Vous êtes sur la page 1sur 51

Accueil

Cliquer

De l'inconscient au ça: incidences cliniques

OUVERTURE........................................................................................................................................................ 3
Claude-Guy Bruère-Dawson ........................................................................................................................... 3
PRÉSENTATION .................................................................................................................................................. 4
Éric Laurent...................................................................................................................................................... 4
Lilia Mahjoub ................................................................................................................................................... 4
OUVERTURE DE L’INCONSCIENT .................................................................................................................. 6
Rêve et fermeture de l’inconscient Lilia Mahjoub ........................................................................................... 6
RÊVE ET FANTASME ....................................................................................................................................... 11
L’interprétation vise la cause du désir Pierre Bruno ...................................................................................... 11
L’aveu du fantasme Michel Silvestre.............................................................................................................. 13
LIEU DES SIGNIFIANTS, ESPACE DE LA JOUISSANCE ............................................................................ 17
Topologie finie et infinie Nathalie Charraud ................................................................................................ 17
La conquête du ça chez Freud Serge Cottet .................................................................................................... 20
BUTÉE DU RÉEL ............................................................................................................................................... 23
Quand la mort parle Gérard Miller................................................................................................................. 23
STRUCTURE DU SUJET ................................................................................................................................... 27
Du ça vers l’inconscient Suzanne Hommel .................................................................................................... 27
L’OBJET DE L’INTERPRÉTATION ................................................................................................................. 31
L’interprétation des rêves et l’incidence du sujet dans la pratique analytique Maurice Krajzman............... 31
L’AUTRE JOUISSANCE .................................................................................................................................... 35
À propos d’un cas de jalousie névrotique François Leguil............................................................................. 35
Une passion Roger Wartel .............................................................................................................................. 38
POSITION DE L’ANALYSTE............................................................................................................................ 42
Un pari Éric Laurent....................................................................................................................................... 42
LE DÉSIR DU PSYCHANALYSTE................................................................................................................... 45
De l’objet clinique à une clinique de l’objet Francisco-Hugo Freda............................................................. 45
Au-delà du silence du miroir Joseph Attié...................................................................................................... 47
CLÔTURE............................................................................................................................................................ 51
Lilia Mahjoub ................................................................................................................................................. 51

2
Accueil
Cliquer

OUVERTURE

Claude-Guy Bruère-Dawson

Les septièmes journées d’études de l’École de la


Cause freudienne, Journées d’automne à Paris, nous
rassemblent aujourd’hui. Années après années, elles
témoignent de la poursuite assidue du travail de
notre École, dans la fidélité à l’enseignement du
Docteur Lacan.
« De l’inconscient au ça : incidences cliniques ».
Éric Laurent rappelle dans le numéro 32 de la Lettre
mensuelle que ce thème se situe dans la suite des
Journées de printemps à Angers, ce qui s’interprète
et se transfère ne pouvant s’aborder en dehors de la
polarité inconscient/ça. Cette continuité de travail
montre bien que nos journées d’études, à l’automne
à Paris, au printemps en province, sont avec la même
intensité des journées de travail de l’École.
Lilia Mahjoub-Trobas souligne aussi dans le numéro
32 de la Lettre mensuelle l’impossibilité de situer la
scène de l’inconscient freudien sans son bord
silencieux : le lieu du ça. Et elle ajoute qu’
« incidences cliniques » n’est pas simplement un
sous-titre, mais ce qui se déduit de cette mise en
tension.
En cela, les exposés annoncés semblent bien
augurer.
Je déclare donc ouvertes ces journées.

3
Accueil
Cliquer

PRÉSENTATION
l’élucubration de savoir sur l’expérience avait
Éric Laurent construit un discours sur l’inconscient, métalangage
désolant, ce que Lacan appelle leur moyenne
Le 26 avril 1955, le docteur Lacan écrivait un clinique.
mathème qui éclairait trente cinq années de débats et L’enseignement de Lacan vise à instaurer un autre
controverses dans le mouvement psychanalytique. Il rapport à la clinique, à situer d’un autre mode du
articulait le discours de l’inconscient comme savoir : l’approche du réel par le symbolique. Il ne
discours de l’Autre et le sujet de l’inconscient va pas sans déplacer le lieu de la vérité, la désignant
spécifié comme le ça freudien. Ce, pour les trois d’abord comme vide, à l’égal du silence de l’être.
structures : névrose, psychose et perversion. L’incidence clinique en est massive : c’est de la
Le premier effet de ce mathème était d’accomplir ce place même de l’interprétation qu’il s’agit.
qui se présentait comme travail d’Hercule dans le L’interprétation des rêves, bien sûr, dont il faudra
champ freudien : articuler la première et la seconde donner écho lors de ces journées, mais aussi des
topique de Freud. La première centrée sur formations de l’inconscient en général. Plus
l’opposition conscient/inconscient, la seconde sur les profondément encore, Lacan interroge ce que peut
trois instances : moi, ça, surmoi. Pour mesurer l’état être l’interprétation d’une formation du ça en
de la question dans ces années, il faut relire Strachey rappelant que l’issue d’une psychanalyse se définit
là-dessus. Encore faut-il se rappeler que la dite de l’impératif freudien : Wo Es war…
Standard Édition n’était accessible qu’à partir de La tension entre l’inconscient et le ça dans le
1961. Les difficultés du mouvement psychanalytique mouvement d’une analyse, il la situe en 1958
anglais n’étaient d’ailleurs rien en comparaison de comme « le faire s’y retrouver comme désirant, c’est
ce qui se passa aux USA où l’ego psychology à l’inverse de l’y faire se retrouver comme sujet ».
conclut en rejetant la première topique pour raison En 1967, il opposera l’effacement du sujet par
d’incompatibilité. Du trio de départ au duo AB (J. l’inconscient à ceci qu’il doit se retrouver dans son
Arlow et C. Brenner), la continuité est totale. acte. L’interprétation des formations de l’inconscient
Le second effet de la production du S comme « sujet et la construction du reste, ces doubles mouvements
supposé complété de la séance analytique » présenté de l’expérience, toujours à éclairer d’une topologie
en même temps comme « subjectivement propre, il faudra les faire valoir à travers les
silencieux », lieu d’être, est de construire une série différents phénomènes que nous regroupons autour
d’oppositions internes à l’enseignement de Lacan du cas clinique. Lorsque nous évoquons cette
qui allait se révéler, au fil de son avancée, toujours incidence clinique, peut-être vaudrait-il mieux parler
plus féconde. Le travail que poursuit Jacques-Alain d’incidence pratique car, si la clinique
Miller depuis plusieurs années l’a mis au jour. psychanalytique comme telle n’a pas encore
C’est à partir de là que nous pouvons voir comment démontré sa consistance, il est certain qu’elle n’est
le sujet supposé complété trouve à se déplier en sujet pas sans éthique, soit qu’elle se situe par rapport à la
supposé savoir, et le lieu d’être en position de jouissance. C’est là son sens. Ce qui est sûr, dit
l’inconscient par rapport à son objet primordial. Les Lacan, c’est qu’ailleurs que dans le discours
positions subjectives de l’être, titre avancé pour le psychanalytique, ça ne peut que s’oupirer, la
séminaire de 1965/66, allaient se transformer via jouissance.
l’examen des « problèmes cruciaux pour la Émettons le vœu que ces journées soient, une fois de
psychanalyse » en « l’objet de la psychanalyse ». plus, l’occasion de la démontrer.
C’est alors que Lacan présente aussi bien
l’algorithme de possibilité de la séance analytique
que le mathème du fantasme articulant Lilia Mahjoub
nécessairement la fin de l’expérience.
Le troisième effet de présenter ainsi cette Si l’inconscient est un concept, soit la chose conçue
vectorisation du rapport entre l’inconscient et son en la nommant, il n’est pas une notion, terme que
mode d’être, l’impossibilité de dire ce que c’est, Lacan épingle à la structure, qui, elle, ne se conçoit
permet d’éclairer sous l’incidence clinique le pas. Selon le sens kantien du terme, elle se donne a
fameux tournant des années vingt où les priori : ce qui nous la fait dire « déjà là ». Cette
psychanalystes ont touché du doigt que

4
Accueil
Cliquer

structure n’est autre que le langage dont Lacan Voilà en quoi ce concept et cette notion restent
énonce qu’il est « la condition de l’inconscient ». pertinents dans leur usage simultané. C’est ce qui
Mais la condition n’est pas la cause. L’aphorisme devra être mis à l’épreuve de la doctrine et de la
« l’inconscient est structuré comme un langage » clinique. Notamment pourrait être élaborée la
nous le dit autrement : comme un langage et non par question de savoir en quoi une clinique de l’objet
un langage. Reste alors à reposer la question de la vient pallier certaines impasses d’une clinique des
cause à propos de l’inconscient. formations de l’inconscient.
Dès lors que l’inconscient se pose comme un savoir Dans quelle mesure même peut-on penser qu’il
qui ne comporte pas la moindre connaissance, soit existe une clinique analytique des formations de
une énigme dont le déchiffrage ne livre pas le l’inconscient sans une clinique de l’objet ?
chiffre, il peut faire l’objet d’une formalisation et
S
être élevé à la dignité du concept. L’algorithme en
s
définit, pour Lacan, la topique.
Pour Freud, la question a toujours été de savoir si
l’inconscient était ou n’était pas ; chacune des
topiques y apportant une réponse qui va dans le sens
d’une substantification. Freud échoue à systémiser
l’inconscient, en d’autres termes à le localiser. En
sorte qu’il l’appréhende comme un phénomène.
Sa seconde topique, élaborée pour parer à cet échec,
remplace cet inconscient par le ça qui n’est plus le
seul à avoir le privilège d’être inconscient. On le
voit, l’inconscient achoppe sur l’être. Pourtant, ce
réservoir des pulsions qu’est le ça se pose comme
une instance essentiellement dynamique. C’est ce
mouvement que Lacan retiendra pour définir
l’inconscient, soit sa « fermeture qui donne la clef de
son espace et nommément l’impropriété qu’il y a à
en faire un dedans » (Écrits p. 838). C’est encore ce
dynamisme que nous retrouvons dans la bascule de
ses quatre discours, mouvement où se révèle
l’inconscient. Donc, à lire Freud, Lacan relève cette
impasse que l’inconscient n’est ni de l’ordre de
l’être ni du non-être, mais du non-réalisé. Celui-ci
dévoile une béance dans la syncope du discours où
quelque chose en appelle à une réalisation.
Néanmoins il a prise sur le réel, ce en quoi il est un
concept. En effet, c’est par cette béance que la
névrose se raccorde à un réel, ce qui n’est pas pour
autant le tenir.
Cette prise qui tient au langage comme condition, est
glissante ; là est le tournage en rond du symbolique
autour du trou qu’il fait dans le réel. Ce qui revient à
dire qu’il n’y a pas de savoir dans le réel sinon troué,
c’est-à-dire supporté du symbolique. L’inconscient
est un savoir troué.
Si ce qui demande à se réaliser ne peut se faire que
par la voie signifiante, on ne saurait ignorer ce bout
de réel découpé par le symbolique : l’objet (a).
Du ça, Lacan en fait l’objet (a), soit ce qui n’est
d’aucun être. Le « ça n’est pas ça » n’est rien d’autre
que ça, l’objet (a), structure du savoir inconscient
par rapport à laquelle le sujet a à se retrouver.

5
Accueil
Cliquer

OUVERTURE DE L’INCONSCIENT
Rêve et fermeture de l’inconscient exemple, de sa thèse de « l’inconscient structuré
Lilia Mahjoub comme un langage » ou de sa distinction
énoncé/énonciation, rejoignant celle de Freud entre
Ouvrir ces journées avec un titre comme « rêve et contenu du rêve et pensée du rêve.
fermeture de l’inconscient », c’est d’une certaine Aujourd’hui, lors de relations de cas, on ne
manière retrouver cette définition que Lacan donne décortique plus les rêves comme le faisait Freud.
de l’inconscient comme « entrée où l’on n’arrive Est-ce lié à l’élaboration théorique depuis Freud ?
jamais qu’au moment où l’on ferme ». Voire même à ce qu’on aurait retenu de ce que
Si j’ai choisi de parler du rêve aujourd’hui, c’est Lacan a avancé sur le réel pour en déduire que le
notamment parce qu’il s’est trouvé à l’orée de la rêve est une affaire de signifiant et qu’il a donc ses
psychanalyse – « un morceau de mon auto- limites ? Ces journées nous donneront certainement
analyse », dira Freud à propos de sa Traumdeutung – l’occasion de faire le point là-dessus.
, et parce que c’est là qu’il élabore sa théorie sur Quoi qu’il en soit, pour Freud comme pour Lacan, le
l’inconscient. Il fera remarquer douze ans après, rêve c’est bien son interprétation, c’est-à-dire, pour
dans sa troisième préface, qu’il n’avait pas alors reprendre Freud, toujours dans ses Nouvelles
encore formulé sa « théorie de la sexualité ». conférences :
Pourtant cette publication fut accueillie à l’époque 1. Qu’il y a une distinction à faire entre le contenu et
dans la stupeur : car de sexualité, il y est bien les pensées latentes du rêve.
question. 2. Qu’on ne peut interpréter sans les associations
fournies par le rêveur.
Malgré quelques précautions, Freud pousse fort loin 3. Que celles-ci ne sont pas les pensées du rêve.
l’analyse de certains rêves, souvent les siens, dont 4. Qu’il n’y a pas de contradiction entre le
celui de l’injection faite à Irma – le seul, dit-il, qu’il cauchemar et la fonction réalisatrice du désir du
ait analysé complètement. Au fond, il souligne là un rêve.
franchissement en rapport avec l’acte analytique. De 5. Que l’essentiel du rêve est le processus de son
même, quand il dit à Fliess au restaurant Bellevue, élaboration.
qu’on devrait mettre en ce lieu une plaque, où serait Nous y ajouterons, la pratique de Freud l’indique,
inscrit : « C’est ici que fut révélé au Dr Sigmund qu’un rêve ne saurait s’interpréter sans transfert, dès
Freud, le 24 juillet 1895, le secret des rêves ». lors pas sans la polarité inconscient/ça dont Eric
Chaque réédition de la Traumdeutung fut, pour Laurent parle dans la dernière Lettre mensuelle, à
Freud, l’occasion de faire le point sur son actualité et propos de l’abord du transfert et de l’interprétation.
sa diffusion. Et, trente ans après, dans ses Nouvelles Aussi, pour aborder maintenant mon exposé, je vais
conférences, il constatera que la rubrique essayer de dire quelque chose sur le rêve au regard
« Interprétation des rêves », dans la Revue de cette distinction inconscient/ça et ceci plus
internationale de psychanalyse, s’appauvrit au fur et concrètement que ce que j’ai pu ramasser dans mon
à mesure, jusqu’à complètement disparaître. Freud texte de présentation de ces journées.
se fiche alors en rogne, ni plus ni moins : « Les
analystes, dit-il, se comportent comme s’ils Dans le bref argument du programme des journées,
n’avaient plus rien à nous apprendre, comme si la je mets que « le rêve est la voie royale », expression
science du rêve avait dit son dernier mot. Mais si bien connue de Freud. Je ne rajoute pas « de
vous demandez ce qu’ont retenu de cette science l’inconscient », d’abord parce que ça s’entend
tous ceux qui ne sont pas nos adeptes directs : tous comme tel, mais aussi parce que s’il est la voie
ces psychiatres et psychothérapeutes qui font cuire royale de l’inconscient, il n’est certainement pas
leurs petits potages sur notre feu, sans même se l’inconscient à lui tout seul. Freud lui-même nous dit
montrer reconnaissants de nos hospitalité (…), la que le rêve n’est pas l’inconscient et Lacan précise
réponse sera peu satisfaisante ». qu’on pourrait parler des phénomènes du rêve
Que le destin dominant du rêve soit l’oubli autrement, après en avoir extrait ses rapports avec
n’implique pas que notre intérêt sur ce qu’il peut l’inconscient et qu’ainsi toutes sortes de dimension
nous apprendre suive la même voie. du rêve mériteraient d’être expliquées.
Dans l’enseignement de Lacan, des séances entières Pour Freud, le rêve est un compromis à double
de séminaire sont consacrées au rêve, à l’appui, par fonction. « Conforme au moi, il favorise le désir de

6
Accueil
Cliquer

dormir en supprimant les excitations propres à L’occasion lui fut pourtant donnée non pas de
troubler le sommeil » et, par ailleurs, il offre à la fermer la porte mais de la prendre, après mon refus
pulsion refoulée une occasion de se satisfaire sous la d’accéder à sa demande de « réduction » du prix des
forme d’une réalisation hallucinatoire du désir. Ce séances. Avant le franchissement de la porte, c’est
désir est inconscient. Il n’est pas un souhait un Che vuoi ? qui fit retour : « Est-ce que, lorsque
« connu » dont on se passerait le film pour le plaisir, j’aurai payé les dettes que j’ai, je pourrai revenir ? ».
même si, quand la fin est moins plaisante, on tente En toile de fond de cette séquence, une «passion»
d’y remédier au réveil. Un désir ne se vise pas, non qui venait de le prendre sous les traits d’une femme
plus se dit. Plutôt est-il causé et c’est sur cette cause, au prénom sinon de rêve, en tout cas de cinéma.
pour en savoir quelque chose, que l’interprétation Appelons-là L. Il revint ; après avoir vécu. Plus d’un
aura donc à porter. an après ; un petit mot, pour lui demander où il en
était, lui était parvenu entre temps. Ce retour
Dans mon titre, je parle aussi de fermeture de s’accompagna de beaucoup de souffrance. Il se
l’inconscient car c’est ainsi qu’on pourrait le définir séparait de cette femme se rendant brutalement
au regard tout d’abord du signifiant. L’inconscient compte, et qu’il l’avait rencontrée alors qu’il
se ferme initialement sur un signifiant – premier –, commençait une analyse, et qu’elle était grande,
mais là-dessus viennent des chaînes de signifiants, brune avec des cheveux longs. Dès qu’il avait cessé
un signifiant renvoyant toujours à un autre de venir voir son analyste, leur relation s’était
signifiant. On a là une sorte de battement, dégradée. Quelques traits singuliers sont là
d’ouverture qui en appelle à une fermeture, etc. En accrochés à l’Autre du transfert, délimitant du même
d’autres termes, du discontinu que révèlent coup un lieu d’adresse.
justement les formations de l’inconscient. Ouverture Cet aveu fut suivi dans la séance qui succéda de ce
et fermeture aussi par rapport au ça, aux pulsions en rêve : « J’étais dans une pièce, une chambre à
tant que celles-ci sont liées à la béance de coucher rose avec un divan au dessus rose. Je me
l’inconscient, c’est-à-dire son ouverture/fermeture, cachais derrière un fauteuil, c’est bête… – il hésite,
étayée sur les orifices corporels. et gêné, ajoute : je me disais que j’allais attendre là
Enfin, fermeture en rapport avec la question du et que Brigitte Bardot allait entrer ». Il n’en dira pas
transfert, plus précisément de la demande car, plus sur ce rêve, le trouvant absurde. Cela lui fit
interpréter le désir sous transfert, c’est « pas sans » toutefois penser à une lettre envoyée à une amie ; à
le repérage de la demande en tant que le désir ne la relecture, il y a trouvé, heureusement, dit-il, un
peut se cerner que par les voies de la demande. Que lapsus : une lettre de trop, un « e », au mot « mer »,
demande un analysant en apportant un rêve en en écrivant « qu’il était allé à la mer ».
séance ? Une interprétation ? Comment cerner le À une lettre près, constatais-je pour ma part après la
désir qui y gîte quand, en effet, il ne s’agit pas de séance, « Bardot » est une anagramme de mon nom
répondre à une demande de savoir par un savoir s’il marital.
n’y a pas de sujet du savoir ? – Comment s’appelle votre mère ? – Élise, me
répond-il surpris. Sa surprise donne lieu à un autre
Je vous propose de poursuivre ces questions avec aveu : c’est vrai qu’il n’ose pas parler de sa mère : il
des éléments cliniques extraits d’une analyse. n’a d’ailleurs jamais rien voulu savoir de ce qui se
Il s’agit d’un sujet dont l’impasse du désir se passait pour elle, entre autres pourquoi elle restait
formulerait en un « à quoi bon » généralisé lui ainsi couchée tous les mois. De même que ce qui se
épargnant, en apparence, des efforts. Ceux-ci sont passait pour sa sœur quand elle s’en prenait
néanmoins consacrés à ses inhibitions, ses violemment à sa mère ; elle ne la ratait jamais
ruminations, sa violence – étouffée – et sa «lâcheté» lorsqu’il lui arrivait de faire… un lapsus.
(ce sont là ses propres termes). Ajoutons à ceci un Je viens de situer là une séquence inaugurale de
« je ne dis pas la vérité » qui en dit long sur une l’analyse : quelque chose s’est ouvert. Le lieu de
parole traitée en véritable suspect. l’Autre devient lieu d’adresse en tant qu’il
Les rêves furent un recours pour démarrer les s’accroche à l’analyste. C’est, disons, quelque chose
séances ; ils n’étaient jamais analysés, tout juste de l’ordre de la contingence. Elle est déterminante
déposés là. Le sujet complétait ainsi l’Autre de son pour que l’inconscient – dont on ne sait pas a priori
être pour justement continuer à ignorer ce qui lui ce que c’est et même s’il existe (c’est une
manquait. hypothèse) – et qui est en ce sens du « non-réalisé »
La moindre de mes interventions ne pouvait que lui – ait quelque chance de se réaliser au lieu de l’Autre.
offrir l’occasion d’un tour de verrou supplémentaire. Ceci explique que l’inconscient soit posé par Lacan

7
Accueil
Cliquer

comme le discours de l’Autre. Si l’inconscient personnelle de l’acte à quoi justement s’oppose une
n’existe pas en tant que non-réalisé, il existe par règle. Or, l’acte est nécessaire à défaire l’illusion
contre en tant qu’il peut se réaliser au-dehors, au lieu que la répétition serait reproduction d’une trace de la
de l’Autre ; l’inconscient n’est pas un lieu, c’est situation primordiale de satisfaction. La répétition a
l’Autre qui en est un. à voir avec l’échec : ça se répète parce que ça rate.
Cet Autre, rappelons-le, a une antériorité logique sur Ici la trace se réfère à ce qui a été perdu, soit l’objet
l’inconscient : il est déjà là, à chaque ouverture de petit (a). La répétition visant à réparer l’écart entre la
celui-ci, dans son ouverture même ; mais en même trace et ce qui se répète, assure dans la structure
temps, par l’opération du transfert, on peut dire qu’il l’ignorance du manque qui fait le sujet divisé. C’est
est fermeture. Ainsi le transfert comme Autre déjà cet objet réel, irrémédiablement perdu, qui fait que
là, présentifié, c’est ce qui ferme, pouvons-nous dire, la rencontre est toujours manquée, et qu’il y a lieu de
l’inconscient. Il y faut autre chose pour le réouvrir. mettre en travers des associations.
L’Autre, comme tel, n’ouvre pas. Il ne l’ouvre Ainsi, avec les rêves, il n’y a pas toujours à pousser
d’ailleurs pas. L’acte ne vient pas de l’Autre. Ainsi, – parfois oui, pas toujours – dans le sens associatif,
avec l’Autre habité de l’analyste, l’inconscient se c’est-à-dire sur la pente de l’Autre dont le risque est
ferme. L’acte de l’analyste devra produire sa qu’il soit bel et bien trompé. Pointer les signifiants
réouverture, à la condition paradoxale que l’analyste maintient la fermeture de l’inconscient et entraîne le
soit bien appelé à ce lieu de l’Autre. L’acte vaut flot associatif. Freud déjà nous mettait en garde :
comme réponse et, pour cela, celle-ci ne peut se faire « Plus la chaîne d’associations est longue, riche en
là où l’analyste est appelé. D’où ce décalage détours, plus la résistance est forte ». Celle-ci tient
nécessaire, cette réponse à côté en tant que semblant au réel en jeu, pour autant que le flot associatif y fait
d’objet (a), barrant du même coup l’Autre et, par couverture. La cause du désir dans le rêve est alors
conséquent, délogeant la vérité du lieu de l’Autre. recouverte, et, comme quelqu’un l’a déjà dit, « cause
En d’autres termes, elle rectifie les effets de toujours ». Cette résistance est méconnue ou sous-
transfert, au nom de la vérité, laissant au langage son estimée par l’analyste dans la mesure où sa
champ, le lieu de l’Autre. manœuvre l’écarte de la position de semblant de la
C’est à ce niveau que Colette Soler, dont j’avais bien cause. Elle devient dès lors la sienne. L’acte réfère
apprécié l’exposé au printemps dernier, avait parlé donc la répétition au manque réel, soit ce que le
de « contrer le transfert », à ne pas confondre, vivant perd d’immortalité de devenir « sujet au
précisait-elle, avec le contre-transfert. sexe » pour reprendre l’expression de Lacan. En ce
Contrer le transfert, aussi bien dirais-je dans sens, les pulsions partielles qui représentent la
l’interprétation que dans la réponse à la demande qui sexualité dans l’inconscient sont pulsions de mort.
se répète dans la cure laquelle, si elle n’était pas Par le fait de cette pulsation temporelle qu’est
« contrée », installerait ce transfert comme l’inconscient, la sexualité est liée à la mort.
équivalent à la répétition. La cure ne saurait se Ramener cette question de la sexualité, des pulsions,
réduire au défilé des chaînes associatives et ce, dans dans le champ de l’analyse (la cure) dépend de l’acte
le but de donner consistance, voire existence à de l’analyste, soit de son interprétation et du manque
l’inconscient du sujet. L’analyste vient plutôt en qu’elle dévoile dans le sujet. En sorte que le transfert
travers de la répétition, par son acte. Si le transfert que nous avons examiné comme fermeture est aussi
est ce qui contre les associations, autrement dit la mise en acte de la réalité de l’inconscient, appelée
ferme l’inconscient, il le fait en tant qu’Autre qui, encore la réalité sexuelle.
s’il est nécessaire, n’est pas suffisant pour qu’il y ait J’en viens maintenant à un second rêve du même
analyse. L’acte de l’analyste est donc attendu analysant, dans une séquence qui suit la première.
comme réponse qui ne répond pas au lieu du lieu de « J’était donc avec L., dans une cuisine, dans
l’Autre. C’est là contrer la demande de l’Autre l’appartement de mes parents ; on vivait là. On a
comme l’Autre du transfert. entendu du bruit, au-dessus, chez les voisins ; des
cris. L. écoutait. Je lui ai alors dit : ‘‘C’est un couple
Pour revenir à mon analysant, je dirais que dans qui fait l’amour ; voilà, c’est tout’’ ». Je relève cette
toute la partie de son analyse précédant la séquence scansion suspensive du « voilà c’est tout » qui – bien
dont je viens de vous parler, l’automaton analytique que faisant partie du rêve – vaut aussi bien comme
était en route, à ceci près que rien de la rencontre ne trait adressé à l’analyste. Il dit alors que c’est une
se mettait en travers. Pas de prise – au sens des arts phrase qu’il a énoncé en quittant une fille, ces jours-
martiaux – si ce n’est le laisser s’épuiser, ce qui ci, en guise de rupture.
n’est pas bien sûr une règle mais une appréciation

