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La lecture comme jeu

Causerie introductive au congrès


de l'ABF, « Qui lit quoi ? », mai 1984

par Michel Picard


Écrivain

tiens avant tout à remercier l'ABF fin de vous proposer une théorie de la
qui me donne le redoutable hon- lecture dont le titre de cet exposé indi-
Je
neur d'inaugurer votre congrès, du
moins en ce qui concerne les réflexions
que assez qu'elle reposerait sur le jeu
et sa connaissance.
que vous allez entreprendre. A vrai dire
je suis terrifié, d'abord à l'idée de de-
voir parler devant une assemblée aussi
érudite, mais aussi pour une autre rai- Que signifie
son qui est qu'on m'avait laissé entre-
le m o t « lecture » ?
voir une séance d'environ une heure et
demie, ce qui aurait permis des débats
certainement fructueux ensuite ; mais
En ce qui concerne la lecture, il me
les littéraires sont compressibles à l'in-
semble que l'un des principaux pro-
fini, le temps peut-être aussi, et nous
blèmes qui se posent à son sujet, et l'en-
essayerons de sauter quelques exem-
semble de nos difficultés théoriques
ples. Je suis également un peu perplexe
viennent tout simplement du fait que
quant à l'opportunité de cette « lecture
nous ne parlons pas tous de la même
comme jeu dans la mesure où j'ai ob-
»

chose quand nous utilisons le mot lec-


servé que l'affiche de ce congrès posait
deux questions, certes tout à fait pas- ture. Plusieurs activités radicalement
sionnantes : " Qui lit quoi ? » Ma per- différentes les unes des autres se dé-
plexité, presque mon angoisse, vient nomment indistinctement lecture;
du fait que ce dont je souhaiterais vous d'une manière générale on peut distin-
entretenir n'est ni le qui, ni le quoi, guer au moins quatre acceptions du
mais le comment. Alors, entre les allo- terme.
cutions que vous avez entendues tout
à l'heure et le repas de midi qui s'ap- Le premier sens du mot lecture renvoie
proche, veuillez considérer ce que je évidemment au déchiffrement, c'est-à-
vais vous proposer comme un simple dire à la compréhension des signes
hors-d'½uvre. écrits. Même si une certaine mode
étend à l'heure actuelle cette significa-
Je souhaiterais aborder la question de tion au déchiffrement de tout signe, la
la lecture comme jeu en vous parlant lecture est d'abord ce déchiffrement-là.
d'abord de la « lecture » elle-même car C'est l'acception la plus courante, celle
le terme est ambigu ; en évoquant en- qu'on trouve dans les classements
suite ce qui est proprement le sujet de d'une bibliothèque mais surtout dans
ce congrès, le lecteur, et en tentant en- les librairies. Bien entendu toutes les
autres acceptions supposent celle-ci. En joue dans le rapport qu'on a avec cette tout ce qui touche à l'analphabétisme
fait, ce phénomène de déchiffrement lecture-là un rôle tout à fait capital, je relatif, qui est beaucoup plus fréquent
est sans aucun doute l'un des plus dif- dirais même décisif, ainsi que le rapport qu'on ne croit mais sur lequel vous avez
ficiles qui soient et il n'est pas du tout qu'on peut entretenir avec le livre dans sans doute beaucoup plus de lumières
aussi aisé à analyser que nous le la pratique de la vie quotidienne. C'est que moi.
croyons généralement. Il implique des aussi sous cet angle qu'il faudrait envi-
spécialistes, sûrement il y en a parmi sager les questions de la lecture rapide La seconde acception concerne la lec-
vous. Évidemment l'environnement dont Richaudeau a savamment traité et ture comme information. C'est celle à
laquelle il a été fait allusion
d'une façon à peu près
constante dans les allocutions
que j'ai entendues tout à
l'heure. Il s'agit de l'aspect uti-
litaire de la lecture, l'appropria-
tion des connaissances par un
médium, comme on dit aujour-
d'hui, particulièrement efficace.
Richaudeau avance des chiffres
qui sont à cet égard tout à fait
éloquents. Si l'on est capable
d'enregistrer, si j'ose dire, neuf
mille mots à l'heure, lors d'une
conférence - et peut-être faut-il
que je parle plus vite pour que
vous arriviez à ce score - lors
d'une lecture on est capable
d'en intégrer vingt-sept mille, et
jusqu'à soixante mille si l'on est
entraîné à la lecture rapide. Je
ne crois pas que les écrans des
ordinateurs changent grand-
chose à cette constatation, ni re-
mettent en cause cette caracté-
ristique de la lecture en tant
qu'information.

