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Espace géographique

Les nationalités dans les Balkans : de l'usage des recensements


Morgane Labbé

Résumé
Objet d'enjeux politiques, les statistiques des nationalités recueillies par les recensements balkaniques sont jugées peu fiables.
Les problèmes de comparaison éveillent très vite les soupçons : les définitions retenues, les critères et les classifications
employés varient selon les dates et les pays, les déclarations des enquêtes montrent d'importantes fluctuations, qui étaient en
partie fonction de leur stratégie du moment. Classifications, changements et contenus des réponses constituent ainsi une
source de l'histoire des États et de la situation des peuples. C'est dans cette perspective qu'ont été étudiés les recensements de
la Grèce, de la Bulgarie et de la Yougoslavie, et en particulier le traitement des populations macédoniennes.

Abstract
Balkan ethnie statistics : political uses of censuses. — Ethnic censuses statistics collected contain significant inconsistencies :
definitions and classifications differ by date and country, individual respondents often provide contradictory responses, as a
function of their immediate situations. While unreliable in the first degree, these provide a precious, albeit indirect, source for the
history of the State in this part of Europe. The article applies these considerations to an analysis of Greek, Bulgarian and
Yugoslavian censuses, paying special attention to the case of the Macedonian populations.

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Labbé Morgane. Les nationalités dans les Balkans : de l'usage des recensements. In: Espace géographique, tome 26, n°1,
1997. pp. 35-48;

doi : 10.3406/spgeo.1997.1029

http://www.persee.fr/doc/spgeo_0046-2497_1997_num_26_1_1029

Document généré le 06/09/2016


J
Nations et territoires

Les nationalités dans les Balkans :

de l'usage des recensements

Morgane Labbé

Boursière post-doctorat, Max Planck Institut fur Wissenschaftsgeschichte,


Wilhemstrasse 44,0-10117 Berlin

Résumé. — Objet d'enjeux politiques, les statistiques des Abstract. — Balkan ethnie statistics : political uses of
nationalités recueillies par les recensements balkaniques sont jugées peu censuses. — Ethnic censuses statistics collected contain
fiables. Les problèmes de comparaison éveillent très vite les significant inconsistencies : definitions and classifications differ
soupçons les définitions retenues, les critères et les by date and country, individual respondents often provide
:

clas ifications employés varient selon les dates et les pays, les déclarations contradictory responses, as a function of their immediate
des enquêtes montrent d'importantes fluctuations, qui étaient en situations. While unreliable in the first degree, these provide a
partie fonction de leur stratégie du moment. Classifications, precious, albeit indirect, source for the history of the State in this
changements et contenus des réponses constituent ainsi une source de part of Europe. The article applies these considerations to an
l'histoire des États et de la situation des peuples. C'est dans cette analysis of Greek, Bulgarian and Yugoslavian censuses, paying
perspective qu'ont été étudiés les recensements de la Grèce, de la special attention to the case of the Macedonian populations.
Bulgarie et de la Yougoslavie, et en particulier le traitement des
populations macédoniennes.

Balkans, géopolitique, minorités, statistiques ethniques Balkans, ethnic statistics, geopolitics, minorities

Le recensement est dans les Balkans la principale, sinon la réduit sensiblement la portée scientifique des résultats, elle
seule, source quantitative sur la distribution de la leur donne en contrepartie un intérêt politique et historique
population par groupes ethniques, groupes linguistiques ou encore peu exploré *.
religions. Toutefois, les enjeux politiques liés aux résultats
peuvent engendrer un doute sur les méthodes employées et Le recensement apparaît ainsi comme une source
les réponses recueillies. Le manque de rigueur de la notion indirecte sur l'histoire de l'État, au même titre que les cartes
d'ethnie à laquelle font appel les recensements laisse la ethnographiques réalisées alors que se posait la question
plus grande place aux considérations idéologiques dans la
définition du groupe ethnique et des critères
d'appartenance. Ainsi, loin d'être un simple inventaire, le 1. Voir cependant à ce sujet: A. Blum et C. Gousseff sur les
recensement construit ces groupes, décide de leur représentation, classifications des recensements russes (1995). Sur les tableaux des
détermine leur importance. Si la variabilité des critères recensements français du xixe siècle, H. Le Bras (1986).

Morgane Labbé
du partage des territoires cédés par les Ottomans. Les 18704. Les deux questions ont été maintenues jusqu'au
nombreuses cartes suscitées par le partage de la Macédoine recensement de 1951. Leur abandon ultérieur n'a pas été
ont été étudiées, voici déjà plus de quarante ans, par un expliqué, ni d'ailleurs leur introduction. Pour la religion, la
géographe anglais, H.R. Wilkinson. Il montre que leur continuité avait été assurée avec les pratiques
valeur réside moins dans la description d'une prétendue administratives de l'époque ottomane, où la distinction des
réalité ethnographique que dans les idées ethnographiques appartenances communautaires s'opérait selon la confession5;
de leurs auteurs, dans leur utilisation comme support des mais, à la différence des États voisins, la langue n'était pas
politiques : étrangères aux réalités, elles n'en ont pas considérée comme un critère de nationalité. Les
moins mené à des réalisations concrètes comme les tracés statistiques linguistiques ne distinguaient que des Hellènes6,
de frontières, en influençant choix et décisions politiques2. comme le rappellent les publications du recensement de
Wilkinson a ainsi mis en évidence un véritable travail 1928: «Les orthodoxes de langue turque ne sont au fond
d'objectivation des idées sur la nation et l'ethnie, mis en de leur conscience ethnique que de purs Hellènes, raison
œuvre par ces cartes. pour laquelle ils ont été chassés de la Turquie et se sont
réfugiés en Grèce. La plupart aussi des orthodoxes de
Les catégories ethniques des recensements balkaniques ont langue macédonoslave et koutzovalaque sont des Hellènes
été étudiées selon une démarche analogue : en appliquant au point de vue de la conscience ethnique. On peut dire
d'une part une grille de lecture politique aux changements qu'en Grèce la langue de ses habitants ne coïncide pas
de catégories, en concevant d'autre part l'ethnie comme toujours avec leur conscience ethnique. » Ainsi, l'État grec ne
une catégorie construite. Les liens entre le recensement et reconnaît qu'une minorité religieuse, les musulmans de
les enjeux politiques des États ont été étudiés à travers des Thrace, qui ont été exemptés de l'échange de populations
cas problématiques : le premier porte sur les changements entre la Grèce et la Turquie, décidé par le traité de
de catégories linguistiques employées dans les Lausanne de 1923. Les autres populations qui ne sont ni
recensements grecs, le second aborde la question de la orthodoxes, ou ni exclusivement hellénophones, ne sont pas
représentation des Macédoniens dans les recensements de la Grèce, reconnues comme des minorités. Cependant, le
de la Yougoslavie et de la Bulgarie. Le politique interférant recensement permet de les identifier, de manière directe à partir
aussi avec les réponses des recensés, deux autres cas de des questions sur la langue, indirecte par croisement avec
figure ont été analysés : les fluctuations des déclarations des la variable religieuse. Aussi les catégories linguistiques
Albanais et des Valaques aux recensements grecs ; les constituent-elles un enjeu politique pour les autorités
écarts de déclarations entre ethnie et langue aux comme pour les populations. Des sources témoignent de
recensements bulgares. l'absence de certains groupes, ou bien de la
sous-estimation des effectifs recensés. Au lieu d'établir la liste des
omissions, nous montrerons que ces stratégies peuvent être
1 . La représentation des minorités saisies dans la structure même de la classification, au
dans les recensements grecs moyen de trois comparaisons : une première avec une
grille linguistique pour apprécier sa cohérence interne, une
Les recensements grecs3 relèvent l'appartenance seconde avec les classifications des recensements
confessionnelle dès le premier dénombrement de 1828, et la antérieurs, une troisième avec les classifications utilisées à la
question sur la langue est introduite au recensement de même époque en Yougoslavie et en Bulgarie.

