informations sur les structures et la stratification sociales des groupes concernés.
On doit également avoir une idée sur la morphologie et l’organisation sociales, la
place des individus dans la communauté. En rapport avec ces entrées théoriques,
des textes de sociologues et d’anthropologues éminents maghrébins ou ayant HASSAN RACHIK
travaillé sur le Maghreb sont choisis pour illustrer et approfondir les questions
analysées. C’est une invitation à visiter les sources et à dépasser la lecture des textes
de seconde main.

Hassan Rachik, est anthropologue, professeur et directeur du Centre Marocain des Sciences
Sociales à l’Université Hassan II, Casablanca, professeur visiteur dans des universités américaines,
européennes et arabes. Il a consacré ses premières recherches de terrain à l’interprétation des rituels
et aux changements sociaux en milieu rural. Il s’est intéressé ensuite à l’étude des idéologies, aux
processus d’idéologisation de la religion, et à la sociologie de la connaissance anthropologique.
Auteur de plusieurs ouvrages dont Le sultan des autres, rituel et politique dans le Haut Atlas (1992),
Comment rester nomade (2000), Symboliser la nation (2003), Le proche et le lointain. Un siècle
d’anthropologie au Maroc (2012), L’esprit du terrain (2016), Éloge des identités molles (2016).

Conception de couverture : CDA éditions.

110 DH / 20 €
Dépôt Légal : 2019MO3584
ISBN : 978-9920-769-27-3

Collection
‫ تيويزي‬Tiwizi Tiwizi
I N T RO D U C T I O N

E
n dépit de l’urbanisation du Maghreb, la population
rurale reste démographiquement importante. Mais
l’étude du milieu rural ne se justifie pas seulement
pour des raisons pragmatiques. Le mode de vie urbain serait
mieux compris en le comparant avec la société et la culture
rurales. D’ailleurs, la définition du rural et de l’urbain se fait,
généralement, en termes d’oppositions binaires articulées à
plusieurs dimensions : l’environnement, la profession, la taille,
la densité, le degré d’homogénéité culturelle, la stratification
sociale, la mobilité sociale, le système d’interaction.

Rural et urbain
Les ruraux vivent dans des groupes sociaux à taille et à
densité faibles. Mais le plus important, ce sont les effets de la
taille sur les relations sociales et les actions collectives. Vu la
faible taille des groupes ruraux, le domaine des interactions,
le nombre des personnes, qu’on peut connaître ou rencontrer,
est limité. Le paysan, ou l’agriculteur, travaille généralement
seul ou avec ses proches. En milieu urbain, où le champ d’in-
teraction est vaste, les gens forment un public anonyme. Un
citadin rencontre quotidiennement plusieurs individus qu’il
ne connaît pas du tout ou superficiellement. La majorité est
14 — Socio-anthropologie rurale Introduction — 15

