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Institut d'Études Politiques de Lyon

Université Lumière Lyon 2 Année universitaire 2006-2007

La culture comme outil de développement


local : l’étude d’un projet culturel en milieu
rural

Mélodie Lapostolle
Soutenu le 6 septembre 2007
Max Sanier (Directeur de Mémoire)
Mémoire de fin d’études d’Institut d’Etudes Politiques

Jury : Philippe Chaudoir


Table des matières
Remerciements . . 5
Introduction . . 6
Construction de l’objet . . 6
Hypothèses . . 10
Présentation du territoire et du projet . . 12
1) La Commune et le Canton de Corbigny . . 12
2) L’Abbaye de Corbigny . . 13
3) Le Pays Nivernais-Morvan . . 14
4) Brève description du projet . . 16
5) Les compagnies artistiques: . . 17
Première partie :La culture dans une démarche de développement local . . 21
1) Délimiter un territoire d’action . . 21
a) définition du territoire . . 21
b) qu’est-ce qu’un Pays ? . . 22
c) définition du territoire de projet . . 23
2) Définir un projet culturel . . 25
a) pourquoi le choix de la culture ? . . 25
b) le sens donné à la « culture » dans un projet de développement . . 28
c) le choix de la création artistique . . 30
3) Adapter le projet au territoire . . 32
a) une prise en compte des spécificités du monde rural . . 33
b) une prise en compte de l’héritage historique du territoire . . 34
c) une prise en compte des pratiques préexistantes . . 36
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur . . 38
1) La mobilisation d’acteurs locaux . . 38
a) une émanation des élus locaux . . 38
b) la mobilisation des artistes du territoire . . 41
c) une mobilisation du monde associatif . . 42
2) La mobilisation de partenaires institutionnels . . 45
a) la commune . . 46
b) le Pays . . 46
c) le Département . . 46
d) la Région . . 47
e) l’Etat . . 47
f) l’Europe . . 49
3) L’intégration de la population locale au projet et les difficultés encourues . . 50
a) une implication des habitants du territoire dans la construction du projet
.. 50
b) une sensibilisation aux pratiques artistiques . . 51
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local . . 55
1) Les réussites liées au développement culturel . . 56
a) les retombées économiques et touristiques . . 56
b) une promotion par l’image . . 59
2) Un projet culturel éloigné de l’identité locale . . 60
a) une difficile identification au projet . . 61
b) entre modernité et tradition, une justification parfois difficile . . 62
c) une communication défaillante . . 65
3) Les risques liés à une idéalisation de la culture . . 67
a) une volonté de décloisonnement culturel . . 67
b) une définition idéalisée . . 69
c) Le rôle de l’artiste . . 71
Conclusion . . 74
Bibliographie . . 76
Ouvrages spécialisés : . . 76
Mémoires : . . 77
Articles, Rapports, Colloque : . . 77
Sites internets : . . 77
Documents spécifiques à la structure et au territoire d’étude : . . 78
Annexes . . 79
Annexe 1 : Guide d’entretien . . 79
Annexe 2 : Tableau récapitulatif des entretiens . . 80
Annexe 3 : Entretien avec Jean-Sébastien Halliez, Chef de projet du Pays Nivernais-
Morvan, réalisé le 10 avril 2007 . . 81
Annexe 4 : Entretien avec Jean Bojko, Directeur de la Compagnie TéATr’éPROUVèTe,
réalisé le 10 avril 2007 . . 81
Annexe 5 : Entretien de Marion Campay, Présidente de l’association AMAL’GAMM, reçu
par email le 28 juillet 2007 . . 82
Annexe 6 : Carte localisant Corbigny en France . . 82
Annexe 7 : Le Pays Nivernais-Morvan en Bourgogne . . 82
Annexe 8 : Corbigny dans la Nièvre . . 82
Annexe 9 : Photographie de l’Abbaye de Corbigny . . 82
Annexe 10 : Fiche action culture du Pays Nivernais-Morvan : « Favoriser l’accès à l’offre
artistique et culturelle », extrait du Contrat de Pays 2007-2013 . . 83
Remerciements

Remerciements

Je tiens à remercier toutes les personnes ayant accepté de me recevoir et de me faire partager
leurs connaissances et leurs points de vue sur l’espace de cultures de l’abbaye de Corbigny.

Je remercie tout particulièrement les personnes ayant accepté de répondre à mes questions
lors d’entretiens : Jean Bojko, Marion Campay, Pascal Dores, Antoine-Laurent Figuière, Jean-
Sébastien Halliez, Philippe Leplat, Patrick Marmion, Alain Mignon, Christian Paul et Jean-Paul
Sêtre.

Enfin, je remercie Max Sanier, Directeur de mémoire, pour m’avoir conseillée et


accompagnée dans ma démarche de réflexion, et Philippe Chaudoir pour avoir accepté de faire
partie de mon jury.

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La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Introduction

Depuis le milieu des années 70 et la création des Parcs Naturels Régionaux, le


développement local est à la mode. Chacun y apporte sa propre définition ; partout sont
proposés des projets de développement de toute nature, cherchant à animer, dynamiser ou
redynamiser un territoire.
Au début des années 90, l’idéologie du développement local entre en résonance, et
parfois en complémentarité, avec la réforme de décentralisation votée en 1982.
Les « contrats de pays » consacrent une réelle réhabilitation des identités rurales
communautaires, liant des financements publics de promotion du développement à la
constitution d’un espace culturel de dialogue proche du territoire vécu du Pays.
La notion de développement local acquiert alors ses lettres de noblesse autour de
deux principes : d’une part la mise en œuvre d’actions partenariales (entre acteurs locaux,
collectivités territoriales, et apports publics et privés) ; et d’autre part, l’amélioration des
outils d’accueil (de nouveaux habitants, des touristes, des expériences innovantes).

Le développement local concerne, plus qu’ailleurs, les territoires ruraux enclins à la


désertification et menacés, à terme, de disparition.
La culture, comme d’autres secteurs, est un des moyens utilisés pour procéder à cette
redynamisation. C’est un champ de plus en plus investi par les acteurs locaux dans une
perspective de développement local ; elle peut même constituer le cœur d’un projet.
Mon travail se fonde sur l’analyse plus particulière d’un projet culturel de développement
en milieu rural, autour de la reconversion d’une abbaye située à Corbigny, une petite
commune de la Nièvre, en centre culturel.
Il s’agit, à travers l’analyse d’un cas particulier, de comprendre de manière plus
générale quelles sont les problématiques liées à l’utilisation de la culture dans un projet de
développement de territoire en milieu rural.

Construction de l’objet
A travers l’analyse d’un projet culturel sur un territoire défini, l’objectif de mon étude
est d’interroger la relation culture/développement local, en montrant de quelle manière la
culture peut constituer un facteur de développement d’un territoire. Il s’agit d’apporter une
définition à la notion de développement culturel, de voir ce qu’elle recouvre et d’étudier
quels axes on cherche à exploiter et quels sont les moyens utilisés dans sa mise en oeuvre.
Dans un premier temps, il semble que les modalités nécessaires à sa réalisation et son
efficacité soient principalement la prise en compte des spécificités locales et l’importance
de la mobilisation des acteurs et de la population locale dans la construction de projets.

6
Introduction

Pour Pierre Teisserenc, les politiques de développement local s’appliquent sur des
territoires qui connaissent une crise de développement et qui sont en recherche d’une
nouvelle croissance. L’auteur considère que ce processus émerge « à un moment où
les relations entre l’Etat et les collectivités locales, entre le centre et la périphérie,
connaissent des tensions dans l’ensemble des pays industrialisés […]. « Ces politiques de
développement se manifestent au moment où la crise économique a provoqué un vaste
mouvement de restructuration de l’économie, de réorganisation des outils de production et
de repositionnement des espaces économiques ».
L’idée de développement signifie donc « un processus de changement capable de faire
passer le territoire en tant que réalité économique, sociale, institutionnel, d’un état à un
autre ».

Avant de se questionner sur le rôle que la culture peut exercer dans une démarche
de développement d’un territoire, il convient en premier lieu de proposer une définition du
développement local.
De nombreux auteurs se sont intéressés à cette notion, et ont tenté d’y apporter
une définition englobante. Néanmoins, on s’aperçoit que sa définition a subi de rapides
modifications.
En 1996, Xavier Greffe définit le développement local comme « cherchant à assurer
l’émergence d’activités et d’emplois sur un territoire donné pour que la croissance s’y
traduise par un véritable développement, là où elle peut aussi conduire au dualisme et à
l’exclusion d’individus et de communautés […]. Le développement local cherche à rendre le
territoire plus attractif, tant aux yeux de ceux qui y vivent déjà que ceux qui le considèrent
de l’extérieur. ». Ainsi, la définition est avant tout fondée sur une approche économique
du développement. Il complète sa définition en précisant que « Le développement local
apparaît ainsi comme l’ensemble des conditions permettant d’atteindre de tels objectifs :
partenariat, production de nouvelles compétences, formation du capital social, bonne
gouvernance etc. ».

A la même période, Pierre Teisserenc propose une définition plus large : « Le territoire
en développement doit être appréhendé en tant que système social. Le développement
qui le concerne repose sur un processus de transformation de ce système selon un
certain nombre de principes qui visent la revalorisation et la diversification des
ressources , la transformation des potentialités en ressources grâce à l’intégration des
contributions externes au territoire, la mobilisation des acteurs autour d’un projet ,
la pluridisciplinarité d’un projet qui doit être global quant à ses effets attendus ,
1
même s’il est nécessairement particulier quant à son objet » . Cette définition voit ainsi
apparaître de façon claire l’importance de la mobilisation des acteurs ainsi que les notions de
pluridisciplinarité et de pluralité des effets d’un projet de développement. Les objectifs d’une
politique de développement local ne sont alors plus réduits à ses seuls effets économiques.
En 2002, Xavier Greffe révise sa définition et propose un autre angle d’approche ; le
développement local est alors défini comme « le désir d’éviter que la globalisation ne vide
les territoires de leur identité et de leur substance ; c’est la volonté d’augmenter l’efficacité
des politiques de développement en les rapprochant au plus près des acteurs concernés.
Mais tous s’accorderont à reconnaître qu’un territoire, consolidation de cultures et
de ressources, peut produire du développement selon la manière dont il s’organise
et fonctionne. Pour chaque territoire, le développement local est devenu une stratégie
1
P. Teisserenc, Les politiques de développement local, approche sociologique, 1994

7
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

d’organisation de ses propres conditions de développement » […]. Le développement


est un processus qui crée des activités, répartit leurs effets de manière équitable et
en reconstitue les ressources. Ses ressorts sont globaux et locaux. Les premiers sont
en général assimilés à l’existence d’un environnement macro-économique favorable ou
d’un cadre réglementaire pertinent. Les seconds ressorts ont trait à la mobilisation des
acteurs locaux, l’utilisation du partenariat, la capacité d’organiser de nouveaux services,
l’amélioration de l’image d’un territoire ».

Les modifications qu’a subie la définition du développement local démontrent une


évolution certaine dans l’approche de cette notion. En quelques années, la vision purement
économique du développement s’est légèrement effacée au profit de la valorisation d’un
travail davantage axé sur la production d’image et d’identité d’un territoire. Plus que de
rentabilité purement comptable, c’est avant tout de produire du sens dont il s’agit désormais.
La loi Voynet a notamment permis cette évolution, en donnant au développement local
une définition plus globalisante et des moyens pour se réaliser. Ainsi, Pascal Saffache
précise que « depuis la loi Voynet, le développement local ne s’inscrit plus dans une
démarche descendante, mais ascendante ». Le développement local est fondé sur la
mobilisation locale des ressources, et vise à développer les initiatives locales, à renforcer les
solidarités entre les territoires à différentes échelles, et à prendre en compte les aspirations
de la population dans le domaine économique, social et culturel.

A travers ces dernières propositions de définitions, plusieurs constantes sont à relever.


Les auteurs semblent s’accorder sur le fait qu’un projet de développement local émane
aujourd’hui nécessairement d’une initiative locale. Cette démarche vise à redynamiser un
territoire, à travers l’exploitation d’un potentiel relatif au territoire pouvant toucher le domaine
économique, social ou culturel. En outre, la réussite d’une politique de développement
dépend de la bonne intégration de la population locale au projet.
D’autres notions apparaissent de manière récurrente ; ainsi, les termes de territoire,
de projet, d’innovation, de partenariat, de mise en réseau, mais encore d’identité, semblent
résumer l’essence d’une démarche de développement local.

A partir de la définition du développement local, quelle place est accordée à la culture ?


Développement local et projet culturel peuvent-ils être compatibles ? La culture peut-elle
constituer un facteur de développement local ?
Les potentialités d’un territoire peuvent être culturelles ; il peut s’agir d’un lieu
patrimonial, ou d’une histoire culturelle particulière. Ainsi, si le développement local consiste
à exploiter les potentialités d’un territoire, alors le projet qui en découle peut s’inscrire dans
une dominante culturelle. Un projet de développement local devrait donc pouvoir se fonder
sur la culture.
Pour Xavier Greffe, le rôle de la culture dans les démarches de développement
est essentiel. Il la considère comme étant « au premier rang des conditions permettant
d’améliorer le cadre, les conditions de vie et l’image d’un territoire ».
Il s’agit ainsi de voir ce que la culture peut apporter au territoire, sans considérer
pour autant le seul facteur économique, mais sans le négliger non plus, ce dernier étant
indéniablement une des composantes majeures, sinon la plus importante au regard des
diverses définitions, du développement local. Néanmoins, il semble que l’économie ne soit
pas suffisante dans la définition du développement local. Développer un territoire consiste

8
Introduction

aussi à développer son identité, sa qualité de vie, et à mettre en commun, mettre en réseau
sa population de façon à recréer une forme de solidarité entre les individus.
La culture aurait donc sa place dans les projets de développement local, autant que les
secteurs de l’économie ou du social. Mieux, elle serait une des premières conditions de la
réussite d’une démarche de développement.
Xavier Greffe définit ainsi deux manières de considérer le rapport entre la culture
et le développement local. La première manière consiste à considérer que les activités
culturelles, tels que le spectacle vivant, les arts dans leurs diverses formes ou encore la mise
en valeur du patrimoine, permettent d’améliorer le cadre de vie et apportent de nouvelles
créations d’emplois sur le territoire. Développer le champ culturel serait donc à long terme
un apport économique non négligeable. La deuxième manière consiste à montrer qu’en
développant des activités artistiques, « on diffuse sur un territoire des capacités de réflexion,
de création et de projet qui excèderont le seul secteur artistique pour profiter de l’ensemble
des activités. Pour des territoires en crise de reconversion et à la recherche d’activités
nouvelles, les activités artistiques et culturelles offrent un potentiel qui peut aller au-delà du
seul discours de la réhabilitation du patrimoine local ou la production de festivals pour ouvrir
la voie à une création d’activités soutenables ».

Ainsi, la culture aurait un véritable rôle à jouer dans les démarches de développement
local.
Cependant, est-il envisageable de considérer que le développement culturel puisse
fonctionner de manière indépendante, ou doit-elle être associée à d’autres démarches, dans
un projet plus global ?

Associer culture et développement, est-ce alors faire du « développement culturel »,


que Joffre Dumazedier définit comme « une mise en valeur des ressources physiques et
mentales de l’homme en fonction des besoins de la personnalité et de la société »? Rien
n’est moins sûr.
Les expressions utilisées pour définir cette association affluent. Certains préfèrent
parler d’« action culturelle de développement », d’autres, comme Renaud Donnedieu de
Vabres, alors Ministre de la Culture, « d’action culturelle diffuse » : « action qui est conduite
spontanément dans les territoires par leurs habitants, en général dans un cadre associatif
ou par les collectivités locales de petite taille ».
Ces expressions semblent, à quelques nuances près, vouloir désigner la même chose :
l’action de développer un territoire à travers un projet ayant pour objet le domaine culturel
ou artistique.
De cette multiplicité des termes relatifs à l’association culture/développement résulte
en premier lieu un manque de clarté. Ainsi, il existe par exemple très peu de définitions
du « développement culturel ». En second lieu, elle dénote un certain nombre de conflits
entre acteurs de la culture et acteurs du développement local ; chacun tient à conserver ses
termes, sa propre conception, ce qui rend difficile l’établissement d’un consensus.
Il est néanmoins légitime de se poser un certain nombre de questions : au sein de
cette relation culture/développement, comment définirait-on la culture ? Quelles actions
doivent être valorisées pour aboutir au développement d’un territoire ? Quel territoire est
concerné par l’action culturelle ? Quels acteurs sont sollicités dans la mise en œuvre de
cette démarche ?

9
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Hypothèses
Ces premières interrogations ont abouti à la construction d’hypothèses de départ, qu’il
s’agira de valider ou non après l’analyse d’entretiens.
Ma première hypothèse consiste à affirmer que la culture est source de développement
local, et constitue un outil d’attractivité d’un territoire. Il s’agit alors de se demander en quoi la
culture peut constituer un outil de développement local, et de quelle manière elle est utilisée
dans un projet de développement.
De plus, une démarche de développement local consiste à délimiter un territoire précis
dans lequel va s’inscrire le projet. Il s’agit en outre de construire un projet en choisissant
d’exploiter au mieux les potentialités du territoire. Il s’agit enfin d’instaurer des partenariats
entre élus locaux, artistes et appuis politiques et institutionnels.
Ma deuxième hypothèse pointe l’importance de la prise en compte des spécificités et
des réalités économiques, sociales et touristiques d’un territoire, dans le but de revaloriser
et se réapproprier les ressources et les pratiques préexistantes. Ainsi, tout projet de
développement local cherche à s’adapter aux spécificités du milieu rural, à prendre en
compte les traditions historiques et à intégrer les pratiques culturelles préexistantes.
Enfin, ma troisième hypothèse suppose qu’un projet de développement local est fondé
sur la mobilisation des acteurs locaux et l’intégration de l’ensemble de la population locale
au projet. Il s’agit alors de faire participer la population dans l’élaboration du projet, mais
aussi au sein même des créations artistiques. De plus, ce projet doit rester en connexion
avec la société qu’elle touche et respecter les attentes de la population.

Pour la vérification de ces hypothèses, mon choix s’est porté sur l’analyse d’un projet
culturel de développement spécifique : la reconversion de l’abbaye de Corbigny, une petite
commune de Corbigny, en centre de cultures s’inscrivant dans le Pays Nivernais-Morvan.
L’intérêt de ce projet réside avant tout dans le fait que c’est un projet récent, lancé en
2004, toujours en cours d’élaboration, et donc perpétuellement en mouvement, subissant
régulièrement des questionnements et des aménagements. Il m’a de plus paru intéressant
d’étudier la mise en place d’une politique culturelle en direction d’un territoire à fort ancrage
rural.
Le but de mon étude était de rencontrer un maximum d’acteurs du projet afin de mieux
saisir les enjeux et les attentes de chacun. Il s’agissait donc de toucher aussi bien des
représentants d’institutions, que des directeurs de compagnies artistiques ou des membres
associatifs.
Pour mon premier entretien, je me suis naturellement dirigée vers l’administrateur du
nouveau centre culturel : Jean-Paul Sêtre, avec qui j’ai pu discuter de la nature du projet, de
ses modalités, des résultats attendus et des difficultés rencontrées dans sa réalisation. Ce
premier entretien m’a permis de bien cerner les différents enjeux que recouvrait le projet.
Mes entretiens suivants ont été effectués avec le chargé de projet du Pays Nivernais-
Morvan : Jean-Sébastien Halliez ; Christian Paul, Président du Pays Nivernais-Morvan et
député du département ; Antoine-Laurent Figuière, directeur par intérim de la Direction
Régionale des Affaires culturelles de Bourgogne, chargé du suivi du projet depuis sa
création.
J’ai ensuite souhaité interroger des artistes appartenant au projet et ai réalisé des
entretiens avec trois directeurs de compagnies : Jean Bojko, directeur de la compagnie

10
Introduction

TéATr’éPROUVèTe ; Alain Mignon, directeur de la compagnie DEVIATION ; Pascal Dores,


directeur de la compagnie METALOVOICE.
J’ai également souhaité m’entretenir avec le Président de l’Office du Tourisme du Pays
Corbigeois, Patrick Marmion.
Enfin, il me paraissait important de recueillir le point de vue d’associations locales sur ce
projet. J’ai donc rencontré Philippe Leplat, Président de l’Harmonie de Corbigny, et obtenu
un entretien avec Marion Campay, présidente de l’association AMAL’GAMM. Concernant
cette dernière personne, l’entretien m’a été envoyé par internet très tardivement je n’ai donc
pu l’intégrer à mon analyse mais le présenterai en intégralité en annexe.
Sans réaliser d’entretiens, j’ai également régulièrement discuté avec d’autres
personnes, impliquées dans le projet, comme des élus de la municipalité de Corbigny, ou
simplement résidents sur le territoire, afin de recueillir leurs impressions, leurs points de
vue sur la question.
Les personnes que j’ai rencontrées en entretien sont donc représentatives de
l’ensemble des acteurs concernés. Les entretiens m’ont apporté une analyse précise de la
démarche et m’ont permis d’acquérir une vision globale des enjeux qu’il recouvre.

En outre, étant originaire de la commune de Corbigny, j’ai une très bonne connaissance
du territoire, de ses caractéristiques et des problèmes qu’il rencontre. J’ai également
suivi depuis mon enfance l’évolution concernant l’utilisation des locaux de l’abbaye. Mon
appartenance à ce territoire rural ainsi que mon engagement dans plusieurs structures
associatives m’a facilité la rencontre avec les différents acteurs et l’accès aux divers
documents relatifs à l’élaboration de ce projet.
Cette proximité avec mon objet d’études m’a néanmoins posé quelques difficultés.
Avant de commencer mon travail de recherche, je possédais déjà un point de vue particulier
sur l’abbaye, mon histoire personnelle étant liée à ce site, ainsi que sur les différentes
compagnies artistiques et sur les connaissances que j’avais du projet culturel. Il s’agissait
donc de pouvoir se détacher de tout a priori pour adopter une posture qui soit la plus neutre
possible, sans non plus sombrer dans une forme de « criticisme ».

Après réalisation des entretiens, certaines de mes hypothèses de départ me sont


apparues plus importantes que d’autres. Certains enjeux relatifs à l’utilisation de la
culture dans un projet de développement, et plus généralement des enjeux relatifs au
développement local, m’avaient échappé.
Ainsi, afin de comprendre les attentes et les enjeux liés à cette dynamique de
développement local, mon étude s’articule autour de trois parties.
Il s’agit d’étudier dans un premier temps de quelle manière la culture s’insère dans une
démarche de développement local, puis de voir dans un deuxième temps en quoi un projet
de développement local doit être mobilisateur. Il convient enfin dans une troisième partie
d’analyser les avantages et les risques liés à l’utilisation de la culture dans un projet de
développement local.

Mais avant tout, une présentation du projet culturel de développement analysé, de son
territoire et de ses principaux acteurs me semble nécessaire.

11
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Présentation du territoire et du projet


Le projet culturel étudié se fonde sur un lieu précis : une abbaye. Le but premier était de
redonner une fonction à ce site patrimonial. Les acteurs locaux ont alors décidé de centrer
son utilisation sur la culture.
L’abbaye est située sur la commune de Corbigny, dans la Nièvre ; Cette commune fait
également partie du Pays Nivernais-Morvan.
De manière à mieux saisir le contexte dans lequel s’inscrit le projet, il convient de décrire
brièvement la commune de Corbigny et son abbaye, ainsi que le Pays Nivernais-Morvan,
le projet étant concerné par ces deux territoires.
Il convient par la suite de détailler le projet et de présenter les compagnies et les
associations qui le composent.
Dans un premier temps, il me paraît donc nécessaire de revenir brièvement sur l’histoire
de Corbigny ainsi que de son abbaye, afin de mieux comprendre le contexte actuel et
l’attention particulière portée sur ce lieu patrimonial.

1) La Commune et le Canton de Corbigny


Corbigny est une commune située dans le département de la Nièvre, en région
Bourgogne, et composant une partie du Pays Nivernais-Morvan.
Anciennement Corbiniacum, elle est le siège de l’abbaye bénédictine de Saint-Léonard.
e
La ville a brûlé en 1180 et a été fortifiée au 12 siècle, puis détruite en 1420 au cours
des luttes entre les Armagnacs et les Bourguignons ; elle a enfin été prise par les huguenots
en 1562. Son histoire est également marquée par sa forte opposition à Napoléon III.
Historiquement, Corbigny était l’une des premières étapes des pèlerins du chemin
de Saint Jacques de Compostelle partant de Vézelay. Ces derniers venaient honorer les
reliques de Saint-Léonard (n’ayant en réalité jamais été présents sur le territoire).
Corbigny a une importante tradition commerçante, et reste aujourd’hui attractive et
dynamique dans un environnement rural fortement isolé. Elle compte aujourd’hui près de
1800 habitants.

Le canton de Corbigny, situé en Bourgogne centrale, est composé de 15 communes et


possède une population de 4 875 habitants. Sa situation (à 30 km de Clamecy et Vézelay
et à 60 km de Nevers), au cœur du Pays Nivernais-Morvan, et au cœur de la Bourgogne,
est privilégiée.
Corbigny est chef-lieu de canton, ville-porte du Morvan et constitue le pôle culturel
du Pays Nivernais-Morvan. C’est une ville réputée pour sa tradition de foires, de marchés
et d’artisanat. Elle est aujourd’hui première commune pour l’attractivité commerciale
par habitant en Bourgogne centrale. Sa population triple pendant la période estivale.
Son attractivité réside essentiellement dans la présence de cette abbaye bénédictine,
traditionnellement motrice de la vie économique du territoire et partie intégrante de l’identité
locale. Elle bénéficie également d’un tourisme de passage avec le Canal du Nivernais. De
plus, le canton ne compte pas moins de 235 associations, dont 30 nouvelles créées ces
5 dernières années.
12
Introduction

Néanmoins, le canton de Corbigny est un territoire fortement rural qui présente de


nombreux inconvénients, notamment en ce qui concerne sa faible démographie et son
enclavement .7 écoles du canton sont classées en « Zone d’Education Prioritaire » (ZEP).

2) L’Abbaye de Corbigny
L’abbaye est un établissement très ancien, intrinsèquement lié à la ville. Elle est
devenue le lieu de rayonnement de Corbigny.
C’est un ensemble constitué des bâtiments du monastère proprement dit, du logis de
l’abbé et de dépendances, notamment de jardins.
e
Le premier monastère est bâti au 9 siècle, et devient très vite une abbaye royale.
L’abbaye a ensuite changé cinq fois de sites. La construction de l’actuelle abbaye par les
moines mauristes a débuté en 1754. Lorsque survient la Révolution, l’abbaye n’est pas
terminée. Elle devient en 1790 le siège du district de Corbigny.
Depuis la Révolution et la confiscation des biens par l’Eglise, elle a abrité une dizaine
d’institutions, et a servi à de multiples usages :
∙ laïcs : siège du district de Corbigny, école primaire supérieure, cours complémentaire
∙ religieux : petit séminaire diocésain, pensionnat des frères de la doctrine chrétienne,
école normale supérieure
∙ sociaux : salle d’asile
∙ sanitaires : hôpital militaire pendant la Première guerre mondiale
∙ agricoles : dépôt d’étalons des Haras de l’Etat, Ecole pratique d’agriculture
∙ pédagogiques : Collège et internat depuis les années 30

Cette multiplicité d’usages permet de « dégager une constante : celle d’un lieu où,
2
depuis plus de deux siècles, des savoirs se transmettent, circulent et s’échangent ».