4. Le recensement grec enregistre la langue maternelle, définie


2. Ainsi écrit-il en conclusion: «Les cartes ethnographiques, et comme la langue apprise pendant l'enfance et qui est parlée chez soi.
les idées qu'elles exposaient, n'étaient pas seulement influencées par 5. Sur l'histoire ottomane, voir B. Braude et B. Lewis (1982); sur
l'histoire des nations des Balkans, mais exerçaient aussi sur celle-ci les aspects démographiques, Y. Courbage et P. Fargues (1992).
une influence impondérable. » ( p. 324). 6. H.R. Wilkinson a d'ailleurs souligné la singularité des cartes
3. Ces informations sont extraites d'un compte rendu historique grecques, qui accordent toujours plus d'importance aux critères
publié à l'occasion du recensement de 1951. religieux et historiques qu'à la langue.

© L'Espace géographique, 1 997, n° 1


Changements dans la classification linguistique l'ordre des langues peut être l'objet d'un choix
des recensements grecs préférentiel ; mais le rang d'une langue est presque toujours ou
alphabétique, ou numérique. En se référant à une
Le problème des catégories se pose inévitablement dès que clas ification linguistique, on peut cependant éprouver cette
l'on cherche à retracer l'évolution des effectifs apparente neutralité du recensement. La confusion des niveaux
linguistiques entre les recensements grecs de 1928 et de 1951 : les opérée par le recensement est frappante pour les langues
classifications présentent des changements qui, à première slaves. Les trois catégories qui leur sont réservées en 1951
vue, limitent les comparaisons. Comme les commentaires (slave, russe, pomaque) ne sont pas équivalentes. La
joints aux publications sont muets sur ce sujet, il reste à première est de type générique (nom d'une famille
établir l'éventail des possibles, tant du côté de l'administration linguistique), la deuxième représente une langue nationale, la
du recensement que de celui des populations. Plusieurs cas troisième désigne un groupe très particulier et localisé, dont
de figure se présentent. Dans le plus simple, c'est-à-dire au la langue est proche du bulgare mais sous une forme
sens littéral, on assimile toute disparition ou apparition de dialectale8. Trois niveaux linguistiques coexistent ainsi dans la
catégorie comme un fait de population (il n'y a plus de même liste9. Répondent-ils à une préoccupation égalitaire
Slavomacédoniens en 1951, des Pomaques sont arrivés (donner le même poids numérique à chaque groupe), ou
entre temps, etc.). Cette éventualité ne peut pas être exclue, politique (assurer à tous une représentation) ? Il se trouve
la seconde guerre mondiale et la guerre civile ayant que le recensement de 1928 comprenait également trois
provoqué de nombreux déplacements de population. À l'opposé, langues slaves, mais différemment nommées : macédono-
on considère que seuls les termes ont changé7 et qu'on peut slave, bulgare et russe. En 1951, les deux premières ont été
retrouver les mêmes groupes linguistiques en croisant supprimées au profit des catégories slave et pomaque.
localisation géographique et religion. Ainsi les Pomaques Aucune note ne précise les raisons de cette substitution,
recensés en 1951 correspondraient aux Bulgares de 1928, mais on peut envisager plusieurs explications. L'hypothèse
puisqu'il s'agit des seules populations slavophones d'une meilleure représentation des minorités locales se
musulmanes résidant en Thrace ; elles auraient été distinguées des trouve très vite invalidée, car les deux substitutions
populations slavophones orthodoxes, regroupées sous le procèdent en sens inverse : d'un côté on introduit un dialecte, en
nom de Slaves. En 1928, ceux-ci auraient été recensés sous passant du bulgare au pomaque, privilégiant le niveau
le nom de Slavomacédoniens, car leurs distributions particulier; de l'autre au contraire, du slavomacédonien au slave
géographique et confessionnelle coïncident également aux on s'élève dans la généralité. Il se peut aussi que la
deux dates. Comme les publications du recensement diminution du nombre de slavophones en Grèce ait justifié leur
n'évoquent pas ces changements de catégories, on en a déduit regroupement. Mais comment expliquer alors l'introduction
que, en 1928 comme en 1951, une séparation avait été faite de la catégorie pomaque, qui ne représente qu'une faible
intentionnellement entre les deux communautés population, de surcroît slavophone? Ces modifications ne
slavophones. Les raisons de cette distinction ont été recherchées répondent en fait à aucune logique scientifique ou sociale ;
dans la structure même de la classification employée. seules des préoccupations politiques peuvent en rendre
compte. Il faut pour cela considérer les relations entre la
Comme pour toute variable étudiée par le recensement, les Grèce et ses voisins, et s'interroger sur les risques
tableaux relatifs à la langue et à la religion présentent leurs d'identification entre les termes du recensement, les territoires et
différentes modalités sous la forme d'une liste, quel que les populations, sur lesquels portent les litiges.
soit leur agencement dans la réalité. Cette présentation
oriente ainsi la perception des groupes : gommant toute
hiérarchie linguistique, elle suggère une égalité politique. Seul
8. Le terme Pomaque désigne des personnes de langue bulgare et
de religion musulmane, descendant de populations autochtones
converties à l'islam à l'époque ottomane. Les Pomaques résident en Thrace et
7. Ignorant les règles de codifications des réponses, nous ne au sud de la Bulgarie, dans les Rhodopes, région frontalière de la Grèce.
pouvons pas savoir si ces changements résultent des déclarations des 9. À un degré moindre, le mélange langue et dialecte s'observe
individus ou de décisions du bureau de statistique. aussi entre le roumain et le koutzovalaque, dénommé ailleurs aroumain.