La troisième acception à la-


quelle le mot lecture renvoie
couramment, surtout dans les
médias et dans les magazines,
c'est la lecture comme « aliéna-
tion », si vous me permettez
cette expression, que je mets
entre guillemets. Qu'entendre
par là ? Je consulte les instruc-
tions aux instituteurs diffusées
par le ministère en 1980 par l'in-
termédiaire des CNDP et je
m'aperçois que page 21 les lec-
tures envisagées pour les en-
fants sont de deux types très
tranchés, et de deux types seule-
ment, étant bien entendu que la
lecture dans sa première accep-
tion est acquise, c'est-à-dire la
lecture comme déchiffrement. Le
premier type est la lecture d'informa- remment le terrorisme d'une certaine Nous avons des classes de « français »,

tion, le second la lecture qu'on baptise linguistique dans nos universités et ce- terme qui recouvre la même équivoque
tantôt distraction et tantôt, mais c'est la lui encore plus redoutable d'une cer- que celle que je signalais à l'instant au
même chose, évasion. L'information, taine sociologie de la littérature, dans sujet de l'université. Il existe des pro-
l'utilité, et, d'autre part, l'évasion, la dis- et hors nos universités, ont répondu fesseurs de français », des facultés de
traction, la gratuité. Cette lecture, je d'une manière très claire en ignorant « lettres » : le flou terminologique est
préfère la baptiser d'" aliénation >. Il y carrément, en refoulant, en piétinant aussi ahurissant pour le problème de la
aurait une autre conférence à vous faire cette pauvre catégorie de la littérarité. littérature que pour celui de la lecture.
sur ce thème. Il faudrait justifier le On ricane beaucoup à son sujet. L'école Je souhaitais ici vous proposer plu-
terme que j'aurai à nuancer tout à de Bordeaux avec Escarpit, l'école de sieurs exemples mais je me contenterai
l'heure. J'appelle cette lecture « aliéna- Bourdieu par exemple, si à la mode au- d'un seul : un même enseignement dit
tion " dans la mesure où elle correspond jourd'hui, sont des écoles sociologiques littéraire peut être assuré par des ensei-
à une sorte d'oubli de soi et du monde, qui ne se soucient plus du tout de cette gnants aux compétences extrêmement
à une absorption dans le fictif dont on activité peut-être un peu désuète, la lit- différentes les unes des autres, formés
a oublié qu'il est fictif. C'est ce qui fai- térature. dans le cadre de spécialisations aussi
sait écrire à Valéry Larbaud cette phrase hétérogènes que celle des instituteurs
si célèbre selon laquelle la lecture est dits PEGC, l'agrégation ou le CAPES de
un vice impuni, une drogue. A cet grammaire, de lettres modernes et de
égard j'ai relevé dans Le Monde du 25 Qu'appelle-t-on lettres classiques (dont la distinction est
février 1983 sous le titre Dévoreuse, « littérature ? tout de même assez surprenante, au
cette description d'une lectrice qui m'a moins sur le plan épistémologique). Ne
laissé des frissons dans le dos (pas la développons pas davantage cette ques-
lectrice, la description). Qui lit quoi?... Je voudrais donc, dans un second tion, qui est rebattue, ni ce problème,
« Dévoreuse de livres depuis l'âge de temps, toujours en examinant ce que qui est relativement patent. Partons du
sept ans... », nous allons voir ce qu'elle sous-entend ce terme lecture, m'inter- fait qu'il y a un phénomène générale-
lit : « elle lit tout ». Elle lit n'importe roger avec vous sur ce que pourrait être ment considéré comme étant la littéra-
quoi ; elle donne dans ses exemples à la littérature. Je vous ai prévenus cha- ture. Mais même si l'on admet cette es-
la queue leu-leu : la collection Harle- ritablement : nous allons remonter d'un pèce de donnée factuelle, on ne peut
quin (trente millions d'exemplaires dif- cran dans l'équivoque. Quelques exem- s'empêcher de s'interroger lorsqu'on
fusés en France pour 1982, j'ai bien dit ples : dans l'actuelle réforme du pre- s'aperçoit qu'aucun étudiant de pre-
trente millions...). Harlequin donc, Bal- mier cycle des universités et en parti- mière année qui se destine à faire des
zac, Flaubert, Proust... Voilà de l'éclec- culier des universités dites littéraires, études littéraires, avec tous les guille-
tisme. Sa conclusion - et c'est surtout qui comprennent toujours la géogra- mets que vous voudrez bien mettre au-
cela qui m'a épouvanté - était la sui- phie, l'histoire, la philosophie, les lan- tour de ce mot, n'est tout bonnement
vante : Je prends Harlequin et pendant gues vivantes, la psychologie, etc., (tout capable de répondre à la question :
une heure j e ne suis plus là. Il est bien
»
ceci sous la dénomination littéraire, ce « Quelle est la différence entre un bon