réduite à des « chiffres », à des « adresses », à des clients, à des des ruraux avec la nature. Majoritairement agriculteurs et
employés, à des usagers d’une administration. Ce sont des abs- éleveurs, leurs métiers dépendent du travail de la terre. Les
tractions qui segmentent les personnes en fonctions et en rôles métiers non agricoles, comme le commerce, l’artisanat, la
(étudiant, chauffeur, employé, ouvrier). En revanche, pour forge, existent mais n’occupent qu’une proportion infime
le rural, les gens sont concrets, pour ainsi dire. Il est engagé de la population. À l’opposé, la société urbaine est dominée
avec eux dans des relations interpersonnelles plus ou moins par des métiers en rapport avec les secteurs secondaires et
constantes, plus ou moins profondes, impliquant la totalité tertiaires. À noter que le mot « métier » pose problème en
des personnes en interaction et non pas un rôle déterminé. milieu rural où les activités économiques sont encastrées dans
À l’opposé, les relations dominantes, en milieu urbain, sont des rapports non économiques (parenté, voisinage) et fondées
anonymes, éphémères et superficielles. Pour simplifier, nous sur des croyances « surnaturelles ». Comme la majorité des
pouvons dire que les citadins sont intéressés par un rôle, un institutions traditionnelles, la famille rurale est une structure
aspect des personnes qu’ils rencontrent et dont ils ignorent polyfonctionnelle, elle ne connaît guère de séparation entre
tout ou presque. En prenant un taxi, en se présentant dans l’activité productive et la vie domestique. En plus des rôles
une administration, en assistant à un cours à l’université, ce familiaux, les mêmes membres d’une famille rurale assurent
qui intéresse un citadin c’est le rôle en vertu duquel tel ou tel généralement des rôles économiques : le père est un chef de
individu doit lui rendre service. En milieu rural, le paysan a famille qui gère le budget et la division des tâches, la fille garde
également besoin de l’aide lors des grands travaux comme les la vache, le fils cadet s’occupe du troupeau, etc.
moissons. Mais il a lui-même déjà aidé d’autres villageois des- La division de travail est essentiellement basée sur l’âge et
quels il attend une aide réciproque. Il les connaît personnelle- le sexe. La spécialisation est faible. Le rural peut être comparé à
ment, la relation qui les lient dépasse le moment d’entraide, ils l’encyclopédiste qui parle de beaucoup de choses avec la même
peuvent être parents ou voisins engagés dans d’autres types de familiarité. Cette simple division de travail s’accompagne d’une
coopération. Il s’agit de relations personnelles et durables qui faible stratification sociale. Dans ces conditions, la mobilité
n’ont rien à voir avec celles, anonymes et fugaces, qui lient un spatiale et sociale (changement de résidence, de profession, de
chauffeur de taxi à des clients, un fonctionnaire à des usagers, position sociale) est moins intense. Le statut social est largement
un enseignant à ses étudiants. On oppose aussi la solidarité qui déterminé par celui du père (relations primaires). À l’opposé,
caractérise les ruraux à l’individualisme qui domine en ville l’urbain connaît une mobilité intense fondée essentiellement
(voir Ibn Khaldoun, 1934, p.274-282 ; Sorokin, Zimmerman sur des relations secondaires (école, Administration, entreprises
and Gaplin, 1930, p. 187-231; Redfield, 1960, p. 2-16). privées).
D’autres traits opposent théoriquement le rural à Les communautés rurales sont également homogènes
l’urbain. Le plus évident consiste dans le rapport direct sur le plan linguistique et culturel. Leurs membres partagent
16 — Socio-anthropologie rurale Introduction — 17