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les changements à la lumière des enjeux politiques un territoire qui s'étend de l' Épire à la Thrace et qui lui
entre la Grèce, la Bulgarie et la Yougoslavie reviendrait historiquement. Il a pourtant fallu tenir compte
des exigences des deux États voisins. H.R. Wilkinson a
Le rapprochement des classifications grecques fait ressortir montré, à partir des quelque deux cents cartes réalisées sur
un trait caractéristique des modifications introduites au la Macédoine depuis le XIXe siècle, comment l'idée d'une
recensement de 1951 : privilégiant deux niveaux Macédoine comme territoire, langue et ethnie a été
linguistiques, général ou particulier, elles visent à occulter le niveau produite, puis s'est imposée au moyen des travaux
intermédiaire, celui des langues nationales. On saisit là géographiques, pour désigner ce qui constituait initialement une
l'évolution des relations entre la Grèce et ses deux voisins, la région peuplée par des populations très variées,
Bulgarie et la Yougoslavie, qui s'affrontent depuis un siècle pour essentiel ement de langue slave. L'existence d'un peuple macédo-
le partage des anciennes possessions ottomanes, Macédoine, slave est donc une construction historique récente.
Épire et Thrace. L'hostilité est plus grande envers la
Bulgarie, dont l'irrédentisme, aiguisé par les pertes consécutives à Elle peut d'ailleurs être datée et retracée de manière
la première guerre mondiale et le reflux des populations précise, puisqu'elle est due aux travaux du géographe serbe
slaves sous la pression des réfugiés, menace continuellement J. Cvijic, qui emploie le terme pour la première fois dans
la Grèce. Du côté des vaincus en 1918 et exclue des un texte de 1906. Ses travaux font écho aux nouvelles
négociations de paix, la Bulgarie refusa de signer le traité de Neuilly, ambitions de la Serbie qui, longtemps restée à l'écart du
donc de reconnaître les nouvelles frontières avec la Grèce. contentieux macédonien, développe une stratégie
Elle continua à se référer au territoire plus étendu, gagné à différente de celles de la Bulgarie et de la Grèce, mais qui
l'issue de la première guerre balkanique et qui lui donnait l'emporte: par l'intermédiaire des cartes dressées par
l'accès recherché sur la Méditerranée. La présence de J. Cvijic, elle ne revendique pas la Macédoine au titre de
populations slavophones en Grèce servait à légitimer ces supposées populations serbes, mais de populations ni
revendications territoriales, mais leur reconnaissance restait serbes ni bulgares, qu'elle dénomme macédo-slaves.
problématique : la Grèce refusa catégoriquement de L'originalité et la force de la démonstration de J. Cvijic
reconnaître une minorité slave, excluant pour elle un projet de est de montrer que ces populations, qui présentent des
collège électoral (Mavrogordatos 1983) et se posant en traits culturels communs aux Serbes et aux Bulgares,
instigatrice du protocole d'échange de populations. Les n'ont pas encore de conscience nationale fixée. Elles sont
substitutions terminologiques du recensement relèvent de cette potentiellement serbes ou bulgares : seule leur affiliation
stratégie de contre-offensive : en faisant disparaître les bulga- politique à l'un ou l'autre État établira de manière
rophones du recensement, la Grèce discréditait les permanente leur caractère national.
revendications de la Bulgarie. L'introduction, à la place du bulgare,
d'une langue pomaque parlée par une population restreinte, La carte de J. Cvijic, dressée en 1909, est donc la première
répartie dans les deux pays, ne présentait pas de risque pour à représenter une population dite macédo-slave, qu'aucun
la Grèce : minorité musulmane, les Pomaques sont des États environnants ne peut a priori s'approprier. Bien
indifférents sinon hostiles à la Bulgarie — laquelle les recense sûr, la répartition des Macédo-slaves que donne J. Cvijic
comme bulgarophones. satisfait toujours aux aspirations de la Serbie, et les
modifications apportées aux cartes suivantes (1913) ne sont que
des ajustements à leurs évolutions. La catégorie s'impose
2. La question macédonienne à travers après la guerre, qui discrédite les revendications bulgares.
les recensements grecs, bulgares Les cartes de J. Cvijic bénéficient alors d'une
et yougoslaves reconnaissance internationale, l'idée d'un peuple macédo-slave
domine sur toutes les précédentes représentations. Les
Les changements de dénominations des populations Macédoniens figurent ensuite sur la plupart des cartes, à
slavophones par les recensements grecs doivent être également l'exception de celles de la Bulgarie. Les cartes grecques les
rapportés à la position de la Grèce sur la question représentent pour la première fois en 1918. Leur apparition
macédonienne. Sur le fond, elle est invariable : la Grèce revendique dans le recensement de 1920 se conforme donc à cet usage

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Fig. 1. — Carte dressée par K. Sax en 1878.
I. Serbocroates, incluant des Grecs orthodoxes et des catholiques
romains (sous-groupes distingués dans l'original); 2. Albanais,
incluant des Grecs orthodoxes, des musulmans et des catholiques
romains (sous-groupes distingués dans l'original); 3. Roumains,
Valaques et Moldo-Valaques ; 4. Pomaques bulgares; 5. Grecs
incluant orthodoxes et musulmans (sous-groupes distingués dans
l'original); 6. Bulgares; 7. Circassiens, Tatars, Turcs et Turcomans
(sous-groupes distingués dans l'original) ; 8. Gréco- Valaques
(sous-groupes distingués dans l'original); 9. Serbo-Bulgares (sous-
groupes distingués dans l'original, mais classés comme Bulgares) ;
II. Gréco-Albanais (sous-groupes distingués dans l'original, mais
classés comme Grecs). Extrait de H.R. Wilkinson (1951).

Fig. 2.— Carte dressée par F. Meinhard en 1899.


1. Serbes chrétiens; 2. Serbes musulmans; 3. Albanais
musulmans d'ascendance serbe; 4. Albanais chrétiens; 5.
Albanais musulmans; 6. Valaques chrétiens; 7. Valaques
musulmans; 8. Bulgares chrétiens; 9. Bulgares musulmans; 10.
Bulgares et Serbes mélangés; 11. Grecs chrétiens; 12. Grecs
musulmans; 13. Turcs chrétiens; 14. Turcs musulmans; 15. so Macs
Yiirucks; 16. Bardariotes; 17. Juifs espagnols. Extrait de H.R.
Wilkinson (1951). AUSTRIAN F MEINHARD 1899

Morgane Labbé
Serbt t Croat»

SERBIAN
J. CVUIC

1913

Fig. 3. — Carte dressée par J. Cvijic en 1913.


Extrait de H.R. Wilkinson (1951).

général10, avec certes une légère différence, car c'est le terme s'explique aussi par le contexte international, propice
terme macédonien11 qui est employé, et non macédo-slave aux négociations sur les droits des minorités.
comme partout ailleurs. Peut-être la Grèce a-t-elle voulu
faire coïncider la langue avec le nom d'une province Les rapprochements qui ont lieu entre les trois États pour
qu'elle s'attribue au nom de l'histoire. L'introduction du garantir les droits de la minorité macédonienne
n'aboutis ent pourtant pas : les pays ne s'entendent pas sur le choix
de la langue à enseigner, bulgare ou serbo-croate 12. De
surcroît, l'arrivée massive des réfugiés d'Asie mineure conduit
10. Il correspond aussi aux préoccupations de l'après-guerre: un
an après les traités de paix, tous attentifs à la situation des minorités,
la reconnaissance par la Grèce de minorités bulgare, serbe,
macédonienne est encore une éventualité que traduit la présence de ces trois 12. S'agissant de dialectes macédoniens, le seul enseignement
noms dans le recensement. linguistique envisagé est le bulgare ou le serbe, ce qui conduit à
11. La traduction française donnée dans les recensements a, sur reconnaître ses usagers comme une minorité bulgare ou serbe, toute
ce point précis, été vérifiée. autre dénomination étant exclue.