évident qu'il s'agit d'une conception de qui est déjà en soi une indication au et un mauvais livre ? » Aucun. Certes,
la lecture assez particulière, qui pourra moins d'étrangeté), où est la spécificité c'est une question-piège, je le re-
peut-être justifier le terme indéniable- de la littérature ? Que demande-t-on connais. J'avoue que moi-même serais
ment péjoratif que j'ai utilisé, la lecture aux départements de français », dans embarrassé ; nous serions nombreux
comme« aliénation ». ces UER ? Tantôt de la linguistique, tan- dans cette assemblée à l'être, s'il nous
tôt de la culture générale, tantôt de la fallait répondre à brûle-pourpoint à une
La quatrième acception, celle dont j'ai- grammaire française, le tout sous la question pourtant si claire. Vous remar-
merais surtout m'entretenir avec vous même dénomination. Lors même qu'on querez que cette confusion est propre
aujourd'hui, et j'espère bien devoir voudrait se restreindre à l'aspect pré- à la littérature en tant qu'art, jamais elle
répondre à de nombreuses questions tendument gratuit de la culture, qu'est- ne pourrait se poser d'une manière
sur ce sujet, désigne la lecture comme ce que cette culture générale littéraire ? aussi flagrante pour quelque autre
art. Ce terme fait problème : est-ce qu'il A quoi renvoie-t-elle d'une manière forme d'art, la peinture ou la musique
existe un art littéraire, après tout ? On précise quant aux spécialités des soi-di- par exemple. Tout se passe, en ce qui
se demande en tout cas si parler de la sant littéraires ? Indifféremment, et concerne la littérature, comme si aucun
littérature en tant qu'art ne fait pas sim- d'une manière qui reste toujours équi- enseignement spécifique qui permette
plement remonter d'un cran l'équi- voque : à l'histoire littéraire, à l'étude de l'envisager effectivement comme un
voque que je signalais à propos des de la langue, à la connaissance des art n'était concevable. Autrement dit
acceptions du mot lecture. Qu'est-ce textes (qui est une lecture d'information tout lecteur est considéré implicitement
qu'on veut dire quand on parle de « lit- au second degré), ou à la théorie litté- comme compétent en littérature, par le
térature ? Il y aurait-il une lecture lit- raire, envisagée surtout sous la forme biais de cette équivoque que je souli-
téraire et des lectures qui ne le seraient de recettes. Donc l'équivoque n'est pas gnais plus haut au sujet du mot lecture.
pas ? Est-ce qu'on peut dans le proces- du tout levée si l'on se réfère à l'insti- Aussi bien n'existe-t-il aucun enseigne-
sus de lecture distinguer des éléments, tution universitaire ; bien au contraire, ment méthodologique, a fortiori théo-
des mécanismes, qui seraient littéraires elle est aggravée. D'ailleurs, elle se re- rique, concernant le plaisir esthétique
spécifiquement et d'autres qui seraient trouve aussi à d'autres niveaux d'ensei- de la lecture. Il y a quelque chose de très
extra-, voire infra-littéraires ? Est-ce que gnement. Quand il y a-t-il un enseigne- surprenant à constater que lorsqu'on
cette distinction est pertinente ? Appa- ment d'une lecture littéraire? Jamais. parle d ' enseignement artistique ", par
exemple pour les collèges et les lycées, - que la littérature, ce ne peut être un soixante-dix, pour que cette activité très