En 1985, une salle des fêtes est aménagée. Son existence a permis de maintenir
une activité dans les locaux de l’abbaye et de lui garantir une programmation culturelle.
Depuis sa création, elle a servi et sert encore aujourd’hui à de multiples usages : concerts,
représentations théâtrales, cinéma, manifestations associatives, ou encore mariages et
réunions.
En 2000, un studio de danse professionnel est construit. Sa présence a permis
d’accueillir des compagnies de danse renommées et d’en faire un lieu de création
international.
L’abbaye est classée monument historique depuis 2001. Elle fait actuellement l’objet
de travaux au titre des Monuments historiques.
De plus, l’office de tourisme s’est installé dan le monument en 2005.
Depuis la fermeture du collège en 1983, son utilisation est très variée ; ainsi se
succèdent ou se superposent réunions, mariages, banquets en tous genres, concours de
belote, Foire des produits du terroir, Marché de Noël, galas de danse, fête des écoles ou
encore séances de cinéma…
2
In brochure « Histoire abrégée de l’abbaye de Corbigny »

13
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Tout en conservant ces diverses activités, les élus locaux ont senti la nécessité de
création d’un projet susceptible de redonner du sens à ce site. Les usages pratiqués étaient
donc essentiellement relatifs à la culture, dans son acceptation large. De plus sollicités par
des compagnies d’artistes, le choix des élus locaux s’est naturellement porté vers un projet
culturo-artistique.

Ce lieu a ensuite été choisi pour constituer le pôle de culture du Pays Nivernais-Morvan.
Plusieurs justifications ont été apportées à ce choix. Ainsi, Jean-Paul Magnon, maire de
Corbigny, écrit : « Pourquoi un projet culturel et artistique ? Depuis le départ du collège
en 1983, ce lieu s’est prêté, grâce à l’action de la municipalité qui en est propriétaire, et
au militantisme des associations locales, à des fonctions artistiques et culturelles et à des
appropriations citoyennes qui ont permis de baliser en amont le périmètre de ce projet.
L’Ecole de musique et de danse de Haute-Nièvre, l’orchestre municipal d’harmonie, la
chorale « les Saisons », l’association « Les Fêtes de l’Abbaye », ont ensemencé un territoire
3
resté trop longtemps en jachère » .
Paul Barnoud, architecte en chef des Monuments historiques, écrit : « Y a-t-il une
adéquation entre l’abbaye et la création des espaces de cultures ? De toute évidence oui ; le
site se vit bien ; l’animation actuelle semble lui être naturelle ; l’édifice a patiemment attendu
4
une affectation digne de son architecture ».

3) Le Pays Nivernais-Morvan
Le Pays Nivernais-Morvan se situe dans le département de la Nièvre, et comprend
la plus grande partie du massif du Morvan. Il compte 37 582 habitants, 121 communes
et couvre 9 cantons. Ces 9 cantons sont « situés à l’est de la Nièvre, au nord, donc
Corbigny, Lormes, Brinon ; au centre, entre guillemets, il y a Saint-Saulge, Châtillon-en-
Bazois, Château-Chinon, Monstauche-les-Settons ; et puis au sud, il y a Moulins-EnGilbert,
et Luzy. Donc ça fait 37 000 habitants ; pour 14 habitants au km2 seulement. Donc il y a une
forte ruralité. Aucune ville qui a un rôle prédominant ; puisque la plus grosse c’est Château-
Chinon avec 2 300 habitants. Mais bien sûr, une certaine forme d’interdépendance quand
même. Puisque la pauvreté relative de ces territoires fait qu’un moment donné ils ont besoin
5
de plus de solidarité. »
Ce territoire a donc pour particularité de ne comprendre aucune ville d’importance.
Sa densité est de 13,8 habitants au km2. Le Pays est un espace rural, constitué en
association en 1999 et en Syndicat mixte en 2002.
Une de ses caractéristiques est qu’il est « quand même très vaste. Entre Corbigny
et Luzy, il y a une grande distance géographique, il y a un massif montagneux, même si
la montagne est pas très haute, c’est quand même une montagne. Il y a une partie des
communes qui sont classées en zone montagne, avec de l’habitat isolé, avec très peu
6
d’habitants. »
3
« Histoire abrégée de l’abbaye de Corbigny »
4
« Histoire abrégée de l’abbaye de Corbigny »
5
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
6
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007

14
Introduction

De plus, il est traditionnellement terre d’élevage : « C’est un territoire où il y a encore


une agriculture dynamique, même si c’est peut-être pas une agriculture dont on peut rêver,
sur le modèle des années 60, une agriculture assez productiviste. Mais bon, dans l’état des
7
choses, si on n’a plus de paysans, on n’a quand même plus grand-chose…. »

La totalité des communes du Pays Nivernais-Morvan sont classées en Zone de


Revitalisation Rurale (ZRR) et 28 communes sont classées en Zone Montagne.
Ce territoire est aujourd’hui caractérisé par le vieillissement continu de sa population
et reste marqué par l’exode rural. Il est considéré comme un espace rural dit « profond »,
zone de « désert », sa population étant de moins de 16 habitants au km2. Jean-Sébasien
Halliez rappelle tout de même que la démographie s’est stabilisée, « ce qui n’était pas le cas
depuis 150 ans. Depuis 150 ans, tous les recensements étaient négatifs, et aujourd’hui,
les derniers recensements partiels depuis 1999, réalisés en 2002, 2003, 2004, 2005, sont
stabilisés. Donc, sur 75 communes recensées, il y en a 49 qui ont augmenté de population
depuis 1999. Et c’est pas uniquement des personnes âgées, qui sont venus prendre leur
retraite. Il y en a, mais il y a aussi beaucoup de jeunes, qui sont pas des premiers âges,
entre guillemets, ce ne sont pas forcément des 20-30 ans, mais beaucoup de 30-40 ans, qui
sont des catégories, pour une part, assez aisés, qui souvent viennent ici en faisant un choix
de vie, en ayant un certain pouvoir d’achat, et un pouvoir de travailler à distance, et le faisant
souvent aussi pour les enfants en bas-âge. On a par exemple 1000 familles néerlandaises,
8
sur le Pays Nivernais-Morvan. Donc c’est un chiffre assez significatif ».

De plus, à proximité de la région parisienne (200 à 250 km), le Nivernais-Morvan est


une région relativement touristique, grâce à son patrimoine naturel et historique. «On a une
nature qui est quand même très très protégée. Donc c’est un lieu de tourisme. C’est un
territoire qui a sa beauté, qui peut se développer encore bien plus qu’il ne l’est. On n’est
pas très loin de Paris. On peut accueillir des nouvelles entreprises, notamment avec les
9
nouvelles technologies. »
Le tourisme qui y est privilégié est donc « un tourisme vert, ainsi qu’un tourisme autour
des loisirs aussi ; ça peut être des plans d’eau, ça peut être la descente du Chalaux, des
10
choses comme ça… »

Il existe tout de même des pôles touristiques importants :


∙ Vézelay : ce site n’est pas dans le Pays Nivernais-Morvan, mais ne se situe qu’à
quelques kilomètres de ce dernier. C’est le premier site patrimonial de Bourgogne.
∙ Bazoches : village du château du Maréchal de Vauban
∙ Bibracte : ce site abrite le Centre européen de recherche archéologique du Mont
Beuvray et le musée national de la civilisation celtique

7
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
8
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
9
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
10
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007

15
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Le projet culturel le plus important du territoire est la reconversion de l’Abbaye de


Corbigny, chef-lieu de canton appartenant au Pays Nivernais-Morvan, en espace de
cultures.

Jean-Paul Sêtre résume les deux problèmes majeurs du Pays : l’isolement et la mobilité.
Ainsi, en proposant différents projets, les acteurs cherchent à désenclaver mais aussi à
moderniser leur territoire, dans le but de rendre son offre et ses services aussi efficaces et
divers que ceux que l’on peut trouver en ville.
Un projet culturel peut alors sembler pertinent dans la mesure où l’offre culturelle de
ce territoire est infime par rapport à ce qu’il existe en ville. Ce manque résulte d’abord de
l’absence d’équipements culturels.
Les acteurs du projet se sont alors questionnés sur le besoin auquel le projet répondait,
sur la nature de ces besoins à satisfaire, et donc sur la nature du projet culturel qui allait
être développé.

4) Brève description du projet


L’« espace de cultures » du Pays Nivernais-Morvan est développé sur deux sites
majeurs : l’abbaye de Corbigny, et une ancienne usine située à quelques centaines de
mètres de l’Abbaye.
Le projet de création du centre porte sur plusieurs axes, rappelés dans le « Schéma
directeur de développement »:
∙ Valorisation patrimoniale du site
– Ouvrir le domaine abbatial sur la ville
– Installer un pôle d’accueil et d’orientation (administration de l’abbaye
et Office du Tourisme du Pays Corbigeois, centre de ressources, salles
d’exposition etc.
– Créer un parcours de visite payante
∙ Organiser une « ruche » d’artistes à l’abbaye répondant à une stratégie de
développement culturel territorial, en complémentarité avec la compagnie
METALOVOICE et ses espaces de travail et de fabrication à l’ancienne usine
Photosacs
– Equiper des locaux dans l’abbaye pour recevoir les compagnies
sélectionnées pour travailler de manière pérenne dans la « ruche »
d’artistes
∙ Accueillir des résidences d’artistes en danse et en musique
– Equiper un espace pour l’hébergement d’artistes en résidence de
création courte ou moyenne, à l’abbaye
– Etablir un contrat type de résidence en danse (déclinable pour la
musique) à partir des préconisations du département des métiers du
Centre national de la danse, et réaliser un outil de communication.
∙ Définir les principes de programmation annuelle dans la perspective de l’édition d’un
document d’information
16
Introduction

∙ Sensibiliser et éduquer/ Promouvoir la culture scientifique et technique/ Proposer des


Journées de découverte culturelle aux scolaires
∙ Accueillir séminaires, colloques et manifestations privées

Le Contrat de Pays Nivernais-Morvan 2007-2013 détaille l’ensemble des actions qui devront
être développées lors de cette période. (Annexe).

Il convient de préciser qu’au cours de mon étude, je serais amenée à nommer le projet
de deux façons prépondérantes ; je parlerais tantôt de « projet culturel de développement »,
et parfois de « projet de l’abbaye », cette dernière expression étant l’utilisation la plus
courante au sein du territoire.

5) Les compagnies artistiques:


Il me paraît important de présenter le travail et l’esprit des compagnies présentes au
sein de l’abbaye, afin de mieux saisir la dimension artistique du projet.

La compagnie METALOVOICE

La Compagnie METALOVOICE est créée en 1994 à Nevers par dix artistes issus des
« Tambours du Bronx », qui ont choisi de développer le concept de « poésie industrielle ».
Elle est installée depuis 2004 dans l’usine Photosacs, à quelques centaines de mètres de
l’abbaye de Corbigny.
Son projet artistique, nommé « Le Passe-Muraille » est un projet interdisciplinaire,
travaillant sur l’expérimentation artistique et croisant la musique, la poésie, la danse ou la
vidéo. Ce projet cherche à mettre en place une cohérence entre le lieu, le territoire et le
travail artistique de la compagnie. C’est une relation entre l’habitant et l’artistique qui est
proposée dans ce projet, une relation qui cherche à provoquer l’intérêt mutuel. Le « Passe-
Muraille » correspond à une éthique reposant sur l’esprit d’ouverture, la démarche citoyenne
et la pertinence artistique. Il vise à faire exister du lien au-delà des cloisonnements de toutes
sortes ; du lien par exemple entre la rue et la salle, entre le public et les artistes, entre
citoyens, entre la pratique des amateurs et celle des professionnels.
Le travail de la compagnie s’inscrit dans une réflexion humaniste et sociale. Pour eux,
le choix des textes place prioritairement l’individu au centre de tous les débats et de toutes
les réflexions.
C’est une équipe artistique française reconnue en matière d’arts de la rue. Son directeur
artistique est associé aux travaux du programme triennal (2005-2007), initié par le Ministère
de la Culture, « Le Temps des Arts de la Rue ». La compagnie est également reconnue au
niveau international. Elle a par exemple participé au spectacle d’ouverture de la finale de la
Coupe du monde de football en 1998, et tourne régulièrement ses créations en Europe.

En 2006, la compagnie a développé sur le territoire un collectif regroupant artistes et


agriculteurs : « Les territoires occupés ». Cette action, qui se prolonge en 2008, se construit
sur le principe de la coopération entre le monde agricole et celui de l’art. Il s’agit d’installer
des réalisations d’artistes plasticiens aux abords des routes, dans les champs, en associant
« les outils, les savoirs et les spécificités des deux univers ». Le but est de mettre en place

17
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

un principe d’association, de lien entre les artistes, les habitants et le territoire pour « faire
exister une œuvre singulière et identitaire ».

La compagnie TéATr’éPROUVèTe

La compagnie TéATr’éPROUVèTe est créée en 1982 à Corbigny par Jean Bojko, et


installée à l’Abbaye de Corbigny depuis 2003. Son objectif est de détourner les trois temps
du théâtre (jeu, espace, temps) et de travailler avec « des artisans de la vie en commun »
plutôt que des comédiens.
Voici quelques-uns des objectifs de travail décrits par la compagnie :
∙ Envisager d’autres possibilités pour la culture que le postulat de la consommation
passive et du sens unique qui va du « créateur » au « spectateur »
∙ Défendre l’idée d’un art en action avec un souci permanent d’efficacité sociale et
politique et pas seulement esthétique
∙ Mettre en exergue les particularités du monde rural ou des quartiers, en les
valorisant, en réfléchissant sur une approche nouvelle de la proximité comme source
d’identité et de langage
∙ Faire comprendre qu’il n’est ni ridicule ni ringard ni réactionnaire d’être de quelque
part
∙ Rappeler que ce qui fait la principale richesse d’un territoire, ce sont d’abord les gens
qui y habitent dans leur capacité à être, à penser, à prendre la parole, à faire des
choix.
∙ Montrer qu’un territoire peut être riche de pratiques considérées le plus souvent
comme marginales dans le champ culturel.
∙ Impliquer les populations et prendre en compte leur savoir-faire dans toute action
culturelle.
∙ Bousculer les préjugés et les habitudes autant chez les artistes que chez les autres
∙ Relier le quotidien au culturel et l’art à la société
∙ Jouir du plaisir de la rencontre, de l’échange, du faire ensemble en cherchant autre
chose à partir de ce que l’on sait déjà.
∙ Reconsidérer le rôle de l’artiste en rappelant qu’il est aussi et surtout « un artisan de
la vie en commun »

Elle conduit chaque année une action art et société destinée à questionner des
problèmes sociétaux auprès de la population du Nivernais-Morvan. Elle a par exemple créé
en 2003 « les 80 ans de ma mère », avec des personnes âgées, sur l’image de l’âge et
de la vieillesse. Il s’agissait de photographier des personnes âgées en situation valorisante.
Cette action a donné lieu à une série d’événements dont les retombées ont été nationales et
internationales, avec, notamment, des développements en Italie et en Australie. Une autre
action a été développée en 2005-2006, « Les Jardins d’Etonnants », sur le thème « je suis
cultivé, je fais du potager » ; il s’agissait d’une « mise en scène de l’espace social » qui
interrogeait les pratiques culturelles de proximité, telles que le jardinage.
Ces différentes actions sont largement relayées par la presse nationale, comme
Télérama, Le Monde ou Libération.

La compagnie Déviation

18
Introduction

La compagnie Déviation est créée en 1991 par Alain Mignon, et occupe des locaux de
l’abbaye depuis 2004. Elle rassemble des musiciens et des comédiens, et met en œuvre des
créations musicales et des spectacles chorégraphiés intégrant des instruments de musique
uniques, créés par la compagnie. Elle investit des lieux divers tels que des collèges, piscines
ou prisons.
Voici un échantillon des valeurs décrites comme caractérisant la compagnie :
∙ Affirmer une volonté de présenter des spectateurs alliant la précision, la virtuosité,
l’originalité dans les compositions et dans la facture instrumentale
∙ Amener la musique actuelle hors des circuits habituels de concerts, vers des publics
nouveaux et mélangés, grâce à l’universalité du langage de la percussion et au
caractère gratuit de la plupart des représentations.
∙ Impliquer les plus divers et les moins « préparés » à entrer dans l’univers musical de
nos créations, en investissant des espaces qui ne sont pas habitués à les accueillir
(prisons, espaces publics, espaces naturels etc.).
∙ Initier des groupes constitués de tous âges à la découverte des arts de la scène et à
la pratique amateur au moyen d’expositions et d’ateliers menés dans le monde entier.

La compagnie dirige les ateliers « Musiques Mots et Mouvements », dont le but est
d’initier des enfants, adolescents et adultes du monde entier aux arts de la scène. Elle a par
exemple travaillé en 2004 avec les enfants d’une prison mexicaine. Des ateliers artistiques
ont été mis en place et une correspondance a été établie par Internet entre les jeunes
détenus mexicains et les élèves des collèges français de Sevran et Corbigny. Durant leur
travail, les détenus devaient tenir un journal. Ces écrits ont été diffusés et ont constitué la
matière première du spectacle monté par la suite en France : « Pourquoi c’est toujours sur
moi que ça tombe ! ». Ce spectacle est à mis-chemin entre l’opéra et la comédie musicale ;
il est composé d’un chœur, d’un orchestre et de voix. Il fait intervenir le collège Noël Berrier,
dont les élèves composent le chœur, dirigé par leur professeur de musique. Il fait également
intervenir des élèves du lycée d’enseignement général et technologique du Morvan de
Château-Chinon (commune du Pays Nivernais-Morvan).

Les trois compagnies METALOVOICE, TéATr’éPROUVèTe et DEVIATION s’organisent


dans le cadre d’un collectif d’artistes, le groupe ALERTE. L’objectif de ce collectif est de
mettre en place sur le territoire des actions artistiques, individuelles ou collectives, et de
permettre la mise en commun de ressources matérielles et humaines, dans le but de
satisfaire au mieux les publics et les partenaires locaux.

La Compagnie Les alentours rêveurs

Les alentours rêveurs est une compagnie de danse contemporaine animée par le
chorégraphe Serge Ambert, en résidence depuis le printemps 2006 à l’abbaye de Corbigny.
Elle développe des actions de création, de diffusion, d’enseignement et de formation. De
renommée internationale, elle travaille particulièrement en République tchèque.

6) Des exemples d’associations culturelles locales

L’Harmonie municipale de Corbigny

Elle est la plus ancienne des associations culturelles présentes dans l’abbaye.
L’Harmonie a été créée avant la Première guerre mondiale, avec une batterie fanfare se
nommant « la Corbigeoise ».Cette dernière n’existe plus depuis la fin des années 80. Elle est
19
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

composée de plus de 30 musiciens âgés de 12 à 80 ans. Tous ses membres sont bénévoles,
y-compris le chef d’orchestre, ce qui constitue une de ses particularités. Elle participe à
l’animation de la vie de la commune, en donnant des concerts réguliers à l’abbaye. Elle
propose également des prestations sur l’ensemble du Pays Nivernais-Morvan. Sa salle de
répétition se situe dans une des salles de l’abbaye.

L’association Amal’gamm

L’association Amal’Gamm est née en 2002 à l’initiative de quelques jeunes


Corbigeois. A l’origine, le but était de créer une salle de concert, et de proposer des
activités permettant aux jeunes habitants de Corbigny de se retrouver autour de la
musique. La municipalité leur a rapidement proposé de prendre en charge chaque
année l’organisation de la Fête de la Musique de Corbigny dans l’enceinte de l’abbaye.
Depuis 2006, l’association propose d’autres manifestations destinées à un public
plus âgé et éloigné de la musique. Leur démarche est de créer des « rencontres inter-
générationnelles et pluri-disciplinaires ».

L’école de Musique et de Danse du Haut Nivernais-Morvan

Cette école intercantonale créée il y a une quinzaine d’années propose un


enseignement artistique et s’appuie fortement sur le site de l’Abbaye pour cette partie
du territoire.

L’association « Les Fêtes de l’abbaye »

Cette association, créée en 1998, organise le festival de musique classique « Les


Fêtes musicales », ayant lieu chaque année dans l’enceinte de l’Abbaye.

20
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

Première partie :La culture dans une


démarche de développement local

1) Délimiter un territoire d’action

a) définition du territoire
La définition même du développement local induit le fait qu’un projet de développement
s’inscrit nécessairement dans un espace donné, délimité géographiquement,
économiquement, socialement ou culturellement.
Cet espace est appelé « territoire ». L’apparition de cette notion est concomitante à
l’apparition de la notion de développement local.
Il convient cependant de distinguer deux types de territoires :
Le territoire vécu, qui est « un réseau d’ancrage où se construit une composante de
l’identité à travers la territorialité » ; dans cet espace, « le lien entre individuel et collectif y
est complexe » ; de plus, « ce type de territoire peut être discontinu dans l’espace.
Le territoire prescrit , qui « coïncide avec l’espace d’une collectivité territoriale ou
11
d’une structure de projet collectif » .
La difficulté dans la définition du territoire correspondant au projet culturel de l’abbaye
de Corbigny provient du fait que ce projet s’inscrit dans ces deux types de territoires.
En effet, le projet est lisible à deux échelles différentes.
Le premier territoire du projet est la commune de Corbigny. Le bâtiment appartient à la
commune et la population locale l’a clairement identifié comme monument de son territoire
d’habitation. Le territoire ici est donc vécu.
Cependant, le projet s’inscrit dans un autre espace : le Pays Nivernais-Morvan. Ce
dernier a été créé afin d’accueillir et de mettre en œuvre des projets de développement. Le
territoire ici est donc prescrit. Les habitants n’ont pas forcément identifié le lieu du projet
(l’abbaye), comme faisant partie de leur territoire.
Nous reviendrons par la suite sur ces difficultés liées à l’identification et l’appropriation
du projet par les habitants du territoire. Cependant, cette première remarque montre
l’importance d’une définition claire du territoire pour la cohérence et la clarté future du projet.

L’identification du territoire est donc la première étape à effectuer avant toute


proposition de projet. Ces deux notions sont si étroitement liées que l’on parle de « territoires
11
« Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

21
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

de projets ». Ainsi, le territoire de projet est, en toute logique, mais il convient de le rappeler,
l’espace dans lequel le projet de territoire s’élabore.
Le territoire n’est pas seulement géographique. Ses frontières ne sont pas toujours
apparentes. Cela peut être un espace fondé sur les représentations que ses individus ont de
lui ; cet espace se construit alors comme territoire à partir du vécu, de la perception de ses
habitants, mais aussi par l’intermédiaire d’une histoire et d’un patrimoine communs. Enfin,
un espace peut être considéré comme territoire à partir du moment où, sans avoir de vécu
partagé, les habitants ont en commun la volonté de proposer des projets de développement
économiques, sociaux ou culturels dans le but de redynamiser ensemble leur région.
Le territoire est donc une entité construite. Pour Bernard Pecqueur, il « engendre des
processus de création de ressources en vue de résoudre des problèmes productifs inédits.
Pour nous, le territoire n’est pas une échelle géographique de coordination entre acteurs,
mais une dimension qui se situe entre l’individu et les systèmes productifs nationaux. […] Le
territoire est alors plus qu’un réseau, c’est la constitution d’un espace abstrait de coopération
entre différents acteurs avec un ancrage géographique pour engendrer des ressources
12
particulières et des solutions inédites ».
Le territoire se caractérise en premier lieu par l’appropriation par la population d’un
espace dont elle a conscience et à laquelle elle se sent appartenir.
L’appellation « territoire de projets » concerne avant tout, en milieu rural, les parcs
naturels régionaux ainsi que les Pays. C’est le cas du projet culturel étudié puisqu’il s’inscrit
spécifiquement dans le cadre d’un pays.

Il convient de décrire brièvement en quoi consiste un Pays, la création de ce dernier


étant relativement récente et pas toujours bien appréhendée par les citoyens.

b) qu’est-ce qu’un Pays ?


Le Pays est le territoire de projet par excellence. Il a été créé par la loi du 4 février 1995
d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire, dite loi Pasqua.
La loi prévoyait « une organisation du territoire fondée sur les notions de bassins de vie,
organisés en pays, et en réseaux de villes ».
Le terme de pays était néanmoins utilisé avant l’apparition de cette loi, mais
ne correspondait à aucun territoire défini. Il définissait davantage un petit territoire
correspondant plus ou moins à la commune ou au canton, et était essentiellement employé
en milieu rural. Il pouvait également renvoyer à un territoire plus vaste et plus identitaire
marqué par une histoire et une culture commune.
La loi du 4 février 1995 définit le Pays comme un espace caractérisé par « une cohésion
géographique, économique, culturelle ou sociale ». Il doit exprimer « la communauté
d’intérêts économiques et sociaux ainsi que, le cas échéant, les solidarités réciproques entre
la ville et l’espace rural ».
Ainsi, un Pays n’est ni un échelon administratif, ni une collectivité territoriale. C’est un
espace où doit s’élaborer « un projet commun de développement ».

12
Bernard Pequeur, Le développement local, Editions La Découverte et Syros, Paris, 2000

22
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

La loi Pasqua reste cependant imprécise sur l’organisation juridique des pays et
sur le mode de financement retenu pour les projets. De plus, leur articulation avec les
communautés de communes et autres collectivités territoriales reste floue.
Enfin, la loi indique que le projet de développement doit être élaboré « en concertation
avec les acteurs concernés ». Mais aucune précision n’est faite sur la nature des acteurs
qui sont concernés.