8
Accueil
Cliquer

Ça lui fait penser à un autre rêve, répétitif, qu’il a « Au-dessus un couple qui fait l’amour… » / « …au-
fait récemment : il y a un type, il ne sait pas qui c’est dessus son père qui l’en empêche». Le père
car il ne voit pas son visage, en maillot de bain, présentifie ici l’interdit – la loi – avec lequel il va
grand, baraqué. Il lui baisse son slip – il a un sexe soutenir la structure du désir.
énorme. Il se met à le caresser et là, dans son rêve, Mais qu’en est-il de la réalisation du désir dans le
une phrase surgit : « Ça suffit ». Il se réveille au rêve ? Ce qui se réalise, c’est que ça cesse de jouir,
moment où il allait éjaculer. « Ce n’était pas soit là un désir de désir impossible. C’est du côté de
possible », dit-il. Il explique : pour lui, l’inconscient que quelque chose là se réalise : ainsi
l’homosexualité – si toutefois il en était question – réalisation du désir égale réalisation de l’inconscient,
se résumerait à ce découpage qui s’avère aussi une Pourtant, le sujet n’a pas épuisé, même sur ce
pensée obsédante : « un sexe en érection ». Pour lui versant, l’analyse de ce rêve.
ce rêve a à voir avec le pouvoir, la puissance. Côté réel de la jouissance, il n’y a par contre pas de
Devant ce type de mec, devant la force, le meurtre réalisation possible, à savoir qu’on ne peut pas
lui vient à l’esprit, exprime-t-il avec une expression imaginer un sens au réel.
de rage contenue. D’ailleurs, la force lui évoque son Parler de réalisation est du registre du sens où nous
père : celui-ci se mettait rarement en colère. « Avec mène la voie de l’inconscient. Pointer le désir sur
L., dit-il, c’est pareil, je ne suis pas allé jusqu’au cette voie, c’est rendre équivalente l’interprétation
bout. » du rêve et la réalisation du désir et méconnaître en
Il apparaît clairement que les pensées vis-à-vis du conséquence que l’interprétation, pour être effective,
père ne sont pas tendres. Mais, en même temps, il se doit porter sur le réel en jeu dans le désir. Il est donc
garde bien d’en parler directement. Disons déjà ici, un autre versant, encore faut-il que le sujet y soit
qu’il y a un début d’analyse du rêve sur la voie des parvenu dans son interprétation, qui se désigne dans
pensées latentes de celui-ci. le rêve du côté de l’être, et non de l’Autre.
Ceci s’est fait à partir d’un fragment de discours Reprenons ce fragment de discours qui comme tel
prononcé dans le rêve. Freud nous indique que de peut être un montage (à partir de fragments divers de
tels fragments – aux origines diverses – ont été discours) : « voilà »… peut aussi bien s’entendre
réellement prononcés ou entendus. Le travail du rêve « vois là ». A l’appui, un souvenir pénible qui est
ne les a pas créés. Ils font donc partie comme tels revenu à l’esprit de cet analysant : un jeu auquel
des pensées même du rêve, mais sont réutilisés adolescent, il s’est livré, avec son cousin : « faire les
autrement dans le texte du rêve. Nous avons vu que chiens ». Ce jeu s’acheva, pour sa part, par une
la phrase « voilà, c’est tout » avait, en effet, été éjaculation. « Ce n’est rien », répondit-il au cousin
prononcée ; elle concerne ici une situation interrogateur. À l’époque, il observait
imaginaire. Mais que cerne-t-elle ? Car il ne faut pas continuellement les chiens qui s’accouplaient dans la
omettre ce qui la précède : « c’est un couple qui fait rue.
l’amour ». Là-dessus, le silence. Ce « vois là » – je viens d’examiner ce qui l’autorise
Le rêve associé, le second, réitère cette ponctuation dans les chaînes associatives – je le rapprocherai de
d’une jouissance phallique interdite. Là aussi, nous cette phrase du rêve « On a entendu du bruit ».
avons une situation imaginaire, un fantasme Là, il est fort possible que quelque chose ait été
masturbatoire qui se soutient d’ « un sexe en entendu (un bruit) durant le sommeil et qu’il ait fait
érection », l’ensemble déchaînant une rage ce rêve en commençant à se réveiller. Un « rêve-
meurtrière. Au bord de cet ensemble, se profile le réveil » pour reprendre l’expression de Freud. Mais
père, soit cette « force tranquille », si vous c’est la réalité psychique qui a pris le relais du fait
permettez, en opposition à son « impuissance éventuel, et nous guide vers la pulsion, c’est-à-dire
meurtrière ». Ici, donc, un point d’arrêt. Quelque vers ce qui représente la sexualité dans l’inconscient.
chose se referme, ne va pas « jusqu’au bout »… Sa mise en acte a à son principe le réel en cause dans
Mais, c’est là où en est le sujet. la pulsion et il est justifié de prêter attention dès lors,
À la séance suivante, il revient sur ce « jusqu’au à la phrase concomitante au réveil. Ce « rêve-
bout ». Cela l’a remis sur la voie d’un rêve qu’il réveil » est aussi déclenchement, nous dit Freud,
avait déjà rapporté en analyse : il est dans un canal d’un fantasme prêt depuis longtemps, et qui ne surgit
boueux, profond, il ne voit pas ce qu’il y a au- pas entièrement pendant le sommeil ; il suffit qu’il
dessus. Au bout, il y a une échelle, à laquelle il soit « effleuré », précise-t-il. En ce sens, c’est la
grimpe. Quelqu’un l’empêche d’en sortir. Il ne sait réalité psychique qui se trouve au principe du rêve ;
pas qui. Je lui demande « qui c’est ? » – « C’est mon en d’autres termes, le Trieb, la pulsion. Le fantasme
père, c’est sûr ». Il s’arrête, interdit. est le soutien de ce Trieb, structure grammaticale

9
Accueil
Cliquer

d’où le « je » est absent (comme on peut le voir dans En d’autres termes, il s’agit des deux trous ou des
« Un enfant est battu ») et qui donne sa loi à la deux manques, celui de l’inconscient – sa béance –
fonction du désir. Ce Trieb, donc, en tant qu’il se et celui de la pulsion, soit son bord silencieux. Ces
soutient du fantasme qui vient affleurer – sans y être deux trous, ou deux bords qui se joignent, donnent
– dans le rêve, déclenche celui-ci. Il (ce Trieb) ne se ce battement, cette pulsation temporelle (logique) de
réalise pas pour autant. On pourrait dire qu’il l’inconscient qui se fait d’un bord à l’autre. Voilà
s’annonce, ou comme le formule Lacan : il est « à pourquoi l’inconscient se réduit à une structure de
venir ». bord et non à une surface.
Et pour revenir au « voilà, c’est tout », c’est ce sur Le rêve est ce qui fait jouer la limite entre
quoi s’opère une fermeture : le déguisement du vu à inconscient et ça en tant qu’il est interprété, c’est-à-
l’entendu ne suffit pas à faire écran devant la dire en cernant ces deux manques – il s’agit de (-ϕ)
jouissance de la scène – dont on aura reconnu la et de (a) – qui se recouvrent.
connotation de scène primitive – et le réveil se Les cerner, ça serait analyser (« complètement ») le
produit en quelque sorte maîtrisé par un signifiant rêve, l’interpréter, bien que logiquement il le soit
dont l’équivoque renvoie aussi bien : à la situation déjà ; car faut-il encore en passer par la parole, c’est-
imaginaire par sa valeur interruptive, à l’interdit par à-dire vérifier que le rêve est déjà interprété.
sa forme impérative (Nom-du-Père) et au réel L’analyse par le biais de la réalisation de
impossible au-delà du visible, au-delà du rêve « vois l’inconscient dévoile que quelque chose ne se réalise
là ». pas pour autant, soit ce qui est à cerner comme
Le rêve n’est donc ni le Trieb, c’est-à-dire quelque impossible à dire et comme ce qui est la cause de ce
chose du ça, quelque cause, impossible à dire, qui se dit ; là est l’enjeu de l’interprétation en tant
inavouable, soit ce qui est au-delà du rêve (le réel), qu’acte analytique portant sur la cause mais aussi la
ni, comme nous l’avons vu, l’inconscient (différence supportant.
entre texte du rêve et pensées inconscientes). Il a L’ombilic, point extrême des pensées inconscientes
pour fonction de réaliser quelque chose du rêve, est ce point d’articulation, de jonction des
d’inconscient : le désir, mais aussi d’articuler le ça et bords – cernant les trous que sont (-ϕ) et (a) – du ça
l’inconscient. et de l’inconscient ; c’est, dirons-nous encore, cette
Il y a des choses que je ne pourrai pas vous impasse de Freud, qui nous désigne le nœud
soumettre ici, faute de temps ; c’est-à-dire tenter de primordial par lequel l’inconscient est exposé aux
situer les phénomènes du rêve dans les schémas dont effets de la constante pulsionnelle du ça.
Lacan se sert pour et dans sa logique du fantasme en
signalant que Freud a élaboré pour sa part une
logique du rêve, et qu’ils se rejoignent sur de
nombreux points. C’est dans cette logique que Lacan
fait cette distinction entre inconscient et ça –
distinction sur laquelle Freud a buté, notamment au
point de ce qu’il a appelé « l’ombilic du rêve »,
l’Unerkannt, l’impossible à reconnaître dans le rêve.
Il s’agit de ce point où, d’une part, les associations
viennent buter, et, d’autre part, où l’on aboutit à une
pelote de pensées (inconscientes, bien sûr)
impossibles à démêler.
En articulant le rêve comme ce qui n’est pas tout
l’inconscient d’un côté et ce qui n’est pas tout le
Trieb de l’autre, comme nous l’avons développé,
nous pouvons situer « l’ombilic » comme le point
d’articulation – nœud aussi bien – de ces deux
parties des cercles – qui complètent ceux-ci ou
plutôt les décomplètent – à savoir les pensées
inconscientes dans le cercle de l’Autre (partie donc
qui le barre) et ce qui reste de la structure
grammaticale dans le cercle de l’être ou de la non-
pensée, soit le ça.

10
Accueil
Cliquer

RÊVE ET FANTASME
L’interprétation vise la cause du désir de savoir préservant la jouissance de l’Autre ? En ce
Pierre Bruno qui concerne l’analysant, l’angoisse, qui ne trompe
pas parce qu’elle n’est pas sans objet, peut le guider
Je vais tenter, à partir de l’examen d’une à reconnaître que le nœud qu’il croyait
interprétation et de ses effets dans le déroulement ininterprétable n’est pas le bon, c’est-à-dire qu’il
d’une cure, de montrer l’insuffisance d’une topique reste encore quelque chose à interpréter dans la
de l’inconscient pour rendre compte de ce qui est en tâche analysante.
jeu dans la fin d’une analyse : destitution du sujet En ce qui concerne l’analyste, nous allons voir que
supposé savoir et dévalorisation de la jouissance. Ce cette certitude est à situer du côté de l’acte, comme
n’est pas pour autant que je serai en mesure elle l’est aussi, en dernière instance, pour l’analysant
d’expliquer en quoi l’introduction du ça par Freud passant à l’analyste.
surmonte cette insuffisance. J’envisage plutôt cette
introduction comme l’indice d’un problème dont on Une analysante donc, après plusieurs années
peut repérer de multiples émergences dans les d’analyse, me rapporte un rêve, rêve d’idylle avec
années vingt. moi, comportant cependant, à son terme, un léger
J’en prendrai, comme point de départ, une parmi contretemps. Ce qui rend ce moment crucial, ce
d’autres : l’inconscient peut-il être trompeur ? (Cf. n’est pas la signification qui affleure dans ce rêve
l’article de Freud «Sur la psychogenèse d’un cas d’amour de transfert, c’est, qu’au-delà de l’énoncé
d’homosexualité féminine».) Pour répondre à cette qu’elle rapporte, elle n’évite pas, pour la première
question et disculper son enfant – l’inconscient –, on fois, ce que j’appellerai la livre de chair. Je
sait que Freud distingue l’intention trompeuse – m’explique : le tournant est ici qu’elle ne réduise pas
préconsciente, dit-il – de la jeune homosexuelle et cet amour de transfert à son amour pour son père,
son désir inconscient de lui plaire. Bien que notant le son frère ou quiconque de son passé, mais qu’elle y
lien intrinsèque entre ces deux composantes dans la voit un enjeu actuel, par le fait justement de mesurer
formation des rêves hétérosexuels de sa patiente, cet amour à l’impossible objet qu’est son analyste,
Freud échoue à reconnaître dans le mensonge du qu’elle met, par son dire, à l’épreuve de la séduction,
rêve la vérité du désir, qui s’enracine dans le c’est-à-dire de l’englobement par le fantasme. Elle
fantasme de séduction. Il aurait pu sinon parler de la réalise ainsi, par son dire, l’énonciation de son rêve,
promesse de ce fantasme à l’existence du transfert. posant la question de l’accomplissement du désir
Cependant, qu’en est-il alors de la vérité de ce hors la prison du rêve.
fantasme ? Il est vrai, oui, parce qu’il traduit Poursuivant, elle évoque alors le contretemps à
véridiquement la position subjective de son auteur, l’idylle, comme pour coudre le dernier point à la
mais cette vérité ne donne au sujet aucune certitude, doublure de son analyste par son fantasme. Sur quoi
soit aucune « vérification désubjectivée » (Lacan en je lui dis : « Ce n’était qu’un rêve » et lève la séance.
1945) dans la répercussion après-coup de l’acte. Je me repentis d’emblée d’avoir laissé échapper ces
Donc, à supposer même que la lecture de mots, avant même d’en constater l’effet, soit que
l’inconscient soit de stricte obédience freudienne, cette analysante se précipite dans une aventure avec
c’est-à-dire non décodage de la signification mais un homme qui n’est pas celui avec qui elle vit,
advenue d’un je énonciatif là où c’était, Wo Es war, aventure passionnée et douloureuse, dont elle va
l’inconscient ne saurait pour autant permettre m’entretenir dans les séances qui suivent.
d’échanger l’indétermination du sujet contre une Fallait-il alors interpréter cet acting-out ? Ou du
certitude. En effet, si l’inconscient détrompe, il reste moins tenter d’infléchir selon cette visée le cours de
que plus il est interprété, plus il se confirme d’être l’analyse ? Non. C’eût été ici conduire l’analysante à
inconscient et que dans le mouvement de séparation, concevoir son aventure comme substitutive de celle
le je énonciatif du désir est sans cesse capté dans le qu’elle n’aurait pu avoir avec son analyste, le
fantasme, rejeté dans l’être « par ce faux acte qui véritable objet perdu devenant l’analyste, ainsi
s’appelle le cogito cartésien ». intégré dans le passé de l’analysante, au côté
Si, par ailleurs, le sentiment, où trouver dans d’autres effigies. Pourquoi pas, direz-vous. Parce
l’expérience analytique un accès au nœud qu’un temps aurait été sauté et que, quand ce temps
d’ininterprétable certifiant qu’il s’agit du bon nœud, est sauté, nous avons affaire à un mode épuré
soit du lieu ultime du manque, et non d’une réserve d’interprétation de transfert, voie d’auto-

11
Accueil
Cliquer

alimentation de l’inconscient dont la pente est qu’on aperçoit ici, est que l’analysante ait tiré la
strictement celle de la père-version. Pourtant, ce conséquence, et non seulement l’implication de son
n’est pas que je n’aie été tenté par cette solution en rêve, de telle sorte que son dire ne soit plus exégèse
court-circuit, et plus encore dans une deuxième du passé mais « mise en acte », à l’adresse de
phase où cette analysante va entrer après avoir mis l’Autre, « de la réalité sexuelle de l’inconscient »,
fin à son aventure : phase de dépression mêlée formule où on reconnaît, à peine habillée, la
d’angoisse, ponctuée entre les séances d’appels définition que Lacan donne du transfert dans le
téléphoniques où elle me dit sa détresse et séminaire XI, pour le distinguer de la répétition.
l’impression que rien ne se résout dans son analyse. Encore est-il absolument nécessaire, sous peine
J’étais donc, depuis lors, convaincu d’avoir commis d’impasse, de préciser que cette adresse à l’Autre,
une bévue quand, il y a peu, le dire de cette l’analyste doit se garder de s’en croire le
analysante a changé. Elle pense, me dit-elle dans la destinataire. Elle est adresse en effet, non à
première séance de la rentrée « avoir maintenant l’analyste, mais en présence de l’analyste. Cette
suffisamment de cartes en mains », et, ajoute-t-elle présence est ce qui permet à l’analysante de vérifier
« c’est à moi de jouer, ce n’est pas vous qui ferez qu’il y a bien un objet en jeu dans l’analyse, et que
mon destin… mais je n’arrive pas à envisager cette celle-ci ne se cantonne pas à être le déroulement
impossible séparation ». La semaine suivante, elle d’un signifiant mondain, au terme duquel le lapin du
me téléphone pour me dire qu’elle n’a jamais été désir bondirait tout habillé du chapeau qu’elle
aussi angoissée. Comme j’insiste pour qu’elle vienne partagerait – en usufruit bien sûr – avec son
me voir plus tôt que prévu, elle prend rendez-vous, analyste. La fonction d’un analyste est de
mais ne vient pas, puis vient à sa séance habituelle présentifier, comme semblant, l’objet de cet enjeu
où je me contente de lui demander, avant le début de réel grâce auquel, en fin de compte, l’Autre se
la séance, le prix de la séance ratée. découvre n’être qu’un tigre en papier puisque, de ce
Ce temps de l’angoisse surmonté, elle peut alors me que cet objet s’en sépare, lui se démontre ne pas
dire : « Je suis soulagée d’un poids. Si je ne suis pas exister. C’est cet objet, dit (a), que l’analysante a
tout, tout devient plus facile ». tenté d’envelopper dans son fantasme. Le fait, dû à
l’interprétation, que cet objet s’avère glissant, n’est
J’en termine là avec l’exposé clinique pour essayer pas sans la précipiter à chercher hors analyse un
d’élucider les problèmes qu’il dégage concernant le objet accommodable, accommodation qui est la
statut de l’interprétation et la fin d’analyse dans la propriété de (a) dans le fantasme. Elle y échoue
direction de la cure. désormais, et c’est la dépression, où surgit
« Ce n’était qu’un rêve » ; il s’agit d’une l’angoisse.
interprétation, en tant qu’elle porte sur la cause du
désir, et non sur son signifié, son objet au sens pré- L’interprétation est donc ce qui réussit à
lacanien. Elle ne vise pas en effet l’énoncé du rêve, « convaincre » l’analysant que son fantasme, d’être à
mais son mode d’emploi dans l’actuel de la séance. découvert, c’est pas ça. L’aube ne dissout pas
Elle est équivoque en ceci au moins que sa seulement les monstres, elle démonte le fantasme
formulation : « ce n’était qu’un rêve », peut être qui ne se ressasse que dans le noir de la confusion
aussi bien apprêtée à une conclusion qui serait celle entre A et (a). En quoi, par là, s’ouvre une issue de
de l’analysante que prêtée à un verdict de l’Autre, l’analyse, est la dernière question que je vais
imaginé comme sujet. L’équivoque tient donc aborder.
essentiellement au lieu d’origine de l’interprétation,
le sujet ou l’Autre. C’est dans cette superposition Dans quelle phase de l’analyse se trouve aujourd’hui
indécidable que le réel peut être croché sans être cette analysante ? Elle le dit elle-même très bien :
littéralement insupportable. Par là, une dérivation « Ce n’est pas vous qui savez, mais ça m’angoisse »
s’opère du désir au fantasme qui est non pas ou encore, dans ma traduction, « ce n’est pas vous
interprété mais dégagé par l’interprétation. La qui savez, mais je ». Or, quel est ce je ? Dans un
relation à l’objet est ainsi découverte comme article sur le transfert, paru dans le dernier
commandant le rapport à l’Autre pour ce qui est Ornicar ?, Michel Silvestre écrit ceci : « Que
d’atteindre à l’essence de la structure de celui-ci – à l’analysant décide qu’il en sait assez est, après tout,
savoir qu’il ne peut se recouvrir lui-même. son droit le plus strict. Seulement, pour que cette fin
de savoir soit une vérité pour le sujet, il faut aussi
À quel moment logique de la cure une telle que l’Autre, sur ce point, ne soit plus supposé en
dérivation peut-elle se produire ? La condition, savoir encore ». Comment faire ? À rapporter cette

12
Accueil
Cliquer

remarque de Silvestre aux paroles de mon avec son manque comme sujet, mais avec la perte de
analysante, on peut considérer que ces paroles l’objet (a) qu’est devenu, par un semblant, son
n’impliquent en rien qu’elle ait renoncé au leurre du analyste, pour barrer l’Autre selon un mode qui
sujet supposé savoir. Simplement, elle se fait à l’idée donne à cette séparation une portée différente de
qu’elle-même, avec tout ce que ça comporte de celle que commande la métaphore paternelle. Ceci à
relativisme affirmé, doit en supporter la fonction, ce prendre comme indication fragile d’un problème qui
qui n’est pas pareil. C’est une conception dont on me tenaille, et dont j’espère que ces journées
peut trouver le répondant théorique dans la thèse, l’élucideront mieux.
pas si rare, selon laquelle l’analyse, une fois finie, se
prolonge dans une auto-analyse indéfinie. Lacan n’a cessé de se consacrer à écrire le mathème
Je fais l’hypothèse – et en prends le risque – qu’une de cette bifurcation. C’est déjà le cas en 1960, dans
telle doctrine de la fin d’analyse relève de l’écriture « Subversion du sujet et dialectique du désir »,
du discours universitaire. L’analysant-terminant, ou quand il définit, dernière page de son écrit, la
analysé, occupant la place d’agent indexée du terme névrose comme la fixation de (-ϕ) sous le S du
S2, et le signifiant-maître continuant, dans le fantasme et l’issue de la névrose comme le passage
dessous, à faire office de vérité. Pas d’étonnement à de (-ϕ) sous (a). C’est toujours le cas dans le
ce que, pour ceux qui sont retenus à ce seuil, il séminaire, L’acte analytique, qui suit la
n’aille pas de soi de s’autoriser jusqu’au bout, le « Proposition du 9 octobre 1967 ». Lacan y fonde la
compromis étant souvent, (a) en place d’autre, de découverte freudienne du ça dans la scission de
s’en tenir aux enfants pour en produire des sujets. structure entre le ça et l’inconscient. Il y a « deux
Comment alors, au moment où, ce savoir supposé, Wo Es wa », dit-il. Le premier, qui correspond au
l’analysante est en train de le devenir sans le savoir, manque à être du sujet dans l’aliénation – ce qu’on
peut s’effectuer le renoncement à ce que, de ce S
savoir, elle soit sujet ? pourrait écrire , et un deuxième Wo Es war, qui

L’hypothèque à lever est celle du collage entre le je
correspond à la perte de l’objet (a), soit la perte de
et le savoir. Là où ça savait, je sais, telle serait la
ce qui, dans la séparation conditionnée par la
traduction de la formule freudienne si on voulait
métaphore paternelle, monnaye le manque à être par
enterrer la psychanalyse.
un être du cogito qui, de faire univers, exclut le réel
qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Le ça serait donc,
L’expérience d’une autre cure, dont j’ai fait état
dans l’œuvre de Freud, l’index de ce que
devant la commission de la garantie, m’a appris que
l’inconscient, savoir sans sujet (première topique),
c’est à ce tournant qu’il y a le plus grand dommage à
ne peut se réaliser – en gardant l’équivoque
ne pas assumer, pour l’analyste, la place de semblant
angliciste – que comme objet d’une perte. À
d’objet (a), dans sa pointe la plus aiguë, celle où le
l’analysant qui sort, il n’échoit donc pas un
silence correspond au semblant de déchet. Il a suffi
abonnement perpétuel et gratuit à l’inconscient, mais
en effet que j’entérine intempestivement, par un
un « désabonnement ». Encore y faut-il, la plupart
usage erroné de la fonction de la hâte, le moment de
du temps, un analyste, dont le patronyme alors serait
conclure, prenant à mon compte cet acte dans
Eurydice, « objet deux fois perdu », une fois comme
l’unique occasion où j’aurais dû le laisser à la charge
inconscient, c’est-à-dire pour autant que celui-ci est
de l’analysant, pour que l’advenue évanouissante du
la rengaine du sujet, une fois comme scie, une autre
« je sais », dans le mouvement de séparation, se
fois comme ça.
projette en un nouveau cogito. Par ce qu’il faut bien
nommer, de ma part, identification à l’analysant –,
en l’occurrence une analysante –, je suis sorti à sa L’aveu du fantasme
place, la laissant, elle, sur place, pour un temps. Michel Silvestre
Il y a donc là bifurcation.
Cette bifurcation, et la façon de s’y orienter Le thème de ces Journées m’a semblé plutôt
correctement, éclaire d’un jour nouveau la question difficile. Introduire une continuité, comme ce titre
du nœud d’ininterprétable. Celui-ci ne se détermine nous y invite, entre l’inconscient et le ça, cela ne va
pas tant comme un plus-rien-à-savoir, car ça ne pas de soi. Après tout, l’inconscient, nous sommes
manque jamais de ce côté, que comme ce qui, en habitués à le considérer comme du blablabla, alors
tant que manque de toujours, peut se fonder dans que le ça, c’est plutôt du silence – et même comme
une perte. Cette partition du sujet et du savoir l’indique Freud, un silence de mort. Au fond,
supposé implique que le sujet opère non seulement lorsque Lacan dit « ça parle », cela représente une

13
Accueil
Cliquer

sorte de forçage. Habituellement « ça » ne parle pas. produire une signification mais de sanctionner parmi
C’est l’Autre qui parle, ce qui n’est pas pareil. celles que lui-même propose.
Choisir comme titre « l’aveu du fantasme », titre qui L’inconscient, complété du sujet supposé savoir, est
m’a été soufflé par le cours de Jacques-Alain Miller, un inconscient mis au travail de l’interprétation.
me semblait une façon de reprendre en écho le Ainsi, lorsque Freud établit que le rêve est une
forçage du « ça parle ». réalisation du désir du rêveur – on pourrait ajouter :
Le biais pour aborder la question m’a été suggéré lorsque ce rêveur est en analyse –, le récit du rêve,
par le dernier courrier de l’École, dans lequel qui n’est pas le rêve, c’est l’interprétation du désir.
l’annonce du programme de ces journées associait à Si le rêve est la voie royale d’accès à l’inconscient,
mon nom, un autre titre, celui de « rêve et cette voie est aussi bien issue, émergence de
fantasme ». Pourquoi pas ? On n’avoue pas un rêve, l’inconscient. Alors pourquoi en rajouter, pourquoi
sinon par fausse pudibonderie. On se déleste d’un l’analyste atténuerait-il la pureté de cette émergence
rêve. On l’attend avec impatience pour en faire le par une signification de son cru ?
récit à son analyste. Du seul point de vue de Il y a, évidemment, une objection. Cette
l’association libre, rêve et fantasme ont donc un interprétation, que l’analysant produit à l’aide de sa
statut distinct. parole, l’entend-il lui-même comme l’analyste, qui,
effectivement, la reçoit ? De fait, rien n’est moins
Les rêves, on le sait, sont des formations de sûr.
l’inconscient. Le fantasme, c’est autre chose. Je Tout rêve, dans le cadre d’une cure est, au fond, un
serais tenté de dire : formation de la pulsion, me rêve de transfert, simplement parce que son récit est
laissant guider par l’opposition qui donne son titre à destiné à l’analyste. En faisant ce récit, cela se
nos journées. constate quotidiennement, l’analysant est soulagé. Il
Je remarque d’ailleurs, que rêve et fantasme n’ont est soulagé d’un message émis par l’Autre, en
pas le même statut, ni auprès des analystes, ni auprès provenance de l’Autre scène. Ceci veut dire, aussi
des analysants. On n’associe pas à partir d’un bien, que, de ce message, il n’en est que le porteur.
fantasme ; le cours de Jacques-Alain Miller, et son C’est un des sens du mot transfert. La tâche de
intervention ici même il y a deux ans, ont l’analysant est de dire son rêve, mais c’est à
suffisamment développé ceci pour que je n’insiste l’analyste d’en supporter le savoir qu’il implique.
pas plus. Pourquoi l’analyste tiendrait-il à s’assurer que
À partir d’un rêve, par contre, il convient d’associer, l’analysant a compris le message qu’il transmet ? On
d’en dégager le contenu latent, comme le dit Freud. le sait depuis Freud, la vérification en matière
Pourtant, il est indéniable que les analystes n’ont d’analyse se trouve ailleurs, précisément dans la
plus le même point de vue que Freud à ce sujet. En survenue d’un nouveau matériel, c’est-à-dire, aussi
particulier, il semble bien que le récit d’un rêve bien, dans le rêve suivant. C’est pourquoi le rêve
n’appelle pas, avec la même constance, une n’est pas nécessairement un matériel à interpréter – à
interprétation. traduire en une signification –, mais plutôt le rêve
peut être conçu comme une interprétation qui révèle
Tentons d’expliquer ce fait, qui marque un – à l’analyste – les mouvements de l’inconscient,
changement dans la pratique – que l’interprétation c’est-à-dire, le parcours que le sujet y effectue.
d’un rêve n’est pas une nécessité. Certes, il y aura bien un temps où le sujet aura à
L’inconscient d’un sujet en analyse, d’un analysant endosser le savoir que porte le rêve et que produit
– partons de là – est un inconscient complété du l’inconscient, mais ce temps, on sait qu’il faut lui
sujet supposé savoir. Il s’agit d’un inconscient qui laisser loisir de le prendre – de prendre tout son
passe contrat, explicitement, avec le savoir. temps.
L’inconscient sous transfert est un inconscient au Alors, une question surgit. L’inconscient sous
travail du savoir, c’est-à-dire que ce qu’il produit transfert fait-il concurrence à l’analyste ? Une
acquiert pour le sujet valeur de signification. concurrence déloyale, puisqu’il en sait bien plus.
L’inconscient n’attend certes pas d’être sous Après tout, c’est lui, l’inconscient, qui le dit sans le
transfert pour produire ses formations ; mais, savoir. Et il est de son pouvoir de le refuser à
habituellement, ces formations sont, soit l’analyste – de se taire par exemple – ou mieux, de
énigmatiques au sujet, soit inaperçues de lui. D’avoir le tromper. Car un rêve, destiné à tromper l’analyste
comme adresse, comme destinataire un analyste, sur le désir, un rêve qui ment, on sait, depuis la
éclaire ces formations d’une signification. Au fond, jeune homosexuelle, traitée par Freud, que c’est tout
l’analysant ne demande pas tellement à l’analyste de à fait possible.