la lecture et la littérature n'en font pas amas matériel d'objets imprimés, qu'au- particulière que j'appelle la littérature
partie : l'expression « enseignement ar- cune confusion n'est possible entre nos soit envisagée du point de vue de la
tistique - ne concerne que la musique bibliothèques et la culture, c'est-à-dire lecture, comme si une sorte d'inhibition
et le dessin. Tout ceci n'est pas dû au l'utilisation qui est faite de ces biblio- s'était pendant très longtemps interpo-
hasard, il y a tout de même une sorte thèques, il est évident aussi qu'un livre sée entre la prise de conscience de
de convergence dans ces flous métho- n'existe que quand il est lu. Ces « évi- l'inéluctable nécessité d'analyser la lec-
dologiques et terminologiques, dans dencess o n t , semble-t-il, assez refou- ture littéraire en tant que processus et
ces occultations, dans ces absences, lées. Remarquez à nouveau que ceci la possibilité mentale de cette analyse.
dans ces oublis. Si l'on confond littéra- n'existe pas pour la « peinture m o t qui C'est l'école de Constance qui a propo-
ture et lecteur, on ne confond pas Ma- désigne principalement l'acte de pein- sé, par étapes, ce que l'on a appelé l'es-
tisse et Ripolin. En ce qui concerne la dre, et que l'on distingue d'une manière thétique de la réception. Apports vrai-
musique, il ne viendrait à l'esprit de relativement claire la peinture, qui est ment capitaux, mais pratiquement igno-
personne de supposer qu'un exécutant, un art auquel tout le monde peut se rés en France. S'il y a là un deuxième
c'est-à-dire un musicien, puisse jouer, référer, et le tableau, qui est un objet déplacement, tout à fait séduisant et ir-
donner quelque valeur concrète à la (hélas parfois désigné par le terme ca- réversible, du regard scientifique qu'on
musique sans jamais avoir appris ; et dre - ce qui implique un certain vide). peut porter sur la littérature, ce dépla-
personne ne réduirait la musique à Le progrès, s'il est considérable, n'a pas cement est bien loin d'être reconnu. La
n'être que la partition (nous allons re- été immédiatement profitable aux plupart des grands ouvrages sur la
venir sur ce problème à propos de la études littéraires ni à la lecture. On s'est question ne sont pas traduits en France.
lecture). On suppose que ce musicien certes soucié du texte, on s'est aperçu En langue anglaise, l'ouvrage de Nor-
doit avoir fait ses classes, c'est là-dessus qu'il s'agissait d'une production d'un man Holland, qui se place du point de
que je vais m'étendre un peu plus tout type très particulier et non pas d'un vue de la psychologie du lecteur, n'a
à l'heure. En conclusion, je dirais qu'il simple produit, d'une chose qui serait jamais été traduit et il a été publié en
n'y a pas de spécialiste de la littérature là. On a découvert des critères qui per- 1968 aux États-Unis. Pas plus que l'ou-
parce qu'on ne sait pas, apparemment, mettraient à ces pauvres étudiants aux- vrage de l'Allemand Wolfgang Iser, de
ce que c'est que la littérature. quels on posait la méchante question à Constance, qui a proposé cependant un
brûle-pourpoint tout à l'heure, de ré- certain nombre de concepts extrême-
Je crois que l'on ne peut pas rester da- pondre et de distinguer en gros ce qui ment opératoires, comme celui de lec- «