La loi du 25 juin 1999 d’orientation pour l’aménagement et le développement


durable du territoire, dite loi Voynet, est plus précise.
Elle définit notamment le territoire comme étant une échelle administrative entre le
canton et le département. Ce territoire n’a pas de limites administratives. De plus, elle donne
à la Région le statut de cadre de cohérence de la mise en œuvre et de la politique des Pays.
La loi précise également les objectifs et les modes d’élaboration de son projet de
développement. Ce dernier doit en effet prendre la forme d’une Charte, qui devra être par
la suite approuvée par les communes. Cette charte est une sorte de pacte territorial qui
assure la naissance véritable du Pays.
La loi prévoit enfin la création d’un Conseil de développement, composé de
représentants des milieux économiques, sociaux, culturels etc.
De plus est précisé que « le patrimoine, les identités culturelles, les singularités
paysagères ou topographiques ne sont pas exclus des éléments à considérer mais doivent
être confrontés et même subordonnés aux pratiques de nos concitoyens en matière
d’habitat, d’emplois, de loisirs, d’usage des équipements et services collectifs. Ce sont les
acteurs locaux qui doivent proposer un périmètre de Pays ».
Enfin, un Pays doit être appréhendé comme « un territoire de projet ». Il se particularise
par des « « missions », à savoir des tâches d’animation, d’impulsion, de coordination, tout
en s’appuyant sur les différentes institutions qui le constituent pour traduire, en mobilisant
leurs compétences respectives, les orientations de la charte élaborée en commun. C’est
dans le cadre des politiques contractuelles et notamment des contrats de plan Etat-Région
13
que les pays doivent trouver l’essentiel des soutiens financiers dont ils ont besoin ».
Le Pays, au-delà du développement de projets, offre plusieurs avantages. Territoire
autonome, cela lui permet de jouer une fonction de médiateur, d’abord entre les différentes
communes, mais aussi entre les différents acteurs du territoire. Le Pays permet donc
d’apaiser les conflits, de régler les contentieux.
Enfin, comme l’évoque Jean-Sébastien Halliez à propos du Pays Nivernais-Morvan,
c’est un territoire de qualité, dû notamment à sa petite taille et à sa fonction de mise en
relation des habitants du territoire.

c) définition du territoire de projet


A travers les entretiens, il apparaît que la définition du territoire du projet est une des
difficultés majeures. En effet, le projet culturel de l’abbaye n’est pas ancré dans un territoire
précis : « Le projet est basé sur plusieurs territoires : c’est-à-dire sur la commune, puisque
c’est un bâtiment communal. Et si ça n’était qu’un projet communal, ce ne serait pas le projet
d’aujourd’hui. Donc, c’est un projet qui rayonne un peu plus largement sur le Pays Nivernais-
13
Nicolas Portier, Les Pays, DATAR, La Documentation française, Paris, 2001

23
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

14
Morvan ». Ainsi, pour le chef de projet du Pays Nivernais-Morvan, c’est l’inscription
du projet au sein de ce territoire qui lui donne son statut de projet de développement. Son
inscription dans le pays lui donne également les moyens de se réaliser.
Ce dernier rappelle en outre que « Le lieu n’est pas en soi un lieu de Pays. Mais c’est
l’action du Pays qui fait que le lieu est, petit à petit, un lieu approprié par les habitants du
15
Pays. »

Cependant, le territoire du projet n’est pas perçu par tous de la même manière. Pour
certains, comme Pascal Dores, « C'est un projet culturel à la dimension du Pays Nivernais
16
Morvan » ; un seul territoire est ici reconnu. D’autres ne font pas mention une seule
fois du Pays en tant que dimension territoriale du projet. Toutefois, la plupart font état de la
pluralité des territoires d’action. Selon Philippe Leplat, l’espace concerné est « A la fois,
donc, la commune, mais en dehors de la commune de Corbigny, ça se veut… un lieu pour
tous quoi. Il y a plusieurs lieux, en fait, où cette culture part du centre culturel de Corbigny ».

La difficulté réside également dans le fait que l’abbaye ne constitue pas à elle seule
le lieu de culture du projet. Un autre lieu, appartenant aussi à la commune de Corbigny,
y a été associé ; il s’agit d’une ancienne usine, occupée aujourd’hui par la compagnie
METALOVOICE : « Nous proposons aujourd'hui un autre espace, complémentaire à
l'abbaye, un espace dédié à la création de formes atypiques. Il doit subir des transformations
importantes, les travaux sont prévus pour le début de l'année 2008. Une fois les travaux
terminés nous dirons au revoir à l'ancienne usine Photosacs pour laisser apparaître "la
transverse", un lieu de résidence pour artistes qui souhaitent être en connexion avec le
territoire […] Aujourd'hui l'ancienne usine Photosacs est en phase de devenir par sa
transformation architecturale un espace complémentaire tant en activités qu'en volumes, à
17
ceux proposés par l'abbaye.»
Il est alors difficile de parler du « projet de l’abbaye » quand celui-ci englobe un autre
espace. A l’échelle du Pays, l’espace de culture déterminé apparaît alors comme étant la
ville de Corbigny dans sa totalité.
Ces pluralités d’espaces induisent un manque de clarté au regard de la population.
A partir du moment où le lieu du projet, l’abbaye, est étroitement lié à la ville de
Corbigny et à ses habitants, comment le faire reconnaître comme lieu culturel de tout un
Pays ? De plus, comment faire accepter aux habitants que leur commune constitue un
espace de culture au sein d’une entité plus large, dans laquelle ils ne se reconnaissent pas
nécessairement ?
Pour Jean-Paul Sêtre, il est important de montrer que l’espace de culture n’est pas
réduit à l’abbaye. Faire rayonner les créations dans l’ensemble du Pays semble un moyen de
faire connaître et reconnaître cet espace de culture, et d’inciter l’adhésion de la population :
« Les actions ne touchent pas seulement Corbigny. Par exemple, ce que fait Jean Bojko,
on peut imaginer qu’il touche 30 ou 40 lieux ; ou ce que fait Métalovoice en matière de ce
qu’ils appellent « Les territoires occupés »…Il y a eu ça l’an dernier, ça s’étendait sur toute
14
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
15
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
16
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
17
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007

24
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

la communauté de communes. Et là, leur projet, sur 2 ans, c’est d’aller plus loin. C’est d’aller
vers l’est, vers le Parc du Morvan, c’est-à-dire toucher des lieux, des terres agricoles, de
18
plus en plus lointaines. » Cependant, il ajoute lors de l’entretien : « L’idée de centralité
est pas bonne. L’envie qu’on aurait, à terme, c’est que des espaces de culture ne soient
19
pas que l’abbaye de Corbigny mais soient tout un territoire géographique. » Patrick
Marmion souligne également le faible ancrage du projet dans le pays : « les prérogatives
de l’espace de culture de Nivernais-Morvan, c’est quand même de rayonner sur le Pays
Nivernais-Morvan ; ça représente quand même 40 000 habitants ; c’est quelque chose de
20
massif ; pour l’instant, le rayonnement de l’abbaye, il est très très petit » .
Si nous pouvons noter une contradiction entre le fait de souligner la mobilité des artistes
et de regretter la concentration des créations autour de l’abbaye, c’est certainement que les
artistes rayonnent dans, mais aussi hors des frontières du Pays. Jean Bojko, par exemple,
produit dans tout le département de la Nièvre. Le pays n’est alors identifié que comme
un territoire parmi d’autres. C’est alors la commune de Corbigny qui est définie par la
population comme constituant le principal territoire du projet, la municipalité ayant le statut
de propriétaire de l’abbaye, de décideur, et subissant les retombées majeures suscitées
par le projet.
Entre commune, intercommunalité, canton ou encore Pays, le choix du territoire de
projet n’est pas simple, mais primordiale pour la clarté future du projet. Nous avons vu que
le Pays est un territoire conçu pour accueillir et réaliser des projets de développement.
Cependant, dans un milieu rural tel que celui étudié, chaque territoire restreint est fortement
identitaire. Cela rend difficile l’appropriation d’un projet par l’ensemble de la population du
Pays, surtout lorsque ce dernier s’appuie sur un lieu ayant un fort lien culturel et historique
avec les habitants de sa commune.
Toutefois, il semble que des moyens peuvent être utilisés pour contourner cette difficulté
et faire en sorte que le projet soit adapté à toute la population.

2) Définir un projet culturel

a) pourquoi le choix de la culture ?


La commune de Corbigny et le Pays Nivernais-Morvan ont choisi de s’appuyer sur le secteur
de la culture pour la remise en valeur de l’abbaye de Corbigny.

18
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
19
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
20
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007

25
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Il convient dans un premier temps de comprendre pourquoi les acteurs locaux ont choisi
de privilégier cette orientation.
Tout d’abord, le choix de la culture, entendue au sens large, est paru naturel aux élus
de la commune, l’activité principale de l’abbaye depuis la fermeture du collège étant à
dominante culturelle.
Le plus ancien occupant de l’abbaye est l’harmonie municipale, dont le lieu de répétition
est une des salles de l’abbaye.
Une salle des Fêtes a été aménagée en 1985, accueillant divers spectacles, fêtes
d’école, galas de danse et autres pièces de théâtre amateur, et étant également
régulièrement transformée en salle de cinéma.
Diverses manifestations ayant trait au terroir et à la tradition ont également lieu dans
les locaux de l’abbaye, telles les manifestations gastronomiques ou le Marché de Noël.
Enfin, certaines salles de l’abbaye accueillent les cours de musique de l’Ecole de
Musique et de danse du haut Nivernais Morvan, et sont des salles de répétition pour les
chorales amatrices locales.
Ces divers usages ont un lien de près ou de loin avec la culture. Ils sont tous antérieurs
à l’élaboration du projet culturel.

C’est cependant une autre activité qui a davantage fixé l’abbaye comme lieu d’activité
et de pratique culturelle. Il s’agit du Festival de musique classique, « Les Fêtes Musicales de
Corbigny », qui a lieu chaque mois d’août depuis 1991 dans les locaux et dans les deux cours
extérieures de l’abbaye. Ce festival est depuis quelques années de réputation nationale. Il
accueille des musiciens classiques nationaux et internationaux.
Les festivals sont beaucoup utilisés pour développer un territoire, en permettant
d’élargir son activité touristique : « Dans un but de développement économique, une
collectivité peut développer une politique de festivals. La démarche n’est pas la même
que celle de l’aide au spectacle vivant : il ne s’agit pas seulement d’un service rendu aux
habitants, mais d’une politique tendant à faire venir de l’extérieur des usagers du festival ».
21

Cependant, les effets d’un festival sur le territoire sont restreints, du fait de la ponctualité
de la manifestation. Un projet de développement ne peut pas se fonder uniquement sur la
création d’un festival. Il fallait donc proposer un projet qui soit inscrit de manière permanente
dans le territoire, et non une activité de l’ordre de l’événementiel, dans le but de multiplier
les effets attendus, sans les limiter à la période estivale. Le festival a néanmoins permis
d’insuffler une vraie dynamique au projet, ce dernier ayant acquis une forte reconnaissance
et ayant permis d’identifier l’abbaye comme espace culturel : « ce qui a un peu fait sortir
22
l'abbaye de l'ombre, c'est d'abord « Les Fêtes musicales » » ; « Le festival des « fêtes
musicales » existait à l’époque depuis a peu près 12 ans, 12 ou 13 ans, quelque chose
comme ça, et que quelque part il y avait eu, à partir de cette manifestation annuelle, une mise
en œuvre de cette abbaye et que donc ça justifiait qu’un projet comme ça s’y développe. »

21
Jacques Rigaud in Rapport d’information sur « L’action culturelle diffuse, instrument de développement des territoires »,
enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 7 juin 2006
22
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007

26
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

23
Il semble que ce soit le succès de cette manifestation qui ait donné l’envie aux élus
locaux de faire de l’abbaye, plus qu’un lieu d’accueil de manifestations événementielles, un
lieu de culture à part entière, qui permettrait d’identifier Corbigny comme le pôle dynamique
culturel du territoire. C’est aussi de ce festival qu’est certainement né le besoin de rénover
les bâtiments de l’abbaye, confirmé par l’attribution du titre de « Monuments historiques ».

Il est toutefois évident que sans l’existence d’un projet au préalable, il aurait été plus
difficile de justifier la restauration du bâtiment à ce titre de «Monument historique », et les
financements auraient été beaucoup plus difficiles à obtenir.
Christian Paul dissocie le projet culturel de la rénovation des bâtiments de l’abbaye :
« On sentait bien qu’on cherchait autour de ce lieu à en faire plus que, simplement un lieu
d’accueil pour des manifestations périodiques. Donc il y avait l’idée qu’il fallait non seulement
avoir une activité de reconstruction, de restauration de ce bâtiment, mais aussi un vrai projet
24
culturel, dans la durée ». Toutefois, pour la plupart des personnes avec lesquelles je me
suis entretenue, il était nécessaire de proposer un projet pour pouvoir restaurer l’abbaye. Or,
cette rénovation était une des priorités de la commune, l’abbaye étant, comme nous l’avons
vu, un bâtiment très identitaire. Pour Philippe Leplat par exemple, « parce qu’il y avait ce site
abbatiale, de toute façon, qui était à mon avis à consolider, et hormis y intégrer de la culture
pour en justifier l’utilisation, donc une réfection complète de cette bâtisse ; hormis cette
activité culturelle, ou alors l’enseignement, mais l’enseignement l’avait déjà quitté, pour des
25
raisons, à mon avis de fonctions ». Ainsi, il semble que l’usage culturel s’est imposé au
bâtiment, comme le rappelle également Christian Paul : « c’est vrai que dans les réflexions
que j’ai trouvé, (pause) j’ai été élu ici, autour de l’abbaye, il y avait essentiellement des
projets à caractère culturel. L’idée de transformer l’abbaye en un hôtel était par exemple pas
vraiment en débat ; enfin, ça a été évoqué ici ou là, mais…il n’y a jamais eu une alternative,
26
finalement, à un usage culturel ; simplement, il fallait savoir lequel, comment faire… »
Antoine-Laurent Figuière explique également que sans projet culturel précis, la
municipalité n’aurait pas pu bénéficier de tous les financements dont elle dispose aujourd’hui
pour la rénovation de l’abbaye : « Dans un premier temps, je dirais, qu’il y a d’abord…Avant
de parler deux projets de l’abbaye, j’aimerais parler de l’abbaye comme bâtiment classé.
Donc à partir du moment où le bâtiment de l’abbaye a été classé ; où la municipalité de
Corbigny voulait absolument réhabiliter ce monument, l’accord et l’intervention du service
administratif de l’Etat sur la rénovation de ce bâtiment, dans le cadre des monuments
historiques, a été assorti d’une demande qui sans être pressante, était néanmoins forte
27
d’articuler avec cette réhabilitation un projet artistique et culturel ».
Le projet vient donc avant tout de la nécessité de réfection et de mise en valeur de
l’abbaye. De plus, un projet culturel est ce qui correspondait le mieux au lieu ; d’abord parce
que c’est un site patrimonial ; puis parce que ces activités préalables étaient essentiellement
culturelles depuis la fermeture du collège.
23
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
24
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
25
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
26
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
27
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007

27
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Depuis le début des années 2000, la municipalité de Corbigny attribue des locaux à
plusieurs compagnies artistiques à l’intérieur de l’abbaye. Elle a par la suite permis à une
autre compagnie, METALOVOICE, de s’installer dans une ancienne usine de la commune.
Nous pouvons donc remarquer que dans ce cas précis, la construction d’un projet
culturel donné procède avant tout de la concrétisation d’un cheminement très progressif
et de la volonté locale de privilégier la dimension culturelle dans la dynamisation de sa
commune.
Ce projet culturel n’a pas été créé de toute pièce, même si, encore une fois, cette
28
constatation ne fait pas l’unanimité (« Ce projet est une création à part entière ») .
Il vient mutualiser les différentes activités qui existaient au sein d’un lieu, les met en
commun afin de les faire travailler ensemble. Le projet apporte une ligne conductrice, des
objectifs communs, et entérine le statut de l’abbaye comme un lieu de culture à part entière.
Ainsi, il convient de noter que la construction d’un projet culturel provient du constat
d’une utilisation majoritairement culturelle mais diffuse (et donc à organiser) d’un lieu
patrimonial, de la volonté locale de dynamiser son territoire, mais aussi de la nécessité de
proposer un projet de développement, quel qu’il soit, dans le but de rénover un lieu qui fait
partie intégrante de son territoire et qui s’identifie à lui.

b) le sens donné à la « culture » dans un projet de développement


Les différents documents que j’ai pu consulter font tous état d’un « projet culturel »,
avant de parler de projet de développement. Or, cette dénomination peut avoir plusieurs
significations.
Lorsque l’on parle de culture dans un projet de développement, quelle signification lui
donne-t-on alors ?
Lors des entretiens, aucune réponse similaire n’a été fournie. Pour la plupart, il s’agit
avant tout des arts majeurs : musique, théâtre, danse, peinture etc. Philippe Leplat déclare
par exemple : « Dans cet espace, il y a plusieurs cultures parce qu’on y retrouve du théâtre,
de la musique sous plusieurs formes, tout ce qui est écriture aussi, avec Jean Bojko, et la
29
peinture… »
Pour d’autres, la culture a un sens plus large : elle englobe toutes les sortes
de manifestations auxquelles se prêtait l’abbaye avant l’existence du projet. Elle peut
définir également un ensemble de valeurs, faisant référence aux relations sociales, à des
comportements et des objectifs communs, mais aussi à des comportements similaire entre
individus d’une même société.
C’est cette définition qui est privilégiée par Jean-Paul Sêtre : « Je crois que la culture
est diverse et variée. Il n’y a pas la Culture avec un grand C, il y a des cultures qui peuvent
être la culture. Ca peut être se préoccuper de jardins, ça c’est culturel. Enfin je veux dire…
Ce qu’on essaye de montrer, c’est que dans le culturel y a pas que de l’artistique. Il y a aussi
tous les mariages que l’on peut faire de l’artistique avec le social. Enfin il y a énormément
de choses, et que finalement, ce qui peut rentrer dans le champ de la culture, il est quand
même beaucoup plus vaste et plus divers que la définition démocratique ou sociologique
28
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
29
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007

28
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

30
de la culture. » ; Alain Mignon donne une définition similaire : « Oui, et puis la culture,
c’est un peu le quotidien, c’est un peu la vie de tous les jours. Quand on mène un atelier
de théâtre, comme je te disais, on part de ce qu’est la personne. La culture, c’est tout !
Ca peut être, comme dit Jean Bojko, le potager, tu vois…parce qu’on est habitué à ce que
la culture, c’est un grand C : que c’est les bouquins, le cinéma, ou que c’est la musique
31
classique, l’opéra… » .
Néanmoins, dans un projet de développement, il est nécessaire de restreindre cette
définition afin d’adopter des champs d’action précis. Certains domaines sont donc privilégiés
dans la construction d’un projet, quel qu’il soit. Antoine-Laurent Figuière rappelle ainsi qu’au
niveau national les mêmes restrictions dans la définition de la culture s’imposent : « tout
peut faire culture, donc tout fait culture. Or, vous savez que les fonctions d’un ministre
sont définies par décret, donc les champs d’intervention sont définis par décret. Donc dans
les champs d’intervention, il n’y a pas forcément tout ce que les gens s’imaginent qu’ils
32
pourraient demander. »
D’un point de vue pratique, si tout fait culture, il paraît impossible de tout inclure
dans un projet culturel, au risque de le rendre illisible et incohérent. Malgré tout, les
acteurs ont souhaité conserver toutes les activités présentes à l’abbaye avant la création
de l’espace de culture, celles-ci constituant une part importante de l’identité du bâtiment.
Ainsi, des associations, issues de la population locale, cohabitent avec des compagnies
professionnelles : « ce qui m’intéresse aussi, c’est d’organiser la rencontre entre les
pratiques amateurs et les pratiques professionnelles, dans le respect les unes des autres ;
33
des pratiques culturelles et des pratiques artistiques… » .
Pour Jean-Paul Sêtre, « Ce qu’on a voulu préserver absolument à Corbigny, en tout cas
sur le site, c’est la vie des gens. A savoir les concours de belote, les rifles, les associations,
34
les baptêmes, enfin, tout ce qui relève de la vie normale. »
Jean-Sébastien Halliez évoque toutefois les limites d’un tel choix : « Bon, parfois, il y
a des excès, hein ! Par exemple, je sais plus, l’autre jour, il y avait je sais plus quoi, des
chasseurs qui étaient venus se réunir pour le comptage de je sais plus quoi, de la chasse.
[…] Je pense qu’ils respectent vraiment le… (pause) enfin, certains, je dirais presque trop,
35
quoi, les pratiques préexistantes ».
On peut également noter que les formes de cultures traditionnelles ont été rarement
évoquées. Il a été peu question ici de musique ou de danse morvandelle…
La ligne adoptée par les acteurs du projet est donc majoritairement de développer les
arts majeurs, que sont la musique, le théâtre, la peinture ou la danse.

30
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
31
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
32
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
33
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
34
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
35
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

29
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Une différence doit également être faite entre projet culturel et projet artistique, alors
que dans le cas de l’abbaye, les deux expressions sont employées. Dans la plupart des
cas, le projet est restreint à la définition de « projet culturel ». Toutefois, certains acteurs
préfèrent parler de « projet culturel et artistique ». A partir de la distinction qu’Antoine-
Laurent Figuière fait entre ces deux termes, il semble effectivement que le projet de l’abbaye
soit aussi bien culturel qu’artistique. Pour ce dernier, « Une pratique culturelle peut être
aussi la fréquentation des œuvres. La pratique artistique, c’est le fait d’en faire ou d’en
fabriquer. Alors dans ces pratiques artistiques, il y a plusieurs niveaux : il y a le niveau de
la prise de risque artistique ; de la prise de risque sociale liée à la professionnalisation ;
encore faut-il qu’on est la moelle, ce que nul ne peut se prévaloir, d’être artiste à vie ; et
puis des pratiques artistiques qui sont valorisantes pour l’individu, et qui n’ont pas forcément
à voir avec des pratiques culturelles, qui sont la fréquentation des œuvres, qui sont des
pratiques sociétales ou sociales. Et dans les pratiques culturelles, il y a plusieurs niveaux
de pratiques culturelles : quand on mange, on a une pratique culturelle, mais qui est plutôt à
caractère anthropologique, quand on lit, c’est une pratique culturelle, mais plutôt à caractère
36
artistique. »

Définir un projet culturel lisible et cohérent qui satisfasse au mieux la population ainsi
que la volonté de chaque acteur du projet est un travail périlleux. A cette difficulté s’ajoute,
dans le cas de l’abbaye, la pluralité d’activités à laquelle elle était consacrée au préalable,
sachant que chacun souhaite voir son activité intégrée et mise en valeur au sein du projet.
Comment un lieu aux multiples fonctions, de nature parfois très éloignées, peut alors
renvoyer à la population une image claire et cohérente ?
L’autre difficulté est d’arriver à concilier ces différentes activités. Selon Christian Paul
il fallait « éviter de transformer l’abbaye uniquement en grand local associatif ; mais par
contre, il ne fallait pas aller non plus vers une appropriation élitiste, qui aurait coupé l’abbaye
37
de la ville et du territoire. » Le projet est donc de deux ordres : une partie cherche à
mutualiser les activités préexistantes ; l’autre partie tend à créer un véritable lieu culturel,
occupé par des artistes professionnels.

c) le choix de la création artistique


Les acteurs du projet ont choisi de privilégier l’instauration d’un lieu de création
artistique plutôt que l’aménagement d’une salle de spectacles centrée sur la diffusion
d’œuvres.
Il s’agit en réalité de créer une sorte de friche culturelle. Une friche culturelle est « un
espace vidé de son activité économique passée, industrielle en général, et aujourd’hui
consacrée à l’accueil d’activités culturelle, pour en faire des pôles de développement. Les
deux objectifs d’une friche culturelle sont de réanimer des espaces locaux, et de mettre en
œuvre de nouvelles synergies […] Elles assurent une circulation des ressources culturelles,

36
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
37
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007

30
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

sociales et symboliques dans un espace souple où se croisent différents types de pratiques


38
et différentes disciplines artistiques ».
La spécificité des friches culturelles se construit donc dans la rencontre entre des
artistes professionnels et moins professionnelles, jeunes et moins jeunes.
Afin de se démarquer et d’offrir un projet unique en son genre, Christian Paul a choisi
la dénomination de « ruche artistique » pour décrire ce lieu. Il le définit comme « un espace
qui accueille des créateurs d’inspirations différentes. Et plutôt que d’avoir, au fond, une
programmation autour d’un artiste, on est, au fond, dans un lieu, dans une fabrique de
production de spectacles, des gens qui travaillent sur l’année, qui sont divers, des gens qui
viennent pas pour 2 jours, ou pour 2 mois, mais qui viennent sur quelques années, et sans
39
avoir l’impression d’être abonné pour l’éternité à ce lieu. »

Le fait que les compagnies en résidence à l’abbaye avant l’existence du projet soient
axées sur la création n’est sans doute pas anodin à ce choix. Il s’agissait de construire avec
les acteurs et partenaires déjà présents, et non pas de créer un projet culturel ambitieux en
ne faisant appel qu’à l’extérieur du territoire.
Néanmoins, ce choix est souvent largement justifié dans les entretiens ; il semble
donc qu’il n’aille pas de soi. Cette justification récurrente induit certainement un manque
d’approbation ou un manque de compréhension ressenti par les porteurs du projet. Nous
reviendrons plus longuement au cours de l’étude sur la difficulté de faire comprendre et de
faire accepter un projet auquel une population ne s’attend pas forcément, et qui déroge aux
habitudes.
C’est aujourd’hui la difficulté majeure à laquelle doivent faire face les différents acteurs
du projet culturel.
On rappelle également beaucoup la volonté pour Corbigny de ne pas devenir une autre
Maison de la Culture : « Il faut trouver des astuces pour ne pas s’imaginer qu’on est une
Maison de la Culture qui fait de la diffusion, mais qu’on est un lieu de création, qui permet de
faire partager du savoir, de faire partager des compétences, et qui s’inscrit vraiment dans
40
une volonté sociale. » .
Ainsi, pour être identifié de manière claire, il semble primordial de construire un projet
singulier, innovant.

Enfin, une des spécificités du milieu rural est sa faible offre en matière culturelle dû,
comme nous l’avons vu précédemment, à son isolement et au nombre très insuffisant
d’équipements culturels.
Les acteurs du projet avaient donc la volonté forte de proposer une politique culturelle
afin de palier ce qu’ils qualifiaient comme manque au territoire : « moi, j’ai toujours considéré
que dans cette partie du département, on avait une vraie nécessité de mettre en œuvre
une politique culturelle. On l’a fait de différentes manières, depuis une dizaine d’années ;
en encourageant des festivals, en encourageant les résidences durables de créateurs, de

38
Xavier Greffe, « Le rôle de la culture dans le développement local » in Institutions et vie culturelles, sous la direction de
Guy Saez, La Documentation française, Paris, 1996
39
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
40
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007

31
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

41
compagnies, pas seulement à l’abbaye d’ailleurs. » Il s’agit ainsi, de manière plus large,
de proposer une offre culturelle diversifiée et de qualité aux habitants du territoire, avec
l’idée pour les acteurs du projet d’améliorer leur qualité de vie.

Au regard des modalités du projet de l’abbaye, nous pouvons constater que ce dernier
agit sur plusieurs domaines. Il contient tout d’abord un volet patrimonial, avec la rénovation
des bâtiments de l’abbaye. A cela s’ajoute un volet culturel, en créant au sein de ce
monument un espace de culture. Le projet contient aussi, comme nous l’avons vu, un volet
artistique, à travers l’accueil de compagnies qui utilisent l’abbaye comme un lieu de création.
Enfin, nous pouvons relever un volet social, qui consiste à sensibiliser la population locale
à la culture et lui laisser un espace d’expression en intégrant toutes les pratiques amateurs
au projet. Il serait alors plus juste, comme l’a signalé Antoine-Laurent Figuière, de parler
de projets au pluriel, plutôt que de considérer qu’il n’existe qu’un seul projet parfaitement
homogène.
Nous verrons plus tard que le propre d’un projet de développement est justement de
s’ouvrir sur plusieurs secteurs, de composer avec les réalités et le contexte du territoire en
essayant de mobiliser au maximum la population locale.