14
Accueil
Cliquer

Pourtant, que l’analyste soit jaloux du savoir que redoutait tout en les rencontrant à chaque détour de
l’inconscient lui refuse ou lui falsifie, cela ne vaut sa vie.
qu’à la mesure où l’analyste se tienne pour son rival,
c’est-à-dire qu’il se prenne pour l’autre. On aura compris que, de ce point de vue – du point
J’illustrerai maintenant ces réflexions. Un patient, au de vue du transfert – il me cherchait. Mon travail me
retour des vacances, me rapporte le rêve suivant, fait semble-t-il consistait à ce qu’il ne me trouve pas,
la nuit précédant justement la première séance après c’est-à-dire refuser cet affrontement, au terme
les vacances. duquel, fort de sa souffrance enfin rencontrée par
Voici le rêve : il vient à sa séance, pour me dire mes soins, il m’aurait quitté.
précisément ce que, durant ces vacances il a Bien entendu, à aucun moment, il ne m’a semblé ni
concocté, qu’il souhaite interrompre l’analyse. possible, ni souhaitable de lui communiquer ce que
Pendant qu’il me dit ce souhait, il me voit Freud appellerait une construction : celle de son
téléphoner, farfouiller dans mes affaires, regarder fantasme. Ce fantasme restait pour lui complètement
par la fenêtre, bref, manifester une indifférence inaperçu, alors qu’il ne cessait de l’agir dans sa
extrême, voire volontairement impolie. Le rêveur en psychopathologie quotidienne. Certes, il me confiait
est tout retourné, ému, furieux aussi mais bientôt la souffrance qu’il y trouvait, mais elle ne constituait
empli d’un sentiment terrassant d’humiliation – qui pour lui aucune question. Dans le même temps, où,
le réveille. par cet aveu, il me faisait le témoin de sa souffrance,
Ce rêve me fait dresser l’oreille, car il tranche sur il s’efforçait, à son insu, de m’en faire aussi l’acteur,
mes précédentes apparitions nocturnes qui depuis de et cela, dans le transfert.
nombreuses années émaillent les nuits de ce patient. Si on peut parler de construction, ce serait pour
Jusqu’alors, j’y apparaissais plutôt sous les traits désigner son effet pour me fixer dans le cadre de son
chaleureux, accueillants, prévenants du bon fantasme devenant peu à peu celui du transfert lui-
thérapeute, voire même de l’ami aimé tendrement. même. C’est pourquoi, de trouver cette construction
Thérapeute, d’ailleurs, il peut me considérer ainsi, aussi clairement nous laissa, l’un comme l’autre,
puisque son bilan d’avant notre séparation estivale intrigués et perplexes. Certes, le patient ne fut pas
était celui d’une amélioration symptomatique long à trouver une interprétation : par mon
incontestable : angoisse, insomnie, asservissement à indifférence, je le punissais de vouloir me quitter.
des impératifs parentaux, conduites symptomatiques Pourtant, comme il le remarqua bientôt, cela ne me
– tout cela avait disparu. ressemblait décidément pas – et surtout, pourquoi
Pourtant, ce qui faisait le fond de sa souffrance me donc faire de moi l’agent de sa souffrance. J’étais
paraissait loin d’être résolu. En effet, cette bien le dernier auquel il souhaitait confier ce rôle.
souffrance était liée à ce qui, pour moi, pouvait se À moi non plus, ce rêve ne semble nullement
dégager comme un fantasme, que je pourrais évident. Que le fantasme passe à l’inconscient pour
formuler sur le modèle freudien : un enfant est se produire en rêve me semble faire question. Certes
humilié – par le père. Tout ce qui relevait de ce qu’il pas au sens où un fantasme fait partie des pensées,
convient d’appeler symptôme convergeait vers ce des associations diurnes du sujet, et peut fort bien,
point précis où sa subjectivité s’anéantissait, se par là, constituer le matériel du rêve. Pour ce sujet –
dissolvait dans le surgissement d’une humiliation. ce qui tournait autour de l’humiliation était soit
Qu’il traverse des situations de sa vie quotidienne où expérience reçue et agie, soit construction
il pâtit de l’autorité d’un supérieur hiérarchique, conjecturale de ma part.
qu’il tente, et réussisse lui-même, à faire plier l’autre
sous ses exigences, qu’il assiste, impuissant, enfin, Lorsque Freud parle de ce temps silencieux du
aux spectacles du monde où le faible comme le fantasme, il le réfère effectivement à l’inconscient,
pauvre supportent la douleur d’exister, toujours et mais au fond, il n’en a nulle trace, aucun retour du
irrémédiablement survenait ce moment refoulé. C’est par pure déduction logique que Freud
d’anéantissement qu’il nommait de ce terme construit ce fantasme originaire : « un enfant est
d’humiliation. battu ».
Certes, l’intensité de cette souffrance n’en faisait pas C’est pourquoi, il ne m’a pas semblé aller de soi
un analysant modèle. Cette souffrance – on pourrait qu’un rêve le représente aussi explicitement.
dire son extrême sensibilité – le justifiait même à se La question se pose d’ailleurs autant pour
cabrer devant les contraintes de la cure où il voyait, l’opération qui permit ce passage à l’inconscient,
précisément, l’ébauche de ces situations qu’il que par les implications quant au moment de la cure
éventuelle qu’il viendrait marquer.

15
Accueil
Cliquer

Posons la question autrement. La représentation


onirique du fantasme indique-t-elle que ce qu’il
fixait de jouissance soit passé à l’inconscient, c’est-
à-dire qu’elle soit supportée par le signifiant ? Est-il
possible de supposer que le mode particulier de ce
sujet d’accès à la jouissance passe au semblant et
devienne, de ce fait mobilisable, c’est-à-dire,
négociable en terme de castration ?
Si l’on accepte cette hypothèse, – pourquoi
d’ailleurs la refuser ? –, il semble que l’opération qui
permet ce passage éclaire cette remarque de Lacan,
que l’interprétation nourrit l’inconscient, au dépens
dirai-je, du registre pulsionnel, c’est-à-dire, au
dépens de ce qui, habituellement, se passe de mot.
Par interprétation, j’entends, ici, simplement, la mise
en fonction du sujet supposé savoir c’est-à-dire,
l’effort pour loger un savoir là où seule la jouissance
supportait le sujet.
Reste à trancher d’où nous en sommes de cette cure,
c’est-à-dire du rapport de ce rêve à ce que Lacan
désigne de cette fameuse « traversée du fantasme »,
qui est un peu, pour chaque analyste, comme la
baleine blanche de Moby Dick.
Il est indéniable que le fantasme lui-même ait
traversé la scène et même l’Autre scène, celle de
l’inconscient. Qu’il nous ait fait un petit signe au
travers de la fenêtre du rêve permet de supposer que
le sujet n’en est pas loin.
Que ce sujet en franchisse le seuil reste
problématique. L’interprétation que le sujet donne
lui-même de ce rêve, par les dénégations qu’il y
loge, laisse à penser qu’il en redemande, et non qu’il
accepte d’abandonner la représentation qu’il a fini
par se faire de moi.
La suite permettra peut-être de trancher, nous n’y
sommes pas encore.

16
Accueil
Cliquer

LIEU DES SIGNIFIANTS, ESPACE DE LA


JOUISSANCE
Topologie finie et infinie l’espace de la jouissance, celle que Lacan décrit
Nathalie Charraud précisément dans le séminaire Encore. Ce qui
apparaît, c’est que la topologie des signifiants
Ce titre mérite explication, car même si Lacan nous parcourt l’espace de la jouissance, mais ne le
a habitués à considérer que la topologie, c’était la recouvre pas tout entier.
structure, c’est justement qu’en général il En travaillant à cette formalisation du réseau des
n’employait pas le terme topologie au sens précis et signifiants par la topologie, je me suis aperçue qu’il
axiomatisé que lui ont donné les mathématiques, s’agissait en fait d’une topologie de la signification,
mais plutôt au sens propre de science du lieu, et plus précisément de la signification phallique.
science de la place, une place qui se situerait en C’est de cela dont je vais parler en premier.
dehors d’un ordre, d’une série dans l’espace. Une
science du lieu qui fasse rupture avec notre intuition Alors, pourquoi une topologie des signifiants ? Parce
de l’espace tridimensionnel. que, au niveau du processus primaire, une seule
C’est ainsi que, dans son enseignement, il a chose organise les signifiants, ce sont les rapports
commencé par insister, qu’il ne s’agissait pas, pour associatifs, c’est-à-dire des rapports de proximité, de
ce qui concerne la structure du sujet, de dedans et de voisinage. Ceci nous place devant la question de
dehors, d’endroit ni d’envers. Peu à peu s’est savoir si l’on peut formaliser cette organisation
imposée à lui la structure du tore, celle de la bande associative des signifiants par ce que nous donnent
de Moebius, puis du cross-cap. Et l’extraordinaire les mathématiques avec la topologie générale.
de ces surfaces, c’est leur force de conviction par Le premier pas à faire lorsque l’on tente d’effectuer
rapport à ce que Lacan veut nous dire. Elles donnent cette formalisation, consiste à considérer que la
le sentiment que c’est vraiment ça. Mais quoi : ça ? collection des signifiants est bien un ensemble, et
Reprenons les choses à partir du début, un début que par conséquent il est passible d’être un espace
logique. Le langage est la condition de l’inconscient, topologique. En effet, la première condition pour
nous rappelait Lilia Mahjoub-Trobas. L’inconscient pouvoir définir une topologie, c’est que l’espace soit
est la mémoire du sujet parlant, il est « dépôt, bien un ensemble.
alluvion de signifiants », a dit Lacan. Ce trésor des La seconde question est de savoir si cet ensemble de
signifiants n’est évidemment pas la propriété du signifiants est fini ou infini. Pour un linguiste,
sujet parlant, c’est pourquoi Lacan l’a dénommé l’ensemble des mots est consignable dans un lexique
l’Autre, avec un grand A, l’Autre en tant que lieu ou dans un dictionnaire, et sa collection est bien
des signifiants. Les signifiants se déposent là, se évidemment finie.
rangent dans le plus grand désordre, mais un Pour la psychanalyse, la réponse est beaucoup moins
désordre que l’on pourrait dire ordonné, structuré. simple mais, même en élargissant la notion de
La question est de savoir comment appréhender cette signifiant comme le fait Lacan, leur nombre même
organisation des signifiants au niveau le plus très grand, même indéfinissable, est cependant fini.
primaire de cet enregistrement qui se fait et qui Il faut bien voir que fini ne veut pas dire qu’on peut
constitue l’inconscient. en faire la liste exhaustive. Cette liste demeure
Dans le séminaire Encore et dans le séminaire ouverte, mais on sait qu’elle est finie parce que le
suivant intitulé les Non-dupes errent, Lacan définit langage lui-même est fini et limité. Il n’est bien sûr
l’inconscient comme un savoir et nous dit que ce pas nécessaire que l’ensemble soit fini pour définir
savoir est d’ordre topologique, au sens de la une topologie, mais le fait qu’ici l’ensemble soit fini
topologie générale. Il me semble que ce savoir que va avoir des conséquences pour la suite. À partir de
constitue l’inconscient renvoie, en tant que là, il s’agit de voir si les rapports associatifs
topologie, à deux niveaux. permettent de considérer l’ensemble des signifiants
D’abord cette topologie peut être tout simplement la comme un espace topologique.
topologie des signifiants, celle qui est cause des Une topologie n’est en fait pas définie par des
formations de l’inconscient, et que l’on trouve dans rapports ou des relations de proximité entre deux
la Science des rêves, et déjà dans l’« Esquisse » de éléments. Une topologie n’existe que par la donnée
Freud. Mais par ailleurs, c’est aussi la topologie de des ouverts de l’espace, et la collection de ces

17
Accueil
Cliquer

ouverts doit vérifier un certain nombre d’axiomes. d’un signifiant est l’espace tout entier. Dans cette
D’un point de vue topologique, il ne s’agira pas de topologie tout renvoie à tout et la signification n’est
dire que tel signifiant est proche ou voisin d’un pas possible, puisqu’on ne peut pas séparer les
autre, mais de savoir quels groupements de signifiants les uns des autres. Avec une topologie
signifiants vont définir les ouverts. proche de la topologie grossière, c’est-à-dire dont les
voisinages, sans être l’espace tout entier, sont
F. de Saussure, le premier, apporte un point de vue cependant des parties très larges de l’ensemble des
allant dans ce sens avec l’expression de signifiants, dans une telle topologie, un énoncé sera
« groupements associatifs » ou de « familles porteur d’une signification lourde d’allusions. Les
associatives ». On peut montrer que ces familles significations seront massives, sans pour autant être
forment ce qu’on appelle en mathématiques une explicitées.
base d’ouverts et on pourra appeler voisinage d’un À l’autre extrême, la topologie qu’on appelle
signifiant tout groupement associatif contenant ce discrète n’associe à chaque élément que cet élément
signifiant. On pourrait aussi l’appeler complexe pour lui-même. Dans ce cas, on peut dire que la
reprendre l’expression freudienne la plus apte à signification est complètement gelée. La topologie
évoquer une topologie. Un complexe, c’est est bien séparée, mais rien ne pourra s’y signifier.
finalement un ouvert dans l’espace topologique des Dans une topologie proche de la topologie discrète,
signifiants. Ces groupements associatifs, et donc la où les voisinages seront rares et restreints, un énoncé
topologie qu’ils impliquent, sont ce qui va aura une signification vide de sens, de l’ordre de ce
déterminer la signification au sens de Saussure. En que l’on pourrait appeler la ritournelle. À ces deux
effet, un voisinage représente une direction pôles topologiques, nous pouvons donc associer ce
signifiante dans laquelle un signifiant peut être pris que Lacan avait repéré dans le séminaire III comme
de façon métonymique. Ce que dit Saussure, c’est ayant les structures de l’allusion et de la ritournelle.
que la signification, c’est le signe, c’est-à-dire la Entre ces deux extrêmes, toutes les topologies
valeur que prend le signifiant par rapport aux autres possibles sur l’ensemble des signifiants se rangent
signifiants. La signification pour lui se définit par un suivant un ordre de finesse, selon la structure d’un
double mouvement : treillis.
1) tout d’abord elle dépend des voisinages dans
lesquels se trouve pris le signifiant, Pour qu’une topologie soit porteuse de signification,
2) par ailleurs, elle devra se distinguer des qu’elle puisse énoncer autre chose que des
significations des mots voisins pour qu’il n’y ait pas ritournelles et des allusions, il faudra donc qu’elle
risque de confusion. Dans ce sens, le signifiant et un soit à bonne distance et de la topologie grossière et
signifiant voisin doivent pouvoir être pris dans des de la topologie discrète. Il faudra qu’elle soit
significations qui ne se recouvrent pas, c’est-à-dire séparée, mais d’une certaine façon pas trop, puisque
qu’ils doivent appartenir à deux ouverts dont si elle l’est trop, on aura la topologie discrète. Une
l’intersection va être vide. En topologie, on dit que question alors de pose : parmi toutes les topologies
ces éléments sont séparés. Si tout élément x est possibles sur l’ensemble des signifiants, où se
séparé de tout élément y, on dit que la topologie elle- trouvent les topologies séparées ? La réponse pour
même est séparée. Ceci, on peut l’écrire. Si on écrit nous est intéressante par sa radicalité même. En
Fx le fait que x soit séparé de tout y, la séparation de effet, sur un ensemble fini, c’est là un résultat
la topologie s’écrit ∀ x Fx. mathématique, la seule topologie séparée est la
Pour qu’il y ait signification, il faut donc à la fois topologie discrète !
que tout signifiant puisse renvoyer à d’autres La condition de la séparation, qui semble naturelle
signifiants, c’est-à-dire qu’il y ait une topologie, et pour qu’il y ait distinction entre les signifiants, a
que tout signifiant puisse se distinguer des autres donc pour conséquence l’extinction complète de
quant à la signification, c’est-à-dire que cette toute signification, puisque la condition de la
topologie soit séparée. séparation nous fait tomber dans la topologie
discrète où, nous l’avons vu, toute signification est
Je vais donner des exemples de topologies pour que gelée.
vous ayez une idée des conséquences qu’elles
peuvent avoir sur la signification. Pour réintroduire une possibilité de signification, il
Un premier exemple est constitué par la topologie faut donc envisager au moins un point d’exception,
dite grossière : c’est celle qui à tout élément associe ce qui s’écrit : non F x.
l’espace tout entier des signifiants. Le seul voisinage

18
Accueil
Cliquer

On reconnaît dans ce signifiant qui donne contradictoires. Sur un ensemble fini, ces deux
signification aux autres signifiants le signifiant formules sont la négation l’une de l’autre.
phallique. C’est un signifiant, lui-même sans Pour lever la contradiction, il faut se placer sur un
signifié, qui permet à tout énoncé d’avoir au moins ensemble infini, dans le cadre de la logique
cette signification minimale qu’est la signification intuitionniste et de la mathématique non standard.
phallique. Par ailleurs, il me semble tout à fait Dans ce cadre, les x dans la formule ∀x Φx pourront
cohérent avec la théorie analytique d’interpréter la balayer un ensemble fini, alors que l’exception
castration symbolique comme la séparation, au sens ∃x Φx appartiendra à une partie rajoutée, elle
topologique du terme, entre les signifiants, c’est-à-
infinie, que Lacan appelle objet (a). La limite entre
dire d’écrire Φx la fonction propositionnelle Fx. Les
les deux, entre l’ensemble fini des signifiants et la
deux conditions que doit vérifier la topologie des
part ajoutée, n’est évidemment pas assignable.
signifiants pour qu’il y ait signification sont donc
Ainsi, les formules de la sexuation, côté homme,
∀x Φx et ∃x Φx , où Φx désigne la castration sont parfaitement cohérentes si on les considère du
symbolique et veut dire que x est séparé des autres point de vue de l’analyse non standard, et si l’espace
signifiants, et où le point d’exception x tel que Φx sous-jacent est partagé entre l’ensemble fini des
désigne le signifiant Phallus qui, lui, n’est pas séparé signifiants et la part infinie correspondant à l’objet
des autres signifiants et leur transmet la signification (a).
phallique. La position féminine, Lacan la caractérise par la
Ces deux formules représentent la normalité logique du pas-toute, c’est-à-dire une logique qui nie
œdipienne au niveau de la topologie des signifiants. la possibilité même de la quantification. La position
Elles sont, pour ce qui concerne les rapports féminine refuse l’espèce de complétion qu’apporte,
associatifs entre signifiants, l’expression de la loi du en tant que semblant, l’objet (a). Il n’y a donc pas de
Père, qui introduit à la fois la castration et le place pour situer l’exception : ∃x Φx .
signifiant Phallus, ou Nom-du-Père. Les différentes Corrélativement, il n’y a pas d’ensemble fini sur
façons dont ces formules peuvent ne pas être
lequel vérifier la formule universelle, d’où : ∀x Φx .
vérifiées renvoient à la psychose ou à la sexualité
féminine. La jouissance masculine est celle qui rend compacte
l’espace de la jouissance, c’est-à-dire qui ramène cet
La signification phallique n’est pas sans rapport avec espace infini à quelque chose qui peut être recouvert
ce que Lacan appelle la jouissance phallique, la par un nombre fini d’ouverts, ce qui permet à
jouissance qui existe du fait même qu’on parle. Il dit l’homme le comptage une par une de ses partenaires.
quelque part que chaque signifiant est comme un La jouissance féminine se caractérise au contraire
brin de jouissance par rapport à cet arbre par lequel par l’écriture du S(A ) , c’est-à-dire que pour elle
on pourrait se représenter la jouissance qui prend l’infini demeure ouvert, même si on l’écrit ℵ o
tronc dans la topologie des signifiants elle-même et (aleph zéro). À partir du moment où l’on a écrit un
se ramifie dans le corps. premier nombre transfini, il y en a toute une série
La jouissance phallique est aussi la jouissance de d’autres qui s’imposent, série elle-même transfinie.
l’organe sexuel mâle, c’est-à-dire la jouissance du En se référant à la querelle qui a opposé Poincaré à
phallus. C’est ce que Lacan appelle encore la Cantor, on pourrait dire que la position féminine est
jouissance de l’idiot, la jouissance minimale, de celle de Cantor, alors que la position masculine
même que la signification phallique s’introduit dans serait celle de Poincaré. Contrairement à ce que l’on
la topologie des signifiants comme celle qui assurera pourrait s’attendre du fait de l’expression « intuition
une signification minimale. féminine », ce que l’on appelle « logique
Ce que montre l’expérience analytique, c’est que la intuitionniste » est donc indispensable pour donner
jouissance est intimement liée à la logique. consistance au côté homme des formules de la
Lacan, comme Freud, présente la sexualité sexuation, du fait que c’est une logique qui rejette
masculine comme homogène à la loi œdipienne l’infini et qui joue sur l’indéfini du fini.
puisqu’il la caractérise par les deux formules En particulier, c’est bien dans cette logique que nous
∀x Φx et ∃x Φx . pouvons considérer l’ensemble fini, mais indéfini,
des signifiants.
Il nous faut ici reconnaître que ces deux formules,
Les formules, côté femme, actualisent d’une certaine
quantifiées sur l’ensemble des signifiants que nous
façon l’infini, s’autorisant de l’écrire mais non de
avons spécifié être fini, sont de ce fait
façon définitive, du fait qu’il y a des infinis toujours
plus grands ! Ce qui fait que sa position ne peut être