des croyances et des modèles de comportement communs. Divisions de la sociologie


À l’opposé, la ville est un espace groupant des individus, Henri Mendras (1927-2003) écrit que « le “milieu” rural
immigrants pour la plupart, de langues, de traditions, voire est un champ d’investigation pour toutes les sciences sociales
de religions différentes. Redfield (1897-1958) parle de et son étude ne saurait constituer une discipline autonome ».
désintégration culturelle pour décrire la diversité des normes, La géographie étudie « les relations entre l’homme et le milieu
des valeurs et des options de conduite offertes aux individus. naturel et la distribution spatiale des phénomènes humains »,
Il parle aussi d’hétérogénéité, de manque de cohérence et l’histoire s’intéresse au passé de la vie paysanne et l’ethnologie
d’interdépendance entre les composantes de la culture urbaine. aux structures dites « archaïques ». Ceci pour dire que le
Les individus sont en face de normes et d’attentes sociales milieu rural relève de différentes sciences sociales, sachant
différentes et opposées (Redfield, 1941). Les interactions les que les ruraux « vivent dans un milieu particulier qui requiert
plus simples deviennent problématiques : faut-il tendre la une certaine spécialisation chez le chercheur ». Dans cette
main en saluant une personne ou faire simplement un geste perspective, Mendras distingue trois niveaux d’étude : l’écologie,
de la main ? Dans un café, faut-il tendre la main uniquement le système économique et le système social. L’étude de l’écologie
à la personne que l’on connaît et ignorer ses compagnons ou exige essentiellement l’étude du milieu physique qui est un
saluer tout le monde? Leur tendre la main ou les saluer en objet central de la géographie, l’habitat et l’exploitation des
inclinant la tête ? terres agricoles (forme des champs, organisation du terroir).
L’opposition rural/urbain rappelle d’autres oppositions Le système économique est l’objet de l’économie rurale,
classiques en sociologie, celle de Tönnies (1855-1936) entre et le système social l’objet de la sociologie rurale. Celui-ci
la communauté et la société, et celle de Durkheim (1858- comprend trois paliers : les groupes et les structures comme
19017) entre la solidarité mécanique et la solidarité organique la famille, les classes sociales et les institutions administratives
(Durkheim, 1960, p. 150-157 ; Durkheim, 1975, p. 383-390). et politiques ; les relations sociales, le leadership et le prestige ;
Il faut préciser que ces modèles ne doivent pas être associés à et enfin l’idéologie, les représentations collectives, les valeurs
des espaces ou à des groupes en particulier, leur fonction est et la morale. L’analyse de ces paliers doit prendre en compte
heuristique, en ce sens qu’ils nous aident à mieux étudier des deux dimensions, celle de l’individu car plusieurs phénomènes
communautés concrètes. C’est pourquoi il faut distinguer sociaux ne peuvent être expliqués sans s’y référer et celle de la
l’urbain et le rural en tant que modèles analytiques de la ville société globale dont les sociétés rurales font partie (Mendras,
et de la campagne en tant qu’espaces physiques. Les traits 1957, p. 5-15; Mendras, 1958, p. 315-331).
définissant l’urbain, par exemple, peuvent se retrouver dans La sociologie connaît des divisions qui sont généralement
une communauté rurale et inversement. fondées sur deux critères. Le premier, apparemment le plus
simple, prend en compte des objets, pour ainsi dire concrets
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comme le droit, la politique, la religion, la famille, le roman. Il la sociologie fraîchement constituée. L’effort de Durkheim,
s’agit d’une classification verticale. Le second critère est fondé par exemple, de définir le champ de la sociologie en recourant
sur des concepts plus abstraits comme la mobilité sociale, le au fait social, en tant qu’objet extérieur aux individus, s’est
conflit social et l’organisation sociale. Nous parlons ici d’une fait en établissant des frontières rigides avec la psychologie.
classification horizontale dans le sens où le conflit social, par Actuellement, nous pensons que le plus important est le point
exemple, traverse les divisions « thématiques » et verticales. Un de vue théorique à partir duquel un objet de recherche est
conflit peut être familial, politique, juridique, etc. Ce type de construit. Nous tenons compte du fait que le rural ne constitue
classification ne s’applique pas à la sociologie rurale qui est, pas « un objet immédiatement sociologique » mais sans aller
comme la sociologie urbaine, construite sur des critères éco- jusqu’à dire que la sociologie rurale est « une discipline mal
culturels. Son domaine vaste implique la majorité des sous- dénommée » (Rambaud, 1976, p. 7). Nous supposons qu’il en
disciplines de la sociologie  qui ont pour objet la famille, le est de même pour l’économie rurale et la géographie rurale.
droit, la religion, le conflit social, etc. Les limites entre ces Les objets de recherche sont construits suivant des points
différentes branches ne sont pas rigides, la question posée et de vue théoriques inscrits dans une ou plusieurs traditions
le point de vue théorique adopté par le chercheur peuvent théoriques. Le rural n’est pas un objet d’étude, mais un contexte
l’orienter vers plusieurs sous-disciplines de la sociologie, socioculturel à prendre en compte dans toute recherche.
voire d’autres disciplines des sciences sociales (géographie En milieu urbain, des ouvriers peuvent mener une action
rurale, économie rurale, écologie culturelle, anthropologie). collective pendant un temps déterminé puis se séparer du fait
Un sociologue, qui étudie le choix du conjoint ou les relations de la dispersion de leurs lieux de résidence. Ce n’est pas le cas
familiales en milieu rural, serait amené à combiner des traditions des ruraux vivant dans une même agglomération et ayant la
théoriques élaborées dans le cadre de la sociologie de la famille possibilité de se rencontrer plus facilement à l’occasion de
et de l’anthropologie de la parenté. Approchée de ce point la gestion de leurs biens collectifs. Dans ce cas, le chercheur
de vue, la sociologie rurale n’est pas une sous-discipline de n’invente pas un nouvel objet, il travaille sur l’action collective,
la sociologie mais un carrefour de plusieurs sous-disciplines. mais en prenant en compte la morphologie et la structure des
L’objet de la sociologie rurale peut être inspiré des définitions communautés rurales (taille, densité, coopération).
de la sociologie en général : les faits sociaux selon la tradition Prenons un autre exemple. Un sociologue du rural qui
durkheimienne, l’action sociale selon la tradition webérienne, étudie les croyances religieuses devrait prendre en compte les
etc., en l’adaptant à l’environnement socioculturel rural. conditions sociales qui affectent la religiosité rurale. Comparé
L’idée de définir une discipline par un objet est aux ouvriers et aux artisans, l’activité du paysan qui dépend
compréhensible à une étape où les auteurs classiques (Durkheim, de la nature, d’évènements imprévisibles, est plus aléatoire.
Pareto, Weber) avaient besoin de frontières claires délimitant Ceci expliquerait la multiplication des rites accompagnant
20 — Socio-anthropologie rurale Introduction — 21