3) Adapter le projet au territoire


Il convient à présent de s’interroger sur la nécessité ou non d’adapter un projet de
développement au territoire sur lequel il s’applique. On peut ainsi se demander si un projet
culturel de la nature de celui de l’abbaye peut être adapté à tout type de territoire.
Nous verrons ensuite que les acteurs du projet ont cherché à prendre en compte les
spécificités du territoire dans la construction du projet.
Les avis divergent sur ces deux points que je viens d’énoncer. Pour certains, un projet
culturel de développement ne peut s’élaborer que lorsque le territoire dans lequel il s’inscrit
a des prédispositions à recevoir ce projet, et possède des pratiques culturelles fortes : « Je
sais pas si ça peut s’adapter partout. Parce que moi j’avais entendu parler d’un projet dans
la Beauce. Bon, la Beauce, il y a pas grand-chose, c’est qu’une grande plaine. Et je suis pas
certain que ça ait marché. Je pense qu’il faut quand même dans l’histoire, dans le passé,
quelque chose qui permette de…Qu’il n’y ait pas une rupture de cycle…sociologique. Que
42
ça s’inscrive dans quelque chose qui est toujours un petit peu présent dans les têtes. »
. Pour d’autres, un projet de développement peut s’appliquer à n’importe quel territoire, à

41
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
42
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007

32
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

partir du moment où il est expliqué et compris par sa population : « Je pense pas qu’il faille
43
des conditions préalables. En effet, la culture vient avant tout de la volonté »

Pierre Teisserenc affirme la nécessité d’adapter un projet de développement à son


territoire, en mobilisant au mieux les ressources locales, matérielles et immatérielles, et en
utilisant ses spécificités.
Concernant les caractéristiques du territoire, il est, pour la plupart des acteurs
concernés, nécessaire de le prendre en compte dans l’élaboration du projet.
Ces spécificités regroupent tout d’abord le milieu et le contexte géographique, ainsi
que la dynamique dans laquelle s’inscrit le territoire. Un territoire urbain, périurbain, rural ou
fortement isolé n’aura pas les mêmes caractéristiques et les mêmes besoins.
L’histoire du territoire constitue également une spécificité importante. Enfin, un territoire
se caractérise par les pratiques culturelles, les activités privilégiées par ses habitants.
Dans le cas du projet de l’abbaye, il semble qu’un effort a été fait sur la prise en compte
de ces diverses modalités, que ce soit dans l’élaboration du projet puis dans les créations
artistiques produites par les compagnies.

a) une prise en compte des spécificités du monde rural


Le territoire du projet est ici à forte dominante rurale couplé d’un isolement
géographique important. Bernard Kayser définit l’espace rural comme « une densité
relativement faible des habitants et des constructions, faisant apparaître une
prépondérance des paysages à couverture végétale ; un usage économique à dominance
agro-sylvo-pastoral ; un mode de vie de ses habitants caractérisé par leur appartenance
à des collectivités de taille limitée et par leur rapport particulier à l’espace ; une identité
44
et une représentation spécifiques, fortement connotées par la culture paysanne. » De
plus, « Le monde rural n’est pas monolithique, il se présente sous une grande diversité :
démographique, économique, sociologique. Cette diversité entraîne des différences de
45
développement, notamment dans le domaine culturel. »
Il est caractérisé par une forte activité autour de l’agriculture. En outre, son isolement
géographique rend l’accès aux équipements et aux services du milieu urbain difficile pour
les habitants.
Les individus vivant en milieu rural sont alors habitués à cet accès limité aux
manifestations culturelles urbaines, telles les représentations théâtrales, les concerts de
musique ou les expositions, et la demande est faible à leur égard.
La population rurale a ainsi recréé d’autres formes de culture qu’elle s’est appropriée
comme étant spécifiques à son territoire ; il s’agit de tout ce qui relève du folklore, de la
culture traditionnelle.
Les acteurs du projet de l’abbaye ont cependant fait le choix de ne pas intégrer ces
formes de culture au projet.
43
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
44
Bernard Kayser, La Renaissance rurale, Sociologie du monde occidental, Armand Colin, Paris, 1990
45
Présentation de « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

33
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Le risque pour eux serait de figer le territoire en lui fermant les portes de la modernité.
Sans pour autant renier ces formes culturelles traditionnelles, ils ont donc privilégié la mise
en œuvre des formes de culture auxquelles la population ne pouvait auparavant pas avoir
accès.
Au sens strict du terme, la dimension rurale du territoire n’a donc pas été prise en
compte dans la construction du projet.

Cependant, il en paraît autre pour les créations produites par les artistes. Prenons
l’exemple des METALOVOICE et de leur action nommée « Les Territoires occupés ». Ces
derniers ont utilisé comme matière première le monde agricole, en travaillant étroitement
avec les agriculteurs de la région. On peut ainsi considérer qu’ils ont utilisé, pris en compte,
une des spécificités premières du territoire à partir de laquelle ils créent : l’agriculture,
élément encore caractéristique du monde rural : « Aujourd'hui nous travaillons pour le
prochain spectacle sur une forme plus accessible aux petites villes car nous souhaitons que
nos spectacles soient aussi adaptés à la diffusion en milieu rural . Ce qui n'était pas le
cas avant. Puis il nous a fallu appréhender notre contexte d'implantation pour envisager
un travail de création sur le territoire associant population et environnement. C'est ce que
46
nous faisons avec notamment l'action agriculturelle "Les Territoires Occupés".»
Cependant, cette prise en compte n’est pas forcément faite dans le but de plaire au
public, de faire que ce projet soit une réussite en terme de fréquentation. Simplement,
les artistes utilisent leur environnement comme matière, comme réflexion antérieure à tout
projet de création : « l’idée, c’est que ça se crée pas dans un territoire rural forcément, mais
au bout d’un moment, étant dans un territoire rural, on lève des choses qui appartiennent à
47
la ruralité. » ; « C'est l'ambition du projet qui m'intéresse ici, ce n'est pas particulièrement
la ruralité. La ruralité c'est un fait, il est incontournable et nous essayons de faire avec. »
48
. Alain Mignon précise aussi que la prise en compte de ressources du territoire dans le
processus de création n’est pas nécessairement un but en soi mais une matière présente
sur le territoire qui nourrit la création et peut aider à la mise en œuvre des productions
artistiques : « Alors, au départ, si tu veux, quand on décide une création, pour moi c’est qu’on
a envie de réaliser un truc, on s’en fout ! On est dans notre bulle, on s’en fout complètement
de ce qu’il y a dehors ! Sauf qu’après quand on va le mettre en place, obligatoirement, oui !
49
C’est-à-dire que si on est ici, on va obligatoirement travailler avec des gens du coin. »
Nous reviendrons sur ce point au cours de l’étude et nous verrons que parfois, le choix
est fait de s’adapter au goût de la population locale, et de lui proposer des spectacles
attendus.

b) une prise en compte de l’héritage historique du territoire


Le choix est parfois fait d’aller à l’encontre de ces attentes pour présenter quelque
chose de novateur, d’inhabituel. C’est notamment une des questions majeures relative à la
46
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
47
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
48
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
49
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007

34
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

construction du projet culturel que Jean-Paul Sêtre soulève : « Alors ça c’est un vrai débat.
Est-ce qu’on va dans le sens des gens de ce qu’il veulent ? Ou, est-ce qu’on essaye de
50
décaler les choses pour les faire aller là ou ils ne veulent pas aller a priori ? »
Jean-Sébastien Halliez explique également : « J’ai le sentiment que la ruralité a été
prise en compte…quand on parle des jardins potagers, oui. Ca pourrait être urbain, mais
c’est aussi rural. Quand on parle d’action des « Métalovoice » dans les champs, oui. C’est
vraiment rural. On a Christina Fabiani, qui n’est pas à l’abbaye, mais qui est artiste, qui est
basée à Lormes, qui fait un projet intéressant sur le film qui a été tourné, des habitants, sur
l’agriculture etc. Donc là, on est vraiment dans la ruralité. Donc globalement, il y a quand
même une forte connotation rurale dans beaucoup de choses. Mais c’est pas forcément la
connotation ruraliste ; c’est-à-dire celle, bon, qui peut être la tradition reproduite ; non, elle
51
la fait forcément évoluer. »

Comme nous l’avons vu précédemment, le projet est né de la volonté de réhabiliter un


monument qui était intrinsèquement lié à l’identité de la ville, et d’exploiter ses potentialités
culturelles.
En ce sens, le projet ne s’est pas adapté au territoire, il est né à partir d’une des
spécificités du territoire : l’abbaye, sans laquelle certainement aucun projet n’aurait vu le
jour…L’abbaye est alors la spécificité majeure qui a été prise en compte. « l’abbaye était
à la fois un lieu très approprié par les Corbigeois, où il y avait déjà un certain nombre de
52
manifestations culturelles, et notamment « Les Fêtes musicales », les concerts de l’été. »
. A partir du moment où l’abbaye est un lieu identitaire, le choisir comme élément constitutif
du projet permettait de ne pas déconnecter cet espace culturel de son territoire et de ses
habitants. Il n’en aurait pas été de même si un bâtiment avait été spécialement construit
pour abriter cet espace.

Certains justifient l’usage qui est fait de l’abbaye aujourd’hui en remontant son histoire,
celle des moines mauristes qui consacraient leur temps à l’écriture puis les diverses
utilisations qui lui ont succédé : « Oui, parce qu’on est dans une histoire quand même
intellectuelle depuis le départ. Les moines bénédictins, c’était quand même des moines
savants, notamment les mauristes. C‘étaient les traducteurs et commentateurs de St
Augustin, donc il y a du savoir. […] Après la Révolution, c’est devenu un lieu d’enseignement
aussi, longtemps confessionnel et après laïc. Donc cette tradition là fait qu’il fallait que ça
53
devienne quelque chose de …une vue de l’esprit quoi. »
Pour certains, la transformation de l’abbaye en espace culturel respecte donc son
utilisation traditionnelle, depuis ses origines.
Néanmoins, ce rappel historique est parfois exacerbé et sert avant tout de justification,
54
Jean-Paul Sêtre rappelant : « Même si ici c’était plutôt des planteurs de choux… » .

50
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
51
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
52
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
53
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
54
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007

35
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

L’histoire du territoire est également utilisée comme matière pour la création artistique.
Jean Bojko a par exemple exploité un point caractéristique de l’histoire de Corbigny et de
ses habitants pour monter –et justifier- sa propre production artistique. : « Là, l’idée est partie
de l’histoire des reliques de Saint Léonard à Corbigny. C'est-à-dire qu’au Moyen Age, les
Corbigeois ont menti : les moines et les habitants ont menti. Il n’y a jamais eu de relique de
Saint Léonard à Corbigny. Donc on a recherché un petit peu. Et ils ont menti parce qu’il était
question du prestige de cette abbaye, et du développement à Corbigny. Donc à l’époque,
on inventait, et ça s’est fait à différents endroits, on inventait, de manière à faire venir des
pèlerins, et puis à enrichir son territoire. Donc aujourd’hui, nous ce qu’on fait, on invente
une bière mythique au même titre que les reliques, donc on va même faire un reliquaire
55
pour la bière. »
Cependant, cet héritage historique du territoire sert souvent d’alibi avant tout. C’est
une autre potentialité, patrimoniale ici, qui est exploitée dans le but de nourrir l’activité
touristique : « Il y a eu un travail tout à fait intéressant qui a été fait sur l’histoire du lieu, donc
un livre, (pause) et puis aussi une visite bien documentée qui existe. Donc, de ce point de
56
vue là, c’est pas mal même fait. »
Des constructions, des inventions participent d’une démarche de développement aussi
bien que l’exploitation d’un héritage. Il s’agit de réutiliser les ressources d’un territoire et
d’en exploiter les potentialités. Ici, les potentialités majeures sont centrées sur l’abbaye et
l’histoire du lieu. Jean Bojko travaille notamment à réinventer l’histoire du lieu et de la ville,
en créant par exemple des dictons. Xavier Greffe nomme ce processus le développement
de « capacités d’apprentissage de mémoire et d’action », et l’oppose à l’exploitation d’un
avantage naturel ou hérité.

c) une prise en compte des pratiques préexistantes


Enfin, en intégrant les activités préexistantes se déroulant au sein de l’abbaye, les
acteurs du projet entendent respecter et valoriser les diverses pratiques locales, qui fondent
l’identité du territoire : « Voilà, qui est un aspect, quand même fondateur ; parce que le lieu,
avant que ce soit un projet de Pays, c’était quand même un lieu associatif ; en tout cas, pour
les associations. Donc, il y a toujours des pratiques, notamment l’Harmonie, qui travaille à
57
l’abbaye ; Donc oui, ça respecte, me semble-t-il » . Les premiers acteurs à avoir été
sollicités ont donc naturellement été les associations qui occupaient les locaux.
De plus, les acteurs cherchent à montrer que la construction de la commune de
Corbigny comme pôle culturel s’inscrit dans la continuité de sa dynamique et ne vient que
renforcer ses activités traditionnelles : « il y avait toutes ces raisons là : c’était déjà un
foyer culturel, c’était un monument historique important, c’était déjà un lieu de rencontres
et de manifestations, souvent d’ailleurs aussi de manifestations commerciales, avec les
marchés et foires qu’on pouvait trouver il y a une dizaine d’années et qu’on retrouve encore
58
aujourd’hui. »
55
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
56
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
57
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
58
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007

36
Première partie :La culture dans une démarche de développement local

Il s’agit, comme le rappelle Christian Paul à plusieurs reprises, d’inscrire le projet dans
la ville. Tenir compte de ses pratiques et coutumes préexistantes permet ainsi de limiter le
risque de déconnecter le projet de la population et du territoire concernés : « Sans perdre le
lien avec la ville. L’idée est aussi qu’on peut retrouver dans ce lieu un centre de profanation
de quelque culture que ce soit ; de manifestations autour de produits du terroir ; voilà, l’école
de musique a sa place et c’est très bien ; donc d’éviter qu’il y ait une rupture entre la ville et
59
l’abbaye. Il faut vraiment que ce soit une alchimie entre les deux… »

Ainsi, un projet de développement entend moderniser un territoire tout en conservant


ce qui fonde son identité et ce en quoi les habitants se reconnaissent. Ce dernier doit,
comme le précise Pierre Teisserenc, respecter l’ensemble des données constitutives de
l’identité du territoire : « Au centre du projet du processus de transformation, il y a un projet
collectif qui prend en compte la complexité du territoire du point de vue de son histoire, de
sa géographie, de son économie, de sa culture et de son système d’acteurs. Ce projet a
pour fonction à la fois de donner sens et cohérence, de globaliser, d’anticiper et de signifier
60
la volonté locale de maîtriser le devenir du territoire selon ses finalités propres. »
Cependant, ne conserver que ces spécificités aurait figé le territoire dans le passé. Un
projet de développement est au contraire tourné vers l’avenir. Il s’agit donc de conserver des
éléments du passé tout en innovant, se projeter dans l’avenir sans être tenté de reproduire
les tendances passées.

Pour être clair et cohérent, un projet de développement doit donc se fonder sur certains
principes, que sont la définition du territoire concerné, la définition d’un projet culturel viable
et l’adaptation de ce projet aux spécificités du territoire pour espérer une bonne mise en
œuvre. Ces trois points semblent essentiels pour la réussite du projet. En effet, il semble
que si ces éléments ne sont pas respectés, la population du territoire sera dans l’incapacité
de comprendre, d’accepter et de s’approprier le projet.
Or, la réussite d’un projet de développement dépend avant tout de la mobilisation de la
population du territoire concerné à sa mise en œuvre et son bon fonctionnement.

59
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
60
Pierre Teisserenc, Les politiques de développement local, Economica, Paris, 1994

37
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Deuxième partie :La construction d’un


projet mobilisateur

1) La mobilisation d’acteurs locaux


Un projet de développement émane essentiellement d’acteurs locaux. Il s’agit la plupart
du temps d’une volonté locale de redynamisation d’un territoire. En milieu rural, les acteurs
locaux désignent avant tout les élus, mais aussi l’ensemble des travailleurs, peu importe le
secteur d’activité, ainsi que le monde associatif. Dans le contexte de l’établissement d’un
projet culturel, les artistes implantés dans la région sont également concernés.
Or, il semble que l’élaboration et la bonne marche d’un projet de développement
dépendent de la mobilisation de l’ensemble de ces acteurs et d’une concertation de
qualité entre tous. La notion de partenariat est ainsi récurrente dans toute démarche de
développement : « Le développement local implique une bonne organisation des relations
entre les acteurs d’un territoire pour faire le diagnostic des ressources locales, élaborer en
commun un projet de développement et entreprendre des investissements qui s’appuieront
mutuellement. Le projet de développement traduit ici la volonté d’infléchir ou de dépasser
les déterminismes qui ont joué défavorablement pour le territoire concerné, de se protéger
61
contre les aléas, de permettre aux agents de communiquer entre eux. »

a) une émanation des élus locaux


Selon Pascal Saffache, les acteurs locaux sont « l’ensemble des personnes ou des
institutions qui participent, directement ou indirectement, à l’élaboration des projets de
développement. Il existe plusieurs types d’acteurs locaux : les acteurs publics (élus des
collectivités locales), les représentants des services déconcentrés de l’Etat (préfecture,

61
Xavier Greffe, Sylvie Pflieger, Culture et développement local, OCDE, 2005

38
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

représentants des organisation socio-professionnelles, des centres de formation, des


62
associations de développement etc.). »

Les collectivités locales sont souvent les premières à insuffler une démarche de
développement. Dans le cas du projet de l’abbaye, l’initiative provient de certains élus
municipaux dont la volonté était de trouver les moyens de mettre en valeur le monument
le plus important de la commune : « c’est d’abord une volonté municipale. S’il y avait pas
eu la volonté municipale, il y aurait pas de projet. Donc, depuis la fermeture du collège, on
63
va dire, en 1983, il y a une question qui est : que fait-on de ce lieu là ? » . Il convient
de rappeler que la municipalité est propriétaire de l’abbaye ; il est donc logique que cette
dernière soit le premier décideur et l’acteur principal d’un projet engageant son bâtiment.
Selon Pierre Teisserenc, « La complexité des rapports sociaux et la variété des
relations stratégiques qui en résultent sont telles qu’il y a nécessité pour le système social
local de chercher à se doter d’une capacité de décision autonome, tout en réactivant
64
la forte interdépendance entre les acteurs et entre les lieux d’activité. » Le travail
de la municipalité a alors été de proposer une démarche, de rechercher des partenaires
susceptibles de mettre en valeur le projet qu’elle souhaitait, puis de suivre sa construction
en conservant un droit de regard important sur l’évolution du projet. Elle a également été
chargée de l’embauche de l’administrateur du site. Globalement, c’est elle qui organise une
forme de concertation entre les différents acteurs. La concertation est un des éléments
fondateurs de la réussite d’un projet de développement local ; c’est donc à la municipalité
que revient la responsabilité la plus importante : « Reconnaître que l’on doit apprendre
ensemble suppose que les agents du territoire se placent dans une perspective associant
leurs préférences, sans nécessairement les confondre. Dans un monde aléatoire où es
intérêts des agents ne se correspondent pas nécessairement, toute action collective
supposera un minimum de consensus sur des objectifs ou la manière de poser les
65
problèmes, ce qui sera l’objet des projets de développement local »
L’équipe municipale est aussi chargée d’établir des « compromis culturels », selon
l’expression employée par Vincent Dubois, desquels ils peuvent paradoxalement être
exclus. Ces compromis se font en effet bien souvent entre les acteurs appartenant purement
au domaine de la culture, mais il revient ensuite à la municipalité de les gérer.
Aujourd’hui encore, il semble que la municipalité ait un statut de décideur important. De
plus, le projet n’ayant pas encore de structure juridique, il reste aujourd’hui officiellement
sous la coupe de la Mairie de Corbigny.
L’initiative du projet provient également de l’Office de Tourisme de Corbigny, qui
souhaitait faire de l’abbaye un site touristique. Un fort partenariat a donc été établi,
permettant à cet organisme d’installer son bureau d’accueil dans les locaux de l’abbaye.
Ce partenariat permet ainsi de développer l’offre touristique du territoire tout en valorisant
l’abbaye.

62
Pascal Saffache, Glossaire de l’aménagement et du développement local, Ibis Rouge Editions, paris, 2005
63
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
64
Pierre Teisserenc, Les politiques de développement local, Economica, Paris, 1994
65
Xavier Greffe, Le développement local, Editions de l’Aube, DATAR, 2002

39
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Enfin, on peut s’interroger sur le degré politique du projet. Lors d’un meeting soutenant
la candidature de Ségolène Royal aux Présidentielles, Christian Paul, député socialiste
de la circonscription, a présenté ce projet comme reflétant à petite échelle le programme
de la candidate. La municipalité de Corbigny est socialiste. Ainsi, le projet est-il orienté
par des choix politiques marqués ou s’agit-il seulement d’une récupération par un parti
politique ? Tous les acteurs du projet avec lesquels je me suis entretenue, Christian Paul
compris, m’ont affirmé en entretien que ce projet était une initiative dénuée de toute
« étiquette » politique, même si le choix de la culture n’aurait peut-être pas été effectué de
la même manière par une municipalité de droite. Tous sont confiants quant à la pérennité
du projet, quelque soit l’orientation politique de l’équipe municipale. Toutefois, une forme
de récupération politique a bien eu lieu dans le contexte particulier de la campagne
présidentielle. Cette récupération peut constituer un frein quant à l’approbation du projet
par les habitants. En effet, la participation des élus peut être soupçonnée de tentative de
récupération politique ou d’incapacité à résoudre les problèmes d’un territoire. Néanmoins,
ces derniers paraissent inévitables, à partir du moment où ils oeuvrent pour les intérêts
de leur territoire ; ils permettent ainsi de maintenir l’organisation du projet au niveau local.
De plus, l’appui politique peut constituer un atout important, notamment en terme d’aides
financières allouées à la réalisation du projet. La récupération politique, ou tout au moins
l’idée que la population se fait d’une forme de récupération semble donc inévitable, voire
nécessaire dans tout processus de développement.
Le projet de l’abbaye comporte néanmoins une dimension politique : « La dimension
politique du projet, c’est d’abord de…de dire qu’un lieu comme l’abbaye n’est pas trop grand
pour Corbigny. Donc c’est de dire, en étant créatif, inventif et courageux, on ne laisse pas
tomber son monument. Pour moi, c’est déjà ça. C’est pour le maire d’une commune, pour
son conseil municipal, c’est un choix assez courageux. Ensuite, c’est de pouvoir construire
un projet qui soit pas forcément… le projet standard, attendu par certains partenaires et par
66
certains habitants. Donc je pense que cet aspect là est un choix politique. »
De plus, il convient de s’attarder plus longuement sur le choix qu’ont fait les élus locaux
de favoriser la culture plutôt qu’un autre domaine, alors que la culture semble le secteur en
vogue ces dernières années : « Dans les années 70, les élus s’impliquaient fort peu dans
l’activité culturelle, et ne prêtaient guère attention lorsqu’on leur disait que la culture pouvait
être un atout pour le développement local. Aujourd’hui, ils ont tous repris cette démarche à
67
leur compte, toutes tendances politiques confondues et tous profils humains confondus. »
Pierre Teisserenc affirme que « La polyvalence des usages de la culture n’est pas sans
analogie avec la polysémie du concept. Elle facilite son utilisation en tant que composante
active d’une stratégie globale de développement. A ce titre, la culture participe du côté
des élus à une stratégie de pouvoir. Cette stratégie globale de développement confère
habituellement à la culture une fonction anticipatrice, chaque fois qu’elle peut compter
sur une volonté de mobiliser certains groupes sociaux ou certains acteurs institutionnels
68
autour d’activités culturelles judicieusement choisies. » Ainsi, le choix de la culture
permettrait à l’équipe municipale d’asseoir une forme de pouvoir, ou tout au moins de
s’ancrer dans le territoire et d’asseoir sa légitimité. Malgré tout, choisir la culture comme
66
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
67
Jacques Rigaud, in Rapport d’information sur « L’action culturelle diffuse, instrument de développement des territoires »,
enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 7 juin 2006
68
Pierre Teisserenc, Les politiques de développement local, Economica, Paris, 1994

40
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

axe de développement comporte aussi des risques et confronte les élus à des critiques
et des mécontentements : « pour revenir à l'équipe municipale de Corbigny, je trouve que
c'était courageux de s'engager dans ce projet, et il faut pas que ce soit un boomerang ; il
faut au contraire l'assumer[…] Après tout, d’un point de vue purement financier, purement
comptable, la commune aurait pu vendre les bâtiments, et puis s’en désengager, s’en
désintéresser. Bon, elle a au contraire assumé la charge, ce qui est courageux ; et en même
temps cherché à travailler avec des partenaires, pour pouvoir développer ce projet, parce
69
que toute seule, elle n’y arriverait jamais. » . La culture n’est en tout cas pas un choix
anodin, et suscite de multiples réactions.
Enfin, la démarche de développement a induit la création de nouveaux acteurs au sein
du territoire. La création du Pays et son utilisation comme territoire du projet est une de
ces nouveautés.
De plus, les compagnies artistiques peuvent être considérées comme de nouveaux
acteurs. Certaines étaient, déjà implantées dans la région avant le lancement du projet,
mais elles n’y sont pas nées. Elles tendent aujourd’hui à se fondre dans le territoire,
mais ce processus d’acceptation est lent. Il est néanmoins nécessaire pour les artistes de
développer une posture d’appartenance au territoire, afin que la population puisse à son tour
les identifier comme des locaux à part entière, agissant comme d’autres à la dynamisation
de leur territoire.

b) la mobilisation des artistes du territoire


Les artistes implantés sur le territoire sont les seconds acteurs directement concernés.
Sans leur présence dans la région, un projet culturel n’aurait sans doute pas vu le jour, ou
ses modalités auraient été totalement différentes. Comme nous l’avons vu précédemment,
avant toute proposition de projet, la municipalité a accueilli certaines compagnies dans les
locaux de l’abbaye et dans une des anciennes usines de la commune. Les compagnies
TéATr’éPROUVèTe et DEVIATION étaient installées dans les locaux de l’abbaye, et
METALOVOICE dans l’ancienne usine. Les acteurs du projet n’ont alors recruté qu’une
seule compagnie par la suite : « Les alentours rêveurs », consacrée à la danse.
La présence des artistes est à la base de la définition du projet et de la volonté
d’instaurer un espace de création artistique plutôt qu’un lieu de diffusion culturelle.
Selon Antoine-Laurent Figuière, c’est cette association entre les artistes et les différents
partenaires qui fabrique le projet : « Donc on peut parler de projet parce qu’à la fois les
artistes, à la fois les porteurs de projets culturels, à la fois l’ensemble des partenaires
70
publiques de la municipalité, pour des raisons différentes, se projettent dans le temps »
C’est aussi cette présence qui a permis au projet de s’imposer : « C’était pas évident
d’imposer le projet ; il fallait aussi trouver des gens, qui seraient artistes en résidence
71
notamment, pour qu’ils puissent donner à voir ce que ça pourrait être ».
Le projet a été construit en utilisant les moyens préexistants sur le territoire et les
occupants initiaux de l’abbaye, en faisant le moins possible appel à l’extérieur.
69
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
70
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
71
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007