vantage - je sens votre angoisse - dans serait littéraire de ce qui ne le serait pas. teur implicite », et dont le titre était pré-
cette situation, qu'il faut absolument Mais tout ceci restait au niveau du texte, cisément L'Acte de lecture. D'autre part,
trouver une lumière qui nous permette comme s'il n'avait pas de producteur et il faut bien avouer que ces percées
d'y voir un peu clair, ne serait-ce que surtout comme s'il n'avait pas de scientifiques sont méconnues mais par-
d'une manière provisoire, mais opéra- »
consommateurm e t t o n s ce terme fois aussi récupérées ; par exemple un
toire. Cette lumière, nous la découvrons inadéquat entre guillemets. Ce qui gê- certain comparatisme universitaire a eu
dès que nous cessons de considérer la nait, c'était la référence à l'auteur, cet vite fait de ranger ces tentatives parmi
littérature comme une chose. Dès qu'on auteur dont on n'arrive pas à se débar- des tentatives beaucoup plus anciennes
l'envisage enfin comme ce qu'elle est rasser, dans la vieille tradition néo-ro- qui en neutralisaient le caractère quasi-
réellement, une activité. Une véritable mantique à laquelle tous nos réflexes ment révolutionnaire. Enfin, dans la
mutation s'est produite dans les menta- nous renvoient (« Qu'est-ce que l'auteur plupart de ces études, si pertinentes, si
lités et dans les études littéraires, il y a a voulu dire ? » , etc.). Malgré un effort, fulgurantes qu'elles soient, subsistent
une vingtaine, une trentaine d'années, au moins lexical et méthodologique, malgré tout certaines des équivoques
lorsqu'on s'est enfin décidé à effectuer très important, pendant très longtemps que je soulignais en commençant cette
ce déplacement. S'il est évident, pour la « littérature comme production ren- communication. Équivoque sur le mot
peu qu'on ait un peu de recul - et l'on voyait surtout au phénomène de l'écri- lecture, sur le mot littérature. Dans
n'avait peut-être pas assez de recul, ture. Il a donc fallu attendre la fin des l'analyse de ce que mes collègues alle-
souvent on ne l'a pas encore toujours années soixante, le début des années mands appellent le fictionnel, nous ne
trouvons pas la préoccupation d'une «c'est bien », en soi. Je crois que cela au sein d'une situation psychologique
éventuelle valeur esthétique du fictif. dépend un peu de ce qu'on lit: Q u i infantilisante. Mais l'une des caractéris-
Tout serait calculable, mais historique- lit quoi ?M a i s cela dépend aussi et tiques curieuses de ce roman par rap-
ment et sociologiquement calculable. peut-être surtout de la manière dont on port aux Trois Mousquetaires, c'est l'éli-
On a donc accumulé des » lecteurs lit, c'est-à-dire du « comment ? » Alors à mination de l'altérité : tout ce qui est
abstraits dont on étudiait les différentes quoi servirait l'éventuelle lecture litté- autre se trouve nié, tué, annulé et le
caractéristiques à l'aide de catégories et raire que je présuppose ici ? Pour bien principal antagoniste du héros narcissi-
de rubriques qui appartenaient le plus comprendre l'intérêt de cette question que s'appelle Nemo, c'est-à-dire per-
souvent à l'esthétique, à la philosophie, il faudrait procéder par l'absurde, selon sonne. A la fin il disparaît, absorbé dans
à la sociologie, à la linguistique, ou à le raisonnement qu'affectionnent cer- toutes sortes de mises en boîtes gi-
tout cela mélangé. Depuis une quin- tains de mes collègues mathématiciens. gognes. Ce Nemo, personne, auquel,
zaine d'années le nombre de lecteurs» Que serait une lecture aliénée ? Deux d'une manière symbolique, est renvoyé
ainsi théorisés est tout à fait impression- exemples : Les Trois Mousquetaires et le lecteur passif, nous fait songer au
nant. Je vous en épargnerai la liste L'Ile mystérieuse. Le roman de Dumas brevet de mousquetaire que reçoit d'Ar-
complète sans vous éviter ceux qui sont et celui de Jules Verne ne sont pas par- tagnan, à deux reprises - parce qu'on
les plus chers à nos amis d'outre-Rhin. mi les pires qui proposent des lectures avait oublié qu'il lui avait été déjà ac-
Par exemple le lecteur fictif », le « des-
aliénantes, au contraire. Mais ces textes cordé une première fois, tant il est peu
tinataire ,, le lecteur virtuel », le lec- escamotent certaines contradictions, opératoire, apparemment - et sur le-
teur empirique ", le «lecteur idéal car, lorsque nous en parlons, nous ré- quel ne figure pas son nom. Brevet « en
F- archi-lecteur » - pas d'outre-Rhin ce-
vélons des lectures qui ne sont pas as- blanc », ce qui nous permet peut-être
lui-là mais d'outre-Atlantique - , le « lec-
sez critiques. Lorsque nous évoquons de comprendre le titre même de Trois
teur inscrit ,, le « lecteur compétent », le
Les Trois Mousquetaires, nous oublions Mousquetaires où chacun s'est deman-
« lecteur optimal
l e « lecteur pragma- par exemple presque toujours la se- dé pourquoi d'Artagnan ne comptait
tique », sans compter des lecteurs cer-
conde partie ; la plupart des adapta- pas : c'est sans doute le sujet même de
tainement tout aussi intéressants mais
tions cinématographiques ou télévisées ce roman, il n'y ait pas de sujet. Ma-
qui m e découragent à l'avance par leur
se fondent presque exclusivement sur chine à décerveler que ce type de lec-
sophistication : le lecteur idéal aucto-
«