19
Accueil
Cliquer

rejointe par celle de l’homme, l’objet (a) ne pouvant Mais alors, à situer le conflit dans la sphère de la
obturer le S(A ) . La position de la femme est celle pulsion elle-même, Freud indiquait que c’est
qui maintient l’écart entre (a) et S(A ) . En quoi elle l’irritation de la pulsion, cette poussée constante qui
n’existe pas, car la logique intuitionniste nous est la pièce maîtresse du montage, celle qui fait que
rappelle que le langage ne peut avoir pour support le sujet n’est pas maître dans sa propre maison. Et
signifiant que du fini. l’on sait qu’on ne peut servir deux maîtres à la fois.
C’est que tout choix est aliénant dans ce
balancement qui condamne forcément une des deux
La conquête du ça chez Freud pulsions en cause au refoulement. Et comme il dit,
Serge Cottet dans ces conditions, celle qui est condamnée se
venge, le ça se venge. Alors, si la mythologie des
Il arrive à Freud de proposer comme but explicite de pulsions freudiennes se réduisait à l’image de forces
l’analyse : rendre au patient la maîtrise du ça. incompatibles comme au sein d’un gouvernement ou
Formule sans nuance, on en convient, peu d’une civilisation (ce sont les métaphores utilisées),
lacanienne mais répétée à plusieurs reprises par lui. effectivement la tâche du moi serait impossible. Pas
Il est connu que cette formule a donné prétexte au d’équilibre possible dans une conciliation qui fait
courant dit de l’ego psychology qui se propose de violence à l’éthique psychanalytique.
renforcer l’ordre moïque contre l’anarchie des L’imagerie, là, est trompeuse car elle ne dit rien du
pulsions. procès logique qui est en cause. De l’inconscient
La seconde topique freudienne serait-elle pour qui, dit-on, ignore la contradiction, au ça, c’est une
autant inadéquate à traduite ce qui est en jeu dans la nouvelle conception de la contradiction qui se fait
fin de l’analyse ? Autrement, cette conceptualisation jour.
métapsychologique ne serait pas à la hauteur de La contradiction, dans le rêve, par exemple, peut
l’aphorisme qui en institue le principe : Wo Es s’exprimer grâce à la représentation par le contraire.
war,… Au fond, les formules solidifiées de Freud Il est par conséquent légitime d’appeler d’un autre
seraient moins parlantes que ses apophtegmes. mot, le ça, ou comme on voudra, – l’espace dans
Cela, pourtant, ne rendrait pas justice à de nombreux lequel règne un principe d’indécidabilité. Pas de
commentaires de Lacan, qui, malgré ses critiques, a contradictions qui vaillent, traduit Lacan, dans le
pris le ça au sérieux, le ça freudien et sa structure en rapport de Daniel Lagache, qui prennent effet d’une
tant que pièce essentielle à la structure du sujet. Sans exclusion logique. Donc un système qui, par son
doute, le discours de la maîtrise, dans ce contexte, inertie, méconnaît l’exclusion. Il est en effet plus
est-il paradoxal, si la nature du ça est de n’obéir, commode de laisser à l’inconscient son statut d’être
comme dit Freud, à d’autres lois que le principe du structuré comme un langage et au ça freudien celui
plaisir. d’être structuré comme un binaire sans principe de
choix et sur lequel le moi ne peut espérer mettre la
Si l’on doit mettre au point des différences entre les main, en position maîtresse.
deux structures, inconscient et ça, il est nécessaire de
tirer toutes les conséquences d’une prévalence du ça À l’inverse, je crois opérant de déplacer ce concept
chez Freud à la fin de son œuvre. Il n’a pas dit, en de maîtrise, dont Freud ne peut pas se passer, du
effet, que la psychanalyse devait maîtriser le désir côté de la pulsion elle-même. En effet, toute
inconscient. Il y a dans le ça freudien vocation à jouissance s’affirmant également dans le ça, le
représenter l’être du sujet comme divisé. Si Freud problème devient : comment l’une peut-elle prendre
s’exprime en termes de rapport de force, c’est que la une place prioritaire sur l’autre. C’est ce qu’avait
maîtrise coïncide avec un choix forcé. On se mis au point Freud avec son concept difficile de
souvient que l’une des formules de la fin de la cure régression, où il s’agit, comme Lacan l’a montré,
concernant l’issue de la pulsion, est que l’analyse moins de régression temporelle, que de régression
permette au sujet de se décider à prendre partie dans dans l’ordre des places : la place première de la
un sens ou dans un autre, et non pas de forcer le jouissance, celle qui vient en premier, celle qui vient
parti ; le choix impossible est pourtant bien ce qui en second, celle qui vient en troisième. Il ressort que
résulte du conflit pulsionnel lui-même. Triebkonflikt, la pulsion qui doit advenir en position maîtresse n’a
dit Freud, conflit à l’intérieur de la pulsion elle- pas à être l’objet d’un dressage.
même et non pas conflit du moi et du ça conçus En 1927, dans sa Laienanalyse, son analyse profane,
comme deux instances hétérogènes. Freud donnait l’indication suivante : « La tâche
thérapeutique vise à la découverte des refoulements

20
Accueil
Cliquer

et à leur solution grâce à des activités de jugement bourgeois, dépossédé de la mystique ». Le seul
pouvant aboutir à l’assomption ou à l’exclusion problème est, bien sûr, le continent noir du ça, en
(Verwerfung) de ce qui avait été autrefois écarté par raison de la part maudite qu’il contient, celle qui
le refoulement » Formule donc, qui donne sa logique n’est pas négociable dans les termes de la jouissance
disjonctive au choix du névrosé que Freud met au phallique, qui n’est pas castrée. Dans l’imagerie
pied du mur du conflit psychique. Logique en effet freudienne, c’est celle qui n’obtient pas son label
bivalente où fonctionne là le tiers exclu, introduit au made in Germany. Interrompre, en effet, un
bénéfice du travail de la cure. Cette nouvelle processus d’autodestruction, cela justifie, après tout,
Verwerfung rejette la pulsion condamnée ou son les expressions fréquentes chez Freud de
érection à une place maîtresse, et elle est présentée « bandage » (Bindigung) et de « liaison » (Bindung),
par Freud comme un acte, en opposition au passage lesquelles impliquent une coupure. Quel type de
à l’acte ruineux (ces pulsions qui nous ruinent liaison le sujet entretient-il avec sa pulsion
comme il dit à son ami Joseph Popper). Le passage à fondamentale, telle est la question.
l’acte, dans lequel le sujet s’absente, effectue la
dérive de la pulsion. L’assujettissement dans la Il y va d’une séparation : je reprends le mot utilisé
répétition, avec le modèle princeps qui est celui de fréquemment par Nathalie Charraud, une séparation
Freud de la névrose de destinée, est caractérisée par effectuée entre la jouissance et la pulsion de mort.
le fait que la répétition ne sera jamais maîtrisée. Que la pulsion de mort soit rendue à son travail de
symbolisation à la place de l’agent silencieux de
Donc, l’assomption du ça au moyen de cet opérateur l’autodestruction s’impose. Imposition d’une
logique qu’est ce jugement d’effectuation, jouissance maître, donc. Mais liaison à quoi
d’admission, n’est ni morale, ni n’obéit à une exactement ? Y a-t-il un signifiant nouveau, maître
philosophie volontariste. On peut sans doute y lire de la jouissance ? D’une certaine façon, l’objet dans
un travail de symbolisation. Mais j’émettrai des le fantasme a cette position maîtresse, cause
réserves sur une traduction du type subjectivation du maîtresse du désir, condition sine qua non du désir à
ça. la place du maître dans le discours analytique.
Par exemple les formules qui proclament Ainsi le ça freudien n’est-il pas anarchiste. Le sujet
l’assomption du sujet lacanien dans les revues de de la jouissance, ou, comme il dit, der Arbeiter, le
psychanalyse française publiées aujourd’hui, cœur de notre être commande au sujet de s’y
manifestent un relent d’idéalisme où pointe retrouver dans l’acte de jouir. Le surmoi, pour qui
l’idéologie du sujet autonome. « Il faut que le sujet l’oublierait, en constitue le brutal rappel à l’ordre.
advienne, comme disent les lacaniens », lit-on. Il ne Pour Freud, la jouissance maîtresse a pour symbole
s’agit pas davantage de s’identifier à son désir le phallus et c’est bien le mythe des pulsions
lorsque celui-ci est proprement mortel, infernal, ni confirmé par cette mythologie qui plaisait tant à
de réconciliation avec ses pulsions. Il n’y a pas lieu Freud, la mythologie grecque et notamment
de considérer, d’ailleurs que le type de jugement, l’interprétation qu’il donne du Prométhée, de
d’acte de juger, dit Freud, relèverait d’une l’acquisition du feu de Prométhée, puisque selon lui,
psychologie des facultés, d’une psychologie du moi. la tâche de l’analyste est héroïque à l’instar du sujet
On sait déjà, avec la dénégation, qu’un savoir de la civilisateur.
jouissance est au principe de l’activité des pulsions.
Toute pulsion s’affirmant également, Freud fait donc Rendons hommage à celui qui déroge à l’ordre des
référence à l’acte qui transforme l’affirmation en concupiscences divines, ce Prométhée, en les
certitude de jouissance. En effet, ce n’est pas la amputant d’un symbole impuissant à les rassembler,
même chose de savoir ce qu’on doit faire, comme le feu, flamme du désir et à l’occasion objet
dans le rêve où l’inconscient travaille sans maître, et d’amusement destructeur avec les pulsions partielles
de calculer sa jouissance. Dans son compte rendu du où les contraires s’annulent, jouissance urétrale
séminaire… où pire, Lacan oppose ces deux notamment qui s’emploie, ce symbole, à l’éteindre.
structures, celle de l’Arbeiter, du travailleur du rêve On sait le sort réservé à celui qui, s’arrachant au
et celle du sujet de la jouissance, qui pense, calcule désert des pulsions, Prométhée, son phallus sous le
et juge ; je le situerai à la place du régisseur, je dirai bras, pour le bien de l’humanité, resta cloué un
du « réjouisseur ». certain temps à une place pour y être sucé
Finalement cette traduction du ça est assez conforme éternellement par l’avidité de l’Autre, en place donc
à celle qu’oppose Freud à Groddeck quand il lui dit : d’objet enchaîné à une jouissance infinie et elle
mon ça, contrairement au vôtre, est « civilisé, déchaînée. Destinée lamentable, en effet, pour qui

21
Accueil
Cliquer

séparerait un peu vite, par un coup de maître, l’objet


(a) du (-ϕ), au lieu d’élever la jouissance à sa dignité
domestique.

22
Accueil
Cliquer

BUTÉE DU RÉEL
Quand la mort parle On sait par exemple que les idées d’immortalité
Gérard Miller peuvent être présentes dans la mélancolie, chez le
patient convaincu – comme me le disait cette femme
Je veux vous parler d’un sentiment. C’est après tout au teint crayeux, « d’être condamné à mort à vie »,
un terme qui ne me semble pas mal convenir à ce convaincu de ne pouvoir mourir pour souffrir
point de jonction entre le réel, le symbolique et éternellement. Mais beaucoup plus généralement, ce
l’imaginaire où je me situerai. que la cure analytique montre c’est que l’être parlant
Imaginez une pièce, petite, flanquée d’un bureau, ne se supporte que du sentiment qu’il a de sa propre
d’un fauteuil, de deux ou trois chaises. Une fenêtre mort.
s’ouvre sur l’intérieur d’un asile. Imaginez un type
plutôt barraqué, cheveux courts, barbu de plusieurs Le sentiment de la mort, l’expression m’importe,
jours, planté, les jambes écartées. Il hurle : « La centre cet exposé. Est-ce que c’est ce sentiment,
psychanalyse, je l’emmerde ». l’écume phénoménologique de la pulsion du même
Comme le concept de la psychanalyse est pour lui nom que Freud découvre en fin de course ? Le
manifestement plus vaste que celui du psychanalyste sentiment de la mort, en tout cas, est cette
et qu’il l’annexe, imaginez enfin le dernier élément excroissance existentielle qui porte la marque même
de ce décor, l’analyste, en l’occurrence moi, pas du symbolique, la morsure que le signifiant laisse
spécialement fier. sur la chair de celui qui parle, ineffaçable. Et ce
Je ne lui ai pas tout de suite proposé de s’asseoir. sentiment n’est pas du tout naturel.
Cela aurait été d’autant plus mal venu qu’il m’avait Je l’ai vu tout au long de séances s’insinuer très
donné à saisir l’une des données de sa conflagration progressivement chez un enfant : il questionnait, il
quotidienne. Chaque fois qu’il s’asseyait, cet comptait les places vides, il remontait du père au
homme, le monde entier, syntagme figé, le-monde- grand-père, du grand-père à tel autre aïeul, puis
entier qu’il répétait, le monde entier tentait de redescendait jusqu’à sa propre descendance. Quand
s’engouffrer en lui par derrière, de le pénétrer Toto veut épouser maman, le cercle de famille se
jusqu’à la garde, alors lui, debout, pas question, sur félicite de ce charmant complexe. Mais ce que le dit
le qui vive. Œdipe vient d’abord marquer pour l’enfant, c’est la
tentative sournoise de court-circuiter les générations,
On rencontre, quand on travaille dans les hôpitaux de leur faire la peau, de mettre le holà à ces
psychiatriques, des malades qui ne vous ont pas emboîtements successifs que notre pratique du
sonné. Ils n’en sont pas moins insistants. cercueil rend encore plus imaginée. Et si tout cela, le
Simplement, comme on a un peu plus de mal que mouvement des âges et des saisons, s’arrêtait ! Se
d’habitude à se prendre pour le destinataire faire à l’idée qu’on ne peut jamais, même si l’on
privilégié de leurs aventures, le berger répondant à la mange beaucoup de soupe, devenir aussi vieux que
bergère, il arrive qu’on les snobe. On a tort. Cet son père, est une réalité bien dure.
homme, par exemple, que disait-il ? Que tout était à
mettre dans le même panier, pas de quartier ajoutait- Sartre, déjà très vieux, racontait dans les Mots qu’il
il, pour bien marquer qu’il ne faisait aucune lui restait de son père une photo, une photo de son
différence. De son point de vue cela se tenait. Si le père qui, lui, était mort très jeune. Et sur cette photo
monde entier et la psychanalyse en voulaient à son son père faisait figure de gamin : « J’aurais pu être
intégrité, c’est qu’il était, lui, le seul, l’unique, son père », écrit Sartre. Vacillation ! Devenir le père
immortel. de son père. Enfin, là, ce n’est jamais que le père
Quand quelqu’un raconte qu’il est immortel, cela d’une image, car dans la terre où il pourrit, le réel
n’annonce jamais rien de bon. Je ne veux pas dire un n’en continue pas moins pour les vivants d’égrener
délire. Nous avons eu l’occasion plus d’une fois de les années.
voir ici que le délire ne se présente pas L’enfant finit généralement par s’y faire. Mon jeune
nécessairement au sujet sous le seul versant de la patient, comme bien d’autres, a fini par tordre la
catastrophe. barre dans l’autre sens, par jouer lui aussi à donner
Cela annonce une souffrance particulièrement des frissons à la compagnie, en demandant à
exaspérée. chacun : « Quand est-ce que tu vas mourir ? » –
impatient sans doute, mais aussi ravi d’avoir pigé ce

23
Accueil
Cliquer

qui pend au nez de l’autre. L’enfant finit par s’y dans le temps où il règle sa fascinante montre,
faire, c’est-à-dire par vieillir, à la différence par avançant les aiguilles, les retardant, il est à son
exemple de ce psychotique silencieux que je connais affaire, car il mesure son rapport à la mort, il
bien pour le croiser dans la cour de l’hôpital, depuis l’anticipe, la repousse. Le névrosé peut multiplier les
des années, horreur, lui ne change pas. Chacun de expériences qu’il a de lui-même comme non-totalité,
ceux qui sont allés dans un hôpital psychiatrique, a il peut maintenir continuellement en lui une scission,
dû être arrêté au moins une fois par ces visages où et cet être déficitaire trouve dans son déficit même
l’enfance a trouvé un prolongement dans la folie. sa normalité.
Vous demandez à l’infirmier qui passe : « Il a l’air La mort dont je parle à propos de son sentiment
bien jeune pour être dans un service d’adultes. n’est pas le décès. C’est dans cet écart que se situe
Quatorze ans ? ». Et vous entendez qu’on vous l’être parlant. Quelque chose d’infiniment subtil,
répond : « Pas du tout, vingt huit ans. » C’est qui, nécessite une construction humaine d’une
effectivement sinistre de ne pas vieillir, quand la grande complexité. Cela saisissait l’enfant dont je
maladie mentale va jusqu’à vous plaquer le masque vous parlais tout à l’heure, que ce soit en rapport
fripé d’une jeunesse inaltérable. Comme vieillir est avec le pas encore.
aussi une expérience passablement difficile, je Le pas encore, cela suppose un sujet qui s’anticipe
conviens que c’est compliqué… au-delà des images, des identifications actuelles,
comme la chaîne signifiante elle-même qui
Le sentiment de la mort, l’expérience freudienne s’anticipe toujours. La psychanalyse est un
permet de comprendre pourquoi, au sens strict, il processus d’anticipation, mais pas de type
humanise l’être parlant. C’est qu’il lui révèle dans narcissique comme le stade du miroir : une
quoi il est pris, à savoir une histoire. anticipation mortelle et non pas unifiante. C’est
Roland Barthes, pourquoi ne citerais-je pas un autre pourquoi la cure permet de saisir tout à la fois que le
auteur que j’aime bien, dans le dernier recueil de névrosé qui joue avec le sentiment de la mort, passe
textes que les Éditions du Seuil viennent de publier, ce même temps à méconnaître ce qu’il est pour la
écrit de très jolies pages sur une autre expression mort.
impalpable que les êtres parlants s’échangent : le
milieu de la vie. Voilà bien une invention signifiante Ce qui rend donc problématique la cure du
qui a la même texture que le sentiment de la mort, et psychotique, c’est que le sentiment de la mort ne lui
qui l’éclaire. Qui d’autre que celui qui regarde le est pas coalescent. Je dirai : ou bien la mort est
corps défunt de son semblable peut savoir ce qu’a absente, par exemple insituée dans le délire qui
été le milieu exact d’une vie ? Et pour tout, Barthes l’annule, ou au contraire, ce qui manifeste la même
a tout à fait raison de commenter ce moment que le forclusion, la mort est présente, trop présente, sous
névrosé saisit si parfaitement dans son existence, ce les traits d’un réel insoutenable, pas du tout un pas
moment qui, bien sûr, chronologiquement, n’est pas encore voire un bientôt, mais quelque chose comme
situé au milieu d’un parcours dont il ne sait rien du un là, le « ô combien là » de ce patient qui me disait
terme, mais où il a la ressource de se dire par sentir la mort sur sa peau, froide, glacée, se frotter à
exemple qu’une grande partie de sa vie est derrière lui, le pousser, le coincer. Si le mélancolique se
lui, que les choix principaux ont été faits, qu’il s’agit pend, c’est que le bourreau lui-même est déjà parti,
maintenant de mesurer ce qui reste à accomplir, et le bourreau à qui on peut au moins dire : « Encore
que sais-je ? une minute ! » Le bourreau est parti parce que son
Certains sujets n’arrivent jamais au milieu de leur travail est fait et il n’y a plus qu’à le signer.
vie, ni au quart, ni au début et – par là même – ni à Le concept de la mort, impliqué dans le sentiment
la fin. C’est pour cela que l’entrée en analyse se dont je parle, me semble un détour du corps, c’est-à-
dérobe sous leurs pas. Eux n’arrivent pas à jouer de dire de ce que l’on suppose le plus immédiat.
ces nuances que le signifiant permet, de ces étapes
imaginaires mais que seul le repérage symbolique Qu’est-ce qui introduit le sujet dans un organisme ?,
rend possible. Il est parfois bien heureux demandait Jacques-Alain Miller qui répondait :
l’obsessionnel : chaque 1er janvier, il peut prendre l’incorporation de l’ordre signifiant. Il y a un usage
des résolutions, voire chaque lundi matin. Il ne cesse signifiant du corps comme surface d’inscription, qui
de découvrir des occasions nouvelles, là où il n’y a peut aller jusqu’à l’inscription de mutilations, de
peut-être que du même, pour repartir du bon pied. blessures qui ne font que manifester cette
Bien sûr, de pieds on en a que deux, et il passe sa vie incorporation du symbolique dans l’organisme. La
à sautiller, mais il n’empêche : pendant ce temps-là, marque, la blessure font le corps humain.

24
Accueil
Cliquer

A l’orée de l’histoire des hommes, Lacan situe doit pas perdre de vue, c’est que dans les deux cas la
quoi ? La sépulture, la mort quand elle se sédimente. jouissance reste pareillement inaccessible. La
N’importe quel signe, ne serait-ce qu’une pierre, et jouissance est inaccessible au sujet qui, comme le
on voit ainsi que l’essentiel de ce qu’est un homme névrosé, se déplace dans le champ de l’Autre, mais
ne se réduit pas à sa vie. Une fois que la vie s’est aussi bien au psychotique tout envahi par cette
retirée, il reste quand même quelque chose de ce jouissance. Lacan, cela m’avait toujours intrigué, dit
corps. Ce qui reste, c’est effectivement du symbole que la jouissance est inaccessible à chacun de nous
incorporé par lui : la mort se dépose. Il faut que la parce qu’elle est située en arrière. « En arrière » :
mort se dépose sur la vie, il faut que le sujet soit cela m’avait intrigué et je mettrais cela en parallèle
barré par la mort pour que son corps soit divisé de sa avec une expérience quotidienne de la clinique.
jouissance. Combien nombreux sont les psychotiques qui nous
Nous nous interrogeons après Lacan sur la apparaissent préoccupés, d’une façon saisissante, par
bienheureuse jouissance de l’huître, c’est-à-dire sur ce qui se passe derrière eux… On pourrait, si l’on
la jouissance d’un vivant qui n’a pas incorporé le aime les taxinomies, placer d’un côté les gens qui
symbolique. Si bien évidemment nous ne savons sont préoccupés par ce qui se passe devant eux, et de
rien de cette jouissance, c’est que de sa jouissance l’autre ceux qui sont préoccupés par ce qui se passe
l’huître, elle, n’est pas séparée. Le concept de la derrière eux !
mort que Freud met en jeu dans la pulsion me Ce qui ne figure pas en tout cas dans notre avenir, à
semble être lié à ce qui permet à la jouissance de notre horizon, c’est la jouissance. La jouissance est
déserter le corps du sujet, et par là lui donner vie. en arrière parce qu’elle est au-delà de ce que nous
Freud avait jeté le trouble dans la communauté savons faire avec les signifiants – et c’est là où se
analytique avec cette pulsion de mort ! Mais en retrouvent le psychotique et le névrosé dans
l’interprétant à partir du rapport sujet-signifiant, l’expérience analytique. Quand l’interprétation
Lacan n’a-t-il pas dissipé quelques ombres ? Ne analytique ne porte plus sur la seule articulation du
serait-ce que parce que le signifiant lui-même sujet au signifiant, mais sur cet « en arrière », sur le
représente déjà la mortification du sujet. Le plus-de-jouir de l’objet, le pessimisme qu’on
signifiant par sa permanence dépasse les limites de manifeste souvent devant la cure des psychotiques se
la vie, est fonction d’éternisation : en ce sens là, il déplace vers la cure des névrosés. Plus on insiste sur
est mortifiant. La mort a la propriété d’annuler la ce que comporte de non-signifiant l’analyse, plus
jouissance du vivant, et de ce fait la projette dans l’écart se creuse avec ce que l’analyse est supposée
une idéalisation. Le sentiment de la mort me semble mobiliser comme opérateur. « Affaire cruciale »,
corrélatif de la possibilité même de sublimer. disait Jacques-Alain Miller, puisque allant aux
limites de la fonction de la parole et du champ du
Ce que Freud a approché avec le terme de castration, langage, vers une pratique qui opère sur le réel de la
c’est d’abord ce vidage de la jouissance, avec jouissance.
comme complément l’existence de bouts de
jouissance concentrés dans les limites du corps, dans Si cet étrange phénomène que j’appelle le sentiment
ce qu’on appelle par exemple les zones érogènes et de la mort rapproche le névrosé de l’analyse, il est
où la pulsion est intéressée. Comme si cette mort aussi ce qui peut lui en barrer l’issue. La cure du
laissait ici ou là quelques oasis que Lacan désignera névrosé rencontre alors la même butée que celle du
ensuite comme les objets (a). S’il y a d’ailleurs ce psychotique. Le sentiment de la mort permet sans
terme de plus-de-jouir, construit sur celui de plus- doute de se découvrir pris dans une histoire : le sujet
value, c’est qu’il y a échange marchand : jouissance occupe dans le discours de l’Autre un certain
contre signifiant. Et ce qui reste de la jouissance nombre de places où il ignorait se situer. Mais quand
quand elle est partie nous l’appelons le désir, le désir ce même sujet se découvre dans l’analyse non
qui est éminemment humain pour les mêmes raisons seulement une histoire, mais une histoire qui se
que la mort, de protéger le sujet de la jouissance. On répète, on retrouve non pas le sentiment de la mort,
s’interroge sur le désir du psychotique, parce qu’il plutôt la mort elle-même, dénudée des images qui
n’y a justement de désir que pour un sujet qui se l’habillent. Le sentiment de la mort apparaît alors
pense mortel. comme ce qui permettait au réel de ne pas claironner
Le psychanalyste, s’il a en tête ces différences, voit trop fort aux oreilles du sujet, voire même de se taire
effectivement arriver à lui deux types de sujet, des pendant tout un temps. Mais nous savons que nous
sujets empêtrés par leur jouissance, et des sujets ne pouvons pas longtemps imposer silence à ce qui
protégés, plus ou moins à l’abri. Mais ce qu’il ne insiste.

25
Accueil
Cliquer

On peut dans ce contexte resituer l’opération


analytique comme visant, elle, à rendre un peu
audible – je veux dire supportable – ce que la mort
n’a de cesse de vociférer à chacun de nous. Qu’est-
ce qu’elle dit la mort ? Oh, à l’occasion ce que le
psychanalyste pourrait dire de par la place que le
dispositif freudien lui fait occuper : « Tu ne t’en
sortiras pas, mon vieux, de ce fichu rapport qui est le
tien à l’objet (a) ».