41
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Ces artistes ont rapidement cherché à établir des partenariats entre eux, à travailler
ensemble. Cela a permis de mieux fédérer le volet artistique du projet et de lui apporter une
forme de cohérence : « On travaille ensemble justement. […] Mais nous, on a travaillé avec
les « Métalo », on a travaillé avec le « Téatréprouvète », euh, le Téatréprouvète a travaillé
72
avec Serge Ambert, qui a travaillé avec… (pause) ; enfin, tout le monde «
La difficulté réside aujourd’hui dans les rapports entre les artistes et les autres
acteurs, notamment les acteurs politiques et institutionnels. Certains ont le sentiment d’être
déconnectés du projet. Les artistes sont globalement critiques à l’égard de ce dernier. Le
reproche principal adressé aux élus est le manque de prise en compte du point de vue
des artistes en résidence. Le discours des artistes est toutefois contradictoire. Si certains
pointent un manque de considération à leur égard, tous soulignent la capacité d’écoute et
d’échange entre les uns et les autres : « j’ai été complètement surpris de tomber à l’inverse
sur des gens…j’étais surpris de leur discours, quoi, par rapport à la culture etc. (pause).
Bon, maintenant, ça y est, bon, ça fait un petit moment qu’on se connaît, c’est un peu…
Mais comme je disais tout à l’heure, on se rencontre assez facilement ; de mon côté, les
relations sont plutôt bonnes, quoi. Quand on a quelque chose à dire, on arrive à se le dire
(pause) […] et puis, toute l’équipe municipale de Corbigny, hein ! Ce sont des gens assez
73
actifs, et heureusement qu’ils sont là, quoi ! » . Ce manque de considération n’est pas
ressenti par l’ensemble des artistes. Pour Pascal Dores notamment, « Les artistes sont
investis dans l'écriture de cette aventure à même titre que les collectivités et les élus qui
soutiennent cette initiative. » ; ce dernier ajoute : « Depuis le début du projet nous sommes
associés à toutes les décisions importantes et c'est une très bonne chose, le dialogue est
en place et nous avançons à visages découverts. Il n'y a aucune entrave, interaction des
74
politiques vis à vis des artistes. Pourvu que çà dure. »
On pourrait en déduire que les compagnies occupent des places et un pouvoir de
décision différents. Mais il semble au contraire que ces diversités de propos reflètent la
diversité des attentes de chacun, et ainsi la difficulté à les conforter.
Un des problèmes rencontrés est donc le manque de clarté dans la définition des statuts
au départ. Ces reproches viennent souvent d’une forme d’incompréhension entre les artistes
et les acteurs institutionnels. Pourtant, tous reconnaissent posséder une totale liberté de
création. Malgré tout, les artistes semblent avoir d’autres attentes et vouloir s’investir
davantage dans la construction globale du projet. Paradoxalement, établir un partenariat
avec des artistes est souvent chose compliqué, ces derniers voulant sauvegarder leur
autonomie avant tout.
Le choix des porteurs du projet de l’abbaye a été dès le départ de faire se rencontrer
ces artistes et les associations locales. Des formes de partenariat ont d’ores et déjà été
amorcées, mais l’échange reste difficile.
Travailler ensemble ne suffit pas ; le rôle de chacun doit être clairement défini et le
dialogue entre les acteurs doit rester primordial.

c) une mobilisation du monde associatif


72
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
73
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
74
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007

42
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

Nous l’avons vu, le projet intègre certaines associations locales qui travaillent aux
côtés des compagnies professionnelles. Il a été choisi de ne pas mettre de côté ceux qui
occupaient l’abbaye ou avaient un lien étroit avec le bâtiment : « Ce qu’on a voulu dès le
départ, c’est faire en sorte -même si je ne sais pas si tout le monde le vit bien, mais…- que
tout le monde cohabite : les gens qui étaient dans cette abbaye qui avaient une antériorité,
comme l’Harmonie municipale, par exemple, une association, un ensemble musical qui
e
existe depuis la fin du 19 siècle, me semble-t-il, de conserver ce qu’ils faisaient. Et de
créer, dans ce qu’on fait, une possibilité de se développer encore plus, c'est-à-dire de créer
des passerelles ou des croisements avec des artistes professionnels, de mettre en visibilité
75
le travail artistique, de l’Harmonie, par exemple, puisqu’on parle de l’harmonie. »
Cette intégration des associations a été une des premières conditions posées par les
élus et le secteur associatif. Il semblait essentiel de conserver cette activité, afin, comme
l’a déclaré Christian Paul au cours de son entretien, de ne pas déconnecter le projet de la
ville et de ses habitants. En effet, « Le rôle des associations est ici essentiel car elles sont
souvent porteuses de demandes à long terme qui assurent mieux la « soutenabilité » du
76
développement des territoires que des porteurs d’intérêt à court terme, voire spéculatif. »
. Plus qu’un choix, l’intégration des associations locales relève davantage de la nécessité :
« Lorsque les acteurs sont amenés à penser le « renouvellement » de l’action culturelle
locale par l’institutionnalisation de pratiques artistiques nouvelles, ils doivent composer avec
77
des associations. » . Cela vient garantir la réussite de la démarche.
Les associations culturelles, notamment en milieu rural, sont perçues comme
constituant la base des politiques culturelles des collectivités locales. Ce sont souvent elles
les premières qui créent des activités relevant de la culture, allant au-delà de la demande
et provoquant la nécessité pour les collectivités locales de proposer de vraies politiques
dans ce domaine. Au sein de l’abbaye, ce sont bien les associations qui constituent les
prémices du projet, dans le sens où elles sont les plus anciennes à occuper les lieux et
animer culturellement le territoire. L’Harmonie municipale est par exemple le plus ancien
occupant de l’abbaye. Selon Guy Saez, «il y a dans le système culturel des acteurs des villes
une variable constante : l’omniprésence du fait associatif. On sait qu’aujourd’hui encore
une part importante des politiques culturelles est mise en œuvre par des associations ou
à travers elles, malgré le discrédit dont l’accablent ceux qu’on nomme les professionnels,
78
dont beaucoup doivent leur ascension à l’action associative elle-même. »
Les associations tentent d’établir des partenariats entre elles, comme le souligne
Philippe Leplat : « Et puis également, on est là aussi pour les autres associations, lorsqu’ils
souhaitent créer d’autres manifestations, également on joue souvent dans le cadre de

75
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
76
Xavier Greffe, Le développement local, Editions de l’Aube, DATAR, 2002
77 e e
Guy Saez, in Politiques locales et enjeux culturels, Les clochers d’une querelle 19 -20 siècles, sous la direction de
Vincent Dubois, La Documentation française, Paris, 1998
78 e e
Guy Saez, in Politiques locales et enjeux culturels, Les clochers d’une querelle 19 -20 siècles, sous la direction de
Vincent Dubois, La Documentation française, Paris, 1998

43
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

tout ce qui est opération commerciale organisée par l’ACAR, qui est l’association des
79
commerçants de Corbigny » .
Cependant, les acteurs se sont interrogés sur la manière dont les associations et
les artistes devaient fonctionner au sein de l’abbaye. Des efforts ont été faits sur leur
mise en relation. Ainsi, l’Harmonie municipale a par exemple monté un spectacle avec
METALOVOICE, et a participé à une action de TéATr’éPROUVèTe. METALOVOICE travaille
aujourd’hui à un projet en partenariat avec l’association AMAL’GAMM. Ces échanges
comportent divers avantages. Ils apportent un savoir-faire que les associations ne maîtrisent
pas : « au niveau des activités, on profite des troupes professionnelles qui sont en résidence
au niveau de l’abbaye, pour diversifier nos activités justement, et aller chercher un nouveau
public et voir de nouveaux musiciens aussi […] Donc, il y a eu, avec le TéATr’éPROUVèTe,
« Une pièce dans l’Anguison ». Là, ça constituait, en fait, à enrichir la rivière qui traverse
Corbigny […]l’harmonie était invitée à faire une prestation, les pieds dans l’eau, dans cette
rivière, pendant que tout le public était sur un pont, à l’étage, et en continuant à enrichir
la rivière en lançant des pièces. Donc voilà une expérience amusante, mais qui permet
80
également pour nous de sortir de ce qu’on fait traditionnellement.» . Ils permettent
aussi d’installer une reconnaissance, d’apporter une certaine visibilité des compagnies
professionnelles auprès de la population locale.
Néanmoins, l’établissement de partenariats entre associations et artistes reste délicate :
«Après, qu’elles travaillent vraiment ensemble, je suis pas encore sûr qu’elles le fassent.
81
: Alain Mignon précise encore : « Non, pour l’instant, avec l’Harmonie, pas trop. Mais
parce que, aussi, comme je te disais, en fait, on fait pas mal de choses, on n’a pas eu le
temps…Mais ça peut tout à fait arriver, c’est juste que pour l’instant on n’a pas vraiment eu
82
l’occasion. » . Ils cohabitent plus qu’ils ne travaillent ensemble. Là encore, les attentes
ne sont pas les mêmes.
De plus, ils ont des statuts différents. Comme le rappelle Jean Bojko, le rôle premier
d’une association culturelle en milieu rural est d’animer son territoire. Or, les compagnies
rejettent cette fonction d’animation. Des dissensus se créent alors entre des associations
en attente de proposition de travail en commun et des artistes qui ne se reconnaissent pas
nécessairement dans ces formes de partenariats.
De plus, comme nous l’avons vu précédemment, de nombreuses associations utilisent
les locaux de l’abbaye sans avoir d’objet culturel. Les possibilités d’échange entre artistes
et amateurs est donc réduite, les associations culturelles de la région étant relativement
peu nombreuses : « ceux dont le travail est purement culturel, il y a un travail intéressant
qui s‘est développé entre l’Harmonie et les « Métalovoice », qui ont fait un projet ensemble.
Après, vous savez, il y a plein d’associations qui n’ont pas d’objet culturel, quoi. Le club de
83
boules… »

79
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
80
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
81
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
82
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
83
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

44
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

L’enjeu pour ces différents acteurs est donc de travailler ensemble, de s’accepter et se
comprendre tout en ayant des objectifs personnels différents. Ces partenariats ne se font
pas sans heurts, mais permettent à chacun de faire évoluer le projet à leur manière. C’est
cependant un processus qui reste en évolution et doit sans cesse faire face à des dissensus
et des points de vue divergents : « moi, ce qui m’intéresse ici, c’est la dynamique du (pause),
du collectif, d’un collectif (pause) ; qui n’existe pas… qui cherche à exister, mais qui n’existe
84
pas dans les faits, dans la réalité. ».
Néanmoins, d’autres acteurs extérieurs au territoire directement concerné (la
commune) entrent en jeu. Il s’agit de tous les acteurs institutionnels, avant tout partenaires
financiers du projet. La présence de ces acteurs implique l’obligation d’une plus forte
solidarité entre les acteurs locaux et aide à la régulation des rapports entre les uns et les
autres.

2) La mobilisation de partenaires institutionnels


Les communes rurales possédant peu de moyens financiers, il convient de faire appel
à d’autres structures, notamment le département, la Région, mais aussi l’Etat ou encore
l’Union européenne.
C’est néanmoins au Pays que la commune de Corbigny a décidé de faire appel en
premier lieu. Ce dernier a pris à une part du projet à sa charge. La réhabilitation de l’abbaye
est aujourd’hui davantage un projet de Pays qu’un projet communal. Le rôle du Pays est
alors d’assurer la coordination entre les acteurs du territoire et les différents partenaires.

Les porteurs du projet ont sollicité l’ensemble de ces échelons afin qu’ils se constituent
comme partenaires.
Le partenariat constitue un des éléments essentiels pour qu’un projet de
développement voie le jour. De plus, « Le bénéfice du partenariat peut être interprété de
la manière suivante. Il existe dans la société de nombreuses structures de représentation
des agents, et lorsque le partenariat apparaît pertinent, c’est en général parce que ces
structures de représentation deviennent trop formelles ou ne fonctionnent plus, empêchant
l’expression, la mobilisation et la participation des acteurs sociaux. Le partenariat intervient
85
parce qu’il permet d’autres espaces de participation que ceux formellement installés. »
84
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
85
Xavier Greffe, Le développement local, Editions de l’Aube, DATAR, 2002

45
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Intégrer le projet culturel au Contrat de Pays a permis la mutualisation de ces


partenariats. Avec la décentralisation, les acteurs de projets de développement sont de plus
en plus nombreux. Ces acteurs regroupent les communes, les structures intercommunales,
les départements, les régions, l’Etat, l’Union européenne ou encore, comme nous l’avons
vu, diverses structures associatives. Cependant, l’imbrication de ces différentes collectivités
peut rendre la lecture du projet complexe.
Il s’agit de détailler chaque partenaire, en précisant quelle est sa politique en matière
culturelle et de quelle manière il s’implique dans le projet.

a) la commune
La commune de Corbigny est la structure principale du projet, avec le Pays. Au plan
national, la commune n’a reçu des lois de décentralisation aucune obligation dans le
secteur culturel. Elle est partout celle des collectivités territoriales qui a acquis le plus de
compétences et de savoir-faire. Elle assure 80% de la dépense des collectivités territoriales.
Les communes françaises arrivent en tête des financeurs publics de la culture. En 2007, la
commune de Corbigny finance 20% des dépenses de fonctionnement et d’investissement
de l’abbaye.

b) le Pays
Je ne reviendrai pas sur les modalités du Pays que j’ai largement détaillée en première
partie, mais détaillerai brièvement en quoi consiste un Contrat de Plan Etat-Région. Ce
contrat est un des outils majeurs des politiques d’aménagement du territoire. Le dernier s’est
achevé en 2006 et le nouveau contrat, qui couvre la période 2007-2012, vient d’être signé.
Le Contrat de Plan Etat-Région représente un engagement financier important : 18
milliard d’euros pour l’Etat, 16 milliards d’euros pour les Régions, 15 milliards d’euros pour
l’Europe. La présence de la culture y est de plus en plus importante.
Les axes prioritaires du Contrat 2000-2006 étaient l’aménagement culturel du territoire,
l’éducation artistique et la valorisation des cultures régionales.
Le nouveau Contrat du Pays Nivernais-Morvan, signé par l’Etat, la Région et le
Département, représente 5 millions d’euros.

c) le Département
De par sa position, le Département souhaite favoriser l’accès aux pratiques culturelles
sur l’ensemble de son territoire et tente de rééquilibrer le rôle des villes par rapport aux
zones rurales. Ceci est particulièrement vrai pour la Nièvre, dont le territoire est à forte
dominante rurale.
Le département a en charge depuis 1983 le financement de deux services culturels :
les bibliothèques départementales de prêt et les directions des archives départementales.
Les départements dépensent en moyenne 5 % de leur budget pour le secteur culturel.

46
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

Il convient de noter que le département de la Nièvre est particulièrement investi dans


le projet, qu’il finance à hauteur de 55 000 euros par an, sans doute à cause de la nécessité
de faire sortir le département de son isolement. Il s’agit donc d’y injecter des modes urbains,
la culture étant un secteur pivot.

d) la Région
Lors du mouvement de décentralisation institué en 1982 à partir de la loi Defferre,
l’Etat réorganise les domaines d’intervention de chacun. Les Régions constituent le principal
outil de cette décentralisation. Les Régions ne sont pas dotées de compétences culturelles
propres, elles participent à la vie culturelle locale à travers leurs autres compétences. Le
Conseil régional de Bourgogne est cependant doté d’un Service culturel.
Les Régions interviennent sur des politiques d’investissements ainsi que des politiques
ciblées, comme certains secteurs de la création, de la production et du développement. Elles
soutiennent par exemple les industries culturelles. Leurs dépenses culturelles s’élèvent à
2 % de leur budget global.
Selon Jean-Yves Caullet, vice-président du Conseil régional de Bourgogne, chargé de
la Culture et du tourisme, la région Bourgogne met en place, depuis plusieurs années, une
politique d’aide à la création, une politique d’aide à un certain nombre de structures, une
politique de partenariat efficace avec l’Etat parce que « plus on s’éloigne de la politique
nationale, plus on trouve des terrains d’accord dans l’action ».
La région développe 4 axes : l’aménagement territorial, la médiation sociale, le
rayonnement de la Bourgogne à l’extérieur, et attirer en Bourgogne les créateurs de toute
nature. Elle est une des rares à consacrer un effort particulier à la valorisation du patrimoine
rural non protégé. Des aides particulières ont été créées pour la restauration des édifices
et une politique a été instaurée en matière de valorisation auprès du public et une mise en
réseau des différents sites à partir de thèmes attractifs.
Le Conseil régional de Bourgogne soutient la diffusion culturelle sur l’ensemble du
territoire, la mise à disposition de la culture sous toutes ses formes pour le plus grand
nombre, et la valorisation et la promotion du patrimoine architectural, rural, industriel,
archéologique etc.. Il accompagne également la création artistique, et l’art contemporain
est encouragé Il existe notamment des aides destinées aux compagnies théâtrales et
chorégraphiques, dans le but de faciliter la création artistique des compagnies installées
en Bourgogne. En 2007, 12 % du budget est destinée à la culture et au patrimoine, ce qui
représente 14.82 millions d’euros.
En ce qui concerne l’abbaye, la Région donne environ 40 000 euros par an pour
permettre au projet de se réaliser.

e) l’Etat
En matière de politique culturelle territoriale, le Ministère de la Culture intervient par
l’intermédiaire de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC). Ainsi, la DRAC
Bourgogne est un des acteurs dominants du projet, et y porte un intérêt particulier. Elle est
tout d’abord intervenue dans le classement de l’abbaye comme « monument historique »
et dans le financement de la restauration du bâtiment. Les monuments classés bénéficient,

47
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

dans le domaine de la stricte restauration, de subventions de l’Etat à hauteur en moyenne


de 50%.
Selon l’ancien Ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres, Les DRAC sont
incitées à développer la concertation entre collectivités, mais aussi entre DRAC de régions
limitrophes. L’Etat doit à la fois penser local et penser global, et ce non pas seul, mais
en liaison avec l’ensemble des collectivités territoriales. Il lui revient, à travers les contrats
de projets Etat-Régions, de développer une véritable stratégie territoriale, à l’interface de
l’Union européenne et de l’ensemble des responsables territoriaux.
Antoine-Laurent Figuière montre que l’évolution de l’action du Ministère de la Culture
est inévitable, ce qui explique son intérêt récent pour les actions culturelles territoriales : « Il
me semble que depuis Malraux, au-delà des caricatures qui sont faites, globalement, le rôle
du Ministère de la Culture a été de décliner le modèle parisien dans les grandes villes des
régions, puis les villes moyennes. C’est ce que Urfalino a appelé le jeu du catalogue. On offre
à la fois le musée, on offre le théâtre, l’école de musique, la bibliothèque. On offre tout ce
qu’on appelle maintenant, dans notre jargon technico-administrativo-politique, les éléments
structurants. Donc, on arrive un peu à terme de ce type de déclinaisons. Parce que quand
même, et dans le quartier et dans le monde rural, d’autres formes de pratiques, d’autres
densités de populations, et d’autres moyens financiers qui ne permettent pas forcément de
86
développer ces équipements structurants. »
L’objectif précisé aujourd’hui par la DRAC Bourgogne est donc la mise en valeur du
patrimoine bourguignon, l’élargissement de l’accès à la culture, et la diffusion et la promotion
de l’activité culturelle.
Ses missions sont de trois ordres :
Une mission de création : le soutien à la création artistique doit permettre l’émergence
de nouveaux talents mais aussi le renouvellement des formes artistiques. Le Ministère
soutient donc les équipements culturels et les équipes de création, de diffusion et de
formation. Il attribue des aides individuelles aux artistes et des aides à l’émergence de
nouvelles disciplines et à la création de nouveaux lieux.
Une mission de patrimoine : il s’agit de connaître, comprendre et valoriser le
patrimoine architectural, urbain, paysager etc. Cette mission s’effectue à travers la mise en
place de politiques d’inventaire, de conservation, de protection, de restauration etc.
Une mission de sensibilisation et de formation : une des priorités de la DRAC est
d’améliorer la répartition géographique de l’offre culturelle. Des politiques de recherche et
de conseil en matière de médiations culturelles sont en vigueur. Des plus, des politiques
en faveur du public ont été mises en place, à travers, par exemple, le soutien à la création
des services éducatifs et culturels.

Concernant le projet de l’abbaye, le Ministère de la Culture donne 40 000 euros par


ans. « Je crois que c’est une vraie reconnaissance de l’originalité et de la qualité du
projet, puisque (pause) on est plutôt à l’époque des retraits de financement plutôt que des
87
réengagements. Et là, on est dans un engagement qui est maintenant pérenne. »
Antoine-Laurent Figuière explique lors de l’entretien les raisons de l’intérêt qu’il a porté
au projet ainsi que les modalités d’actions de la DRAC :
86
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
87
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

48
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

« Pour nous, Ministère de la Culture, DRAC Bourgogne, c’est peut-être un enjeu de


réarticulation des différents projets dont je vous parle ; en garantissant l’indépendance
et l’autonomie artistique, et en accompagnant autant que faire ce peu, la résolution des
différentes formes de contradiction que chacun des partenaires peut rencontrer.[…] On
intervient aussi en permanence du l’articulation entre ce projet artistique, ce projet culturel,
de manière à ce que l’artiste soit pas soumis par le culturel, ni que l’inverse se produise,
c’est-à-dire que le politique soit au service de l’artiste.[…] Mon boulot, c’est de créer des
conditions pour qu’il y ait des projets artistiques forts qui existent et qu’il y ait des conditions
88
de rencontre avec une population qui ne s’y attend pas forcément. »

f) l’Europe
La politique culturelle de l’Union européenne concerne la cohésion et l’action régionale.
La politique culturelle européenne développe un financement de la culture perçu comme
une source de développement social, territorial, économique et non pas au travers d’un
programme spécifique.
En France, elle est instruite par la DATAR (devenue DIACT : Délégation
interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires) et conduite par les
Préfets. Un transfert total de cette politique européenne à la Région est en cours.
Le fonds structurel sollicité par les porteurs du projet de l’abbaye est le FEDER (Fonds
européen de Développement régional). Ce programme a été créé en 1975 et est destiné à
corriger les principaux déséquilibres régionaux dans la communauté européenne.
Il existe également des Programmes d’Initiatives Communautaires, financés eux aussi
par les fonds structurels. Le programme sollicité ici est « Leader + ». Il vise à soutenir le
développement local en milieu rural, en finançant des projets de développement territorial.
Deux programmes « Leader + » existent dans la Région :le premier agit sur le Parc Naturel
Régional du Morvan ; l’autre est centré sur le Canal du Nivernais. Corbigny étant une
ville porte du Morvan, le projet ne peut pas prétendre adhérer au programme « Leader +
Morvan ». Par contre, le Canal du Nivernais coule à 3 km de Corbigny. Le projet est donc
éligible sur le programme « Leader + Canal du Nivernais ».

De plus, une autre structure va probablement devenir partenaire du projet dans les
prochains mois ou les prochaines années ; il s’agit des communautés de communes faisant
partie du Pays : « Et puis on peut imaginer qu’avec le temps aussi, à partir du moment
où on aura des actions dans les communautés de communes, que les communautés de
89
communes soient aussi partenaires du projet. »

Ces différents partenaires ne financent pas de la même manière. Certains financent


le projet global (en fonctionnement ou en investissement), d’autres financent directement
les compagnies : « Les créations sont payées notablement par le Ministère de la Culture,
le Conseil général de la Nièvre, et le Conseil régional, qui a un regard plus artistique que
90
social. »
88
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
89
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
90
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

49
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

En dehors des financements qui permettent de réaliser le projet et de le faire vivre,


ces partenaires apportent aussi une reconnaissance, une visibilité au projet. Obtenir autant
de financements via des partenariats à tous les échelons possibles démontre la légitimité
du projet, à l’extérieur du territoire, mais surtout auprès de la population locale pour qui,
nous y reviendrons, la légitimité d’un projet culturel reste à prouver : « la commune a une
pleine maîtrise du projet, mais elle a besoin de nouer des partenariats, et de montrer que le
rayonnement de cet espace de culture devait excéder son propre territoire, et même celui
91
du canton. Sinon, ça aurait été jugé comme un peu compliqué ». .

3) L’intégration de la population locale au projet et les


difficultés encourues

a) une implication des habitants du territoire dans la construction du


projet
La mobilisation autour d’un projet de développement doit comprendre tous les acteurs
d’un territoire. Les porteurs de projet cherchent alors à intégrer l’ensemble de la population
locale au processus.
Cette volonté vient avant tout des acteurs institutionnels, même si l’on peut remarquer
du côté des artistes une certaine propension à souhaiter travailler avec la population.
Il s’agit ici d’étudier les différentes démarches qui existent pour intégrer les habitants
du territoire, mais aussi les difficultés que cela comporte.
La clé d’une démarche d’intégration est la participation. Faire participer, susciter la
curiosité, l’intérêt ainsi qu’un désir d’implication, est chose peu évidente. Cette participation,
pourtant facteur essentiel de la bonne marche du projet, semble l’étape la plus difficile
à réaliser : « Concernant la question de la participation […], j’ai l’impression […] qu’on
franchit des seuils, il y a des effets de cliquets,il y a des irréversibilités et c’est parce que,
à un moment donné, il y a des appels à projet qui nécessitent une mobilisation rapide
et des réponses qui ne donnent pas lieu forcément à une large consultation et une large
participation des populations, que cela évacue, anéantit, fait disparaître un mouvement qui
92
est un mouvement de fond, qui est un mouvement de participation générale. »
La première démarche consiste à construire le projet en concertation, en procédant à
une forme de démocratie participative. La concertation est le fait de consulter les personnes
concernées par une décision avant que celle-ci ne soit prise. Le but est ainsi de tendre à la
réalisation d’objectifs communs. Dans la forme, il s’agit d’aller à la rencontre de la population,
la solliciter en lui demandant de faire part de ses attentes, à travers la mise à disposition de
91
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
92
Vincent Piveteau, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

50
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

livres d’or ou de forums internet, par exemple, puis de la tenir informée tout au long de la
construction du projet par l’intermédiaire de l’organisation de réunions.