ses activités agricoles (voir Weber, 1971, vol II, p. 223-227; pays. Nous les invoquons, ici, très brièvement, dans le but
Gellner, 2003, p. 22-27). La nature, le champ, les animaux, de situer notre ouvrage.
sont perçus comme un partenaire et non comme des objets Gillette (1866-1942) soutient que la sociologie rurale
et de simples moyens de production. L’observation de rites a pour tâche de faire un inventaire complet des conditions
lors des labours, des moissons, du battage, le sacrifice des de vie en milieu rural. Parmi les thèmes à traiter, la vie en
prémices et d’autres rites manifestent la sacralité de certains ferme, la gestion et le marketing de la ferme, les moyens de
produits et espaces. Économie et sacré s’enchevêtrent. Dans transport, la santé rurale, la socialisation, les institutions rurales
le Haut Atlas, lorsque la vache met bas, la femme concernée (clubs, organisations agricoles, bibliothèques, églises, écoles)
sacrifie la première motte de beurre à une sainte. Elle doit (Gillette, 1919). Nous retrouvons cette volonté de traitement
ensuite garder le beurre des dix premières « barattées » et ne systématique chez d’autres auteurs. Vogt, puis Lundquist et
rien en consommer. Dans le cas contraire, la vache tombera Carver proposent plus de vingt entrées qui sont plus ou moins
malade. Le beurre gardé est cuit et salé puis donné à la vache. partagées par ce genre de livre : les manières de penser et de
C’est sa part due (ihaq) (Rachik 1990, p. 28, 141). Le monde sentir des ruraux, les communautés, la communication, le
du paysan est enchanté. C’est pourquoi le concept de paysan, travail en ferme, les politiques publiques, le village, la religion,
à la différence de celui d’agriculteur, évoque une mentalité, l’éducation, l’école, la santé, le leadership, etc. (Vogt, 1921 ;
un rapport au monde et à la société, un mode de vie et non Lundquist et Carver, 1927 ; Phelan, 1920).
pas un métier ou une profession2. Nous devons une initiative plus ambitieuse à Sorokin,
Zimmerman et Gaplin. Dans la partie historique de leur ouvrage,
Besoin de synthèse et de transmission ils examinent différentes sources depuis l’Antiquité (Orient,
Pour les disciplines, notamment celles récentes, les Grèce) illustrés par quatre-vingts extraits de textes représentant
chercheurs concernés sentent, à un moment donné, le besoin du des auteurs appartenant à plusieurs pays et époques, depuis
recensement, de l’inventaire, de la synthèse, du bilan (Rachik Hésiode jusqu’au XIXe siècle. Le livre comprend aussi de longues
et Bourqia, 2011 ; Tozy, 2012, p. 105-115). Concernant la parties théoriques consacrées à la définition du rural et de
sociologie, ces besoins se manifestèrent très tôt aux États- l’urbain, à des questions théoriques en rapport avec l’habitat,
Unis d’Amérique, puis dans d’autres pays occidentaux. Ces la stratification sociale, la mobilité sociale, la propriété privée et
mises au point sont plus ou moins ouvertes sur la littérature collective, etc. (Sorokin, Zimmerman et Gaplin, 3 vol., 1930).
internationale ou limitées à la production sociologique d’un D’autres auteurs traitent de la sociologie rurale dans
un contexte national. C’est le cas de Hillyard qui étudie les
2.  « We might say that those agriculturalists who carry on agriculture for reinvestment
and business, looking on the land as capital and commodity, are not peasants but
directions anciennes et nouvelles prises par la sociologie rurale
farmers » (Redfield, 1956, p. 27). en Angleterre. Il montre, par exemple, comment les études
22 — Socio-anthropologie rurale Introduction — 23