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la Grèce à préférer le départ des minorités non grecques de J. Cvijic, qui avait au contraire clairement défini les
(G. Castellan 1991, G. Mavrogordatos 1983). Le recensement Macédo-slaves comme des populations dépourvues de
de 1928 distingue encore les Macédoniens, employant, plus conscience nationale, donc en mesure d'être assimilées.
à propos cette fois, le terme slavomacédonien. En 1951 13, Les recensements reflètent cette évolution politique. Si le
seul subsiste le préfixe slave. Le déplacement des enjeux nouvel État reconnaît, à la différence de la Grèce, la
après la seconde guerre mondiale s'est répercuté sur les présence d'autres «peuples», recensés par le biais de la
catégories du recensement grec. question sur la langue maternelle 17, ni le recensement de 1921,
ni celui de 1931, ne distinguent parmi eux des
Les recensements de la Bulgarie sont les plus nombreux et Macédoniens. Comme en Bulgarie, tout change dans la
les plus précis de tous ceux réalisés avant 1940 dans les Yougoslavie socialiste : Tito ajoute à la Fédération une république
Balkans. Entre 1900 et 1934, six recensements, soit à peu près de la Macédoine, en même temps qu'il élève les
un tous les cinq ans, ont recueilli des informations sur la Macédoniens au rang de nation (narod), au même titre que les cinq
nationalité ethnique 14, la langue maternelle et la religion des autres nations constitutives de la fédération. Les
individus. La même classification, extrêmement détaillée, Macédoniens sont dès lors présents dans tous les recensements.
est utilisée à tous les recensements. Cependant, comme
l'État bulgare ne reconnaît que des Bulgares en Tabl. 1. — Recensements faisant figurer une catégorie
Macédoine 15, ni les recensements, ni les cartes, ne mentionnent pour les Macédoniens.
de peuple ou de langue macédonienne. Tout change après la
seconde guerre mondiale, avec le nouveau régime Grèce 1920 28
Bulgarie 56 65
communiste. Il met en place une politique des nationalités sur le
Yougoslavie 48 53 61 71 81 91
modèle soviétique et, défendant depuis toujours le projet du
Komintern d'une Macédoine indépendante dans le cadre
d'une fédération balkanique, il reconnaît une nationalité Sur la question macédonienne, la position de chacun des
macédonienne, qui apparaît pour la première fois dans le trois pays a varié avec les régimes politiques. Le tableau 1
recensement de 1956. montre que les choix de chaque État ne relevaient pas
seulement de considérations politiques internes : ils étaient
Le destin des Macédoniens en Yougoslavie suit à peu près également dictés par ceux des voisins. C'est ainsi qu'avant 1940,
la même voie. Si la Serbie a la première contribué à la des trois pays entre lesquels la Macédoine a été partagée, la
fabrication d'un peuple macédonien comme entité Grèce est le seul à reconnaître des Macédoniens dans ses
ethnique distincte, elle fut, dès que le partage de la recensements ; après la guerre, elle est le seul au contraire à
Macédoine l'eut satisfaite, prompte à en nier l'existence. Pour le ne pas les mentionner. La disparition de la catégorie va de
royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, né en pair avec son isolement dans les Balkans : les nouveaux
1920, tous les Slaves de la Macédoine, appelée désormais régimes socialistes de la Bulgarie et de la Yougoslavie
Serbie du Sud16, sont des Serbes. La politique reconnaissent une nationalité macédonienne et adhèrent
d'as imilation pratiquée par le nouvel État ne contredit pas les thèses d'abord au projet soviétique de création d'une grande
fédération balkanique, dans laquelle la Macédoine formerait le
troisième État. Puis la Bulgarie se détourne vite de cette
13. Un recensement a été réalisé en 1940, mais il n'a été exploité politique. Ses relations avec la Yougoslavie se détériorent
qu'après la guerre. Les résultats ont été publiés en même temps que depuis que celle-ci a rompu en 1948 avec l'URSS, et qu'elle
ceux du recensement de 1951, et par conséquent présentés selon les est suspectée de vouloir annexer la province macédonienne
mêmes classifications. Aussi ne peut-on précisément dater les
changements de catégories.
14. Sauf au recensement de 1934.
15. Le territoire reçu par la Bulgarie est aussi appelé Macédoine 17. Ainsi les commentaires des résultats du recensement de 1921
du Pirin. précisent-ils: «Sur les territoires habités par notre peuple {narod), qui
16. À la différence de la Bulgarie et de la Grèce qui ont gardé le ont constitué notre nouvel État, il y a un certain nombre d'habitants
nom de Macédoine pour désigner une province. appartenant à d'autres peuples .»

Morgane Labbé
bulgare. En réaction à la diffusion du macédonien sous la pouvant développer des stratégies politiques différentes
forme écrite et standardisée qu'il a acquise dans la dans la région.
république yougoslave, elle adopte des mesures assimilation-
nistes à l'égard des Macédoniens. Ces changements se
répercutent sur leurs déclarations au recensement: l'effectif 3. Le recensement, reflet ou moyen
passe de 188000 en 1956 à 9000 personnes en 196518. de l'homogénéité ethnique

La politique de l'État bulgare est devenue de plus en plus Dans l'entre-deux-guerres, la référence à l'homogénéité
restrictive à l'égard de toutes les minorités, visant à leur ethnique de la population apparaît comme un thème de
assimilation 19 et corrélativement le recensement cesse de légitimation politique. Il est devenu synonyme de stabilité. C'est
dénombrer toute nationalité. La chute du régime dans ces termes qu'A. Pallis, géographe grec, membre de la
communiste provoque un nouveau changement : le recensement de commission des réfugiés, envisage en 1929 les
1992 renoue avec ceux de l' avant-guerre en introduisant conséquences des transferts de populations: «L'homogénéité
des questions sur le groupe ethnique20, la langue raciale résultant de la redistribution des populations dans les
maternelle et la religion. La liste des groupes reconnus s'est Balkans sera un facteur de paix en éliminant ce qui s'est
allongée21, les tableaux font de nouveau figurer des petits avéré dans le passé être une source constante de friction. »
groupes comme les Tatars, les Gagaouzes. L'éventail des C'est en effet la légitimité même de ces États qui est mise
groupes représentés ne doit pourtant pas faire illusion sur en cause par les minorités : ils se sont édifiés et se sont
la neutralité du recensement : ni les Macédoniens ni les opposés sous la bannière du principe des nationalités, mais
Pomaques ne se trouvent dans ces listes alors que, même s'étendent sur des territoires peuplés par des communautés
réduits, leurs effectifs ne sont pas inférieurs à ceux des dont l'allégeance aux caractères nationaux est loin d'être
petits groupes mentionnés22. Deux explications sont acquise. En témoignent les conventions d'échange de
possibles ou bien leur assimilation a totalement réussi, ou populations qui sont signées entre États voisins, en l'occurrence
:

bien ils sont toujours considérés comme des Bulgares23. pour la Grèce, avec la Bulgarie et la Turquie (INSEE 1946).
L'omission des Macédoniens est à première vue singulière On conçoit l'importance du recensement: il est utile à des
car la Bulgarie, à la différence de la Grèce, a reconnu fins administratives parce qu'il repère et dénombre les
l'État macédonien en 1991. Mais la contradiction entre ces minorités, et enregistre ainsi les progrès de l'homogénéité
deux attitudes n'est peut-être qu'apparente, les deux pays nationale ; rarement confiné à ce rôle passif, il est aussi un
instrument de cette politique, en minimisant, voire en niant,
par le biais des critères et des catégories employés,
18. Les autres groupes, les Turcs notamment, n'enregistrent l'existence de minorités.
aucune baisse et leur part dans la population totale reste constante.
19. Le mouvement culmine dans les années 1980, quand les La prétendue conscience hellénique des populations slaves
Turcs sont obligés de slaviser leur nom, que l'emploi du mot turc est n'a pas suffi à rassurer l'État grec. Les transferts et
interdit, ce qui conduit finalement un très grand nombre d'entre eux à l'assimilation se sont avérés des instruments politiques plus
émigrer vers la Turquie. efficaces pour consolider l'homogénéité nationale. Tous les
20. On relèvera ici le changement de terme: celui de nationalité,
qui renvoie à la politique socialiste est abandonné pour celui de États balkaniques ont eu ainsi recours à des transferts de
groupe ethnique, expression employée par les recensements population, pacifiquement par l'intermédiaire des traités, ou
occidentaux. par la force en provoquant la fuite des habitants. Les
21. On s'appuie ici sur les premiers résultats parus dans changements de catégories des recensements doivent alors aussi
VAnnuaire statistique de la Bulgarie de 1993. être interprétés dans cette perspective. Certaines catégories
22. L'effectif le plus petit est celui des Circassiens: 573. de population sont restées inchangées, alors que les risques
23. Si la langue et la religion ne sont pas considérées comme des d'irrédentisme étaient élevés. C'est le cas dans le
critères ethniques, Pomaques et Macédoniens peuvent très bien être
définis comme des Bulgares. Cela veut dire aussi que la classification recensement grec des Turcs et des Albanais : les catégories
en groupes ethniques du recensement est fonction du filtrage opéré à linguistiques réservées à leur langue, dont le nom fait aussi
partir des deux premiers critères. référence à des pays voisins, n'ont jamais été modifiées.

* jT!! ® L'Espace géographique, 1 997, nc


La catégorie turque a toujours figuré dans les recensements et la religion. Selon le recensement grec de 1951, 96%
grecs, bulgares, yougoslaves et roumains. Son maintien des habitants sont de langue maternelle grecque, 98 %
résume bien l'ambivalence qui caractérise le traitement orthodoxes 27. Les chiffres doivent faire croire à la quasi-
statistique des minorités : ou bien les repérer, les dénombrer réussite de l'assimilation des minorités, à l'hellénisation
en vue, non de leur attribuer des droits, mais d'un échange complète de la population28. De même en Yougoslavie,
avec les États voisins ; ou bien ne pas les reconnaître, pour selon le recensement de 1921, 83% des habitants étaient
ne pas donner prise aux irrédentismes des pays voisins et de langue serbo-croate-slovène. En Bulgarie, le nombre
favoriser une politique d'assimilation culturelle. Ainsi en de bulgarophones affichait une progression régulière,
Grèce, les Turcs sont recensés en tant que membres d'une passant de 77% en 1900 à 87% en 1934. Les commentaires
minorité religieuse, d'abord pour des raisons juridiques des recensements soulignent toujours ces pourcentages
(respect du traité de Lausanne) mais aussi parce qu'ils élevés: ceux du recensement de la Yougoslavie de 1921
représentent, comme dans tout le reste des Balkans, des emigrants concluent : « on peut dire que le Royaume des Serbes,
potentiels24. Cette permanence s'éclaire aussi par la Croates et Slovènes est, au point de vue de la nationalité,
situation internationale : jusqu'au recensement de 1951, qui fut le un État homogène.» Ceux du recensement grec de 1920
dernier à recueillir ces informations, les craintes d'un parviennent également à donner un tableau favorable à
irrédentisme turc n'avaient pas encore lieu de se manifester, la l'hellénisme, en dépit de l'acquisition des nouveaux
crise de Chypre ne commençant qu'en 1955. territoires du Nord, pour lesquels les résultats sur la
distribution de la population selon la langue et la religion
Une autre explication rend compte du maintien de la n'étaient pas disponibles29. Quels que soient les enjeux
catégorie albanaise. Comme dans le cas de la minorité politiques liés au recueil ou à la publication de tels
musulmane de la Thrace, les éventuelles revendications de chiffres, leur méconnaissance permet aux commentaires
l'Albanie sur l'Épire grecque étaient neutralisées par de ne considérer à cette date que les territoires de la
l'existence d'une minorité grecque dans l'Épire albanaise. Les Vieille Grèce30, donnant ainsi l'impression que la Grèce
deux minorités s'équilibraient, tempérant les revendications n'a acquis que des régions peuplées à plus de 90 % par des
des deux pays. La communauté albanaise était également orthodoxes hellénophones. Ainsi lit-on dans l'introduction
forte en Yougoslavie, surtout au Kosovo, ainsi qu'en du recensement de 1928 : « Comme on voit, au début de la
Macédoine mais dans des territoires non frontaliers de la Grèce. révolution grecque de 1821 les chrétiens constituaient les
À la différence de la Grèce, le recensement yougoslave 93 % de la population et les musulmans les autres 7 %.
utilise différentes dénominations : le terme Albanais apparaît Mais, vers la fin de la révolution en 1828, les chrétiens
tardivement25, après celui d'Arnautes26 employé au
recensement de 1921, puis celui de Sqhiptares en 1953.

Si les publications des recensements donnent rarement les


raisons de ces changements, elles sont plus prolixes quand 27. Même à l'échelle plus fine des nomes, la part des non-hellé-
elles commentent les résultats obtenus. La réalité décrite nophones est très faible, à l'exception de la Thrace où se trouvent les
grâce à ces classifications est toujours avantageuse pour musulmans de langue turque et de langue pomaque, du nome de
Fiorina situé en Macédoine, où les slavophones représentent 21% de la
l'État, dont la population apparaît homogène par la langue population, et de celui de Thesprotie en Épire, où celle des Albanais
s'élève à 12%.
28. Pour expliquer les fortes baisses des minorités entre 1940 et
1951, le commentaire fait cependant appel aux départs causés par la
guerre, sans donner davantage de détails que leur destination
24. Comme le prouve l'expulsion, dans les années 1980, de (Albanais musulmans vers l'Albanie, Arméniens vers l'Arménie
Turcs de Bulgarie qui refusaient de «slaviser» leur nom. soviétique, etc.).
25. Après 1966, année qui marque la première véritable 29. Aucune explication n'est donnée à ce sujet dans les
reconnaissance de la culture albanaise et la fin de la politique répressive de fascicules de ce recensement, ni dans les suivants. Il se peut aussi que les
la Serbie. Cf. M. Roux (1992). questions n'aient pas été posées.
26. C'est le terme qui était utilisé par les Ottomans. 30. On distingue ainsi le reste de la Grèce.