26
Accueil
Cliquer

STRUCTURE DU SUJET
Du ça vers l’inconscient « modification du moi », même par « amélioration
Suzanne Hommel du moi ». Dans Veränderung, il y a ander, qui veut
dire « autre », alter en latin, ce qui me permet de
Le thème de mon exposé « Du ça vers proposer « altération du Ich, du Je ». Dans le texte
l’inconscient », pourrait s’entendre comme une de Freud, il ne s’agit jamais de l’instance du moi. Je
polémique par rapport au sujet de ces journées. Il tâcherai de montrer qu’il s’agit plutôt du sujet
n’en est rien. Dans l’enseignement que j’ai fait lacanien.
l’année dernière à l’École de la Cause freudienne, Freud continue en disant que l’analyste se lie au Ich
j’ai lu des textes freudiens, surtout « L’analyse finie de la personne-objet (c’est-à-dire l’analysant), pour
et l’analyse infinie », et j’ai été amenée à faire un soumettre des morceaux non maîtrisés (beherrschen
travail à partir de la formule freudienne Wo Es war, contient Herr, le « maître ») de son Es, donc pour les
soll Ich werden et des différentes interprétations que introduire dans la synthèse du Je. Le Ich de la
Lacan en donne le long de son enseignement. Vous personne normale s’approche de celui de la personne
en trouvez le résultat dans la dernière Lettre psychotique dans une zone ou dans une autre
mensuelle, n°32. L’exposé que je vais faire en est la (schéma 2), dans une plus ou moins grande mesure,
suite et la conséquence. et le montant de l’écart d’une extrémité ou de
l’approche de l’autre extrémité de la série (Reihe)
Le but de cet exposé est de montrer la continuité de nous sera provisoirement une mesure de l’altération
Freud à Lacan, de rendre à Freud ce qui est à Freud. du Ich. Il me semble qu’on peut écrire cette phrase
Ceci était un grand souci de Lacan lui-même. Il selon le schéma lacanien du séminaire sur La
disait précisément que le fait de ne pas reconnaître logique du fantasme (1966-67).
ce qu’on lui devait, à Lacan, empêchait toute
avancée dans le travail. Il dira, en novembre 1967,
dans un congrès de psychiatrie, que la citation est
nécessaire parce qu’elle présentifie le contexte de
bagarre dans lequel lui, Lacan, avançait. Il dit qu’il
n’est pas allé plus loin que Freud, ce n’est pas
comme ça qu’il faut le dire. On constate chez Freud
dans son élaboration une faille, un trou, une reprise
mal faite en tel tournant de ce qu’il a énoncé. Il
s’agissait pour Lacan de reprendre des points de
butée de Freud. Nous y avons les deux extrémités, une ligne finie, le
Je tacherai aujourd’hui de démontrer la disjonction champ entre les deux extrémités. Si l’Autre est le
du Es et de l’inconscient, ce qui ne va pas de soi, lieu des signifiants et que le signifiant a sa fonction
puisque pour les post-freudiens le Es n’était, dans la dans toute réalisation du sujet, nous avons, du côté
deuxième topique, qu’un autre nom pour droit, aussi bien l’Autre que le sujet qui se constitue
l’inconscient. à partir du grand Autre. Le sujet introduit lui-même
Je ferai part de la lecture d’une phrase de Freud dans la répétition du Un dans l’Autre. C’est le champ du
« L’analyse finie et l’analyse infinie » qui m’a trait unaire du schéma. Le sujet reproduit le rapport
conduite à une autre lecture de ce texte. J’ai pu saisir initial qui maintient l’élément tiers formulé par
quelle lecture a pu encourager la psychanalyse du l’objet (a). L’objet (a) fait partie du rapport du sujet
moi fort. Je note à ce sujet que la lecture et le au grand Autre.
commentaire d’un texte sont à comparer à une cure La division qui se produit par l’acte et dont l’effet
analytique. Ou bien on ne cherche et ne trouve que est la castration, porte la barre sur le A – A, ce qui
la confirmation de ce qu’on croit savoir, ou bien on implique la barre sur le S – S. Le S s’inscrit et
se laisse appeler, interroger, et il se produit alors un donne comme reste l’objet (a), l’élément
décentrement de sujet. Le texte devient objet (a), irréductible.
cause de désir. Nous avons la butée (a) du côté gauche, l’écart
d’une extrémité correspondant à l’espace (a) ou Es.
J’en reviens au texte de Freud. Il introduit le concept L’approche de l’autre extrémité, la butée à droite,
de la khveränderung, habituellement traduit par

27
Accueil
Cliquer

correspond à l’espace A et Ich. L’analyse ne va que ne s’appliquent pas au Es. On peut dire que le Es est
dans ce sens-là. C’est ce que dit Freud quelques ce qui est hors structure, hors signifiant, c’est-à-dire
pages plus loin : « Nos efforts thérapeutiques vont à la place de (a). Il est tout ce qui, dans le discours,
au cours du traitement toujours d’un petit morceau en tant que structure logique, n’est pas Ich, c’est-à-
d’analyse du Es vers un petit morceau d’analyse du dire tout le reste de la structure. Il est, à la fois, ce à
Ich. » Ceci donne également un champ défini : le quoi la symbolisation se heurte et ce qui la rend
vers indique qu’il s’agit d’une visée, d’une voie, possible. Possible dans le sens lacanien : « ce qui
comme on dit : « en bonne voie ». cesse de s’écrire ».

Je propose : Le champ du Un est le champ du trait Reste à définir ce champ de recouvrement, le champ
unaire. L’altération du Je est la constitution du sujet. du Un. Il s’agit de la fonction du trait unaire dans la
Il est altéré dans la mesure où il advient pour constitution du sujet, de ses identifications et donc
disparaître aussitôt. Advenir comme dans la formule de l’interprétation. C’est là le nouage avec la
freudienne : « Là où c’était, le sujet doit advenir ». clinique. Le sujet apparaît à partir du signifiant. Il
L’interprétation analytique fait advenir un signifiant émerge quand un signifiant surgit, c’est-à-dire quand
qui tombe aussitôt dans les dessous avec la chute du il y a symbolisation. Ce qui est expulsé hors du
reste, l’objet (a). Ce signifiant représente le sujet sujet, ce qui n’est pas symbolisé, apparaît dans le
pour un autre signifiant. Je souligne que cette réel. L’expulsion constitue le réel en tant qu’il est le
altération n’est en aucun cas à entendre comme une domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation
amélioration, ce qui impliquerait aussitôt le but du (Réponse de Lacan à Jean Hyppolite, Écrits).
moi fortifié. Ce n’est pas un devenir meilleur. Cette Comme l’objet (a), qui est ce qui est hors discours.
plage médiane du Un est le champ dans lequel Freud introduit à ce propos le concept de Ichfremd,
l’analyste peut opérer. Je l’appellerai zone de « l’étranger au Ic » (la dénégation). Le mal,
recouvrement. Le trait unaire pourrait être substitué « l’étranger au Ich », ce qui est à l’extérieur, est
à tous les éléments constituant la chaîne signifiante. d’abord identique au sujet. Cette unité originaire est
Ce trait, il faut bien le saisir, est dépersonnalisé de divisée par la constitution du sujet. Es et Ich, ça et Je
tout contenu subjectif. Rien ne dépasse ce trait qui sont Un à l’origine, dit Freud. Cet Un est le trait sans
est Un d’être le trait unaire. subjectivité dans lequel s’inscrivent les signifiants.
Vous savez que l’idéal du moi est basé sur ce trait, C’est ainsi que le champ du trait unaire est le champ,
cette identification inaugurale du sujet au signifiant l’outil de l’interprétation analytique, de la division et
radical. Un réel fait butée aux interprétations visant partant de là, de la castration. « Le trait unaire », dit
ce trait unaire. La butée du (a), du Es, est la butée du Lacan, « est d’avant le sujet », ou encore, « au
réel, de ce qui est impossible à dire. L’interprétation commencement est le trait unaire ». Le rapport de
équivoque ne sépare qu’un bout du champ du Es, l’objet (a) à l’Autre est un rapport logique qui relève
pas-tout Es. Le champ de l’analyse est limité par ce de la fonction du signifiant. Le petit (a) garde un
réel qui, par les signifiants qui émergent, viennent à rapport avec le grand Autre. Le sujet n’est pas là, à
jour, est cerné. C’est le mot de cernage qui pourrait l’origine, et il ne s’agit pas de le trouver. Le
traduire la Bändigung des pulsions. Band est un signifiant ne le désigne pas, il l’engendre.
ruban qui entoure ; beindigen ne veut pas dire Cliniquement c’est repérable de la façon suivante : si
« apprivoiser », « domestiquer », comme cela a été une intervention ne produit que du matériel, du
interprété, mais cerner les pulsions par des blabla, il y a eu suggestion et non interprétation.
signifiants. Il s’agit de cerner le réel. L’interprétation doit produire un effet de vérité.

Je dirai quelques mots à propos du concept du Es. Il Pour illustrer ce qui précède, j’évoquerai une
a été dit que le Es est le mauvais moi, qu’il faut séquence d’une analyse en cours. A la rentrée de
l’anéantir et le remplacer par un moi sain, pire : que septembre, une patiente me dit qu’elle veut partir,
l’analyste doit se lier à la partie saine du moi du que tout va très bien. Elle ajoute qu’elle le doit à
patient. Freud n’a jamais rien dit de tel. l’analyse. Mais elle ajoute aussitôt : « Vous n’êtes
En ce qui concerne le Es, Freud ne dit pas qu’il est la pas d’accord. Ce n’est même pas la peine que vous
partie obscure du psychisme. Il dit que le Es est une le disiez. Vous êtes comme un roc indéplaçable.
déduction logique du Ich, tel que l’objet (a) est une C’est insupportable ». La séance suivante, elle parle
déduction logique. Le Es ne se laisse décrire que du tout-savoir de Dieu, ce qui donne dans le
comme contraire au Ich. Nous n’en approchons que transfert : « Ce n’est pas la peine que je vous le dise.
par des comparaisons. Les lois de la pensée logique De toute façon vous le savez ». Et la séance

28
Accueil
Cliquer

suivante : « Vous me gênez parce que vous savez imposer. Extraire le savoir du réel, dit Lacan. Ou
tout, comme Dieu. Mais en fait, pourquoi est-ce que bien arracher un bout de réel. Agir sur le réel par le
je crois que vous savez tout ? » Ensuite : « J’ai eu symbolique, cela veut dire agir sur le symptôme.
une révélation : je me sens coupable, j’ai honte. De Dans le nœud borroméen, le rond du réel et le rond
quoi ? » Il faut dire qu’elle a eu dans son enfance du symbolique ont un espace commun, une zone de
des événements qui expliquent entièrement un fort recouvrement.
sentiment de culpabilité. Elle s’était accrochée à Le lien entre les deux passages que je viens de citer
cette faute événementielle. Et maintenant elle dit : se fait par la notion de la satisfaction, die
« La faute que j’ai commise, c’est la faute d’être Befriedigung : la jouissance du symptôme, dit
née. La faute par rapport à la loi, je n’étais pas Lacan, est la satisfaction suspendue où le sujet se
légale » (elle est fille naturelle). Le signifiant « je tient en tant qu’il tend vers cette satisfaction. L’acte
suis coupable de tel acte », sous lequel elle était de l’interprétation, la coupure, a comme effet le
pétrifiée, dans l’aliénation, est remplacé par le sujet. C’est ainsi que Lacan peut dire : Le sujet est la
signifiant « la faute d’être née ». Le signifiant 1 division pure dans l’acte. L’acte est l’instauration du
représente le sujet auprès du signifiant 2, avec sujet comme tel. D’un acte véritable – j’entends ici
comme chute (a), le roc indéplaçable. La faute d’être encore l’acte analytique – le sujet surgit différent en
née s’était accrochée à la faute événementielle, raison de la coupure, la structure est modifiée. Le
chargée de grandes émotions. La faute d’être né, sujet surgit différent – il est altéré. Il est autre. C’est
c’est bien la faute de tout parlêtre. « Mieux vaut-il ainsi que j’entends l’altération du Ich. C’est cela qui
ne pas être né », dit Sophocle. C’est du mè funai me permet de proposer le schéma 2.
qu’il s’agit. Cette révélation renvoie au « je ne suis Les résistances, dit Freud, sont inconscientes. Elles
pas » qui est l’essentiel de l’inconscient, « la font partie du Ich, mais en sont séparées et sont à
surprise de toute interprétation », dit Lacan. traiter comme des morceaux du Es. Elles sont à
Un peu après, la phrase « vous me gênez parce que introduire dans le Ich. La résistance veut dire que
vous savez tout » fait place à « je ne suis pas sûre l’analyste devient pour l’analysant un étranger. Si
que vous entendiez, mais après tout ce n’est pas nous nous souvenons que « l’étranger au Ich », c’est
important que vous entendiez ». C’est sa division qui ce qui est expulsé hors du sujet, à savoir le réel, nous
est en cause. Elle m’a dit depuis : « Vous le savez voyons que cela met l’analyste très précisément à la
parfaitement, mais ça n’a pas d’importance, que place d’objet (a). Le Es est étranger au sujet de
vous le sachiez » Cet exemple montre bien que la l’inconscient.
fonction d’objet (a) de l’analyste est en corrélation L’altération du Ich est la variation de la distance par
étroite avec l’émergence du sujet en tant qu’il se rapport à un Ich normal, fictif. Cet Ich se constitue
pose comme désir. par l’introduction de morceaux du Es dans le Ich.
C’est la symbolisation. L’impossible de l’analyse,
Pour renouer avec le propos de cet exposé, je reviens c’est que le Ich ne veut pas de cette altération, que la
à Freud. Il dit dans un passage de « L’analyse finie constitution du sujet se heurte au réel.
et l’analyse infinie » : « Il est impossible de faire
disparaître une revendication pulsionnelle ». (Ceci Pour conclure, je fais référence à la formule
nous renvoie au vœu de certains analystes de faire freudienne Wo Es war, soll Ich werden. Tous les
disparaître, de « déloger le ça »). Il s’agit de la passages de Freud que j’ai évoqués traitent de cette
cerner, comme je l’ai dit plus haut. La pulsion doit formule. Elle seule dit bien que le devenir va du Es
être entièrement introduite dans l’harmonie du Ich, vers le Ich. Le Ich ne peut se traduire que par
elle ne doit plus emprunter ses propres voies vers la « sujet » dit Lacan dans le séminaire sur l’acte
satisfaction. Nous repérons, là aussi, que l’analyse analytique (1967-68). Mais le peut-il ? Le peut-il
va de Es vers le Ich. dans la mesure où le devenir implique la castration ?
Et un autre passage, central celui-là. « Le premier Il y a deux Wo Es war, soll Ich werden. « Là où
pas vers la maîtrise (Bewültigung, walten über, c’était » peut être entendu de deux façons qui
« gérer, veiller sur ») intellectuelle du monde correspondent à la distance qui scinde dans la
environnant est d’en extirper des généralités, des théorie l’inconscient du ça. « Là où c’était » s’inscrit
règles, des lois qui mettent de l’ordre dans le d’une part au niveau du sujet, il reste attaché à ce
chaos ». Il n’est pas exagéré de rapprocher ce chaos sujet comme manque. « Là où c’était » occupe
de la description du Es, défini par rapport au Ich, et d’autre part la place du lieu de l’inconscient qui reste
de voir dans les lois qui y sont incluses, puisqu’elles attaché au « je ne suis pas » de l’inconscient comme
sont à extirper, la symbolisation. Extirper, donc pas objet de la perte. Le manque s’écrit (a), la perte (-

29
Accueil
Cliquer

ça). Nous trouvons ces deux pôles dans les énoncés


freudiens.

30
Accueil
Cliquer

L’OBJET DE L’INTERPRÉTATION
L’interprétation des rêves et l’incidence du sujet sans maître, l’inconscient est ainsi posé comme
dans la pratique analytique comparable à ce travailleur idéal dont Marx « avait
Maurice Krajzman fait la fleur de l’économie capitaliste dans l’espoir
de lui voir prendre le relais du discours du maître ».
Je partirai, pour introduire ma question, de cet L’inconscient, un travailleur sans maître, voilà bien
énoncé de Lacan, que « l’inconscient efface le une formule qui nous incite à considérer le sujet
sujet ». comme… effacé par l’inconscient même. Le sujet
Quand Leibniz affirme que les plantes, encore effacé par l’inconscient même ! Cette expression à la
qu’elles aient des perceptions, ne pensent pas à ce Duchamp, je la risque donc pour ramener ce
qui s’appelle « moi » tandis que les hommes y paradoxe énoncé par Lacan en 1968, qui pose à la
pensent, il a raison. Il a raison, mais seulement à fois le sujet comme conséquence du savoir (du
l’usage de sa démonstration, qui veut que la moment qu’il y a savoir, il y a sujet) et l’inconscient
conscience s’ajoute à la perception comme une comme un savoir sans sujet.
qualité nouvelle, puisqu’il établit une continuité
entre l’inconscient – qu’il faudrait plutôt appeler Le « je » ne sait pas ce que dit l’inconscient.
dans ce cas « inconscience » – et le conscient. Entre L’inconscient, disait Lacan, « c’est quelque chose
cette inconscience, pendant laquelle nous n’avons qui se dit, sans que le sujet s’y présente, ni qu’il s’y
aucune perception (comme quand nous tombons en dise, ni qu’il sache ce qu’il dit ».
défaillance), et le conscient, il n’y aurait que la Mais alors, où est le sujet ? Et c’est ici que le
différence entre une perception confuse et une paradoxe se double d’un autre puisque ce même
perception distincte – ce ne serait qu’une question de sujet, effacé par l’inconscient même est aussi celui
degrés. qui efface la trace de ce grand Autre que Lacan
donne pour l’inconscient. Le sujet, c’est ce qui
Les spéculations philosophiques sur le conscient et efface ses traces, qui remplace ses traces par sa
l’inconscient ne manquent pas, les poètes aussi s’en signature, son lieutenant, son tenant-lieu, son
sont chargés avant Freud. Mais quand celui-ci, alors représentant qu’est le signifiant. On rencontre bien
qu’on célébrait son soixante-dixième anniversaire le « je », le prénom, la qualité de « fils de » ou de
déclarait : – « Les poètes et les philosophes ont « fille de », mais ils ne feront que désigner le sujet
découvert l’inconscient avant moi. Ce que j’ai de l’énonciation, ils ne le signifient pas. On dira que
découvert, c’est une méthode scientifique permettant « le sujet est figuré dans le symbolisme par un
d’étudier l’inconscient » –, il faisait preuve quand tenant-lieu ». C’est en tant qu’il est le produit de la
même de beaucoup de modestie. Car enfin, les chaîne signifiante que le sujet est effacé, gommé,
philosophes, les poètes et les psychanalystes ne barré, marqué et masqué par le signifiant qui le
parlent pas du même inconscient. représente.
Réduire l’inconscient à l’inconscience, comme le Toutes les assertions de Lacan concernant le sujet, le
fait Leibniz, par exemple, procède de ce que Lacan sujet de l’inconscient, montrent clairement que le
appelle « le mouvement même de l’inconscient », sujet de l’inconscient n’apparaît que dans l’ordre du
celui « où le moment de la réduction se dérobe de ne signifiant, qu’il ne surgît, dans la chaîne signifiante,
pouvoir se mesurer du mouvement comme de sa que de l’effet du signifiant. Notamment quand il
cause ». De fait, l’inconscient implique qu’on nous dit que « le sujet n’est pas celui qui pense » ou
l’écoute. En quand on l’écoute, ce qui s’impose quand il proclame que « rien d’autre ne supporte
d’expérience, ce n’est pas qu’on a affaire à un degré l’idée traditionnelle philosophique d’un sujet sinon
inférieur de conscience, ni à une inconscience, mais l’existence du signifiant et de ses effets ». Il reste
à un savoir. cependant, que, effacé par le signifiant, effacé par
Assurément, toute la question est alors d’établir les l’inconscient, le sujet n’en est pas moins en position
champs d’implication de ce savoir, comment ce d’effacer la trace du grand Autre. Comment et
savoir se donne, comment on peut le lire, l’écouter, pourquoi ? Questions qui ne peuvent que nous
comment il travaille. Dans le rêve par exemple, c’est introduire à celle du statut de l’objet (a).
un savoir qui travaille ! Il travaille, mais d’une
manière telle que Lacan en arrive à faire ce On sait bien que Freud ne parlait pas de « sujet de
commentaire, qu’il travaille sans maître. Travailleur l’inconscient », que, par contre, il avait construit ce

31
Accueil
Cliquer

fameux Wo Es war, soll Ich werden, qui est une définition possible de ce qu’il en est vraiment de la
formule qu’en 1968 Lacan qualifiait même de « mot fonction de l’inconscient, pour autant que
d’ordre », le mot d’ordre que Freud donne à l’inconscient freudien n’est pas simplement cet
l’analyse de l’inconscient. On peut donc volontiers implicite ou cet obscurci, ou cet archaïque ou ce
concevoir que la traduction de ce mot d’ordre en primitif. Que l’inconscient est toujours dans un tout
français situe à elle seule toute une conception de autre registre. »
l’inconscient. Et c’est assurément au registre langagier que Lacan
Vous savez que Lacan lui-même en a donné fait allusion, à l’inconscient structuré comme un
plusieurs, notamment celle qui est articulée : « Là ou langage. Car à la question de savoir ce que devient le
fut ça, il me faut advenir ». Et quand il propose de sujet supposé savoir, Lacan répond par sa
traduire soll Ich par « il me faut », Lacan choisit conception de la finalité de l’analyse : que le sujet
d’assimiler ce soll à l’ergo sum de Descartes. Pour supposé savoir choit, et que ce qui surgit à la place
lui, cette formule, tout en rendant compte de ce qu’il de l’analyste, c’est l’objet (a). Wo Swar, muss Ich
appelle « l’excentricité radicale de soi à lui-même à (a) werden, «je» dois devenir le déchet (a).
quoi l’homme est affronté » situe d’emblée le moi, C’est de première importance, non seulement que ce
le moi de « il me faut », en position de symptôme. soit cet objet (a) qui soit la réalisation du désêtre qui
Un symptôme certes privilégié à l’intérieur du sujet, frappe le sujet supposé savoir, mais que ce soit
mais un symptôme quand même ! Qualifié par l’analyste comme tel qui vienne à cette place.
ailleurs de symptôme humain par excellence, voire Puisqu’il y vient en tant qu’un acte est par lui
de maladie mentale de l’homme. préalablement posé, distinct du faire ou du savoir-
Mais Lacan va plus loin. Prenant en compte l’idée faire, qui se situe dans l’acceptation de se prêter
freudienne de la castration, il la pousse jusqu’au comme support au sujet supposé savoir. C’est de
bout et proclame que le sujet est le sujet castré, première importance en tant que cet acte, il convient
divisé, barré. Et l’inscrit, effectivement, d’une barre qu’il soit posé en regard de l’effacement du sujet et
sur le S. des modalités de cet effacement dans la cure. C’est
Nous savons que ce grand S c’est le Es de Freud, le la place de l’interprétation qui est ici en cause. C’est
ça de sa deuxième topique. de première importance quand on considère, avec
Mais alors, la formule que Lacan élabore pour Lacan, que l’objet (a) troue, creuse ce qu’il appelle
introduire le statut de l’acte en devient tout autre. « l’en-forme » du grand Autre. Ce qui vient signifier
Wo S war, muss (et non soll) Ich (a) werden. Soit : que le champ du grand Autre est en forme de petit
moi qui agit, moi de ce que j’introduis comme (a), ou encore que l’objet (a) est la structure de
nouvel ordre dans le monde, je dois devenir le l’inconscient, du savoir inconscient. L’objet (a) étant
déchet (a). défini essentiellement comme fondé des effets de ce
qui se passe au champ de l’Autre. Cet « enforme »
Ainsi la finalité de l’analyse telle qu’elle est du grand Autre, Lacan le pose donc pour montrer ce
suggérée par Freud à tout qui se soumet à ce procès qu’il en est vraiment de l’objet (a) : à savoir la
(là où fut ça, il me faut advenir), qualifiée en 1957 structure topologique du grand Autre lui-même.
par Lacan, de fin de réintégration et d’accord, voire D’où ce « nomadisme du sujet du désir », pour
de réconciliation, prend un tournant lorsque Lacan, reprendre l’expression de J.-A. Miller à Caracas.
en 1968, pose la question du sujet supposé savoir. Mais de fait, si le grand Autre présente ce caractère
Dans la mesure où, précisément, on a affaire à cette topologique qui fait que son « enforme » c’est le
sorte d’impensable qui, dans l’inconscient, nous petit (a), la conséquence en est que cet objet (a)
situe un savoir sans sujet. brise, arrête ce nomadisme. Le sujet ne peut que
Un savoir sans sujet est à prendre au titre du s’identifier strictement à l’objet (a) puisque, pour
refoulement. Ne pas admettre cela, Lacan insiste reprendre encore les termes de J.-A. Miller, « le
beaucoup là-dessus, « c’est laisser fuir tout ce qu’il sujet ne saurait trouver dans le signifiant de
en est de l’efficience du refoulement qui n’est point désignation propre, de représentant absolu, d’identité
autrement concevable en ceci que le signifiant absolue ».
présent dans l’inconscient est susceptible de retour Il n’y a pas de signifiant du sujet, qui, dès lors,
et, précisément refoulé – en ceci qu’il n’implique s’identifie strictement au petit (a). Le sujet devient
point de sujet, qu’il n’est plus ce qui représente un ce qu’il est vraiment, selon le Wo S war lacanien,
sujet pour un autre signifiant, qui est ceci qui un sujet en tant que lui-même barré. « Lui-même »
s’articule à un autre signifiant, sans pour autant y est d’ailleurs à entendre ici comme l’accent mis sur
représenter un sujet, qu’il n’y a pas d’autre ceci que le sujet, c’est lui-même qui efface la trace

32
Accueil
Cliquer

de l’Autre. La trace passe ainsi (et ce n’est pas pour à quatre pattes. Elle cède, dit-elle, un peu facilement,
rien que cette « passe » vient ici s’introduire) à trouvant même un certain plaisir à s’exécuter. Mais
l’enforme du grand Autre. Compte tenu des façons la honte surgit alors que soudain, dit-elle, elle se voit
(d’effaçons) par où elle est effacée. elle-même à quatre pattes. Elle précise encore et
insiste pour dire que la honte n’était pas ressentie à
Ayant établi la distinction entre le signe (qui cause de l’acte proprement dit. « Je me suis
représente quelque chose pour quelqu’un), le demandée ce qui m’a poussé à faire cela, pourquoi
signifiant (qui représente le sujet pour un autre j’ai eu besoin d’aller jusque-là, alors même que
signifiant) et la trace qui se suffit à elle-même, d’une j’aurais pu l’éviter puisque la patronne, non
part, et d’autre part, après avoir dégagé la trace seulement ne me l’avait pas demandé, mais
naturelle de la trace qui devient signe par métaphore, s’étonnait elle-même de mon zèle. » Un zèle qui va
et discriminé la trace qui devient signifiant par se chercher une référence dans le film de Wajda, Un
l’enforme du grand Autre, on pourra se pencher sur amour en Allemagne.
ces quatre façons pour le sujet d’effacer sa trace. Cette référence est capitale. Son père était, comme
Sur ces quatre façons épinglées par Lacan, deux sont pas mal de Juifs après la guerre, attiré par
sub-structurales, – le regard et la voix – et deux au l’Allemagne. Il y faisait de fréquents voyages pour
niveau de la structure : la demande et le signifié. « affaires » somme toute peu claires. Il y avait des
Le regard, par où le sujet efface la trace en la amies – dit la patiente – et il disait souvent à ses
transformant en regard ; regard qui est à entendre : deux filles : « Un jour je disparaîtrai et vous
fente, entr'aperçu. n’entendrez plus parler de moi, je ferai semblant
La voix, par où le sujet efface sa trace en la d’être mort. » La mère de l’analysante, psychotique
supportant d’une voix. avérée et lobotomisée il y a vingt ans, s’arrange plus
La demande, dans le rapport du sujet à l’Autre en ou moins de cette situation. Et un jour, alors que le
tant que structure. père venait de repartir une fois de plus pour
Enfin, le sujet efface sa trace par ce qui est demandé. l’Allemagne, l’analysante fait une rencontre :
C’est-à-dire le sens, le signifié. quelqu’un qui lui plaît et à qui elle plaît. Elle fait
Dans ces quatre façons, chaque fois on y retrouvera l’amour avec lui et le lendemain on téléphone à la
l’objet (a), c’est-à-dire « une économie fondée sur la mère que le père est mort d’un infarctus. La mère et
structure de l’objet (a) comme déchet ». les deux filles se rendent à l’enterrement, mais elles
n’ont jamais vu le corps, et la sœur de la patiente
Mais c’est sur le premier point, celui du regard que (mais la patiente elle-même aussi) émet de temps en
je voudrais m’attarder quelque peu. En commençant temps l’hypothèse que le père n’est pas mort. Cela
par vous livrer le rêve d’une analysante : fait partie, en quelque sorte, du contentieux familial.
« Vous étiez là, moi j’étais dans la rue. Et puis, Donc, dit l’analysante, « j’ai fait l’amour avec mon
comme dans le film de Wajda, Un amour en ami la nuit où mon père est mort. » Ce qui s’ensuit,
Allemagne, je me trouvais à quatre pattes. Pour c’est une rupture, et une totale dégradation. La
avancer je ne pouvais que ramper. Et j’avais mal. patiente qui se lance dans des coucheries
Vous passiez en touriste, allant, en short, frénétiques, se fabrique une réputation de putain que
tranquillement à la pêche. Je vous fais un petit signe son père avait déjà inaugurée d’ailleurs. Et c’est au
mais vous poursuivez votre chemin, l’air de dire : plus mal qu’elle vient à l’analyse.
‘‘Si tu veux rester dans ta merde, restes-y !’’ Moi,
j’étais malade de honte que vous m’ayiez vue dans L’analyse, et notamment l’analyse de ce rêve –
cet état-là. Et puis, je rencontre un type qui me plaît, moment important de sa cure – a atténué, sinon levé
à qui je plais, et on s’en va. » ce symptôme. Plus exactement, il s’est déplacé à se
Commenter ici ce qui dans ces séquences se répartit réduire – presque – à l’agitation de ses amours
au symptôme et au fantasme, sera ma tentation. Mais insatisfaites dans un seul lit. Il faut dire aussi qu’à
assigner le lieu du symptôme et son dynamisme tels cet endroit, ce grignotage du symptôme s’est vu
qu’ils s’offrent à l’interprétation demanderait du compensé par une netteté accrue des contours du
temps. Le temps du glissement et de la répétition fantasme : être une putain aux yeux du père.
tout en langueur et en longueur. Ce qui se soustrait à l’interprétation illustre à
Cette analysante a travaillé quelques années merveille, à mon sens, cette remarque que faisait
auparavant, comme « entraîneuse pudique » – c’est aussi J.-A. Miller aux journées d’automne 1982, que
son expression – dans un bar. Un jour un riche client « le fantasme réussit là où le symptôme échoue : à
exige d’elle qu’elle se déshabille et qu’elle se mette savoir soutirer du plaisir à la jouissance ».