de communautés rurales (rural community studies) se sont ou des thèmes, ni un bilan des études rurales. Le présent
développées entre 1940 et 1960 privilégiant, sous l’influence livre s’efforce essentiellement à contribuer à l’initiation des
du fonctionnalisme, l’étude des structures sociales, du déclin étudiants et des jeunes chercheurs à la socio-anthropologie
de l’ordre social traditionnel, de la centralité de l’exploitation rurale et aux sciences sociales en général. Cependant, nous
familiale (Hillyard, 2007, p. 16-37 ; voir aussi Bertrand, 1972). souhaitons qu’il soit aussi utile aux acteurs agissant en milieu
Il faut remarquer que ce genre de livres (« recueil de rural (enseignants, autorités locales, élus, leaders associatifs).
textes ») est relativement rare en langue française. Celui de Les actions dites « de développement rural » et l’approche
Rambaud comprend une courte introduction suivi d’une dite « participative », par exemple, nécessitent un minimum
soixantaine de textes. Les principaux thèmes traités sont le d’information sur la structure des groupes concernés, leur
travail agraire, le village, la propriété foncière, les politiques morphologie et leur organisation sociales. Quel que soit
agraires et la mobilité sociale (Rambaud, 1976). l’intérêt porté au milieu rural, qu’il soit pragmatique ou
Un aperçu sur l’histoire de la sociologie rurale révèle une théorique, la production de données liées aux trois dimensions
riche diversité selon les époques et les pays, mais c’est une susmentionnées est nécessaire. Que de projets échouent à
diversité limitée au monde occidental. En mettant l’accent sur cause d’une méconnaissance du milieu social dans lequel
le contexte maghrébin, notre contribution consiste à examiner, on veut agir. L’Administration groupe des tribus dans une
de la façon la plus simple possible, les principales questions même commune, dans une même coopérative, groupement
soulevées dans des pays où les communautés rurales ont été qui ne tarde pas à être contesté par l’une des communautés
traditionnellement tribales. Cette particularité, partagée avec qui se considère comme lésée. Elle bâtit des villages qui sont
d’autres pays qui ont connu le capitalisme et l’industrialisation abandonnés par les intéressés...
dans un contexte colonial, se manifeste essentiellement par une Le présent livre comprend un texte théorique proche
interdisciplinarité plus ou moins poussée entre la sociologie d’un manuel critique et un recueil de textes (extraits de livres
et l’anthropologie. et d’articles) qui illustrent les principales questions soulevées.
Nous proposons de travailler dans un contexte rural Nous avons procédé à de brèves synthèses, à des mises au
maghrébin, mais sans nous y enfermer. Recouvrir ce champ si point, à des évaluations critiques, mais d’une façon qui tient
vaste exige un travail collectif en plusieurs volumes. Prenant en compte de l’objectif didactique principal en évitant l’exposé
compte cette contrainte, nous avons limité le champ de notre faussement exhaustif et en donnant un maximum d’exemples.
projet aux structures sociales, à la morphologie sociale et à La méthode d’exposition est également élaborée dans le même
l’organisation sociale des communautés rurales. Et même dans souci didactique. Au lieu d’un arrangement qui rend compte
ce cas, nous tenons à préciser que notre objectif est davantage de la complexité et des imbrications des questions traitées,
didactique, il ne vise pas à établir un inventaire des auteurs nous avons adopté des entrées simples, quitte à en indiquer,
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à mesure que nous avançons, les articulations. Nous avons qu’un investissement constant. Nous y tenons car nous les
choisi des entrées qui s’imposent à toute étude engagée en considérons comme une invitation à visiter les sources, à lire
milieu rural. Qu’on travaille sur le rituel, les élections, la les textes originaux, à les traverser, et à en découvrir d’autres.
diffusion de l’innovation technique, ou tout autre sujet, on Notre objectif, ayant en tête les difficultés que nous avions
est obligé d’avoir des informations sur les structures sociales, eues, alors jeune étudiant et jeune chercheur, est de fournir
les liens de solidarité, de coopération, d’hostilité ou de conflit un point de départ (parmi tant d’autres) qui facilite l’accès
entre les gens et les groupes concernés. On est également aux questions et aux textes fondamentaux, théoriques et
obligé d’avoir une idée sur l’habitat, d’apprécier le groupement empiriques.
et la dispersion des habitations et leurs effets sur l’objet ou
l’action étudiés. Le rythme et le contenu social de la diffusion
de l’innovation ne peuvent être les mêmes chez les nomades
isolés et dispersés et les éleveurs d’un village compact qui ont
la possibilité de compter sur les relations de face à face pour
observer et s’informer auprès de leurs voisins.
En plus des entrées consacrées aux structures sociales, à
la stratification sociale et à la morphologie sociale, nous avons
insisté sur l’organisation sociale des activités communautaires.
C’est à ce niveau que les principes structuraux, l’équité ou la
discrimination, par exemple, sont actés et donc observables. Pour
ces différents aspects retenus, nous avons posé des questions
théoriques plus générales en rapport avec le changement
social (détribalisation, contestation des hiérarchies sociales,
sédentarisation, salarisation, etc.) et la nature des liens entre
la communauté et l’individu en rapport avec les orientations
théoriques soutenues par le holisme et l’individualisme
méthodologique.
Les textes choisis visent à illustrer les questions analysées
et à donner l’occasion aux lecteurs d’améliorer par eux-
mêmes leurs connaissances. Le choix de textes courts, clairs
et significatifs est délicat et exige beaucoup de temps ainsi
LIST E DES T EXT ES
D ’ I L LU S T R AT I O N