Morgane Labbé
avaient atteint déjà les 98 % du fait que des Turcs avaient Tabl. 2. — Groupes linguistiques et confessionnels
entre temps quitté la Grèce. Depuis lors, ainsi qu'il est selon les recensements grecs.
constaté dans les recensements de 1861, 1870, 1879 et a. Evolution des groupes linguistiques
1907, de même que pour le recensement de 1920 en ce 1907 1928 1940 1951
qu'il concerne la Vieille Grèce, la proportion des habitants Turc 2 130 191 254 226 168 179 895
chrétiens dépassait toujours 99%. Au recensement de Albanais 50 975 18 773 49 632 22 736
1928, cette même proportion s'est limitée à 97 % pour la Koutzovalaque 10 401 19 703 53 997 39 855
Grèce entière. » Ces commentaires montrent que le Bulgare -pomaque - 16 675 18 086 18 667
Macédonien-slave - 81984 86 086 41017
recensement était pour ces États un instrument de légitimation
Tzigane - 4 998 8 141 7 429
politique essentiel, parce qu'il remplissait une fonction
plébiscitaire. b. Effectif des albanophones selon la religion
1920* 1928 1940 1951
Orthodoxe 35 000 93 32712 22 207
4. Le recensement, reflet et moyen Musulmane 0 18 598 16 899 487
de stratégies communautaires : Ensemble 35 000 18 691 49 611 22 794
la déclaration ethnique *Grèce centrale seulement
comme adhésion politique
c. Effectif des albanophones dans les différentes régions
Les enjeux politiques liés au dénombrement des 1907 1920 1928 1951
nationalités se reflètent aussi dans les réponses et leurs fortes Épire - np 17 029 7 357
fluctuations d'un recensement à un autre. Celles-ci ne Macédoine - np 1 149 3 505
témoignent pas seulement de pressions exercées sur les Grèce centrale 42 027 35 959 125 4 376
minorités, elles montrent aussi leurs stratégies politiques et Thessalie 507 748 57 120
Thrace ne np 207 4 480
identitaires. Péloponnèse - 6 2 763
Ensemble 42 534 36 807 18 573 22 601
Albanais et Valaques dans les recensements grecs
ne non concerné; np non publié
D'autres sortes de manipulations ont été employées: des d. Effectif des Koutzovalaques dans les différentes régions
catégories inchangées ont pu saisir des populations 1907 1928 1940 1951
variables. Tel est le cas des Albanais, dont le nombre et la Macédoine ne np 13 475 11763
répartition confessionnelle présentent des variations trop Épire ne 5 227 11246
np
accusées pour être attribuées à un seul et même groupe Thessalie* 7 044 15 960 0 13 449
(tabl. 2a). En 1920, on recense en Grèce centrale31 (en Grèce centrale 3 351 1530 913 3 306
particulier en Attique) 35000 personnes déclarant Ensemble 10 395 17 490 19 615 39 764
l'albanais comme langue maternelle, tous orthodoxes 32. Ces *Avec Arta
communautés, qui se dénomment Arvanites et non ne non concerné; np non publié
Albanais, sont établies en Grèce depuis une période très
ancienne, et ne se mêlent pas aux autres communautés
albanaises. Au recensement de 1928, cette fois complet,
alors qu'on s'attendrait à un chiffre plus élevé et à
observer une répartition confessionnelle différente après
l'incorporation des communautés albanaises (Chams) de l'Épire,
on en dénombre presque deux fois moins et tous sont
31. Les résultats n'étant pas publiés pour l'Épire et la musulmans (tabl. 2b). Ils appartiennent presque tous (à
Macédoine.
32. Au recensement précédent de 1907, ils étaient 42 000 dans 91%) aux communautés albanaises de l'Épire (tabl. 2c).
cette région. Cela veut dire que celles d' Attique ont déclaré parler le

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grec. Il est pourtant difficile de croire qu'en l'espace de amorcé au cours de la guerre civile, par la décision du
8 ans la totalité des albanophones de l'Attique ait délaissé gouvernement monarchiste de vider les villages des
l'albanais pour le grec (d'autant qu'en 1920, à la question montagnes pour ôter tout soutien aux communistes. Les
sur la compréhension du grec, 35 % avaient déclaré ne pas populations déplacées furent hébergées dans des camps, créés à
le connaître). Il faut plutôt interpréter cet abandon soudain cette occasion à la périphérie des centres urbains, Athènes
comme un choix de la communauté, soucieuse de en particulier. Une partie seulement de ces personnes
manifester sa «grécité», sa «conscience nationale grecque» pour regagnèrent leur village, dont certains ne furent jamais
reprendre les termes de l'Institut de statistique. Ce choix repeuplés (A.E. Laiou, 1987).
traduirait une stratégie de différenciation par rapport aux
Albanais de l'Épire, intégrés récemment à la Grèce et Le cas des Albanais montre donc qu'une seule et même
majoritairement musulmans, à un moment où les catégorie statistique a saisi des populations différentes. À
démarcations culturelles sont plus que jamais sollicitées par les un degré moindre, il en a été de même des Valaques : les
échanges de populations et l'arrivée massive des réfugiés. fortes variations de l'effectif des personnes déclarant
Puis, au recensement de 1940, l'effectif des albanophones parler le koutzovalaque, recensées en 1928, 1940 et 1951
s'élève à près de 50000 personnes : en 12 ans, il a été (tabl. 2a) doivent-elles être attribuées à des migrations ou
multiplié par 2,6. Sa distribution régionale ne peut pas être à des changements de déclaration? L'effectif est d'abord
précisée, car seuls les résultats généraux ont été publiés multiplié par 2,7 entre 1928 et 1940, puis diminue, mais
dans les fascicules du recensement de 1951. Sa plus modérément (25 %), entre 1940 et 1951. À cette date,
composition confessionnelle s'est beaucoup modifiée: 66% des les Koutzovalaques sont néanmoins deux fois plus
albanophones se sont déclarés orthodoxes. Comme le nombreux qu'en 1928. Cette augmentation se traduit aussi par
nombre d'Albanais musulmans a peu varié entre 1928 et une nouvelle répartition régionale, marquée comme pour
1940, la croissance du nombre total d'Albanais doit être les Albanais par une plus grande dispersion (tabl. 2d) : en
imputée aux orthodoxes. Mais la cause réelle de cette 1928, 70% résident en Macédoine, le reste en Épire; en
augmentation, immigration ou changement de déclaration, ne 1951, les communautés se répartissent entre la Thessalie
peut pas être davantage précisée. Le recensement de 1951, (34 %), la Macédoine (30 %) et l'Épire (30 %). Au premier
au sortir d'une longue période de troubles politiques, abord, le recensement de 1951 laisse penser qu'une
montre à nouveau une population d' albanophones réduite communauté valaque s'est récemment établie en Thessalie.
de plus de la moitié et, cette fois, orthodoxe à 99%. La Mais les recensements les plus anciens signalaient déjà la
disparition des Albanais musulmans semble correspondre à présence d'une population valaque dans cette région34.
une réalité: accusés d'avoir soutenu le régime mussolinien Sans pouvoir conclure à laquelle des deux causes,
ils ont été expulsés au lendemain de la guerre, ou bien migration ou changement de déclaration, sont dus les
pourchassés à la faveur de la guerre civile par des milices changements statistiques, on peut souligner que les fluctuations
locales33. Leur distribution régionale s'est simultanément de la population valaque reflètent ses caractéristiques :
modifiée, elle est plus dispersée : un tiers seulement en traditionnellement mobile et, semble-t-il, peu encline à
Épire, 15 % en Macédoine, 20% en Grèce centrale (y affirmer une identité nationale propre. La comparaison avec la
compris Athènes). On ne peut pas exclure l'effet de migrations population valaque de Yougoslavie est éclairante ; le
intérieures, de l'Épire rurale et montagneuse vers les recensement de 1953, le seul à recueillir des informations
centres urbains (Salonique ou Athènes), phénomène à la fois sur la « nationalité ethnique » et la langue
maternelle, montre un écart considérable entre ces deux
catégories: sur l'ensemble de la population parlant le valaque