33
Accueil
Cliquer

L’empressement que met la patiente à se plier aux


exigences du riche client n’a pas d’autre fondement.
Se repère aussi, l’économie fondée sur la structure
du regard comme objet (a). Et de manière tout à fait
éclatante, se démontre l’effet de transfert de cette
expérience qui tourne autour de l’objet dont
l’analyste s’est fait le support, à savoir, la fonction
du regard dont le sujet s’est trouvé déterminé d’avoir
effacé sa propre trace.

Dans son séminaire sur l’acte analytique, en 1968,


Lacan soulignait que dans l’analyse, entre les quatre
murs du cabinet où elle s’exerce, « tout est mis en
jeu de l’objet (a), mais avec une très singulière
réserve cependant, et qui n’est pas de hasard,
concernant ce qu’il en est du regard ». Et la
distinction que Lacan introduit entre la fonction du
champ de vision et celle du regard, vient spécifier,
dans la relation du sujet au fantasme, telle que
l’expérience analytique la découvre, le rapport de la
division du sujet à la relation proprement visuelle au
monde, à savoir : un certain objet (a).
Autour du champ de la vision scintille l’illusion du
sujet supposé savoir. Autour du regard se marque
une présence voilée qu’aucun sujet ne peut se
représenter et qui fait qu’effectivement il faut
soutenir, comme le fait J.-A. Miller (octobre 1982),
que le fantasme ne s’articule pas au sujet supposé
savoir.
« Un amour en Allemagne à quatre pattes » couvre
le désir à l’Autre, par lequel Lacan épingle le
caractère insaisissable de la substantialité de l’objet
(a) quand il s’agit du regard. D’où cette immunité de
l’objet (a) à la négation, que mentionne Lacan. Elle
tient, cette négation, tant que s’énonce un « je ne
vois pas ». On peut l’attribuer à un défaut de la vue
ou à un défaut d’éclairage ou à un défaut de
compréhension – quand on affirme : « Je ne vois pas
ce que vous voulez dire ». Elle ne tient plus quand
s’énonce un « je ne regarde pas » qui, de fait,
affirme, qu’il y a là quelque chose d’impossible à
nier puisque je prends le parti de ne pas regarder.
Impossible de nier, donc, pour l’analysante, qui en
fait les frais, autant que pour nous, qui en faisons
quotidiennement l’expérience, que le regard nous
regarde.

34
Accueil
Cliquer

L’AUTRE JOUISSANCE
À propos d’un cas de jalousie névrotique Pourtant nous sommes d’accord avec Lagache : il
François Leguil guérit bien son patient, mais non de la jalousie, il le
guérit de la vérité.
Je voudrais parler d’une analyse en cours, celle d’un
obsessionnel vraisemblable, pour parler d’un cas de Par Lacan nous pouvons éviter le piège, le bourbier
jalousie. théorique de l’homosexualité. À la page 246 du livre
Il s’agit d’un jaloux obstiné, mais jusque-là sans I du Séminaire, il montre qu’entre Marcel et
rival désigné ni même soupçonné. Ce n’est pas Albertine, l’homosexualité ne donne pas le chiffre
soutenir un paradoxe mais poser la question : une de la jalousie de l’amant : à l’inverse,
jalousie sans rival est-elle un symptôme qui l’homosexualité atteint jusqu’à son fond dans la
demande à se compléter ? jalousie ; dans la jalousie, qui est « captation
inépuisable du désir de l’autre ».
Dans un travail de 1949, Daniel Lagache 1 essaye de D’une manière plus radicale encore, je veux dire
réactiver la théorie canonique : la jalousie est une dans le séminaire Encore, Lacan ridiculise
défense contre l’intérêt homosexuel pour le rival. Il a l’explication homosexuelle : « J’ai joué l’année
en traitement un homosexuel depuis longtemps dernière sur le lapsus orthographique que j’avais fait
déclaré ; la cure est contemporaine d’une dans une lettre adressée à une femme – « Tu ne
réorientation vitale : un projet de mariage. Son sauras jamais combien je t’ai aimé - é au lieu de ée.
patient songe à lui présenter sa mère, puis souhaite On m’a fait remarquer depuis que cela voulait peut-
que Lagache rencontre sa fiancée. Celui-ci accepte, être dire que j’étais homosexuel. Mais ce que j’ai
comme pour se porter caution de l’épousaille. Une articulé précisément l’année dernière, c’est que
crise d’angoisse survient aussitôt après l’entrevue, quand on aime il ne s’agit pas de sexe » (p. 27).
accompagnée d’une rêverie d’infidélité, puis de Dans la « Question préliminaire » Lacan réclame
fantasmes précis d’une pratique homosexuelle avec « un règlement plus poussé de l’usage qu’on peut
l’analyste et, enfin, du déclenchement d’une faire de cette référence (à l’homosexualité) dans la
thématique jalouse : l’analyste a-t-il abusé de sa théorie » (p. 568). L’homosexualité « ne s’éclaire
position pour suborner la jeune fille ou s’apprête-t-il que des relations symboliques » qui la déterminent
à le faire ? et vaut par la question qu’elle soulève : celle du père
Lagache voit une avancée et « un tournant décisif de dans un rapport au savoir qui prend le pas, au rang
l’évolution, où le sujet inscrit dans la réalité des des motifs, sur la dimension narcissique. Fût-ce
progrès restés jusque-là virtuels » (p. 109). La contre la vérité, les jaloux veulent savoir. La longue
séquence, poursuit-il en substance, a fait distillation de leurs tourments ne se confond pas
interprétation en amenant au conscient la nature avec la douleur irruptive et taraudante des hommes
secrète de la souffrance : un transfert homosexuel à et des femmes qui se conçoivent trompés.
l’analyste.
D’une façon sans doute freudienne, mais à dire vrai Dix ans plus tard, dans un séminaire non encore
rebattue, Lagache soutient que la contradiction est établi, Lacan le rappelle toujours : « L’acte sexuel
dépassée : l’homosexualité en cause dans la jalousie est la répétition du signifiant de l’œdipe ».
n’est pas l’homosexualité « commune », puisque L’oublierions-nous ? Dans un premier emploi, le
celle-ci est « consciente », mais elle est latente, d’un rival du jaloux est le père et non pas l’alter ego,
autre type, liée à l’angoisse de castration comme à puisque l’alter ego qu’il réclame est une femme qui
l’attitude passive envers le père. ne le rendrait pas jaloux.
Une phrase vient sous la plume de l’auteur qui ne Lagache a fait le père : comme toutes les demandes,
perçoit pas qu’elle ruine bientôt sa mise au point : celle de son patient jaloux sait être exorbitante :
« Il serait, écrit-il, séduisant de considérer cette demande qu’il y ait un Autre, et qu’il soit fiable.
jalousie comme une tentative de guérison » (p. 10). Comme toutes les plaintes, la jalousie porte sur ce
Comment prétendre alors qu’il guérit son patient qui n’est plus supporté de la jouissance d’un
sitôt que celui-ci, rassuré, conçoit que son analyste symptôme que Lacan nomme bien la
est un honnête homme ? « jalouissance ». Mais mieux quelquefois que
nombre de symptômes, la jalousie offre l’occasion
1 de faire saisir que c’est se tromper si l’on se met à la
Lagache D. «De l’homosexualité à la jalousie», œuvres, tome 2, pp. 97-112.

35
Accueil
Cliquer

place où le jaloux demande qu’on le détrompe : la Sa demande, tel un homme qui piétine et renâcle,
place du père qui, tout en fermant « les yeux sur les prend parfois ce tour, que j’échoue à le traiter en
désirs », parviendrait malgré cela à voir de quels prenant, par exemple, moi-même l’initiative d’une
feux un fils peut brûler. rupture.
Aujourd’hui inconnu, un médecin écrivait à l’époque Avec la signification identificatoire de son
où le goût de la clinique suffisait à soutenir le style : symptôme, il s’inquiète d’être promis au même
« On peut décrire assez avant la jalousie sans parler destin que son père, dont la paranoïa probable a
du tout du rival. Le rival est presque inventé, il est le gâché son enfance, celle de ses deux frères, après
mot de cette énigme, il vient à point, il plairait avoir plongé sa mère dans la catastrophe d’une
presque ». C’est élégamment formulé, mais est-ce conjugalité infernale, épiée à toute heure, accusée de
vraiment certain ? se commettre intimement avec l’ensemble du
Il est exact que, davantage sollicitée par le fantasme voisinage. Les choses ont commencé pour lui cinq
du jaloux que redoutée dans son symptôme, la ans après son mariage, alors que la décision de ne
concurrence est factice ; la production des rivaux plus avoir d’enfants à la suite de son second, de ne
devient presque une délégation de pouvoir : chacun plus lier à la procréation ce qu’il fait avec sa femme,
d’eux peut voir bientôt son rôle réduit à celui d’une le prive d’un moyen habituel de recouvrir le sexuel
Leporello sous son masque devant Elvire : mandaté, par la signification phallique.
pour que consiste une femme par l’ultime affront qui Il est à un bal avec son épouse lorsqu’elle remarque
lui est fait. un homme sans cavalière. Il pense comme elle ce
Sans doute est-ce en cela que la jalousie s’installe tel qu’elle lui dit : cet homme à l’air d’un niais. Son
un mal torpide, pour faire du jaloux la plus mesquine angoisse éclate, intense, quand l’homme à l’allure
des compagnies : le rival est volontiers abordé empotée invite sous ses yeux sa compagne qui
comme un complice parce que la manœuvre est accepte. Depuis cette scène, il constate que
torve, qui prétend lui faire porter la responsabilité de s’engouffre et s’abîme le sens qu’il donnait à son
la profanation. Le jaloux souffre d’une absence couple et sa vertu préventive. « Se pourrait-il que sa
rédhibitoire de sérieux ; même délirant, monstrueux femme fasse bon accueil aux regards que les
ou redoutable, il n’atteint pas au tragique s’il ne hommes ne doivent pas manquer de lui lancer ? »
passe pas à l’acte. Tournant un peu Lacan, nous Aucun procédé ne l’apaise, ni une maîtresse
dirions qu’avec le jaloux le senti… ment d’une fréquentée avec parcimonie, mais ponctuellement et
manière d’autant plus hargneuse et nécessaire qu’il sans gaillardise, quoique inventif, ni les rêveries
n’est pas réciproque, qu’il est par excellence le homosexuelles plus échevelées auxquelles il
sentiment d’une réciprocité contrarié. s’adonne sans détour, hardiment associées à la
situation analytique.
S’exténuant dans une enquête menée pour la seule Le récit de sa première initiation sexuelle, à l’âge de
fructification du doute, sous la torture d’une quinze ans, doit être reproduit : un homme le
conviction mise en pièce par l’indigence des preuves masturbe quand pénètre dans la chambre un
qu’il obtient à la mesure de sa dérision, l’homme ou troisième. Il se souvient de la surprise d’un regard
la femme jaloux, recru de son soupçon, peut croisé et maintenant s’alarme presque de sa joie
demander secours à un autre qu’à son partenaire, obscure. Dans la masturbation interrompue, souvenir
autrement que par une nouvelle promesse de fidélité. de plénitude, rien ne sépare petit (a) et (-ϕ). C’est
Un homme encore jeûne commence, il y a trois ans, l’inverse, lorsque sous ses yeux l’on semble lui
son analyse dans un contexte d’acuité. Ce premier dérober une femme à qui il reproche suffisamment
pas ne le calme pas immédiatement. Durant des mois de peccadilles pour qu’en la faisant sienne, elle
il me harcèle pour exiger de mes interventions, de soutienne son manque avant la danse.
celles qu’il souhaite que je fasse qu’elles répondent On conçoit aisément que la scène du bal n’a pas à lui
à son attente que soit démontré que son épreuve est être interprétée : en nommant l’objet regard, on le
obligatoire et son malheur héréditaire. Comme riverait, par le renfort de son fantasme, à ce qui le
d’autres s’imaginent que le propre de la douleur est pousse : ne rien savoir du désir de l’Autre rencontré
dans les nerfs qui la conduisent, il espère que la dans un intervalle où, selon la phrase fameuse des
vérité de sa souffrance est sur les gènes qui la Écrits, « le sujet éprouve Autre chose à le motiver
supportent. Il n’y a pas à se moquer de son recours que les effets de sens dont le sollicite un discours »
aux lois de l’hérédité : cette référence à une (p. 843). Il suffit déjà amplement que sa jalousie, de
transmission est un pari sur le père. son propre départ, interprète le déclenchement de sa
névrose, qu’elle dissimule un instant de séparation

36
Accueil
Cliquer

décidément infécond lorsqu’un « peut-il me une table ronde de L’Âne (N°12, p. 4), montrent
perdre ? » se trouve gauchi par un : « se pourrait-il qu’il est abusif et impropre de faire d’Othello un
que je la perde ? ». Certes, le jaloux projette ses drame de la jalousie. Phèdre ne l’est qu’en s’effaçant
idées d’infidélité ; mais l’explication n’est derrière ce qui est brandi : une horreur d’inceste.
admissible qu’en remarquant qu’elle résulte tout Au XIXe siècle, tout change ; le roman accommode
aussi bien du contrecoup d’un effet surmoïque, dans à loisir la disposition naturellement étriquée de la
ce report sur un autre du commandement : Jouis ! Le jalousie avec ce qu’elle ne semble plus devoir
rival paraît dans cette démarche moins subalterne, contrecarrer : l’élan supposé à l’amour. De la sonate
utile afin de redonner un sens phallique à ce qui a de Vinteuil à la sonate à Kreutzer, les occasions
excédé l’entendement et de ramener l’affaire dans la littéraires se multiplient, où l’on expose qu’il est
dimension plus tolérable de la faute. désormais pensable d’exploiter l’aventure de ceux
Établir l’analogie entre cette séquence inaugurale du qui aiment en jalousant. Lacan, sans doute, devine
trouble et celle inventée pour « Lol V. Stein », serait un motif de cet infléchissement d’une perspective
commettre bien pis qu’une erreur : une vulgarité, car dans son « Compte rendu de l’Éthique » : abandonné
elle ne serait étayée que par une simple situation. au soupçon, l’amour perd aussi son garant dans « la
Conservons seulement le commentaire de Lacan et dévalorisation consacrée par Hegel de la position du
ce que, dans son « Hommage fait à Marguerite Maître, désormais réduite 'à celle du ‘‘cocu
Duras », il diagnostique : un moment du sujet où magnifique’’ de l’histoire » (Ornicar ? n°28, p. 11).
« ce qui se passe (le) réalise » (p. 12). Cela fait-il Le comique terne de la jalousie doit aller au secours
lien convenable avec le thème de ces journées, de l’éclat perdu du tragique de l’amour, dès lors que,
quand la réticence de ce patient à respecter la règle même par l’artifice d’un dénouement, l’on ne peut
de l’association libre livre son principe : de s’être plus, pour confondre Tartuffe, faire appel à « un
trouvé surpris à cette place dans ce bal, le voilà prince ennemi de la fraude… et que ne peut tromper
aujourd’hui hostile à s’y repérer comme désirant. tout l’art des imposteurs ».
Dès avant 1850, les médecins accompagnent les
Souhaiterions-nous nous lier au savoir clinique hommes de lettres ; la jalousie devient une passion,
ambiant, celui d’hier et d’aujourd’hui, que nous nous la passion une maladie, celle d’un branle-bas des
sentirions moins bien épaulés sitôt éloignés de émotions, provoquant un excès du sentiment,
Lacan. Quel crédit accorder à la somme considérable responsable d’un désordre du jugement. Que n’ont-
des travaux élaborés sous la rubrique « la jalousie ils suivi leurs aînés immédiats qui savaient encore, à
morbide » ? Quel adjectif inadéquat, morbide, alors la manière des plus anciens, mettre la passion avec
qu’il est évident pour chacun que la méfiance d’un l’hygiène, dans le domaine des choses qui ne vont
sexe envers l’autre est efficace et si l’on veut rester pas de soi.
en bonne santé sans se mettre trop en frais ! La Reprenons, grâce à Starobinski, Magendie, pour
jalousie n’est pas morbide puisque seule est morbide confirmer, s’il était nécessaire, qu’à l’exemple de
la différence des sexes. Lacan, il vaut mieux se chauffer au bois de la
Doit-on, déçus des cliniciens officiels, attendre plus science qu’à celui de la psychologie. Je cite
de matière des historiens ? Quid de la jalousie au fil Magendie le physiologiste : la passion est « une
du temps ? On ne la trouve guère dans une progression de désirs qui, toujours anéantis par la
« étymologie des passions », ni dans ce que Lacan jouissance, mais irrités par le souvenir, s’élancent
nomme joliment, « les considérations sociologiques jusque dans l’infini » (Nouvelle revue de
qui se réfèrent aux variations… de la peine de psychanalyse, n°21, p. 61). Cela ne résonne pas si
vivre » (in «Hommage fait à Marguerite Duras», p. mal avec une définition lacanienne de la passion
14). d’amour, « quand la jouissance condescend au
Notons, à gros traits, l’incompatibilité d’autrefois désir ».
entre la jalousie et l’amour. Dans le roman breton,
c’est par félonie que les barons instruisent la jalousie Ces considérations ne sont pas d’érudition.
du roi Marc : face à eux, l’adultère répond à la « L’accent original de la relation amoureuse est
noblesse et l’honneur le soutient. La thématique perdu », écrit, non pas l’édifiant Dénis de
jalouse s’ébroue dans la comédie ; on la sent mal Rougemont, mais Jacques Lacan, au cœur de son
soutenir pour son seul compte l’inspiration d’une séminaire sur les psychoses (p. 238). La jalousie
tragédie. Je ne sais plus quel interlocuteur d’Aliocha n’est pas la résultante de deux inclinations
Karamazov et – il ne m’en voudra pas, j’espère, de contraires : elle ne se limite pas à témoigner, dans
le mettre en telle compagnie – Serge Cottet, dans l’amour, du travail de sape de la haine. Accueilli à la

37
Accueil
Cliquer

Sorbonne à la fin des années vingt, Ernest Jones trouvant aucun répit qui vaille d’un traitement
remarque presque qu’elle s’inscrit dans un déficit de imaginaire de sa supplique, le jaloux sur le schéma
la passion et non dans un excès, comme on y songe « L » révèle que la trajectoire de son supplice se
trop souvent (Revue française de psychanalyse, porte de S jusqu’en A. Qu’Henri Ey définisse la
1929, t. 3). jalousie comme « une conscience douloureuse de
L’abord par la passion de la jalousie la réduit au frustration », Lacan semble rectifier, lorsque avec
mélange de l’amour avec la haine : c’est la son commentaire de l’Amphitryon, il décrit Sosie
confondre à terme avec une banale concrétion de « toujours un peu excisé de sa propre jouissance »
l’ambivalence générale des sentiments. Les (livre II, p. 306).
psychiatres trouvent sur ce point l’excuse d’un Allons donc au bout, on est jaloux parce qu’il y a
emprunt explicite à Spinoza : « Celui qui s’imagine deux jouissances ; la jouissance phallique est
que la femme qu’il aime se prostitue à un autre, ne « l’obstacle, lit-on dans Encore, par quoi l’homme
s’attriste pas de l’obstacle que cette infidélité peut n’arrive pas à jouir du corps de la femme » (p. 13) ;
dresser entre sa passion et lui mais il est forcé d’unir l’autre, celle « qui fait la femme pas toute », il faut,
à l’image de ce qu’il aime, l’image du sexe et des précise Lacan, « qu’elle soit faute – entendez-le
excrétions de cet autre. A cette vue, il prend cette comme culpabilité – faute de l’autre, qui n’est pas »
femme en haine, et c’est la jalousie qui consiste en (p. 56). L’obstacle et la faute sont la plainte du
un trouble de l’âme obligée d’aimer et de haïr à la jaloux et son recours.
fois le même ‘‘objet’’ » (cité par H. Ey, Études, t. 2,
p. 84). On appréciera tout de même qu’au-delà de la En raison de la dialectique de la demande et du
haine infiltrant l’amour, l’auteur de l’Éthique désir, l’homme et la femme ne jalousent pas à
mobilise, dans une courageuse crudité, le rival et le l’unisson, mais tous deux puisent leurs tourments à
dégoût qu’il engendre pour évoquer une jouissance ceci que, trompeuse ou trompée, la femme n’existe
autre. Le traitement du jaloux par la seule pas, qu’il y a « toujours quelque chose qui chez elle
considération de son ambivalence constitue un recul échappe au discours » (Encore, p. 34). Que cela
dans l’ordre du savoir. L’examen médical de la s’écrive alors ! Tel est le vœu par lequel le jaloux
passion culmine avec la triple distinction des emprunte malgré tout à la passion, dans sa rage de
psychoses passionnelles de Clérambault, hypostase pister réellement le dépôt et la trace d’une jouissance
nosologique probable, liée à la structure, d’un horrifiante : courriers interceptés fixant la faute,
questionnement du réel de la femme dans griffe sur l’épaule d’une lettre écarlate, sang de
l’érotomanie, du repérage de l’excès imaginaire dans Tristan perdu au sol malgré son saut, tache de
la jalousie, du pressentiment d’une « pathologie » de sperme maculant le linge que fouille l’aliéné.
la demande et du symbolique dans le délire de Trouver ce qu’il cherche ne le calmerait pas : entre
revendication. symptôme et fantasme, la jalousie, au « simple »
niveau du phénomène, démontre qu’elle est d’abord
La passion est « ce en quoi l’homme est ouvert à une clinique de l’angoisse. Agissant comme par un
cette division d’avec lui-même », formule Lacan dès mécanisme scissipare, elle divise le mal et le
la première année de son séminaire (p. 246). De n’y différencie sur autant de concurrents. Ainsi, par
pas ranger la jalousie lui permet de tenir une position déplacement, le rival devient souvent le lieu de
incomparable. l’angoisse du jaloux ; laquelle ne trompe pas ni ne se
La jalousie « forme son objet plus qu’il ne la divise. « L’angoisse est indivisible » : l’occasion est
détermine », dit-il dans son travail sur Les complexes trop forte pour ne pas citer cet épithète
familiaux (p. 46). Résumant l’accord des cliniciens « indivisible » et la formule, quand ils viennent
d’après-guerre et leur conception de la dépossession précisément sous la plume du narrateur de la
et du déficit dans les modalités du rapport jaloux à Recherche, alors qu’en une célèbre prose marine, il
l’autre, Lagache soutient dans sa thèse (t. 1., p. 121) avoue un soir s’être « embarqué sur le sommeil
que le jaloux expérimente une « dérobade générale d’Albertine » prisonnière.
de l’être ». – Non, semble lui répondre Lacan avec
Alceste : aussi bien que la folie elle est « une stase
de l’être dans une identification idéale » (Écrits, p. Une passion
172). À ceux qui prônent la vertu thérapeutique du Roger Wartel
pacte et de la fidélité (c’est la solution palinodique
de L’amour et l’Occident), Lacan rétorque que le
langage est d’abord l’instrument du mensonge. Ne L’analysante dont il sera question s’exprime parfois
en alexandrins, sans effort si l’on veut… Ceux-ci