Il n’y a pas eu de réelle concertation sur le projet de l‘abbaye. Seuls des comités
de pilotage ont été mis en place, regroupant les associations, les commerçants et autres
professionnels de la commune.
Le constat est fait aujourd’hui que cette absence de processus de concertation est la
cause des formes d’incompréhension que suscite le projet au sein de la population locale.
Les acteurs du projet cherchent aujourd’hui à intéresser la population d’une autre
manière. Le Pays tente notamment de monter des actions dans le but de sensibiliser la
population au projet et aux pratiques culturelles et artistiques en général : « on a lancé, en
fait, une sorte d’offre de service, avec 9 actions, qui vont être proposées aux communautés
de communes du Pays. Alors, il y en a une, par exemple, qui consiste à inviter les habitants
du Pays Nivernais-Morvan, donc, à travers les communautés de communes, pour les
spectacles de diffusion aux « Fêtes musicales ». Bon. Simplement, vis-à-vis des gens,
c’est pas…enfin, c’est une démarche. Est-ce que, par exemple, dans une communauté
de communes comme, je sais pas, celle de Lormes, il y a pas intérêt à travailler avec
le centre social pour faire venir des gens qui n’ont jamais été aux spectacles ? Bon,
premièrement. Dans les autres aspects de ce partenariat, il y a aussi la possibilité, alors qui
reste à organiser, mais qui me semble très importante, pour les écoles du Pays Nivernais-
Morvan, de pouvoir venir passer quelques heures à l’abbaye. Donc il y a des journées
environnement ; il peut aussi y avoir des journées culturelles, et ça, l’abbaye peut le jouer.
Parce que (hésitation), parce que dans une séance de 4 ou 5 heures, on peut passer du
temps à voir des artistes qui répètent un spectacle ; on peut passer du temps avec un artiste
pour qu’il explique comment il travaille ; on peut aussi faire une visite patrimoniale, hein,
qui peut être intéressante ; et puis, au fond, on peut rentrer avec ensuite l’envie d’emmener
93
ses parents, ou sa famille. »
Toutefois, leur succès est très relatif ; les habitants se déplacent peu. Les acteurs
institutionnels peinent à trouver des modes de communications efficaces et restent
confrontés à de l’incompréhension ou du désintérêt général de la part de la population locale.

b) une sensibilisation aux pratiques artistiques


Néanmoins, il existe une autre forme de mobilisation qui consiste à sensibiliser la
population aux démarches artistiques, en la faisant se déplacer à la rencontre des créations
des artistes. Il semble que cette démarche obtient davantage de succès que la précédente.
Pour cela, des efforts ont été réalisés, la gratuité étant appliquée autant que possible.
Cependant, la faible fréquentation enregistrée lors de la diffusion des productions artistiques
ou lors des expositions par la population locale n’est pas tant une question de budget.
D’autres moyens ont été employés pour susciter l’envie aux habitants de se déplacer
à l’abbaye.
Les artistes ont choisi d’inverser la démarche ; ce sont eux qui se déplacent. De
nombreux ateliers sont mis en place un peu partout dans la région, et notamment en milieu
scolaire. Ils agissent également dans les maisons de retraite, ou bien proposent des cours
de théâtre destinés aux personnes âgées : « il y a tous les projets, toutes les interventions,
93
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

51
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

par exemple au lycée de Cosne. On va à Cosne travailler, on travaille pas au collège ici,
mais bon, c’est des questions de projet. Sur des années, on a travaillé quasiment dans tous
les collèges et lycées de la Nièvre. Pendant 8 ans, on a dirigé l’option Bac théâtre à Raoul
Follereau, à Nevers. Il y a des ateliers de théâtre pour les personnes âgées aussi, et il y a
94
tout le travail avec les gamins. »
Ainsi, les artistes cherchent à susciter la rencontre, l’échange entre une population
dubitative et réfractaire face aux pratiques artistiques, et des professionnels en soif de
transmission.
La mobilisation se réalise alors davantage au sein des créations artistiques, à travers
l’association entre des artistes et des individus vierges de toute pratique artistique.

Les compagnies composent en effet souvent avec la population. Les METALOVOICE


ont par exemple travaillé avec les agriculteurs de la commune et ont réussi à créer
ensemble, artistes et non professionnels de la culture. Ce travail a eu lieu en plusieurs
étapes, sur du long terme, et a permis un rapprochement, un échange entre des groupes
d’individus partageant a priori peu d’objectifs communs : « en essayant de faire comprendre
aussi, par exemple pour les « Métalo », le processus de création ; parce que c’est un, une
fabrique de spectacle vivant qui est assez unique en France et en Europe, et c’est assez
difficile de comprendre comment ça marche ;et moi, j’ai des témoignages de, notamment
d’agriculteurs, qui ont compris, alors ils sont pas toujours suffisamment nombreux, mais ils
ont compris ce qu’était le processus de création. Les yeux se sont ouverts réciproquement ;
95
ça, quand ça se passe, c’est très très important. » Cette rencontre a également permis
à la compagnie de mieux se faire accepter sur le territoire, et de mieux faire comprendre
sa démarche artistique.
Créer avec la population constitue la base du travail de Jean Bojko. Ce dernier, dans
une démarche d’abord théâtrale, refuse le travail de comédien et préfère solliciter des
individus interprétant leur propre rôle. C’est notamment le cas avec « les 80 de ma mère »,
création sur et avec les personnes âgées : « considérer comme acteurs principaux ou acteur
principal, mettre toujours des gens qui sont concernés par le problème qu’on va évoquer.
Donc ici, on travaille avec des personnes âgées et on recrute des personnes âgées.
96
On travaille avec des pauvres, et on recrute des pauvres. »
C’est également le cas aujourd’hui avec un projet de création d’une bière artisanale,
et l’envie de solliciter des gens dans les bistrots du territoire, par exemple, dans sa mise
en œuvre. Le but est d’inciter la création d’un collectif, constituant les habitants du territoire
comme groupe défini, agissant pour les mêmes objectifs. C’est par exemple l’idée de Jean
Bojko avec la fabrication d’une fausse bière : « on va demander aux gens de mentir sur cette
bière. L’idée, c’est de créer un mensonge collectif, et de dire voilà cette bière, elle a toujours
existé à Corbigny, c’est une bière de qualité, ça date du Moyen Age. Donc on donne les
97
arguments aux gens et on leur dit : on vous invite à mentir, avec nous. »

94
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
95
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
96
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
97
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007

52
Deuxième partie :La construction d’un projet mobilisateur

Cette faculté d’intégration des individus aux productions explique la volonté de départ
de favoriser l’institution d’un centre de création plutôt qu’un centre de diffusion. En effet,
un lieu de création a des capacités à développer les pratiques artistiques amateurs qu’un
lieu de diffusion ne possède pas. Cela permet à des individus, des groupes, de devenir des
acteurs de leur propre développement. Cela permet également à des personnes en difficulté
de prendre conscience de leurs capacités et de s’insérer dans de tels projets. De plus, les
projets culturels sont des moyens pour la population de travailler ensemble, de se retrouver,
et de pouvoir, à terme, envisager la culture comme un bien partagé par tous.
La rencontre, l’échange, sont des termes que l’on retrouve de manière récurrente dans
les propos des artistes. Il semble que cette proximité entre les uns et les autres constitue la
base de leur travail, et les transforme en acteurs du domaine social autant que du secteur
culturel : « ça induit (pause), un discours (exclamation), hein, qui est affirmé, parce que…
Eux, en l’occurrence, ils ont vraiment une posture idéologique qui renforce le fait qu’ils
aillent dans la rue, parce que c’est…Ils expriment aussi des choses dans le champ social,
98
dans la vie quotidienne, et c’est un petit peu une compagnie de combat. » . Alain
Mignon précise : « ce qui nous intéresse par apport à ce que je disais tout à l’heure, sur
les rencontres, sur les ateliers, c’est tout ce travail là ! […] Je crois que ce qu’il faut, c’est
la rencontre et une très grande ouverture […]c’est la rencontre avec l’autre, c’est ce qu’on
a de plus riche, c’est la rencontre avec l’autre. Et je pense que la culture, justement permet
99
cette rencontre, et d’égal à égal en plus »

En intégrant ou non la population à leurs créations, les compagnies font leur propre
travail d’explication, indépendamment du projet. Ils expliquent leur travail, communiquent et
tentent de susciter, au-delà de la compréhension et l’acceptation, la satisfaction et le plaisir
à travers une pratique artistique et culturelle.
De manière générale, les artistes essaient d’établir un lien avec les habitants d’un
territoire, afin de les associer au mieux au projet dans son ensemble pour favoriser son
adhésion définitive : « Le dynamisme culturel d’un territoire participe du dynamisme général
de celui-ci et de la « mise en mouvement » de la population : plus celle-ci est associée aux
100
projets, plus le « vivre-ensemble » et le sentiment de bien-être collectif se renforcent. »
Nous verrons cependant en dernière partie que cette réunion entre habitants et artistes
et l’acceptation de ces derniers au sein du territoire est loin d’être évidente.
Si les artistes sont encore difficilement intégrés, c’est que le projet culturel global est
mal connu, mal compris, et donc nécessairement mal perçu.
Les relais d’information sont primordiaux et permettent de créer et de maintenir un lien
avec la population. Ainsi, l’absence d’information sur le projet à destination de la population
la plus directement concernée est une mise en péril de la démarche. Si le projet n’est pas
porté par sa population, alors le développement du territoire sera vain.

Un projet de développement doit donc mobiliser l’ensemble des acteurs d’un territoire
et attirer les partenaires extérieurs pour avoir une chance de s’élaborer et de se réaliser. Il
s’appuie sur la confrontation et la mise en commun des compétences et des préférences
98
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
99
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
100
Guy Saez, in Rapport d’information sur « L’action culturelle diffuse, instrument de développement des territoires », enregistré
à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 7 juin 2006

53
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

de chacun. Dans ce cadre, il semble que l’artiste incarne la figure du médiateur, dont le rôle
est de faire rencontrer et faire partager à des individus vivant sur un même territoire : « La
posture de l’artiste central qui diffuse son message éclairé relayé par les passeurs culturels
a vécu. Il est temps de réintégrer la périphérie du cercle spectaculaire et ensemble, élus,
citoyens, artistes, passeurs culturels, spectateurs, regarder, un centre vide mais commun,
riche de tous les possibles. L’acte artistique, s’il n’est pas prétexte à rencontre, échange,
101
partage, n’a pas lieu d’être. »
Cette étape est la plus importante mais également la plus incertaine. Comment
s’assurer au moment de l’élaboration d’un projet que ce dernier suscitera l’adhésion de la
population d’un territoire ?
Néanmoins, si l’adhésion de la population est rarement immédiate dans la mesure où
les propositions qui sont faites sont souvent éloignées des habitudes du territoire, cette
dernière peut s’acquérir, à travers une médiation et des relais d’information efficaces.
En effet, pour accepter un projet, la population doit saisir les enjeux d’une telle
démarche et les retombées qu’elle sera susceptible de susciter pour elle-même et la vie
de son territoire.

101
Luc Perrot, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

54
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

Troisième partie : Difficultés et risques


à associer culture et développement
local

Un projet de développement suscite de nombreuses attentes, de la part de ses acteurs


comme de la part des habitants du territoire. Néanmoins, la nature du projet choisi et les
résultats qu’il produit ne répondent pas toujours au désir de chacun.
Nous essaierons en dernière partie d’analyser les attentes des différents protagonistes,
et de comprendre les problèmes qui résultent du fait que celles-ci ne coïncident pas toujours
entre elles.
Un projet culturel de développement comporte des difficultés particulières à résoudre,
chacun ayant sa propre définition de la culture.
Si les porteurs du projet exultent sur la nécessité de la culture comme moyen de
moderniser le territoire et d’améliorer la qualité de vie des habitants, la population, elle, a
bien souvent d’autres attentes et refuse de considérer la culture comme un secteur dominant
du développement.
Ces dissensions ne risquent-elles pas d’anéantir un projet culturel de développement
avant même sa mise en place ?
Il s’agit donc d’analyser ces confrontations de points de vue, sans toutefois apporter des
réponses claires sur les moyens de les dépasser. En effet, aucun projet ne peut accéder à
la perfection, chacun doit s’adapter au mieux au territoire et tenter de satisfaire au maximum
sa population.
Il n’existe cependant aucune solution miracle, aucun modèle de développement
garantissant la réussite du projet.

55
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

1) Les réussites liées au développement culturel

a) les retombées économiques et touristiques


Les attentes en terme de développement local sont souvent centrées avant tout sur
l’économie du territoire. Cette règle ne déroge pas à la culture. Les porteurs de projet,
comme la population, considèrent les retombées économiques comme le facteur premier
de réussite d’un projet.
En proposant une activité culturelle présente toute l’année sur le territoire, en dépassant
la simple manifestation événementielle, les acteurs du projet pensent renouveler la
population touristique du territoire, et ainsi redynamiser l’activité économique. En effet, si les
touristes affluent, les commerces et différents services seront garantis d’une bonne vitalité
économique.
La culture est donc perçue ici comme un facteur d’attractivité du territoire. L’attractivité
est la capacité d’un territoire à attirer (et retenir) les populations et les entreprises, dans
un contexte de mobilité croissante au plan international et national. En revanche, ce qui
varie de façon considérable, c’est l’importance relative accordée aux différentes dimensions
constitutives de l’attractivité territoriale : économique, résidentielle, touristique etc.
Le tourisme de la région est surtout un tourisme vert, qui privilégie la nature, les
paysages, le sport et les loisirs. Il attire les Parisiens ainsi qu’une part importante de
Hollandais, en recherche d’une meilleure qualité de vie. Cependant, la population touristique
peine à se renouveler. Cette activité touristique centrée sur la nature repose sur l’image
d’Epinal que la population urbaine a de la campagne : celle-ci est alors perçue comme le
monde tel qu’il était auparavant, en opposition à la ville qui incarne le présent. Ce statut
empêche la région de se moderniser. : « Le Morvan, c’est une très bonne vitrine, pour
(pause), pour attirer des gens. Mais ce qu’il faut, c’est leur montrer qu’on n’est pas dans
la ruralité figée, comme elle est parfois mal perçue, ou non perçue. On est dans une
ruralité qui est en train d’évoluer assez vite, et qui finalement trouve un modèle… (pause)
assez intéressant en matière d’attractivité, notamment des familles. Voilà. Mais l’abbaye,
certainement, enfin, est révélatrice de ça mais n’est pas encore suffisamment mûre pour
102
en être la vitrine. »
Développer le domaine culturel est considéré ici comme un moyen d’attirer de nouvelles
formes de tourisme. La culture est alors utilisée comme un véritable outil de développement
touristique.
Les deux secteurs ont toujours été liés. Comme le précise Patrick Marmion, « tourisme
et culture, ça a toujours été ensemble. Tu mets un Office du tourisme dans un lieu où il y a
pas de passage, il y a pas de site à voir, de patrimoine, ça marche pas.[…] la culture apporte
le fond au tourisme. Puisque je te dis, sans patrimoine, sans culture, sans activité culturelle
ou loisirs, il y a pas de tourisme possible. » Il explique aussi les interactions qu’il existe au
sein du projet de l’abbaye entre les deux secteurs : « Nous, le but avec Jean-Paul, c'était à
la fois d'ouvrir l'abbaye, grâce à l'Office du Tourisme, dans une amplitude plus large, grâce
à l'ouverture de l'Office du Tourisme, et à la fois profiter des gens qui se cognaient à la porte
de l'abbaye régulièrement en trouvant les portes fermées, et de les faire entrer dans l'Office
du Tourisme, et leur faire visiter l'abbaye ainsi que les différentes expositions. Donc, tout
naturellement, il y avait des bâtiments, donc Jean-paul et moi, avec l'aide de la communauté
102
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

56
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

de communes et de la municipalité, on s'est dit : ben peut-être qu'on va rapatrier l'office du


Tourisme là dans ce bâtiment, pour pouvoir profiter, comme ça, de manière unilatérale, des
103
retombées. Et là, on le voit, le nombre des fréquentations grimpe très régulièrement. »
Une des composantes du projet est donc bien de faire de l’abbaye un lieu touristique :
« Parce que d’une part, cette abbaye, faut bien en faire un lieu de tourisme, je veux dire,
104
pour qu’elle soit reconnue etc. » . Aujourd’hui, l’efficacité du site en terme touristique est
prouvé, même si des efforts restent encore à faire : « les retombées directes que je peux
voir, c’est tout d’abord au niveau des fréquentations à L’office du Tourisme. Là, je vois une
nette évolution depuis 5 ans, et ça n’arrête pas de grimper. Parce que ces gens qui voyaient
ce grand bâtiment et qui souhaitaient y rentrer, ben, maintenant, ils peuvent rentrer. Et ces
personnes sont comptabilisées dans les fréquentations. Et vice-versa, ceux qui viennent
à l’Office du Tourisme sont injectés dans les couloirs de l’abbaye, alors qu’ils ne venaient
105
peut-être pas la visiter à l’origine. » Néanmoins, l’abbaye n’est pas perçu comme un site
touristique à part entière ; les touristes ne se déplacent pas encore dans la région en ayant
pour but la visite du site : « on vient pas visiter l’abbaye […].on va pas à l’abbaye de Corbigny
comme on va visiter la cathédrale de Nevers ou la basilique de Vézelay, ou, je sais pas moi,
106
l’abbaye de Cîteaux… C’est pas un but…Pour l’instant ! » . Il faut également préciser
qu’aucune mention n’est faite de l’abbaye dans la description de Corbigny que l’on peut
trouver dans les guides touristiques. L’abbaye n’est pas reconnue comme site patrimonial,
et n’est inclue dans aucun parcours de visite.
Or, cette attraction touristique aura nécessairement des effets positifs en ce qui
concerne les dépenses effectuées par les visiteurs, et les revenus et les emplois qui en
découlent.

On peut également ajouter que le projet permet à une nouvelle population de venir
s’installer de façon pérenne sur le territoire. En effet, les membres des compagnies viennent
habiter sur le territoire avec leur famille, consomment sur place, scolarisent leurs enfants etc.
Cela favorise aussi la venue d’une population urbaine, en recherche d’une offre
culturelle similaire à celle que l’on peut trouver en ville : « on s’aperçoit que si les médecins
ne viennent pas, c’est aussi parce que les conjointes n’ont pas grand-chose à faire ! Soit
elles n’ont pas de travail, ça pose un problème économique, soit elles vont s’ennuyer, c’est
peut-être par manque de culture et de loisir. C’est en ce sens que ça peut être une des
107
composantes. »

De plus, il est souvent rappelé au cours des entretiens qu’un tel projet favorise
la création d’emplois. « La qualité de la vie culturelle d’un territoire peut avoir des

103
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007
104
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
105
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007
106
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007
107
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007

57
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

conséquences sur le développement général de l’emploi. Il ne s’agit plus là de quelques


108
emplois, mais bien de l’insertion du territoire dans l’économie générale. »
Des emplois ont d’abord été créés dans le domaine de la culture, au sein des
compagnies et pour la gestion de l’espace culturel : « En terme de création d’emplois,
entre les compagnies, les conjoints qui ont rejoint Pierre, Paul., il y a bien une douzaine
de personnes, qui travaillent, sur l’artistique, et puis aussi ce sont des habitants sur la
communauté de communes de Corbigny ; qui louent des maisons, qui peuvent en acheter,
qui s’installent, qui ont des enfants. C’est une microéconomie, mais quand même, pour des
109
petits villages comme ici, je trouve que c’est pas négligeable. »
En outre, si la culture permet de redynamiser l’économie du territoire, alors on peut
espérer que cette vitalité économique favorisera la création de nouveaux emplois dans des
branches diverses.
Cependant, les attentes sont bien souvent trop focalisées sur l’aspect économique.
Les retombées économiques sont à relativiser ; rien ne prouve pour le moment que
l’existence du projet a permis la création d’une nouvelle catégorie de tourisme ; de plus, le
nombre d’emplois créés par le projet reste relativement faible. Xavier Greffe a par exemple
démontré que le nombre d’emplois tend à baisser dans le domaine du spectacle vivant. Les
répercussions d’un projet culturel de développement sur l’emploi peuvent être considérées
comme faibles.
Concernant les retombées économiques, Jean-Pierre Saez précise : « la culture est
bien un élément de développement durable des territoires. C’en est même un élément
fondamental, car c’est à la fois un élément d’attractivité, de rayonnement, d’identité et de
lien social. C’est aussi un élément de développement économique, même s’il faut prendre
garde à ne pas nourrir de faux espoirs : les effets sont difficiles à mesurer, et les interactions
110
parfois très complexes. »
Bien souvent, le reproche fait en général est de trop considérer l’aspect économique
comme premier dans un projet de développement. Dans de telles démarches, notamment
dans le domaine culturel, d’autres enjeux existent, moins visibles mais néanmoins tout aussi
importants : « l’idée, c’est le questionnement. C’est pas l’intérêt économique. Pour cette
activité là, il n’y a pas d’intérêt à court terme sur le plan économique. Penser, ça rapporte
111
rien. » . Ils semblent que les acteurs du projet de l’abbaye ont dépassé cette vision
purement économique du développement et tendent à la valorisation d’autres domaines :
« on n’est pas uniquement dans une approche économique, mais aussi, comme je vous l’ai
112
dit, dans une approche qui est un autre modèle de vie ; basé sur la qualité. »

108
Jacques Rigaud in Rapport d’information sur « L’action culturelle diffuse, instrument de développement des territoires »,
enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 7 juin 2006
109
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
110
Jean-Pierre Saez in Rapport d’information sur « L’action culturelle diffuse, instrument de développement des territoires »,
enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 7 juin 2006
111
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
112
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

58
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

b) une promotion par l’image


Un autre aspect tout aussi important pour la vitalité du territoire mais souvent négligé,
concerne la valorisation de l’image du lieu, et le rayonnement qu’un projet culturel peut
susciter.
Le rayonnement peut s’effectuer de différentes manières. Si les artistes créent au sein
du Pays Nivernais-Morvan, ils se déplacent lors de la diffusion de leurs productions, au
niveau national et international. Lors de ces déplacements, c’est l’image de Corbigny qui
circule : « Les artistes, quand ils vont jouer à l’étranger ou en France, ils disent bien de là
113
où ils viennent, là où ils ont trouvé les moyens de faire de la création. »
Les compagnies en résidence à l’abbaye ont toutes un rayonnement important, et une
activité à l’étranger. Ils peuvent être sollicités dans le monde entier. Jean Bojko explique par
exemple : « même au-delà, jusqu’en Australie, puisque je suis allé présenter « les 80 ans
de ma mère » en Australie. Donc il y a des gens qui se questionnent ailleurs, avec Internet,
tout ça. Ils se disent : ah putain ! Dans la Nièvre, c’est incroyable ce qu’il se passe là-bas,
ça nous intéresse. Ils me font venir, et puis on va leur expliquer ce qui se passe ici. Et puis
114
il y a des gens d’ici qui sont même pas au courant. Donc le territoire se met à parler. »
Son action sur « Les 80 ans de ma mère » a également une résonance importance sur
le territoire national : « on sait par exemple qu’il y a 250 articles de presse qui apparaissent
sur « les 80 ans de ma mère », sur les journaux nationaux, sur les journaux à l’étranger. »
115
Or, on peut imaginer que dans la plupart des articles, le nom de l’abbaye ou du territoire
seront cités.
Une compagnie comme Déviation a travaillé dans des pays comme la Bosnie, la
Croatie, la Colombie ou encore le Mexique. Ces multiples déplacements nourrissent la
visibilité du territoire : « Mais de fait, il y a des résonances qui se font…par exemple, on a
toute une bande son de l’abbaye qu’on a utilisé pour un spectacle à Singapour. Alors des
fois, je me dis : tiens, c’est incroyable comme on fait résonner toute l’acoustique de cette
abbaye ; elle résonne jusqu’à Singapour ! Et en même temps, on parle de cette région. On a
parlé de l’abbaye à Singapour ! Voilà, donc on a pris un peu de ce territoire, sans le vouloir,
116
quoi ! Et on fait nos créations ici, on travaille à l’abbaye ici… »

De plus, le rayonnement s’effectue par l’intermédiaire du propre réseau, artistique et


culturel, des compagnies : « Par exemple, sur « les 80 ans de ma mère », sur la vieillesse, on
a réussi à rentrer dans plein plein de réseaux, les réseaux âge et culture, même au niveau
117
européen, tout ça, donc c’était assez réussi. »
Grâce aux réseaux et au travail des compagnies, Corbigny est aujourd’hui connue et
reconnue comme étant une petite ville où l’offre artistique et culturelle y est abondante.

113
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
114
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
115
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
116
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
117
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007

59
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

« Les 4 compagnies, comme elles travaillent en dehors du territoire et qu’elles sont


insérée dans des réseaux, le mot Corbigny apparaît partout, dans des réseaux culturels où
c’était pas le cas avant. Donc finalement, ça fait venir les gens dans le coin. Il se disent : ah,
Corbigny, c’est là-bas qu’il y a tel truc ! Donc ça fait que multiplier les moyens de…sachant
que les artistes fonctionnent toujours sur des réseaux qui vont assez loin, bon, ça fait un
effet de publicité. Une fois que tu es dans un réseau, ça fonctionne, et Corbigny, Corbigny,
Corbigny ; il y a plein de gens, ils connaissent Corbigny, il y a 3 ans, ils connaissaient pas.
118
Ca finit par en faire venir… »
En outre, les partenaires extérieurs au territoire permettent de développer l’image du
projet dans un premier temps, et par un effet causal, l’image de Corbigny et du Pays
Nivernais-Morvan tout entier.
D’autres événements de type associatifs, tel le festival de musique classique, favorisent
aussi la connaissance du territoire, a un niveau davantage régional : « Bien sûr, le point
d’orgue de l’année, c’est avec « Les fêtes musicales », où on touche les personnes,
interprètes, des artistes internationaux qui viennent jouer. Donc là…[…] Les retombées
119
seraient plus en terme de reconnaissance du pays. »

Cependant, si la communication est efficace à l’extérieur du territoire de projet, la


communication de proximité est plus laborieuse. Il est paradoxal de constater que le projet
culturel est nettement moins connu à l’intérieur de son propre territoire qu’à l’extérieur.
La population locale est peu informée ; le projet va alors heurter et déstabiliser.

2) Un projet culturel éloigné de l’identité locale


Si le projet de l’abbaye enregistre des effets positifs, il suscite aussi de nombreuses
critiques de la part de la population locale. Les habitants ne se reconnaissent pas dans
les choix de départ qui ont été faits. La première conséquence est le constat d’une faible
fréquentation des manifestations culturelles par les habitants du territoire : « pourquoi sont-
ce toujours les mêmes gens qui vont voir les spectacles etc., globalement hein, on est quand
même un petit peu là-dedans aussi ici. Parce que pour l’instant, on va dire qu’on peut faire
des petites jauges moyennes, entre 50 et 80 personnes pour des spectacles, et que c’est
120
un petit peu tout le temps les mêmes qui viennent. »
Plusieurs facteurs engendrent des phénomènes d’incompréhension et de rejet. Les
acteurs du projet sont conscients de certains, d’autres leur échappent.
La question centrale est ici celle de l’identification de la population, qui passe par la
prise en compte d’une part de l’identité locale dans l’élaboration du projet. Jean-Pierre
Saez rappelle la nécessité de « penser rigoureusement, dans une perspective qui est au
fond celle de la longue durée, toute problématique identitaire. Il s’agit là d’une condition
préalable, élémentaire certes, à l’élaboration de politique ou projets culturels afin qu’ils
118
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
119
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
120
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007

60
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

ne soient pas simplement guidés par de bons sentiments, lesquels ne se traduisent pas
forcément par des solutions efficaces, ni par un volontarisme aveugle et précipité mais par
une détermination clairvoyante. L’action culturelle ne peut se penser comme un simple levier
121
de l’action politique, elle est à la fois plus et autre chose que cela. »
La notion d’identité revêt deux significations pratiquement opposées. D’une part, il s’agit
du caractère de ce qui est identique. D’autre part, elle renvoie à l’unicité d’un objet, dans
sa singularité et sa différence par rapport aux autres. L’affirmation de l’identité est donc un
moyen de construire cette unicité et cette distinction des autres.

a) une difficile identification au projet


Tout d’abord, le projet manque de clarté, de lisibilité. La pluralité des territoires du
projet en est une des premières causes. Comme nous l’avons vu en première partie, le
projet peut se lire à deux échelles : celle de la commune de Corbigny, et celle du Pays
Nivernais-Morvan. Pour les porteurs du projet, le Pays est le territoire d’action dominant.
Cependant, pour les habitants de la commune de Corbigny, ce projet concerne l’abbaye
avant tout ; il est donc perçu comme agissant de manière concentrée sur la commune de
Corbigny. Les habitants du reste du Pays ont un sentiment de détachement face à ce lieu,
et l’appropriation est difficile, voire inexistante. Or, l’identification de l’espace d’action du
projet par la population est absolument nécessaire lors de son application : « Ce qui est
à cerner, c’est l’appréhension de l’espace sous la forme d’une référence identificatrice et
d’un support des mobilisations sociopolitiques. Il s’agit, par conséquent, moins de localiser
les phénomènes sociaux, que de considérer la capacité des individus à faire consciemment
de l’appartenance à une entité géographique une modalité de différenciation sociale. Cette
stratégie de localisation consiste en particulier à accorder à l’espace une valeur privilégiée
parmi les multiples critères qui existent pour classer les individus en groupes sociaux, pour
dire la singularité d’une personne en ce qui fonde le lien social. L’espace est ainsi un objet
d’identification, c’est-à-dire qu’il demande à être circonscrit et qu’il suscite une appropriation
122
identitaire, un investissement symbolique. »
Il paraît difficile d’ancrer le projet dans le Pays. Ce dernier, comme le rappelle Jean-
Sébastien Halliez, n’est pas un territoire identitaire. Le sentiment d’appartenance à un même
territoire, une même culture, une même histoire, n’est pas activé. Chacun s’identifie avant
tout par rapport à sa commune de résidence. Or, un projet de développement est censé
mobiliser les identités collectives. Selon Alain Faure, « Le contenu de la création culturelle
à forte consonance identitaire génère une synergie locale : mobilisation d’une population
qui se découvre au travers de sa propre mise en scène, développement des initiatives dans
le champ culturel et dans le champ économique, politique de communication, émergence
d’un partenariat qui touche progressivement le milieu associatif, le monde politique, le socio-
123
professionnels et, en dernier ressort, les acteurs économiques. » Quelle mobilisation
peut-il y avoir lorsque les repères identitaires sont inexistants ?