33. Il faut rappeler à ce sujet que les populations albanaises et


tziganes de confession musulmane faisaient partie des exemptions du
traité de Lausanne. Celles-ci avaient été introduites avec retard et 34. À cette date, le recensement associait à la Thessalie l'Arta,
furent mal accueillies par les populations grecques locales, qui partie de l'Épire. On ignore leur répartition; de toute façon, au
voyaient dans le départ des Albanais — grands propriétaires pour la recensement suivant de 1928, le nombre de Valaques est nul en Thessalie
plupart dans cette région — l'occasion d'acquérir des terres. comme en Épire.

Morgane Labbé
Tabl. 3. — Déclarations linguistiques et ethniques aux Tabl. 4. — Bulgarie : nés à l'étranger selon le groupe
recensements bulgares (rapport des effectifs). ethnique (%).

Années 1900 1905 1920 1926 Années 1900 1905 1920 1926
Arménien 0,91 0,95 0,96 0,97 Arménien 52,3 46,8 45,5 66,2
Bulgare 1,00 1,00 1,00 1,01 Bulgare 2,5 2,5 4,5 5,2
Grec 1,06 1,10 1,11 1,21 Grec 11,1 9,1 7,7 16,9
Juif 0,97 0,97 0,97 0,89 Juif 10,2 10,5 10,9 11,5
Roumain 1,00 1,16 1,31 1,21 Roumain 4,6 5,5 3,7 3,3
Russe 1,02 1,02 1,02 0,99 Russe 59,2 71,0 95,6 92,2
Tatar 1,00 0,94 0,91 0,85 Tatar 16,2 14,5 7,0 4,5
Turc 1,02 1,05 1,04 1,05 Turc 1,1 0,9 1,3 0,9
Tzigane 1,00 0,68 0,62 0,61 Tzigane 1,8 0,9 3,0 2,5

(soit 210000 personnes), seulement 17,5% déclinèrent la tifs du groupe linguistique à celui du groupe ethnique a été
nationalité valaque, 81% la nationalité serbe, la Serbie calculé. Il a été considéré comme un indicateur
étant le territoire où ils résidaient en majorité. Leur cas est d'intégration, dont les trois niveaux possibles correspondent à des
unique : les déclarations des autres minorités, Albanais, types de populations dans des situations historique et
Hongrois, Tziganes, Slovaques, etc., faisaient toujours politique distinctes (tabl. 3 et 4).
concorder langue et nationalité et, à défaut de catégories
leur convenant, se rabattaient sur la catégorie « autres ». Le premier type, qui correspond au cas où les effectifs
linguistiques sont supérieurs à ceux du groupe ethnique
Ces exemples montrent que les changements de correspondant (rapport supérieur à 1), regroupe trois populations,
clas ification introduits dans les recensements ne peuvent être tenus Grecs, Roumains et Turcs, qui ont en commun d'être liées à
comme les seules causes des fortes variations des États voisins en conflit territorial avec la Bulgarie. Elles
intercensitaires. Celles-ci doivent être aussi attribuées aux sont formées d'autochtones (la part des individus nés à
déplacements de populations (ainsi qu'à leur disparition) et aux l'étranger est faible) dont le séjour se trouve menacé par les
changements de déclarations, qui montrent que les récentes conventions internationales signées pour l'échange
individus font un usage politique de leurs caractères culturels. des minorités entre ces États. Cela explique les écarts entre
les deux séries de réponses: des personnes s 'étant déclarées
Groupe linguistique et groupe ethnique de langue grecque, roumaine ou turque ont pu choisir, pour
au recensement bulgare: les différences comme des raisons politiques, une nationalité ethnique différente de
mesure des stratégies communautaires celle définie par la communauté de langue. Cette explication
vaut aussi pour les turcophones, communauté plus
Pour l' entre-deux-guerres, la qualité des recensements hétérogène puisqu'elle comprend aussi un groupe de chrétiens, les
bulgares est incontestablement meilleure qu'en Grèce et en Gagaouzes, qui n'est pas représenté par une catégorie
Yougoslavie. Les questions posées portent sur les groupes distincte mais a pu se trouver classé avec les Turcs ou avec les
ethniques, linguistiques et confessionnels, ainsi que sur le Bulgares, voire une autre ethnie35.
lieu de naissance. Les résultats sont publiés dans des
tableaux croisés. Les catégories sont peu agrégées et restent Le second groupe est formé par des populations qui se
inchangées pour les six recensements. Mais le détail des distinguent moins par la langue que par l'ethnie : Tziganes,
données est ici moins utile que les possibilités de
comparaison des réponses selon le groupe ethnique et selon la langue
maternelle, chaque individu ayant la possibilité de déclarer
deux appartenances communautaires. Pour les catégories 35. Nous ne disposons pas, pour le préciser, du manuel de
qui portaient une même dénomination, le rapport des codification utilisé.