1. Montagne Robert, Unités sociales : du lignage à la confédération


tribale, 1930, p. 145-154.
2. Basagana Ramon et Sayad Ali, Des cercles concentrés d’intimité,
1974, p. 51-59.
3. Duvignaud Jean, Niveau de dénomination et type de solidarité,
1968, p. 104-110.
4. Masqueray Émile, Exemple d’un kanoun, 1886, p. 74-75. 
5. Tillion Germaine, Un ‘arch chaouïa en 1934, 2000, p. 281-283.
6. Bourdieu Pierre, Honneur et conflit intertribal, 2000, p. 27-29.
7. Valensi Lucette, Un dispositif aux éléments symétriques et
contradictoires, 1977, p. 57-58.
8. Tillion Germaine, Un siècle d’administration coloniale, 2000,
p. 37-40.
9. Berque Jacques, Les anciens groupes sont morts, 2001, p. 129-132.
10. Bouderbala Negib, Terres collectives et territoires des tribus,
2007, p. 327-233.
11. Pascon Paul, La jma’a désertée, [1965]1986, p. 191-192.
12. Marouf Nadir, Un village socialiste : Logique paysanne et logique
bureaucratique, 2013, p. 244-246.
13. Leveau Rémy, Découpage territorial et structures tribales, 1985,
p. 29-32.
238 — Socio-anthropologie rurale

14. Hammoudi Abdellah, Segmentarité et stratification sociale, 1974,


p. 153-156.
15. Berque Jacques, Le seigneur, le grand domaine et le groupe
paysan, [1938] 2001, p. 82-84
16. Masqueray Émile, Villages kabyles, 1886, p. 87-89.
17. Couleau Julien, Le village marocain, 1968, p. 34-38.
18. Berque Jacques, Administration coloniale et contrôle de la
transhumance, 1962, p. 118-122.
19. Zghal Abdelkader, Effets de la sédentarisation, 1966, p. 33-34.
20. Hammoudi Abdellah, Droit d’eau, gestion et stratification sociale,
1982, p. 114-117
21. Kilani Mondher, Système hydraulique et organisation lignagère,
1987, p. 300- 314.
22. Geertz Clifford, Systèmes d’irrigation traditionnelle, approches
collectiviste et individualistes, 1986, p. 86-102.
23. Mernissi Fatima, Association du village et jma’a, in 1997, p. 27-33.
24. Bourdieu Pierre, Ethos et habitus, 1993, p. 133-136.
25. Louis André, Le collectif s’estompe devant l’individuel, 1979,
p. 275-277.
26. Bourdieu Pierre et Sayad Abdelmalek, Le sabir culturel, 1964,
p. 161-168, 1964.
27. Pascon Paul, L’homme de la société composite, 1983, p. 592-594.
TA B L E D E S M AT I È R E S

Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
I- Structures tribales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
II- Dynamique des structures tribales . . . . . . . . . . . . . 65
III- Dynamique de la stratification sociale . . . . . . . . . 93
IV- Morphologie sociale et changement . . . . . . . . . . . . 131
V- Organisation sociale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155
VI-Communautés et individus . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197
Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 229
Liste des textes d’illustration . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 237
Textes d’illustration . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 239
Références. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 369
Index thématique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 385