la première partie de ce roman célèbre ; ture, qu'il faudrait analyser avec plus de
ral », le « lecteur idéal critiquee t puis
c'est que la seconde - dont une analyse soin et dans le cadre d'une interdisci-
bien sûr le « narrateur extra- ou intra-
de la structure montre assez facilement plinarité assez solide. En opposition
diégétique ».
qu'elle reproduit la première d'une ma- avec cette lecture par l'absurde, es-
nière négative et qu'elle a avec elle des sayons d'imaginer une lecture positive,
relations d'analogie vraiment très pro- par exemple à l'aide de critères politi-
fondes, très fonctionnelles - inquiète, ques. L'Ile mystérieuse se situe histori-
Le lecteur mystifié
angoisse, révélant l'univers dans lequel quement à un moment où l'écrasement
progressivement le lecteur, par sa lec- de la Commune, refoulé ou non, est
ture plus ou moins passive, se trouve dans toutes les mémoires et où les
Ceci m'amène donc au sujet lecteur.
plongé. Sa lecture est passive car elle jeunes bourgeois auxquels s'adresse le
Nous parlons de lecture et nous nous
est facile, et sans difficulté de lecture il roman, lorsqu'ils apprennent que le vrai
apercevons que nous ne savons pas très
bien de quoi nous parlons. Est-ce que n'y a pas conscience de la lecture. Idée nom de Nemo, « je ne suis personne »,
nous savons un peu mieux de ce dont simple, peut-être contestable, dont il est Dakar (ce que l'on oublie aussi, gé-
vous allez parler, puisque vous allez faudrait discuter car tout ce qui est dif- néralement), ont du mal à ne pas envi-
vous intéresser au lecteur ? Le terrain ficile n'est pas pour autant littéraire, sager cela confusément en relation avec
est miné lui aussi mais il n'est peut-être mais constatation qui, dans le cadre de le Sénégal et les conquêtes coloniales
pas impossible au moins d'y voir clair, l'absurde où je m e situe, est tout de de l'époque. Il ne faut bien entendu pas
de voir les mines à l'avance. C e qui même relativement irréfutable. Le lec- réduire le roman à cela ; mais cela
manque à la plupart des études que je teur est invité à une sorte de régression, existe aussi. Impossible certes de défi-
mentionnais et ce qui explique le flou diraient les psychanalystes, descendant nir la lecture littéraire par rapport à des
relatif de la plupart de ces notions, si différents stades de son psychisme dans critères purement politiques, ou idéo-
pertinentes, si opératoires, heuristiques le temps jusqu'à des situations extrême- logiques ou même moraux, si noble
qu'elles soient, c'est un peu de psycho- ment archaïques où il demeure piégé. que cette tentation puisse être. C'est
logie. C'est pourquoi j'ai parlé de sujet La fin du roman à cet égard est tout à pourtant presque dans cette perspective
lecteur. Il s'agit d'individus réels, qui fait effrayante, dans une certaine me- qu'il faut se situer, sans craindre le ri-
ont une psychologie, dont nous sure psychotique. Il y a éclatement du dicule. Non la morale, peut-être, mais
connaissons un peu le fonctionnement. héros, chaque personnage est renvoyé l'enrichissement psychologique de l'in-
Ne serait-il pas utile, sans tomber dans à sa personnalité narcissique, extrême- dividu. Pour répondre à la question ri-
la mode psychanalysante, d'envisager la ment pauvre d'ailleurs ; ce qui peut être diculement simple et presque primitive
lecture sous l'angle de ses processus ? mis en relation avec la conception de que je posais tout à l'heure : « à quoi
Quelles sont les préoccupations, les at- l'histoire selon Dumas. On peut remar- ça sert de lire ? », on pourrait la mettre
tentes du lecteur ? C'est un bon angle quer une ressemblance avec L'Ile mys- en rapport avec la construction positive
d'attaque. Il faut poser la question du térieuse dans les lectures qu'impliquent du lecteur, la construction de ce que
lecteur et de la lecture en termes fonc- leurs structures, une sorte d'escamotage les psychanalystes appellent son moi.
tionnels. A quoi ça sert la lecture ? commun des contradictions, le maintien Prenons l'exemple de Madame Bovary
Beaucoup de gens considèrent que plus ou moins forcé, là aussi hypocrite, ou du Rouge et le Noir ou de Don
Quichotte, livres qui ont tous en rature n'aborde la lecture ou la littéra- « comme si ».