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Tatars et Juifs. Le rapport des déclarations diminue au lement à la statistique, tout en lui empruntant ses résultats,
cours de ces 25 ans, révélant un processus d'assimilation mais sans en être tributaire. La cartographie et la
essentiellement linguistique. Chez les Tatars, originaires de démographie des populations balkaniques utilisent toutes deux la
la Russie, la perte de la langue va de pair avec la langue comme principal critère de l'appartenance
diminution des immigrés (16% nés à l'étranger en 1900, 4,5% en ethnique. Mais les statistiques linguistiques ne sont pas les
1926). L'alphabétisation ne suffit pas à expliquer le déclin seules données sur lesquelles se sont appuyés les auteurs
apparent de la langue : elle est extrêmement faible chez les des cartes: les aires linguistiques ont d'abord été tracées
Tziganes. La situation politique, en revanche, autorise selon les caractéristiques propres aux parlers locaux, car
l'expression du sentiment d'appartenance à une ethnie ou identifier des limites était plus important que de calculer le
une culture autre que bulgare : il n'y a en effet autour de ces nombre des locuteurs. Dans le cas de la Macédoine, ce qui
communautés aucun enjeu territorial opposant la Bulgarie à importait était de repérer les territoires du bulgare, du
un autre État. serbe ou du grec, y compris les zones mixtes. La carte part
des territoires, elle peut les superposer sans nécessairement
Dans le troisième et dernier groupe, les effectifs les confondre — celui d'une langue avec celui d'une
linguistique et ethnique sont égaux à toutes les dates. Il s'agit de religion par exemple — , elle préserve ainsi les composantes
populations émigrées, Russes et Arméniens. Récemment d'un même espace, distingue les influences. Le
arrivées et tenues à l'écart des enjeux territoriaux, elles ne recensement présente les données dans un tableau, qui ne
sont pas enclines à l'assimilation. superpose pas mais croise les caractéristiques des individus —
langue et religion — et ainsi les mélange, les agrège.
Chaque modalité possède une case, par exemple bulgare et
5. Similitudes et différences entre musulman. De là viennent aussi les différentes manières de
les cartes et les recensements saisir des groupes mixtes : les cartes gardent plus souvent
ethnographiques des dénominations composées (Serbes albanisés, Bulgares
hellénisés, etc.) tandis que les recensements enregistrent
Le fait que l'étude des recensements et celle des cartes plutôt les groupes selon une dénomination propre
ethniques soient liées par leurs méthodes ou par leurs sources (Pomaques, Gagaouzes, etc.). Les intérêts des auteurs ont
donne à leur rapprochement tout son intérêt. La joué : si J. Cvijic a su habilement combiner la population
cartographie s'est souvent appuyée sur des résultats statistiques, et des Serbes avec toutes les influences possibles, c'était pour
les premières classifications employées par les parvenir à une distribution avantageuse pour la Serbie
recensements reprenaient des critères employés pour les (rétrécissement sensible du territoire des Albanais par
représentations cartographiques. Il existe cependant une antériorité exemple). L'usage des catégories mixtes est ici au service
des travaux cartographiques, qui explique une grande part d'un procédé généalogique qui consiste à partir d'une
des différences entre les deux approches, les recensements population souche, les Serbes, et à prétendre qu'une partie
sont limités au cadre des États. L'enjeu n'est pas forcément a été convertie contre son gré. Considérant ensuite que la
moins fort, car les revendications persistent. Dans l' lignée serbe l'emporte sur les autres, on peut reconstituer
entredeux-guerres, il s'agit moins de régler des problèmes l'effectif et le territoire de la population serbe en prélevant
territoriaux que de garantir les droits des minorités créées par une part des populations voisines. Au contraire des
les nouveaux découpages ; à cette fin il est nécessaire de procédés des cartographes autrichiens qui détaillaient les
connaître leurs effectifs. groupes ethniques parce que cet éparpillement servait leurs
intérêts impériaux, celui de J. Cvijic servait des ambitions
L'inventaire de Wilkinson, qui s'étend jusqu'à la seconde nationales assimilationnistes.
guerre mondiale, porte sur un matériau élaboré alors que
les statistiques étaient rares et très peu fiables, pour ne pas Au-delà de ces différences de procédés, les outils du
dire entièrement falsifiées (S. Yérasismos 1991), et qui a le recensement se distinguent de ceux de la cartographie sur deux
mérite d'avoir gardé une indépendance à l'égard des points essentiels : leur caractère numérique, le rôle des
sources numériques. Puis la cartographie a évolué déclarations individuelles. Les résultats restent exposés aux

Morgane Labbé
stratégies de réponses des enquêtes. L'une des Références
préoccupations des statisticiens d'avant-guerre était la maîtrise de
l'élément subjectif contenu dans la déclaration de Braude B., Lewis B. (eds) (1982). Christians and Jews in the
l'appartenance ethnique ou de la langue parlée, qu'ils considéraient Ottoman Empire. The Functioning of a Plural Society,
comme biaisée36. Ils voulaient éviter les réponses New York: Holmes & Meier Publishers, 1982, vol. 1,
traduisant un choix, une adhésion à un groupe, qui transformaient 449 p.
le recensement en «plébiscite». Ils craignaient de recueillir Blum A., Gousseff C. (1995). «Nationalité, groupes
ethniques, peuples. La représentation des nationalités en
une carte des opinions, tandis que les autorités
Russie». Lyon: Entretiens Jacques Cartier, 5-8 décembre.
recherchaient une distribution qui légitime leur politique. Cette Castellan G. (1991). Histoire des Balkans (xr^-xx6 siècle).
légitimation ne s'appuyait plus seulement sur les caractères Paris : Fayard, 534 p.
formels des groupes, mais aussi sur leur nombre. Le Courbage Y., Fargues P. (1992). Chrétiens et Juifs dans
recensement est ainsi le lieu d'un double enjeu, pour les autorités l'Islam arabe et turc. Paris : Fayard, 345 p.
et pour les populations, et ceci d'autant plus dans les Gellner E. (1991). «Le nationalisme en apesanteur».
périodes de formation des États-nations, quand les Terrain,^0 17, p. 7-12.
principes des nationalités et de souveraineté nationale donnent Goody J. (1979). La Raison graphique. Paris Éd. Minuit, 274 p.

:
un poids accru aux arguments quantitatifs37. INSEE (1946). Les Transferts internationaux de populations.
Paris : PUF, Coll. «Études et Documents ».
Dans le prolongement des recherches de Goody (1979) sur Laiou A.E. (1987). «Population Movements in the Greek
les effets de la transcription écrite sur l'organisation sociale, Countryside During the Civil War», in Baerentzen
L. (ed.) : Studies in the History of the Greek Civil War.
une recherche sur les classifications ethniques des Le Bras H. (1986). «La Statistique Générale de la France», in
recensements conduit à s'interroger sur les transformations sociales P. Nora (dir.) : Les Lieux de mémoire, Paris : Gallimard,
induites par ces catégories : comment des catégories de vol. II, 2.
représentation déconnectées des modes d'appartenance Mavrogordatos G.T. (1983). Stillborn Republic: social
réelles ont-elles ensuite été utilisées comme catégories Coalitions and Party Strategies in Greece, 1922-1936.
d'action, par l'État comme par les individus. La question Berkeley : University of California Press, 380 p.
n'est pas spécifique au recensement, elle se pose aussi avec Pallis A. A. (1929). «The Greek Census of 1928». The
le matériel cartographique, et ouvre un champ commun Geographical Journal, Juin, p. 543-548.
d'investigation pour interroger l'histoire des disciplines et le Roux M. (1992). Les Albanais en Yougoslavie. Minorité
rapport avec le politique. nationale, territoire et développement. Paris : Maison des
sciences de l'homme, 546 p.
Wilkinson H.R. (1951). Maps and Politics. A Review of the
ethnographie Cartography of Macedonia. Liverpool:
University Press, 366 p.
Yérasismos S. (1991). «Frontière d'aujourd'hui, d'hier et de
demain». Hérodote, n° 63, p. 80-98.

36. C'est l'objet des communications et débats qui ont lieu dans
les cadre de l'Institut international de statistique, et en particulier aux
sessions du Caire en 1928 et de Madrid en 1931.
37. Le lien entre principe des nationalités et principe majoritaire
a été très justement saisi par E. Gellner (1991), qui souligne que, si
les majorités servent à tracer des frontières, les frontières peuvent
aussi être modifiées pour créer des majorités.

© L'Espace géographique, 1997, n° 1