121
Sous la direction de Jean-Pierre Saez, Identités, cultures et territoires, Editions Desclée de Brouwer, Paris, 1995
122 e e
Philippe Veitl, in Politiques locales et enjeux culturels, Les clochers d’une querelle 19 -20 siècles, sous la direction
de Vincent Dubois, La Documentation française, Paris, 1998
123
Pierre Teisserenc, Les politiques de développement local, Economica, Paris, 1994

61
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Etant présenté avant tout comme un projet de Pays -et non un projet communal-
l’appropriation par les habitants de Corbigny est elle aussi difficile.
Le site abbatial avait déjà acquis une identité forte avant son élaboration en lieu
culturel ; il était identifié par les habitants comme lieu de partage autour de manifestations
de toute nature, ou comme établissement scolaire. La réappropriation par la population
d’une nouvelle identité avec laquelle ils n’ont aucun lien affectif ne peut alors se faire pour
le moment.
En effet, le projet qui a été décidé n’a pas de lien direct avec l’identité culturelle du
territoire et de sa population. Si le choix de la culture a été établi à partir de son utilisation
préexistante, la culture développée ici n’a pas grand-chose à voir avec les pratiques
culturelles de la population et l’héritage culturel du territoire.
La population locale aurait pu s’attendre à une valorisation des cultures traditionnelles :
danse et musique morvandelles, ou encore développement de l’artisanat et des savoir-faire
locaux. Or, la création artistique est en totale déconnexion avec ces habitudes culturelles.
La vision de la culture proposée ne correspond pas aux attentes de la population. Les
pratiques proposées sont perçues par Philippe Leplat comme « culturelles, nouvelles, qui
124
dérange un peu les habitudes peut-être. »
A travers l’activité culturelle favorisée et la pluralité des territoires d’action,
l’appropriation du projet par les habitants de la région est pour le moment inexistante. On
observe en effet un décalage important entre les propositions artistiques et les pratiques
culturelles habituelles de la population locale : « La territorialisation de l’action culturelle,
saluée autrefois par de nombreux observateurs, s’avère être une nébuleuse assez opaque
et de moins en moins opératoire. Plus grave encore le fait […] que l’action culturelle,
au niveau local comme au niveau central, est largement décalée par rapport aux modes
125
d’action et d’expressions culturels « spontanés » de nos sociétés. »
Il convient cependant de préciser que l’instauration du projet est très récente. Il
faudra certainement beaucoup de temps pour que la population se questionne et adhère
définitivement au projet.
La création du Pays est également récente ; la formation d’un sentiment identitaire
commun n’a pas pu s’effectuer, il demande un long processus de construction. On peut alors
penser qu’avec l’institution de nombreux projets à l’échelle du Pays, incitant la population
à se regrouper et travailler ensemble, la prochaine génération aura acquis un sentiment
d’appartenance et d’identité collective au sein du territoire.

b) entre modernité et tradition, une justification parfois difficile


En ce qui concerne le choix culturel, il a été sciemment décidé de ne pas fonder l’activité
de l’abbaye sur des formes de culture traditionnelle, relevant du folklore, de l’héritage culturel
de la région. Faire ce choix aurait figé le territoire dans un forme d’archaïsme et aurait
bloqué toute possibilité de modernisation. Comme le rappelle René Rizzardo, une politique

124
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
125
In Perspectives territoriales pour la culture, sous la direction de Jean-Pierre Augustin et Alain Lefebvre, Maison des sciences
de l’Homme en Aquitaine, Pessac, 2004

62
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

culturelle n’a pas pour fonction d’être un « conservatoire » d’identités. Elle doit au contraire
les réutiliser en y intégrant une part de modernité, une dynamique dirigée vers l’avenir.
Jean-Paul Sêtre explique le choix de cette orientation : « Mais de toute façon l’état de
la société fait qu’il faut qu’on aille, c’est-à-dire l’art contemporain, puisqu’on a eu une expo
l’an dernier. Il y a eu beaucoup de bruit autour de cette exposition. Ca a fait du dissensieux,
plus que du consensieux. Mais quelque part, est-ce que c’est pas bien de bousculer un petit
peu les mentalités, et essayer de faire en sorte de pas se refuser ce…Enfin je veux pas
dire que ça fait rentrer les gens dans la modernité, c’est pas vrai, j’ai pas cette prétention là
126
mais... » Jean-Sébastien Halliez ajoute : « pour beaucoup de gens, la culture, bon ben
c’est avant tout les manifestations traditionnelles… qui ont leur sens aussi, et le reste, ben
127
c’est réservé à d’autres. Donc c’est intéressant de faire bouger les lignes, voilà. »

Néanmoins, la culture traditionnelle n’est pas totalement rejetée du projet. Par exemple,
comme l’explique Jean-Paul Sêtre, des ateliers de danse traditionnelle ont été créés mais
associés à la danse contemporaine. Il s’agit ainsi de tenter de faire évoluer l’identité du
territoire, en réutilisant son héritage culturel pour l’adapter aux pratiques artistiques les plus
modernes d’aujourd’hui. Pour fonctionner, un projet culturel doit établir des compromis entre
un héritage traditionnel et la modernité issue de l’extérieur pour satisfaire la population, et
tenter de l’amener progressivement vers plus de modernité : « Même si c’est toujours le
but, de la culture, c’est de créer une émotion et autre, mais elle peut aussi, si on va trop loin
128
et trop vite avec la population, créer un refus par manque de compréhension. »
Il convient tout de même de remarquer qu’aucun choix n’est sans risque ; un projet
culturel réussi devrait alors chercher à trouver un équilibre entre l’exploitation de cultures
traditionnelles, reflets de l’identité locale, et une culture venant de l’extérieur, injectée et
réadaptée au territoire : « Si l’on est renversé par la culture qu’on est censé absorber venant
de l’extérieur, l’échange est déséquilibré. Et l’identité, la diversité en pâtissent à terme. Par
ailleurs, si au contraire on considère que la culture est avant tout endogène au territoire, le
risque est également un enfermement voire une restriction du champ d’ouverture de ceux
qui peuplent ces territoires, et donc finalement également une forme de régression ou de
rupture d’égalité face à quelque chose qui est une évidence, qui est l’universalité de la
129
culture. »
Cependant, la tendance aux replis identitaires au sein de l’espace rural complique la
mise en place de politiques innovantes, détachées de l’identité culturelle traditionnelle : « Le
territoire apparaît souvent moins comme un espace de mise en cohésion –au niveau local,
national ou européen- que comme un lieu de repli identitaire au sein d’espaces souhaités
130
de plus en plus homogènes culturellement. » La tendance au conservatisme est en
effet dominante, et cherche à être contournée par les acteurs du projet : « Parce que je crois
que les territoires enclavés comme ça, si on se met à taper du sabot, on revient un petit peu
126
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
127
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
128
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
129
Jean-Yves Caullet, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005
à Dijon
130
Pascal Brunet, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

63
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

131
du côté du maréchal Pétain, quoi… » Jean-Sébastien Halliez ajoute : « On a un travail
important à faire pour moderniser (pause), pour accompagner la modernisation et l’évolution
de l’identité. Enfin…comment dire ? Vous avez, sur le Pays Nivernais-Morvan, des identités
qui s’expriment d’un point de vue traditionnel, qui sont très fortes, très socialisées et très
efficaces ; c’est les foires, fêtes etc., qui existent depuis longtemps et qui se pérennisent.
C’est très bien. […] Mais le pire, c’est la communautarisation (pause) des habitants. On
peut y être confronté aussi, par un point de vue spatial ; il y a pas de ghettos, de quartiers ;
tous les villages, tous les hameaux sont multiples, en matière sociale… on va dire. Mais par
contre, d’un point de vue de la manière dont les gens vivent, oui, c’est un risque qui existe.
Regardez, potentiellement on a les Néerlandais qui vivent entre eux, les nouveaux arrivants
132
jeunes qui vivent entre eux, et puis les nés au pays qui vivent entre eux. »

En outre, en dehors des caractéristiques du territoire et du milieu dans lequel évolue le


projet, une démarche individuelle en direction de la culture n’est pas évidente. L’adhésion
à la musique au théâtre ne va pas de soi ; les individus peuvent se sentir exclus d’un
environnement dans lequel ils n’ont jamais eu l’habitude de se rendre : « Bon, on va pas
au spectacle comme ça, hein. On y va aussi parce qu’on s’est donné le droit d’y aller ;
et se donner le droit d’y aller, c’est comprendre que ce monde là, il est pas réservé
133
qu’à une partie de la population. » Ces formes de culture peuvent effectivement
engendrer l’exclusion autant que l’intégration. Développer un projet à dimension culturelle
revêt donc des problématiques qui échappent à ses instigateurs. L’un des seuls moyens
de résorber ces écarts socio-culturels est alors l’explication, la communication, de façon à
« dédiaboliser » un secteur qui provoque parfois -et davantage en milieu rural- le rejet et
l’incompréhension.
De plus, la confrontation à des activités culturelles peut amener, comme l’explique Jean-
Sébastien Halliez, à une modification, ou une évolution des habitus de chacun : « la culture
a un rôle à jouer là-dedans. Parce que c’est en partie par ce biais là que les gens sortent
de…(pause) sinon de leurs préjugés, du moins de leur modèle, quoi. Bon, par exemple,
avec les Néerlandais, bon ben vous pouvez organiser des choses basées sur la découverte
du fromage, de l’art culinaire et puis, un petit peu vers la culture etc. Les gens accrochent.
Mais par contre, ils ont peut-être pas forcément le courage, ou l’habitude, de pouvoir sans
(hésitation) une animation et sans une initiative, à aller plus loin que ce qu’ils font d’habitude.
134
Donc, voilà. Donc l’abbaye peut jouer ce rôle là. »

Les artistes travaillent alors sur la reconstruction d’une identité à travers laquelle chacun
pourrait se reconnaître. Jean Bojko a par exemple créé un dicton (L’Anguison, c’est du
bonheur à foison ») et a tenté de l’inscrire dans le territoire comme une part de l’identité
historique : « Un mythe, ça se construit, une fable, ça se construit…dans le temps, des
grands-mères, qui racontent tout ça, des déformations qui prennent des vies entières. Et
puis après on dit, ah voilà. Par exemple, on a un dicton. Le dicton, faut voir comment ça
s’introduit dans l’histoire des hommes. Nous, on introduit ça comme ça, d’un seul coup.
C’est pas que ça marche, n’empêche qu’aujourd’hui, je suis allé sur le pont, il y a avait un
131
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
132
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
133
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
134
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007

64
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

vieux bonhomme, je discute un peu, tout ça. Il me dit il y a des pièces. Je lui dis : il faut en
mettre une. Et il me dit : oh ça c’est un dicton, je sais pas si ça marche. Et je me suis dis :
135
tiens, ça y est, il prend ça pour un dicton alors qu’on l’a inventé. »

c) une communication défaillante


Néanmoins, ces choix restent en décalage par rapport aux attentes de la population.
L’adhésion du public ne pourra être effective qu’à travers un travail de communication
important. C’est toute cette partie que les acteurs du projet n’ont pas encore réussi à
développer : « Ce qu’il manque par contre, c’est qu’on est une ligne éditoriale claire de
l’abbaye de Corbigny, c’est-à-dire : entre la programmation, la création, les ateliers de
pratique artistique, les visites, et (pause), et puis il y a aussi les « Fêtes musicales » ; qu’il
puisse y avoir un lien entre tout ça qui soit le plus clair ; y-compris pour nous d’abord, et
136
puis aussi à communiquer derrière. » Si l’incompréhension domine, c’est avant tout
parce que le projet est peu ou mal expliqué. Les habitants ont une méconnaissance des
ressorts du projet. Beaucoup ignorent la teneur des activités proposées, et ne savent dans
quel but ce projet a été élaboré.
La critique la plus fréquente est alors centrée sur l’idée de gaspillage de l’argent public,
dans un projet qui « ne rapporte rien » au regard de la population. En effet, le budget et
la distribution des subventions est peu expliqué. Beaucoup pensent que la municipalité
de Corbigny finance en totalité le projet culturel et ses compagnies : « Il y a bien des
rumeurs mais elles portent toujours sur l'argent, c'est dommage. J'aimerais qu'il y ait un
travail pédagogique qui soit fait pour expliquer ce que c'est qu'un projet comme celui là et
combien il coûte au regard d'autre projet et je crois que çà calmerait les esprits de certains
qui fantasment. "La culture n'a pas de prix mais elle a un coût" et il faudra bien un jour
137
l'assumer c'est aux politiques de faire ce travail d'éclaircissement »
La population locale nourrit alors le sentiment d’être déconsidéré et perçoit ses attentes
comme mal comprises et peu prises en compte par les élus locaux. Il est en effet
absolument nécessaire de justifier au quotidien les investissements effectués en direction
de la culture. Il s’agit alors d’apporter des réponses et des données concrètes répertoriant
les retombées qu’une politique culturelle peut offrir au territoire : « Au niveau local, ces
travaux [sur l’estimation des retombées économiques de la culture] sont aussi utilisés pour
justifier des investissements pouvant mobiliser la quasi-totalité de leurs ressources et les
situant sur une trajectoire qu’ils ne pourront plus quitter facilement. La restauration d’un
monument, l’organisation d’un festival, la création d’un musée définissent des perspectives
138
de développement du territoire et créent des anticipations élevées. »

La culture est un domaine qui apparaît trop éloigné des habitants qui ont des attentes
liées à l’économie, à l’emploi, ou au domaine social. Le secteur de la culture est perçu

135
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
136
Jean-Sébastien Halliez, entretien réalisé le 10 avril 2007
137
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
138
Xavier Greffe, Sylvie Pflieger, Culture et développement local, OCDE, 2005

65
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

comme quelque chose qui ne rapporte pas, que ce soit économiquement, socialement ou
humainement.
Le soutien de la population locale est donc faible, et son appropriation quasi inexistante.
Seul un travail d’explication, de communication important, invitant à une mobilisation
collective, pourra modifier la perception que les habitants du territoire ont du projet et des
compagnies artistiques que l’abbaye accueille. Ce travail doit être effectué par les élus
de la commune, mais aussi les entités politiques extérieures au territoire, dont le rôle est,
à travers la communication et la médiation, de construire un espace de référence clair,
de façon à faire en sorte que tous se sentent appartenir à un seul et même territoire,
celui constitué par le Pays : « Le local n’existe jamais en soi. Il ne se comprend que par
rapport à l’activité qui conduit à édicter -plus ou moins autoritairement et arbitrairement-
des divisions géographiques et à les ordonner entre elles. Ce processus de construction
des découpages territoriaux se réalise pour partie au travers de discours que l’on peut
caractériser comme performatifs. Les agents politiques ont un rôle important dans ce
139
mécanisme d’identification. » Cette communication politique n’a pas, ou peu, été
effectuée sur le projet de l’abbaye, ce qui peut être un élément d’explication du manque
d’intérêt qu’il suscite auprès des habitants du territoire : « Je pense qu’on a mal communiqué
dessus, déjà. Et je pense qu’il aurait fallu une communication politique en plus de la
140
communication réelle » ; « Il y a toujours bien sûr un risque, surtout si (pause)si la
parole publique n’est pas portée autour du projet ; il y a toujours des risques qu’il y ait des
incompréhensions. Ce qui est essentiel, c’est de comprendre qu’à partir de l’abbaye, il se
141
fasse des choses à l’extérieur de l’abbaye » .
De plus, le langage utilisé, les différents moyens de communication, doivent être
adaptés à la population et doivent permettre de dédramatiser la culture, d’amener l’acte
culturel, à travers les mots, dans le domaine du populaire : « Moi je veux pas attaquer les
gens qui analysent, mais il y a aussi la façon dont on s’adresse aux gens et peut-être qu’on
perd beaucoup de temps parce qu’il reste le nœud du problème. Le nœud est pas facile à
défaire mais c’est quelque chose qui est insignifiant. Par exemple, pour « 32+32=2000 », on
a marié des artistes avec des villages de la Nièvre […] et on avait organisé des rencontres ;
on a supprimé le mot conférence et la « rencontre canon » c’était la rencontre où on boit
142
des canons et où les gens sont canons, c’est-à-dire qu’on est beau. »
Selon Alain Mignon, le projet aurait également nécessité une préparation antérieure,
qui n’a pas eu lieu. La concertation et l’information ont été insuffisante, ce qui a nourri le
manque de compréhension dès la base du projet : « C’est-à-dire que je pense que les
gens, ils doivent être complètement perdus, c’est quelque chose qui arrive comme ça, sans
connaître, et qu’il y a toute une préparation. Le public, il faut de plus en plus les préparer
(pause) ; les préparer à venir écouter, à venir à la découverte de notre travail en amont…

139 e e
Philippe Veitl, in Politiques locales et enjeux culturels, Les clochers d’une querelle 19 -20 siècles, sous la direction
de Vincent Dubois, La Documentation française, Paris, 1998
140
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
141
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
142
Jean Bojko, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

66
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

(pause). Parce que l’air de l’artiste solo, comme ça, bon, pour moi, il est totalement révolu.
143
Aujourd’hui, on a une autre fonction (pause). »

Pour le moment, si les activités de l’abbaye sont reconnues et perçues comme légitimes
à l’extérieur du territoire, elles restent en majorité rejetées à l’intérieur : « C’est bien de faire
la ruche ; c’est très très bien. Mais comme une ruche, c’est fermé, et quand personne veut
144
aller visiter les abeilles et le miel, ça pose problème. » La notion d’appropriation et
celle de communication sont donc intimement liées. Les habitants seront en incapacité de
s’approprier le projet tant qu’ils n’auront pas connaissance de ses modalités.

3) Les risques liés à une idéalisation de la culture


Les acteurs du projet avec lesquels je me suis entretenue accordent une place centrale
à la culture ; chaque individu est alors censé avoir une pratique culturelle. C’est dans cette
démarche que le projet de l’abbaye a été élaboré ; il s’agit de réduire l’isolement culturel
des habitants du territoire afin de leur apporter l’offre nécessaire en termes d’équipements
et d’activités culturelles. Cette offre contribuerait à l’épanouissement de chacun.

a) une volonté de décloisonnement culturel


Les porteurs de projet ont ainsi été motivés par la volonté de procéder au
décloisonnement culturel de la région. Ces individus ont la certitude que l’instauration
d’un projet culturel de développement induit une amélioration de la qualité de vie. Cette
position est partagée par les spécialistes. Il semble que les activités culturelles améliorent
inévitablement le cadre de vie, ce qui va inciter la population à rester sur le territoire et
à y entreprendre à son tour des projets. Xavier Greffe rappelle par exemple que « Nul
ne conteste le rôle du cadre de vie dans l’attractivité d’un territoire, quels que soient ses
déterminants. Au cous des années récentes, les expériences de développement local en
Europe ont toujours placé les activités culturelles comme facteur important de l’amélioration
145
du cadre de vie ».
Philippe Leplat affirme nettement que la présence d’une Harmonie à Corbigny peut
inciter des individus, musiciens amateurs notamment, à venir s’installer sur cette commune
plutôt qu’une autre, les orchestres d’harmonie se faisant de plus en plus rares de nos jours :
« l’Harmonie, oui, parce que si des musiciens viennent s’installer à Corbigny, ils souhaiteront
143
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
144
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007
145
Xavier Greffe, Le développement local, Editions de l’Aube, DATAR, 2002

67
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

avoir un orchestre pour pouvoir pratiquer leurs loisirs. Donc si l’harmonie n’existe plus, peut-
146
être que ces musiciens iront habiter dans une ville ailleurs » . Jean-Paul Sêtre déclare
également : « je pense que quelque part le fait qu’il y ait un lieu ici où on puisse voir, entendre
des choses, c’est pas complètement anodin. Moi j’ai entendu dire que des retraités qui
avaient le choix entre ici ou ailleurs avaient choisi ici parce qu’ils trouvent que, bon voilà… »
147

Il s’agit de développer une offre culturelle à laquelle les habitants ont rarement eu accès,
dans le souci d’une quête de bien-être social et personnel. Le but est alors de tenter de
modifier l’image que la population locale possède de la culture, et de montrer et démontrer
ses vertus.
Il s’agit de favoriser l’accès à la culture qui était auparavant quasiment inexistant : « Ici,
l’abbaye, ça sert comme pôle culturel. C’est-à-dire que ici, il faut pas se leurrer… les gens ont
une culture assez minimale. On va pas au théâtre, le théâtre est loin ; on va pas au cinéma,
148
parce qu’il y en a pas. » ; « parfois d'ailleurs, le festival à Corbigny, à Lormes ou à Anost,
149
c'est le moment d'accès à la culture en dehors de la télévision. » Pascal Dores reprend
également cette dialectique de l’art en opposition à la télévision : « Le développement local
pour moi c'est déjà être là et mettre ensuite des projets artistiques et plus largement culturels
en résonance sur le territoire. Créer de la rencontre et surtout du débat, espérer de reprendre
150
du terrain au monopole télévisuel. »

A travers la culture, les porteurs du projet entendent développer la capacité


d’imagination et d’innovation de la population. C’est ce que Xavier Greffe nomme la fonction
de créativité : « La fonction de créativité est encore plus importante aujourd’hui qu’elle
ne l’a été dans le passé. La créativité dépend aujourd’hui des connaissances et des
compétences, donc de la capacité de produire de nouvelles connaissances à partir de
celles qui existent aujourd’hui. Cette créativité intègre aujourd’hui une double dimension :
comprendre comment nos visions changent sous le choc de transformations matérielles,
et produire de nouvelles références et de nouvelles idées ; être en situation de saisir de
nouvelles tendances, de gérer une tension permanente entre un patrimoine acquis et la
151
création, ce qui est justement l’essence d’une démarche culturelle.»
Ainsi, Les activités culturelles renforcent la capacité de créativité de la ville en
produisant en permanence des références et des représentations qui élargissent les
perceptions existantes.
Le but serait alors de concurrencer la télévision, de susciter l’intérêt des individus en
proposant des activités a priori plus attractives. Il s’agit d’amener les individus à une pratique
culturelle faisant partie de leur quotidien : « Pour l'instant la pratique culturelle n'est pas

146
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
147
Jean-Paul Sêtre, entretien réalisé le 9 février 2007
148
Patrick Marmion, entretien réalisé le 12 avril 2007
149
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
150
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
151
Xavier Greffe, Le développement local, Editions de l’Aube, DATAR, 2002

68
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

bien intégrée ici et c'est ce sur quoi nous travaillons. Il faudrait qu'un jour çà devienne une
152
pratique courante comme aller acheter son journal ou son pain. »
Cette problématique n’est pas spécifiquement liée au milieu rural ; beaucoup de
démarches culturelles entendent réduire la place accordée aux médias et tenter de faire
sortir la population de chez elle.

b) une définition idéalisée


Néanmoins, le secteur culturel apparaît parfois très éloigné des préoccupations
immédiates de la population. Dans un milieu isolé tel que le Pays Nivernais-Morvan, où les
gens ont des difficultés majeures en termes d’emploi, d’intégration du fait de l’isolement, la
culture n’est pas appréhendée comme un besoin. La population locale perçoit alors l’idée
de projet culturel comme ne répondant pas à ses attentes et ses besoins premiers. A ses
yeux, la légitimité d’un tel projet n’est pas acquise ; au contraire, elle est sans cesse remise
en cause.
Ainsi, la réussite d’un projet de culturel de développement est plus qu’incertaine, avant
même sa mise en place. Daniel Latouche considère que certains territoires ne sont pas faits
pour accueillir la culture : « Finalement, la contre-perfomance des arts et des artistes dans
leurs nombreuses tentatives pour « sauver » des territoires en perdition n’aide pas la cause
d’une compréhension de l’ancrage territorial de la production et de la diffusion des biens
de cultures. Certes, il est habituellement trop tard lorsqu’on fait appel aux artistes […] pour
insuffler une dynamique de projets dans […] des régions délaissées, mais le résultat est le
même : la culture et le vide font mauvais ménage. A la limite, on pourrait choisir d’y voir
un constat plutôt encourageant sur le travail de création qui, en aucun cas, ne procède ad
nihilo, et ne peut faire surgir du sens ou du lien social là où rien n’existe. Pas facile dans
153
ces conditions pour une vie culturelle de trouver un ancrage territorial à sa mesure ».
Reste que le projet de l’abbaye a instauré la possibilité d’accéder à une pratique
culturelle, quelle qu’elle soit. Certains, comme Antoine-Laurent Figuière pointent le danger
d’imposer une pratique culturelle et la nécessité de respecter la liberté de choix de chaque
individu : « Parce qu’il est hors de question d’obliger tout le monde à aller voir du théâtre ou
154
de la danse, ça c’est quelque chose aussi qui relève de la liberté de chacun. » Tant que
le phénomène d’appropriation par l’individu ne s’est pas opéré, la culture ne peut pas être
imposée à l’autre : « Et ce qui est curieux, quand tu parles de développement local, c’est…
il faut qu’il y ait une prise de conscience sur soi-même, pour pouvoir réutiliser des choses
qui peuvent être proposées. Quelque chose du genre : est-ce que je suis vraiment capable
de le faire ? C’est pas seulement prendre et faire, c’est regarder, s’approprier, et ensuite,
155
en fonction de ce que j’ai vu, faire. »
Le choix est ensuite laissé à la population de se déplacer ou non.