Jeux d'agressivité aussi, de
commun d'être des livres sur les livres ture en se servant du jeu - ce qui rend destruction ludique (je ne suis pas cer-
et en même temps des livres sur l'em- l'évidence dont je parlais bien dou- tain qu'il faille interdire les jeux violents
prise idéologique, quelle que soit teuse. Il existe toutefois un accord, tout aux enfants, ni les livres qui évoquent
l'idéologie, donc de démonter cette em- involontaire sans doute, entre les diffé- la violence, dans la mesure où l ed é -
prise, de donner au lecteur les éléments rents spécialistes de différentes disci- foulementferait aussi partie d'un ap-
qui lui permettent de lutter à son tour plines, dès qu'ils abordent le jeu, pour prentissage de la maîtrise).
contre les emprises idéologiques de le définir par une espèce de bipolarité.
Le jeu oscille entre deux limites, ou Il s'agit, dans ce type de lecture comme
quelque bord qu'elles viennent. Le
deux pôles : le fantasme, le réel. Entre
comble d e smauvaises lectures serait dans ce type de jeu, de donner du jeu
de lire Madame Bovary - ainsi que cer- au réel que nous vivons. Si ce n'est une
taines quatrièmes pages de couverture préoccupation consciente de nos lec-
y invitaient, voici peu, dans une collec- teurs, c'est en tout cas l'une des fonc-
tion populaire - comme Madame Bova- tions majeures de leur lecture.
ry lisait ses mauvais livres, c'est-à-dire
d'une manière aliénée. C e serait vrai-
Le second pôle du jeu, sur lequel je suis
ment un comble : utiliser à l'envers une
contraint de passer plus vite, n'est ni
si belle machine ! Mais Le Rouge et le
Noir, Don Quichotte, Madame Bovary, opposé, ni contradictoire : il est diffé-
rent. Il s'agit d'une lecture hélas peu dé-
plutôt que des machines, seraient en
mocratisée, lecture comparable au jeu
fait des sortes de jeux éducatifs.
d'adultes - jeu d'échecs si vous voulez,
mots croisés - ou aux jeux de construc-
tion plus complexes, Meccano n° 2 et
Lector ludens non plus Meccano n O 1, Lego quand
même, mais très élaborés, ce que les
Anglais appelleraient games, les jeux, et
Ceci nous mène directement à la der- qui donne par conséquent, le terme
nière partie de mon exposé. Après cette game le montre aussi, son importance
première mutation qui était vraiment à la matérialité du signifiant, à l'ensem-
déterminante, une coupure épistémolo- ble de ce qui constitue le code ou les
gique dans les études littéraires, la mu- codes. Plus proche par conséquent de
tation que représentait le fait de consi- la conscience, de la réflexion, impli-
dérer la littérature comme une activité, fantasme et réel, qui sont hors jeu, deux quant une appropriation de ces codes,
la seconde mutation, le second décro- types de jeux, qui correspondent à qui produit une possibilité de mise à
chement épistémologique pourrait être deux types de lecture. L'une qui serait distance de ces mêmes codes : on jouit
de considérer cette lecture sous l'angle proche des jeux de l'enfance, lecture en amateur éclairé de reconnaître des
du jeu. C'est encore une évidence, pour qu'on pourrait appeler playing, du mot modèles culturels et d'en apprécier les
peu qu'on y réfléchisse deux minutes ; anglais to play, compte tenu de la pau- variations. Certes, ce type de plaisir
mais rien n'est plus curieux que les évi- vreté du vocabulaire français pour dé- n'est pas encore très répandu, mais ce
dences apparemment, car, si c'est une
signer les différentes modalités du jeu. n'est pas parce qu'une élite s'est appro-
évidence, pourquoi n'en n'avons-nous
Playing, proche du fantasme, s'immer- prié un certain type de plaisir qu'il faut
jamais tiré de conséquences ? Pourquoi
geant dans le fictif mais sans jamais y nier l'existence de ce plaisir. Je suis de
tout se passe-t-il comme si l'on ignorait
tomber complètement, comme les lec- ceux qui rêvent d'un élitisme pour
radicalement qu'il existe des relations
tures aliénées, sans jamais oublier que tous : ce n'est pas en niant le fait qu'il
profondes, consubstantielles entre la
le fictif est fictif. C e sont les lectures y a un apprentissage, auquel malheu-
lecture artistique et le jeu ? Un jeu,
que nous connaissons tous bien, nos reusement jusqu'ici tous n'ont pas droit,
comme le Lego (qui veut dire je lis »).
«