38
Accueil
Cliquer

placés aujourd’hui en exergue, assez bien équilibrés, « À m’y anéantir » est bien une sorte de jeu où elle
étaient un peu exceptionnels. s’annule moyennant qu’elle garde en réserve un
« Etre au plus près de Dieu, à m’y anéantir… Pas quant à soi ; c’est elle aussi qui ensevelit puis
trop près cependant parce que Dieu veut trop.» Y exhume ses poupées. La demande de don absolu
réduire une cure est un risque, ce serait pousser à la imputée à l’Autre se ramasse dans sa propre fiction.
sentence, à la sagesse, figer en quelques signifiants Mais faire le choix définitif et sans retour, le choix
ce qui est loin d’être clos. L’hagiographe ou le immédiat, l’oblige à un écart, un médiat, un report ;
romancier pourraient, eux, faire de ces versets la tel est le parcours scandé de « j’aurais pu » –
maxime d’une vie. « j’aurais dû » – mais où l’acte à poser pour
échapper au conditionnel et à l’incomplétude
Une vie d’une célibataire de quarante ans. Elle douloureuse n’est jamais décidable. Quel acte, quel
enseigne les lettres classiques. Voici vingt ans, elle a mot pourrait enfin décider de sa vie. Faire le pas ?
vécu avec un homme, un fiancé. Il est parti sans que Elle ne fait qu’un rond de jambes, « je pose toujours
jamais elle n’eût tenté le moindre geste pour le la première pierre », dit-elle déchirée. « Etre au plus
retenir, puisqu’il faut, dit sa formule, « toujours près de Dieu » s’établit comme une sorte
laisser la priorité à autrui ». Imposer sa propre d’observatoire idéal, point de vue idéal sur ce qu’elle
présence, cela eut en quelque sorte réduit cet s’assignerait à atteindre. L’écart entretenu organise
homme. Il eut fallu « le bousculer un peu ». Autrui a sa vie dont il faudra, à la fin, décider ; d’où l’analyse
donc la priorité ; dans son métier, c’est assuré ; dans dont elle adopte l’instrument. Décider ? On ne le
ses amitiés aussi, ces amitiés qu’elle partage avec un peut pour l’instant, faute d’un signifiant qui ferait
groupe de randonneurs dont elle accepte a priori prendre la solution. Que faire – que dois-je faire ?
toute décision d’itinéraire et d’horaire. Mettre un Comme s’il fallait confirmer qu’elle a retenu sa
pied devant l’autre et recommencer, c’est une place en Dieu, en l’Autre, tout en ne l’occupant pas.
discipline un peu dérisoire, mais elle ne regimbe Moins je sais, plus je suis, déguisant sous la quête
jamais. La randonnée, ce sera faire un tour et rentrer d’un « savoir quoi faire » l’appétit à continuer, à
au bercail. Cette docilité fait sa liberté. poursuivre le chemin.
Et puis, il y a Dieu. Non pas un dieu qui réclame une
pratique, une foi, un prosélytisme, qui impose une L’analyste hérite des attributs de l’Autre. Elle en
règle. Dieu, c’est une sorte d’absolu, référence et attend des ordres : faut-il tenir un journal,
révérence où le mot seul suffit, qui indique un tout « travailler » les rêves ? L’analyste se laisse faire, se
ou rien. Son exigence, sa loi seraient de lui laisse faire Autre, délégué ou fondé de pouvoir de
appartenir. Cependant cette fermeté de Dieu, sa l’Autre, mais l’on sait que c’est elle qui délègue et
force à laquelle il convient de se soumettre, Dieu ne qui fonde comme Dieu silhouetté par elle en
semble pas la détenir de lui-même, de sa propre partenaire, et qui dure ce qu’elle le fait durer. Sa
vertu. C’est au contraire elle qui l’entretient et docilité à la règle devient l’outil de sa maîtrise. Elle
l’alimente, elle qui exige Dieu comme exigeant ; cet adresse, adresse sa requête sous la démonstration de
Autre, c’est elle qui le façonne, tandis qu’elle nourrit son labeur assidu mis au service de la passion de
sa propre survie de ne pas s’y anéantir. C’est elle qui savoir, savoir enfin : « La connaissance devrait
est aux commandes ; Dieu apparaîtrait là comme sa aider », avance-t-elle, mais aussitôt « pourquoi cela
créature qui ne tient ses insignes que de ce qu’elle dure-t-il si longtemps avec tout ce que vous savez de
ait décidé qu’il les porte et qu’il l’en-porte. Dieu, cet moi, il faudra bien conclure un jour ».
Autre suspendu aux cieux, c’est elle qui tient la Autant proclame-t-elle qu’elle a bien entendu le
suspension. « Qu’est-ce que Dieu ? » sans doute à la procédé et le contrat, autant veut-elle entendre
question pourrait-elle répondre : « Dieu c’est mon qu’elle est bien entendue. Elle s’applique à parcourir
affaire à moi ». une sorte de spirale, un colimaçon d’où le point de
Enfant, elle se faisait centre d’un théâtre du monde vue se déplace du grave au puéril mais qui conserve,
où tout n’était à son gré que factice. Elle détenait de et c’est là l’important à ses yeux, l’immuable du
son propre vouloir que les objets soient ou ne soient théorème organisateur dont le premier facteur serait
pas. Elle jouait avec un brin d’angoisse de son sa soumission un brin mensongère. Ce pareil au
pouvoir de réduire tout à l’illusion, rien qu’à fermer même, voilà qui la conforte dans la quête d’une loi
les yeux. Et jusqu’à sa propre existence, sa de son destin, une ordonnance qui gère sa vie et dont
corporéité dont elle prenait appui pour la mettre en le chiffre est là, à portée. Son entreprise de
doute, l’évaporer et l’engendrer à nouveau sous les déblayage doit un jour la conduire à sa particularité,
couvertures. faite d’anéantissement si cela est écrit. L’entreprise

39
Accueil
Cliquer

lui paraît si indispensable qu’elle n’y manque ne saisit pas qu’il y ait là vraiment argument et poids
jamais, qu’elle se fait confirmer à chaque séance que d’une faute. Personne ne la dénonce puisque c’est
la prochaine aura bien lieu. Elle travaille à parfaire son for intérieur, mais elle l’éprouve comme faute
son inscription dans le signifiant et sa démarche qui alors qu’elle en conteste le fondement. La faute lui
suit la pente du sens s’appuie de l’hypothèse que paraît plutôt de la dysharmonie qu’elle introduit dans
tout est écrit. le concert familial puisque ses pleurs ce jour de
À buter sans cesse sur l’insatisfaction, à toujours être Noël, chacun de croire que c’était du deuil de la
malheureuse de ne pouvoir se départir du iota de mère, alors que ce n’était que celui d’une orange à la
réserve, on finira bien par mettre au jour l’ordre crèche.
motivé qui emportera la décision, qui lui livrera son Et puis vient une révélation, un inavouable, malgré
être, qui la livrera. Telle est l’analyse pérennisée, son dépouillement presque géométrique. Jamais elle
marquée de cet embrayeur de séance : « On retourne n’eut imaginé qu’un jour elle en fasse part à
à notre travail ». C’est un temps comme un mode de quiconque, restriction dans le contrat de tout dire,
cette analyse, placée par l’analysante sous l’égide de mais l’étrangeté comme la vividité s’en sont
l’Autre interpellé à produire ses attributs, sa curieusement atténuées, aussi relate-t-elle que depuis
fonction, ses moyens, ses projets. la mort de sa mère, elle part en avance à l’école,
Viennent pourtant quelques nouveautés et des passe devant la « belle église », elle entre puis
révélations qui déraillent du circuit. Ce sont très ressort, vérifiant bien que nul n’a découvert ce
précisément des fautes. Par exemple, une faute détour.
nécessaire, vitale vraiment, une faute qui a la figure Cet isolat, avec ces temps de vérifications, elle l’a
du péché par restriction mentale, petit péché bien sûr pratiqué jusqu’au cours de son analyse. Que se
qui n’engage pas la vie éternelle, mais qui passe-t-il donc dans l’église ? Eh bien rien,
sauvegarde la vie d’aujourd’hui, péché véniel que strictement rien, ni prière, ni invocation, ni extase.
l’on cache au fond de son cœur, comme diraient les Elle ne formule ni formule, ni vœu, ni imprécation.
enfants. Nulle réponse non plus n’est escomptée, aucun
Un prédicateur avait en effet proclamé qu’un jour, accomplissement. C’est un temps et un lieu
Dieu, ébloui par la pure beauté d’une âme de d’absence. Tout au plus se souvient-elle d’un
communiant, une âme de souillure, Dieu n’aurait pu frisson, d’une horripilation. C’est là un passage
se faire à l’idée que cet enfant plongerait bientôt obligé, fait de silence, plage de silence entre le
dans les turpitudes du monde. Dieu donc, dans son cercle de famille et le cercle de l’école. Une lacune,
infinie bonté, avait ravi, foudroyé l’enfant sur le une sorte de trésor en creux, dont la révélation ne lui
parvis même du Temple pour qu’il accède illico à la paraît même pas justifier son effort, son travail
béatitude. coutumier à accrocher du sens. Si l’on évoquait tout
Dès lors, pour la fillette, la contrainte de tenir à l’heure l’itinéraire et le parcours, ici ce serait
toujours un péché véniel en réserve de façon que l’incident de parcours mais sans le fortuit que porte
Dieu ne lui fasse pas le coup. Dieu apparaîtrait là l’image : obligation, passage oublié. A l’entrée, elle
sans doute excessif, mais c’est surtout un Dieu s’efface, puis elle circule dans la nef, cette sorte
bernable, dupé par la confession incomplète. Un d’objet vide, et elle en fait le tour. Elle s’efface et ne
Dieu dont on peut contourner les desseins et dont on demande rien.
pourrait détourner le foudroiement.
Une autre faute, encore, plus complexe : elle a cinq Avec l’analyse, cette exploration devient un jour
ans lorsque décède sa mère, après une longue agonie inutile et dès lors l’aveu passe au compte de
de tuberculeuse. Elle est morte comme une sainte. l’anodin. « Reprenons notre travail ». Mais là, pas de
C’est quelques jours avant Noël. Le père veut alors travail où l’analyste serait invoqué à produire. Dès
que la Nativité reste solennelle mais « sans cadeau ». lors que le travail de l’analyse n’est pas un partage
Et c’est pour elle l’épreuve de l’injustice, le comble, des tâches, la place que l’analyste occupe sur le
« pas de cadeau à Noël ». Elle cachera bien sûr son chemin de l’école n’est-elle pas ce même lieu vide,
dépit, ce qui devient la faute incommensurable, fait nul, d’où ne vient nulle directive mais d’où à
presque son ignominie. Est-elle un monstre l’explorer elle peut interroger son désir. On pourrait
d’ingratitude ? Puisqu’il paraît manifeste qu’elle est remarquer que sa vie terne, arrêtée d’une certaine
la seule de la famille à avoir osé envisager un cadeau façon devant le vide de la crèche (« pas de cadeau
en une telle conjoncture. pour Noël »), reprend son cours sous la forme, dit-
La faute qu’elle ressasse l’entraîne plutôt vers elle, « du cadeau que je me serais offert » en la
l’amertume. Certes elle endosse l’intention mais elle personne d’un guide dont la décontraction, la grande

40
Accueil
Cliquer

tendresse la fait, ajoutera-t-elle, « sortir du


déguisement de ma vie. Je ne peux, c’est mon style,
n’avoir absolument aucun plaisir. Sa main serrée,
c’est la manifestation la plus charnelle que j’ai
connue ».
Si elle fut un temps à envisager que l’Autre lui
indique la réponse, l’analyste, sans réponse
manifeste, présence dans sa défaillance, peut-il oser
dire, là où Lacan le dit : « Le psychanalyste se fait
de l’objet (a). Se fait, à entendre : se fait produire de
l’objet (a), avec de l’objet (a) ».

41
Accueil
Cliquer

POSITION DE L’ANALYSTE
Un pari est embarrassé, selon la célèbre expression du Dr
Éric Laurent Lacan, comme un poisson d’une pomme. Il ne sait
pas quoi en faire. Il tente alors de s’en séparer, en lui
Je voudrais exposer devant vous les données d’un proposant par exemple d’aller dormir ailleurs.
problème clinique, puis montrer comment la Cependant, chaque fois, une crise d’angoisse
distinction entre le sujet de l’inconscient et le sujet à extrêmement aiguë lui a montré qu’il lui était
la jouissance permettra de mieux nous repérer dans impossible de se séparer d’elle.
les positions possibles de l’analyste et les moyens de Jusque-là, toute son analyse était prise dans une
son action. vérification qui était celle-ci : essayer de falsifier la
Pour ce faire, j’utiliserai un mathème, ou plutôt une proposition « Je suis homosexuel ». Il me démontrait
série réglée de mathèmes dans un graphe, celui donc, par ses tentatives avec cette jeune femme que
proposé par le Dr Lacan dans son séminaire «La malgré tout la bonne volonté du monde, il était
logique du fantasme». Je n’en exploiterai que taraudé par cette crainte que tout ce qu’il me
quelques possibilités. racontait serait lié à une tromperie essentielle autour
de cette proposition de la dite homosexualité – sans
Voici le problème : il s’agit d’un sujet qui vient qu’il en ait par ailleurs chez lui les moindres
demander une psychanalyse car il souffre pratiques.
d’angoisses diverses, d’inhibitions professionnelles Là s’impose à lui une nouvelle proposition, dans une
et de symptômes à base de ruminations, que ce soit dimension de surprise. Il se demande : s’il ne peut
la crainte des grandes maladies de notre temps ou pas l’abandonner, ne serait-ce pas pour ne pas faire
une inquiétude installée dans l’adolescence par un comme son père qui, lui, l’a abandonné, alors qu’il
professeur-femme aimée. « Suis-je homosexuel ? » était tout jeune, le laissant aux mains de sa mère, sa
voilà les questions sur son être qu’il amène. tante, sa grand'mère, sa grande tante – un oncle
Voyons les réponses que masquaient ses questions. venant tout de même prendre les insignes paternels
Après quelques temps d’analyse, il arrive à tenir sa lui permettant de s’élever, dans une communauté
place dans sa profession, fait son chemin, toujours toute centrée autour de lui. Le père, après l’avoir
rempli de la crainte qu’il va être incapable de faire abandonné, s’est perdu dans un alcoolisme qui l’a
face, de répondre, et que donc, il va être exclu. Ce réduit à l’état d’épave. Il se dit en conséquence que,
qui est la meilleure condition pour continuer. Il s’il ne peut abandonner cet objet dont il ne sait que
arrive aussi qu’il rencontre une jeune femme avec faire et qui l’encombre, c’est qu’après tout il n’a pas
qui il fait l’amour et qu’il supporte cette rencontre. le choix : sinon, comme son père, il viendrait à être
Au centre de cette relation, des problèmes épave. Cette interprétation s’impose à lui comme
d’impuissance ou d’éjaculation précoce. Il passe par une surprise, et douloureuse, car il est toujours
une phase où il doute : il doute d’avoir rencontré la traversé par cette crainte : ne dit-il pas cela pour me
bonne personne ; une autre ne correspondrait-elle faire plaisir ? Cela ne viendrait-il pas au fond
pas mieux ? Il en arrive à ne plus faire l’amour avec toujours masquer son tourment sur
elle. l’homosexualité ?
Dans le transfert, il prend appui sur l’analyste, Ce sujet se présente donc comme se faisant souffrir :
supposé le rassurer sur ces craintes diverses de mal il se fait souffrir de toutes les façons, dans son
faire, dans tous les sens du terme : mal faire son travail, avec sa femme, et chaque fois que
travail et faire du mal à sa compagne. Il s’appuie sur s’imposent pour lui de nouveaux effets de sens dans
cette valeur suggestive pour se mettre à l’abri de ses la psychanalyse. J’arrête ici l’exposé du problème.
craintes. Derrière cet effet suggestif, il y a une valeur
transférentielle : j’ai tellement de valeur pour lui que La question se pose de savoir comment à cela
cela vaudrait le coup de me faire avoir tort. D’où, donner consistance. S’agit-il, dans ce cas, de
derrière cette suggestion, l’installation l’interdit paternel du « tu ne feras pas mieux que
transférentielle douloureuse de l’idée de me tromper. moi », manifesté dans tous ses comportements,
Récemment est arrivé un surgissement de crainte de faire et de ne pas faire comme le père ?
l’inconscient avec la valeur de surprise que cela Ou bien s’agit-il dans cette hantise d’être expulsé,
comporte. Après la phase d’installation de cette d’être rejeté, d’un fantasme : « Un enfant est
amie, vient la monstration de son embarras – il en expulsé » ? Ce serait la reprise par lui de l’abandon

42
Accueil
Cliquer

auquel son père l’a confronté, marqué par cette toujours est : « Je ne peux pas laisser en plan une
position de souffrance masochiste – comme il arrive femme », il ne peut pas la laisser en plan pour
quelquefois de le dire rapidement. s’intéresser à d’autres femmes – d’où ses tourments
sur sa soi-disant homosexualité. Ensuite, il ne peut
Voilà une alternative qui nous rapproche des termes pas laisser tomber la femme avec qui il vit, car ce
dans lesquels Bergler posait, à propos des névrosés, serait s’exposer au même danger que son père.
l’existence d’une névrose de base plus essentielle Cette répétition reprise du discours de l’Autre,
que les identifications œdipiennes. (Dans son l’amène à ce cogito : « Je pense quand je suis celui
séminaire de 1967 sur « La logique du fantasme », le qui peut laisser tomber une femme.» Toute une
Dr Lacan n’a pas jugé inutile de faire référence à ce partie de son analyse ne consiste qu’à accentuer
texte de Bergler). toujours plus sa position de sujet dans le fantasme
Nous retrouvons chez ce patient les trois étapes ( S◊a ), à accentuer toujours plus ce terme dans son
qu’indique Bergler. Au-delà du conflit œdipien, impossible vacillement : il pense toujours mieux
premièrement, il « se crée le désir masochiste » qu’il peut être celui qui peut laisser tomber une
d’être rejeté ; deuxièmement, il ne voit pas son désir femme.
d’être rejeté, il ne voit à la place que des raisons de Cette formation de l’obsessionnel qui accentue
se défendre (sa pseudo-agressivité) ; enfin, il l’impossible de l’évanouissement du sujet – avant
s’apitoie sur son sort, « délectation masochiste ». Il celui de construction, Lacan utilise ce terme de
me semble que si le Dr Lacan relève la tentative de formation du fantasme par le sujet –, cette statique
Bergler d’introduire, dans toute névrose en analyse, de son fantasme amène notre patient à en faire
la clé de l’issue du côté du maniement de cette soi- supporter des vertes et des pas mûres à sa partenaire.
disant névrose de base, c’est parce que Bergler Et pourtant, ce « je pense » du fantasme, cet
essaye de montrer que l’issue d’une psychanalyse est avènement toujours reculé du sujet n’est que la
liée à la prise en compte de la dimension du marque, la reprise d’un « je ne pense pas ». D’abord
fantasme. Bergler lie en effet le fantasme essentiel à opérateur vide – comme l’accentuait l’an dernier
l’oralité et, dans le cas de ce patient, la mise en jeu Jacques-Alain Miller dans son cours –, ce sujet, que
de l’objet oral ne manque pas, ne serait-ce qu’avec le symptôme n’amène qu’à s’identifier au vide de la
l’alcoolisme du père, ainsi qu’une tentative question, pur point d’interrogation (Lacan disait que
d’étranglement de la mère à laquelle notre sujet se la névrose comme question, pose la question de
demande s’il a pu assister. À l’occasion, lui-même l’être, mais qui « n’apparaît que l’éclair d’un instant
peut être traversé, dans ses sentiments amoureux dans le vide du verbe être ») – ce sujet, qui se
envers sa compagne, par l’inquiétante idée de présente comme un opérateur vide, s’adjoint à une
l’étrangler. Ce que laisse tout à fait de côté l’accent structure grammaticale.
mis sur le soi-disant « plaisir masochiste » qui serait
retiré de ce désir d’être rejeté, c’est que le sujet ne À ce propos, il y a eu suffisamment de confusion
cesse de s’offrir – pour obtenir la demande de hier, me semble-t-il, pour que j’enfonce le clou. Une
l’Autre. structure grammaticale n’est pas celle de la parole.
À s’embarrasser de cette jeune femme dont il ne sait La question se pose aussi de savoir en quoi ce sont
que faire, il installe en elle une demande à son égard les règles d’un langage. La seule chose que suppose
– demande de relation sexuelle –, réalisant là à une structure grammaticale, c’est qu’elle fasse
merveille l’équivalence du névrosé pour qui la fonction de monde, qu’elle implique la fonction de
demande de l’Autre vient en place du fantasme. Elle la référence, de la Bedeutung. Lacan cite
le demande. À ne pas interpréter cela trop vite du explicitement à ce propos Ludwig Wittgenstein et sa
côté du « plaisir masochiste », on peut s’apercevoir tentative de tirer des effets de sens à partir de la
que dans sa relation avec cette femme, il s’agit d’une considération d’un monde réduit à une structure
mise de ce sujet qui lui permet de jouer, en analyse, grammaticale, identifiant, selon son célèbre
une partie. aphorisme meaning et use. Pour nous, ce n’est pas
Prenons les termes qui situent ce sujet. Nous avons l’usage, mais la jouissance qui compte. Dans le
d’abord chez lui le discours de l’Autre qui installe la fantasme, le sujet, opérateur vide, vient s’adjoindre à
répétition, répétition de la situation paternelle, qui une valeur de jouissance.
sans arrêt le hante et le tourmente d’un acte à
commettre, d’un faux acte. Pierre Bruno rappelait Que faisons-nous dans l’analyse ? Le sujet, lorsqu’il
hier cette dimension du cogito comme faux acte vient nous voir, ne nous a pas attendu pour avoir un
d’un «je pense». Ce faux acte qui le tourmente fantasme. Lacan définit le fantasme comme un

43
Accueil
Cliquer

court-circuit, un opérateur qui, par une voie très s’appuyant sur cette epoché, cette suspension
courte, permet d’adjoindre une valeur de jouissance particulière à l’analyse au désir de l’analyste.
à cet opérateur vide du sujet. Dans l’analyse, à la C’est ainsi que je peux maintenant compléter ce
place du court-circuit, nous instaurons un circuit quadrangle que Lacan présente dans « La logique du
long, par une interposition qui est celle de le mise en fantasme », en vous faisant remarquer trois points :
jeu d’un opérateur de savoir : le transfert, qui
suppose la mise en jeu du sujet supposé savoir.

Si Lacan, au point (S ◊ a), peut parler de la mise en


Par cet opérateur de transfert, nous introduisons, à la
place du court-circuit, en nous interposant par cet ⎛ S⎞
place du passage à l’acte, au point ⎜ ⎟ de l’acting
acte, un détour. Ce qui fait que nous provoquons ⎝ -ϕ ⎠
chez le sujet une relecture – Lacan utilise le terme – ⎛ a⎞
S out, et au point ⎜ ⎟ de l’issue de l’acte analytique,
de son aliénation. Le sujet qui, en , se définit à ⎝ -ϕ ⎠
(-ϕ ) c’est que chacun de ces trois points suppose un
partir de ce manque du signifiant phallique comme mode de traversée du fantasme. Chez notre sujet, ce
opérateur de vérification de la jouissance, à partir de faux acte du cogito : « Je pense lorsque je suis celui
cette aliénation, relit cette aliénation en analyse à qui peut laisser tomber une femme », est l’auto-
partir de ce qui s’extrait de savoir, de ce qui se met traversée de cette chaîne qui s’est imposée à lui lors
en jeu tout au long. Et la connexion, ensuite, par ce du départ de son père et du discours qui s’est installé
long circuit, de sa position première de répétition à S
a en l’Autre à cet égard. Au point , Lacan situe
celle de (S ◊ a), permettra de mettre en rapport . (-ϕ )
-ϕ l’acting out, traversée sauvage du fantasme. De
Cela nous permet de comprendre pourquoi, en a
analyse, nous tentons de remplacer la certitude du même, en , l’auto-traversée que représente la
(-ϕ )
sujet qui, avant de venir en analyse, se situe du côté
séparation de (a) et de ( - ϕ ), se connecte à la
du fantasme, par une certitude de l’acte. Il faut
d’abord isoler l’objet qui, dans le fantasme, est celui jouissance de l’Autre.
de la pulsion. Jacques-Alain Miller notait, en
Argentine, que le sujet s’introduit à l’acte par la Il s’agit donc d’introduire le sujet au parcours de la
structure de la pulsion, qui est acéphale. C’est par là boucle qu’il opère dans l’analyse. Il opère un certain
que peuvent s’ouvrir pour lui les voies de l’acte. En nombre de vérifications, vérifications sur un certain
effet, la pulsion, par son circuit, introduit à cet acte nombre de propositions sur la jouissance de l’Autre.
essentiel par quoi, comme dit Lacan, « chacun se Il faudra répéter l’opération un certain nombre de
vise au cœur et n’y atteint que d’un tir qui le rate ». fois pour que le sujet, lui, puisse s’en aller. La
C’est par le x que nous introduisons dans l’acte condition est évidemment de ne pas interpréter trop
analytique, par la valeur de suspension qu’introduit vite par le supposé masochisme. C’est par son pari
le désir de l’analyste, qu’un circuit plus long que le sujet s’introduit à l’acte.
permettra au sujet de faire le tour, de voir comment
il s’enveloppe de cet objet (a). Cela suppose qu’il
vérifie l’amour que le transfert installe, c’est-à-dire
qu’il travaille, qu’il travaille dans le transfert,

44
Accueil
Cliquer

LE DÉSIR DU PSYCHANALYSTE
De l’objet clinique à une clinique de l’objet Avant d’évoquer la séquence, je voudrais mettre en
Francisco-Hugo Freda relief un fait. L’auditoire de cette salle pourrait bien
douter de l’exactitude de cette séquence en
Le 13 Juillet 1984, j’ai envoyé à Madame Lilia objectant, entre autre, que le temps travaille sur la
MahjoubTrobas une petite lettre par laquelle je lui ai mémoire. A cette critique, je peux apporter au moins
soumis le titre et l’argument du travail que je voulais une réponse en relatant les circonstances qui
présenter dans nos journées d’automne. Voici le contribuent à rendre vivace ce souvenir. A cette
titre : «De l’objet de la clinique à une clinique de époque, le travail de contrôle porta sur ce moment
l’objet». L’argument était le suivant : «Il y a une clinique et fut marqué par une différence de point de
clinique de l’objet à condition d’articuler les formes vue entraînant un profond désaccord entre l’analyste
de ses présentations dans la cure. Ces présentations et le contrôleur, ce qui a provoqué quelques
s’organisent à partir de la position de l’analyste dans semaines plus tard l’arrêt du contrôle, non sans avoir
le transfert. Il serait ainsi question, à partir d’une fait naître chez l’analyste quelque méfiance à l’égard
séance, de mettre en évidence comment, par voie de l’IPA, dont le contrôleur était un représentant de
signifiante, l’objet se présentifie. Devant ce constat taille. De fait, l’analyste en fut marqué dans son
se pose la question de l’acte analytique comme cheminement.
séparateur entre l’objet et ce qui l’énonce».
Voici donc la séquence dont il s’agit. Le patient
Avant de passer à l’analyse de la séance, ou plutôt apporte à la séance avec un vif intérêt et une certaine
d’une séquence d’une séance, je voudrais situer très anxiété un événement qui se déroulait le week-end
rapidement les questions qui soutiennent cet précédent. Il indique que le samedi soir, se
argument : retrouvant seul chez lui, il téléphone à des amies en
1. Quelle certitude fait dire aux analystes que, dans comptant bien en trouver une parmi elles qui
la cure, l’analyste prend position «d’objet (a)» ou de passerait le week-end avec lui. Aucune ne fut
«semblant d’objet (a)» ? disponible. Il décide alors de rester chez lui, ce qui
2. Pour répondre à cette question, il est nécessaire lui produit une légère anxiété. Après dîner, il se met
d’apprécier comment cet objet se présente dans le à jouer du piano, activité qui est pour lui source de
récit du patient et quelle est l’interprétation qui plaisir, il se dit fervent amateur de jazz et bon
pourra le dégager de la masse signifiante où il est musicien.
pris inévitablement. Après quelques heures de musique, et d’une façon
Si j’ai parlé des formes de présentations de l’objet, soudaine, il est pris d’une puissante excitation
c’est pour indiquer que la place de l’analyste se sexuelle et sans savoir pourquoi, il se met nu, il se
dégage de la position qu’il va prendre devant elles. trouve devant une glace et observe son image. Le
miroir, placé tout près d’une fenêtre, le reflète tout
De cette hypothèse se supporte le titre de mon entier. Une impulsion à se précipiter par la fenêtre le
exposé. La séquence sur laquelle je vais m’appuyer saisit et il réalise les premiers gestes pour
date de quinze ans. l’accomplir. Il ouvre la fenêtre et au lieu de se jeter
Je signalerai seulement le motif qui amena ce patient vers l’extérieur, il tourne la tête vers l’intérieur de la
à une demande d’analyse : un sentiment pièce où son regard rencontre un petit «nounours»
d’impuissance sexuelle et une profonde inhibition qu’il avait posé sur un coin du piano. Cet objet,
devant les examens universitaires auxquels il devait conservé depuis l’enfance, plein de sens pour lui, le
satisfaire en tant qu’étudiant. L’analyse s’est ramène, comme il le dit, à la raison, par le simple
engagée et a duré quelques années à Buenos Aires ; fait de l’avoir vu là. Il retourne au piano, se remet à
elle s’est interrompue du fait de l’analyste lorsque jouer puis se rhabille ; très fatigué, il va se coucher
celui-ci a décidé de continuer sa formation avec avec le sentiment d’avoir vécu un cauchemar auquel
Jacques Lacan, en France. Les nouvelles que, plus il ne trouve aucune explication.
tard, l’analyste a reçues de ce patient furent Il désire venir à sa séance pour relater cet épisode,
satisfaisantes : les symptômes avaient disparu, il savoir ce qui lui est arrivé, ce qu’en pense l’analyste
gardait un bon souvenir de sa première analyse et de et comment interpréter ces faits.
la reconnaissance à l’égard de son analyste. L’analyste, sûrement désorienté par l’étrangeté des
faits, questionne sur la présence du petit nounours.