152
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007
153
Daniel Latouche, in Perspectives territoriales pour la culture, sous la direction de Jean-Pierre Augustin et Alain Lefebvre,
Maison des sciences de l’Homme en Aquitaine, Pessac, 2004
154
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
155
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007

69
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

La question de la légitimité de la culture comme objet de développement conduit à une


problématique plus large : quelle doit être la place de la culture dans nos sociétés ? Quelle
signification et quel rôle donne-t-on à la culture ?
Une forme d’idéalisation peut être alors observée, beaucoup de définitions officielles
donnent le sentiment que la culture est le moyen de résoudre beaucoup de problèmes, liés à
un individu ou un territoire. Par exemple, la définition d’un projet culturel de développement
que donne l’UNESCO en 1992 démontre une idéalisation de la culture, à travers les
enjeux qu’un tel secteur est censé recouvrir : « La dimension culturelle du développement
recouvre l’ensemble des facteurs psycho-sociologiques qui concourent, au même titre que
les facteurs économiques, technologiques et scientifiques, à l’amélioration des conditions
de vie matérielle et morale des populations, sans mutation brutale de leurs habitudes de
vie et de pensée, en même temps qu’à la réussite technique des plans ou projets de
développement ».
En 1997, le Conseil de l’Europe propose également une vision très idéaliste de la
culture : « Au titre des effets directs, les arts et la culture offrent des loisirs socialement
estimables, élèvent le niveau de réflexion des populations, contribuent positivement à
l’élévation de leur bien-être et renforce leur sensibilité ». Le réseau RELIER écrit : « La
culture ouvre à d’autres représentations, d’autres modes de pensée et d’agir. L’approche
artistique et culturelle est un outil fabuleux pour les territoires ruraux : elle transforme les
représentations culturelles et sociales des habitants : agir sur le plan culturel, c’est permettre
d’ouvrir un nouveau regard sur soi et les autres et ainsi rendre possible des connexions. »
156
Enfin, Philippe Sidre déclare : « La création artistique apporte la critique, le dialogue,
un regard différent, une autre parole, de la diversité, une dimension humanitariste, du sens
157
à la vie, de l’imagination pour construire l’avenir… »
On peut remarquer que ce sont avant tout les discours politiques qui proposent une
vision idéalisée de la culture, sans pour autant expliquer les tenants et aboutissants d’une
démarche culturelle. Les propos de Christian Paul reflètent cette forme d’exaltation sucitée
par le champ culturel :« Il n'y a pas de politique de développement local sans un volet
158
culturel. Il faut revendiquer l'accès à la culture. » Ces propos ne sont pas explicités. Il
semble que la culture en tant que nécessité soit vécue ici comme étant de l’ordre du naturel,
et non de l’acquis.
Les propos d’artistes comme Alain Mignon ou Pascal Dores affirment comme évidente
159
la nécessité de la culture : « La culture sauve des vies ! » ; « La culture est un supplément
160
d'âme » . Antoine-Laurent Figuière déclare encore : « ce que je sais, c’est que
la dimension artistique doit être présente. Parce qu’elle touche le symbolique, et que le
symbolique, il est fort pour structurer le rapport qu’on a au monde. Et c’est ça l’artistique,
hein ! C’est la structuration autour du symbolique […] Moi je pense que les enjeux artistiques
font partie du développement de l’être humain. Alors après, local, pas local… Je pense que
les enjeux artistiques sont fort, parce qu’ils permettent de décaler le regard sur le monde. Ils
156
Réseau RELIER
157
Philippe Sidre, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon
158
Christian Paul, entretien réalisé le 14 avril 2007
159
Alain Mignon, entretien réalisé le 6 juillet 2007
160
Pascal Dores, entretien réalisé le 10 juillet 2007

70
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

permettent d’être, ben sollicités dans des endroits où on ne s’y attend pas ; qui permettent
de se remettre en question, de se faire trembler, c’est pour ça qu’il y a des phénomènes
de rejets forts. Il faut donc accepter ces phénomènes de rejets forts. Il faut tenir bon sur le
161
fait que c’est nécessaire. »
Les projets culturels sont perçus aujourd’hui comme des effets de mode auxquels
personne n’échappe : « Si les produits culturels se territorialisent, les territoires, eux, se
« culturalisent ». en effet, qui voudrait d’un territoire sans projet culturel. Comment de tels
162
projets arrivent-ils à s’imposer ? »

Il convient de rappeler que les individus travaillant dans le secteur culturel vivent a
priori pour et à travers la culture ; les pratiques culturelles et artistiques constituent leur
quotidien. Leur difficulté est alors d’envisager l’existence d’individus détachés de toute
pratique culturelle, et ne développant aucun intérêt à son égard. Chacun a sa propre vision,
son propre vécu, son propre rapport à la culture ; chez les acteurs culturels, ce rapport est
souvent exacerbé. La culture est mise sur un pied d’estal. Il manque donc un regard plus
détaché, plus objectif, pour ne pas risquer l’incompréhension de ceux qui ne font pas partie
du champ culturel, et qui ne possèdent pas ce rapport étroit à la culture. C’est ce qu’Alain
Faure nomme « les sentiers de dépendance » : « Tout le monde n’a pas arrêté de parler
de ses sentiers de dépendance, c’est-à-dire de notre rapport, de notre vision du monde
qui est construite par une histoire très forte de notre rapport à la culture, au monde rural,
à l’agriculture, aux communes. Chacun y a été de sa rengaine et on n’a pas les mêmes
sentiers de dépendance, c’est très clair, mais on a tous ce rapport très fort, très émotionnel. »
163

Alain Faure a un regard très critique sur les professionnels de la culture, et pointe cette
absence de mise à distance et de manque d’ouverture comme une des causes de la difficulté
à imposer un projet : « La deuxième idée très forte, c’est l’idée que vous êtes dans un
entre-soi ; il y a un entre-soi très fort, très prégnant, franco-français, culturo-culturel, agrico-
164
agricole, et ça aussi ça vous plombe. »

c) Le rôle de l’artiste
De plus, au sein du secteur culturel, chaque acteur a des attentes et une définition de ce
que doit être la culture qui lui est propre. Entre artistes, gestionnaires de projets, partenaires
institutionnels et associations, c’est donc l’incompréhension qui domine le plus souvent.
Le principal dilemme rencontré sur le projet de l’abbaye concerne le rôle des artistes
sur le territoire. Alors que les porteurs du projet accordent aux artistes le rôle d’animation
du territoire, ces derniers réfutent cette position : « Donc on considère pas qu’on a une
fonction d’animation, c’est…Ce qu’on pourrait attendre de nous, c’est d’avoir une fonction
161
Antoine-Laurent Figuière, entretien réalisé le 12 juillet 2007
162
Daniel Latouche, in Perspectives territoriales pour la culture, sous la direction de Jean-Pierre Augustin et Alain Lefebvre,
Maison des sciences de l’Homme en Aquitaine, Pessac, 2004
163
Alain Faure, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon
164
Alain Faure, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

71
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

d’animation locale, comment divertir le territoire, mais c’est pas ça. C’est comment on arrive
165
sur le territoire à créer quelque chose qui fait que les gens se questionnent ».
Pourtant, l’animation est une des fonctions premières d’un projet de développement,
qu’il soit culturel ou non. Ainsi, le rôle alloué à la culture serait avant tout un rôle d’animation :
« « Le développement est un fait culturel », répète-t-on. Oui, mais de quelle culture s’agit-
il ? il ne s’agit pas ici de la culture « cultivée », mais bien plus de la culture vécue. C’est
celle qui, dans le projet de développement, doit jouer un rôle en liant en même temps que
d’incitation dynamique en ce qui concerne la diversification des activités, le maintien de
166
l’emploi, la renaissance de la vie villageoise. La culture, ici, c’est l’animation du milieu. »
Mais l’artiste n’est pas un animateur. L’animation reviendrait à proposer des formes
culturelles qui répondent aux attentes des habitants, à ce qu’ils connaissent. Animer
impliquerait une perte de l’autonomie des artistes dans leur processus de création. Or, le
travail d’une compagnie de création n’a pas nécessairement pour but de plaire ; au contraire,
elle a aussi pour fonction de déranger. Daniel Latouche exprime alors les dangers pour un
artiste de s’ancrer dans un territoire : « La vie d’artiste « localisé » est dangereuse. On veut
que l’artiste soit suffisamment local pour qu’il contribue à préserver une diversité culturelle
menacée par la mondialisation, avoir une bonne dose de régional pour mieux combattre les
dangers d’un national qui n’a que faire de tout ce qui est folklore, sans oublier l’interrégional,
167
cette pierre angulaire d’un universel de bon aloi. »
Afin que chacun trouve sa place dans un tel projet, la fonction d’animation doit être
laissée et revendiquée par les associations : « notre activité principale, c’est d’animer
168
le territoire ». Cependant, concernant le projet de l’abbaye, les rôles sont encore
mal définis, ce qui peut provoquer des formes de rivalités entre les associations et les
compagnies en résidence. Comme le rappelle Jean Bojko : « Notre objectif n’est pas le
169
même. Alors il y a parfois des associations qui pensent qu’on leur prend leur terrain. »

Les objectifs sont également différents en terme économique : « D’un côté, les
« cultureux » acceptent mal l’idée d’un soutien public négocié au gré de contraintes
territoriales par nature ambiguës. De leur côté, les « entrepreneurs » voient rarement d’un
bon œil leur implication dans des opérations culturelles sans « retour sur investissement »
170
immédiat et quantifiable. »

165
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
166
Bernard Kayser, La renaissance rurale, sociologie des campagnes du monde occidental, Armand Colin, Paris, 1990
167
Daniel Latouche, in Perspectives territoriales pour la culture, sous la direction de Jean-Pierre Augustin et Alain Lefebvre,
Maison des sciences de l’Homme en Aquitaine, Pessac, 2004
168
Philippe Leplat, entretien réalisé le 14 avril 2007
169
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
170
Alain Faure, « Comment réconcilier culture et développement local » in L’Observatoire des politiques culturelles n°16,
automne 1998

72
Troisième partie : Difficultés et risques à associer culture et développement local

L’attente de résultats économiques est en effet prégnante au sein de la société actuelle :


« Parce qu’on est tellement dans une société où tout le monde pense : je vais faire ça pour
171
que ça me rapporte ça, c’est-à-dire de l’argent ».
Une manifestation culturelle territorialisée, ancrée géographiquement, et dotée de
financements visant le développement de ce territoire implique une forte demande de
résultat, ce qui ne sera pas forcément le cas pour une manifestation importante proposée
en grande ville, qui cherchera plus à répondre à une demande de qualité qu’à répondre à
des enjeux économiques pour le territoire concerné.
Le problème posé par un projet de développement est qu’il est avant tout envisagé
en termes de retombées. Or, il ne doit pas seulement être analysé qu’à travers les
conséquences qu’il engendre.
Comme le rappelle Alain Faure, trop d’enjeux, dont certains pas toujours compatibles,
sont sollicités à travers le secteur culturel, ce qui induit à long ou moyen terme un blocage
dans l’application du projet : « Il me semble avoir entendu cette façon de vouloir, à la fois,
que la culture soit complètement à l’écart des enjeux marchands, qu’elle soit complètement
financée par le public et puis, en même temps, que la culture soit un espace de liberté
exprimé par le citoyen sans avoir l’instrumentalisation du public ; donc […] avoir beaucoup
172
de moyens, et en même temps, avoir une totale liberté. »

Il existe donc un réel danger à trop miser sur la culture, à en faire un domaine pouvant
résoudre les « maux » de la société. Les acteurs du secteur de la culture sont souvent
très impliqués et on un lien très fort avec leur objet. Ce rapport étroit empêche la mise à
distance vis-à-vis de l’objet « culture », et peut bloquer les analyses contextuelles, sociales,
primordiales dans un projet de développement.

171
Jean Bojko, entretien réalisé le 10 avril 2007
172
Alain Faure, in « Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en avril 2005 à Dijon

73
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Conclusion

Le projet culturel du Pays Nivernais-Morvan illustre les problématiques et les enjeux


principaux que recouvre un projet de développement local.
Il démontre que la culture est aujourd’hui un élément à part entière de développement
local. Le champ culturel est de plus en plus exploité dans un but de redynamisation de
territoires déshérités. La culture est alors devenue un facteur essentiel de développement
de territoire.
Néanmoins, un projet culturel ne peut pas être plaqué sur un territoire sans tenir compte
de conditions spécifiques dans sa réalisation.
De plus, il semble qu’il ne peut pas se suffire à lui-même dans une démarche de
développement de territoire. Comme le montre l’analyse des retombées qu’il suscite, un
projet culturel agit avant tout sur l’image d’un espace donné ainsi que sur son attractivité
touristique. Ses retombées économiques sont cependant assez faibles à court terme.
Un projet de développement local doit ainsi coupler divers secteurs afin de satisfaire
au mieux la population locale, et de rendre la démarche de développement la plus efficace
possible. Un projet culturel ne peut donc se réaliser de manière autonome. Il doit venir
s’inscrire dans une démarche de développement globale, associant notamment le domaine
de l’emploi ou encore le champ social et économique.

Certaines conditions sont donc nécessaires à la réussite de l’implantation d’un projet


culturel de développement dans un territoire à forte dominante rurale.
Les différents entretiens démontrent tout d’abord la nécessité d’adopter un projet
cohérent, sachant s’adapter aux réalités du territoire d’action. La nécessité de la mobilisation
de l’ensemble des acteurs d’un territoire, qu’ils soient professionnels de la culture, du
développement local, ou simplement résidents, est largement explicitée. Un projet de
développement implique une construction collective associant un maximum d’individus.
De plus, le projet de l’abbaye permet d’évoquer les différentes attentes liées à une
démarche de développement, ses apports, mais aussi toutes les difficultés auxquelles les
porteurs de projet sont confrontés, que ce soit dans l’élaboration du projet ou dans son
application et sa pérennisation.
De ce point de vue, mes hypothèses de départ sont totalement validées. Une définition
claire du territoire d’action, l’adaptation du projet culturel aux réalités territoriales, mais
surtout la mobilisation d’un maximum d’acteurs constituent l’essence d’une démarche de
développement local.
Cependant, certains éléments perçus au départ comme secondaires apparaissent,
suite à l’analyse des entretiens, primordiaux. J’ai notamment largement négligé dans ma
réflexion de départ l’importance de l’appropriation du projet par la population locale comme
condition essentielle de réussite. Ainsi, les notions d’identité, d’identification m’avaient
échappé.
Le rapport qu’entretiennent les initiateurs du projet à la culture est aussi un élément que
je n’ai pas immédiatement pris en compte. Ces derniers possèdent en effet un lien étroit
74
Conclusion

à l’objet culturel, une définition et des attentes qui leur sont propres. Il est alors difficile de
proposer des activités artistiques et culturelles correspondant aux attentes de la population
locale quand ces dernières divergent de leur propre définition de ce que doit être la culture.
A l’opposé, d’autres éléments constituant une hypothèse de départ ont été survalorisés.
C’est notamment le cas de la prise en compte des spécificités historiques et culturelles.
Certes, la cohérence du projet demande une certaine adaptation aux réalités du territoire.
Néanmoins, une surexplotation de ces spécificités pourrait figer le territoire dans le
domaine traditionnel, au risque d’en constituer un espace archaïque, attirant une population
touristique nostalgique d’un passé révolu. Il peut donc paraître intéressant de dépasser ces
aspects traditionnels et apporter des idées novatrices, dans le but d’aider à la modernisation
d’une région rurale, même si cela engendre à nouveau un risque dans la difficulté
d’identification par les habitants.
L’aspect communicationnel, explicatif, a également été négligé. Même si un projet de
développement respecte les différentes modalités exprimées dans les hypothèses initiales,
il ne pourra fonctionner et s’ancrer dans le territoire qu’à travers un travail de communication
et d’explication perpétuel, visant à faire comprendre le sens et les enjeux du projet à la
population locale.
En outre, mes hypothèses de départ ne pointent pas de manière explicite la complexité
d’un projet de territoire.
Les porteurs de projet doivent sans cesse faire face à des réalités qui leur échappent.
La garantie de réussite n’existe pas. Chaque territoire est composé de spécificités et de
contextes particuliers. Un projet de développement peut alors fonctionner dans une partie
du territoire concerné, et échouer dans une autre. Il peut également connaître la réussite à
une période donnée, puis être victime de désintérêt à un autre.
Enfin, la grande difficulté dans l’élaboration d’un projet de développement se situe
dans la satisfaction des multiples partenaires et des différents acteurs du projet. Chacun a
des attentes, des objectifs différents et parfois contradictoires ; la recherche de compromis
constitue alors une part très importante du travail de mise en place.
Il n’existe donc aucun modèle de projet de développement local, même si certaines
modalités sont à respecter dans sa construction.
Le projet culturel du Pays Nivernais-Morvan est encore trop jeune et toujours en cours
d’élaboration. Seul un ancrage dans le temps pourra démontrer s’il contribue ou non au
développement du territoire concerné.

75
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Bibliographie

Ouvrages spécialisés :
-Jean-Pierre Augustin et Alain Lefebvre (sous la direction de) Perspectives territoriales
pour la culture, Maison des sciences de l’Homme en Aquitaine, Pessac, 2004
-Jean-Pierre Deffontaines, Jean-Pierre Prod’homme, Territoires et acteurs de
développement local, de nouveaux lieux de démocratie, Editions de l’Aube, Paris,
2001
-Vincent Dubois (sous la direction de), Politiqueslocales et enjeux culturels, Les
e e
clochers d’une querelle 19 -20 siècles, La Documentation française, Paris, 1998
-Andréa Finger-Stich, Krishna Ghimire, Travail, culture et nature. Le développement
local dans le contexte des parcs nationaux et naturels régionaux de France,
L’Harmattan, Paris, 1997
-Xavier Greffe, Sylvie Pflieger, Culture et développement local, OCDE, 2005
-Xavier Greffe, Le développement local, Editions de l’Aube, DATAR, 2002
-Xavier Greffe, « Le rôle de la culture dans le développement local » in Institutions et vie
culturelles, sous la direction de Guy Saez, La Documentation française, Paris, 1996
-Henri Jacot, Priscilla De Roo, Lucie Tortel, Territoires et dialogue social, quelles
initiatives pour quels acteurs ?, Chronique sociale, Lyon, 2005
-Bernard Kayser, La Renaissance rurale, Sociologie du monde occidental, Armand
Colin, Paris, 1990
-Michel Kotas, Politique de Pays, Rapport de mission, La Documentation française,
Paris, 1997
-Pierre Moulinier, L’action culturelle en milieu rurale, 1978
-Bernard Pecqueur, Le développement local, Editions La Découverte et Syros, Paris,
2000
-Nicolas Portier, Les Pays, DATAR, La Documentation française, Paris, 2001
-Gérard Poteau, le Développement culturel local, La lettre du Cadre territorial, Paris,
2003
-Jean-Pierre Saez (sous la direction de), Identités, cultures et territoires, Editions
Desclée de Brouwer, Paris, 1995
-Pascal Saffache, Glossaire de l’aménagement et du développement local, Ibis Rouge
Editions, Paris, 2005
76
Bibliographie

-Pierre Teisserenc, Les politiques de développement local, Economica, Paris, 1994

Mémoires :
-Sophie André, L’inscription de la résidence d’artistes en milieu rural et sa pertinence
dans le développement culturel local, Mémoire DESS « Développement culturel et
Direction de projets », Lyon, Arsec/Université LUMI7RE Lyon 2, 2004
-Camille Hochedez, Des machines, des vaches et des hommes, projets culturels,
acteurs et territoires dans un espace rural en crise, l’exemple de la Thiérache,
Mémoire de Maîtrise, UFR de Géographie Université Lumière Lyon 2, 2004
-Nelly Michaud, Patrimoine et développement local : l’exemple du Bugey, Lyon,
mémoire de fin d’études IEP/Université Lumière Lyon 2, 2002

Articles, Rapports, Colloque :


-Rapport d’information sur « L’action culturelle diffuse, instrument de développement
des territoires », enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 7 juin 2006
-« Développement culturel, création artistique et projet de territoire », Colloque tenu en
avril 2005 à Dijon
-« Culture et recomposition des territoires : la politique culturelle des Pays », in
L’Observatoire des Politiques culturelles n°24, été 2003
-Alain Faure, « Comment réconcilier culture et développement local » in L’Observatoire
des politiques culturelles n°16, automne 1998

Sites internets :
-http://www.corbigny.org
-http//paysnivernaismorvan.com
-http://www.theatreprouvette.com
-http://www.metalovoice.com
-http://compagnie.deviation.free.fr
-http://www.culture.gouv.fr/bourgogne/
-http://www.cr-bourgogne.fr
-http://www.projetdeterritoire.com
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La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Documents spécifiques à la structure et au territoire


d’étude :

-Guide touristique du Pays Corbigeois


-Histoire abrégée de l’Abbaye de Corbigny
-Rapport d’activités de l’Abbaye de Corbigny, 2006
-Abbaye de Corbigny, étude de définition d’un centre culturel, Philippe Mathieu, 2001
-Note préparatoire de la Commission Culture du Pays Nivernais-Morvan du 22 février
2002
-Note de présentation du Comité de pilotage de l’Abbaye de Corbigny, du 8 février 2002
-Projet de Contrat de Pays pour le Nivernais-Morvan, années 2002-2006
-Le Pays Nivernais-Morvan, document d’étape, 4 décembre 2003
-Schéma directeur de développement de l’abbaye de Corbigny, Jean-Paul Sêtre, 2004
-Le plan de travail du Comité de pilotage avec la DRAC de Bourgogne, 2004
-Dossier de demande pour l’obtention du label « Pôle d’excellence rurale » (PER),
déposé en novembre 2006

78
Annexes

Annexes

Annexe 1 : Guide d’entretien


Projet abbaye
De façon générale, qu’est-ce que le projet de l’abbaye ?
Qui en a eu l’idée ? Qui l’a lancé ? Est-ce que ça répondait à une demande spécifique ?
Historique, évolution du projet depuis sa création.
Quels partenariats implique-t-il ? (à l’échelon local, régional etc.) ?
Quels étaient les objectifs de départ ?
Quels résultats attendus ?
Est-ce que le projet est finalisé (dans sa forme finale) ou est-ce qu’il est toujours en
évolution ?
Qu’est-ce qu’il reste à faire ?
Considérez-vous que le projet est une réussite ? Quelles critiques auriez-vous à
apporter ?
Pourquoi le choix de l’abbaye ?
Action culturelle
Quel nom donné au projet ?
Qu’est-ce qu’on entend par culture (ou cultures) ?
Qu’est-ce qu’on cherche à y inclure ?
Quel type d’action culturelle est valorisé ?
Choix des compagnies
Des exemples de projets ou réalisations
Comment me définiriez-vous le développement culturel ?
Spécificités locales
Est-ce que les traditions culturelles de la région sont prises en compte ?
Quelles sont-elles ?
De quelles manières ?
Rapports avec la population et acteurs locaux
Est-ce que seules des compagnies professionnelles sont intégrées au projet ?
De quelle manière ont été intégrées les associations culturelles locales ?
79
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Est-ce qu’il y a eu un effort particulier pour les intégrer ?


Cela pose-t-il des problèmes particuliers (relation entre professionnels et amateurs) ?
De manière plus générale, est-ce qu’on a cherché à associer la population au projet ?
De quelle manière ?
Dans l’organisation des événements ?
Dans les créations mêmes ?
Comment ce projet a été accepté par la population ?
Quelle fréquentation ?
Culture et Développement local
Qu’est-ce que le développement local ?
Est-ce que ce projet participe au développement de la région ?
Pourquoi ce choix de la culture plus qu’un autre secteur ?
Qu’est-ce qu’il apporte à la région ?
Qu’est-ce qu’il apporte de plus ou de différent qu’un autre secteur ?
Dans un projet de développement de territoire, considérez-vous que le développement
culturel est un choix pertinent ? En quoi est-il adapté ou non à ce type de territoire ?
Quels sont les enjeux d’un tel projet pour la région de Corbigny, et plus généralement
pour le Pays Nivernais-Morvan ?
Selon vous, quelles sont les conditions de réussite d’un projet de développement local ?
Quels sont les atouts du territoire ?
Comment on peut décrire la région ?
Est-ce qu’en dehors de l’abbaye, il y a d’autres démarches de développement dans le
pays Nivernais-Morvan ?
Quelles retombées du projet de l’abbaye sur le territoire ?
Dimension politique
Quel rapport entretenez-vous avec les élus et professionnels travaillant sur le projet
de l’abbaye ?
Devez-vous répondre à des exigences (commande politique) particulières ?
Ce projet est-il assimilé à un projet politique ?

Annexe 2 : Tableau récapitulatif des entretiens


-Jean Bojko : Directeur de la compagnie TéATR’éPROUVèTe depuis 1982 ;
Entretien réalisé le 10 avril 2007
-Marion Campay : Présidente de l’Association AMAL’GAMM depuis mai 2006
Entretien reçu par email le 28 juillet 2007 (entretien non pris en compte dans l’analyse)

80
Annexes

-Pascal Dores : Directeur artistique de la compagnie METALOVOICE depuis 1995


Entretien reçu par email le 10 juillet 2007
-Antoine-Laurent Figuière, Directeur par intérim de la Direction Régionale des Affaires
Culturelles (DRAC) de Bourgogne depuis mai 2007, en charge du projet de l’Abbaye de
Corbigny
Entretien réalisé le 12 juillet 2007
-Jean-Sébastien Halliez, Chef de projet du Pays Nivernais-Morvan depuis 2001
Entretien réalisé le 10 avril 2007
-Philippe Leplat, Président de l’Harmonie municipale de Corbigny depuis 2004
Vice-Président de l’association « Les Fêtes de l’abbaye » depuis 2004
Entretien réalisé le 14 avril 2007
-Patrick Marmion, Président de l’Office du tourisme du Pays corbigeois
Président du festival « Les Fêtes musicales » de Corbigny de 1995 à 1997
Entretien réalisé le 12 avril 2007
-Alain Mignon : Directeur de la compagnie Déviation depuis 1991
Entretien réalisé le 6 juillet 2007
-Christian Paul : Président du Pays Nivernais-Morvan depuis 2001,
Président du Parc Naturel Régional du Morvan,
Député de la Nièvre depuis 1997 (réélu en juin 2007),
Premier vice-président du Conseil régional de Bourgogne depuis 2004 ;
Entretien réalisé le 14 avril 2007
-Jean-Paul Sêtre : Administrateur de l’ « Espace de cultures » de l’Abbaye de Corbigny
depuis 2004 ;
Entretien réalisé le 9 février 2007

Annexe 3 : Entretien avec Jean-Sébastien Halliez,


Chef de projet du Pays Nivernais-Morvan, réalisé le 10
avril 2007
Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

Annexe 4 : Entretien avec Jean Bojko, Directeur de la


Compagnie TéATr’éPROUVèTe, réalisé le 10 avril 2007
81
La culture comme outil de développement local : l’étude d’un projet culturel en milieu rural

Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine


de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

Annexe 5 : Entretien de Marion Campay, Présidente de


l’association AMAL’GAMM, reçu par email le 28 juillet
2007
Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

Annexe 6 : Carte localisant Corbigny en France


Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

Annexe 7 : Le Pays Nivernais-Morvan en Bourgogne


Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

Annexe 8 : Corbigny dans la Nièvre


Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

Annexe 9 : Photographie de l’Abbaye de Corbigny


Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

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Annexes

Annexe 10 : Fiche action culture du Pays Nivernais-


Morvan : « Favoriser l’accès à l’offre artistique et
culturelle », extrait du Contrat de Pays 2007-2013
Ces annexes sont à consulter sur place au Centre de Documentation Contemporaine
de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

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