premières lectures. Lectures d'explora- que nous résoudrons la question des


On découvre, lorsqu'on aborde la
tion : « Qui suis-je ? « Où est le privilèges (sociaux et culturels : les uns
bibliographie relative au jeu, d'im-
monde ? » Lectures d'équilibres ins- impliquent les autres). Car il est vrai
menses difficultés épistémologiques
tables sur les limites entre le moi et le que ce type de lecture, jeu comme
mais également un certain type d'ac-
cord. Un accord interdisciplinaire pour monde, entre le je et l'autre. Lectures game, implique des études, un milieu
assigner au jeu un rôle fondamental de vertige et de maîtrise, face aux mé- environnant favorable et toutes sortes
dans la structuration de la personne hu- taphores des situations traumatisantes d'acquisitions que nous sommes loin
maine. A quoi sert la lecture ? Elle pour- que nous rencontrons immanquable- encore de trouver, même dans les pays
rait servir à cela. Le jeu a un rôle d'ap- ment dans la vie - et en cela caracté- les plus prétendument civilisés, chez
prentissagepositif, un rôle d'intégration ristiques de la fonction même du jeu, tout le monde.
sociale voire de thérapie douce. Passons ou du moins d'une de ses fonctions
sur les désaccords entre l e sspécia- principales. Essais de rôle, que l'on ap-
listesd u jeu, qui ne font que répéter pelle d'un terme bien commode, mais Pour terminer : ce qui fait la difficulté
ceux de nombreuses sciences humaines tout à fait contestable, identification à d'une analyse de la lecture un peu pous-
intéressées par le fait ludique. Aucun des personnages (en réalité à des situa- sée, c'est tout simplement que la littéra-
spécialiste du jeu n'aborde la littérature tions) et qui ne sont rien d'autre que ture tient des deux types de lecture dont
sous l'angle du jeu. Inversement aucun ces jeux de simulacre auxquels se li- on vient de parler. La lecture littéraire
spécialiste de la lecture ou de la litté- vrent les tout petits enfants, ceux du est celle qui est capable d'établir une
relation constructive (je dirais dialecti- cialistes du jeu pour définir celui-ci se ces objets sur lesquels trébuche notre
que si ce mot n'était tellement galvau- retrouvent dans la lecture littéraire, que société de consommation (il n'y a pas
dé) entre les deux sortes de jeux que corollairement, aucun des siens ne s'op- à proprement parler d'antinomie). C'est

j'ai tenté de définir plus haut. Ni rêve pose à eux et enfin - ceci me semble plus grave que cela. Si on lit moins et
passif, ni activité de docte réservée à tout à fait décisif sur le plan de la ri- si nous avons pu constater toutes ces
une certaine élite mais s'enracinant gueur scientifique - que toute dénatu- équivoques quant aux acceptions du
dans les deux à la fois. Il est extrême- ration de la lecture littéraire comme mot lecture » ou du mot littérature »,
« «

ment difficile de savoir comment fonc- telle, par exemple vers la lecture d'in- s'il eût été facile d'en découvrir de pires
tionne ce double processus et c'est à formation ou d'évasion, peut être mise pour le mot « j e ut o u t cela doit se
quoi on peut espérer que s'engageront en rapport avec la disparition de l'une comprendre par référence au phéno-
les études futures, en tout cas celles que des caractéristiques du jeu. Il me sem- mène de déludification générale de nos
nous allons tenter dans le cadre du cen- ble que nous tenons là quelque chose sociétés. Il ne faudrait pas en effet se
tre de recherches sur la lecture littéraire de très solide. laisser abuser par tant de faux jeux qui
qui existe à Reims. L'intérêt de ce type nous assaillent un peu partout : les lo-
d'analyse est généralisable. Si l'on par- Les conséquences de ces perspectives teries, les jeux télévisés ou radiodiffu-
venait à comprendre la lecture comme pourraient être considérables. D'abord sés, le stade, tel qu'il est devenu en tout
jeu dans sa complexité et sa dualité, un décentrement radical des études lit- cas, les jeux vidéo, etc. Cette proliféra-
peut-être serait-il possible d'étendre les téraires, ou prétendues telles ; une vé- tion semble, précisément, suspecte.
résultats de cette compréhension à ritable mutation : la fin des bavardages Même si elle est datée, même si son
toute espèce de forme d'art. Pour ma journalistiques et amateuristes sur la lit- usage a été pendant trop longtemps res-
part, je le crois. Cependant le jeu de la térature ; mais aussi une prise de treint à une élite (et peut-être même
lecture est bien spécifique, car son ma- conscience plus dramatique, presque servant d'une manière élitiste à une cer-
tériau est le langage, le langage écrit tragique. La lecture littéraire, si profita- taine sélection sociale), je ne pense pas
élaboré en texte, lu par un individu gé- ble qu'elle ait pu être, ainsi grossière- en tout cas qu'il soit réactionnaire de
néralement solitaire. Voilà ce qui singu- ment définie, se trouve à l'heure ac- regretter une activité aussi fructueuse,
larise, plus que sa dualité, qu'il est pos- tuelle dans un péril que tout le monde aussi enrichissante pour l'humanité,
sible de retrouver dans d'autres formes peut voir. Il n'est pas directement lié à que le jeu de la lecture qui fut si puis-
d'art, la lecture littéraire. On notera que la fin de la galaxie Gutenberg, à l'im- samment efficace et, depuis maintenant
tous les caractères relevés par les spé- portance de l'image ou à celle de tous longtemps, si bon marché.

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