45
Accueil
Cliquer

Question qui permet au patient de retrouver une passons au deuxième moment. Sa description est
série de souvenirs de son enfance marqués par un précise : dans un mouvement tournant, son regard se
sentiment, de solitude qui se perpétue jusqu’à pose sur le petit nounours, objet qui l’accroche
maintenant. suffisamment pour suspendre son geste, et le faire
Quelques jours après, l’analyste présente cette revenir à son point de départ, le piano, la musique.
séquence au contrôle en mettant l’accent sur la Comment pouvons-nous interpréter ce moment qui
fonction particulière de cet objet, dont la vertu va – comme le patient l’indique subtilement – de
n’était pas dans l’histoire mais plutôt dans être propulsé à réaliser un acte qu’il juge insensé, à
l’articulation avec la situation décrite. L’analyste la rencontre avec le petit objet qui lui rend la
propose l’interprétation suivante : «Le petit objet a raison ? De tout cela il dit ne rien savoir.
sauvé la vie de ce patient». La meilleure interprétation de la phrase : «ne rien
Le contrôleur rejette cette idée et met l’accent sur la savoir», de cette perte totale de la raison, est celle
nature régressive de l’objet qui s’inscrivait dans que Jacques Lacan donne dans le séminaire sur «la
l’incapacité du patient d’accepter la séparation Lettre volée», quand en s’appuyant sur le schéma
d’avec l’analyste pendant le week-end. L’analyste «L», il indique «que le sujet s’adresse à l’Autre
s’oppose à cette interprétation. comme absolu, c’est-à-dire comme l’Autre qui peut
l’annuler lui-même, de la même façon qu’il peut en
Voyons maintenant quelle interprétation nous agir avec lui, c’est-à-dire en se faisant objet pour le
proposons et quelles sont les conséquences sur la tromper» (Écrits, p. 53). Sûrement, cet instant où le
clinique. Deux lignes nous orienteront : sujet trompe presque l’Autre soutient (même si
1) l’interprétation de la séquence, l’analyste ne le savait pas à l’époque) l’interprétation
2) la place de l’analyste. peut-être naïve que le petit objet avait sauvé la vie
Nous pouvons différencier deux moments dont le de notre patient.
commun dénominateur est le regard.
Dans le premier temps, le sujet se voit dans le Voyons maintenant cet autre instant fugace, ce
miroir ; une image complète de lui-même apparaît, mouvement de la tête qui produit la rencontre avec
qui, comme il l’indique, lui fait perdre la raison. le petit objet, qui, comme le patient le dit, «le
Perdre la raison ne veut pas dire qu’il arrête de ramène à la raison».
penser, mais plutôt qu’il est pensé par l’Autre du Les psychanalystes doivent savoir que revenir à la
miroir. L’image que lui renvoie le miroir réalise sa raison ne veut pas dire penser, mais que le lieu de
propre unité, où brutalement se réalise son rêve l’Autre s’opacifie. Opacité qui donne lieu à un reste
d’être un homme tout puissant qui, par le seul fait de schématisé dans le graphe de Lacan par les cercles
se montrer, permet à son partenaire sexuel d’accéder d’Euler. Car ce qui fait rentrer en raison, ce n’est pas
à la jouissance. Si avec les femmes ce désir ne se le mouvement de la tête qui l’éloigne du vide, ni les
réalise pas, il est prisonnier de multiples pensées souvenirs attachés au petit objet, mais ce qui se
homosexuelles ; pensées qui le font basculer de détache de lui, c’est-à-dire ce regard qui, croisant le
l’impuissance à l’inhibition. sien, se constitue en regard de l’Autre, le traversant,
Tout se joue entre : être la proie passive d’un l’annihilant. Ce qui lui rend la raison, c’est ce regard
homme où se structure son inhibition ; ou : être le qui le regarde. Regard qui, émanant du champ de
miroir où une femme trouve sa complétude, ce qui le l’Autre, constitue un «hors-corps». Objet qui,
rend impuissant. Oscillation de son symptôme où se provenant de l’Autre, produit une séparation qui lui
découvre sa structure obsessionnelle. S’il manifeste rend la parole.
être impuissant, ce qu’il désire vraiment n’est pas la Nous pouvons avancer que la pensée est un produit
puissance sexuelle, mais être unique. de l’objet et non le contraire. Dans le cas présent,
L’autre face de l’impuissance est l’unicité. C’est l’objet regard a une double fonction : non seulement
bien l’unicité qui, présentifiée dans le miroir, arrêter le mouvement de notre patient, et conférer un
constitue un acquis à ne pas perdre, et le mène vers sens au petit nounours, mais encore faire naître un
la fenêtre. Comment ne pas interpréter ce chemin, ce sujet où se pointe un désir de savoir.
trajet, cette idée qui le déplace, autrement que la C’est sur ce désir de vouloir savoir que se dessine,
manière de pétrifier dans un acte la réalisation de la dans la séance, la place de l’analyste dans le
jouissance ? transfert, et pas du tout dans l’absence pendant les
quarante-huit heures précédentes, comme le
Mais qu’est-ce qui, dans le commencement prétendait le contrôleur.
d’exécution de l’acte, l’arrête ? Sur ce point, nous

46
Accueil
Cliquer

Vouloir savoir ce qui lui est arrivé, ce désir se de certitude, c’est que ce qui a produit une
présente chez notre patient comme le produit d’une séparation, un «retour à la raison», comme disait
opération dans laquelle les termes sont donnés par la notre patient, c’est la simple question qui, venant de
scène elle-même. Le regard qui se détache du petit l’Autre, était assurée non pas dans son sens mais
objet rompt le regard narcissique dans lequel le dans sa fonction. L’analyste interprète en séparant,
patient se trouvait pris. C’est ce regard qui provient ou si vous voulez, en assurant la séparation. C’est de
de l’Autre qui dissout ce que Lacan a appelé, en cette fonction qu’il assure sa place et que à partir de
1966, le sujet de la jouissance, et lui permet de l’objet (a), tel qu’il est conceptualisé par Lacan, le
rencontrer l’autre polarité : un signifiant représente concept analyste ne sera plus le même que celui que
un sujet auprès d’un autre signifiant, d’où va naître Freud avait défini.
ce désir de savoir. C’est pour cela que j’ai pris la décision de témoigner
Ici le désir de savoir est aussi le produit de l’objet devant vous aujourd’hui.
(a), «un sujet ne saurait désirer sans être
fondamentalement séparé de l’objet» dit Jacques Au-delà du silence du miroir
Lacan (séminaire II, Le moi dans la théorie de Freud Joseph Attié
et dans la technique de la psychanalyse, p. 210).
Séparation qui inclut l’objet (a) comme le reste qui
la maintient, ce qui donne à cet objet une fonction De l’inconscient, donc, au ça. A vouloir l’expliciter,
éthique sur laquelle l’analyste s’appuie. ce titre apparaît comme extrêmement dense, de se
situer au croise ment du cheminement de Freud et de
A partir de cette interprétation, passons au deuxième celui de Lacan. Il y a là un carrefour à partir duquel
aspect que nous voulons traiter : la place de on peut s’engager dans des voies très différentes.
l’analyste. Pour suivre l’une de ces voies, je suis parti de cette
La place de l’analyste se définit de son interprétation double articulation : que le sujet de l’inconscient a
dans le transfert. Analysons brièvement la été spécifié par Lacan comme le ça freudien ; quant
proposition que faisait le contrôleur. On peut la au ça, Lacan en fait l’objet (a), ce qui me permet de
résumer ainsi : rien ne doit manquer, et si par hasard, poser la question en termes de pulsion, de sujet et
quelque chose manque, l’analyste est là pour assurer d’objet. Ainsi posée, la question n’est pas pour
toute signification ; il est l’écran d’où vont partir autant simplifiée, mais c’est celle que je retiens pour
toutes les significations. Si le patient régresse, disait dessiner un petit parcours, plein d’embûches, il faut
le contrôleur, c’est parce que l’analyste n’était pas dire – je n’ai fait qu’en prendre la mesure à chaque
là. Cette «explication» fait de l’analyste quelqu’un pas.
qui est là, même absent, et suppose une régression Vous savez que Lacan reprend le concept de la
plus profonde : l’aliénation du patient dans la figure pulsion dans le séminaire XI et dessine ainsi sa
de l’analyste. structure fondamentale : «Quelque chose qui sort
La seule chose que le contrôleur n’avait pas d’un bord (qui redouble sa structure fermée) suivant
entendue, était que, de cette aliénation, le patient en un trajet qui fait retour, et dont rien d’autre n’assure
savait plus que lui. La position que le contrôleur la consistance que l’objet, à titre de quelque chose
proposait était celle d’alter ego, être l’autre ego du qui doit être contourné» (p. 165).
patient, où tous les désirs doivent converger.
Traiter cette position d’imaginaire me paraît simple,
je crois qu’il serait plus adéquat de parler de
suggestion, voire d’escroquerie. Breuer fut à l’égard
des hystériques beaucoup plus honnête ; quand il n’a
pas pu suivre, il a laissé la place à Freud.
Mais revenons à notre intervention : «Parlez-moi du
petit nounours». Si à cette époque, ne pas
comprendre la séquence a fait apparaître cette
question chez l’analyste, que peut-on en dire
aujourd’hui ? Dire qu’elle était bonne ou mauvaise,
correcte ou erronée, juste ou impropre serait une
bêtise.
Mais après l’interprétation que nous avons donnée
de la séquence, ce qu’on peut dire avec un minimum

47
Accueil
Cliquer

Telle que cette structure est posée, cet objet, la Qu’en est-il, dès lors, de la pulsion, quand il faut
pulsion en fait le tour pour l’escamoter ; l’objet étant tenir compte du signifiant ? Ma question, il faut
de tout temps déjà perdu, la pulsion n’en fait que l’inverser, pour rendre compte de ce dont il s’agit.
dessiner le vide, le creux. Le statut de l’objet, par En effet, Lacan accentue bien le fait que
rapport à la pulsion, se trouve ainsi d’emblée l’élaboration de sa théorie du sujet nécessite le
problématisé. Quant au sujet, nous pouvons rappeler, préalable du concept de la pulsion. Ce qui revient à
pour commencer, qu’il n’y a pas de sujet de la dire que c’est le mouvement pulsionnel, de faire le
pulsion, nous dit Lacan ; il n’y aurait là, dans le tour du vide de l’objet, qui va avoir cet effet majeur,
mouvement pulsionnel «qu’une subjectivation celui de produire un sujet divisé. Le sujet est, dès
acéphale, une subjectivation sans sujet», un simple lors, divisé par les signifiants de sa demande et par
tracé, circuit d’aller-retour que Freud, d’emblée, a l’objet indu dans cette demande.
appuyé sur le jeu grammatical : regarder-regardé,
par exemple. Il m’a été nécessaire de faire ce détour, qui est un
A vouloir ainsi partir de la pulsion, du sujet et de rappel de ce que Lacan nous dit dans le séminaire
l’objet, sujet et objet se trouvent, en quelque sorte, XI, avant de vous apporter une petite séquence
volatilisés ; ils ont l’air, en tout cas, difficilement clinique. L’usage que je ferai de celle-ci est un usage
saisissables. Reste ce mystérieux concept de la tout à fait a minima. Ce qui revient à dire que je ne
pulsion d’où il faut partir pour attraper des ficelles ferai que répéter cette problématique de la pulsion,
pour l’instant invisibles. Précisément, c’est du du sujet et de l’objet, en passant cette fois-ci, par une
visible et de l’invisible qu’il est possible de repartir demande.
pour amorcer le procès du sujet et de l’objet. Nous Celle-ci, je ne sais même pas si je peux l’appeler
sommes là, au stade du miroir. Le privilège de ce demande d’analyse. C’est quelque chose de plus
stade et de la pulsion scopique, c’est que l’enfant simple, de plus primitif, de plus humble, demande,
accroche le regard qui lui atteste, en principe, son besoin rien que de parler. Cette jeune femme est
unité corporelle. Mais d’une part, rien de plus donc venue parler parce que, depuis un certain
vacillant qu’un regard ; d’autre part, devant cette temps, elle «se laissait aller à l’abandon». Elle ne se
unité trouvée et désormais objet d’un rêve, l’enfant préoccupait plus d’elle-même, ni de son ménage, ni
jubile, jouit. de sa fillette ; plus rien ne l’intéressait. Le problème,
De quoi donc, peut-on se demander ? Lacan revient ou plutôt sa question, est ce qui a trouvé sa
là-dessus au moment de la publication des Écrits en formulation au bout de quelques séances. Je marque
1966 pour mettre l’accent sur ce qui fait l’essence de rapidement les points de scansion de son histoire ;
cet instant de voir et de noter que le secret de cette petite fille, c’était un garçon plutôt réussi, aucun
jubilation réside dans le fait de couvrir la fonction du autre garçon n’a pu faire le poids dans les différentes
manque. Est-on pour autant fondé à évoquer un sujet situations de défis réciproques ; jeune fille :
et un objet, dès ce stade ? On peut les dire encore transformation totale, le petit garçon est devenu
virtuels. En effet, si l’objet c’est le corps propre, il se jeune fille modèle et bien sage, et c’est «papa» qui
saisit, ce corps, dans une image de complétude, vient occuper le devant de la scène ; femme mariée,
malgré et à cause de cette fonction d’un manque elle a mis tout son énergie à aider l’homme qu’elle
central. Celui-ci est inscrit, invisible, dans le corps aimait. Dix après, elle réalise qu’elle n’a rien fait
même, et cela, pour un regard, c’est-à-dire là où le pour elle-même. Elle se sépare de son mari et
sujet peut se situer. Il y a, dans ce moment, un cherche sa voie propre. Dans sa vie professionnelle,
télescopage du sujet et de l’objet dans le regard de elle réussit très bien ce qu’elle fait, mais découvre
l’Autre. Le résultat de l’opération est, effectivement, vite que, finalement, elle n’est là que pour se faire
une subjectivation sans sujet. Il y a là une exploiter par le patron. Libre de faire ce qu’elle
introduction de l’enfant à l’ordre de l’humain, c’est- voulait, elle est arrêtée par la question de savoir ce
à-dire du symbolique, simplement d’être pris, par le qu’elle voulait. C’est ainsi qu’a débuté la période de
regard, dans le désir de l’Autre. Le désir est, dès dépression et de laisser-aller, jusqu’au jour où la
lors, désir de désir. Mais, nous ne sommes encore question s’est formulée de la manière suivante :
qu’au niveau de cet appareil psychique de Freud, de «Quand je me demande ce que je désire, je ne
ce symptôme homéostatique qui a pour fonction de rencontre que le vide en moi».
régulariser les tensions. La naissance du sujet
passera par le signifiant, qui est déjà là, au champ de La simplicité de cette histoire, qui doit être plutôt
l’Autre. fréquente, a ceci d’exemplaire d’élever
immédiatement la demande à la question du désir.

48
Accueil
Cliquer

L’objet même de la demande, c’est le désir lui- que des femmes de forte tête, engage un signifiant
même. La question est donc : «Qu’est-ce que je du Nom-du-Père. C’est, en tout cas, ce que je situe
désire ?». Et c’est l’énigme du désir posé comme au fondement de la démarche de la mère et qui lui
objet de désir. Jusque-là, cette question s’est trouvée fait poser une question, temps de battement de la
relayée par le désir des uns et des autres, des pulsion d’où lui revient le signifiant «homme».
hommes qu’elle a rencontrés dans sa vie. L’impasse J’arrête cette séquence à ce premier signifiant et je
où elle a abouti, a fait qu’elle a fini par porter sa projette mon propos à l’autre bout de la chaîne
question dans ce lieu où l’on vient pour parler. Et sa signifiante. Que le sujet s’évanouisse derrière les
demande de s’élaborer, de se formuler, engage la signifiants de la demande, c’est bien là le premier
pulsion dans son tracé qui fait le tour d’un vide. temps de la dialectique signifiante. Que la demande,
D’où on peut relever que, si on veut désigner la trace elle-même disparaisse et il ne restera plus que la
d’un sujet, la réponse serait qu’il ne réside nulle part coupure du sujet. Mais, la demande disparaissant,
ailleurs que dans ce vide d’où la question se profère. c’est l’objet lui-même qui perd son statut d’objet
Mais ce vide, s’il est pertinent, il doit être opératoire, prégénital pour devenir ce que Lacan a appelé
analytiquement parlant. Aussi bien, cela ne s’était l’objet (a).
pas fait attendre. Une fois formulée, la question a été
suivie d’un rêve, le premier de cette analyse. Ce rêve Que devient, dans ces conditions, le schéma du
a ceci de particulier, qu’il s’articule à une série de départ d’une pulsion sans sujet et d’un vide à la
rêves à répétition et de leur apporter une variante. La place de l’objet ? Il n’est pas possible de ne pas
répétition portait sur les rêves suivants : elle faisait, s’arrêter ici devant cette notation de Lacan : «Après
chaque fois, l’amour mais ne savait jamais si elle le repérage du sujet par rapport au (a), l’expérience
était l’homme ou la femme. Dans le rêve qu’elle du fantasme fondamental devient la pulsion» (le
vient de faire, elle fait encore l’amour, mais, cette séminaire XI, p. 245). Autrement dit, l’ordre de la
fois, elle est l’homme. Ainsi, la première pulsation causalité, c’est cela même qui divise le sujet. C’était
de l’inconscient a donné lieu à ce premier signifiant, un signifiant, c’est devenu un objet symbole même
«homme», posé dans toute sa générosité, c’est-à-dire de cette division. Et le passage, la substitution de
dans toute son opacité, puisque jusque-là aucun l’objet au signifiant n’est pas un pur jeu d’écriture,
attribut n’est encore venu le qualifier. mais c’est ce qui marque la finitude d’un désir. La
Dire que le désir de cette femme c’est d’être un perspective devient, dès lors, totalement différente.
homme, c’est ne rien dire encore, puisque toute Qu’en résulte-t-il alors de dire que le sujet de
l’enfance est là pour attester son identification à l’inconscient, Lacan le spécifie comme étant le ça
l’homme. Plus intéressant à souligner est que, se freudien ? «Du Trieb de Freud et du désir de
posant la question de son désir dans le cadre d’un l’analyste», intitule Lacan un texte de ses Écrits.
transfert, elle se coule dans le signifiant «homme» Est-ce à dire qu’il faut les identifier l’un à l’autre ?
pour savoir ce qu’est le désir. La question du désir Le désir de l’analyste est une fonction qui permet
passe effectivement et obligatoirement par le désir l’opération analytique. On ne peut remplacer désir
de l’Autre. La question, cependant, peut se poser de par pulsion. Le désir de l’analyste, qui reste un x,
savoir ce qui ouvre la pulsion à la voie signifiante, inconnue de l’équation analytique, on ne peut
c’est-à-dire à celle du sujet dans sa division plutôt pourtant l’imaginer autrement qu’agi par la pulsion.
que le maintien d’une quelconque satisfaction Il y a là, en effet, une articulation tout à fait
silencieuse. fondamentale. Dans nos débats, nous ne parlons
La dernière solution que cette femme a trouvée à la souvent que du désir, mais qu’est-ce que le désir s’il
question du désir a été de soutenir le désir de ces n’est pas mû par la pulsion, ce concept encore une
petits autres, les damnés de la terre : drogués, fois complexe et mystérieux que nous devons à la
«alcoolos» et paumés du quartier. Pourquoi cela ne métapsychologie de Freud ?
lui a-t-il pas suffi ? La réponse, elle l’a laissé Mais, que devient alors l’expérience de la pulsion ?
entendre entre les lignes : à chaque fois qu’elle La pulsion dite silencieuse, pulsion toujours
parlait de sa fille, elle en parlait comme de partielle, pulsion de mort, c’est cela même qui va
quelqu’un dont elle avait peur. On peut simplement réveiller le sujet, lui donner parfois des cauchemars,
déduire que cette enfant ne supportait pas l’état mais, en même temps, le pacifier par ce travail
d’abandon et de misérabilisme où se laissait aller sa incessant et qui consisterait à élaborer, réélaborer,
mère. N’y a-t-il pas là un réel qui passe par la fille et tenter de fonder, d’originer ceci, justement, qui
qui finit par réveiller la mère ? Réel d’une filiation manque d’origine.
qui, à travers la lignée maternelle où on ne trouve

49
Accueil
Cliquer

Nous avons vu Freud arrêté, d’abord, par la scène de


séduction, qu’il a poussée jusqu’à ses extrêmes
limites fantasmatiques chez l’homme-aux-loups.
Suspendant ce type d’interrogation, Freud a
carrément inventé un mythe, celui du meurtre du
père, pour originer le symbole du père mort d’où
procéderait la dialectique signifiante. Les données
ethnologiques sur lesquelles Freud s’est appuyé ont
beau être, non seulement fragiles mais carrément
fausses, Lacan vient confirmer : c’est Freud qui a
raison contre la soi-disant vérité historique.
Nous avons aussi vu Lacan acharné à produire une
écriture, quelques petites lettres, un «bout de réel»
comme il a dit, pour justement jeter un fondement de
cette psychanalyse dont il a longuement interrogé le
statut scientifique.

Originer ce qui n’a pas d’origine fonctionne, avant


tout, à cet autre niveau, là où s’exerce le désir de
l’analyste dans sa pratique, là où la question porte
sur ceci qui n’est pas encore réalisé, pas encore né,
pour mener l’analysant à cet ordre de causalité d’où
il aura à opérer. Non pas que le sujet puisse être
cause de lui-même ; le désir de l’homme est toujours
désir de l’Autre. Mais, entre un savoir dont la pente
est toujours de se fermer sur lui-même et de se figer,
une vérité toujours fugitive et qui a juste le temps de
se dire et une certitude qui ne s’assure que du pari de
son acte, originer quelque chose n’est pas une mince
affaire.
Il lui faut, à l’analyste, inventer une butée qui ne
tient que de son désir. C’est cela le paradoxe d’un
désir que rien ne garantit et qui doit prendre valeur
de fondement.
A mettre, maintenant, l’accent sur la pulsion, et à
supposer que la fin de l’analyse et la traversée du
fantasme soient ce que Lacan nous en dit avec ce
que cela implique comme mutation subjective, peut-
on alors dire que l’analyste soit une formation du
ça ? C’est une question que je hasarde et que je vous
soumets pour conclure. Je n’invente pas là un
cinquième destin aux pulsions. Je prolonge
simplement celui appelé par Freud : refoulement.
Puisque l’analyste fait partie du concept de
l’inconscient, ce n’est pas comme sujet de cet
inconscient qu’il opère, mais à la place indiquée
dans le discours analytique, celle de semblant
d’objet (a), c’est-à-dire de là où le désir et la pulsion
sont le plus intimement intriqués

50
Accueil
Cliquer

CLÔTURE
Il y a une persévération et cela, pour ma part comme
Lilia Mahjoub pour quelques autres qui m’en ont parlé, est quelque
chose d’essentiel. Ainsi, ce qui se travaillait au
L’une des questions abordées pendant ces journées printemps dernier à propos du transfert et de
et qui a tourné autour de la pulsation – l’interprétation a trouvé dans cette mise en tension
ouverture/fermeture – de l’inconscient, dans son de l’inconscient au ça, un prolongement certes, mais
rapport au signifiant et à l’objet, fait que je me aussi quelques réponses sous la forme des différents
demande comment, maintenant, conclure sans abords de cette question que nous avons pu entendre
fermer. Ce qui m’est donc venu là, c’est qu’en tout ces jours-ci.
cas je ne peux pas répondre à votre place, même si Je ne ferai pas ici la liste de ces abords au risque de
quelques échos me sont déjà parvenus. ne faire qu’un balayage à prétention exhaustive des
Quelque chose s’est-il ouvert au sens où il y aurait significations qui s’y rattachent. Laissons à ce
eu un effet de surprise, certes, mais aussi quelques niveau les choses ouvertes…
réponses pour rejoindre la mise de départ : un pari ?
Un pari, ainsi qu’un vœu – les deux versants de ces
journées qui ne sont pas sans écho avec leur thème :
«le ça et l’inconscient».
Ce vœu, je le rappelle – je l’avais formulé dans la
Lettre mensuelle – est que nous soyons réveillés à
ceci : que nous avons des dés entre les mains et que
nous les fassions rouler.
Lacan disait que l’inconscient s’était refermé grâce
aux bons soins de l’orthodoxie post-freudienne et
que lui-même le réouvrait, non sans précaution.
Les coups de dés se sont, ces jours-ci, succédés.

Rappelons-nous donc brièvement ce que Lacan nous


dit à propos de ces coups – de dés – à savoir qu’à
chaque coup dans le réel, nous avons autant de
chances de gagner ou de perdre.
C’est à quoi nous nous sommes risqués dans ce
transfert de travail lequel, au regard de ce rappel,
fait bord à l’intersubjectivité. Pas de gagnant, pas de
perdant mais un reste, soit ce qui s’est déposé hier et
aujourd’hui.
Ainsi sur le versant du vœu, nous avons «Que les
dés roulent !», c’est-à-dire continuent de rouler et
ce, dans les effets de relance dus à ce qui reste, c’est-
à-dire au deuxième versant, le pari.
Effets de relance donc dans l’École de la cause, dans
les mois qui vont suivre, que ce soit dans les
séminaires, les cartels ou les autres lieux de
rencontres de travail que celle-ci offre.
Constatons déjà – toujours dans le fil de ces effets de
relance – ceci : qu’entre chaque «Journées»,
l’amnésie n’a pas le temps de s’installer, amnésie
que nous pouvions constater à une époque, celle
d’avant janvier 1980. «Freud est de retour» me disait
un ami. C’est là, ne l’oublions pas, la réouverture de
Lacan.

51